summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:44 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:44 -0700
commit52cbda26d5b72fb608d646f13c2ecc4dcaf7df70 (patch)
treed41d244a9fe3819392d3fdaa02f496e27b8ef9ab
initial commit of ebook 16813HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--16813-8.txt5589
-rw-r--r--16813-8.zipbin0 -> 114007 bytes
-rw-r--r--16813-h.zipbin0 -> 122960 bytes
-rw-r--r--16813-h/16813-h.htm5761
-rw-r--r--16813.txt5598
-rw-r--r--16813.zipbin0 -> 111859 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
9 files changed, 16964 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/16813-8.txt b/16813-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..ef51635
--- /dev/null
+++ b/16813-8.txt
@@ -0,0 +1,5589 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barrès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 2
+ Un homme libre
+
+Author: Maurice Barrès
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+UN HOMME LIBRE
+
+Par
+
+MAURICE BARRÈS
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+
+
+1912
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+PRÉFACE de l'édition de 1904
+
+DÉDICACE
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EN ÉTAT DE GRACE
+
+
+CHAPITRE I.--_La journée de Jersey_
+
+
+CHAPITRE II.--_Méditation sur la journée de Jersey_
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+L'ÉGLISE MILITANTE
+
+
+CHAPITRE III.--_Installation_
+
+ a) Installation matérielle
+
+ b) Installation spirituelle
+
+ c) Prière-programme
+
+
+CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_
+
+ a) Examen physique
+
+ b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice
+de la mort.--Colloque)
+
+
+CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_
+
+ a) Méditation spirituelle sur Benjamin Constant
+(Application des sens.--Méditation.--Colloque.
+--Oraison)
+
+ b) Méditation spirituelle sur Sainte-Beuve
+(Application des sens.--Méditation.--Colloque.
+--Oraison)
+
+
+CHAPITRE VI.--_En Lorraine_
+
+ Première journée: Naissance de la Lorraine.
+--Deuxième journée: La Lorraine en enfance.
+--Troisième journée: La Lorraine se développe.
+--Quatrième journée: Agonie de la Lorraine.
+--Cinquième journée: La Lorraine morte.
+--Sixième journée: Conclusion, la soirée d'Haroué.
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+L'ÉGLISE TRIOMPHANTE
+
+
+CHAPITRE VII.--_Acédia, Séparation dans le
+ monastère_
+
+
+CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_
+
+
+CHAPITRE IX.--_Veillée d'Italie_ (Enseignement
+ du Vinci).
+
+
+CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_
+
+ a) Sa beauté du dehors
+
+ b) Sa beauté du dedans (Sa Loi.--Mon Être.
+--L'Être de Venise.--Description du type qui
+les réunit en les résumant)
+
+ c) Je suis saturé de Venise
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+EXCURSION DANS LA VIE
+
+
+CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.
+
+ J'amasse des documents
+
+ Je profite de mes émotions
+
+ Méditation sur l'anecdote d'amour
+
+
+CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La règle de
+ ma vie.--Lettre à Simon)
+
+
+Pas de veau gras. (Réponse à M. Doumic)
+
+Petite note de l'édition de 1899
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 1904
+
+
+_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de déplaire ne peuvent imaginer
+les divines satisfactions de ma vingt-cinquième année: j'ai scandalisé.
+Des gens se mettaient à cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
+crevait de bonheur_.
+
+Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre,
+_vers Pâques, en 1889. Les maîtres de la grande espèce vivaient encore.
+Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
+J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui où je causais
+avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothèque du Sénat et
+qu'un petit vieillard vigoureux--c'était le Père, c'était l'Empereur,
+c'était Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
+m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mériter que
+l'Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires! Ainsi quand
+j'étais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensée tout acilic
+faisait recette auprès du public. On prenait la grossièreté pour de la
+force, l'obscénité pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
+pour des pages «grouillantes de vie». Autant de raisons pour qu'un petit
+livre d'analyse ne fût peint remarqué. Et puis l'_Homme libre _était peu
+compréhensible._
+
+_Croyez-vous donc que j'eusse voulu être entendu de n'importe qui?
+J'écrivais pour mettre de l'ordre en moi-même et pour me délivrer, car
+on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume à la main. Mais le
+premier venu allait-il pencher sa tête, par-dessus mon épaule, sur mon
+papier?--«Fi, Monsieur! m'écriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
+connaître mes plus délicates complications_.
+
+_Faites d'abord des études préliminaires ou plutôt adressez-vous
+ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez né pour que nous causions
+ensemble._»
+
+_Cette disposition méprisante a ses inconvénients. J'ai créé un préjugé
+contre mes livres. Pendant une dizaine d'années, il y eut sur
+l'_Egotisme _de M. Barrès, sur le_ Moi _de M. Barrès les plus sots
+jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
+effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.
+
+_Verdi répétait souvent_: «_Nous autres artistes, nous n'arrivons à la
+célébrité que par la calomnie_.» _Je ne suis ni célèbre ni calomnié,
+mais on a travesti mes thèses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
+ils me donnèrent de l'ennui. J'ai eu le dégoût d'entendre un ministre de
+l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_
+Moi _de M. Barrès. Ce problème de l'individualisme qui passionne nos
+députés quand on le leur pose sous la forme concrète d'une marmite à
+renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phénomène
+de prétention littéraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
+bonhomie à la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
+pour raviver l'ennui des discordes passées, mais pour marquer comment je
+connus mon erreur. Cette après-midi me montra clairement que pour agir
+sur des intelligences la sincérité ne suffit pas_.
+
+_J'ai péché contre ma pensée, par trop de scrupule. J'ai craint
+d'introduire mon didactisme en supplément aux faits; je me suis abstenu
+de me régler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nûment.
+Je voyais s'éveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
+décrivais, j'acceptais ma spontanéité. J'oubliais qu'il s'agit de créer
+un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
+philosophe doit se préoccuper de l'effet à produire. J'avais une
+tendance à conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon âme,
+car tout cela voulait intensément vivre; or il y a, dans ma conscience
+un moqueur, qui surveille mes expériences les plus sincères et qui rit
+quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment
+ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait été capable de ce
+dédoublement, et s'il avait mêlé à son chant pathétique les railleries
+de son surveillant intérieur, il aurait déconcerté_.
+
+_Mes aînés, Anatole France et Jules Lemaître, me comblaient; ils m'ont,
+dès la première minute, traité avec une grande générosité, mais ils
+prétendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
+voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'était qu'un de mes
+moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jeté l'ancre,
+n'admettaient pas que mes inquiétudes différassent de leur curiosité.
+Peut-être M. Paul Desjardins résumait-il l'opinion moyenne des gens de
+lettres autorisés dans une phrase qui me troublait par un mélange de
+justesse et d'injustice. «Cet adolescent, disait le critique des_
+Débats, _cet adolescent, si merveilleusement doué pour le style, a
+trouvé le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
+malheur, il s'est égaré dans son propre dandysme et il lui est arrivé,
+ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-même si ce qu'il disait
+était sérieux ou non. C'est un mélange extraordinaire de sincérité naïve
+et d'ironie très serrée.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
+est lui-même le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sûr de
+lui sous son air imperturbable_....[1]»
+
+_Je l'ai dit ailleurs déjà_[2], _je n allai point droit sur la vérité
+comme une flèche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
+arbres pour s'élever étagent leurs ramures; toute pensée procède par
+étapes. Je vivais dans une crise perpétuelle; ma pensée était, que dis-je!
+elle est encore une chose vivante, la forme de mon âme. Qu'est-ce que mon
+oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnée. La cage en fer d'une des bêtes
+du Jardin des Plantes_.
+
+_A la date où j'écris cette préface, je viens d'entreprendre les_
+Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilité. Qu'en
+tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais
+mon abondance, je ne me possédais pas comme un être intelligible et
+cerné. C'est la règle de toute production artistique. L'on ne délibère
+guère sur les ouvrages qu'on_ _écrira; on se surprend à les avoir déjà
+vécus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plénitude, par
+nécessité et de la manière la plus irréfléchie que se produisent les
+germes qui, bien soignés, deviendront de grandes oeuvres droites.
+Magnifique geste d'une mère qui prend son fils aux mains de
+l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connaît
+point._
+
+_Mais pourquoi chercher tant de raisons à ce refus de me comprendre que
+j'ai subi durant douze années? C'est bien simple: nous ne conquérons
+jamais ceux qui nous précèdent dans la vie. En vain nous prêtent-ils du
+talent, nous ne pouvons pas les émouvoir. A vingt ans, une fois pour
+toutes, ils se sont choisi leurs poètes et leurs philosophes. Un
+écrivain ne se crée un public sérieux que parmi les gens de son âge ou,
+mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.
+
+_Les jeunes gens me dédommageaient. Ils se répétaient la dernière page
+des_ Barbares: «_O mon maître... je te supplie que par une suprême
+tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinée... Toi
+seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
+des hommes.» Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces
+d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
+discipline. Ils s'intéressèrent passionnément à une recherche
+qu'eux-mêmes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
+certains jeunes esprits une agitation singulière. On m'a raconté qu'au
+Conseil supérieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Gréard
+exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
+rhétoriciens et nos philosophes de Paris. A cet époque on disputait s'il
+fallait être barrésiste ou barrésien. Charles Maurras tient pour
+barrésien. La _ Revue indépendante _avait publié de M. Camille Mauclair
+une sorte de manifeste sur le barrésisme. Un sage aurait, dès ce début,
+discerné chez les tenants du «culte du Moi» des formations très
+diverses; mais nous avions en commun le plus bel élan de jeunesse.
+Nous nous groupâmes tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
+néo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre
+1894 à mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de
+l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette
+équipe bariolée travailla aux fondations du nationalisme, et non point
+seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme
+français. Parfaitement, Fournière, Henri Bérenger, Camille Mauclair
+étaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_
+les Déracinés, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante,
+obligèrent de choisir entre le point de vue intellectuel et le
+traditionalisme_.
+
+_En 1897, le désarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut
+extrême. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyèrent leur P.P.C. J'ai
+gardé une lettre privée, à la fois touchante et singulière, de la_ Revue
+blanche. _C'était l'époque héroïque. Le fameux M. Herr, bibliothécaire
+de l'École normale, un Alsacien et un apôtre (c'est vous dire deux fois
+qu'il ne manque pas de vivacité), se chargea de formuler une
+excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il était un peu
+plus d'Obernai me reprocha d'être de Charmes. Il se glorifie d'être le
+fils des livres et me méprise d'être le fils de mon petit pays. Je le
+félicite tout au moins de poser ainsi le problème. Oui, l'homme libre
+venait de distinguer et d'accepter son déterminisme_.
+
+_Il y a, dans la préface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget
+s'adresse «aux jeunes gens de 1889» pour les inviter «à se méfier du
+nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial» et du
+«nihiliste délicat». «Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
+nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un épicurien intellectuel et
+raffiné.... Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer et
+comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
+idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats
+derniers des plus subtiles philosophies de cet âge. Ne lui parle pas
+d'impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n'a pas de sens
+précis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
+que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement
+il n'a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu'il ne
+croira jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
+transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la
+beauté et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
+de simple curiosité. L'âme humaine tout entière est, pour lui, un
+mécanisme savant et dont le démontage l'intéresse comme un objet
+d'expérience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
+moral, rien n'est immoral. C'est un égoïste subtil et raffiné dont toute
+l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans
+son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
+manque seulement une conclusion,--consiste à «adorer son moi», à le
+parer de sensations nouvelles.»_
+
+_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de résultat,
+mais, cette conclusion suspendue, les_ Déracinés _la fournissent. Dans
+les_ Déracinés, _l'homme libre distingue et accepte son déterminisme. Un
+candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
+analyse, il éprouve le néant du Moi, jusqu'à prendre le sens social. La
+tradition retrouvée par l'analyse du moi, c'est la moralité que
+renfermait l'_Homme libre, _que Bourget réclamait et qu'allait prouver
+le roman de l'_ Énergie nationale.
+
+_Je ne permets qu'à des catholiques les diatribes contre l'égotisme. Si
+vous n'êtes pas un croyant, d'où prenez-vous vôtres point de vue pour
+flétrir l'individualisme? Au reste, d'une manière générale, il serait
+détestable que nous pussions contraindre des êtres en formation_.
+Souvent leurs maladies préparent leur santé. Ce fier et vif sentiment du
+Moi que décrit_ Un Homme libre, _c'est un instant nécessaire, dans la
+série des mouvements, par où un jeune homme s'oriente pour recueillir et
+puis transmettre les trésors de sa lignée_.
+
+_Un moi qui ne subit pas, voilà le héros de notre petit livre. Ne point
+subir! C'est le salut, quand nous sommes pressés par une société
+anarchique, où la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
+discipline et quand, par-dessus nos frontières, les flots puissants de
+l'étranger viennent, sur les champs paternels, nous étourdir et nous
+entraîner_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une
+connaissance nette de leur véritable tradition, mais il les pressait de
+se dégager et de retrouver leur filiation propre_.
+
+_Si je ne subis pas, est-ce à dire que je n'acquière point? J'eus mes
+victoires et mes conquêtes en Espagne et en Italie; nos défaites sur le
+Rhin contribuèrent à ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai reçu
+peut-être ma vue principale, à savoir que, le jour où les démocrates
+trahissent les intérêts et la véritable tradition du pays, il y a lieu
+de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
+confier à la fois l'amélioration sociale et les grandes ambitions
+nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
+plus longue que celle de Marc-Aurèle. Nous ne sommes point fermés à
+l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
+transforme ses aliments_.
+
+_J'ai marqué ailleurs, comment un premier travail de mes idées n'est,
+tout au fond, que d'avoir reconnu d'une manière sensible que le moi
+individuel était supporté et nourri par la société. Sur cette étape je
+ne reviendrai pas, mais on veut élargir ici le raisonnement, et, d'une
+évolution instinctive, faire une méthode française._
+
+ * * * * *
+
+_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
+l'individualisme est mauvais. Le Français est individualiste, voilà un
+fait. Et de quelque manière qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
+les fortes critiques que nous accumulons contre la Déclaration des
+Droits de l'homme n'empêchent point que ce catéchisme de
+l'individualisme a été formulé dans notre pays. Dans notre pays et non
+ailleurs! Et ce phénomène (qu'aucun historien jusqu'à cette heure n'a
+rendu compréhensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
+prédisposée à l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
+Robert Greslou de Bourget n'empêche point que quelques-unes des
+précieuses qualités de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
+défauts, de ce qu'ils sont des êtres qui ne s'agrègent point
+naturellement en troupeau_.
+
+_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complété par les_ Déracinés, _est
+utile aux jeunes Français, en ce qu'il accorde avec le bien général des
+dispositions certaines qui les eussent aisément jetés dans un nihilisme
+funèbre_.
+
+_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors même
+que je semblais le plus l'humilier. Une de mes thèses favorites est de
+réclamer que l'éducation ne soit pas départie aux enfants sans égard
+pour leur individualité propre. Je voudrais qu'on respectât leur
+préparation familiale et terrienne. J'ai dénoncé l'esprit de conquérant
+et de millénaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigènes
+comme un administrateur despotique doublé d'un apôtre fanatique; j'ai
+marqué pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
+l'Université, déracine les esprits. Si l'on veut bien y réfléchir, ce ne
+sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeuré attentif
+aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les négliger,
+puisque je voulais décrire une certaine sensibilité française et surtout
+agir sur des Français. Mon mérite est d'avoir tiré de l'individualisme
+même ces grands principes de subordination que la plupart des étrangers
+possèdent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
+Français croient en eux-mêmes; ils jugent de toutes choses par rapport à
+leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
+l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
+contemporains ne m'eussent pas écouté si j'avais pris mon point de
+départ ailleurs que du_ Moi.
+
+_Au milieu d'un océan et d'un sombre mystère de vagues qui me pressent,
+je me tiens à ma conception historique, comme un naufragé à sa barque.
+Je ne touche pas à l'énigme du commencement des choses, ni à la
+douloureuse énigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne à ma
+courte solidité. Je me place dans une collectivité un peu plus longue
+que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
+que ma chétive carrière. A force d'humiliations, ma pensée, d'abord si
+fière d'être libre, arrive à constater sa dépendance de cette terre et
+de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandée jusque
+dans ses nuances_....
+
+ * * * * *
+
+_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fidèles
+lecteurs, il est possible qu'un étranger s'approche de notre cercle et
+que, jetant les yeux sur cette préface, il s'étonne. En effet, pour tout
+le monde, à vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
+se préoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activité.
+Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
+Là-dessus, je n'ai rien à répondre. D'autres personnes semblent craindre
+que le goût de la réflexion ne dénature et ne comprime la naïveté de nos
+impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
+nous, ce serait d'exciter, d'émouvoir l'être profond par la justesse des
+cadences, mais en même temps de le persuader par la force de la
+doctrine. Oui, l'art d'écrire doit contenter ce double besoin de musique
+et de géométrie que nous portons, à la française, dans une âme bien
+faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
+satisfaire à cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
+la fierté sans aucun théâtral et ne rétrécit pas le coeur_.
+
+Juillet 1904.
+
+
+[note 1: Les _Débats_ du 13 décembre 1890: _les Ironistes_, par Paul
+Desjardins.]
+
+[note 2: Voir à l'Appendice: _Une réponse à M. Doumic: Pas de veau
+gras_.]
+
+ * * * * *
+
+
+DÉDICACE
+
+ * * * * *
+
+ _A QUELQUES COLLÉGIENS_
+
+_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_
+
+ _J'OFFRE CE LIVRE_
+
+_J'écris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
+grandes personnes, j'en aurais de la vanité, mais il n'est guère utile
+qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-mêmes les expériences que je
+vais noter, elles ont systématisé leur vie, ou bien elles ne sont pas
+nées pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
+superflue_.
+
+_Les collégiens sont à peu près les seuls êtres qu'on puisse plaindre.
+Encore la moitié d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
+empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
+isolons, nous nous distrayons selon le système qui nous paraît
+convenable. Au collège, ils sont soumis à une discipline qu'ils n'ont
+pas choisie: cela est abominable. J'ai relevé avec piété, depuis six à
+sept ans, les noms des enfants qui se sont suicidés. C'est une longue
+liste que je n'ose pas publier. J'aurais aimé dédier à leur mémoire ce
+petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
+répandant leurs noms dans la vie._
+
+_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une résolution
+aussi extrême. Ces âmes délicates et paresseuses étaient évidemment mal
+renseignées. Elles crurent qu'il y a du sérieux au monde. Elles
+attachaient de l'importance à cinq ou six choses: en ayant éprouvé du
+désagrément, elles reculèrent hors de la vie. L'essentiel est de se
+convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, que chacune d'elles
+contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habileté, les
+avoir toutes sur un même objet. Ainsi nous amoindrissons nos
+mortifications à penser quelles sont causées par rien du tout, et nous
+arrivons à souffrir très peu_.
+
+_Parce qu'il détaille ces principes et les illustre de petits exemples
+empruntés à l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appelé
+à rendre service_.
+
+_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirmé qu'aux siècles
+derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
+se plaisaient déjà à faire des prosélytes. Ils enfermaient parfois les
+esprits épais dans une chambre de fer chauffée au rouge. Le matérialiste
+en était réduit à sauter précipitamment sur l'un et l'autre pied,
+jusqu'à ce qu'il eût modifié sa conception de l'univers. C'est ainsi que
+la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idéalistes.
+Notre sentiment élevé du problème de la vie est fait de notre inquiétude
+perpétuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.
+
+_Dans cette disgrâce je goûte un plaisir réel. Chercher continuellement
+la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
+c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa félicité dans
+les expériences qu'on institue, et non dans les résultats qu'elles
+semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
+échapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
+dans la disproportion entre l'objet qu'ils rêvaient et celui qu'ils
+atteignent_.
+
+_Jérôme Paturot désirait un peu vivement une position sociale. C'est
+d'une petite âme. Il eût été plus heureux s'il avait suivi ma méthode,
+s'égayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
+aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
+pas de plaisir. C'est faute d'avoir possédé ma philosophie. Je vais
+parmi les hommes, le coeur défiant et la bouche dégoûtée; j'hésite
+perpétuellement entre les rêves de Paturot et ceux des mystiques: les
+uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
+ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pensé qu'entre tous, Ignace de
+Loyola avait montré le plus de génie, et je le dis le prince des
+psychologues, parce qu'il déclare à la dernière ligne de ses_ Exercices
+spirituels, _ou suite de mécaniques pour donner la paix à l'âme: «Et
+maintenant le fidèle n'a plus qu'à recommencer_.»
+
+_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois à trouver le
+bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le désiriez
+si fort que vous l'avez le plus approché; recommencez maintenant!
+Faisons des rêves chaque matin, et avec une extrême énergie, mais
+sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
+très facile avec le joli tempérament que nous avons tous aujourd'hui._
+
+_Cette méthode, je l'ai exposée et justifiée, je crois, dans la fiction
+qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
+l'accentuer dans vingt-cinq feuillets très savants, très obscurs et un
+peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collégiens
+que j'aime, je m'en tiens à la forme la plus enfantine qu'on puisse
+imaginer d'un journal_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+UN HOMME LIBRE
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EN ÉTAT DE GRACE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA JOURNÉE DE JERSEY
+
+
+Je suis allé à Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bébé, quand je
+l'étais moi-même, dans le sable de sa grand'mère, où déjà nous
+bâtissions des châteaux. Mais nous ne fûmes intimes qu'à notre majorité.
+Je me rappelle le soir où, place de l'Opéra, vers neuf heures, tous deux
+en frac de soirée, nous nous trouvâmes: je m'aperçus, avec un frisson de
+joie contenue, que nous avions en commun des préjugés, un vocabulaire et
+des dédains.
+
+
+Nous nous sommes inscrits à l'école de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
+Mais voyais-je Simon trois mois par année? Il était mondain à Londres et
+à Paris, puis se refaisait à la campagne. Il passe pour excentrique,
+parce qu'il a de l'imprévu dans ses déterminations et des gestes
+heurtés. C'est un garçon très nerveux et systématique, d'aspect glacial.
+«Mérimée, me disait-il, est estimable à cause des gens qui le détestent,
+mais bien haïssable à cause de ceux qu'il satisfait.»
+
+Simon, qui ne tient pas à plaire, aime toutefois à paraître, et cela
+blesse généralement. Très jeune, il était faiseur; aujourd'hui encore,
+il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
+puisque moi-même, pour l'en confesser, je prends des précautions;
+pourtant notre délice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
+avec minutie, et si nous tenons très haut notre intelligence, nous
+flattons peu notre caractère.
+
+Sa dépense et son souci de la bonne tenue le réduisent à de longs
+séjours dans la propriété de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
+intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
+secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes après-midi. Je
+note pourtant qu'il me disait un jour: «J'adore la terre, les vastes
+champs d'un seul tenant et dont je serais propriétaire; écraser du talon
+une motte en lançant un petit jet de salive, les deux mains à fond dans
+les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse.»
+
+L'observation me parut admirable, car je ne soupçonnais guère cette
+sorte de sensibilité. Voilà huit ans que, _pour être moi_, j'ai besoin
+d'une société exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
+amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilité, les
+conversations oiseuses me font jaunir et bâiller. Je suis entré dans le
+monde du Palais, de la littérature et de la politique sans certitudes,
+mais avec des émotions violentes, ayant lu Stendhal et très clairvoyant
+de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
+J'observais mal l'hygiène, je me dégoûtai, je partis; puis je revins,
+ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
+larmoiements idéalistes cédèrent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
+86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'à moi-même. Dyspepsique,
+un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
+coliques néphrétiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
+a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
+congrès de Vérone: ce qui plaît à mon dégoût universel. Enfin à Paris,
+quand nous déjeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
+heures: «Je vous quitte»; puis, s'il fume immodérément, du moins
+blâme-t-il les excès de tabac. Ces deux points m'agréent spécialement,
+car moi, je demeure sans défense contre des jeunes gens résolus qui
+m'accaparent et m'imposent leur grossière hygiène.
+
+C'est dans quelques promenades de santé, coupées de fraîches pâtisseries
+au rond-point de l'Étoile, que je touchai les pensées intimes de Simon,
+et que je découvris en lui cette sensibilité, peu poussée mais très
+complète, qui me ravit, bien qu'elle manque d'âpreté.
+
+Nous décidâmes de passer ensemble les mois d'été à Jersey.
+
+ * * * * *
+
+Cette villégiature est méprisable: mauvais cigares, fadeur des pâturages
+suisses, médiocrités du bonheur.
+
+Nous eûmes la faiblesse d'emmener avec nous nos maîtresses. Et leur
+vulgarité nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondés
+de gentilles misses.
+
+A Paris, nos amies faisaient un appareillage très distingué: belles
+femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissées, elles se
+congestionnèrent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
+ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
+grève, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitié contre nos
+analyses et déductions, qu'elles déclaraient des niaiseries (à cause que
+nous avons l'habitude de remonter jusqu'à un principe évident) et
+inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincérité froide).
+
+Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrîmes, Simon et
+moi, durant les longues après-midi de soleil, en face de l'Océan qui
+fait mal aux yeux! Ah! ce thé dont nous abusâmes par engouement!
+
+ * * * * *
+
+Un soir, au casino, nous rencontrâmes cinq camarades qui avaient bien
+dîné et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se réjouissaient à
+citer le nom familial de tel commerçant de la localité, et patoisaient à
+la jersiaise. Ils invitèrent le capitaine du bâtiment de
+_Granville-Jersey_ à boire de l'alcool, puis ils parlèrent de la
+territoriale.
+
+Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
+bouche. Moi, par urbanité, je tâchais de rire à chaque fois qu'ils
+riaient.
+
+Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, près
+de la plage où se reflétait l'immense fenêtre brutalement éclairée de
+notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goûtâmes une
+réelle satisfaction à épiloguer sur la vulgarité des gens, ou du moins
+sur notre impuissance à les supporter.
+
+«O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je crée
+chaque jour, pardonne-nous ces fréquentations misérables dont nous ne
+savons t'épargner l'énervement.»
+
+ * * * * *
+
+A déjeuner, le lendemain, Simon, qui est très dépensier, mais que les
+gaspillages d'autrui désobligent, fit remarquer à son amie qu'elle
+mangeait gloutonnement. Déjà le même défaut de tenue m'avait choqué chez
+ma maîtresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
+morale. Elles s'emportèrent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
+nous nous signalions leur grossièreté.
+
+ * * * * *
+
+Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
+voiture nous conduisit jusqu'à la baie de Saint-Ouen.
+
+Nous eûmes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la première fois,
+cette plage étroite et furieuse, et nous nous assîmes auprès de l'écume
+des lames brisées. Puis une tasse de thé nous raffermit l'estomac. Nous
+étions bien servis, par un temps tiède, sur la façade nette d'un hôtel
+très neuf, parmi cinq ou six groupes élégants et modérés. Je surveillais
+le visage de Simon; à la troisième gorgée je vis sa gravité se détendre.
+Moi-même je me sentais dispos.
+
+--N'est-ce pas, lui dis-je, la première minute agréable que nous
+trouvons à Jersey? Il n'était pourtant pas difficile de nous organiser
+ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
+monde en est plein), une tasse de thé qui encourage notre cerveau (1 fr.
+50).
+
+--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fîmes,
+hier soir, de notre ennui, et l'éclair de ce matin, à table, quand nous
+nous sommes surpris à souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
+appétits.
+
+--Arrête! m'écriai-je, car j'entrevois une piste de pensée.
+
+Et, riant de la joie d'avoir un thème à méditer, nous courûmes nous
+installer sur un rocher en face de l'Océan salé. Au bout d'une heure,
+nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir même
+avant de m'endormir:
+
+ * * * * *
+
+PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans
+l'exaltation._
+
+DEUXIÈME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
+c'est de l'analyser._
+
+La plus faible sensation atteint à nous fournir une joie considérable,
+si nous en exposons le détail à quelqu'un qui nous comprend à demi-mot.
+Et les émotions humiliantes elles-mêmes, ainsi transformées en matière
+de pensée, peuvent devenir voluptueuses.
+
+CONSÉQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
+possible_.
+
+Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
+sensations, il me faut à l'ordinaire un compagnon.
+
+ * * * * *
+
+Je me rappelle les détails et toute la physionomie de cette longue
+séance que nous fîmes, couchés dans la brise purifiante et virile de
+l'Océan. Nos intelligences étaient lucides, tonifiées par le bel air,
+soutenues par le thé. J'ajouterai même que Simon s'éloigna un instant
+sous les roches fraîches, ce dont je le félicitai, en l'enviant, car la
+nourriture et l'air des plages entravaient fort la régularité de nos
+digestions, où nous nous montrâmes toujours capricieux.
+
+ * * * * *
+
+Le même soir, vers onze heures, réunis auprès de nos femmes dans le
+petit salon de notre frêle villa, je disais à Simon, avec la franchise
+un peu choquante des heures de nuit:
+
+--Je t'avouerai que souvent je songeai à entrer en religion pour avoir
+une vie tracée et aucune responsabilité de moi sur moi. Enfermé dans ma
+cellule, résigné à l'irréparable, je cultiverais et pousserais au
+paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possède et
+qui sont mes délices. Je fus détourné de ce cher projet par la nécessité
+d'être extrêmement énergique pour l'exécuter. Même je me suis arrêté de
+souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupçonné qu'elle deviendrait
+vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de séminaristes,
+contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
+serais la minorité.
+
+Nos femmes, en m'entendant, se mirent à blasphémer, par esprit
+d'opposition, et à se frapper le front, pour signifier que je
+déraisonnais.
+
+--C'est étrange, répondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce goût
+pendant des années. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
+les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
+c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
+froides de Spencer à débrouiller pendant six mois.
+
+--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vêtu
+un personnage. J'affectai en tous lieux, d'être pareil aux autres, et je
+ne m'interrompis jamais de les dédaigner secrètement. Ce me fut toujours
+une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
+me vis, sous l'oeil des barbares, me prêter à vingt groupes bruyants et
+divers, c'était pour qu'on me laissât le répit de me construire une
+vision personnelle de l'univers, quelque rêve à ma taille, où me
+réfugier, moi, homme libre.
+
+Ainsi revenions-nous à nos principes de l'après-midi, et à convenir que
+nous avons été créés pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
+le plus grand nombre possible qui soient exaltées et subtiles. J'entrai
+dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
+c'est d'être clairvoyants, et nous sommes en même temps ardents avec
+délire. Chez nous, l'apaisement n'est que débilité; il a toute la
+tristesse du malade qui tourne la tête contre le mur.
+
+Nous possédons là un don bien rare de noter les modifications de notre
+moi, avant que les frissons se soient effacés sur notre épiderme. Quand
+on a l'honneur d'être, à un pareil degré, passionné et réfléchi, il faut
+soigner en soi une particularité aussi piquante. Raffinons soigneusement
+de sensibilité et d'analyse. La besogne sera aisée, car nos besoins, à
+mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
+délicatesses, et seule, cette méthode saura nous faire toucher le
+bonheur.
+
+C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisiveté, nous
+décidâmes de tenter l'expérience.
+
+Courons à la solitude! Soyons des nouveau-nés! Dépouillés de nos
+attitudes, oublieux de nos vanités et de tout ce qui n'est pas notre
+âme, véritables libérés, nous créerons une atmosphère neuve, où nous
+embellir par de sagaces expérimentations.
+
+ * * * * *
+
+Dès lors, nous vécûmes dans le lendemain; et chacune de nos réflexions
+accroissait notre enivrement. «Désormais nous aurons un coeur ardent et
+satisfait», nous affirmions-nous l'un à l'autre sur la plage, car nous
+avions sagement décidé de procéder par affirmation. «Cette sole est très
+fraîche...; votre maîtresse, délicieuse...» me disait jadis un compagnon
+d'ailleurs médiocre, et grâce à son ton péremptoire la sauce passait
+légère, je jouissais des biens de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisîmes, pour la
+louer, une maison de maître, avec vaste jardin planté en bois et en
+vignes, sise dans un canton délaissé, à cinq kilomètres de la voie
+ferrée, sur les confins des départements de Meurthe-et-Moselle et des
+Vosges. Originaires nous-mêmes de ces pays, nous comptions n'y être
+distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
+nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse pût nous détourner
+de notre généreux égotisme.
+
+C'est alors que, corrects une suprême fois envers nos tristes amies, qui
+furent tour à tour ironiques et émues, nous passâmes à Paris liquider
+nos appartements et notre situation sociale. Nous sortîmes de la grande
+ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de délivrer
+ses épaules d'une charge très lourde. Nous nous étions débarrassés du
+siècle.
+
+Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
+Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous méditions le chapitre xx du livre Ier
+de l'_Imitation,_ qui traite «De l'amour de la solitude et du silence».
+Et pour nous délasser de la prodigieuse sensibilité de ce vieux moine,
+nous établissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgré que
+l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me
+bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait désirable.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE II
+
+MÉDITATION SUR LA JOURNÉE DE JERSEY
+
+
+Cette journée de Jersey fut puérile en plus d'un instant, et pas très
+nette pour moi-même. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
+cet amour de l'agitation qui me possèdent également! C'est à Jersey
+pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Océan, que j'approchai le
+plus d'un état héroïque. Je tendais a me dégager de moi-même. L'amour de
+Dieu soulevait ma poitrine.
+
+Je dis Dieu, car de l'éclosion confuse qui se fit alors en mon
+imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
+chercheuse et comblée, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
+dévote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
+créatures-là, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
+la civilisation ne produit rien de plus intéressant. Les vieux mots qui
+leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en même
+temps une figure assez exacte.
+
+Hélas! les contrariétés d'où sortit mon _état de grâce_, je vois trop
+nettement leur médiocrité pour que mon rêve de Jersey n'ait très vite
+perdu à mes yeux ce caractère religieux que lui conservent mes vocables.
+Jamais rien ne survint en mon âme qui ne fût embarrassé de mesquineries.
+Amertume contre ce qui est, curiosité dégoûtée de ce que j'ignore, voilà
+peut-être les tiges flétries de mes plus belles exaltations!
+
+ * * * * *
+
+Avant cette journée décisive, déjà la grâce m'avait visité. J'avais déjà
+entrevu mon Dieu intérieur, mais aussitôt son émouvante image
+s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
+siècle, sans qu'ils modifiassent sérieusement mon ignominie. C'est par
+le dédain qu'enfin j'atteignis à l'amour. Certes, je comprenais que seul
+le dégoût préventif à l'égard de la vie nous garantit de toute
+déception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
+diminution; mais il fallut la révélation de Jersey, pour que je prisse
+le courage de me conformer à ces vérités soupçonnées, et de conquérir
+par la culture de mes inquiétudes l'embellissement de l'univers. C'est
+en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
+choses et les redresserai selon mon rêve.
+
+Oui, déjà j'avais été traversé de ce délire d'animer toutes les minutes
+de ma vie. Sur les petits carnets où je note les pointes de mes
+sensations pour la curiosité de les éprouver à nouveau, quand le temps
+les aura émoussées, je retrouve une matinée de juillet que, malade,
+vraiment épuisé, tant mon corps était rompu et mon esprit lucide
+d'insomnie, je m'étais fait conduire à la bibliothèque de Nancy, pour
+lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de sécheresse,
+mais infiniment fécond, dont la mécanique fut toujours pour moi la plus
+troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
+mon scepticisme et mon mépris; il démonte tout ce qu'on respecte, en
+même temps qu'il réconforte mon désir d'enthousiasme; il saurait me
+faire homme libre, tout-puissant sur moi-même.
+
+Alors que j'étais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
+passèrent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
+la poussière, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
+Et nous, ceux de la bibliothèque, un prêtre, un petit vieux, trois
+étudiants, nous nous penchâmes des fenêtres de notre palais sur ces
+hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tête: «Tu es un soldat, toi
+aussi; tu es mille soldats, toute une armée. Que leurs trompettes levées
+vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
+as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
+toutes les figures en face des circonstances.» Et, frémissant jusqu'à
+serrer les poings du désir de dominer la vie, je me replongeai dans
+l'étude des moyens pour posséder les ressorts de mon âme comme un
+capitaine possède sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera
+la théorie des émotions, afin que l'homme à volonté les crée toutes en
+lui et toutes en un même moment.
+
+Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
+douloureuse matinée où je vis un de ma race, mais ayant toujours résisté
+à l'appétit de se détruire, qui me disait dans un accès d'orgueil: «Ma
+tête est une merveilleuse machine à pensées et à phrases; jamais elle ne
+s'arrête de produire avec aisance des mots savoureux, des images
+précises et des idées impérieuses; c'est mon royaume, un empire que je
+gouverne.» Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'étais
+assombri et congelé par le bromure, au point que je n'avais pas la force
+de lui répondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
+sourire et pour paraître alerte. Et je revins à midi, seul, par la
+longue rue Richelieu (une de ces rues étroites qui me donnent un
+malaise), plus accablé et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
+mon découragement, que le paradis c'est d'être clairvoyant et fiévreux.
+
+
+ * * * * *
+
+Je m'écarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends à connaître mon
+tempéramment, ses hauts et ses bas. Voilà les soucis, les nuances où je
+reviens, sitôt que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
+frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
+qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
+dans le petit bagage d'émotions qui est tout mon moi. A certains jours,
+elles m'intéressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
+s'effondrent. Elles me sont Hélène, Cléopâtre, la Juliette sur son
+balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
+curiosité des jeunes gens.
+
+Belle paix froide de Saint-Germain! C'est là que mon coeur échauffé sans
+trêve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
+qui, parfois, m'ont traversé pour m'indiquer ce que je devais être! Ma
+faiblesse jusqu'à cette heure n'a pu forcer à se réaliser cet esprit
+mystérieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
+départirai sa beauté à l'univers, qui me fut jusqu'alors médiocre comme
+mon âme.
+
+--Mais, dira-t-on, Simon, qu'intéressent la vie (amour des forêts et du
+confort) et la précision scientifique (philosophie anglaise), comment
+s'associait-il à vos aspirations?
+
+Je pense qu'étant fort nerveux et compréhensif, il vibrait avec mes
+énergies quelles qu'elles fussent. Puis il bâillait de sa vie sans
+argent ni ambition....
+
+Mais pourquoi m'inquiéterais-je d'expliquer cette âme qui n'est pas la
+mienne? Il suffît que je vous le fasse voir, aux instants où, me
+comparant à lui, vous y gagnerez de me mieux connaître.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+L'ÉGLISE MILITANTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE III
+
+INSTALLATION
+
+
+Le lendemain de notre arrivée, vers les neuf heures, quand le paysage,
+dans la franchise de son réveil, n'a pas encore vêtu la splendeur du
+midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
+étudiâmes la propriété, et sa saine banalité nous agréa.
+
+Bâtie sur un vieux monastère dont les ruines l'enclosent et
+l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelées d'une côte
+volcanique. Et cette légende de volcan, dans nos promenades du soir,
+nous invitait à des rêveries géologiques, toujours teintées de
+mélancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
+science. Nos fenêtres dominaient une vaste cuvette de terres labourées,
+sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'à l'horizon des
+fenêtres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
+les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassées dans le
+lointain. Sur un autre ballon très proche, le village déployait sa rue
+morne; et l'église au milieu des tombes dominait le pays.
+
+Cette mise en scène, si complètement privée de jeunesse, devait mieux
+servir nos sévères analyses que n'eussent fait les somptuosités
+énergiques de la grande nature, la mollesse bellâtre du littoral
+méditerranéen, ou même ces plaines d'étangs et de roseaux dont j'ai tant
+aimé la résignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
+gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
+pensées à leur place.
+
+ * * * * *
+
+_Installation matérielle_
+
+En une semaine nous fûmes organisés.
+
+Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit à notre
+service.
+
+Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de méditation,
+Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
+sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
+sensations, et qui désire m'anémier, tant j'ai le goût des frissons
+délicats, je considérai qu'une branche d'arbre très maigre, frôlant ma
+fenêtre et que je connaîtrais, me suffirait.
+
+La salle à manger nous parut parfaite, dès qu'un excellent poêle y fut
+installé. Dans la bibliothèque où nous agitâmes des problèmes par les
+nuits d'hiver, on mit un grand bureau double où nous nous faisions
+vis-à-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
+faire nos recherches ou rédiger, puis, au coin de la cheminée, deux
+ganaches pour la métaphysique des problèmes.
+
+La pièce voisine était tapissée de livres, mêlés et contradictoires
+comme toutes ces fièvres dont la bigarrure fait mon âme. Seul Balzac en
+fui exclu, car ce passionné met en valeur les luttes et l'amertume de la
+vie sociale; et, malgré tout, romanesques et de fort appétit, nous
+trouverions dans son oeuvre, à certains jours, la nostalgie de ce que
+nous avons renoncé.
+
+Je m'opposai avec la même énergie à ce qu'aucune chaise pénétrât dans la
+maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
+l'honnête homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
+jamais rien combiné d'estimable hors d'un fauteuil.
+
+Tous nos murs furent blanchis à la chaux. J'aime le mutisme des grands
+panneaux nus; et mon âme, racontée sur les murs par le détail des
+bibelots, me deviendrait insupportable. Une idée que j'ai exprimée,
+désormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
+hypocrisie, par des manques fréquents de sincérité dons la conversation,
+que j'arrive à posséder encore en moi un petit groupe de sentiments qui
+m'intéressent. Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages, il me
+faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du
+goût à moi-même.
+
+Nous fîmes des visites aux notables et quelques aumônes aux indigents.
+Et pour acquérir la considération, chose si nécessaire, nous répandîmes
+le bruit que, frères de lits différents, nous étions nés d'un officier
+supérieur en retraite.
+
+Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causâmes des femmes. La femme,
+qui, à toutes les époques, eut la vertu fâcheuse de rendre bavards les
+imbéciles, renferme de bons éléments qu'un délicat parfois utilise pour
+se faire à soi-même une belle illusion. Toutefois, elle fait un
+divertissement qui peut nuire à notre concentration et compromettre les
+expériences que nous voulons tenter. Simon, ayant réfléchi, ajouta:
+
+--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chasteté!
+
+--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a très bien
+vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouïe et le reste
+s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets
+ne sont pas purs, la virginité de nos sens se gâte. Mais les objets sont
+ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de
+nous édifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de
+troublant ni de mystérieux; dépouillons-la de tout ce lyrisme que nous
+jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous
+vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la
+chasteté.
+
+Simon voulut bien m'approuver.
+
+C'est pourquoi nous sommes allés à la messe. Et entre les jeunes
+personnes, nous avons distingué une fille pour sa fraîche santé et pour
+son impersonnalité. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique
+malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien
+nous distraire du développement de notre être. Nous fîmes donc un
+arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eûmes de la
+satisfaction.
+
+ * * * * *
+
+Au soir de cette première semaine, dans notre cadre d'une simplicité de
+bon goût, assis et souriant en face du paysage sévère que désolent la
+brume et le silence, nous résolûmes de couper tout fil avec le monde et
+de brûler les lettres qui nous arriveraient.
+
+ * * * * *
+
+_Installation spirituelle_
+
+Je fus flatté de trouver un cloître dans les coins délabrés de notre
+propriété.
+
+Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attristé de
+souvenirs désagréables et de désirs, parfois j'ai désiré achever ma vie
+sous les cloîtres où ma curiosité s'était satisfaite un jour. Ce me
+serait un pis aller délicieux de veiller sous les lourds arceaux de
+Saint-Trophime à Arles, d'où, certain jour, je descendis dans l'église
+lugubre pour me mépriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une
+beauté dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus
+d'énergie je saurais être.
+
+Notre cloître, qui date de la fin du treizième siècle, n'abritait plus
+que des volailles quand nous le fîmes approprier, pour l'amour du
+christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont
+notre veine d'ascétisme et d'énervement. Il est bas, triste et couvert
+de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobés l'entourent, sous
+chacun desquels avait été sculpté un petit bas-relief. Quoique le temps
+les eût dégradés, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi
+Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe
+entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me
+parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure
+les plis de sa pèlerine, et je me désolai fréquemment avec elle, pensant
+avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce
+roi, que je ne le suis envers moi-même, quand je donne à ma vie une
+règle monacale.
+
+C'est là qu'au matin nous descendions, tandis qu'on préparait nos
+chambres; et ce m'était un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste
+poli, sans plus, car nous pratiquions la règle du silence jusqu'au repas
+du soir pris en commun.
+
+L'après-midi, où je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de
+tromper la méchanceté des digestions, c'était après le déjeuner, une
+fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade
+jusqu'à deux heures,--une partie de volant dans le cloître, comme
+faisaient, pour se délasser, Jansénius et M. de Saint-Cyran,--du repos
+dans un fauteuil balancé, puis un nouveau cigare,--une méditation à
+l'église, suivie d'une petite promenade,--à quatre heures, la rentrée en
+cellule. (On notera que Simon, en dépit d'une légère tendance à
+l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'à deux heures).
+
+Et cette grande variété de mouvement dans un si bref espace de temps
+nous portait, sans trop d'ennui, à travers les heures écrasantes du
+milieu du jour.
+
+A sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous
+analysions nos sensations de la journée.
+
+ * * * * *
+
+C'est dans l'une de ces conférences du soir que j'appelai l'attention de
+Simon sur la nécessité de nous enfermer, comme dans un corset, dans une
+règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et
+fortifierait notre volonté.
+
+--Il ne suffît pas, lui disais-je, de fixer les heures où nous
+méditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un
+sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le
+vivifier? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la
+main.
+
+Pour qu'il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui
+nous était familier.--Que de fois je suis sorti de là vers les dix
+heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des
+niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en
+dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions
+pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je
+n'avais pas l'énergie de rompre là.
+
+Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des
+exemples personnels.
+
+--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.
+Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée, qui vous
+paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l'antique
+Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle
+intensité, une beauté si mystérieuse qui je dus, ayant allumé, chercher
+dans la bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du
+lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siècles
+interposés, Orphée m'apparut _errant à travers les glaces
+hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du
+Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs
+inutiles de Pluton_. Cet esprit délicat fut sacrifié par les femmes
+toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident
+si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble
+guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés
+que je ne pouvais les saisir. Et ce désolations lointaines, évoquées
+sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achève
+dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité.
+Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences
+qu'elles se reflètent dans nos âmes, pour y éveiller leurs types.
+
+Les plus petits détails, à certains jours, retentissent infiniment en
+moi. Ces sensibilités trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher
+pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le rêve entrevu
+dans notre cottage de Jersey.
+
+ * * * * *
+
+_Prière-programme_
+
+Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!
+
+Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse à
+dépenser: nous profiterons des moments de lucidité de nos organes, et
+nous ne forcerons jamais notre machine, quand son état de rémission
+invite au repos.
+
+Peut-être même surprendrons-nous ces règles fixes des mouvements de
+notre sang qui amènent ou écartent les périodes où notre sensibilité est
+à vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait à changer, à
+diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme à nos
+besoins. Par des hardiesses d'hygiéniste ou de pharmacien, nous
+pourrions nous mettre en situation de fournir très rapidement les états
+les plus rares de l'âme humaine.
+
+Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances où nous
+plaçons nos facultés, nous verrions aussitôt nos désirs (qui ne sont que
+les besoins de nos facultés) changer au point que notre âme en paraîtra
+transformée. Et pour nous créer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de
+raisonnements, mais d'une méthode mécanique; nous nous envelopperons
+d'images appropriées et d'un effet puissant, nous les interposerons
+entre notre âme et le monde extérieur si néfaste. Bientôt, sûrs de notre
+procédé, nous pousserons avec clairvoyance nos émotions d'excès en
+excès; nous connaîtrons toutes les convictions, toutes les passions et
+jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donné d'aborder à l'esprit
+humain, dont nous sommes, dès aujourd'hui, une des plus élégantes
+réductions que je sache.
+
+ * * * * *
+
+Les ordres religieux ont créé une hygiène de l'âme qui se propose
+d'aimer parfaitement Dieu; une hygiène analogue nous avancera dans
+l'adoration du _Moi_. C'est ici, à Saint-Germain, un institut pour le
+développement et la possession de toutes nos facultés de sentir; c'est
+ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins énergiquement que
+firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, le
+péché qui est la tiédeur, le gris, le manque de fièvre, le péché,
+c'est-à-dire tout ce qui contrarie l'amour.
+
+L'homme idéal résumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour
+que je veux réaliser. Je convoque tous les violents mouvements dont
+peuvent être énervés les hommes; je paraîtrai devant moi-même comme la
+somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de
+ma stérilité et flatté dans mon orgueil, nulle fièvre ne me demeurera
+inconnue, et nulle ne me fixera.
+
+C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son
+cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: «Je suis un homme libre.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IV
+
+EXAMENS DE CONSCIENCE
+
+
+J'ai fermé la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troublé des
+nausées que lui donnait le siècle, cherche avec agitation....
+
+Connaître l'esprit de l'univers, entasser l'émotion de tant de sciences,
+être secoué par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion
+m'enfièvre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec
+le désespoir de couper mon ardeur; je me suis levé ce matin avec un
+bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de
+tranquillité étendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement
+ouverts à celui que j'aime: à l'Enthousiasme.
+
+Il ne s'agit pas qu'ayant accumulé des notions, je devienne pareil à un
+dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agité de tous les
+frissons, et d'en être insatiable. Seule félicité digne de moi, ces
+instants où j'adore un Dieu, que grâce à ma clairvoyance croissante, je
+perfectionne chaque jour!
+
+ * * * * *
+
+Pour ne pas succomber sous l'âme universelle que nous allons essayer de
+dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses
+de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que
+nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience
+nette de l'émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à
+volonté.
+
+Tel fut l'objet de nos conférences d'octobre.
+
+ * * * * *
+
+_Examen physique_
+
+Nous inspectâmes d'abord nos organes: de leur disposition résulte notre
+force et notre clairvoyance.
+
+ * * * * *
+
+Un médecin compétent que nous fîmes venir de la ville nous mit tout nus
+et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts
+réunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte
+jusqu'à trente; ainsi l'avait-il ordonné.
+
+--Vous êtes délicats, mais sains.
+
+Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnés par une
+difformité aussi péniblement que par un manque de tenue. C'est encore du
+lyrisme que d'être boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.
+Toute affectation nous choque. «Avoir la pituite ou une gibbosité!
+disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvât le tour d'esprit
+de Victor Hugo.» Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs;
+ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un
+esprit agile dans un corps simplifié, tel est notre rêve pour assister à
+la vie.
+
+ * * * * *
+
+Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses
+pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté
+dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement
+les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui
+seul m'eût tonifié sans m'échauffer.
+
+ * * * * *
+
+Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquîmes dans des
+familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre
+par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacité
+dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prêteraient
+parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est bilieux.
+
+--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes
+chiens et criant après eux, dès les six heures du matin, je jouis, je
+respire à l'aise.
+
+Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur âcre
+dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-être
+seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce
+médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament,
+l'_activité du coeur_ est excessive et exigeante.
+
+--J'entends bien, me répond en souriant Simon; mes journées ne sont
+heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris....
+Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations
+sédentaires, l'exercice exclusif des organes internes entraînent des
+désordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fâcheuse contraction de mon
+système épigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'à faire hésiter ma
+vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une
+chaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si
+nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi
+que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au
+moins par saccade.
+
+--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de
+mes plus belles énergies, ces hésitations et ces réserves! Toi, Simon,
+bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie
+cérébrale qui naît de ton état nerveux. Cette complexité est le point
+extrême où tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma première
+étape. Je suis né tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activité
+musculaire toujours nulle, le système cérébral et nerveux a tout
+accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés
+se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C'est l'estomac qui
+partit le premier. J'offre un phénomène bien connu des philosophes de la
+médecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives
+incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus poussé à
+cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue
+et proscrire à jamais les abattements. Dans ma défaillance que rend
+extrême l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagère
+me traverse; en ces instants, je sens d'une manière heureuse et vive; la
+multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables: elles
+m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer à jamais!
+Si à l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est
+que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,
+c'est que je n'ai pas surpris le secret de les évoquer... Je te marque
+là quelle sera notre tâche de Saint-Germain.
+
+Nous sommes l'un et l'autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en
+plaindre? Admirable complication qu'a notée le savant! Les appétits du
+mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du
+besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but
+devient secondaire; c'est dans notre appétit même que nous nous
+complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le
+satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes.
+
+De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes,
+minutieuses, personnelles, des idées petites, étroites et portant sur
+les objets des plus légères sensations. Et la vie s'écoule, pour ces
+sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui
+donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant
+plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit
+d'ailleurs fort distingué.
+
+N'en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à
+l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de
+l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer
+de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire
+tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements
+tortueux demeurent incomplets, c'est que l'émotion nous a saisis au
+détour d'une déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il
+ne faut pas demander ici des raisonnements équilibrés. Je n'ai souci que
+d'être ému.
+
+Et félicitons-nous, Simon: toi, d'être devenu mélancolique; et moi,
+d'avoir été anémié par les veilles et les dyspepsies. Félicitons-nous
+d'être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par
+l'activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat, je serais
+simplement distingué. Mais parce que l'activité de notre circulation
+était affaiblie, notre système veineux engorgé, tous nos actes
+accompagnés de gêne et de travail, nous avons mis l'âge mûr dans la
+jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irréflexion des adolescents, leurs
+gambades ni leurs déportements. La vie toujours chez nous rencontra des
+obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette énergie
+vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même. Je ne me crus jamais
+invincible. Et en même temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.
+Notre existence, qui peut paraître triste et inquiète, fut du moins
+clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces émoussées nous
+engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en
+augmenter l'effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les
+ressources de l'expérience.
+
+ * * * * *
+
+Tel est notre corps, nous disions-nous l'un à l'autre, et c'est un des
+plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes
+expériences.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Examen moral_
+
+Nous continuâmes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions
+à éclairer notre conscience.
+
+Silencieux et retirés, d'après un plan méthodique, nous avons passé en
+revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai
+infiniment d'intérêt. Et Simon, au dîner du dernier jour, une heure
+avant la confession solennelle, me disait;
+
+--Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il
+souffre et qu'il inspecte à toute minute, je suis obsédé de la laideur
+qu'a prise mon âme au contact des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Nous avions décidé de passer nos fracs, cravates noires, souliers
+vernis, de boire du thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher
+seulement à l'aube, afin de marquer cette grande journée de quelques
+traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il
+faut considérer qu'un décor trop familier rapetisse les plus vives
+sensations).
+
+Quand nous fûmes assis dans les deux ganaches de la cheminée, toutes
+lampes allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait
+une grande importance à ces premières démarches de notre régénération,
+était ému, au point que, d'énervement presque douloureux mêlé
+d'hilarité, il fit, avec ses doigts crispés en l'air, le geste d'un
+épileptique.
+
+Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages
+d'être deux, car par contagion je goûtai, avant même les premiers mots,
+une chaleur, un entrain un peu grossier, mais très curieux.
+
+ * * * * *
+
+Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré.
+
+1° DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-à-dire au milieu de ces relations
+que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché;
+
+_Par pensée_ (les péchés par pensée sont les plus graves, car la pensée
+est l'homme même); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'à avoir des
+préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout
+celui qui avait réussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer
+dans les catégories.
+
+_Par parole_ (les péchés par parole sont dangereux, car par ses paroles
+on arrive à s'influencer soi-même); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne
+point paraître différent, mille phrases médiocres qui m'ont fait l'âme
+plus médiocre.
+
+_Par oeuvre_ (les péchés par oeuvre, c'est-à-dire les actions, n'ont pas
+grande importance, si la pensée proteste); toutefois il y a des cas:
+ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil à oreillettes où
+j'aurais médité plus noblement.
+
+2° DANS LA VIE ACTIVE (c'est-à-dire au milieu de ceux que j'ai connus
+par ma propre initiative), j'ai péché:
+
+_Par pensée_: m'être préoccupé de l'opinion. Je fus tenté de trouver les
+gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.
+
+_Par parole_: avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais
+qui demande un tact infini, car l'âme ne demeure intense qu'à s'affirmer
+et s'exagérer toujours.
+
+_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me
+plus à inventer des hommes supérieurs, pour le plaisir de les louer et
+de m'humilier. C'est une fausse démarche; on ne profite qu'avec
+soi-même, méditant et s'exaspérant.
+
+ * * * * *
+
+Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:
+
+--Il est un point où vous glissez qui importe, car nous saurions en
+tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez
+eu un métier.
+
+--C'est juste, lui dis-je. Un métier, quel qu'il soit, fait à notre
+personnalité un fondement solide; c'est toute une réserve de
+connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de
+voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue
+parisienne.
+
+--Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous
+remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons
+intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième
+année.
+
+--A dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je vis
+un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en réalité il ne se
+laissait pas aborder.
+
+O mon ami, de qui je tais le nom, auprès de votre délicatesse j'étais
+maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous
+comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu'exerçait
+sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez
+souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes années
+qui vous écoutaient, et paré d'un flottant désir de plaire, vous n'étiez
+préoccupé que de vous paraître ingénieux à vous-même. Or, cédant à
+l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m'apparaissiez, je
+négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous
+captiviez mon âme, sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et
+vous l'entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule
+des paroles flatteuses dénuées d'à-propos.
+
+Celui que je rencontrai ensuite était amer et dédaigneux, mais son
+esprit, ardent et désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi
+jusqu'à s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais
+traité en égal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne
+pûmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuité d'avoir
+dans l'autre un témoin. Aussi avons-nous préféré--du moins tel fut mon
+sentiment, car je ne veux même plus imaginer ce qu'il pensait--oublier
+que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des
+concessions, je n'avais plus à m'en impatienter que devant moi-même.
+
+O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour
+que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de
+vêtir à volonté des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la
+plus complète possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et
+morne, déjà j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqué de discipline, et ton
+étreinte m'avait grisé. Ne veux-tu pas m'enseigner à prier
+méthodiquement?
+
+ * * * * *
+
+Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parlé. Mon émotion
+l'enleva. Nous connûmes, ce soir-là, une ardente bonté envers mille
+indices de beauté qui soupirent en nous et que la grossièreté de la vie
+ne laisse pas aboutir. J'aspirais à souffrir et à frapper mon corps,
+parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme
+je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse
+ressenti aucune douleur, mais seulement l'âpre plaisir de la
+vengeance.... Tout cela j'hésite à le transcrire; ce ne sont pas des
+raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de
+cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux.
+Qu'ils s'essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui
+soupçonnent la sincérité de ma description! Si mes habitudes d'homme
+réfléchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse été aisément sublime, et
+frappant mon corps, j'aurais dit: «Souffre, misérable! gémis, car tu es
+infâme de ne connaître que des instants d'émotion, rapides comme des
+pointes de feu. Souffre, et profondément, pour que ton _Moi_, à cet
+éveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous
+la pluie de la vie. Depuis huit années que tes sens sont baignés de
+sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brûles, quand il
+faudrait que tu fusses consumé de toutes à la fois et sans trêve! Mais
+comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas même un
+réel désir d'être ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta
+médiocrité! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que
+toi. Et si tu te vantes que leur supériorité t'est indifférente, je ne
+t'autorise pas à tirer mérite de ce renoncement: il n'est beau d'être
+misérable et d'aimer sa misère qu'après s'être dépouillé
+volontairement.»
+
+Ah! Simon, quel ennui! Que d'années excellentes perdues pour le
+développement de ma sensibilité! J'entrevois la beauté de mon âme, et ne
+sais pas la dégager! C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps
+et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant
+de vies!
+
+ * * * * *
+
+Simon restait assis auprès du feu, cherchant le calme dans une raideur
+de nerfs, évidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et
+m'asseyant à ses côtés:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.
+
+C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant
+des psychologues, que nous empruntons cette méthode, dont je me suis
+toujours bien trouve.
+
+La vie est insupportable à qui n'a pas à toute heure sous la main un
+enthousiasme. Que si la grâce nous est donnée de ressentir une émotion
+profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,
+rattachons-la, fût-elle de l'ordre métaphysique le plus haut, à quelque
+objet matériel que nous puissions toucher jusque dans nos pires
+dénuements. Réduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que
+l'apprenti mécanicien trace sur le tableau noir des signes
+conventionnels, pour fixer la figure idéale qu'il calcule et qui
+toujours est près de lui échapper.
+
+J'imaginerai un guide-âne et toute une mnémotechnic, qui me permettront
+de retrouver à mon caprice les plus subtiles émotions que j'aurai
+l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogué et condensé en
+rébus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intérieur, et
+m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de
+contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout
+je parviendrai à fixer mon esprit. L'attention ramassée toute sur un
+même point y augmente infiniment la sensibilité. Une douleur légère,
+quand on la médite, s'accroît et envahit tout l'être. Si vous essayes de
+songer à cette phrase abstraite: «J'ai manqué d'amour dans mes
+méditations, c'est pourquoi j'ai été humilié», votre esprit dissipé
+n'arrive pas à l'émotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du
+soir, seul dans votre chambre où rien ne vous distrait, et dites:
+
+ _Composition de lieu_
+
+
+Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le
+ciel, par désespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations
+sans trêve que la morphine ne maîtrise plus. Il sait sa mort assurée,
+douloureuse et lente. Il gît loin de ses pairs, parmi des hommes
+grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; même il en est arrivé à
+rougir de soi-même, et pour plaire à ces gens il a voulu paraître leur
+semblable.
+
+Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres
+des rois qui le traitent en amis, qu'il célèbre le culte dont l'entoura
+sa maîtresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis
+jusqu'au soir où elle mourut en le désirant, qu'il oublie son infirmité
+et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,
+l'amour frère de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensées ennoblies
+redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dédaigneuses.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et désabusés, nous appuyions nos
+fronts aux vitres fraîches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,
+parmi les vapeurs qui s'étirent, l'aube commençait; alors, nous
+entreprîmes, dans le malaise de ce matin glacé, l'_exercice de la mort_.
+
+ * * * * *
+
+ _Exercice de la mort_
+
+
+Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par
+notre cercueil, nos mains jointes seront opprimées par des planches
+clouées à grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les
+marques pénibles de cette lutte dernière que chacun s'efforce de taire,
+mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce
+moment suprême prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne
+paraît singulier qu'à l'agonisant lui-même. Ce sera terminé. Tout ce que
+j'aurai emmagasiné d'idées, d'émotions, et mes conceptions si variées de
+l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces
+enthousiasmes si désirés, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond
+peu de cas, et il convient en même temps que nous en jouissions sans
+trêve. Jouissons de tout et hâtivement, et ne nous disons jamais: «Ceci,
+des milliers d'hommes l'ont fait avant moi»; car, à n'exécuter que la
+petite danse que la Providence nous a réservée dans le cotillon général,
+nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais
+voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens
+d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en
+désir, se sont prêtées à tous les imbéciles, et lors même qu'elles sont
+vierges de désir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbécile qui puisse
+leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais
+nous émouvoir à les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si
+maigres choses un sentiment aussi agréable.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+Cette haine du péché et cette ardeur vers les choses divines que je
+viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon âme, je les ai
+analysés; j'ai démonté ces sentiments héroïques, je saurais à volonté
+les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossières inscrites
+sur mon carnet me donnent sûrement les rêves les plus exquis que
+l'humanité puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le
+fidèle jusqu'à la chapelle où il s'agenouille. Mon âme mécanisée est
+toute en ma main, prête à me fournir les plus rares émotions. Ainsi je
+deviens vraiment un homme libre.
+
+Pourquoi, mon âme, t'humilier, si de toi, pauvre désorientée, je fais
+une admirable mécanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire
+pleurer d'amour pour sa famille, en songeant à la douleur qu'il
+causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abîmé, l'imprévu de
+cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportée par un parent qui
+peut à peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent
+toutes les voix pendant trois jours. Et, précisant ce tableau matériel
+avec minutie, il s'élevait en pleurant sur soi-même jusqu'à la plus
+noble émotion d'amour filial: le désespoir de peiner les siens.
+
+Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de
+Loyola? Grâce à des associations d'idées devenues chez la plupart des
+hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la
+mécanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous
+verrez chacun d'eux éprouver des sensations identiques. A tout ce qui
+est épars dans le monde, l'opinion a attaché une façon de sentir
+déterminée, et ne permet guère qu'on la modifie. Nous éprouvons des
+sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d'anecdotes ou
+devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à
+laquelle toute culture soumet l'humanité, qui, la plupart du temps ne se
+connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue,
+aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingénie à me procurer des
+émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer! L'humanité s'émeut
+souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction;
+quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrêterai presque toujours
+avant de me nuire.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES INTERCESSEURS
+
+
+Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitations familières
+sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que
+l'univers ne soit plus déformé! Notre âme et l'univers ne sont en rien
+distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une même
+chose, la somme des émotions possibles.
+
+Hélas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense défaille.
+Comment, sans m'égarer, amasser cette somme des émotions possibles? Il
+faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_.
+
+Il est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de
+sensations que le commun des êtres. Échelonnés sur la voie des parfaits,
+ils approchent à des degrés divers du type le plus complet qu'on puisse
+concevoir; ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les comme des saints.
+Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de
+la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.
+
+Aisément nous nous façonnerons à leur imitation, maintenant que nous
+connaissons notre mécanisme.
+
+D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui
+caractérisent ces parfaits et de les dégager des scories dont la vie les
+a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maître peignit et que le
+temps a remplie d'ombre, réapparaît sous les soins d'un expert, ainsi,
+par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront ma véritable personne
+et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.
+
+Courons dès aujourd'hui rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je
+veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on
+y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes
+premières sensibilités, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes
+désirs vos vertus émergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par
+l'analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre beauté.
+
+ * * * * *
+
+Dès lors, nous passâmes des heures paisibles à tourner les feuillets,
+comme un prêtre égrène son chapelet. Dans la petite bibliothèque,
+écrasée de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs
+jours, nous méditâmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants
+amis touchaient notre âme çà et là pour nous faire voir combien elle est
+intéressante.
+
+Dans cette étude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon désir
+de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jésus-Christ excite
+le chrétien à mériter les splendeurs et la félicité du paradis.
+
+Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Dégagé des nécessités de
+l'action, fidèle à mon régime de méditation et de solitude, assuré au
+soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me détournerait le
+lendemain de mes vertus, protégé contre les défaillances au point que
+j'avais oublié le siècle, je passai les mois de novembre, décembre et
+janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai
+spécialement a quelques-uns qui, au détour d'un feuillet, me
+bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, à des coins
+nouveaux de mon âme.
+
+Des figures livresques peu a peu vécurent pour moi avec une incroyable
+énergie. Quand une trop heureuse santé ne m'appesantit pas, Benjamin
+Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont présents, avec
+une réalité dans le détail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si
+confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que
+je les fréquente, sont des fragments de moi-même. De là cette ardente
+sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-même que je
+vois palpiter, c'est mon âme que j'approuve, redresse et adore. Leur
+beauté peu sûre me fait entendre des fragments de mon dialogue
+intérieur, elle me rend plus précise cette étrange sensation d'angoisse
+et d'orgueil dont nous sommes traversés, quand, le tumulte extérieur
+apaisé quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_.
+
+ * * * * *
+
+L'ennui vous empêcherait de me suivre, si j'entrais dans le détail de
+tous ceux que j'ai invoqués. Voici, à titre de spécimen, quelques-unes
+des méditations les plus poussées où nous nous satisfaisions.
+
+(Je pense qu'on se représente comment naquirent ces consultations
+spirituelles. Nous gardions mémoire de nos réflexions singulières, et
+nous nous les communiquions l'un à l'autre dans notre conférence du
+soir. Elles nous servaient encore à fixer le plan de nos études pour les
+jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de
+notre sensibilité.)
+
+
+ * * * * *
+
+I
+
+MÉDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT
+
+
+C'est par raisonnement que Simon goûte Benjamin Constant. Simon est
+séduit par ce rôle officiel et par cette allure dédaigneuse qui
+masquaient un bohémianisme forcené de l'imagination; il félicite
+Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant
+soi-même et devant la société, par orgueil de sensibilité, et encore de
+ce qu'il eût peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.
+
+ * * * * *
+
+Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il était possible
+et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers
+points qui me passionnent, avec cet homme assez distingué pour être tout
+à la fois dilettante et fanatique.
+
+J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude où il ne pourra pas se
+contenter.
+
+J'aime, quand Mme de Récamier se refuse, le désespoir, la folie lucide
+de cet homme de désir qui n'aima jamais que soi, mais que «la contrariété
+rendait fou».
+
+J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et
+le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,
+qui eurent aux Cent-Jours des détours un peu brusques, à cause du
+sourire trop souhaité d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme
+le plus beau trait de cet amour héroïque et réfléchi que seuls
+connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payées par
+Louis-Philippe et cette humiliation d'une carrière finissante qui jetait
+encore tant d'éclat me remplissent d'une mélancolie romanesque, où je me
+perds longuement.
+
+J'aime qu'il ait été brave. Quand on goûte peu les hommes les plus
+considérés, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions
+sociales, il est joli à l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs
+beaucoup de petites imaginations (et les facultés imaginatives, c'est le
+secret de la peur) sont à étouffer quand l'âme va devant soi, toute
+prudence perdue!
+
+Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la
+poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et
+qu'il mettait sa volupté à surveiller ironiquement son âme si fine et si
+misérable. Royer-Collard le mésestimait; mais nous-mêmes, Simon, nous
+eût-il considérés, cet honnête homme péremptoire qui, par sa rudesse
+voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas désolé?
+
+ * * * * *
+
+ _Application des sens_
+
+
+Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous
+inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre
+sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les
+compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.
+
+A dix-huit ans, il souffrait d'être inutile.... Peut-être ne sommes-nous
+ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.
+
+Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en éprouvât un besoin
+réel, «mais pour marquer sa place, et parce que, à quarante ans, il ne
+se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait».
+
+Il désirait de l'activité plus encore que du génie.... Ce qu'il nous
+faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse où nous nous stérilisons;
+avons-nous dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il
+nous suffit que notre Moi s'agite; nous mécanisons notre âme pour
+qu'elle reproduise toutes les émotions connues.
+
+Parmi ses trente-six fièvres, Constant gardait pourtant une idée sereine
+des choses; «Patience, disait-il à son amour, à son ambition, à son
+désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons
+sûrement: ce sera alors tout comme.» Ce sentiment ne me quitte guère.
+Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité dont je garde un
+souvenir qui ne périra pas.
+
+Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une
+après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes, par où montaient la
+bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un
+lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une
+sentimentalité aiguë que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma
+résistance, dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la
+suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire
+mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l'obstination de cette
+recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai à mon
+découragement; je le considérai en face. Ces rêves romanesques de
+bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment
+plus que les idées de devoir (le devoir, n'était-ce pas, alors comme
+toujours, d'être orgueilleux?) où j'essayais de me consoler. Sans doute,
+me disais-je, j'ai déjà connu ces exagérations; je sais que dans
+soixante jours, ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles,
+mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeunesse de
+chaque matin qui m'auront échappé. La vie continuera, apaisée (mais si
+décolorée!), jusqu'à un nouvel accident, jusqu'à ce que je souffre
+encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir:
+
+1° parce que la félicité en réalité n'existe pas; 2° parce que si elle
+existait, cela m'humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours
+ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l'âge
+des regrets sans objet... Telle était la seule vision que je pusse me
+former du monde. Elle m'était fort désagréable.
+
+J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d'une cloche de verre qui
+abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve
+intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet
+sinistre: désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne
+saurais plus mon inassouvissement.
+
+Je contemplais dans une glace mon visage défait; j'étais curieux et
+effrayé de moi-même. Combien je me blâmais! Je ne doutais pas un instant
+que je ne guérisse, mais j'étais affolé de dîner et de veiller dans
+cette ville où rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et
+puis de me réveiller, au matin d'une pâle journée, avec l'atroce
+souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis à une chère
+affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d'énervement très
+pénible! Je me répétai la parole de Benjamin Constant: «Patience! nous
+arriverons peut-être (à ne plus désirer, à être d'âme morne), et puis
+nous mourrons sûrement; ce sera alors tout comme.»
+
+ * * * * *
+
+ _Méditation_
+
+
+Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin
+Constant, et à propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongée
+que nous eûmes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup
+Simon pour tout ce que nous méprisons en commun, mais il me blesse par
+l'inégale importance que nous prêtons à diverses attitudes de la vie.
+
+Certes, je me forme des idées claires de mes exaltations, et tout ce
+cabotinage supérieur, je le méprise comme je méprise toutes choses, mais
+je l'adore. Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de
+bon sens le plus souvent que je peux.
+
+Mon ami, sans doute, n'a pas de goût pour le bon sens, sinon pourrais-je
+le fréquenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma bohème
+morale, c'est à sa tenue, à son confort, à son dandysme extérieur qu'il
+les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans
+les questions de vénerie!--Hé! direz-vous, que fait-il alors dans cette
+retraite?--En vérité, je soupçonne parfois qu'avec plus de fortune il ne
+serait pas ici.
+
+Ces petites réflexions où, pour la première fois, je me différenciais de
+Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le désobliger?
+
+Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux êtres ne peuvent pas se
+connaître. Le langage ayant été fait pour l'usage quotidien ne sait
+exprimer que des états grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincère
+n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche où je cesserai de
+lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus à présenter mon
+âme à mes amis, même à souper.
+
+J'entrevois la possibilité d'être las de moi-même autant que des autres.
+
+Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je délaisserais le
+culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main
+pour pénétrer au jour prochain dans un univers que je vais délimiter,
+approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux où je
+m'apparaîtrai, dressé en haute école.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+--Benjamin Constant, mon maître, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je
+réglé ma vie selon qu'il convenait?
+
+--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voilà les
+vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la société
+sont insupportables.
+
+--Tu le vois, je m'enferme dans la méditation; mais on ne m'a pas offert
+les occupations que tu indiques, où peut-être j'eusse trouvé une
+excitation plus agréable.
+
+--A dire vrai, dans la solitude je me désespérais. Dès que je le pus, je
+m'écriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-même.
+
+--Mais comment se reconnaît la bonne cause? et jusqu'à quel point vous
+êtes-vous servi vous-même?
+
+--Hé! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour
+lesquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois elles
+n'étaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y
+dépensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.
+
+--Je te comprends, mon maître; si tu parus accorder de l'importance à
+deux ou trois des accidents de la vie extérieure, c'était pour détourner
+des émotions intimes qui te dévastaient et qui, transformées,
+éparpillées, ne t'étaient plus qu'une joyeuse activité.
+
+ * * * * *
+
+ _Oraison_
+
+
+Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à
+l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée.
+
+Tu souffris de tout ce qui t'était refusé: choses pourtant qui ne
+t'importaient guère. Tu te dévorais d'amour et d'ambition; mais ni la
+femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton âme. C'est le désir même
+que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais
+stérile et désolé. Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire
+par l'amant, le soir, à sa maîtresse: «Va-t'en, je ne veux pas jouir de
+ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et
+toujours, jusqu'à ce que tu meures la première, tu seras également
+heureuse de te donner à moi.»
+
+Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspéras
+volontairement à désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une
+volupté douloureuse dans l'amertume. Quelques débauchés connaissent une
+ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour
+augmenter l'intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce
+que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir
+vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, à sentir leur vie qui s'épuise
+dans des occupations qu'ils méprisent. Toi-même, vieillard célèbre et
+mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de le déconsidérer,
+tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos
+sceptiques devant des doctrinaires.
+
+Je te salue avec un amour sans égal, grand saint, l'un des plus
+illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne
+parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve
+ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce
+qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte
+comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des
+hommes de notre sorte est attachée exclusivement à certains frissons,
+que le monde ne connaît ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier
+en nous.
+
+ * * * * *
+
+II
+
+MÉDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE
+
+
+Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore
+l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans
+les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des
+livres entassés dans nos cellules chaudes.
+
+Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupté_ et le _Livre
+d'amour_, avec les pensées jointes aux _Portraits du lundi_. Écartant
+les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtième
+année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soi-même et qui, par
+la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans
+un infime détail de sa sensibilité.
+
+A cette époque déjà, il voulait le succès, car né dans une bonne
+bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis
+il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son âme
+inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquiétudes d'une
+jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'était en somme
+que ce vague mécontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras
+vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste.
+Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais à vingt-cinq ans son rêve était
+précisément de la cellule que nous construisons dans l'atmosphère froide
+du monotone Saint-Germain.
+
+ * * * * *
+
+ _Application des sens_
+
+
+Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, parmi
+les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
+étudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernières années,
+trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
+matois des lettrés, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
+grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
+profondément.
+
+Il s'était composé de la vie une vision sentimentale et dominée par un
+dégoût très fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
+la plus exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu'au jour où,
+envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour travailler
+simplement, et dès lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
+comme tout le monde.
+
+Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons
+pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
+ton adolescence à ta maturité. Il n'est que moi qui puisse te
+comprendre, car tu me présentes, poussés en relief, quelques-uns de mes
+caractères.
+
+A vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu
+travailles. Je vois sur tes tables des poètes, tes contemporains, des
+mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des médecins
+philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
+car ton esprit toujours inquiet accepte les idées du hasard, en même
+temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta voix, un peu
+forte sur certains mots, et qui n'achève pas; à peine tes phrases
+indiquées, tu sembles n'y plus tenir.
+
+Dans cette belle crise d'une sensibilité trop vite desséchée,
+Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation. De la
+pensée, il ne goûtait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
+aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre; il
+dédaignait les sentiments qu'on raconte et qui dès lors ne sont plus
+qu'une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé
+dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant
+les coeurs, peut juger la sincérité d'une prière.... Ceux de ma race,
+eux-mêmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'où sort ici cette
+tiède méditation?
+
+ * * * * *
+
+ _Méditation_
+
+
+A considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse
+et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie pour ceux
+mêmes qu'il pénètre le plus intimement. Il est là, très timide et très
+jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
+et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
+qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses yeux indiquent de réflexion!
+Est-ce une nuance d'envie, ce mécontentement qui pâlit son visage? C'est
+la fatigue, l'inquiétude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
+fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il
+faudrait de la persistance, et que, les crises passées, son intelligence
+ne s'attarde pas.
+
+Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, tu ne te satisfais qu'avec
+des idées, et tu te dévorerais à t'interroger si l'on ne te jetait
+précipitamment des systèmes et des hommes à éprouver. C'est ainsi qu'il
+me faut sans trêve des émotions et de l'inconnu, tant j'ai vite épuisé,
+si variés qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
+monde.
+
+Dans la suite, la sécheresse t'envahit parce que tu étais trop
+intelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des
+émotions que tu jugeais.
+
+Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idées
+claires sur leurs émotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
+tu t'irritais contre toi-même, et tu n'étais pas plus satisfait de ta
+vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocrement,
+sans imaginer comment il fallait vivre.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, après une journée d'action,
+j'ai senti, moi aussi, et jusqu'à souhaiter que soudain dix années
+m'éloignassent de ce jour, un triste mécontentement; je me suis désolé
+d'être si différent de ce que je pourrais être, d'avoir par légèreté
+peiné quelqu'un, et encore d'avoir donné à ma physionomie morale une
+attitude irréparable.
+
+Parfois, je suis touché de regrets en considérant les hommes forts et
+simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractère
+poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gênent, il
+nous arrive de fréquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
+les mit toute leur vie à l'aise envers eux-mêmes et envers les autres.
+Mais, aussi fermes qu'eux dans les nécessités, nous leur en voulons de
+ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils
+pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
+natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
+connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.
+
+Je crois que, dans l'intimité de ton coeur, tu haïssais, au noble sens
+et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
+selon qu'il était _convenable_; et autant que te le permirent tes
+mouvements instinctifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu
+souffris.
+
+Ainsi, peu à peu, tu quittais le service de ton âme pour te conformer à
+la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te
+forçait à abdiquer ta personnalité excessive; c'était aussi lassitude de
+tes casuistiques où toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé;
+tu t'es borné à ce Sainte-Beuve compréhensif où tu te réfugiais d'abord
+aux seules heures de lassitude cérébrale. Oublieux de toi-même, tu ne
+raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n'était pas, comme je
+fais, pour comparer à leurs sensibilités la tienne et l'embellir,
+c'était pour qu'elle existât moins. Je te comprends, admirable esprit;
+mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
+d'émotions, j'en vinsse à imiter ton renoncement!
+
+Ce n'est pas à la vie publique que tu demandais l'émotion. A l'âge ou
+Benjamin Constant était ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
+Si tu n'a pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et
+son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les
+moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dépit de
+n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'à l'épithète un peu
+grasse et sensuelle du prêtre qui désire. Ta rêverie religieuse était
+pleine de jeunes femmes; tu n'étais pas précisément hypocrite, mais leur
+présence t'encourageait à blâmer la chair. Dès que le sentiment te parut
+vain, tu ne t'obstinas pas à te faire aimer et vers le même temps, tu
+cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui
+te valent mon attendrissement; tu ne fus désormais que le plus
+intelligent des hommes.
+
+ * * * * *
+
+ _Oraison_
+
+
+Toi qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des
+nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis
+né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune
+hystérie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton génie.
+Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
+persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
+réservoir de toutes les vertus.
+
+... Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que
+dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète
+pensée dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'être froissé,
+et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien
+d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une
+caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.
+
+ * * * * *
+
+Nous fîmes d'autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions
+surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualité.
+
+Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le pouvoir
+et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des
+jeunes femmes; mais d'autres atteignent à toucher Dieu par le seul
+effort de leur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans
+intervention du monde intérieur. Ceux-là sont tout mon coeur.
+
+Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
+puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi
+confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
+rapport entre vos âmes telles que je les possède et telles que les
+dépeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succès au monde que pour
+celui qui offre un point de contact à toute une série d'esprits. Mais
+cette conformité que vos vulgaires admirateurs proclament me répugne
+profondément. Vous n'atteignez à me satisfaire qu'aux instants où vous
+dédaignez de donner aucune image de vous-même aux autres, et quand vous
+touchez enfin ce but suprême du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
+plus énervés d'entre vous: «Avant tout, être un grand homme et un saint
+pour soi-même...» Pour soi-même!... dernier mot de la vraie sincérité,
+formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'à Jersey nous nous
+proposions.
+
+ * * * * *
+
+Simon et moi, nous eûmes le grand sens de ne pas discuter sur les
+mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
+les soigne et je les entretiens tous dans mon âme, car je sais que pour
+Dieu il y a identité de toutes les émotions. Mais j'entrevois que ces
+couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes
+fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments
+mal définis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
+Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu'à m'éclairer
+les parties les plus récentes de moi-même....
+
+ * * * * *
+
+Il est certain que nos dernières méditations avaient été d'une grande
+sécheresse. Nous pressions une partie de nous-mêmes déjà épuisée. Ce
+n'étaient plus que redites dans la bibliothèque de Saint-Germain. Et, à
+mesure que les livres cessaient de m'émouvoir, de cette église où
+j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
+population peinant sur des labeurs héréditaires, des impressions se
+levaient, très confuses mais pénétrantes. Je me découvrais une
+sensibilité nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.
+
+C'est qu'aussi bien mon être sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
+lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu à Paris des filles avec les
+beaux yeux des marins qui ont longtemps regardé la mer. Elles habitaient
+simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hérité d'une
+longue suite d'ancêtres ballottés sur les flots, me parut admirable dans
+les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
+j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
+vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque
+parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet
+horizon.
+
+A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
+lequel furent posées mes propres assises. C'est une bonne méthode pour
+descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EN LORRAINE
+
+
+Notre ermitage de Saint-Germain était situé à peu près sur la limite,
+entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrière
+lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
+guère au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'éveille d'une longue
+misère incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siècles du plateau
+lorrain, nous n'hésitâmes pas à tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
+cherchons uniquement à être éclairés sur nos émotions, le pittoresque
+des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Même
+nous nous bornerons à la région que limitent Lunéville, Toul, Nancy et
+notre Saint-Germain: c'est là que notre race acquit le meilleur
+d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms même des lieux et la
+physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront
+à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit.
+En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont
+mes pères, je réveille des morts dans ma conscience. Le langage
+populaire a baptisé ce coin «le coeur de la Lorraine». Chaque individu
+possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le coeur de
+ses parents fut agité au long des siècles. Dans cet étroit espace, si
+nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaître des
+émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier,
+m'éclairaient sur moi-même.
+
+ * * * * *
+
+PREMIÈRE JOURNÉE
+
+NAISSANCE DE LA LORRAINE
+
+
+A la station qui précède immédiatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
+nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
+de Lorraine par une visite à son patron. Dans son église flamboyante,
+nous saluons Nicolas, debout près de sa cuve et des petits enfants.
+Cette malheureuse localité, qu'illustrent encore cette cathédrale et des
+légendes, fut ruinée par des guerres confuses; elle était riche et, pour
+la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
+noble évêque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
+que les petits enfants; même il prête un peu à rire comme un bonhomme
+grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-même coutume, honore mal le
+souvenir de ses émotions passées; c'est bon au Breton de s'émouvoir
+encore où tremblaient ses pères. Mous rapetissons ce que nous touchons,
+et nous nous plaisons à gouailler.
+
+Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
+au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux où cette nation
+naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'étranger. C'est
+entre Saint-Nicolas et Nancy que René II, appuyé des Suisses, tua le
+Téméraire. Victoire de grande conséquence, qui nous délivra des
+étrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
+de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Dès lors il y
+a un caractère lorrain.
+
+Charles de Bourgogne, le Téméraire! Quelle magnifique aisance dans ses
+allures bruyantes et romantiques! Auprès des grands crus de Bourgogne
+qui mettent la confiance au coeur le plus hésitant, comment se tiendra
+le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
+n'étonne pas tout d'abord, mais séduit un délicat réfléchi! Comment René
+II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
+a-t-il pu triompher?
+
+Dans la vie, fréquemment, Simon et moi nous avons rencontré ces êtres
+tout brillantés, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
+nous ne les aimions guère et toujours les dépassions. A l'usage, il
+apparaît qu'un René II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
+dépourvu; il est réfléchi, persévérant, et sa modestie le sert mieux que
+forfanterie. Dans l'histoire, l'extrême simplicité de sa tenue passe
+infiniment en élégance, du moins pour l'homme de goût, l'ostentation de
+votre Téméraire. Après la victoire, quelle gravité ingénieuse dans les
+paroles modérées qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
+que notre cocher nous fit lire à la Commanderie Saint-Jean, où le
+Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'épée! La magnanimité de
+René n'a rien de théâtral, et s'il honore Charles d'un splendide service
+funèbre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple épouvanté la
+définitive innocuité du brutal adversaire.
+
+Nous avions suivi le corps du Téméraire dans Nancy, et jusque dans cette
+partie dite Ville-Vieille, où il fut publiquement exposé. Quand nous
+rêvions près la pierre tombale de René, dans la froide église des
+Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacrés, nous dispose
+toujours à la mélancolie. Une race qui prend conscience d'elle-même
+s'affirme aussitôt en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
+reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
+qu'eut jamais de soi ce peuple, date de René II. Les dentelures dorées
+qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette végétation
+délicate de figurines et l'élégance de l'ensemble nous reportaient à ces
+premières époques de la Lorraine, d'une grâce bonhomme, si dépourvue
+d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vîmes aucun désir
+d'étonner. Ces images de morts sans morgue ne se préoccupent ni de la
+noblesse classique, ni de la pompe. René II aimait le peuple, c'est
+ainsi qu'il séduisit les cantons suisses, et il fêtait l'anniversaire de
+la victoire de Nancy, chaque année, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
+était à l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
+petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armée, où il fut le plus
+simple des héros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
+C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
+Leur race se confond avec eux-mêmes.
+
+Simon et moi nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des
+_barbares_, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute
+notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
+c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il
+introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts
+analogues aux siens.
+
+ * * * * *
+
+DEUXIÈME JOURNÉE
+
+LA LORRAINE EN ENFANCE
+
+
+Cette partie ancienne de Nancy, la «Ville-Vieille», est bien
+fragmentaire; elle fut perpétuellement refaite. Cette race nullement
+endormie, mais de trop bon sens, hésitait à affirmer sa personnalité. Sa
+finesse, son sentiment exagéré du ridicule l'entravèrent toujours.
+Chaque génération reniait la précédente, sacrifiait les oeuvres de la
+veille à la mode de l'étranger. Leur «Chapelle Ronde», monument national
+s'il en fût, copie la Chapelle des Médicis de Florence, mais avec
+maigreur, économie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
+ne fut jamais prodigue. Les successeurs de René, ayant visité les palais
+de la Renaissance, rebâtirent le palais ducal. Cette race à son éveil
+craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
+origines de nos âmes.
+
+Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'église de Bon-Secours, est
+tout à fait significative. Voilà nos primitifs! Nous nous agenouillons
+devant une Mère, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
+précipite. Ces enfants me touchent, si intrépides contre le Bourguignon
+et qui expriment leur rêve par cette image sincère, je vois qu'ils ont
+beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité non sous la forme de
+beauté, mais dans l'idée de protection. Florence, leur soeur, et qui
+donne parfois l'image la plus approchante de cet idéal de clarté froide,
+d'élégance sèche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
+prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de
+sauver d'abord leur indépendance, mettent leur orgueil, leur art
+naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.
+
+Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l'oeil des barbares, ils
+n'ont pas le loisir de se développer logiquement. La grâce, qui pour un
+rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René II,
+n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas créé un type de femme: Jeanne
+d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les
+charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la légende lorraine, celle
+qui protège, et cela uniquement. Elle est la soeur de génie de René II;
+persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui
+l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
+nullement troublante: nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les
+misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n'est-elle pas
+plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voilà
+bien le même sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mère
+gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
+Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: «Qui
+donc me secourra?»
+
+ * * * * *
+
+Dans le palais ducal de la «Ville-Vieille», nous avons visité le musée
+historique lorrain. Les premières salles sont consacrées aux époques
+gallo-romaines et mérovingiennes; nous y interrogions vainement les plus
+anciens souvenirs de notre Être. C'est la même ignorance que nous
+trouvions, le lendemain, aux champs où fut Scarponne, chez ces pauvres
+enfants qui nous vendirent des médailles romaines arrachées à ces
+terrains déserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines où Attila
+et les siècles ne laissèrent pas même une ruine, émeuvent des voyageurs
+avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait déjà à ces époques
+lointaines. Mais qu'il est obscur, indéchiffrable, le frisson qui nous
+attire vers cette vieille poussière de nos ancêtres! Nous visitâmes,
+sans plus de profit, les fermes mérovingiennes de Savonne et de
+Vendières, et près de là des grottes qui jadis furent habitées. La neige
+désolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un décor lamentable de
+pluie et de silence nous aident d'habitude à imaginer le passé, mais
+comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces
+hommes lointains, qui ne contribuèrent en rien à former notre
+sensibilité. A Laître-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus
+anciennes images où la Lorraine se soit exprimée. Bien pauvre encore,
+mal différenciée de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chétive!
+C'est un portail avec quelques sculptures du onzième siècle. A Toul,
+grâce à des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune
+populaire se forma plus vite, sous la protection des évêques, et le
+treizième siècle s'affirma dans l'église Saint-Gengoult et des fragments
+de Saint-Étienne.
+
+En vérité le service que René II a rendu à la Lorraine est immense; il
+lui a créé une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie végétative,
+s'individualisa; il existait confusément, il voulut vivre. Il l'avait
+montré au Bourguignon, il le rappela aux luthériens en 1522.
+
+ * * * * *
+
+TROISIÈME JOURNÉE
+
+LA LORRAINE SE DÉVELOPPE
+
+
+Cette _Ville-Vieille_, ce _musée lorrain_, tout incomplets, éveillent à
+chaque pas des traits délicats de ma sensibilité; ils me ravissent par
+la clarté qu'ils apportent dans mes émotions familières, ils
+m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrémédiable insuffisance de
+l'âme que me fit cette race.
+
+Deux grandes causes d'échec pour la Lorraine: le pays fut si tourmenté
+que les artistes, c'est-à-dire une des parties les plus conscientes de
+la race, désertaient continuellement, s'établissaient en Italie, s'y
+déformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis
+il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,
+mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus
+puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de
+France ou d'Italie.
+
+Pourtant, le palais ducal, modifié dans le goût Renaissance et dont les
+quatre cinquièmes ont disparu, nous fait voir un côté de l'âme lorraine,
+l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais
+lyrique, mais faite d'observation, plutôt matoise que verveuse. C'est de
+la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en dépit de
+l'abondance studieuse de ses compositions, appartient à la jeunesse de
+la race; le grouillement et l'émotion des guerres qu'il a vues le
+soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et pénible, devait être le
+dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien
+personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eût été
+heureuse, elle possédait l'élément d'un art particulier. Les légendes,
+chansons, anecdotes, la finesse si particulière de ses grands hommes, et
+même aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards établissent bien qu'un
+certain comique se préparait. Cette verve, toujours un peu maigre,
+épuisée par les guerres et l'éloignement des artistes, alla se
+desséchant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance
+déplorable au précis, au voulu, un acharnement à l'élégance méticuleuse.
+
+Au quinzième siècle, à côté de cette grêle malice, l'âme lorraine fait
+voir un sens humain de la vie très profond, une grande pitié. Ce petit
+peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haïssait
+la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme
+Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination
+riante, reçut une empreinte des horreurs de l'Italie guerrière,
+Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans trêve foulés,
+gouaillaient. Quelle simplicité, quelle franchise! Il est bien le frère
+des héros naïfs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'était là! Ne
+discutons pas la force sublime de l'Italien, mais à Saint-Michel, près
+de _la Mise au tombeau_, à l'église des Cordeliers, près du _monument de
+Philippe de Gueldres_, nous rêvons un art débarrassé de cette rhétorique
+qu'à certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant
+toute la saveur tragique du langage populaire, où n'atteint jamais la
+plus noble éloquence des poètes. Mais cette race mal consciente
+d'elle-même, qui venait d'enfanter obscurément le génie de
+Ligier-Richier, se mit toujours à l'école chez ses voisins. Elle ignora
+quel fils elle portait. Cette beauté impérieuse dont Ligier a vêtu la
+mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague légende, d'ailleurs
+insoutenable, voilà tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange
+rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.
+Eh! grand Dieu! le sot éloge!
+
+Ces deux Lorraines échouèrent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la
+grandeur sans morgue, pour avoir ignoré leur génie et douté
+d'elles-mêmes timidement. Le sentiment qui donnait à cette race une
+notion si fine du ridicule lui fit peut-être craindre de s'épancher. A
+chaque génération, elle se rétrécit. Son art n'a jamais d'abandon ni
+d'audace, tout est voulu: suppression des détails significatifs,
+imitation des écoles étrangères. La meilleure partie de la Lorraine, sa
+noblesse et ses artistes, toujours avaient soupiré avec une admiration
+naïve vers l'Italie; à Claude Gellée il fut donné d'y vivre. Il porta
+dans l'école romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce
+ciel, cette terre et cette mer dans une lumière si vaporeuse, avec une
+harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'était
+son rêve, notre rêve, qu'il exprimait. C'était une désertion. Il
+profitait de l'idéal de ces ancêtres, pour en fortifier l'Italie; il n'a
+pas accru la conscience de sa race.
+
+Après lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait méconnu
+Ligier-Richier, dessèche de plus en plus sa veine. Et l'effort du
+dernier artiste sorti vraiment de l'âme populaire, le dernier travail ne
+devant rien à l'étranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean
+Lamour: une dentelle en fer.
+
+Qu'importe si la délicieuse statue de Bagard (1639-1709), garçonnière
+maligne et touchante qui porte un médaillon, nous ravit et nous retient
+longuement dans le rez-de-chaussée du _musée lorrain_! C'est une grande
+dame raffinée; sa spirituelle afféterie mondaine ferait paraître un peu
+grossière la simplicité, la gouaillerie de nos meilleurs aïeux. Elle est
+bien du passé, l'âme lorraine: Bagard n'y songe guère.... Et nous-mêmes,
+Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos âmes acquises.
+Cette jeune femme, cette Française, c'est toute notre sensibilité à
+fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard,
+comme la Lorraine entière d'aujourd'hui, nous avons dédaigné de cultiver
+le simple jardin sentimental hérité de nos vieux parents.
+
+ * * * * *
+
+QUATRIÈME JOURNÉE
+
+AGONIE DE LA LORRAINE
+
+
+Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se développer. Nous savons
+quels tâtonnements, quelles misères c'est de chercher sa loi. Des échecs
+si nobles valent qu'on s'y intéresse. Allons voir ces plaines de
+Vézelize, tous ces champs de bataille sans gloire où la Lorraine
+s'épuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les
+villes; car, à Nancy, vingt courants étrangers ont renversé, submergé
+l'esprit autochtone.
+
+ * * * * *
+
+La campagne est plate, assez abondante, pas affinée, peut-être maussade,
+sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beauté; les petites
+filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance;
+en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a poussé
+au type. Par les après-midi d'été, on se réunit au «Quaroi» et les
+femmes, travaillant dans l'ombre que découpent les maisons, se donnent
+le plaisir de ridiculiser.
+
+ * * * * *
+
+Quels souvenirs ont-ils gardés de jadis? Par les écoles, les
+inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, où René II
+leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le
+peuple, c'est la tradition des Suédois qui domine; chaque ville en
+raconte quelque horreur. Ils tuèrent vraiment la Lorraine. Ils
+saccagèrent tout, Richelieu s'applaudissant. Même les amis du duc
+Charles IV estimèrent sage de s'approprier les dernières ressources de
+ceux qu'ils ne pouvaient défendre. Cent cinquante mille bandits, aidés
+d'autant de femmes, piétinaient le pays dont la ruine se prolongea
+jusqu'à la fin du siècle. Cependant la race lorraine affamée
+s'entre-dévorait. Il y avait dans les campagnes des pièges pour hommes,
+comme on en met aux loups; des familles mangèrent leurs enfants, et même
+des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se
+réjouissait à quelques petits déboires de ses ennemis, tels que des
+évasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours
+de l'extraordinaire Charles IV.
+
+Étrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes
+convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gâché en une vie
+toute l'énergie qui, dépensée sagement dans une suite d'hommes, eût été
+féconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation désespérée,
+d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a
+pléthore, qualités lorraines à trop haute pression, mais il ne contredit
+pas les caractères de sa race.
+
+Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux
+pendants et ses souples voltiges d'écuyer devant les femmes de Louis
+XIII, était sagace, pratique, d'éloquence simple, et pas chevaleresque
+le moins du monde. Il avait le don de plaire à tous, mais se gardait de
+tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut même pas s'épargner dans ses
+bons contes, ce perpétuel irrésolu désirait violemment, et souvent il
+demeura ferme dans son sentiment. C'est, au résumé, un Lorrain des
+premiers temps, mais avec toute la fièvre inquiète d'un peuple qui va
+mourir.
+
+Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le désir de paraître;
+c'est qu'il avait été élevé à la cour de France, et que les
+circonstances le forcèrent toute sa vie à vivre parmi les étrangers; or
+nous avons vu le caractère, l'art lorrains, toujours craintifs de
+paraître ridicules, prendre l'air à la mode. Par-dessous sa brillante
+chevalerie, c'était essentiellement un capitaine brave et gouailleur,
+sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment,
+comme on le vit bien, après cette fleur de jeunesse à la française, dans
+sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisèrent si
+fort Paris et Versailles, sans qu'il s'émût le moins du monde. Le
+malheur l'avait remis dans la logique de sa race.
+
+C'est du haut de Sion, pèlerinage jadis fameux, aujourd'hui attristé de
+médiocrité, que, moins distraits par le détail, nous prenons une
+possession complète de la grandeur et de la décadence lorraine. Devant
+nous, cette province s'étend sérieuse et sans grâce, qui fut le pays le
+plus peuplé de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui
+produisit une poignée de héros et qui ne se souvient même plus de ses
+forteresses ni de son génie. Dès le siècle dernier, cette brave
+population dut accepter de toute part les étrangers qu'elle avait
+repoussés tant qu'elle était une race libre, une race se développant
+selon sa loi.
+
+Du moins, la conscience lorraine, englobée dans la française, l'enrichit
+en y disparaissant. La beauté du caractère de la France est faite pour
+quelques parcelles importantes de la sensibilité créée lentement par mes
+vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dégradée, ni
+assoupie, mais brutalement saignée aux quatre veines.
+
+Depuis longtemps les artistes étaient obligés de s'éloigner, en Italie
+de préférence, pour trouver, avec la paix de l'étude, des amateurs
+suffisamment riches. Les ducs enfin quittèrent le pays, où ils se
+maintenaient difficilement contre l'étranger, emmenant une partie de
+leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuée, les
+vides étaient comblés par des Allemands, domestiques et autres hommes de
+bas métier, dont fut épaissie la verve naturelle de ma race, de cette
+noble race qui repoussait le protestantisme (admirable résistance
+d'Antoine aux bandes luthériennes, en 1523).
+
+Si je défaille, ce sera de même par manque de vigueur et non faute de
+dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour
+nous créer une personnalité. Saurons-nous les agréger? Les barbares
+s'imposeront peu à peu à nos âmes à cause des basses nécessités de la
+vie; j'entrevois les meilleures parties de nos êtres, qui s'accommodent,
+tant bien que mal, de rêves conçus par des races étrangères.
+
+ * * * * *
+
+CINQUIÈME JOURNÉE
+
+LA LORRAINE MORTE
+
+
+Notre enquête touche à sa fin; de Sion nous descendrons à notre ermitage
+de Saint-Germain. Visiter Lunéville! Retourner à Nancy où nous
+négligeâmes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont
+m'emplit l'avortement de l'âme lorraine? Dans ce château de Lunéville,
+les nôtres furent humiliés. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas,
+un prince bon et fin, je l'accorde, mais entouré de petites femmes et de
+petits abbés qui, par bel air, raillaient les choses locales et
+copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait
+perdu toute conscience de soi-même; elle était morte; seul son nom
+subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables
+de prendre plaisir à des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus
+profond et d'essentiel en nos âmes. C'est que nous vivons à peine; nous
+vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode
+de la sensibilité que Paris nous donne toute faite. En échange d'un
+bonheur calme, assuré, la Lorraine a laissé à Paris l'initiative.
+N'est-ce pas ainsi que, lassés de heurter les étrangers, nous
+abandonnions notre libre développement pour adopter le ton de la
+majorité?
+
+Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la
+place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il
+m'arrivait, devant l'élégance un peu froide de cette belle décoration,
+s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la méthode et du rêve
+constant de l'âme lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me
+disant: la méthode et le rêve que j'honore en moi avec tant d'ardeur
+n'apparaissent guère plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce
+Nancy moderne, les vieux caractères lorrains. Ah! nos aïeux, leurs
+vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts.
+Choses de musée maintenant et obscures perceptions d'analyste.
+
+Stanislas a créé une académie et une bibliothèque. Dans la suite, une
+société archéologique fut jointe à ces institutions. Seules, elles
+abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont
+le souvenir de ce qui n'existe plus. Où la mort est entrée, il ne reste
+qu'à dresser l'inventaire.
+
+ * * * * *
+
+Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour
+moi. La sécheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit.
+Vous-même m'apparaissez si triste et délaissée que je vous aime avec une
+nuance de pitié, sans l'élan amoureux de celui qui voit sa vierge
+éclatante et désirée de tous. Parce que je connais l'être que j'ai
+hérité de mes pères, je doute de mon perfectionnement indéfini. Je
+crains d'avoir bientôt touché la limite des sensations dont je suis
+susceptible. Petit-fils de ces aïeux qui ne surent pas se développer, ne
+vais-je point demeurer infiniment éloigné de Dieu, qui est la somme des
+émotions ayant conscience d'elles-mêmes?
+
+Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si
+elle n'a pas utilisé tous les dons qui lui étaient dispensés, il en est
+un qu'elle a développé jusqu'au type. Elle a augmenté l'humanité d'un
+idéal assez neuf. De René II à Drouot, en passant par Jeanne, une des
+formes du désintéressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus
+bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la témérité
+trop souvent mêlée de vanité, mais la fermeté réfléchie, persévérante et
+opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en
+Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille.
+Par les armes, le Lorrain avait fondé sa race; par les armes, il essaye
+héroïquement de la protéger. Pressé par les étrangers, il n'eut pas le
+loisir de chercher d'autres procédés pour être un homme libre. Comment
+eût-il développé ces dons d'ironie, ce réalisme humain si noble qu'il
+nous fit entrevoir? Il bataillait sans trêve à côté de son duc. Le
+loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus étroitement que partout
+ailleurs avec l'idée de patrie. Dans sa misère, cette race se consolait
+d'être mutilée de ses qualités naissantes en aimant ses ducs, qui furent
+souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je
+dépense la même énergie, la même persévérance à me protéger contre les
+étrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.
+
+ * * * * *
+
+SIXIÈME JOURNÉE
+
+CONCLUSION.--LA SOIRÉE D'HAROUÉ
+
+
+Simon, un peu gâté, selon moi, par l'éducation de la rue
+Saint-Guillaume, ne goûtait qu'à demi mes intuitions. C'est un historien
+d'une réserve extrême. Il collectionne et cote les petits faits, sans
+consentir à recevoir d'eux cette abondante émotion qui, pour moi, est
+toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours,
+avaient réveillé des belles-aux-bois qui sommeillent en mon âme; Simon
+me laissa tout à les caresser. Il me précéda à Saint-Germain; d'ailleurs
+des repas médiocres, toujours, l'indisposèrent.
+
+ * * * * *
+
+Je n'ai pas oublié cette soirée silencieuse, vers les cinq heures, dans
+la petite ville d'Haroué, où la vieille place est abritée de noyers
+malades. Le soleil de février, en s'inclinant, avait laissé dans l'air
+quelque douceur. J'allai, désoeuvré, jusqu'à l'étang que forment les
+fossés écroulés d'un château pompeux, bâti sous Léopold, et dont la
+froide impériosité contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol,
+et toujours les plaines d'eau me disposèrent à la mélancolie. Il me
+sembla que l'eau elle-même, sous ce climat, désormais vivait avec
+médiocrité. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne âme de
+Lorraine, éparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient
+effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lassé
+pour que sa douceur posthume me consolât de sa vigueur abolie; et une
+triste migraine me venait du plein air.
+
+Le pâle soleil couchant offensait mes yeux, striés de fibrilles par la
+lampe tard allumée sur les actes et les pensées de Lorraine. Nancy,
+oublieuse du passé, m'avait choqué, mais dans ces campagnes, où tout est
+souvenir de nos aïeux et qui, repliées sur elles-mêmes, n'ont pas
+remplacé la grande morte qui les animait, je me sentis avec une netteté
+singulière l'héritier d'une race injustement vaincue. De rares
+paysans--mes frères, car nos aïeux communs combattaient auprès de nos
+ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce
+crépuscule. Tristement je les aimais.
+
+A cause de l'humidité je revins jusqu'à l'auberge. Avec le soir, la
+voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serré que personne
+n'en descendît pour me presser dans ses bras.
+
+Je dînai mal, impatient d'en finir, à la lueur du pétrole. Ensuite,
+quand je voulus, malgré l'obscurité profonde, faire quelques pas à
+l'air, car j'étais congestionné, des chiens hurlant m'intimidèrent. Je
+rentrai dans l'auberge, disant: «Je suis là, perdu, isolé, et pourtant
+des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les
+épanouir.»
+
+Dans cette vieille salle, le silence me pénétrait d'angoisse. Je sentais
+bien que ce n'était que de l'inaccoutumé, que tout ce décor était en
+somme de bonté. Dans la nuit répandue, la Lorraine m'apparaissait comme
+un grand animal inoffensif qui, toute énergie épuisée, ne vit plus que
+d'une vie végétative; mais je compris que nous nous gênions également,
+étant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.
+
+Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, où l'on n'a pas sa
+chaise familière, son coin de table, et où la lampe découpe des ombres
+inaccoutumées, le meilleur expédient est de se mettre au lit. Ce
+sans-gêne réchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur
+ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes
+toiles, où, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui
+au chaud.
+
+Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que
+facilitaient ma détresse morale et la solitude nue de cette chambre, je
+projetai hors de moi-même ma conscience, son atmosphère et les
+principales idées qui s'y meuvent. Je matérialisai les formes
+habituelles de ma sensibilité. J'avais là, campés devant moi comme une
+carte de géographie, tous les points que, grâce à mon analyse, j'ai
+relevés et décrits en mon âme:
+
+D'abord un vaste territoire, mon tempérament, produisant avec abondance
+une belle variété de phénomènes, rebelle à certaines cultures, stérile
+sur plusieurs points, où des parties sont encore à découvrir, pâles
+indécises et flottantes.
+
+Par-dessus ce premier moi, je vis dessinées des figures frémissantes qui
+semblaient parler. Ce sont les maîtres que nous interrogions à
+Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon âme.
+
+Je vis aussi de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus,
+et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains.
+
+Or, tous ces morts qui m'ont bâti ma sensibilité bientôt rompirent le
+silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation
+intérieure que j'avais avec moi-même; les vertus diverses dont je suis
+le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont créé à
+travers les âges.
+
+Je leur disais: «Vous êtes l'_Église souffrante_ l'esprit en train de
+mériter le triomphe; ne pourrai-je pas m'élever plus haut, jusqu'à
+l'_Église triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon
+effort spirituel, je me suis reposé dans vos plaies; j'ai vécu la
+passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mériterai-je le
+bonheur? L'espoir de m'élever enfin auprès de Dieu me serait-il
+interdit? Pourquoi, mes amis, ne fûtes-vous pas heureux?»
+
+Alors tous ceux que j'ai été un instant me répondirent.
+
+D'abord LES JEUNES GENS (épars dans les grandes villes, au coucher du
+soleil): «Il n'est d'autre remède que la mort, et nous nous délivrons
+résolument ou par des excès désespérés.»
+
+Moi (avec dégoût pour une pareille infirmité de philosophe): «Mes
+frères, votre solution ne m'intéresse pas, puisqu'elle m'est toujours
+offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposée un jour, et
+qu'enfin, si à l'usage elle m'apparaît insuffisante, elle ne me laisse
+pas la ressource de recourir à un autre procédé. D'ailleurs vous me
+proposez tout le contraire de mon désir, car j'aspire non pas à mourir,
+mais à vivre dans ce corps-ci et à vivre le plus possible.»
+
+Alors BENJAMIN CONSTANT: «J'aurais dû ne pas demander mon bonheur aux
+autres.»
+
+SAINTE-BEUVE: «J'eus tort de chercher à leur plaire.»
+
+... Ainsi parlèrent-ils, et Moi je leur disais:
+
+«Vous souffriez donc pour avoir accepté les Barbares! Vous, que je pris
+pour intercesseurs, vous n'avez même pas compris la nécessité de
+l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se crée. Vous ignoriez qu'il
+faut être _un homme libre_!»
+
+ * * * * *
+
+Étendu sur ce lit, à la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je
+méprisai douloureusement ces gens-là; je vis qu'ils étaient grossiers.
+Et ces parties de moi-même, qui m'avaient enchanté jadis, m'écoeurèrent.
+
+L'imitation des hommes les meilleurs échouait à me hausser jusqu'à toi,
+Esprit, Total des émotions! Lassé de ne recueillir de mes
+_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilité, sans arriver jamais
+à l'améliorer, j'ai recherché en Lorraine la loi de mon développement. A
+suivre le travail de l'inconscient, à refaire ainsi l'ascension par où
+mon être s'est élevé au degré que je suis, j'ai trouvé la direction de
+Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure façon de l'approcher. Quand
+les Barbares nous ont déformés, pour nous retrouver rien de plus
+excellent que de réfléchir sur notre passé. J'eus raison de rechercher
+où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la
+même loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus
+puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai. Mais, Lorraine,
+j'ai touché ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es desséchée. Je t'ai
+une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon découragement.
+Jusqu'à toi j'avais sur moi-même des idées confuses; tu m'as montré que
+j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurai
+qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures
+parcelles ne vaudront qu'à enrichir des hommes plus heureux.
+
+ * * * * *
+
+Alors la Lorraine me répondit:
+
+«Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu
+l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont
+fait témoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si découragée
+que puisse être ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te
+donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persévères.
+
+«Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux
+parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-être en ton
+âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement. Jusqu'à
+toi, je traversais des formes que je créais, pour ainsi dire, les yeux
+fermés; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais
+pas mon mécanisme. La loi que j'étais en train de créer, je la déroulais
+sans rien connaître de cet univers dont je complétais l'harmonie. Mais à
+ce point de mon développement que tu représentes, je possède une
+conscience assez complète; j'entrevois quels possibles luttent en moi
+pour parvenir à l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta
+race; tu ne peux être aujourd'hui l'instant qu'elle eût été dans
+quelques générations; mais ce futur, qui est en elle à l'état de désir
+et qu'elle n'a plus l'énergie de réaliser, cultive-le, prends-en une
+idée claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose
+devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rêve te soit un
+univers, un refuge. Ces beautés qui sont encore imaginatives, tu peux
+les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, après
+avoir été si longtemps l'Esprit Militant.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+L'ÉGLISE TRIOMPHANTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ACÉDIA.----SÉPARATION DANS LE MONASTÈRE
+
+
+La brutalité du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des
+oreillers inaccoutumés et cette lourde nourriture me donnèrent une
+fièvre de fatigue. Au détour d'un chemin, la femme d'un cabaretier
+demandait à mon voiturier: «Est-ce qu'il ne va pas mourir?» C'est pour
+avoir eu le même doute sur ma race que je paraissais épuisé. La nuit,
+surtout je m'agitais infiniment. Dès l'aube, sous le cloître, je me
+promenais bien avant Simon, et la journée s'allongeait dans l'ennui.
+Toutes pensées m'étaient chétives et poussiéreuses. L'horizon gardait la
+désolante médiocrité des choses déjà vues. A chaque minute, je calculais
+quand viendrait le prochain repas, où je m'asseyais sans appétit, et la
+viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une
+nouvelle bande de temps.
+
+Je suis convaincu que, pour des êtres sensibles et raisonneurs, les
+maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin à la voracité, fut
+pris d'un dégoût de nourriture; il était humilié d'une constipation
+malsaine que coupent des coliques précipitées. Écrasés dans nos bas
+fauteuils, et pareils au _Pauvre Pêcheur_ de Puvis de Chavannes, nous
+nous lamentions avec minutie. Nos lèvres et nos doigts, tout notre être
+s'agitaient dans un désir maniaque de fumer, alors que notre estomac en
+avait horreur. Lentes après-midi de janvier! la campagne éclatante de
+neige! notre bouche pâteuse, nos dents serrées de malades, et la peau
+tirée de notre visage qui nous donnait un rictus dégoûté!
+
+Or, nous étant regardés en face, nous eûmes le courage de mépriser à
+haute voix l'édifice que nous avions entrepris. Cependant que je me
+reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une
+incroyable humiliation se répandit en moi comme un flot sale. J'étais
+réduit à un tel enfantillage que j'aurais aimé pleurer. J'étais blessé
+que Simon abondât si brutalement dans mes blasphèmes car j'avais une
+nouvelle démarche à lui proposer. Mais je sentis bien qu'il
+accueillerait avec défiance mes réflexions d'Haroué.
+
+En vain essayâmes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous
+relever. J'y gagnai le soir un sommeil épais, mais dès l'aube c'était
+une acuité, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le
+corps, des fourmillements.
+
+Je fus obsédé, à cette époque, d'un sentiment intense, qui, sans raison
+apparente, se lève en moi à de longs intervalles: l'idée qu'un jour, ne
+fût-ce qu'à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brûlant, je
+regretterai de n'avoir pas joui de moi-même, comme toute la nature
+semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer à mon âme
+en irréfléchi.
+
+Persécuté par cette idée fixe, je serrais mon front dans mes mains, et
+me rejetais en arrière avec une détresse incroyable. Je crois bien que
+je ne désire pas grand'chose, et les choses que je désire, il me serait
+possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur
+absence qui m'attriste, mais l'idée qu'il viendra un jour où, si je les
+désirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilité que, dans la
+mort on ne regrette rien, peut atténuer ma tristesse. C'est un grand
+malheur que notre instinctive croyance à notre liberté, et puisque nous
+ne changeons rien à la marche des choses, il vaudrait mieux que la
+nature nous laissât aveugles au débat qu'elle mène en nous sur les
+diverses manières d'agir également possibles. Malheureux spectateur, qui
+n'avons pas le droit de rien décider, mais seulement de tout regretter!
+
+Parfois, dans ce désarroi de mon être, d'étranges images montaient du
+fond de ma sensibilité que je ne systématisais plus.
+
+Il était six heures; depuis trente minutes peut-être nous n'avions pas
+ouvert la bouche. Je me pris à rêver tout haut dans cette chambre
+éclairée seulement par le foyer:
+
+Peut-être serait-ce le bonheur d'avoir une maîtresse jeune et impure,
+vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle
+viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, à la dernière minute,
+me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et
+son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa dernière
+visite. Elle reviendrait, mais perpétuellement j'aurais vingt-quatre
+heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de
+massue de l'abandon suspendu sur ma tête. Même il faudrait qu'elle
+arrivât un jour après un long retard, et qu'elle prolongeât ainsi cette
+heure d'agonie où je guette son pas dans le petit escalier. Peut-être
+serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle
+tension des sentiments ferait l'unité. Ce serait une vie systématisée.
+
+Ma maîtresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une
+passion vigoureuse à laquelle parfois elle répondrait, tant est faible
+la chair, mais en tournant son âme désespérée vers moi. Et j'aurais un
+plaisir ineffable à lui expliquer avec des mots d'amertume et de
+tendresse les pures doctrines du quiétisme: «Qu'importe ce que fait
+notre corps, si notre âme n'y consent pas!» Ah! Simon, combien
+j'aimerais être ce malheureux consolateur-là.
+
+Elle serait pieuse. Elle et moi, malgré nos péchés, nous baiserions la
+robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment compréhensif, ou,
+mieux encore, comme elle ne connaîtrait rien de l'homme que je puis
+paraître au vulgaire, elle ne soupçonnerait pas un instant ma bonne foi;
+en sorte que mon âme indécise pourrait être, aux plis de sa robe,
+franchement religieuse.
+
+Et comme Simon ne répondait pas, je repris, à cause de ce besoin naturel
+de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:
+
+Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une
+ligne franche et un sourire imprévu infiniment touchant de sensualité
+triste. Elle serait vêtue d'étoffes souples, et un jour, à peine entrée,
+je la vois qui me désole de sanglots sans cause, en cachant contre moi
+son fin visage.
+
+ * * * * *
+
+Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le délaisse.
+Déjà une lassitude et dégoût nerveux m'avaient averti quand je me
+négligeais pour adorer des étrangers. J'avais compris que les
+Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs
+grossissants pour certains détails de mon âme. Une fois encore mes nerfs
+me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai à l'extrême mon
+écoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il
+devint digne de moi-même et me féconda.
+
+Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre désarroi et
+je lui disais que la difficulté n'était pas de trouver un bon système de
+vie, mais de l'appliquer:
+
+--Il faudrait des nécessités intelligentes me contraignant à faire le
+convenable pour que je sois heureux.
+
+--Quoi! me répondait-il, un médecin dans un hôpital? un père supérieur
+dans un monastère? Où prendrais-tu l'énergie de leur obéir? Et si tu la
+possèdes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner à
+toi-même.
+
+--Je ne voudrais pas être mené avec douceur, car je me méfie de mes
+défaillances. C'est peut-être que mon âme s'effémine; mais elle voudrait
+être rudoyée. Sous un cloître, dans ma cellule, je serais heureux si je
+savais qu'un maître terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de
+subir une discipline. Le rêve de ma race est mal employé et je désespère
+qu'à moi seul je puisse l'amener à la vie.
+
+Simon protesta:
+
+--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.
+(On se fait des imaginations qui valent des vérités: ainsi toi, pour qui
+chacun fut aimable, car tu es séduisant et détaché, tu te figures avoir
+été martyrisé.) Jamais, fût-ce pour mon bonheur, je ne reconnaîtrai la
+domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des étrangers,
+et la Lorraine précisément n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre
+à l'étranger.
+
+Et moi aussi, j'avais résolu de ne plus me conformer à des hommes. Le
+soir d'Haroué, j'avais renié mes «intercesseurs». Simon partageait donc,
+pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrète, et pourtant je fus
+mécontent: c'est que, si nous arrivions à peu près au même point,
+c'était par des raisonnements très différents.
+
+Je lui répliquai avec mauvaise humeur:
+
+--Encore cet odieux sentiment de la dignité! cette morgue anglaise!
+cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-même! En voilà
+une fiction, la dignité des gens d'esprit! En toi, n'êtes-vous pas vingt
+à vous humilier, à vous dédaigner, à vous commander?
+
+Ici j'eus le tort de me lever. Le ton découragé de notre entretien me
+mettait mal à l'aise pour lui soumettre la nouvelle méthode que
+j'entrevoyais, mais j'allais être victime moi-même de la dignité
+humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans
+ma chambre.
+
+--Tout, au monde, lui dis-je avec désespoir, est mal fait, et ce grand
+désordre de l'univers me blesse.
+
+ * * * * *
+
+La nuit, exaltant mon indignation, me fut déplorable. Petite chose
+accroupie sur mon lit, dans l'obscurité et le silence, j'attendais que
+la douleur me lâchât. Impuissant et désespéré, j'eus le souvenir de
+saint Thomas d'Aquin disant à l'autel de Jésus: «Seigneur, ai-je bien
+parlé devant vous?» Et devant moi-même, qui ai méthodiquement adoré mon
+corps et mon esprit, je m'interrogeai: «Me suis-je cultivé selon qu'il
+convenait?»
+
+ * * * * *
+
+Je me levai perdu de froid, très tard, dans une matinée de dégel. Rose,
+qui est trop honnête fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait
+dans ma chambre avec bonhomie, car c'était son jour. Si elle avait
+profité des enseignements du catéchisme, elle se fût plu (elle un peu
+gouailleuse) à me comparer au vieux roi David qui réchauffait sa vigueur
+près de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissât les stores à
+fleurs éclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activât
+le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirât. Je me recouchai
+tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.
+
+Et dans notre conférence du soir, sans plus tarder, je dis à Simon:
+
+--Singulière physionomie de mon âme! La disgrâce universelle me
+mécontente, au point que vous-même me blessez, mon cher ami, mon frère,
+quand vous partagez mes façons de voir. Il ne me suffit plus qu'on
+m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que
+j'aime. Je vous dirai toute la vérité: je ne puis plus supporter qu'on
+énonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'intéresse uniquement à
+ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui
+poussent et comme la nature entière, je me soucie seulement de mon Moi
+futur.
+
+Alors Simon, avec cette façon glaciale que j'ai souvent goûtée, mais qui
+me déplut à cette occasion, arrêta le débat:
+
+--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous
+ne pouvons discuter que sur des points du passé. Comment nous faire en
+commun des idées claires sur ces obscures inquiétudes et sur ces
+pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En conséquence,
+je retournerai volontiers à Paris, d'autant que j'ai fait des économies,
+et que nous approchons de mai, saison qui égayé mon tempérament.
+
+Voilà bien la séparation que je désirais, mais ce me fut un désespoir
+que lui-même me l'imposât.
+
+ * * * * *
+
+Je repris mon rêve d'Haroué, en feuilletant des guides Baedeker sur mon
+oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties,
+Italie_, soudain émouvait un coin de mon être. Désireux de m'assimiler
+ces sommes d'enthousiasmes, quel mépris ne ressentais-je pas pour tous
+ces maigres saints devant qui je m'étais agenouillé et qui ne sont qu'un
+point imperceptible dans le long développement poursuivi par l'âme du
+monde à travers toutes les formes!
+
+Le lendemain je dis à Simon:
+
+--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai à vivre dans la
+contemplation de ses perfections pour les dégager en moi et pour que
+j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne congé aux
+petits scribes passionnés et analystes, qui furent jusqu'alors nos
+intercesseurs. Ainsi que nous essayâmes en Lorraine, je veux me modeler
+sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous
+les caractères dont mon être a le pressentiment. Les individus, si
+parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du système plus
+complet qu'est la race, fragment elle-même de Dieu. Échappant désormais
+à la stérile analyse de mon organisation, je travaillerai à réaliser la
+tendance de mon être. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me
+modèlerai sur ceux que mon instinct élit comme analogues et supérieurs à
+mon Être. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en
+moyenne 13°,38 en mars et 18°,23 en mai. Puis la vie matérielle y est
+extrêmement facile, ce qui convient à un contemplateur.
+
+ * * * * *
+
+Nous nous quittâmes en nous serrant la main. La crainte de m'éloigner
+sur une émotion un peu banale d'un local où nous avions eu des frissons
+très curieux m'empêcha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je
+constatai que nous nous aimions beaucoup.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+A LUCERNE, MARIE B...
+
+
+Dans une gare, sur le trajet de Bayon à Lucerne, Milan et Venise,
+j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._
+Rien qu'à la couverture, je compris que cet ouvrage était pour me
+plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans
+Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.
+
+Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se
+garda toujours ardente et fière. Quoiqu'elle n'ait pas nettement
+distingué qu'elle était mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait
+l'indépendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire
+clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleurée par des
+sentiments grossiers: elle désira la gloire et elle mourut de la
+poitrine. Voilà deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle
+corrigée de la première. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise à lui
+donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.
+
+ * * * * *
+
+Je m'arrêtai tout un dimanche à Lucerne. Les cloches sonnant sans trêve,
+la neige épandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je
+me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des
+grogs dans de vastes hôtels solitaires, et, songeant à Simon absent, à
+l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soirée, une crise
+de découragement me prît et me laissât sans sommeil dans mon lit de
+passage.
+
+Un concert annonçait _le Paradis et la Péri_ de Schumann. Il me parut
+que sous ce titre je pourrais rêver avec profit. Et tandis
+qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je
+me demandais: «A quoi pensait Marie? Quel monde créa-t-elle pour s'y
+réfugier contre la grossièreté de la vie?»
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _L'éclat des larmes que l'esprit répand_...
+
+Les pleurs versés par de tels yeux ont un pouvoir mystérieux, Marie
+cherchait la volupté dans l'imprévu; elle fut trompée par les grands
+mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la
+tenta. «La gloire!» disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie
+le contact avec les étrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis
+la mépriser. Chez elle, cette indigne préoccupation ne fut pas bassesse
+naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait à
+la caresse grossière des jeunes gens, cherchait ailleurs des
+satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de
+sa sensibilité, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi
+que le résultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un désir
+d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites
+mains à Bottom. _L'éclat des larmes que l'esprit répand_ transfigure
+l'univers qu'il contemple.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ ... _Ah laisse-moi puiser la fièvre_...
+
+Marie s'égara dans sa tentative pour systématiser sa vie. Un prix au
+Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant à tous
+ces désirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du
+moins, elle désira l'enthousiasme. Et même cette fièvre put grandir en
+elle avec plus de violence que chez personne, car elle était un objet
+délicat, nullement embarrassée de ces grossiers instincts qui
+ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes
+frissons, et mon sang brûlera d'une ardeur plus vive auprès d'un tel
+corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fièvre_ à
+m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflée que pour des choses
+abstraites.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _Dors, noble enfant, repose à jamais_...
+
+Quoi qu'on me dise un jour, quelque dégoût qui me vienne à te relire, je
+te promets de continuer à te voir, selon la légende qu'aujourd'hui je me
+fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entières avec cet
+artisan? à moins peut-être qu'ému par ta divine complaisance, ce petit
+peintre grossier n'ait été très bon et très naturel, ce qui est un grand
+charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'à
+croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, même quand la date
+de ton dernier soupir se précisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie
+sans avoir réalisé aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais
+connu que déception à chercher ta part de femme, mais ç'eût été une
+faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette
+image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose à jamais_ dans
+ma mémoire, seule comme il faut qu'un être libre vive.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _Au bord du lac, tranquille abri_...
+
+Et moi, rentré au silencieux désert de mon hôtel, regrettant presque la
+retraite étroite, la demi-sécurité de Saint-Germain, mal soutenu par
+l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,
+d'un instant à l'autre, ma fatigue ne se changeât en aveu d'impuissance,
+je me plus à m'imaginer qu'à Simon j'avais substitué Marie, et que cette
+voyageuse m'allait être un compagnon idéal, dans un _tranquille abri, au
+bord d'un lac_, qui est l'univers entier où je veux me contempler.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IX
+
+VEILLÉE D'ITALIE
+
+_(Enseignement du Vinci)_
+
+
+Nous avions passé le théâtral Saint-Gothard et ses précipices. Un doux
+plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive
+trempée de grâce fut effleurée par le train de Milan. Au soir, nous
+accentuâmes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant à
+sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre
+derrière moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenêtres
+du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tête: «Soldats,
+vous êtes pauvres, vous allez trouver l'abondance!» Et je me disais avec
+hâte: «Est-ce que je sens quelque chose?»
+
+Cette quinzaine est une des périodes les plus honorables de mon
+existence; j'ai su conquérir l'émotion que je me proposais. Oui,
+j'allais trouver l'abondance. Et déjà, j'étais rempli de bonté. Je
+m'occupai du poitrinaire, je lui promis la santé, les femmes, le vin,
+tout ce que j'imaginais lui plaire. Même, pour qu'il sourit, je lui dis
+que j'étais Parisien, et je l'aidai à descendre du train dans la gare de
+Milan.
+
+Décide aux plus grands sacrifices pour être enthousiasmé, dès le soir je
+sortis de l'hôtel et me rendis autour de la cathédrale, m'interpellant
+et m'exclamant (bien qu'elle me plût médiocrement) en formules
+admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guère de
+produire le sentiment qui leur correspond.
+
+ * * * * *
+
+Seul avec le concierge qui simule un rhume, à l'Ambrosienne, ce matin
+d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon âme.
+
+C'était encore ma sensibilité du cloître, le sentiment qui me fit
+demander à ma bibliothèque qu'elle me révélât à moi-même. Invincible
+égotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derrière elles je
+saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m'attrister de ce qui
+me manque. L'univers est un blason, que je déchiffre pour connaître le
+rang de mes frères, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.
+
+ * * * * *
+
+A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosité! un portrait
+d'Ignace de Loyola. Son génie logique créa une méthode, dont il obtint,
+sur les âmes les plus superbes, de prodigieux résultats, et que j'essaye
+de m'appliquer. Sa tête est une grosse boule avec une calvitie, une
+forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de
+migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,
+sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra
+jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c était par une
+sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple désespère
+de séduire celui-là.
+
+Quand je contemple cette physionomie impérieuse, mes lenteurs me donnent
+à rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-même! Du moins j'ai
+visité soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
+Être; dès lors, me perfectionnant chaque jour dans le mécanisme de
+Loyola, je dirigerai mes émotions, je les ferai réapparaître à volonté;
+je serai sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et
+tels que je les aurai choisis.
+
+Sur le même mur, une gravure d'après un jeune homme de Rembrandt: la
+bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure un peu relevée, les yeux
+superbes, mais éteints, toute la figure dégoûtée, anéantie. Je lui
+disais: «O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
+accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.»
+
+Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais à tort,
+attribué au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une âme un peu
+ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.
+
+--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
+Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
+gagner sa confiance, car je pensais: voilà quelque poète.)
+
+--Je l'ignore, me répondit-il.
+
+--Il y a parfois des ressemblances émouvantes. (Sa vive émotion, ses
+pleurs me permettaient ces familiarités.)
+
+--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille à celle-ci.
+
+--Eh bien! repris-je.
+
+--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main là.
+
+Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
+lui-même sait que le tableau n'est pas de Léonard. Puis la jeune fille,
+délicate, n'a aucune impériosité. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
+renseigné, est pourtant très proche de Dieu; son âme chargée d'ardeur,
+pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingénieux la caresse. C'est
+l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la première occasion de grouper
+les émotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
+d'avoir du bon sens, mais le plus d'élan possible. Je tiens même le bon
+sens pour un odieux défaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginée
+les délicats, l'a très bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
+aimé, sont ceux qui approchent le plus de leur idéal, c'est-à-dire de
+Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes désirs, en me vérifiant
+jusqu'à m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
+bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tête du
+Christ_, par le Vinci (l'étude au crayon rouge pour le Christ de _la
+Cène_), ne me laissait rien voir d'autre....
+
+ * * * * *
+
+Cette journée fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
+confirme dans la méthode que j'entrevoyais depuis Haroué.
+
+Plus jeune, par une matinée sèche d'hiver florentin, ralentissant ma
+promenade sur le Lung'Arno, en face des collines délicates et presque
+nerveuses, j'ai suivi le même ordre de réflexions. Je sortais de voir au
+Pitti la Simonetta, maîtresse fameuse du Magnifique, peinte par
+Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goûter sa beauté
+malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins à l'aimer; au
+premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Il en advint
+ainsi de moi-même devant moi-même. Jusqu'à cette heure, je fus
+simplement curieux de mon âme. Je considérais mes divers sentiments, qui
+ont la physionomie rechignée et malingre des enfants difficilement
+élevés, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour représenter le plus
+compréhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
+le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
+dégoûté qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans
+vouloir rien modifier. Il accepte sa destinée et même la bassesse de ses
+amis: c'est qu'il donne à toutes choses leur pleine signification. Au
+lieu d'étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence la part de
+beauté qui sommeille dans le médiocre.
+
+Aujourd'hui, dans cette veillée d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
+compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à
+tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
+repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
+qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se développant encore, ils
+aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.
+
+Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, étant
+accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
+crayon traça a le sourire qui pardonne à tous les Judas de la vie, elle
+a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
+direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune
+amertume n'étonne plus.
+
+ * * * * *
+
+Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture, et tandis
+qu'une triste humidité tombait sur la ville, enveloppé dans un grand
+manteau de voyage, je me pris à songer.
+
+Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier:
+
+1° Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais
+arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j'avais été
+préoccupé de mon imperfection avant tout.
+
+2° Il s'agit maintenant de prêter à l'homme, que je suis, la beauté que
+je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possède de
+toute cette lumière que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
+quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection à laquelle mon
+Être arrivera le long des siècles, si, comme ma raison le suppose, il y
+a progrès a l'infini.
+
+En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rêve
+fait de tous les soupçons de beauté qui me troublent parfois jusqu'à me
+faire aimer la mort, parce qu'elle hâte le futur. Je suis un point dans
+le développement de mon Être; or, jusqu'à cette heure, j'ai regardé
+derrière moi, désormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
+mère dote son fils de tous les mérites qu'elle imagine confusément, je
+crée mon idéal de tous les soupirs dont m'emplit la banalité de la vie.
+
+ * * * * *
+
+J'étais fort énervé; il me fallut passer à la poste, où l'on me demanda
+un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colère, molestai
+de paroles les commis. Puis aussitôt je me pris à rire, comme un malade,
+en songeant à mes beaux plans d'indulgence universelle....
+
+Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
+indulgence, faite de compréhension, doit s'étendre jusqu'à ma propre
+faiblesse. Se détacher de soi-même, chose belle et nécessaire!
+D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas;
+ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je
+construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
+que j'embellis méthodiquement à l'aide de tous mes pressentiments de la
+beauté; c'est un rêve plus certain que la réalité, et je m'y réfugie à
+mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familières.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE X
+
+MON TRIOMPHE DE VENISE
+
+
+Sur la ligne de Milan à Venise, je ne cessai de méditer les
+enseignements de ma veillée d'Italie, la sagesse du Vinci. J'étais prêt
+à m'aimer, à me comprendre jusque dans mes ténèbres. Pour me guider, je
+comptais sur Venise et sur la race que m'a désignée une intuition de mon
+coeur.
+
+ * * * * *
+
+Et pourtant j'hésitais encore devant ce nouvel effort, quand je
+descendis à Padoue, désireux de visiter, dans un jardin silencieux,
+l'église Santa Maria dell' Arena, où Giotto raconte en fresques
+nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.
+
+Aux cloîtres florentins, jadis, combien n'ai-je pas célébré les
+primitifs! J'avais pour la société des hommes une haine timide,
+j'enviais la vie retenue des cellules. Même à Saint-Germain, la
+gaucherie de ces âmes peintes, leurs gestes simplifiés, leurs
+physionomies trop précises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
+si sèche, si compliquée. Mais la soirée d'Haroué et le Vinci m'ont
+transformé: le plus vénérable des primitifs à Padoue ne m'inspire qu'une
+sorte de pitié complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.
+
+Voilà bien, sur ces figures, la méfiance délicate que je ressens
+moi-même devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
+soi. S'ils gardent, à l'égard de la vie, une réserve analogue à la
+mienne, c'est pour des raisons si différentes! Je les médite, et je
+songe à la religion des petites soeurs, qui, malgré mon goût très vif
+pour toutes les formes de la dévotion, ne peut guère me satisfaire. Sur
+ces physionomies le sentiment, maladif, stérile, met une lueur; mais
+aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se développer.
+Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent à
+s'émouvoir devant des légendes imposées; or, moi, je m'enorgueillis à
+cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
+soir....
+
+Ces âmes naïves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
+paraissant communier avec elles. J'eus parfois le même scrupule sous mon
+cloître de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
+précédèrent. C'est par coquetterie, et grâce à des jeux de mots, que je
+grossis nos légers points de contact. Dans un siècle hostile et
+vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles éparpillées et presque
+détruites se plaisent à resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
+voilà une parenté bien lointaine. Pour un côté de moi qui peut-être
+satisferait le Giotto, combien qui l'étonneraient extrêmement! Dans sa
+chapelle, en même temps que je bâille un peu, ma loyauté est à la gêne.
+
+ * * * * *
+
+Trois heures après, à Venise, j'étudiais les Véronèse; leur force me
+rafraîchissait. Ils m'attiraient, m'élevaient vers eux, mais
+m'intimidaient. Là encore je me sens un étranger; mes hésitations, toute
+ma subtilité mesquine doivent les remplir de piété. Pas plus qu'avec les
+Giotto, je n'ai mérité de vivre avec les Véronèse. Dans le siècle et
+dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet état
+exprimé par les Botticelli: tristesse tortueuse, mécontentement, toute
+la bouderie des faibles et des plus distingués en face de la vie. Mais
+d'être tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu à Venise pour
+m'accroître et pour me créer heureux. Voici cet instant arrivé.
+
+Ce soir-là, quand, tonifié de grand air et restauré par un parfait
+chocolat, j'atteignis l'heure où le soleil couchant met au loin, sur la
+mer, une limpidité merveilleuse, ma puissance de sentir s'élargit. Des
+instincts très vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
+Être, se systématisèrent. Chaque parcelle de mon âme fut fortifiée,
+transformée.
+
+Une tache immense et pâle couvrait l'univers devant moi, brillantée sur
+la mer, rosée sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
+couchant jusqu'à la rougeur énorme du soleil décliné. Et toute cette
+teinte lavée semblait s'être adoucie, pour que je passe aisément aborder
+la beauté instructive de Venise et que rien ne m'en blessât: mousse
+sucrée du champagne qu'on fait boire aux anémiques.
+
+La seule image d'effort que j'y vis, c'était sur l'eau un gondelier se
+détachant en noir avec une netteté extrême, presque risible. D'un rythme
+lent, très précis, il faisait son travail, qui est simplement de
+déplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.
+
+Et devant ce bonheur orné, je sentis bien que j'étais vaincu par Venise.
+Au contact de la loi que sa beauté révèle, la loi que je servais
+faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systématique
+fit place à une sympathie aisée, facile, pour tout ce qui est moi-même.
+Hier je compliquais ma misère, je réprouvais des parties de mon être:
+j'entretenais sur mes lèvres le sourire dédaigneux des Botticelli, et
+chaque jour, par mes subtilités, je me desséchais. Désormais convaincu
+que Venise a tiré de soi une vision de l'univers analogue et supérieure
+à celle que j'édifiais si péniblement, je prétends me guider sur le
+développement de Venise.
+
+Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en
+moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie
+heureuse pour le contempler et m'y conformer.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+VENISE
+
+SA BEAUTÉ DU DEHORS
+
+
+Dès lors je passai mes jours, dans des palais déserts, à lire les
+annales magnifiques et confuses de la République,--dans les musées et
+les églises écrasées d'or, à contrôler les catalogues,--sur la rive des
+Schiavoni, à louer la mer, le soleil et l'air pur qui égayent mes
+vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprévus, je m'attristais
+longuement des canaux immobiles entre des murs écussonnés.
+
+ * * * * *
+
+Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette
+délicate cité, je brusquai mon régime jusqu'alors réglé par Baedeker, et
+quittant la Piazza, où parmi des étrangers choquants on lit les journaux
+français, je me confinai dans une Venise plus vénitienne. J'habitai les
+Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
+grandeur d'âme, consentit à être écorché vif, et parfois je songe que je
+me suis fait un sort analogue.
+
+Je voudrais transcrire quelques tableaux très brefs des sensations les
+plus joyeuses que je connus au hasard de ces premières curiosités; mais
+il eût fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alléger de mes
+imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ailé. C'est
+en vain que pendant des semaines, auprès de ma table de travail, j'ai
+attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.
+
+Je vois une matinée à Saint-Marc, où j'étais assis sur des marbres
+antiques et frais, tandis qu'un bon chien (muselé) allongeait sur mes
+genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l'un et l'autre nous
+regardions, avec une parfaite volupté, le faste et la séduction réalisés
+tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
+misérable dans cette végétation divine!
+
+Je vois un jour le soleil que je m'étendis sur un banc de marbre, au ras
+de la mer: alors je compris qu'un misérable mendiant n'est pas
+nécessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
+beauté.
+
+Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, chargé de misses
+froides et de touristes aux gestes agaçants. Une barque sous le plein
+soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
+chantait une chanson, éclatante comme ces vagues qui nous brûlaient les
+yeux. Venise, l'atmosphère bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
+s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
+cruellement ressortir la morne hébétude de ces marchands sans âme que je
+bénis l'ordre des choses de m'avoir distingué de ces hommes dont je
+portais le costume.
+
+ * * * * *
+
+Cependant j'attendais avec impatience le jour où j'aurais tout regardé,
+non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
+pensées enfin avec ces choses que j'avais tant frôlées. La beauté du
+dehors jamais ne m'émut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
+que des tableaux psychologiques.
+
+Je dirai que, parmi ces délices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
+qu'il était. Aux meilleurs détours de cette ville abondante et toujours
+imprévue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
+sens du provisoire.
+
+Mais qu'on me laisse décrire l'ordre de mes associations d'idées, tandis
+qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible à la
+prodigalité des essais du génie vénitien et soucieux uniquement
+d'absolu.
+
+Je prends un exemple au hasard: vers le crépuscule, débouchant de mon
+canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
+comme une bête énorme flamboyer au versant d'un ciel délicat, par-dessus
+une mer indifférente à cette brutalité, toute élégante et de tendresse
+vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
+gesticulais. Puis aussitôt: «Quoi donc! es-tu certain que cela
+t'intéresse?» Mais en même temps: «Saisissons l'occasion, me disais-je,
+pour pousser jusqu'à l'extrémité des Zattere (un kilomètre le long d'un
+bras de mer canalisé, sur un quai largement dallé). Je suis certainement
+en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon dîner
+retardé de vingt minutes, la soirée me sera moins longue.... Ah! ces
+soirées, toutes ces journées de la vie extérieure!... Et s'il pleuvait,
+j'aurais un frisson d'humidité, la table du restaurant me serait lugubre
+et, l'ayant quittée, il me faudrait rentrer immédiatement dans un chez
+moi meublé de malaise, ou m'enfermer dans un café qui me congestionne!»
+
+Ce choeur des pensées qui m'emplissaient fait voir que les plus
+voluptueux décors ne peuvent imposer silence à mes sensibilités
+mesquines. La grâce de Venise qui me pénétrait ne pouvait étouffer les
+protestations dont mon être naquit gonflé. Il fallait que l'âme de cette
+ville se fondît avec mon âme dans quelqu'une de ces méditations confuses
+dont parfois mon isolement s'embellit.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+VENISE
+
+SA BEAUTÉ INTÉRIEURE, SA LOI QUI ME PÉNÈTRE
+
+ Heureux les yeux qui, fermés
+ aux choses extérieures, ne contemplent
+ plus que les intérieures
+
+Enfin, je connus Venise. Je possédais tous mes documents pour dégager la
+loi de cette cité et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
+du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
+stimulait encore l'air de la mer. (On est trop disposé à oublier que
+Venise, avec sa langueur et ses perpétuelles tasses de café, est
+légèrement malsaine.) Les photographies inévitables des vitrines avaient
+fait banales les plus belles images des cloîtres et des musées. Seule,
+la tristesse de mon restaurant solitaire m'émouvait encore pour la
+beauté de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
+au coloris pâli, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
+si ce déclin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
+ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilité
+anémique et la vigueur vénitienne.
+
+Dès lors, je ne quittai plus mon appartement, où, sans phrases, un
+enfant m'apportait des repas sommaires.
+
+Vêtu d'étoffes faciles, dédaigneux de tous soins de toilette, mais
+seulement poudré de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
+parmi mes cigares, étendu sur mon vaste lit.
+
+J'avais enfin divorcé avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
+chambre était fraîche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
+horloges obstinées, je m'occupai seulement à regarder en moi-même, que
+venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
+je m'étais donné à vivre en proie aux ciceroni, tête nue, parmi les
+édifices remarquables.
+
+Mes souvenirs, rapidement déformés par mon instinct, me présentèrent une
+Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cité offre
+à tous les passants, je substituai machinalement une beauté plus sûre de
+me plaire, une beauté selon moi-même. Ses splendeurs tangibles, je les
+poussai jusqu'à l'impalpable beauté des idées, car les formes les plus
+parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosité d'idéologue.
+
+Et cette cité abstraite, bâtie pour mon usage personnel, se déroulait
+devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
+nécessaire comme une Loi; chaîne d'idées dont le premier anneau est
+l'idée de Dieu. Cette synthèse, dont j'étais l'artisan, me fit paraître
+bien mesquine la Venise bornée où se réjouissent les artistes et les
+touristes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Qu'on ne saurait goûter que
+ Dieu seul, et qu'on le goûte en
+ toutes choses, quand on l'aime
+ véritablement.
+
+Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
+guère m'intéresser. Mon orgueil, ma plénitude, c'est de les concevoir
+sous la forme d'éternité. Mon être m'enchante, quand je l'entrevois
+échelonné sur les siècles, se développant à travers une longue suite de
+corps. Mais dans mes jours de sécheresse, si je crois qu'il naquit il y
+a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
+ans, je n'en ai que du dégoût.
+
+Oui, une partie de mon âme, toute celle qui n'est pas attachée au monde
+extérieur, a vécu de longs siècles avant de s'établir en moi. Autrement,
+serait-il possible qu'elle fût ornée comme je la vois! Elle a si peu
+progressé, depuis vingt-cinq ans que je peine à l'embellir! J'en conclus
+que, pour l'amener au degré où je la trouvai dès ma naissance, il a
+fallu une infinité de vies. L'âme qui habite aujourd'hui en moi est
+faite de parcelles qui survécurent à des milliers de morts; et cette
+somme, grossie du meilleur de moi-même, me survivra en perdant mon
+souvenir.
+
+Je ne suis qu'un instant d'un long développement de mon Être; de même la
+Venise de cette époque n'est qu'un instant de l'Ame vénitienne. Mon Être
+et l'Être vénitien sont illimités. Grâce à ma clairvoyance, je puis
+reconstituer une partie de leurs développements; mais mon horizon est
+borné par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
+de contempler Dieu, de connaître le Principe qui contient et qui
+nécessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
+ce qui paraît être, cela déjà est bien beau.
+
+Cette satisfaction me fut donnée, quand je contemplai dans l'âme de
+Venise, mon Être agrandi et plus proche de Dieu.
+
+ * * * * *
+
+ L'Être de Venise.
+
+Cette qualité d'émotion, qui est constante dans Venise et dont chacun
+des détails de cette nation porte l'empreinte, seules la perçoivent
+pleinement les âmes douées d'une sensibilité parente. Ce caractère
+mystérieux, que je nomme l'âme de tout groupe d'humanité et qui varie
+avec chacun d'eux, on l'obtient en éliminant mille traits mesquins, où
+s'embarrasse le vulgaire. Et cette élimination, cette abstraction se
+font sans réflexion, mécaniquement, par la répétition des mêmes
+impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
+les aspects et toutes les époques d'une civilisation.
+
+ * * * * *
+
+ Mon Être.
+
+De même, quand ma pensée se promène en moi, parmi mille banalités qui
+semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'à en être
+frappée des traits à demi effacés; et bientôt une image demeure fixée
+dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-même, mais moi plus
+noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Être, non pas de ce
+que je parais en 89, mais de tout ce développement à travers les
+générations dont je vis aujourd'hui un instant.
+
+ * * * * *
+
+ Description de ce type qui
+ réunit, en les résumant, les
+ caractères du développement
+ de mon Être et de l'Être de
+ Venise.
+
+Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
+de notre séparation à Saint-Germain: cette image de mon Être et cette
+image de l'Être de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
+concordent en de nombreux points.
+
+En les superposant, par une sorte d'addition légèrement confuse,
+j'obtins une image infiniment noble où je me mirai avec délice dans ma
+chambre solitaire et fraîche. Fragment bien petit encore de l'Être
+infini de Dieu! mais le plus beau résultat que j'eusse atteint depuis
+mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes émotions! Et non
+plus des émotions toujours inquiètes et sans lien, mais systématisées,
+poussées jusqu'à la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
+avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de compréhension, de bonté,
+je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
+qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.
+
+ * * * * *
+
+Durant quelques semaines, couché sur mon vaste lit des Fondamenta
+Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout
+ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
+Barbares. Même je ne les connaissais plus. Ayant été au milieu d'eux
+l'esprit souffrant, puis à l'écart l'esprit militant, par ma méthode je
+devenais l'esprit triomphant.
+
+Ici se réfugièrent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
+dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues.
+Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête
+sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre élancés, elle console nos
+chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. J'ai apporté à Venise
+tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma
+conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
+d'Haroué; je l'ai priée de les concilier et de leur donner du style. Et
+tandis que je contemplais sa beauté, j'ai senti ma force qui, sans
+s'accroître d'éléments nouveaux, prenait une merveilleuse intensité.
+
+ * * * * *
+
+Venise, me disais-je, fut bâtie sur les lagunes par un groupe d'hommes
+jaloux de leur indépendance; cette fierté d'être libre, elle la conserva
+toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
+étrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
+les Barbares, les étrangers; et le perpétuel ressort de ma vertu, c'est
+que je me veux homme libre.
+
+Venise, pour avoir été héroique contre les étrangers, amassa dans l'âme
+de ses citoyens les plus beaux désintéressements.--Ainsi, je fus
+toujours ému d'une sorte de générosité naturelle, je hais l'hypocrisie
+des austères, l'étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la
+majorité. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
+d'autres corps, jadis, mon Être a dû soutenir pour acquérir ces vertus.
+
+Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
+personnelle de l'univers que sous une légère atteinte de douceur
+mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin.--De même,
+c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
+mortifiées, et par l'enseignement métaphysique d'outre-Rhin, que je fus
+éveillé à me faire des choses une idée personnelle. A douze ans, dans la
+chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la
+Pénitence, pour tromper mon écoeurement; et plus tard, dans l'intrigue
+de Paris, le soir, je me suis libéré de moi-même parmi les ivresses
+confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.
+
+Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
+de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Être et de
+l'Être de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
+lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
+suis inquiet sans trêve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
+ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité actuelle n'est sans doute
+qu'un secret instinct de mon Être, qui se souvient d'avoir possédé,
+entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Titien.
+
+Rien au plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon
+système n'en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette république
+magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure à part,
+que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
+à Venise un accident, un à côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé,
+que la vraie Venise se développait alors. Mon Être se souvient sans
+effort d'avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que
+Véronèse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
+vie était une fête; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
+l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.
+
+Véronèse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maître; je lui
+cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
+Tiepolo.
+
+ _Tiepolo_
+
+Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne
+qui s'était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
+Véronèse s'arrêta de créer; elle se contempla et se connut. Déjà
+Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
+contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le détail de ses
+mérites, il les étale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,
+Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus
+héritées de ses ancêtres.
+
+Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être
+s'était acquises dans des existences antérieures j'ai donné une
+intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des
+sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon
+Être dans chacune de ses transformations; superposées dans ma
+conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
+rien ajouter, du moins je sais que je les possède.
+
+Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
+Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
+ainsi que les siècles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
+atmosphère convenable. L'énergie de notre Être, épuisée par les efforts
+de jadis, n'atteint qu'à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie
+trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
+nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant et
+mélancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse; il en
+fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtes, soies
+et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
+peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l'embrouille, lui
+donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons! mais il
+l'inonde de lumière. C'est là son oeuvre, débordante de souvenirs
+fragmentaires, pêle-mêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni
+convenance, dites-vous, mais où l'harmonie naît d'une incomparable
+vibration lumineuse.--Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que
+je porte parmi tant de visions accumulées en moi.
+
+Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
+une race aboutit. Il ne crée pas la beauté, mais il fait voir infiniment
+d'esprit, d'ingéniosité; c'est la conscience la plus ornée qu'on puisse
+imaginer, et chez lui la force, dépouillée de sa première énergie,
+invente une grâce ignorée des sectaires. Ah! ces airs de tête, ces
+attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans cesse se
+brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumière; il en inonde ses
+tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorées
+qui se pénètrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le
+souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses émotions, et seule
+demeure, au fond de moi, ma sensibilité qui prend, selon ses hauts et
+ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
+livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé,
+dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes
+images intérieures que je m'énerve à éclairer durant mes longues
+solitudes.
+
+Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
+au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa mélancolie. Il était trop
+sceptique pour pousser à l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
+qui suit les grandes voluptés et que leur préfèrent les épicuriens
+délicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts héroïques de ses
+pères, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
+formée par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont
+des recueils héroïques, où toutes les âmes de Venise sont réunies; mais
+tant de siècles se résumant en figures symboliques, ce sourire inavoué,
+cette mélancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop délicat pour
+la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant paraît énigmatique.
+
+On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
+grammaticalement, mais il appartient au poète de faire sentir ce qui ne
+peut être compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
+guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
+Tiepolo, je m'arrête; j'ai reconnu son âme, la mienne!
+
+Ah! celui-là, comment s'étonner si je le préfère à tout autre?
+
+ * * * * *
+
+Après Tiepolo, Venise n'avait plus qu'à dresser son catalogue.
+Aujourd'hui, elle est toute à se fouiller, à mettre en valeur chacune de
+ses époques; ce sont des dispositions mortuaires.
+
+Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sais plus que
+répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j'y
+trouve, et me mécaniser, j'approche de cette dernière période. Quand ce
+corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra
+que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles
+il a créées. Moi fils par l'esprit des hommes de désirs, je
+n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là
+dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que
+j'entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série
+sera terminée.
+
+Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la
+journée de Jersey, je contemplai le détail et le développement de cette
+suite d'idées qu'est mon Moi.
+
+Admirables et fiévreuses journées des Fondamenta Bragadin! Au contact de
+Venise délivré pour un instant de l'inquiétude de mes sens, je pus me
+satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type
+de gloire! Grâce à mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon
+intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes
+instincts aboutissait à la pleine conscience de moi-même, et qu'ainsi je
+deviendrais Dieu, si un temps infini était donné à mon Être, pour qu'il
+tentât toutes les expériences où m'incitent mes mélancolies.
+
+Dès lors que m'importe si les siècles et l'énergie font défaut à cette
+tâche! j'ai tout l'orgueil du succès quand j'en ai tracé les lois. C'est
+posséder une chose que s'en faire une idée très nette, très précise.
+
+ * * * * *
+
+Vers cette époque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune
+Anglais, jadis rencontré à Londres, vint s'asseoir à ma table. Je causai
+avec un peu de fièvre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois
+n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes
+méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait: «Je
+compte que j'ai lieu d'être heureux: mon père a beaucoup travaillé; il
+m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux qui me seront
+utiles dans la vie.»
+
+Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l'écart qui grandit
+chaque jour entre moi et le commun des honnêtes gens.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+III
+
+JE SUIS SATURÉ DE VENISE
+
+ Grégoire XI: «C'est ici que
+ mon âme trouve son repos dans
+ l'étude et la contemplation des
+ belles choses.»
+
+ Sainte Catherine de Sienne:
+ «Pour accomplir votre devoir,
+ très Saint-Père, et suivant la
+ volonté de Dieu, vous fermerez
+ les portes de ce beau palais, et
+ vous prendrez la route de Rome,
+ où les difficultés et la malaria
+ vous attendent en échange des
+ délices d'Avignon.»
+
+Au degré où j'étais parvenu, je ne ressentais plus ces violents
+mouvements qui sont ce que j'aime et désire. J'étais saturé de cette
+ville, qui dès lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu à peu dans
+la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqué: dans le
+bonheur le mieux épuré nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me
+vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me
+rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais
+mieux trouver qu'à Paris.
+
+(Il est juste d'ajouter qu'à ces nobles motifs se joignait un désir
+d'agitation: désir médiocre, mais après tout n'est-ce pas un synonyme
+intéressant de mes beaux appétits d'idéal. Il faut que je respecte tout
+ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma santé
+s'était fort consolidée, et des parties de moi-même s'éveillant peu à
+peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)
+
+Pour me maintenir dans l'Église Triomphante, il faut sans cesse que je
+mérite, il faut que j'ennoblisse les parties de péché qui subsistent
+probablement en moi. Je ne les connaîtrai que dans la vie; j'y retourne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+EXCURSION DANS LA VIE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE XI
+
+UNE ANECDOTE D'AMOUR
+
+
+I
+
+J'AMASSE DES DOCUMENTS
+
+ Pâle comme sa chemise.
+
+Le huitième jour de mon arrivée à Paris, quand la petite émotion de
+retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'échelle
+sociale et le caractère des gens que je rencontre, m'eut secoué une
+centaine de fois, mes nerfs se montèrent et je trouvai l'émotion
+vulgaire que je venais chercher.
+
+C'était la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et
+la loyauté de ses amitiés. Jolie fille, jeune, menée uniquement par son
+imagination, un peu prétentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un
+geste qui ne fût pas gracieux, elle m'émut. Je m'aperçus de mon
+sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possédait
+que des idées acquises et, pour son propre fonds, de la vanité.
+D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je préfère, imprévu, fait
+de coquetterie et de bonté.
+
+Quelque chose de haché dans mes discours, une apparence de franchise qui
+est faite de désir de plaire et d'indifférence à l'opinion, voilà les
+caractères qui lui plurent tout d'abord en la déroutant.
+
+ * * * * *
+
+C'est une légère tristesse de constater, chez un objet de vingt ans
+qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de
+pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui
+acquirent.
+
+Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus
+convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que
+rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait
+promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à
+la fin de la soirée, peut-être en aurais-je bâillé. Car allumer une
+dernière cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir
+jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux
+cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis
+mais me réunir dans une action vive,--toutes ces fines émotions, les
+soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la
+voiture qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire
+que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais
+demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons
+toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret
+emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction,
+malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que
+j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis; cette heure-là
+au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants.
+D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre
+contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;
+et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant
+pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,
+mon goût se dissiperait.
+
+ * * * * *
+
+Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin,
+un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers
+jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans
+aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agissait comme toujours de
+résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve
+tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain
+nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître et
+Venise mes yeux étaient neufs pour Paris.
+
+En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se
+détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon
+sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion! Ah!
+l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel
+repos: au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints,--au
+soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de
+ma race,--sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des
+magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié! C'est encore ce
+morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me
+remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues!
+
+Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance,
+et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au point
+que, sur cet axiome, j'ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et
+d'analyser sans trêve.
+
+ * * * * *
+
+Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour
+que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr.
+
+1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants,
+aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même,
+embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû
+verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.
+
+Cette trahison des sens, cette défaite de la femme, si faible contre les
+exigences de ses vingt ans, fournissait un thème abondant et monotone à
+mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqué, puis
+fatigué par mon insistance, m'avoua diverses circonstances où elle avait
+goûté violemment ces affreux entraînements. Je l'écoutais en silence,
+rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait à
+ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidée, elle
+ne m'eût inspiré qu'une sorte de pitié, ennemie de toute passion.
+
+2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents
+qui tous l'abîmeront un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans
+revanche possible.
+
+M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette
+fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et
+m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie
+facile qui m'énervait délicieusement, mais où elle ne voyait durant nos
+soirs d'automne que de longs silences insupportables.
+
+Une singulière contradiction de sentiment sans trêve tournoie en moi
+comme une double prière. Je m'irritai toujours du mépris qu'affectent
+les âmes vulgaires pour les créatures qui consacrent leur jeune beauté
+et leur fantaisie à servir la volupté. Leur corps si souple, leur
+sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les
+livrent au passant ému, c'est qu'elles sont agitées du même dieu, dieu
+d'orgueil et de générosité, qui fait les analystes. Les analystes prient
+l'inconnu qu'il veuille être leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le
+provoquent à connaître leur âme et à en jouir. Les uns et les autres
+sont victimes d'une fatalité, car ils naquirent chargés d'attraits
+singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse à révéler publiquement leur
+beauté. J'aime leur désintéressement qui leur fait dédaigner toutes ces
+petites préoccupations, groupées par le vulgaire sous le nom de dignité,
+et auxquelles Simon prêtait de l'importance. J'aime leurs emportements
+qui m'aident à comprendre la mort; ils se hâtent de faire leur tâche et
+d'épanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, à
+qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels où
+déposer le secret de leurs émotions. La frénésie des monographistes
+sincères et celle de Cléopâtre abandonnée dans les bras de César,
+d'Antoine et de tant de soldats, n'éveillent aucune raillerie facile
+chez les esprits réfléchis: de telles impudeurs transmettent, de
+génération en génération, les vertus d'exception. Ces femmes et ces
+penseurs ont sacrifié leur part de dignité vulgaire pour mettre une
+étincelle dans des âmes sauvées de l'assoupissement. Cependant, et voilà
+ma contradiction, je me désespérais que l'Objet fût telle. Seule son
+infâme ingéniosité m'intéressait à elle, et je la lui reprochais, me
+plaisant à lui détailler tout haut, combien elle violait les lois
+ordinaires de la nature et de la bienséance.
+
+Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait
+un goût très vif à mes irritations. Nous en plaisantions l'un et
+l'autre, mais parfois j'étais presque brutal, et parfois encore j'étais
+près de regretter qu'elle fût un objet irréparablement gâté.
+
+Mais sans trêve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: «Ah!
+l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifférentes,
+s'il me plaisait d'en détourner mon regard!»
+
+ * * * * *
+
+De telles expériences, menées avec trop de zèle, présentent quelque
+danger. C'est le jeu un peu fébrile du pauvre enfant qui, par un jour de
+pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de
+le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes
+circonstances, un châtiment imminent.
+
+ * * * * *
+
+Elle avait de la générosité de coeur, et, malgré sa vanité, un
+convenable bohémianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrêté? Deux
+ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchés à
+fond, et soudain presque sincères, nous cessions notre intrigue pour
+vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goûter, à l'écart,
+quelques semaines de vrai satisfaction.
+
+Mais quoi! tant de sentiments délicats, que j'ai acquis par de longs
+efforts méthodiques, dès lors me devenaient inutiles! Pouvais-je
+accepter de me réduire à la petite sensibilité sensuelle de ma vingtième
+année! Renier, pour la première fois, la journée de Jersey!
+
+ * * * * *
+
+Quelque irraisonnable que cela fût, tels étaient ses yeux cerclés de
+fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je
+cédais à mon goût pour cet objet, plus qu'il n'était marqué dans mon
+programme.... Ce genre d'émotions est assez connu pour que je n'en
+fournisse pas la description.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce désarroi de mon système, à défaut de ma volonté, quelques gestes
+dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvèrent. Cela est
+louable, mais je ne puis m'en glorifier: en réalité j'étais désarmé; ses
+mains fiévreuses avaient forcé le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis
+qu'intérieurement j'étais profané, je parus encore servir avec orgueil
+mon Dieu. Ce fut une suprême journée. Comme moi, elle était à limite. De
+découragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,
+et ne le sut jamais.
+
+Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes
+propos? Mon égotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle
+guère.--Ou bien fut-elle décidée par des choses de la vulgaire réalité?
+J'ai peut-être un dédain excessif des nécessités de la vie....
+
+Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports
+d'homme à femme. Fréquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai
+réfléchi sur mon cas, et les hypothèses les plus diverses m'ont tour à
+tour satisfait, selon les heures de la journée: j'ai le réveil dégoûté,
+l'après-dîner indulgent et un peu brutal, la soirée fiévreuse et qui
+grossit tout.
+
+Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'à l'impolitesse pendant cinq
+jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe où avec
+une personne de mon sexe. Les femmes oscillent étrangement d'une
+complaisance maladive à la méchanceté. J'en conçus du dégoût, et,
+jugeant l'expérience terminée, je partis pour le littoral méditerranéen.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+JE PROFITE DE MES ÉMOTIONS
+
+Cannes était encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de
+la plage éventée jusqu'à la Croisette, où je demeurais immobile à
+regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,
+dans la grande rue, très vexé de n'avoir pas envie de pâtisseries.
+Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journées;
+j'avais spécialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop
+étroitement dans ma pensée, et de Nice, où je promenais mon ennui dans
+les cafés, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les
+après-midi ne furent aussi grises qu'à cette époque. Et quelles soirées,
+devant un grog! Il est bien fâcheux que je n'aie eu personne avec qui
+analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessécher, puis le
+réduire en poussière qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait
+dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma première étape, me
+redevenait nécessaire.
+
+ * * * * *
+
+Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idée fixe, debout sur
+notre cerveau comme le génie de la Bastille, tandis que, nous enfonçant
+dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser à rien et nous
+recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier
+de la pendule, de compter jusqu'à cent et autres bêtises insuffisantes.
+Soudain, à travers le voile de banalités qu'on lui oppose, l'idée
+réapparaît, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons
+encore de lui échapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me
+levais, et par quelque lecture émouvante je cherchais à m'oublier. Tout
+me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me
+parurent admirables.
+
+Ce n'étaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes
+troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-même. J'imaginais le système
+de vie que j'aurais mené avec elle, et je me désespérais qu'une façon
+d'être ému, que j'avais entrevue, me fût irrémédiablement fermée. Au
+résumé, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude méditative que
+Simon et moi nous tentâmes. Retraite charmante! Ma méthode, en étonnant
+l'Objet, m'eût paru rajeunie à moi-même. Puis ces commerce d'idées avec
+des êtres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui
+meublent la vie.
+
+Ainsi, à étudier ce qui aurait pu être, j'empirais ma triste situation.
+Et, piétinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il
+est évident que ça ne durera pas, mais les minutes en paraissent si
+longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renversé des
+dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais désespérément par
+leurs vastes fenêtres, ne me parut pas aussi décoloré que je le vis,
+durant ces nuits détestables et ces après-midi où je me couchais vers
+les trois heures et m'endormais enfin, hypnotisé par mon idée fixe,
+éclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les réveils, au soir
+tombé, les membres couverts de froid! Les repas, sans appétit, sous des
+lumières brutales! Parfois même il pleuvait.
+
+J'aurais dû me méfier que l'air de la mer, précieux en ce qu'il pousse
+aux crises (cf. Jersey et Venise) m'était dans l'espèce détestable.
+
+ * * * * *
+
+Seule, elle a pu me faire prendre quelque intérêt à la vie extérieure.
+Elle était pour moi, habitué des grandes tentures nues, un petit joujou
+précieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon
+sang toutes mes idées, je goûtais des choses vulgaires, je cancanais un
+peu et j'étais fat à la promenade.
+
+ * * * * *
+
+Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au
+reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de mémorable, ni de
+touchant; c'est peut-être que je ne l'écoutais guère? L'ayant abordée
+avec le simple désir de me donner quelque amertume et de reprendre du
+ton, j'ai habillé selon ma convenance et avec un art merveilleux le
+premier objet à qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je
+voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensées.
+
+Comme elle était venue me surprendre, un matin de naguère, dans ma
+chambre d'hôtel, elle me trouva appuyé sur une malle, qui lisais
+l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour
+charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le
+prouver elle riait. La société de Simon a perverti en moi le sens de la
+sociabilité. Il est évident que j'ai ennuyé au delà de tout l'Objet.
+Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle
+était un objet vivant. Ce jour où, sur ma malle de voyageur, je
+prétendis l'instruire de l'instabilité des passions sensuelles, est
+l'instant où je me crus le plus près d'être aimé et d'aimer, mais comme
+il était midi un quart, elle, avec une netteté d'analyse intime, que je
+n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.
+
+Un autre souvenir qui m'émeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, à
+neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et
+tristes vers la gare de Lyon, où l'on se bouscule confusément sous trop
+de lumières. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la
+situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter
+pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans
+l'obscurité misérable. C'est ainsi qu'un peu après, seul dans mon wagon,
+je goûtai une petite mélancolie et une petite fierté, ce qui fait une
+délicate sensualité.
+
+ * * * * *
+
+A imaginer ce sentiment sincère de petite fille qu'elle eut pour moi,
+tandis qu'elle sanglotait de mon faux départ, je me désole de mon
+mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinée, s'impose
+à mon souvenir: figure si épurée que je n'éprouve plus qu'un regret
+violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la même race
+que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait être et ce qu'elle est,
+combien elle souffre de ne pas vivre à mes côtés, pensant tout haut et
+se fortifiant de mes pensées! C'est ma faute, ma faute irréparable, de
+ne pas lui être apparu tel que je suis réellement! Oh! ma constante
+hypocrisie! mon impuissance à démêler ce qui est convenable, parmi tant
+de charmantes façons d'être, qui s'offrent à moi comme possibles en
+toutes occasions! Avec son joli corps, pâmé des hommes grossiers, que la
+voilà misérable, elle, charmante comme une sainte païenne!
+
+Hélas! pourquoi suis-je si vivement frappé du désordre qu'il y a dans
+les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes
+détestables lucidités, elle ne m'apparaîtrait plus comme un bonheur
+possible et que je ne sais acquérir. Elle serait un cadavre doux et
+triste, une chose de paix.
+
+ * * * * *
+
+Je lui écrivis. Dès lors je connus à chaque courrier l'angoisse, puis la
+secousse à briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guetté
+s'éloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifférence
+affectée.
+
+Je n'eus plus le courage de penser à rien autre qu'à elle, qui peut-être
+en ce moment riait.
+
+«Elle ne m'a pas écrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon
+lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me répondra pas? Elle fut toujours
+détestable; son sans-gêne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitié ait
+fléchi?» Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifférence
+qu'elle m'avait données aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un
+homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.
+
+A cette époque, le goût que je lui gardais prit des proportions vraiment
+curieuses. Vous connaissez ces inquiétudes nerveuses qui, certains
+jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les
+jambes à la hauteur des genoux, et nous réduisent enfin à un geste
+brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassées, en même
+temps qu'elles nous font une idée claire des sensations du véritable
+épileptique. J'avais à l'imagination une angoisse analogue.
+
+Dès l'aube, je lui télégraphiai à son ancienne adresse. Journée
+déplorable! A travers Cannes, perdue d'humidité, je ne cessais d'aller
+de l'hôtel au télégraphe, où les employés agacés me secouaient leurs
+têtes, et mon coeur s'arrêtait de battre, sans que mon attitude perdît
+rien de sa dignité. Le long de la plage, dans la grande rue, cette
+journée dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant
+mon espoir surchauffé à chaque seconde se venait butter contre
+l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrête brutalement....
+Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hôtel, je n'avais
+encore rien reçu; la totalité des choses me parut sinistre, puis je fus
+dément.
+
+Comme elle était oubliée, la fille des premiers instants de cette
+aventure,--celle à qui je voulus bien prêter un sourire doux et maniéré!
+J'avais à propos d'elle conçu un si violent désir d'être heureux, j'y
+étais allé d'une telle chevauchée d'imagination qu'en me retournant, je
+me trouvais seul. De la même manière, sous le cloître, mes saints,--à
+Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser
+manger du vide, face à face de mon désir.
+
+ * * * * *
+
+Prendre l'express sur l'heure, retrouver à Paris, par l'obligeance des
+concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile
+et que je ne lui déplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait
+quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce délai je serai guéri.
+Ce bonheur-là, pour me plaire, devrait m'être donné tel que je
+l'imagine, et à l'heure même où je le désire.
+
+Quant à revivre les jours passés auprès d'elle, vraiment je m'en
+soucierais peu. Ce qui me désole, c'est la non-réalisation de tout ce
+que j'ai entrevu en la prenant pour point de départ. Je considère avec
+affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne
+saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.
+
+Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un élément essentiel
+de ma félicité soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
+n'est pas Moi?
+
+ * * * * *
+
+Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
+d'avoir prévu dès la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
+M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une période de
+démence. La direction de mon énervement ne me parut pas blâmable, mais
+seulement son intensité. Il faut avouer que la réussite de mon excursion
+dans la vie dépassait mes plus belles espérances; vraiment j'avais
+rajeuni ma puissance de sentir! Et malgré qu'une partie de moi-même,
+toujours un peu larmoyante, résistât, je m'amusai pendant quelques
+minutes d'être si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
+méthodiquement organisée.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil gai courait de la mer bleue et argentée jusque dans ma chambre
+tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
+Profitant avec un grand sens de cet éclair d'énergie, je pris le train
+de Nice. De Nice à Monte-Carlo je suivis le côte à pied, dans une
+atmosphère légère qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:
+
+1° De respirer avec sensualité;
+
+2° De me convaincre qu'aucune des beautés soupirées par moi depuis trois
+semaines n'était en cette fille: «Je subis une querelle de mes rêves
+intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
+curiosité. Mais, en vérité, je n'ai pas à me mépriser; personne n'a
+porté la main sur moi. Si je suis troublé, c'est moi seul qui me
+trouble.»
+
+ * * * * *
+
+Je dînai abondamment, et malgré que cette heure (de six à neuf) soit
+lugubre au sentimental indisposé, je sortis du restaurant plus viril, un
+peu balloné et un cigare très curieux à la bouche.
+
+L'excellent remède que l'orgueil quand on va s'émietter dans un
+désagrément! Je relève un peu la tête, je fais table rase de tout les
+menus souvenirs et je dis: «Quoi! des scénettes touchantes que je
+fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empêtrer là dedans! Je suis centre
+des choses; elles me doivent obéir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
+éprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
+homme libre, pour jouir méthodiquement de la beauté de notre
+imagination.»
+
+ * * * * *
+
+Les salles de jeu m'ont toujours ennuyé. J'ai pourtant tous les
+instincts du joueur. Si je m'intéressais à la politique, à la religion
+et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
+C'est générosité naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espérerais
+être récompensé au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
+peu des nerfs, de désirer avec frénésie risquer ma vie à quelque chose:
+pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
+louis sur le tapis vert, voilà qui n'intéresse pas la dixième partie de
+moi-même. Et si je perdais, tout mon être serait annihilé. Car sans
+argent, comment développer son imagination? Sans argent, plus d'_homme
+libre_.
+
+Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
+redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
+direction de son mécanisme. Le joueur de Monte-Carlo est là pour se
+fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
+c'est un homme qui ne possède plus et qui compromet ses plaisirs de
+demain.--Ainsi, j'allais à Paris faire une expérience sentimentale afin
+de me réveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
+fade). La chance a tourné, j'ai été pris. C'est que j'avais choisi une
+des loteries les plus grossières: l'amour pour un être! L'homme vraiment
+réfléchi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
+ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.
+
+J'ai trempé dans l'humanité vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
+dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
+expert à mécaniser mon âme pour les détourner. C'est une honte, ou du
+moins une fausse manoeuvre, qu'après tant d'inventions ingénieuses où je
+les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
+n'ai pas choisis, et qui ne présentent pas d'intérêt.
+
+Sortons de ce Casino où des hommes, d'imagination certes, mais d'une
+imagination peu ornée, mes frères sans doute, mais de quel lit!
+cherchent comme moi réchauffement, et à ce jeu se brûlent. Je suis un
+joueur qui pipe les dès; désintéressé du résultat que je connais, j'ai
+l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux détails de
+la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!
+
+Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossière salle
+d'attente, auprès du wagon léger dans lequel je traverserai la vie,
+prévenu de toutes les stations et considérant des paysages divers, sans
+qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
+plus délicates roses, si cet usage n'était pas théâtral!
+
+ * * * * *
+
+Je repris le train de Cannes. Auprès de moi des officiers de marine
+causaient, et je fus frappé tout d'abord de leur simplicité, de la
+camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraîchissais à les
+suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
+plaisanterie mathématique particulier aux élèves de Polytechnique ou de
+Navale:
+
+--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
+vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
+chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
+puis de s'éloigner.
+
+Ah! l'admirable vérité, m'écriai-je entre Villefranche et Nice, dans les
+cahots du wagon, et comme cela confirme ma théorie! Dans la vie, la
+somme des maux, nul ne le conteste, est supérieure à celle des bonheurs.
+Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
+augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon système
+d'aimer et d'être aimé, c'était bien de m'y risquer un jour; mais la
+sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
+jours!
+
+ * * * * *
+
+Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas à l'hôtel
+de lettre de l'Objet.
+
+Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours déprimante,
+ne vînt pas me désespérer à nouveau, et, à mon réveil, je me parus
+satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut être indulgent aux
+convalescents, et ne pas trop demander à leurs forces trébuchantes.
+
+Le lendemain, je partis pour m'aérer n'importe où.
+
+ * * * * *
+
+III
+
+MÉDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR
+
+Il ne faut pas que je me plaigne de cette déchéance subie durant
+quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
+douleur qui me pénètre et me baigne profondément. Le danger de mon
+machinisme, parfait à tant d'égards, est qu'il me dessèche.
+
+Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
+sensibilité; elle me rappellera combien il est urgent que je me bâtisse
+un refuge. Et puis cette belle expérience que je viens de créer, je
+pourrai à mon loisir la répéter. Désormais je connais la voie pour être
+émoustillé, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
+et des femmes.
+
+Mon rêve fut toujours d'assimiler mon âme aux orgues mécaniques, et
+qu'elle me chantât les airs les plus variés à chaque fois qu'il me
+plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon répertoire du chant
+de l'amour. Je ne pouvais guère m'en passer. La chose se fît très
+lestement. La période grossière, où l'on souffre vraiment, où l'on jouit
+vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
+de ces égarements le plus pénible!), je ne permis pas qu'elle durât plus
+de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la mélancolie de se
+souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont épurés par la
+nuit qui déjà les remplit. Pour présenter quelques douceurs, il faut
+qu'un acte soit transformé en matière de pensée. J'ai activé les
+phénomènes ordinaires de la sensibilité. En trois semaines, d'une
+vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir délicieux que je puis
+presser dans mes bras, mes soirs d'anémie, me lamentant par simple goût
+de mélancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le péché originel
+qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
+construit pour y trouver la paix.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE XII
+
+MES CONCLUSIONS
+
+
+_La règle de ma vie_
+
+
+Aujourd'hui j'habite un rêve fait d'élégance morale et de clairvoyance.
+La vulgarité même ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
+lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
+par des airs variés, que mon âme me fournit à volonté.
+
+J'ai renoncé à la solitude; je me suis décidé à bâtir au milieu du
+siècle, parce qu'il y a un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se
+satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
+comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon être, mécontente
+de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-même. Parmi les
+hommes je lui ai trouvé des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.
+
+Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des émanations
+de lui-même, désertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
+J'ai trouvé un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
+parties de moi-même inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
+morcelé en un grand nombre d'âmes. Aucune n'est une âme de défiance;
+elles se donnent à tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
+à l'église, les autres au mauvais lieu. Je ne déteste pas que des
+parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique à
+contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
+d'atteindre; puis un esprit vraiment orné ne doit pas se distraire de
+ses préoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au même moment.
+J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses âmes ne se
+connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
+ma clairvoyance qui les créa, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
+d'elles compromette la sécurité du groupe et par ses excès risque
+d'entraîner la somme de mes âmes, toutes se ruent sur la réfractaire.
+Après une courte lutte, elles l'ont vite maîtrisée; c'est ce qu'on a pu
+voir dans l'anecdote d'amour.
+
+Vraiment, quand j'étais très jeune, sous l'oeil des Barbares et encore à
+Jersey, je me méfiais avec excès du monde extérieur. Il est repoussant,
+mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maîtriser
+les hommes en les empoignant par leur vanité. Avec un peu d'alcool et
+des viandes saignantes à ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
+peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
+le monde intérieur, la stérilité et l'emballement! Aujourd'hui, ma
+grande préoccupation est d'éviter l'une et l'autre de ces maladresses.
+On connaît ma méthode: je tiens en main mon âme pour qu'elle ne butte
+pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingénie à
+lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
+j'excelle à la ramener dès qu'elle se dérobe. Parfois je m'interromps
+pour m'adresser une prière:
+
+O moi, univers dont je possède une vision, chaque jour plus claire,
+peuple qui m'obéit au doigt et à l'oeil ne crois pas que je te délaisse
+si je cesse désormais de noter les observations que ton développement
+m'inspire; mais l'intéressant, c'est de créer la méthode et de la
+vérifier dans ses premières applications. Somme sans cesse croissante
+d'âmes ardentes et méthodiques, je ne décrirai plus tes efforts; je me
+contenterai de faire connaître quelques-uns des rêves de bonheur les
+plus élégants que tu imagineras. Continuons toutefois à embellir et à
+agrandir notre être intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
+extérieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
+ils ne signifient nullement l'âme qui les a ordonnés et ne valent que
+par l'interprétation qu'elle leur donne.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre à Simon_
+
+J'ai écrit dernièrement à Simon:
+
+«Avec vous, lui dis-je, j'avais vécu dans l'Église Militante, faite de
+toutes les misères de l'Esprit molesté par la vie. Demeuré seul, j'ai
+projeté devant moi, par un effort considérable, ce pressentiment du
+meilleur que nous portions en nous; j'ai réalisé cette Église
+Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participé de ses joies.
+Rien de plus délicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
+Mes passions ont cabalé pour la vie.... Aussitôt mon âme me signalait
+leur insurrection, et, toute coalisée, les réduisait. Cependant j'avais
+glissé plus bas que jamais nous ne fûmes. Il faut que je remonte la
+série d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
+ami.
+
+«C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
+y a des méthodes, il n'y a pas de résultats. Les émotions que nous
+connûmes hier, déjà ne nous appartiennent plus. Les désirs, les ardeurs,
+les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidéré de croire que
+j'étais arrivé quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
+curieuses expériences.
+
+«Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
+de conscience, les excursions que nous fîmes botte à botte hors du réel
+et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
+veux pas me risquer à rien inventer; je veux m'en tenir à des émotions
+que j'aurai pesées à l'avance. Rien de plus dangereux que nos appétits
+naturels et notre instinct. Je les étoufferai sous les enthousiasmes
+artificiels se succédant sans intervalle.
+
+«Ce système excellent pour l'individu serait, à la vérité, déplorable
+pour l'espèce. Les voluptueux de mon ordre demeurent stériles. Mais je
+ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
+garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.
+
+«Vous le savez bien, Simon, s'il m'eût plu, j'étais un merveilleux
+instrument pour produire des phénomènes rares. Je penche quelquefois à
+me développer dans le sens de l'énervement; névropathe et délicat,
+j'aurais enregistré les plus menues disgrâces de la vie. Je pouvais
+aussi prétendre à la compréhension; j'ai un goût vif des passions les
+plus contradictoires. Enfin je suis doué pour la bonté; je me plais à
+plaire, je souris; en persévérant, j'aurais atteint à cette vertu
+royale, la charité. Mais décidément je ne m'enfermerai dans aucune
+spécialité; je me refuse à mes instincts, je dérangerai les projets de
+la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin fermé,
+une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entraînent
+dans l'imprévu, et, pour des buts cachés, nous font participer à tous
+les chagrins vulgaires.
+
+«Je vais jusqu'à penser que ce serait un bon système de vie de n'avoir
+pas de domicile, d'habiter n'importe où dans le monde. Un chez soi est
+comme un prolongement du passé; les émotions d'hier le tapissent. Mais,
+coupant sans cesse derrière moi, je veux que chaque matin la vie
+m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un début.
+
+«Mon cher ami, vous êtes entré dans une carrière régulière: vous
+utiliserez notre dédain, qui nous conduisit à Jersey, pour en faire de
+la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues
+méditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre
+misanthropie, qui nous sépara, une distinction et une froideur justement
+estimées de ce monde sans déclamation où vous êtes appelé à réussir. Nul
+doute que vous n'arriviez à proscrire pour des raisons supérieures ce
+que le vulgaire proscrit, et à approuver ce qu'il sert. Certaines
+natures avec leur fine ironie s'accomodent à merveille, quoique pour des
+raisons très différentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin
+au développement de ma carrière, si vous la voyez tourner à mille choses
+faciles que j'étais né pour mépriser toujours, ne vous étonnez pas.
+Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais poussé à un tel
+point que les attitudes mêmes que nous estimions jadis, je les dédaigne:
+car vis-à-vis des rêves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins,
+c'est bien indifférent. Et ces rêves eux-mêmes n'ont pas grande
+importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sûr
+que dans cette courte vie elle-même mon idéal d'aujourd'hui soit demain
+mon idéal, enfin parce que je sais n'avoir une idée claire qu'à de rares
+intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes périodes.--En
+conséquence, j'ai adopté cinq ou six doutes très vifs sur l'importance
+des parties les meilleures de mon Moi.
+
+«L'évidente insignifiance de toutes les postures que prend l'élite au
+travers de l'ordre immuable des événements m'obsède. Je ne vois partout
+que gymnastique. Quoi que je fasse désormais, mon ami, jugez-moi d'après
+ce parti pris qui domine mes moindres actes.
+
+Il est impossible que nous cessions de nous intéresser l'un à l'autre;
+il est probable cependant que nous cesserons de nous écrire. Cela ne
+vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en
+réalité, nous sommes frères, de lits différents, ajouterai-je, pour
+justifier certaines différences de nos âmes; nous avons une partie de
+notre Moi qui nous est commune à l'un et à l'autre; eh bien! c'est parce
+que je veux être étranger même à moi que je veux m'éloigner de vous.
+_Alienus!_ Étranger au monde extérieur, étranger même à mon passé,
+étranger à mes instincts, connaissant seulement des émotions rapides que
+j'aurai choisies: véritablement Homme libre!»
+
+ * * * * *
+
+Cette lettre écrite, je refléchis que ce désir d'être compris, ce besoin
+de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien était encore
+une sujétion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis
+tenir à Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la
+boucle de la première période de ma vie.
+
+Avril 1887.
+
+
+ * * * * *
+
+
+APPENDICE
+
+NOTE DE LA PAGE VI
+
+ * * * * *
+
+
+RÉPONSE A M. RENÉ DOUMIC
+
+_PAS DE VEAU GRAS_!
+
+
+Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. René Doumic dresse le
+«Bilan d'une génération», et voici comment il le résume: «Les beaux
+jours du dilettantisme sont définitivement passés. Le livre que M.
+Séailles consacrait naguère à Ernest Renan témoigne assez de cette
+espèce de colère contre l'idole de la veille. Les représentants les plus
+attitrés du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjuré
+leurs erreurs avec solennité. C'est M. Paul Bourget, de qui nous
+enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi.
+C'est M. Jules Lemaître, si habile jadis à ces balancements d'une pensée
+incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage.
+C'est M. Barrès, si empressé dans ses premiers livres à jeter le défi au
+bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait à relever tous les autels
+qu'il avait brisés.»
+
+M. Doumic me permettra de lui présenter ma protestation: je ne relève
+aucun autel que j'aie brisé et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne
+les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera
+dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un développement; je
+crois qu'elle est vivifiée, sinon par la sèche logique de l'école, du
+moins par cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et
+cédant à sa nécessité intérieure.
+
+Je m'explique là-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul à me
+faire une réception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des éloges
+dont s'embarrasse mon indignité. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en
+faut bien que je les «abjure», solennellement ou non: elles demeurent,
+toujours fécondes, à la racine de toutes mes vérités.
+
+Si c'est mon illusion, elle est autorisée par tant de jeunes esprits qui
+m'ont gardé leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime à
+croire que je suis un écrivain plutôt ennuyeux qu'amusant; on est prié
+d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais à se connaître!
+Sans doute, mon petit monde créé par douze ans de propagande, par Simon,
+par Bérénice et par le chien velu, a été décimé par l'affaire Dreyfus.
+Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre première entente
+m'apparaît comme un malentendu; nous n'étions pas de même physiologie.
+Seuls les purs, après cette épreuve, sont demeurés. C'est pour le mieux.
+Ils reconnaissent que je n'ai jamais écrit qu'un livre: _Un Homme
+libre_, et qu'à vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai
+développé depuis, ne faisant dans _les Déracinés_, dans _la Terre et les
+Morts_, et dans cette _Vallée de la Moselle_ (où j'ai peut-être mis le
+meilleur de moi-même), que donner plus de complexité aux motifs de mes
+premières et constantes opinions. Ils peuvent témoigner que, dans _la
+Cocarde_, en 1894, nous avons tracé avec une singulière vivacité, dont
+s'effrayaient peut-être tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du
+«nationalisme» que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.
+
+Ce n'est pas nous qui avons changé, c'est l'«Affaire» qui a placé bien
+des esprits à un nouveau point de vue. «Tiens, disent-ils, Barrès a
+cessé de nous déplaire.» J'en suis profondément heureux, mais je ne fis
+que suivre mon chemin, et chaque année je portais la même couronne, les
+mêmes pensées sur une tombe en exil[1].
+
+Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la vérité
+comme une flèche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour
+s'élever étagent leurs ramures, toute pensée procède par étapes. On ne
+m'a point trouvé comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre
+deux écailles d'huître. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des
+Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant
+mon indépendance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre où ma jeunesse se
+vantait de son isolement! J'échappais à l'étouffement du collège, je me
+libérais, me délivrais l'âme, je prenais conscience de ma volonté. Ceux
+qui connaissent la jeune littérature française déclareront que ce livre
+eut des suites. Je me suis étendu, mais il demeure mon expression
+centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du même
+point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens
+à se différencier des _Barbares_ (c'est-à-dire des étrangers), à
+reconnaître leur véritable nature, à faire de leur «âme» le meilleur
+emploi, c'est encore la même méthode que je leur propose quand je leur
+dis: «Constatez que vous êtes faits pour sentir en Lorrains, en
+Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs.»
+
+Penser solitairement, c'est s'acheminer à penser solidairement[2]. Par
+nous, les déracinés se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un
+problème social, de savoir si l'État leur fera les conditions
+nécessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_
+selon leurs affinités.
+
+Au fond le travail de mes idées se ramène à avoir reconnu que le moi
+individuel était tout supporté et alimenté par la société. Idée banale,
+capable cependant de féconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme
+d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-là, mais j'ai passé par les
+diverses étapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vécu les
+divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien
+me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les
+diverses phases d'un développement si facile, si logique, irrésistible.
+Ce n'est qu'une lumière plus forte à mesure que le matin cède au midi.
+
+On juge vite à Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'après
+quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne contrôle.
+J'ai publié trois volumes sous ce titre: «Le culte du Moi», ou, comme je
+disais encore: «La culture du Moi», et qui n'étaient au demeurant que
+des petits traités d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'épargnera
+et s'épargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur
+l'égoïsme, sur la contemplation de soi-même, dont j'ai été encombré
+pendant une dizaine d'années. J'étais un fameux individualiste et j'en
+disais, sans gêne, les raisons. J'ai «appliqué à mes propres émotions la
+dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François
+de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genèse de l'_Homme
+libre_» (Bourget); j'ai prêché le développement de la personnalité par
+une certaine discipline de méditations et d'analyses. Mon sentiment
+chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaître
+comment la société le supporte. Un Napoléon lui-même, qu'est-ce donc,
+sinon un groupe innombrable d'événements et d'hommes? Et mon grand-père,
+soldat obscur de la Grande Armée, je sais bien qu'il est une partie
+constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé
+l'idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, par
+l'observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance
+jusqu'à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de
+cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici
+l'école ne m'aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d'un
+arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à sa
+nécessité intérieure. Donc, je le proclame: si je possède l'élément le
+plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, à savoir le
+sentiment vivant de l'intérêt général, c'est pour avoir constaté que le
+«Moi», soumis à l'analyse un peu sérieusement, s'anéantit et ne laisse
+que la société dont il est l'éphémère produit. Voilà déjà qui nous rabat
+l'orgueil individuel. Mais le «Moi» s'anéantit d'une manière plus
+terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que
+la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change
+rien. Quelque chose d'éternel gît en nous, dont nous n'avons que
+l'usufruit, et cette jouissance même, nos morts nous la règlent. Tous
+les maîtres qui nous ont précédés et que j'ai tant aimés, et non
+seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les
+Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en
+chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. L'individu, son
+intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers! Il faut en
+rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en
+nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes
+dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés,
+nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idées
+personnelles; les idées même les plus rares, les jugements même les plus
+abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée sont des
+façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les
+êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison,
+cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos
+prédécesseurs.
+
+Dans cet excès d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous
+persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre,
+--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter
+d'une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et la
+continuité de nos pères et mères.
+
+C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
+suite des descendants ne fait qu'un même être. Sans doute, celui-ci,
+sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
+complexité, mais elle ne le dénaturera pas. C'est comme un ordre
+architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le même ordre. C'est
+comme une maison où l'on introduit d'autres dispositions: non seulement
+elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes
+moellons, et c'est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer
+de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser
+mieux, de vouloir mieux que son père et sa mère; il se dit; «Je suis
+eux-mêmes.»
+
+De cette conscience, quelles conséquences, dans tous les ordres, il
+tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige
+délicieux où l'individu se défait pour se ressaisir dans la famille,
+dans la race, dans la nation, dans des milliers d'années que n'annule
+pas le tombeau.
+
+J'apprécie beaucoup une «lettre ouverte» que j'ai découpée dans le
+_Times_. A l'occasion d'une élection à la Chambre des communes, un M.
+Oswald John Simon, israélite et membre d'une association politique de
+Londres, écrit: «... Je suis tenu de déclarer ce qui suit pour le cas où
+j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait
+malheureusement à naître entre les obligations d'un Anglais et celles
+d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraîtrait en pareil cas
+naturelle à tout autre Anglais, c'est-à-dire que je suis ce que mes
+ancêtres ont été pendant des milliers d'années, plutôt que quelque chose
+qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier Cromwell.»
+
+La belle lettre! Que la dernière phrase de ce juif est puissante! Elle
+révèle un homme élevé à une magnifique conscience de son énergie, des
+secrets de sa vie. Mais quand même cet Oswald John Simon n'aurait pas
+saisi et formulé la loi de sa destinée, cependant il obéirait à cette
+loi. Et nous tous, les plus réfléchis comme les plus instinctifs, nous
+sommes «ce que nos ancêtres ont été pendant des milliers d'années,
+plutôt que quelque chose qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier
+Cromwell». «Je dis au sépulcre: Vous serez mon père».
+
+Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Église dans
+son sublime office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes
+essaimeront d'une belle prière,--effusion et méditation,--sur la terre
+de mes morts.
+
+Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement
+l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action
+terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs
+travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
+ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison,
+s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme
+une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
+la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes
+changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en
+tous lieux, la loi de l'éternelle décomposition; mais le climat, la
+végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays
+natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent
+d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une
+discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la
+terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
+
+Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce
+dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi?
+En eux, je vivais depuis les commencements de l'être, et des conditions
+qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me
+prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où
+mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'années.
+
+Quand des libertins s'élevèrent au milieu de la France contre les
+vérités de la France éternelle, nous tous qui sentons bien ne pas
+exister seulement «depuis le temps d'Olivier Cromwell» nous dûmes nous
+précipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivées pour avoir
+étouffé en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles
+prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et
+qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies
+profondes; quant à nous, pour nous sauver d'une stérile anarchie, nous
+voulons nous relier à notre terre et à nos morts. Je n'accourus pas
+«soutenir des autels que j'avais ébranlés», mais soutenir les autels qui
+font le piédestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte préalable et
+nécessaire.
+
+Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro
+domo_? Je ne mérite pas les reproches ni le veau gras que connut
+successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passé à renier. Nous
+avons voulu maintenir la maison de nos pères que les invités
+ébranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers à leur place
+(l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catéchumènes), nous
+reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements où se
+plurent nos aïeux.
+
+On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres
+expressions nationales que la propagande politique, bien qu'à cette
+minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, après la
+victoire, nous ne penserons pas à nous interdire l'art total. «Ironie,
+pessimisme, symbolisme» (que dénonce M. Doumic), sont-ce là de si grands
+crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns
+des plus grands génies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen
+de tirer quelque chose de ces velléités de symbolisme que les critiques
+devraient aider et encourager, plutôt que bafouer,--et ce rôle
+d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en vérité,
+comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinée du pays et aider
+à son développement, si nous perdions le sentiment de notre propre
+activité et si nous nous découragions de la manifester par ces
+spéculations littéraires, dont notre conduite présente démontre assez
+qu'on avait tort de se méfier?
+
+_(Scènes et Doctrines du Nationalisme_.)
+
+Sur le même thème, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori
+et Dolori sacrum_.
+
+ * * * * *
+
+_Dans l'édition de 1899 le texte était suivi de la petite note suivante
+et gui était signée de l'éditeur:_
+
+ On y verra une âme agitée par l'espoir
+ de l'enthousiasme, plus encore que par
+ l'enthousiasme.
+
+ (M. DE CUSTINE.)
+
+Cette série de petits romans idéologiques, qui commence avec _Sous
+l'oeil des Barbares_, sera terminée par un troisième volume, _Qualis
+artifex pereo._ Le tout sera complété par un _Examen_ de ces trois
+ouvrages.
+
+Si les circonstances le permettent, il sera publié de ces livrets une
+édition avec des béquets pour vingt-cinq personnes.
+
+L'auteur de ces petits miroirs de sincérité n'est pas disposé à s'en
+exagérer l'importance. C'est un culte qu'il rend à la partie de soi qui
+l'intéresse le plus à cette heure; dans la suite, il se découvrira
+peut-être des vertus supérieures. Il imagine volontiers quelques pages
+affectueuses et plus clairvoyantes encore «au cher souvenir de l'auteur
+de _Sous l'oeil des Barbares_». La conclusion même d'_Un Homme libre_
+l'autorise à présumer ainsi de son avenir, séduisant avenir d'ailleurs.
+
+_L'ouvrage d'abord annoncé sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est
+devenu_ le Jardin de Bérénice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[note 1: Au cimetière d'Ixelles.--Voir la dédicace de l'_Appel au
+Soldat_ à Jules Lemaître.]
+
+
+[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance
+antithétique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarité_. On l'a
+gâté en y mettant ce qui dans le vocabulaire chrétien est _charité_.
+Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarité. Cette
+solidarité n'implique nécessairement aucune «humanité», aucune
+«justice», et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporté mille
+ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne
+le terrassier devenu fiévreux; bien au contraire, si celui-ci
+désencombre rapidement par sa mort les hôpitaux de l'isthme, c'est
+bénéfice pour celui-là. Mais il fallait construire une morale, et voilà
+pourquoi on a faussé, en l'édulcorant, le sens du mot _solidarité_.
+Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par
+quoi des êtres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se
+reconnaissent, tendent à s'associer et à se combiner, je propose qu'on
+parle plutôt d'_affinités._ Le fait d'être de même race, de même
+famille, forme un déterminisme psychologique; c'est en ce sens que je
+prends le mot d'_affinités_--ou, parfois, d'_amitiés._]
+
+
+FIN
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barrès
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
+
+***** This file should be named 16813-8.txt or 16813-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/20003/
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/16813-8.zip b/16813-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..af07187
--- /dev/null
+++ b/16813-8.zip
Binary files differ
diff --git a/16813-h.zip b/16813-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..5399bcb
--- /dev/null
+++ b/16813-h.zip
Binary files differ
diff --git a/16813-h/16813-h.htm b/16813-h/16813-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..2c7ccce
--- /dev/null
+++ b/16813-h/16813-h.htm
@@ -0,0 +1,5761 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Le Culte Du Moi II - Un homme libre, by Maurice Barrès.
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ }
+ h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+ }
+ h1,h2 {color: #800000;
+ }
+ h2 {margin-bottom: 1.75em; }
+ hr { width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ }
+
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+
+ body{margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+ background: #FAEBD7;
+
+ }
+ .a.plain {text-decoration: none; }
+ .sup {font-size: 90%;}
+ .table {text-align: center;}
+ .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */
+ .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;}
+ .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */
+ .sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em;
+ padding-left: .5em; padding-right: .5em; margin-left: 1em;
+ float: right; clear: right; margin-top: 1em;
+ font-size: smaller; background: #eeeeee; border: dashed 1px;}
+
+ .bb {border-bottom: solid 2px;}
+ .bl {border-left: solid 2px;}
+ .bt {border-top: solid 2px;}
+ .br {border-right: solid 2px;}
+ .bbox {border: solid 2px;}
+
+ .center {text-align: center;}
+ .smcap {font-variant: small-caps;}
+ .u {text-decoration: underline;}
+
+ .caption {font-weight: bold; margin-bottom: 1.75em; }
+
+ .figcenter {margin: auto; text-align: center;}
+
+ .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top:
+ 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;}
+
+ .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em;
+ margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;}
+
+ .footnotes {border: dashed 1px;}
+ .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+ .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
+ .fnanchor {vertical-align: super; font-size: 0.8em; text-decoration: none;}
+
+ .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;}
+ .poem br {display: none;}
+ .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+ .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;}
+ .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barr&egrave;s
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 2
+ Un homme libre
+
+Author: Maurice Barr&egrave;s
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+From images generously made available by gallica
+(Biblioth&egrave;que nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>LE CULTE DU MOI &mdash; II</h1>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h1>UN HOMME LIBRE</h1>
+
+<h3>Par</h3>
+
+<h2>MAURICE BARR&Egrave;S</h2>
+
+<h4>DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h4>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+
+<h4>1912</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+
+<p class="table">
+<a class="plain" href="#PREacuteFACE">PR&Eacute;FACE de l'&eacute;dition de 1904</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#DEacuteDICACE">D&Eacute;DICACE</a><br />
+<br />
+<br />
+LIVRE PREMIER<br />
+<br />
+EN &Eacute;TAT DE GRACE<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE I</a>.&mdash;<i>La journ&eacute;e de Jersey</i><br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a>.&mdash;<i>M&eacute;ditation sur la journ&eacute;e de Jersey</i><br />
+<br />
+<br />
+LIVRE DEUXI&Egrave;ME<br />
+<br />
+L'&Eacute;GLISE MILITANTE<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a>.&mdash;<i>Installation</i><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#Installation_mateacuterielle">a) Installation mat&eacute;rielle</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#Installation_spirituelle">b) Installation spirituelle</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#Priegravere_programme">c) Pri&egrave;re-programme</a><br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a>.&mdash;<i>Examens de conscience</i><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#Examen_physique">a) Examen physique</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#Examen_moral">b) Examen moral</a><br />
+(<a class="plain" href="#Composition_de_lieu">Composition de lieu.</a><br />
+<a class="plain" href="#Exercice_de_la_mort">Exercice
+de la mort.</a><br />
+<a class="plain" href="#Colloque">Colloque</a>)<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a>.&mdash;<i>Les intercesseurs</i><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#I">a) M&eacute;ditation spirituelle sur Benjamin Constant</a><br />
+(Application des sens.&mdash;M&eacute;ditation.&mdash;Colloque.<br />
+&mdash;Oraison)<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#II">b) M&eacute;ditation spirituelle sur Sainte-Beuve</a><br />
+(Application des sens.&mdash;M&eacute;ditation.&mdash;Colloque.<br />
+&mdash;Oraison)<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a>.&mdash;<i>En Lorraine</i><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#PREMIEgraveRE_JOURNEacuteE">Premi&egrave;re journ&eacute;e: Naissance de la Lorraine.</a><br />
+<a class="plain" href="#DEUXIEgraveME_JOURNEacuteE">Deuxi&egrave;me journ&eacute;e: La Lorraine en enfance.</a><br />
+<a class="plain" href="#TROISIEgraveME_JOURNEacuteE">Troisi&egrave;me journ&eacute;e: La Lorraine se d&eacute;veloppe.</a><br />
+<a class="plain" href="#QUATRIEgraveME_JOURNEacuteE">Quatri&egrave;me journ&eacute;e: Agonie de la Lorraine.</a><br />
+<a class="plain" href="#CINQUIEgraveME_JOURNEacuteE">Cinqui&egrave;me journ&eacute;e: La Lorraine morte.</a><br />
+<a class="plain" href="#SIXIEgraveME_JOURNEacuteE">Sixi&egrave;me journ&eacute;e: Conclusion, la soir&eacute;e d'Harou&eacute;.</a><br />
+<br />
+<br />
+LIVRE TROISI&Egrave;ME<br />
+<br />
+L'&Eacute;GLISE TRIOMPHANTE<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a>.&mdash;<i>Ac&eacute;dia, S&eacute;paration dans le
+monast&egrave;re</i><br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a>.&mdash;<i>A Lucerne, Marie B</i><br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a>.&mdash;<i>Veill&eacute;e d'Italie</i><br />
+(Enseignement du Vinci).<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a>.&mdash;<i>Mon triomphe de Venise</i><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#SA_BEAUTEacute_DU_DEHORS">a) Sa beaut&eacute; du dehors</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#SA_BEAUTEacute_INTEacuteRIEURE">b) Sa beaut&eacute; du dedans</a><br />
+(Sa Loi.&mdash;Mon &Ecirc;tre.&mdash;L'&Ecirc;tre de Venise.<br />
+&mdash;Description du type qui les r&eacute;unit en les r&eacute;sumant)<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#JE_SUIS_SATUREacute_DE_VENISE">c) Je suis satur&eacute; de Venise</a><br />
+<br />
+<br />
+LIVRE QUATRI&Egrave;ME<br />
+<br />
+EXCURSION DANS LA VIE<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a>.&mdash;<i>Une anecdote d'amour</i>.<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#JAMASSE">J'amasse des documents</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#JE_PROFITE">Je profite de mes &eacute;motions</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#LANECDOTE_DAMOUR">M&eacute;ditation sur l'anecdote d'amour</a><br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a>.&mdash;<i>Mes conclusions</i><br />
+(La r&egrave;gle de ma vie.&mdash;Lettre &agrave; Simon)<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#APPENDICE">APPENDICE</a><br />
+<br />
+Pas de veau gras. (R&eacute;ponse &agrave; M. Doumic)<br />
+<br />
+Petite note de l'&eacute;dition de 1899<br />
+</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h4><a name="PREacuteFACE" id="PREacuteFACE"></a>PR&Eacute;FACE DE L'&Eacute;DITION DE 1904</h4>
+
+
+<p><i>Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de d&eacute;plaire ne peuvent imaginer
+les divines satisfactions de ma vingt-cinqui&egrave;me ann&eacute;e: j'ai scandalis&eacute;.
+Des gens se mettaient &agrave; cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
+crevait de bonheur</i>.</p>
+
+<p>Sous l'oeil des Barbares <i>parut en novembre 1887 et l'</i> Homme libre,
+<i>vers P&acirc;ques, en 1889. Les ma&icirc;tres de la grande esp&egrave;ce vivaient encore.
+Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
+J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui o&ugrave; je causais
+avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la biblioth&egrave;que du S&eacute;nat et
+qu'un petit vieillard vigoureux&mdash;c'&eacute;tait le P&egrave;re, c'&eacute;tait l'Empereur,
+c'&eacute;tait Victor Hugo&mdash;nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
+m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais m&eacute;riter que
+l'Histoire accept&acirc;t ce groupe de quatre &acirc;ges litt&eacute;raires! Ainsi quand
+j'&eacute;tais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pens&eacute;e tout acilic
+faisait recette aupr&egrave;s du public. On prenait la grossi&egrave;ret&eacute; pour de la
+force, l'obsc&eacute;nit&eacute; pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
+pour des pages &laquo;grouillantes de vie&raquo;. Autant de raisons pour qu'un petit
+livre d'analyse ne f&ucirc;t peint remarqu&eacute;. Et puis l'</i>Homme libre <i>&eacute;tait peu
+compr&eacute;hensible.</i></p>
+
+<p><i>Croyez-vous donc que j'eusse voulu &ecirc;tre entendu de n'importe qui?
+J'&eacute;crivais pour mettre de l'ordre en moi-m&ecirc;me et pour me d&eacute;livrer, car
+on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume &agrave; la main. Mais le
+premier venu allait-il pencher sa t&ecirc;te, par-dessus mon &eacute;paule, sur mon
+papier?&mdash;&laquo;Fi, Monsieur! m'&eacute;criai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
+conna&icirc;tre mes plus d&eacute;licates complications</i>.</p>
+
+<p><i>Faites d'abord des &eacute;tudes pr&eacute;liminaires ou plut&ocirc;t adressez-vous
+ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez n&eacute; pour que nous causions
+ensemble.</i>&raquo;</p>
+
+<p><i>Cette disposition m&eacute;prisante a ses inconv&eacute;nients. J'ai cr&eacute;&eacute; un pr&eacute;jug&eacute;
+contre mes livres. Pendant une dizaine d'ann&eacute;es, il y eut sur
+l'</i>Egotisme <i>de M. Barr&egrave;s, sur le</i> Moi <i>de M. Barr&egrave;s les plus sots
+jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
+effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile</i>.</p>
+
+<p><i>Verdi r&eacute;p&eacute;tait souvent</i>: &laquo;<i>Nous autres artistes, nous n'arrivons &agrave; la
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute; que par la calomnie</i>.&raquo; <i>Je ne suis ni c&eacute;l&egrave;bre ni calomni&eacute;,
+mais on a travesti mes th&egrave;ses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
+ils me donn&egrave;rent de l'ennui. J'ai eu le d&eacute;go&ucirc;t d'entendre un ministre de
+l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le</i>
+Moi <i>de M. Barr&egrave;s. Ce probl&egrave;me de l'individualisme qui passionne nos
+d&eacute;put&eacute;s quand on le leur pose sous la forme concr&egrave;te d'une marmite &agrave;
+renversement (Vaillant) ne leur parut</i> in abstracto <i>qu'un ph&eacute;nom&egrave;ne de
+pr&eacute;tention litt&eacute;raire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
+bonhomie &agrave; la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
+pour raviver l'ennui des discordes pass&eacute;es, mais pour marquer comment je
+connus mon erreur. Cette apr&egrave;s-midi me montra clairement que pour agir
+sur des intelligences la sinc&eacute;rit&eacute; ne suffit pas</i>.</p>
+
+<p><i>J'ai p&eacute;ch&eacute; contre ma pens&eacute;e, par trop de scrupule. J'ai craint
+d'introduire mon didactisme en suppl&eacute;ment aux faits; je me suis abstenu
+de me r&eacute;gler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout n&ucirc;ment.
+Je voyais s'&eacute;veiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
+d&eacute;crivais, j'acceptais ma spontan&eacute;it&eacute;. J'oubliais qu'il s'agit de cr&eacute;er
+un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
+philosophe doit se pr&eacute;occuper de l'effet &agrave; produire. J'avais une
+tendance &agrave; conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon &acirc;me,
+car tout cela voulait intens&eacute;ment vivre; or il y a, dans ma conscience
+un moqueur, qui surveille mes exp&eacute;riences les plus sinc&egrave;res et qui rit
+quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment ce
+rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait &eacute;t&eacute; capable de ce
+d&eacute;doublement, et s'il avait m&ecirc;l&eacute; &agrave; son chant path&eacute;tique les railleries
+de son surveillant int&eacute;rieur, il aurait d&eacute;concert&eacute;</i>.</p>
+
+<p><i>Mes a&icirc;n&eacute;s, Anatole France et Jules Lema&icirc;tre, me comblaient; ils m'ont,
+d&egrave;s la premi&egrave;re minute, trait&eacute; avec une grande g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, mais ils
+pr&eacute;tendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
+voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'&eacute;tait qu'un de mes
+moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jet&eacute; l'ancre,
+n'admettaient pas que mes inqui&eacute;tudes diff&eacute;rassent de leur curiosit&eacute;.
+Peut-&ecirc;tre M. Paul Desjardins r&eacute;sumait-il l'opinion moyenne des gens de
+lettres autoris&eacute;s dans une phrase qui me troublait par un m&eacute;lange de
+justesse et d'injustice. &laquo;Cet adolescent, disait le critique des</i>
+D&eacute;bats, <i>cet adolescent, si merveilleusement dou&eacute; pour le style, a
+trouv&eacute; le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
+malheur, il s'est &eacute;gar&eacute; dans son propre dandysme et il lui est arriv&eacute;,
+ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-m&ecirc;me si ce qu'il disait
+&eacute;tait s&eacute;rieux ou non. C'est un m&eacute;lange extraordinaire de sinc&eacute;rit&eacute; na&iuml;ve
+et d'ironie tr&egrave;s serr&eacute;e.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
+est lui-m&ecirc;me le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout s&ucirc;r de
+lui sous son air imperturbable</i>....<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>&raquo;</p>
+
+<p><i>Je l'ai dit ailleurs d&eacute;j&agrave;</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, <i>je n allai point droit sur la v&eacute;rit&eacute;
+comme une fl&egrave;che sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
+arbres pour s'&eacute;lever &eacute;tagent leurs ramures; toute pens&eacute;e proc&egrave;de par
+&eacute;tapes. Je vivais dans une crise perp&eacute;tuelle; ma pens&eacute;e &eacute;tait, que
+dis-je! elle est encore une chose vivante, la forme de mon &acirc;me.
+Qu'est-ce que mon oeuvre? Ma personne toute vive emprisonn&eacute;e. La cage en
+fer d'une des b&ecirc;tes du Jardin des Plantes</i>.</p>
+
+<p><i>A la date o&ugrave; j'&eacute;cris cette pr&eacute;face, je viens d'entreprendre les</i>
+Bastions de l'Est: <i>ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilit&eacute;. Qu'en
+tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'</i> Homme libre, <i>je sentais
+mon abondance, je ne me poss&eacute;dais pas comme un &ecirc;tre intelligible et
+cern&eacute;. C'est la r&egrave;gle de toute production artistique. L'on ne d&eacute;lib&egrave;re
+gu&egrave;re sur les ouvrages qu'on</i> <i>&eacute;crira; on se surprend &agrave; les avoir d&eacute;j&agrave;
+v&eacute;cus, quand on se demande si on les approuve. C'est par pl&eacute;nitude, par
+n&eacute;cessit&eacute; et de la mani&egrave;re la plus irr&eacute;fl&eacute;chie que se produisent les
+germes qui, bien soign&eacute;s, deviendront de grandes oeuvres droites.
+Magnifique geste d'une m&egrave;re qui prend son fils aux mains de
+l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le conna&icirc;t
+point.</i></p>
+
+<p><i>Mais pourquoi chercher tant de raisons &agrave; ce refus de me comprendre que
+j'ai subi durant douze ann&eacute;es? C'est bien simple: nous ne conqu&eacute;rons
+jamais ceux qui nous pr&eacute;c&egrave;dent dans la vie. En vain nous pr&ecirc;tent-ils du
+talent, nous ne pouvons pas les &eacute;mouvoir. A vingt ans, une fois pour
+toutes, ils se sont choisi leurs po&egrave;tes et leurs philosophes. Un
+&eacute;crivain ne se cr&eacute;e un public s&eacute;rieux que parmi les gens de son &acirc;ge ou,
+mieux encore, parmi ceux qui le suivent</i>.</p>
+
+<p><i>Les jeunes gens me d&eacute;dommageaient. Ils se r&eacute;p&eacute;taient la derni&egrave;re page
+des</i> Barbares: &laquo;<i>0 mon ma&icirc;tre... je te supplie que par une supr&ecirc;me
+tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destin&eacute;e... Toi
+seul, &ocirc; ma&icirc;tre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
+des hommes.&raquo; Ils distinguaient dans l'</i> Homme libre <i>des forces
+d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
+discipline. Ils s'int&eacute;ress&egrave;rent passionn&eacute;ment &agrave; une recherche
+qu'eux-m&ecirc;mes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
+certains jeunes esprits une agitation singuli&egrave;re. On m'a racont&eacute; qu'au
+Conseil sup&eacute;rieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Gr&eacute;ard
+exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
+rh&eacute;toriciens et nos philosophes de Paris. A cet &eacute;poque on disputait s'il
+fallait &ecirc;tre barr&eacute;siste ou barr&eacute;sien. Charles Maurras tient pour
+barr&eacute;sien. La </i> Revue ind&eacute;pendante <i>avait publi&eacute; de M. Camille Mauclair
+une sorte de manifeste sur le barr&eacute;sisme. Un sage aurait, d&egrave;s ce d&eacute;but,
+discern&eacute; chez les tenants du &laquo;culte du Moi&raquo; des formations tr&egrave;s
+diverses; mais nous avions en commun le plus bel &eacute;lan de jeunesse. Nous
+nous group&acirc;mes tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
+n&eacute;o-catholiques et socialistes dans la fameuse</i> Cocarde. <i>Du
+1<sup>er</sup> septembre 1894 &agrave; mars 1895, ce journal fut un magnifique
+excitateur de l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense
+que cette &eacute;quipe bariol&eacute;e travailla aux fondations du nationalisme, et
+non point seulement du nationalisme politique mais d'un large
+classicisme fran&ccedil;ais. Parfaitement, Fourni&egrave;re, Henri B&eacute;renger, Camille
+Mauclair &eacute;taient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand
+parurent</i> les D&eacute;racin&eacute;s, <i>qui, peu avant une crise publique trop
+retentissante, oblig&egrave;rent de choisir entre le point de vue intellectuel
+et le traditionalisme</i>.</p>
+
+<p><i>En 1897, le d&eacute;sarroi des amis que l'</i>Homme libre <i>m'avait faits fut
+extr&ecirc;me. Beaucoup de jeunes groupements m'envoy&egrave;rent leur P.P.C. J'ai
+gard&eacute; une lettre priv&eacute;e, &agrave; la fois touchante et singuli&egrave;re, de la</i> Revue
+blanche. <i>C'&eacute;tait l'&eacute;poque h&eacute;ro&iuml;que. Le fameux M. Herr, biblioth&eacute;caire
+de l'&Eacute;cole normale, un Alsacien et un ap&ocirc;tre (c'est vous dire deux fois
+qu'il ne manque pas de vivacit&eacute;), se chargea de formuler une
+excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il &eacute;tait un peu
+plus d'Obernai me reprocha d'&ecirc;tre de Charmes. Il se glorifie d'&ecirc;tre le
+fils des livres et me m&eacute;prise d'&ecirc;tre le fils de mon petit pays. Je le
+f&eacute;licite tout au moins de poser ainsi le probl&egrave;me. Oui, l'homme libre
+venait de distinguer et d'accepter son d&eacute;terminisme</i>.</p>
+
+<p><i>Il y a, dans la pr&eacute;face du</i> Disciple, <i>une page de grand effet. Bourget
+s'adresse &laquo;aux jeunes gens de 1889&raquo; pour les inviter &laquo;&agrave; se m&eacute;fier du
+nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial&raquo; et du
+&laquo;nihiliste d&eacute;licat&raquo;. &laquo;Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
+nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un &eacute;picurien intellectuel et
+raffin&eacute;.... Ce nihiliste d&eacute;licat, comme il est effrayant &agrave; rencontrer et
+comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
+id&eacute;es. Son esprit critique, pr&eacute;cocement &eacute;veill&eacute;, a compris les r&eacute;sultats
+derniers des plus subtiles philosophies de cet &acirc;ge. Ne lui parle pas
+d'impi&eacute;t&eacute;, de mat&eacute;rialisme. Il sait que le mot</i> mati&egrave;re <i>n'a pas de sens
+pr&eacute;cis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
+que toutes les religions ont pu &ecirc;tre l&eacute;gitimes &agrave; leur heure. Seulement
+il n'a jamais cru, il ne croira jamais &agrave; aucune, pas plus qu'il ne
+croira jamais &agrave; quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
+transform&eacute; en un outil de perversit&eacute; &eacute;l&eacute;gante. Le bien et le mal, la
+beaut&eacute; et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
+de simple curiosit&eacute;. L'&acirc;me humaine tout enti&egrave;re est, pour lui, un
+m&eacute;canisme savant et dont le d&eacute;montage l'int&eacute;resse comme un objet
+d'exp&eacute;rience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
+moral, rien n'est immoral. C'est un &eacute;go&iuml;ste subtil et raffin&eacute; dont toute
+l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barr&egrave;s, dans
+son beau roman de l'</i>Homme libre,&mdash;<i>ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
+manque seulement une conclusion,&mdash;consiste &agrave; &laquo;adorer son moi&raquo;, &agrave; le
+parer de sensations nouvelles.&raquo;</i></p>
+
+<p><i>Oui, l'</i>Homme libre <i>racontait une recherche sans donner de r&eacute;sultat,
+mais, cette conclusion suspendue, les</i> D&eacute;racin&eacute;s <i>la fournissent. Dans
+les</i> D&eacute;racin&eacute;s, <i>l'homme libre distingue et accepte son d&eacute;terminisme. Un
+candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
+analyse, il &eacute;prouve le n&eacute;ant du Moi, jusqu'&agrave; prendre le sens social. La
+tradition retrouv&eacute;e par l'analyse du moi, c'est la moralit&eacute; que
+renfermait l'</i>Homme libre, <i>que Bourget r&eacute;clamait et qu'allait prouver
+le roman de l'</i> &Eacute;nergie nationale.</p>
+
+<p><i>Je ne permets qu'&agrave; des catholiques les diatribes contre l'&eacute;gotisme. Si
+vous n'&ecirc;tes pas un croyant, d'o&ugrave; prenez-vous v&ocirc;tres point de vue pour
+fl&eacute;trir l'individualisme? Au reste, d'une mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale, il serait
+d&eacute;testable que nous pussions contraindre des &ecirc;tres en formation</i>.
+<i>Souvent leurs maladies pr&eacute;parent leur sant&eacute;. Ce fier et vif sentiment du
+Moi que d&eacute;crit</i> Un Homme libre, <i>c'est un instant n&eacute;cessaire, dans la
+s&eacute;rie des mouvements, par o&ugrave; un jeune homme s'oriente pour recueillir et
+puis transmettre les tr&eacute;sors de sa lign&eacute;e</i>.</p>
+
+<p><i>Un moi qui ne subit pas, voil&agrave; le h&eacute;ros de notre petit livre. Ne point
+subir! C'est le salut, quand nous sommes press&eacute;s par une soci&eacute;t&eacute;
+anarchique, o&ugrave; la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
+discipline et quand, par-dessus nos fronti&egrave;res, les flots puissants de
+l'&eacute;tranger viennent, sur les champs paternels, nous &eacute;tourdir et nous
+entra&icirc;ner</i>. L'Homme libre <i>n'a point fourni aux jeunes gens une
+connaissance nette de leur v&eacute;ritable tradition, mais il les pressait de
+se d&eacute;gager et de retrouver leur filiation propre</i>.</p>
+
+<p><i>Si je ne subis pas, est-ce &agrave; dire que je n'acqui&egrave;re point? J'eus mes
+victoires et mes conqu&ecirc;tes en Espagne et en Italie; nos d&eacute;faites sur le
+Rhin contribu&egrave;rent &agrave; ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai re&ccedil;u
+peut-&ecirc;tre ma vue principale, &agrave; savoir que, le jour o&ugrave; les d&eacute;mocrates
+trahissent les int&eacute;r&ecirc;ts et la v&eacute;ritable tradition du pays, il y a lieu
+de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
+confier &agrave; la fois l'am&eacute;lioration sociale et les grandes ambitions
+nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
+plus longue que celle de Marc-Aur&egrave;le. Nous ne sommes point ferm&eacute;s &agrave;
+l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
+transforme ses aliments</i>.</p>
+
+<p><i>J'ai marqu&eacute; ailleurs, comment un premier travail de mes id&eacute;es n'est,
+tout au fond, que d'avoir reconnu d'une mani&egrave;re sensible que le moi
+individuel &eacute;tait support&eacute; et nourri par la soci&eacute;t&eacute;. Sur cette &eacute;tape je
+ne reviendrai pas, mais on veut &eacute;largir ici le raisonnement, et, d'une
+&eacute;volution instinctive, faire une m&eacute;thode fran&ccedil;aise.</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
+l'individualisme est mauvais. Le Fran&ccedil;ais est individualiste, voil&agrave; un
+fait. Et de quelque mani&egrave;re qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
+les fortes critiques que nous accumulons contre la D&eacute;claration des
+Droits de l'homme n'emp&ecirc;chent point que ce cat&eacute;chisme de
+l'individualisme a &eacute;t&eacute; formul&eacute; dans notre pays. Dans notre pays et non
+ailleurs! Et ce ph&eacute;nom&egrave;ne (qu'aucun historien jusqu'&agrave; cette heure n'a
+rendu compr&eacute;hensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
+pr&eacute;dispos&eacute;e &agrave; l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
+Robert Greslou de Bourget n'emp&ecirc;che point que quelques-unes des
+pr&eacute;cieuses qualit&eacute;s de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
+d&eacute;fauts, de ce qu'ils sont des &ecirc;tres qui ne s'agr&egrave;gent point
+naturellement en troupeau</i>.</p>
+
+<p><i>Si je ne m'abuse, l'</i>Homme libre, <i>compl&eacute;t&eacute; par les</i> D&eacute;racin&eacute;s, <i>est
+utile aux jeunes Fran&ccedil;ais, en ce qu'il accorde avec le bien g&eacute;n&eacute;ral des
+dispositions certaines qui les eussent ais&eacute;ment jet&eacute;s dans un nihilisme
+fun&egrave;bre</i>.</p>
+
+<p><i>Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors m&ecirc;me
+que je semblais le plus l'humilier. Une de mes th&egrave;ses favorites est de
+r&eacute;clamer que l'&eacute;ducation ne soit pas d&eacute;partie aux enfants sans &eacute;gard
+pour leur individualit&eacute; propre. Je voudrais qu'on respect&acirc;t leur
+pr&eacute;paration familiale et terrienne. J'ai d&eacute;nonc&eacute; l'esprit de conqu&eacute;rant
+et de mill&eacute;naire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indig&egrave;nes
+comme un administrateur despotique doubl&eacute; d'un ap&ocirc;tre fanatique; j'ai
+marqu&eacute; pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
+l'Universit&eacute;, d&eacute;racine les esprits. Si l'on veut bien y r&eacute;fl&eacute;chir, ce ne
+sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeur&eacute; attentif
+aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les n&eacute;gliger,
+puisque je voulais d&eacute;crire une certaine sensibilit&eacute; fran&ccedil;aise et surtout
+agir sur des Fran&ccedil;ais. Mon m&eacute;rite est d'avoir tir&eacute; de l'individualisme
+m&ecirc;me ces grands principes de subordination que la plupart des &eacute;trangers
+poss&egrave;dent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
+Fran&ccedil;ais croient en eux-m&ecirc;mes; ils jugent de toutes choses par rapport &agrave;
+leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
+l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
+contemporains ne m'eussent pas &eacute;cout&eacute; si j'avais pris mon point de
+d&eacute;part ailleurs que du</i> Moi.</p>
+
+<p><i>Au milieu d'un oc&eacute;an et d'un sombre myst&egrave;re de vagues qui me pressent,
+je me tiens &agrave; ma conception historique, comme un naufrag&eacute; &agrave; sa barque.
+Je ne touche pas &agrave; l'&eacute;nigme du commencement des choses, ni &agrave; la
+douloureuse &eacute;nigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne &agrave; ma
+courte solidit&eacute;. Je me place dans une collectivit&eacute; un peu plus longue
+que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
+que ma ch&eacute;tive carri&egrave;re. A force d'humiliations, ma pens&eacute;e, d'abord si
+fi&egrave;re d'&ecirc;tre libre, arrive &agrave; constater sa d&eacute;pendance de cette terre et
+de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont command&eacute;e jusque
+dans ses nuances</i>....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fid&egrave;les
+lecteurs, il est possible qu'un &eacute;tranger s'approche de notre cercle et
+que, jetant les yeux sur cette pr&eacute;face, il s'&eacute;tonne. En effet, pour tout
+le monde, &agrave; vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
+se pr&eacute;occupent de trouver le fondement philosophique de leur activit&eacute;.
+Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
+L&agrave;-dessus, je n'ai rien &agrave; r&eacute;pondre. D'autres personnes semblent craindre
+que le go&ucirc;t de la r&eacute;flexion ne d&eacute;nature et ne comprime la na&iuml;vet&eacute; de nos
+impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
+nous, ce serait d'exciter, d'&eacute;mouvoir l'&ecirc;tre profond par la justesse des
+cadences, mais en m&ecirc;me temps de le persuader par la force de la
+doctrine. Oui, l'art d'&eacute;crire doit contenter ce double besoin de musique
+et de g&eacute;om&eacute;trie que nous portons, &agrave; la fran&ccedil;aise, dans une &acirc;me bien
+faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
+satisfaire &agrave; cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
+la fiert&eacute; sans aucun th&eacute;&acirc;tral et ne r&eacute;tr&eacute;cit pas le coeur</i>.</p>
+
+<p>Juillet 1904.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="DEacuteDICACE" id="DEacuteDICACE"></a>D&Eacute;DICACE</h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="table">
+<i><b>A QUELQUES COLL&Eacute;GIENS</b></i><br />
+<br />
+<i><b>DE PARIS ET DE LA PROVINCE</b></i><br />
+<br />
+<i><b>J'OFFRE CE LIVRE</b></i><br />
+</p>
+
+<p><i>J'&eacute;cris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
+grandes personnes, j'en aurais de la vanit&eacute;, mais il n'est gu&egrave;re utile
+qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-m&ecirc;mes les exp&eacute;riences que je
+vais noter, elles ont syst&eacute;matis&eacute; leur vie, ou bien elles ne sont pas
+n&eacute;es pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
+superflue</i>.</p>
+
+<p><i>Les coll&eacute;giens sont &agrave; peu pr&egrave;s les seuls &ecirc;tres qu'on puisse plaindre.
+Encore la moiti&eacute; d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
+empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
+isolons, nous nous distrayons selon le syst&egrave;me qui nous para&icirc;t
+convenable. Au coll&egrave;ge, ils sont soumis &agrave; une discipline qu'ils n'ont
+pas choisie: cela est abominable. J'ai relev&eacute; avec pi&eacute;t&eacute;, depuis six &agrave;
+sept ans, les noms des enfants qui se sont suicid&eacute;s. C'est une longue
+liste que je n'ose pas publier. J'aurais aim&eacute; d&eacute;dier &agrave; leur m&eacute;moire ce
+petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
+r&eacute;pandant leurs noms dans la vie.</i></p>
+
+<p><i>S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une r&eacute;solution
+aussi extr&ecirc;me. Ces &acirc;mes d&eacute;licates et paresseuses &eacute;taient &eacute;videmment mal
+renseign&eacute;es. Elles crurent qu'il y a du s&eacute;rieux au monde. Elles
+attachaient de l'importance &agrave; cinq ou six choses: en ayant &eacute;prouv&eacute; du
+d&eacute;sagr&eacute;ment, elles recul&egrave;rent hors de la vie. L'essentiel est de se
+convaincre qu'il n'y a que des mani&egrave;res de voir, que chacune d'elles
+contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilet&eacute;, les
+avoir toutes sur un m&ecirc;me objet. Ainsi nous amoindrissons nos
+mortifications &agrave; penser quelles sont caus&eacute;es par rien du tout, et nous
+arrivons &agrave; souffrir tr&egrave;s peu</i>.</p>
+
+<p><i>Parce qu'il d&eacute;taille ces principes et les illustre de petits exemples
+emprunt&eacute;s &agrave; l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appel&eacute;
+&agrave; rendre service</i>.</p>
+
+<p><i>Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirm&eacute; qu'aux si&egrave;cles
+derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
+se plaisaient d&eacute;j&agrave; &agrave; faire des pros&eacute;lytes. Ils enfermaient parfois les
+esprits &eacute;pais dans une chambre de fer chauff&eacute;e au rouge. Le mat&eacute;rialiste
+en &eacute;tait r&eacute;duit &agrave; sauter pr&eacute;cipitamment sur l'un et l'autre pied,
+jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t modifi&eacute; sa conception de l'univers. C'est ainsi que
+la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre id&eacute;alistes.
+Notre sentiment &eacute;lev&eacute; du probl&egrave;me de la vie est fait de notre inqui&eacute;tude
+perp&eacute;tuelle. Nous ne savons sur quel pied danser</i>.</p>
+
+<p><i>Dans cette disgr&acirc;ce je go&ucirc;te un plaisir r&eacute;el. Chercher continuellement
+la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
+c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa f&eacute;licit&eacute; dans
+les exp&eacute;riences qu'on institue, et non dans les r&eacute;sultats qu'elles
+semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
+&eacute;chapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
+dans la disproportion entre l'objet qu'ils r&ecirc;vaient et celui qu'ils
+atteignent</i>.</p>
+
+<p><i>J&eacute;r&ocirc;me Paturot d&eacute;sirait un peu vivement une position sociale. C'est
+d'une petite &acirc;me. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus heureux s'il avait suivi ma m&eacute;thode,
+s'&eacute;gayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
+aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
+pas de plaisir. C'est faute d'avoir poss&eacute;d&eacute; ma philosophie. Je vais
+parmi les hommes, le coeur d&eacute;fiant et la bouche d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e; j'h&eacute;site
+perp&eacute;tuellement entre les r&ecirc;ves de Paturot et ceux des mystiques: les
+uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
+ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pens&eacute; qu'entre tous, Ignace de
+Loyola avait montr&eacute; le plus de g&eacute;nie, et je le dis le prince des
+psychologues, parce qu'il d&eacute;clare &agrave; la derni&egrave;re ligne de ses</i> Exercices
+spirituels, <i>ou suite de m&eacute;caniques pour donner la paix &agrave; l'&acirc;me: &laquo;Et
+maintenant le fid&egrave;le n'a plus qu'&agrave; recommencer</i>.&raquo;</p>
+
+<p><i>Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois &agrave; trouver le
+bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le d&eacute;siriez
+si fort que vous l'avez le plus approch&eacute;; recommencez maintenant!
+Faisons des r&ecirc;ves chaque matin, et avec une extr&ecirc;me &eacute;nergie, mais
+sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
+tr&egrave;s facile avec le joli temp&eacute;rament que nous avons tous aujourd'hui.</i></p>
+
+<p><i>Cette m&eacute;thode, je l'ai expos&eacute;e et justifi&eacute;e, je crois, dans la fiction
+qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
+l'accentuer dans vingt-cinq feuillets tr&egrave;s savants, tr&egrave;s obscurs et un
+peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux coll&eacute;giens
+que j'aime, je m'en tiens &agrave; la forme la plus enfantine qu'on puisse
+imaginer d'un journal</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>UN HOMME LIBRE</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LIVRE PREMIER</h3>
+
+<h2>EN &Eacute;TAT DE GRACE</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h2>LA JOURN&Eacute;E DE JERSEY</h2>
+
+
+<p>Je suis all&eacute; &agrave; Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu b&eacute;b&eacute;, quand je
+l'&eacute;tais moi-m&ecirc;me, dans le sable de sa grand'm&egrave;re, o&ugrave; d&eacute;j&agrave; nous
+b&acirc;tissions des ch&acirc;teaux. Mais nous ne f&ucirc;mes intimes qu'&agrave; notre majorit&eacute;.
+Je me rappelle le soir o&ugrave;, place de l'Op&eacute;ra, vers neuf heures, tous deux
+en frac de soir&eacute;e, nous nous trouv&acirc;mes: je m'aper&ccedil;us, avec un frisson de
+joie contenue, que nous avions en commun des pr&eacute;jug&eacute;s, un vocabulaire et
+des d&eacute;dains.</p>
+
+
+<p>Nous nous sommes inscrits &agrave; l'&eacute;cole de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
+Mais voyais-je Simon trois mois par ann&eacute;e? Il &eacute;tait mondain &agrave; Londres et
+&agrave; Paris, puis se refaisait &agrave; la campagne. Il passe pour excentrique,
+parce qu'il a de l'impr&eacute;vu dans ses d&eacute;terminations et des gestes
+heurt&eacute;s. C'est un gar&ccedil;on tr&egrave;s nerveux et syst&eacute;matique, d'aspect glacial.
+&laquo;M&eacute;rim&eacute;e, me disait-il, est estimable &agrave; cause des gens qui le d&eacute;testent,
+mais bien ha&iuml;ssable &agrave; cause de ceux qu'il satisfait.&raquo;</p>
+
+<p>Simon, qui ne tient pas &agrave; plaire, aime toutefois &agrave; para&icirc;tre, et cela
+blesse g&eacute;n&eacute;ralement. Tr&egrave;s jeune, il &eacute;tait faiseur; aujourd'hui encore,
+il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
+puisque moi-m&ecirc;me, pour l'en confesser, je prends des pr&eacute;cautions;
+pourtant notre d&eacute;lice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
+avec minutie, et si nous tenons tr&egrave;s haut notre intelligence, nous
+flattons peu notre caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Sa d&eacute;pense et son souci de la bonne tenue le r&eacute;duisent &agrave; de longs
+s&eacute;jours dans la propri&eacute;t&eacute; de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
+intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
+secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes apr&egrave;s-midi. Je
+note pourtant qu'il me disait un jour: &laquo;J'adore la terre, les vastes
+champs d'un seul tenant et dont je serais propri&eacute;taire; &eacute;craser du talon
+une motte en lan&ccedil;ant un petit jet de salive, les deux mains &agrave; fond dans
+les poches, voil&agrave; une sensation saine et orgueilleuse.&raquo;</p>
+
+<p>L'observation me parut admirable, car je ne soup&ccedil;onnais gu&egrave;re cette
+sorte de sensibilit&eacute;. Voil&agrave; huit ans que, <i>pour &ecirc;tre moi</i>, j'ai besoin
+d'une soci&eacute;t&eacute; exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
+amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilit&eacute;, les
+conversations oiseuses me font jaunir et b&acirc;iller. Je suis entr&eacute; dans le
+monde du Palais, de la litt&eacute;rature et de la politique sans certitudes,
+mais avec des &eacute;motions violentes, ayant lu Stendhal et tr&egrave;s clairvoyant
+de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
+J'observais mal l'hygi&egrave;ne, je me d&eacute;go&ucirc;tai, je partis; puis je revins,
+ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
+larmoiements id&eacute;alistes c&eacute;d&egrave;rent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
+86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'&agrave; moi-m&ecirc;me. Dyspepsique,
+un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
+coliques n&eacute;phr&eacute;tiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
+a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
+congr&egrave;s de V&eacute;rone: ce qui pla&icirc;t &agrave; mon d&eacute;go&ucirc;t universel. Enfin &agrave; Paris,
+quand nous d&eacute;jeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
+heures: &laquo;Je vous quitte&raquo;; puis, s'il fume immod&eacute;r&eacute;ment, du moins
+bl&acirc;me-t-il les exc&egrave;s de tabac. Ces deux points m'agr&eacute;ent sp&eacute;cialement,
+car moi, je demeure sans d&eacute;fense contre des jeunes gens r&eacute;solus qui
+m'accaparent et m'imposent leur grossi&egrave;re hygi&egrave;ne.</p>
+
+<p>C'est dans quelques promenades de sant&eacute;, coup&eacute;es de fra&icirc;ches p&acirc;tisseries
+au rond-point de l'&Eacute;toile, que je touchai les pens&eacute;es intimes de Simon,
+et que je d&eacute;couvris en lui cette sensibilit&eacute;, peu pouss&eacute;e mais tr&egrave;s
+compl&egrave;te, qui me ravit, bien qu'elle manque d'&acirc;pret&eacute;.</p>
+
+<p>Nous d&eacute;cid&acirc;mes de passer ensemble les mois d'&eacute;t&eacute; &agrave; Jersey.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cette vill&eacute;giature est m&eacute;prisable: mauvais cigares, fadeur des p&acirc;turages
+suisses, m&eacute;diocrit&eacute;s du bonheur.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes la faiblesse d'emmener avec nous nos ma&icirc;tresses. Et leur
+vulgarit&eacute; nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bond&eacute;s
+de gentilles misses.</p>
+
+<p>A Paris, nos amies faisaient un appareillage tr&egrave;s distingu&eacute;: belles
+femmes, jolis teints; ici, rapidement engraiss&eacute;es, elles se
+congestionn&egrave;rent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
+ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
+gr&egrave;ve, le soir, elles protestaient avec une sorte de piti&eacute; contre nos
+analyses et d&eacute;ductions, qu'elles d&eacute;claraient des niaiseries (&agrave; cause que
+nous avons l'habitude de remonter jusqu'&agrave; un principe &eacute;vident) et
+inconvenantes (parce que nous rivalisons de sinc&eacute;rit&eacute; froide).</p>
+
+<p>Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffr&icirc;mes, Simon et
+moi, durant les longues apr&egrave;s-midi de soleil, en face de l'Oc&eacute;an qui
+fait mal aux yeux! Ah! ce th&eacute; dont nous abus&acirc;mes par engouement!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un soir, au casino, nous rencontr&acirc;mes cinq camarades qui avaient bien
+d&icirc;n&eacute; et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se r&eacute;jouissaient &agrave;
+citer le nom familial de tel commer&ccedil;ant de la localit&eacute;, et patoisaient &agrave;
+la jersiaise. Ils invit&egrave;rent le capitaine du b&acirc;timent de
+<i>Granville-Jersey</i> &agrave; boire de l'alcool, puis ils parl&egrave;rent de la
+territoriale.</p>
+
+<p>Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
+bouche. Moi, par urbanit&eacute;, je t&acirc;chais de rire &agrave; chaque fois qu'ils
+riaient.</p>
+
+<p>Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, pr&egrave;s
+de la plage o&ugrave; se refl&eacute;tait l'immense fen&ecirc;tre brutalement &eacute;clair&eacute;e de
+notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous go&ucirc;t&acirc;mes une
+r&eacute;elle satisfaction &agrave; &eacute;piloguer sur la vulgarit&eacute; des gens, ou du moins
+sur notre impuissance &agrave; les supporter.</p>
+
+<p>&laquo;O <i>moi</i>, disions-nous l'un et l'autre, <i>Moi</i>, cher enfant que je cr&eacute;e
+chaque jour, pardonne-nous ces fr&eacute;quentations mis&eacute;rables dont nous ne
+savons t'&eacute;pargner l'&eacute;nervement.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A d&eacute;jeuner, le lendemain, Simon, qui est tr&egrave;s d&eacute;pensier, mais que les
+gaspillages d'autrui d&eacute;sobligent, fit remarquer &agrave; son amie qu'elle
+mangeait gloutonnement. D&eacute;j&agrave; le m&ecirc;me d&eacute;faut de tenue m'avait choqu&eacute; chez
+ma ma&icirc;tresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
+morale. Elles s'emport&egrave;rent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
+nous nous signalions leur grossi&egrave;ret&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
+voiture nous conduisit jusqu'&agrave; la baie de Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la premi&egrave;re fois,
+cette plage &eacute;troite et furieuse, et nous nous ass&icirc;mes aupr&egrave;s de l'&eacute;cume
+des lames bris&eacute;es. Puis une tasse de th&eacute; nous raffermit l'estomac. Nous
+&eacute;tions bien servis, par un temps ti&egrave;de, sur la fa&ccedil;ade nette d'un h&ocirc;tel
+tr&egrave;s neuf, parmi cinq ou six groupes &eacute;l&eacute;gants et mod&eacute;r&eacute;s. Je surveillais
+le visage de Simon; &agrave; la troisi&egrave;me gorg&eacute;e je vis sa gravit&eacute; se d&eacute;tendre.
+Moi-m&ecirc;me je me sentais dispos.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, lui dis-je, la premi&egrave;re minute agr&eacute;able que nous
+trouvons &agrave; Jersey? Il n'&eacute;tait pourtant pas difficile de nous organiser
+ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
+monde en est plein), une tasse de th&eacute; qui encourage notre cerveau (1 fr.
+50).</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous f&icirc;mes,
+hier soir, de notre ennui, et l'&eacute;clair de ce matin, &agrave; table, quand nous
+nous sommes surpris &agrave; souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
+app&eacute;tits.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;te! m'&eacute;criai-je, car j'entrevois une piste de pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Et, riant de la joie d'avoir un th&egrave;me &agrave; m&eacute;diter, nous cour&ucirc;mes nous
+installer sur un rocher en face de l'Oc&eacute;an sal&eacute;. Au bout d'une heure,
+nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir m&ecirc;me
+avant de m'endormir:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>PREMIER PRINCIPE: <i>Nous ne sommes jamais si heureux que dans
+l'exaltation.</i></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PRINCIPE: <i>Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
+c'est de l'analyser.</i></p>
+
+<p>La plus faible sensation atteint &agrave; nous fournir une joie consid&eacute;rable,
+si nous en exposons le d&eacute;tail &agrave; quelqu'un qui nous comprend &agrave; demi-mot.
+Et les &eacute;motions humiliantes elles-m&ecirc;mes, ainsi transform&eacute;es en mati&egrave;re
+de pens&eacute;e, peuvent devenir voluptueuses.</p>
+
+<p>CONS&Eacute;QUENCE: <i>Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
+possible</i>.</p>
+
+<p>Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
+sensations, il me faut &agrave; l'ordinaire un compagnon.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je me rappelle les d&eacute;tails et toute la physionomie de cette longue
+s&eacute;ance que nous f&icirc;mes, couch&eacute;s dans la brise purifiante et virile de
+l'Oc&eacute;an. Nos intelligences &eacute;taient lucides, tonifi&eacute;es par le bel air,
+soutenues par le th&eacute;. J'ajouterai m&ecirc;me que Simon s'&eacute;loigna un instant
+sous les roches fra&icirc;ches, ce dont je le f&eacute;licitai, en l'enviant, car la
+nourriture et l'air des plages entravaient fort la r&eacute;gularit&eacute; de nos
+digestions, o&ugrave; nous nous montr&acirc;mes toujours capricieux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le m&ecirc;me soir, vers onze heures, r&eacute;unis aupr&egrave;s de nos femmes dans le
+petit salon de notre fr&ecirc;le villa, je disais &agrave; Simon, avec la franchise
+un peu choquante des heures de nuit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'avouerai que souvent je songeai &agrave; entrer en religion pour avoir
+une vie trac&eacute;e et aucune responsabilit&eacute; de moi sur moi. Enferm&eacute; dans ma
+cellule, r&eacute;sign&eacute; &agrave; l'irr&eacute;parable, je cultiverais et pousserais au
+paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je poss&egrave;de et
+qui sont mes d&eacute;lices. Je fus d&eacute;tourn&eacute; de ce cher projet par la n&eacute;cessit&eacute;
+d'&ecirc;tre extr&ecirc;mement &eacute;nergique pour l'ex&eacute;cuter. M&ecirc;me je me suis arr&ecirc;t&eacute; de
+souhaiter franchement cette vie, car j'ai soup&ccedil;onn&eacute; qu'elle deviendrait
+vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de s&eacute;minaristes,
+contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
+serais la minorit&eacute;.</p>
+
+<p>Nos femmes, en m'entendant, se mirent &agrave; blasph&eacute;mer, par esprit
+d'opposition, et &agrave; se frapper le front, pour signifier que je
+d&eacute;raisonnais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, r&eacute;pondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce go&ucirc;t
+pendant des ann&eacute;es. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
+les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
+c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
+froides de Spencer &agrave; d&eacute;brouiller pendant six mois.</p>
+
+<p>&mdash;Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre v&ecirc;tu
+un personnage. J'affectai en tous lieux, d'&ecirc;tre pareil aux autres, et je
+ne m'interrompis jamais de les d&eacute;daigner secr&egrave;tement. Ce me fut toujours
+une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
+me vis, sous l'oeil des barbares, me pr&ecirc;ter &agrave; vingt groupes bruyants et
+divers, c'&eacute;tait pour qu'on me laiss&acirc;t le r&eacute;pit de me construire une
+vision personnelle de l'univers, quelque r&ecirc;ve &agrave; ma taille, o&ugrave; me
+r&eacute;fugier, moi, homme libre.</p>
+
+<p>Ainsi revenions-nous &agrave; nos principes de l'apr&egrave;s-midi, et &agrave; convenir que
+nous avons &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;s pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
+le plus grand nombre possible qui soient exalt&eacute;es et subtiles. J'entrai
+dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
+c'est d'&ecirc;tre clairvoyants, et nous sommes en m&ecirc;me temps ardents avec
+d&eacute;lire. Chez nous, l'apaisement n'est que d&eacute;bilit&eacute;; il a toute la
+tristesse du malade qui tourne la t&ecirc;te contre le mur.</p>
+
+<p>Nous poss&eacute;dons l&agrave; un don bien rare de noter les modifications de notre
+moi, avant que les frissons se soient effac&eacute;s sur notre &eacute;piderme. Quand
+on a l'honneur d'&ecirc;tre, &agrave; un pareil degr&eacute;, passionn&eacute; et r&eacute;fl&eacute;chi, il faut
+soigner en soi une particularit&eacute; aussi piquante. Raffinons soigneusement
+de sensibilit&eacute; et d'analyse. La besogne sera ais&eacute;e, car nos besoins, &agrave;
+mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
+d&eacute;licatesses, et seule, cette m&eacute;thode saura nous faire toucher le
+bonheur.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisivet&eacute;, nous
+d&eacute;cid&acirc;mes de tenter l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Courons &agrave; la solitude! Soyons des nouveau-n&eacute;s! D&eacute;pouill&eacute;s de nos
+attitudes, oublieux de nos vanit&eacute;s et de tout ce qui n'est pas notre
+&acirc;me, v&eacute;ritables lib&eacute;r&eacute;s, nous cr&eacute;erons une atmosph&egrave;re neuve, o&ugrave; nous
+embellir par de sagaces exp&eacute;rimentations.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D&egrave;s lors, nous v&eacute;c&ucirc;mes dans le lendemain; et chacune de nos r&eacute;flexions
+accroissait notre enivrement. &laquo;D&eacute;sormais nous aurons un coeur ardent et
+satisfait&raquo;, nous affirmions-nous l'un &agrave; l'autre sur la plage, car nous
+avions sagement d&eacute;cid&eacute; de proc&eacute;der par affirmation. &laquo;Cette sole est tr&egrave;s
+fra&icirc;che...; votre ma&icirc;tresse, d&eacute;licieuse...&raquo; me disait jadis un compagnon
+d'ailleurs m&eacute;diocre, et gr&acirc;ce &agrave; son ton p&eacute;remptoire la sauce passait
+l&eacute;g&egrave;re, je jouissais des biens de la vie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous chois&icirc;mes, pour la
+louer, une maison de ma&icirc;tre, avec vaste jardin plant&eacute; en bois et en
+vignes, sise dans un canton d&eacute;laiss&eacute;, &agrave; cinq kilom&egrave;tres de la voie
+ferr&eacute;e, sur les confins des d&eacute;partements de Meurthe-et-Moselle et des
+Vosges. Originaires nous-m&ecirc;mes de ces pays, nous comptions n'y &ecirc;tre
+distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
+nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse p&ucirc;t nous d&eacute;tourner
+de notre g&eacute;n&eacute;reux &eacute;gotisme.</p>
+
+<p>C'est alors que, corrects une supr&ecirc;me fois envers nos tristes amies, qui
+furent tour &agrave; tour ironiques et &eacute;mues, nous pass&acirc;mes &agrave; Paris liquider
+nos appartements et notre situation sociale. Nous sort&icirc;mes de la grande
+ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de d&eacute;livrer
+ses &eacute;paules d'une charge tr&egrave;s lourde. Nous nous &eacute;tions d&eacute;barrass&eacute;s du
+si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
+Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous m&eacute;ditions le chapitre xx du livre
+I<sup>er</sup> de l'<i>Imitation,</i> qui traite &laquo;De l'amour de la solitude
+et du silence&raquo;. Et pour nous d&eacute;lasser de la prodigieuse sensibilit&eacute; de
+ce vieux moine, nous &eacute;tablissions notre budget (14.000 francs de rente).
+Malgr&eacute; que l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours,
+me bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait d&eacute;sirable.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3>
+
+<h2>M&Eacute;DITATION SUR LA JOURN&Eacute;E DE JERSEY</h2>
+
+
+<p>Cette journ&eacute;e de Jersey fut pu&eacute;rile en plus d'un instant, et pas tr&egrave;s
+nette pour moi-m&ecirc;me. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
+cet amour de l'agitation qui me poss&egrave;dent &eacute;galement! C'est &agrave; Jersey
+pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Oc&eacute;an, que j'approchai le
+plus d'un &eacute;tat h&eacute;ro&iuml;que. Je tendais a me d&eacute;gager de moi-m&ecirc;me. L'amour de
+Dieu soulevait ma poitrine.</p>
+
+<p>Je dis Dieu, car de l'&eacute;closion confuse qui se fit alors en mon
+imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
+chercheuse et combl&eacute;e, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
+d&eacute;vote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
+cr&eacute;atures-l&agrave;, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
+la civilisation ne produit rien de plus int&eacute;ressant. Les vieux mots qui
+leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en m&ecirc;me
+temps une figure assez exacte.</p>
+
+<p>H&eacute;las! les contrari&eacute;t&eacute;s d'o&ugrave; sortit mon <i>&eacute;tat de gr&acirc;ce</i>, je vois trop
+nettement leur m&eacute;diocrit&eacute; pour que mon r&ecirc;ve de Jersey n'ait tr&egrave;s vite
+perdu &agrave; mes yeux ce caract&egrave;re religieux que lui conservent mes vocables.
+Jamais rien ne survint en mon &acirc;me qui ne f&ucirc;t embarrass&eacute; de mesquineries.
+Amertume contre ce qui est, curiosit&eacute; d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e de ce que j'ignore, voil&agrave;
+peut-&ecirc;tre les tiges fl&eacute;tries de mes plus belles exaltations!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Avant cette journ&eacute;e d&eacute;cisive, d&eacute;j&agrave; la gr&acirc;ce m'avait visit&eacute;. J'avais d&eacute;j&agrave;
+entrevu mon Dieu int&eacute;rieur, mais aussit&ocirc;t son &eacute;mouvante image
+s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
+si&egrave;cle, sans qu'ils modifiassent s&eacute;rieusement mon ignominie. C'est par
+le d&eacute;dain qu'enfin j'atteignis &agrave; l'amour. Certes, je comprenais que seul
+le d&eacute;go&ucirc;t pr&eacute;ventif &agrave; l'&eacute;gard de la vie nous garantit de toute
+d&eacute;ception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
+diminution; mais il fallut la r&eacute;v&eacute;lation de Jersey, pour que je prisse
+le courage de me conformer &agrave; ces v&eacute;rit&eacute;s soup&ccedil;onn&eacute;es, et de conqu&eacute;rir
+par la culture de mes inqui&eacute;tudes l'embellissement de l'univers. C'est
+en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
+choses et les redresserai selon mon r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Oui, d&eacute;j&agrave; j'avais &eacute;t&eacute; travers&eacute; de ce d&eacute;lire d'animer toutes les minutes
+de ma vie. Sur les petits carnets o&ugrave; je note les pointes de mes
+sensations pour la curiosit&eacute; de les &eacute;prouver &agrave; nouveau, quand le temps
+les aura &eacute;mouss&eacute;es, je retrouve une matin&eacute;e de juillet que, malade,
+vraiment &eacute;puis&eacute;, tant mon corps &eacute;tait rompu et mon esprit lucide
+d'insomnie, je m'&eacute;tais fait conduire &agrave; la biblioth&egrave;que de Nancy, pour
+lire les <i>Exercices spirituels</i> d'Ignace de Loyola. Livre de s&eacute;cheresse,
+mais infiniment f&eacute;cond, dont la m&eacute;canique fut toujours pour moi la plus
+troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
+mon scepticisme et mon m&eacute;pris; il d&eacute;monte tout ce qu'on respecte, en
+m&ecirc;me temps qu'il r&eacute;conforte mon d&eacute;sir d'enthousiasme; il saurait me
+faire homme libre, tout-puissant sur moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Alors que j'&eacute;tais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
+pass&egrave;rent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
+la poussi&egrave;re, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
+Et nous, ceux de la biblioth&egrave;que, un pr&ecirc;tre, un petit vieux, trois
+&eacute;tudiants, nous nous pench&acirc;mes des fen&ecirc;tres de notre palais sur ces
+hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma t&ecirc;te: &laquo;Tu es un soldat, toi
+aussi; tu es mille soldats, toute une arm&eacute;e. Que leurs trompettes lev&eacute;es
+vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
+as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
+toutes les figures en face des circonstances.&raquo; Et, fr&eacute;missant jusqu'&agrave;
+serrer les poings du d&eacute;sir de dominer la vie, je me replongeai dans
+l'&eacute;tude des moyens pour poss&eacute;der les ressorts de mon &acirc;me comme un
+capitaine poss&egrave;de sa compagnie. &mdash;Quelque jour, un statisticien dressera
+la th&eacute;orie des &eacute;motions, afin que l'homme &agrave; volont&eacute; les cr&eacute;e toutes en
+lui et toutes en un m&ecirc;me moment.</p>
+
+<p>Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
+douloureuse matin&eacute;e o&ugrave; je vis un de ma race, mais ayant toujours r&eacute;sist&eacute;
+&agrave; l'app&eacute;tit de se d&eacute;truire, qui me disait dans un acc&egrave;s d'orgueil: &laquo;Ma
+t&ecirc;te est une merveilleuse machine &agrave; pens&eacute;es et &agrave; phrases; jamais elle ne
+s'arr&ecirc;te de produire avec aisance des mots savoureux, des images
+pr&eacute;cises et des id&eacute;es imp&eacute;rieuses; c'est mon royaume, un empire que je
+gouverne.&raquo; Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'&eacute;tais
+assombri et congel&eacute; par le bromure, au point que je n'avais pas la force
+de lui r&eacute;pondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
+sourire et pour para&icirc;tre alerte. Et je revins &agrave; midi, seul, par la
+longue rue Richelieu (une de ces rues &eacute;troites qui me donnent un
+malaise), plus accabl&eacute; et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
+mon d&eacute;couragement, que le paradis c'est d'&ecirc;tre clairvoyant et fi&eacute;vreux.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je m'&eacute;carte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends &agrave; conna&icirc;tre mon
+temp&eacute;ramment, ses hauts et ses bas. Voil&agrave; les soucis, les nuances o&ugrave; je
+reviens, sit&ocirc;t que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
+frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
+qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
+dans le petit bagage d'&eacute;motions qui est tout mon moi. A certains jours,
+elles m'int&eacute;ressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
+s'effondrent. Elles me sont H&eacute;l&egrave;ne, Cl&eacute;op&acirc;tre, la Juliette sur son
+balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
+curiosit&eacute; des jeunes gens.</p>
+
+<p>Belle paix froide de Saint-Germain! C'est l&agrave; que mon coeur &eacute;chauff&eacute; sans
+tr&ecirc;ve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
+qui, parfois, m'ont travers&eacute; pour m'indiquer ce que je devais &ecirc;tre! Ma
+faiblesse jusqu'&agrave; cette heure n'a pu forcer &agrave; se r&eacute;aliser cet esprit
+myst&eacute;rieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
+d&eacute;partirai sa beaut&eacute; &agrave; l'univers, qui me fut jusqu'alors m&eacute;diocre comme
+mon &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dira-t-on, Simon, qu'int&eacute;ressent la vie (amour des for&ecirc;ts et du
+confort) et la pr&eacute;cision scientifique (philosophie anglaise), comment
+s'associait-il &agrave; vos aspirations?</p>
+
+<p>Je pense qu'&eacute;tant fort nerveux et compr&eacute;hensif, il vibrait avec mes
+&eacute;nergies quelles qu'elles fussent. Puis il b&acirc;illait de sa vie sans
+argent ni ambition....</p>
+
+<p>Mais pourquoi m'inqui&eacute;terais-je d'expliquer cette &acirc;me qui n'est pas la
+mienne? Il suff&icirc;t que je vous le fasse voir, aux instants o&ugrave;, me
+comparant &agrave; lui, vous y gagnerez de me mieux conna&icirc;tre.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LIVRE DEUXI&Egrave;ME</h3>
+
+<h2>L'&Eacute;GLISE MILITANTE</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3>
+
+<h2>INSTALLATION</h2>
+
+
+<p>Le lendemain de notre arriv&eacute;e, vers les neuf heures, quand le paysage,
+dans la franchise de son r&eacute;veil, n'a pas encore v&ecirc;tu la splendeur du
+midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
+&eacute;tudi&acirc;mes la propri&eacute;t&eacute;, et sa saine banalit&eacute; nous agr&eacute;a.</p>
+
+<p>B&acirc;tie sur un vieux monast&egrave;re dont les ruines l'enclosent et
+l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pel&eacute;es d'une c&ocirc;te
+volcanique. Et cette l&eacute;gende de volcan, dans nos promenades du soir,
+nous invitait &agrave; des r&ecirc;veries g&eacute;ologiques, toujours teint&eacute;es de
+m&eacute;lancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
+science. Nos fen&ecirc;tres dominaient une vaste cuvette de terres labour&eacute;es,
+sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'&agrave; l'horizon des
+fen&ecirc;tres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
+les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tass&eacute;es dans le
+lointain. Sur un autre ballon tr&egrave;s proche, le village d&eacute;ployait sa rue
+morne; et l'&eacute;glise au milieu des tombes dominait le pays.</p>
+
+<p>Cette mise en sc&egrave;ne, si compl&egrave;tement priv&eacute;e de jeunesse, devait mieux
+servir nos s&eacute;v&egrave;res analyses que n'eussent fait les somptuosit&eacute;s
+&eacute;nergiques de la grande nature, la mollesse bell&acirc;tre du littoral
+m&eacute;diterran&eacute;en, ou m&ecirc;me ces plaines d'&eacute;tangs et de roseaux dont j'ai tant
+aim&eacute; la r&eacute;signation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
+gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
+pens&eacute;es &agrave; leur place.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption"><i><a name="Installation_mateacuterielle" id="Installation_mateacuterielle"></a>Installation mat&eacute;rielle</i></p>
+
+<p>En une semaine nous f&ucirc;mes organis&eacute;s.</p>
+
+<p>Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit &agrave; notre
+service.</p>
+
+<p>Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de m&eacute;ditation,
+Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
+sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
+sensations, et qui d&eacute;sire m'an&eacute;mier, tant j'ai le go&ucirc;t des frissons
+d&eacute;licats, je consid&eacute;rai qu'une branche d'arbre tr&egrave;s maigre, fr&ocirc;lant ma
+fen&ecirc;tre et que je conna&icirc;trais, me suffirait.</p>
+
+<p>La salle &agrave; manger nous parut parfaite, d&egrave;s qu'un excellent po&ecirc;le y fut
+install&eacute;. Dans la biblioth&egrave;que o&ugrave; nous agit&acirc;mes des probl&egrave;mes par les
+nuits d'hiver, on mit un grand bureau double o&ugrave; nous nous faisions
+vis-&agrave;-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
+faire nos recherches ou r&eacute;diger, puis, au coin de la chemin&eacute;e, deux
+ganaches pour la m&eacute;taphysique des probl&egrave;mes.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce voisine &eacute;tait tapiss&eacute;e de livres, m&ecirc;l&eacute;s et contradictoires
+comme toutes ces fi&egrave;vres dont la bigarrure fait mon &acirc;me. Seul Balzac en
+fui exclu, car ce passionn&eacute; met en valeur les luttes et l'amertume de la
+vie sociale; et, malgr&eacute; tout, romanesques et de fort app&eacute;tit, nous
+trouverions dans son oeuvre, &agrave; certains jours, la nostalgie de ce que
+nous avons renonc&eacute;.</p>
+
+<p>Je m'opposai avec la m&ecirc;me &eacute;nergie &agrave; ce qu'aucune chaise p&eacute;n&eacute;tr&acirc;t dans la
+maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
+l'honn&ecirc;te homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
+jamais rien combin&eacute; d'estimable hors d'un fauteuil.</p>
+
+<p>Tous nos murs furent blanchis &agrave; la chaux. J'aime le mutisme des grands
+panneaux nus; et mon &acirc;me, racont&eacute;e sur les murs par le d&eacute;tail des
+bibelots, me deviendrait insupportable. Une id&eacute;e que j'ai exprim&eacute;e,
+d&eacute;sormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
+hypocrisie, par des manques fr&eacute;quents de sinc&eacute;rit&eacute; dons la conversation,
+que j'arrive &agrave; poss&eacute;der encore en moi un petit groupe de sentiments qui
+m'int&eacute;ressent. Peut-&ecirc;tre qu'ayant tout avou&eacute; dans ces pages, il me
+faudra tenter une &eacute;volution de mon &acirc;me, pour que je prenne encore du
+go&ucirc;t &agrave; moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes des visites aux notables et quelques aum&ocirc;nes aux indigents.
+Et pour acqu&eacute;rir la consid&eacute;ration, chose si n&eacute;cessaire, nous r&eacute;pand&icirc;mes
+le bruit que, fr&egrave;res de lits diff&eacute;rents, nous &eacute;tions n&eacute;s d'un officier
+sup&eacute;rieur en retraite.</p>
+
+<p>Enfin, sur l'initiative de Simon, nous caus&acirc;mes des femmes. La femme,
+qui, &agrave; toutes les &eacute;poques, eut la vertu f&acirc;cheuse de rendre bavards les
+imb&eacute;ciles, renferme de bons &eacute;l&eacute;ments qu'un d&eacute;licat parfois utilise pour
+se faire &agrave; soi-m&ecirc;me une belle illusion. Toutefois, elle fait un
+divertissement qui peut nuire &agrave; notre concentration et compromettre les
+exp&eacute;riences que nous voulons tenter. Simon, ayant r&eacute;fl&eacute;chi, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chastet&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a tr&egrave;s bien
+vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ou&iuml;e et le reste
+s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets
+ne sont pas purs, la virginit&eacute; de nos sens se g&acirc;te. Mais les objets sont
+ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de
+nous &eacute;difier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de
+troublant ni de myst&eacute;rieux; d&eacute;pouillons-la de tout ce lyrisme que nous
+jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous
+vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la
+chastet&eacute;.</p>
+
+<p>Simon voulut bien m'approuver.</p>
+
+<p>C'est pourquoi nous sommes all&eacute;s &agrave; la messe. Et entre les jeunes
+personnes, nous avons distingu&eacute; une fille pour sa fra&icirc;che sant&eacute; et pour
+son impersonnalit&eacute;. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique
+malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien
+nous distraire du d&eacute;veloppement de notre &ecirc;tre. Nous f&icirc;mes donc un
+arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en e&ucirc;mes de la
+satisfaction.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Au soir de cette premi&egrave;re semaine, dans notre cadre d'une simplicit&eacute; de
+bon go&ucirc;t, assis et souriant en face du paysage s&eacute;v&egrave;re que d&eacute;solent la
+brume et le silence, nous r&eacute;sol&ucirc;mes de couper tout fil avec le monde et
+de br&ucirc;ler les lettres qui nous arriveraient.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption"><i><a name="Installation_spirituelle" id="Installation_spirituelle"></a>Installation spirituelle</i></p>
+
+<p>Je fus flatt&eacute; de trouver un clo&icirc;tre dans les coins d&eacute;labr&eacute;s de notre
+propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attrist&eacute; de
+souvenirs d&eacute;sagr&eacute;ables et de d&eacute;sirs, parfois j'ai d&eacute;sir&eacute; achever ma vie
+sous les clo&icirc;tres o&ugrave; ma curiosit&eacute; s'&eacute;tait satisfaite un jour. Ce me
+serait un pis aller d&eacute;licieux de veiller sous les lourds arceaux de
+Saint-Trophime &agrave; Arles, d'o&ugrave;, certain jour, je descendis dans l'&eacute;glise
+lugubre pour me m&eacute;priser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une
+beaut&eacute; dont je souffre), et pour glorifier le <i>Moi</i> qu'avec plus
+d'&eacute;nergie je saurais &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Notre clo&icirc;tre, qui date de la fin du treizi&egrave;me si&egrave;cle, n'abritait plus
+que des volailles quand nous le f&icirc;mes approprier, pour l'amour du
+christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont
+notre veine d'asc&eacute;tisme et d'&eacute;nervement. Il est bas, triste et couvert
+de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilob&eacute;s l'entourent, sous
+chacun desquels avait &eacute;t&eacute; sculpt&eacute; un petit bas-relief. Quoique le temps
+les e&ucirc;t d&eacute;grad&eacute;s, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi
+Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe
+entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me
+parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure
+les plis de sa p&egrave;lerine, et je me d&eacute;solai fr&eacute;quemment avec elle, pensant
+avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce
+roi, que je ne le suis envers moi-m&ecirc;me, quand je donne &agrave; ma vie une
+r&egrave;gle monacale.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'au matin nous descendions, tandis qu'on pr&eacute;parait nos
+chambres; et ce m'&eacute;tait un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste
+poli, sans plus, car nous pratiquions la r&egrave;gle du silence jusqu'au repas
+du soir pris en commun.</p>
+
+<p>L'apr&egrave;s-midi, o&ugrave; je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de
+tromper la m&eacute;chancet&eacute; des digestions, c'&eacute;tait apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, une
+fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),&mdash;une promenade
+jusqu'&agrave; deux heures,&mdash;une partie de volant dans le clo&icirc;tre, comme
+faisaient, pour se d&eacute;lasser, Jans&eacute;nius et M. de Saint-Cyran,&mdash;du repos
+dans un fauteuil balanc&eacute;, puis un nouveau cigare,&mdash;une m&eacute;ditation &agrave;
+l'&eacute;glise, suivie d'une petite promenade,&mdash;&agrave; quatre heures, la rentr&eacute;e en
+cellule. (On notera que Simon, en d&eacute;pit d'une l&eacute;g&egrave;re tendance &agrave;
+l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'&agrave; deux heures).</p>
+
+<p>Et cette grande vari&eacute;t&eacute; de mouvement dans un si bref espace de temps
+nous portait, sans trop d'ennui, &agrave; travers les heures &eacute;crasantes du
+milieu du jour.</p>
+
+<p>A sept heures, d&icirc;ner en commun; et fort avant dans la nuit, nous
+analysions nos sensations de la journ&eacute;e.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>C'est dans l'une de ces conf&eacute;rences du soir que j'appelai l'attention de
+Simon sur la n&eacute;cessit&eacute; de nous enfermer, comme dans un corset, dans une
+r&egrave;gle plus &eacute;troite encore, dans un syst&egrave;me qui maintiendrait et
+fortifierait notre volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne suff&icirc;t pas, lui disais-je, de fixer les heures o&ugrave; nous
+m&eacute;diterons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un
+sentiment d'inutilit&eacute;, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le
+vivifier? L'&eacute;nergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la
+main.</p>
+
+<p>Pour qu'il comprit cette an&eacute;mie de mon &acirc;me, je lui rappelai un caf&eacute; qui
+nous &eacute;tait familier.&mdash;Que de fois je suis sorti de l&agrave; vers les dix
+heures du soir, d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de fumer et avec des gens qui disaient des
+niaiseries! Les feuilles des arbres &eacute;taient l&eacute;g&egrave;rement &eacute;clair&eacute;es en
+dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions
+pas de but; j'&eacute;tais m&eacute;content de moi, amoindri devant les autres, et je
+n'avais pas l'&eacute;nergie de rompre l&agrave;.</p>
+
+<p>Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des
+exemples personnels.</p>
+
+<p>&mdash;Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.
+Une nuit, pr&egrave;s de m'endormir, je fus frapp&eacute; par cette id&eacute;e, qui vous
+para&icirc;tra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, &eacute;tait l'antique
+Tana&iuml;s des l&eacute;gendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle
+intensit&eacute;, une beaut&eacute; si myst&eacute;rieuse qui je dus, ayant allum&eacute;, chercher
+dans la biblioth&egrave;que une carte o&ugrave; je suivis ce fleuve d&egrave;s sa sortie du
+lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de si&egrave;cles
+interpos&eacute;s, Orph&eacute;e m'apparut <i>errant &agrave; travers les glaces
+hyperbor&eacute;ennes, sur les rives neigeuses du Tana&iuml;s, dans les plaines du
+Riph&eacute; que couvrent d'&eacute;ternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs
+inutiles de Pluton</i>. Cet esprit d&eacute;licat fut sacrifi&eacute; par les femmes
+toujours ivres et cruelles. On s'&eacute;tonnera que je m'&eacute;meuve d'un incident
+si fr&eacute;quent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble
+gu&egrave;re; mais ce soir-l&agrave;, mille sens admirables s'en levaient, si press&eacute;s
+que je ne pouvais les saisir. Et ce d&eacute;solations lointaines, &eacute;voqu&eacute;es
+sans autres d&eacute;tails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'ach&egrave;ve
+dans l'enthousiasme une journ&eacute;e de s&eacute;cheresse, de la plus fade banalit&eacute;.
+Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences
+qu'elles se refl&egrave;tent dans nos &acirc;mes, pour y &eacute;veiller leurs types.</p>
+
+<p>Les plus petits d&eacute;tails, &agrave; certains jours, retentissent infiniment en
+moi. Ces sensibilit&eacute;s trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher
+pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le r&ecirc;ve entrevu
+dans notre cottage de Jersey.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption"><i><a name="Priegravere_programme" id="Priegravere_programme"></a>Pri&egrave;re-programme</i></p>
+
+<p>Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!</p>
+
+<p>Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse &agrave;
+d&eacute;penser: nous profiterons des moments de lucidit&eacute; de nos organes, et
+nous ne forcerons jamais notre machine, quand son &eacute;tat de r&eacute;mission
+invite au repos.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me surprendrons-nous ces r&egrave;gles fixes des mouvements de
+notre sang qui am&egrave;nent ou &eacute;cartent les p&eacute;riodes o&ugrave; notre sensibilit&eacute; est
+&agrave; vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait &agrave; changer, &agrave;
+diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme &agrave; nos
+besoins. Par des hardiesses d'hygi&eacute;niste ou de pharmacien, nous
+pourrions nous mettre en situation de fournir tr&egrave;s rapidement les &eacute;tats
+les plus rares de l'&acirc;me humaine.</p>
+
+<p>Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances o&ugrave; nous
+pla&ccedil;ons nos facult&eacute;s, nous verrions aussit&ocirc;t nos d&eacute;sirs (qui ne sont que
+les besoins de nos facult&eacute;s) changer au point que notre &acirc;me en para&icirc;tra
+transform&eacute;e. Et pour nous cr&eacute;er ces milieux, il ne s'agit pas d'user de
+raisonnements, mais d'une m&eacute;thode m&eacute;canique; nous nous envelopperons
+d'images appropri&eacute;es et d'un effet puissant, nous les interposerons
+entre notre &acirc;me et le monde ext&eacute;rieur si n&eacute;faste. Bient&ocirc;t, s&ucirc;rs de notre
+proc&eacute;d&eacute;, nous pousserons avec clairvoyance nos &eacute;motions d'exc&egrave;s en
+exc&egrave;s; nous conna&icirc;trons toutes les convictions, toutes les passions et
+jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donn&eacute; d'aborder &agrave; l'esprit
+humain, dont nous sommes, d&egrave;s aujourd'hui, une des plus &eacute;l&eacute;gantes
+r&eacute;ductions que je sache.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les ordres religieux ont cr&eacute;&eacute; une hygi&egrave;ne de l'&acirc;me qui se propose
+d'aimer parfaitement Dieu; une hygi&egrave;ne analogue nous avancera dans
+l'adoration du <i>Moi</i>. C'est ici, &agrave; Saint-Germain, un institut pour le
+d&eacute;veloppement et la possession de toutes nos facult&eacute;s de sentir; c'est
+ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins &eacute;nergiquement que
+firent les grands saints du christianisme, proscrivons le p&eacute;ch&eacute;, le
+p&eacute;ch&eacute; qui est la ti&eacute;deur, le gris, le manque de fi&egrave;vre, le p&eacute;ch&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire tout ce qui contrarie l'amour.</p>
+
+<p>L'homme id&eacute;al r&eacute;sumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour
+que je veux r&eacute;aliser. Je convoque tous les violents mouvements dont
+peuvent &ecirc;tre &eacute;nerv&eacute;s les hommes; je para&icirc;trai devant moi-m&ecirc;me comme la
+somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de
+ma st&eacute;rilit&eacute; et flatt&eacute; dans mon orgueil, nulle fi&egrave;vre ne me demeurera
+inconnue, et nulle ne me fixera.</p>
+
+<p>C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son
+cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: &laquo;Je suis un homme libre.&raquo;</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h2>EXAMENS DE CONSCIENCE</h2>
+
+
+<p>J'ai ferm&eacute; la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troubl&eacute; des
+naus&eacute;es que lui donnait le si&egrave;cle, cherche avec agitation....</p>
+
+<p>Conna&icirc;tre l'esprit de l'univers, entasser l'&eacute;motion de tant de sciences,
+&ecirc;tre secou&eacute; par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion
+m'enfi&egrave;vre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec
+le d&eacute;sespoir de couper mon ardeur; je me suis lev&eacute; ce matin avec un
+bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de
+tranquillit&eacute; &eacute;tendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement
+ouverts &agrave; celui que j'aime: &agrave; l'Enthousiasme.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas qu'ayant accumul&eacute; des notions, je devienne pareil &agrave; un
+dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agit&eacute; de tous les
+frissons, et d'en &ecirc;tre insatiable. Seule f&eacute;licit&eacute; digne de moi, ces
+instants o&ugrave; j'adore un Dieu, que gr&acirc;ce &agrave; ma clairvoyance croissante, je
+perfectionne chaque jour!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pour ne pas succomber sous l'&acirc;me universelle que nous allons essayer de
+d&eacute;gager en nous, commen&ccedil;ons par conna&icirc;tre les forces et les faiblesses
+de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que
+nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience
+nette de l'&eacute;motion per&ccedil;ue, et pour pouvoir la faire appara&icirc;tre &agrave;
+volont&eacute;.</p>
+
+<p>Tel fut l'objet de nos conf&eacute;rences d'octobre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption"><i><a name="Examen_physique" id="Examen_physique"></a>Examen physique</i></p>
+
+<p>Nous inspect&acirc;mes d'abord nos organes: de leur disposition r&eacute;sulte notre
+force et notre clairvoyance.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un m&eacute;decin comp&eacute;tent que nous f&icirc;mes venir de la ville nous mit tout nus
+et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts
+r&eacute;unis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte
+jusqu'&agrave; trente; ainsi l'avait-il ordonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes d&eacute;licats, mais sains.</p>
+
+<p>Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionn&eacute;s par une
+difformit&eacute; aussi p&eacute;niblement que par un manque de tenue. C'est encore du
+lyrisme que d'&ecirc;tre boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.
+Toute affectation nous choque. &laquo;Avoir la pituite ou une gibbosit&eacute;!
+disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouv&acirc;t le tour d'esprit
+de Victor Hugo.&raquo; Simon a bien du go&ucirc;t de r&eacute;pugner aux &ecirc;tres excessifs;
+ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un
+esprit agile dans un corps simplifi&eacute;, tel est notre r&ecirc;ve pour assister &agrave;
+la vie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses
+pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant d&eacute;but&eacute;
+dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement
+les fers et les quinquinas; mais toujours me r&eacute;pugna le grand air qui
+seul m'e&ucirc;t tonifi&eacute; sans m'&eacute;chauffer.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naqu&icirc;mes dans des
+familles nerveuses, la sienne apoplectique du c&ocirc;t&eacute; des hommes et bizarre
+par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacit&eacute;
+dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et pr&ecirc;teraient
+parfois au ridicule sans sa parfaite &eacute;ducation. Il est bilieux.</p>
+
+<p>&mdash;A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes
+chiens et criant apr&egrave;s eux, d&egrave;s les six heures du matin, je jouis, je
+respire &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur &acirc;cre
+dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-&ecirc;tre
+seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce
+m&eacute;decin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce temp&eacute;rament,
+l'<i>activit&eacute; du coeur</i> est excessive et exigeante.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, me r&eacute;pond en souriant Simon; mes journ&eacute;es ne sont
+heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agr&eacute;ables qu'&agrave; Paris....
+Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations
+s&eacute;dentaires, l'exercice exclusif des organes internes entra&icirc;nent des
+d&eacute;sordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la f&acirc;cheuse contraction de mon
+syst&egrave;me &eacute;pigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'&agrave; faire h&eacute;siter ma
+vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une
+chaleur active et un mouvement r&eacute;gulier du cerveau, et qui est si
+n&eacute;cessaire pour venir &agrave; bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi
+que tu me vis indiff&eacute;rent aux ambitions, que tu poursuivais tout au
+moins par saccade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de
+mes plus belles &eacute;nergies, ces h&eacute;sitations et ces r&eacute;serves! Toi, Simon,
+bilio-nerveux, tu m&ecirc;les une incertitude &acirc;pre &agrave; cette multiple &eacute;nergie
+c&eacute;r&eacute;brale qui na&icirc;t de ton &eacute;tat nerveux. Cette complexit&eacute; est le point
+extr&ecirc;me o&ugrave; tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma premi&egrave;re
+&eacute;tape. Je suis n&eacute; tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activit&eacute;
+musculaire toujours nulle, le syst&egrave;me c&eacute;r&eacute;bral et nerveux a tout
+accapar&eacute;. Dans ce d&eacute;faut d'&eacute;quilibre, les organes in&eacute;galement vivifi&eacute;s
+se sont alt&eacute;r&eacute;s, la sensibilit&eacute; alla se d&eacute;naturant. C'est l'estomac qui
+partit le premier. J'offre un ph&eacute;nom&egrave;ne bien connu des philosophes de la
+m&eacute;decine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives
+incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus pouss&eacute; &agrave;
+cette s&eacute;rie d'exp&eacute;riences, o&ugrave; je veux me cr&eacute;er une exaltation continue
+et proscrire &agrave; jamais les abattements. Dans ma d&eacute;faillance que rend
+extr&ecirc;me l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passag&egrave;re
+me traverse; en ces instants, je sens d'une mani&egrave;re heureuse et vive; la
+multiplicit&eacute; et la promptitude de mes id&eacute;es sont incomparables: elles
+m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer &agrave; jamais!
+Si &agrave; l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est
+que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,
+c'est que je n'ai pas surpris le secret de les &eacute;voquer... Je te marque
+l&agrave; quelle sera notre t&acirc;che de Saint-Germain.</p>
+
+<p>Nous sommes l'un et l'autre des m&eacute;lancoliques. Mais faut-il nous en
+plaindre? Admirable complication qu'a not&eacute;e le savant! Les app&eacute;tits du
+m&eacute;lancolique prennent plut&ocirc;t le caract&egrave;re de la passion que celui du
+besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but
+devient secondaire; c'est dans notre app&eacute;tit m&ecirc;me que nous nous
+complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le
+satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des id&eacute;alistes.</p>
+
+<p>De cet &eacute;tat, disent les m&eacute;decins, sortent des passions tristes,
+minutieuses, personnelles, des id&eacute;es petites, &eacute;troites et portant sur
+les objets des plus l&eacute;g&egrave;res sensations. Et la vie s'&eacute;coule, pour ces
+sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui
+donnent &agrave; toute leur mani&egrave;re d'&ecirc;tre un caract&egrave;re de pu&eacute;rilit&eacute;, d'autant
+plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit
+d'ailleurs fort distingu&eacute;.</p>
+
+<p>N'en doutons pas, voil&agrave; comment nous juge le docteur qui, tout &agrave;
+l'heure, nous auscultait. <i>Passions tristes</i>, dit-il;&mdash;mais garder de
+l'univers une vision ardente et m&eacute;lancolique, se peut-il rien imaginer
+de mieux? <i>Minutieuses et personnelles;</i>&mdash;c'est que nous savons faire
+tenir l'infini dans une seconde de nous-m&ecirc;mes. Nos raisonnements
+tortueux demeurent incomplets, c'est que l'&eacute;motion nous a saisis au
+d&eacute;tour d'une d&eacute;duction, et d&egrave;s lors a rendu toute logique superflue. Il
+ne faut pas demander ici des raisonnements &eacute;quilibr&eacute;s. Je n'ai souci que
+d'&ecirc;tre &eacute;mu.</p>
+
+<p>Et f&eacute;licitons-nous, Simon: toi, d'&ecirc;tre devenu m&eacute;lancolique; et moi,
+d'avoir &eacute;t&eacute; an&eacute;mi&eacute; par les veilles et les dyspepsies. F&eacute;licitons-nous
+d'&ecirc;tre d&eacute;bilit&eacute;s, car toi, bilieux, tu aurais &eacute;t&eacute; satisfait par
+l'activit&eacute; du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux d&eacute;licat, je serais
+simplement distingu&eacute;. Mais parce que l'activit&eacute; de notre circulation
+&eacute;tait affaiblie, notre syst&egrave;me veineux engorg&eacute;, tous nos actes
+accompagn&eacute;s de g&ecirc;ne et de travail, nous avons mis l'&acirc;ge m&ucirc;r dans la
+jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irr&eacute;flexion des adolescents, leurs
+gambades ni leurs d&eacute;portements. La vie toujours chez nous rencontra des
+obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette &eacute;nergie
+vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-m&ecirc;me. Je ne me crus jamais
+invincible. Et en m&ecirc;me temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.
+Notre existence, qui peut para&icirc;tre triste et inqui&egrave;te, fut du moins
+clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces &eacute;mouss&eacute;es nous
+engage vivement &agrave; ne n&eacute;gliger aucune de celles qui nous restent, &agrave; en
+augmenter l'effet par un meilleur usage, &agrave; les fortifier de toutes les
+ressources de l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tel est notre corps, nous disions-nous l'un &agrave; l'autre, et c'est un des
+plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes
+exp&eacute;riences.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="caption"><i><a name="Examen_moral" id="Examen_moral"></a>Examen moral</i></p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions
+&agrave; &eacute;clairer notre conscience.</p>
+
+<p>Silencieux et retir&eacute;s, d'apr&egrave;s un plan m&eacute;thodique, nous avons pass&eacute; en
+revue nos p&eacute;ch&eacute;s, nos manques d'amour. A ce tr&egrave;s long labeur je trouvai
+infiniment d'int&eacute;r&ecirc;t. Et Simon, au d&icirc;ner du dernier jour, une heure
+avant la confession solennelle, me disait;</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, comme le malade arrive &agrave; conna&icirc;tre la plaie dont il
+souffre et qu'il inspecte &agrave; toute minute, je suis obs&eacute;d&eacute; de la laideur
+qu'a prise mon &acirc;me au contact des hommes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous avions d&eacute;cid&eacute; de passer nos fracs, cravates noires, souliers
+vernis, de boire du th&eacute; en go&ucirc;tant des sucreries, et de nous coucher
+seulement &agrave; l'aube, afin de marquer cette grande journ&eacute;e de quelques
+traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il
+faut consid&eacute;rer qu'un d&eacute;cor trop familier rapetisse les plus vives
+sensations).</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes assis dans les deux ganaches de la chemin&eacute;e, toutes
+lampes allum&eacute;es et le feu tr&egrave;s clair, Simon, qui sans doute attachait
+une grande importance &agrave; ces premi&egrave;res d&eacute;marches de notre r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration,
+&eacute;tait &eacute;mu, au point que, d'&eacute;nervement presque douloureux m&ecirc;l&eacute;
+d'hilarit&eacute;, il fit, avec ses doigts crisp&eacute;s en l'air, le geste d'un
+&eacute;pileptique.</p>
+
+<p>Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages
+d'&ecirc;tre deux, car par contagion je go&ucirc;tai, avant m&ecirc;me les premiers mots,
+une chaleur, un entrain un peu grossier, mais tr&egrave;s curieux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux o&ugrave; nous avons demeur&eacute;.</p>
+
+<p>1&deg; DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-&agrave;-dire au milieu de ces relations
+que je ne me suis pas faites moi-m&ecirc;me), j'ai p&eacute;ch&eacute;;</p>
+
+<p><i>Par pens&eacute;e</i> (les p&eacute;ch&eacute;s par pens&eacute;e sont les plus graves, car la pens&eacute;e
+est l'homme m&ecirc;me); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'&agrave; avoir des
+pr&eacute;jug&eacute;s sur les situations sociales et que je respectai malgr&eacute; tout
+celui qui avait r&eacute;ussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer
+dans les cat&eacute;gories.</p>
+
+<p><i>Par parole</i> (les p&eacute;ch&eacute;s par parole sont dangereux, car par ses paroles
+on arrive &agrave; s'influencer soi-m&ecirc;me); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne
+point para&icirc;tre diff&eacute;rent, mille phrases m&eacute;diocres qui m'ont fait l'&acirc;me
+plus m&eacute;diocre.</p>
+
+<p><i>Par oeuvre</i> (les p&eacute;ch&eacute;s par oeuvre, c'est-&agrave;-dire les actions, n'ont pas
+grande importance, si la pens&eacute;e proteste); toutefois il y a des cas:
+ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil &agrave; oreillettes o&ugrave;
+j'aurais m&eacute;dit&eacute; plus noblement.</p>
+
+<p>2&deg; DANS LA VIE ACTIVE (c'est-&agrave;-dire au milieu de ceux que j'ai connus
+par ma propre initiative), j'ai p&eacute;ch&eacute;:</p>
+
+<p><i>Par pens&eacute;e</i>: m'&ecirc;tre pr&eacute;occup&eacute; de l'opinion. Je fus tent&eacute; de trouver les
+gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.</p>
+
+<p><i>Par parole</i>: avoir reni&eacute; mon &acirc;me, jolie volupt&eacute; de rire int&eacute;rieur, mais
+qui demande un tact infini, car l'&acirc;me ne demeure intense qu'&agrave; s'affirmer
+et s'exag&eacute;rer toujours.</p>
+
+<p><i>Par oeuvre</i>: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me
+plus &agrave; inventer des hommes sup&eacute;rieurs, pour le plaisir de les louer et
+de m'humilier. C'est une fausse d&eacute;marche; on ne profite qu'avec
+soi-m&ecirc;me, m&eacute;ditant et s'exasp&eacute;rant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est un point o&ugrave; vous glissez qui importe, car nous saurions en
+tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez
+eu un m&eacute;tier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, lui dis-je. Un m&eacute;tier, quel qu'il soit, fait &agrave; notre
+personnalit&eacute; un fondement solide; c'est toute une r&eacute;serve de
+connaissances et d'&eacute;motions. J'avais pour m&eacute;tier d'&ecirc;tre ambitieux et de
+voir clair. Je connais parfaitement quelques c&ocirc;t&eacute;s de l'intrigue
+parisienne.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me donner des d&eacute;tails sur les hommes sup&eacute;rieurs que vous
+remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons
+intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingti&egrave;me
+ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;A dix-huit ans, mon &acirc;me &eacute;tait m&eacute;prisante, timide et r&eacute;volt&eacute;e. Je vis
+un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en r&eacute;alit&eacute; il ne se
+laissait pas aborder.</p>
+
+<p>O mon ami, de qui je tais le nom, aupr&egrave;s de votre d&eacute;licatesse j'&eacute;tais
+maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous
+comprenais; peut-&ecirc;tre vous n'avez pas joui des s&eacute;ductions qu'exer&ccedil;ait
+sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez
+souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes ann&eacute;es
+qui vous &eacute;coutaient, et par&eacute; d'un flottant d&eacute;sir de plaire, vous n'&eacute;tiez
+pr&eacute;occup&eacute; que de vous para&icirc;tre ing&eacute;nieux &agrave; vous-m&ecirc;me. Or, c&eacute;dant &agrave;
+l'attrait de reproduire la s&eacute;duisante image que vous m'apparaissiez, je
+n&eacute;gligeai la puissance de d&eacute;tester et de souffrir qui sourd en moi. Vous
+captiviez mon &acirc;me, sans daigner m&ecirc;me savoir qu'elle est charmante, et
+vous l'entra&icirc;niez &agrave; votre suite en lui lan&ccedil;ant par-dessus votre &eacute;paule
+des paroles flatteuses d&eacute;nu&eacute;es d'&agrave;-propos.</p>
+
+<p>Celui que je rencontrai ensuite &eacute;tait amer et d&eacute;daigneux, mais son
+esprit, ardent et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;. Je le vis orgueilleux de son vrai moi
+jusqu'&agrave; s'humilier devant tous, pour que du moins il ne f&ucirc;t jamais
+trait&eacute; en &eacute;gal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne
+p&ucirc;mes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuit&eacute; d'avoir
+dans l'autre un t&eacute;moin. Aussi avons-nous pr&eacute;f&eacute;r&eacute;&mdash;du moins tel fut mon
+sentiment, car je ne veux m&ecirc;me plus imaginer ce qu'il pensait&mdash;oublier
+que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des
+concessions, je n'avais plus &agrave; m'en impatienter que devant moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour
+que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de
+v&ecirc;tir &agrave; volont&eacute; des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la
+plus compl&egrave;te possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et
+morne, d&eacute;j&agrave; j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqu&eacute; de discipline, et ton
+&eacute;treinte m'avait gris&eacute;. Ne veux-tu pas m'enseigner &agrave; prier
+m&eacute;thodiquement?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parl&eacute;. Mon &eacute;motion
+l'enleva. Nous conn&ucirc;mes, ce soir-l&agrave;, une ardente bont&eacute; envers mille
+indices de beaut&eacute; qui soupirent en nous et que la grossi&egrave;ret&eacute; de la vie
+ne laisse pas aboutir. J'aspirais &agrave; souffrir et &agrave; frapper mon corps,
+parce que son &eacute;paisse indolence opprime mes jolies d&eacute;licatesses. Comme
+je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse
+ressenti aucune douleur, mais seulement l'&acirc;pre plaisir de la
+vengeance.... Tout cela j'h&eacute;site &agrave; le transcrire; ce ne sont pas des
+raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'&eacute;motion montante de
+cette sc&egrave;ne &agrave; laquelle je ne sais pas laisser son vague myst&eacute;rieux.
+Qu'ils s'essayent &agrave; repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui
+soup&ccedil;onnent la sinc&eacute;rit&eacute; de ma description! Si mes habitudes d'homme
+r&eacute;fl&eacute;chi n'avaient retenu mon bras, j'eusse &eacute;t&eacute; ais&eacute;ment sublime, et
+frappant mon corps, j'aurais dit: &laquo;Souffre, mis&eacute;rable! g&eacute;mis, car tu es
+inf&acirc;me de ne conna&icirc;tre que des instants d'&eacute;motion, rapides comme des
+pointes de feu. Souffre, et profond&eacute;ment, pour que ton <i>Moi</i>, &agrave; cet
+&eacute;veil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous
+la pluie de la vie. Depuis huit ann&eacute;es que tes sens sont baign&eacute;s de
+sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu br&ucirc;les, quand il
+faudrait que tu fusses consum&eacute; de toutes &agrave; la fois et sans tr&ecirc;ve! Mais
+comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas m&ecirc;me un
+r&eacute;el d&eacute;sir d'&ecirc;tre ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta
+m&eacute;diocrit&eacute;! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que
+toi. Et si tu te vantes que leur sup&eacute;riorit&eacute; t'est indiff&eacute;rente, je ne
+t'autorise pas &agrave; tirer m&eacute;rite de ce renoncement: il n'est beau d'&ecirc;tre
+mis&eacute;rable et d'aimer sa mis&egrave;re qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre d&eacute;pouill&eacute;
+volontairement.&raquo;</p>
+
+<p>Ah! Simon, quel ennui! Que d'ann&eacute;es excellentes perdues pour le
+d&eacute;veloppement de ma sensibilit&eacute;! J'entrevois la beaut&eacute; de mon &acirc;me, et ne
+sais pas la d&eacute;gager! C'est un grand d&eacute;pit d'&ecirc;tre enferm&eacute; dans un corps
+et dans un si&egrave;cle, quand on se sent les loisirs et le go&ucirc;t de vivre tant
+de vies!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Simon restait assis aupr&egrave;s du feu, cherchant le calme dans une raideur
+de nerfs, &eacute;videmment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et
+m'asseyant &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s:&mdash;Faisons la <i>composition de lieu</i>, lui dis-je.</p>
+
+<p>C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant
+des psychologues, que nous empruntons cette m&eacute;thode, dont je me suis
+toujours bien trouve.</p>
+
+<p>La vie est insupportable &agrave; qui n'a pas &agrave; toute heure sous la main un
+enthousiasme. Que si la gr&acirc;ce nous est donn&eacute;e de ressentir une &eacute;motion
+profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,
+rattachons-la, f&ucirc;t-elle de l'ordre m&eacute;taphysique le plus haut, &agrave; quelque
+objet mat&eacute;riel que nous puissions toucher jusque dans nos pires
+d&eacute;nuements. R&eacute;duisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que
+l'apprenti m&eacute;canicien trace sur le tableau noir des signes
+conventionnels, pour fixer la figure id&eacute;ale qu'il calcule et qui
+toujours est pr&egrave;s de lui &eacute;chapper.</p>
+
+<p>J'imaginerai un guide-&acirc;ne et toute une mn&eacute;motechnic, qui me permettront
+de retrouver &agrave; mon caprice les plus subtiles &eacute;motions que j'aurai
+l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogu&eacute; et condens&eacute; en
+r&eacute;bus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais int&eacute;rieur, et
+m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de
+contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout
+je parviendrai &agrave; fixer mon esprit. L'attention ramass&eacute;e toute sur un
+m&ecirc;me point y augmente infiniment la sensibilit&eacute;. Une douleur l&eacute;g&egrave;re,
+quand on la m&eacute;dite, s'accro&icirc;t et envahit tout l'&ecirc;tre. Si vous essayes de
+songer &agrave; cette phrase abstraite: &laquo;J'ai manqu&eacute; d'amour dans mes
+m&eacute;ditations, c'est pourquoi j'ai &eacute;t&eacute; humili&eacute;&raquo;, votre esprit dissip&eacute;
+n'arrive pas &agrave; l'&eacute;motion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du
+soir, seul dans votre chambre o&ugrave; rien ne vous distrait, et dites:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><i><a name="Composition_de_lieu" id="Composition_de_lieu"></a>Composition de lieu</i></span>
+</p>
+
+
+<p>Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le
+ciel, par d&eacute;sespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations
+sans tr&ecirc;ve que la morphine ne ma&icirc;trise plus. Il sait sa mort assur&eacute;e,
+douloureuse et lente. Il g&icirc;t loin de ses pairs, parmi des hommes
+grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; m&ecirc;me il en est arriv&eacute; &agrave;
+rougir de soi-m&ecirc;me, et pour plaire &agrave; ces gens il a voulu para&icirc;tre leur
+semblable.</p>
+
+<p>Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres
+des rois qui le traitent en amis, qu'il c&eacute;l&egrave;bre le culte dont l'entoura
+sa ma&icirc;tresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis
+jusqu'au soir o&ugrave; elle mourut en le d&eacute;sirant, qu'il oublie son infirmit&eacute;
+et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,
+l'amour fr&egrave;re de l'orgueil, rentre en lui, et ses pens&eacute;es ennoblies
+redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et d&eacute;daigneuses.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et d&eacute;sabus&eacute;s, nous appuyions nos
+fronts aux vitres fra&icirc;ches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,
+parmi les vapeurs qui s'&eacute;tirent, l'aube commen&ccedil;ait; alors, nous
+entrepr&icirc;mes, dans le malaise de ce matin glac&eacute;, l'<i>exercice de la mort</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<a name="Exercice_de_la_mort" id="Exercice_de_la_mort"></a><i>Exercice de la mort</i>
+</p>
+
+
+<p>Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par
+notre cercueil, nos mains jointes seront opprim&eacute;es par des planches
+clou&eacute;es &agrave; grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les
+marques p&eacute;nibles de cette lutte derni&egrave;re que chacun s'efforce de taire,
+mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce
+moment supr&ecirc;me prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne
+para&icirc;t singulier qu'&agrave; l'agonisant lui-m&ecirc;me. Ce sera termin&eacute;. Tout ce que
+j'aurai emmagasin&eacute; d'id&eacute;es, d'&eacute;motions, et mes conceptions si vari&eacute;es de
+l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces
+enthousiasmes si d&eacute;sir&eacute;s, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond
+peu de cas, et il convient en m&ecirc;me temps que nous en jouissions sans
+tr&ecirc;ve. Jouissons de tout et h&acirc;tivement, et ne nous disons jamais: &laquo;Ceci,
+des milliers d'hommes l'ont fait avant moi&raquo;; car, &agrave; n'ex&eacute;cuter que la
+petite danse que la Providence nous a r&eacute;serv&eacute;e dans le cotillon g&eacute;n&eacute;ral,
+nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais
+voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens
+d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en
+d&eacute;sir, se sont pr&ecirc;t&eacute;es &agrave; tous les imb&eacute;ciles, et lors m&ecirc;me qu'elles sont
+vierges de d&eacute;sir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imb&eacute;cile qui puisse
+leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais
+nous &eacute;mouvoir &agrave; les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si
+maigres choses un sentiment aussi agr&eacute;able.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<a name="Colloque" id="Colloque"></a><i>Colloque</i>
+</p>
+
+
+<p>Cette haine du p&eacute;ch&eacute; et cette ardeur vers les choses divines que je
+viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon &acirc;me, je les ai
+analys&eacute;s; j'ai d&eacute;mont&eacute; ces sentiments h&eacute;ro&iuml;ques, je saurais &agrave; volont&eacute;
+les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossi&egrave;res inscrites
+sur mon carnet me donnent s&ucirc;rement les r&ecirc;ves les plus exquis que
+l'humanit&eacute; puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le
+fid&egrave;le jusqu'&agrave; la chapelle o&ugrave; il s'agenouille. Mon &acirc;me m&eacute;canis&eacute;e est
+toute en ma main, pr&ecirc;te &agrave; me fournir les plus rares &eacute;motions. Ainsi je
+deviens vraiment un homme libre.</p>
+
+<p>Pourquoi, mon &acirc;me, t'humilier, si de toi, pauvre d&eacute;sorient&eacute;e, je fais
+une admirable m&eacute;canique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire
+pleurer d'amour pour sa famille, en songeant &agrave; la douleur qu'il
+causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps ab&icirc;m&eacute;, l'impr&eacute;vu de
+cette nouvelle tombant au milieu du souper, apport&eacute;e par un parent qui
+peut &agrave; peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent
+toutes les voix pendant trois jours. Et, pr&eacute;cisant ce tableau mat&eacute;riel
+avec minutie, il s'&eacute;levait en pleurant sur soi-m&ecirc;me jusqu'&agrave; la plus
+noble &eacute;motion d'amour filial: le d&eacute;sespoir de peiner les siens.</p>
+
+<p>Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de
+Loyola? Gr&acirc;ce &agrave; des associations d'id&eacute;es devenues chez la plupart des
+hommes instinctives, ne fait-on pas jouer &agrave; volont&eacute; les ressorts de la
+m&eacute;canique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous
+verrez chacun d'eux &eacute;prouver des sensations identiques. A tout ce qui
+est &eacute;pars dans le monde, l'opinion a attach&eacute; une fa&ccedil;on de sentir
+d&eacute;termin&eacute;e, et ne permet gu&egrave;re qu'on la modifie. Nous &eacute;prouvons des
+sentiments de respectueuse &eacute;motion devant une centaine d'anecdotes ou
+devant de simples mots peut-&ecirc;tre vides de r&eacute;alit&eacute;. Voil&agrave; la m&eacute;canique &agrave;
+laquelle toute culture soumet l'humanit&eacute;, qui, la plupart du temps ne se
+conna&icirc;t m&ecirc;me point comme dupe. Et moi qui, par une m&eacute;thode analogue,
+aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ing&eacute;nie &agrave; me procurer des
+&eacute;motions perfectionn&eacute;es, vous viendriez me bl&acirc;mer! L'humanit&eacute; s'&eacute;meut
+souvent &agrave; son dommage, tant elle y porte une d&eacute;plorable conviction;
+quant &agrave; moi, sachant que je fais un jeu, je m'arr&ecirc;terai presque toujours
+avant de me nuire.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3>
+
+<h2>LES INTERCESSEURS</h2>
+
+
+<p>Ayant touch&eacute; avec lucidit&eacute; nos organes et nos agitations famili&egrave;res
+sachons utiliser cette enqu&ecirc;te. Que notre &acirc;me se redresse et que
+l'univers ne soit plus d&eacute;form&eacute;! Notre &acirc;me et l'univers ne sont en rien
+distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une m&ecirc;me
+chose, la somme des &eacute;motions possibles.</p>
+
+<p>H&eacute;las! devant un immense labeur, mon ardeur si intense d&eacute;faille.
+Comment, sans m'&eacute;garer, amasser cette somme des &eacute;motions possibles? Il
+faut qu'on me secoure, j'appelle des <i>intercesseurs</i>.</p>
+
+<p>Il est, Simon, des hommes qui ont r&eacute;uni un plus grand nombre de
+sensations que le commun des &ecirc;tres. &Eacute;chelonn&eacute;s sur la voie des parfaits,
+ils approchent &agrave; des degr&eacute;s divers du type le plus complet qu'on puisse
+concevoir; ils sont voisins de Dieu. V&eacute;n&eacute;rons-les comme des saints.
+Appliquons-nous &agrave; reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de
+la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.</p>
+
+<p>Ais&eacute;ment nous nous fa&ccedil;onnerons &agrave; leur imitation, maintenant que nous
+connaissons notre m&eacute;canisme.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui
+caract&eacute;risent ces parfaits et de les d&eacute;gager des scories dont la vie les
+a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un ma&icirc;tre peignit et que le
+temps a remplie d'ombre, r&eacute;appara&icirc;t sous les soins d'un expert, ainsi,
+par ma m&eacute;thode et ma pers&eacute;v&eacute;rance, r&eacute;appara&icirc;tront ma v&eacute;ritable personne
+et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.</p>
+
+<p>Courons d&egrave;s aujourd'hui rendre &agrave; ces princes un hommage r&eacute;fl&eacute;chi. Je
+veux quelques minutes m'asseoir sur leurs tr&ocirc;nes, et de la dignit&eacute; qu'on
+y trouve je demeurerai embelli. Figures que je ch&eacute;rissais d&egrave;s mes
+premi&egrave;res sensibilit&eacute;s, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes
+d&eacute;sirs vos vertus &eacute;mergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par
+l'analyse je reconstituerai m&eacute;thodiquement en mon esprit votre beaut&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D&egrave;s lors, nous pass&acirc;mes des heures paisibles &agrave; tourner les feuillets,
+comme un pr&ecirc;tre &eacute;gr&egrave;ne son chapelet. Dans la petite biblioth&egrave;que,
+&eacute;cras&eacute;e de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs
+jours, nous m&eacute;dit&acirc;mes la biographie de nos saints, et ces bienveillants
+amis touchaient notre &acirc;me &ccedil;&agrave; et l&agrave; pour nous faire voir combien elle est
+int&eacute;ressante.</p>
+
+<p>Dans cette &eacute;tude de l'<i>Intelligence souffrante</i>, je fortifiais mon d&eacute;sir
+de l'<i>Intelligence triomphante</i>. Ainsi la passion de J&eacute;sus-Christ excite
+le chr&eacute;tien &agrave; m&eacute;riter les splendeurs et la f&eacute;licit&eacute; du paradis.</p>
+
+<p>Aimable vie abstraite de Saint-Germain! D&eacute;gag&eacute; des n&eacute;cessit&eacute;s de
+l'action, fid&egrave;le &agrave; mon r&eacute;gime de m&eacute;ditation et de solitude, assur&eacute; au
+soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me d&eacute;tournerait le
+lendemain de mes vertus, prot&eacute;g&eacute; contre les d&eacute;faillances au point que
+j'avais oubli&eacute; le si&egrave;cle, je passai les mois de novembre, d&eacute;cembre et
+janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai
+sp&eacute;cialement a quelques-uns qui, au d&eacute;tour d'un feuillet, me
+bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, &agrave; des coins
+nouveaux de mon &acirc;me.</p>
+
+<p>Des figures livresques peu a peu v&eacute;curent pour moi avec une incroyable
+&eacute;nergie. Quand une trop heureuse sant&eacute; ne m'appesantit pas, Benjamin
+Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont pr&eacute;sents, avec
+une r&eacute;alit&eacute; dans le d&eacute;tail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si
+confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que
+je les fr&eacute;quente, sont des fragments de moi-m&ecirc;me. De l&agrave; cette ardente
+sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-m&ecirc;me que je
+vois palpiter, c'est mon &acirc;me que j'approuve, redresse et adore. Leur
+beaut&eacute; peu s&ucirc;re me fait entendre des fragments de mon dialogue
+int&eacute;rieur, elle me rend plus pr&eacute;cise cette &eacute;trange sensation d'angoisse
+et d'orgueil dont nous sommes travers&eacute;s, quand, le tumulte ext&eacute;rieur
+apais&eacute; quelques moments, nous assistons au choc de nos divers <i>Moi</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'ennui vous emp&ecirc;cherait de me suivre, si j'entrais dans le d&eacute;tail de
+tous ceux que j'ai invoqu&eacute;s. Voici, &agrave; titre de sp&eacute;cimen, quelques-unes
+des m&eacute;ditations les plus pouss&eacute;es o&ugrave; nous nous satisfaisions.</p>
+
+<p>(Je pense qu'on se repr&eacute;sente comment naquirent ces consultations
+spirituelles. Nous gardions m&eacute;moire de nos r&eacute;flexions singuli&egrave;res, et
+nous nous les communiquions l'un &agrave; l'autre dans notre conf&eacute;rence du
+soir. Elles nous servaient encore &agrave; fixer le plan de nos &eacute;tudes pour les
+jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de
+notre sensibilit&eacute;.)</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption"><a name="I" id="I"></a>I</p>
+
+<p>M&Eacute;DITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT</p>
+
+
+<p>C'est par raisonnement que Simon go&ucirc;te Benjamin Constant. Simon est
+s&eacute;duit par ce r&ocirc;le officiel et par cette allure d&eacute;daigneuse qui
+masquaient un boh&eacute;mianisme forcen&eacute; de l'imagination; il f&eacute;licite
+Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant
+soi-m&ecirc;me et devant la soci&eacute;t&eacute;, par orgueil de sensibilit&eacute;, et encore de
+ce qu'il e&ucirc;t peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il &eacute;tait possible
+et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers
+points qui me passionnent, avec cet homme assez distingu&eacute; pour &ecirc;tre tout
+&agrave; la fois dilettante et fanatique.</p>
+
+<p>J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude o&ugrave; il ne pourra pas se
+contenter.</p>
+
+<p>J'aime, quand M<sup>me</sup> de R&eacute;camier se refuse, le d&eacute;sespoir, la
+folie lucide de cet homme de d&eacute;sir qui n'aima jamais que soi, mais que
+&laquo;la contrari&eacute;t&eacute; rendait fou&raquo;.</p>
+
+<p>J'aime les saccades de son existence qui fut men&eacute;e par la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et
+le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,
+qui eurent aux Cent-Jours des d&eacute;tours un peu brusques, &agrave; cause du
+sourire trop souhait&eacute; d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme
+le plus beau trait de cet amour h&eacute;ro&iuml;que et r&eacute;fl&eacute;chi que seuls
+connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes pay&eacute;es par
+Louis-Philippe et cette humiliation d'une carri&egrave;re finissante qui jetait
+encore tant d'&eacute;clat me remplissent d'une m&eacute;lancolie romanesque, o&ugrave; je me
+perds longuement.</p>
+
+<p>J'aime qu'il ait &eacute;t&eacute; brave. Quand on go&ucirc;te peu les hommes les plus
+consid&eacute;r&eacute;s, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions
+sociales, il est joli &agrave; l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs
+beaucoup de petites imaginations (et les facult&eacute;s imaginatives, c'est le
+secret de la peur) sont &agrave; &eacute;touffer quand l'&acirc;me va devant soi, toute
+prudence perdue!</p>
+
+<p>Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la
+poussi&egrave;re dess&eacute;chante de ses id&eacute;es, sans jamais respirer la nature, et
+qu'il mettait sa volupt&eacute; &agrave; surveiller ironiquement son &acirc;me si fine et si
+mis&eacute;rable. Royer-Collard le m&eacute;sestimait; mais nous-m&ecirc;mes, Simon, nous
+e&ucirc;t-il consid&eacute;r&eacute;s, cet honn&ecirc;te homme p&eacute;remptoire qui, par sa rudesse
+voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas d&eacute;sol&eacute;?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<i>Application des sens</i>
+</p>
+
+
+<p>Si cet app&eacute;tit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous
+inqui&egrave;te au contact du fi&eacute;vreux Balzac arrivait &agrave; nous dominer, notre
+sensibilit&eacute; et notre vie reproduiraient peut-&ecirc;tre les courbes et les
+compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.</p>
+
+<p>A dix-huit ans, il souffrait d'&ecirc;tre inutile.... Peut-&ecirc;tre ne sommes-nous
+ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.</p>
+
+<p>Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en &eacute;prouv&acirc;t un besoin
+r&eacute;el, &laquo;mais pour marquer sa place, et parce que, &agrave; quarante ans, il ne
+se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait&raquo;.</p>
+
+<p>Il d&eacute;sirait de l'activit&eacute; plus encore que du g&eacute;nie.... Ce qu'il nous
+faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse o&ugrave; nous nous st&eacute;rilisons;
+avons-nous dans cette retraite le souci de cr&eacute;er rien de nouveau? Il
+nous suffit que notre Moi s'agite; nous m&eacute;canisons notre &acirc;me pour
+qu'elle reproduise toutes les &eacute;motions connues.</p>
+
+<p>Parmi ses trente-six fi&egrave;vres, Constant gardait pourtant une id&eacute;e sereine
+des choses; &laquo;Patience, disait-il &agrave; son amour, &agrave; son ambition, &agrave; son
+d&eacute;sir du bonheur, patience, nous arriverons peut-&ecirc;tre et nous mourrons
+s&ucirc;rement: ce sera alors tout comme.&raquo; Ce sentiment ne me quitte gu&egrave;re.
+Deux ou trois fois il me pressa avec une intensit&eacute; dont je garde un
+souvenir qui ne p&eacute;rira pas.</p>
+
+<p>Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une
+apr&egrave;s-midi de soleil, mes fen&ecirc;tres &eacute;tant ouvertes, par o&ugrave; montaient la
+bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un
+lointain tonnelier, je travaillais avec &eacute;nergie pour &eacute;chapper &agrave; une
+sentimentalit&eacute; aigu&euml; que l'&eacute;loignement avait fortifi&eacute;e. Mais for&ccedil;ant ma
+r&eacute;sistance, dans mon cerveau lass&eacute;, sans tr&ecirc;ve d&eacute;filait &agrave; nouveau la
+suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore &agrave; satisfaire
+mon sentiment contrari&eacute;. Soudain, vaincu par l'obstination de cette
+recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai &agrave; mon
+d&eacute;couragement; je le consid&eacute;rai en face. Ces r&ecirc;ves romanesques de
+bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'int&eacute;ressaient infiniment
+plus que les id&eacute;es de devoir (le devoir, n'&eacute;tait-ce pas, alors comme
+toujours, d'&ecirc;tre orgueilleux?) o&ugrave; j'essayais de me consoler. Sans doute,
+me disais-je, j'ai d&eacute;j&agrave; connu ces exag&eacute;rations; je sais que dans
+soixante jours, ces chagrins d&eacute;mesur&eacute;s me deviendront incompr&eacute;hensibles,
+mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-m&ecirc;me, une jeunesse de
+chaque matin qui m'auront &eacute;chapp&eacute;. La vie continuera, apais&eacute;e (mais si
+d&eacute;color&eacute;e!), jusqu'&agrave; un nouvel accident, jusqu'&agrave; ce que je souffre
+encore devant une f&eacute;licit&eacute;, que je ne saurai pas acqu&eacute;rir:</p>
+
+<p>1&deg; parce que la f&eacute;licit&eacute; en r&eacute;alit&eacute; n'existe pas; 2&deg; parce que si elle
+existait, cela m'humilierait de la devoir &agrave; un autre. Puis des jours
+ternes reprendront, coup&eacute;s de secousses plus rares, pour arriver &agrave; l'&acirc;ge
+des regrets sans objet... Telle &eacute;tait la seule vision que je pusse me
+former du monde. Elle m'&eacute;tait fort d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>J'ai vu un boa mourir de faim enroul&eacute; autour d'une cloche de verre qui
+abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroul&eacute; ma vie autour d'un r&ecirc;ve
+intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet
+sinistre: d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne
+saurais plus mon inassouvissement.</p>
+
+<p>Je contemplais dans une glace mon visage d&eacute;fait; j'&eacute;tais curieux et
+effray&eacute; de moi-m&ecirc;me. Combien je me bl&acirc;mais! Je ne doutais pas un instant
+que je ne gu&eacute;risse, mais j'&eacute;tais affol&eacute; de d&icirc;ner et de veiller dans
+cette ville o&ugrave; rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et
+puis de me r&eacute;veiller, au matin d'une p&acirc;le journ&eacute;e, avec l'atroce
+souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis &agrave; une ch&egrave;re
+affection, en me r&eacute;signant &agrave; accepter ces quinze jours d'&eacute;nervement tr&egrave;s
+p&eacute;nible! Je me r&eacute;p&eacute;tai la parole de Benjamin Constant: &laquo;Patience! nous
+arriverons peut-&ecirc;tre (&agrave; ne plus d&eacute;sirer, &agrave; &ecirc;tre d'&acirc;me morne), et puis
+nous mourrons s&ucirc;rement; ce sera alors tout comme.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<i>M&eacute;ditation</i>
+</p>
+
+
+<p>Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin
+Constant, et &agrave; propos d'une controverse culinaire un peu trop prolong&eacute;e
+que nous e&ucirc;mes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup
+Simon pour tout ce que nous m&eacute;prisons en commun, mais il me blesse par
+l'in&eacute;gale importance que nous pr&ecirc;tons &agrave; diverses attitudes de la vie.</p>
+
+<p>Certes, je me forme des id&eacute;es claires de mes exaltations, et tout ce
+cabotinage sup&eacute;rieur, je le m&eacute;prise comme je m&eacute;prise toutes choses, mais
+je l'adore. Je me plais &agrave; avoir un caract&egrave;re passionn&eacute;, et &agrave; manquer de
+bon sens le plus souvent que je peux.</p>
+
+<p>Mon ami, sans doute, n'a pas de go&ucirc;t pour le bon sens, sinon pourrais-je
+le fr&eacute;quenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma boh&egrave;me
+morale, c'est &agrave; sa tenue, &agrave; son confort, &agrave; son dandysme ext&eacute;rieur qu'il
+les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met &agrave; trancher dans
+les questions de v&eacute;nerie!&mdash;H&eacute;! direz-vous, que fait-il alors dans cette
+retraite?&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, je soup&ccedil;onne parfois qu'avec plus de fortune il ne
+serait pas ici.</p>
+
+<p>Ces petites r&eacute;flexions o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, je me diff&eacute;renciais de
+Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le d&eacute;sobliger?</p>
+
+<p>Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux &ecirc;tres ne peuvent pas se
+conna&icirc;tre. Le langage ayant &eacute;t&eacute; fait pour l'usage quotidien ne sait
+exprimer que des &eacute;tats grossiers; tout le vague, tout ce qui est sinc&egrave;re
+n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche o&ugrave; je cesserai de
+lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus &agrave; pr&eacute;senter mon
+&acirc;me &agrave; mes amis, m&ecirc;me &agrave; souper.</p>
+
+<p>J'entrevois la possibilit&eacute; d'&ecirc;tre las de moi-m&ecirc;me autant que des autres.</p>
+
+<p>Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je d&eacute;laisserais le
+culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main
+pour p&eacute;n&eacute;trer au jour prochain dans un univers que je vais d&eacute;limiter,
+approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux o&ugrave; je
+m'appara&icirc;trai, dress&eacute; en haute &eacute;cole.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<i>Colloque</i>
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Benjamin Constant, mon ma&icirc;tre, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je
+r&eacute;gl&eacute; ma vie selon qu'il convenait?</p>
+
+<p>&mdash;Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voil&agrave; les
+vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la soci&eacute;t&eacute;
+sont insupportables.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois, je m'enferme dans la m&eacute;ditation; mais on ne m'a pas offert
+les occupations que tu indiques, o&ugrave; peut-&ecirc;tre j'eusse trouv&eacute; une
+excitation plus agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;A dire vrai, dans la solitude je me d&eacute;sesp&eacute;rais. D&egrave;s que je le pus, je
+m'&eacute;criai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment se reconna&icirc;t la bonne cause? et jusqu'&agrave; quel point vous
+&ecirc;tes-vous servi vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour
+lesquelles je me sentais un mouvement g&eacute;n&eacute;reux. Quelquefois elles
+n'&eacute;taient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y
+d&eacute;pensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je te comprends, mon ma&icirc;tre; si tu parus accorder de l'importance &agrave;
+deux ou trois des accidents de la vie ext&eacute;rieure, c'&eacute;tait pour d&eacute;tourner
+des &eacute;motions intimes qui te d&eacute;vastaient et qui, transform&eacute;es,
+&eacute;parpill&eacute;es, ne t'&eacute;taient plus qu'une joyeuse activit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<i>Oraison</i>
+</p>
+
+
+<p>Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais &agrave;
+l'existence que d'&ecirc;tre perp&eacute;tuellement nouvelle et agit&eacute;e.</p>
+
+<p>Tu souffris de tout ce qui t'&eacute;tait refus&eacute;: choses pourtant qui ne
+t'importaient gu&egrave;re. Tu te d&eacute;vorais d'amour et d'ambition; mais ni la
+femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton &acirc;me. C'est le d&eacute;sir m&ecirc;me
+que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais
+st&eacute;rile et d&eacute;sol&eacute;. Tu connus ce vif sentiment du pr&eacute;caire qui fait dire
+par l'amant, le soir, &agrave; sa ma&icirc;tresse: &laquo;Va-t'en, je ne veux pas jouir de
+ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et
+toujours, jusqu'&agrave; ce que tu meures la premi&egrave;re, tu seras &eacute;galement
+heureuse de te donner &agrave; moi.&raquo;</p>
+
+<p>Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exasp&eacute;ras
+volontairement &agrave; d&eacute;sirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une
+volupt&eacute; douloureuse dans l'amertume. Quelques d&eacute;bauch&eacute;s connaissent une
+ardeur analogue. Ils se plaisent &agrave; abuser de leurs forces, non pour
+augmenter l'intensit&eacute; ou la quantit&eacute; de leurs sensations, mais parce
+que, n&eacute;s avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir
+vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, &agrave; sentir leur vie qui s'&eacute;puise
+dans des occupations qu'ils m&eacute;prisent. Toi-m&ecirc;me, vieillard c&eacute;l&egrave;bre et
+m&eacute;content, tu finis par ne plus r&eacute;sister au plaisir de le d&eacute;consid&eacute;rer,
+tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos
+sceptiques devant des doctrinaires.</p>
+
+<p>Je te salue avec un amour sans &eacute;gal, grand saint, l'un des plus
+illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne
+parviennent pas &agrave; d&eacute;gager, meurtrissent, souillent et renient sans tr&ecirc;ve
+ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce
+qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte
+comme un sacrement, je les comprends et je les f&eacute;licite. La dignit&eacute; des
+hommes de notre sorte est attach&eacute;e exclusivement &agrave; certains frissons,
+que le monde ne conna&icirc;t ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier
+en nous.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption"><a name="II" id="II"></a>II</p>
+
+<p>M&Eacute;DITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE</p>
+
+
+<p>Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine r&eacute;tr&eacute;cirent encore
+l'horizon de notre curiosit&eacute;. Enferm&eacute;s plus d&eacute;votement que jamais dans
+les minuties de notre r&egrave;gle, nous jouissions des v&ecirc;tements amples et des
+livres entass&eacute;s dans nos cellules chaudes.</p>
+
+<p>Je lus <i>Joseph Delorme, les Consolations, Volupt&eacute;</i> et le <i>Livre
+d'amour</i>, avec les pens&eacute;es jointes aux <i>Portraits du lundi</i>. &Eacute;cartant
+les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingti&egrave;me
+ann&eacute;e, aux mis&egrave;res de celui qui s'&eacute;tonnait devant soi-m&ecirc;me et qui, par
+la vertu de son orgueil studieux, trouvait des &eacute;motions profondes dans
+un infime d&eacute;tail de sa sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque d&eacute;j&agrave;, il voulait le succ&egrave;s, car n&eacute; dans une bonne
+bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis
+il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son &acirc;me
+inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inqui&eacute;tudes d'une
+jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'&eacute;tait en somme
+que ce vague m&eacute;contentement qu'il assoupit plus tard entre les bras
+vulgaires des petites filles et dans un travail obstin&eacute; de bouquiniste.
+Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais &agrave; vingt-cinq ans son r&ecirc;ve &eacute;tait
+pr&eacute;cis&eacute;ment de la cellule que nous construisons dans l'atmosph&egrave;re froide
+du monotone Saint-Germain.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<i>Application des sens</i>
+</p>
+
+
+<p>Au Louvre, dans la salle Chaudet, mus&eacute;e des sculptures modernes, parmi
+les m&eacute;daillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
+&eacute;tudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des derni&egrave;res ann&eacute;es,
+trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
+matois des lettr&eacute;s, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
+grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
+profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait compos&eacute; de la vie une vision sentimentale et domin&eacute;e par un
+d&eacute;go&ucirc;t tr&egrave;s fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
+la plus exalt&eacute;e, la plus &eacute;rudite, la plus sinc&egrave;re, jusqu'au jour o&ugrave;,
+envahie de paresse, elle se n&eacute;gligea soi-m&ecirc;me pour travailler
+simplement, et d&egrave;s lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
+comme tout le monde.</p>
+
+<p>Jeune homme, si d&eacute;go&ucirc;t&eacute; que tu c&eacute;das devant les bruyants, ne souillons
+pas notre pens&eacute;e &agrave; contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
+ton adolescence &agrave; ta maturit&eacute;. Il n'est que moi qui puisse te
+comprendre, car tu me pr&eacute;sentes, pouss&eacute;s en relief, quelques-uns de mes
+caract&egrave;res.</p>
+
+<p>A vingt-cinq ans, sous le m&ecirc;me toit que ta m&egrave;re, dans ta chambre, tu
+travailles. Je vois sur tes tables des po&egrave;tes, tes contemporains, des
+mystiques, tels que l'<i>Imitation</i> et Saint-Martin, des m&eacute;decins
+philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
+car ton esprit toujours inquiet accepte les id&eacute;es du hasard, en m&ecirc;me
+temps qu'il poursuit un travail syst&eacute;matique. J'entends ta voix, un peu
+forte sur certains mots, et qui n'ach&egrave;ve pas; &agrave; peine tes phrases
+indiqu&eacute;es, tu sembles n'y plus tenir.</p>
+
+<p>Dans cette belle crise d'une sensibilit&eacute; trop vite dess&eacute;ch&eacute;e,
+Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa m&eacute;ditation. De la
+pens&eacute;e, il ne go&ucirc;tait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
+aimait mieux suivre les voltes de sa propre &eacute;motion que convaincre; il
+d&eacute;daignait les sentiments qu'on raconte et qui d&egrave;s lors ne sont plus
+qu'une s&egrave;che notion. De l&agrave; cette mollesse &agrave; soutenir son avis, ce bris&eacute;
+dans le d&eacute;veloppement de ses id&eacute;es. Il savait que Dieu seul, p&eacute;n&eacute;trant
+les coeurs, peut juger la sinc&eacute;rit&eacute; d'une pri&egrave;re.... Ceux de ma race,
+eux-m&ecirc;mes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'o&ugrave; sort ici cette
+ti&egrave;de m&eacute;ditation?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<i>M&eacute;ditation</i>
+</p>
+
+
+<p>A consid&eacute;rer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extr&ecirc;me politesse
+et sa compr&eacute;hension ne sont accompagn&eacute;es d'aucune sympathie pour ceux
+m&ecirc;mes qu'il p&eacute;n&egrave;tre le plus intimement. Il est l&agrave;, tr&egrave;s timide et tr&egrave;s
+jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
+et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
+qu'&agrave; demi sinc&egrave;re. Que sa bouche et ses yeux indiquent de r&eacute;flexion!
+Est-ce une nuance d'envie, ce m&eacute;contentement qui p&acirc;lit son visage? C'est
+la fatigue, l'inqui&eacute;tude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
+fournit pas &agrave; ses sensualit&eacute;s des satisfactions larges, parce qu'il
+faudrait de la persistance, et que, les crises pass&eacute;es, son intelligence
+ne s'attarde pas.</p>
+
+<p>Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un d&eacute;cor, tu ne te satisfais qu'avec
+des id&eacute;es, et tu te d&eacute;vorerais &agrave; t'interroger si l'on ne te jetait
+pr&eacute;cipitamment des syst&egrave;mes et des hommes &agrave; &eacute;prouver. C'est ainsi qu'il
+me faut sans tr&ecirc;ve des &eacute;motions et de l'inconnu, tant j'ai vite &eacute;puis&eacute;,
+si vari&eacute;s qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
+monde.</p>
+
+<p>Dans la suite, la s&eacute;cheresse t'envahit parce que tu &eacute;tais trop
+intelligent. Tu d&eacute;daignas de servir plus longtemps de mannequin &agrave; des
+&eacute;motions que tu jugeais.</p>
+
+<p>Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des id&eacute;es
+claires sur leurs &eacute;motions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
+tu t'irritais contre toi-m&ecirc;me, et tu n'&eacute;tais pas plus satisfait de ta
+vie intime que des &eacute;v&eacute;nements. Tu savais que tu vivais m&eacute;diocrement,
+sans imaginer comment il fallait vivre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<i>Colloque</i>
+</p>
+
+
+<p>Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, apr&egrave;s une journ&eacute;e d'action,
+j'ai senti, moi aussi, et jusqu'&agrave; souhaiter que soudain dix ann&eacute;es
+m'&eacute;loignassent de ce jour, un triste m&eacute;contentement; je me suis d&eacute;sol&eacute;
+d'&ecirc;tre si diff&eacute;rent de ce que je pourrais &ecirc;tre, d'avoir par l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+pein&eacute; quelqu'un, et encore d'avoir donn&eacute; &agrave; ma physionomie morale une
+attitude irr&eacute;parable.</p>
+
+<p>Parfois, je suis touch&eacute; de regrets en consid&eacute;rant les hommes forts et
+simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caract&egrave;re
+poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous g&ecirc;nent, il
+nous arrive de fr&eacute;quenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
+les mit toute leur vie &agrave; l'aise envers eux-m&ecirc;mes et envers les autres.
+Mais, aussi fermes qu'eux dans les n&eacute;cessit&eacute;s, nous leur en voulons de
+ce manque d'imagination qui les emp&ecirc;che de supposer un cas o&ugrave; ils
+pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
+natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
+connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.</p>
+
+<p>Je crois que, dans l'intimit&eacute; de ton coeur, tu ha&iuml;ssais, au noble sens
+et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
+selon qu'il &eacute;tait <i>convenable</i>; et autant que te le permirent tes
+mouvements instinctifs, tu c&ocirc;toyas ces natures brutales dont tu
+souffris.</p>
+
+<p>Ainsi, peu &agrave; peu, tu quittais le service de ton &acirc;me pour te conformer &agrave;
+la vision commune de l'univers. C'&eacute;tait la n&eacute;cessit&eacute;, as-tu dit, qui te
+for&ccedil;ait &agrave; abdiquer ta personnalit&eacute; excessive; c'&eacute;tait aussi lassitude de
+tes casuistiques o&ugrave; toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aim&eacute;;
+tu t'es born&eacute; &agrave; ce Sainte-Beuve compr&eacute;hensif o&ugrave; tu te r&eacute;fugiais d'abord
+aux seules heures de lassitude c&eacute;r&eacute;brale. Oublieux de toi-m&ecirc;me, tu ne
+raisonnas plus que sur les autres &acirc;mes. Et ce n'&eacute;tait pas, comme je
+fais, pour comparer &agrave; leurs sensibilit&eacute;s la tienne et l'embellir,
+c'&eacute;tait pour qu'elle exist&acirc;t moins. Je te comprends, admirable esprit;
+mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
+d'&eacute;motions, j'en vinsse &agrave; imiter ton renoncement!</p>
+
+<p>Ce n'est pas &agrave; la vie publique que tu demandais l'&eacute;motion. A l'&acirc;ge ou
+Benjamin Constant &eacute;tait ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
+Si tu n'a pas eu ce don de spiritualit&eacute; chr&eacute;tienne qui retrouve Dieu et
+son intention vivante jusque dans les plus petits d&eacute;tails et les
+moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de d&eacute;pit de
+n'&ecirc;tre pas aim&eacute; et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'&agrave; l'&eacute;pith&egrave;te un peu
+grasse et sensuelle du pr&ecirc;tre qui d&eacute;sire. Ta r&ecirc;verie religieuse &eacute;tait
+pleine de jeunes femmes; tu n'&eacute;tais pas pr&eacute;cis&eacute;ment hypocrite, mais leur
+pr&eacute;sence t'encourageait &agrave; bl&acirc;mer la chair. D&egrave;s que le sentiment te parut
+vain, tu ne t'obstinas pas &agrave; te faire aimer et vers le m&ecirc;me temps, tu
+cessas de vouloir croire. C'&eacute;tait fini de tes merveilleux frissons qui
+te valent mon attendrissement; tu ne fus d&eacute;sormais que le plus
+intelligent des hommes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+<i>Oraison</i>
+</p>
+
+
+<p>Toi qui as abandonn&eacute; le boh&eacute;mianisme d'esprit, la libre fantaisie des
+nerfs, pour devenir raisonnable, tu &eacute;tais n&eacute; cependant, comme je suis
+n&eacute;, pour n'aimer que le d&eacute;sarroi des puissances de l'&acirc;me. Ta jeune
+hyst&eacute;rie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton g&eacute;nie.
+Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
+pers&eacute;v&eacute;rer &agrave; le go&ucirc;ter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
+r&eacute;servoir de toutes les vertus.</p>
+
+<p>... Et nous-m&ecirc;mes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre &eacute;motion que
+dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inqui&egrave;te
+pens&eacute;e dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'&ecirc;tre froiss&eacute;,
+et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-&agrave;-dire rien
+d'int&eacute;ressant. Mon &acirc;me, ma&icirc;tresse frissonnante, ne sera plus qu'une
+caissi&egrave;re, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous f&icirc;mes d'autres m&eacute;ditations, en grand nombre. Nous nous attachions
+surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualit&eacute;.</p>
+
+<p>Benjamin Constant, pour s'&eacute;mouvoir, avait besoin de d&eacute;sirer le pouvoir
+et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgr&acirc;ces aupr&egrave;s des
+jeunes femmes; mais d'autres atteignent &agrave; toucher Dieu par le seul
+effort de leur sensibilit&eacute;, pour des motifs abstraits et sans
+intervention du monde int&eacute;rieur. Ceux-l&agrave; sont tout mon coeur.</p>
+
+<p>Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
+puissions trouver entre nous et notre confus id&eacute;al, pourquoi
+confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
+rapport entre vos &acirc;mes telles que je les poss&egrave;de et telles que les
+d&eacute;peignent vos meilleurs amis! Il n'est de succ&egrave;s au monde que pour
+celui qui offre un point de contact &agrave; toute une s&eacute;rie d'esprits. Mais
+cette conformit&eacute; que vos vulgaires admirateurs proclament me r&eacute;pugne
+profond&eacute;ment. Vous n'atteignez &agrave; me satisfaire qu'aux instants o&ugrave; vous
+d&eacute;daignez de donner aucune image de vous-m&ecirc;me aux autres, et quand vous
+touchez enfin ce but supr&ecirc;me du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
+plus &eacute;nerv&eacute;s d'entre vous: &laquo;Avant tout, &ecirc;tre un grand homme et un saint
+pour soi-m&ecirc;me...&raquo; Pour soi-m&ecirc;me!... dernier mot de la vraie sinc&eacute;rit&eacute;,
+formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'&agrave; Jersey nous nous
+proposions.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Simon et moi, nous e&ucirc;mes le grand sens de ne pas discuter sur les
+m&eacute;rites compar&eacute;s des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
+les soigne et je les entretiens tous dans mon &acirc;me, car je sais que pour
+Dieu il y a identit&eacute; de toutes les &eacute;motions. Mais j'entrevois que ces
+couches superpos&eacute;es de ma conscience, &agrave; qui je donne les noms d'hommes
+fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agit&eacute; parfois de sentiments
+mal d&eacute;finis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
+Sainte-Beuve. Peut-&ecirc;tre ces intercesseurs ne valent-ils qu'&agrave; m'&eacute;clairer
+les parties les plus r&eacute;centes de moi-m&ecirc;me....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il est certain que nos derni&egrave;res m&eacute;ditations avaient &eacute;t&eacute; d'une grande
+s&eacute;cheresse. Nous pressions une partie de nous-m&ecirc;mes d&eacute;j&agrave; &eacute;puis&eacute;e. Ce
+n'&eacute;taient plus que redites dans la biblioth&egrave;que de Saint-Germain. Et, &agrave;
+mesure que les livres cessaient de m'&eacute;mouvoir, de cette &eacute;glise o&ugrave;
+j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
+population peinant sur des labeurs h&eacute;r&eacute;ditaires, des impressions se
+levaient, tr&egrave;s confuses mais p&eacute;n&eacute;trantes. Je me d&eacute;couvrais une
+sensibilit&eacute; nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.</p>
+
+<p>C'est qu'aussi bien mon &ecirc;tre sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
+lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu &agrave; Paris des filles avec les
+beaux yeux des marins qui ont longtemps regard&eacute; la mer. Elles habitaient
+simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient h&eacute;rit&eacute; d'une
+longue suite d'anc&ecirc;tres ballott&eacute;s sur les flots, me parut admirable dans
+les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
+j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
+vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de m&eacute;lancolie, il reste quelque
+parcelle des inqui&eacute;tudes que mes anc&ecirc;tres ont ressenties dans cet
+horizon.</p>
+
+<p>A suivre comment ils ont b&acirc;ti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
+lequel furent pos&eacute;es mes propres assises. C'est une bonne m&eacute;thode pour
+descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h2>EN LORRAINE</h2>
+
+
+<p>Notre ermitage de Saint-Germain &eacute;tait situ&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s sur la limite,
+entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derri&egrave;re
+lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
+gu&egrave;re au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'&eacute;veille d'une longue
+mis&egrave;re incolore. Simon et moi qui sommes depuis des si&egrave;cles du plateau
+lorrain, nous n'h&eacute;sit&acirc;mes pas &agrave; tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
+cherchons uniquement &agrave; &ecirc;tre &eacute;clair&eacute;s sur nos &eacute;motions, le pittoresque
+des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. M&ecirc;me
+nous nous bornerons &agrave; la r&eacute;gion que limitent Lun&eacute;ville, Toul, Nancy et
+notre Saint-Germain: c'est l&agrave; que notre race acquit le meilleur
+d'elle-m&ecirc;me. L&agrave;, chaque pierre fa&ccedil;onn&eacute;e, les noms m&ecirc;me des lieux et la
+physionomie laiss&eacute;e aux paysans par des efforts s&eacute;culaires nous aideront
+&agrave; suivre le d&eacute;veloppement de la nation qui nous a transmis son esprit.
+En faisant sonner les dalles de ces &eacute;glises o&ugrave; les vieux gisants sont
+mes p&egrave;res, je r&eacute;veille des morts dans ma conscience. Le langage
+populaire a baptis&eacute; ce coin &laquo;le coeur de la Lorraine&raquo;. Chaque individu
+poss&egrave;de la puissance de vibrer &agrave; tous les battements dont le coeur de
+ses parents fut agit&eacute; au long des si&egrave;cles. Dans cet &eacute;troit espace, si
+nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons conna&icirc;tre des
+&eacute;motions plus significatives qu'aupr&egrave;s des ma&icirc;tres analystes qui, hier,
+m'&eacute;clairaient sur moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h5><a name="PREMIEgraveRE_JOURNEacuteE" id="PREMIEgraveRE_JOURNEacuteE"></a>PREMI&Egrave;RE JOURN&Eacute;E</h5>
+
+<p>NAISSANCE DE LA LORRAINE</p>
+
+
+<p>A la station qui pr&eacute;c&egrave;de imm&eacute;diatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
+nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
+de Lorraine par une visite &agrave; son patron. Dans son &eacute;glise flamboyante,
+nous saluons Nicolas, debout pr&egrave;s de sa cuve et des petits enfants.
+Cette malheureuse localit&eacute;, qu'illustrent encore cette cath&eacute;drale et des
+l&eacute;gendes, fut ruin&eacute;e par des guerres confuses; elle &eacute;tait riche et, pour
+la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
+noble &eacute;v&ecirc;que de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
+que les petits enfants; m&ecirc;me il pr&ecirc;te un peu &agrave; rire comme un bonhomme
+grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-m&ecirc;me coutume, honore mal le
+souvenir de ses &eacute;motions pass&eacute;es; c'est bon au Breton de s'&eacute;mouvoir
+encore o&ugrave; tremblaient ses p&egrave;res. Mous rapetissons ce que nous touchons,
+et nous nous plaisons &agrave; gouailler.</p>
+
+<p>Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
+au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux o&ugrave; cette nation
+naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'&eacute;tranger. C'est
+entre Saint-Nicolas et Nancy que Ren&eacute; II, appuy&eacute; des Suisses, tua le
+T&eacute;m&eacute;raire. Victoire de grande cons&eacute;quence, qui nous d&eacute;livra des
+&eacute;trangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
+de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! D&egrave;s lors il y
+a un caract&egrave;re lorrain.</p>
+
+<p>Charles de Bourgogne, le T&eacute;m&eacute;raire! Quelle magnifique aisance dans ses
+allures bruyantes et romantiques! Aupr&egrave;s des grands crus de Bourgogne
+qui mettent la confiance au coeur le plus h&eacute;sitant, comment se tiendra
+le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
+n'&eacute;tonne pas tout d'abord, maiscute;duit un d&eacute;licat r&eacute;fl&eacute;chi! Comment Ren&eacute;
+II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
+a-t-il pu triompher?</p>
+
+<p>Dans la vie, fr&eacute;quemment, Simon et moi nous avons rencontr&eacute; ces &ecirc;tres
+tout brillant&eacute;s, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
+nous ne les aimions gu&egrave;re et toujours les d&eacute;passions. A l'usage, il
+appara&icirc;t qu'un Ren&eacute; II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
+d&eacute;pourvu; il est r&eacute;fl&eacute;chi, pers&eacute;v&eacute;rant, et sa modestie le sert mieux que
+forfanterie. Dans l'histoire, l'extr&ecirc;me simplicit&eacute; de sa tenue passe
+infiniment en &eacute;l&eacute;gance, du moins pour l'homme de go&ucirc;t, l'ostentation de
+votre T&eacute;m&eacute;raire. Apr&egrave;s la victoire, quelle gravit&eacute; ing&eacute;nieuse dans les
+paroles mod&eacute;r&eacute;es qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
+que notre cocher nous fit lire &agrave; la Commanderie Saint-Jean, o&ugrave; le
+Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'&eacute;p&eacute;e! La magnanimit&eacute; de
+Ren&eacute; n'a rien de th&eacute;&acirc;tral, et s'il honore Charles d'un splendide service
+fun&egrave;bre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple &eacute;pouvant&eacute; la
+d&eacute;finitive innocuit&eacute; du brutal adversaire.</p>
+
+<p>Nous avions suivi le corps du T&eacute;m&eacute;raire dans Nancy, et jusque dans cette
+partie dite Ville-Vieille, o&ugrave; il fut publiquement expos&eacute;. Quand nous
+r&ecirc;vions pr&egrave;s la pierre tombale de Ren&eacute;, dans la froide &eacute;glise des
+Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacr&eacute;s, nous dispose
+toujours &agrave; la m&eacute;lancolie. Une race qui prend conscience d'elle-m&ecirc;me
+s'affirme aussit&ocirc;t en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
+reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
+qu'eut jamais de soi ce peuple, date de Ren&eacute; II. Les dentelures dor&eacute;es
+qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette v&eacute;g&eacute;tation
+d&eacute;licate de figurines et l'&eacute;l&eacute;gance de l'ensemble nous reportaient &agrave; ces
+premi&egrave;res &eacute;poques de la Lorraine, d'une gr&acirc;ce bonhomme, si d&eacute;pourvue
+d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne v&icirc;mes aucun d&eacute;sir
+d'&eacute;tonner. Ces images de morts sans morgue ne se pr&eacute;occupent ni de la
+noblesse classique, ni de la pompe. Ren&eacute; II aimait le peuple, c'est
+ainsi qu'il s&eacute;duisit les cantons suisses, et il f&ecirc;tait l'anniversaire de
+la victoire de Nancy, chaque ann&eacute;e, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
+&eacute;tait &agrave; l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
+petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Arm&eacute;e, o&ugrave; il fut le plus
+simple des h&eacute;ros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
+C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
+Leur race se confond avec eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Simon et moi nous compr&icirc;mes alors notre haine des &eacute;trangers, des
+<i>barbares</i>, et notre &eacute;gotisme o&ugrave; nous enfermons avec nous-m&ecirc;mes toute
+notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
+c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin ferm&eacute; il
+introduit ceux que guident des fa&ccedil;ons de sentir et des int&eacute;r&ecirc;ts
+analogues aux siens.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h5><a name="DEUXIEgraveME_JOURNEacuteE" id="DEUXIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>DEUXI&Egrave;ME JOURN&Eacute;E</h5>
+
+<p>LA LORRAINE EN ENFANCE</p>
+
+
+<p>Cette partie ancienne de Nancy, la &laquo;Ville-Vieille&raquo;, est bien
+fragmentaire; elle fut perp&eacute;tuellement refaite. Cette race nullement
+endormie, mais de trop bon sens, h&eacute;sitait &agrave; affirmer sa personnalit&eacute;. Sa
+finesse, son sentiment exag&eacute;r&eacute; du ridicule l'entrav&egrave;rent toujours.
+Chaque g&eacute;n&eacute;ration reniait la pr&eacute;c&eacute;dente, sacrifiait les oeuvres de la
+veille &agrave; la mode de l'&eacute;tranger. Leur &laquo;Chapelle Ronde&raquo;, monument national
+s'il en f&ucirc;t, copie la Chapelle des M&eacute;dicis de Florence, mais avec
+maigreur, &eacute;conomie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
+ne fut jamais prodigue. Les successeurs de Ren&eacute;, ayant visit&eacute; les palais
+de la Renaissance, reb&acirc;tirent le palais ducal. Cette race &agrave; son &eacute;veil
+craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
+origines de nos &acirc;mes.</p>
+
+<p>Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'&eacute;glise de Bon-Secours, est
+tout &agrave; fait significative. Voil&agrave; nos primitifs! Nous nous agenouillons
+devant une M&egrave;re, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
+pr&eacute;cipite. Ces enfants me touchent, si intr&eacute;pides contre le Bourguignon
+et qui expriment leur r&ecirc;ve par cette image sinc&egrave;re, je vois qu'ils ont
+beaucoup souffert. Ils con&ccedil;oivent la divinit&eacute; non sous la forme de
+beaut&eacute;, mais dans l'id&eacute;e de protection. Florence, leur soeur, et qui
+donne parfois l'image la plus approchante de cet id&eacute;al de clart&eacute; froide,
+d'&eacute;l&eacute;gance s&egrave;che, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
+prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la n&eacute;cessit&eacute; de
+sauver d'abord leur ind&eacute;pendance, mettent leur orgueil, leur art
+naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.</p>
+
+<p>Cern&eacute;s d'&eacute;trangers qui les inqui&egrave;tent, sous l'oeil des barbares, ils
+n'ont pas le loisir de se d&eacute;velopper logiquement. La gr&acirc;ce, qui pour un
+rien e&ucirc;t apparu, presque m&eacute;lancolique, dans le petit prince Ren&eacute; II,
+n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas cr&eacute;&eacute; un type de femme: Jeanne
+d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui pr&ecirc;tant les
+charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la l&eacute;gende lorraine, celle
+qui prot&egrave;ge, et cela uniquement. Elle est la soeur de g&eacute;nie de Ren&eacute; II;
+pers&eacute;v&eacute;rante, simple, tr&egrave;s bonne et un peu matoise. Celle de qui
+l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
+nullement troublante: nos p&egrave;res affirment que Jeanne ignora toujours les
+mis&egrave;res physiques de la femme. Cette l&eacute;gende de Lorraine n'est-elle pas
+plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voil&agrave;
+bien le m&ecirc;me sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la m&egrave;re
+gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
+Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: &laquo;Qui
+donc me secourra?&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Dans le palais ducal de la &laquo;Ville-Vieille&raquo;, nous avons visit&eacute; le mus&eacute;e
+historique lorrain. Les premi&egrave;res salles sont consacr&eacute;es aux &eacute;poques
+gallo-romaines et m&eacute;rovingiennes; nous y interrogions vainement les plus
+anciens souvenirs de notre &Ecirc;tre. C'est la m&ecirc;me ignorance que nous
+trouvions, le lendemain, aux champs o&ugrave; fut Scarponne, chez ces pauvres
+enfants qui nous vendirent des m&eacute;dailles romaines arrach&eacute;es &agrave; ces
+terrains d&eacute;serts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines o&ugrave; Attila
+et les si&egrave;cles ne laiss&egrave;rent pas m&ecirc;me une ruine, &eacute;meuvent des voyageurs
+avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait d&eacute;j&agrave; &agrave; ces &eacute;poques
+lointaines. Mais qu'il est obscur, ind&eacute;chiffrable, le frisson qui nous
+attire vers cette vieille poussi&egrave;re de nos anc&ecirc;tres! Nous visit&acirc;mes,
+sans plus de profit, les fermes m&eacute;rovingiennes de Savonne et de
+Vendi&egrave;res, et pr&egrave;s de l&agrave; des grottes qui jadis furent habit&eacute;es. La neige
+d&eacute;solait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un d&eacute;cor lamentable de
+pluie et de silence nous aident d'habitude &agrave; imaginer le pass&eacute;, mais
+comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces
+hommes lointains, qui ne contribu&egrave;rent en rien &agrave; former notre
+sensibilit&eacute;. A La&icirc;tre-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus
+anciennes images o&ugrave; la Lorraine se soit exprim&eacute;e. Bien pauvre encore,
+mal diff&eacute;renci&eacute;e de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si ch&eacute;tive!
+C'est un portail avec quelques sculptures du onzi&egrave;me si&egrave;cle. A Toul,
+gr&acirc;ce &agrave; des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune
+populaire se forma plus vite, sous la protection des &eacute;v&ecirc;ques, et le
+treizi&egrave;me si&egrave;cle s'affirma dans l'&eacute;glise Saint-Gengoult et des fragments
+de Saint-&Eacute;tienne.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute; le service que Ren&eacute; II a rendu &agrave; la Lorraine est immense; il
+lui a cr&eacute;&eacute; une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie v&eacute;g&eacute;tative,
+s'individualisa; il existait confus&eacute;ment, il voulut vivre. Il l'avait
+montr&eacute; au Bourguignon, il le rappela aux luth&eacute;riens en 1522.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h5><a name="TROISIEgraveME_JOURNEacuteE" id="TROISIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>TROISI&Egrave;ME JOURN&Eacute;E</h5>
+
+<p>LA LORRAINE SE D&Eacute;VELOPPE</p>
+
+
+<p>Cette <i>Ville-Vieille</i>, ce <i>mus&eacute;e lorrain</i>, tout incomplets, &eacute;veillent &agrave;
+chaque pas des traits d&eacute;licats de ma sensibilit&eacute;; ils me ravissent par
+la clart&eacute; qu'ils apportent dans mes &eacute;motions famili&egrave;res, ils
+m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irr&eacute;m&eacute;diable insuffisance de
+l'&acirc;me que me fit cette race.</p>
+
+<p>Deux grandes causes d'&eacute;chec pour la Lorraine: le pays fut si tourment&eacute;
+que les artistes, c'est-&agrave;-dire une des parties les plus conscientes de
+la race, d&eacute;sertaient continuellement, s'&eacute;tablissaient en Italie, s'y
+d&eacute;formaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis
+il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,
+mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus
+puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de
+France ou d'Italie.</p>
+
+<p>Pourtant, le palais ducal, modifi&eacute; dans le go&ucirc;t Renaissance et dont les
+quatre cinqui&egrave;mes ont disparu, nous fait voir un c&ocirc;t&eacute; de l'&acirc;me lorraine,
+l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais
+lyrique, mais faite d'observation, plut&ocirc;t matoise que verveuse. C'est de
+la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en d&eacute;pit de
+l'abondance studieuse de ses compositions, appartient &agrave; la jeunesse de
+la race; le grouillement et l'&eacute;motion des guerres qu'il a vues le
+soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et p&eacute;nible, devait &ecirc;tre le
+dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien
+personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+heureuse, elle poss&eacute;dait l'&eacute;l&eacute;ment d'un art particulier. Les l&eacute;gendes,
+chansons, anecdotes, la finesse si particuli&egrave;re de ses grands hommes, et
+m&ecirc;me aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards &eacute;tablissent bien qu'un
+certain comique se pr&eacute;parait. Cette verve, toujours un peu maigre,
+&eacute;puis&eacute;e par les guerres et l'&eacute;loignement des artistes, alla se
+dess&eacute;chant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance
+d&eacute;plorable au pr&eacute;cis, au voulu, un acharnement &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance m&eacute;ticuleuse.</p>
+
+<p>Au quinzi&egrave;me si&egrave;cle, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette gr&ecirc;le malice, l'&acirc;me lorraine fait
+voir un sens humain de la vie tr&egrave;s profond, une grande piti&eacute;. Ce petit
+peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui ha&iuml;ssait
+la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme
+Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination
+riante, re&ccedil;ut une empreinte des horreurs de l'Italie guerri&egrave;re,
+Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans tr&ecirc;ve foul&eacute;s,
+gouaillaient. Quelle simplicit&eacute;, quelle franchise! Il est bien le fr&egrave;re
+des h&eacute;ros na&iuml;fs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'&eacute;tait l&agrave;! Ne
+discutons pas la force sublime de l'Italien, mais &agrave; Saint-Michel, pr&egrave;s
+de <i>la Mise au tombeau</i>, &agrave; l'&eacute;glise des Cordeliers, pr&egrave;s du <i>monument de
+Philippe de Gueldres</i>, nous r&ecirc;vons un art d&eacute;barrass&eacute; de cette rh&eacute;torique
+qu'&agrave; certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant
+toute la saveur tragique du langage populaire, o&ugrave; n'atteint jamais la
+plus noble &eacute;loquence des po&egrave;tes. Mais cette race mal consciente
+d'elle-m&ecirc;me, qui venait d'enfanter obscur&eacute;ment le g&eacute;nie de
+Ligier-Richier, se mit toujours &agrave; l'&eacute;cole chez ses voisins. Elle ignora
+quel fils elle portait. Cette beaut&eacute; imp&eacute;rieuse dont Ligier a v&ecirc;tu la
+mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague l&eacute;gende, d'ailleurs
+insoutenable, voil&agrave; tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange
+rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.
+Eh! grand Dieu! le sot &eacute;loge!</p>
+
+<p>Ces deux Lorraines &eacute;chou&egrave;rent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la
+grandeur sans morgue, pour avoir ignor&eacute; leur g&eacute;nie et dout&eacute;
+d'elles-m&ecirc;mes timidement. Le sentiment qui donnait &agrave; cette race une
+notion si fine du ridicule lui fit peut-&ecirc;tre craindre de s'&eacute;pancher. A
+chaque g&eacute;n&eacute;ration, elle se r&eacute;tr&eacute;cit. Son art n'a jamais d'abandon ni
+d'audace, tout est voulu: suppression des d&eacute;tails significatifs,
+imitation des &eacute;coles &eacute;trang&egrave;res. La meilleure partie de la Lorraine, sa
+noblesse et ses artistes, toujours avaient soupir&eacute; avec une admiration
+na&iuml;ve vers l'Italie; &agrave; Claude Gell&eacute;e il fut donn&eacute; d'y vivre. Il porta
+dans l'&eacute;cole romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce
+ciel, cette terre et cette mer dans une lumi&egrave;re si vaporeuse, avec une
+harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'&eacute;tait
+son r&ecirc;ve, notre r&ecirc;ve, qu'il exprimait. C'&eacute;tait une d&eacute;sertion. Il
+profitait de l'id&eacute;al de ces anc&ecirc;tres, pour en fortifier l'Italie; il n'a
+pas accru la conscience de sa race.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait m&eacute;connu
+Ligier-Richier, dess&egrave;che de plus en plus sa veine. Et l'effort du
+dernier artiste sorti vraiment de l'&acirc;me populaire, le dernier travail ne
+devant rien &agrave; l'&eacute;tranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean
+Lamour: une dentelle en fer.</p>
+
+<p>Qu'importe si la d&eacute;licieuse statue de Bagard (1639-1709), gar&ccedil;onni&egrave;re
+maligne et touchante qui porte un m&eacute;daillon, nous ravit et nous retient
+longuement dans le rez-de-chauss&eacute;e du <i>mus&eacute;e lorrain</i>! C'est une grande
+dame raffin&eacute;e; sa spirituelle aff&eacute;terie mondaine ferait para&icirc;tre un peu
+grossi&egrave;re la simplicit&eacute;, la gouaillerie de nos meilleurs a&iuml;eux. Elle est
+bien du pass&eacute;, l'&acirc;me lorraine: Bagard n'y songe gu&egrave;re.... Et nous-m&ecirc;mes,
+Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos &acirc;mes acquises.
+Cette jeune femme, cette Fran&ccedil;aise, c'est toute notre sensibilit&eacute; &agrave;
+fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard,
+comme la Lorraine enti&egrave;re d'aujourd'hui, nous avons d&eacute;daign&eacute; de cultiver
+le simple jardin sentimental h&eacute;rit&eacute; de nos vieux parents.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h5><a name="QUATRIEgraveME_JOURNEacuteE" id="QUATRIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>QUATRI&Egrave;ME JOURN&Eacute;E</h5>
+
+<p>AGONIE DE LA LORRAINE</p>
+
+
+<p>Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se d&eacute;velopper. Nous savons
+quels t&acirc;tonnements, quelles mis&egrave;res c'est de chercher sa loi. Des &eacute;checs
+si nobles valent qu'on s'y int&eacute;resse. Allons voir ces plaines de
+V&eacute;zelize, tous ces champs de bataille sans gloire o&ugrave; la Lorraine
+s'&eacute;puisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les
+villes; car, &agrave; Nancy, vingt courants &eacute;trangers ont renvers&eacute;, submerg&eacute;
+l'esprit autochtone.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La campagne est plate, assez abondante, pas affin&eacute;e, peut-&ecirc;tre maussade,
+sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beaut&eacute;; les petites
+filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance;
+en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a pouss&eacute;
+au type. Par les apr&egrave;s-midi d'&eacute;t&eacute;, on se r&eacute;unit au &laquo;Quaroi&raquo; et les
+femmes, travaillant dans l'ombre que d&eacute;coupent les maisons, se donnent
+le plaisir de ridiculiser.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quels souvenirs ont-ils gard&eacute;s de jadis? Par les &eacute;coles, les
+inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, o&ugrave; Ren&eacute; II
+leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le
+peuple, c'est la tradition des Su&eacute;dois qui domine; chaque ville en
+raconte quelque horreur. Ils tu&egrave;rent vraiment la Lorraine. Ils
+saccag&egrave;rent tout, Richelieu s'applaudissant. M&ecirc;me les amis du duc
+Charles IV estim&egrave;rent sage de s'approprier les derni&egrave;res ressources de
+ceux qu'ils ne pouvaient d&eacute;fendre. Cent cinquante mille bandits, aid&eacute;s
+d'autant de femmes, pi&eacute;tinaient le pays dont la ruine se prolongea
+jusqu'&agrave; la fin du si&egrave;cle. Cependant la race lorraine affam&eacute;e
+s'entre-d&eacute;vorait. Il y avait dans les campagnes des pi&egrave;ges pour hommes,
+comme on en met aux loups; des familles mang&egrave;rent leurs enfants, et m&ecirc;me
+des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se
+r&eacute;jouissait &agrave; quelques petits d&eacute;boires de ses ennemis, tels que des
+&eacute;vasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours
+de l'extraordinaire Charles IV.</p>
+
+<p>&Eacute;trange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes
+convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait g&acirc;ch&eacute; en une vie
+toute l'&eacute;nergie qui, d&eacute;pens&eacute;e sagement dans une suite d'hommes, e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+f&eacute;conde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e,
+d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a
+pl&eacute;thore, qualit&eacute;s lorraines &agrave; trop haute pression, mais il ne contredit
+pas les caract&egrave;res de sa race.</p>
+
+<p>Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux
+pendants et ses souples voltiges d'&eacute;cuyer devant les femmes de Louis
+XIII, &eacute;tait sagace, pratique, d'&eacute;loquence simple, et pas chevaleresque
+le moins du monde. Il avait le don de plaire &agrave; tous, mais se gardait de
+tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut m&ecirc;me pas s'&eacute;pargner dans ses
+bons contes, ce perp&eacute;tuel irr&eacute;solu d&eacute;sirait violemment, et souvent il
+demeura ferme dans son sentiment. C'est, au r&eacute;sum&eacute;, un Lorrain des
+premiers temps, mais avec toute la fi&egrave;vre inqui&egrave;te d'un peuple qui va
+mourir.</p>
+
+<p>Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le d&eacute;sir de para&icirc;tre;
+c'est qu'il avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; &agrave; la cour de France, et que les
+circonstances le forc&egrave;rent toute sa vie &agrave; vivre parmi les &eacute;trangers; or
+nous avons vu le caract&egrave;re, l'art lorrains, toujours craintifs de
+para&icirc;tre ridicules, prendre l'air &agrave; la mode. Par-dessous sa brillante
+chevalerie, c'&eacute;tait essentiellement un capitaine brave et gouailleur,
+sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment,
+comme on le vit bien, apr&egrave;s cette fleur de jeunesse &agrave; la fran&ccedil;aise, dans
+sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalis&egrave;rent si
+fort Paris et Versailles, sans qu'il s'&eacute;m&ucirc;t le moins du monde. Le
+malheur l'avait remis dans la logique de sa race.</p>
+
+<p>C'est du haut de Sion, p&egrave;lerinage jadis fameux, aujourd'hui attrist&eacute; de
+m&eacute;diocrit&eacute;, que, moins distraits par le d&eacute;tail, nous prenons une
+possession compl&egrave;te de la grandeur et de la d&eacute;cadence lorraine. Devant
+nous, cette province s'&eacute;tend s&eacute;rieuse et sans gr&acirc;ce, qui fut le pays le
+plus peupl&eacute; de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui
+produisit une poign&eacute;e de h&eacute;ros et qui ne se souvient m&ecirc;me plus de ses
+forteresses ni de son g&eacute;nie. D&egrave;s le si&egrave;cle dernier, cette brave
+population dut accepter de toute part les &eacute;trangers qu'elle avait
+repouss&eacute;s tant qu'elle &eacute;tait une race libre, une race se d&eacute;veloppant
+selon sa loi.</p>
+
+<p>Du moins, la conscience lorraine, englob&eacute;e dans la fran&ccedil;aise, l'enrichit
+en y disparaissant. La beaut&eacute; du caract&egrave;re de la France est faite pour
+quelques parcelles importantes de la sensibilit&eacute; cr&eacute;&eacute;e lentement par mes
+vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni d&eacute;grad&eacute;e, ni
+assoupie, mais brutalement saign&eacute;e aux quatre veines.</p>
+
+<p>Depuis longtemps les artistes &eacute;taient oblig&eacute;s de s'&eacute;loigner, en Italie
+de pr&eacute;f&eacute;rence, pour trouver, avec la paix de l'&eacute;tude, des amateurs
+suffisamment riches. Les ducs enfin quitt&egrave;rent le pays, o&ugrave; ils se
+maintenaient difficilement contre l'&eacute;tranger, emmenant une partie de
+leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminu&eacute;e, les
+vides &eacute;taient combl&eacute;s par des Allemands, domestiques et autres hommes de
+bas m&eacute;tier, dont fut &eacute;paissie la verve naturelle de ma race, de cette
+noble race qui repoussait le protestantisme (admirable r&eacute;sistance
+d'Antoine aux bandes luth&eacute;riennes, en 1523).</p>
+
+<p>Si je d&eacute;faille, ce sera de m&ecirc;me par manque de vigueur et non faute de
+dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour
+nous cr&eacute;er une personnalit&eacute;. Saurons-nous les agr&eacute;ger? Les barbares
+s'imposeront peu &agrave; peu &agrave; nos &acirc;mes &agrave; cause des basses n&eacute;cessit&eacute;s de la
+vie; j'entrevois les meilleures parties de nos &ecirc;tres, qui s'accommodent,
+tant bien que mal, de r&ecirc;ves con&ccedil;us par des races &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h5><a name="CINQUIEgraveME_JOURNEacuteE" id="CINQUIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>CINQUI&Egrave;ME JOURN&Eacute;E</h5>
+
+<p>LA LORRAINE MORTE</p>
+
+
+<p>Notre enqu&ecirc;te touche &agrave; sa fin; de Sion nous descendrons &agrave; notre ermitage
+de Saint-Germain. Visiter Lun&eacute;ville! Retourner &agrave; Nancy o&ugrave; nous
+n&eacute;glige&acirc;mes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont
+m'emplit l'avortement de l'&acirc;me lorraine? Dans ce ch&acirc;teau de Lun&eacute;ville,
+les n&ocirc;tres furent humili&eacute;s. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas,
+un prince bon et fin, je l'accorde, mais entour&eacute; de petites femmes et de
+petits abb&eacute;s qui, par bel air, raillaient les choses locales et
+copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait
+perdu toute conscience de soi-m&ecirc;me; elle &eacute;tait morte; seul son nom
+subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables
+de prendre plaisir &agrave; des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus
+profond et d'essentiel en nos &acirc;mes. C'est que nous vivons &agrave; peine; nous
+vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode
+de la sensibilit&eacute; que Paris nous donne toute faite. En &eacute;change d'un
+bonheur calme, assur&eacute;, la Lorraine a laiss&eacute; &agrave; Paris l'initiative.
+N'est-ce pas ainsi que, lass&eacute;s de heurter les &eacute;trangers, nous
+abandonnions notre libre d&eacute;veloppement pour adopter le ton de la
+majorit&eacute;?</p>
+
+<p>Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la
+place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il
+m'arrivait, devant l'&eacute;l&eacute;gance un peu froide de cette belle d&eacute;coration,
+s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la m&eacute;thode et du r&ecirc;ve
+constant de l'&acirc;me lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me
+disant: la m&eacute;thode et le r&ecirc;ve que j'honore en moi avec tant d'ardeur
+n'apparaissent gu&egrave;re plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce
+Nancy moderne, les vieux caract&egrave;res lorrains. Ah! nos a&iuml;eux, leurs
+vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts.
+Choses de mus&eacute;e maintenant et obscures perceptions d'analyste.</p>
+
+<p>Stanislas a cr&eacute;&eacute; une acad&eacute;mie et une biblioth&egrave;que. Dans la suite, une
+soci&eacute;t&eacute; arch&eacute;ologique fut jointe &agrave; ces institutions. Seules, elles
+abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont
+le souvenir de ce qui n'existe plus. O&ugrave; la mort est entr&eacute;e, il ne reste
+qu'&agrave; dresser l'inventaire.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour
+moi. La s&eacute;cheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit.
+Vous-m&ecirc;me m'apparaissez si triste et d&eacute;laiss&eacute;e que je vous aime avec une
+nuance de piti&eacute;, sans l'&eacute;lan amoureux de celui qui voit sa vierge
+&eacute;clatante et d&eacute;sir&eacute;e de tous. Parce que je connais l'&ecirc;tre que j'ai
+h&eacute;rit&eacute; de mes p&egrave;res, je doute de mon perfectionnement ind&eacute;fini. Je
+crains d'avoir bient&ocirc;t touch&eacute; la limite des sensations dont je suis
+susceptible. Petit-fils de ces a&iuml;eux qui ne surent pas se d&eacute;velopper, ne
+vais-je point demeurer infiniment &eacute;loign&eacute; de Dieu, qui est la somme des
+&eacute;motions ayant conscience d'elles-m&ecirc;mes?</p>
+
+<p>Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si
+elle n'a pas utilis&eacute; tous les dons qui lui &eacute;taient dispens&eacute;s, il en est
+un qu'elle a d&eacute;velopp&eacute; jusqu'au type. Elle a augment&eacute; l'humanit&eacute; d'un
+id&eacute;al assez neuf. De Ren&eacute; II &agrave; Drouot, en passant par Jeanne, une des
+formes du d&eacute;sint&eacute;ressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus
+bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la t&eacute;m&eacute;rit&eacute;
+trop souvent m&ecirc;l&eacute;e de vanit&eacute;, mais la fermet&eacute; r&eacute;fl&eacute;chie, pers&eacute;v&eacute;rante et
+opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en
+Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille.
+Par les armes, le Lorrain avait fond&eacute; sa race; par les armes, il essaye
+h&eacute;ro&iuml;quement de la prot&eacute;ger. Press&eacute; par les &eacute;trangers, il n'eut pas le
+loisir de chercher d'autres proc&eacute;d&eacute;s pour &ecirc;tre un homme libre. Comment
+e&ucirc;t-il d&eacute;velopp&eacute; ces dons d'ironie, ce r&eacute;alisme humain si noble qu'il
+nous fit entrevoir? Il bataillait sans tr&ecirc;ve &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son duc. Le
+loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus &eacute;troitement que partout
+ailleurs avec l'id&eacute;e de patrie. Dans sa mis&egrave;re, cette race se consolait
+d'&ecirc;tre mutil&eacute;e de ses qualit&eacute;s naissantes en aimant ses ducs, qui furent
+souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je
+d&eacute;pense la m&ecirc;me &eacute;nergie, la m&ecirc;me pers&eacute;v&eacute;rance &agrave; me prot&eacute;ger contre les
+&eacute;trangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h5><a name="SIXIEgraveME_JOURNEacuteE" id="SIXIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>SIXI&Egrave;ME JOURN&Eacute;E</h5>
+
+<p>CONCLUSION.&mdash;LA SOIR&Eacute;E D'HAROU&Eacute;</p>
+
+
+<p>Simon, un peu g&acirc;t&eacute;, selon moi, par l'&eacute;ducation de la rue
+Saint-Guillaume, ne go&ucirc;tait qu'&agrave; demi mes intuitions. C'est un historien
+d'une r&eacute;serve extr&ecirc;me. Il collectionne et cote les petits faits, sans
+consentir &agrave; recevoir d'eux cette abondante &eacute;motion qui, pour moi, est
+toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours,
+avaient r&eacute;veill&eacute; des belles-aux-bois qui sommeillent en mon &acirc;me; Simon
+me laissa tout &agrave; les caresser. Il me pr&eacute;c&eacute;da &agrave; Saint-Germain; d'ailleurs
+des repas m&eacute;diocres, toujours, l'indispos&egrave;rent.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je n'ai pas oubli&eacute; cette soir&eacute;e silencieuse, vers les cinq heures, dans
+la petite ville d'Harou&eacute;, o&ugrave; la vieille place est abrit&eacute;e de noyers
+malades. Le soleil de f&eacute;vrier, en s'inclinant, avait laiss&eacute; dans l'air
+quelque douceur. J'allai, d&eacute;soeuvr&eacute;, jusqu'&agrave; l'&eacute;tang que forment les
+foss&eacute;s &eacute;croul&eacute;s d'un ch&acirc;teau pompeux, b&acirc;ti sous L&eacute;opold, et dont la
+froide imp&eacute;riosit&eacute; contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol,
+et toujours les plaines d'eau me dispos&egrave;rent &agrave; la m&eacute;lancolie. Il me
+sembla que l'eau elle-m&ecirc;me, sous ce climat, d&eacute;sormais vivait avec
+m&eacute;diocrit&eacute;. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne &acirc;me de
+Lorraine, &eacute;parses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient
+effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lass&eacute;
+pour que sa douceur posthume me consol&acirc;t de sa vigueur abolie; et une
+triste migraine me venait du plein air.</p>
+
+<p>Le p&acirc;le soleil couchant offensait mes yeux, stri&eacute;s de fibrilles par la
+lampe tard allum&eacute;e sur les actes et les pens&eacute;es de Lorraine. Nancy,
+oublieuse du pass&eacute;, m'avait choqu&eacute;, mais dans ces campagnes, o&ugrave; tout est
+souvenir de nos a&iuml;eux et qui, repli&eacute;es sur elles-m&ecirc;mes, n'ont pas
+remplac&eacute; la grande morte qui les animait, je me sentis avec une nettet&eacute;
+singuli&egrave;re l'h&eacute;ritier d'une race injustement vaincue. De rares
+paysans&mdash;mes fr&egrave;res, car nos a&iuml;eux communs combattaient aupr&egrave;s de nos
+ducs&mdash;passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce
+cr&eacute;puscule. Tristement je les aimais.</p>
+
+<p>A cause de l'humidit&eacute; je revins jusqu'&agrave; l'auberge. Avec le soir, la
+voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serr&eacute; que personne
+n'en descend&icirc;t pour me presser dans ses bras.</p>
+
+<p>Je d&icirc;nai mal, impatient d'en finir, &agrave; la lueur du p&eacute;trole. Ensuite,
+quand je voulus, malgr&eacute; l'obscurit&eacute; profonde, faire quelques pas &agrave;
+l'air, car j'&eacute;tais congestionn&eacute;, des chiens hurlant m'intimid&egrave;rent. Je
+rentrai dans l'auberge, disant: &laquo;Je suis l&agrave;, perdu, isol&eacute;, et pourtant
+des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les
+&eacute;panouir.&raquo;</p>
+
+<p>Dans cette vieille salle, le silence me p&eacute;n&eacute;trait d'angoisse. Je sentais
+bien que ce n'&eacute;tait que de l'inaccoutum&eacute;, que tout ce d&eacute;cor &eacute;tait en
+somme de bont&eacute;. Dans la nuit r&eacute;pandue, la Lorraine m'apparaissait comme
+un grand animal inoffensif qui, toute &eacute;nergie &eacute;puis&eacute;e, ne vit plus que
+d'une vie v&eacute;g&eacute;tative; mais je compris que nous nous g&ecirc;nions &eacute;galement,
+&eacute;tant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.</p>
+
+<p>Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, o&ugrave; l'on n'a pas sa
+chaise famili&egrave;re, son coin de table, et o&ugrave; la lampe d&eacute;coupe des ombres
+inaccoutum&eacute;es, le meilleur exp&eacute;dient est de se mettre au lit. Ce
+sans-g&ecirc;ne r&eacute;chauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur
+ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes
+toiles, o&ugrave;, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui
+au chaud.</p>
+
+<p>Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que
+facilitaient ma d&eacute;tresse morale et la solitude nue de cette chambre, je
+projetai hors de moi-m&ecirc;me ma conscience, son atmosph&egrave;re et les
+principales id&eacute;es qui s'y meuvent. Je mat&eacute;rialisai les formes
+habituelles de ma sensibilit&eacute;. J'avais l&agrave;, camp&eacute;s devant moi comme une
+carte de g&eacute;ographie, tous les points que, gr&acirc;ce &agrave; mon analyse, j'ai
+relev&eacute;s et d&eacute;crits en mon &acirc;me:</p>
+
+<p>D'abord un vaste territoire, mon temp&eacute;rament, produisant avec abondance
+une belle vari&eacute;t&eacute; de ph&eacute;nom&egrave;nes, rebelle &agrave; certaines cultures, st&eacute;rile
+sur plusieurs points, o&ugrave; des parties sont encore &agrave; d&eacute;couvrir, p&acirc;les
+ind&eacute;cises et flottantes.</p>
+
+<p>Par-dessus ce premier moi, je vis dessin&eacute;es des figures fr&eacute;missantes qui
+semblaient parler. Ce sont les ma&icirc;tres que nous interrogions &agrave;
+Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon &acirc;me.</p>
+
+<p>Je vis aussi de grands travaux accomplis par des g&eacute;n&eacute;rations d'inconnus,
+et je reconnus que c'&eacute;tait le labeur de mes anc&ecirc;tres lorrains.</p>
+
+<p>Or, tous ces morts qui m'ont b&acirc;ti ma sensibilit&eacute; bient&ocirc;t rompirent le
+silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation
+int&eacute;rieure que j'avais avec moi-m&ecirc;me; les vertus diverses dont je suis
+le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont cr&eacute;&eacute; &agrave;
+travers les &acirc;ges.</p>
+
+<p>Je leur disais: &laquo;Vous &ecirc;tes l'<i>&Eacute;glise souffrante</i> l'esprit en train de
+m&eacute;riter le triomphe; ne pourrai-je pas m'&eacute;lever plus haut, jusqu'&agrave;
+l'<i>&Eacute;glise triomphante</i>? Comme le veut l'<i>Imitation</i>, qui guide mon
+effort spirituel, je me suis repos&eacute; dans vos plaies; j'ai v&eacute;cu la
+passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand m&eacute;riterai-je le
+bonheur? L'espoir de m'&eacute;lever enfin aupr&egrave;s de Dieu me serait-il
+interdit? Pourquoi, mes amis, ne f&ucirc;tes-vous pas heureux?&raquo;</p>
+
+<p>Alors tous ceux que j'ai &eacute;t&eacute; un instant me r&eacute;pondirent.</p>
+
+<p>D'abord LES JEUNES GENS (&eacute;pars dans les grandes villes, au coucher du
+soleil): &laquo;Il n'est d'autre rem&egrave;de que la mort, et nous nous d&eacute;livrons
+r&eacute;solument ou par des exc&egrave;s d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Moi (avec d&eacute;go&ucirc;t pour une pareille infirmit&eacute; de philosophe): &laquo;Mes
+fr&egrave;res, votre solution ne m'int&eacute;resse pas, puisqu'elle m'est toujours
+offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera impos&eacute;e un jour, et
+qu'enfin, si &agrave; l'usage elle m'appara&icirc;t insuffisante, elle ne me laisse
+pas la ressource de recourir &agrave; un autre proc&eacute;d&eacute;. D'ailleurs vous me
+proposez tout le contraire de mon d&eacute;sir, car j'aspire non pas &agrave; mourir,
+mais &agrave; vivre dans ce corps-ci et &agrave; vivre le plus possible.&raquo;</p>
+
+<p>Alors BENJAMIN CONSTANT: &laquo;J'aurais d&ucirc; ne pas demander mon bonheur aux
+autres.&raquo;</p>
+
+<p>SAINTE-BEUVE: &laquo;J'eus tort de chercher &agrave; leur plaire.&raquo;</p>
+
+<p>... Ainsi parl&egrave;rent-ils, et Moi je leur disais:</p>
+
+<p>&laquo;Vous souffriez donc pour avoir accept&eacute; les Barbares! Vous, que je pris
+pour intercesseurs, vous n'avez m&ecirc;me pas compris la n&eacute;cessit&eacute; de
+l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se cr&eacute;e. Vous ignoriez qu'il
+faut &ecirc;tre <i>un homme libre</i>!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&Eacute;tendu sur ce lit, &agrave; la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je
+m&eacute;prisai douloureusement ces gens-l&agrave;; je vis qu'ils &eacute;taient grossiers.
+Et ces parties de moi-m&ecirc;me, qui m'avaient enchant&eacute; jadis, m'&eacute;coeur&egrave;rent.</p>
+
+<p>L'imitation des hommes les meilleurs &eacute;chouait &agrave; me hausser jusqu'&agrave; toi,
+Esprit, Total des &eacute;motions! Lass&eacute; de ne recueillir de mes
+<i>intercesseurs</i> que des notions sur ma sensibilit&eacute;, sans arriver jamais
+&agrave; l'am&eacute;liorer, j'ai recherch&eacute; en Lorraine la loi de mon d&eacute;veloppement. A
+suivre le travail de l'inconscient, &agrave; refaire ainsi l'ascension par o&ugrave;
+mon &ecirc;tre s'est &eacute;lev&eacute; au degr&eacute; que je suis, j'ai trouv&eacute; la direction de
+Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure fa&ccedil;on de l'approcher. Quand
+les Barbares nous ont d&eacute;form&eacute;s, pour nous retrouver rien de plus
+excellent que de r&eacute;fl&eacute;chir sur notre pass&eacute;. J'eus raison de rechercher
+o&ugrave; se poussait l'instinct de mes anc&ecirc;tres; l'individu est men&eacute; par la
+m&ecirc;me loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus
+puissant qu'aucun des analystes o&ugrave; je me contemplai. Mais, Lorraine,
+j'ai touch&eacute; ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es dess&eacute;ch&eacute;e. Je t'ai
+une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon d&eacute;couragement.
+Jusqu'&agrave; toi j'avais sur moi-m&ecirc;me des id&eacute;es confuses; tu m'as montr&eacute; que
+j'appartenais &agrave; une race incapable de se r&eacute;aliser. Je ne saurai
+qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures
+parcelles ne vaudront qu'&agrave; enrichir des hommes plus heureux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Alors la Lorraine me r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu
+l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont
+fait t&eacute;moigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si d&eacute;courag&eacute;e
+que puisse &ecirc;tre ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te
+donner l'assurance de bien faire, et pour que tu pers&eacute;v&egrave;res.</p>
+
+<p>&laquo;Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux
+parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-&ecirc;tre en ton
+&acirc;me que moi, Lorraine, je me serai connue le plus compl&egrave;tement. Jusqu'&agrave;
+toi, je traversais des formes que je cr&eacute;ais, pour ainsi dire, les yeux
+ferm&eacute;s; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais
+pas mon m&eacute;canisme. La loi que j'&eacute;tais en train de cr&eacute;er, je la d&eacute;roulais
+sans rien conna&icirc;tre de cet univers dont je compl&eacute;tais l'harmonie. Mais &agrave;
+ce point de mon d&eacute;veloppement que tu repr&eacute;sentes, je poss&egrave;de une
+conscience assez compl&egrave;te; j'entrevois quels possibles luttent en moi
+pour parvenir &agrave; l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta
+race; tu ne peux &ecirc;tre aujourd'hui l'instant qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans
+quelques g&eacute;n&eacute;rations; mais ce futur, qui est en elle &agrave; l'&eacute;tat de d&eacute;sir
+et qu'elle n'a plus l'&eacute;nergie de r&eacute;aliser, cultive-le, prends-en une
+id&eacute;e claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose
+devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce r&ecirc;ve te soit un
+univers, un refuge. Ces beaut&eacute;s qui sont encore imaginatives, tu peux
+les habiter. Tu seras ton <i>Moi</i> embelli: l'Esprit Triomphant, apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; si longtemps l'Esprit Militant.&raquo;</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LIVRE TROISI&Egrave;ME</h3>
+
+<h2>L'&Eacute;GLISE TRIOMPHANTE</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h2>AC&Eacute;DIA.&mdash;S&Eacute;PARATION DANS LE MONAST&Egrave;RE</h2>
+
+
+<p>La brutalit&eacute; du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des
+oreillers inaccoutum&eacute;s et cette lourde nourriture me donn&egrave;rent une
+fi&egrave;vre de fatigue. Au d&eacute;tour d'un chemin, la femme d'un cabaretier
+demandait &agrave; mon voiturier: &laquo;Est-ce qu'il ne va pas mourir?&raquo; C'est pour
+avoir eu le m&ecirc;me doute sur ma race que je paraissais &eacute;puis&eacute;. La nuit,
+surtout je m'agitais infiniment. D&egrave;s l'aube, sous le clo&icirc;tre, je me
+promenais bien avant Simon, et la journ&eacute;e s'allongeait dans l'ennui.
+Toutes pens&eacute;es m'&eacute;taient ch&eacute;tives et poussi&eacute;reuses. L'horizon gardait la
+d&eacute;solante m&eacute;diocrit&eacute; des choses d&eacute;j&agrave; vues. A chaque minute, je calculais
+quand viendrait le prochain repas, o&ugrave; je m'asseyais sans app&eacute;tit, et la
+viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une
+nouvelle bande de temps.</p>
+
+<p>Je suis convaincu que, pour des &ecirc;tres sensibles et raisonneurs, les
+maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin &agrave; la voracit&eacute;, fut
+pris d'un d&eacute;go&ucirc;t de nourriture; il &eacute;tait humili&eacute; d'une constipation
+malsaine que coupent des coliques pr&eacute;cipit&eacute;es. &Eacute;cras&eacute;s dans nos bas
+fauteuils, et pareils au <i>Pauvre P&ecirc;cheur</i> de Puvis de Chavannes, nous
+nous lamentions avec minutie. Nos l&egrave;vres et nos doigts, tout notre &ecirc;tre
+s'agitaient dans un d&eacute;sir maniaque de fumer, alors que notre estomac en
+avait horreur. Lentes apr&egrave;s-midi de janvier! la campagne &eacute;clatante de
+neige! notre bouche p&acirc;teuse, nos dents serr&eacute;es de malades, et la peau
+tir&eacute;e de notre visage qui nous donnait un rictus d&eacute;go&ucirc;t&eacute;!</p>
+
+<p>Or, nous &eacute;tant regard&eacute;s en face, nous e&ucirc;mes le courage de m&eacute;priser &agrave;
+haute voix l'&eacute;difice que nous avions entrepris. Cependant que je me
+reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une
+incroyable humiliation se r&eacute;pandit en moi comme un flot sale. J'&eacute;tais
+r&eacute;duit &agrave; un tel enfantillage que j'aurais aim&eacute; pleurer. J'&eacute;tais bless&eacute;
+que Simon abond&acirc;t si brutalement dans mes blasph&egrave;mes car j'avais une
+nouvelle d&eacute;marche &agrave; lui proposer. Mais je sentis bien qu'il
+accueillerait avec d&eacute;fiance mes r&eacute;flexions d'Harou&eacute;.</p>
+
+<p>En vain essay&acirc;mes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous
+relever. J'y gagnai le soir un sommeil &eacute;pais, mais d&egrave;s l'aube c'&eacute;tait
+une acuit&eacute;, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le
+corps, des fourmillements.</p>
+
+<p>Je fus obs&eacute;d&eacute;, &agrave; cette &eacute;poque, d'un sentiment intense, qui, sans raison
+apparente, se l&egrave;ve en moi &agrave; de longs intervalles: l'id&eacute;e qu'un jour, ne
+f&ucirc;t-ce qu'&agrave; ma derni&egrave;re nuit, sur mon oreiller froiss&eacute; et br&ucirc;lant, je
+regretterai de n'avoir pas joui de moi-m&ecirc;me, comme toute la nature
+semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer &agrave; mon &acirc;me
+en irr&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+
+<p>Pers&eacute;cut&eacute; par cette id&eacute;e fixe, je serrais mon front dans mes mains, et
+me rejetais en arri&egrave;re avec une d&eacute;tresse incroyable. Je crois bien que
+je ne d&eacute;sire pas grand'chose, et les choses que je d&eacute;sire, il me serait
+possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur
+absence qui m'attriste, mais l'id&eacute;e qu'il viendra un jour o&ugrave;, si je les
+d&eacute;sirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilit&eacute; que, dans la
+mort on ne regrette rien, peut att&eacute;nuer ma tristesse. C'est un grand
+malheur que notre instinctive croyance &agrave; notre libert&eacute;, et puisque nous
+ne changeons rien &agrave; la marche des choses, il vaudrait mieux que la
+nature nous laiss&acirc;t aveugles au d&eacute;bat qu'elle m&egrave;ne en nous sur les
+diverses mani&egrave;res d'agir &eacute;galement possibles. Malheureux spectateur, qui
+n'avons pas le droit de rien d&eacute;cider, mais seulement de tout regretter!</p>
+
+<p>Parfois, dans ce d&eacute;sarroi de mon &ecirc;tre, d'&eacute;tranges images montaient du
+fond de ma sensibilit&eacute; que je ne syst&eacute;matisais plus.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait six heures; depuis trente minutes peut-&ecirc;tre nous n'avions pas
+ouvert la bouche. Je me pris &agrave; r&ecirc;ver tout haut dans cette chambre
+&eacute;clair&eacute;e seulement par le foyer:</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre serait-ce le bonheur d'avoir une ma&icirc;tresse jeune et impure,
+vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle
+viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, &agrave; la derni&egrave;re minute,
+me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et
+son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa derni&egrave;re
+visite. Elle reviendrait, mais perp&eacute;tuellement j'aurais vingt-quatre
+heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de
+massue de l'abandon suspendu sur ma t&ecirc;te. M&ecirc;me il faudrait qu'elle
+arriv&acirc;t un jour apr&egrave;s un long retard, et qu'elle prolonge&acirc;t ainsi cette
+heure d'agonie o&ugrave; je guette son pas dans le petit escalier. Peut-&ecirc;tre
+serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle
+tension des sentiments ferait l'unit&eacute;. Ce serait une vie syst&eacute;matis&eacute;e.</p>
+
+<p>Ma ma&icirc;tresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une
+passion vigoureuse &agrave; laquelle parfois elle r&eacute;pondrait, tant est faible
+la chair, mais en tournant son &acirc;me d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e vers moi. Et j'aurais un
+plaisir ineffable &agrave; lui expliquer avec des mots d'amertume et de
+tendresse les pures doctrines du qui&eacute;tisme: &laquo;Qu'importe ce que fait
+notre corps, si notre &acirc;me n'y consent pas!&raquo; Ah! Simon, combien
+j'aimerais &ecirc;tre ce malheureux consolateur-l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle serait pieuse. Elle et moi, malgr&eacute; nos p&eacute;ch&eacute;s, nous baiserions la
+robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment compr&eacute;hensif, ou,
+mieux encore, comme elle ne conna&icirc;trait rien de l'homme que je puis
+para&icirc;tre au vulgaire, elle ne soup&ccedil;onnerait pas un instant ma bonne foi;
+en sorte que mon &acirc;me ind&eacute;cise pourrait &ecirc;tre, aux plis de sa robe,
+franchement religieuse.</p>
+
+<p>Et comme Simon ne r&eacute;pondait pas, je repris, &agrave; cause de ce besoin naturel
+de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:</p>
+
+<p>Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une
+ligne franche et un sourire impr&eacute;vu infiniment touchant de sensualit&eacute;
+triste. Elle serait v&ecirc;tue d'&eacute;toffes souples, et un jour, &agrave; peine entr&eacute;e,
+je la vois qui me d&eacute;sole de sanglots sans cause, en cachant contre moi
+son fin visage.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mon <i>Moi</i> est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le d&eacute;laisse.
+D&eacute;j&agrave; une lassitude et d&eacute;go&ucirc;t nerveux m'avaient averti quand je me
+n&eacute;gligeais pour adorer des &eacute;trangers. J'avais compris que les
+Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs
+grossissants pour certains d&eacute;tails de mon &acirc;me. Une fois encore mes nerfs
+me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai &agrave; l'extr&ecirc;me mon
+&eacute;coeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il
+devint digne de moi-m&ecirc;me et me f&eacute;conda.</p>
+
+<p>Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre d&eacute;sarroi et
+je lui disais que la difficult&eacute; n'&eacute;tait pas de trouver un bon syst&egrave;me de
+vie, mais de l'appliquer:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait des n&eacute;cessit&eacute;s intelligentes me contraignant &agrave; faire le
+convenable pour que je sois heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! me r&eacute;pondait-il, un m&eacute;decin dans un h&ocirc;pital? un p&egrave;re sup&eacute;rieur
+dans un monast&egrave;re? O&ugrave; prendrais-tu l'&eacute;nergie de leur ob&eacute;ir? Et si tu la
+poss&egrave;des, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner &agrave;
+toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas &ecirc;tre men&eacute; avec douceur, car je me m&eacute;fie de mes
+d&eacute;faillances. C'est peut-&ecirc;tre que mon &acirc;me s'eff&eacute;mine; mais elle voudrait
+&ecirc;tre rudoy&eacute;e. Sous un clo&icirc;tre, dans ma cellule, je serais heureux si je
+savais qu'un ma&icirc;tre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de
+subir une discipline. Le r&ecirc;ve de ma race est mal employ&eacute; et je d&eacute;sesp&egrave;re
+qu'&agrave; moi seul je puisse l'amener &agrave; la vie.</p>
+
+<p>Simon protesta:</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.
+(On se fait des imaginations qui valent des v&eacute;rit&eacute;s: ainsi toi, pour qui
+chacun fut aimable, car tu es s&eacute;duisant et d&eacute;tach&eacute;, tu te figures avoir
+&eacute;t&eacute; martyris&eacute;.) Jamais, f&ucirc;t-ce pour mon bonheur, je ne reconna&icirc;trai la
+domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des &eacute;trangers,
+et la Lorraine pr&eacute;cis&eacute;ment n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre
+&agrave; l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Et moi aussi, j'avais r&eacute;solu de ne plus me conformer &agrave; des hommes. Le
+soir d'Harou&eacute;, j'avais reni&eacute; mes &laquo;intercesseurs&raquo;. Simon partageait donc,
+pour le fond et sans le savoir, mon opinion secr&egrave;te, et pourtant je fus
+m&eacute;content: c'est que, si nous arrivions &agrave; peu pr&egrave;s au m&ecirc;me point,
+c'&eacute;tait par des raisonnements tr&egrave;s diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>Je lui r&eacute;pliquai avec mauvaise humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Encore cet odieux sentiment de la dignit&eacute;! cette morgue anglaise!
+cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-m&ecirc;me! En voil&agrave;
+une fiction, la dignit&eacute; des gens d'esprit! En toi, n'&ecirc;tes-vous pas vingt
+&agrave; vous humilier, &agrave; vous d&eacute;daigner, &agrave; vous commander?</p>
+
+<p>Ici j'eus le tort de me lever. Le ton d&eacute;courag&eacute; de notre entretien me
+mettait mal &agrave; l'aise pour lui soumettre la nouvelle m&eacute;thode que
+j'entrevoyais, mais j'allais &ecirc;tre victime moi-m&ecirc;me de la dignit&eacute;
+humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans
+ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, au monde, lui dis-je avec d&eacute;sespoir, est mal fait, et ce grand
+d&eacute;sordre de l'univers me blesse.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La nuit, exaltant mon indignation, me fut d&eacute;plorable. Petite chose
+accroupie sur mon lit, dans l'obscurit&eacute; et le silence, j'attendais que
+la douleur me l&acirc;ch&acirc;t. Impuissant et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, j'eus le souvenir de
+saint Thomas d'Aquin disant &agrave; l'autel de J&eacute;sus: &laquo;Seigneur, ai-je bien
+parl&eacute; devant vous?&raquo; Et devant moi-m&ecirc;me, qui ai m&eacute;thodiquement ador&eacute; mon
+corps et mon esprit, je m'interrogeai: &laquo;Me suis-je cultiv&eacute; selon qu'il
+convenait?&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je me levai perdu de froid, tr&egrave;s tard, dans une matin&eacute;e de d&eacute;gel. Rose,
+qui est trop honn&ecirc;te fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait
+dans ma chambre avec bonhomie, car c'&eacute;tait son jour. Si elle avait
+profit&eacute; des enseignements du cat&eacute;chisme, elle se f&ucirc;t plu (elle un peu
+gouailleuse) &agrave; me comparer au vieux roi David qui r&eacute;chauffait sa vigueur
+pr&egrave;s de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baiss&acirc;t les stores &agrave;
+fleurs &eacute;clatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activ&acirc;t
+le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retir&acirc;t. Je me recouchai
+tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.</p>
+
+<p>Et dans notre conf&eacute;rence du soir, sans plus tarder, je dis &agrave; Simon:</p>
+
+<p>&mdash;Singuli&egrave;re physionomie de mon &acirc;me! La disgr&acirc;ce universelle me
+m&eacute;contente, au point que vous-m&ecirc;me me blessez, mon cher ami, mon fr&egrave;re,
+quand vous partagez mes fa&ccedil;ons de voir. Il ne me suffit plus qu'on
+m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que
+j'aime. Je vous dirai toute la v&eacute;rit&eacute;: je ne puis plus supporter qu'on
+&eacute;nonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'int&eacute;resse uniquement &agrave;
+ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui
+poussent et comme la nature enti&egrave;re, je me soucie seulement de mon Moi
+futur.</p>
+
+<p>Alors Simon, avec cette fa&ccedil;on glaciale que j'ai souvent go&ucirc;t&eacute;e, mais qui
+me d&eacute;plut &agrave; cette occasion, arr&ecirc;ta le d&eacute;bat:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous
+ne pouvons discuter que sur des points du pass&eacute;. Comment nous faire en
+commun des id&eacute;es claires sur ces obscures inqui&eacute;tudes et sur ces
+pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En cons&eacute;quence,
+je retournerai volontiers &agrave; Paris, d'autant que j'ai fait des &eacute;conomies,
+et que nous approchons de mai, saison qui &eacute;gay&eacute; mon temp&eacute;rament.</p>
+
+<p>Voil&agrave; bien la s&eacute;paration que je d&eacute;sirais, mais ce me fut un d&eacute;sespoir
+que lui-m&ecirc;me me l'impos&acirc;t.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je repris mon r&ecirc;ve d'Harou&eacute;, en feuilletant des guides Baedeker sur mon
+oreiller. Chacun de ces titres: <i>Belgique, Allemagne en trois parties,
+Italie</i>, soudain &eacute;mouvait un coin de mon &ecirc;tre. D&eacute;sireux de m'assimiler
+ces sommes d'enthousiasmes, quel m&eacute;pris ne ressentais-je pas pour tous
+ces maigres saints devant qui je m'&eacute;tais agenouill&eacute; et qui ne sont qu'un
+point imperceptible dans le long d&eacute;veloppement poursuivi par l'&acirc;me du
+monde &agrave; travers toutes les formes!</p>
+
+<p>Le lendemain je dis &agrave; Simon:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai &agrave; vivre dans la
+contemplation de ses perfections pour les d&eacute;gager en moi et pour que
+j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne cong&eacute; aux
+petits scribes passionn&eacute;s et analystes, qui furent jusqu'alors nos
+intercesseurs. Ainsi que nous essay&acirc;mes en Lorraine, je veux me modeler
+sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous
+les caract&egrave;res dont mon &ecirc;tre a le pressentiment. Les individus, si
+parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du syst&egrave;me plus
+complet qu'est la race, fragment elle-m&ecirc;me de Dieu. &Eacute;chappant d&eacute;sormais
+&agrave; la st&eacute;rile analyse de mon organisation, je travaillerai &agrave; r&eacute;aliser la
+tendance de mon &ecirc;tre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me
+mod&egrave;lerai sur ceux que mon instinct &eacute;lit comme analogues et sup&eacute;rieurs &agrave;
+mon &Ecirc;tre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en
+moyenne 13&deg;,38 en mars et 18&deg;,23 en mai. Puis la vie mat&eacute;rielle y est
+extr&ecirc;mement facile, ce qui convient &agrave; un contemplateur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous nous quitt&acirc;mes en nous serrant la main. La crainte de m'&eacute;loigner
+sur une &eacute;motion un peu banale d'un local o&ugrave; nous avions eu des frissons
+tr&egrave;s curieux m'emp&ecirc;cha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je
+constatai que nous nous aimions beaucoup.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h2>A LUCERNE, MARIE B...</h2>
+
+
+<p>Dans une gare, sur le trajet de Bayon &agrave; Lucerne, Milan et Venise,
+j'achetai un livre alors nouveau, le <i>Journal de Marie Bashkirtsef.</i>
+Rien qu'&agrave; la couverture, je compris que cet ouvrage &eacute;tait pour me
+plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans
+Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.</p>
+
+<p>Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se
+garda toujours ardente et fi&egrave;re. Quoiqu'elle n'ait pas nettement
+distingu&eacute; qu'elle &eacute;tait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait
+l'ind&eacute;pendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire
+clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleur&eacute;e par des
+sentiments grossiers: elle d&eacute;sira la gloire et elle mourut de la
+poitrine. Voil&agrave; deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle
+corrig&eacute;e de la premi&egrave;re. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise &agrave; lui
+donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je m'arr&ecirc;tai tout un dimanche &agrave; Lucerne. Les cloches sonnant sans tr&ecirc;ve,
+la neige &eacute;pandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je
+me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des
+grogs dans de vastes h&ocirc;tels solitaires, et, songeant &agrave; Simon absent, &agrave;
+l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soir&eacute;e, une crise
+de d&eacute;couragement me pr&icirc;t et me laiss&acirc;t sans sommeil dans mon lit de
+passage.</p>
+
+<p>Un concert annon&ccedil;ait <i>le Paradis et la P&eacute;ri</i> de Schumann. Il me parut
+que sous ce titre je pourrais r&ecirc;ver avec profit. Et tandis
+qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je
+me demandais: &laquo;A quoi pensait Marie? Quel monde cr&eacute;a-t-elle pour s'y
+r&eacute;fugier contre la grossi&egrave;ret&eacute; de la vie?&raquo;</p>
+
+<p>Les chanteurs, la musique disaient:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><i>L'&eacute;clat des larmes que l'esprit r&eacute;pand</i>...</span>
+</p>
+
+<p>Les pleurs vers&eacute;s par de tels yeux ont un pouvoir myst&eacute;rieux, Marie
+cherchait la volupt&eacute; dans l'impr&eacute;vu; elle fut tromp&eacute;e par les grands
+mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la
+tenta. &laquo;La gloire!&raquo; disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie
+le contact avec les &eacute;trangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis
+la m&eacute;priser. Chez elle, cette indigne pr&eacute;occupation ne fut pas bassesse
+naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait &agrave;
+la caresse grossi&egrave;re des jeunes gens, cherchait ailleurs des
+satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de
+sa sensibilit&eacute;, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi
+que le r&eacute;sultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un d&eacute;sir
+d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites
+mains &agrave; Bottom. <i>L'&eacute;clat des larmes que l'esprit r&eacute;pand</i> transfigure
+l'univers qu'il contemple.</p>
+
+<p>Les chanteurs, la musique disaient:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">... <i>Ah laisse-moi puiser la fi&egrave;vre</i>...</span>
+</p>
+
+<p>Marie s'&eacute;gara dans sa tentative pour syst&eacute;matiser sa vie. Un prix au
+Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant &agrave; tous
+ces d&eacute;sirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du
+moins, elle d&eacute;sira l'enthousiasme. Et m&ecirc;me cette fi&egrave;vre put grandir en
+elle avec plus de violence que chez personne, car elle &eacute;tait un objet
+d&eacute;licat, nullement embarrass&eacute;e de ces grossiers instincts qui
+ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes
+frissons, et mon sang br&ucirc;lera d'une ardeur plus vive aupr&egrave;s d'un tel
+corps qui me semble une flamme. <i>Ah! laisse-moi puiser la fi&egrave;vre</i> &agrave;
+m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonfl&eacute;e que pour des choses
+abstraites.</p>
+
+<p>Les chanteurs, la musique disaient:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Dors, noble enfant, repose &agrave; jamais</i>...</span>
+</p>
+
+<p>Quoi qu'on me dise un jour, quelque d&eacute;go&ucirc;t qui me vienne &agrave; te relire, je
+te promets de continuer &agrave; te voir, selon la l&eacute;gende qu'aujourd'hui je me
+fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures enti&egrave;res avec cet
+artisan? &agrave; moins peut-&ecirc;tre qu'&eacute;mu par ta divine complaisance, ce petit
+peintre grossier n'ait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s bon et tr&egrave;s naturel, ce qui est un grand
+charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'&agrave;
+croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, m&ecirc;me quand la date
+de ton dernier soupir se pr&eacute;cisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie
+sans avoir r&eacute;alis&eacute; aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais
+connu que d&eacute;ception &agrave; chercher ta part de femme, mais &ccedil;'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une
+faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette
+image du bonheur est vaine. <i>Dors, noble enfant, repose &agrave; jamais</i> dans
+ma m&eacute;moire, seule comme il faut qu'un &ecirc;tre libre vive.</p>
+
+<p>Les chanteurs, la musique disaient:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Au bord du lac, tranquille abri</i>...</span>
+</p>
+
+<p>Et moi, rentr&eacute; au silencieux d&eacute;sert de mon h&ocirc;tel, regrettant presque la
+retraite &eacute;troite, la demi-s&eacute;curit&eacute; de Saint-Germain, mal soutenu par
+l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,
+d'un instant &agrave; l'autre, ma fatigue ne se change&acirc;t en aveu d'impuissance,
+je me plus &agrave; m'imaginer qu'&agrave; Simon j'avais substitu&eacute; Marie, et que cette
+voyageuse m'allait &ecirc;tre un compagnon id&eacute;al, dans un <i>tranquille abri, au
+bord d'un lac</i>, qui est l'univers entier o&ugrave; je veux me contempler.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h2>VEILL&Eacute;E D'ITALIE</h2>
+
+<h4><i>(Enseignement du Vinci)</i></h4>
+
+
+<p>Nous avions pass&eacute; le th&eacute;&acirc;tral Saint-Gothard et ses pr&eacute;cipices. Un doux
+plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive
+tremp&eacute;e de gr&acirc;ce fut effleur&eacute;e par le train de Milan. Au soir, nous
+accentu&acirc;mes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant &agrave;
+sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre
+derri&egrave;re moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fen&ecirc;tres
+du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma t&ecirc;te: &laquo;Soldats,
+vous &ecirc;tes pauvres, vous allez trouver l'abondance!&raquo; Et je me disais avec
+h&acirc;te: &laquo;Est-ce que je sens quelque chose?&raquo;</p>
+
+<p>Cette quinzaine est une des p&eacute;riodes les plus honorables de mon
+existence; j'ai su conqu&eacute;rir l'&eacute;motion que je me proposais. Oui,
+j'allais trouver l'abondance. Et d&eacute;j&agrave;, j'&eacute;tais rempli de bont&eacute;. Je
+m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sant&eacute;, les femmes, le vin,
+tout ce que j'imaginais lui plaire. M&ecirc;me, pour qu'il sourit, je lui dis
+que j'&eacute;tais Parisien, et je l'aidai &agrave; descendre du train dans la gare de
+Milan.</p>
+
+<p>D&eacute;cide aux plus grands sacrifices pour &ecirc;tre enthousiasm&eacute;, d&egrave;s le soir je
+sortis de l'h&ocirc;tel et me rendis autour de la cath&eacute;drale, m'interpellant
+et m'exclamant (bien qu'elle me pl&ucirc;t m&eacute;diocrement) en formules
+admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent gu&egrave;re de
+produire le sentiment qui leur correspond.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Seul avec le concierge qui simule un rhume, &agrave; l'Ambrosienne, ce matin
+d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon &acirc;me.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore ma sensibilit&eacute; du clo&icirc;tre, le sentiment qui me fit
+demander &agrave; ma biblioth&egrave;que qu'elle me r&eacute;v&eacute;l&acirc;t &agrave; moi-m&ecirc;me. Invincible
+&eacute;gotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derri&egrave;re elles je
+saisis leurs &acirc;mes pour les mesurer &agrave; la mienne et m'attrister de ce qui
+me manque. L'univers est un blason, que je d&eacute;chiffre pour conna&icirc;tre le
+rang de mes fr&egrave;res, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosit&eacute;! un portrait
+d'Ignace de Loyola. Son g&eacute;nie logique cr&eacute;a une m&eacute;thode, dont il obtint,
+sur les &acirc;mes les plus superbes, de prodigieux r&eacute;sultats, et que j'essaye
+de m'appliquer. Sa t&ecirc;te est une grosse boule avec une calvitie, une
+forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de
+migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,
+sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra
+jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c &eacute;tait par une
+sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple d&eacute;sesp&egrave;re
+de s&eacute;duire celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>Quand je contemple cette physionomie imp&eacute;rieuse, mes lenteurs me donnent
+&agrave; rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-m&ecirc;me! Du moins j'ai
+visit&eacute; soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
+&Ecirc;tre; d&egrave;s lors, me perfectionnant chaque jour dans le m&eacute;canisme de
+Loyola, je dirigerai mes &eacute;motions, je les ferai r&eacute;appara&icirc;tre &agrave; volont&eacute;;
+je serai sans tr&ecirc;ve agit&eacute; des enthousiasmes les plus int&eacute;ressants et
+tels que je les aurai choisis.</p>
+
+<p>Sur le m&ecirc;me mur, une gravure d'apr&egrave;s un jeune homme de Rembrandt: la
+bouche entr'ouverte, la l&egrave;vre sup&eacute;rieure un peu relev&eacute;e, les yeux
+superbes, mais &eacute;teints, toute la figure d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e, an&eacute;antie. Je lui
+disais: &laquo;O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
+accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.&raquo;</p>
+
+<p>Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais &agrave; tort,
+attribu&eacute; au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une &acirc;me un peu
+ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
+Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
+gagner sa confiance, car je pensais: voil&agrave; quelque po&egrave;te.)</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, me r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a parfois des ressemblances &eacute;mouvantes. (Sa vive &eacute;motion, ses
+pleurs me permettaient ces familiarit&eacute;s.)</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille &agrave; celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! repris-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main l&agrave;.</p>
+
+<p>Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
+lui-m&ecirc;me sait que le tableau n'est pas de L&eacute;onard. Puis la jeune fille,
+d&eacute;licate, n'a aucune imp&eacute;riosit&eacute;. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
+renseign&eacute;, est pourtant tr&egrave;s proche de Dieu; son &acirc;me charg&eacute;e d'ardeur,
+pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ing&eacute;nieux la caresse. C'est
+l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premi&egrave;re occasion de grouper
+les &eacute;motions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
+d'avoir du bon sens, mais le plus d'&eacute;lan possible. Je tiens m&ecirc;me le bon
+sens pour un odieux d&eacute;faut. <i>L'Imitation de Notre-Seigneur
+J&eacute;sus-Christ</i>, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imagin&eacute;e
+les d&eacute;licats, l'a tr&egrave;s bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
+aim&eacute;, sont ceux qui approchent le plus de leur id&eacute;al, c'est-&agrave;-dire de
+Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes d&eacute;sirs, en me v&eacute;rifiant
+jusqu'&agrave; m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
+bonheur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la <i>T&ecirc;te du
+Christ</i>, par le Vinci (l'&eacute;tude au crayon rouge pour le Christ de <i>la
+C&egrave;ne</i>), ne me laissait rien voir d'autre....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cette journ&eacute;e fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
+confirme dans la m&eacute;thode que j'entrevoyais depuis Harou&eacute;.</p>
+
+<p>Plus jeune, par une matin&eacute;e s&egrave;che d'hiver florentin, ralentissant ma
+promenade sur le Lung'Arno, en face des collines d&eacute;licates et presque
+nerveuses, j'ai suivi le m&ecirc;me ordre de r&eacute;flexions. Je sortais de voir au
+Pitti la Simonetta, ma&icirc;tresse fameuse du Magnifique, peinte par
+Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour go&ucirc;ter sa beaut&eacute;
+malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins &agrave; l'aimer; au
+premier regard, elle ne me donnait que de la curiosit&eacute;. Il en advint
+ainsi de moi-m&ecirc;me devant moi-m&ecirc;me. Jusqu'&agrave; cette heure, je fus
+simplement curieux de mon &acirc;me. Je consid&eacute;rais mes divers sentiments, qui
+ont la physionomie rechign&eacute;e et malingre des enfants difficilement
+&eacute;lev&eacute;s, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour repr&eacute;senter le plus
+compr&eacute;hensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
+le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint <i>accepte</i>, sans
+vouloir rien modifier. Il accepte sa destin&eacute;e et m&ecirc;me la bassesse de ses
+amis: c'est qu'il donne &agrave; toutes choses leur pleine signification. Au
+lieu d'&eacute;triquer la vie, il &eacute;panouit devant son intelligence la part de
+beaut&eacute; qui sommeille dans le m&eacute;diocre.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dans cette veill&eacute;e d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
+compr&eacute;hension compl&egrave;te sans bont&eacute;. Je cesse de ha&iuml;r. Je pardonnerai &agrave;
+tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
+repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
+qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se d&eacute;veloppant encore, ils
+aboutiront &agrave; satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.</p>
+
+<p>Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, &eacute;tant
+accoud&eacute; sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
+crayon tra&ccedil;a a le sourire qui pardonne &agrave; tous les Judas de la vie, elle
+a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
+direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des l&egrave;vres qu'aucune
+amertume n'&eacute;tonne plus.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&Eacute;tant descendu avec ces pens&eacute;es, je rejoignis ma voiture, et tandis
+qu'une triste humidit&eacute; tombait sur la ville, envelopp&eacute; dans un grand
+manteau de voyage, je me pris &agrave; songer.</p>
+
+<p>Je vis nettement qu'un second probl&egrave;me se greffait sur le premier:</p>
+
+<p>1&deg; Dans ma cellule, j'avais fait une enqu&ecirc;te sur moi-m&ecirc;me, j'&eacute;tais
+arriv&eacute; &agrave; embrasser le d&eacute;veloppement de mon &ecirc;tre; mais j'avais &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;occup&eacute; de mon imperfection avant tout.</p>
+
+<p>2&deg; Il s'agit maintenant de pr&ecirc;ter &agrave; l'homme, que je suis, la beaut&eacute; que
+je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je poss&egrave;de de
+toute cette lumi&egrave;re que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
+quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection &agrave; laquelle mon
+&Ecirc;tre arrivera le long des si&egrave;cles, si, comme ma raison le suppose, il y
+a progr&egrave;s a l'infini.</p>
+
+<p>En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon r&ecirc;ve
+fait de tous les soup&ccedil;ons de beaut&eacute; qui me troublent parfois jusqu'&agrave; me
+faire aimer la mort, parce qu'elle h&acirc;te le futur. Je suis un point dans
+le d&eacute;veloppement de mon &Ecirc;tre; or, jusqu'&agrave; cette heure, j'ai regard&eacute;
+derri&egrave;re moi, d&eacute;sormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
+m&egrave;re dote son fils de tous les m&eacute;rites qu'elle imagine confus&eacute;ment, je
+cr&eacute;e mon id&eacute;al de tous les soupirs dont m'emplit la banalit&eacute; de la vie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>J'&eacute;tais fort &eacute;nerv&eacute;; il me fallut passer &agrave; la poste, o&ugrave; l'on me demanda
+un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de col&egrave;re, molestai
+de paroles les commis. Puis aussit&ocirc;t je me pris &agrave; rire, comme un malade,
+en songeant &agrave; mes beaux plans d'indulgence universelle....</p>
+
+<p>Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
+indulgence, faite de compr&eacute;hension, doit s'&eacute;tendre jusqu'&agrave; ma propre
+faiblesse. Se d&eacute;tacher de soi-m&ecirc;me, chose belle et n&eacute;cessaire!
+D'ailleurs, mon <i>moi du dehors</i>, que me fait! Les actes ne comptent pas;
+ce qui importe uniquement, c'est mon <i>moi du dedans</i>! le Dieu que je
+construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
+que j'embellis m&eacute;thodiquement &agrave; l'aide de tous mes pressentiments de la
+beaut&eacute;; c'est un r&ecirc;ve plus certain que la r&eacute;alit&eacute;, et je m'y r&eacute;fugie &agrave;
+mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes famili&egrave;res.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3>
+
+<h2>MON TRIOMPHE DE VENISE</h2>
+
+
+<p>Sur la ligne de Milan &agrave; Venise, je ne cessai de m&eacute;diter les
+enseignements de ma veill&eacute;e d'Italie, la sagesse du Vinci. J'&eacute;tais pr&ecirc;t
+&agrave; m'aimer, &agrave; me comprendre jusque dans mes t&eacute;n&egrave;bres. Pour me guider, je
+comptais sur Venise et sur la race que m'a d&eacute;sign&eacute;e une intuition de mon
+coeur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et pourtant j'h&eacute;sitais encore devant ce nouvel effort, quand je
+descendis &agrave; Padoue, d&eacute;sireux de visiter, dans un jardin silencieux,
+l'&eacute;glise Santa Maria dell' Arena, o&ugrave; Giotto raconte en fresques
+nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.</p>
+
+<p>Aux clo&icirc;tres florentins, jadis, combien n'ai-je pas c&eacute;l&eacute;br&eacute; les
+primitifs! J'avais pour la soci&eacute;t&eacute; des hommes une haine timide,
+j'enviais la vie retenue des cellules. M&ecirc;me &agrave; Saint-Germain, la
+gaucherie de ces &acirc;mes peintes, leurs gestes simplifi&eacute;s, leurs
+physionomies trop pr&eacute;cises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
+si s&egrave;che, si compliqu&eacute;e. Mais la soir&eacute;e d'Harou&eacute; et le Vinci m'ont
+transform&eacute;: le plus v&eacute;n&eacute;rable des primitifs &agrave; Padoue ne m'inspire qu'une
+sorte de piti&eacute; complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.</p>
+
+<p>Voil&agrave; bien, sur ces figures, la m&eacute;fiance d&eacute;licate que je ressens
+moi-m&ecirc;me devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
+soi. S'ils gardent, &agrave; l'&eacute;gard de la vie, une r&eacute;serve analogue &agrave; la
+mienne, c'est pour des raisons si diff&eacute;rentes! Je les m&eacute;dite, et je
+songe &agrave; la religion des petites soeurs, qui, malgr&eacute; mon go&ucirc;t tr&egrave;s vif
+pour toutes les formes de la d&eacute;votion, ne peut gu&egrave;re me satisfaire. Sur
+ces physionomies le sentiment, maladif, st&eacute;rile, met une lueur; mais
+aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se d&eacute;velopper.
+Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent &agrave;
+s'&eacute;mouvoir devant des l&eacute;gendes impos&eacute;es; or, moi, je m'enorgueillis &agrave;
+cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
+soir....</p>
+
+<p>Ces &acirc;mes na&iuml;ves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
+paraissant communier avec elles. J'eus parfois le m&ecirc;me scrupule sous mon
+clo&icirc;tre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
+pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent. C'est par coquetterie, et gr&acirc;ce &agrave; des jeux de mots, que je
+grossis nos l&eacute;gers points de contact. Dans un si&egrave;cle hostile et
+vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles &eacute;parpill&eacute;es et presque
+d&eacute;truites se plaisent &agrave; resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
+voil&agrave; une parent&eacute; bien lointaine. Pour un c&ocirc;t&eacute; de moi qui peut-&ecirc;tre
+satisferait le Giotto, combien qui l'&eacute;tonneraient extr&ecirc;mement! Dans sa
+chapelle, en m&ecirc;me temps que je b&acirc;ille un peu, ma loyaut&eacute; est &agrave; la g&ecirc;ne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Trois heures apr&egrave;s, &agrave; Venise, j'&eacute;tudiais les V&eacute;ron&egrave;se; leur force me
+rafra&icirc;chissait. Ils m'attiraient, m'&eacute;levaient vers eux, mais
+m'intimidaient. L&agrave; encore je me sens un &eacute;tranger; mes h&eacute;sitations, toute
+ma subtilit&eacute; mesquine doivent les remplir de pi&eacute;t&eacute;. Pas plus qu'avec les
+Giotto, je n'ai m&eacute;rit&eacute; de vivre avec les V&eacute;ron&egrave;se. Dans le si&egrave;cle et
+dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet &eacute;tat
+exprim&eacute; par les Botticelli: tristesse tortueuse, m&eacute;contentement, toute
+la bouderie des faibles et des plus distingu&eacute;s en face de la vie. Mais
+d'&ecirc;tre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu &agrave; Venise pour
+m'accro&icirc;tre et pour me cr&eacute;er heureux. Voici cet instant arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, quand, tonifi&eacute; de grand air et restaur&eacute; par un parfait
+chocolat, j'atteignis l'heure o&ugrave; le soleil couchant met au loin, sur la
+mer, une limpidit&eacute; merveilleuse, ma puissance de sentir s'&eacute;largit. Des
+instincts tr&egrave;s vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
+&Ecirc;tre, se syst&eacute;matis&egrave;rent. Chaque parcelle de mon &acirc;me fut fortifi&eacute;e,
+transform&eacute;e.</p>
+
+<p>Une tache immense et p&acirc;le couvrait l'univers devant moi, brillant&eacute;e sur
+la mer, ros&eacute;e sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
+couchant jusqu'&agrave; la rougeur &eacute;norme du soleil d&eacute;clin&eacute;. Et toute cette
+teinte lav&eacute;e semblait s'&ecirc;tre adoucie, pour que je passe ais&eacute;ment aborder
+la beaut&eacute; instructive de Venise et que rien ne m'en bless&acirc;t: mousse
+sucr&eacute;e du champagne qu'on fait boire aux an&eacute;miques.</p>
+
+<p>La seule image d'effort que j'y vis, c'&eacute;tait sur l'eau un gondelier se
+d&eacute;tachant en noir avec une nettet&eacute; extr&ecirc;me, presque risible. D'un rythme
+lent, tr&egrave;s pr&eacute;cis, il faisait son travail, qui est simplement de
+d&eacute;placer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.</p>
+
+<p>Et devant ce bonheur orn&eacute;, je sentis bien que j'&eacute;tais vaincu par Venise.
+Au contact de la loi que sa beaut&eacute; r&eacute;v&egrave;le, la loi que je servais
+faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement syst&eacute;matique
+fit place &agrave; une sympathie ais&eacute;e, facile, pour tout ce qui est moi-m&ecirc;me.
+Hier je compliquais ma mis&egrave;re, je r&eacute;prouvais des parties de mon &ecirc;tre:
+j'entretenais sur mes l&egrave;vres le sourire d&eacute;daigneux des Botticelli, et
+chaque jour, par mes subtilit&eacute;s, je me dess&eacute;chais. D&eacute;sormais convaincu
+que Venise a tir&eacute; de soi une vision de l'univers analogue et sup&eacute;rieure
+&agrave; celle que j'&eacute;difiais si p&eacute;niblement, je pr&eacute;tends me guider sur le
+d&eacute;veloppement de Venise.</p>
+
+<p>Au lieu de replier ma sensibilit&eacute; et de lamenter ce qui me d&eacute;pla&icirc;t en
+moi, j'ordonnerai avec les meilleures beaut&eacute;s de Venise un r&ecirc;ve de vie
+heureuse pour le contempler et m'y conformer.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="caption">I</p>
+
+<p>VENISE</p>
+
+<p><a name="SA_BEAUTEacute_DU_DEHORS" id="SA_BEAUTEacute_DU_DEHORS"></a>SA BEAUT&Eacute; DU DEHORS</p>
+
+
+<p>D&egrave;s lors je passai mes jours, dans des palais d&eacute;serts, &agrave; lire les
+annales magnifiques et confuses de la R&eacute;publique,&mdash;dans les mus&eacute;es et
+les &eacute;glises &eacute;cras&eacute;es d'or, &agrave; contr&ocirc;ler les catalogues,&mdash;sur la rive des
+Schiavoni, &agrave; louer la mer, le soleil et l'air pur qui &eacute;gayent mes
+vingt-cinq ans,&mdash;et sur les petits ponts impr&eacute;vus, je m'attristais
+longuement des canaux immobiles entre des murs &eacute;cussonn&eacute;s.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles &agrave; cette
+d&eacute;licate cit&eacute;, je brusquai mon r&eacute;gime jusqu'alors r&eacute;gl&eacute; par Baedeker, et
+quittant la Piazza, o&ugrave; parmi des &eacute;trangers choquants on lit les journaux
+fran&ccedil;ais, je me confinai dans une Venise plus v&eacute;nitienne. J'habitai les
+Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
+grandeur d'&acirc;me, consentit &agrave; &ecirc;tre &eacute;corch&eacute; vif, et parfois je songe que je
+me suis fait un sort analogue.</p>
+
+<p>Je voudrais transcrire quelques tableaux tr&egrave;s brefs des sensations les
+plus joyeuses que je connus au hasard de ces premi&egrave;res curiosit&eacute;s; mais
+il e&ucirc;t fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'all&eacute;ger de mes
+imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ail&eacute;. C'est
+en vain que pendant des semaines, aupr&egrave;s de ma table de travail, j'ai
+attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.</p>
+
+<p>Je vois une matin&eacute;e &agrave; Saint-Marc, o&ugrave; j'&eacute;tais assis sur des marbres
+antiques et frais, tandis qu'un bon chien (musel&eacute;) allongeait sur mes
+genoux sa vieille t&ecirc;te de serpent honn&ecirc;te. Et l'un et l'autre nous
+regardions, avec une parfaite volupt&eacute;, le faste et la s&eacute;duction r&eacute;alis&eacute;s
+tout autour de nous.&mdash;Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
+mis&eacute;rable dans cette v&eacute;g&eacute;tation divine!</p>
+
+<p>Je vois un jour le soleil que je m'&eacute;tendis sur un banc de marbre, au ras
+de la mer: alors je compris qu'un mis&eacute;rable mendiant n'est pas
+n&eacute;cessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, charg&eacute; de misses
+froides et de touristes aux gestes aga&ccedil;ants. Une barque sous le plein
+soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
+chantait une chanson, &eacute;clatante comme ces vagues qui nous br&ucirc;laient les
+yeux. Venise, l'atmosph&egrave;re bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
+s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
+cruellement ressortir la morne h&eacute;b&eacute;tude de ces marchands sans &acirc;me que je
+b&eacute;nis l'ordre des choses de m'avoir distingu&eacute; de ces hommes dont je
+portais le costume.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cependant j'attendais avec impatience le jour o&ugrave; j'aurais tout regard&eacute;,
+non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
+pens&eacute;es enfin avec ces choses que j'avais tant fr&ocirc;l&eacute;es. La beaut&eacute; du
+dehors jamais ne m'&eacute;mut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
+que des tableaux psychologiques.</p>
+
+<p>Je dirai que, parmi ces d&eacute;lices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
+qu'il &eacute;tait. Aux meilleurs d&eacute;tours de cette ville abondante et toujours
+impr&eacute;vue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
+sens du provisoire.</p>
+
+<p>Mais qu'on me laisse d&eacute;crire l'ordre de mes associations d'id&eacute;es, tandis
+qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible &agrave; la
+prodigalit&eacute; des essais du g&eacute;nie v&eacute;nitien et soucieux uniquement
+d'absolu.</p>
+
+<p>Je prends un exemple au hasard: vers le cr&eacute;puscule, d&eacute;bouchant de mon
+canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
+comme une b&ecirc;te &eacute;norme flamboyer au versant d'un ciel d&eacute;licat, par-dessus
+une mer indiff&eacute;rente &agrave; cette brutalit&eacute;, toute &eacute;l&eacute;gante et de tendresse
+vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
+gesticulais. Puis aussit&ocirc;t: &laquo;Quoi donc! es-tu certain que cela
+t'int&eacute;resse?&raquo; Mais en m&ecirc;me temps: &laquo;Saisissons l'occasion, me disais-je,
+pour pousser jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; des Zattere (un kilom&egrave;tre le long d'un
+bras de mer canalis&eacute;, sur un quai largement dall&eacute;). Je suis certainement
+en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon d&icirc;ner
+retard&eacute; de vingt minutes, la soir&eacute;e me sera moins longue.... Ah! ces
+soir&eacute;es, toutes ces journ&eacute;es de la vie ext&eacute;rieure!... Et s'il pleuvait,
+j'aurais un frisson d'humidit&eacute;, la table du restaurant me serait lugubre
+et, l'ayant quitt&eacute;e, il me faudrait rentrer imm&eacute;diatement dans un chez
+moi meubl&eacute; de malaise, ou m'enfermer dans un caf&eacute; qui me congestionne!&raquo;</p>
+
+<p>Ce choeur des pens&eacute;es qui m'emplissaient fait voir que les plus
+voluptueux d&eacute;cors ne peuvent imposer silence &agrave; mes sensibilit&eacute;s
+mesquines. La gr&acirc;ce de Venise qui me p&eacute;n&eacute;trait ne pouvait &eacute;touffer les
+protestations dont mon &ecirc;tre naquit gonfl&eacute;. Il fallait que l'&acirc;me de cette
+ville se fond&icirc;t avec mon &acirc;me dans quelqu'une de ces m&eacute;ditations confuses
+dont parfois mon isolement s'embellit.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="caption">II</p>
+
+<p>VENISE</p>
+
+<p><a name="SA_BEAUTEacute_INTEacuteRIEURE" id="SA_BEAUTEacute_INTEacuteRIEURE"></a>SA BEAUT&Eacute; INT&Eacute;RIEURE, SA LOI QUI ME P&Eacute;N&Egrave;TRE</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 3em;">Heureux les yeux qui, ferm&eacute;s</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">aux choses ext&eacute;rieures, ne contemplent</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">plus que les int&eacute;rieures</span><br />
+</p>
+
+<p>Enfin, je connus Venise. Je poss&eacute;dais tous mes documents pour d&eacute;gager la
+loi de cette cit&eacute; et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
+du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
+stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispos&eacute; &agrave; oublier que
+Venise, avec sa langueur et ses perp&eacute;tuelles tasses de caf&eacute;, est
+l&eacute;g&egrave;rement malsaine.) Les photographies in&eacute;vitables des vitrines avaient
+fait banales les plus belles images des clo&icirc;tres et des mus&eacute;es. Seule,
+la tristesse de mon restaurant solitaire m'&eacute;mouvait encore pour la
+beaut&eacute; de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
+au coloris p&acirc;li, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
+si ce d&eacute;clin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
+ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilit&eacute;
+an&eacute;mique et la vigueur v&eacute;nitienne.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, je ne quittai plus mon appartement, o&ugrave;, sans phrases, un
+enfant m'apportait des repas sommaires.</p>
+
+<p>V&ecirc;tu d'&eacute;toffes faciles, d&eacute;daigneux de tous soins de toilette, mais
+seulement poudr&eacute; de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
+parmi mes cigares, &eacute;tendu sur mon vaste lit.</p>
+
+<p>J'avais enfin divorc&eacute; avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
+chambre &eacute;tait fra&icirc;che et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
+horloges obstin&eacute;es, je m'occupai seulement &agrave; regarder en moi-m&ecirc;me, que
+venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
+je m'&eacute;tais donn&eacute; &agrave; vivre en proie aux ciceroni, t&ecirc;te nue, parmi les
+&eacute;difices remarquables.</p>
+
+<p>Mes souvenirs, rapidement d&eacute;form&eacute;s par mon instinct, me pr&eacute;sent&egrave;rent une
+Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cit&eacute; offre
+&agrave; tous les passants, je substituai machinalement une beaut&eacute; plus s&ucirc;re de
+me plaire, une beaut&eacute; selon moi-m&ecirc;me. Ses splendeurs tangibles, je les
+poussai jusqu'&agrave; l'impalpable beaut&eacute; des id&eacute;es, car les formes les plus
+parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosit&eacute; d'id&eacute;ologue.</p>
+
+<p>Et cette cit&eacute; abstraite, b&acirc;tie pour mon usage personnel, se d&eacute;roulait
+devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
+n&eacute;cessaire comme une Loi; cha&icirc;ne d'id&eacute;es dont le premier anneau est
+l'id&eacute;e de Dieu. Cette synth&egrave;se, dont j'&eacute;tais l'artisan, me fit para&icirc;tre
+bien mesquine la Venise born&eacute;e o&ugrave; se r&eacute;jouissent les artistes et les
+touristes.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 3em;">Qu'on ne saurait go&ucirc;ter que</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dieu seul, et qu'on le go&ucirc;te en</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">toutes choses, quand on l'aime</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">v&eacute;ritablement.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
+gu&egrave;re m'int&eacute;resser. Mon orgueil, ma pl&eacute;nitude, c'est de les concevoir
+sous la forme d'&eacute;ternit&eacute;. Mon &ecirc;tre m'enchante, quand je l'entrevois
+&eacute;chelonn&eacute; sur les si&egrave;cles, se d&eacute;veloppant &agrave; travers une longue suite de
+corps. Mais dans mes jours de s&eacute;cheresse, si je crois qu'il naquit il y
+a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
+ans, je n'en ai que du d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Oui, une partie de mon &acirc;me, toute celle qui n'est pas attach&eacute;e au monde
+ext&eacute;rieur, a v&eacute;cu de longs si&egrave;cles avant de s'&eacute;tablir en moi. Autrement,
+serait-il possible qu'elle f&ucirc;t orn&eacute;e comme je la vois! Elle a si peu
+progress&eacute;, depuis vingt-cinq ans que je peine &agrave; l'embellir! J'en conclus
+que, pour l'amener au degr&eacute; o&ugrave; je la trouvai d&egrave;s ma naissance, il a
+fallu une infinit&eacute; de vies. L'&acirc;me qui habite aujourd'hui en moi est
+faite de parcelles qui surv&eacute;curent &agrave; des milliers de morts; et cette
+somme, grossie du meilleur de moi-m&ecirc;me, me survivra en perdant mon
+souvenir.</p>
+
+<p>Je ne suis qu'un instant d'un long d&eacute;veloppement de mon &Ecirc;tre; de m&ecirc;me la
+Venise de cette &eacute;poque n'est qu'un instant de l'Ame v&eacute;nitienne. Mon &Ecirc;tre
+et l'&Ecirc;tre v&eacute;nitien sont illimit&eacute;s. Gr&acirc;ce &agrave; ma clairvoyance, je puis
+reconstituer une partie de leurs d&eacute;veloppements; mais mon horizon est
+born&eacute; par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
+de contempler Dieu, de conna&icirc;tre le Principe qui contient et qui
+n&eacute;cessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
+ce qui para&icirc;t &ecirc;tre, cela d&eacute;j&agrave; est bien beau.</p>
+
+<p>Cette satisfaction me fut donn&eacute;e, quand je contemplai dans l'&acirc;me de
+Venise, mon &Ecirc;tre agrandi et plus proche de Dieu.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+L'&Ecirc;tre de Venise.
+</p>
+
+<p>Cette qualit&eacute; d'&eacute;motion, qui est constante dans Venise et dont chacun
+des d&eacute;tails de cette nation porte l'empreinte, seules la per&ccedil;oivent
+pleinement les &acirc;mes dou&eacute;es d'une sensibilit&eacute; parente. Ce caract&egrave;re
+myst&eacute;rieux, que je nomme l'&acirc;me de tout groupe d'humanit&eacute; et qui varie
+avec chacun d'eux, on l'obtient en &eacute;liminant mille traits mesquins, o&ugrave;
+s'embarrasse le vulgaire. Et cette &eacute;limination, cette abstraction se
+font sans r&eacute;flexion, m&eacute;caniquement, par la r&eacute;p&eacute;tition des m&ecirc;mes
+impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
+les aspects et toutes les &eacute;poques d'une civilisation.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">
+Mon &Ecirc;tre.
+</p>
+
+<p>De m&ecirc;me, quand ma pens&eacute;e se prom&egrave;ne en moi, parmi mille banalit&eacute;s qui
+semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'&agrave; en &ecirc;tre
+frapp&eacute;e des traits &agrave; demi effac&eacute;s; et bient&ocirc;t une image demeure fix&eacute;e
+dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-m&ecirc;me, mais moi plus
+noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon &Ecirc;tre, non pas de ce
+que je parais en 89, mais de tout ce d&eacute;veloppement &agrave; travers les
+g&eacute;n&eacute;rations dont je vis aujourd'hui un instant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>
+<span style="margin-left: 3em;">Description de ce type qui</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">r&eacute;unit, en les r&eacute;sumant, les</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">caract&egrave;res du d&eacute;veloppement</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">de mon &Ecirc;tre et de l'&Ecirc;tre de</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Venise.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
+de notre s&eacute;paration &agrave; Saint-Germain: cette image de mon &Ecirc;tre et cette
+image de l'&Ecirc;tre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
+concordent en de nombreux points.</p>
+
+<p>En les superposant, par une sorte d'addition l&eacute;g&egrave;rement confuse,
+j'obtins une image infiniment noble o&ugrave; je me mirai avec d&eacute;lice dans ma
+chambre solitaire et fra&icirc;che. Fragment bien petit encore de l'&Ecirc;tre
+infini de Dieu! mais le plus beau r&eacute;sultat que j'eusse atteint depuis
+mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes &eacute;motions! Et non
+plus des &eacute;motions toujours inqui&egrave;tes et sans lien, mais syst&eacute;matis&eacute;es,
+pouss&eacute;es jusqu'&agrave; la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
+avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de compr&eacute;hension, de bont&eacute;,
+je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
+qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Durant quelques semaines, couch&eacute; sur mon vaste lit des Fondamenta
+Bragadin, ou, plus r&eacute;ellement, vivant dans l'&eacute;ternel, je fus ravi &agrave; tout
+ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
+Barbares. M&ecirc;me je ne les connaissais plus. Ayant &eacute;t&eacute; au milieu d'eux
+l'esprit souffrant, puis &agrave; l'&eacute;cart l'esprit militant, par ma m&eacute;thode je
+devenais l'esprit triomphant.</p>
+
+<p>Ici se r&eacute;fugi&egrave;rent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
+dans le marasme. Venise est douce &agrave; toutes les imp&eacute;riosit&eacute;s abattues.
+Par ce sentiment sp&eacute;cial qui fait que nous portons plus haut la t&ecirc;te
+sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre &eacute;lanc&eacute;s, elle console nos
+chagrins et rel&egrave;ve notre jugement sur nous-m&ecirc;mes. J'ai apport&eacute; &agrave; Venise
+tous les dieux trouv&eacute;s un &agrave; un dans les couches diverses de ma
+conscience. Ils &eacute;taient &eacute;pars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
+d'Harou&eacute;; je l'ai pri&eacute;e de les concilier et de leur donner du style. Et
+tandis que je contemplais sa beaut&eacute;, j'ai senti ma force qui, sans
+s'accro&icirc;tre d'&eacute;l&eacute;ments nouveaux, prenait une merveilleuse intensit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Venise, me disais-je, fut b&acirc;tie sur les lagunes par un groupe d'hommes
+jaloux de leur ind&eacute;pendance; cette fiert&eacute; d'&ecirc;tre libre, elle la conserva
+toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
+&eacute;trangers.&mdash;Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
+les Barbares, les &eacute;trangers; et le perp&eacute;tuel ressort de ma vertu, c'est
+que je me veux homme libre.</p>
+
+<p>Venise, pour avoir &eacute;t&eacute; h&eacute;roique contre les &eacute;trangers, amassa dans l'&acirc;me
+de ses citoyens les plus beaux d&eacute;sint&eacute;ressements.&mdash;Ainsi, je fus
+toujours &eacute;mu d'une sorte de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; naturelle, je hais l'hypocrisie
+des aust&egrave;res, l'&eacute;troitesse des fanatiques et toutes les banalit&eacute;s de la
+majorit&eacute;. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
+d'autres corps, jadis, mon &Ecirc;tre a d&ucirc; soutenir pour acqu&eacute;rir ces vertus.</p>
+
+<p>Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
+personnelle de l'univers que sous une l&eacute;g&egrave;re atteinte de douceur
+mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait na&icirc;tre Jean Bellin.&mdash;De m&ecirc;me,
+c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
+mortifi&eacute;es, et par l'enseignement m&eacute;taphysique d'outre-Rhin, que je fus
+&eacute;veill&eacute; &agrave; me faire des choses une id&eacute;e personnelle. A douze ans, dans la
+chapelle de mon coll&egrave;ge, je lisais avec acharnement les psaumes de la
+P&eacute;nitence, pour tromper mon &eacute;coeurement; et plus tard, dans l'intrigue
+de Paris, le soir, je me suis lib&eacute;r&eacute; de moi-m&ecirc;me parmi les ivresses
+confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.</p>
+
+<p>Si fi&eacute;vreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
+de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon &Ecirc;tre et de
+l'&Ecirc;tre de Venise.&mdash;Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
+lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
+suis inquiet sans tr&ecirc;ve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
+ou le regret de cette s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Ma f&eacute;brilit&eacute; actuelle n'est sans doute
+qu'un secret instinct de mon &Ecirc;tre, qui se souvient d'avoir poss&eacute;d&eacute;,
+entrevu ces heures fortes et paisibles marqu&eacute;es &agrave; Venise par Titien.</p>
+
+<p>Rien au plus intime de moi ne r&eacute;pond au g&eacute;nie violent de Tintoret. Mon
+syst&egrave;me n'en est pas d&eacute;concert&eacute;. Aussi bien, dans cette r&eacute;publique
+magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure &agrave; part,
+que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
+&agrave; Venise un accident, un &agrave; c&ocirc;t&eacute;. C'est avec V&eacute;ron&egrave;se, si noble, si ais&eacute;,
+que la vraie Venise se d&eacute;veloppait alors. Mon &Ecirc;tre se souvient sans
+effort d'avoir connu l'instant de dignit&eacute;, de bont&eacute; et de puissance que
+V&eacute;ron&egrave;se signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
+vie &eacute;tait une f&ecirc;te; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
+l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.</p>
+
+<p>V&eacute;ron&egrave;se cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un ma&icirc;tre; je lui
+cache quelques-uns de mes sourires.&mdash;Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
+Tiepolo.</p>
+
+<p class="caption">
+<i>Tiepolo</i>
+</p>
+
+<p>Celui-l&agrave;, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame v&eacute;nitienne
+qui s'&eacute;tait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
+V&eacute;ron&egrave;se s'arr&ecirc;ta de cr&eacute;er; elle se contempla et se connut. D&eacute;j&agrave;
+V&eacute;ron&egrave;se avait la fiert&eacute; de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
+contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le d&eacute;tail de ses
+m&eacute;rites, il les &eacute;tale, il en fait tapage.&mdash;Comme moi aujourd'hui,
+Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du tr&eacute;sor des vertus
+h&eacute;rit&eacute;es de ses anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Je ne me suis dot&eacute; d'aucune force nouvelle, mais &agrave; celles que mon &Ecirc;tre
+s'&eacute;tait acquises dans des existences ant&eacute;rieures j'ai donn&eacute; une
+intensit&eacute; diff&eacute;rente. De sensibilit&eacute;s instinctives, j'ai fait des
+sensibilit&eacute;s r&eacute;fl&eacute;chies. Mes visions du monde m'ont &eacute;t&eacute; amass&eacute;es par mon
+&Ecirc;tre dans chacune de ses transformations; superpos&eacute;es dans ma
+conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
+rien ajouter, du moins je sais que je les poss&egrave;de.</p>
+
+<p>Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
+Ainsi s'explique la m&eacute;lancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
+ainsi que les si&egrave;cles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
+atmosph&egrave;re convenable. L'&eacute;nergie de notre &Ecirc;tre, &eacute;puis&eacute;e par les efforts
+de jadis, n'atteint qu'&agrave; donner &agrave; notre tristesse une sorte de fantaisie
+trop impr&eacute;vue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
+nous montrent l'&acirc;me de Gianbatista Tiepolo, quel tapage &eacute;clatant et
+m&eacute;lancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du V&eacute;ron&egrave;se; il en
+fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, f&ecirc;tes, soies
+et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
+peuple des cr&eacute;ateurs de jadis, il le r&eacute;p&egrave;te &agrave; sati&eacute;t&eacute;, l'embrouille, lui
+donne la fi&egrave;vre, le met en lambeaux, &agrave; force de frissons! mais il
+l'inonde de lumi&egrave;re. C'est l&agrave; son oeuvre, d&eacute;bordante de souvenirs
+fragmentaires, p&ecirc;le-m&ecirc;le de toutes les &eacute;coles, heurt&eacute;e, sans frein ni
+convenance, dites-vous, mais o&ugrave; l'harmonie na&icirc;t d'une incomparable
+vibration lumineuse.&mdash;Ainsi mon unit&eacute; est faite de toute la clart&eacute; que
+je porte parmi tant de visions accumul&eacute;es en moi.</p>
+
+<p>Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
+une race aboutit. Il ne cr&eacute;e pas la beaut&eacute;, mais il fait voir infiniment
+d'esprit, d'ing&eacute;niosit&eacute;; c'est la conscience la plus orn&eacute;e qu'on puisse
+imaginer, et chez lui la force, d&eacute;pouill&eacute;e de sa premi&egrave;re &eacute;nergie,
+invente une gr&acirc;ce ignor&eacute;e des sectaires. Ah! ces airs de t&ecirc;te, ces
+attitudes, ces pr&eacute;tentions, cet &eacute;lan charmant et qui sans cesse se
+brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumi&egrave;re; il en inonde ses
+tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches color&eacute;es
+qui se p&eacute;n&egrave;trent et se fondent divinement,&mdash;Ainsi, j'ai perdu le
+souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses &eacute;motions, et seule
+demeure, au fond de moi, ma sensibilit&eacute; qui prend, selon ses hauts et
+ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
+livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est &eacute;raill&eacute;, frip&eacute;,
+d&eacute;vor&eacute; par sa fi&egrave;vre et par un torrent de lumi&egrave;re, ainsi que sont mes
+images int&eacute;rieures que je m'&eacute;nerve &agrave; &eacute;clairer durant mes longues
+solitudes.</p>
+
+<p>Dans une suite de <i>Caprices</i>, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
+au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa m&eacute;lancolie. Il &eacute;tait trop
+sceptique pour pousser &agrave; l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
+qui suit les grandes volupt&eacute;s et que leur pr&eacute;f&egrave;rent les &eacute;picuriens
+d&eacute;licats. Il sentait une fatigue confuse des efforts h&eacute;ro&iuml;ques de ses
+p&egrave;res, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
+form&eacute;e par leur gloire, il en souriait. Les <i>Caprices</i> de Tiepolo sont
+des recueils h&eacute;ro&iuml;ques, o&ugrave; toutes les &acirc;mes de Venise sont r&eacute;unies; mais
+tant de si&egrave;cles se r&eacute;sumant en figures symboliques, ce sourire inavou&eacute;,
+cette m&eacute;lancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop d&eacute;licat pour
+la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant para&icirc;t &eacute;nigmatique.</p>
+
+<p>On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
+grammaticalement, mais il appartient au po&egrave;te de faire sentir ce qui ne
+peut &ecirc;tre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
+guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
+Tiepolo, je m'arr&ecirc;te; j'ai reconnu son &acirc;me, la mienne!</p>
+
+<p>Ah! celui-l&agrave;, comment s'&eacute;tonner si je le pr&eacute;f&egrave;re &agrave; tout autre?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Apr&egrave;s Tiepolo, Venise n'avait plus qu'&agrave; dresser son catalogue.
+Aujourd'hui, elle est toute &agrave; se fouiller, &agrave; mettre en valeur chacune de
+ses &eacute;poques; ce sont des dispositions mortuaires.</p>
+
+<p>Et moi qui suis Tiepolo, et qui, repli&eacute; sur moi-m&ecirc;me, ne sais plus que
+r&eacute;pandre la lumi&egrave;re dans ma conscience, combiner les vertus que j'y
+trouve, et me m&eacute;caniser, j'approche de cette derni&egrave;re p&eacute;riode. Quand ce
+corps o&ugrave; je vis sera disparu, mon &Ecirc;tre dans une nouvelle &eacute;tape ne vaudra
+que pour classer froidement toutes les &eacute;motions que le long des si&egrave;cles
+il a cr&eacute;&eacute;es. Moi fils par l'esprit des hommes de d&eacute;sirs, je
+n'engendrerai qu'un froid critique ou un biblioth&eacute;caire. Celui-l&agrave;
+dressera m&eacute;thodiquement le catalogue de mon d&eacute;veloppement, que
+j'entrevois d&eacute;j&agrave;, mais o&ugrave; je m&ecirc;le trop de sensibilit&eacute;. Puis la s&eacute;rie
+sera termin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la
+journ&eacute;e de Jersey, je contemplai le d&eacute;tail et le d&eacute;veloppement de cette
+suite d'id&eacute;es qu'est mon Moi.</p>
+
+<p>Admirables et fi&eacute;vreuses journ&eacute;es des Fondamenta Bragadin! Au contact de
+Venise d&eacute;livr&eacute; pour un instant de l'inqui&eacute;tude de mes sens, je pus me
+satisfaire du spectacle de tous mes caract&egrave;res divinis&eacute;s en un seul type
+de gloire! Gr&acirc;ce &agrave; mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon
+intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes
+instincts aboutissait &agrave; la pleine conscience de moi-m&ecirc;me, et qu'ainsi je
+deviendrais Dieu, si un temps infini &eacute;tait donn&eacute; &agrave; mon &Ecirc;tre, pour qu'il
+tent&acirc;t toutes les exp&eacute;riences o&ugrave; m'incitent mes m&eacute;lancolies.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors que m'importe si les si&egrave;cles et l'&eacute;nergie font d&eacute;faut &agrave; cette
+t&acirc;che! j'ai tout l'orgueil du succ&egrave;s quand j'en ai trac&eacute; les lois. C'est
+poss&eacute;der une chose que s'en faire une id&eacute;e tr&egrave;s nette, tr&egrave;s pr&eacute;cise.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Vers cette &eacute;poque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune
+Anglais, jadis rencontr&eacute; &agrave; Londres, vint s'asseoir &agrave; ma table. Je causai
+avec un peu de fi&egrave;vre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois
+n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha tr&egrave;s vite de mes
+m&eacute;ditations famili&egrave;res, et vers dix heures ce jeune homme me disait: &laquo;Je
+compte que j'ai lieu d'&ecirc;tre heureux: mon p&egrave;re a beaucoup travaill&eacute;; il
+m'a mis &agrave; Eton, o&ugrave; je me suis fait des amis nombreux qui me seront
+utiles dans la vie.&raquo;</p>
+
+<p>Cette satisfaction ainsi motiv&eacute;e me fit toucher l'&eacute;cart qui grandit
+chaque jour entre moi et le commun des honn&ecirc;tes gens.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="caption">III</p>
+
+<p><a name="JE_SUIS_SATUREacute_DE_VENISE" id="JE_SUIS_SATUREacute_DE_VENISE"></a>JE SUIS SATUR&Eacute; DE VENISE
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Gr&eacute;goire XI: &laquo;C'est ici que</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">mon &acirc;me trouve son repos dans</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">l'&eacute;tude et la contemplation des</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">belles choses.&raquo;</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sainte Catherine de Sienne:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Pour accomplir votre devoir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">tr&egrave;s Saint-P&egrave;re, et suivant la</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">volont&eacute; de Dieu, vous fermerez</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les portes de ce beau palais, et</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">vous prendrez la route de Rome,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">o&ugrave; les difficult&eacute;s et la malaria</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">vous attendent en &eacute;change des</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">d&eacute;lices d'Avignon.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Au degr&eacute; o&ugrave; j'&eacute;tais parvenu, je ne ressentais plus ces violents
+mouvements qui sont ce que j'aime et d&eacute;sire. J'&eacute;tais satur&eacute; de cette
+ville, qui d&egrave;s lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu &agrave; peu dans
+la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqu&eacute;: dans le
+bonheur le mieux &eacute;pur&eacute; nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me
+vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me
+rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais
+mieux trouver qu'&agrave; Paris.</p>
+
+<p>(Il est juste d'ajouter qu'&agrave; ces nobles motifs se joignait un d&eacute;sir
+d'agitation: d&eacute;sir m&eacute;diocre, mais apr&egrave;s tout n'est-ce pas un synonyme
+int&eacute;ressant de mes beaux app&eacute;tits d'id&eacute;al. Il faut que je respecte tout
+ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma sant&eacute;
+s'&eacute;tait fort consolid&eacute;e, et des parties de moi-m&ecirc;me s'&eacute;veillant peu &agrave;
+peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)</p>
+
+<p>Pour me maintenir dans l'&Eacute;glise Triomphante, il faut sans cesse que je
+m&eacute;rite, il faut que j'ennoblisse les parties de p&eacute;ch&eacute; qui subsistent
+probablement en moi. Je ne les conna&icirc;trai que dans la vie; j'y retourne.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>LIVRE QUATRIEME</h3>
+
+<h2>EXCURSION DANS LA VIE</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h2>UNE ANECDOTE D'AMOUR</h2>
+
+
+<p class="caption">I</p>
+
+<p><a name="JAMASSE" id="JAMASSE"></a>J'AMASSE DES DOCUMENTS</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">P&acirc;le comme sa chemise.</span>
+</p>
+
+<p>Le huiti&egrave;me jour de mon arriv&eacute;e &agrave; Paris, quand la petite &eacute;motion de
+retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'&eacute;chelle
+sociale et le caract&egrave;re des gens que je rencontre, m'eut secou&eacute; une
+centaine de fois, mes nerfs se mont&egrave;rent et je trouvai l'&eacute;motion
+vulgaire que je venais chercher.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et
+la loyaut&eacute; de ses amiti&eacute;s. Jolie fille, jeune, men&eacute;e uniquement par son
+imagination, un peu pr&eacute;tentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un
+geste qui ne f&ucirc;t pas gracieux, elle m'&eacute;mut. Je m'aper&ccedil;us de mon
+sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne poss&eacute;dait
+que des id&eacute;es acquises et, pour son propre fonds, de la vanit&eacute;.
+D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je pr&eacute;f&egrave;re, impr&eacute;vu, fait
+de coquetterie et de bont&eacute;.</p>
+
+<p>Quelque chose de hach&eacute; dans mes discours, une apparence de franchise qui
+est faite de d&eacute;sir de plaire et d'indiff&eacute;rence &agrave; l'opinion, voil&agrave; les
+caract&egrave;res qui lui plurent tout d'abord en la d&eacute;routant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>C'est une l&eacute;g&egrave;re tristesse de constater, chez un objet de vingt ans
+qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un m&eacute;lange de
+pudeur et de caresses, quand on r&eacute;fl&eacute;chit aux exp&eacute;riences qui la lui
+acquirent.</p>
+
+<p>Elle usa d'un jeu de passion bris&eacute;e, puis reprise, qui est le plus
+convenable pour m'&eacute;mouvoir. Quand je me d&eacute;pitais, elle ne faisait que
+rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir &agrave; elle. Si elle m'avait
+promis de bonne gr&acirc;ce et d&egrave;s le d&eacute;but du d&icirc;ner ce dont je la pressais &agrave;
+la fin de la soir&eacute;e, peut-&ecirc;tre en aurais-je b&acirc;ill&eacute;. Car allumer une
+derni&egrave;re cigarette,&mdash;attendre dans un fauteuil l'instant de la voir
+jolie, fra&icirc;che d'une toilette simplifi&eacute;e, et complaisante avec de beaux
+cheveux et des yeux tendres,&mdash;ne plus me disperser dans mille soucis
+mais me r&eacute;unir dans une action vive,&mdash;toutes ces fines &eacute;motions, les
+soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la
+voiture qui la reconduisait, je m'&eacute;nervais &agrave; les &eacute;voquer et &agrave; croire
+que, la veille, je les avais go&ucirc;t&eacute;es chez elle. Mais en v&eacute;rit&eacute; j'y &eacute;tais
+demeur&eacute; fort insensible. Seule nous &eacute;meut la beaut&eacute; que nous ne pouvons
+toucher. Cette atmosph&egrave;re de sensualit&eacute; d&eacute;licate dont mon regret
+emplissait sa chambre, je la composais par le proc&eacute;d&eacute; de l'abstraction,
+malhonn&ecirc;te au cas particulier. En r&eacute;alit&eacute;, les traits s&eacute;duisants que
+j'assemble autour de son baiser ne furent jamais r&eacute;unis; cette heure-l&agrave;
+au contraire est faite de mille d&eacute;tails oiseux et parfois choquants.
+D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fi&egrave;vre
+contrari&eacute;e les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;
+et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant
+pris &agrave; intervalles &eacute;gaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,
+mon go&ucirc;t se dissiperait.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je m'&eacute;tais propos&eacute; pour mes fins id&eacute;ales de prendre l&agrave; quelque chagrin,
+un peu d'amertume qui me restitu&acirc;t le d&eacute;sir de Dieu. D&egrave;s les premiers
+jours de cet essai, j'appliquai ma m&eacute;thode avec plus d'entrain que dans
+aucun de mes enthousiasmes pr&eacute;c&eacute;dents. Il s'agissait comme toujours de
+r&eacute;sumer dans une passion ardente le vague d&eacute;sir, qui sans tr&ecirc;ve
+tourbillonne en moi, de r&eacute;aliser l'unit&eacute; de mon &Ecirc;tre. Sur ce terrain
+nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car apr&egrave;s le clo&icirc;tre et
+Venise mes yeux &eacute;taient neufs pour Paris.</p>
+
+<p>En moi grandit avec rapidit&eacute;, conform&eacute;ment &agrave; mon r&ocirc;le, cet app&eacute;tit de se
+d&eacute;truire, cette h&acirc;te de se plonger corps et &acirc;me dans un manque de bon
+sens, cette sorte de haine de soi-m&ecirc;me qui constituent la passion! Ah!
+l'attrait de l'irr&eacute;parable, o&ugrave; toujours je voulus trouver un perp&eacute;tuel
+repos: au clo&icirc;tre, quand je me vouai &agrave; l'imitation de mes saints,&mdash;au
+soir d'Harou&eacute;, quand je me fis une belle m&eacute;lancolie de l'avortement de
+ma race,&mdash;sur les canaux &eacute;clatants de Venise, quand je m'exaltais des
+magnificences de cette ville &agrave; qui j'avais l'esprit li&eacute;! C'est encore ce
+morne irr&eacute;parable que ma fi&egrave;vre cherche &agrave; Paris, tandis que je veux me
+remettre tout entier entre des mains orn&eacute;es de trop de bagues!</p>
+
+<p>Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'&eacute;nergies en puissance,
+et que pour moi il n'est pas de stabilit&eacute; possible. Je le sais au point
+que, sur cet axiome, j'ai fond&eacute; ma m&eacute;thode de vie, qui est de sentir et
+d'analyser sans tr&ecirc;ve.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pour aiguillonner ma sensibilit&eacute; et la pousser dans cette voie d'amour
+que j'exp&eacute;rimente, j'ai trouv&eacute; cinq &agrave; six traits d'un effet s&ucirc;r.</p>
+
+<p>1&deg; Se repr&eacute;senter l'Objet, de chair d&eacute;licate et de gestes caressants,
+aux bras d'un homme brutal, et p&acirc;m&eacute;e de cette brutalit&eacute; m&ecirc;me,
+embellissant ses yeux de mis&eacute;rables larmes de volupt&eacute;, qu'elle n'e&ucirc;t d&ucirc;
+verser que sainte et honorant Dieu &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette trahison des sens, cette d&eacute;faite de la femme, si faible contre les
+exigences de ses vingt ans, fournissait un th&egrave;me abondant et monotone &agrave;
+mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqu&eacute;, puis
+fatigu&eacute; par mon insistance, m'avoua diverses circonstances o&ugrave; elle avait
+go&ucirc;t&eacute; violemment ces affreux entra&icirc;nements. Je l'&eacute;coutais en silence,
+rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait &agrave;
+ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimid&eacute;e, elle
+ne m'e&ucirc;t inspir&eacute; qu'une sorte de piti&eacute;, ennemie de toute passion.</p>
+
+<p>2&deg; Se repr&eacute;senter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indiff&eacute;rents
+qui tous l'ab&icirc;meront un peu, elle deviendra vieille et d&eacute;daign&eacute;e, sans
+revanche possible.</p>
+
+<p>M'abandonnant &agrave; une bont&eacute; triste et sensuelle, je souffrais de cette
+fatalit&eacute; o&ugrave; son beau corps engren&eacute; &eacute;tait chaque jour froiss&eacute;, et
+m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une m&eacute;lancolie
+facile qui m'&eacute;nervait d&eacute;licieusement, mais o&ugrave; elle ne voyait durant nos
+soirs d'automne que de longs silences insupportables.</p>
+
+<p>Une singuli&egrave;re contradiction de sentiment sans tr&ecirc;ve tournoie en moi
+comme une double pri&egrave;re. Je m'irritai toujours du m&eacute;pris qu'affectent
+les &acirc;mes vulgaires pour les cr&eacute;atures qui consacrent leur jeune beaut&eacute;
+et leur fantaisie &agrave; servir la volupt&eacute;. Leur corps si souple, leur
+sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les
+livrent au passant &eacute;mu, c'est qu'elles sont agit&eacute;es du m&ecirc;me dieu, dieu
+d'orgueil et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, qui fait les analystes. Les analystes prient
+l'inconnu qu'il veuille &ecirc;tre leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le
+provoquent &agrave; conna&icirc;tre leur &acirc;me et &agrave; en jouir. Les uns et les autres
+sont victimes d'une fatalit&eacute;, car ils naquirent charg&eacute;s d'attraits
+singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse &agrave; r&eacute;v&eacute;ler publiquement leur
+beaut&eacute;. J'aime leur d&eacute;sint&eacute;ressement qui leur fait d&eacute;daigner toutes ces
+petites pr&eacute;occupations, group&eacute;es par le vulgaire sous le nom de dignit&eacute;,
+et auxquelles Simon pr&ecirc;tait de l'importance. J'aime leurs emportements
+qui m'aident &agrave; comprendre la mort; ils se h&acirc;tent de faire leur t&acirc;che et
+d'&eacute;panouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, &agrave;
+qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels o&ugrave;
+d&eacute;poser le secret de leurs &eacute;motions. La fr&eacute;n&eacute;sie des monographistes
+sinc&egrave;res et celle de Cl&eacute;op&acirc;tre abandonn&eacute;e dans les bras de C&eacute;sar,
+d'Antoine et de tant de soldats, n'&eacute;veillent aucune raillerie facile
+chez les esprits r&eacute;fl&eacute;chis: de telles impudeurs transmettent, de
+g&eacute;n&eacute;ration en g&eacute;n&eacute;ration, les vertus d'exception. Ces femmes et ces
+penseurs ont sacrifi&eacute; leur part de dignit&eacute; vulgaire pour mettre une
+&eacute;tincelle dans des &acirc;mes sauv&eacute;es de l'assoupissement. Cependant, et voil&agrave;
+ma contradiction, je me d&eacute;sesp&eacute;rais que l'Objet f&ucirc;t telle. Seule son
+inf&acirc;me ing&eacute;niosit&eacute; m'int&eacute;ressait &agrave; elle, et je la lui reprochais, me
+plaisant &agrave; lui d&eacute;tailler tout haut, combien elle violait les lois
+ordinaires de la nature et de la biens&eacute;ance.</p>
+
+<p>Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait
+un go&ucirc;t tr&egrave;s vif &agrave; mes irritations. Nous en plaisantions l'un et
+l'autre, mais parfois j'&eacute;tais presque brutal, et parfois encore j'&eacute;tais
+pr&egrave;s de regretter qu'elle f&ucirc;t un objet irr&eacute;parablement g&acirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Mais sans tr&ecirc;ve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: &laquo;Ah!
+l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indiff&eacute;rentes,
+s'il me plaisait d'en d&eacute;tourner mon regard!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>De telles exp&eacute;riences, men&eacute;es avec trop de z&egrave;le, pr&eacute;sentent quelque
+danger. C'est le jeu un peu f&eacute;brile du pauvre enfant qui, par un jour de
+pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de
+le casser,&mdash;non loin des grandes personnes qui sont, en toutes
+circonstances, un ch&acirc;timent imminent.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Elle avait de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de coeur, et, malgr&eacute; sa vanit&eacute;, un
+convenable boh&eacute;mianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arr&ecirc;t&eacute;? Deux
+ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touch&eacute;s &agrave;
+fond, et soudain presque sinc&egrave;res, nous cessions notre intrigue pour
+vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu go&ucirc;ter, &agrave; l'&eacute;cart,
+quelques semaines de vrai satisfaction.</p>
+
+<p>Mais quoi! tant de sentiments d&eacute;licats, que j'ai acquis par de longs
+efforts m&eacute;thodiques, d&egrave;s lors me devenaient inutiles! Pouvais-je
+accepter de me r&eacute;duire &agrave; la petite sensibilit&eacute; sensuelle de ma vingti&egrave;me
+ann&eacute;e! Renier, pour la premi&egrave;re fois, la journ&eacute;e de Jersey!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quelque irraisonnable que cela f&ucirc;t, tels &eacute;taient ses yeux cercl&eacute;s de
+fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je
+c&eacute;dais &agrave; mon go&ucirc;t pour cet objet, plus qu'il n'&eacute;tait marqu&eacute; dans mon
+programme.... Ce genre d'&eacute;motions est assez connu pour que je n'en
+fournisse pas la description.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Dans ce d&eacute;sarroi de mon syst&egrave;me, &agrave; d&eacute;faut de ma volont&eacute;, quelques gestes
+dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauv&egrave;rent. Cela est
+louable, mais je ne puis m'en glorifier: en r&eacute;alit&eacute; j'&eacute;tais d&eacute;sarm&eacute;; ses
+mains fi&eacute;vreuses avaient forc&eacute; le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis
+qu'int&eacute;rieurement j'&eacute;tais profan&eacute;, je parus encore servir avec orgueil
+mon Dieu. Ce fut une supr&ecirc;me journ&eacute;e. Comme moi, elle &eacute;tait &agrave; limite. De
+d&eacute;couragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,
+et ne le sut jamais.</p>
+
+<p>Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes
+propos? Mon &eacute;gotisme, outre qu'il est peu s&eacute;duisant, ne se renouvelle
+gu&egrave;re.&mdash;Ou bien fut-elle d&eacute;cid&eacute;e par des choses de la vulgaire r&eacute;alit&eacute;?
+J'ai peut-&ecirc;tre un d&eacute;dain excessif des n&eacute;cessit&eacute;s de la vie....</p>
+
+<p>Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports
+d'homme &agrave; femme. Fr&eacute;quemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai
+r&eacute;fl&eacute;chi sur mon cas, et les hypoth&egrave;ses les plus diverses m'ont tour &agrave;
+tour satisfait, selon les heures de la journ&eacute;e: j'ai le r&eacute;veil d&eacute;go&ucirc;t&eacute;,
+l'apr&egrave;s-d&icirc;ner indulgent et un peu brutal, la soir&eacute;e fi&eacute;vreuse et qui
+grossit tout.</p>
+
+<p>Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'&agrave; l'impolitesse pendant cinq
+jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe o&ugrave; avec
+une personne de mon sexe. Les femmes oscillent &eacute;trangement d'une
+complaisance maladive &agrave; la m&eacute;chancet&eacute;. J'en con&ccedil;us du d&eacute;go&ucirc;t, et,
+jugeant l'exp&eacute;rience termin&eacute;e, je partis pour le littoral m&eacute;diterran&eacute;en.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="caption">II</p>
+
+<p><a name="JE_PROFITE" id="JE_PROFITE"></a>JE PROFITE DE MES &Eacute;MOTIONS</p>
+
+<p>Cannes &eacute;tait encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de
+la plage &eacute;vent&eacute;e jusqu'&agrave; la Croisette, o&ugrave; je demeurais immobile &agrave;
+regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,
+dans la grande rue, tr&egrave;s vex&eacute; de n'avoir pas envie de p&acirc;tisseries.
+Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journ&eacute;es;
+j'avais sp&eacute;cialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop
+&eacute;troitement dans ma pens&eacute;e, et de Nice, o&ugrave; je promenais mon ennui dans
+les caf&eacute;s, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les
+apr&egrave;s-midi ne furent aussi grises qu'&agrave; cette &eacute;poque. Et quelles soir&eacute;es,
+devant un grog! Il est bien f&acirc;cheux que je n'aie eu personne avec qui
+analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dess&eacute;cher, puis le
+r&eacute;duire en poussi&egrave;re qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait
+dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma premi&egrave;re &eacute;tape, me
+redevenait n&eacute;cessaire.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Vous connaissez ces insomnies que nous fait une id&eacute;e fixe, debout sur
+notre cerveau comme le g&eacute;nie de la Bastille, tandis que, nous enfon&ccedil;ant
+dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser &agrave; rien et nous
+recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier
+de la pendule, de compter jusqu'&agrave; cent et autres b&ecirc;tises insuffisantes.
+Soudain, &agrave; travers le voile de banalit&eacute;s qu'on lui oppose, l'id&eacute;e
+r&eacute;appara&icirc;t, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons
+encore de lui &eacute;chapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me
+levais, et par quelque lecture &eacute;mouvante je cherchais &agrave; m'oublier. Tout
+me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me
+parurent admirables.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes
+troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-m&ecirc;me. J'imaginais le syst&egrave;me
+de vie que j'aurais men&eacute; avec elle, et je me d&eacute;sesp&eacute;rais qu'une fa&ccedil;on
+d'&ecirc;tre &eacute;mu, que j'avais entrevue, me f&ucirc;t irr&eacute;m&eacute;diablement ferm&eacute;e. Au
+r&eacute;sum&eacute;, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude m&eacute;ditative que
+Simon et moi nous tent&acirc;mes. Retraite charmante! Ma m&eacute;thode, en &eacute;tonnant
+l'Objet, m'e&ucirc;t paru rajeunie &agrave; moi-m&ecirc;me. Puis ces commerce d'id&eacute;es avec
+des &ecirc;tres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui
+meublent la vie.</p>
+
+<p>Ainsi, &agrave; &eacute;tudier ce qui aurait pu &ecirc;tre, j'empirais ma triste situation.
+Et, pi&eacute;tinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il
+est &eacute;vident que &ccedil;a ne durera pas, mais les minutes en paraissent si
+longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renvers&eacute; des
+dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment par
+leurs vastes fen&ecirc;tres, ne me parut pas aussi d&eacute;color&eacute; que je le vis,
+durant ces nuits d&eacute;testables et ces apr&egrave;s-midi o&ugrave; je me couchais vers
+les trois heures et m'endormais enfin, hypnotis&eacute; par mon id&eacute;e fixe,
+&eacute;clatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les r&eacute;veils, au soir
+tomb&eacute;, les membres couverts de froid! Les repas, sans app&eacute;tit, sous des
+lumi&egrave;res brutales! Parfois m&ecirc;me il pleuvait.</p>
+
+<p>J'aurais d&ucirc; me m&eacute;fier que l'air de la mer, pr&eacute;cieux en ce qu'il pousse
+aux crises (cf. Jersey et Venise) m'&eacute;tait dans l'esp&egrave;ce d&eacute;testable.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Seule, elle a pu me faire prendre quelque int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la vie ext&eacute;rieure.
+Elle &eacute;tait pour moi, habitu&eacute; des grandes tentures nues, un petit joujou
+pr&eacute;cieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon
+sang toutes mes id&eacute;es, je go&ucirc;tais des choses vulgaires, je cancanais un
+peu et j'&eacute;tais fat &agrave; la promenade.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au
+reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de m&eacute;morable, ni de
+touchant; c'est peut-&ecirc;tre que je ne l'&eacute;coutais gu&egrave;re? L'ayant abord&eacute;e
+avec le simple d&eacute;sir de me donner quelque amertume et de reprendre du
+ton, j'ai habill&eacute; selon ma convenance et avec un art merveilleux le
+premier objet &agrave; qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je
+voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Comme elle &eacute;tait venue me surprendre, un matin de nagu&egrave;re, dans ma
+chambre d'h&ocirc;tel, elle me trouva appuy&eacute; sur une malle, qui lisais
+l'<i>Imitation</i>. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour
+charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le
+prouver elle riait. La soci&eacute;t&eacute; de Simon a perverti en moi le sens de la
+sociabilit&eacute;. Il est &eacute;vident que j'ai ennuy&eacute; au del&agrave; de tout l'Objet.
+Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle
+&eacute;tait un objet vivant. Ce jour o&ugrave;, sur ma malle de voyageur, je
+pr&eacute;tendis l'instruire de l'instabilit&eacute; des passions sensuelles, est
+l'instant o&ugrave; je me crus le plus pr&egrave;s d'&ecirc;tre aim&eacute; et d'aimer, mais comme
+il &eacute;tait midi un quart, elle, avec une nettet&eacute; d'analyse intime, que je
+n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.</p>
+
+<p>Un autre souvenir qui m'&eacute;meut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, &agrave;
+neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et
+tristes vers la gare de Lyon, o&ugrave; l'on se bouscule confus&eacute;ment sous trop
+de lumi&egrave;res. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la
+situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter
+pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans
+l'obscurit&eacute; mis&eacute;rable. C'est ainsi qu'un peu apr&egrave;s, seul dans mon wagon,
+je go&ucirc;tai une petite m&eacute;lancolie et une petite fiert&eacute;, ce qui fait une
+d&eacute;licate sensualit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A imaginer ce sentiment sinc&egrave;re de petite fille qu'elle eut pour moi,
+tandis qu'elle sanglotait de mon faux d&eacute;part, je me d&eacute;sole de mon
+mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affin&eacute;e, s'impose
+&agrave; mon souvenir: figure si &eacute;pur&eacute;e que je n'&eacute;prouve plus qu'un regret
+violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la m&ecirc;me race
+que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait &ecirc;tre et ce qu'elle est,
+combien elle souffre de ne pas vivre &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s, pensant tout haut et
+se fortifiant de mes pens&eacute;es! C'est ma faute, ma faute irr&eacute;parable, de
+ne pas lui &ecirc;tre apparu tel que je suis r&eacute;ellement! Oh! ma constante
+hypocrisie! mon impuissance &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler ce qui est convenable, parmi tant
+de charmantes fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre, qui s'offrent &agrave; moi comme possibles en
+toutes occasions! Avec son joli corps, p&acirc;m&eacute; des hommes grossiers, que la
+voil&agrave; mis&eacute;rable, elle, charmante comme une sainte pa&iuml;enne!</p>
+
+<p>H&eacute;las! pourquoi suis-je si vivement frapp&eacute; du d&eacute;sordre qu'il y a dans
+les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes
+d&eacute;testables lucidit&eacute;s, elle ne m'appara&icirc;trait plus comme un bonheur
+possible et que je ne sais acqu&eacute;rir. Elle serait un cadavre doux et
+triste, une chose de paix.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je lui &eacute;crivis. D&egrave;s lors je connus &agrave; chaque courrier l'angoisse, puis la
+secousse &agrave; briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guett&eacute;
+s'&eacute;loignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indiff&eacute;rence
+affect&eacute;e.</p>
+
+<p>Je n'eus plus le courage de penser &agrave; rien autre qu'&agrave; elle, qui peut-&ecirc;tre
+en ce moment riait.</p>
+
+<p>&laquo;Elle ne m'a pas &eacute;crit,&mdash;me disais-je chaque matin avant de quitter mon
+lit,&mdash;faut-il en conclure qu'elle ne me r&eacute;pondra pas? Elle fut toujours
+d&eacute;testable; son sans-g&ecirc;ne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amiti&eacute; ait
+fl&eacute;chi?&raquo; Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indiff&eacute;rence
+qu'elle m'avait donn&eacute;es aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un
+homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, le go&ucirc;t que je lui gardais prit des proportions vraiment
+curieuses. Vous connaissez ces inqui&eacute;tudes nerveuses qui, certains
+jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les
+jambes &agrave; la hauteur des genoux, et nous r&eacute;duisent enfin &agrave; un geste
+brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cass&eacute;es, en m&ecirc;me
+temps qu'elles nous font une id&eacute;e claire des sensations du v&eacute;ritable
+&eacute;pileptique. J'avais &agrave; l'imagination une angoisse analogue.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aube, je lui t&eacute;l&eacute;graphiai &agrave; son ancienne adresse. Journ&eacute;e
+d&eacute;plorable! A travers Cannes, perdue d'humidit&eacute;, je ne cessais d'aller
+de l'h&ocirc;tel au t&eacute;l&eacute;graphe, o&ugrave; les employ&eacute;s agac&eacute;s me secouaient leurs
+t&ecirc;tes, et mon coeur s'arr&ecirc;tait de battre, sans que mon attitude perd&icirc;t
+rien de sa dignit&eacute;. Le long de la plage, dans la grande rue, cette
+journ&eacute;e dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant
+mon espoir surchauff&eacute; &agrave; chaque seconde se venait butter contre
+l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arr&ecirc;te brutalement....
+Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'h&ocirc;tel, je n'avais
+encore rien re&ccedil;u; la totalit&eacute; des choses me parut sinistre, puis je fus
+d&eacute;ment.</p>
+
+<p>Comme elle &eacute;tait oubli&eacute;e, la fille des premiers instants de cette
+aventure,&mdash;celle &agrave; qui je voulus bien pr&ecirc;ter un sourire doux et mani&eacute;r&eacute;!
+J'avais &agrave; propos d'elle con&ccedil;u un si violent d&eacute;sir d'&ecirc;tre heureux, j'y
+&eacute;tais all&eacute; d'une telle chevauch&eacute;e d'imagination qu'en me retournant, je
+me trouvais seul. De la m&ecirc;me mani&egrave;re, sous le clo&icirc;tre, mes saints,&mdash;&agrave;
+Venise, Venise,&mdash;et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser
+manger du vide, face &agrave; face de mon d&eacute;sir.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Prendre l'express sur l'heure, retrouver &agrave; Paris, par l'obligeance des
+concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile
+et que je ne lui d&eacute;plais pas, rien de plus simple mais il y faudrait
+quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce d&eacute;lai je serai gu&eacute;ri.
+Ce bonheur-l&agrave;, pour me plaire, devrait m'&ecirc;tre donn&eacute; tel que je
+l'imagine, et &agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; je le d&eacute;sire.</p>
+
+<p>Quant &agrave; revivre les jours pass&eacute;s aupr&egrave;s d'elle, vraiment je m'en
+soucierais peu. Ce qui me d&eacute;sole, c'est la non-r&eacute;alisation de tout ce
+que j'ai entrevu en la prenant pour point de d&eacute;part. Je consid&egrave;re avec
+affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne
+saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.</p>
+
+<p>Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un &eacute;l&eacute;ment essentiel
+de ma f&eacute;licit&eacute; soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
+n'est pas Moi?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
+d'avoir pr&eacute;vu d&egrave;s la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
+M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une p&eacute;riode de
+d&eacute;mence. La direction de mon &eacute;nervement ne me parut pas bl&acirc;mable, mais
+seulement son intensit&eacute;. Il faut avouer que la r&eacute;ussite de mon excursion
+dans la vie d&eacute;passait mes plus belles esp&eacute;rances; vraiment j'avais
+rajeuni ma puissance de sentir! Et malgr&eacute; qu'une partie de moi-m&ecirc;me,
+toujours un peu larmoyante, r&eacute;sist&acirc;t, je m'amusai pendant quelques
+minutes d'&ecirc;tre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
+m&eacute;thodiquement organis&eacute;e.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le soleil gai courait de la mer bleue et argent&eacute;e jusque dans ma chambre
+tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
+Profitant avec un grand sens de cet &eacute;clair d'&eacute;nergie, je pris le train
+de Nice. De Nice &agrave; Monte-Carlo je suivis le c&ocirc;te &agrave; pied, dans une
+atmosph&egrave;re l&eacute;g&egrave;re qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:</p>
+
+<p>1&deg; De respirer avec sensualit&eacute;;</p>
+
+<p>2&deg; De me convaincre qu'aucune des beaut&eacute;s soupir&eacute;es par moi depuis trois
+semaines n'&eacute;tait en cette fille: &laquo;Je subis une querelle de mes r&ecirc;ves
+intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
+curiosit&eacute;. Mais, en v&eacute;rit&eacute;, je n'ai pas &agrave; me m&eacute;priser; personne n'a
+port&eacute; la main sur moi. Si je suis troubl&eacute;, c'est moi seul qui me
+trouble.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je d&icirc;nai abondamment, et malgr&eacute; que cette heure (de six &agrave; neuf) soit
+lugubre au sentimental indispos&eacute;, je sortis du restaurant plus viril, un
+peu ballon&eacute; et un cigare tr&egrave;s curieux &agrave; la bouche.</p>
+
+<p>L'excellent rem&egrave;de que l'orgueil quand on va s'&eacute;mietter dans un
+d&eacute;sagr&eacute;ment! Je rel&egrave;ve un peu la t&ecirc;te, je fais table rase de tout les
+menus souvenirs et je dis: &laquo;Quoi! des sc&eacute;nettes touchantes que je
+fabrique pour m'attendrir! vais-je m'emp&ecirc;trer l&agrave; dedans! Je suis centre
+des choses; elles me doivent ob&eacute;ir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
+&eacute;prouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
+homme libre, pour jouir m&eacute;thodiquement de la beaut&eacute; de notre
+imagination.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les salles de jeu m'ont toujours ennuy&eacute;. J'ai pourtant tous les
+instincts du joueur. Si je m'int&eacute;ressais &agrave; la politique, &agrave; la religion
+et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
+C'est g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'esp&eacute;rerais
+&ecirc;tre r&eacute;compens&eacute; au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
+peu des nerfs, de d&eacute;sirer avec fr&eacute;n&eacute;sie risquer ma vie &agrave; quelque chose:
+pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
+louis sur le tapis vert, voil&agrave; qui n'int&eacute;resse pas la dixi&egrave;me partie de
+moi-m&ecirc;me. Et si je perdais, tout mon &ecirc;tre serait annihil&eacute;. Car sans
+argent, comment d&eacute;velopper son imagination? Sans argent, plus d'<i>homme
+libre</i>.</p>
+
+<p>Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
+redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
+direction de son m&eacute;canisme. Le joueur de Monte-Carlo est l&agrave; pour se
+fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
+c'est un homme qui ne poss&egrave;de plus et qui compromet ses plaisirs de
+demain.&mdash;Ainsi, j'allais &agrave; Paris faire une exp&eacute;rience sentimentale afin
+de me r&eacute;veiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
+fade). La chance a tourn&eacute;, j'ai &eacute;t&eacute; pris. C'est que j'avais choisi une
+des loteries les plus grossi&egrave;res: l'amour pour un &ecirc;tre! L'homme vraiment
+r&eacute;fl&eacute;chi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
+ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.</p>
+
+<p>J'ai tremp&eacute; dans l'humanit&eacute; vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
+dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
+expert &agrave; m&eacute;caniser mon &acirc;me pour les d&eacute;tourner. C'est une honte, ou du
+moins une fausse manoeuvre, qu'apr&egrave;s tant d'inventions ing&eacute;nieuses o&ugrave; je
+les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
+n'ai pas choisis, et qui ne pr&eacute;sentent pas d'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Sortons de ce Casino o&ugrave; des hommes, d'imagination certes, mais d'une
+imagination peu orn&eacute;e, mes fr&egrave;res sans doute, mais de quel lit!
+cherchent comme moi r&eacute;chauffement, et &agrave; ce jeu se br&ucirc;lent. Je suis un
+joueur qui pipe les d&egrave;s; d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; du r&eacute;sultat que je connais, j'ai
+l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux d&eacute;tails de
+la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!</p>
+
+<p>Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossi&egrave;re salle
+d'attente, aupr&egrave;s du wagon l&eacute;ger dans lequel je traverserai la vie,
+pr&eacute;venu de toutes les stations et consid&eacute;rant des paysages divers, sans
+qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
+plus d&eacute;licates roses, si cet usage n'&eacute;tait pas th&eacute;&acirc;tral!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je repris le train de Cannes. Aupr&egrave;s de moi des officiers de marine
+causaient, et je fus frapp&eacute; tout d'abord de leur simplicit&eacute;, de la
+camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafra&icirc;chissais &agrave; les
+suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
+plaisanterie math&eacute;matique particulier aux &eacute;l&egrave;ves de Polytechnique ou de
+Navale:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
+vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
+chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
+puis de s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Ah! l'admirable v&eacute;rit&eacute;, m'&eacute;criai-je entre Villefranche et Nice, dans les
+cahots du wagon, et comme cela confirme ma th&eacute;orie! Dans la vie, la
+somme des maux, nul ne le conteste, est sup&eacute;rieure &agrave; celle des bonheurs.
+Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
+augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon syst&egrave;me
+d'aimer et d'&ecirc;tre aim&eacute;, c'&eacute;tait bien de m'y risquer un jour; mais la
+sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
+jours!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas &agrave; l'h&ocirc;tel
+de lettre de l'Objet.</p>
+
+<p>Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours d&eacute;primante,
+ne v&icirc;nt pas me d&eacute;sesp&eacute;rer &agrave; nouveau, et, &agrave; mon r&eacute;veil, je me parus
+satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut &ecirc;tre indulgent aux
+convalescents, et ne pas trop demander &agrave; leurs forces tr&eacute;buchantes.</p>
+
+<p>Le lendemain, je partis pour m'a&eacute;rer n'importe o&ugrave;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption">III</p>
+
+<p>M&Eacute;DITATION SUR <a name="LANECDOTE_DAMOUR" id="LANECDOTE_DAMOUR"></a>L'ANECDOTE D'AMOUR</p>
+
+<p>Il ne faut pas que je me plaigne de cette d&eacute;ch&eacute;ance subie durant
+quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
+douleur qui me p&eacute;n&egrave;tre et me baigne profond&eacute;ment. Le danger de mon
+machinisme, parfait &agrave; tant d'&eacute;gards, est qu'il me dess&egrave;che.</p>
+
+<p>Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
+sensibilit&eacute;; elle me rappellera combien il est urgent que je me b&acirc;tisse
+un refuge. Et puis cette belle exp&eacute;rience que je viens de cr&eacute;er, je
+pourrai &agrave; mon loisir la r&eacute;p&eacute;ter. D&eacute;sormais je connais la voie pour &ecirc;tre
+&eacute;moustill&eacute;, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
+et des femmes.</p>
+
+<p>Mon r&ecirc;ve fut toujours d'assimiler mon &acirc;me aux orgues m&eacute;caniques, et
+qu'elle me chant&acirc;t les airs les plus vari&eacute;s &agrave; chaque fois qu'il me
+plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon r&eacute;pertoire du chant
+de l'amour. Je ne pouvais gu&egrave;re m'en passer. La chose se f&icirc;t tr&egrave;s
+lestement. La p&eacute;riode grossi&egrave;re, o&ugrave; l'on souffre vraiment, o&ugrave; l'on jouit
+vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
+de ces &eacute;garements le plus p&eacute;nible!), je ne permis pas qu'elle dur&acirc;t plus
+de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la m&eacute;lancolie de se
+souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont &eacute;pur&eacute;s par la
+nuit qui d&eacute;j&agrave; les remplit. Pour pr&eacute;senter quelques douceurs, il faut
+qu'un acte soit transform&eacute; en mati&egrave;re de pens&eacute;e. J'ai activ&eacute; les
+ph&eacute;nom&egrave;nes ordinaires de la sensibilit&eacute;. En trois semaines, d'une
+vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir d&eacute;licieux que je puis
+presser dans mes bras, mes soirs d'an&eacute;mie, me lamentant par simple go&ucirc;t
+de m&eacute;lancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le p&eacute;ch&eacute; originel
+qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
+construit pour y trouver la paix.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h2>MES CONCLUSIONS</h2>
+
+
+<p class="caption"><i>La r&egrave;gle de ma vie</i></p>
+
+
+<p>Aujourd'hui j'habite un r&ecirc;ve fait d'&eacute;l&eacute;gance morale et de clairvoyance.
+La vulgarit&eacute; m&ecirc;me ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
+lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
+par des airs vari&eacute;s, que mon &acirc;me me fournit &agrave; volont&eacute;.</p>
+
+<p>J'ai renonc&eacute; &agrave; la solitude; je me suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; b&acirc;tir au milieu du
+si&egrave;cle, parce qu'il y a un certain nombre d'app&eacute;tits qui ne peuvent se
+satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
+comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon &ecirc;tre, m&eacute;contente
+de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-m&ecirc;me. Parmi les
+hommes je lui ai trouv&eacute; des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.</p>
+
+<p>Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des &eacute;manations
+de lui-m&ecirc;me, d&eacute;sertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
+J'ai trouv&eacute; un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
+parties de moi-m&ecirc;me inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
+morcel&eacute; en un grand nombre d'&acirc;mes. Aucune n'est une &acirc;me de d&eacute;fiance;
+elles se donnent &agrave; tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
+&agrave; l'&eacute;glise, les autres au mauvais lieu. Je ne d&eacute;teste pas que des
+parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique &agrave;
+contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
+d'atteindre; puis un esprit vraiment orn&eacute; ne doit pas se distraire de
+ses pr&eacute;occupations pour peser les vilenies qu'il commet au m&ecirc;me moment.
+J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses &acirc;mes ne se
+connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
+ma clairvoyance qui les cr&eacute;a, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
+d'elles compromette la s&eacute;curit&eacute; du groupe et par ses exc&egrave;s risque
+d'entra&icirc;ner la somme de mes &acirc;mes, toutes se ruent sur la r&eacute;fractaire.
+Apr&egrave;s une courte lutte, elles l'ont vite ma&icirc;tris&eacute;e; c'est ce qu'on a pu
+voir dans l'anecdote d'amour.</p>
+
+<p>Vraiment, quand j'&eacute;tais tr&egrave;s jeune, sous l'oeil des Barbares et encore &agrave;
+Jersey, je me m&eacute;fiais avec exc&egrave;s du monde ext&eacute;rieur. Il est repoussant,
+mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut ma&icirc;triser
+les hommes en les empoignant par leur vanit&eacute;. Avec un peu d'alcool et
+des viandes saignantes &agrave; ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
+peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
+le monde int&eacute;rieur, la st&eacute;rilit&eacute; et l'emballement! Aujourd'hui, ma
+grande pr&eacute;occupation est d'&eacute;viter l'une et l'autre de ces maladresses.
+On conna&icirc;t ma m&eacute;thode: je tiens en main mon &acirc;me pour qu'elle ne butte
+pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ing&eacute;nie &agrave;
+lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
+j'excelle &agrave; la ramener d&egrave;s qu'elle se d&eacute;robe. Parfois je m'interromps
+pour m'adresser une pri&egrave;re:</p>
+
+<p>O moi, univers dont je poss&egrave;de une vision, chaque jour plus claire,
+peuple qui m'ob&eacute;it au doigt et &agrave; l'oeil ne crois pas que je te d&eacute;laisse
+si je cesse d&eacute;sormais de noter les observations que ton d&eacute;veloppement
+m'inspire; mais l'int&eacute;ressant, c'est de cr&eacute;er la m&eacute;thode et de la
+v&eacute;rifier dans ses premi&egrave;res applications. Somme sans cesse croissante
+d'&acirc;mes ardentes et m&eacute;thodiques, je ne d&eacute;crirai plus tes efforts; je me
+contenterai de faire conna&icirc;tre quelques-uns des r&ecirc;ves de bonheur les
+plus &eacute;l&eacute;gants que tu imagineras. Continuons toutefois &agrave; embellir et &agrave;
+agrandir notre &ecirc;tre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
+ext&eacute;rieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
+ils ne signifient nullement l'&acirc;me qui les a ordonn&eacute;s et ne valent que
+par l'interpr&eacute;tation qu'elle leur donne.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="caption"><i>Lettre &agrave; Simon</i></p>
+
+<p>J'ai &eacute;crit derni&egrave;rement &agrave; Simon:</p>
+
+<p>&laquo;Avec vous, lui dis-je, j'avais v&eacute;cu dans l'&Eacute;glise Militante, faite de
+toutes les mis&egrave;res de l'Esprit molest&eacute; par la vie. Demeur&eacute; seul, j'ai
+projet&eacute; devant moi, par un effort consid&eacute;rable, ce pressentiment du
+meilleur que nous portions en nous; j'ai r&eacute;alis&eacute; cette &Eacute;glise
+Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai particip&eacute; de ses joies.
+Rien de plus d&eacute;licat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
+Mes passions ont cabal&eacute; pour la vie.... Aussit&ocirc;t mon &acirc;me me signalait
+leur insurrection, et, toute coalis&eacute;e, les r&eacute;duisait. Cependant j'avais
+gliss&eacute; plus bas que jamais nous ne f&ucirc;mes. Il faut que je remonte la
+s&eacute;rie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
+ami.</p>
+
+<p>&laquo;C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
+y a des m&eacute;thodes, il n'y a pas de r&eacute;sultats. Les &eacute;motions que nous
+conn&ucirc;mes hier, d&eacute;j&agrave; ne nous appartiennent plus. Les d&eacute;sirs, les ardeurs,
+les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsid&eacute;r&eacute; de croire que
+j'&eacute;tais arriv&eacute; quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
+curieuses exp&eacute;riences.</p>
+
+<p>&laquo;Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
+de conscience, les excursions que nous f&icirc;mes botte &agrave; botte hors du r&eacute;el
+et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
+veux pas me risquer &agrave; rien inventer; je veux m'en tenir &agrave; des &eacute;motions
+que j'aurai pes&eacute;es &agrave; l'avance. Rien de plus dangereux que nos app&eacute;tits
+naturels et notre instinct. Je les &eacute;toufferai sous les enthousiasmes
+artificiels se succ&eacute;dant sans intervalle.</p>
+
+<p>&laquo;Ce syst&egrave;me excellent pour l'individu serait, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, d&eacute;plorable
+pour l'esp&egrave;ce. Les voluptueux de mon ordre demeurent st&eacute;riles. Mais je
+ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
+garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.</p>
+
+<p>&laquo;Vous le savez bien, Simon, s'il m'e&ucirc;t plu, j'&eacute;tais un merveilleux
+instrument pour produire des ph&eacute;nom&egrave;nes rares. Je penche quelquefois &agrave;
+me d&eacute;velopper dans le sens de l'&eacute;nervement; n&eacute;vropathe et d&eacute;licat,
+j'aurais enregistr&eacute; les plus menues disgr&acirc;ces de la vie. Je pouvais
+aussi pr&eacute;tendre &agrave; la compr&eacute;hension; j'ai un go&ucirc;t vif des passions les
+plus contradictoires. Enfin je suis dou&eacute; pour la bont&eacute;; je me plais &agrave;
+plaire, je souris; en pers&eacute;v&eacute;rant, j'aurais atteint &agrave; cette vertu
+royale, la charit&eacute;. Mais d&eacute;cid&eacute;ment je ne m'enfermerai dans aucune
+sp&eacute;cialit&eacute;; je me refuse &agrave; mes instincts, je d&eacute;rangerai les projets de
+la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferm&eacute;,
+une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entra&icirc;nent
+dans l'impr&eacute;vu, et, pour des buts cach&eacute;s, nous font participer &agrave; tous
+les chagrins vulgaires.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais jusqu'&agrave; penser que ce serait un bon syst&egrave;me de vie de n'avoir
+pas de domicile, d'habiter n'importe o&ugrave; dans le monde. Un chez soi est
+comme un prolongement du pass&eacute;; les &eacute;motions d'hier le tapissent. Mais,
+coupant sans cesse derri&egrave;re moi, je veux que chaque matin la vie
+m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un d&eacute;but.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher ami, vous &ecirc;tes entr&eacute; dans une carri&egrave;re r&eacute;guli&egrave;re: vous
+utiliserez notre d&eacute;dain, qui nous conduisit &agrave; Jersey, pour en faire de
+la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues
+m&eacute;ditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre
+misanthropie, qui nous s&eacute;para, une distinction et une froideur justement
+estim&eacute;es de ce monde sans d&eacute;clamation o&ugrave; vous &ecirc;tes appel&eacute; &agrave; r&eacute;ussir. Nul
+doute que vous n'arriviez &agrave; proscrire pour des raisons sup&eacute;rieures ce
+que le vulgaire proscrit, et &agrave; approuver ce qu'il sert. Certaines
+natures avec leur fine ironie s'accomodent &agrave; merveille, quoique pour des
+raisons tr&egrave;s diff&eacute;rentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin
+au d&eacute;veloppement de ma carri&egrave;re, si vous la voyez tourner &agrave; mille choses
+faciles que j'&eacute;tais n&eacute; pour m&eacute;priser toujours, ne vous &eacute;tonnez pas.
+Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pouss&eacute; &agrave; un tel
+point que les attitudes m&ecirc;mes que nous estimions jadis, je les d&eacute;daigne:
+car vis-&agrave;-vis des r&ecirc;ves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins,
+c'est bien indiff&eacute;rent. Et ces r&ecirc;ves eux-m&ecirc;mes n'ont pas grande
+importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas s&ucirc;r
+que dans cette courte vie elle-m&ecirc;me mon id&eacute;al d'aujourd'hui soit demain
+mon id&eacute;al, enfin parce que je sais n'avoir une id&eacute;e claire qu'&agrave; de rares
+intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes p&eacute;riodes.&mdash;En
+cons&eacute;quence, j'ai adopt&eacute; cinq ou six doutes tr&egrave;s vifs sur l'importance
+des parties les meilleures de mon Moi.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;vidente insignifiance de toutes les postures que prend l'&eacute;lite au
+travers de l'ordre immuable des &eacute;v&eacute;nements m'obs&egrave;de. Je ne vois partout
+que gymnastique. Quoi que je fasse d&eacute;sormais, mon ami, jugez-moi d'apr&egrave;s
+ce parti pris qui domine mes moindres actes.</p>
+
+<p>Il est impossible que nous cessions de nous int&eacute;resser l'un &agrave; l'autre;
+il est probable cependant que nous cesserons de nous &eacute;crire. Cela ne
+vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en
+r&eacute;alit&eacute;, nous sommes fr&egrave;res, de lits diff&eacute;rents, ajouterai-je, pour
+justifier certaines diff&eacute;rences de nos &acirc;mes; nous avons une partie de
+notre Moi qui nous est commune &agrave; l'un et &agrave; l'autre; eh bien! c'est parce
+que je veux &ecirc;tre &eacute;tranger m&ecirc;me &agrave; moi que je veux m'&eacute;loigner de vous.
+<i>Alienus!</i> &Eacute;tranger au monde ext&eacute;rieur, &eacute;tranger m&ecirc;me &agrave; mon pass&eacute;,
+&eacute;tranger &agrave; mes instincts, connaissant seulement des &eacute;motions rapides que
+j'aurai choisies: v&eacute;ritablement Homme libre!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cette lettre &eacute;crite, je refl&eacute;chis que ce d&eacute;sir d'&ecirc;tre compris, ce besoin
+de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien &eacute;tait encore
+une suj&eacute;tion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis
+tenir &agrave; Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la
+boucle de la premi&egrave;re p&eacute;riode de ma vie.</p>
+
+<p>Avril 1887.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="APPENDICE" id="APPENDICE" ></a>APPENDICE</h3>
+
+<h4>NOTE DE LA PAGE VI</h4>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="caption">R&Eacute;PONSE A M. REN&Eacute; DOUMIC</p>
+
+<p><i>PAS DE VEAU GRAS</i>!</p>
+
+
+<p>Dans un article de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, M. Ren&eacute; Doumic dresse le
+&laquo;Bilan d'une g&eacute;n&eacute;ration&raquo;, et voici comment il le r&eacute;sume: &laquo;Les beaux
+jours du dilettantisme sont d&eacute;finitivement pass&eacute;s. Le livre que M.
+S&eacute;ailles consacrait nagu&egrave;re &agrave; Ernest Renan t&eacute;moigne assez de cette
+esp&egrave;ce de col&egrave;re contre l'idole de la veille. Les repr&eacute;sentants les plus
+attitr&eacute;s du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjur&eacute;
+leurs erreurs avec solennit&eacute;. C'est M. Paul Bourget, de qui nous
+enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi.
+C'est M. Jules Lema&icirc;tre, si habile jadis &agrave; ces balancements d'une pens&eacute;e
+incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage.
+C'est M. Barr&egrave;s, si empress&eacute; dans ses premiers livres &agrave; jeter le d&eacute;fi au
+bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait &agrave; relever tous les autels
+qu'il avait bris&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>M. Doumic me permettra de lui pr&eacute;senter ma protestation: je ne rel&egrave;ve
+aucun autel que j'aie bris&eacute; et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne
+les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera
+dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un d&eacute;veloppement; je
+crois qu'elle est vivifi&eacute;e, sinon par la s&egrave;che logique de l'&eacute;cole, du
+moins par cette logique sup&eacute;rieure d'un arbre cherchant la lumi&egrave;re et
+c&eacute;dant &agrave; sa n&eacute;cessit&eacute; int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Je m'explique l&agrave;-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul &agrave; me
+faire une r&eacute;ception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des &eacute;loges
+dont s'embarrasse mon indignit&eacute;. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en
+faut bien que je les &laquo;abjure&raquo;, solennellement ou non: elles demeurent,
+toujours f&eacute;condes, &agrave; la racine de toutes mes v&eacute;rit&eacute;s.</p>
+
+<p>Si c'est mon illusion, elle est autoris&eacute;e par tant de jeunes esprits qui
+m'ont gard&eacute; leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime &agrave;
+croire que je suis un &eacute;crivain plut&ocirc;t ennuyeux qu'amusant; on est pri&eacute;
+d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais &agrave; se conna&icirc;tre!
+Sans doute, mon petit monde cr&eacute;&eacute; par douze ans de propagande, par Simon,
+par B&eacute;r&eacute;nice et par le chien velu, a &eacute;t&eacute; d&eacute;cim&eacute; par l'affaire Dreyfus.
+Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premi&egrave;re entente
+m'appara&icirc;t comme un malentendu; nous n'&eacute;tions pas de m&ecirc;me physiologie.
+Seuls les purs, apr&egrave;s cette &eacute;preuve, sont demeur&eacute;s. C'est pour le mieux.
+Ils reconnaissent que je n'ai jamais &eacute;crit qu'un livre: <i>Un Homme
+libre</i>, et qu'&agrave; vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai
+d&eacute;velopp&eacute; depuis, ne faisant dans <i>les D&eacute;racin&eacute;s</i>, dans <i>la Terre et les
+Morts</i>, et dans cette <i>Vall&eacute;e de la Moselle</i> (o&ugrave; j'ai peut-&ecirc;tre mis le
+meilleur de moi-m&ecirc;me), que donner plus de complexit&eacute; aux motifs de mes
+premi&egrave;res et constantes opinions. Ils peuvent t&eacute;moigner que, dans <i>la
+Cocarde</i>, en 1894, nous avons trac&eacute; avec une singuli&egrave;re vivacit&eacute;, dont
+s'effrayaient peut-&ecirc;tre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du
+&laquo;nationalisme&raquo; que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.</p>
+
+<p>Ce n'est pas nous qui avons chang&eacute;, c'est l'&laquo;Affaire&raquo; qui a plac&eacute; bien
+des esprits &agrave; un nouveau point de vue. &laquo;Tiens, disent-ils, Barr&egrave;s a
+cess&eacute; de nous d&eacute;plaire.&raquo; J'en suis profond&eacute;ment heureux, mais je ne fis
+que suivre mon chemin, et chaque ann&eacute;e je portais la m&ecirc;me couronne, les
+m&ecirc;mes pens&eacute;es sur une tombe en exil<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la v&eacute;rit&eacute;
+comme une fl&egrave;che sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour
+s'&eacute;lever &eacute;tagent leurs ramures, toute pens&eacute;e proc&egrave;de par &eacute;tapes. On ne
+m'a point trouv&eacute; comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre
+deux &eacute;cailles d'hu&icirc;tre. Comme j'y aspirais dans <i>Sous l'oeil des
+Barbares</i> et dans <i>Un Homme libre</i>, je me fis une discipline en gardant
+mon ind&eacute;pendance. <i>Un Homme libre</i>, pauvre petit livre o&ugrave; ma jeunesse se
+vantait de son isolement! J'&eacute;chappais &agrave; l'&eacute;touffement du coll&egrave;ge, je me
+lib&eacute;rais, me d&eacute;livrais l'&acirc;me, je prenais conscience de ma volont&eacute;. Ceux
+qui connaissent la jeune litt&eacute;rature fran&ccedil;aise d&eacute;clareront que ce livre
+eut des suites. Je me suis &eacute;tendu, mais il demeure mon expression
+centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du m&ecirc;me
+point que je regarde. Et si l'<i>Homme libre</i> incita bien des jeunes gens
+&agrave; se diff&eacute;rencier des <i>Barbares</i> (c'est-&agrave;-dire des &eacute;trangers), &agrave;
+reconna&icirc;tre leur v&eacute;ritable nature, &agrave; faire de leur &laquo;&acirc;me&raquo; le meilleur
+emploi, c'est encore la m&ecirc;me m&eacute;thode que je leur propose quand je leur
+dis: &laquo;Constatez que vous &ecirc;tes faits pour sentir en Lorrains, en
+Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs.&raquo;</p>
+
+<p>Penser solitairement, c'est s'acheminer &agrave; penser solidairement<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Par
+nous, les d&eacute;racin&eacute;s se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un
+probl&egrave;me social, de savoir si l'&Eacute;tat leur fera les conditions
+n&eacute;cessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se <i>nourrissent</i>
+selon leurs affinit&eacute;s.</p>
+
+<p>Au fond le travail de mes id&eacute;es se ram&egrave;ne &agrave; avoir reconnu que le moi
+individuel &eacute;tait tout support&eacute; et aliment&eacute; par la soci&eacute;t&eacute;. Id&eacute;e banale,
+capable cependant de f&eacute;conder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme
+d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-l&agrave;, mais j'ai pass&eacute; par les
+diverses &eacute;tapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai v&eacute;cu les
+divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien
+me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les
+diverses phases d'un d&eacute;veloppement si facile, si logique, irr&eacute;sistible.
+Ce n'est qu'une lumi&egrave;re plus forte &agrave; mesure que le matin c&egrave;de au midi.</p>
+
+<p>On juge vite &agrave; Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'apr&egrave;s
+quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne contr&ocirc;le.
+J'ai publi&eacute; trois volumes sous ce titre: &laquo;Le culte du Moi&raquo;, ou, comme je
+disais encore: &laquo;La culture du Moi&raquo;, et qui n'&eacute;taient au demeurant que
+des petits trait&eacute;s d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'&eacute;pargnera
+et s'&eacute;pargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur
+l'&eacute;go&iuml;sme, sur la contemplation de soi-m&ecirc;me, dont j'ai &eacute;t&eacute; encombr&eacute;
+pendant une dizaine d'ann&eacute;es. J'&eacute;tais un fameux individualiste et j'en
+disais, sans g&ecirc;ne, les raisons. J'ai &laquo;appliqu&eacute; &agrave; mes propres &eacute;motions la
+dialectique morale enseign&eacute;e par les grands religieux, par les Fran&ccedil;ois
+de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la gen&egrave;se de l'<i>Homme
+libre</i>&raquo; (Bourget); j'ai pr&ecirc;ch&eacute; le d&eacute;veloppement de la personnalit&eacute; par
+une certaine discipline de m&eacute;ditations et d'analyses. Mon sentiment
+chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de conna&icirc;tre
+comment la soci&eacute;t&eacute; le supporte. Un Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me, qu'est-ce donc,
+sinon un groupe innombrable d'&eacute;v&eacute;nements et d'hommes? Et mon grand-p&egrave;re,
+soldat obscur de la Grande Arm&eacute;e, je sais bien qu'il est une partie
+constitutive de Napol&eacute;on, empereur et roi. Ayant longuement creus&eacute;
+l'id&eacute;e du &laquo;Moi&raquo; avec la seule m&eacute;thode des po&egrave;tes et des mystiques, par
+l'observation int&eacute;rieure, je descendis parmi des sables sans r&eacute;sistance
+jusqu'&agrave; trouver au fond et pour support la collectivit&eacute;. Les &eacute;tapes de
+cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici
+l'&eacute;cole ne m'aida point. Je dois tout &agrave; cette logique sup&eacute;rieure d'un
+arbre cherchant la lumi&egrave;re et c&eacute;dant avec une sinc&eacute;rit&eacute; parfaite &agrave; sa
+n&eacute;cessit&eacute; int&eacute;rieure. Donc, je le proclame: si je poss&egrave;de l'&eacute;l&eacute;ment le
+plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, &agrave; savoir le
+sentiment vivant de l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral, c'est pour avoir constat&eacute; que le
+&laquo;Moi&raquo;, soumis &agrave; l'analyse un peu s&eacute;rieusement, s'an&eacute;antit et ne laisse
+que la soci&eacute;t&eacute; dont il est l'&eacute;ph&eacute;m&egrave;re produit. Voil&agrave; d&eacute;j&agrave; qui nous rabat
+l'orgueil individuel. Mais le &laquo;Moi&raquo; s'an&eacute;antit d'une mani&egrave;re plus
+terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que
+la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change
+rien. Quelque chose d'&eacute;ternel g&icirc;t en nous, dont nous n'avons que
+l'usufruit, et cette jouissance m&ecirc;me, nos morts nous la r&egrave;glent. Tous
+les ma&icirc;tres qui nous ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s et que j'ai tant aim&eacute;s, et non
+seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les
+Taine et les Renan, croyaient &agrave; une raison ind&eacute;pendante existant en
+chacun de nous et qui nous permet d'approcher la v&eacute;rit&eacute;. L'individu, son
+intelligence, sa facult&eacute; de saisir les lois de l'univers! Il faut en
+rabattre. Nous ne sommes pas les ma&icirc;tres des pens&eacute;es qui naissent en
+nous. Elles sont des fa&ccedil;ons de r&eacute;agir o&ugrave; se traduisent de tr&egrave;s anciennes
+dispositions physiologiques. Selon le milieu o&ugrave; nous sommes plong&eacute;s,
+nous &eacute;laborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'id&eacute;es
+personnelles; les id&eacute;es m&ecirc;me les plus rares, les jugements m&ecirc;me les plus
+abstraits, les sophismes de la m&eacute;taphysique la plus infatu&eacute;e sont des
+fa&ccedil;ons de sentir g&eacute;n&eacute;rales et apparaissent n&eacute;cessairement chez tous les
+&ecirc;tres de m&ecirc;me organisme assi&eacute;g&eacute;s par les m&ecirc;mes images. Notre raison,
+cette reine encha&icirc;n&eacute;e, nous oblige &agrave; placer nos pas sur les pas de nos
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs.</p>
+
+<p>Dans cet exc&egrave;s d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous
+persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre,
+&mdash;et non pas seulement dire du bout des l&egrave;vres, mais se repr&eacute;senter
+d'une mani&egrave;re sensible,&mdash;que nous sommes le prolongement et la
+continuit&eacute; de nos p&egrave;res et m&egrave;res.</p>
+
+<p>C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
+suite des descendants ne fait qu'un m&ecirc;me &ecirc;tre. Sans doute, celui-ci,
+sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
+complexit&eacute;, mais elle ne le d&eacute;naturera pas. C'est comme un ordre
+architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le m&ecirc;me ordre. C'est
+comme une maison o&ugrave; l'on introduit d'autres dispositions: non seulement
+elle repose sur les m&ecirc;mes assises, mais encore elle est faite des m&ecirc;mes
+moellons, et c'est toujours la m&ecirc;me maison. Celui qui se laisse p&eacute;n&eacute;trer
+de ces certitudes abandonne la pr&eacute;tention de sentir mieux, de penser
+mieux, de vouloir mieux que son p&egrave;re et sa m&egrave;re; il se dit; &laquo;Je suis
+eux-m&ecirc;mes.&raquo;</p>
+
+<p>De cette conscience, quelles cons&eacute;quences, dans tous les ordres, il
+tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige
+d&eacute;licieux o&ugrave; l'individu se d&eacute;fait pour se ressaisir dans la famille,
+dans la race, dans la nation, dans des milliers d'ann&eacute;es que n'annule
+pas le tombeau.</p>
+
+<p>J'appr&eacute;cie beaucoup une &laquo;lettre ouverte&raquo; que j'ai d&eacute;coup&eacute;e dans le
+<i>Times</i>. A l'occasion d'une &eacute;lection &agrave; la Chambre des communes, un M.
+Oswald John Simon, isra&eacute;lite et membre d'une association politique de
+Londres, &eacute;crit: &laquo;... Je suis tenu de d&eacute;clarer ce qui suit pour le cas o&ugrave;
+j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait
+malheureusement &agrave; na&icirc;tre entre les obligations d'un Anglais et celles
+d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui para&icirc;trait en pareil cas
+naturelle &agrave; tout autre Anglais, c'est-&agrave;-dire que je suis ce que mes
+anc&ecirc;tres ont &eacute;t&eacute; pendant des milliers d'ann&eacute;es, plut&ocirc;t que quelque chose
+qu'ils n'ont &eacute;t&eacute; que depuis le temps d'Olivier Cromwell.&raquo;</p>
+
+<p>La belle lettre! Que la derni&egrave;re phrase de ce juif est puissante! Elle
+r&eacute;v&egrave;le un homme &eacute;lev&eacute; &agrave; une magnifique conscience de son &eacute;nergie, des
+secrets de sa vie. Mais quand m&ecirc;me cet Oswald John Simon n'aurait pas
+saisi et formul&eacute; la loi de sa destin&eacute;e, cependant il ob&eacute;irait &agrave; cette
+loi. Et nous tous, les plus r&eacute;fl&eacute;chis comme les plus instinctifs, nous
+sommes &laquo;ce que nos anc&ecirc;tres ont &eacute;t&eacute; pendant des milliers d'ann&eacute;es,
+plut&ocirc;t que quelque chose qu'ils n'ont &eacute;t&eacute; que depuis le temps d'Olivier
+Cromwell&raquo;. &laquo;Je dis au s&eacute;pulcre: Vous serez mon p&egrave;re&raquo;.</p>
+
+<p>Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'&Eacute;glise dans
+son sublime office des Morts. Toutes mes pens&eacute;es, tous mes actes
+essaimeront d'une belle pri&egrave;re,&mdash;effusion et m&eacute;ditation,&mdash;sur la terre
+de mes morts.</p>
+
+<p>Les anc&ecirc;tres que nous prolongeons ne nous transmettent int&eacute;gralement
+l'h&eacute;ritage accumul&eacute; de leurs &acirc;mes que par la permanence de l'action
+terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs
+travaux, leurs f&eacute;licit&eacute;s ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
+ce qui nous est permis ou d&eacute;fendu. De la campagne, en toute saison,
+s'&eacute;l&egrave;ve le chant des morts. Un vent l&eacute;ger le porte et le disperse comme
+une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
+la multiplicit&eacute; des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes
+changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en
+tous lieux, la loi de l'&eacute;ternelle d&eacute;composition; mais le climat, la
+v&eacute;g&eacute;tation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays
+natal nous r&eacute;v&egrave;lent et nous commandent notre destin propre, nous forcent
+d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une
+discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la
+terre devenue leur s&eacute;pulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.</p>
+
+<p>Chacun de nos actes qui d&eacute;ment notre terre et nos morts nous enfonce
+dans un mensonge qui nous st&eacute;rilise. Comment ne serait-ce point ainsi?
+En eux, je vivais depuis les commencements de l'&ecirc;tre, et des conditions
+qui soutinrent ma vie obscure &agrave; travers les si&egrave;cles, qui me
+pr&eacute;destin&egrave;rent, me renseignent assur&eacute;ment mieux que les exp&eacute;riences o&ugrave;
+mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Quand des libertins s'&eacute;lev&egrave;rent au milieu de la France contre les
+v&eacute;rit&eacute;s de la France &eacute;ternelle, nous tous qui sentons bien ne pas
+exister seulement &laquo;depuis le temps d'Olivier Cromwell&raquo; nous d&ucirc;mes nous
+pr&eacute;cipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultiv&eacute;es pour avoir
+&eacute;touff&eacute; en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles
+pr&eacute;tendent se r&eacute;gler sur des lois qu'elles ont choisies d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment et
+qui, fussent-elles tr&egrave;s logiques, risquent de contrarier nos &eacute;nergies
+profondes; quant &agrave; nous, pour nous sauver d'une st&eacute;rile anarchie, nous
+voulons nous relier &agrave; notre terre et &agrave; nos morts. Je n'accourus pas
+&laquo;soutenir des autels que j'avais &eacute;branl&eacute;s&raquo;, mais soutenir les autels qui
+font le pi&eacute;destal de ce moi auquel j'avais rendu un culte pr&eacute;alable et
+n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication <i>pro
+domo</i>? Je ne m&eacute;rite pas les reproches ni le veau gras que connut
+successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun pass&eacute; &agrave; renier. Nous
+avons voulu maintenir la maison de nos p&egrave;res que les invit&eacute;s
+&eacute;branlaient. Quand nous aurons remis ces derniers &agrave; leur place
+(l'anti-chambre,&mdash;en style plus noble, l'atrium des cat&eacute;chum&egrave;nes), nous
+reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements o&ugrave; se
+plurent nos a&iuml;eux.</p>
+
+<p>On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres
+expressions nationales que la propagande politique, bien qu'&agrave; cette
+minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, apr&egrave;s la
+victoire, nous ne penserons pas &agrave; nous interdire l'art total. &laquo;Ironie,
+pessimisme, symbolisme&raquo; (que d&eacute;nonce M. Doumic), sont-ce l&agrave; de si grands
+crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns
+des plus grands g&eacute;nies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen
+de tirer quelque chose de ces vell&eacute;it&eacute;s de symbolisme que les critiques
+devraient aider et encourager, plut&ocirc;t que bafouer,&mdash;et ce r&ocirc;le
+d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,&mdash;car en v&eacute;rit&eacute;,
+comment pourrions-nous avoir confiance dans la destin&eacute;e du pays et aider
+&agrave; son d&eacute;veloppement, si nous perdions le sentiment de notre propre
+activit&eacute; et si nous nous d&eacute;couragions de la manifester par ces
+sp&eacute;culations litt&eacute;raires, dont notre conduite pr&eacute;sente d&eacute;montre assez
+qu'on avait tort de se m&eacute;fier?</p>
+
+<p><i>(Sc&egrave;nes et Doctrines du Nationalisme</i>.)</p>
+
+<p>Sur le m&ecirc;me th&egrave;me, on peut voir <i>le 2 novembre en Lorraine</i>, dans <i>Amori
+et Dolori sacrum</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Dans l'&eacute;dition de 1899 le texte &eacute;tait suivi de la petite note suivante
+et gui &eacute;tait sign&eacute;e de l'&eacute;diteur:</i></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">On y verra une &acirc;me agit&eacute;e par l'espoir</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">de l'enthousiasme, plus encore que par</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">l'enthousiasme.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">(M. DE CUSTINE.)</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette s&eacute;rie de petits romans id&eacute;ologiques, qui commence avec <i>Sous
+l'oeil des Barbares</i>, sera termin&eacute;e par un troisi&egrave;me volume, <i>Qualis
+artifex pereo.</i> Le tout sera compl&eacute;t&eacute; par un <i>Examen</i> de ces trois
+ouvrages.</p>
+
+<p>Si les circonstances le permettent, il sera publi&eacute; de ces livrets une
+&eacute;dition avec des b&eacute;quets pour vingt-cinq personnes.</p>
+
+<p>L'auteur de ces petits miroirs de sinc&eacute;rit&eacute; n'est pas dispos&eacute; &agrave; s'en
+exag&eacute;rer l'importance. C'est un culte qu'il rend &agrave; la partie de soi qui
+l'int&eacute;resse le plus &agrave; cette heure; dans la suite, il se d&eacute;couvrira
+peut-&ecirc;tre des vertus sup&eacute;rieures. Il imagine volontiers quelques pages
+affectueuses et plus clairvoyantes encore &laquo;au cher souvenir de l'auteur
+de <i>Sous l'oeil des Barbares</i>&raquo;. La conclusion m&ecirc;me d'<i>Un Homme libre</i>
+l'autorise &agrave; pr&eacute;sumer ainsi de son avenir, s&eacute;duisant avenir d'ailleurs.</p>
+
+<p><i>L'ouvrage d'abord annonc&eacute; sous le titre de</i> Qualis artifex pereo <i>est
+devenu</i> le Jardin de B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>NOTES:</p>
+
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les <i>D&eacute;bats</i> du 13 d&eacute;cembre 1890: <i>les Ironistes</i>, par Paul
+Desjardins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir &agrave; l'Appendice: <i>Une r&eacute;ponse &agrave; M. Doumic: Pas de veau
+gras</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Au cimeti&egrave;re d'Ixelles.&mdash;Voir la d&eacute;dicace de l'<i>Appel au
+Soldat</i> &agrave; Jules Lema&icirc;tre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance
+antith&eacute;tique de Hugo que j'emploie ici ce mot de <i>solidarit&eacute;</i>. On l'a
+g&acirc;t&eacute; en y mettant ce qui dans le vocabulaire chr&eacute;tien est <i>charit&eacute;</i>.
+Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarit&eacute;. Cette
+solidarit&eacute; n'implique n&eacute;cessairement aucune &laquo;humanit&eacute;&raquo;, aucune
+&laquo;justice&raquo;, et par exemple, au gros entrepreneur qui a transport&eacute; mille
+ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne
+le terrassier devenu fi&eacute;vreux; bien au contraire, si celui-ci
+d&eacute;sencombre rapidement par sa mort les h&ocirc;pitaux de l'isthme, c'est
+b&eacute;n&eacute;fice pour celui-l&agrave;. Mais il fallait construire une morale, et voil&agrave;
+pourquoi on a fauss&eacute;, en l'&eacute;dulcorant, le sens du mot <i>solidarit&eacute;</i>.
+Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par
+quoi des &ecirc;tres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se
+reconnaissent, tendent &agrave; s'associer et &agrave; se combiner, je propose qu'on
+parle plut&ocirc;t d'<i>affinit&eacute;s.</i> Le fait d'&ecirc;tre de m&ecirc;me race, de m&ecirc;me
+famille, forme un d&eacute;terminisme psychologique; c'est en ce sens que je
+prends le mot d'<i>affinit&eacute;s</i>&mdash;ou, parfois, d'<i>amiti&eacute;s.</i></p></div>
+
+
+
+<p>FIN</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barr&egrave;s
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
+
+***** This file should be named 168133-h.htm or 16813-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16813/
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/16813.txt b/16813.txt
new file mode 100644
index 0000000..76006e1
--- /dev/null
+++ b/16813.txt
@@ -0,0 +1,5598 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barres
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 2
+ Un homme libre
+
+Author: Maurice Barres
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+UN HOMME LIBRE
+
+Par
+
+MAURICE BARRES
+
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+
+
+1912
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+PREFACE de l'edition de 1904
+
+DEDICACE
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EN ETAT DE GRACE
+
+
+CHAPITRE I.--_La journee de Jersey_
+
+
+CHAPITRE II.--_Meditation sur la journee de Jersey_
+
+
+LIVRE DEUXIEME
+
+L'EGLISE MILITANTE
+
+
+CHAPITRE III.--_Installation_
+
+ a) Installation materielle
+
+ b) Installation spirituelle
+
+ c) Priere-programme
+
+
+CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_
+
+ a) Examen physique
+
+ b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice
+de la mort.--Colloque)
+
+
+CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_
+
+ a) Meditation spirituelle sur Benjamin Constant
+(Application des sens.--Meditation.--Colloque.
+--Oraison)
+
+ b) Meditation spirituelle sur Sainte-Beuve
+(Application des sens.--Meditation.--Colloque.
+--Oraison)
+
+
+CHAPITRE VI.--_En Lorraine_
+
+ Premiere journee: Naissance de la Lorraine.
+--Deuxieme journee: La Lorraine en enfance.
+--Troisieme journee: La Lorraine se developpe.
+--Quatrieme journee: Agonie de la Lorraine.
+--Cinquieme journee: La Lorraine morte.
+--Sixieme journee: Conclusion, la soiree d'Haroue.
+
+
+LIVRE TROISIEME
+
+L'EGLISE TRIOMPHANTE
+
+
+CHAPITRE VII.--_Acedia, Separation dans le
+ monastere_
+
+
+CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_
+
+
+CHAPITRE IX.--_Veillee d'Italie_ (Enseignement
+ du Vinci).
+
+
+CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_
+
+ a) Sa beaute du dehors
+
+ b) Sa beaute du dedans (Sa Loi.--Mon Etre.
+--L'Etre de Venise.--Description du type qui
+les reunit en les resumant)
+
+ c) Je suis sature de Venise
+
+
+LIVRE QUATRIEME
+
+EXCURSION DANS LA VIE
+
+
+CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.
+
+ J'amasse des documents
+
+ Je profite de mes emotions
+
+ Meditation sur l'anecdote d'amour
+
+
+CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La regle de
+ ma vie.--Lettre a Simon)
+
+
+Pas de veau gras. (Reponse a M. Doumic)
+
+Petite note de l'edition de 1899
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+PREFACE DE L'EDITION DE 1904
+
+
+_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de deplaire ne peuvent imaginer
+les divines satisfactions de ma vingt-cinquieme annee: j'ai scandalise.
+Des gens se mettaient a cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
+crevait de bonheur_.
+
+Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre,
+_vers Paques, en 1889. Les maitres de la grande espece vivaient encore.
+Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
+J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui ou je causais
+avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliotheque du Senat et
+qu'un petit vieillard vigoureux--c'etait le Pere, c'etait l'Empereur,
+c'etait Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
+m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais meriter que
+l'Histoire acceptat ce groupe de quatre ages litteraires! Ainsi quand
+j'etais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensee tout acilic
+faisait recette aupres du public. On prenait la grossierete pour de la
+force, l'obscenite pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
+pour des pages "grouillantes de vie". Autant de raisons pour qu'un petit
+livre d'analyse ne fut peint remarque. Et puis l'_Homme libre _etait peu
+comprehensible._
+
+_Croyez-vous donc que j'eusse voulu etre entendu de n'importe qui?
+J'ecrivais pour mettre de l'ordre en moi-meme et pour me delivrer, car
+on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume a la main. Mais le
+premier venu allait-il pencher sa tete, par-dessus mon epaule, sur mon
+papier?--"Fi, Monsieur! m'ecriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
+connaitre mes plus delicates complications_.
+
+_Faites d'abord des etudes preliminaires ou plutot adressez-vous
+ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez ne pour que nous causions
+ensemble._"
+
+_Cette disposition meprisante a ses inconvenients. J'ai cree un prejuge
+contre mes livres. Pendant une dizaine d'annees, il y eut sur
+l'_Egotisme _de M. Barres, sur le_ Moi _de M. Barres les plus sots
+jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
+effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.
+
+_Verdi repetait souvent_: "_Nous autres artistes, nous n'arrivons a la
+celebrite que par la calomnie_." _Je ne suis ni celebre ni calomnie,
+mais on a travesti mes theses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
+ils me donnerent de l'ennui. J'ai eu le degout d'entendre un ministre de
+l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_
+Moi _de M. Barres. Ce probleme de l'individualisme qui passionne nos
+deputes quand on le leur pose sous la forme concrete d'une marmite a
+renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phenomene
+de pretention litteraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
+bonhomie a la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
+pour raviver l'ennui des discordes passees, mais pour marquer comment je
+connus mon erreur. Cette apres-midi me montra clairement que pour agir
+sur des intelligences la sincerite ne suffit pas_.
+
+_J'ai peche contre ma pensee, par trop de scrupule. J'ai craint
+d'introduire mon didactisme en supplement aux faits; je me suis abstenu
+de me regler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nument.
+Je voyais s'eveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
+decrivais, j'acceptais ma spontaneite. J'oubliais qu'il s'agit de creer
+un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
+philosophe doit se preoccuper de l'effet a produire. J'avais une
+tendance a conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon ame,
+car tout cela voulait intensement vivre; or il y a, dans ma conscience
+un moqueur, qui surveille mes experiences les plus sinceres et qui rit
+quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment
+ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait ete capable de ce
+dedoublement, et s'il avait mele a son chant pathetique les railleries
+de son surveillant interieur, il aurait deconcerte_.
+
+_Mes aines, Anatole France et Jules Lemaitre, me comblaient; ils m'ont,
+des la premiere minute, traite avec une grande generosite, mais ils
+pretendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
+voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'etait qu'un de mes
+moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jete l'ancre,
+n'admettaient pas que mes inquietudes differassent de leur curiosite.
+Peut-etre M. Paul Desjardins resumait-il l'opinion moyenne des gens de
+lettres autorises dans une phrase qui me troublait par un melange de
+justesse et d'injustice. "Cet adolescent, disait le critique des_
+Debats, _cet adolescent, si merveilleusement doue pour le style, a
+trouve le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
+malheur, il s'est egare dans son propre dandysme et il lui est arrive,
+ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-meme si ce qu'il disait
+etait serieux ou non. C'est un melange extraordinaire de sincerite naive
+et d'ironie tres serree.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
+est lui-meme le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sur de
+lui sous son air imperturbable_....[1]"
+
+_Je l'ai dit ailleurs deja_[2], _je n allai point droit sur la verite
+comme une fleche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
+arbres pour s'elever etagent leurs ramures; toute pensee procede par
+etapes. Je vivais dans une crise perpetuelle; ma pensee etait, que dis-je!
+elle est encore une chose vivante, la forme de mon ame. Qu'est-ce que mon
+oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnee. La cage en fer d'une des betes
+du Jardin des Plantes_.
+
+_A la date ou j'ecris cette preface, je viens d'entreprendre les_
+Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilite. Qu'en
+tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais
+mon abondance, je ne me possedais pas comme un etre intelligible et
+cerne. C'est la regle de toute production artistique. L'on ne delibere
+guere sur les ouvrages qu'on_ _ecrira; on se surprend a les avoir deja
+vecus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plenitude, par
+necessite et de la maniere la plus irreflechie que se produisent les
+germes qui, bien soignes, deviendront de grandes oeuvres droites.
+Magnifique geste d'une mere qui prend son fils aux mains de
+l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connait
+point._
+
+_Mais pourquoi chercher tant de raisons a ce refus de me comprendre que
+j'ai subi durant douze annees? C'est bien simple: nous ne conquerons
+jamais ceux qui nous precedent dans la vie. En vain nous pretent-ils du
+talent, nous ne pouvons pas les emouvoir. A vingt ans, une fois pour
+toutes, ils se sont choisi leurs poetes et leurs philosophes. Un
+ecrivain ne se cree un public serieux que parmi les gens de son age ou,
+mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.
+
+_Les jeunes gens me dedommageaient. Ils se repetaient la derniere page
+des_ Barbares: "_O mon maitre... je te supplie que par une supreme
+tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinee... Toi
+seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
+des hommes." Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces
+d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
+discipline. Ils s'interesserent passionnement a une recherche
+qu'eux-memes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
+certains jeunes esprits une agitation singuliere. On m'a raconte qu'au
+Conseil superieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Greard
+exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
+rhetoriciens et nos philosophes de Paris. A cet epoque on disputait s'il
+fallait etre barresiste ou barresien. Charles Maurras tient pour
+barresien. La _ Revue independante _avait publie de M. Camille Mauclair
+une sorte de manifeste sur le barresisme. Un sage aurait, des ce debut,
+discerne chez les tenants du "culte du Moi" des formations tres
+diverses; mais nous avions en commun le plus bel elan de jeunesse.
+Nous nous groupames tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
+neo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre
+1894 a mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de
+l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette
+equipe bariolee travailla aux fondations du nationalisme, et non point
+seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme
+francais. Parfaitement, Fourniere, Henri Berenger, Camille Mauclair
+etaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_
+les Deracines, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante,
+obligerent de choisir entre le point de vue intellectuel et le
+traditionalisme_.
+
+_En 1897, le desarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut
+extreme. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyerent leur P.P.C. J'ai
+garde une lettre privee, a la fois touchante et singuliere, de la_ Revue
+blanche. _C'etait l'epoque heroique. Le fameux M. Herr, bibliothecaire
+de l'Ecole normale, un Alsacien et un apotre (c'est vous dire deux fois
+qu'il ne manque pas de vivacite), se chargea de formuler une
+excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il etait un peu
+plus d'Obernai me reprocha d'etre de Charmes. Il se glorifie d'etre le
+fils des livres et me meprise d'etre le fils de mon petit pays. Je le
+felicite tout au moins de poser ainsi le probleme. Oui, l'homme libre
+venait de distinguer et d'accepter son determinisme_.
+
+_Il y a, dans la preface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget
+s'adresse "aux jeunes gens de 1889" pour les inviter "a se mefier du
+nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial" et du
+"nihiliste delicat". "Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
+nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un epicurien intellectuel et
+raffine.... Ce nihiliste delicat, comme il est effrayant a rencontrer et
+comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
+idees. Son esprit critique, precocement eveille, a compris les resultats
+derniers des plus subtiles philosophies de cet age. Ne lui parle pas
+d'impiete, de materialisme. Il sait que le mot_ matiere _n'a pas de sens
+precis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
+que toutes les religions ont pu etre legitimes a leur heure. Seulement
+il n'a jamais cru, il ne croira jamais a aucune, pas plus qu'il ne
+croira jamais a quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
+transforme en un outil de perversite elegante. Le bien et le mal, la
+beaute et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
+de simple curiosite. L'ame humaine tout entiere est, pour lui, un
+mecanisme savant et dont le demontage l'interesse comme un objet
+d'experience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
+moral, rien n'est immoral. C'est un egoiste subtil et raffine dont toute
+l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barres, dans
+son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
+manque seulement une conclusion,--consiste a "adorer son moi", a le
+parer de sensations nouvelles."_
+
+_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de resultat,
+mais, cette conclusion suspendue, les_ Deracines _la fournissent. Dans
+les_ Deracines, _l'homme libre distingue et accepte son determinisme. Un
+candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
+analyse, il eprouve le neant du Moi, jusqu'a prendre le sens social. La
+tradition retrouvee par l'analyse du moi, c'est la moralite que
+renfermait l'_Homme libre, _que Bourget reclamait et qu'allait prouver
+le roman de l'_ Energie nationale.
+
+_Je ne permets qu'a des catholiques les diatribes contre l'egotisme. Si
+vous n'etes pas un croyant, d'ou prenez-vous votres point de vue pour
+fletrir l'individualisme? Au reste, d'une maniere generale, il serait
+detestable que nous pussions contraindre des etres en formation_.
+Souvent leurs maladies preparent leur sante. Ce fier et vif sentiment du
+Moi que decrit_ Un Homme libre, _c'est un instant necessaire, dans la
+serie des mouvements, par ou un jeune homme s'oriente pour recueillir et
+puis transmettre les tresors de sa lignee_.
+
+_Un moi qui ne subit pas, voila le heros de notre petit livre. Ne point
+subir! C'est le salut, quand nous sommes presses par une societe
+anarchique, ou la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
+discipline et quand, par-dessus nos frontieres, les flots puissants de
+l'etranger viennent, sur les champs paternels, nous etourdir et nous
+entrainer_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une
+connaissance nette de leur veritable tradition, mais il les pressait de
+se degager et de retrouver leur filiation propre_.
+
+_Si je ne subis pas, est-ce a dire que je n'acquiere point? J'eus mes
+victoires et mes conquetes en Espagne et en Italie; nos defaites sur le
+Rhin contribuerent a ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai recu
+peut-etre ma vue principale, a savoir que, le jour ou les democrates
+trahissent les interets et la veritable tradition du pays, il y a lieu
+de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
+confier a la fois l'amelioration sociale et les grandes ambitions
+nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
+plus longue que celle de Marc-Aurele. Nous ne sommes point fermes a
+l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
+transforme ses aliments_.
+
+_J'ai marque ailleurs, comment un premier travail de mes idees n'est,
+tout au fond, que d'avoir reconnu d'une maniere sensible que le moi
+individuel etait supporte et nourri par la societe. Sur cette etape je
+ne reviendrai pas, mais on veut elargir ici le raisonnement, et, d'une
+evolution instinctive, faire une methode francaise._
+
+ * * * * *
+
+_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
+l'individualisme est mauvais. Le Francais est individualiste, voila un
+fait. Et de quelque maniere qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
+les fortes critiques que nous accumulons contre la Declaration des
+Droits de l'homme n'empechent point que ce catechisme de
+l'individualisme a ete formule dans notre pays. Dans notre pays et non
+ailleurs! Et ce phenomene (qu'aucun historien jusqu'a cette heure n'a
+rendu comprehensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
+predisposee a l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
+Robert Greslou de Bourget n'empeche point que quelques-unes des
+precieuses qualites de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
+defauts, de ce qu'ils sont des etres qui ne s'agregent point
+naturellement en troupeau_.
+
+_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complete par les_ Deracines, _est
+utile aux jeunes Francais, en ce qu'il accorde avec le bien general des
+dispositions certaines qui les eussent aisement jetes dans un nihilisme
+funebre_.
+
+_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors meme
+que je semblais le plus l'humilier. Une de mes theses favorites est de
+reclamer que l'education ne soit pas departie aux enfants sans egard
+pour leur individualite propre. Je voudrais qu'on respectat leur
+preparation familiale et terrienne. J'ai denonce l'esprit de conquerant
+et de millenaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigenes
+comme un administrateur despotique double d'un apotre fanatique; j'ai
+marque pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
+l'Universite, deracine les esprits. Si l'on veut bien y reflechir, ce ne
+sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeure attentif
+aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les negliger,
+puisque je voulais decrire une certaine sensibilite francaise et surtout
+agir sur des Francais. Mon merite est d'avoir tire de l'individualisme
+meme ces grands principes de subordination que la plupart des etrangers
+possedent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
+Francais croient en eux-memes; ils jugent de toutes choses par rapport a
+leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
+l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
+contemporains ne m'eussent pas ecoute si j'avais pris mon point de
+depart ailleurs que du_ Moi.
+
+_Au milieu d'un ocean et d'un sombre mystere de vagues qui me pressent,
+je me tiens a ma conception historique, comme un naufrage a sa barque.
+Je ne touche pas a l'enigme du commencement des choses, ni a la
+douloureuse enigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne a ma
+courte solidite. Je me place dans une collectivite un peu plus longue
+que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
+que ma chetive carriere. A force d'humiliations, ma pensee, d'abord si
+fiere d'etre libre, arrive a constater sa dependance de cette terre et
+de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandee jusque
+dans ses nuances_....
+
+ * * * * *
+
+_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fideles
+lecteurs, il est possible qu'un etranger s'approche de notre cercle et
+que, jetant les yeux sur cette preface, il s'etonne. En effet, pour tout
+le monde, a vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
+se preoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activite.
+Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
+La-dessus, je n'ai rien a repondre. D'autres personnes semblent craindre
+que le gout de la reflexion ne denature et ne comprime la naivete de nos
+impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
+nous, ce serait d'exciter, d'emouvoir l'etre profond par la justesse des
+cadences, mais en meme temps de le persuader par la force de la
+doctrine. Oui, l'art d'ecrire doit contenter ce double besoin de musique
+et de geometrie que nous portons, a la francaise, dans une ame bien
+faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
+satisfaire a cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
+la fierte sans aucun theatral et ne retrecit pas le coeur_.
+
+Juillet 1904.
+
+
+[note 1: Les _Debats_ du 13 decembre 1890: _les Ironistes_, par Paul
+Desjardins.]
+
+[note 2: Voir a l'Appendice: _Une reponse a M. Doumic: Pas de veau
+gras_.]
+
+ * * * * *
+
+
+DEDICACE
+
+ * * * * *
+
+ _A QUELQUES COLLEGIENS_
+
+_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_
+
+ _J'OFFRE CE LIVRE_
+
+_J'ecris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
+grandes personnes, j'en aurais de la vanite, mais il n'est guere utile
+qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-memes les experiences que je
+vais noter, elles ont systematise leur vie, ou bien elles ne sont pas
+nees pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
+superflue_.
+
+_Les collegiens sont a peu pres les seuls etres qu'on puisse plaindre.
+Encore la moitie d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
+empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
+isolons, nous nous distrayons selon le systeme qui nous parait
+convenable. Au college, ils sont soumis a une discipline qu'ils n'ont
+pas choisie: cela est abominable. J'ai releve avec piete, depuis six a
+sept ans, les noms des enfants qui se sont suicides. C'est une longue
+liste que je n'ose pas publier. J'aurais aime dedier a leur memoire ce
+petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
+repandant leurs noms dans la vie._
+
+_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une resolution
+aussi extreme. Ces ames delicates et paresseuses etaient evidemment mal
+renseignees. Elles crurent qu'il y a du serieux au monde. Elles
+attachaient de l'importance a cinq ou six choses: en ayant eprouve du
+desagrement, elles reculerent hors de la vie. L'essentiel est de se
+convaincre qu'il n'y a que des manieres de voir, que chacune d'elles
+contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilete, les
+avoir toutes sur un meme objet. Ainsi nous amoindrissons nos
+mortifications a penser quelles sont causees par rien du tout, et nous
+arrivons a souffrir tres peu_.
+
+_Parce qu'il detaille ces principes et les illustre de petits exemples
+empruntes a l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appele
+a rendre service_.
+
+_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirme qu'aux siecles
+derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
+se plaisaient deja a faire des proselytes. Ils enfermaient parfois les
+esprits epais dans une chambre de fer chauffee au rouge. Le materialiste
+en etait reduit a sauter precipitamment sur l'un et l'autre pied,
+jusqu'a ce qu'il eut modifie sa conception de l'univers. C'est ainsi que
+la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idealistes.
+Notre sentiment eleve du probleme de la vie est fait de notre inquietude
+perpetuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.
+
+_Dans cette disgrace je goute un plaisir reel. Chercher continuellement
+la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
+c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa felicite dans
+les experiences qu'on institue, et non dans les resultats qu'elles
+semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
+echapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
+dans la disproportion entre l'objet qu'ils revaient et celui qu'ils
+atteignent_.
+
+_Jerome Paturot desirait un peu vivement une position sociale. C'est
+d'une petite ame. Il eut ete plus heureux s'il avait suivi ma methode,
+s'egayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
+aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
+pas de plaisir. C'est faute d'avoir possede ma philosophie. Je vais
+parmi les hommes, le coeur defiant et la bouche degoutee; j'hesite
+perpetuellement entre les reves de Paturot et ceux des mystiques: les
+uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
+ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pense qu'entre tous, Ignace de
+Loyola avait montre le plus de genie, et je le dis le prince des
+psychologues, parce qu'il declare a la derniere ligne de ses_ Exercices
+spirituels, _ou suite de mecaniques pour donner la paix a l'ame: "Et
+maintenant le fidele n'a plus qu'a recommencer_."
+
+_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois a trouver le
+bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le desiriez
+si fort que vous l'avez le plus approche; recommencez maintenant!
+Faisons des reves chaque matin, et avec une extreme energie, mais
+sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
+tres facile avec le joli temperament que nous avons tous aujourd'hui._
+
+_Cette methode, je l'ai exposee et justifiee, je crois, dans la fiction
+qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
+l'accentuer dans vingt-cinq feuillets tres savants, tres obscurs et un
+peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collegiens
+que j'aime, je m'en tiens a la forme la plus enfantine qu'on puisse
+imaginer d'un journal_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+UN HOMME LIBRE
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EN ETAT DE GRACE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA JOURNEE DE JERSEY
+
+
+Je suis alle a Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bebe, quand je
+l'etais moi-meme, dans le sable de sa grand'mere, ou deja nous
+batissions des chateaux. Mais nous ne fumes intimes qu'a notre majorite.
+Je me rappelle le soir ou, place de l'Opera, vers neuf heures, tous deux
+en frac de soiree, nous nous trouvames: je m'apercus, avec un frisson de
+joie contenue, que nous avions en commun des prejuges, un vocabulaire et
+des dedains.
+
+
+Nous nous sommes inscrits a l'ecole de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
+Mais voyais-je Simon trois mois par annee? Il etait mondain a Londres et
+a Paris, puis se refaisait a la campagne. Il passe pour excentrique,
+parce qu'il a de l'imprevu dans ses determinations et des gestes
+heurtes. C'est un garcon tres nerveux et systematique, d'aspect glacial.
+"Merimee, me disait-il, est estimable a cause des gens qui le detestent,
+mais bien haissable a cause de ceux qu'il satisfait."
+
+Simon, qui ne tient pas a plaire, aime toutefois a paraitre, et cela
+blesse generalement. Tres jeune, il etait faiseur; aujourd'hui encore,
+il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
+puisque moi-meme, pour l'en confesser, je prends des precautions;
+pourtant notre delice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
+avec minutie, et si nous tenons tres haut notre intelligence, nous
+flattons peu notre caractere.
+
+Sa depense et son souci de la bonne tenue le reduisent a de longs
+sejours dans la propriete de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
+intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
+secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes apres-midi. Je
+note pourtant qu'il me disait un jour: "J'adore la terre, les vastes
+champs d'un seul tenant et dont je serais proprietaire; ecraser du talon
+une motte en lancant un petit jet de salive, les deux mains a fond dans
+les poches, voila une sensation saine et orgueilleuse."
+
+L'observation me parut admirable, car je ne soupconnais guere cette
+sorte de sensibilite. Voila huit ans que, _pour etre moi_, j'ai besoin
+d'une societe exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
+amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilite, les
+conversations oiseuses me font jaunir et bailler. Je suis entre dans le
+monde du Palais, de la litterature et de la politique sans certitudes,
+mais avec des emotions violentes, ayant lu Stendhal et tres clairvoyant
+de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
+J'observais mal l'hygiene, je me degoutai, je partis; puis je revins,
+ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
+larmoiements idealistes cederent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
+86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'a moi-meme. Dyspepsique,
+un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
+coliques nephretiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
+a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
+congres de Verone: ce qui plait a mon degout universel. Enfin a Paris,
+quand nous dejeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
+heures: "Je vous quitte"; puis, s'il fume immoderement, du moins
+blame-t-il les exces de tabac. Ces deux points m'agreent specialement,
+car moi, je demeure sans defense contre des jeunes gens resolus qui
+m'accaparent et m'imposent leur grossiere hygiene.
+
+C'est dans quelques promenades de sante, coupees de fraiches patisseries
+au rond-point de l'Etoile, que je touchai les pensees intimes de Simon,
+et que je decouvris en lui cette sensibilite, peu poussee mais tres
+complete, qui me ravit, bien qu'elle manque d'aprete.
+
+Nous decidames de passer ensemble les mois d'ete a Jersey.
+
+ * * * * *
+
+Cette villegiature est meprisable: mauvais cigares, fadeur des paturages
+suisses, mediocrites du bonheur.
+
+Nous eumes la faiblesse d'emmener avec nous nos maitresses. Et leur
+vulgarite nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondes
+de gentilles misses.
+
+A Paris, nos amies faisaient un appareillage tres distingue: belles
+femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissees, elles se
+congestionnerent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
+ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
+greve, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitie contre nos
+analyses et deductions, qu'elles declaraient des niaiseries (a cause que
+nous avons l'habitude de remonter jusqu'a un principe evident) et
+inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincerite froide).
+
+Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrimes, Simon et
+moi, durant les longues apres-midi de soleil, en face de l'Ocean qui
+fait mal aux yeux! Ah! ce the dont nous abusames par engouement!
+
+ * * * * *
+
+Un soir, au casino, nous rencontrames cinq camarades qui avaient bien
+dine et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se rejouissaient a
+citer le nom familial de tel commercant de la localite, et patoisaient a
+la jersiaise. Ils inviterent le capitaine du batiment de
+_Granville-Jersey_ a boire de l'alcool, puis ils parlerent de la
+territoriale.
+
+Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
+bouche. Moi, par urbanite, je tachais de rire a chaque fois qu'ils
+riaient.
+
+Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, pres
+de la plage ou se refletait l'immense fenetre brutalement eclairee de
+notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goutames une
+reelle satisfaction a epiloguer sur la vulgarite des gens, ou du moins
+sur notre impuissance a les supporter.
+
+"O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je cree
+chaque jour, pardonne-nous ces frequentations miserables dont nous ne
+savons t'epargner l'enervement."
+
+ * * * * *
+
+A dejeuner, le lendemain, Simon, qui est tres depensier, mais que les
+gaspillages d'autrui desobligent, fit remarquer a son amie qu'elle
+mangeait gloutonnement. Deja le meme defaut de tenue m'avait choque chez
+ma maitresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
+morale. Elles s'emporterent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
+nous nous signalions leur grossierete.
+
+ * * * * *
+
+Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
+voiture nous conduisit jusqu'a la baie de Saint-Ouen.
+
+Nous eumes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la premiere fois,
+cette plage etroite et furieuse, et nous nous assimes aupres de l'ecume
+des lames brisees. Puis une tasse de the nous raffermit l'estomac. Nous
+etions bien servis, par un temps tiede, sur la facade nette d'un hotel
+tres neuf, parmi cinq ou six groupes elegants et moderes. Je surveillais
+le visage de Simon; a la troisieme gorgee je vis sa gravite se detendre.
+Moi-meme je me sentais dispos.
+
+--N'est-ce pas, lui dis-je, la premiere minute agreable que nous
+trouvons a Jersey? Il n'etait pourtant pas difficile de nous organiser
+ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
+monde en est plein), une tasse de the qui encourage notre cerveau (1 fr.
+50).
+
+--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fimes,
+hier soir, de notre ennui, et l'eclair de ce matin, a table, quand nous
+nous sommes surpris a souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
+appetits.
+
+--Arrete! m'ecriai-je, car j'entrevois une piste de pensee.
+
+Et, riant de la joie d'avoir un theme a mediter, nous courumes nous
+installer sur un rocher en face de l'Ocean sale. Au bout d'une heure,
+nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir meme
+avant de m'endormir:
+
+ * * * * *
+
+PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans
+l'exaltation._
+
+DEUXIEME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
+c'est de l'analyser._
+
+La plus faible sensation atteint a nous fournir une joie considerable,
+si nous en exposons le detail a quelqu'un qui nous comprend a demi-mot.
+Et les emotions humiliantes elles-memes, ainsi transformees en matiere
+de pensee, peuvent devenir voluptueuses.
+
+CONSEQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
+possible_.
+
+Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
+sensations, il me faut a l'ordinaire un compagnon.
+
+ * * * * *
+
+Je me rappelle les details et toute la physionomie de cette longue
+seance que nous fimes, couches dans la brise purifiante et virile de
+l'Ocean. Nos intelligences etaient lucides, tonifiees par le bel air,
+soutenues par le the. J'ajouterai meme que Simon s'eloigna un instant
+sous les roches fraiches, ce dont je le felicitai, en l'enviant, car la
+nourriture et l'air des plages entravaient fort la regularite de nos
+digestions, ou nous nous montrames toujours capricieux.
+
+ * * * * *
+
+Le meme soir, vers onze heures, reunis aupres de nos femmes dans le
+petit salon de notre frele villa, je disais a Simon, avec la franchise
+un peu choquante des heures de nuit:
+
+--Je t'avouerai que souvent je songeai a entrer en religion pour avoir
+une vie tracee et aucune responsabilite de moi sur moi. Enferme dans ma
+cellule, resigne a l'irreparable, je cultiverais et pousserais au
+paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possede et
+qui sont mes delices. Je fus detourne de ce cher projet par la necessite
+d'etre extremement energique pour l'executer. Meme je me suis arrete de
+souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupconne qu'elle deviendrait
+vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de seminaristes,
+contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
+serais la minorite.
+
+Nos femmes, en m'entendant, se mirent a blasphemer, par esprit
+d'opposition, et a se frapper le front, pour signifier que je
+deraisonnais.
+
+--C'est etrange, repondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce gout
+pendant des annees. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
+les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
+c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
+froides de Spencer a debrouiller pendant six mois.
+
+--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vetu
+un personnage. J'affectai en tous lieux, d'etre pareil aux autres, et je
+ne m'interrompis jamais de les dedaigner secretement. Ce me fut toujours
+une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
+me vis, sous l'oeil des barbares, me preter a vingt groupes bruyants et
+divers, c'etait pour qu'on me laissat le repit de me construire une
+vision personnelle de l'univers, quelque reve a ma taille, ou me
+refugier, moi, homme libre.
+
+Ainsi revenions-nous a nos principes de l'apres-midi, et a convenir que
+nous avons ete crees pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
+le plus grand nombre possible qui soient exaltees et subtiles. J'entrai
+dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
+c'est d'etre clairvoyants, et nous sommes en meme temps ardents avec
+delire. Chez nous, l'apaisement n'est que debilite; il a toute la
+tristesse du malade qui tourne la tete contre le mur.
+
+Nous possedons la un don bien rare de noter les modifications de notre
+moi, avant que les frissons se soient effaces sur notre epiderme. Quand
+on a l'honneur d'etre, a un pareil degre, passionne et reflechi, il faut
+soigner en soi une particularite aussi piquante. Raffinons soigneusement
+de sensibilite et d'analyse. La besogne sera aisee, car nos besoins, a
+mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
+delicatesses, et seule, cette methode saura nous faire toucher le
+bonheur.
+
+C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisivete, nous
+decidames de tenter l'experience.
+
+Courons a la solitude! Soyons des nouveau-nes! Depouilles de nos
+attitudes, oublieux de nos vanites et de tout ce qui n'est pas notre
+ame, veritables liberes, nous creerons une atmosphere neuve, ou nous
+embellir par de sagaces experimentations.
+
+ * * * * *
+
+Des lors, nous vecumes dans le lendemain; et chacune de nos reflexions
+accroissait notre enivrement. "Desormais nous aurons un coeur ardent et
+satisfait", nous affirmions-nous l'un a l'autre sur la plage, car nous
+avions sagement decide de proceder par affirmation. "Cette sole est tres
+fraiche...; votre maitresse, delicieuse..." me disait jadis un compagnon
+d'ailleurs mediocre, et grace a son ton peremptoire la sauce passait
+legere, je jouissais des biens de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisimes, pour la
+louer, une maison de maitre, avec vaste jardin plante en bois et en
+vignes, sise dans un canton delaisse, a cinq kilometres de la voie
+ferree, sur les confins des departements de Meurthe-et-Moselle et des
+Vosges. Originaires nous-memes de ces pays, nous comptions n'y etre
+distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
+nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse put nous detourner
+de notre genereux egotisme.
+
+C'est alors que, corrects une supreme fois envers nos tristes amies, qui
+furent tour a tour ironiques et emues, nous passames a Paris liquider
+nos appartements et notre situation sociale. Nous sortimes de la grande
+ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de delivrer
+ses epaules d'une charge tres lourde. Nous nous etions debarrasses du
+siecle.
+
+Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
+Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous meditions le chapitre xx du livre Ier
+de l'_Imitation,_ qui traite "De l'amour de la solitude et du silence".
+Et pour nous delasser de la prodigieuse sensibilite de ce vieux moine,
+nous etablissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgre que
+l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me
+bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait desirable.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE II
+
+MEDITATION SUR LA JOURNEE DE JERSEY
+
+
+Cette journee de Jersey fut puerile en plus d'un instant, et pas tres
+nette pour moi-meme. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
+cet amour de l'agitation qui me possedent egalement! C'est a Jersey
+pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Ocean, que j'approchai le
+plus d'un etat heroique. Je tendais a me degager de moi-meme. L'amour de
+Dieu soulevait ma poitrine.
+
+Je dis Dieu, car de l'eclosion confuse qui se fit alors en mon
+imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
+chercheuse et comblee, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
+devote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
+creatures-la, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
+la civilisation ne produit rien de plus interessant. Les vieux mots qui
+leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en meme
+temps une figure assez exacte.
+
+Helas! les contrarietes d'ou sortit mon _etat de grace_, je vois trop
+nettement leur mediocrite pour que mon reve de Jersey n'ait tres vite
+perdu a mes yeux ce caractere religieux que lui conservent mes vocables.
+Jamais rien ne survint en mon ame qui ne fut embarrasse de mesquineries.
+Amertume contre ce qui est, curiosite degoutee de ce que j'ignore, voila
+peut-etre les tiges fletries de mes plus belles exaltations!
+
+ * * * * *
+
+Avant cette journee decisive, deja la grace m'avait visite. J'avais deja
+entrevu mon Dieu interieur, mais aussitot son emouvante image
+s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
+siecle, sans qu'ils modifiassent serieusement mon ignominie. C'est par
+le dedain qu'enfin j'atteignis a l'amour. Certes, je comprenais que seul
+le degout preventif a l'egard de la vie nous garantit de toute
+deception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
+diminution; mais il fallut la revelation de Jersey, pour que je prisse
+le courage de me conformer a ces verites soupconnees, et de conquerir
+par la culture de mes inquietudes l'embellissement de l'univers. C'est
+en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
+choses et les redresserai selon mon reve.
+
+Oui, deja j'avais ete traverse de ce delire d'animer toutes les minutes
+de ma vie. Sur les petits carnets ou je note les pointes de mes
+sensations pour la curiosite de les eprouver a nouveau, quand le temps
+les aura emoussees, je retrouve une matinee de juillet que, malade,
+vraiment epuise, tant mon corps etait rompu et mon esprit lucide
+d'insomnie, je m'etais fait conduire a la bibliotheque de Nancy, pour
+lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de secheresse,
+mais infiniment fecond, dont la mecanique fut toujours pour moi la plus
+troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
+mon scepticisme et mon mepris; il demonte tout ce qu'on respecte, en
+meme temps qu'il reconforte mon desir d'enthousiasme; il saurait me
+faire homme libre, tout-puissant sur moi-meme.
+
+Alors que j'etais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
+passerent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
+la poussiere, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
+Et nous, ceux de la bibliotheque, un pretre, un petit vieux, trois
+etudiants, nous nous penchames des fenetres de notre palais sur ces
+hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tete: "Tu es un soldat, toi
+aussi; tu es mille soldats, toute une armee. Que leurs trompettes levees
+vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
+as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
+toutes les figures en face des circonstances." Et, fremissant jusqu'a
+serrer les poings du desir de dominer la vie, je me replongeai dans
+l'etude des moyens pour posseder les ressorts de mon ame comme un
+capitaine possede sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera
+la theorie des emotions, afin que l'homme a volonte les cree toutes en
+lui et toutes en un meme moment.
+
+Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
+douloureuse matinee ou je vis un de ma race, mais ayant toujours resiste
+a l'appetit de se detruire, qui me disait dans un acces d'orgueil: "Ma
+tete est une merveilleuse machine a pensees et a phrases; jamais elle ne
+s'arrete de produire avec aisance des mots savoureux, des images
+precises et des idees imperieuses; c'est mon royaume, un empire que je
+gouverne." Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'etais
+assombri et congele par le bromure, au point que je n'avais pas la force
+de lui repondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
+sourire et pour paraitre alerte. Et je revins a midi, seul, par la
+longue rue Richelieu (une de ces rues etroites qui me donnent un
+malaise), plus accable et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
+mon decouragement, que le paradis c'est d'etre clairvoyant et fievreux.
+
+
+ * * * * *
+
+Je m'ecarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends a connaitre mon
+temperamment, ses hauts et ses bas. Voila les soucis, les nuances ou je
+reviens, sitot que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
+frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
+qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
+dans le petit bagage d'emotions qui est tout mon moi. A certains jours,
+elles m'interessent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
+s'effondrent. Elles me sont Helene, Cleopatre, la Juliette sur son
+balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
+curiosite des jeunes gens.
+
+Belle paix froide de Saint-Germain! C'est la que mon coeur echauffe sans
+treve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
+qui, parfois, m'ont traverse pour m'indiquer ce que je devais etre! Ma
+faiblesse jusqu'a cette heure n'a pu forcer a se realiser cet esprit
+mysterieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
+departirai sa beaute a l'univers, qui me fut jusqu'alors mediocre comme
+mon ame.
+
+--Mais, dira-t-on, Simon, qu'interessent la vie (amour des forets et du
+confort) et la precision scientifique (philosophie anglaise), comment
+s'associait-il a vos aspirations?
+
+Je pense qu'etant fort nerveux et comprehensif, il vibrait avec mes
+energies quelles qu'elles fussent. Puis il baillait de sa vie sans
+argent ni ambition....
+
+Mais pourquoi m'inquieterais-je d'expliquer cette ame qui n'est pas la
+mienne? Il suffit que je vous le fasse voir, aux instants ou, me
+comparant a lui, vous y gagnerez de me mieux connaitre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE DEUXIEME
+
+L'EGLISE MILITANTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE III
+
+INSTALLATION
+
+
+Le lendemain de notre arrivee, vers les neuf heures, quand le paysage,
+dans la franchise de son reveil, n'a pas encore vetu la splendeur du
+midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
+etudiames la propriete, et sa saine banalite nous agrea.
+
+Batie sur un vieux monastere dont les ruines l'enclosent et
+l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelees d'une cote
+volcanique. Et cette legende de volcan, dans nos promenades du soir,
+nous invitait a des reveries geologiques, toujours teintees de
+melancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
+science. Nos fenetres dominaient une vaste cuvette de terres labourees,
+sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'a l'horizon des
+fenetres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
+les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassees dans le
+lointain. Sur un autre ballon tres proche, le village deployait sa rue
+morne; et l'eglise au milieu des tombes dominait le pays.
+
+Cette mise en scene, si completement privee de jeunesse, devait mieux
+servir nos severes analyses que n'eussent fait les somptuosites
+energiques de la grande nature, la mollesse bellatre du littoral
+mediterraneen, ou meme ces plaines d'etangs et de roseaux dont j'ai tant
+aime la resignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
+gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
+pensees a leur place.
+
+ * * * * *
+
+_Installation materielle_
+
+En une semaine nous fumes organises.
+
+Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit a notre
+service.
+
+Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de meditation,
+Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
+sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
+sensations, et qui desire m'anemier, tant j'ai le gout des frissons
+delicats, je considerai qu'une branche d'arbre tres maigre, frolant ma
+fenetre et que je connaitrais, me suffirait.
+
+La salle a manger nous parut parfaite, des qu'un excellent poele y fut
+installe. Dans la bibliotheque ou nous agitames des problemes par les
+nuits d'hiver, on mit un grand bureau double ou nous nous faisions
+vis-a-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
+faire nos recherches ou rediger, puis, au coin de la cheminee, deux
+ganaches pour la metaphysique des problemes.
+
+La piece voisine etait tapissee de livres, meles et contradictoires
+comme toutes ces fievres dont la bigarrure fait mon ame. Seul Balzac en
+fui exclu, car ce passionne met en valeur les luttes et l'amertume de la
+vie sociale; et, malgre tout, romanesques et de fort appetit, nous
+trouverions dans son oeuvre, a certains jours, la nostalgie de ce que
+nous avons renonce.
+
+Je m'opposai avec la meme energie a ce qu'aucune chaise penetrat dans la
+maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
+l'honnete homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
+jamais rien combine d'estimable hors d'un fauteuil.
+
+Tous nos murs furent blanchis a la chaux. J'aime le mutisme des grands
+panneaux nus; et mon ame, racontee sur les murs par le detail des
+bibelots, me deviendrait insupportable. Une idee que j'ai exprimee,
+desormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
+hypocrisie, par des manques frequents de sincerite dons la conversation,
+que j'arrive a posseder encore en moi un petit groupe de sentiments qui
+m'interessent. Peut-etre qu'ayant tout avoue dans ces pages, il me
+faudra tenter une evolution de mon ame, pour que je prenne encore du
+gout a moi-meme.
+
+Nous fimes des visites aux notables et quelques aumones aux indigents.
+Et pour acquerir la consideration, chose si necessaire, nous repandimes
+le bruit que, freres de lits differents, nous etions nes d'un officier
+superieur en retraite.
+
+Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causames des femmes. La femme,
+qui, a toutes les epoques, eut la vertu facheuse de rendre bavards les
+imbeciles, renferme de bons elements qu'un delicat parfois utilise pour
+se faire a soi-meme une belle illusion. Toutefois, elle fait un
+divertissement qui peut nuire a notre concentration et compromettre les
+experiences que nous voulons tenter. Simon, ayant reflechi, ajouta:
+
+--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chastete!
+
+--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a tres bien
+vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouie et le reste
+s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets
+ne sont pas purs, la virginite de nos sens se gate. Mais les objets sont
+ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de
+nous edifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de
+troublant ni de mysterieux; depouillons-la de tout ce lyrisme que nous
+jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous
+vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la
+chastete.
+
+Simon voulut bien m'approuver.
+
+C'est pourquoi nous sommes alles a la messe. Et entre les jeunes
+personnes, nous avons distingue une fille pour sa fraiche sante et pour
+son impersonnalite. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique
+malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien
+nous distraire du developpement de notre etre. Nous fimes donc un
+arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eumes de la
+satisfaction.
+
+ * * * * *
+
+Au soir de cette premiere semaine, dans notre cadre d'une simplicite de
+bon gout, assis et souriant en face du paysage severe que desolent la
+brume et le silence, nous resolumes de couper tout fil avec le monde et
+de bruler les lettres qui nous arriveraient.
+
+ * * * * *
+
+_Installation spirituelle_
+
+Je fus flatte de trouver un cloitre dans les coins delabres de notre
+propriete.
+
+Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attriste de
+souvenirs desagreables et de desirs, parfois j'ai desire achever ma vie
+sous les cloitres ou ma curiosite s'etait satisfaite un jour. Ce me
+serait un pis aller delicieux de veiller sous les lourds arceaux de
+Saint-Trophime a Arles, d'ou, certain jour, je descendis dans l'eglise
+lugubre pour me mepriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une
+beaute dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus
+d'energie je saurais etre.
+
+Notre cloitre, qui date de la fin du treizieme siecle, n'abritait plus
+que des volailles quand nous le fimes approprier, pour l'amour du
+christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont
+notre veine d'ascetisme et d'enervement. Il est bas, triste et couvert
+de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobes l'entourent, sous
+chacun desquels avait ete sculpte un petit bas-relief. Quoique le temps
+les eut degrades, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi
+Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe
+entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me
+parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure
+les plis de sa pelerine, et je me desolai frequemment avec elle, pensant
+avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce
+roi, que je ne le suis envers moi-meme, quand je donne a ma vie une
+regle monacale.
+
+C'est la qu'au matin nous descendions, tandis qu'on preparait nos
+chambres; et ce m'etait un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste
+poli, sans plus, car nous pratiquions la regle du silence jusqu'au repas
+du soir pris en commun.
+
+L'apres-midi, ou je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de
+tromper la mechancete des digestions, c'etait apres le dejeuner, une
+fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade
+jusqu'a deux heures,--une partie de volant dans le cloitre, comme
+faisaient, pour se delasser, Jansenius et M. de Saint-Cyran,--du repos
+dans un fauteuil balance, puis un nouveau cigare,--une meditation a
+l'eglise, suivie d'une petite promenade,--a quatre heures, la rentree en
+cellule. (On notera que Simon, en depit d'une legere tendance a
+l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'a deux heures).
+
+Et cette grande variete de mouvement dans un si bref espace de temps
+nous portait, sans trop d'ennui, a travers les heures ecrasantes du
+milieu du jour.
+
+A sept heures, diner en commun; et fort avant dans la nuit, nous
+analysions nos sensations de la journee.
+
+ * * * * *
+
+C'est dans l'une de ces conferences du soir que j'appelai l'attention de
+Simon sur la necessite de nous enfermer, comme dans un corset, dans une
+regle plus etroite encore, dans un systeme qui maintiendrait et
+fortifierait notre volonte.
+
+--Il ne suffit pas, lui disais-je, de fixer les heures ou nous
+mediterons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un
+sentiment d'inutilite, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le
+vivifier? L'energie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la
+main.
+
+Pour qu'il comprit cette anemie de mon ame, je lui rappelai un cafe qui
+nous etait familier.--Que de fois je suis sorti de la vers les dix
+heures du soir, degoute de fumer et avec des gens qui disaient des
+niaiseries! Les feuilles des arbres etaient legerement eclairees en
+dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions
+pas de but; j'etais mecontent de moi, amoindri devant les autres, et je
+n'avais pas l'energie de rompre la.
+
+Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des
+exemples personnels.
+
+--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.
+Une nuit, pres de m'endormir, je fus frappe par cette idee, qui vous
+paraitra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, etait l'antique
+Tanais des legendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle
+intensite, une beaute si mysterieuse qui je dus, ayant allume, chercher
+dans la bibliotheque une carte ou je suivis ce fleuve des sa sortie du
+lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siecles
+interposes, Orphee m'apparut _errant a travers les glaces
+hyperboreennes, sur les rives neigeuses du Tanais, dans les plaines du
+Riphe que couvrent d'eternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs
+inutiles de Pluton_. Cet esprit delicat fut sacrifie par les femmes
+toujours ivres et cruelles. On s'etonnera que je m'emeuve d'un incident
+si frequent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble
+guere; mais ce soir-la, mille sens admirables s'en levaient, si presses
+que je ne pouvais les saisir. Et ce desolations lointaines, evoquees
+sans autres details, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'acheve
+dans l'enthousiasme une journee de secheresse, de la plus fade banalite.
+Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences
+qu'elles se refletent dans nos ames, pour y eveiller leurs types.
+
+Les plus petits details, a certains jours, retentissent infiniment en
+moi. Ces sensibilites trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher
+pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le reve entrevu
+dans notre cottage de Jersey.
+
+ * * * * *
+
+_Priere-programme_
+
+Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!
+
+Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse a
+depenser: nous profiterons des moments de lucidite de nos organes, et
+nous ne forcerons jamais notre machine, quand son etat de remission
+invite au repos.
+
+Peut-etre meme surprendrons-nous ces regles fixes des mouvements de
+notre sang qui amenent ou ecartent les periodes ou notre sensibilite est
+a vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait a changer, a
+diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme a nos
+besoins. Par des hardiesses d'hygieniste ou de pharmacien, nous
+pourrions nous mettre en situation de fournir tres rapidement les etats
+les plus rares de l'ame humaine.
+
+Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances ou nous
+placons nos facultes, nous verrions aussitot nos desirs (qui ne sont que
+les besoins de nos facultes) changer au point que notre ame en paraitra
+transformee. Et pour nous creer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de
+raisonnements, mais d'une methode mecanique; nous nous envelopperons
+d'images appropriees et d'un effet puissant, nous les interposerons
+entre notre ame et le monde exterieur si nefaste. Bientot, surs de notre
+procede, nous pousserons avec clairvoyance nos emotions d'exces en
+exces; nous connaitrons toutes les convictions, toutes les passions et
+jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donne d'aborder a l'esprit
+humain, dont nous sommes, des aujourd'hui, une des plus elegantes
+reductions que je sache.
+
+ * * * * *
+
+Les ordres religieux ont cree une hygiene de l'ame qui se propose
+d'aimer parfaitement Dieu; une hygiene analogue nous avancera dans
+l'adoration du _Moi_. C'est ici, a Saint-Germain, un institut pour le
+developpement et la possession de toutes nos facultes de sentir; c'est
+ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins energiquement que
+firent les grands saints du christianisme, proscrivons le peche, le
+peche qui est la tiedeur, le gris, le manque de fievre, le peche,
+c'est-a-dire tout ce qui contrarie l'amour.
+
+L'homme ideal resumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour
+que je veux realiser. Je convoque tous les violents mouvements dont
+peuvent etre enerves les hommes; je paraitrai devant moi-meme comme la
+somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de
+ma sterilite et flatte dans mon orgueil, nulle fievre ne me demeurera
+inconnue, et nulle ne me fixera.
+
+C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son
+cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: "Je suis un homme libre."
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IV
+
+EXAMENS DE CONSCIENCE
+
+
+J'ai ferme la porte de ma cellule, et mon coeur, encore trouble des
+nausees que lui donnait le siecle, cherche avec agitation....
+
+Connaitre l'esprit de l'univers, entasser l'emotion de tant de sciences,
+etre secoue par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion
+m'enfievre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec
+le desespoir de couper mon ardeur; je me suis leve ce matin avec un
+bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de
+tranquillite etendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement
+ouverts a celui que j'aime: a l'Enthousiasme.
+
+Il ne s'agit pas qu'ayant accumule des notions, je devienne pareil a un
+dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agite de tous les
+frissons, et d'en etre insatiable. Seule felicite digne de moi, ces
+instants ou j'adore un Dieu, que grace a ma clairvoyance croissante, je
+perfectionne chaque jour!
+
+ * * * * *
+
+Pour ne pas succomber sous l'ame universelle que nous allons essayer de
+degager en nous, commencons par connaitre les forces et les faiblesses
+de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que
+nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience
+nette de l'emotion percue, et pour pouvoir la faire apparaitre a
+volonte.
+
+Tel fut l'objet de nos conferences d'octobre.
+
+ * * * * *
+
+_Examen physique_
+
+Nous inspectames d'abord nos organes: de leur disposition resulte notre
+force et notre clairvoyance.
+
+ * * * * *
+
+Un medecin competent que nous fimes venir de la ville nous mit tout nus
+et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts
+reunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte
+jusqu'a trente; ainsi l'avait-il ordonne.
+
+--Vous etes delicats, mais sains.
+
+Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnes par une
+difformite aussi peniblement que par un manque de tenue. C'est encore du
+lyrisme que d'etre boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.
+Toute affectation nous choque. "Avoir la pituite ou une gibbosite!
+disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvat le tour d'esprit
+de Victor Hugo." Simon a bien du gout de repugner aux etres excessifs;
+ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un
+esprit agile dans un corps simplifie, tel est notre reve pour assister a
+la vie.
+
+ * * * * *
+
+Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses
+pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant debute
+dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement
+les fers et les quinquinas; mais toujours me repugna le grand air qui
+seul m'eut tonifie sans m'echauffer.
+
+ * * * * *
+
+Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquimes dans des
+familles nerveuses, la sienne apoplectique du cote des hommes et bizarre
+par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacite
+dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et preteraient
+parfois au ridicule sans sa parfaite education. Il est bilieux.
+
+--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes
+chiens et criant apres eux, des les six heures du matin, je jouis, je
+respire a l'aise.
+
+Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur acre
+dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-etre
+seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce
+medecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce temperament,
+l'_activite du coeur_ est excessive et exigeante.
+
+--J'entends bien, me repond en souriant Simon; mes journees ne sont
+heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agreables qu'a Paris....
+Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations
+sedentaires, l'exercice exclusif des organes internes entrainent des
+desordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la facheuse contraction de mon
+systeme epigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'a faire hesiter ma
+vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une
+chaleur active et un mouvement regulier du cerveau, et qui est si
+necessaire pour venir a bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi
+que tu me vis indifferent aux ambitions, que tu poursuivais tout au
+moins par saccade.
+
+--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de
+mes plus belles energies, ces hesitations et ces reserves! Toi, Simon,
+bilio-nerveux, tu meles une incertitude apre a cette multiple energie
+cerebrale qui nait de ton etat nerveux. Cette complexite est le point
+extreme ou tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma premiere
+etape. Je suis ne tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activite
+musculaire toujours nulle, le systeme cerebral et nerveux a tout
+accapare. Dans ce defaut d'equilibre, les organes inegalement vivifies
+se sont alteres, la sensibilite alla se denaturant. C'est l'estomac qui
+partit le premier. J'offre un phenomene bien connu des philosophes de la
+medecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives
+incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus pousse a
+cette serie d'experiences, ou je veux me creer une exaltation continue
+et proscrire a jamais les abattements. Dans ma defaillance que rend
+extreme l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagere
+me traverse; en ces instants, je sens d'une maniere heureuse et vive; la
+multiplicite et la promptitude de mes idees sont incomparables: elles
+m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer a jamais!
+Si a l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est
+que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,
+c'est que je n'ai pas surpris le secret de les evoquer... Je te marque
+la quelle sera notre tache de Saint-Germain.
+
+Nous sommes l'un et l'autre des melancoliques. Mais faut-il nous en
+plaindre? Admirable complication qu'a notee le savant! Les appetits du
+melancolique prennent plutot le caractere de la passion que celui du
+besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but
+devient secondaire; c'est dans notre appetit meme que nous nous
+complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le
+satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idealistes.
+
+De cet etat, disent les medecins, sortent des passions tristes,
+minutieuses, personnelles, des idees petites, etroites et portant sur
+les objets des plus legeres sensations. Et la vie s'ecoule, pour ces
+sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui
+donnent a toute leur maniere d'etre un caractere de puerilite, d'autant
+plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit
+d'ailleurs fort distingue.
+
+N'en doutons pas, voila comment nous juge le docteur qui, tout a
+l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de
+l'univers une vision ardente et melancolique, se peut-il rien imaginer
+de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire
+tenir l'infini dans une seconde de nous-memes. Nos raisonnements
+tortueux demeurent incomplets, c'est que l'emotion nous a saisis au
+detour d'une deduction, et des lors a rendu toute logique superflue. Il
+ne faut pas demander ici des raisonnements equilibres. Je n'ai souci que
+d'etre emu.
+
+Et felicitons-nous, Simon: toi, d'etre devenu melancolique; et moi,
+d'avoir ete anemie par les veilles et les dyspepsies. Felicitons-nous
+d'etre debilites, car toi, bilieux, tu aurais ete satisfait par
+l'activite du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux delicat, je serais
+simplement distingue. Mais parce que l'activite de notre circulation
+etait affaiblie, notre systeme veineux engorge, tous nos actes
+accompagnes de gene et de travail, nous avons mis l'age mur dans la
+jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irreflexion des adolescents, leurs
+gambades ni leurs deportements. La vie toujours chez nous rencontra des
+obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette energie
+vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-meme. Je ne me crus jamais
+invincible. Et en meme temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.
+Notre existence, qui peut paraitre triste et inquiete, fut du moins
+clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces emoussees nous
+engage vivement a ne negliger aucune de celles qui nous restent, a en
+augmenter l'effet par un meilleur usage, a les fortifier de toutes les
+ressources de l'experience.
+
+ * * * * *
+
+Tel est notre corps, nous disions-nous l'un a l'autre, et c'est un des
+plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes
+experiences.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Examen moral_
+
+Nous continuames notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions
+a eclairer notre conscience.
+
+Silencieux et retires, d'apres un plan methodique, nous avons passe en
+revue nos peches, nos manques d'amour. A ce tres long labeur je trouvai
+infiniment d'interet. Et Simon, au diner du dernier jour, une heure
+avant la confession solennelle, me disait;
+
+--Aujourd'hui, comme le malade arrive a connaitre la plaie dont il
+souffre et qu'il inspecte a toute minute, je suis obsede de la laideur
+qu'a prise mon ame au contact des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Nous avions decide de passer nos fracs, cravates noires, souliers
+vernis, de boire du the en goutant des sucreries, et de nous coucher
+seulement a l'aube, afin de marquer cette grande journee de quelques
+traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il
+faut considerer qu'un decor trop familier rapetisse les plus vives
+sensations).
+
+Quand nous fumes assis dans les deux ganaches de la cheminee, toutes
+lampes allumees et le feu tres clair, Simon, qui sans doute attachait
+une grande importance a ces premieres demarches de notre regeneration,
+etait emu, au point que, d'enervement presque douloureux mele
+d'hilarite, il fit, avec ses doigts crispes en l'air, le geste d'un
+epileptique.
+
+Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages
+d'etre deux, car par contagion je goutai, avant meme les premiers mots,
+une chaleur, un entrain un peu grossier, mais tres curieux.
+
+ * * * * *
+
+Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux ou nous avons demeure.
+
+1 deg. DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-a-dire au milieu de ces relations
+que je ne me suis pas faites moi-meme), j'ai peche;
+
+_Par pensee_ (les peches par pensee sont les plus graves, car la pensee
+est l'homme meme); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'a avoir des
+prejuges sur les situations sociales et que je respectai malgre tout
+celui qui avait reussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer
+dans les categories.
+
+_Par parole_ (les peches par parole sont dangereux, car par ses paroles
+on arrive a s'influencer soi-meme); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne
+point paraitre different, mille phrases mediocres qui m'ont fait l'ame
+plus mediocre.
+
+_Par oeuvre_ (les peches par oeuvre, c'est-a-dire les actions, n'ont pas
+grande importance, si la pensee proteste); toutefois il y a des cas:
+ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil a oreillettes ou
+j'aurais medite plus noblement.
+
+2 deg. DANS LA VIE ACTIVE (c'est-a-dire au milieu de ceux que j'ai connus
+par ma propre initiative), j'ai peche:
+
+_Par pensee_: m'etre preoccupe de l'opinion. Je fus tente de trouver les
+gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.
+
+_Par parole_: avoir renie mon ame, jolie volupte de rire interieur, mais
+qui demande un tact infini, car l'ame ne demeure intense qu'a s'affirmer
+et s'exagerer toujours.
+
+_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me
+plus a inventer des hommes superieurs, pour le plaisir de les louer et
+de m'humilier. C'est une fausse demarche; on ne profite qu'avec
+soi-meme, meditant et s'exasperant.
+
+ * * * * *
+
+Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:
+
+--Il est un point ou vous glissez qui importe, car nous saurions en
+tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez
+eu un metier.
+
+--C'est juste, lui dis-je. Un metier, quel qu'il soit, fait a notre
+personnalite un fondement solide; c'est toute une reserve de
+connaissances et d'emotions. J'avais pour metier d'etre ambitieux et de
+voir clair. Je connais parfaitement quelques cotes de l'intrigue
+parisienne.
+
+--Voulez-vous me donner des details sur les hommes superieurs que vous
+remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons
+intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtieme
+annee.
+
+--A dix-huit ans, mon ame etait meprisante, timide et revoltee. Je vis
+un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en realite il ne se
+laissait pas aborder.
+
+O mon ami, de qui je tais le nom, aupres de votre delicatesse j'etais
+maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous
+comprenais; peut-etre vous n'avez pas joui des seductions qu'exercait
+sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez
+souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes annees
+qui vous ecoutaient, et pare d'un flottant desir de plaire, vous n'etiez
+preoccupe que de vous paraitre ingenieux a vous-meme. Or, cedant a
+l'attrait de reproduire la seduisante image que vous m'apparaissiez, je
+negligeai la puissance de detester et de souffrir qui sourd en moi. Vous
+captiviez mon ame, sans daigner meme savoir qu'elle est charmante, et
+vous l'entrainiez a votre suite en lui lancant par-dessus votre epaule
+des paroles flatteuses denuees d'a-propos.
+
+Celui que je rencontrai ensuite etait amer et dedaigneux, mais son
+esprit, ardent et desinteresse. Je le vis orgueilleux de son vrai moi
+jusqu'a s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fut jamais
+traite en egal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne
+pumes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuite d'avoir
+dans l'autre un temoin. Aussi avons-nous prefere--du moins tel fut mon
+sentiment, car je ne veux meme plus imaginer ce qu'il pensait--oublier
+que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des
+concessions, je n'avais plus a m'en impatienter que devant moi-meme.
+
+O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour
+que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de
+vetir a volonte des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la
+plus complete possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et
+morne, deja j'ai pu l'adorer; mais j'ai manque de discipline, et ton
+etreinte m'avait grise. Ne veux-tu pas m'enseigner a prier
+methodiquement?
+
+ * * * * *
+
+Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parle. Mon emotion
+l'enleva. Nous connumes, ce soir-la, une ardente bonte envers mille
+indices de beaute qui soupirent en nous et que la grossierete de la vie
+ne laisse pas aboutir. J'aspirais a souffrir et a frapper mon corps,
+parce que son epaisse indolence opprime mes jolies delicatesses. Comme
+je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse
+ressenti aucune douleur, mais seulement l'apre plaisir de la
+vengeance.... Tout cela j'hesite a le transcrire; ce ne sont pas des
+raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'emotion montante de
+cette scene a laquelle je ne sais pas laisser son vague mysterieux.
+Qu'ils s'essayent a repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui
+soupconnent la sincerite de ma description! Si mes habitudes d'homme
+reflechi n'avaient retenu mon bras, j'eusse ete aisement sublime, et
+frappant mon corps, j'aurais dit: "Souffre, miserable! gemis, car tu es
+infame de ne connaitre que des instants d'emotion, rapides comme des
+pointes de feu. Souffre, et profondement, pour que ton _Moi_, a cet
+eveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous
+la pluie de la vie. Depuis huit annees que tes sens sont baignes de
+sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brules, quand il
+faudrait que tu fusses consume de toutes a la fois et sans treve! Mais
+comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas meme un
+reel desir d'etre ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta
+mediocrite! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que
+toi. Et si tu te vantes que leur superiorite t'est indifferente, je ne
+t'autorise pas a tirer merite de ce renoncement: il n'est beau d'etre
+miserable et d'aimer sa misere qu'apres s'etre depouille
+volontairement."
+
+Ah! Simon, quel ennui! Que d'annees excellentes perdues pour le
+developpement de ma sensibilite! J'entrevois la beaute de mon ame, et ne
+sais pas la degager! C'est un grand depit d'etre enferme dans un corps
+et dans un siecle, quand on se sent les loisirs et le gout de vivre tant
+de vies!
+
+ * * * * *
+
+Simon restait assis aupres du feu, cherchant le calme dans une raideur
+de nerfs, evidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et
+m'asseyant a ses cotes:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.
+
+C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant
+des psychologues, que nous empruntons cette methode, dont je me suis
+toujours bien trouve.
+
+La vie est insupportable a qui n'a pas a toute heure sous la main un
+enthousiasme. Que si la grace nous est donnee de ressentir une emotion
+profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,
+rattachons-la, fut-elle de l'ordre metaphysique le plus haut, a quelque
+objet materiel que nous puissions toucher jusque dans nos pires
+denuements. Reduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que
+l'apprenti mecanicien trace sur le tableau noir des signes
+conventionnels, pour fixer la figure ideale qu'il calcule et qui
+toujours est pres de lui echapper.
+
+J'imaginerai un guide-ane et toute une mnemotechnic, qui me permettront
+de retrouver a mon caprice les plus subtiles emotions que j'aurai
+l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogue et condense en
+rebus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais interieur, et
+m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de
+contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout
+je parviendrai a fixer mon esprit. L'attention ramassee toute sur un
+meme point y augmente infiniment la sensibilite. Une douleur legere,
+quand on la medite, s'accroit et envahit tout l'etre. Si vous essayes de
+songer a cette phrase abstraite: "J'ai manque d'amour dans mes
+meditations, c'est pourquoi j'ai ete humilie", votre esprit dissipe
+n'arrive pas a l'emotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du
+soir, seul dans votre chambre ou rien ne vous distrait, et dites:
+
+ _Composition de lieu_
+
+
+Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le
+ciel, par desespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations
+sans treve que la morphine ne maitrise plus. Il sait sa mort assuree,
+douloureuse et lente. Il git loin de ses pairs, parmi des hommes
+grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; meme il en est arrive a
+rougir de soi-meme, et pour plaire a ces gens il a voulu paraitre leur
+semblable.
+
+Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres
+des rois qui le traitent en amis, qu'il celebre le culte dont l'entoura
+sa maitresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis
+jusqu'au soir ou elle mourut en le desirant, qu'il oublie son infirmite
+et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,
+l'amour frere de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensees ennoblies
+redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dedaigneuses.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et desabuses, nous appuyions nos
+fronts aux vitres fraiches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,
+parmi les vapeurs qui s'etirent, l'aube commencait; alors, nous
+entreprimes, dans le malaise de ce matin glace, l'_exercice de la mort_.
+
+ * * * * *
+
+ _Exercice de la mort_
+
+
+Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par
+notre cercueil, nos mains jointes seront opprimees par des planches
+clouees a grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les
+marques penibles de cette lutte derniere que chacun s'efforce de taire,
+mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce
+moment supreme prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne
+parait singulier qu'a l'agonisant lui-meme. Ce sera termine. Tout ce que
+j'aurai emmagasine d'idees, d'emotions, et mes conceptions si variees de
+l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces
+enthousiasmes si desires, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond
+peu de cas, et il convient en meme temps que nous en jouissions sans
+treve. Jouissons de tout et hativement, et ne nous disons jamais: "Ceci,
+des milliers d'hommes l'ont fait avant moi"; car, a n'executer que la
+petite danse que la Providence nous a reservee dans le cotillon general,
+nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais
+voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens
+d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en
+desir, se sont pretees a tous les imbeciles, et lors meme qu'elles sont
+vierges de desir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbecile qui puisse
+leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais
+nous emouvoir a les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si
+maigres choses un sentiment aussi agreable.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+Cette haine du peche et cette ardeur vers les choses divines que je
+viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon ame, je les ai
+analyses; j'ai demonte ces sentiments heroiques, je saurais a volonte
+les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossieres inscrites
+sur mon carnet me donnent surement les reves les plus exquis que
+l'humanite puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le
+fidele jusqu'a la chapelle ou il s'agenouille. Mon ame mecanisee est
+toute en ma main, prete a me fournir les plus rares emotions. Ainsi je
+deviens vraiment un homme libre.
+
+Pourquoi, mon ame, t'humilier, si de toi, pauvre desorientee, je fais
+une admirable mecanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire
+pleurer d'amour pour sa famille, en songeant a la douleur qu'il
+causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abime, l'imprevu de
+cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportee par un parent qui
+peut a peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent
+toutes les voix pendant trois jours. Et, precisant ce tableau materiel
+avec minutie, il s'elevait en pleurant sur soi-meme jusqu'a la plus
+noble emotion d'amour filial: le desespoir de peiner les siens.
+
+Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de
+Loyola? Grace a des associations d'idees devenues chez la plupart des
+hommes instinctives, ne fait-on pas jouer a volonte les ressorts de la
+mecanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous
+verrez chacun d'eux eprouver des sensations identiques. A tout ce qui
+est epars dans le monde, l'opinion a attache une facon de sentir
+determinee, et ne permet guere qu'on la modifie. Nous eprouvons des
+sentiments de respectueuse emotion devant une centaine d'anecdotes ou
+devant de simples mots peut-etre vides de realite. Voila la mecanique a
+laquelle toute culture soumet l'humanite, qui, la plupart du temps ne se
+connait meme point comme dupe. Et moi qui, par une methode analogue,
+aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingenie a me procurer des
+emotions perfectionnees, vous viendriez me blamer! L'humanite s'emeut
+souvent a son dommage, tant elle y porte une deplorable conviction;
+quant a moi, sachant que je fais un jeu, je m'arreterai presque toujours
+avant de me nuire.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES INTERCESSEURS
+
+
+Ayant touche avec lucidite nos organes et nos agitations familieres
+sachons utiliser cette enquete. Que notre ame se redresse et que
+l'univers ne soit plus deforme! Notre ame et l'univers ne sont en rien
+distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une meme
+chose, la somme des emotions possibles.
+
+Helas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense defaille.
+Comment, sans m'egarer, amasser cette somme des emotions possibles? Il
+faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_.
+
+Il est, Simon, des hommes qui ont reuni un plus grand nombre de
+sensations que le commun des etres. Echelonnes sur la voie des parfaits,
+ils approchent a des degres divers du type le plus complet qu'on puisse
+concevoir; ils sont voisins de Dieu. Venerons-les comme des saints.
+Appliquons-nous a reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de
+la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.
+
+Aisement nous nous faconnerons a leur imitation, maintenant que nous
+connaissons notre mecanisme.
+
+D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui
+caracterisent ces parfaits et de les degager des scories dont la vie les
+a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maitre peignit et que le
+temps a remplie d'ombre, reapparait sous les soins d'un expert, ainsi,
+par ma methode et ma perseverance, reapparaitront ma veritable personne
+et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.
+
+Courons des aujourd'hui rendre a ces princes un hommage reflechi. Je
+veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trones, et de la dignite qu'on
+y trouve je demeurerai embelli. Figures que je cherissais des mes
+premieres sensibilites, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes
+desirs vos vertus emergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par
+l'analyse je reconstituerai methodiquement en mon esprit votre beaute.
+
+ * * * * *
+
+Des lors, nous passames des heures paisibles a tourner les feuillets,
+comme un pretre egrene son chapelet. Dans la petite bibliotheque,
+ecrasee de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs
+jours, nous meditames la biographie de nos saints, et ces bienveillants
+amis touchaient notre ame ca et la pour nous faire voir combien elle est
+interessante.
+
+Dans cette etude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon desir
+de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jesus-Christ excite
+le chretien a meriter les splendeurs et la felicite du paradis.
+
+Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Degage des necessites de
+l'action, fidele a mon regime de meditation et de solitude, assure au
+soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me detournerait le
+lendemain de mes vertus, protege contre les defaillances au point que
+j'avais oublie le siecle, je passai les mois de novembre, decembre et
+janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai
+specialement a quelques-uns qui, au detour d'un feuillet, me
+bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, a des coins
+nouveaux de mon ame.
+
+Des figures livresques peu a peu vecurent pour moi avec une incroyable
+energie. Quand une trop heureuse sante ne m'appesantit pas, Benjamin
+Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont presents, avec
+une realite dans le detail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si
+confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que
+je les frequente, sont des fragments de moi-meme. De la cette ardente
+sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-meme que je
+vois palpiter, c'est mon ame que j'approuve, redresse et adore. Leur
+beaute peu sure me fait entendre des fragments de mon dialogue
+interieur, elle me rend plus precise cette etrange sensation d'angoisse
+et d'orgueil dont nous sommes traverses, quand, le tumulte exterieur
+apaise quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_.
+
+ * * * * *
+
+L'ennui vous empecherait de me suivre, si j'entrais dans le detail de
+tous ceux que j'ai invoques. Voici, a titre de specimen, quelques-unes
+des meditations les plus poussees ou nous nous satisfaisions.
+
+(Je pense qu'on se represente comment naquirent ces consultations
+spirituelles. Nous gardions memoire de nos reflexions singulieres, et
+nous nous les communiquions l'un a l'autre dans notre conference du
+soir. Elles nous servaient encore a fixer le plan de nos etudes pour les
+jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de
+notre sensibilite.)
+
+
+ * * * * *
+
+I
+
+MEDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT
+
+
+C'est par raisonnement que Simon goute Benjamin Constant. Simon est
+seduit par ce role officiel et par cette allure dedaigneuse qui
+masquaient un bohemianisme forcene de l'imagination; il felicite
+Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant
+soi-meme et devant la societe, par orgueil de sensibilite, et encore de
+ce qu'il eut peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.
+
+ * * * * *
+
+Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il etait possible
+et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers
+points qui me passionnent, avec cet homme assez distingue pour etre tout
+a la fois dilettante et fanatique.
+
+J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude ou il ne pourra pas se
+contenter.
+
+J'aime, quand Mme de Recamier se refuse, le desespoir, la folie lucide
+de cet homme de desir qui n'aima jamais que soi, mais que "la contrariete
+rendait fou".
+
+J'aime les saccades de son existence qui fut menee par la generosite et
+le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,
+qui eurent aux Cent-Jours des detours un peu brusques, a cause du
+sourire trop souhaite d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme
+le plus beau trait de cet amour heroique et reflechi que seuls
+connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payees par
+Louis-Philippe et cette humiliation d'une carriere finissante qui jetait
+encore tant d'eclat me remplissent d'une melancolie romanesque, ou je me
+perds longuement.
+
+J'aime qu'il ait ete brave. Quand on goute peu les hommes les plus
+consideres, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions
+sociales, il est joli a l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs
+beaucoup de petites imaginations (et les facultes imaginatives, c'est le
+secret de la peur) sont a etouffer quand l'ame va devant soi, toute
+prudence perdue!
+
+Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la
+poussiere dessechante de ses idees, sans jamais respirer la nature, et
+qu'il mettait sa volupte a surveiller ironiquement son ame si fine et si
+miserable. Royer-Collard le mesestimait; mais nous-memes, Simon, nous
+eut-il consideres, cet honnete homme peremptoire qui, par sa rudesse
+voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas desole?
+
+ * * * * *
+
+ _Application des sens_
+
+
+Si cet appetit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous
+inquiete au contact du fievreux Balzac arrivait a nous dominer, notre
+sensibilite et notre vie reproduiraient peut-etre les courbes et les
+compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.
+
+A dix-huit ans, il souffrait d'etre inutile.... Peut-etre ne sommes-nous
+ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.
+
+Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en eprouvat un besoin
+reel, "mais pour marquer sa place, et parce que, a quarante ans, il ne
+se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait".
+
+Il desirait de l'activite plus encore que du genie.... Ce qu'il nous
+faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse ou nous nous sterilisons;
+avons-nous dans cette retraite le souci de creer rien de nouveau? Il
+nous suffit que notre Moi s'agite; nous mecanisons notre ame pour
+qu'elle reproduise toutes les emotions connues.
+
+Parmi ses trente-six fievres, Constant gardait pourtant une idee sereine
+des choses; "Patience, disait-il a son amour, a son ambition, a son
+desir du bonheur, patience, nous arriverons peut-etre et nous mourrons
+surement: ce sera alors tout comme." Ce sentiment ne me quitte guere.
+Deux ou trois fois il me pressa avec une intensite dont je garde un
+souvenir qui ne perira pas.
+
+Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une
+apres-midi de soleil, mes fenetres etant ouvertes, par ou montaient la
+bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un
+lointain tonnelier, je travaillais avec energie pour echapper a une
+sentimentalite aigue que l'eloignement avait fortifiee. Mais forcant ma
+resistance, dans mon cerveau lasse, sans treve defilait a nouveau la
+suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore a satisfaire
+mon sentiment contrarie. Soudain, vaincu par l'obstination de cette
+recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai a mon
+decouragement; je le considerai en face. Ces reves romanesques de
+bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'interessaient infiniment
+plus que les idees de devoir (le devoir, n'etait-ce pas, alors comme
+toujours, d'etre orgueilleux?) ou j'essayais de me consoler. Sans doute,
+me disais-je, j'ai deja connu ces exagerations; je sais que dans
+soixante jours, ces chagrins demesures me deviendront incomprehensibles,
+mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-meme, une jeunesse de
+chaque matin qui m'auront echappe. La vie continuera, apaisee (mais si
+decoloree!), jusqu'a un nouvel accident, jusqu'a ce que je souffre
+encore devant une felicite, que je ne saurai pas acquerir:
+
+1 deg. parce que la felicite en realite n'existe pas; 2 deg. parce que si elle
+existait, cela m'humilierait de la devoir a un autre. Puis des jours
+ternes reprendront, coupes de secousses plus rares, pour arriver a l'age
+des regrets sans objet... Telle etait la seule vision que je pusse me
+former du monde. Elle m'etait fort desagreable.
+
+J'ai vu un boa mourir de faim enroule autour d'une cloche de verre qui
+abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroule ma vie autour d'un reve
+intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet
+sinistre: desespere de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne
+saurais plus mon inassouvissement.
+
+Je contemplais dans une glace mon visage defait; j'etais curieux et
+effraye de moi-meme. Combien je me blamais! Je ne doutais pas un instant
+que je ne guerisse, mais j'etais affole de diner et de veiller dans
+cette ville ou rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et
+puis de me reveiller, au matin d'une pale journee, avec l'atroce
+souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis a une chere
+affection, en me resignant a accepter ces quinze jours d'enervement tres
+penible! Je me repetai la parole de Benjamin Constant: "Patience! nous
+arriverons peut-etre (a ne plus desirer, a etre d'ame morne), et puis
+nous mourrons surement; ce sera alors tout comme."
+
+ * * * * *
+
+ _Meditation_
+
+
+Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin
+Constant, et a propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongee
+que nous eumes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup
+Simon pour tout ce que nous meprisons en commun, mais il me blesse par
+l'inegale importance que nous pretons a diverses attitudes de la vie.
+
+Certes, je me forme des idees claires de mes exaltations, et tout ce
+cabotinage superieur, je le meprise comme je meprise toutes choses, mais
+je l'adore. Je me plais a avoir un caractere passionne, et a manquer de
+bon sens le plus souvent que je peux.
+
+Mon ami, sans doute, n'a pas de gout pour le bon sens, sinon pourrais-je
+le frequenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma boheme
+morale, c'est a sa tenue, a son confort, a son dandysme exterieur qu'il
+les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met a trancher dans
+les questions de venerie!--He! direz-vous, que fait-il alors dans cette
+retraite?--En verite, je soupconne parfois qu'avec plus de fortune il ne
+serait pas ici.
+
+Ces petites reflexions ou, pour la premiere fois, je me differenciais de
+Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le desobliger?
+
+Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux etres ne peuvent pas se
+connaitre. Le langage ayant ete fait pour l'usage quotidien ne sait
+exprimer que des etats grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincere
+n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche ou je cesserai de
+lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus a presenter mon
+ame a mes amis, meme a souper.
+
+J'entrevois la possibilite d'etre las de moi-meme autant que des autres.
+
+Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je delaisserais le
+culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main
+pour penetrer au jour prochain dans un univers que je vais delimiter,
+approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux ou je
+m'apparaitrai, dresse en haute ecole.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+--Benjamin Constant, mon maitre, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je
+regle ma vie selon qu'il convenait?
+
+--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voila les
+vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la societe
+sont insupportables.
+
+--Tu le vois, je m'enferme dans la meditation; mais on ne m'a pas offert
+les occupations que tu indiques, ou peut-etre j'eusse trouve une
+excitation plus agreable.
+
+--A dire vrai, dans la solitude je me desesperais. Des que je le pus, je
+m'ecriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-meme.
+
+--Mais comment se reconnait la bonne cause? et jusqu'a quel point vous
+etes-vous servi vous-meme?
+
+--He! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour
+lesquelles je me sentais un mouvement genereux. Quelquefois elles
+n'etaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y
+depensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.
+
+--Je te comprends, mon maitre; si tu parus accorder de l'importance a
+deux ou trois des accidents de la vie exterieure, c'etait pour detourner
+des emotions intimes qui te devastaient et qui, transformees,
+eparpillees, ne t'etaient plus qu'une joyeuse activite.
+
+ * * * * *
+
+ _Oraison_
+
+
+Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais a
+l'existence que d'etre perpetuellement nouvelle et agitee.
+
+Tu souffris de tout ce qui t'etait refuse: choses pourtant qui ne
+t'importaient guere. Tu te devorais d'amour et d'ambition; mais ni la
+femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton ame. C'est le desir meme
+que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais
+sterile et desole. Tu connus ce vif sentiment du precaire qui fait dire
+par l'amant, le soir, a sa maitresse: "Va-t'en, je ne veux pas jouir de
+ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et
+toujours, jusqu'a ce que tu meures la premiere, tu seras egalement
+heureuse de te donner a moi."
+
+Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exasperas
+volontairement a desirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une
+volupte douloureuse dans l'amertume. Quelques debauches connaissent une
+ardeur analogue. Ils se plaisent a abuser de leurs forces, non pour
+augmenter l'intensite ou la quantite de leurs sensations, mais parce
+que, nes avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir
+vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, a sentir leur vie qui s'epuise
+dans des occupations qu'ils meprisent. Toi-meme, vieillard celebre et
+mecontent, tu finis par ne plus resister au plaisir de le deconsiderer,
+tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos
+sceptiques devant des doctrinaires.
+
+Je te salue avec un amour sans egal, grand saint, l'un des plus
+illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne
+parviennent pas a degager, meurtrissent, souillent et renient sans treve
+ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce
+qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte
+comme un sacrement, je les comprends et je les felicite. La dignite des
+hommes de notre sorte est attachee exclusivement a certains frissons,
+que le monde ne connait ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier
+en nous.
+
+ * * * * *
+
+II
+
+MEDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE
+
+
+Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine retrecirent encore
+l'horizon de notre curiosite. Enfermes plus devotement que jamais dans
+les minuties de notre regle, nous jouissions des vetements amples et des
+livres entasses dans nos cellules chaudes.
+
+Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupte_ et le _Livre
+d'amour_, avec les pensees jointes aux _Portraits du lundi_. Ecartant
+les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtieme
+annee, aux miseres de celui qui s'etonnait devant soi-meme et qui, par
+la vertu de son orgueil studieux, trouvait des emotions profondes dans
+un infime detail de sa sensibilite.
+
+A cette epoque deja, il voulait le succes, car ne dans une bonne
+bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis
+il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son ame
+inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquietudes d'une
+jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'etait en somme
+que ce vague mecontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras
+vulgaires des petites filles et dans un travail obstine de bouquiniste.
+Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais a vingt-cinq ans son reve etait
+precisement de la cellule que nous construisons dans l'atmosphere froide
+du monotone Saint-Germain.
+
+ * * * * *
+
+ _Application des sens_
+
+
+Au Louvre, dans la salle Chaudet, musee des sculptures modernes, parmi
+les medaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
+etudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernieres annees,
+trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
+matois des lettres, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
+grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
+profondement.
+
+Il s'etait compose de la vie une vision sentimentale et dominee par un
+degout tres fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
+la plus exaltee, la plus erudite, la plus sincere, jusqu'au jour ou,
+envahie de paresse, elle se negligea soi-meme pour travailler
+simplement, et des lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
+comme tout le monde.
+
+Jeune homme, si degoute que tu cedas devant les bruyants, ne souillons
+pas notre pensee a contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
+ton adolescence a ta maturite. Il n'est que moi qui puisse te
+comprendre, car tu me presentes, pousses en relief, quelques-uns de mes
+caracteres.
+
+A vingt-cinq ans, sous le meme toit que ta mere, dans ta chambre, tu
+travailles. Je vois sur tes tables des poetes, tes contemporains, des
+mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des medecins
+philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
+car ton esprit toujours inquiet accepte les idees du hasard, en meme
+temps qu'il poursuit un travail systematique. J'entends ta voix, un peu
+forte sur certains mots, et qui n'acheve pas; a peine tes phrases
+indiquees, tu sembles n'y plus tenir.
+
+Dans cette belle crise d'une sensibilite trop vite dessechee,
+Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa meditation. De la
+pensee, il ne goutait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
+aimait mieux suivre les voltes de sa propre emotion que convaincre; il
+dedaignait les sentiments qu'on raconte et qui des lors ne sont plus
+qu'une seche notion. De la cette mollesse a soutenir son avis, ce brise
+dans le developpement de ses idees. Il savait que Dieu seul, penetrant
+les coeurs, peut juger la sincerite d'une priere.... Ceux de ma race,
+eux-memes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'ou sort ici cette
+tiede meditation?
+
+ * * * * *
+
+ _Meditation_
+
+
+A considerer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extreme politesse
+et sa comprehension ne sont accompagnees d'aucune sympathie pour ceux
+memes qu'il penetre le plus intimement. Il est la, tres timide et tres
+jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
+et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
+qu'a demi sincere. Que sa bouche et ses yeux indiquent de reflexion!
+Est-ce une nuance d'envie, ce mecontentement qui palit son visage? C'est
+la fatigue, l'inquietude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
+fournit pas a ses sensualites des satisfactions larges, parce qu'il
+faudrait de la persistance, et que, les crises passees, son intelligence
+ne s'attarde pas.
+
+Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un decor, tu ne te satisfais qu'avec
+des idees, et tu te devorerais a t'interroger si l'on ne te jetait
+precipitamment des systemes et des hommes a eprouver. C'est ainsi qu'il
+me faut sans treve des emotions et de l'inconnu, tant j'ai vite epuise,
+si varies qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
+monde.
+
+Dans la suite, la secheresse t'envahit parce que tu etais trop
+intelligent. Tu dedaignas de servir plus longtemps de mannequin a des
+emotions que tu jugeais.
+
+Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idees
+claires sur leurs emotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
+tu t'irritais contre toi-meme, et tu n'etais pas plus satisfait de ta
+vie intime que des evenements. Tu savais que tu vivais mediocrement,
+sans imaginer comment il fallait vivre.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, apres une journee d'action,
+j'ai senti, moi aussi, et jusqu'a souhaiter que soudain dix annees
+m'eloignassent de ce jour, un triste mecontentement; je me suis desole
+d'etre si different de ce que je pourrais etre, d'avoir par legerete
+peine quelqu'un, et encore d'avoir donne a ma physionomie morale une
+attitude irreparable.
+
+Parfois, je suis touche de regrets en considerant les hommes forts et
+simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractere
+poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous genent, il
+nous arrive de frequenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
+les mit toute leur vie a l'aise envers eux-memes et envers les autres.
+Mais, aussi fermes qu'eux dans les necessites, nous leur en voulons de
+ce manque d'imagination qui les empeche de supposer un cas ou ils
+pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
+natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
+connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.
+
+Je crois que, dans l'intimite de ton coeur, tu haissais, au noble sens
+et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
+selon qu'il etait _convenable_; et autant que te le permirent tes
+mouvements instinctifs, tu cotoyas ces natures brutales dont tu
+souffris.
+
+Ainsi, peu a peu, tu quittais le service de ton ame pour te conformer a
+la vision commune de l'univers. C'etait la necessite, as-tu dit, qui te
+forcait a abdiquer ta personnalite excessive; c'etait aussi lassitude de
+tes casuistiques ou toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aime;
+tu t'es borne a ce Sainte-Beuve comprehensif ou tu te refugiais d'abord
+aux seules heures de lassitude cerebrale. Oublieux de toi-meme, tu ne
+raisonnas plus que sur les autres ames. Et ce n'etait pas, comme je
+fais, pour comparer a leurs sensibilites la tienne et l'embellir,
+c'etait pour qu'elle existat moins. Je te comprends, admirable esprit;
+mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
+d'emotions, j'en vinsse a imiter ton renoncement!
+
+Ce n'est pas a la vie publique que tu demandais l'emotion. A l'age ou
+Benjamin Constant etait ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
+Si tu n'a pas eu ce don de spiritualite chretienne qui retrouve Dieu et
+son intention vivante jusque dans les plus petits details et les
+moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de depit de
+n'etre pas aime et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'a l'epithete un peu
+grasse et sensuelle du pretre qui desire. Ta reverie religieuse etait
+pleine de jeunes femmes; tu n'etais pas precisement hypocrite, mais leur
+presence t'encourageait a blamer la chair. Des que le sentiment te parut
+vain, tu ne t'obstinas pas a te faire aimer et vers le meme temps, tu
+cessas de vouloir croire. C'etait fini de tes merveilleux frissons qui
+te valent mon attendrissement; tu ne fus desormais que le plus
+intelligent des hommes.
+
+ * * * * *
+
+ _Oraison_
+
+
+Toi qui as abandonne le bohemianisme d'esprit, la libre fantaisie des
+nerfs, pour devenir raisonnable, tu etais ne cependant, comme je suis
+ne, pour n'aimer que le desarroi des puissances de l'ame. Ta jeune
+hysterie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton genie.
+Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
+perseverer a le gouter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
+reservoir de toutes les vertus.
+
+... Et nous-memes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre emotion que
+dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiete
+pensee dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'etre froisse,
+et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-a-dire rien
+d'interessant. Mon ame, maitresse frissonnante, ne sera plus qu'une
+caissiere, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.
+
+ * * * * *
+
+Nous fimes d'autres meditations, en grand nombre. Nous nous attachions
+surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualite.
+
+Benjamin Constant, pour s'emouvoir, avait besoin de desirer le pouvoir
+et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgraces aupres des
+jeunes femmes; mais d'autres atteignent a toucher Dieu par le seul
+effort de leur sensibilite, pour des motifs abstraits et sans
+intervention du monde interieur. Ceux-la sont tout mon coeur.
+
+Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
+puissions trouver entre nous et notre confus ideal, pourquoi
+confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
+rapport entre vos ames telles que je les possede et telles que les
+depeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succes au monde que pour
+celui qui offre un point de contact a toute une serie d'esprits. Mais
+cette conformite que vos vulgaires admirateurs proclament me repugne
+profondement. Vous n'atteignez a me satisfaire qu'aux instants ou vous
+dedaignez de donner aucune image de vous-meme aux autres, et quand vous
+touchez enfin ce but supreme du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
+plus enerves d'entre vous: "Avant tout, etre un grand homme et un saint
+pour soi-meme..." Pour soi-meme!... dernier mot de la vraie sincerite,
+formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'a Jersey nous nous
+proposions.
+
+ * * * * *
+
+Simon et moi, nous eumes le grand sens de ne pas discuter sur les
+merites compares des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
+les soigne et je les entretiens tous dans mon ame, car je sais que pour
+Dieu il y a identite de toutes les emotions. Mais j'entrevois que ces
+couches superposees de ma conscience, a qui je donne les noms d'hommes
+fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agite parfois de sentiments
+mal definis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
+Sainte-Beuve. Peut-etre ces intercesseurs ne valent-ils qu'a m'eclairer
+les parties les plus recentes de moi-meme....
+
+ * * * * *
+
+Il est certain que nos dernieres meditations avaient ete d'une grande
+secheresse. Nous pressions une partie de nous-memes deja epuisee. Ce
+n'etaient plus que redites dans la bibliotheque de Saint-Germain. Et, a
+mesure que les livres cessaient de m'emouvoir, de cette eglise ou
+j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
+population peinant sur des labeurs hereditaires, des impressions se
+levaient, tres confuses mais penetrantes. Je me decouvrais une
+sensibilite nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.
+
+C'est qu'aussi bien mon etre sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
+lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu a Paris des filles avec les
+beaux yeux des marins qui ont longtemps regarde la mer. Elles habitaient
+simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient herite d'une
+longue suite d'ancetres ballottes sur les flots, me parut admirable dans
+les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
+j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
+vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de melancolie, il reste quelque
+parcelle des inquietudes que mes ancetres ont ressenties dans cet
+horizon.
+
+A suivre comment ils ont bati leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
+lequel furent posees mes propres assises. C'est une bonne methode pour
+descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EN LORRAINE
+
+
+Notre ermitage de Saint-Germain etait situe a peu pres sur la limite,
+entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derriere
+lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
+guere au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'eveille d'une longue
+misere incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siecles du plateau
+lorrain, nous n'hesitames pas a tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
+cherchons uniquement a etre eclaires sur nos emotions, le pittoresque
+des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Meme
+nous nous bornerons a la region que limitent Luneville, Toul, Nancy et
+notre Saint-Germain: c'est la que notre race acquit le meilleur
+d'elle-meme. La, chaque pierre faconnee, les noms meme des lieux et la
+physionomie laissee aux paysans par des efforts seculaires nous aideront
+a suivre le developpement de la nation qui nous a transmis son esprit.
+En faisant sonner les dalles de ces eglises ou les vieux gisants sont
+mes peres, je reveille des morts dans ma conscience. Le langage
+populaire a baptise ce coin "le coeur de la Lorraine". Chaque individu
+possede la puissance de vibrer a tous les battements dont le coeur de
+ses parents fut agite au long des siecles. Dans cet etroit espace, si
+nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaitre des
+emotions plus significatives qu'aupres des maitres analystes qui, hier,
+m'eclairaient sur moi-meme.
+
+ * * * * *
+
+PREMIERE JOURNEE
+
+NAISSANCE DE LA LORRAINE
+
+
+A la station qui precede immediatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
+nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
+de Lorraine par une visite a son patron. Dans son eglise flamboyante,
+nous saluons Nicolas, debout pres de sa cuve et des petits enfants.
+Cette malheureuse localite, qu'illustrent encore cette cathedrale et des
+legendes, fut ruinee par des guerres confuses; elle etait riche et, pour
+la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
+noble eveque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
+que les petits enfants; meme il prete un peu a rire comme un bonhomme
+grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-meme coutume, honore mal le
+souvenir de ses emotions passees; c'est bon au Breton de s'emouvoir
+encore ou tremblaient ses peres. Mous rapetissons ce que nous touchons,
+et nous nous plaisons a gouailler.
+
+Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
+au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux ou cette nation
+naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'etranger. C'est
+entre Saint-Nicolas et Nancy que Rene II, appuye des Suisses, tua le
+Temeraire. Victoire de grande consequence, qui nous delivra des
+etrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
+de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Des lors il y
+a un caractere lorrain.
+
+Charles de Bourgogne, le Temeraire! Quelle magnifique aisance dans ses
+allures bruyantes et romantiques! Aupres des grands crus de Bourgogne
+qui mettent la confiance au coeur le plus hesitant, comment se tiendra
+le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
+n'etonne pas tout d'abord, mais seduit un delicat reflechi! Comment Rene
+II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
+a-t-il pu triompher?
+
+Dans la vie, frequemment, Simon et moi nous avons rencontre ces etres
+tout brillantes, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
+nous ne les aimions guere et toujours les depassions. A l'usage, il
+apparait qu'un Rene II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
+depourvu; il est reflechi, perseverant, et sa modestie le sert mieux que
+forfanterie. Dans l'histoire, l'extreme simplicite de sa tenue passe
+infiniment en elegance, du moins pour l'homme de gout, l'ostentation de
+votre Temeraire. Apres la victoire, quelle gravite ingenieuse dans les
+paroles moderees qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
+que notre cocher nous fit lire a la Commanderie Saint-Jean, ou le
+Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'epee! La magnanimite de
+Rene n'a rien de theatral, et s'il honore Charles d'un splendide service
+funebre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple epouvante la
+definitive innocuite du brutal adversaire.
+
+Nous avions suivi le corps du Temeraire dans Nancy, et jusque dans cette
+partie dite Ville-Vieille, ou il fut publiquement expose. Quand nous
+revions pres la pierre tombale de Rene, dans la froide eglise des
+Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacres, nous dispose
+toujours a la melancolie. Une race qui prend conscience d'elle-meme
+s'affirme aussitot en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
+reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
+qu'eut jamais de soi ce peuple, date de Rene II. Les dentelures dorees
+qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette vegetation
+delicate de figurines et l'elegance de l'ensemble nous reportaient a ces
+premieres epoques de la Lorraine, d'une grace bonhomme, si depourvue
+d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vimes aucun desir
+d'etonner. Ces images de morts sans morgue ne se preoccupent ni de la
+noblesse classique, ni de la pompe. Rene II aimait le peuple, c'est
+ainsi qu'il seduisit les cantons suisses, et il fetait l'anniversaire de
+la victoire de Nancy, chaque annee, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
+etait a l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
+petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armee, ou il fut le plus
+simple des heros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
+C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
+Leur race se confond avec eux-memes.
+
+Simon et moi nous comprimes alors notre haine des etrangers, des
+_barbares_, et notre egotisme ou nous enfermons avec nous-memes toute
+notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
+c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin ferme il
+introduit ceux que guident des facons de sentir et des interets
+analogues aux siens.
+
+ * * * * *
+
+DEUXIEME JOURNEE
+
+LA LORRAINE EN ENFANCE
+
+
+Cette partie ancienne de Nancy, la "Ville-Vieille", est bien
+fragmentaire; elle fut perpetuellement refaite. Cette race nullement
+endormie, mais de trop bon sens, hesitait a affirmer sa personnalite. Sa
+finesse, son sentiment exagere du ridicule l'entraverent toujours.
+Chaque generation reniait la precedente, sacrifiait les oeuvres de la
+veille a la mode de l'etranger. Leur "Chapelle Ronde", monument national
+s'il en fut, copie la Chapelle des Medicis de Florence, mais avec
+maigreur, economie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
+ne fut jamais prodigue. Les successeurs de Rene, ayant visite les palais
+de la Renaissance, rebatirent le palais ducal. Cette race a son eveil
+craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
+origines de nos ames.
+
+Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'eglise de Bon-Secours, est
+tout a fait significative. Voila nos primitifs! Nous nous agenouillons
+devant une Mere, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
+precipite. Ces enfants me touchent, si intrepides contre le Bourguignon
+et qui expriment leur reve par cette image sincere, je vois qu'ils ont
+beaucoup souffert. Ils concoivent la divinite non sous la forme de
+beaute, mais dans l'idee de protection. Florence, leur soeur, et qui
+donne parfois l'image la plus approchante de cet ideal de clarte froide,
+d'elegance seche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
+prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la necessite de
+sauver d'abord leur independance, mettent leur orgueil, leur art
+naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.
+
+Cernes d'etrangers qui les inquietent, sous l'oeil des barbares, ils
+n'ont pas le loisir de se developper logiquement. La grace, qui pour un
+rien eut apparu, presque melancolique, dans le petit prince Rene II,
+n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas cree un type de femme: Jeanne
+d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui pretant les
+charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la legende lorraine, celle
+qui protege, et cela uniquement. Elle est la soeur de genie de Rene II;
+perseverante, simple, tres bonne et un peu matoise. Celle de qui
+l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
+nullement troublante: nos peres affirment que Jeanne ignora toujours les
+miseres physiques de la femme. Cette legende de Lorraine n'est-elle pas
+plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voila
+bien le meme sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mere
+gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
+Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: "Qui
+donc me secourra?"
+
+ * * * * *
+
+Dans le palais ducal de la "Ville-Vieille", nous avons visite le musee
+historique lorrain. Les premieres salles sont consacrees aux epoques
+gallo-romaines et merovingiennes; nous y interrogions vainement les plus
+anciens souvenirs de notre Etre. C'est la meme ignorance que nous
+trouvions, le lendemain, aux champs ou fut Scarponne, chez ces pauvres
+enfants qui nous vendirent des medailles romaines arrachees a ces
+terrains deserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines ou Attila
+et les siecles ne laisserent pas meme une ruine, emeuvent des voyageurs
+avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait deja a ces epoques
+lointaines. Mais qu'il est obscur, indechiffrable, le frisson qui nous
+attire vers cette vieille poussiere de nos ancetres! Nous visitames,
+sans plus de profit, les fermes merovingiennes de Savonne et de
+Vendieres, et pres de la des grottes qui jadis furent habitees. La neige
+desolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un decor lamentable de
+pluie et de silence nous aident d'habitude a imaginer le passe, mais
+comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces
+hommes lointains, qui ne contribuerent en rien a former notre
+sensibilite. A Laitre-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus
+anciennes images ou la Lorraine se soit exprimee. Bien pauvre encore,
+mal differenciee de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chetive!
+C'est un portail avec quelques sculptures du onzieme siecle. A Toul,
+grace a des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune
+populaire se forma plus vite, sous la protection des eveques, et le
+treizieme siecle s'affirma dans l'eglise Saint-Gengoult et des fragments
+de Saint-Etienne.
+
+En verite le service que Rene II a rendu a la Lorraine est immense; il
+lui a cree une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie vegetative,
+s'individualisa; il existait confusement, il voulut vivre. Il l'avait
+montre au Bourguignon, il le rappela aux lutheriens en 1522.
+
+ * * * * *
+
+TROISIEME JOURNEE
+
+LA LORRAINE SE DEVELOPPE
+
+
+Cette _Ville-Vieille_, ce _musee lorrain_, tout incomplets, eveillent a
+chaque pas des traits delicats de ma sensibilite; ils me ravissent par
+la clarte qu'ils apportent dans mes emotions familieres, ils
+m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irremediable insuffisance de
+l'ame que me fit cette race.
+
+Deux grandes causes d'echec pour la Lorraine: le pays fut si tourmente
+que les artistes, c'est-a-dire une des parties les plus conscientes de
+la race, desertaient continuellement, s'etablissaient en Italie, s'y
+deformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis
+il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,
+mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus
+puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de
+France ou d'Italie.
+
+Pourtant, le palais ducal, modifie dans le gout Renaissance et dont les
+quatre cinquiemes ont disparu, nous fait voir un cote de l'ame lorraine,
+l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais
+lyrique, mais faite d'observation, plutot matoise que verveuse. C'est de
+la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en depit de
+l'abondance studieuse de ses compositions, appartient a la jeunesse de
+la race; le grouillement et l'emotion des guerres qu'il a vues le
+soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et penible, devait etre le
+dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien
+personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eut ete
+heureuse, elle possedait l'element d'un art particulier. Les legendes,
+chansons, anecdotes, la finesse si particuliere de ses grands hommes, et
+meme aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards etablissent bien qu'un
+certain comique se preparait. Cette verve, toujours un peu maigre,
+epuisee par les guerres et l'eloignement des artistes, alla se
+dessechant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance
+deplorable au precis, au voulu, un acharnement a l'elegance meticuleuse.
+
+Au quinzieme siecle, a cote de cette grele malice, l'ame lorraine fait
+voir un sens humain de la vie tres profond, une grande pitie. Ce petit
+peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haissait
+la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme
+Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination
+riante, recut une empreinte des horreurs de l'Italie guerriere,
+Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans treve foules,
+gouaillaient. Quelle simplicite, quelle franchise! Il est bien le frere
+des heros naifs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'etait la! Ne
+discutons pas la force sublime de l'Italien, mais a Saint-Michel, pres
+de _la Mise au tombeau_, a l'eglise des Cordeliers, pres du _monument de
+Philippe de Gueldres_, nous revons un art debarrasse de cette rhetorique
+qu'a certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant
+toute la saveur tragique du langage populaire, ou n'atteint jamais la
+plus noble eloquence des poetes. Mais cette race mal consciente
+d'elle-meme, qui venait d'enfanter obscurement le genie de
+Ligier-Richier, se mit toujours a l'ecole chez ses voisins. Elle ignora
+quel fils elle portait. Cette beaute imperieuse dont Ligier a vetu la
+mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague legende, d'ailleurs
+insoutenable, voila tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange
+rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.
+Eh! grand Dieu! le sot eloge!
+
+Ces deux Lorraines echouerent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la
+grandeur sans morgue, pour avoir ignore leur genie et doute
+d'elles-memes timidement. Le sentiment qui donnait a cette race une
+notion si fine du ridicule lui fit peut-etre craindre de s'epancher. A
+chaque generation, elle se retrecit. Son art n'a jamais d'abandon ni
+d'audace, tout est voulu: suppression des details significatifs,
+imitation des ecoles etrangeres. La meilleure partie de la Lorraine, sa
+noblesse et ses artistes, toujours avaient soupire avec une admiration
+naive vers l'Italie; a Claude Gellee il fut donne d'y vivre. Il porta
+dans l'ecole romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce
+ciel, cette terre et cette mer dans une lumiere si vaporeuse, avec une
+harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'etait
+son reve, notre reve, qu'il exprimait. C'etait une desertion. Il
+profitait de l'ideal de ces ancetres, pour en fortifier l'Italie; il n'a
+pas accru la conscience de sa race.
+
+Apres lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait meconnu
+Ligier-Richier, desseche de plus en plus sa veine. Et l'effort du
+dernier artiste sorti vraiment de l'ame populaire, le dernier travail ne
+devant rien a l'etranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean
+Lamour: une dentelle en fer.
+
+Qu'importe si la delicieuse statue de Bagard (1639-1709), garconniere
+maligne et touchante qui porte un medaillon, nous ravit et nous retient
+longuement dans le rez-de-chaussee du _musee lorrain_! C'est une grande
+dame raffinee; sa spirituelle affeterie mondaine ferait paraitre un peu
+grossiere la simplicite, la gouaillerie de nos meilleurs aieux. Elle est
+bien du passe, l'ame lorraine: Bagard n'y songe guere.... Et nous-memes,
+Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos ames acquises.
+Cette jeune femme, cette Francaise, c'est toute notre sensibilite a
+fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard,
+comme la Lorraine entiere d'aujourd'hui, nous avons dedaigne de cultiver
+le simple jardin sentimental herite de nos vieux parents.
+
+ * * * * *
+
+QUATRIEME JOURNEE
+
+AGONIE DE LA LORRAINE
+
+
+Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se developper. Nous savons
+quels tatonnements, quelles miseres c'est de chercher sa loi. Des echecs
+si nobles valent qu'on s'y interesse. Allons voir ces plaines de
+Vezelize, tous ces champs de bataille sans gloire ou la Lorraine
+s'epuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les
+villes; car, a Nancy, vingt courants etrangers ont renverse, submerge
+l'esprit autochtone.
+
+ * * * * *
+
+La campagne est plate, assez abondante, pas affinee, peut-etre maussade,
+sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beaute; les petites
+filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance;
+en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a pousse
+au type. Par les apres-midi d'ete, on se reunit au "Quaroi" et les
+femmes, travaillant dans l'ombre que decoupent les maisons, se donnent
+le plaisir de ridiculiser.
+
+ * * * * *
+
+Quels souvenirs ont-ils gardes de jadis? Par les ecoles, les
+inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, ou Rene II
+leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le
+peuple, c'est la tradition des Suedois qui domine; chaque ville en
+raconte quelque horreur. Ils tuerent vraiment la Lorraine. Ils
+saccagerent tout, Richelieu s'applaudissant. Meme les amis du duc
+Charles IV estimerent sage de s'approprier les dernieres ressources de
+ceux qu'ils ne pouvaient defendre. Cent cinquante mille bandits, aides
+d'autant de femmes, pietinaient le pays dont la ruine se prolongea
+jusqu'a la fin du siecle. Cependant la race lorraine affamee
+s'entre-devorait. Il y avait dans les campagnes des pieges pour hommes,
+comme on en met aux loups; des familles mangerent leurs enfants, et meme
+des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se
+rejouissait a quelques petits deboires de ses ennemis, tels que des
+evasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours
+de l'extraordinaire Charles IV.
+
+Etrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes
+convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gache en une vie
+toute l'energie qui, depensee sagement dans une suite d'hommes, eut ete
+feconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation desesperee,
+d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a
+plethore, qualites lorraines a trop haute pression, mais il ne contredit
+pas les caracteres de sa race.
+
+Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux
+pendants et ses souples voltiges d'ecuyer devant les femmes de Louis
+XIII, etait sagace, pratique, d'eloquence simple, et pas chevaleresque
+le moins du monde. Il avait le don de plaire a tous, mais se gardait de
+tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut meme pas s'epargner dans ses
+bons contes, ce perpetuel irresolu desirait violemment, et souvent il
+demeura ferme dans son sentiment. C'est, au resume, un Lorrain des
+premiers temps, mais avec toute la fievre inquiete d'un peuple qui va
+mourir.
+
+Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le desir de paraitre;
+c'est qu'il avait ete eleve a la cour de France, et que les
+circonstances le forcerent toute sa vie a vivre parmi les etrangers; or
+nous avons vu le caractere, l'art lorrains, toujours craintifs de
+paraitre ridicules, prendre l'air a la mode. Par-dessous sa brillante
+chevalerie, c'etait essentiellement un capitaine brave et gouailleur,
+sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment,
+comme on le vit bien, apres cette fleur de jeunesse a la francaise, dans
+sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandaliserent si
+fort Paris et Versailles, sans qu'il s'emut le moins du monde. Le
+malheur l'avait remis dans la logique de sa race.
+
+C'est du haut de Sion, pelerinage jadis fameux, aujourd'hui attriste de
+mediocrite, que, moins distraits par le detail, nous prenons une
+possession complete de la grandeur et de la decadence lorraine. Devant
+nous, cette province s'etend serieuse et sans grace, qui fut le pays le
+plus peuple de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui
+produisit une poignee de heros et qui ne se souvient meme plus de ses
+forteresses ni de son genie. Des le siecle dernier, cette brave
+population dut accepter de toute part les etrangers qu'elle avait
+repousses tant qu'elle etait une race libre, une race se developpant
+selon sa loi.
+
+Du moins, la conscience lorraine, englobee dans la francaise, l'enrichit
+en y disparaissant. La beaute du caractere de la France est faite pour
+quelques parcelles importantes de la sensibilite creee lentement par mes
+vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni degradee, ni
+assoupie, mais brutalement saignee aux quatre veines.
+
+Depuis longtemps les artistes etaient obliges de s'eloigner, en Italie
+de preference, pour trouver, avec la paix de l'etude, des amateurs
+suffisamment riches. Les ducs enfin quitterent le pays, ou ils se
+maintenaient difficilement contre l'etranger, emmenant une partie de
+leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuee, les
+vides etaient combles par des Allemands, domestiques et autres hommes de
+bas metier, dont fut epaissie la verve naturelle de ma race, de cette
+noble race qui repoussait le protestantisme (admirable resistance
+d'Antoine aux bandes lutheriennes, en 1523).
+
+Si je defaille, ce sera de meme par manque de vigueur et non faute de
+dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour
+nous creer une personnalite. Saurons-nous les agreger? Les barbares
+s'imposeront peu a peu a nos ames a cause des basses necessites de la
+vie; j'entrevois les meilleures parties de nos etres, qui s'accommodent,
+tant bien que mal, de reves concus par des races etrangeres.
+
+ * * * * *
+
+CINQUIEME JOURNEE
+
+LA LORRAINE MORTE
+
+
+Notre enquete touche a sa fin; de Sion nous descendrons a notre ermitage
+de Saint-Germain. Visiter Luneville! Retourner a Nancy ou nous
+negligeames la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont
+m'emplit l'avortement de l'ame lorraine? Dans ce chateau de Luneville,
+les notres furent humilies. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas,
+un prince bon et fin, je l'accorde, mais entoure de petites femmes et de
+petits abbes qui, par bel air, raillaient les choses locales et
+copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait
+perdu toute conscience de soi-meme; elle etait morte; seul son nom
+subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables
+de prendre plaisir a des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus
+profond et d'essentiel en nos ames. C'est que nous vivons a peine; nous
+vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode
+de la sensibilite que Paris nous donne toute faite. En echange d'un
+bonheur calme, assure, la Lorraine a laisse a Paris l'initiative.
+N'est-ce pas ainsi que, lasses de heurter les etrangers, nous
+abandonnions notre libre developpement pour adopter le ton de la
+majorite?
+
+Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la
+place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il
+m'arrivait, devant l'elegance un peu froide de cette belle decoration,
+s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la methode et du reve
+constant de l'ame lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me
+disant: la methode et le reve que j'honore en moi avec tant d'ardeur
+n'apparaissent guere plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce
+Nancy moderne, les vieux caracteres lorrains. Ah! nos aieux, leurs
+vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts.
+Choses de musee maintenant et obscures perceptions d'analyste.
+
+Stanislas a cree une academie et une bibliotheque. Dans la suite, une
+societe archeologique fut jointe a ces institutions. Seules, elles
+abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont
+le souvenir de ce qui n'existe plus. Ou la mort est entree, il ne reste
+qu'a dresser l'inventaire.
+
+ * * * * *
+
+Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour
+moi. La secheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit.
+Vous-meme m'apparaissez si triste et delaissee que je vous aime avec une
+nuance de pitie, sans l'elan amoureux de celui qui voit sa vierge
+eclatante et desiree de tous. Parce que je connais l'etre que j'ai
+herite de mes peres, je doute de mon perfectionnement indefini. Je
+crains d'avoir bientot touche la limite des sensations dont je suis
+susceptible. Petit-fils de ces aieux qui ne surent pas se developper, ne
+vais-je point demeurer infiniment eloigne de Dieu, qui est la somme des
+emotions ayant conscience d'elles-memes?
+
+Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si
+elle n'a pas utilise tous les dons qui lui etaient dispenses, il en est
+un qu'elle a developpe jusqu'au type. Elle a augmente l'humanite d'un
+ideal assez neuf. De Rene II a Drouot, en passant par Jeanne, une des
+formes du desinteressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus
+bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la temerite
+trop souvent melee de vanite, mais la fermete reflechie, perseverante et
+opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en
+Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille.
+Par les armes, le Lorrain avait fonde sa race; par les armes, il essaye
+heroiquement de la proteger. Presse par les etrangers, il n'eut pas le
+loisir de chercher d'autres procedes pour etre un homme libre. Comment
+eut-il developpe ces dons d'ironie, ce realisme humain si noble qu'il
+nous fit entrevoir? Il bataillait sans treve a cote de son duc. Le
+loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus etroitement que partout
+ailleurs avec l'idee de patrie. Dans sa misere, cette race se consolait
+d'etre mutilee de ses qualites naissantes en aimant ses ducs, qui furent
+souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je
+depense la meme energie, la meme perseverance a me proteger contre les
+etrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.
+
+ * * * * *
+
+SIXIEME JOURNEE
+
+CONCLUSION.--LA SOIREE D'HAROUE
+
+
+Simon, un peu gate, selon moi, par l'education de la rue
+Saint-Guillaume, ne goutait qu'a demi mes intuitions. C'est un historien
+d'une reserve extreme. Il collectionne et cote les petits faits, sans
+consentir a recevoir d'eux cette abondante emotion qui, pour moi, est
+toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours,
+avaient reveille des belles-aux-bois qui sommeillent en mon ame; Simon
+me laissa tout a les caresser. Il me preceda a Saint-Germain; d'ailleurs
+des repas mediocres, toujours, l'indisposerent.
+
+ * * * * *
+
+Je n'ai pas oublie cette soiree silencieuse, vers les cinq heures, dans
+la petite ville d'Haroue, ou la vieille place est abritee de noyers
+malades. Le soleil de fevrier, en s'inclinant, avait laisse dans l'air
+quelque douceur. J'allai, desoeuvre, jusqu'a l'etang que forment les
+fosses ecroules d'un chateau pompeux, bati sous Leopold, et dont la
+froide imperiosite contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol,
+et toujours les plaines d'eau me disposerent a la melancolie. Il me
+sembla que l'eau elle-meme, sous ce climat, desormais vivait avec
+mediocrite. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne ame de
+Lorraine, eparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient
+effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lasse
+pour que sa douceur posthume me consolat de sa vigueur abolie; et une
+triste migraine me venait du plein air.
+
+Le pale soleil couchant offensait mes yeux, stries de fibrilles par la
+lampe tard allumee sur les actes et les pensees de Lorraine. Nancy,
+oublieuse du passe, m'avait choque, mais dans ces campagnes, ou tout est
+souvenir de nos aieux et qui, repliees sur elles-memes, n'ont pas
+remplace la grande morte qui les animait, je me sentis avec une nettete
+singuliere l'heritier d'une race injustement vaincue. De rares
+paysans--mes freres, car nos aieux communs combattaient aupres de nos
+ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce
+crepuscule. Tristement je les aimais.
+
+A cause de l'humidite je revins jusqu'a l'auberge. Avec le soir, la
+voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serre que personne
+n'en descendit pour me presser dans ses bras.
+
+Je dinai mal, impatient d'en finir, a la lueur du petrole. Ensuite,
+quand je voulus, malgre l'obscurite profonde, faire quelques pas a
+l'air, car j'etais congestionne, des chiens hurlant m'intimiderent. Je
+rentrai dans l'auberge, disant: "Je suis la, perdu, isole, et pourtant
+des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les
+epanouir."
+
+Dans cette vieille salle, le silence me penetrait d'angoisse. Je sentais
+bien que ce n'etait que de l'inaccoutume, que tout ce decor etait en
+somme de bonte. Dans la nuit repandue, la Lorraine m'apparaissait comme
+un grand animal inoffensif qui, toute energie epuisee, ne vit plus que
+d'une vie vegetative; mais je compris que nous nous genions egalement,
+etant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.
+
+Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, ou l'on n'a pas sa
+chaise familiere, son coin de table, et ou la lampe decoupe des ombres
+inaccoutumees, le meilleur expedient est de se mettre au lit. Ce
+sans-gene rechauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur
+ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes
+toiles, ou, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui
+au chaud.
+
+Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que
+facilitaient ma detresse morale et la solitude nue de cette chambre, je
+projetai hors de moi-meme ma conscience, son atmosphere et les
+principales idees qui s'y meuvent. Je materialisai les formes
+habituelles de ma sensibilite. J'avais la, campes devant moi comme une
+carte de geographie, tous les points que, grace a mon analyse, j'ai
+releves et decrits en mon ame:
+
+D'abord un vaste territoire, mon temperament, produisant avec abondance
+une belle variete de phenomenes, rebelle a certaines cultures, sterile
+sur plusieurs points, ou des parties sont encore a decouvrir, pales
+indecises et flottantes.
+
+Par-dessus ce premier moi, je vis dessinees des figures fremissantes qui
+semblaient parler. Ce sont les maitres que nous interrogions a
+Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon ame.
+
+Je vis aussi de grands travaux accomplis par des generations d'inconnus,
+et je reconnus que c'etait le labeur de mes ancetres lorrains.
+
+Or, tous ces morts qui m'ont bati ma sensibilite bientot rompirent le
+silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation
+interieure que j'avais avec moi-meme; les vertus diverses dont je suis
+le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont cree a
+travers les ages.
+
+Je leur disais: "Vous etes l'_Eglise souffrante_ l'esprit en train de
+meriter le triomphe; ne pourrai-je pas m'elever plus haut, jusqu'a
+l'_Eglise triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon
+effort spirituel, je me suis repose dans vos plaies; j'ai vecu la
+passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand meriterai-je le
+bonheur? L'espoir de m'elever enfin aupres de Dieu me serait-il
+interdit? Pourquoi, mes amis, ne futes-vous pas heureux?"
+
+Alors tous ceux que j'ai ete un instant me repondirent.
+
+D'abord LES JEUNES GENS (epars dans les grandes villes, au coucher du
+soleil): "Il n'est d'autre remede que la mort, et nous nous delivrons
+resolument ou par des exces desesperes."
+
+Moi (avec degout pour une pareille infirmite de philosophe): "Mes
+freres, votre solution ne m'interesse pas, puisqu'elle m'est toujours
+offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposee un jour, et
+qu'enfin, si a l'usage elle m'apparait insuffisante, elle ne me laisse
+pas la ressource de recourir a un autre procede. D'ailleurs vous me
+proposez tout le contraire de mon desir, car j'aspire non pas a mourir,
+mais a vivre dans ce corps-ci et a vivre le plus possible."
+
+Alors BENJAMIN CONSTANT: "J'aurais du ne pas demander mon bonheur aux
+autres."
+
+SAINTE-BEUVE: "J'eus tort de chercher a leur plaire."
+
+... Ainsi parlerent-ils, et Moi je leur disais:
+
+"Vous souffriez donc pour avoir accepte les Barbares! Vous, que je pris
+pour intercesseurs, vous n'avez meme pas compris la necessite de
+l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se cree. Vous ignoriez qu'il
+faut etre _un homme libre_!"
+
+ * * * * *
+
+Etendu sur ce lit, a la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je
+meprisai douloureusement ces gens-la; je vis qu'ils etaient grossiers.
+Et ces parties de moi-meme, qui m'avaient enchante jadis, m'ecoeurerent.
+
+L'imitation des hommes les meilleurs echouait a me hausser jusqu'a toi,
+Esprit, Total des emotions! Lasse de ne recueillir de mes
+_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilite, sans arriver jamais
+a l'ameliorer, j'ai recherche en Lorraine la loi de mon developpement. A
+suivre le travail de l'inconscient, a refaire ainsi l'ascension par ou
+mon etre s'est eleve au degre que je suis, j'ai trouve la direction de
+Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure facon de l'approcher. Quand
+les Barbares nous ont deformes, pour nous retrouver rien de plus
+excellent que de reflechir sur notre passe. J'eus raison de rechercher
+ou se poussait l'instinct de mes ancetres; l'individu est mene par la
+meme loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus
+puissant qu'aucun des analystes ou je me contemplai. Mais, Lorraine,
+j'ai touche ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es dessechee. Je t'ai
+une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon decouragement.
+Jusqu'a toi j'avais sur moi-meme des idees confuses; tu m'as montre que
+j'appartenais a une race incapable de se realiser. Je ne saurai
+qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures
+parcelles ne vaudront qu'a enrichir des hommes plus heureux.
+
+ * * * * *
+
+Alors la Lorraine me repondit:
+
+"Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu
+l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont
+fait temoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si decouragee
+que puisse etre ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te
+donner l'assurance de bien faire, et pour que tu perseveres.
+
+"Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux
+parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-etre en ton
+ame que moi, Lorraine, je me serai connue le plus completement. Jusqu'a
+toi, je traversais des formes que je creais, pour ainsi dire, les yeux
+fermes; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais
+pas mon mecanisme. La loi que j'etais en train de creer, je la deroulais
+sans rien connaitre de cet univers dont je completais l'harmonie. Mais a
+ce point de mon developpement que tu representes, je possede une
+conscience assez complete; j'entrevois quels possibles luttent en moi
+pour parvenir a l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta
+race; tu ne peux etre aujourd'hui l'instant qu'elle eut ete dans
+quelques generations; mais ce futur, qui est en elle a l'etat de desir
+et qu'elle n'a plus l'energie de realiser, cultive-le, prends-en une
+idee claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose
+devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce reve te soit un
+univers, un refuge. Ces beautes qui sont encore imaginatives, tu peux
+les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, apres
+avoir ete si longtemps l'Esprit Militant."
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE TROISIEME
+
+L'EGLISE TRIOMPHANTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ACEDIA.----SEPARATION DANS LE MONASTERE
+
+
+La brutalite du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des
+oreillers inaccoutumes et cette lourde nourriture me donnerent une
+fievre de fatigue. Au detour d'un chemin, la femme d'un cabaretier
+demandait a mon voiturier: "Est-ce qu'il ne va pas mourir?" C'est pour
+avoir eu le meme doute sur ma race que je paraissais epuise. La nuit,
+surtout je m'agitais infiniment. Des l'aube, sous le cloitre, je me
+promenais bien avant Simon, et la journee s'allongeait dans l'ennui.
+Toutes pensees m'etaient chetives et poussiereuses. L'horizon gardait la
+desolante mediocrite des choses deja vues. A chaque minute, je calculais
+quand viendrait le prochain repas, ou je m'asseyais sans appetit, et la
+viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une
+nouvelle bande de temps.
+
+Je suis convaincu que, pour des etres sensibles et raisonneurs, les
+maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin a la voracite, fut
+pris d'un degout de nourriture; il etait humilie d'une constipation
+malsaine que coupent des coliques precipitees. Ecrases dans nos bas
+fauteuils, et pareils au _Pauvre Pecheur_ de Puvis de Chavannes, nous
+nous lamentions avec minutie. Nos levres et nos doigts, tout notre etre
+s'agitaient dans un desir maniaque de fumer, alors que notre estomac en
+avait horreur. Lentes apres-midi de janvier! la campagne eclatante de
+neige! notre bouche pateuse, nos dents serrees de malades, et la peau
+tiree de notre visage qui nous donnait un rictus degoute!
+
+Or, nous etant regardes en face, nous eumes le courage de mepriser a
+haute voix l'edifice que nous avions entrepris. Cependant que je me
+reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une
+incroyable humiliation se repandit en moi comme un flot sale. J'etais
+reduit a un tel enfantillage que j'aurais aime pleurer. J'etais blesse
+que Simon abondat si brutalement dans mes blasphemes car j'avais une
+nouvelle demarche a lui proposer. Mais je sentis bien qu'il
+accueillerait avec defiance mes reflexions d'Haroue.
+
+En vain essayames-nous, avec une excellente fine champagne, de nous
+relever. J'y gagnai le soir un sommeil epais, mais des l'aube c'etait
+une acuite, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le
+corps, des fourmillements.
+
+Je fus obsede, a cette epoque, d'un sentiment intense, qui, sans raison
+apparente, se leve en moi a de longs intervalles: l'idee qu'un jour, ne
+fut-ce qu'a ma derniere nuit, sur mon oreiller froisse et brulant, je
+regretterai de n'avoir pas joui de moi-meme, comme toute la nature
+semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer a mon ame
+en irreflechi.
+
+Persecute par cette idee fixe, je serrais mon front dans mes mains, et
+me rejetais en arriere avec une detresse incroyable. Je crois bien que
+je ne desire pas grand'chose, et les choses que je desire, il me serait
+possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur
+absence qui m'attriste, mais l'idee qu'il viendra un jour ou, si je les
+desirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilite que, dans la
+mort on ne regrette rien, peut attenuer ma tristesse. C'est un grand
+malheur que notre instinctive croyance a notre liberte, et puisque nous
+ne changeons rien a la marche des choses, il vaudrait mieux que la
+nature nous laissat aveugles au debat qu'elle mene en nous sur les
+diverses manieres d'agir egalement possibles. Malheureux spectateur, qui
+n'avons pas le droit de rien decider, mais seulement de tout regretter!
+
+Parfois, dans ce desarroi de mon etre, d'etranges images montaient du
+fond de ma sensibilite que je ne systematisais plus.
+
+Il etait six heures; depuis trente minutes peut-etre nous n'avions pas
+ouvert la bouche. Je me pris a rever tout haut dans cette chambre
+eclairee seulement par le foyer:
+
+Peut-etre serait-ce le bonheur d'avoir une maitresse jeune et impure,
+vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle
+viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, a la derniere minute,
+me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et
+son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa derniere
+visite. Elle reviendrait, mais perpetuellement j'aurais vingt-quatre
+heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de
+massue de l'abandon suspendu sur ma tete. Meme il faudrait qu'elle
+arrivat un jour apres un long retard, et qu'elle prolongeat ainsi cette
+heure d'agonie ou je guette son pas dans le petit escalier. Peut-etre
+serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle
+tension des sentiments ferait l'unite. Ce serait une vie systematisee.
+
+Ma maitresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une
+passion vigoureuse a laquelle parfois elle repondrait, tant est faible
+la chair, mais en tournant son ame desesperee vers moi. Et j'aurais un
+plaisir ineffable a lui expliquer avec des mots d'amertume et de
+tendresse les pures doctrines du quietisme: "Qu'importe ce que fait
+notre corps, si notre ame n'y consent pas!" Ah! Simon, combien
+j'aimerais etre ce malheureux consolateur-la.
+
+Elle serait pieuse. Elle et moi, malgre nos peches, nous baiserions la
+robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment comprehensif, ou,
+mieux encore, comme elle ne connaitrait rien de l'homme que je puis
+paraitre au vulgaire, elle ne soupconnerait pas un instant ma bonne foi;
+en sorte que mon ame indecise pourrait etre, aux plis de sa robe,
+franchement religieuse.
+
+Et comme Simon ne repondait pas, je repris, a cause de ce besoin naturel
+de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:
+
+Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une
+ligne franche et un sourire imprevu infiniment touchant de sensualite
+triste. Elle serait vetue d'etoffes souples, et un jour, a peine entree,
+je la vois qui me desole de sanglots sans cause, en cachant contre moi
+son fin visage.
+
+ * * * * *
+
+Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le delaisse.
+Deja une lassitude et degout nerveux m'avaient averti quand je me
+negligeais pour adorer des etrangers. J'avais compris que les
+Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs
+grossissants pour certains details de mon ame. Une fois encore mes nerfs
+me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai a l'extreme mon
+ecoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il
+devint digne de moi-meme et me feconda.
+
+Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre desarroi et
+je lui disais que la difficulte n'etait pas de trouver un bon systeme de
+vie, mais de l'appliquer:
+
+--Il faudrait des necessites intelligentes me contraignant a faire le
+convenable pour que je sois heureux.
+
+--Quoi! me repondait-il, un medecin dans un hopital? un pere superieur
+dans un monastere? Ou prendrais-tu l'energie de leur obeir? Et si tu la
+possedes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner a
+toi-meme.
+
+--Je ne voudrais pas etre mene avec douceur, car je me mefie de mes
+defaillances. C'est peut-etre que mon ame s'effemine; mais elle voudrait
+etre rudoyee. Sous un cloitre, dans ma cellule, je serais heureux si je
+savais qu'un maitre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de
+subir une discipline. Le reve de ma race est mal employe et je desespere
+qu'a moi seul je puisse l'amener a la vie.
+
+Simon protesta:
+
+--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.
+(On se fait des imaginations qui valent des verites: ainsi toi, pour qui
+chacun fut aimable, car tu es seduisant et detache, tu te figures avoir
+ete martyrise.) Jamais, fut-ce pour mon bonheur, je ne reconnaitrai la
+domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des etrangers,
+et la Lorraine precisement n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre
+a l'etranger.
+
+Et moi aussi, j'avais resolu de ne plus me conformer a des hommes. Le
+soir d'Haroue, j'avais renie mes "intercesseurs". Simon partageait donc,
+pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrete, et pourtant je fus
+mecontent: c'est que, si nous arrivions a peu pres au meme point,
+c'etait par des raisonnements tres differents.
+
+Je lui repliquai avec mauvaise humeur:
+
+--Encore cet odieux sentiment de la dignite! cette morgue anglaise!
+cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-meme! En voila
+une fiction, la dignite des gens d'esprit! En toi, n'etes-vous pas vingt
+a vous humilier, a vous dedaigner, a vous commander?
+
+Ici j'eus le tort de me lever. Le ton decourage de notre entretien me
+mettait mal a l'aise pour lui soumettre la nouvelle methode que
+j'entrevoyais, mais j'allais etre victime moi-meme de la dignite
+humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans
+ma chambre.
+
+--Tout, au monde, lui dis-je avec desespoir, est mal fait, et ce grand
+desordre de l'univers me blesse.
+
+ * * * * *
+
+La nuit, exaltant mon indignation, me fut deplorable. Petite chose
+accroupie sur mon lit, dans l'obscurite et le silence, j'attendais que
+la douleur me lachat. Impuissant et desespere, j'eus le souvenir de
+saint Thomas d'Aquin disant a l'autel de Jesus: "Seigneur, ai-je bien
+parle devant vous?" Et devant moi-meme, qui ai methodiquement adore mon
+corps et mon esprit, je m'interrogeai: "Me suis-je cultive selon qu'il
+convenait?"
+
+ * * * * *
+
+Je me levai perdu de froid, tres tard, dans une matinee de degel. Rose,
+qui est trop honnete fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait
+dans ma chambre avec bonhomie, car c'etait son jour. Si elle avait
+profite des enseignements du catechisme, elle se fut plu (elle un peu
+gouailleuse) a me comparer au vieux roi David qui rechauffait sa vigueur
+pres de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissat les stores a
+fleurs eclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activat
+le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirat. Je me recouchai
+tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.
+
+Et dans notre conference du soir, sans plus tarder, je dis a Simon:
+
+--Singuliere physionomie de mon ame! La disgrace universelle me
+mecontente, au point que vous-meme me blessez, mon cher ami, mon frere,
+quand vous partagez mes facons de voir. Il ne me suffit plus qu'on
+m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que
+j'aime. Je vous dirai toute la verite: je ne puis plus supporter qu'on
+enonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'interesse uniquement a
+ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui
+poussent et comme la nature entiere, je me soucie seulement de mon Moi
+futur.
+
+Alors Simon, avec cette facon glaciale que j'ai souvent goutee, mais qui
+me deplut a cette occasion, arreta le debat:
+
+--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous
+ne pouvons discuter que sur des points du passe. Comment nous faire en
+commun des idees claires sur ces obscures inquietudes et sur ces
+pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En consequence,
+je retournerai volontiers a Paris, d'autant que j'ai fait des economies,
+et que nous approchons de mai, saison qui egaye mon temperament.
+
+Voila bien la separation que je desirais, mais ce me fut un desespoir
+que lui-meme me l'imposat.
+
+ * * * * *
+
+Je repris mon reve d'Haroue, en feuilletant des guides Baedeker sur mon
+oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties,
+Italie_, soudain emouvait un coin de mon etre. Desireux de m'assimiler
+ces sommes d'enthousiasmes, quel mepris ne ressentais-je pas pour tous
+ces maigres saints devant qui je m'etais agenouille et qui ne sont qu'un
+point imperceptible dans le long developpement poursuivi par l'ame du
+monde a travers toutes les formes!
+
+Le lendemain je dis a Simon:
+
+--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai a vivre dans la
+contemplation de ses perfections pour les degager en moi et pour que
+j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne conge aux
+petits scribes passionnes et analystes, qui furent jusqu'alors nos
+intercesseurs. Ainsi que nous essayames en Lorraine, je veux me modeler
+sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous
+les caracteres dont mon etre a le pressentiment. Les individus, si
+parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du systeme plus
+complet qu'est la race, fragment elle-meme de Dieu. Echappant desormais
+a la sterile analyse de mon organisation, je travaillerai a realiser la
+tendance de mon etre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me
+modelerai sur ceux que mon instinct elit comme analogues et superieurs a
+mon Etre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en
+moyenne 13 deg.,38 en mars et 18 deg.,23 en mai. Puis la vie materielle y est
+extremement facile, ce qui convient a un contemplateur.
+
+ * * * * *
+
+Nous nous quittames en nous serrant la main. La crainte de m'eloigner
+sur une emotion un peu banale d'un local ou nous avions eu des frissons
+tres curieux m'empecha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je
+constatai que nous nous aimions beaucoup.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+A LUCERNE, MARIE B...
+
+
+Dans une gare, sur le trajet de Bayon a Lucerne, Milan et Venise,
+j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._
+Rien qu'a la couverture, je compris que cet ouvrage etait pour me
+plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans
+Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.
+
+Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se
+garda toujours ardente et fiere. Quoiqu'elle n'ait pas nettement
+distingue qu'elle etait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait
+l'independance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire
+clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleuree par des
+sentiments grossiers: elle desira la gloire et elle mourut de la
+poitrine. Voila deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle
+corrigee de la premiere. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise a lui
+donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.
+
+ * * * * *
+
+Je m'arretai tout un dimanche a Lucerne. Les cloches sonnant sans treve,
+la neige epandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je
+me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des
+grogs dans de vastes hotels solitaires, et, songeant a Simon absent, a
+l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soiree, une crise
+de decouragement me prit et me laissat sans sommeil dans mon lit de
+passage.
+
+Un concert annoncait _le Paradis et la Peri_ de Schumann. Il me parut
+que sous ce titre je pourrais rever avec profit. Et tandis
+qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je
+me demandais: "A quoi pensait Marie? Quel monde crea-t-elle pour s'y
+refugier contre la grossierete de la vie?"
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _L'eclat des larmes que l'esprit repand_...
+
+Les pleurs verses par de tels yeux ont un pouvoir mysterieux, Marie
+cherchait la volupte dans l'imprevu; elle fut trompee par les grands
+mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la
+tenta. "La gloire!" disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie
+le contact avec les etrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis
+la mepriser. Chez elle, cette indigne preoccupation ne fut pas bassesse
+naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait a
+la caresse grossiere des jeunes gens, cherchait ailleurs des
+satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de
+sa sensibilite, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi
+que le resultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un desir
+d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites
+mains a Bottom. _L'eclat des larmes que l'esprit repand_ transfigure
+l'univers qu'il contemple.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ ... _Ah laisse-moi puiser la fievre_...
+
+Marie s'egara dans sa tentative pour systematiser sa vie. Un prix au
+Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant a tous
+ces desirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du
+moins, elle desira l'enthousiasme. Et meme cette fievre put grandir en
+elle avec plus de violence que chez personne, car elle etait un objet
+delicat, nullement embarrassee de ces grossiers instincts qui
+ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes
+frissons, et mon sang brulera d'une ardeur plus vive aupres d'un tel
+corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fievre_ a
+m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflee que pour des choses
+abstraites.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _Dors, noble enfant, repose a jamais_...
+
+Quoi qu'on me dise un jour, quelque degout qui me vienne a te relire, je
+te promets de continuer a te voir, selon la legende qu'aujourd'hui je me
+fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entieres avec cet
+artisan? a moins peut-etre qu'emu par ta divine complaisance, ce petit
+peintre grossier n'ait ete tres bon et tres naturel, ce qui est un grand
+charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'a
+croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, meme quand la date
+de ton dernier soupir se precisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie
+sans avoir realise aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais
+connu que deception a chercher ta part de femme, mais c'eut ete une
+faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette
+image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose a jamais_ dans
+ma memoire, seule comme il faut qu'un etre libre vive.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _Au bord du lac, tranquille abri_...
+
+Et moi, rentre au silencieux desert de mon hotel, regrettant presque la
+retraite etroite, la demi-securite de Saint-Germain, mal soutenu par
+l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,
+d'un instant a l'autre, ma fatigue ne se changeat en aveu d'impuissance,
+je me plus a m'imaginer qu'a Simon j'avais substitue Marie, et que cette
+voyageuse m'allait etre un compagnon ideal, dans un _tranquille abri, au
+bord d'un lac_, qui est l'univers entier ou je veux me contempler.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IX
+
+VEILLEE D'ITALIE
+
+_(Enseignement du Vinci)_
+
+
+Nous avions passe le theatral Saint-Gothard et ses precipices. Un doux
+plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive
+trempee de grace fut effleuree par le train de Milan. Au soir, nous
+accentuames la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant a
+sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre
+derriere moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenetres
+du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tete: "Soldats,
+vous etes pauvres, vous allez trouver l'abondance!" Et je me disais avec
+hate: "Est-ce que je sens quelque chose?"
+
+Cette quinzaine est une des periodes les plus honorables de mon
+existence; j'ai su conquerir l'emotion que je me proposais. Oui,
+j'allais trouver l'abondance. Et deja, j'etais rempli de bonte. Je
+m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sante, les femmes, le vin,
+tout ce que j'imaginais lui plaire. Meme, pour qu'il sourit, je lui dis
+que j'etais Parisien, et je l'aidai a descendre du train dans la gare de
+Milan.
+
+Decide aux plus grands sacrifices pour etre enthousiasme, des le soir je
+sortis de l'hotel et me rendis autour de la cathedrale, m'interpellant
+et m'exclamant (bien qu'elle me plut mediocrement) en formules
+admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guere de
+produire le sentiment qui leur correspond.
+
+ * * * * *
+
+Seul avec le concierge qui simule un rhume, a l'Ambrosienne, ce matin
+d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon ame.
+
+C'etait encore ma sensibilite du cloitre, le sentiment qui me fit
+demander a ma bibliotheque qu'elle me revelat a moi-meme. Invincible
+egotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derriere elles je
+saisis leurs ames pour les mesurer a la mienne et m'attrister de ce qui
+me manque. L'univers est un blason, que je dechiffre pour connaitre le
+rang de mes freres, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.
+
+ * * * * *
+
+A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosite! un portrait
+d'Ignace de Loyola. Son genie logique crea une methode, dont il obtint,
+sur les ames les plus superbes, de prodigieux resultats, et que j'essaye
+de m'appliquer. Sa tete est une grosse boule avec une calvitie, une
+forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de
+migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,
+sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra
+jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c etait par une
+sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple desespere
+de seduire celui-la.
+
+Quand je contemple cette physionomie imperieuse, mes lenteurs me donnent
+a rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-meme! Du moins j'ai
+visite soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
+Etre; des lors, me perfectionnant chaque jour dans le mecanisme de
+Loyola, je dirigerai mes emotions, je les ferai reapparaitre a volonte;
+je serai sans treve agite des enthousiasmes les plus interessants et
+tels que je les aurai choisis.
+
+Sur le meme mur, une gravure d'apres un jeune homme de Rembrandt: la
+bouche entr'ouverte, la levre superieure un peu relevee, les yeux
+superbes, mais eteints, toute la figure degoutee, aneantie. Je lui
+disais: "O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
+accablement, car je veux loyalement faire cette tentative."
+
+Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais a tort,
+attribue au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une ame un peu
+ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.
+
+--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
+Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
+gagner sa confiance, car je pensais: voila quelque poete.)
+
+--Je l'ignore, me repondit-il.
+
+--Il y a parfois des ressemblances emouvantes. (Sa vive emotion, ses
+pleurs me permettaient ces familiarites.)
+
+--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille a celle-ci.
+
+--Eh bien! repris-je.
+
+--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main la.
+
+Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
+lui-meme sait que le tableau n'est pas de Leonard. Puis la jeune fille,
+delicate, n'a aucune imperiosite. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
+renseigne, est pourtant tres proche de Dieu; son ame chargee d'ardeur,
+pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingenieux la caresse. C'est
+l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premiere occasion de grouper
+les emotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
+d'avoir du bon sens, mais le plus d'elan possible. Je tiens meme le bon
+sens pour un odieux defaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur
+Jesus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginee
+les delicats, l'a tres bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
+aime, sont ceux qui approchent le plus de leur ideal, c'est-a-dire de
+Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes desirs, en me verifiant
+jusqu'a m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
+bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tete du
+Christ_, par le Vinci (l'etude au crayon rouge pour le Christ de _la
+Cene_), ne me laissait rien voir d'autre....
+
+ * * * * *
+
+Cette journee fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
+confirme dans la methode que j'entrevoyais depuis Haroue.
+
+Plus jeune, par une matinee seche d'hiver florentin, ralentissant ma
+promenade sur le Lung'Arno, en face des collines delicates et presque
+nerveuses, j'ai suivi le meme ordre de reflexions. Je sortais de voir au
+Pitti la Simonetta, maitresse fameuse du Magnifique, peinte par
+Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour gouter sa beaute
+malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins a l'aimer; au
+premier regard, elle ne me donnait que de la curiosite. Il en advint
+ainsi de moi-meme devant moi-meme. Jusqu'a cette heure, je fus
+simplement curieux de mon ame. Je considerais mes divers sentiments, qui
+ont la physionomie rechignee et malingre des enfants difficilement
+eleves, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour representer le plus
+comprehensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
+le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
+degoute qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans
+vouloir rien modifier. Il accepte sa destinee et meme la bassesse de ses
+amis: c'est qu'il donne a toutes choses leur pleine signification. Au
+lieu d'etriquer la vie, il epanouit devant son intelligence la part de
+beaute qui sommeille dans le mediocre.
+
+Aujourd'hui, dans cette veillee d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
+comprehension complete sans bonte. Je cesse de hair. Je pardonnerai a
+tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
+repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
+qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se developpant encore, ils
+aboutiront a satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.
+
+Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, etant
+accoude sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
+crayon traca a le sourire qui pardonne a tous les Judas de la vie, elle
+a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
+direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des levres qu'aucune
+amertume n'etonne plus.
+
+ * * * * *
+
+Etant descendu avec ces pensees, je rejoignis ma voiture, et tandis
+qu'une triste humidite tombait sur la ville, enveloppe dans un grand
+manteau de voyage, je me pris a songer.
+
+Je vis nettement qu'un second probleme se greffait sur le premier:
+
+1 deg. Dans ma cellule, j'avais fait une enquete sur moi-meme, j'etais
+arrive a embrasser le developpement de mon etre; mais j'avais ete
+preoccupe de mon imperfection avant tout.
+
+2 deg. Il s'agit maintenant de preter a l'homme, que je suis, la beaute que
+je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possede de
+toute cette lumiere que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
+quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection a laquelle mon
+Etre arrivera le long des siecles, si, comme ma raison le suppose, il y
+a progres a l'infini.
+
+En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon reve
+fait de tous les soupcons de beaute qui me troublent parfois jusqu'a me
+faire aimer la mort, parce qu'elle hate le futur. Je suis un point dans
+le developpement de mon Etre; or, jusqu'a cette heure, j'ai regarde
+derriere moi, desormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
+mere dote son fils de tous les merites qu'elle imagine confusement, je
+cree mon ideal de tous les soupirs dont m'emplit la banalite de la vie.
+
+ * * * * *
+
+J'etais fort enerve; il me fallut passer a la poste, ou l'on me demanda
+un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colere, molestai
+de paroles les commis. Puis aussitot je me pris a rire, comme un malade,
+en songeant a mes beaux plans d'indulgence universelle....
+
+Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
+indulgence, faite de comprehension, doit s'etendre jusqu'a ma propre
+faiblesse. Se detacher de soi-meme, chose belle et necessaire!
+D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas;
+ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je
+construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
+que j'embellis methodiquement a l'aide de tous mes pressentiments de la
+beaute; c'est un reve plus certain que la realite, et je m'y refugie a
+mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familieres.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE X
+
+MON TRIOMPHE DE VENISE
+
+
+Sur la ligne de Milan a Venise, je ne cessai de mediter les
+enseignements de ma veillee d'Italie, la sagesse du Vinci. J'etais pret
+a m'aimer, a me comprendre jusque dans mes tenebres. Pour me guider, je
+comptais sur Venise et sur la race que m'a designee une intuition de mon
+coeur.
+
+ * * * * *
+
+Et pourtant j'hesitais encore devant ce nouvel effort, quand je
+descendis a Padoue, desireux de visiter, dans un jardin silencieux,
+l'eglise Santa Maria dell' Arena, ou Giotto raconte en fresques
+nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.
+
+Aux cloitres florentins, jadis, combien n'ai-je pas celebre les
+primitifs! J'avais pour la societe des hommes une haine timide,
+j'enviais la vie retenue des cellules. Meme a Saint-Germain, la
+gaucherie de ces ames peintes, leurs gestes simplifies, leurs
+physionomies trop precises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
+si seche, si compliquee. Mais la soiree d'Haroue et le Vinci m'ont
+transforme: le plus venerable des primitifs a Padoue ne m'inspire qu'une
+sorte de pitie complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.
+
+Voila bien, sur ces figures, la mefiance delicate que je ressens
+moi-meme devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
+soi. S'ils gardent, a l'egard de la vie, une reserve analogue a la
+mienne, c'est pour des raisons si differentes! Je les medite, et je
+songe a la religion des petites soeurs, qui, malgre mon gout tres vif
+pour toutes les formes de la devotion, ne peut guere me satisfaire. Sur
+ces physionomies le sentiment, maladif, sterile, met une lueur; mais
+aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se developper.
+Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent a
+s'emouvoir devant des legendes imposees; or, moi, je m'enorgueillis a
+cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
+soir....
+
+Ces ames naives de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
+paraissant communier avec elles. J'eus parfois le meme scrupule sous mon
+cloitre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
+precederent. C'est par coquetterie, et grace a des jeux de mots, que je
+grossis nos legers points de contact. Dans un siecle hostile et
+vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles eparpillees et presque
+detruites se plaisent a resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
+voila une parente bien lointaine. Pour un cote de moi qui peut-etre
+satisferait le Giotto, combien qui l'etonneraient extremement! Dans sa
+chapelle, en meme temps que je baille un peu, ma loyaute est a la gene.
+
+ * * * * *
+
+Trois heures apres, a Venise, j'etudiais les Veronese; leur force me
+rafraichissait. Ils m'attiraient, m'elevaient vers eux, mais
+m'intimidaient. La encore je me sens un etranger; mes hesitations, toute
+ma subtilite mesquine doivent les remplir de piete. Pas plus qu'avec les
+Giotto, je n'ai merite de vivre avec les Veronese. Dans le siecle et
+dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet etat
+exprime par les Botticelli: tristesse tortueuse, mecontentement, toute
+la bouderie des faibles et des plus distingues en face de la vie. Mais
+d'etre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu a Venise pour
+m'accroitre et pour me creer heureux. Voici cet instant arrive.
+
+Ce soir-la, quand, tonifie de grand air et restaure par un parfait
+chocolat, j'atteignis l'heure ou le soleil couchant met au loin, sur la
+mer, une limpidite merveilleuse, ma puissance de sentir s'elargit. Des
+instincts tres vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
+Etre, se systematiserent. Chaque parcelle de mon ame fut fortifiee,
+transformee.
+
+Une tache immense et pale couvrait l'univers devant moi, brillantee sur
+la mer, rosee sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
+couchant jusqu'a la rougeur enorme du soleil decline. Et toute cette
+teinte lavee semblait s'etre adoucie, pour que je passe aisement aborder
+la beaute instructive de Venise et que rien ne m'en blessat: mousse
+sucree du champagne qu'on fait boire aux anemiques.
+
+La seule image d'effort que j'y vis, c'etait sur l'eau un gondelier se
+detachant en noir avec une nettete extreme, presque risible. D'un rythme
+lent, tres precis, il faisait son travail, qui est simplement de
+deplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.
+
+Et devant ce bonheur orne, je sentis bien que j'etais vaincu par Venise.
+Au contact de la loi que sa beaute revele, la loi que je servais
+faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systematique
+fit place a une sympathie aisee, facile, pour tout ce qui est moi-meme.
+Hier je compliquais ma misere, je reprouvais des parties de mon etre:
+j'entretenais sur mes levres le sourire dedaigneux des Botticelli, et
+chaque jour, par mes subtilites, je me dessechais. Desormais convaincu
+que Venise a tire de soi une vision de l'univers analogue et superieure
+a celle que j'edifiais si peniblement, je pretends me guider sur le
+developpement de Venise.
+
+Au lieu de replier ma sensibilite et de lamenter ce qui me deplait en
+moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautes de Venise un reve de vie
+heureuse pour le contempler et m'y conformer.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+VENISE
+
+SA BEAUTE DU DEHORS
+
+
+Des lors je passai mes jours, dans des palais deserts, a lire les
+annales magnifiques et confuses de la Republique,--dans les musees et
+les eglises ecrasees d'or, a controler les catalogues,--sur la rive des
+Schiavoni, a louer la mer, le soleil et l'air pur qui egayent mes
+vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprevus, je m'attristais
+longuement des canaux immobiles entre des murs ecussonnes.
+
+ * * * * *
+
+Apres trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles a cette
+delicate cite, je brusquai mon regime jusqu'alors regle par Baedeker, et
+quittant la Piazza, ou parmi des etrangers choquants on lit les journaux
+francais, je me confinai dans une Venise plus venitienne. J'habitai les
+Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
+grandeur d'ame, consentit a etre ecorche vif, et parfois je songe que je
+me suis fait un sort analogue.
+
+Je voudrais transcrire quelques tableaux tres brefs des sensations les
+plus joyeuses que je connus au hasard de ces premieres curiosites; mais
+il eut fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alleger de mes
+imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur aile. C'est
+en vain que pendant des semaines, aupres de ma table de travail, j'ai
+attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.
+
+Je vois une matinee a Saint-Marc, ou j'etais assis sur des marbres
+antiques et frais, tandis qu'un bon chien (musele) allongeait sur mes
+genoux sa vieille tete de serpent honnete. Et l'un et l'autre nous
+regardions, avec une parfaite volupte, le faste et la seduction realises
+tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
+miserable dans cette vegetation divine!
+
+Je vois un jour le soleil que je m'etendis sur un banc de marbre, au ras
+de la mer: alors je compris qu'un miserable mendiant n'est pas
+necessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
+beaute.
+
+Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, charge de misses
+froides et de touristes aux gestes agacants. Une barque sous le plein
+soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
+chantait une chanson, eclatante comme ces vagues qui nous brulaient les
+yeux. Venise, l'atmosphere bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
+s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
+cruellement ressortir la morne hebetude de ces marchands sans ame que je
+benis l'ordre des choses de m'avoir distingue de ces hommes dont je
+portais le costume.
+
+ * * * * *
+
+Cependant j'attendais avec impatience le jour ou j'aurais tout regarde,
+non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
+pensees enfin avec ces choses que j'avais tant frolees. La beaute du
+dehors jamais ne m'emut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
+que des tableaux psychologiques.
+
+Je dirai que, parmi ces delices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
+qu'il etait. Aux meilleurs detours de cette ville abondante et toujours
+imprevue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
+sens du provisoire.
+
+Mais qu'on me laisse decrire l'ordre de mes associations d'idees, tandis
+qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible a la
+prodigalite des essais du genie venitien et soucieux uniquement
+d'absolu.
+
+Je prends un exemple au hasard: vers le crepuscule, debouchant de mon
+canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
+comme une bete enorme flamboyer au versant d'un ciel delicat, par-dessus
+une mer indifferente a cette brutalite, toute elegante et de tendresse
+vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
+gesticulais. Puis aussitot: "Quoi donc! es-tu certain que cela
+t'interesse?" Mais en meme temps: "Saisissons l'occasion, me disais-je,
+pour pousser jusqu'a l'extremite des Zattere (un kilometre le long d'un
+bras de mer canalise, sur un quai largement dalle). Je suis certainement
+en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon diner
+retarde de vingt minutes, la soiree me sera moins longue.... Ah! ces
+soirees, toutes ces journees de la vie exterieure!... Et s'il pleuvait,
+j'aurais un frisson d'humidite, la table du restaurant me serait lugubre
+et, l'ayant quittee, il me faudrait rentrer immediatement dans un chez
+moi meuble de malaise, ou m'enfermer dans un cafe qui me congestionne!"
+
+Ce choeur des pensees qui m'emplissaient fait voir que les plus
+voluptueux decors ne peuvent imposer silence a mes sensibilites
+mesquines. La grace de Venise qui me penetrait ne pouvait etouffer les
+protestations dont mon etre naquit gonfle. Il fallait que l'ame de cette
+ville se fondit avec mon ame dans quelqu'une de ces meditations confuses
+dont parfois mon isolement s'embellit.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+VENISE
+
+SA BEAUTE INTERIEURE, SA LOI QUI ME PENETRE
+
+ Heureux les yeux qui, fermes
+ aux choses exterieures, ne contemplent
+ plus que les interieures
+
+Enfin, je connus Venise. Je possedais tous mes documents pour degager la
+loi de cette cite et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
+du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
+stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispose a oublier que
+Venise, avec sa langueur et ses perpetuelles tasses de cafe, est
+legerement malsaine.) Les photographies inevitables des vitrines avaient
+fait banales les plus belles images des cloitres et des musees. Seule,
+la tristesse de mon restaurant solitaire m'emouvait encore pour la
+beaute de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
+au coloris pali, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
+si ce declin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
+ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilite
+anemique et la vigueur venitienne.
+
+Des lors, je ne quittai plus mon appartement, ou, sans phrases, un
+enfant m'apportait des repas sommaires.
+
+Vetu d'etoffes faciles, dedaigneux de tous soins de toilette, mais
+seulement poudre de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
+parmi mes cigares, etendu sur mon vaste lit.
+
+J'avais enfin divorce avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
+chambre etait fraiche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
+horloges obstinees, je m'occupai seulement a regarder en moi-meme, que
+venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
+je m'etais donne a vivre en proie aux ciceroni, tete nue, parmi les
+edifices remarquables.
+
+Mes souvenirs, rapidement deformes par mon instinct, me presenterent une
+Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cite offre
+a tous les passants, je substituai machinalement une beaute plus sure de
+me plaire, une beaute selon moi-meme. Ses splendeurs tangibles, je les
+poussai jusqu'a l'impalpable beaute des idees, car les formes les plus
+parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosite d'ideologue.
+
+Et cette cite abstraite, batie pour mon usage personnel, se deroulait
+devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
+necessaire comme une Loi; chaine d'idees dont le premier anneau est
+l'idee de Dieu. Cette synthese, dont j'etais l'artisan, me fit paraitre
+bien mesquine la Venise bornee ou se rejouissent les artistes et les
+touristes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Qu'on ne saurait gouter que
+ Dieu seul, et qu'on le goute en
+ toutes choses, quand on l'aime
+ veritablement.
+
+Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
+guere m'interesser. Mon orgueil, ma plenitude, c'est de les concevoir
+sous la forme d'eternite. Mon etre m'enchante, quand je l'entrevois
+echelonne sur les siecles, se developpant a travers une longue suite de
+corps. Mais dans mes jours de secheresse, si je crois qu'il naquit il y
+a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
+ans, je n'en ai que du degout.
+
+Oui, une partie de mon ame, toute celle qui n'est pas attachee au monde
+exterieur, a vecu de longs siecles avant de s'etablir en moi. Autrement,
+serait-il possible qu'elle fut ornee comme je la vois! Elle a si peu
+progresse, depuis vingt-cinq ans que je peine a l'embellir! J'en conclus
+que, pour l'amener au degre ou je la trouvai des ma naissance, il a
+fallu une infinite de vies. L'ame qui habite aujourd'hui en moi est
+faite de parcelles qui survecurent a des milliers de morts; et cette
+somme, grossie du meilleur de moi-meme, me survivra en perdant mon
+souvenir.
+
+Je ne suis qu'un instant d'un long developpement de mon Etre; de meme la
+Venise de cette epoque n'est qu'un instant de l'Ame venitienne. Mon Etre
+et l'Etre venitien sont illimites. Grace a ma clairvoyance, je puis
+reconstituer une partie de leurs developpements; mais mon horizon est
+borne par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
+de contempler Dieu, de connaitre le Principe qui contient et qui
+necessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
+ce qui parait etre, cela deja est bien beau.
+
+Cette satisfaction me fut donnee, quand je contemplai dans l'ame de
+Venise, mon Etre agrandi et plus proche de Dieu.
+
+ * * * * *
+
+ L'Etre de Venise.
+
+Cette qualite d'emotion, qui est constante dans Venise et dont chacun
+des details de cette nation porte l'empreinte, seules la percoivent
+pleinement les ames douees d'une sensibilite parente. Ce caractere
+mysterieux, que je nomme l'ame de tout groupe d'humanite et qui varie
+avec chacun d'eux, on l'obtient en eliminant mille traits mesquins, ou
+s'embarrasse le vulgaire. Et cette elimination, cette abstraction se
+font sans reflexion, mecaniquement, par la repetition des memes
+impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
+les aspects et toutes les epoques d'une civilisation.
+
+ * * * * *
+
+ Mon Etre.
+
+De meme, quand ma pensee se promene en moi, parmi mille banalites qui
+semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'a en etre
+frappee des traits a demi effaces; et bientot une image demeure fixee
+dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-meme, mais moi plus
+noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Etre, non pas de ce
+que je parais en 89, mais de tout ce developpement a travers les
+generations dont je vis aujourd'hui un instant.
+
+ * * * * *
+
+ Description de ce type qui
+ reunit, en les resumant, les
+ caracteres du developpement
+ de mon Etre et de l'Etre de
+ Venise.
+
+Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
+de notre separation a Saint-Germain: cette image de mon Etre et cette
+image de l'Etre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
+concordent en de nombreux points.
+
+En les superposant, par une sorte d'addition legerement confuse,
+j'obtins une image infiniment noble ou je me mirai avec delice dans ma
+chambre solitaire et fraiche. Fragment bien petit encore de l'Etre
+infini de Dieu! mais le plus beau resultat que j'eusse atteint depuis
+mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes emotions! Et non
+plus des emotions toujours inquietes et sans lien, mais systematisees,
+poussees jusqu'a la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
+avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de comprehension, de bonte,
+je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
+qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.
+
+ * * * * *
+
+Durant quelques semaines, couche sur mon vaste lit des Fondamenta
+Bragadin, ou, plus reellement, vivant dans l'eternel, je fus ravi a tout
+ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
+Barbares. Meme je ne les connaissais plus. Ayant ete au milieu d'eux
+l'esprit souffrant, puis a l'ecart l'esprit militant, par ma methode je
+devenais l'esprit triomphant.
+
+Ici se refugierent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
+dans le marasme. Venise est douce a toutes les imperiosites abattues.
+Par ce sentiment special qui fait que nous portons plus haut la tete
+sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre elances, elle console nos
+chagrins et releve notre jugement sur nous-memes. J'ai apporte a Venise
+tous les dieux trouves un a un dans les couches diverses de ma
+conscience. Ils etaient epars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
+d'Haroue; je l'ai priee de les concilier et de leur donner du style. Et
+tandis que je contemplais sa beaute, j'ai senti ma force qui, sans
+s'accroitre d'elements nouveaux, prenait une merveilleuse intensite.
+
+ * * * * *
+
+Venise, me disais-je, fut batie sur les lagunes par un groupe d'hommes
+jaloux de leur independance; cette fierte d'etre libre, elle la conserva
+toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
+etrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
+les Barbares, les etrangers; et le perpetuel ressort de ma vertu, c'est
+que je me veux homme libre.
+
+Venise, pour avoir ete heroique contre les etrangers, amassa dans l'ame
+de ses citoyens les plus beaux desinteressements.--Ainsi, je fus
+toujours emu d'une sorte de generosite naturelle, je hais l'hypocrisie
+des austeres, l'etroitesse des fanatiques et toutes les banalites de la
+majorite. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
+d'autres corps, jadis, mon Etre a du soutenir pour acquerir ces vertus.
+
+Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
+personnelle de l'univers que sous une legere atteinte de douceur
+mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naitre Jean Bellin.--De meme,
+c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
+mortifiees, et par l'enseignement metaphysique d'outre-Rhin, que je fus
+eveille a me faire des choses une idee personnelle. A douze ans, dans la
+chapelle de mon college, je lisais avec acharnement les psaumes de la
+Penitence, pour tromper mon ecoeurement; et plus tard, dans l'intrigue
+de Paris, le soir, je me suis libere de moi-meme parmi les ivresses
+confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.
+
+Si fievreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
+de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Etre et de
+l'Etre de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
+lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
+suis inquiet sans treve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
+ou le regret de cette serenite. Ma febrilite actuelle n'est sans doute
+qu'un secret instinct de mon Etre, qui se souvient d'avoir possede,
+entrevu ces heures fortes et paisibles marquees a Venise par Titien.
+
+Rien au plus intime de moi ne repond au genie violent de Tintoret. Mon
+systeme n'en est pas deconcerte. Aussi bien, dans cette republique
+magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure a part,
+que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
+a Venise un accident, un a cote. C'est avec Veronese, si noble, si aise,
+que la vraie Venise se developpait alors. Mon Etre se souvient sans
+effort d'avoir connu l'instant de dignite, de bonte et de puissance que
+Veronese signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
+vie etait une fete; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
+l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.
+
+Veronese cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maitre; je lui
+cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
+Tiepolo.
+
+ _Tiepolo_
+
+Celui-la, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame venitienne
+qui s'etait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
+Veronese s'arreta de creer; elle se contempla et se connut. Deja
+Veronese avait la fierte de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
+contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le detail de ses
+merites, il les etale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,
+Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du tresor des vertus
+heritees de ses ancetres.
+
+Je ne me suis dote d'aucune force nouvelle, mais a celles que mon Etre
+s'etait acquises dans des existences anterieures j'ai donne une
+intensite differente. De sensibilites instinctives, j'ai fait des
+sensibilites reflechies. Mes visions du monde m'ont ete amassees par mon
+Etre dans chacune de ses transformations; superposees dans ma
+conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
+rien ajouter, du moins je sais que je les possede.
+
+Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
+Ainsi s'explique la melancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
+ainsi que les siecles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
+atmosphere convenable. L'energie de notre Etre, epuisee par les efforts
+de jadis, n'atteint qu'a donner a notre tristesse une sorte de fantaisie
+trop imprevue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
+nous montrent l'ame de Gianbatista Tiepolo, quel tapage eclatant et
+melancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Veronese; il en
+fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fetes, soies
+et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
+peuple des createurs de jadis, il le repete a satiete, l'embrouille, lui
+donne la fievre, le met en lambeaux, a force de frissons! mais il
+l'inonde de lumiere. C'est la son oeuvre, debordante de souvenirs
+fragmentaires, pele-mele de toutes les ecoles, heurtee, sans frein ni
+convenance, dites-vous, mais ou l'harmonie nait d'une incomparable
+vibration lumineuse.--Ainsi mon unite est faite de toute la clarte que
+je porte parmi tant de visions accumulees en moi.
+
+Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
+une race aboutit. Il ne cree pas la beaute, mais il fait voir infiniment
+d'esprit, d'ingeniosite; c'est la conscience la plus ornee qu'on puisse
+imaginer, et chez lui la force, depouillee de sa premiere energie,
+invente une grace ignoree des sectaires. Ah! ces airs de tete, ces
+attitudes, ces pretentions, cet elan charmant et qui sans cesse se
+brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumiere; il en inonde ses
+tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorees
+qui se penetrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le
+souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses emotions, et seule
+demeure, au fond de moi, ma sensibilite qui prend, selon ses hauts et
+ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
+livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est eraille, fripe,
+devore par sa fievre et par un torrent de lumiere, ainsi que sont mes
+images interieures que je m'enerve a eclairer durant mes longues
+solitudes.
+
+Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
+au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa melancolie. Il etait trop
+sceptique pour pousser a l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
+qui suit les grandes voluptes et que leur preferent les epicuriens
+delicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts heroiques de ses
+peres, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
+formee par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont
+des recueils heroiques, ou toutes les ames de Venise sont reunies; mais
+tant de siecles se resumant en figures symboliques, ce sourire inavoue,
+cette melancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop delicat pour
+la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant parait enigmatique.
+
+On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
+grammaticalement, mais il appartient au poete de faire sentir ce qui ne
+peut etre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
+guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
+Tiepolo, je m'arrete; j'ai reconnu son ame, la mienne!
+
+Ah! celui-la, comment s'etonner si je le prefere a tout autre?
+
+ * * * * *
+
+Apres Tiepolo, Venise n'avait plus qu'a dresser son catalogue.
+Aujourd'hui, elle est toute a se fouiller, a mettre en valeur chacune de
+ses epoques; ce sont des dispositions mortuaires.
+
+Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replie sur moi-meme, ne sais plus que
+repandre la lumiere dans ma conscience, combiner les vertus que j'y
+trouve, et me mecaniser, j'approche de cette derniere periode. Quand ce
+corps ou je vis sera disparu, mon Etre dans une nouvelle etape ne vaudra
+que pour classer froidement toutes les emotions que le long des siecles
+il a creees. Moi fils par l'esprit des hommes de desirs, je
+n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothecaire. Celui-la
+dressera methodiquement le catalogue de mon developpement, que
+j'entrevois deja, mais ou je mele trop de sensibilite. Puis la serie
+sera terminee.
+
+Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la
+journee de Jersey, je contemplai le detail et le developpement de cette
+suite d'idees qu'est mon Moi.
+
+Admirables et fievreuses journees des Fondamenta Bragadin! Au contact de
+Venise delivre pour un instant de l'inquietude de mes sens, je pus me
+satisfaire du spectacle de tous mes caracteres divinises en un seul type
+de gloire! Grace a mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon
+intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes
+instincts aboutissait a la pleine conscience de moi-meme, et qu'ainsi je
+deviendrais Dieu, si un temps infini etait donne a mon Etre, pour qu'il
+tentat toutes les experiences ou m'incitent mes melancolies.
+
+Des lors que m'importe si les siecles et l'energie font defaut a cette
+tache! j'ai tout l'orgueil du succes quand j'en ai trace les lois. C'est
+posseder une chose que s'en faire une idee tres nette, tres precise.
+
+ * * * * *
+
+Vers cette epoque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune
+Anglais, jadis rencontre a Londres, vint s'asseoir a ma table. Je causai
+avec un peu de fievre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois
+n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha tres vite de mes
+meditations familieres, et vers dix heures ce jeune homme me disait: "Je
+compte que j'ai lieu d'etre heureux: mon pere a beaucoup travaille; il
+m'a mis a Eton, ou je me suis fait des amis nombreux qui me seront
+utiles dans la vie."
+
+Cette satisfaction ainsi motivee me fit toucher l'ecart qui grandit
+chaque jour entre moi et le commun des honnetes gens.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+III
+
+JE SUIS SATURE DE VENISE
+
+ Gregoire XI: "C'est ici que
+ mon ame trouve son repos dans
+ l'etude et la contemplation des
+ belles choses."
+
+ Sainte Catherine de Sienne:
+ "Pour accomplir votre devoir,
+ tres Saint-Pere, et suivant la
+ volonte de Dieu, vous fermerez
+ les portes de ce beau palais, et
+ vous prendrez la route de Rome,
+ ou les difficultes et la malaria
+ vous attendent en echange des
+ delices d'Avignon."
+
+Au degre ou j'etais parvenu, je ne ressentais plus ces violents
+mouvements qui sont ce que j'aime et desire. J'etais sature de cette
+ville, qui des lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu a peu dans
+la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment complique: dans le
+bonheur le mieux epure nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me
+vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me
+rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais
+mieux trouver qu'a Paris.
+
+(Il est juste d'ajouter qu'a ces nobles motifs se joignait un desir
+d'agitation: desir mediocre, mais apres tout n'est-ce pas un synonyme
+interessant de mes beaux appetits d'ideal. Il faut que je respecte tout
+ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma sante
+s'etait fort consolidee, et des parties de moi-meme s'eveillant peu a
+peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)
+
+Pour me maintenir dans l'Eglise Triomphante, il faut sans cesse que je
+merite, il faut que j'ennoblisse les parties de peche qui subsistent
+probablement en moi. Je ne les connaitrai que dans la vie; j'y retourne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE QUATRIEME
+
+EXCURSION DANS LA VIE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE XI
+
+UNE ANECDOTE D'AMOUR
+
+
+I
+
+J'AMASSE DES DOCUMENTS
+
+ Pale comme sa chemise.
+
+Le huitieme jour de mon arrivee a Paris, quand la petite emotion de
+retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'echelle
+sociale et le caractere des gens que je rencontre, m'eut secoue une
+centaine de fois, mes nerfs se monterent et je trouvai l'emotion
+vulgaire que je venais chercher.
+
+C'etait la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et
+la loyaute de ses amities. Jolie fille, jeune, menee uniquement par son
+imagination, un peu pretentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un
+geste qui ne fut pas gracieux, elle m'emut. Je m'apercus de mon
+sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possedait
+que des idees acquises et, pour son propre fonds, de la vanite.
+D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je prefere, imprevu, fait
+de coquetterie et de bonte.
+
+Quelque chose de hache dans mes discours, une apparence de franchise qui
+est faite de desir de plaire et d'indifference a l'opinion, voila les
+caracteres qui lui plurent tout d'abord en la deroutant.
+
+ * * * * *
+
+C'est une legere tristesse de constater, chez un objet de vingt ans
+qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un melange de
+pudeur et de caresses, quand on reflechit aux experiences qui la lui
+acquirent.
+
+Elle usa d'un jeu de passion brisee, puis reprise, qui est le plus
+convenable pour m'emouvoir. Quand je me depitais, elle ne faisait que
+rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir a elle. Si elle m'avait
+promis de bonne grace et des le debut du diner ce dont je la pressais a
+la fin de la soiree, peut-etre en aurais-je baille. Car allumer une
+derniere cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir
+jolie, fraiche d'une toilette simplifiee, et complaisante avec de beaux
+cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis
+mais me reunir dans une action vive,--toutes ces fines emotions, les
+soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la
+voiture qui la reconduisait, je m'enervais a les evoquer et a croire
+que, la veille, je les avais goutees chez elle. Mais en verite j'y etais
+demeure fort insensible. Seule nous emeut la beaute que nous ne pouvons
+toucher. Cette atmosphere de sensualite delicate dont mon regret
+emplissait sa chambre, je la composais par le procede de l'abstraction,
+malhonnete au cas particulier. En realite, les traits seduisants que
+j'assemble autour de son baiser ne furent jamais reunis; cette heure-la
+au contraire est faite de mille details oiseux et parfois choquants.
+D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fievre
+contrariee les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;
+et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant
+pris a intervalles egaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,
+mon gout se dissiperait.
+
+ * * * * *
+
+Je m'etais propose pour mes fins ideales de prendre la quelque chagrin,
+un peu d'amertume qui me restituat le desir de Dieu. Des les premiers
+jours de cet essai, j'appliquai ma methode avec plus d'entrain que dans
+aucun de mes enthousiasmes precedents. Il s'agissait comme toujours de
+resumer dans une passion ardente le vague desir, qui sans treve
+tourbillonne en moi, de realiser l'unite de mon Etre. Sur ce terrain
+nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car apres le cloitre et
+Venise mes yeux etaient neufs pour Paris.
+
+En moi grandit avec rapidite, conformement a mon role, cet appetit de se
+detruire, cette hate de se plonger corps et ame dans un manque de bon
+sens, cette sorte de haine de soi-meme qui constituent la passion! Ah!
+l'attrait de l'irreparable, ou toujours je voulus trouver un perpetuel
+repos: au cloitre, quand je me vouai a l'imitation de mes saints,--au
+soir d'Haroue, quand je me fis une belle melancolie de l'avortement de
+ma race,--sur les canaux eclatants de Venise, quand je m'exaltais des
+magnificences de cette ville a qui j'avais l'esprit lie! C'est encore ce
+morne irreparable que ma fievre cherche a Paris, tandis que je veux me
+remettre tout entier entre des mains ornees de trop de bagues!
+
+Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'energies en puissance,
+et que pour moi il n'est pas de stabilite possible. Je le sais au point
+que, sur cet axiome, j'ai fonde ma methode de vie, qui est de sentir et
+d'analyser sans treve.
+
+ * * * * *
+
+Pour aiguillonner ma sensibilite et la pousser dans cette voie d'amour
+que j'experimente, j'ai trouve cinq a six traits d'un effet sur.
+
+1 deg. Se representer l'Objet, de chair delicate et de gestes caressants,
+aux bras d'un homme brutal, et pamee de cette brutalite meme,
+embellissant ses yeux de miserables larmes de volupte, qu'elle n'eut du
+verser que sainte et honorant Dieu a mes cotes.
+
+Cette trahison des sens, cette defaite de la femme, si faible contre les
+exigences de ses vingt ans, fournissait un theme abondant et monotone a
+mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choque, puis
+fatigue par mon insistance, m'avoua diverses circonstances ou elle avait
+goute violemment ces affreux entrainements. Je l'ecoutais en silence,
+rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait a
+ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidee, elle
+ne m'eut inspire qu'une sorte de pitie, ennemie de toute passion.
+
+2 deg. Se representer qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifferents
+qui tous l'abimeront un peu, elle deviendra vieille et dedaignee, sans
+revanche possible.
+
+M'abandonnant a une bonte triste et sensuelle, je souffrais de cette
+fatalite ou son beau corps engrene etait chaque jour froisse, et
+m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une melancolie
+facile qui m'enervait delicieusement, mais ou elle ne voyait durant nos
+soirs d'automne que de longs silences insupportables.
+
+Une singuliere contradiction de sentiment sans treve tournoie en moi
+comme une double priere. Je m'irritai toujours du mepris qu'affectent
+les ames vulgaires pour les creatures qui consacrent leur jeune beaute
+et leur fantaisie a servir la volupte. Leur corps si souple, leur
+sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les
+livrent au passant emu, c'est qu'elles sont agitees du meme dieu, dieu
+d'orgueil et de generosite, qui fait les analystes. Les analystes prient
+l'inconnu qu'il veuille etre leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le
+provoquent a connaitre leur ame et a en jouir. Les uns et les autres
+sont victimes d'une fatalite, car ils naquirent charges d'attraits
+singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse a reveler publiquement leur
+beaute. J'aime leur desinteressement qui leur fait dedaigner toutes ces
+petites preoccupations, groupees par le vulgaire sous le nom de dignite,
+et auxquelles Simon pretait de l'importance. J'aime leurs emportements
+qui m'aident a comprendre la mort; ils se hatent de faire leur tache et
+d'epanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, a
+qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels ou
+deposer le secret de leurs emotions. La frenesie des monographistes
+sinceres et celle de Cleopatre abandonnee dans les bras de Cesar,
+d'Antoine et de tant de soldats, n'eveillent aucune raillerie facile
+chez les esprits reflechis: de telles impudeurs transmettent, de
+generation en generation, les vertus d'exception. Ces femmes et ces
+penseurs ont sacrifie leur part de dignite vulgaire pour mettre une
+etincelle dans des ames sauvees de l'assoupissement. Cependant, et voila
+ma contradiction, je me desesperais que l'Objet fut telle. Seule son
+infame ingeniosite m'interessait a elle, et je la lui reprochais, me
+plaisant a lui detailler tout haut, combien elle violait les lois
+ordinaires de la nature et de la bienseance.
+
+Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait
+un gout tres vif a mes irritations. Nous en plaisantions l'un et
+l'autre, mais parfois j'etais presque brutal, et parfois encore j'etais
+pres de regretter qu'elle fut un objet irreparablement gate.
+
+Mais sans treve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: "Ah!
+l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifferentes,
+s'il me plaisait d'en detourner mon regard!"
+
+ * * * * *
+
+De telles experiences, menees avec trop de zele, presentent quelque
+danger. C'est le jeu un peu febrile du pauvre enfant qui, par un jour de
+pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de
+le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes
+circonstances, un chatiment imminent.
+
+ * * * * *
+
+Elle avait de la generosite de coeur, et, malgre sa vanite, un
+convenable bohemianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrete? Deux
+ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touches a
+fond, et soudain presque sinceres, nous cessions notre intrigue pour
+vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu gouter, a l'ecart,
+quelques semaines de vrai satisfaction.
+
+Mais quoi! tant de sentiments delicats, que j'ai acquis par de longs
+efforts methodiques, des lors me devenaient inutiles! Pouvais-je
+accepter de me reduire a la petite sensibilite sensuelle de ma vingtieme
+annee! Renier, pour la premiere fois, la journee de Jersey!
+
+ * * * * *
+
+Quelque irraisonnable que cela fut, tels etaient ses yeux cercles de
+fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je
+cedais a mon gout pour cet objet, plus qu'il n'etait marque dans mon
+programme.... Ce genre d'emotions est assez connu pour que je n'en
+fournisse pas la description.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce desarroi de mon systeme, a defaut de ma volonte, quelques gestes
+dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauverent. Cela est
+louable, mais je ne puis m'en glorifier: en realite j'etais desarme; ses
+mains fievreuses avaient force le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis
+qu'interieurement j'etais profane, je parus encore servir avec orgueil
+mon Dieu. Ce fut une supreme journee. Comme moi, elle etait a limite. De
+decouragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,
+et ne le sut jamais.
+
+Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes
+propos? Mon egotisme, outre qu'il est peu seduisant, ne se renouvelle
+guere.--Ou bien fut-elle decidee par des choses de la vulgaire realite?
+J'ai peut-etre un dedain excessif des necessites de la vie....
+
+Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports
+d'homme a femme. Frequemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai
+reflechi sur mon cas, et les hypotheses les plus diverses m'ont tour a
+tour satisfait, selon les heures de la journee: j'ai le reveil degoute,
+l'apres-diner indulgent et un peu brutal, la soiree fievreuse et qui
+grossit tout.
+
+Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'a l'impolitesse pendant cinq
+jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe ou avec
+une personne de mon sexe. Les femmes oscillent etrangement d'une
+complaisance maladive a la mechancete. J'en concus du degout, et,
+jugeant l'experience terminee, je partis pour le littoral mediterraneen.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+JE PROFITE DE MES EMOTIONS
+
+Cannes etait encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de
+la plage eventee jusqu'a la Croisette, ou je demeurais immobile a
+regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,
+dans la grande rue, tres vexe de n'avoir pas envie de patisseries.
+Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journees;
+j'avais specialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop
+etroitement dans ma pensee, et de Nice, ou je promenais mon ennui dans
+les cafes, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les
+apres-midi ne furent aussi grises qu'a cette epoque. Et quelles soirees,
+devant un grog! Il est bien facheux que je n'aie eu personne avec qui
+analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessecher, puis le
+reduire en poussiere qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait
+dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma premiere etape, me
+redevenait necessaire.
+
+ * * * * *
+
+Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idee fixe, debout sur
+notre cerveau comme le genie de la Bastille, tandis que, nous enfoncant
+dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser a rien et nous
+recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier
+de la pendule, de compter jusqu'a cent et autres betises insuffisantes.
+Soudain, a travers le voile de banalites qu'on lui oppose, l'idee
+reapparait, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons
+encore de lui echapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me
+levais, et par quelque lecture emouvante je cherchais a m'oublier. Tout
+me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me
+parurent admirables.
+
+Ce n'etaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes
+troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-meme. J'imaginais le systeme
+de vie que j'aurais mene avec elle, et je me desesperais qu'une facon
+d'etre emu, que j'avais entrevue, me fut irremediablement fermee. Au
+resume, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude meditative que
+Simon et moi nous tentames. Retraite charmante! Ma methode, en etonnant
+l'Objet, m'eut paru rajeunie a moi-meme. Puis ces commerce d'idees avec
+des etres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui
+meublent la vie.
+
+Ainsi, a etudier ce qui aurait pu etre, j'empirais ma triste situation.
+Et, pietinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il
+est evident que ca ne durera pas, mais les minutes en paraissent si
+longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renverse des
+dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais desesperement par
+leurs vastes fenetres, ne me parut pas aussi decolore que je le vis,
+durant ces nuits detestables et ces apres-midi ou je me couchais vers
+les trois heures et m'endormais enfin, hypnotise par mon idee fixe,
+eclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les reveils, au soir
+tombe, les membres couverts de froid! Les repas, sans appetit, sous des
+lumieres brutales! Parfois meme il pleuvait.
+
+J'aurais du me mefier que l'air de la mer, precieux en ce qu'il pousse
+aux crises (cf. Jersey et Venise) m'etait dans l'espece detestable.
+
+ * * * * *
+
+Seule, elle a pu me faire prendre quelque interet a la vie exterieure.
+Elle etait pour moi, habitue des grandes tentures nues, un petit joujou
+precieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon
+sang toutes mes idees, je goutais des choses vulgaires, je cancanais un
+peu et j'etais fat a la promenade.
+
+ * * * * *
+
+Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au
+reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de memorable, ni de
+touchant; c'est peut-etre que je ne l'ecoutais guere? L'ayant abordee
+avec le simple desir de me donner quelque amertume et de reprendre du
+ton, j'ai habille selon ma convenance et avec un art merveilleux le
+premier objet a qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je
+voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensees.
+
+Comme elle etait venue me surprendre, un matin de naguere, dans ma
+chambre d'hotel, elle me trouva appuye sur une malle, qui lisais
+l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour
+charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le
+prouver elle riait. La societe de Simon a perverti en moi le sens de la
+sociabilite. Il est evident que j'ai ennuye au dela de tout l'Objet.
+Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle
+etait un objet vivant. Ce jour ou, sur ma malle de voyageur, je
+pretendis l'instruire de l'instabilite des passions sensuelles, est
+l'instant ou je me crus le plus pres d'etre aime et d'aimer, mais comme
+il etait midi un quart, elle, avec une nettete d'analyse intime, que je
+n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.
+
+Un autre souvenir qui m'emeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, a
+neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et
+tristes vers la gare de Lyon, ou l'on se bouscule confusement sous trop
+de lumieres. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la
+situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter
+pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans
+l'obscurite miserable. C'est ainsi qu'un peu apres, seul dans mon wagon,
+je goutai une petite melancolie et une petite fierte, ce qui fait une
+delicate sensualite.
+
+ * * * * *
+
+A imaginer ce sentiment sincere de petite fille qu'elle eut pour moi,
+tandis qu'elle sanglotait de mon faux depart, je me desole de mon
+mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinee, s'impose
+a mon souvenir: figure si epuree que je n'eprouve plus qu'un regret
+violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la meme race
+que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait etre et ce qu'elle est,
+combien elle souffre de ne pas vivre a mes cotes, pensant tout haut et
+se fortifiant de mes pensees! C'est ma faute, ma faute irreparable, de
+ne pas lui etre apparu tel que je suis reellement! Oh! ma constante
+hypocrisie! mon impuissance a demeler ce qui est convenable, parmi tant
+de charmantes facons d'etre, qui s'offrent a moi comme possibles en
+toutes occasions! Avec son joli corps, pame des hommes grossiers, que la
+voila miserable, elle, charmante comme une sainte paienne!
+
+Helas! pourquoi suis-je si vivement frappe du desordre qu'il y a dans
+les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes
+detestables lucidites, elle ne m'apparaitrait plus comme un bonheur
+possible et que je ne sais acquerir. Elle serait un cadavre doux et
+triste, une chose de paix.
+
+ * * * * *
+
+Je lui ecrivis. Des lors je connus a chaque courrier l'angoisse, puis la
+secousse a briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guette
+s'eloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifference
+affectee.
+
+Je n'eus plus le courage de penser a rien autre qu'a elle, qui peut-etre
+en ce moment riait.
+
+"Elle ne m'a pas ecrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon
+lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me repondra pas? Elle fut toujours
+detestable; son sans-gene d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitie ait
+flechi?" Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifference
+qu'elle m'avait donnees aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un
+homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.
+
+A cette epoque, le gout que je lui gardais prit des proportions vraiment
+curieuses. Vous connaissez ces inquietudes nerveuses qui, certains
+jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les
+jambes a la hauteur des genoux, et nous reduisent enfin a un geste
+brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassees, en meme
+temps qu'elles nous font une idee claire des sensations du veritable
+epileptique. J'avais a l'imagination une angoisse analogue.
+
+Des l'aube, je lui telegraphiai a son ancienne adresse. Journee
+deplorable! A travers Cannes, perdue d'humidite, je ne cessais d'aller
+de l'hotel au telegraphe, ou les employes agaces me secouaient leurs
+tetes, et mon coeur s'arretait de battre, sans que mon attitude perdit
+rien de sa dignite. Le long de la plage, dans la grande rue, cette
+journee dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant
+mon espoir surchauffe a chaque seconde se venait butter contre
+l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrete brutalement....
+Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hotel, je n'avais
+encore rien recu; la totalite des choses me parut sinistre, puis je fus
+dement.
+
+Comme elle etait oubliee, la fille des premiers instants de cette
+aventure,--celle a qui je voulus bien preter un sourire doux et maniere!
+J'avais a propos d'elle concu un si violent desir d'etre heureux, j'y
+etais alle d'une telle chevauchee d'imagination qu'en me retournant, je
+me trouvais seul. De la meme maniere, sous le cloitre, mes saints,--a
+Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser
+manger du vide, face a face de mon desir.
+
+ * * * * *
+
+Prendre l'express sur l'heure, retrouver a Paris, par l'obligeance des
+concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile
+et que je ne lui deplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait
+quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce delai je serai gueri.
+Ce bonheur-la, pour me plaire, devrait m'etre donne tel que je
+l'imagine, et a l'heure meme ou je le desire.
+
+Quant a revivre les jours passes aupres d'elle, vraiment je m'en
+soucierais peu. Ce qui me desole, c'est la non-realisation de tout ce
+que j'ai entrevu en la prenant pour point de depart. Je considere avec
+affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne
+saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.
+
+Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un element essentiel
+de ma felicite soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
+n'est pas Moi?
+
+ * * * * *
+
+Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
+d'avoir prevu des la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
+M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une periode de
+demence. La direction de mon enervement ne me parut pas blamable, mais
+seulement son intensite. Il faut avouer que la reussite de mon excursion
+dans la vie depassait mes plus belles esperances; vraiment j'avais
+rajeuni ma puissance de sentir! Et malgre qu'une partie de moi-meme,
+toujours un peu larmoyante, resistat, je m'amusai pendant quelques
+minutes d'etre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
+methodiquement organisee.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil gai courait de la mer bleue et argentee jusque dans ma chambre
+tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
+Profitant avec un grand sens de cet eclair d'energie, je pris le train
+de Nice. De Nice a Monte-Carlo je suivis le cote a pied, dans une
+atmosphere legere qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:
+
+1 deg. De respirer avec sensualite;
+
+2 deg. De me convaincre qu'aucune des beautes soupirees par moi depuis trois
+semaines n'etait en cette fille: "Je subis une querelle de mes reves
+intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
+curiosite. Mais, en verite, je n'ai pas a me mepriser; personne n'a
+porte la main sur moi. Si je suis trouble, c'est moi seul qui me
+trouble."
+
+ * * * * *
+
+Je dinai abondamment, et malgre que cette heure (de six a neuf) soit
+lugubre au sentimental indispose, je sortis du restaurant plus viril, un
+peu ballone et un cigare tres curieux a la bouche.
+
+L'excellent remede que l'orgueil quand on va s'emietter dans un
+desagrement! Je releve un peu la tete, je fais table rase de tout les
+menus souvenirs et je dis: "Quoi! des scenettes touchantes que je
+fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empetrer la dedans! Je suis centre
+des choses; elles me doivent obeir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
+eprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
+homme libre, pour jouir methodiquement de la beaute de notre
+imagination."
+
+ * * * * *
+
+Les salles de jeu m'ont toujours ennuye. J'ai pourtant tous les
+instincts du joueur. Si je m'interessais a la politique, a la religion
+et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
+C'est generosite naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espererais
+etre recompense au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
+peu des nerfs, de desirer avec frenesie risquer ma vie a quelque chose:
+pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
+louis sur le tapis vert, voila qui n'interesse pas la dixieme partie de
+moi-meme. Et si je perdais, tout mon etre serait annihile. Car sans
+argent, comment developper son imagination? Sans argent, plus d'_homme
+libre_.
+
+Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
+redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
+direction de son mecanisme. Le joueur de Monte-Carlo est la pour se
+fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
+c'est un homme qui ne possede plus et qui compromet ses plaisirs de
+demain.--Ainsi, j'allais a Paris faire une experience sentimentale afin
+de me reveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
+fade). La chance a tourne, j'ai ete pris. C'est que j'avais choisi une
+des loteries les plus grossieres: l'amour pour un etre! L'homme vraiment
+reflechi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
+ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.
+
+J'ai trempe dans l'humanite vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
+dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
+expert a mecaniser mon ame pour les detourner. C'est une honte, ou du
+moins une fausse manoeuvre, qu'apres tant d'inventions ingenieuses ou je
+les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
+n'ai pas choisis, et qui ne presentent pas d'interet.
+
+Sortons de ce Casino ou des hommes, d'imagination certes, mais d'une
+imagination peu ornee, mes freres sans doute, mais de quel lit!
+cherchent comme moi rechauffement, et a ce jeu se brulent. Je suis un
+joueur qui pipe les des; desinteresse du resultat que je connais, j'ai
+l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux details de
+la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!
+
+Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossiere salle
+d'attente, aupres du wagon leger dans lequel je traverserai la vie,
+prevenu de toutes les stations et considerant des paysages divers, sans
+qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
+plus delicates roses, si cet usage n'etait pas theatral!
+
+ * * * * *
+
+Je repris le train de Cannes. Aupres de moi des officiers de marine
+causaient, et je fus frappe tout d'abord de leur simplicite, de la
+camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraichissais a les
+suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
+plaisanterie mathematique particulier aux eleves de Polytechnique ou de
+Navale:
+
+--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
+vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
+chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
+puis de s'eloigner.
+
+Ah! l'admirable verite, m'ecriai-je entre Villefranche et Nice, dans les
+cahots du wagon, et comme cela confirme ma theorie! Dans la vie, la
+somme des maux, nul ne le conteste, est superieure a celle des bonheurs.
+Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
+augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon systeme
+d'aimer et d'etre aime, c'etait bien de m'y risquer un jour; mais la
+sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
+jours!
+
+ * * * * *
+
+Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas a l'hotel
+de lettre de l'Objet.
+
+Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours deprimante,
+ne vint pas me desesperer a nouveau, et, a mon reveil, je me parus
+satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut etre indulgent aux
+convalescents, et ne pas trop demander a leurs forces trebuchantes.
+
+Le lendemain, je partis pour m'aerer n'importe ou.
+
+ * * * * *
+
+III
+
+MEDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR
+
+Il ne faut pas que je me plaigne de cette decheance subie durant
+quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
+douleur qui me penetre et me baigne profondement. Le danger de mon
+machinisme, parfait a tant d'egards, est qu'il me desseche.
+
+Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
+sensibilite; elle me rappellera combien il est urgent que je me batisse
+un refuge. Et puis cette belle experience que je viens de creer, je
+pourrai a mon loisir la repeter. Desormais je connais la voie pour etre
+emoustille, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
+et des femmes.
+
+Mon reve fut toujours d'assimiler mon ame aux orgues mecaniques, et
+qu'elle me chantat les airs les plus varies a chaque fois qu'il me
+plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon repertoire du chant
+de l'amour. Je ne pouvais guere m'en passer. La chose se fit tres
+lestement. La periode grossiere, ou l'on souffre vraiment, ou l'on jouit
+vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
+de ces egarements le plus penible!), je ne permis pas qu'elle durat plus
+de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la melancolie de se
+souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont epures par la
+nuit qui deja les remplit. Pour presenter quelques douceurs, il faut
+qu'un acte soit transforme en matiere de pensee. J'ai active les
+phenomenes ordinaires de la sensibilite. En trois semaines, d'une
+vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir delicieux que je puis
+presser dans mes bras, mes soirs d'anemie, me lamentant par simple gout
+de melancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le peche originel
+qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
+construit pour y trouver la paix.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE XII
+
+MES CONCLUSIONS
+
+
+_La regle de ma vie_
+
+
+Aujourd'hui j'habite un reve fait d'elegance morale et de clairvoyance.
+La vulgarite meme ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
+lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
+par des airs varies, que mon ame me fournit a volonte.
+
+J'ai renonce a la solitude; je me suis decide a batir au milieu du
+siecle, parce qu'il y a un certain nombre d'appetits qui ne peuvent se
+satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
+comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon etre, mecontente
+de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-meme. Parmi les
+hommes je lui ai trouve des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.
+
+Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des emanations
+de lui-meme, desertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
+J'ai trouve un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
+parties de moi-meme inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
+morcele en un grand nombre d'ames. Aucune n'est une ame de defiance;
+elles se donnent a tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
+a l'eglise, les autres au mauvais lieu. Je ne deteste pas que des
+parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique a
+contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
+d'atteindre; puis un esprit vraiment orne ne doit pas se distraire de
+ses preoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au meme moment.
+J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses ames ne se
+connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
+ma clairvoyance qui les crea, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
+d'elles compromette la securite du groupe et par ses exces risque
+d'entrainer la somme de mes ames, toutes se ruent sur la refractaire.
+Apres une courte lutte, elles l'ont vite maitrisee; c'est ce qu'on a pu
+voir dans l'anecdote d'amour.
+
+Vraiment, quand j'etais tres jeune, sous l'oeil des Barbares et encore a
+Jersey, je me mefiais avec exces du monde exterieur. Il est repoussant,
+mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maitriser
+les hommes en les empoignant par leur vanite. Avec un peu d'alcool et
+des viandes saignantes a ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
+peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
+le monde interieur, la sterilite et l'emballement! Aujourd'hui, ma
+grande preoccupation est d'eviter l'une et l'autre de ces maladresses.
+On connait ma methode: je tiens en main mon ame pour qu'elle ne butte
+pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingenie a
+lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
+j'excelle a la ramener des qu'elle se derobe. Parfois je m'interromps
+pour m'adresser une priere:
+
+O moi, univers dont je possede une vision, chaque jour plus claire,
+peuple qui m'obeit au doigt et a l'oeil ne crois pas que je te delaisse
+si je cesse desormais de noter les observations que ton developpement
+m'inspire; mais l'interessant, c'est de creer la methode et de la
+verifier dans ses premieres applications. Somme sans cesse croissante
+d'ames ardentes et methodiques, je ne decrirai plus tes efforts; je me
+contenterai de faire connaitre quelques-uns des reves de bonheur les
+plus elegants que tu imagineras. Continuons toutefois a embellir et a
+agrandir notre etre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
+exterieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
+ils ne signifient nullement l'ame qui les a ordonnes et ne valent que
+par l'interpretation qu'elle leur donne.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre a Simon_
+
+J'ai ecrit dernierement a Simon:
+
+"Avec vous, lui dis-je, j'avais vecu dans l'Eglise Militante, faite de
+toutes les miseres de l'Esprit moleste par la vie. Demeure seul, j'ai
+projete devant moi, par un effort considerable, ce pressentiment du
+meilleur que nous portions en nous; j'ai realise cette Eglise
+Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participe de ses joies.
+Rien de plus delicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
+Mes passions ont cabale pour la vie.... Aussitot mon ame me signalait
+leur insurrection, et, toute coalisee, les reduisait. Cependant j'avais
+glisse plus bas que jamais nous ne fumes. Il faut que je remonte la
+serie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
+ami.
+
+"C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
+y a des methodes, il n'y a pas de resultats. Les emotions que nous
+connumes hier, deja ne nous appartiennent plus. Les desirs, les ardeurs,
+les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidere de croire que
+j'etais arrive quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
+curieuses experiences.
+
+"Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
+de conscience, les excursions que nous fimes botte a botte hors du reel
+et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
+veux pas me risquer a rien inventer; je veux m'en tenir a des emotions
+que j'aurai pesees a l'avance. Rien de plus dangereux que nos appetits
+naturels et notre instinct. Je les etoufferai sous les enthousiasmes
+artificiels se succedant sans intervalle.
+
+"Ce systeme excellent pour l'individu serait, a la verite, deplorable
+pour l'espece. Les voluptueux de mon ordre demeurent steriles. Mais je
+ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
+garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.
+
+"Vous le savez bien, Simon, s'il m'eut plu, j'etais un merveilleux
+instrument pour produire des phenomenes rares. Je penche quelquefois a
+me developper dans le sens de l'enervement; nevropathe et delicat,
+j'aurais enregistre les plus menues disgraces de la vie. Je pouvais
+aussi pretendre a la comprehension; j'ai un gout vif des passions les
+plus contradictoires. Enfin je suis doue pour la bonte; je me plais a
+plaire, je souris; en perseverant, j'aurais atteint a cette vertu
+royale, la charite. Mais decidement je ne m'enfermerai dans aucune
+specialite; je me refuse a mes instincts, je derangerai les projets de
+la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferme,
+une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entrainent
+dans l'imprevu, et, pour des buts caches, nous font participer a tous
+les chagrins vulgaires.
+
+"Je vais jusqu'a penser que ce serait un bon systeme de vie de n'avoir
+pas de domicile, d'habiter n'importe ou dans le monde. Un chez soi est
+comme un prolongement du passe; les emotions d'hier le tapissent. Mais,
+coupant sans cesse derriere moi, je veux que chaque matin la vie
+m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un debut.
+
+"Mon cher ami, vous etes entre dans une carriere reguliere: vous
+utiliserez notre dedain, qui nous conduisit a Jersey, pour en faire de
+la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues
+meditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre
+misanthropie, qui nous separa, une distinction et une froideur justement
+estimees de ce monde sans declamation ou vous etes appele a reussir. Nul
+doute que vous n'arriviez a proscrire pour des raisons superieures ce
+que le vulgaire proscrit, et a approuver ce qu'il sert. Certaines
+natures avec leur fine ironie s'accomodent a merveille, quoique pour des
+raisons tres differentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin
+au developpement de ma carriere, si vous la voyez tourner a mille choses
+faciles que j'etais ne pour mepriser toujours, ne vous etonnez pas.
+Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pousse a un tel
+point que les attitudes memes que nous estimions jadis, je les dedaigne:
+car vis-a-vis des reves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins,
+c'est bien indifferent. Et ces reves eux-memes n'ont pas grande
+importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sur
+que dans cette courte vie elle-meme mon ideal d'aujourd'hui soit demain
+mon ideal, enfin parce que je sais n'avoir une idee claire qu'a de rares
+intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes periodes.--En
+consequence, j'ai adopte cinq ou six doutes tres vifs sur l'importance
+des parties les meilleures de mon Moi.
+
+"L'evidente insignifiance de toutes les postures que prend l'elite au
+travers de l'ordre immuable des evenements m'obsede. Je ne vois partout
+que gymnastique. Quoi que je fasse desormais, mon ami, jugez-moi d'apres
+ce parti pris qui domine mes moindres actes.
+
+Il est impossible que nous cessions de nous interesser l'un a l'autre;
+il est probable cependant que nous cesserons de nous ecrire. Cela ne
+vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en
+realite, nous sommes freres, de lits differents, ajouterai-je, pour
+justifier certaines differences de nos ames; nous avons une partie de
+notre Moi qui nous est commune a l'un et a l'autre; eh bien! c'est parce
+que je veux etre etranger meme a moi que je veux m'eloigner de vous.
+_Alienus!_ Etranger au monde exterieur, etranger meme a mon passe,
+etranger a mes instincts, connaissant seulement des emotions rapides que
+j'aurai choisies: veritablement Homme libre!"
+
+ * * * * *
+
+Cette lettre ecrite, je reflechis que ce desir d'etre compris, ce besoin
+de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien etait encore
+une sujetion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis
+tenir a Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la
+boucle de la premiere periode de ma vie.
+
+Avril 1887.
+
+
+ * * * * *
+
+
+APPENDICE
+
+NOTE DE LA PAGE VI
+
+ * * * * *
+
+
+REPONSE A M. RENE DOUMIC
+
+_PAS DE VEAU GRAS_!
+
+
+Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Rene Doumic dresse le
+"Bilan d'une generation", et voici comment il le resume: "Les beaux
+jours du dilettantisme sont definitivement passes. Le livre que M.
+Seailles consacrait naguere a Ernest Renan temoigne assez de cette
+espece de colere contre l'idole de la veille. Les representants les plus
+attitres du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjure
+leurs erreurs avec solennite. C'est M. Paul Bourget, de qui nous
+enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi.
+C'est M. Jules Lemaitre, si habile jadis a ces balancements d'une pensee
+incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage.
+C'est M. Barres, si empresse dans ses premiers livres a jeter le defi au
+bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait a relever tous les autels
+qu'il avait brises."
+
+M. Doumic me permettra de lui presenter ma protestation: je ne releve
+aucun autel que j'aie brise et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne
+les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera
+dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un developpement; je
+crois qu'elle est vivifiee, sinon par la seche logique de l'ecole, du
+moins par cette logique superieure d'un arbre cherchant la lumiere et
+cedant a sa necessite interieure.
+
+Je m'explique la-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul a me
+faire une reception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des eloges
+dont s'embarrasse mon indignite. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en
+faut bien que je les "abjure", solennellement ou non: elles demeurent,
+toujours fecondes, a la racine de toutes mes verites.
+
+Si c'est mon illusion, elle est autorisee par tant de jeunes esprits qui
+m'ont garde leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime a
+croire que je suis un ecrivain plutot ennuyeux qu'amusant; on est prie
+d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais a se connaitre!
+Sans doute, mon petit monde cree par douze ans de propagande, par Simon,
+par Berenice et par le chien velu, a ete decime par l'affaire Dreyfus.
+Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premiere entente
+m'apparait comme un malentendu; nous n'etions pas de meme physiologie.
+Seuls les purs, apres cette epreuve, sont demeures. C'est pour le mieux.
+Ils reconnaissent que je n'ai jamais ecrit qu'un livre: _Un Homme
+libre_, et qu'a vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai
+developpe depuis, ne faisant dans _les Deracines_, dans _la Terre et les
+Morts_, et dans cette _Vallee de la Moselle_ (ou j'ai peut-etre mis le
+meilleur de moi-meme), que donner plus de complexite aux motifs de mes
+premieres et constantes opinions. Ils peuvent temoigner que, dans _la
+Cocarde_, en 1894, nous avons trace avec une singuliere vivacite, dont
+s'effrayaient peut-etre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du
+"nationalisme" que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.
+
+Ce n'est pas nous qui avons change, c'est l'"Affaire" qui a place bien
+des esprits a un nouveau point de vue. "Tiens, disent-ils, Barres a
+cesse de nous deplaire." J'en suis profondement heureux, mais je ne fis
+que suivre mon chemin, et chaque annee je portais la meme couronne, les
+memes pensees sur une tombe en exil[1].
+
+Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la verite
+comme une fleche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour
+s'elever etagent leurs ramures, toute pensee procede par etapes. On ne
+m'a point trouve comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre
+deux ecailles d'huitre. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des
+Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant
+mon independance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre ou ma jeunesse se
+vantait de son isolement! J'echappais a l'etouffement du college, je me
+liberais, me delivrais l'ame, je prenais conscience de ma volonte. Ceux
+qui connaissent la jeune litterature francaise declareront que ce livre
+eut des suites. Je me suis etendu, mais il demeure mon expression
+centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du meme
+point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens
+a se differencier des _Barbares_ (c'est-a-dire des etrangers), a
+reconnaitre leur veritable nature, a faire de leur "ame" le meilleur
+emploi, c'est encore la meme methode que je leur propose quand je leur
+dis: "Constatez que vous etes faits pour sentir en Lorrains, en
+Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs."
+
+Penser solitairement, c'est s'acheminer a penser solidairement[2]. Par
+nous, les deracines se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un
+probleme social, de savoir si l'Etat leur fera les conditions
+necessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_
+selon leurs affinites.
+
+Au fond le travail de mes idees se ramene a avoir reconnu que le moi
+individuel etait tout supporte et alimente par la societe. Idee banale,
+capable cependant de feconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme
+d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-la, mais j'ai passe par les
+diverses etapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vecu les
+divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien
+me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les
+diverses phases d'un developpement si facile, si logique, irresistible.
+Ce n'est qu'une lumiere plus forte a mesure que le matin cede au midi.
+
+On juge vite a Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'apres
+quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne controle.
+J'ai publie trois volumes sous ce titre: "Le culte du Moi", ou, comme je
+disais encore: "La culture du Moi", et qui n'etaient au demeurant que
+des petits traites d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'epargnera
+et s'epargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur
+l'egoisme, sur la contemplation de soi-meme, dont j'ai ete encombre
+pendant une dizaine d'annees. J'etais un fameux individualiste et j'en
+disais, sans gene, les raisons. J'ai "applique a mes propres emotions la
+dialectique morale enseignee par les grands religieux, par les Francois
+de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genese de l'_Homme
+libre_" (Bourget); j'ai preche le developpement de la personnalite par
+une certaine discipline de meditations et d'analyses. Mon sentiment
+chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaitre
+comment la societe le supporte. Un Napoleon lui-meme, qu'est-ce donc,
+sinon un groupe innombrable d'evenements et d'hommes? Et mon grand-pere,
+soldat obscur de la Grande Armee, je sais bien qu'il est une partie
+constitutive de Napoleon, empereur et roi. Ayant longuement creuse
+l'idee du "Moi" avec la seule methode des poetes et des mystiques, par
+l'observation interieure, je descendis parmi des sables sans resistance
+jusqu'a trouver au fond et pour support la collectivite. Les etapes de
+cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici
+l'ecole ne m'aida point. Je dois tout a cette logique superieure d'un
+arbre cherchant la lumiere et cedant avec une sincerite parfaite a sa
+necessite interieure. Donc, je le proclame: si je possede l'element le
+plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, a savoir le
+sentiment vivant de l'interet general, c'est pour avoir constate que le
+"Moi", soumis a l'analyse un peu serieusement, s'aneantit et ne laisse
+que la societe dont il est l'ephemere produit. Voila deja qui nous rabat
+l'orgueil individuel. Mais le "Moi" s'aneantit d'une maniere plus
+terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que
+la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change
+rien. Quelque chose d'eternel git en nous, dont nous n'avons que
+l'usufruit, et cette jouissance meme, nos morts nous la reglent. Tous
+les maitres qui nous ont precedes et que j'ai tant aimes, et non
+seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les
+Taine et les Renan, croyaient a une raison independante existant en
+chacun de nous et qui nous permet d'approcher la verite. L'individu, son
+intelligence, sa faculte de saisir les lois de l'univers! Il faut en
+rabattre. Nous ne sommes pas les maitres des pensees qui naissent en
+nous. Elles sont des facons de reagir ou se traduisent de tres anciennes
+dispositions physiologiques. Selon le milieu ou nous sommes plonges,
+nous elaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idees
+personnelles; les idees meme les plus rares, les jugements meme les plus
+abstraits, les sophismes de la metaphysique la plus infatuee sont des
+facons de sentir generales et apparaissent necessairement chez tous les
+etres de meme organisme assieges par les memes images. Notre raison,
+cette reine enchainee, nous oblige a placer nos pas sur les pas de nos
+predecesseurs.
+
+Dans cet exces d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous
+persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre,
+--et non pas seulement dire du bout des levres, mais se representer
+d'une maniere sensible,--que nous sommes le prolongement et la
+continuite de nos peres et meres.
+
+C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
+suite des descendants ne fait qu'un meme etre. Sans doute, celui-ci,
+sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
+complexite, mais elle ne le denaturera pas. C'est comme un ordre
+architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le meme ordre. C'est
+comme une maison ou l'on introduit d'autres dispositions: non seulement
+elle repose sur les memes assises, mais encore elle est faite des memes
+moellons, et c'est toujours la meme maison. Celui qui se laisse penetrer
+de ces certitudes abandonne la pretention de sentir mieux, de penser
+mieux, de vouloir mieux que son pere et sa mere; il se dit; "Je suis
+eux-memes."
+
+De cette conscience, quelles consequences, dans tous les ordres, il
+tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige
+delicieux ou l'individu se defait pour se ressaisir dans la famille,
+dans la race, dans la nation, dans des milliers d'annees que n'annule
+pas le tombeau.
+
+J'apprecie beaucoup une "lettre ouverte" que j'ai decoupee dans le
+_Times_. A l'occasion d'une election a la Chambre des communes, un M.
+Oswald John Simon, israelite et membre d'une association politique de
+Londres, ecrit: "... Je suis tenu de declarer ce qui suit pour le cas ou
+j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait
+malheureusement a naitre entre les obligations d'un Anglais et celles
+d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraitrait en pareil cas
+naturelle a tout autre Anglais, c'est-a-dire que je suis ce que mes
+ancetres ont ete pendant des milliers d'annees, plutot que quelque chose
+qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier Cromwell."
+
+La belle lettre! Que la derniere phrase de ce juif est puissante! Elle
+revele un homme eleve a une magnifique conscience de son energie, des
+secrets de sa vie. Mais quand meme cet Oswald John Simon n'aurait pas
+saisi et formule la loi de sa destinee, cependant il obeirait a cette
+loi. Et nous tous, les plus reflechis comme les plus instinctifs, nous
+sommes "ce que nos ancetres ont ete pendant des milliers d'annees,
+plutot que quelque chose qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier
+Cromwell". "Je dis au sepulcre: Vous serez mon pere".
+
+Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Eglise dans
+son sublime office des Morts. Toutes mes pensees, tous mes actes
+essaimeront d'une belle priere,--effusion et meditation,--sur la terre
+de mes morts.
+
+Les ancetres que nous prolongeons ne nous transmettent integralement
+l'heritage accumule de leurs ames que par la permanence de l'action
+terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs
+travaux, leurs felicites ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
+ce qui nous est permis ou defendu. De la campagne, en toute saison,
+s'eleve le chant des morts. Un vent leger le porte et le disperse comme
+une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
+la multiplicite des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes
+changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en
+tous lieux, la loi de l'eternelle decomposition; mais le climat, la
+vegetation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays
+natal nous revelent et nous commandent notre destin propre, nous forcent
+d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une
+discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la
+terre devenue leur sepulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
+
+Chacun de nos actes qui dement notre terre et nos morts nous enfonce
+dans un mensonge qui nous sterilise. Comment ne serait-ce point ainsi?
+En eux, je vivais depuis les commencements de l'etre, et des conditions
+qui soutinrent ma vie obscure a travers les siecles, qui me
+predestinerent, me renseignent assurement mieux que les experiences ou
+mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'annees.
+
+Quand des libertins s'eleverent au milieu de la France contre les
+verites de la France eternelle, nous tous qui sentons bien ne pas
+exister seulement "depuis le temps d'Olivier Cromwell" nous dumes nous
+precipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivees pour avoir
+etouffe en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles
+pretendent se regler sur des lois qu'elles ont choisies deliberement et
+qui, fussent-elles tres logiques, risquent de contrarier nos energies
+profondes; quant a nous, pour nous sauver d'une sterile anarchie, nous
+voulons nous relier a notre terre et a nos morts. Je n'accourus pas
+"soutenir des autels que j'avais ebranles", mais soutenir les autels qui
+font le piedestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte prealable et
+necessaire.
+
+Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro
+domo_? Je ne merite pas les reproches ni le veau gras que connut
+successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passe a renier. Nous
+avons voulu maintenir la maison de nos peres que les invites
+ebranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers a leur place
+(l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catechumenes), nous
+reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements ou se
+plurent nos aieux.
+
+On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres
+expressions nationales que la propagande politique, bien qu'a cette
+minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, apres la
+victoire, nous ne penserons pas a nous interdire l'art total. "Ironie,
+pessimisme, symbolisme" (que denonce M. Doumic), sont-ce la de si grands
+crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns
+des plus grands genies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen
+de tirer quelque chose de ces velleites de symbolisme que les critiques
+devraient aider et encourager, plutot que bafouer,--et ce role
+d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en verite,
+comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinee du pays et aider
+a son developpement, si nous perdions le sentiment de notre propre
+activite et si nous nous decouragions de la manifester par ces
+speculations litteraires, dont notre conduite presente demontre assez
+qu'on avait tort de se mefier?
+
+_(Scenes et Doctrines du Nationalisme_.)
+
+Sur le meme theme, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori
+et Dolori sacrum_.
+
+ * * * * *
+
+_Dans l'edition de 1899 le texte etait suivi de la petite note suivante
+et gui etait signee de l'editeur:_
+
+ On y verra une ame agitee par l'espoir
+ de l'enthousiasme, plus encore que par
+ l'enthousiasme.
+
+ (M. DE CUSTINE.)
+
+Cette serie de petits romans ideologiques, qui commence avec _Sous
+l'oeil des Barbares_, sera terminee par un troisieme volume, _Qualis
+artifex pereo._ Le tout sera complete par un _Examen_ de ces trois
+ouvrages.
+
+Si les circonstances le permettent, il sera publie de ces livrets une
+edition avec des bequets pour vingt-cinq personnes.
+
+L'auteur de ces petits miroirs de sincerite n'est pas dispose a s'en
+exagerer l'importance. C'est un culte qu'il rend a la partie de soi qui
+l'interesse le plus a cette heure; dans la suite, il se decouvrira
+peut-etre des vertus superieures. Il imagine volontiers quelques pages
+affectueuses et plus clairvoyantes encore "au cher souvenir de l'auteur
+de _Sous l'oeil des Barbares_". La conclusion meme d'_Un Homme libre_
+l'autorise a presumer ainsi de son avenir, seduisant avenir d'ailleurs.
+
+_L'ouvrage d'abord annonce sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est
+devenu_ le Jardin de Berenice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[note 1: Au cimetiere d'Ixelles.--Voir la dedicace de l'_Appel au
+Soldat_ a Jules Lemaitre.]
+
+
+[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance
+antithetique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarite_. On l'a
+gate en y mettant ce qui dans le vocabulaire chretien est _charite_.
+Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarite. Cette
+solidarite n'implique necessairement aucune "humanite", aucune
+"justice", et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporte mille
+ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne
+le terrassier devenu fievreux; bien au contraire, si celui-ci
+desencombre rapidement par sa mort les hopitaux de l'isthme, c'est
+benefice pour celui-la. Mais il fallait construire une morale, et voila
+pourquoi on a fausse, en l'edulcorant, le sens du mot _solidarite_.
+Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par
+quoi des etres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se
+reconnaissent, tendent a s'associer et a se combiner, je propose qu'on
+parle plutot d'_affinites._ Le fait d'etre de meme race, de meme
+famille, forme un determinisme psychologique; c'est en ce sens que je
+prends le mot d'_affinites_--ou, parfois, d'_amities._]
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barres
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
+
+***** This file should be named 16813.txt or 16813.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16813/
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/16813.zip b/16813.zip
new file mode 100644
index 0000000..4ef3426
--- /dev/null
+++ b/16813.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..ade699c
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #16813 (https://www.gutenberg.org/ebooks/16813)