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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:44 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 2 + Un homme libre + +Author: Maurice Barrès + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + +From images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + * * * * * + + +LE CULTE DU MOI + + * * * * * + +UN HOMME LIBRE + +Par + +MAURICE BARRÈS + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + * * * * * + +PARIS + + +1912 + + + * * * * * + + + +TABLE + + + +PRÉFACE de l'édition de 1904 + +DÉDICACE + + +LIVRE PREMIER + +EN ÉTAT DE GRACE + + +CHAPITRE I.--_La journée de Jersey_ + + +CHAPITRE II.--_Méditation sur la journée de Jersey_ + + +LIVRE DEUXIÈME + +L'ÉGLISE MILITANTE + + +CHAPITRE III.--_Installation_ + + a) Installation matérielle + + b) Installation spirituelle + + c) Prière-programme + + +CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_ + + a) Examen physique + + b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice +de la mort.--Colloque) + + +CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_ + + a) Méditation spirituelle sur Benjamin Constant +(Application des sens.--Méditation.--Colloque. +--Oraison) + + b) Méditation spirituelle sur Sainte-Beuve +(Application des sens.--Méditation.--Colloque. +--Oraison) + + +CHAPITRE VI.--_En Lorraine_ + + Première journée: Naissance de la Lorraine. +--Deuxième journée: La Lorraine en enfance. +--Troisième journée: La Lorraine se développe. +--Quatrième journée: Agonie de la Lorraine. +--Cinquième journée: La Lorraine morte. +--Sixième journée: Conclusion, la soirée d'Haroué. + + +LIVRE TROISIÈME + +L'ÉGLISE TRIOMPHANTE + + +CHAPITRE VII.--_Acédia, Séparation dans le + monastère_ + + +CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_ + + +CHAPITRE IX.--_Veillée d'Italie_ (Enseignement + du Vinci). + + +CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_ + + a) Sa beauté du dehors + + b) Sa beauté du dedans (Sa Loi.--Mon Être. +--L'Être de Venise.--Description du type qui +les réunit en les résumant) + + c) Je suis saturé de Venise + + +LIVRE QUATRIÈME + +EXCURSION DANS LA VIE + + +CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour. + + J'amasse des documents + + Je profite de mes émotions + + Méditation sur l'anecdote d'amour + + +CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La règle de + ma vie.--Lettre à Simon) + + +Pas de veau gras. (Réponse à M. Doumic) + +Petite note de l'édition de 1899 + + + + * * * * * + + +PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 1904 + + +_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de déplaire ne peuvent imaginer +les divines satisfactions de ma vingt-cinquième année: j'ai scandalisé. +Des gens se mettaient à cause de mes livres en fureur. Leur sottise me +crevait de bonheur_. + +Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre, +_vers Pâques, en 1889. Les maîtres de la grande espèce vivaient encore. +Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle. +J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui où je causais +avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothèque du Sénat et +qu'un petit vieillard vigoureux--c'était le Père, c'était l'Empereur, +c'était Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui +m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mériter que +l'Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires! Ainsi quand +j'étais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensée tout acilic +faisait recette auprès du public. On prenait la grossièreté pour de la +force, l'obscénité pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil +pour des pages «grouillantes de vie». Autant de raisons pour qu'un petit +livre d'analyse ne fût peint remarqué. Et puis l'_Homme libre _était peu +compréhensible._ + +_Croyez-vous donc que j'eusse voulu être entendu de n'importe qui? +J'écrivais pour mettre de l'ordre en moi-même et pour me délivrer, car +on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume à la main. Mais le +premier venu allait-il pencher sa tête, par-dessus mon épaule, sur mon +papier?--«Fi, Monsieur! m'écriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez +connaître mes plus délicates complications_. + +_Faites d'abord des études préliminaires ou plutôt adressez-vous +ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez né pour que nous causions +ensemble._» + +_Cette disposition méprisante a ses inconvénients. J'ai créé un préjugé +contre mes livres. Pendant une dizaine d'années, il y eut sur +l'_Egotisme _de M. Barrès, sur le_ Moi _de M. Barrès les plus sots +jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En +effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_. + +_Verdi répétait souvent_: «_Nous autres artistes, nous n'arrivons à la +célébrité que par la calomnie_.» _Je ne suis ni célèbre ni calomnié, +mais on a travesti mes thèses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus, +ils me donnèrent de l'ennui. J'ai eu le dégoût d'entendre un ministre de +l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_ +Moi _de M. Barrès. Ce problème de l'individualisme qui passionne nos +députés quand on le leur pose sous la forme concrète d'une marmite à +renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phénomène +de prétention littéraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de +bonhomie à la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point +pour raviver l'ennui des discordes passées, mais pour marquer comment je +connus mon erreur. Cette après-midi me montra clairement que pour agir +sur des intelligences la sincérité ne suffit pas_. + +_J'ai péché contre ma pensée, par trop de scrupule. J'ai craint +d'introduire mon didactisme en supplément aux faits; je me suis abstenu +de me régler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nûment. +Je voyais s'éveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les +décrivais, j'acceptais ma spontanéité. J'oubliais qu'il s'agit de créer +un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe +philosophe doit se préoccuper de l'effet à produire. J'avais une +tendance à conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon âme, +car tout cela voulait intensément vivre; or il y a, dans ma conscience +un moqueur, qui surveille mes expériences les plus sincères et qui rit +quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment +ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait été capable de ce +dédoublement, et s'il avait mêlé à son chant pathétique les railleries +de son surveillant intérieur, il aurait déconcerté_. + +_Mes aînés, Anatole France et Jules Lemaître, me comblaient; ils m'ont, +dès la première minute, traité avec une grande générosité, mais ils +prétendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je +voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'était qu'un de mes +moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jeté l'ancre, +n'admettaient pas que mes inquiétudes différassent de leur curiosité. +Peut-être M. Paul Desjardins résumait-il l'opinion moyenne des gens de +lettres autorisés dans une phrase qui me troublait par un mélange de +justesse et d'injustice. «Cet adolescent, disait le critique des_ +Débats, _cet adolescent, si merveilleusement doué pour le style, a +trouvé le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par +malheur, il s'est égaré dans son propre dandysme et il lui est arrivé, +ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-même si ce qu'il disait +était sérieux ou non. C'est un mélange extraordinaire de sincérité naïve +et d'ironie très serrée.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il +est lui-même le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sûr de +lui sous son air imperturbable_....[1]» + +_Je l'ai dit ailleurs déjà_[2], _je n allai point droit sur la vérité +comme une flèche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les +arbres pour s'élever étagent leurs ramures; toute pensée procède par +étapes. Je vivais dans une crise perpétuelle; ma pensée était, que dis-je! +elle est encore une chose vivante, la forme de mon âme. Qu'est-ce que mon +oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnée. La cage en fer d'une des bêtes +du Jardin des Plantes_. + +_A la date où j'écris cette préface, je viens d'entreprendre les_ +Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilité. Qu'en +tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais +mon abondance, je ne me possédais pas comme un être intelligible et +cerné. C'est la règle de toute production artistique. L'on ne délibère +guère sur les ouvrages qu'on_ _écrira; on se surprend à les avoir déjà +vécus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plénitude, par +nécessité et de la manière la plus irréfléchie que se produisent les +germes qui, bien soignés, deviendront de grandes oeuvres droites. +Magnifique geste d'une mère qui prend son fils aux mains de +l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connaît +point._ + +_Mais pourquoi chercher tant de raisons à ce refus de me comprendre que +j'ai subi durant douze années? C'est bien simple: nous ne conquérons +jamais ceux qui nous précèdent dans la vie. En vain nous prêtent-ils du +talent, nous ne pouvons pas les émouvoir. A vingt ans, une fois pour +toutes, ils se sont choisi leurs poètes et leurs philosophes. Un +écrivain ne se crée un public sérieux que parmi les gens de son âge ou, +mieux encore, parmi ceux qui le suivent_. + +_Les jeunes gens me dédommageaient. Ils se répétaient la dernière page +des_ Barbares: «_O mon maître... je te supplie que par une suprême +tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinée... Toi +seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince +des hommes.» Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces +d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une +discipline. Ils s'intéressèrent passionnément à une recherche +qu'eux-mêmes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans +certains jeunes esprits une agitation singulière. On m'a raconté qu'au +Conseil supérieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Gréard +exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos +rhétoriciens et nos philosophes de Paris. A cet époque on disputait s'il +fallait être barrésiste ou barrésien. Charles Maurras tient pour +barrésien. La _ Revue indépendante _avait publié de M. Camille Mauclair +une sorte de manifeste sur le barrésisme. Un sage aurait, dès ce début, +discerné chez les tenants du «culte du Moi» des formations très +diverses; mais nous avions en commun le plus bel élan de jeunesse. +Nous nous groupâmes tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs, +néo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre +1894 à mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de +l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette +équipe bariolée travailla aux fondations du nationalisme, et non point +seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme +français. Parfaitement, Fournière, Henri Bérenger, Camille Mauclair +étaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_ +les Déracinés, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante, +obligèrent de choisir entre le point de vue intellectuel et le +traditionalisme_. + +_En 1897, le désarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut +extrême. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyèrent leur P.P.C. J'ai +gardé une lettre privée, à la fois touchante et singulière, de la_ Revue +blanche. _C'était l'époque héroïque. Le fameux M. Herr, bibliothécaire +de l'École normale, un Alsacien et un apôtre (c'est vous dire deux fois +qu'il ne manque pas de vivacité), se chargea de formuler une +excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il était un peu +plus d'Obernai me reprocha d'être de Charmes. Il se glorifie d'être le +fils des livres et me méprise d'être le fils de mon petit pays. Je le +félicite tout au moins de poser ainsi le problème. Oui, l'homme libre +venait de distinguer et d'accepter son déterminisme_. + +_Il y a, dans la préface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget +s'adresse «aux jeunes gens de 1889» pour les inviter «à se méfier du +nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial» et du +«nihiliste délicat». «Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des +nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un épicurien intellectuel et +raffiné.... Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer et +comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les +idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats +derniers des plus subtiles philosophies de cet âge. Ne lui parle pas +d'impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n'a pas de sens +précis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre +que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement +il n'a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu'il ne +croira jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a +transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la +beauté et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets +de simple curiosité. L'âme humaine tout entière est, pour lui, un +mécanisme savant et dont le démontage l'intéresse comme un objet +d'expérience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est +moral, rien n'est immoral. C'est un égoïste subtil et raffiné dont toute +l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans +son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il +manque seulement une conclusion,--consiste à «adorer son moi», à le +parer de sensations nouvelles.»_ + +_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de résultat, +mais, cette conclusion suspendue, les_ Déracinés _la fournissent. Dans +les_ Déracinés, _l'homme libre distingue et accepte son déterminisme. Un +candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en +analyse, il éprouve le néant du Moi, jusqu'à prendre le sens social. La +tradition retrouvée par l'analyse du moi, c'est la moralité que +renfermait l'_Homme libre, _que Bourget réclamait et qu'allait prouver +le roman de l'_ Énergie nationale. + +_Je ne permets qu'à des catholiques les diatribes contre l'égotisme. Si +vous n'êtes pas un croyant, d'où prenez-vous vôtres point de vue pour +flétrir l'individualisme? Au reste, d'une manière générale, il serait +détestable que nous pussions contraindre des êtres en formation_. +Souvent leurs maladies préparent leur santé. Ce fier et vif sentiment du +Moi que décrit_ Un Homme libre, _c'est un instant nécessaire, dans la +série des mouvements, par où un jeune homme s'oriente pour recueillir et +puis transmettre les trésors de sa lignée_. + +_Un moi qui ne subit pas, voilà le héros de notre petit livre. Ne point +subir! C'est le salut, quand nous sommes pressés par une société +anarchique, où la multitude des doctrines ne laisse plus aucune +discipline et quand, par-dessus nos frontières, les flots puissants de +l'étranger viennent, sur les champs paternels, nous étourdir et nous +entraîner_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une +connaissance nette de leur véritable tradition, mais il les pressait de +se dégager et de retrouver leur filiation propre_. + +_Si je ne subis pas, est-ce à dire que je n'acquière point? J'eus mes +victoires et mes conquêtes en Espagne et en Italie; nos défaites sur le +Rhin contribuèrent à ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai reçu +peut-être ma vue principale, à savoir que, le jour où les démocrates +trahissent les intérêts et la véritable tradition du pays, il y a lieu +de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui +confier à la fois l'amélioration sociale et les grandes ambitions +nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait +plus longue que celle de Marc-Aurèle. Nous ne sommes point fermés à +l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et +transforme ses aliments_. + +_J'ai marqué ailleurs, comment un premier travail de mes idées n'est, +tout au fond, que d'avoir reconnu d'une manière sensible que le moi +individuel était supporté et nourri par la société. Sur cette étape je +ne reviendrai pas, mais on veut élargir ici le raisonnement, et, d'une +évolution instinctive, faire une méthode française._ + + * * * * * + +_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que +l'individualisme est mauvais. Le Français est individualiste, voilà un +fait. Et de quelque manière qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes +les fortes critiques que nous accumulons contre la Déclaration des +Droits de l'homme n'empêchent point que ce catéchisme de +l'individualisme a été formulé dans notre pays. Dans notre pays et non +ailleurs! Et ce phénomène (qu'aucun historien jusqu'à cette heure n'a +rendu compréhensible) marque en traits de jeu combien notre nation est +prédisposée à l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le +Robert Greslou de Bourget n'empêche point que quelques-unes des +précieuses qualités de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves +défauts, de ce qu'ils sont des êtres qui ne s'agrègent point +naturellement en troupeau_. + +_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complété par les_ Déracinés, _est +utile aux jeunes Français, en ce qu'il accorde avec le bien général des +dispositions certaines qui les eussent aisément jetés dans un nihilisme +funèbre_. + +_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors même +que je semblais le plus l'humilier. Une de mes thèses favorites est de +réclamer que l'éducation ne soit pas départie aux enfants sans égard +pour leur individualité propre. Je voudrais qu'on respectât leur +préparation familiale et terrienne. J'ai dénoncé l'esprit de conquérant +et de millénaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigènes +comme un administrateur despotique doublé d'un apôtre fanatique; j'ai +marqué pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de +l'Université, déracine les esprits. Si l'on veut bien y réfléchir, ce ne +sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeuré attentif +aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les négliger, +puisque je voulais décrire une certaine sensibilité française et surtout +agir sur des Français. Mon mérite est d'avoir tiré de l'individualisme +même ces grands principes de subordination que la plupart des étrangers +possèdent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes +Français croient en eux-mêmes; ils jugent de toutes choses par rapport à +leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est +l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes +contemporains ne m'eussent pas écouté si j'avais pris mon point de +départ ailleurs que du_ Moi. + +_Au milieu d'un océan et d'un sombre mystère de vagues qui me pressent, +je me tiens à ma conception historique, comme un naufragé à sa barque. +Je ne touche pas à l'énigme du commencement des choses, ni à la +douloureuse énigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne à ma +courte solidité. Je me place dans une collectivité un peu plus longue +que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable +que ma chétive carrière. A force d'humiliations, ma pensée, d'abord si +fière d'être libre, arrive à constater sa dépendance de cette terre et +de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandée jusque +dans ses nuances_.... + + * * * * * + +_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fidèles +lecteurs, il est possible qu'un étranger s'approche de notre cercle et +que, jetant les yeux sur cette préface, il s'étonne. En effet, pour tout +le monde, à vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu +se préoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activité. +Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas. +Là-dessus, je n'ai rien à répondre. D'autres personnes semblent craindre +que le goût de la réflexion ne dénature et ne comprime la naïveté de nos +impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour +nous, ce serait d'exciter, d'émouvoir l'être profond par la justesse des +cadences, mais en même temps de le persuader par la force de la +doctrine. Oui, l'art d'écrire doit contenter ce double besoin de musique +et de géométrie que nous portons, à la française, dans une âme bien +faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de +satisfaire à cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de +la fierté sans aucun théâtral et ne rétrécit pas le coeur_. + +Juillet 1904. + + +[note 1: Les _Débats_ du 13 décembre 1890: _les Ironistes_, par Paul +Desjardins.] + +[note 2: Voir à l'Appendice: _Une réponse à M. Doumic: Pas de veau +gras_.] + + * * * * * + + +DÉDICACE + + * * * * * + + _A QUELQUES COLLÉGIENS_ + +_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_ + + _J'OFFRE CE LIVRE_ + +_J'écris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les +grandes personnes, j'en aurais de la vanité, mais il n'est guère utile +qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-mêmes les expériences que je +vais noter, elles ont systématisé leur vie, ou bien elles ne sont pas +nées pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera +superflue_. + +_Les collégiens sont à peu près les seuls êtres qu'on puisse plaindre. +Encore la moitié d'entre eux sont-ils des petits goujats qui +empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous +isolons, nous nous distrayons selon le système qui nous paraît +convenable. Au collège, ils sont soumis à une discipline qu'ils n'ont +pas choisie: cela est abominable. J'ai relevé avec piété, depuis six à +sept ans, les noms des enfants qui se sont suicidés. C'est une longue +liste que je n'ose pas publier. J'aurais aimé dédier à leur mémoire ce +petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en +répandant leurs noms dans la vie._ + +_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une résolution +aussi extrême. Ces âmes délicates et paresseuses étaient évidemment mal +renseignées. Elles crurent qu'il y a du sérieux au monde. Elles +attachaient de l'importance à cinq ou six choses: en ayant éprouvé du +désagrément, elles reculèrent hors de la vie. L'essentiel est de se +convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, que chacune d'elles +contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habileté, les +avoir toutes sur un même objet. Ainsi nous amoindrissons nos +mortifications à penser quelles sont causées par rien du tout, et nous +arrivons à souffrir très peu_. + +_Parce qu'il détaille ces principes et les illustre de petits exemples +empruntés à l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appelé +à rendre service_. + +_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirmé qu'aux siècles +derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux, +se plaisaient déjà à faire des prosélytes. Ils enfermaient parfois les +esprits épais dans une chambre de fer chauffée au rouge. Le matérialiste +en était réduit à sauter précipitamment sur l'un et l'autre pied, +jusqu'à ce qu'il eût modifié sa conception de l'univers. C'est ainsi que +la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idéalistes. +Notre sentiment élevé du problème de la vie est fait de notre inquiétude +perpétuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_. + +_Dans cette disgrâce je goûte un plaisir réel. Chercher continuellement +la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais, +c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa félicité dans +les expériences qu'on institue, et non dans les résultats qu'elles +semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous +échapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est +dans la disproportion entre l'objet qu'ils rêvaient et celui qu'ils +atteignent_. + +_Jérôme Paturot désirait un peu vivement une position sociale. C'est +d'une petite âme. Il eût été plus heureux s'il avait suivi ma méthode, +s'égayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance +aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit +pas de plaisir. C'est faute d'avoir possédé ma philosophie. Je vais +parmi les hommes, le coeur défiant et la bouche dégoûtée; j'hésite +perpétuellement entre les rêves de Paturot et ceux des mystiques: les +uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie +ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pensé qu'entre tous, Ignace de +Loyola avait montré le plus de génie, et je le dis le prince des +psychologues, parce qu'il déclare à la dernière ligne de ses_ Exercices +spirituels, _ou suite de mécaniques pour donner la paix à l'âme: «Et +maintenant le fidèle n'a plus qu'à recommencer_.» + +_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois à trouver le +bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le désiriez +si fort que vous l'avez le plus approché; recommencez maintenant! +Faisons des rêves chaque matin, et avec une extrême énergie, mais +sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est +très facile avec le joli tempérament que nous avons tous aujourd'hui._ + +_Cette méthode, je l'ai exposée et justifiée, je crois, dans la fiction +qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de +l'accentuer dans vingt-cinq feuillets très savants, très obscurs et un +peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collégiens +que j'aime, je m'en tiens à la forme la plus enfantine qu'on puisse +imaginer d'un journal_. + + + * * * * * + + +UN HOMME LIBRE + + + * * * * * + + +LIVRE PREMIER + +EN ÉTAT DE GRACE + + + * * * * * + + +CHAPITRE PREMIER + +LA JOURNÉE DE JERSEY + + +Je suis allé à Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bébé, quand je +l'étais moi-même, dans le sable de sa grand'mère, où déjà nous +bâtissions des châteaux. Mais nous ne fûmes intimes qu'à notre majorité. +Je me rappelle le soir où, place de l'Opéra, vers neuf heures, tous deux +en frac de soirée, nous nous trouvâmes: je m'aperçus, avec un frisson de +joie contenue, que nous avions en commun des préjugés, un vocabulaire et +des dédains. + + +Nous nous sommes inscrits à l'école de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume. +Mais voyais-je Simon trois mois par année? Il était mondain à Londres et +à Paris, puis se refaisait à la campagne. Il passe pour excentrique, +parce qu'il a de l'imprévu dans ses déterminations et des gestes +heurtés. C'est un garçon très nerveux et systématique, d'aspect glacial. +«Mérimée, me disait-il, est estimable à cause des gens qui le détestent, +mais bien haïssable à cause de ceux qu'il satisfait.» + +Simon, qui ne tient pas à plaire, aime toutefois à paraître, et cela +blesse généralement. Très jeune, il était faiseur; aujourd'hui encore, +il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond, +puisque moi-même, pour l'en confesser, je prends des précautions; +pourtant notre délice, le secret de notre liaison, est de nous analyser +avec minutie, et si nous tenons très haut notre intelligence, nous +flattons peu notre caractère. + +Sa dépense et son souci de la bonne tenue le réduisent à de longs +séjours dans la propriété de sa famille sur la Loire. La cuisine y est +intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de +secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes après-midi. Je +note pourtant qu'il me disait un jour: «J'adore la terre, les vastes +champs d'un seul tenant et dont je serais propriétaire; écraser du talon +une motte en lançant un petit jet de salive, les deux mains à fond dans +les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse.» + +L'observation me parut admirable, car je ne soupçonnais guère cette +sorte de sensibilité. Voilà huit ans que, _pour être moi_, j'ai besoin +d'une société exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites +amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilité, les +conversations oiseuses me font jaunir et bâiller. Je suis entré dans le +monde du Palais, de la littérature et de la politique sans certitudes, +mais avec des émotions violentes, ayant lu Stendhal et très clairvoyant +de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin. +J'observais mal l'hygiène, je me dégoûtai, je partis; puis je revins, +ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les +larmoiements idéalistes cédèrent aux petits faits de Sainte-Beuve. En +86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'à moi-même. Dyspepsique, +un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de +coliques néphrétiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui +a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au +congrès de Vérone: ce qui plaît à mon dégoût universel. Enfin à Paris, +quand nous déjeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux +heures: «Je vous quitte»; puis, s'il fume immodérément, du moins +blâme-t-il les excès de tabac. Ces deux points m'agréent spécialement, +car moi, je demeure sans défense contre des jeunes gens résolus qui +m'accaparent et m'imposent leur grossière hygiène. + +C'est dans quelques promenades de santé, coupées de fraîches pâtisseries +au rond-point de l'Étoile, que je touchai les pensées intimes de Simon, +et que je découvris en lui cette sensibilité, peu poussée mais très +complète, qui me ravit, bien qu'elle manque d'âpreté. + +Nous décidâmes de passer ensemble les mois d'été à Jersey. + + * * * * * + +Cette villégiature est méprisable: mauvais cigares, fadeur des pâturages +suisses, médiocrités du bonheur. + +Nous eûmes la faiblesse d'emmener avec nous nos maîtresses. Et leur +vulgarité nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondés +de gentilles misses. + +A Paris, nos amies faisaient un appareillage très distingué: belles +femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissées, elles se +congestionnèrent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement, +ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la +grève, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitié contre nos +analyses et déductions, qu'elles déclaraient des niaiseries (à cause que +nous avons l'habitude de remonter jusqu'à un principe évident) et +inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincérité froide). + +Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrîmes, Simon et +moi, durant les longues après-midi de soleil, en face de l'Océan qui +fait mal aux yeux! Ah! ce thé dont nous abusâmes par engouement! + + * * * * * + +Un soir, au casino, nous rencontrâmes cinq camarades qui avaient bien +dîné et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se réjouissaient à +citer le nom familial de tel commerçant de la localité, et patoisaient à +la jersiaise. Ils invitèrent le capitaine du bâtiment de +_Granville-Jersey_ à boire de l'alcool, puis ils parlèrent de la +territoriale. + +Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la +bouche. Moi, par urbanité, je tâchais de rire à chaque fois qu'ils +riaient. + +Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, près +de la plage où se reflétait l'immense fenêtre brutalement éclairée de +notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goûtâmes une +réelle satisfaction à épiloguer sur la vulgarité des gens, ou du moins +sur notre impuissance à les supporter. + +«O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je crée +chaque jour, pardonne-nous ces fréquentations misérables dont nous ne +savons t'épargner l'énervement.» + + * * * * * + +A déjeuner, le lendemain, Simon, qui est très dépensier, mais que les +gaspillages d'autrui désobligent, fit remarquer à son amie qu'elle +mangeait gloutonnement. Déjà le même défaut de tenue m'avait choqué chez +ma maîtresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte +morale. Elles s'emportèrent, et tous deux, par des clignements d'yeux, +nous nous signalions leur grossièreté. + + * * * * * + +Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une +voiture nous conduisit jusqu'à la baie de Saint-Ouen. + +Nous eûmes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la première fois, +cette plage étroite et furieuse, et nous nous assîmes auprès de l'écume +des lames brisées. Puis une tasse de thé nous raffermit l'estomac. Nous +étions bien servis, par un temps tiède, sur la façade nette d'un hôtel +très neuf, parmi cinq ou six groupes élégants et modérés. Je surveillais +le visage de Simon; à la troisième gorgée je vis sa gravité se détendre. +Moi-même je me sentais dispos. + +--N'est-ce pas, lui dis-je, la première minute agréable que nous +trouvons à Jersey? Il n'était pourtant pas difficile de nous organiser +ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le +monde en est plein), une tasse de thé qui encourage notre cerveau (1 fr. +50). + +--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fîmes, +hier soir, de notre ennui, et l'éclair de ce matin, à table, quand nous +nous sommes surpris à souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs +appétits. + +--Arrête! m'écriai-je, car j'entrevois une piste de pensée. + +Et, riant de la joie d'avoir un thème à méditer, nous courûmes nous +installer sur un rocher en face de l'Océan salé. Au bout d'une heure, +nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir même +avant de m'endormir: + + * * * * * + +PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans +l'exaltation._ + +DEUXIÈME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, +c'est de l'analyser._ + +La plus faible sensation atteint à nous fournir une joie considérable, +si nous en exposons le détail à quelqu'un qui nous comprend à demi-mot. +Et les émotions humiliantes elles-mêmes, ainsi transformées en matière +de pensée, peuvent devenir voluptueuses. + +CONSÉQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus +possible_. + +Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes +sensations, il me faut à l'ordinaire un compagnon. + + * * * * * + +Je me rappelle les détails et toute la physionomie de cette longue +séance que nous fîmes, couchés dans la brise purifiante et virile de +l'Océan. Nos intelligences étaient lucides, tonifiées par le bel air, +soutenues par le thé. J'ajouterai même que Simon s'éloigna un instant +sous les roches fraîches, ce dont je le félicitai, en l'enviant, car la +nourriture et l'air des plages entravaient fort la régularité de nos +digestions, où nous nous montrâmes toujours capricieux. + + * * * * * + +Le même soir, vers onze heures, réunis auprès de nos femmes dans le +petit salon de notre frêle villa, je disais à Simon, avec la franchise +un peu choquante des heures de nuit: + +--Je t'avouerai que souvent je songeai à entrer en religion pour avoir +une vie tracée et aucune responsabilité de moi sur moi. Enfermé dans ma +cellule, résigné à l'irréparable, je cultiverais et pousserais au +paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possède et +qui sont mes délices. Je fus détourné de ce cher projet par la nécessité +d'être extrêmement énergique pour l'exécuter. Même je me suis arrêté de +souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupçonné qu'elle deviendrait +vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de séminaristes, +contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je +serais la minorité. + +Nos femmes, en m'entendant, se mirent à blasphémer, par esprit +d'opposition, et à se frapper le front, pour signifier que je +déraisonnais. + +--C'est étrange, répondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce goût +pendant des années. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes +les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi, +c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et +froides de Spencer à débrouiller pendant six mois. + +--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vêtu +un personnage. J'affectai en tous lieux, d'être pareil aux autres, et je +ne m'interrompis jamais de les dédaigner secrètement. Ce me fut toujours +une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu +me vis, sous l'oeil des barbares, me prêter à vingt groupes bruyants et +divers, c'était pour qu'on me laissât le répit de me construire une +vision personnelle de l'univers, quelque rêve à ma taille, où me +réfugier, moi, homme libre. + +Ainsi revenions-nous à nos principes de l'après-midi, et à convenir que +nous avons été créés pour analyser nos sensations, et pour en ressentir +le plus grand nombre possible qui soient exaltées et subtiles. J'entrai +dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable, +c'est d'être clairvoyants, et nous sommes en même temps ardents avec +délire. Chez nous, l'apaisement n'est que débilité; il a toute la +tristesse du malade qui tourne la tête contre le mur. + +Nous possédons là un don bien rare de noter les modifications de notre +moi, avant que les frissons se soient effacés sur notre épiderme. Quand +on a l'honneur d'être, à un pareil degré, passionné et réfléchi, il faut +soigner en soi une particularité aussi piquante. Raffinons soigneusement +de sensibilité et d'analyse. La besogne sera aisée, car nos besoins, à +mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en +délicatesses, et seule, cette méthode saura nous faire toucher le +bonheur. + +C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisiveté, nous +décidâmes de tenter l'expérience. + +Courons à la solitude! Soyons des nouveau-nés! Dépouillés de nos +attitudes, oublieux de nos vanités et de tout ce qui n'est pas notre +âme, véritables libérés, nous créerons une atmosphère neuve, où nous +embellir par de sagaces expérimentations. + + * * * * * + +Dès lors, nous vécûmes dans le lendemain; et chacune de nos réflexions +accroissait notre enivrement. «Désormais nous aurons un coeur ardent et +satisfait», nous affirmions-nous l'un à l'autre sur la plage, car nous +avions sagement décidé de procéder par affirmation. «Cette sole est très +fraîche...; votre maîtresse, délicieuse...» me disait jadis un compagnon +d'ailleurs médiocre, et grâce à son ton péremptoire la sauce passait +légère, je jouissais des biens de la vie. + + * * * * * + +Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisîmes, pour la +louer, une maison de maître, avec vaste jardin planté en bois et en +vignes, sise dans un canton délaissé, à cinq kilomètres de la voie +ferrée, sur les confins des départements de Meurthe-et-Moselle et des +Vosges. Originaires nous-mêmes de ces pays, nous comptions n'y être +distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis +nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse pût nous détourner +de notre généreux égotisme. + +C'est alors que, corrects une suprême fois envers nos tristes amies, qui +furent tour à tour ironiques et émues, nous passâmes à Paris liquider +nos appartements et notre situation sociale. Nous sortîmes de la grande +ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de délivrer +ses épaules d'une charge très lourde. Nous nous étions débarrassés du +siècle. + +Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par +Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous méditions le chapitre xx du livre Ier +de l'_Imitation,_ qui traite «De l'amour de la solitude et du silence». +Et pour nous délasser de la prodigieuse sensibilité de ce vieux moine, +nous établissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgré que +l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me +bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait désirable. + + + * * * * * + + +CHAPITRE II + +MÉDITATION SUR LA JOURNÉE DE JERSEY + + +Cette journée de Jersey fut puérile en plus d'un instant, et pas très +nette pour moi-même. Comment accommoder cette haine mystique du monde et +cet amour de l'agitation qui me possèdent également! C'est à Jersey +pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Océan, que j'approchai le +plus d'un état héroïque. Je tendais a me dégager de moi-même. L'amour de +Dieu soulevait ma poitrine. + +Je dis Dieu, car de l'éclosion confuse qui se fit alors en mon +imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme, +chercheuse et comblée, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui, +dévote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces +créatures-là, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais +la civilisation ne produit rien de plus intéressant. Les vieux mots qui +leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en même +temps une figure assez exacte. + +Hélas! les contrariétés d'où sortit mon _état de grâce_, je vois trop +nettement leur médiocrité pour que mon rêve de Jersey n'ait très vite +perdu à mes yeux ce caractère religieux que lui conservent mes vocables. +Jamais rien ne survint en mon âme qui ne fût embarrassé de mesquineries. +Amertume contre ce qui est, curiosité dégoûtée de ce que j'ignore, voilà +peut-être les tiges flétries de mes plus belles exaltations! + + * * * * * + +Avant cette journée décisive, déjà la grâce m'avait visité. J'avais déjà +entrevu mon Dieu intérieur, mais aussitôt son émouvante image +s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le +siècle, sans qu'ils modifiassent sérieusement mon ignominie. C'est par +le dédain qu'enfin j'atteignis à l'amour. Certes, je comprenais que seul +le dégoût préventif à l'égard de la vie nous garantit de toute +déception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une +diminution; mais il fallut la révélation de Jersey, pour que je prisse +le courage de me conformer à ces vérités soupçonnées, et de conquérir +par la culture de mes inquiétudes l'embellissement de l'univers. C'est +en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les +choses et les redresserai selon mon rêve. + +Oui, déjà j'avais été traversé de ce délire d'animer toutes les minutes +de ma vie. Sur les petits carnets où je note les pointes de mes +sensations pour la curiosité de les éprouver à nouveau, quand le temps +les aura émoussées, je retrouve une matinée de juillet que, malade, +vraiment épuisé, tant mon corps était rompu et mon esprit lucide +d'insomnie, je m'étais fait conduire à la bibliothèque de Nancy, pour +lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de sécheresse, +mais infiniment fécond, dont la mécanique fut toujours pour moi la plus +troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate +mon scepticisme et mon mépris; il démonte tout ce qu'on respecte, en +même temps qu'il réconforte mon désir d'enthousiasme; il saurait me +faire homme libre, tout-puissant sur moi-même. + +Alors que j'étais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires +passèrent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de +la poussière, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs. +Et nous, ceux de la bibliothèque, un prêtre, un petit vieux, trois +étudiants, nous nous penchâmes des fenêtres de notre palais sur ces +hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tête: «Tu es un soldat, toi +aussi; tu es mille soldats, toute une armée. Que leurs trompettes levées +vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu +as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain +toutes les figures en face des circonstances.» Et, frémissant jusqu'à +serrer les poings du désir de dominer la vie, je me replongeai dans +l'étude des moyens pour posséder les ressorts de mon âme comme un +capitaine possède sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera +la théorie des émotions, afin que l'homme à volonté les crée toutes en +lui et toutes en un même moment. + +Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette +douloureuse matinée où je vis un de ma race, mais ayant toujours résisté +à l'appétit de se détruire, qui me disait dans un accès d'orgueil: «Ma +tête est une merveilleuse machine à pensées et à phrases; jamais elle ne +s'arrête de produire avec aisance des mots savoureux, des images +précises et des idées impérieuses; c'est mon royaume, un empire que je +gouverne.» Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'étais +assombri et congelé par le bromure, au point que je n'avais pas la force +de lui répondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour +sourire et pour paraître alerte. Et je revins à midi, seul, par la +longue rue Richelieu (une de ces rues étroites qui me donnent un +malaise), plus accablé et plus inconscient, mais convaincu, au fond de +mon découragement, que le paradis c'est d'être clairvoyant et fiévreux. + + + * * * * * + +Je m'écarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends à connaître mon +tempéramment, ses hauts et ses bas. Voilà les soucis, les nuances où je +reviens, sitôt que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les +frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes +qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement +dans le petit bagage d'émotions qui est tout mon moi. A certains jours, +elles m'intéressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui +s'effondrent. Elles me sont Hélène, Cléopâtre, la Juliette sur son +balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre +curiosité des jeunes gens. + +Belle paix froide de Saint-Germain! C'est là que mon coeur échauffé sans +trêve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs +qui, parfois, m'ont traversé pour m'indiquer ce que je devais être! Ma +faiblesse jusqu'à cette heure n'a pu forcer à se réaliser cet esprit +mystérieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je +départirai sa beauté à l'univers, qui me fut jusqu'alors médiocre comme +mon âme. + +--Mais, dira-t-on, Simon, qu'intéressent la vie (amour des forêts et du +confort) et la précision scientifique (philosophie anglaise), comment +s'associait-il à vos aspirations? + +Je pense qu'étant fort nerveux et compréhensif, il vibrait avec mes +énergies quelles qu'elles fussent. Puis il bâillait de sa vie sans +argent ni ambition.... + +Mais pourquoi m'inquiéterais-je d'expliquer cette âme qui n'est pas la +mienne? Il suffît que je vous le fasse voir, aux instants où, me +comparant à lui, vous y gagnerez de me mieux connaître. + + + * * * * * + + +LIVRE DEUXIÈME + +L'ÉGLISE MILITANTE + + + * * * * * + + +CHAPITRE III + +INSTALLATION + + +Le lendemain de notre arrivée, vers les neuf heures, quand le paysage, +dans la franchise de son réveil, n'a pas encore vêtu la splendeur du +midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous +étudiâmes la propriété, et sa saine banalité nous agréa. + +Bâtie sur un vieux monastère dont les ruines l'enclosent et +l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelées d'une côte +volcanique. Et cette légende de volcan, dans nos promenades du soir, +nous invitait à des rêveries géologiques, toujours teintées de +mélancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de +science. Nos fenêtres dominaient une vaste cuvette de terres labourées, +sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'à l'horizon des +fenêtres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois, +les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassées dans le +lointain. Sur un autre ballon très proche, le village déployait sa rue +morne; et l'église au milieu des tombes dominait le pays. + +Cette mise en scène, si complètement privée de jeunesse, devait mieux +servir nos sévères analyses que n'eussent fait les somptuosités +énergiques de la grande nature, la mollesse bellâtre du littoral +méditerranéen, ou même ces plaines d'étangs et de roseaux dont j'ai tant +aimé la résignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni +gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos +pensées à leur place. + + * * * * * + +_Installation matérielle_ + +En une semaine nous fûmes organisés. + +Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit à notre +service. + +Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de méditation, +Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces +sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes +sensations, et qui désire m'anémier, tant j'ai le goût des frissons +délicats, je considérai qu'une branche d'arbre très maigre, frôlant ma +fenêtre et que je connaîtrais, me suffirait. + +La salle à manger nous parut parfaite, dès qu'un excellent poêle y fut +installé. Dans la bibliothèque où nous agitâmes des problèmes par les +nuits d'hiver, on mit un grand bureau double où nous nous faisions +vis-à-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour +faire nos recherches ou rédiger, puis, au coin de la cheminée, deux +ganaches pour la métaphysique des problèmes. + +La pièce voisine était tapissée de livres, mêlés et contradictoires +comme toutes ces fièvres dont la bigarrure fait mon âme. Seul Balzac en +fui exclu, car ce passionné met en valeur les luttes et l'amertume de la +vie sociale; et, malgré tout, romanesques et de fort appétit, nous +trouverions dans son oeuvre, à certains jours, la nostalgie de ce que +nous avons renoncé. + +Je m'opposai avec la même énergie à ce qu'aucune chaise pénétrât dans la +maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions +l'honnête homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait +jamais rien combiné d'estimable hors d'un fauteuil. + +Tous nos murs furent blanchis à la chaux. J'aime le mutisme des grands +panneaux nus; et mon âme, racontée sur les murs par le détail des +bibelots, me deviendrait insupportable. Une idée que j'ai exprimée, +désormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante +hypocrisie, par des manques fréquents de sincérité dons la conversation, +que j'arrive à posséder encore en moi un petit groupe de sentiments qui +m'intéressent. Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages, il me +faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du +goût à moi-même. + +Nous fîmes des visites aux notables et quelques aumônes aux indigents. +Et pour acquérir la considération, chose si nécessaire, nous répandîmes +le bruit que, frères de lits différents, nous étions nés d'un officier +supérieur en retraite. + +Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causâmes des femmes. La femme, +qui, à toutes les époques, eut la vertu fâcheuse de rendre bavards les +imbéciles, renferme de bons éléments qu'un délicat parfois utilise pour +se faire à soi-même une belle illusion. Toutefois, elle fait un +divertissement qui peut nuire à notre concentration et compromettre les +expériences que nous voulons tenter. Simon, ayant réfléchi, ajouta: + +--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chasteté! + +--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a très bien +vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouïe et le reste +s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets +ne sont pas purs, la virginité de nos sens se gâte. Mais les objets sont +ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de +nous édifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de +troublant ni de mystérieux; dépouillons-la de tout ce lyrisme que nous +jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous +vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la +chasteté. + +Simon voulut bien m'approuver. + +C'est pourquoi nous sommes allés à la messe. Et entre les jeunes +personnes, nous avons distingué une fille pour sa fraîche santé et pour +son impersonnalité. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique +malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien +nous distraire du développement de notre être. Nous fîmes donc un +arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eûmes de la +satisfaction. + + * * * * * + +Au soir de cette première semaine, dans notre cadre d'une simplicité de +bon goût, assis et souriant en face du paysage sévère que désolent la +brume et le silence, nous résolûmes de couper tout fil avec le monde et +de brûler les lettres qui nous arriveraient. + + * * * * * + +_Installation spirituelle_ + +Je fus flatté de trouver un cloître dans les coins délabrés de notre +propriété. + +Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attristé de +souvenirs désagréables et de désirs, parfois j'ai désiré achever ma vie +sous les cloîtres où ma curiosité s'était satisfaite un jour. Ce me +serait un pis aller délicieux de veiller sous les lourds arceaux de +Saint-Trophime à Arles, d'où, certain jour, je descendis dans l'église +lugubre pour me mépriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une +beauté dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus +d'énergie je saurais être. + +Notre cloître, qui date de la fin du treizième siècle, n'abritait plus +que des volailles quand nous le fîmes approprier, pour l'amour du +christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont +notre veine d'ascétisme et d'énervement. Il est bas, triste et couvert +de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobés l'entourent, sous +chacun desquels avait été sculpté un petit bas-relief. Quoique le temps +les eût dégradés, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi +Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe +entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me +parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure +les plis de sa pèlerine, et je me désolai fréquemment avec elle, pensant +avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce +roi, que je ne le suis envers moi-même, quand je donne à ma vie une +règle monacale. + +C'est là qu'au matin nous descendions, tandis qu'on préparait nos +chambres; et ce m'était un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste +poli, sans plus, car nous pratiquions la règle du silence jusqu'au repas +du soir pris en commun. + +L'après-midi, où je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de +tromper la méchanceté des digestions, c'était après le déjeuner, une +fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade +jusqu'à deux heures,--une partie de volant dans le cloître, comme +faisaient, pour se délasser, Jansénius et M. de Saint-Cyran,--du repos +dans un fauteuil balancé, puis un nouveau cigare,--une méditation à +l'église, suivie d'une petite promenade,--à quatre heures, la rentrée en +cellule. (On notera que Simon, en dépit d'une légère tendance à +l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'à deux heures). + +Et cette grande variété de mouvement dans un si bref espace de temps +nous portait, sans trop d'ennui, à travers les heures écrasantes du +milieu du jour. + +A sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous +analysions nos sensations de la journée. + + * * * * * + +C'est dans l'une de ces conférences du soir que j'appelai l'attention de +Simon sur la nécessité de nous enfermer, comme dans un corset, dans une +règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et +fortifierait notre volonté. + +--Il ne suffît pas, lui disais-je, de fixer les heures où nous +méditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un +sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le +vivifier? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la +main. + +Pour qu'il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui +nous était familier.--Que de fois je suis sorti de là vers les dix +heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des +niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en +dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions +pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je +n'avais pas l'énergie de rompre là. + +Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des +exemples personnels. + +--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. +Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée, qui vous +paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l'antique +Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle +intensité, une beauté si mystérieuse qui je dus, ayant allumé, chercher +dans la bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du +lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siècles +interposés, Orphée m'apparut _errant à travers les glaces +hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du +Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs +inutiles de Pluton_. Cet esprit délicat fut sacrifié par les femmes +toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident +si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble +guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés +que je ne pouvais les saisir. Et ce désolations lointaines, évoquées +sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achève +dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité. +Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences +qu'elles se reflètent dans nos âmes, pour y éveiller leurs types. + +Les plus petits détails, à certains jours, retentissent infiniment en +moi. Ces sensibilités trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher +pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le rêve entrevu +dans notre cottage de Jersey. + + * * * * * + +_Prière-programme_ + +Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret! + +Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse à +dépenser: nous profiterons des moments de lucidité de nos organes, et +nous ne forcerons jamais notre machine, quand son état de rémission +invite au repos. + +Peut-être même surprendrons-nous ces règles fixes des mouvements de +notre sang qui amènent ou écartent les périodes où notre sensibilité est +à vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait à changer, à +diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme à nos +besoins. Par des hardiesses d'hygiéniste ou de pharmacien, nous +pourrions nous mettre en situation de fournir très rapidement les états +les plus rares de l'âme humaine. + +Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances où nous +plaçons nos facultés, nous verrions aussitôt nos désirs (qui ne sont que +les besoins de nos facultés) changer au point que notre âme en paraîtra +transformée. Et pour nous créer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de +raisonnements, mais d'une méthode mécanique; nous nous envelopperons +d'images appropriées et d'un effet puissant, nous les interposerons +entre notre âme et le monde extérieur si néfaste. Bientôt, sûrs de notre +procédé, nous pousserons avec clairvoyance nos émotions d'excès en +excès; nous connaîtrons toutes les convictions, toutes les passions et +jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donné d'aborder à l'esprit +humain, dont nous sommes, dès aujourd'hui, une des plus élégantes +réductions que je sache. + + * * * * * + +Les ordres religieux ont créé une hygiène de l'âme qui se propose +d'aimer parfaitement Dieu; une hygiène analogue nous avancera dans +l'adoration du _Moi_. C'est ici, à Saint-Germain, un institut pour le +développement et la possession de toutes nos facultés de sentir; c'est +ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins énergiquement que +firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, le +péché qui est la tiédeur, le gris, le manque de fièvre, le péché, +c'est-à-dire tout ce qui contrarie l'amour. + +L'homme idéal résumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour +que je veux réaliser. Je convoque tous les violents mouvements dont +peuvent être énervés les hommes; je paraîtrai devant moi-même comme la +somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de +ma stérilité et flatté dans mon orgueil, nulle fièvre ne me demeurera +inconnue, et nulle ne me fixera. + +C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son +cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: «Je suis un homme libre.» + + + * * * * * + + +CHAPITRE IV + +EXAMENS DE CONSCIENCE + + +J'ai fermé la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troublé des +nausées que lui donnait le siècle, cherche avec agitation.... + +Connaître l'esprit de l'univers, entasser l'émotion de tant de sciences, +être secoué par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion +m'enfièvre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec +le désespoir de couper mon ardeur; je me suis levé ce matin avec un +bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de +tranquillité étendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement +ouverts à celui que j'aime: à l'Enthousiasme. + +Il ne s'agit pas qu'ayant accumulé des notions, je devienne pareil à un +dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agité de tous les +frissons, et d'en être insatiable. Seule félicité digne de moi, ces +instants où j'adore un Dieu, que grâce à ma clairvoyance croissante, je +perfectionne chaque jour! + + * * * * * + +Pour ne pas succomber sous l'âme universelle que nous allons essayer de +dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses +de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que +nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience +nette de l'émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à +volonté. + +Tel fut l'objet de nos conférences d'octobre. + + * * * * * + +_Examen physique_ + +Nous inspectâmes d'abord nos organes: de leur disposition résulte notre +force et notre clairvoyance. + + * * * * * + +Un médecin compétent que nous fîmes venir de la ville nous mit tout nus +et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts +réunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte +jusqu'à trente; ainsi l'avait-il ordonné. + +--Vous êtes délicats, mais sains. + +Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnés par une +difformité aussi péniblement que par un manque de tenue. C'est encore du +lyrisme que d'être boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse. +Toute affectation nous choque. «Avoir la pituite ou une gibbosité! +disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvât le tour d'esprit +de Victor Hugo.» Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs; +ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un +esprit agile dans un corps simplifié, tel est notre rêve pour assister à +la vie. + + * * * * * + +Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses +pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté +dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement +les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui +seul m'eût tonifié sans m'échauffer. + + * * * * * + +Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquîmes dans des +familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre +par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacité +dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prêteraient +parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est bilieux. + +--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes +chiens et criant après eux, dès les six heures du matin, je jouis, je +respire à l'aise. + +Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur âcre +dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-être +seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce +médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament, +l'_activité du coeur_ est excessive et exigeante. + +--J'entends bien, me répond en souriant Simon; mes journées ne sont +heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris.... +Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations +sédentaires, l'exercice exclusif des organes internes entraînent des +désordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fâcheuse contraction de mon +système épigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'à faire hésiter ma +vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une +chaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si +nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi +que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au +moins par saccade. + +--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de +mes plus belles énergies, ces hésitations et ces réserves! Toi, Simon, +bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie +cérébrale qui naît de ton état nerveux. Cette complexité est le point +extrême où tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma première +étape. Je suis né tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activité +musculaire toujours nulle, le système cérébral et nerveux a tout +accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés +se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C'est l'estomac qui +partit le premier. J'offre un phénomène bien connu des philosophes de la +médecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives +incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus poussé à +cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue +et proscrire à jamais les abattements. Dans ma défaillance que rend +extrême l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagère +me traverse; en ces instants, je sens d'une manière heureuse et vive; la +multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables: elles +m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer à jamais! +Si à l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est +que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain, +c'est que je n'ai pas surpris le secret de les évoquer... Je te marque +là quelle sera notre tâche de Saint-Germain. + +Nous sommes l'un et l'autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en +plaindre? Admirable complication qu'a notée le savant! Les appétits du +mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du +besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but +devient secondaire; c'est dans notre appétit même que nous nous +complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le +satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes. + +De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes, +minutieuses, personnelles, des idées petites, étroites et portant sur +les objets des plus légères sensations. Et la vie s'écoule, pour ces +sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui +donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant +plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit +d'ailleurs fort distingué. + +N'en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à +l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de +l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer +de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire +tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements +tortueux demeurent incomplets, c'est que l'émotion nous a saisis au +détour d'une déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il +ne faut pas demander ici des raisonnements équilibrés. Je n'ai souci que +d'être ému. + +Et félicitons-nous, Simon: toi, d'être devenu mélancolique; et moi, +d'avoir été anémié par les veilles et les dyspepsies. Félicitons-nous +d'être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par +l'activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat, je serais +simplement distingué. Mais parce que l'activité de notre circulation +était affaiblie, notre système veineux engorgé, tous nos actes +accompagnés de gêne et de travail, nous avons mis l'âge mûr dans la +jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irréflexion des adolescents, leurs +gambades ni leurs déportements. La vie toujours chez nous rencontra des +obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette énergie +vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même. Je ne me crus jamais +invincible. Et en même temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres. +Notre existence, qui peut paraître triste et inquiète, fut du moins +clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces émoussées nous +engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en +augmenter l'effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les +ressources de l'expérience. + + * * * * * + +Tel est notre corps, nous disions-nous l'un à l'autre, et c'est un des +plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes +expériences. + + + * * * * * + + +_Examen moral_ + +Nous continuâmes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions +à éclairer notre conscience. + +Silencieux et retirés, d'après un plan méthodique, nous avons passé en +revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai +infiniment d'intérêt. Et Simon, au dîner du dernier jour, une heure +avant la confession solennelle, me disait; + +--Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il +souffre et qu'il inspecte à toute minute, je suis obsédé de la laideur +qu'a prise mon âme au contact des hommes. + + * * * * * + +Nous avions décidé de passer nos fracs, cravates noires, souliers +vernis, de boire du thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher +seulement à l'aube, afin de marquer cette grande journée de quelques +traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il +faut considérer qu'un décor trop familier rapetisse les plus vives +sensations). + +Quand nous fûmes assis dans les deux ganaches de la cheminée, toutes +lampes allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait +une grande importance à ces premières démarches de notre régénération, +était ému, au point que, d'énervement presque douloureux mêlé +d'hilarité, il fit, avec ses doigts crispés en l'air, le geste d'un +épileptique. + +Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages +d'être deux, car par contagion je goûtai, avant même les premiers mots, +une chaleur, un entrain un peu grossier, mais très curieux. + + * * * * * + +Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré. + +1° DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-à-dire au milieu de ces relations +que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché; + +_Par pensée_ (les péchés par pensée sont les plus graves, car la pensée +est l'homme même); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'à avoir des +préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout +celui qui avait réussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer +dans les catégories. + +_Par parole_ (les péchés par parole sont dangereux, car par ses paroles +on arrive à s'influencer soi-même); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne +point paraître différent, mille phrases médiocres qui m'ont fait l'âme +plus médiocre. + +_Par oeuvre_ (les péchés par oeuvre, c'est-à-dire les actions, n'ont pas +grande importance, si la pensée proteste); toutefois il y a des cas: +ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil à oreillettes où +j'aurais médité plus noblement. + +2° DANS LA VIE ACTIVE (c'est-à-dire au milieu de ceux que j'ai connus +par ma propre initiative), j'ai péché: + +_Par pensée_: m'être préoccupé de l'opinion. Je fus tenté de trouver les +gens moins ignobles quand ils me ressemblaient. + +_Par parole_: avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais +qui demande un tact infini, car l'âme ne demeure intense qu'à s'affirmer +et s'exagérer toujours. + +_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me +plus à inventer des hommes supérieurs, pour le plaisir de les louer et +de m'humilier. C'est une fausse démarche; on ne profite qu'avec +soi-même, méditant et s'exaspérant. + + * * * * * + +Quand j'achevai cette confession, Simon me dit: + +--Il est un point où vous glissez qui importe, car nous saurions en +tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez +eu un métier. + +--C'est juste, lui dis-je. Un métier, quel qu'il soit, fait à notre +personnalité un fondement solide; c'est toute une réserve de +connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de +voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue +parisienne. + +--Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous +remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons +intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième +année. + +--A dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je vis +un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en réalité il ne se +laissait pas aborder. + +O mon ami, de qui je tais le nom, auprès de votre délicatesse j'étais +maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous +comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu'exerçait +sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez +souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes années +qui vous écoutaient, et paré d'un flottant désir de plaire, vous n'étiez +préoccupé que de vous paraître ingénieux à vous-même. Or, cédant à +l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m'apparaissiez, je +négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous +captiviez mon âme, sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et +vous l'entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule +des paroles flatteuses dénuées d'à-propos. + +Celui que je rencontrai ensuite était amer et dédaigneux, mais son +esprit, ardent et désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi +jusqu'à s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais +traité en égal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne +pûmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuité d'avoir +dans l'autre un témoin. Aussi avons-nous préféré--du moins tel fut mon +sentiment, car je ne veux même plus imaginer ce qu'il pensait--oublier +que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des +concessions, je n'avais plus à m'en impatienter que devant moi-même. + +O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour +que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de +vêtir à volonté des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la +plus complète possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et +morne, déjà j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqué de discipline, et ton +étreinte m'avait grisé. Ne veux-tu pas m'enseigner à prier +méthodiquement? + + * * * * * + +Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parlé. Mon émotion +l'enleva. Nous connûmes, ce soir-là, une ardente bonté envers mille +indices de beauté qui soupirent en nous et que la grossièreté de la vie +ne laisse pas aboutir. J'aspirais à souffrir et à frapper mon corps, +parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme +je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse +ressenti aucune douleur, mais seulement l'âpre plaisir de la +vengeance.... Tout cela j'hésite à le transcrire; ce ne sont pas des +raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de +cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux. +Qu'ils s'essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui +soupçonnent la sincérité de ma description! Si mes habitudes d'homme +réfléchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse été aisément sublime, et +frappant mon corps, j'aurais dit: «Souffre, misérable! gémis, car tu es +infâme de ne connaître que des instants d'émotion, rapides comme des +pointes de feu. Souffre, et profondément, pour que ton _Moi_, à cet +éveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous +la pluie de la vie. Depuis huit années que tes sens sont baignés de +sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brûles, quand il +faudrait que tu fusses consumé de toutes à la fois et sans trêve! Mais +comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas même un +réel désir d'être ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta +médiocrité! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que +toi. Et si tu te vantes que leur supériorité t'est indifférente, je ne +t'autorise pas à tirer mérite de ce renoncement: il n'est beau d'être +misérable et d'aimer sa misère qu'après s'être dépouillé +volontairement.» + +Ah! Simon, quel ennui! Que d'années excellentes perdues pour le +développement de ma sensibilité! J'entrevois la beauté de mon âme, et ne +sais pas la dégager! C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps +et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant +de vies! + + * * * * * + +Simon restait assis auprès du feu, cherchant le calme dans une raideur +de nerfs, évidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et +m'asseyant à ses côtés:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je. + +C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant +des psychologues, que nous empruntons cette méthode, dont je me suis +toujours bien trouve. + +La vie est insupportable à qui n'a pas à toute heure sous la main un +enthousiasme. Que si la grâce nous est donnée de ressentir une émotion +profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce, +rattachons-la, fût-elle de l'ordre métaphysique le plus haut, à quelque +objet matériel que nous puissions toucher jusque dans nos pires +dénuements. Réduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que +l'apprenti mécanicien trace sur le tableau noir des signes +conventionnels, pour fixer la figure idéale qu'il calcule et qui +toujours est près de lui échapper. + +J'imaginerai un guide-âne et toute une mnémotechnic, qui me permettront +de retrouver à mon caprice les plus subtiles émotions que j'aurai +l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogué et condensé en +rébus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intérieur, et +m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de +contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout +je parviendrai à fixer mon esprit. L'attention ramassée toute sur un +même point y augmente infiniment la sensibilité. Une douleur légère, +quand on la médite, s'accroît et envahit tout l'être. Si vous essayes de +songer à cette phrase abstraite: «J'ai manqué d'amour dans mes +méditations, c'est pourquoi j'ai été humilié», votre esprit dissipé +n'arrive pas à l'émotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du +soir, seul dans votre chambre où rien ne vous distrait, et dites: + + _Composition de lieu_ + + +Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le +ciel, par désespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations +sans trêve que la morphine ne maîtrise plus. Il sait sa mort assurée, +douloureuse et lente. Il gît loin de ses pairs, parmi des hommes +grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; même il en est arrivé à +rougir de soi-même, et pour plaire à ces gens il a voulu paraître leur +semblable. + +Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres +des rois qui le traitent en amis, qu'il célèbre le culte dont l'entoura +sa maîtresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis +jusqu'au soir où elle mourut en le désirant, qu'il oublie son infirmité +et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime, +l'amour frère de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensées ennoblies +redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dédaigneuses. + + * * * * * + +Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et désabusés, nous appuyions nos +fronts aux vitres fraîches. Sur la vaste cuvette des terres endormies, +parmi les vapeurs qui s'étirent, l'aube commençait; alors, nous +entreprîmes, dans le malaise de ce matin glacé, l'_exercice de la mort_. + + * * * * * + + _Exercice de la mort_ + + +Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par +notre cercueil, nos mains jointes seront opprimées par des planches +clouées à grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les +marques pénibles de cette lutte dernière que chacun s'efforce de taire, +mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce +moment suprême prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne +paraît singulier qu'à l'agonisant lui-même. Ce sera terminé. Tout ce que +j'aurai emmagasiné d'idées, d'émotions, et mes conceptions si variées de +l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces +enthousiasmes si désirés, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond +peu de cas, et il convient en même temps que nous en jouissions sans +trêve. Jouissons de tout et hâtivement, et ne nous disons jamais: «Ceci, +des milliers d'hommes l'ont fait avant moi»; car, à n'exécuter que la +petite danse que la Providence nous a réservée dans le cotillon général, +nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais +voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens +d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en +désir, se sont prêtées à tous les imbéciles, et lors même qu'elles sont +vierges de désir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbécile qui puisse +leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais +nous émouvoir à les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si +maigres choses un sentiment aussi agréable. + + * * * * * + + _Colloque_ + + +Cette haine du péché et cette ardeur vers les choses divines que je +viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon âme, je les ai +analysés; j'ai démonté ces sentiments héroïques, je saurais à volonté +les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossières inscrites +sur mon carnet me donnent sûrement les rêves les plus exquis que +l'humanité puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le +fidèle jusqu'à la chapelle où il s'agenouille. Mon âme mécanisée est +toute en ma main, prête à me fournir les plus rares émotions. Ainsi je +deviens vraiment un homme libre. + +Pourquoi, mon âme, t'humilier, si de toi, pauvre désorientée, je fais +une admirable mécanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire +pleurer d'amour pour sa famille, en songeant à la douleur qu'il +causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abîmé, l'imprévu de +cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportée par un parent qui +peut à peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent +toutes les voix pendant trois jours. Et, précisant ce tableau matériel +avec minutie, il s'élevait en pleurant sur soi-même jusqu'à la plus +noble émotion d'amour filial: le désespoir de peiner les siens. + +Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de +Loyola? Grâce à des associations d'idées devenues chez la plupart des +hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la +mécanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous +verrez chacun d'eux éprouver des sensations identiques. A tout ce qui +est épars dans le monde, l'opinion a attaché une façon de sentir +déterminée, et ne permet guère qu'on la modifie. Nous éprouvons des +sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d'anecdotes ou +devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à +laquelle toute culture soumet l'humanité, qui, la plupart du temps ne se +connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue, +aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingénie à me procurer des +émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer! L'humanité s'émeut +souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction; +quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrêterai presque toujours +avant de me nuire. + + + * * * * * + + +CHAPITRE V + +LES INTERCESSEURS + + +Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitations familières +sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que +l'univers ne soit plus déformé! Notre âme et l'univers ne sont en rien +distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une même +chose, la somme des émotions possibles. + +Hélas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense défaille. +Comment, sans m'égarer, amasser cette somme des émotions possibles? Il +faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_. + +Il est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de +sensations que le commun des êtres. Échelonnés sur la voie des parfaits, +ils approchent à des degrés divers du type le plus complet qu'on puisse +concevoir; ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les comme des saints. +Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de +la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur. + +Aisément nous nous façonnerons à leur imitation, maintenant que nous +connaissons notre mécanisme. + +D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui +caractérisent ces parfaits et de les dégager des scories dont la vie les +a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maître peignit et que le +temps a remplie d'ombre, réapparaît sous les soins d'un expert, ainsi, +par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront ma véritable personne +et mon univers enfouis sous l'injure des barbares. + +Courons dès aujourd'hui rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je +veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on +y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes +premières sensibilités, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes +désirs vos vertus émergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par +l'analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre beauté. + + * * * * * + +Dès lors, nous passâmes des heures paisibles à tourner les feuillets, +comme un prêtre égrène son chapelet. Dans la petite bibliothèque, +écrasée de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs +jours, nous méditâmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants +amis touchaient notre âme çà et là pour nous faire voir combien elle est +intéressante. + +Dans cette étude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon désir +de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jésus-Christ excite +le chrétien à mériter les splendeurs et la félicité du paradis. + +Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Dégagé des nécessités de +l'action, fidèle à mon régime de méditation et de solitude, assuré au +soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me détournerait le +lendemain de mes vertus, protégé contre les défaillances au point que +j'avais oublié le siècle, je passai les mois de novembre, décembre et +janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai +spécialement a quelques-uns qui, au détour d'un feuillet, me +bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, à des coins +nouveaux de mon âme. + +Des figures livresques peu a peu vécurent pour moi avec une incroyable +énergie. Quand une trop heureuse santé ne m'appesantit pas, Benjamin +Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont présents, avec +une réalité dans le détail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si +confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que +je les fréquente, sont des fragments de moi-même. De là cette ardente +sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-même que je +vois palpiter, c'est mon âme que j'approuve, redresse et adore. Leur +beauté peu sûre me fait entendre des fragments de mon dialogue +intérieur, elle me rend plus précise cette étrange sensation d'angoisse +et d'orgueil dont nous sommes traversés, quand, le tumulte extérieur +apaisé quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_. + + * * * * * + +L'ennui vous empêcherait de me suivre, si j'entrais dans le détail de +tous ceux que j'ai invoqués. Voici, à titre de spécimen, quelques-unes +des méditations les plus poussées où nous nous satisfaisions. + +(Je pense qu'on se représente comment naquirent ces consultations +spirituelles. Nous gardions mémoire de nos réflexions singulières, et +nous nous les communiquions l'un à l'autre dans notre conférence du +soir. Elles nous servaient encore à fixer le plan de nos études pour les +jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de +notre sensibilité.) + + + * * * * * + +I + +MÉDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT + + +C'est par raisonnement que Simon goûte Benjamin Constant. Simon est +séduit par ce rôle officiel et par cette allure dédaigneuse qui +masquaient un bohémianisme forcené de l'imagination; il félicite +Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant +soi-même et devant la société, par orgueil de sensibilité, et encore de +ce qu'il eût peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains. + + * * * * * + +Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il était possible +et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers +points qui me passionnent, avec cet homme assez distingué pour être tout +à la fois dilettante et fanatique. + +J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude où il ne pourra pas se +contenter. + +J'aime, quand Mme de Récamier se refuse, le désespoir, la folie lucide +de cet homme de désir qui n'aima jamais que soi, mais que «la contrariété +rendait fou». + +J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et +le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions, +qui eurent aux Cent-Jours des détours un peu brusques, à cause du +sourire trop souhaité d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme +le plus beau trait de cet amour héroïque et réfléchi que seuls +connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payées par +Louis-Philippe et cette humiliation d'une carrière finissante qui jetait +encore tant d'éclat me remplissent d'une mélancolie romanesque, où je me +perds longuement. + +J'aime qu'il ait été brave. Quand on goûte peu les hommes les plus +considérés, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions +sociales, il est joli à l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs +beaucoup de petites imaginations (et les facultés imaginatives, c'est le +secret de la peur) sont à étouffer quand l'âme va devant soi, toute +prudence perdue! + +Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la +poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et +qu'il mettait sa volupté à surveiller ironiquement son âme si fine et si +misérable. Royer-Collard le mésestimait; mais nous-mêmes, Simon, nous +eût-il considérés, cet honnête homme péremptoire qui, par sa rudesse +voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas désolé? + + * * * * * + + _Application des sens_ + + +Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous +inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre +sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les +compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant. + +A dix-huit ans, il souffrait d'être inutile.... Peut-être ne sommes-nous +ici que pour n'avoir pas su placer notre personne. + +Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en éprouvât un besoin +réel, «mais pour marquer sa place, et parce que, à quarante ans, il ne +se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait». + +Il désirait de l'activité plus encore que du génie.... Ce qu'il nous +faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse où nous nous stérilisons; +avons-nous dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il +nous suffit que notre Moi s'agite; nous mécanisons notre âme pour +qu'elle reproduise toutes les émotions connues. + +Parmi ses trente-six fièvres, Constant gardait pourtant une idée sereine +des choses; «Patience, disait-il à son amour, à son ambition, à son +désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons +sûrement: ce sera alors tout comme.» Ce sentiment ne me quitte guère. +Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité dont je garde un +souvenir qui ne périra pas. + +Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une +après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes, par où montaient la +bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un +lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une +sentimentalité aiguë que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma +résistance, dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la +suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire +mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l'obstination de cette +recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai à mon +découragement; je le considérai en face. Ces rêves romanesques de +bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment +plus que les idées de devoir (le devoir, n'était-ce pas, alors comme +toujours, d'être orgueilleux?) où j'essayais de me consoler. Sans doute, +me disais-je, j'ai déjà connu ces exagérations; je sais que dans +soixante jours, ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles, +mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeunesse de +chaque matin qui m'auront échappé. La vie continuera, apaisée (mais si +décolorée!), jusqu'à un nouvel accident, jusqu'à ce que je souffre +encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir: + +1° parce que la félicité en réalité n'existe pas; 2° parce que si elle +existait, cela m'humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours +ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l'âge +des regrets sans objet... Telle était la seule vision que je pusse me +former du monde. Elle m'était fort désagréable. + +J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d'une cloche de verre qui +abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve +intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet +sinistre: désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne +saurais plus mon inassouvissement. + +Je contemplais dans une glace mon visage défait; j'étais curieux et +effrayé de moi-même. Combien je me blâmais! Je ne doutais pas un instant +que je ne guérisse, mais j'étais affolé de dîner et de veiller dans +cette ville où rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et +puis de me réveiller, au matin d'une pâle journée, avec l'atroce +souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis à une chère +affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d'énervement très +pénible! Je me répétai la parole de Benjamin Constant: «Patience! nous +arriverons peut-être (à ne plus désirer, à être d'âme morne), et puis +nous mourrons sûrement; ce sera alors tout comme.» + + * * * * * + + _Méditation_ + + +Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin +Constant, et à propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongée +que nous eûmes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup +Simon pour tout ce que nous méprisons en commun, mais il me blesse par +l'inégale importance que nous prêtons à diverses attitudes de la vie. + +Certes, je me forme des idées claires de mes exaltations, et tout ce +cabotinage supérieur, je le méprise comme je méprise toutes choses, mais +je l'adore. Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de +bon sens le plus souvent que je peux. + +Mon ami, sans doute, n'a pas de goût pour le bon sens, sinon pourrais-je +le fréquenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma bohème +morale, c'est à sa tenue, à son confort, à son dandysme extérieur qu'il +les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans +les questions de vénerie!--Hé! direz-vous, que fait-il alors dans cette +retraite?--En vérité, je soupçonne parfois qu'avec plus de fortune il ne +serait pas ici. + +Ces petites réflexions où, pour la première fois, je me différenciais de +Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le désobliger? + +Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux êtres ne peuvent pas se +connaître. Le langage ayant été fait pour l'usage quotidien ne sait +exprimer que des états grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincère +n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche où je cesserai de +lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus à présenter mon +âme à mes amis, même à souper. + +J'entrevois la possibilité d'être las de moi-même autant que des autres. + +Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je délaisserais le +culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main +pour pénétrer au jour prochain dans un univers que je vais délimiter, +approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux où je +m'apparaîtrai, dressé en haute école. + + * * * * * + + _Colloque_ + + +--Benjamin Constant, mon maître, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je +réglé ma vie selon qu'il convenait? + +--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voilà les +vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la société +sont insupportables. + +--Tu le vois, je m'enferme dans la méditation; mais on ne m'a pas offert +les occupations que tu indiques, où peut-être j'eusse trouvé une +excitation plus agréable. + +--A dire vrai, dans la solitude je me désespérais. Dès que je le pus, je +m'écriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-même. + +--Mais comment se reconnaît la bonne cause? et jusqu'à quel point vous +êtes-vous servi vous-même? + +--Hé! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour +lesquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois elles +n'étaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y +dépensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme. + +--Je te comprends, mon maître; si tu parus accorder de l'importance à +deux ou trois des accidents de la vie extérieure, c'était pour détourner +des émotions intimes qui te dévastaient et qui, transformées, +éparpillées, ne t'étaient plus qu'une joyeuse activité. + + * * * * * + + _Oraison_ + + +Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à +l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée. + +Tu souffris de tout ce qui t'était refusé: choses pourtant qui ne +t'importaient guère. Tu te dévorais d'amour et d'ambition; mais ni la +femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton âme. C'est le désir même +que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais +stérile et désolé. Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire +par l'amant, le soir, à sa maîtresse: «Va-t'en, je ne veux pas jouir de +ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et +toujours, jusqu'à ce que tu meures la première, tu seras également +heureuse de te donner à moi.» + +Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspéras +volontairement à désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une +volupté douloureuse dans l'amertume. Quelques débauchés connaissent une +ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour +augmenter l'intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce +que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir +vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, à sentir leur vie qui s'épuise +dans des occupations qu'ils méprisent. Toi-même, vieillard célèbre et +mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de le déconsidérer, +tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos +sceptiques devant des doctrinaires. + +Je te salue avec un amour sans égal, grand saint, l'un des plus +illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne +parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve +ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce +qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte +comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des +hommes de notre sorte est attachée exclusivement à certains frissons, +que le monde ne connaît ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier +en nous. + + * * * * * + +II + +MÉDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE + + +Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore +l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans +les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des +livres entassés dans nos cellules chaudes. + +Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupté_ et le _Livre +d'amour_, avec les pensées jointes aux _Portraits du lundi_. Écartant +les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtième +année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soi-même et qui, par +la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans +un infime détail de sa sensibilité. + +A cette époque déjà, il voulait le succès, car né dans une bonne +bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis +il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son âme +inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquiétudes d'une +jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'était en somme +que ce vague mécontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras +vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste. +Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais à vingt-cinq ans son rêve était +précisément de la cellule que nous construisons dans l'atmosphère froide +du monotone Saint-Germain. + + * * * * * + + _Application des sens_ + + +Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, parmi +les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut +étudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernières années, +trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus +matois des lettrés, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme +grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances +profondément. + +Il s'était composé de la vie une vision sentimentale et dominée par un +dégoût très fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse, +la plus exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu'au jour où, +envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour travailler +simplement, et dès lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais +comme tout le monde. + +Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons +pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient +ton adolescence à ta maturité. Il n'est que moi qui puisse te +comprendre, car tu me présentes, poussés en relief, quelques-uns de mes +caractères. + +A vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu +travailles. Je vois sur tes tables des poètes, tes contemporains, des +mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des médecins +philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues, +car ton esprit toujours inquiet accepte les idées du hasard, en même +temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta voix, un peu +forte sur certains mots, et qui n'achève pas; à peine tes phrases +indiquées, tu sembles n'y plus tenir. + +Dans cette belle crise d'une sensibilité trop vite desséchée, +Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation. De la +pensée, il ne goûtait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il +aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre; il +dédaignait les sentiments qu'on raconte et qui dès lors ne sont plus +qu'une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé +dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant +les coeurs, peut juger la sincérité d'une prière.... Ceux de ma race, +eux-mêmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'où sort ici cette +tiède méditation? + + * * * * * + + _Méditation_ + + +A considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse +et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie pour ceux +mêmes qu'il pénètre le plus intimement. Il est là, très timide et très +jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux +et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent +qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses yeux indiquent de réflexion! +Est-ce une nuance d'envie, ce mécontentement qui pâlit son visage? C'est +la fatigue, l'inquiétude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne +fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il +faudrait de la persistance, et que, les crises passées, son intelligence +ne s'attarde pas. + +Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, tu ne te satisfais qu'avec +des idées, et tu te dévorerais à t'interroger si l'on ne te jetait +précipitamment des systèmes et des hommes à éprouver. C'est ainsi qu'il +me faut sans trêve des émotions et de l'inconnu, tant j'ai vite épuisé, +si variés qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du +monde. + +Dans la suite, la sécheresse t'envahit parce que tu étais trop +intelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des +émotions que tu jugeais. + +Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idées +claires sur leurs émotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi, +tu t'irritais contre toi-même, et tu n'étais pas plus satisfait de ta +vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocrement, +sans imaginer comment il fallait vivre. + + * * * * * + + _Colloque_ + + +Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, après une journée d'action, +j'ai senti, moi aussi, et jusqu'à souhaiter que soudain dix années +m'éloignassent de ce jour, un triste mécontentement; je me suis désolé +d'être si différent de ce que je pourrais être, d'avoir par légèreté +peiné quelqu'un, et encore d'avoir donné à ma physionomie morale une +attitude irréparable. + +Parfois, je suis touché de regrets en considérant les hommes forts et +simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractère +poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gênent, il +nous arrive de fréquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui +les mit toute leur vie à l'aise envers eux-mêmes et envers les autres. +Mais, aussi fermes qu'eux dans les nécessités, nous leur en voulons de +ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils +pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines +natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles +connaissent la joie douloureuse de se rabaisser. + +Je crois que, dans l'intimité de ton coeur, tu haïssais, au noble sens +et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir +selon qu'il était _convenable_; et autant que te le permirent tes +mouvements instinctifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu +souffris. + +Ainsi, peu à peu, tu quittais le service de ton âme pour te conformer à +la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te +forçait à abdiquer ta personnalité excessive; c'était aussi lassitude de +tes casuistiques où toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé; +tu t'es borné à ce Sainte-Beuve compréhensif où tu te réfugiais d'abord +aux seules heures de lassitude cérébrale. Oublieux de toi-même, tu ne +raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n'était pas, comme je +fais, pour comparer à leurs sensibilités la tienne et l'embellir, +c'était pour qu'elle existât moins. Je te comprends, admirable esprit; +mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable +d'émotions, j'en vinsse à imiter ton renoncement! + +Ce n'est pas à la vie publique que tu demandais l'émotion. A l'âge ou +Benjamin Constant était ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique. +Si tu n'a pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et +son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les +moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dépit de +n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'à l'épithète un peu +grasse et sensuelle du prêtre qui désire. Ta rêverie religieuse était +pleine de jeunes femmes; tu n'étais pas précisément hypocrite, mais leur +présence t'encourageait à blâmer la chair. Dès que le sentiment te parut +vain, tu ne t'obstinas pas à te faire aimer et vers le même temps, tu +cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui +te valent mon attendrissement; tu ne fus désormais que le plus +intelligent des hommes. + + * * * * * + + _Oraison_ + + +Toi qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des +nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis +né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune +hystérie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton génie. +Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait +persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le +réservoir de toutes les vertus. + +... Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que +dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète +pensée dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'être froissé, +et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien +d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une +caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres. + + * * * * * + +Nous fîmes d'autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions +surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualité. + +Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le pouvoir +et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des +jeunes femmes; mais d'autres atteignent à toucher Dieu par le seul +effort de leur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans +intervention du monde intérieur. Ceux-là sont tout mon coeur. + +Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous +puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi +confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel +rapport entre vos âmes telles que je les possède et telles que les +dépeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succès au monde que pour +celui qui offre un point de contact à toute une série d'esprits. Mais +cette conformité que vos vulgaires admirateurs proclament me répugne +profondément. Vous n'atteignez à me satisfaire qu'aux instants où vous +dédaignez de donner aucune image de vous-même aux autres, et quand vous +touchez enfin ce but suprême du haut dilettantisme, entrevu par l'un des +plus énervés d'entre vous: «Avant tout, être un grand homme et un saint +pour soi-même...» Pour soi-même!... dernier mot de la vraie sincérité, +formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'à Jersey nous nous +proposions. + + * * * * * + +Simon et moi, nous eûmes le grand sens de ne pas discuter sur les +mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je +les soigne et je les entretiens tous dans mon âme, car je sais que pour +Dieu il y a identité de toutes les émotions. Mais j'entrevois que ces +couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes +fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments +mal définis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les +Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu'à m'éclairer +les parties les plus récentes de moi-même.... + + * * * * * + +Il est certain que nos dernières méditations avaient été d'une grande +sécheresse. Nous pressions une partie de nous-mêmes déjà épuisée. Ce +n'étaient plus que redites dans la bibliothèque de Saint-Germain. Et, à +mesure que les livres cessaient de m'émouvoir, de cette église où +j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente +population peinant sur des labeurs héréditaires, des impressions se +levaient, très confuses mais pénétrantes. Je me découvrais une +sensibilité nouvelle et profonde qui me parut savoureuse. + +C'est qu'aussi bien mon être sort de ces campagnes. L'action de ce ciel +lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu à Paris des filles avec les +beaux yeux des marins qui ont longtemps regardé la mer. Elles habitaient +simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hérité d'une +longue suite d'ancêtres ballottés sur les flots, me parut admirable dans +les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine, +j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des +vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque +parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet +horizon. + +A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant +lequel furent posées mes propres assises. C'est une bonne méthode pour +descendre dans quelques parties obscures de ma conscience. + + + * * * * * + + +CHAPITRE VI + +EN LORRAINE + + +Notre ermitage de Saint-Germain était situé à peu près sur la limite, +entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrière +lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble +guère au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'éveille d'une longue +misère incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siècles du plateau +lorrain, nous n'hésitâmes pas à tourner le dos aux Vosges. Puisque nous +cherchons uniquement à être éclairés sur nos émotions, le pittoresque +des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Même +nous nous bornerons à la région que limitent Lunéville, Toul, Nancy et +notre Saint-Germain: c'est là que notre race acquit le meilleur +d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms même des lieux et la +physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront +à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit. +En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont +mes pères, je réveille des morts dans ma conscience. Le langage +populaire a baptisé ce coin «le coeur de la Lorraine». Chaque individu +possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le coeur de +ses parents fut agité au long des siècles. Dans cet étroit espace, si +nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaître des +émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier, +m'éclairaient sur moi-même. + + * * * * * + +PREMIÈRE JOURNÉE + +NAISSANCE DE LA LORRAINE + + +A la station qui précède immédiatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas, +nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire +de Lorraine par une visite à son patron. Dans son église flamboyante, +nous saluons Nicolas, debout près de sa cuve et des petits enfants. +Cette malheureuse localité, qu'illustrent encore cette cathédrale et des +légendes, fut ruinée par des guerres confuses; elle était riche et, pour +la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le +noble évêque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui +que les petits enfants; même il prête un peu à rire comme un bonhomme +grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-même coutume, honore mal le +souvenir de ses émotions passées; c'est bon au Breton de s'émouvoir +encore où tremblaient ses pères. Mous rapetissons ce que nous touchons, +et nous nous plaisons à gouailler. + +Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister +au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux où cette nation +naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'étranger. C'est +entre Saint-Nicolas et Nancy que René II, appuyé des Suisses, tua le +Téméraire. Victoire de grande conséquence, qui nous délivra des +étrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse +de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Dès lors il y +a un caractère lorrain. + +Charles de Bourgogne, le Téméraire! Quelle magnifique aisance dans ses +allures bruyantes et romantiques! Auprès des grands crus de Bourgogne +qui mettent la confiance au coeur le plus hésitant, comment se tiendra +le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur +n'étonne pas tout d'abord, mais séduit un délicat réfléchi! Comment René +II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses, +a-t-il pu triompher? + +Dans la vie, fréquemment, Simon et moi nous avons rencontré ces êtres +tout brillantés, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi; +nous ne les aimions guère et toujours les dépassions. A l'usage, il +apparaît qu'un René II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un +dépourvu; il est réfléchi, persévérant, et sa modestie le sert mieux que +forfanterie. Dans l'histoire, l'extrême simplicité de sa tenue passe +infiniment en élégance, du moins pour l'homme de goût, l'ostentation de +votre Téméraire. Après la victoire, quelle gravité ingénieuse dans les +paroles modérées qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription +que notre cocher nous fit lire à la Commanderie Saint-Jean, où le +Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'épée! La magnanimité de +René n'a rien de théâtral, et s'il honore Charles d'un splendide service +funèbre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple épouvanté la +définitive innocuité du brutal adversaire. + +Nous avions suivi le corps du Téméraire dans Nancy, et jusque dans cette +partie dite Ville-Vieille, où il fut publiquement exposé. Quand nous +rêvions près la pierre tombale de René, dans la froide église des +Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacrés, nous dispose +toujours à la mélancolie. Une race qui prend conscience d'elle-même +s'affirme aussitôt en honorant ses morts. Ce sanctuaire national, +reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment +qu'eut jamais de soi ce peuple, date de René II. Les dentelures dorées +qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette végétation +délicate de figurines et l'élégance de l'ensemble nous reportaient à ces +premières époques de la Lorraine, d'une grâce bonhomme, si dépourvue +d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vîmes aucun désir +d'étonner. Ces images de morts sans morgue ne se préoccupent ni de la +noblesse classique, ni de la pompe. René II aimait le peuple, c'est +ainsi qu'il séduisit les cantons suisses, et il fêtait l'anniversaire de +la victoire de Nancy, chaque année, en buvant avec les bourgeois; Jeanne +était à l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des +petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armée, où il fut le plus +simple des héros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens. +C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas. +Leur race se confond avec eux-mêmes. + +Simon et moi nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des +_barbares_, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute +notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, +c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il +introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts +analogues aux siens. + + * * * * * + +DEUXIÈME JOURNÉE + +LA LORRAINE EN ENFANCE + + +Cette partie ancienne de Nancy, la «Ville-Vieille», est bien +fragmentaire; elle fut perpétuellement refaite. Cette race nullement +endormie, mais de trop bon sens, hésitait à affirmer sa personnalité. Sa +finesse, son sentiment exagéré du ridicule l'entravèrent toujours. +Chaque génération reniait la précédente, sacrifiait les oeuvres de la +veille à la mode de l'étranger. Leur «Chapelle Ronde», monument national +s'il en fût, copie la Chapelle des Médicis de Florence, mais avec +maigreur, économie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et +ne fut jamais prodigue. Les successeurs de René, ayant visité les palais +de la Renaissance, rebâtirent le palais ducal. Cette race à son éveil +craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les +origines de nos âmes. + +Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'église de Bon-Secours, est +tout à fait significative. Voilà nos primitifs! Nous nous agenouillons +devant une Mère, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se +précipite. Ces enfants me touchent, si intrépides contre le Bourguignon +et qui expriment leur rêve par cette image sincère, je vois qu'ils ont +beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité non sous la forme de +beauté, mais dans l'idée de protection. Florence, leur soeur, et qui +donne parfois l'image la plus approchante de cet idéal de clarté froide, +d'élégance sèche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence +prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de +sauver d'abord leur indépendance, mettent leur orgueil, leur art +naissant, toutes leurs ressources dans des remparts. + +Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l'oeil des barbares, ils +n'ont pas le loisir de se développer logiquement. La grâce, qui pour un +rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René II, +n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas créé un type de femme: Jeanne +d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les +charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la légende lorraine, celle +qui protège, et cela uniquement. Elle est la soeur de génie de René II; +persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui +l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge +nullement troublante: nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les +misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n'est-elle pas +plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voilà +bien le même sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mère +gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi, +Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: «Qui +donc me secourra?» + + * * * * * + +Dans le palais ducal de la «Ville-Vieille», nous avons visité le musée +historique lorrain. Les premières salles sont consacrées aux époques +gallo-romaines et mérovingiennes; nous y interrogions vainement les plus +anciens souvenirs de notre Être. C'est la même ignorance que nous +trouvions, le lendemain, aux champs où fut Scarponne, chez ces pauvres +enfants qui nous vendirent des médailles romaines arrachées à ces +terrains déserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines où Attila +et les siècles ne laissèrent pas même une ruine, émeuvent des voyageurs +avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait déjà à ces époques +lointaines. Mais qu'il est obscur, indéchiffrable, le frisson qui nous +attire vers cette vieille poussière de nos ancêtres! Nous visitâmes, +sans plus de profit, les fermes mérovingiennes de Savonne et de +Vendières, et près de là des grottes qui jadis furent habitées. La neige +désolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un décor lamentable de +pluie et de silence nous aident d'habitude à imaginer le passé, mais +comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces +hommes lointains, qui ne contribuèrent en rien à former notre +sensibilité. A Laître-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus +anciennes images où la Lorraine se soit exprimée. Bien pauvre encore, +mal différenciée de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chétive! +C'est un portail avec quelques sculptures du onzième siècle. A Toul, +grâce à des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune +populaire se forma plus vite, sous la protection des évêques, et le +treizième siècle s'affirma dans l'église Saint-Gengoult et des fragments +de Saint-Étienne. + +En vérité le service que René II a rendu à la Lorraine est immense; il +lui a créé une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie végétative, +s'individualisa; il existait confusément, il voulut vivre. Il l'avait +montré au Bourguignon, il le rappela aux luthériens en 1522. + + * * * * * + +TROISIÈME JOURNÉE + +LA LORRAINE SE DÉVELOPPE + + +Cette _Ville-Vieille_, ce _musée lorrain_, tout incomplets, éveillent à +chaque pas des traits délicats de ma sensibilité; ils me ravissent par +la clarté qu'ils apportent dans mes émotions familières, ils +m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrémédiable insuffisance de +l'âme que me fit cette race. + +Deux grandes causes d'échec pour la Lorraine: le pays fut si tourmenté +que les artistes, c'est-à-dire une des parties les plus conscientes de +la race, désertaient continuellement, s'établissaient en Italie, s'y +déformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis +il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local, +mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus +puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de +France ou d'Italie. + +Pourtant, le palais ducal, modifié dans le goût Renaissance et dont les +quatre cinquièmes ont disparu, nous fait voir un côté de l'âme lorraine, +l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais +lyrique, mais faite d'observation, plutôt matoise que verveuse. C'est de +la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en dépit de +l'abondance studieuse de ses compositions, appartient à la jeunesse de +la race; le grouillement et l'émotion des guerres qu'il a vues le +soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et pénible, devait être le +dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien +personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eût été +heureuse, elle possédait l'élément d'un art particulier. Les légendes, +chansons, anecdotes, la finesse si particulière de ses grands hommes, et +même aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards établissent bien qu'un +certain comique se préparait. Cette verve, toujours un peu maigre, +épuisée par les guerres et l'éloignement des artistes, alla se +desséchant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance +déplorable au précis, au voulu, un acharnement à l'élégance méticuleuse. + +Au quinzième siècle, à côté de cette grêle malice, l'âme lorraine fait +voir un sens humain de la vie très profond, une grande pitié. Ce petit +peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haïssait +la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme +Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination +riante, reçut une empreinte des horreurs de l'Italie guerrière, +Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans trêve foulés, +gouaillaient. Quelle simplicité, quelle franchise! Il est bien le frère +des héros naïfs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'était là! Ne +discutons pas la force sublime de l'Italien, mais à Saint-Michel, près +de _la Mise au tombeau_, à l'église des Cordeliers, près du _monument de +Philippe de Gueldres_, nous rêvons un art débarrassé de cette rhétorique +qu'à certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant +toute la saveur tragique du langage populaire, où n'atteint jamais la +plus noble éloquence des poètes. Mais cette race mal consciente +d'elle-même, qui venait d'enfanter obscurément le génie de +Ligier-Richier, se mit toujours à l'école chez ses voisins. Elle ignora +quel fils elle portait. Cette beauté impérieuse dont Ligier a vêtu la +mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague légende, d'ailleurs +insoutenable, voilà tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange +rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui. +Eh! grand Dieu! le sot éloge! + +Ces deux Lorraines échouèrent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la +grandeur sans morgue, pour avoir ignoré leur génie et douté +d'elles-mêmes timidement. Le sentiment qui donnait à cette race une +notion si fine du ridicule lui fit peut-être craindre de s'épancher. A +chaque génération, elle se rétrécit. Son art n'a jamais d'abandon ni +d'audace, tout est voulu: suppression des détails significatifs, +imitation des écoles étrangères. La meilleure partie de la Lorraine, sa +noblesse et ses artistes, toujours avaient soupiré avec une admiration +naïve vers l'Italie; à Claude Gellée il fut donné d'y vivre. Il porta +dans l'école romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce +ciel, cette terre et cette mer dans une lumière si vaporeuse, avec une +harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'était +son rêve, notre rêve, qu'il exprimait. C'était une désertion. Il +profitait de l'idéal de ces ancêtres, pour en fortifier l'Italie; il n'a +pas accru la conscience de sa race. + +Après lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait méconnu +Ligier-Richier, dessèche de plus en plus sa veine. Et l'effort du +dernier artiste sorti vraiment de l'âme populaire, le dernier travail ne +devant rien à l'étranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean +Lamour: une dentelle en fer. + +Qu'importe si la délicieuse statue de Bagard (1639-1709), garçonnière +maligne et touchante qui porte un médaillon, nous ravit et nous retient +longuement dans le rez-de-chaussée du _musée lorrain_! C'est une grande +dame raffinée; sa spirituelle afféterie mondaine ferait paraître un peu +grossière la simplicité, la gouaillerie de nos meilleurs aïeux. Elle est +bien du passé, l'âme lorraine: Bagard n'y songe guère.... Et nous-mêmes, +Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos âmes acquises. +Cette jeune femme, cette Française, c'est toute notre sensibilité à +fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard, +comme la Lorraine entière d'aujourd'hui, nous avons dédaigné de cultiver +le simple jardin sentimental hérité de nos vieux parents. + + * * * * * + +QUATRIÈME JOURNÉE + +AGONIE DE LA LORRAINE + + +Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se développer. Nous savons +quels tâtonnements, quelles misères c'est de chercher sa loi. Des échecs +si nobles valent qu'on s'y intéresse. Allons voir ces plaines de +Vézelize, tous ces champs de bataille sans gloire où la Lorraine +s'épuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les +villes; car, à Nancy, vingt courants étrangers ont renversé, submergé +l'esprit autochtone. + + * * * * * + +La campagne est plate, assez abondante, pas affinée, peut-être maussade, +sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beauté; les petites +filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance; +en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a poussé +au type. Par les après-midi d'été, on se réunit au «Quaroi» et les +femmes, travaillant dans l'ombre que découpent les maisons, se donnent +le plaisir de ridiculiser. + + * * * * * + +Quels souvenirs ont-ils gardés de jadis? Par les écoles, les +inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, où René II +leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le +peuple, c'est la tradition des Suédois qui domine; chaque ville en +raconte quelque horreur. Ils tuèrent vraiment la Lorraine. Ils +saccagèrent tout, Richelieu s'applaudissant. Même les amis du duc +Charles IV estimèrent sage de s'approprier les dernières ressources de +ceux qu'ils ne pouvaient défendre. Cent cinquante mille bandits, aidés +d'autant de femmes, piétinaient le pays dont la ruine se prolongea +jusqu'à la fin du siècle. Cependant la race lorraine affamée +s'entre-dévorait. Il y avait dans les campagnes des pièges pour hommes, +comme on en met aux loups; des familles mangèrent leurs enfants, et même +des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se +réjouissait à quelques petits déboires de ses ennemis, tels que des +évasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours +de l'extraordinaire Charles IV. + +Étrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes +convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gâché en une vie +toute l'énergie qui, dépensée sagement dans une suite d'hommes, eût été +féconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation désespérée, +d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a +pléthore, qualités lorraines à trop haute pression, mais il ne contredit +pas les caractères de sa race. + +Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux +pendants et ses souples voltiges d'écuyer devant les femmes de Louis +XIII, était sagace, pratique, d'éloquence simple, et pas chevaleresque +le moins du monde. Il avait le don de plaire à tous, mais se gardait de +tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut même pas s'épargner dans ses +bons contes, ce perpétuel irrésolu désirait violemment, et souvent il +demeura ferme dans son sentiment. C'est, au résumé, un Lorrain des +premiers temps, mais avec toute la fièvre inquiète d'un peuple qui va +mourir. + +Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le désir de paraître; +c'est qu'il avait été élevé à la cour de France, et que les +circonstances le forcèrent toute sa vie à vivre parmi les étrangers; or +nous avons vu le caractère, l'art lorrains, toujours craintifs de +paraître ridicules, prendre l'air à la mode. Par-dessous sa brillante +chevalerie, c'était essentiellement un capitaine brave et gouailleur, +sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment, +comme on le vit bien, après cette fleur de jeunesse à la française, dans +sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisèrent si +fort Paris et Versailles, sans qu'il s'émût le moins du monde. Le +malheur l'avait remis dans la logique de sa race. + +C'est du haut de Sion, pèlerinage jadis fameux, aujourd'hui attristé de +médiocrité, que, moins distraits par le détail, nous prenons une +possession complète de la grandeur et de la décadence lorraine. Devant +nous, cette province s'étend sérieuse et sans grâce, qui fut le pays le +plus peuplé de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui +produisit une poignée de héros et qui ne se souvient même plus de ses +forteresses ni de son génie. Dès le siècle dernier, cette brave +population dut accepter de toute part les étrangers qu'elle avait +repoussés tant qu'elle était une race libre, une race se développant +selon sa loi. + +Du moins, la conscience lorraine, englobée dans la française, l'enrichit +en y disparaissant. La beauté du caractère de la France est faite pour +quelques parcelles importantes de la sensibilité créée lentement par mes +vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dégradée, ni +assoupie, mais brutalement saignée aux quatre veines. + +Depuis longtemps les artistes étaient obligés de s'éloigner, en Italie +de préférence, pour trouver, avec la paix de l'étude, des amateurs +suffisamment riches. Les ducs enfin quittèrent le pays, où ils se +maintenaient difficilement contre l'étranger, emmenant une partie de +leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuée, les +vides étaient comblés par des Allemands, domestiques et autres hommes de +bas métier, dont fut épaissie la verve naturelle de ma race, de cette +noble race qui repoussait le protestantisme (admirable résistance +d'Antoine aux bandes luthériennes, en 1523). + +Si je défaille, ce sera de même par manque de vigueur et non faute de +dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour +nous créer une personnalité. Saurons-nous les agréger? Les barbares +s'imposeront peu à peu à nos âmes à cause des basses nécessités de la +vie; j'entrevois les meilleures parties de nos êtres, qui s'accommodent, +tant bien que mal, de rêves conçus par des races étrangères. + + * * * * * + +CINQUIÈME JOURNÉE + +LA LORRAINE MORTE + + +Notre enquête touche à sa fin; de Sion nous descendrons à notre ermitage +de Saint-Germain. Visiter Lunéville! Retourner à Nancy où nous +négligeâmes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont +m'emplit l'avortement de l'âme lorraine? Dans ce château de Lunéville, +les nôtres furent humiliés. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas, +un prince bon et fin, je l'accorde, mais entouré de petites femmes et de +petits abbés qui, par bel air, raillaient les choses locales et +copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait +perdu toute conscience de soi-même; elle était morte; seul son nom +subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables +de prendre plaisir à des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus +profond et d'essentiel en nos âmes. C'est que nous vivons à peine; nous +vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode +de la sensibilité que Paris nous donne toute faite. En échange d'un +bonheur calme, assuré, la Lorraine a laissé à Paris l'initiative. +N'est-ce pas ainsi que, lassés de heurter les étrangers, nous +abandonnions notre libre développement pour adopter le ton de la +majorité? + +Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la +place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il +m'arrivait, devant l'élégance un peu froide de cette belle décoration, +s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la méthode et du rêve +constant de l'âme lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me +disant: la méthode et le rêve que j'honore en moi avec tant d'ardeur +n'apparaissent guère plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce +Nancy moderne, les vieux caractères lorrains. Ah! nos aïeux, leurs +vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts. +Choses de musée maintenant et obscures perceptions d'analyste. + +Stanislas a créé une académie et une bibliothèque. Dans la suite, une +société archéologique fut jointe à ces institutions. Seules, elles +abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont +le souvenir de ce qui n'existe plus. Où la mort est entrée, il ne reste +qu'à dresser l'inventaire. + + * * * * * + +Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour +moi. La sécheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit. +Vous-même m'apparaissez si triste et délaissée que je vous aime avec une +nuance de pitié, sans l'élan amoureux de celui qui voit sa vierge +éclatante et désirée de tous. Parce que je connais l'être que j'ai +hérité de mes pères, je doute de mon perfectionnement indéfini. Je +crains d'avoir bientôt touché la limite des sensations dont je suis +susceptible. Petit-fils de ces aïeux qui ne surent pas se développer, ne +vais-je point demeurer infiniment éloigné de Dieu, qui est la somme des +émotions ayant conscience d'elles-mêmes? + +Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si +elle n'a pas utilisé tous les dons qui lui étaient dispensés, il en est +un qu'elle a développé jusqu'au type. Elle a augmenté l'humanité d'un +idéal assez neuf. De René II à Drouot, en passant par Jeanne, une des +formes du désintéressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus +bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la témérité +trop souvent mêlée de vanité, mais la fermeté réfléchie, persévérante et +opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en +Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille. +Par les armes, le Lorrain avait fondé sa race; par les armes, il essaye +héroïquement de la protéger. Pressé par les étrangers, il n'eut pas le +loisir de chercher d'autres procédés pour être un homme libre. Comment +eût-il développé ces dons d'ironie, ce réalisme humain si noble qu'il +nous fit entrevoir? Il bataillait sans trêve à côté de son duc. Le +loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus étroitement que partout +ailleurs avec l'idée de patrie. Dans sa misère, cette race se consolait +d'être mutilée de ses qualités naissantes en aimant ses ducs, qui furent +souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je +dépense la même énergie, la même persévérance à me protéger contre les +étrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre. + + * * * * * + +SIXIÈME JOURNÉE + +CONCLUSION.--LA SOIRÉE D'HAROUÉ + + +Simon, un peu gâté, selon moi, par l'éducation de la rue +Saint-Guillaume, ne goûtait qu'à demi mes intuitions. C'est un historien +d'une réserve extrême. Il collectionne et cote les petits faits, sans +consentir à recevoir d'eux cette abondante émotion qui, pour moi, est +toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours, +avaient réveillé des belles-aux-bois qui sommeillent en mon âme; Simon +me laissa tout à les caresser. Il me précéda à Saint-Germain; d'ailleurs +des repas médiocres, toujours, l'indisposèrent. + + * * * * * + +Je n'ai pas oublié cette soirée silencieuse, vers les cinq heures, dans +la petite ville d'Haroué, où la vieille place est abritée de noyers +malades. Le soleil de février, en s'inclinant, avait laissé dans l'air +quelque douceur. J'allai, désoeuvré, jusqu'à l'étang que forment les +fossés écroulés d'un château pompeux, bâti sous Léopold, et dont la +froide impériosité contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol, +et toujours les plaines d'eau me disposèrent à la mélancolie. Il me +sembla que l'eau elle-même, sous ce climat, désormais vivait avec +médiocrité. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne âme de +Lorraine, éparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient +effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lassé +pour que sa douceur posthume me consolât de sa vigueur abolie; et une +triste migraine me venait du plein air. + +Le pâle soleil couchant offensait mes yeux, striés de fibrilles par la +lampe tard allumée sur les actes et les pensées de Lorraine. Nancy, +oublieuse du passé, m'avait choqué, mais dans ces campagnes, où tout est +souvenir de nos aïeux et qui, repliées sur elles-mêmes, n'ont pas +remplacé la grande morte qui les animait, je me sentis avec une netteté +singulière l'héritier d'une race injustement vaincue. De rares +paysans--mes frères, car nos aïeux communs combattaient auprès de nos +ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce +crépuscule. Tristement je les aimais. + +A cause de l'humidité je revins jusqu'à l'auberge. Avec le soir, la +voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serré que personne +n'en descendît pour me presser dans ses bras. + +Je dînai mal, impatient d'en finir, à la lueur du pétrole. Ensuite, +quand je voulus, malgré l'obscurité profonde, faire quelques pas à +l'air, car j'étais congestionné, des chiens hurlant m'intimidèrent. Je +rentrai dans l'auberge, disant: «Je suis là, perdu, isolé, et pourtant +des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les +épanouir.» + +Dans cette vieille salle, le silence me pénétrait d'angoisse. Je sentais +bien que ce n'était que de l'inaccoutumé, que tout ce décor était en +somme de bonté. Dans la nuit répandue, la Lorraine m'apparaissait comme +un grand animal inoffensif qui, toute énergie épuisée, ne vit plus que +d'une vie végétative; mais je compris que nous nous gênions également, +étant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement. + +Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, où l'on n'a pas sa +chaise familière, son coin de table, et où la lampe découpe des ombres +inaccoutumées, le meilleur expédient est de se mettre au lit. Ce +sans-gêne réchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur +ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes +toiles, où, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui +au chaud. + +Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que +facilitaient ma détresse morale et la solitude nue de cette chambre, je +projetai hors de moi-même ma conscience, son atmosphère et les +principales idées qui s'y meuvent. Je matérialisai les formes +habituelles de ma sensibilité. J'avais là, campés devant moi comme une +carte de géographie, tous les points que, grâce à mon analyse, j'ai +relevés et décrits en mon âme: + +D'abord un vaste territoire, mon tempérament, produisant avec abondance +une belle variété de phénomènes, rebelle à certaines cultures, stérile +sur plusieurs points, où des parties sont encore à découvrir, pâles +indécises et flottantes. + +Par-dessus ce premier moi, je vis dessinées des figures frémissantes qui +semblaient parler. Ce sont les maîtres que nous interrogions à +Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon âme. + +Je vis aussi de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus, +et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains. + +Or, tous ces morts qui m'ont bâti ma sensibilité bientôt rompirent le +silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation +intérieure que j'avais avec moi-même; les vertus diverses dont je suis +le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont créé à +travers les âges. + +Je leur disais: «Vous êtes l'_Église souffrante_ l'esprit en train de +mériter le triomphe; ne pourrai-je pas m'élever plus haut, jusqu'à +l'_Église triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon +effort spirituel, je me suis reposé dans vos plaies; j'ai vécu la +passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mériterai-je le +bonheur? L'espoir de m'élever enfin auprès de Dieu me serait-il +interdit? Pourquoi, mes amis, ne fûtes-vous pas heureux?» + +Alors tous ceux que j'ai été un instant me répondirent. + +D'abord LES JEUNES GENS (épars dans les grandes villes, au coucher du +soleil): «Il n'est d'autre remède que la mort, et nous nous délivrons +résolument ou par des excès désespérés.» + +Moi (avec dégoût pour une pareille infirmité de philosophe): «Mes +frères, votre solution ne m'intéresse pas, puisqu'elle m'est toujours +offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposée un jour, et +qu'enfin, si à l'usage elle m'apparaît insuffisante, elle ne me laisse +pas la ressource de recourir à un autre procédé. D'ailleurs vous me +proposez tout le contraire de mon désir, car j'aspire non pas à mourir, +mais à vivre dans ce corps-ci et à vivre le plus possible.» + +Alors BENJAMIN CONSTANT: «J'aurais dû ne pas demander mon bonheur aux +autres.» + +SAINTE-BEUVE: «J'eus tort de chercher à leur plaire.» + +... Ainsi parlèrent-ils, et Moi je leur disais: + +«Vous souffriez donc pour avoir accepté les Barbares! Vous, que je pris +pour intercesseurs, vous n'avez même pas compris la nécessité de +l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se crée. Vous ignoriez qu'il +faut être _un homme libre_!» + + * * * * * + +Étendu sur ce lit, à la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je +méprisai douloureusement ces gens-là; je vis qu'ils étaient grossiers. +Et ces parties de moi-même, qui m'avaient enchanté jadis, m'écoeurèrent. + +L'imitation des hommes les meilleurs échouait à me hausser jusqu'à toi, +Esprit, Total des émotions! Lassé de ne recueillir de mes +_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilité, sans arriver jamais +à l'améliorer, j'ai recherché en Lorraine la loi de mon développement. A +suivre le travail de l'inconscient, à refaire ainsi l'ascension par où +mon être s'est élevé au degré que je suis, j'ai trouvé la direction de +Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure façon de l'approcher. Quand +les Barbares nous ont déformés, pour nous retrouver rien de plus +excellent que de réfléchir sur notre passé. J'eus raison de rechercher +où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la +même loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus +puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai. Mais, Lorraine, +j'ai touché ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es desséchée. Je t'ai +une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon découragement. +Jusqu'à toi j'avais sur moi-même des idées confuses; tu m'as montré que +j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurai +qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures +parcelles ne vaudront qu'à enrichir des hommes plus heureux. + + * * * * * + +Alors la Lorraine me répondit: + +«Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu +l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont +fait témoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si découragée +que puisse être ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te +donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persévères. + +«Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux +parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-être en ton +âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement. Jusqu'à +toi, je traversais des formes que je créais, pour ainsi dire, les yeux +fermés; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais +pas mon mécanisme. La loi que j'étais en train de créer, je la déroulais +sans rien connaître de cet univers dont je complétais l'harmonie. Mais à +ce point de mon développement que tu représentes, je possède une +conscience assez complète; j'entrevois quels possibles luttent en moi +pour parvenir à l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta +race; tu ne peux être aujourd'hui l'instant qu'elle eût été dans +quelques générations; mais ce futur, qui est en elle à l'état de désir +et qu'elle n'a plus l'énergie de réaliser, cultive-le, prends-en une +idée claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose +devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rêve te soit un +univers, un refuge. Ces beautés qui sont encore imaginatives, tu peux +les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, après +avoir été si longtemps l'Esprit Militant.» + + + * * * * * + + +LIVRE TROISIÈME + +L'ÉGLISE TRIOMPHANTE + + + * * * * * + + +CHAPITRE VII + +ACÉDIA.----SÉPARATION DANS LE MONASTÈRE + + +La brutalité du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des +oreillers inaccoutumés et cette lourde nourriture me donnèrent une +fièvre de fatigue. Au détour d'un chemin, la femme d'un cabaretier +demandait à mon voiturier: «Est-ce qu'il ne va pas mourir?» C'est pour +avoir eu le même doute sur ma race que je paraissais épuisé. La nuit, +surtout je m'agitais infiniment. Dès l'aube, sous le cloître, je me +promenais bien avant Simon, et la journée s'allongeait dans l'ennui. +Toutes pensées m'étaient chétives et poussiéreuses. L'horizon gardait la +désolante médiocrité des choses déjà vues. A chaque minute, je calculais +quand viendrait le prochain repas, où je m'asseyais sans appétit, et la +viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une +nouvelle bande de temps. + +Je suis convaincu que, pour des êtres sensibles et raisonneurs, les +maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin à la voracité, fut +pris d'un dégoût de nourriture; il était humilié d'une constipation +malsaine que coupent des coliques précipitées. Écrasés dans nos bas +fauteuils, et pareils au _Pauvre Pêcheur_ de Puvis de Chavannes, nous +nous lamentions avec minutie. Nos lèvres et nos doigts, tout notre être +s'agitaient dans un désir maniaque de fumer, alors que notre estomac en +avait horreur. Lentes après-midi de janvier! la campagne éclatante de +neige! notre bouche pâteuse, nos dents serrées de malades, et la peau +tirée de notre visage qui nous donnait un rictus dégoûté! + +Or, nous étant regardés en face, nous eûmes le courage de mépriser à +haute voix l'édifice que nous avions entrepris. Cependant que je me +reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une +incroyable humiliation se répandit en moi comme un flot sale. J'étais +réduit à un tel enfantillage que j'aurais aimé pleurer. J'étais blessé +que Simon abondât si brutalement dans mes blasphèmes car j'avais une +nouvelle démarche à lui proposer. Mais je sentis bien qu'il +accueillerait avec défiance mes réflexions d'Haroué. + +En vain essayâmes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous +relever. J'y gagnai le soir un sommeil épais, mais dès l'aube c'était +une acuité, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le +corps, des fourmillements. + +Je fus obsédé, à cette époque, d'un sentiment intense, qui, sans raison +apparente, se lève en moi à de longs intervalles: l'idée qu'un jour, ne +fût-ce qu'à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brûlant, je +regretterai de n'avoir pas joui de moi-même, comme toute la nature +semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer à mon âme +en irréfléchi. + +Persécuté par cette idée fixe, je serrais mon front dans mes mains, et +me rejetais en arrière avec une détresse incroyable. Je crois bien que +je ne désire pas grand'chose, et les choses que je désire, il me serait +possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur +absence qui m'attriste, mais l'idée qu'il viendra un jour où, si je les +désirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilité que, dans la +mort on ne regrette rien, peut atténuer ma tristesse. C'est un grand +malheur que notre instinctive croyance à notre liberté, et puisque nous +ne changeons rien à la marche des choses, il vaudrait mieux que la +nature nous laissât aveugles au débat qu'elle mène en nous sur les +diverses manières d'agir également possibles. Malheureux spectateur, qui +n'avons pas le droit de rien décider, mais seulement de tout regretter! + +Parfois, dans ce désarroi de mon être, d'étranges images montaient du +fond de ma sensibilité que je ne systématisais plus. + +Il était six heures; depuis trente minutes peut-être nous n'avions pas +ouvert la bouche. Je me pris à rêver tout haut dans cette chambre +éclairée seulement par le foyer: + +Peut-être serait-ce le bonheur d'avoir une maîtresse jeune et impure, +vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle +viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, à la dernière minute, +me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et +son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa dernière +visite. Elle reviendrait, mais perpétuellement j'aurais vingt-quatre +heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de +massue de l'abandon suspendu sur ma tête. Même il faudrait qu'elle +arrivât un jour après un long retard, et qu'elle prolongeât ainsi cette +heure d'agonie où je guette son pas dans le petit escalier. Peut-être +serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle +tension des sentiments ferait l'unité. Ce serait une vie systématisée. + +Ma maîtresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une +passion vigoureuse à laquelle parfois elle répondrait, tant est faible +la chair, mais en tournant son âme désespérée vers moi. Et j'aurais un +plaisir ineffable à lui expliquer avec des mots d'amertume et de +tendresse les pures doctrines du quiétisme: «Qu'importe ce que fait +notre corps, si notre âme n'y consent pas!» Ah! Simon, combien +j'aimerais être ce malheureux consolateur-là. + +Elle serait pieuse. Elle et moi, malgré nos péchés, nous baiserions la +robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment compréhensif, ou, +mieux encore, comme elle ne connaîtrait rien de l'homme que je puis +paraître au vulgaire, elle ne soupçonnerait pas un instant ma bonne foi; +en sorte que mon âme indécise pourrait être, aux plis de sa robe, +franchement religieuse. + +Et comme Simon ne répondait pas, je repris, à cause de ce besoin naturel +de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement: + +Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une +ligne franche et un sourire imprévu infiniment touchant de sensualité +triste. Elle serait vêtue d'étoffes souples, et un jour, à peine entrée, +je la vois qui me désole de sanglots sans cause, en cachant contre moi +son fin visage. + + * * * * * + +Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le délaisse. +Déjà une lassitude et dégoût nerveux m'avaient averti quand je me +négligeais pour adorer des étrangers. J'avais compris que les +Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs +grossissants pour certains détails de mon âme. Une fois encore mes nerfs +me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai à l'extrême mon +écoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il +devint digne de moi-même et me féconda. + +Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre désarroi et +je lui disais que la difficulté n'était pas de trouver un bon système de +vie, mais de l'appliquer: + +--Il faudrait des nécessités intelligentes me contraignant à faire le +convenable pour que je sois heureux. + +--Quoi! me répondait-il, un médecin dans un hôpital? un père supérieur +dans un monastère? Où prendrais-tu l'énergie de leur obéir? Et si tu la +possèdes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner à +toi-même. + +--Je ne voudrais pas être mené avec douceur, car je me méfie de mes +défaillances. C'est peut-être que mon âme s'effémine; mais elle voudrait +être rudoyée. Sous un cloître, dans ma cellule, je serais heureux si je +savais qu'un maître terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de +subir une discipline. Le rêve de ma race est mal employé et je désespère +qu'à moi seul je puisse l'amener à la vie. + +Simon protesta: + +--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels. +(On se fait des imaginations qui valent des vérités: ainsi toi, pour qui +chacun fut aimable, car tu es séduisant et détaché, tu te figures avoir +été martyrisé.) Jamais, fût-ce pour mon bonheur, je ne reconnaîtrai la +domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des étrangers, +et la Lorraine précisément n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre +à l'étranger. + +Et moi aussi, j'avais résolu de ne plus me conformer à des hommes. Le +soir d'Haroué, j'avais renié mes «intercesseurs». Simon partageait donc, +pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrète, et pourtant je fus +mécontent: c'est que, si nous arrivions à peu près au même point, +c'était par des raisonnements très différents. + +Je lui répliquai avec mauvaise humeur: + +--Encore cet odieux sentiment de la dignité! cette morgue anglaise! +cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-même! En voilà +une fiction, la dignité des gens d'esprit! En toi, n'êtes-vous pas vingt +à vous humilier, à vous dédaigner, à vous commander? + +Ici j'eus le tort de me lever. Le ton découragé de notre entretien me +mettait mal à l'aise pour lui soumettre la nouvelle méthode que +j'entrevoyais, mais j'allais être victime moi-même de la dignité +humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans +ma chambre. + +--Tout, au monde, lui dis-je avec désespoir, est mal fait, et ce grand +désordre de l'univers me blesse. + + * * * * * + +La nuit, exaltant mon indignation, me fut déplorable. Petite chose +accroupie sur mon lit, dans l'obscurité et le silence, j'attendais que +la douleur me lâchât. Impuissant et désespéré, j'eus le souvenir de +saint Thomas d'Aquin disant à l'autel de Jésus: «Seigneur, ai-je bien +parlé devant vous?» Et devant moi-même, qui ai méthodiquement adoré mon +corps et mon esprit, je m'interrogeai: «Me suis-je cultivé selon qu'il +convenait?» + + * * * * * + +Je me levai perdu de froid, très tard, dans une matinée de dégel. Rose, +qui est trop honnête fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait +dans ma chambre avec bonhomie, car c'était son jour. Si elle avait +profité des enseignements du catéchisme, elle se fût plu (elle un peu +gouailleuse) à me comparer au vieux roi David qui réchauffait sa vigueur +près de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissât les stores à +fleurs éclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activât +le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirât. Je me recouchai +tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience. + +Et dans notre conférence du soir, sans plus tarder, je dis à Simon: + +--Singulière physionomie de mon âme! La disgrâce universelle me +mécontente, au point que vous-même me blessez, mon cher ami, mon frère, +quand vous partagez mes façons de voir. Il ne me suffit plus qu'on +m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que +j'aime. Je vous dirai toute la vérité: je ne puis plus supporter qu'on +énonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'intéresse uniquement à +ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui +poussent et comme la nature entière, je me soucie seulement de mon Moi +futur. + +Alors Simon, avec cette façon glaciale que j'ai souvent goûtée, mais qui +me déplut à cette occasion, arrêta le débat: + +--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous +ne pouvons discuter que sur des points du passé. Comment nous faire en +commun des idées claires sur ces obscures inquiétudes et sur ces +pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En conséquence, +je retournerai volontiers à Paris, d'autant que j'ai fait des économies, +et que nous approchons de mai, saison qui égayé mon tempérament. + +Voilà bien la séparation que je désirais, mais ce me fut un désespoir +que lui-même me l'imposât. + + * * * * * + +Je repris mon rêve d'Haroué, en feuilletant des guides Baedeker sur mon +oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties, +Italie_, soudain émouvait un coin de mon être. Désireux de m'assimiler +ces sommes d'enthousiasmes, quel mépris ne ressentais-je pas pour tous +ces maigres saints devant qui je m'étais agenouillé et qui ne sont qu'un +point imperceptible dans le long développement poursuivi par l'âme du +monde à travers toutes les formes! + +Le lendemain je dis à Simon: + +--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai à vivre dans la +contemplation de ses perfections pour les dégager en moi et pour que +j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne congé aux +petits scribes passionnés et analystes, qui furent jusqu'alors nos +intercesseurs. Ainsi que nous essayâmes en Lorraine, je veux me modeler +sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous +les caractères dont mon être a le pressentiment. Les individus, si +parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du système plus +complet qu'est la race, fragment elle-même de Dieu. Échappant désormais +à la stérile analyse de mon organisation, je travaillerai à réaliser la +tendance de mon être. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me +modèlerai sur ceux que mon instinct élit comme analogues et supérieurs à +mon Être. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en +moyenne 13°,38 en mars et 18°,23 en mai. Puis la vie matérielle y est +extrêmement facile, ce qui convient à un contemplateur. + + * * * * * + +Nous nous quittâmes en nous serrant la main. La crainte de m'éloigner +sur une émotion un peu banale d'un local où nous avions eu des frissons +très curieux m'empêcha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je +constatai que nous nous aimions beaucoup. + + + * * * * * + + +CHAPITRE VIII + +A LUCERNE, MARIE B... + + +Dans une gare, sur le trajet de Bayon à Lucerne, Milan et Venise, +j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._ +Rien qu'à la couverture, je compris que cet ouvrage était pour me +plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans +Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil. + +Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se +garda toujours ardente et fière. Quoiqu'elle n'ait pas nettement +distingué qu'elle était mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait +l'indépendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire +clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleurée par des +sentiments grossiers: elle désira la gloire et elle mourut de la +poitrine. Voilà deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle +corrigée de la première. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise à lui +donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse. + + * * * * * + +Je m'arrêtai tout un dimanche à Lucerne. Les cloches sonnant sans trêve, +la neige épandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je +me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des +grogs dans de vastes hôtels solitaires, et, songeant à Simon absent, à +l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soirée, une crise +de découragement me prît et me laissât sans sommeil dans mon lit de +passage. + +Un concert annonçait _le Paradis et la Péri_ de Schumann. Il me parut +que sous ce titre je pourrais rêver avec profit. Et tandis +qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je +me demandais: «A quoi pensait Marie? Quel monde créa-t-elle pour s'y +réfugier contre la grossièreté de la vie?» + +Les chanteurs, la musique disaient: + + _L'éclat des larmes que l'esprit répand_... + +Les pleurs versés par de tels yeux ont un pouvoir mystérieux, Marie +cherchait la volupté dans l'imprévu; elle fut trompée par les grands +mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la +tenta. «La gloire!» disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie +le contact avec les étrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis +la mépriser. Chez elle, cette indigne préoccupation ne fut pas bassesse +naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait à +la caresse grossière des jeunes gens, cherchait ailleurs des +satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de +sa sensibilité, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi +que le résultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un désir +d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites +mains à Bottom. _L'éclat des larmes que l'esprit répand_ transfigure +l'univers qu'il contemple. + +Les chanteurs, la musique disaient: + + ... _Ah laisse-moi puiser la fièvre_... + +Marie s'égara dans sa tentative pour systématiser sa vie. Un prix au +Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant à tous +ces désirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du +moins, elle désira l'enthousiasme. Et même cette fièvre put grandir en +elle avec plus de violence que chez personne, car elle était un objet +délicat, nullement embarrassée de ces grossiers instincts qui +ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes +frissons, et mon sang brûlera d'une ardeur plus vive auprès d'un tel +corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fièvre_ à +m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflée que pour des choses +abstraites. + +Les chanteurs, la musique disaient: + + _Dors, noble enfant, repose à jamais_... + +Quoi qu'on me dise un jour, quelque dégoût qui me vienne à te relire, je +te promets de continuer à te voir, selon la légende qu'aujourd'hui je me +fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entières avec cet +artisan? à moins peut-être qu'ému par ta divine complaisance, ce petit +peintre grossier n'ait été très bon et très naturel, ce qui est un grand +charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'à +croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, même quand la date +de ton dernier soupir se précisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie +sans avoir réalisé aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais +connu que déception à chercher ta part de femme, mais ç'eût été une +faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette +image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose à jamais_ dans +ma mémoire, seule comme il faut qu'un être libre vive. + +Les chanteurs, la musique disaient: + + _Au bord du lac, tranquille abri_... + +Et moi, rentré au silencieux désert de mon hôtel, regrettant presque la +retraite étroite, la demi-sécurité de Saint-Germain, mal soutenu par +l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que, +d'un instant à l'autre, ma fatigue ne se changeât en aveu d'impuissance, +je me plus à m'imaginer qu'à Simon j'avais substitué Marie, et que cette +voyageuse m'allait être un compagnon idéal, dans un _tranquille abri, au +bord d'un lac_, qui est l'univers entier où je veux me contempler. + + + * * * * * + + +CHAPITRE IX + +VEILLÉE D'ITALIE + +_(Enseignement du Vinci)_ + + +Nous avions passé le théâtral Saint-Gothard et ses précipices. Un doux +plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive +trempée de grâce fut effleurée par le train de Milan. Au soir, nous +accentuâmes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant à +sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre +derrière moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenêtres +du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tête: «Soldats, +vous êtes pauvres, vous allez trouver l'abondance!» Et je me disais avec +hâte: «Est-ce que je sens quelque chose?» + +Cette quinzaine est une des périodes les plus honorables de mon +existence; j'ai su conquérir l'émotion que je me proposais. Oui, +j'allais trouver l'abondance. Et déjà, j'étais rempli de bonté. Je +m'occupai du poitrinaire, je lui promis la santé, les femmes, le vin, +tout ce que j'imaginais lui plaire. Même, pour qu'il sourit, je lui dis +que j'étais Parisien, et je l'aidai à descendre du train dans la gare de +Milan. + +Décide aux plus grands sacrifices pour être enthousiasmé, dès le soir je +sortis de l'hôtel et me rendis autour de la cathédrale, m'interpellant +et m'exclamant (bien qu'elle me plût médiocrement) en formules +admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guère de +produire le sentiment qui leur correspond. + + * * * * * + +Seul avec le concierge qui simule un rhume, à l'Ambrosienne, ce matin +d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon âme. + +C'était encore ma sensibilité du cloître, le sentiment qui me fit +demander à ma bibliothèque qu'elle me révélât à moi-même. Invincible +égotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derrière elles je +saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m'attrister de ce qui +me manque. L'univers est un blason, que je déchiffre pour connaître le +rang de mes frères, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi. + + * * * * * + +A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosité! un portrait +d'Ignace de Loyola. Son génie logique créa une méthode, dont il obtint, +sur les âmes les plus superbes, de prodigieux résultats, et que j'essaye +de m'appliquer. Sa tête est une grosse boule avec une calvitie, une +forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de +migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid, +sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra +jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c était par une +sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple désespère +de séduire celui-là. + +Quand je contemple cette physionomie impérieuse, mes lenteurs me donnent +à rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-même! Du moins j'ai +visité soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon +Être; dès lors, me perfectionnant chaque jour dans le mécanisme de +Loyola, je dirigerai mes émotions, je les ferai réapparaître à volonté; +je serai sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et +tels que je les aurai choisis. + +Sur le même mur, une gravure d'après un jeune homme de Rembrandt: la +bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure un peu relevée, les yeux +superbes, mais éteints, toute la figure dégoûtée, anéantie. Je lui +disais: «O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste +accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.» + +Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais à tort, +attribué au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une âme un peu +ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait. + +--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni +Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour +gagner sa confiance, car je pensais: voilà quelque poète.) + +--Je l'ignore, me répondit-il. + +--Il y a parfois des ressemblances émouvantes. (Sa vive émotion, ses +pleurs me permettaient ces familiarités.) + +--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille à celle-ci. + +--Eh bien! repris-je. + +--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main là. + +Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge +lui-même sait que le tableau n'est pas de Léonard. Puis la jeune fille, +délicate, n'a aucune impériosité. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal +renseigné, est pourtant très proche de Dieu; son âme chargée d'ardeur, +pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingénieux la caresse. C'est +l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la première occasion de grouper +les émotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas +d'avoir du bon sens, mais le plus d'élan possible. Je tiens même le bon +sens pour un odieux défaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur +Jésus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginée +les délicats, l'a très bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et +aimé, sont ceux qui approchent le plus de leur idéal, c'est-à-dire de +Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes désirs, en me vérifiant +jusqu'à m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le +bonheur. + + * * * * * + +Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tête du +Christ_, par le Vinci (l'étude au crayon rouge pour le Christ de _la +Cène_), ne me laissait rien voir d'autre.... + + * * * * * + +Cette journée fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me +confirme dans la méthode que j'entrevoyais depuis Haroué. + +Plus jeune, par une matinée sèche d'hiver florentin, ralentissant ma +promenade sur le Lung'Arno, en face des collines délicates et presque +nerveuses, j'ai suivi le même ordre de réflexions. Je sortais de voir au +Pitti la Simonetta, maîtresse fameuse du Magnifique, peinte par +Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goûter sa beauté +malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins à l'aimer; au +premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Il en advint +ainsi de moi-même devant moi-même. Jusqu'à cette heure, je fus +simplement curieux de mon âme. Je considérais mes divers sentiments, qui +ont la physionomie rechignée et malingre des enfants difficilement +élevés, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour représenter le plus +compréhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas +le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air +dégoûté qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans +vouloir rien modifier. Il accepte sa destinée et même la bassesse de ses +amis: c'est qu'il donne à toutes choses leur pleine signification. Au +lieu d'étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence la part de +beauté qui sommeille dans le médiocre. + +Aujourd'hui, dans cette veillée d'Italie, je vois qu'il n'y a pas +compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à +tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je +repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai +qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se développant encore, ils +aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre. + +Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, étant +accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son +crayon traça a le sourire qui pardonne à tous les Judas de la vie, elle +a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la +direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune +amertume n'étonne plus. + + * * * * * + +Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture, et tandis +qu'une triste humidité tombait sur la ville, enveloppé dans un grand +manteau de voyage, je me pris à songer. + +Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier: + +1° Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais +arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j'avais été +préoccupé de mon imperfection avant tout. + +2° Il s'agit maintenant de prêter à l'homme, que je suis, la beauté que +je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possède de +toute cette lumière que je pressens; le programme, c'est d'escompter en +quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection à laquelle mon +Être arrivera le long des siècles, si, comme ma raison le suppose, il y +a progrès a l'infini. + +En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rêve +fait de tous les soupçons de beauté qui me troublent parfois jusqu'à me +faire aimer la mort, parce qu'elle hâte le futur. Je suis un point dans +le développement de mon Être; or, jusqu'à cette heure, j'ai regardé +derrière moi, désormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la +mère dote son fils de tous les mérites qu'elle imagine confusément, je +crée mon idéal de tous les soupirs dont m'emplit la banalité de la vie. + + * * * * * + +J'étais fort énervé; il me fallut passer à la poste, où l'on me demanda +un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colère, molestai +de paroles les commis. Puis aussitôt je me pris à rire, comme un malade, +en songeant à mes beaux plans d'indulgence universelle.... + +Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon +indulgence, faite de compréhension, doit s'étendre jusqu'à ma propre +faiblesse. Se détacher de soi-même, chose belle et nécessaire! +D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas; +ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je +construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine +que j'embellis méthodiquement à l'aide de tous mes pressentiments de la +beauté; c'est un rêve plus certain que la réalité, et je m'y réfugie à +mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familières. + + + * * * * * + + +CHAPITRE X + +MON TRIOMPHE DE VENISE + + +Sur la ligne de Milan à Venise, je ne cessai de méditer les +enseignements de ma veillée d'Italie, la sagesse du Vinci. J'étais prêt +à m'aimer, à me comprendre jusque dans mes ténèbres. Pour me guider, je +comptais sur Venise et sur la race que m'a désignée une intuition de mon +coeur. + + * * * * * + +Et pourtant j'hésitais encore devant ce nouvel effort, quand je +descendis à Padoue, désireux de visiter, dans un jardin silencieux, +l'église Santa Maria dell' Arena, où Giotto raconte en fresques +nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ. + +Aux cloîtres florentins, jadis, combien n'ai-je pas célébré les +primitifs! J'avais pour la société des hommes une haine timide, +j'enviais la vie retenue des cellules. Même à Saint-Germain, la +gaucherie de ces âmes peintes, leurs gestes simplifiés, leurs +physionomies trop précises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur +si sèche, si compliquée. Mais la soirée d'Haroué et le Vinci m'ont +transformé: le plus vénérable des primitifs à Padoue ne m'inspire qu'une +sorte de pitié complaisante, qui est tout le contraire de l'amour. + +Voilà bien, sur ces figures, la méfiance délicate que je ressens +moi-même devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par +soi. S'ils gardent, à l'égard de la vie, une réserve analogue à la +mienne, c'est pour des raisons si différentes! Je les médite, et je +songe à la religion des petites soeurs, qui, malgré mon goût très vif +pour toutes les formes de la dévotion, ne peut guère me satisfaire. Sur +ces physionomies le sentiment, maladif, stérile, met une lueur; mais +aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se développer. +Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent à +s'émouvoir devant des légendes imposées; or, moi, je m'enorgueillis à +cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque +soir.... + +Ces âmes naïves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en +paraissant communier avec elles. J'eus parfois le même scrupule sous mon +cloître de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y +précédèrent. C'est par coquetterie, et grâce à des jeux de mots, que je +grossis nos légers points de contact. Dans un siècle hostile et +vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles éparpillées et presque +détruites se plaisent à resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que +voilà une parenté bien lointaine. Pour un côté de moi qui peut-être +satisferait le Giotto, combien qui l'étonneraient extrêmement! Dans sa +chapelle, en même temps que je bâille un peu, ma loyauté est à la gêne. + + * * * * * + +Trois heures après, à Venise, j'étudiais les Véronèse; leur force me +rafraîchissait. Ils m'attiraient, m'élevaient vers eux, mais +m'intimidaient. Là encore je me sens un étranger; mes hésitations, toute +ma subtilité mesquine doivent les remplir de piété. Pas plus qu'avec les +Giotto, je n'ai mérité de vivre avec les Véronèse. Dans le siècle et +dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet état +exprimé par les Botticelli: tristesse tortueuse, mécontentement, toute +la bouderie des faibles et des plus distingués en face de la vie. Mais +d'être tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu à Venise pour +m'accroître et pour me créer heureux. Voici cet instant arrivé. + +Ce soir-là, quand, tonifié de grand air et restauré par un parfait +chocolat, j'atteignis l'heure où le soleil couchant met au loin, sur la +mer, une limpidité merveilleuse, ma puissance de sentir s'élargit. Des +instincts très vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon +Être, se systématisèrent. Chaque parcelle de mon âme fut fortifiée, +transformée. + +Une tache immense et pâle couvrait l'univers devant moi, brillantée sur +la mer, rosée sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au +couchant jusqu'à la rougeur énorme du soleil décliné. Et toute cette +teinte lavée semblait s'être adoucie, pour que je passe aisément aborder +la beauté instructive de Venise et que rien ne m'en blessât: mousse +sucrée du champagne qu'on fait boire aux anémiques. + +La seule image d'effort que j'y vis, c'était sur l'eau un gondelier se +détachant en noir avec une netteté extrême, presque risible. D'un rythme +lent, très précis, il faisait son travail, qui est simplement de +déplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort. + +Et devant ce bonheur orné, je sentis bien que j'étais vaincu par Venise. +Au contact de la loi que sa beauté révèle, la loi que je servais +faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systématique +fit place à une sympathie aisée, facile, pour tout ce qui est moi-même. +Hier je compliquais ma misère, je réprouvais des parties de mon être: +j'entretenais sur mes lèvres le sourire dédaigneux des Botticelli, et +chaque jour, par mes subtilités, je me desséchais. Désormais convaincu +que Venise a tiré de soi une vision de l'univers analogue et supérieure +à celle que j'édifiais si péniblement, je prétends me guider sur le +développement de Venise. + +Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en +moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie +heureuse pour le contempler et m'y conformer. + + + * * * * * + + +I + +VENISE + +SA BEAUTÉ DU DEHORS + + +Dès lors je passai mes jours, dans des palais déserts, à lire les +annales magnifiques et confuses de la République,--dans les musées et +les églises écrasées d'or, à contrôler les catalogues,--sur la rive des +Schiavoni, à louer la mer, le soleil et l'air pur qui égayent mes +vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprévus, je m'attristais +longuement des canaux immobiles entre des murs écussonnés. + + * * * * * + +Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette +délicate cité, je brusquai mon régime jusqu'alors réglé par Baedeker, et +quittant la Piazza, où parmi des étrangers choquants on lit les journaux +français, je me confinai dans une Venise plus vénitienne. J'habitai les +Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par +grandeur d'âme, consentit à être écorché vif, et parfois je songe que je +me suis fait un sort analogue. + +Je voudrais transcrire quelques tableaux très brefs des sensations les +plus joyeuses que je connus au hasard de ces premières curiosités; mais +il eût fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alléger de mes +imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ailé. C'est +en vain que pendant des semaines, auprès de ma table de travail, j'ai +attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir. + +Je vois une matinée à Saint-Marc, où j'étais assis sur des marbres +antiques et frais, tandis qu'un bon chien (muselé) allongeait sur mes +genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l'un et l'autre nous +regardions, avec une parfaite volupté, le faste et la séduction réalisés +tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait +misérable dans cette végétation divine! + +Je vois un jour le soleil que je m'étendis sur un banc de marbre, au ras +de la mer: alors je compris qu'un misérable mendiant n'est pas +nécessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa +beauté. + +Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, chargé de misses +froides et de touristes aux gestes agaçants. Une barque sous le plein +soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y +chantait une chanson, éclatante comme ces vagues qui nous brûlaient les +yeux. Venise, l'atmosphère bleue et or, l'Adriatique qui fuit en +s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si +cruellement ressortir la morne hébétude de ces marchands sans âme que je +bénis l'ordre des choses de m'avoir distingué de ces hommes dont je +portais le costume. + + * * * * * + +Cependant j'attendais avec impatience le jour où j'aurais tout regardé, +non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des +pensées enfin avec ces choses que j'avais tant frôlées. La beauté du +dehors jamais ne m'émut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont +que des tableaux psychologiques. + +Je dirai que, parmi ces délices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure +qu'il était. Aux meilleurs détours de cette ville abondante et toujours +imprévue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le +sens du provisoire. + +Mais qu'on me laisse décrire l'ordre de mes associations d'idées, tandis +qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible à la +prodigalité des essais du génie vénitien et soucieux uniquement +d'absolu. + +Je prends un exemple au hasard: vers le crépuscule, débouchant de mon +canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil +comme une bête énorme flamboyer au versant d'un ciel délicat, par-dessus +une mer indifférente à cette brutalité, toute élégante et de tendresse +vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je +gesticulais. Puis aussitôt: «Quoi donc! es-tu certain que cela +t'intéresse?» Mais en même temps: «Saisissons l'occasion, me disais-je, +pour pousser jusqu'à l'extrémité des Zattere (un kilomètre le long d'un +bras de mer canalisé, sur un quai largement dallé). Je suis certainement +en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon dîner +retardé de vingt minutes, la soirée me sera moins longue.... Ah! ces +soirées, toutes ces journées de la vie extérieure!... Et s'il pleuvait, +j'aurais un frisson d'humidité, la table du restaurant me serait lugubre +et, l'ayant quittée, il me faudrait rentrer immédiatement dans un chez +moi meublé de malaise, ou m'enfermer dans un café qui me congestionne!» + +Ce choeur des pensées qui m'emplissaient fait voir que les plus +voluptueux décors ne peuvent imposer silence à mes sensibilités +mesquines. La grâce de Venise qui me pénétrait ne pouvait étouffer les +protestations dont mon être naquit gonflé. Il fallait que l'âme de cette +ville se fondît avec mon âme dans quelqu'une de ces méditations confuses +dont parfois mon isolement s'embellit. + + + * * * * * + + +II + +VENISE + +SA BEAUTÉ INTÉRIEURE, SA LOI QUI ME PÉNÈTRE + + Heureux les yeux qui, fermés + aux choses extérieures, ne contemplent + plus que les intérieures + +Enfin, je connus Venise. Je possédais tous mes documents pour dégager la +loi de cette cité et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil +du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que +stimulait encore l'air de la mer. (On est trop disposé à oublier que +Venise, avec sa langueur et ses perpétuelles tasses de café, est +légèrement malsaine.) Les photographies inévitables des vitrines avaient +fait banales les plus belles images des cloîtres et des musées. Seule, +la tristesse de mon restaurant solitaire m'émouvait encore pour la +beauté de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel +au coloris pâli, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et +si ce déclin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette +ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilité +anémique et la vigueur vénitienne. + +Dès lors, je ne quittai plus mon appartement, où, sans phrases, un +enfant m'apportait des repas sommaires. + +Vêtu d'étoffes faciles, dédaigneux de tous soins de toilette, mais +seulement poudré de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit +parmi mes cigares, étendu sur mon vaste lit. + +J'avais enfin divorcé avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma +chambre était fraîche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des +horloges obstinées, je m'occupai seulement à regarder en moi-même, que +venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que +je m'étais donné à vivre en proie aux ciceroni, tête nue, parmi les +édifices remarquables. + +Mes souvenirs, rapidement déformés par mon instinct, me présentèrent une +Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cité offre +à tous les passants, je substituai machinalement une beauté plus sûre de +me plaire, une beauté selon moi-même. Ses splendeurs tangibles, je les +poussai jusqu'à l'impalpable beauté des idées, car les formes les plus +parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosité d'idéologue. + +Et cette cité abstraite, bâtie pour mon usage personnel, se déroulait +devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais +nécessaire comme une Loi; chaîne d'idées dont le premier anneau est +l'idée de Dieu. Cette synthèse, dont j'étais l'artisan, me fit paraître +bien mesquine la Venise bornée où se réjouissent les artistes et les +touristes. + + + * * * * * + + + Qu'on ne saurait goûter que + Dieu seul, et qu'on le goûte en + toutes choses, quand on l'aime + véritablement. + +Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait +guère m'intéresser. Mon orgueil, ma plénitude, c'est de les concevoir +sous la forme d'éternité. Mon être m'enchante, quand je l'entrevois +échelonné sur les siècles, se développant à travers une longue suite de +corps. Mais dans mes jours de sécheresse, si je crois qu'il naquit il y +a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente +ans, je n'en ai que du dégoût. + +Oui, une partie de mon âme, toute celle qui n'est pas attachée au monde +extérieur, a vécu de longs siècles avant de s'établir en moi. Autrement, +serait-il possible qu'elle fût ornée comme je la vois! Elle a si peu +progressé, depuis vingt-cinq ans que je peine à l'embellir! J'en conclus +que, pour l'amener au degré où je la trouvai dès ma naissance, il a +fallu une infinité de vies. L'âme qui habite aujourd'hui en moi est +faite de parcelles qui survécurent à des milliers de morts; et cette +somme, grossie du meilleur de moi-même, me survivra en perdant mon +souvenir. + +Je ne suis qu'un instant d'un long développement de mon Être; de même la +Venise de cette époque n'est qu'un instant de l'Ame vénitienne. Mon Être +et l'Être vénitien sont illimités. Grâce à ma clairvoyance, je puis +reconstituer une partie de leurs développements; mais mon horizon est +borné par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait +de contempler Dieu, de connaître le Principe qui contient et qui +nécessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de +ce qui paraît être, cela déjà est bien beau. + +Cette satisfaction me fut donnée, quand je contemplai dans l'âme de +Venise, mon Être agrandi et plus proche de Dieu. + + * * * * * + + L'Être de Venise. + +Cette qualité d'émotion, qui est constante dans Venise et dont chacun +des détails de cette nation porte l'empreinte, seules la perçoivent +pleinement les âmes douées d'une sensibilité parente. Ce caractère +mystérieux, que je nomme l'âme de tout groupe d'humanité et qui varie +avec chacun d'eux, on l'obtient en éliminant mille traits mesquins, où +s'embarrasse le vulgaire. Et cette élimination, cette abstraction se +font sans réflexion, mécaniquement, par la répétition des mêmes +impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous +les aspects et toutes les époques d'une civilisation. + + * * * * * + + Mon Être. + +De même, quand ma pensée se promène en moi, parmi mille banalités qui +semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'à en être +frappée des traits à demi effacés; et bientôt une image demeure fixée +dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-même, mais moi plus +noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Être, non pas de ce +que je parais en 89, mais de tout ce développement à travers les +générations dont je vis aujourd'hui un instant. + + * * * * * + + Description de ce type qui + réunit, en les résumant, les + caractères du développement + de mon Être et de l'Être de + Venise. + +Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir +de notre séparation à Saint-Germain: cette image de mon Être et cette +image de l'Être de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction, +concordent en de nombreux points. + +En les superposant, par une sorte d'addition légèrement confuse, +j'obtins une image infiniment noble où je me mirai avec délice dans ma +chambre solitaire et fraîche. Fragment bien petit encore de l'Être +infini de Dieu! mais le plus beau résultat que j'eusse atteint depuis +mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes émotions! Et non +plus des émotions toujours inquiètes et sans lien, mais systématisées, +poussées jusqu'à la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais +avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de compréhension, de bonté, +je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles +qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type. + + * * * * * + +Durant quelques semaines, couché sur mon vaste lit des Fondamenta +Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout +ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux +Barbares. Même je ne les connaissais plus. Ayant été au milieu d'eux +l'esprit souffrant, puis à l'écart l'esprit militant, par ma méthode je +devenais l'esprit triomphant. + +Ici se réfugièrent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit +dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues. +Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête +sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre élancés, elle console nos +chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. J'ai apporté à Venise +tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma +conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu'au soir de mon abattement +d'Haroué; je l'ai priée de les concilier et de leur donner du style. Et +tandis que je contemplais sa beauté, j'ai senti ma force qui, sans +s'accroître d'éléments nouveaux, prenait une merveilleuse intensité. + + * * * * * + +Venise, me disais-je, fut bâtie sur les lagunes par un groupe d'hommes +jaloux de leur indépendance; cette fierté d'être libre, elle la conserva +toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les +étrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir +les Barbares, les étrangers; et le perpétuel ressort de ma vertu, c'est +que je me veux homme libre. + +Venise, pour avoir été héroique contre les étrangers, amassa dans l'âme +de ses citoyens les plus beaux désintéressements.--Ainsi, je fus +toujours ému d'une sorte de générosité naturelle, je hais l'hypocrisie +des austères, l'étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la +majorité. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en +d'autres corps, jadis, mon Être a dû soutenir pour acquérir ces vertus. + +Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision +personnelle de l'univers que sous une légère atteinte de douceur +mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin.--De même, +c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances +mortifiées, et par l'enseignement métaphysique d'outre-Rhin, que je fus +éveillé à me faire des choses une idée personnelle. A douze ans, dans la +chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la +Pénitence, pour tromper mon écoeurement; et plus tard, dans l'intrigue +de Paris, le soir, je me suis libéré de moi-même parmi les ivresses +confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza. + +Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait +de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Être et de +l'Être de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on +lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je +suis inquiet sans trêve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure +ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité actuelle n'est sans doute +qu'un secret instinct de mon Être, qui se souvient d'avoir possédé, +entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Titien. + +Rien au plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon +système n'en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette république +magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure à part, +que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est +à Venise un accident, un à côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé, +que la vraie Venise se développait alors. Mon Être se souvient sans +effort d'avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que +Véronèse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la +vie était une fête; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans +l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur. + +Véronèse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maître; je lui +cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est +Tiepolo. + + _Tiepolo_ + +Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne +qui s'était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les +Véronèse s'arrêta de créer; elle se contempla et se connut. Déjà +Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se +contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le détail de ses +mérites, il les étale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui, +Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus +héritées de ses ancêtres. + +Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être +s'était acquises dans des existences antérieures j'ai donné une +intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des +sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon +Être dans chacune de ses transformations; superposées dans ma +conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis +rien ajouter, du moins je sais que je les possède. + +Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse. +Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi, +ainsi que les siècles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une +atmosphère convenable. L'énergie de notre Être, épuisée par les efforts +de jadis, n'atteint qu'à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie +trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui +nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant et +mélancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse; il en +fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtes, soies +et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le +peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l'embrouille, lui +donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons! mais il +l'inonde de lumière. C'est là son oeuvre, débordante de souvenirs +fragmentaires, pêle-mêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni +convenance, dites-vous, mais où l'harmonie naît d'une incomparable +vibration lumineuse.--Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que +je porte parmi tant de visions accumulées en moi. + +Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute +une race aboutit. Il ne crée pas la beauté, mais il fait voir infiniment +d'esprit, d'ingéniosité; c'est la conscience la plus ornée qu'on puisse +imaginer, et chez lui la force, dépouillée de sa première énergie, +invente une grâce ignorée des sectaires. Ah! ces airs de tête, ces +attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans cesse se +brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumière; il en inonde ses +tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorées +qui se pénètrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le +souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses émotions, et seule +demeure, au fond de moi, ma sensibilité qui prend, selon ses hauts et +ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres, +livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé, +dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes +images intérieures que je m'énerve à éclairer durant mes longues +solitudes. + +Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations +au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa mélancolie. Il était trop +sceptique pour pousser à l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude +qui suit les grandes voluptés et que leur préfèrent les épicuriens +délicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts héroïques de ses +pères, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement +formée par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont +des recueils héroïques, où toutes les âmes de Venise sont réunies; mais +tant de siècles se résumant en figures symboliques, ce sourire inavoué, +cette mélancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop délicat pour +la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant paraît énigmatique. + +On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai +grammaticalement, mais il appartient au poète de faire sentir ce qui ne +peut être compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des +guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de +Tiepolo, je m'arrête; j'ai reconnu son âme, la mienne! + +Ah! celui-là, comment s'étonner si je le préfère à tout autre? + + * * * * * + +Après Tiepolo, Venise n'avait plus qu'à dresser son catalogue. +Aujourd'hui, elle est toute à se fouiller, à mettre en valeur chacune de +ses époques; ce sont des dispositions mortuaires. + +Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sais plus que +répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j'y +trouve, et me mécaniser, j'approche de cette dernière période. Quand ce +corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra +que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles +il a créées. Moi fils par l'esprit des hommes de désirs, je +n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là +dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que +j'entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série +sera terminée. + +Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la +journée de Jersey, je contemplai le détail et le développement de cette +suite d'idées qu'est mon Moi. + +Admirables et fiévreuses journées des Fondamenta Bragadin! Au contact de +Venise délivré pour un instant de l'inquiétude de mes sens, je pus me +satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type +de gloire! Grâce à mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon +intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes +instincts aboutissait à la pleine conscience de moi-même, et qu'ainsi je +deviendrais Dieu, si un temps infini était donné à mon Être, pour qu'il +tentât toutes les expériences où m'incitent mes mélancolies. + +Dès lors que m'importe si les siècles et l'énergie font défaut à cette +tâche! j'ai tout l'orgueil du succès quand j'en ai tracé les lois. C'est +posséder une chose que s'en faire une idée très nette, très précise. + + * * * * * + +Vers cette époque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune +Anglais, jadis rencontré à Londres, vint s'asseoir à ma table. Je causai +avec un peu de fièvre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois +n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes +méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait: «Je +compte que j'ai lieu d'être heureux: mon père a beaucoup travaillé; il +m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux qui me seront +utiles dans la vie.» + +Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l'écart qui grandit +chaque jour entre moi et le commun des honnêtes gens. + + + + * * * * * + + +III + +JE SUIS SATURÉ DE VENISE + + Grégoire XI: «C'est ici que + mon âme trouve son repos dans + l'étude et la contemplation des + belles choses.» + + Sainte Catherine de Sienne: + «Pour accomplir votre devoir, + très Saint-Père, et suivant la + volonté de Dieu, vous fermerez + les portes de ce beau palais, et + vous prendrez la route de Rome, + où les difficultés et la malaria + vous attendent en échange des + délices d'Avignon.» + +Au degré où j'étais parvenu, je ne ressentais plus ces violents +mouvements qui sont ce que j'aime et désire. J'étais saturé de cette +ville, qui dès lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu à peu dans +la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqué: dans le +bonheur le mieux épuré nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me +vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me +rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais +mieux trouver qu'à Paris. + +(Il est juste d'ajouter qu'à ces nobles motifs se joignait un désir +d'agitation: désir médiocre, mais après tout n'est-ce pas un synonyme +intéressant de mes beaux appétits d'idéal. Il faut que je respecte tout +ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma santé +s'était fort consolidée, et des parties de moi-même s'éveillant peu à +peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.) + +Pour me maintenir dans l'Église Triomphante, il faut sans cesse que je +mérite, il faut que j'ennoblisse les parties de péché qui subsistent +probablement en moi. Je ne les connaîtrai que dans la vie; j'y retourne. + + + * * * * * + + +LIVRE QUATRIÈME + +EXCURSION DANS LA VIE + + + * * * * * + + +CHAPITRE XI + +UNE ANECDOTE D'AMOUR + + +I + +J'AMASSE DES DOCUMENTS + + Pâle comme sa chemise. + +Le huitième jour de mon arrivée à Paris, quand la petite émotion de +retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'échelle +sociale et le caractère des gens que je rencontre, m'eut secoué une +centaine de fois, mes nerfs se montèrent et je trouvai l'émotion +vulgaire que je venais chercher. + +C'était la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et +la loyauté de ses amitiés. Jolie fille, jeune, menée uniquement par son +imagination, un peu prétentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un +geste qui ne fût pas gracieux, elle m'émut. Je m'aperçus de mon +sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possédait +que des idées acquises et, pour son propre fonds, de la vanité. +D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je préfère, imprévu, fait +de coquetterie et de bonté. + +Quelque chose de haché dans mes discours, une apparence de franchise qui +est faite de désir de plaire et d'indifférence à l'opinion, voilà les +caractères qui lui plurent tout d'abord en la déroutant. + + * * * * * + +C'est une légère tristesse de constater, chez un objet de vingt ans +qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de +pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui +acquirent. + +Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus +convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que +rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait +promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à +la fin de la soirée, peut-être en aurais-je bâillé. Car allumer une +dernière cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir +jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux +cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis +mais me réunir dans une action vive,--toutes ces fines émotions, les +soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la +voiture qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire +que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais +demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons +toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret +emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction, +malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que +j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis; cette heure-là +au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants. +D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre +contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables; +et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant +pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine, +mon goût se dissiperait. + + * * * * * + +Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin, +un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers +jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans +aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agissait comme toujours de +résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve +tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain +nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître et +Venise mes yeux étaient neufs pour Paris. + +En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se +détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon +sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion! Ah! +l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel +repos: au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints,--au +soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de +ma race,--sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des +magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié! C'est encore ce +morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me +remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues! + +Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance, +et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au point +que, sur cet axiome, j'ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et +d'analyser sans trêve. + + * * * * * + +Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour +que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr. + +1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants, +aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même, +embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû +verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés. + +Cette trahison des sens, cette défaite de la femme, si faible contre les +exigences de ses vingt ans, fournissait un thème abondant et monotone à +mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqué, puis +fatigué par mon insistance, m'avoua diverses circonstances où elle avait +goûté violemment ces affreux entraînements. Je l'écoutais en silence, +rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait à +ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidée, elle +ne m'eût inspiré qu'une sorte de pitié, ennemie de toute passion. + +2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents +qui tous l'abîmeront un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans +revanche possible. + +M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette +fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et +m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie +facile qui m'énervait délicieusement, mais où elle ne voyait durant nos +soirs d'automne que de longs silences insupportables. + +Une singulière contradiction de sentiment sans trêve tournoie en moi +comme une double prière. Je m'irritai toujours du mépris qu'affectent +les âmes vulgaires pour les créatures qui consacrent leur jeune beauté +et leur fantaisie à servir la volupté. Leur corps si souple, leur +sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les +livrent au passant ému, c'est qu'elles sont agitées du même dieu, dieu +d'orgueil et de générosité, qui fait les analystes. Les analystes prient +l'inconnu qu'il veuille être leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le +provoquent à connaître leur âme et à en jouir. Les uns et les autres +sont victimes d'une fatalité, car ils naquirent chargés d'attraits +singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse à révéler publiquement leur +beauté. J'aime leur désintéressement qui leur fait dédaigner toutes ces +petites préoccupations, groupées par le vulgaire sous le nom de dignité, +et auxquelles Simon prêtait de l'importance. J'aime leurs emportements +qui m'aident à comprendre la mort; ils se hâtent de faire leur tâche et +d'épanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, à +qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels où +déposer le secret de leurs émotions. La frénésie des monographistes +sincères et celle de Cléopâtre abandonnée dans les bras de César, +d'Antoine et de tant de soldats, n'éveillent aucune raillerie facile +chez les esprits réfléchis: de telles impudeurs transmettent, de +génération en génération, les vertus d'exception. Ces femmes et ces +penseurs ont sacrifié leur part de dignité vulgaire pour mettre une +étincelle dans des âmes sauvées de l'assoupissement. Cependant, et voilà +ma contradiction, je me désespérais que l'Objet fût telle. Seule son +infâme ingéniosité m'intéressait à elle, et je la lui reprochais, me +plaisant à lui détailler tout haut, combien elle violait les lois +ordinaires de la nature et de la bienséance. + +Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait +un goût très vif à mes irritations. Nous en plaisantions l'un et +l'autre, mais parfois j'étais presque brutal, et parfois encore j'étais +près de regretter qu'elle fût un objet irréparablement gâté. + +Mais sans trêve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: «Ah! +l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifférentes, +s'il me plaisait d'en détourner mon regard!» + + * * * * * + +De telles expériences, menées avec trop de zèle, présentent quelque +danger. C'est le jeu un peu fébrile du pauvre enfant qui, par un jour de +pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de +le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes +circonstances, un châtiment imminent. + + * * * * * + +Elle avait de la générosité de coeur, et, malgré sa vanité, un +convenable bohémianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrêté? Deux +ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchés à +fond, et soudain presque sincères, nous cessions notre intrigue pour +vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goûter, à l'écart, +quelques semaines de vrai satisfaction. + +Mais quoi! tant de sentiments délicats, que j'ai acquis par de longs +efforts méthodiques, dès lors me devenaient inutiles! Pouvais-je +accepter de me réduire à la petite sensibilité sensuelle de ma vingtième +année! Renier, pour la première fois, la journée de Jersey! + + * * * * * + +Quelque irraisonnable que cela fût, tels étaient ses yeux cerclés de +fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je +cédais à mon goût pour cet objet, plus qu'il n'était marqué dans mon +programme.... Ce genre d'émotions est assez connu pour que je n'en +fournisse pas la description. + + * * * * * + +Dans ce désarroi de mon système, à défaut de ma volonté, quelques gestes +dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvèrent. Cela est +louable, mais je ne puis m'en glorifier: en réalité j'étais désarmé; ses +mains fiévreuses avaient forcé le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis +qu'intérieurement j'étais profané, je parus encore servir avec orgueil +mon Dieu. Ce fut une suprême journée. Comme moi, elle était à limite. De +découragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu, +et ne le sut jamais. + +Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes +propos? Mon égotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle +guère.--Ou bien fut-elle décidée par des choses de la vulgaire réalité? +J'ai peut-être un dédain excessif des nécessités de la vie.... + +Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports +d'homme à femme. Fréquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai +réfléchi sur mon cas, et les hypothèses les plus diverses m'ont tour à +tour satisfait, selon les heures de la journée: j'ai le réveil dégoûté, +l'après-dîner indulgent et un peu brutal, la soirée fiévreuse et qui +grossit tout. + +Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'à l'impolitesse pendant cinq +jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe où avec +une personne de mon sexe. Les femmes oscillent étrangement d'une +complaisance maladive à la méchanceté. J'en conçus du dégoût, et, +jugeant l'expérience terminée, je partis pour le littoral méditerranéen. + + + * * * * * + + +II + +JE PROFITE DE MES ÉMOTIONS + +Cannes était encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de +la plage éventée jusqu'à la Croisette, où je demeurais immobile à +regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine, +dans la grande rue, très vexé de n'avoir pas envie de pâtisseries. +Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journées; +j'avais spécialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop +étroitement dans ma pensée, et de Nice, où je promenais mon ennui dans +les cafés, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les +après-midi ne furent aussi grises qu'à cette époque. Et quelles soirées, +devant un grog! Il est bien fâcheux que je n'aie eu personne avec qui +analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessécher, puis le +réduire en poussière qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait +dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma première étape, me +redevenait nécessaire. + + * * * * * + +Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idée fixe, debout sur +notre cerveau comme le génie de la Bastille, tandis que, nous enfonçant +dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser à rien et nous +recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier +de la pendule, de compter jusqu'à cent et autres bêtises insuffisantes. +Soudain, à travers le voile de banalités qu'on lui oppose, l'idée +réapparaît, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons +encore de lui échapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me +levais, et par quelque lecture émouvante je cherchais à m'oublier. Tout +me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me +parurent admirables. + +Ce n'étaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes +troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-même. J'imaginais le système +de vie que j'aurais mené avec elle, et je me désespérais qu'une façon +d'être ému, que j'avais entrevue, me fût irrémédiablement fermée. Au +résumé, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude méditative que +Simon et moi nous tentâmes. Retraite charmante! Ma méthode, en étonnant +l'Objet, m'eût paru rajeunie à moi-même. Puis ces commerce d'idées avec +des êtres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui +meublent la vie. + +Ainsi, à étudier ce qui aurait pu être, j'empirais ma triste situation. +Et, piétinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il +est évident que ça ne durera pas, mais les minutes en paraissent si +longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renversé des +dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais désespérément par +leurs vastes fenêtres, ne me parut pas aussi décoloré que je le vis, +durant ces nuits détestables et ces après-midi où je me couchais vers +les trois heures et m'endormais enfin, hypnotisé par mon idée fixe, +éclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les réveils, au soir +tombé, les membres couverts de froid! Les repas, sans appétit, sous des +lumières brutales! Parfois même il pleuvait. + +J'aurais dû me méfier que l'air de la mer, précieux en ce qu'il pousse +aux crises (cf. Jersey et Venise) m'était dans l'espèce détestable. + + * * * * * + +Seule, elle a pu me faire prendre quelque intérêt à la vie extérieure. +Elle était pour moi, habitué des grandes tentures nues, un petit joujou +précieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon +sang toutes mes idées, je goûtais des choses vulgaires, je cancanais un +peu et j'étais fat à la promenade. + + * * * * * + +Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au +reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de mémorable, ni de +touchant; c'est peut-être que je ne l'écoutais guère? L'ayant abordée +avec le simple désir de me donner quelque amertume et de reprendre du +ton, j'ai habillé selon ma convenance et avec un art merveilleux le +premier objet à qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je +voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensées. + +Comme elle était venue me surprendre, un matin de naguère, dans ma +chambre d'hôtel, elle me trouva appuyé sur une malle, qui lisais +l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour +charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le +prouver elle riait. La société de Simon a perverti en moi le sens de la +sociabilité. Il est évident que j'ai ennuyé au delà de tout l'Objet. +Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle +était un objet vivant. Ce jour où, sur ma malle de voyageur, je +prétendis l'instruire de l'instabilité des passions sensuelles, est +l'instant où je me crus le plus près d'être aimé et d'aimer, mais comme +il était midi un quart, elle, avec une netteté d'analyse intime, que je +n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim. + +Un autre souvenir qui m'émeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, à +neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et +tristes vers la gare de Lyon, où l'on se bouscule confusément sous trop +de lumières. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la +situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter +pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans +l'obscurité misérable. C'est ainsi qu'un peu après, seul dans mon wagon, +je goûtai une petite mélancolie et une petite fierté, ce qui fait une +délicate sensualité. + + * * * * * + +A imaginer ce sentiment sincère de petite fille qu'elle eut pour moi, +tandis qu'elle sanglotait de mon faux départ, je me désole de mon +mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinée, s'impose +à mon souvenir: figure si épurée que je n'éprouve plus qu'un regret +violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la même race +que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait être et ce qu'elle est, +combien elle souffre de ne pas vivre à mes côtés, pensant tout haut et +se fortifiant de mes pensées! C'est ma faute, ma faute irréparable, de +ne pas lui être apparu tel que je suis réellement! Oh! ma constante +hypocrisie! mon impuissance à démêler ce qui est convenable, parmi tant +de charmantes façons d'être, qui s'offrent à moi comme possibles en +toutes occasions! Avec son joli corps, pâmé des hommes grossiers, que la +voilà misérable, elle, charmante comme une sainte païenne! + +Hélas! pourquoi suis-je si vivement frappé du désordre qu'il y a dans +les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes +détestables lucidités, elle ne m'apparaîtrait plus comme un bonheur +possible et que je ne sais acquérir. Elle serait un cadavre doux et +triste, une chose de paix. + + * * * * * + +Je lui écrivis. Dès lors je connus à chaque courrier l'angoisse, puis la +secousse à briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guetté +s'éloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifférence +affectée. + +Je n'eus plus le courage de penser à rien autre qu'à elle, qui peut-être +en ce moment riait. + +«Elle ne m'a pas écrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon +lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me répondra pas? Elle fut toujours +détestable; son sans-gêne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitié ait +fléchi?» Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifférence +qu'elle m'avait données aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un +homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse. + +A cette époque, le goût que je lui gardais prit des proportions vraiment +curieuses. Vous connaissez ces inquiétudes nerveuses qui, certains +jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les +jambes à la hauteur des genoux, et nous réduisent enfin à un geste +brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassées, en même +temps qu'elles nous font une idée claire des sensations du véritable +épileptique. J'avais à l'imagination une angoisse analogue. + +Dès l'aube, je lui télégraphiai à son ancienne adresse. Journée +déplorable! A travers Cannes, perdue d'humidité, je ne cessais d'aller +de l'hôtel au télégraphe, où les employés agacés me secouaient leurs +têtes, et mon coeur s'arrêtait de battre, sans que mon attitude perdît +rien de sa dignité. Le long de la plage, dans la grande rue, cette +journée dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant +mon espoir surchauffé à chaque seconde se venait butter contre +l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrête brutalement.... +Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hôtel, je n'avais +encore rien reçu; la totalité des choses me parut sinistre, puis je fus +dément. + +Comme elle était oubliée, la fille des premiers instants de cette +aventure,--celle à qui je voulus bien prêter un sourire doux et maniéré! +J'avais à propos d'elle conçu un si violent désir d'être heureux, j'y +étais allé d'une telle chevauchée d'imagination qu'en me retournant, je +me trouvais seul. De la même manière, sous le cloître, mes saints,--à +Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser +manger du vide, face à face de mon désir. + + * * * * * + +Prendre l'express sur l'heure, retrouver à Paris, par l'obligeance des +concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile +et que je ne lui déplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait +quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce délai je serai guéri. +Ce bonheur-là, pour me plaire, devrait m'être donné tel que je +l'imagine, et à l'heure même où je le désire. + +Quant à revivre les jours passés auprès d'elle, vraiment je m'en +soucierais peu. Ce qui me désole, c'est la non-réalisation de tout ce +que j'ai entrevu en la prenant pour point de départ. Je considère avec +affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne +saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout. + +Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un élément essentiel +de ma félicité soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui +n'est pas Moi? + + * * * * * + +Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction +d'avoir prévu dès la veille, qu'il fallait laisser tout espoir. +M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une période de +démence. La direction de mon énervement ne me parut pas blâmable, mais +seulement son intensité. Il faut avouer que la réussite de mon excursion +dans la vie dépassait mes plus belles espérances; vraiment j'avais +rajeuni ma puissance de sentir! Et malgré qu'une partie de moi-même, +toujours un peu larmoyante, résistât, je m'amusai pendant quelques +minutes d'être si parfaitement dupe de la duperie que j'avais +méthodiquement organisée. + + * * * * * + +Le soleil gai courait de la mer bleue et argentée jusque dans ma chambre +tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais. +Profitant avec un grand sens de cet éclair d'énergie, je pris le train +de Nice. De Nice à Monte-Carlo je suivis le côte à pied, dans une +atmosphère légère qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais: + +1° De respirer avec sensualité; + +2° De me convaincre qu'aucune des beautés soupirées par moi depuis trois +semaines n'était en cette fille: «Je subis une querelle de mes rêves +intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma +curiosité. Mais, en vérité, je n'ai pas à me mépriser; personne n'a +porté la main sur moi. Si je suis troublé, c'est moi seul qui me +trouble.» + + * * * * * + +Je dînai abondamment, et malgré que cette heure (de six à neuf) soit +lugubre au sentimental indisposé, je sortis du restaurant plus viril, un +peu balloné et un cigare très curieux à la bouche. + +L'excellent remède que l'orgueil quand on va s'émietter dans un +désagrément! Je relève un peu la tête, je fais table rase de tout les +menus souvenirs et je dis: «Quoi! des scénettes touchantes que je +fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empêtrer là dedans! Je suis centre +des choses; elles me doivent obéir. Je mourrai fatalement, et, si j'en +éprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un +homme libre, pour jouir méthodiquement de la beauté de notre +imagination.» + + * * * * * + +Les salles de jeu m'ont toujours ennuyé. J'ai pourtant tous les +instincts du joueur. Si je m'intéressais à la politique, à la religion +et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible. +C'est générosité naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espérerais +être récompensé au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un +peu des nerfs, de désirer avec frénésie risquer ma vie à quelque chose: +pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des +louis sur le tapis vert, voilà qui n'intéresse pas la dixième partie de +moi-même. Et si je perdais, tout mon être serait annihilé. Car sans +argent, comment développer son imagination? Sans argent, plus d'_homme +libre_. + +Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il +redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre +direction de son mécanisme. Le joueur de Monte-Carlo est là pour se +fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne, +c'est un homme qui ne possède plus et qui compromet ses plaisirs de +demain.--Ainsi, j'allais à Paris faire une expérience sentimentale afin +de me réveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop +fade). La chance a tourné, j'ai été pris. C'est que j'avais choisi une +des loteries les plus grossières: l'amour pour un être! L'homme vraiment +réfléchi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans +ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo. + +J'ai trempé dans l'humanité vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons +dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez +expert à mécaniser mon âme pour les détourner. C'est une honte, ou du +moins une fausse manoeuvre, qu'après tant d'inventions ingénieuses où je +les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je +n'ai pas choisis, et qui ne présentent pas d'intérêt. + +Sortons de ce Casino où des hommes, d'imagination certes, mais d'une +imagination peu ornée, mes frères sans doute, mais de quel lit! +cherchent comme moi réchauffement, et à ce jeu se brûlent. Je suis un +joueur qui pipe les dès; désintéressé du résultat que je connais, j'ai +l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux détails de +la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis! + +Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossière salle +d'attente, auprès du wagon léger dans lequel je traverserai la vie, +prévenu de toutes les stations et considérant des paysages divers, sans +qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des +plus délicates roses, si cet usage n'était pas théâtral! + + * * * * * + +Je repris le train de Cannes. Auprès de moi des officiers de marine +causaient, et je fus frappé tout d'abord de leur simplicité, de la +camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraîchissais à les +suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de +plaisanterie mathématique particulier aux élèves de Polytechnique ou de +Navale: + +--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus +vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos +chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup, +puis de s'éloigner. + +Ah! l'admirable vérité, m'écriai-je entre Villefranche et Nice, dans les +cahots du wagon, et comme cela confirme ma théorie! Dans la vie, la +somme des maux, nul ne le conteste, est supérieure à celle des bonheurs. +Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous +augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon système +d'aimer et d'être aimé, c'était bien de m'y risquer un jour; mais la +sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante +jours! + + * * * * * + +Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas à l'hôtel +de lettre de l'Objet. + +Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours déprimante, +ne vînt pas me désespérer à nouveau, et, à mon réveil, je me parus +satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut être indulgent aux +convalescents, et ne pas trop demander à leurs forces trébuchantes. + +Le lendemain, je partis pour m'aérer n'importe où. + + * * * * * + +III + +MÉDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR + +Il ne faut pas que je me plaigne de cette déchéance subie durant +quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de +douleur qui me pénètre et me baigne profondément. Le danger de mon +machinisme, parfait à tant d'égards, est qu'il me dessèche. + +Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de +sensibilité; elle me rappellera combien il est urgent que je me bâtisse +un refuge. Et puis cette belle expérience que je viens de créer, je +pourrai à mon loisir la répéter. Désormais je connais la voie pour être +émoustillé, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes +et des femmes. + +Mon rêve fut toujours d'assimiler mon âme aux orgues mécaniques, et +qu'elle me chantât les airs les plus variés à chaque fois qu'il me +plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon répertoire du chant +de l'amour. Je ne pouvais guère m'en passer. La chose se fît très +lestement. La période grossière, où l'on souffre vraiment, où l'on jouit +vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est +de ces égarements le plus pénible!), je ne permis pas qu'elle durât plus +de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la mélancolie de se +souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont épurés par la +nuit qui déjà les remplit. Pour présenter quelques douceurs, il faut +qu'un acte soit transformé en matière de pensée. J'ai activé les +phénomènes ordinaires de la sensibilité. En trois semaines, d'une +vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir délicieux que je puis +presser dans mes bras, mes soirs d'anémie, me lamentant par simple goût +de mélancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le péché originel +qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis +construit pour y trouver la paix. + + + * * * * * + + +CHAPITRE XII + +MES CONCLUSIONS + + +_La règle de ma vie_ + + +Aujourd'hui j'habite un rêve fait d'élégance morale et de clairvoyance. +La vulgarité même ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais +lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi +par des airs variés, que mon âme me fournit à volonté. + +J'ai renoncé à la solitude; je me suis décidé à bâtir au milieu du +siècle, parce qu'il y a un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se +satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent +comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon être, mécontente +de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-même. Parmi les +hommes je lui ai trouvé des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix. + +Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des émanations +de lui-même, désertaient son paradis pour aimer les filles des hommes. +J'ai trouvé un joint qui me permet de supporter sans amertume que des +parties de moi-même inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis +morcelé en un grand nombre d'âmes. Aucune n'est une âme de défiance; +elles se donnent à tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont +à l'église, les autres au mauvais lieu. Je ne déteste pas que des +parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique à +contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne +d'atteindre; puis un esprit vraiment orné ne doit pas se distraire de +ses préoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au même moment. +J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses âmes ne se +connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que +ma clairvoyance qui les créa, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une +d'elles compromette la sécurité du groupe et par ses excès risque +d'entraîner la somme de mes âmes, toutes se ruent sur la réfractaire. +Après une courte lutte, elles l'ont vite maîtrisée; c'est ce qu'on a pu +voir dans l'anecdote d'amour. + +Vraiment, quand j'étais très jeune, sous l'oeil des Barbares et encore à +Jersey, je me méfiais avec excès du monde extérieur. Il est repoussant, +mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maîtriser +les hommes en les empoignant par leur vanité. Avec un peu d'alcool et +des viandes saignantes à ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on +peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans +le monde intérieur, la stérilité et l'emballement! Aujourd'hui, ma +grande préoccupation est d'éviter l'une et l'autre de ces maladresses. +On connaît ma méthode: je tiens en main mon âme pour qu'elle ne butte +pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingénie à +lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que +j'excelle à la ramener dès qu'elle se dérobe. Parfois je m'interromps +pour m'adresser une prière: + +O moi, univers dont je possède une vision, chaque jour plus claire, +peuple qui m'obéit au doigt et à l'oeil ne crois pas que je te délaisse +si je cesse désormais de noter les observations que ton développement +m'inspire; mais l'intéressant, c'est de créer la méthode et de la +vérifier dans ses premières applications. Somme sans cesse croissante +d'âmes ardentes et méthodiques, je ne décrirai plus tes efforts; je me +contenterai de faire connaître quelques-uns des rêves de bonheur les +plus élégants que tu imagineras. Continuons toutefois à embellir et à +agrandir notre être intime, tandis que nous roulerons parmi les traces +extérieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car +ils ne signifient nullement l'âme qui les a ordonnés et ne valent que +par l'interprétation qu'elle leur donne. + + * * * * * + +_Lettre à Simon_ + +J'ai écrit dernièrement à Simon: + +«Avec vous, lui dis-je, j'avais vécu dans l'Église Militante, faite de +toutes les misères de l'Esprit molesté par la vie. Demeuré seul, j'ai +projeté devant moi, par un effort considérable, ce pressentiment du +meilleur que nous portions en nous; j'ai réalisé cette Église +Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participé de ses joies. +Rien de plus délicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel. +Mes passions ont cabalé pour la vie.... Aussitôt mon âme me signalait +leur insurrection, et, toute coalisée, les réduisait. Cependant j'avais +glissé plus bas que jamais nous ne fûmes. Il faut que je remonte la +série d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher +ami. + +«C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il +y a des méthodes, il n'y a pas de résultats. Les émotions que nous +connûmes hier, déjà ne nous appartiennent plus. Les désirs, les ardeurs, +les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidéré de croire que +j'étais arrivé quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos +curieuses expériences. + +«Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens +de conscience, les excursions que nous fîmes botte à botte hors du réel +et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne +veux pas me risquer à rien inventer; je veux m'en tenir à des émotions +que j'aurai pesées à l'avance. Rien de plus dangereux que nos appétits +naturels et notre instinct. Je les étoufferai sous les enthousiasmes +artificiels se succédant sans intervalle. + +«Ce système excellent pour l'individu serait, à la vérité, déplorable +pour l'espèce. Les voluptueux de mon ordre demeurent stériles. Mais je +ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour +garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis. + +«Vous le savez bien, Simon, s'il m'eût plu, j'étais un merveilleux +instrument pour produire des phénomènes rares. Je penche quelquefois à +me développer dans le sens de l'énervement; névropathe et délicat, +j'aurais enregistré les plus menues disgrâces de la vie. Je pouvais +aussi prétendre à la compréhension; j'ai un goût vif des passions les +plus contradictoires. Enfin je suis doué pour la bonté; je me plais à +plaire, je souris; en persévérant, j'aurais atteint à cette vertu +royale, la charité. Mais décidément je ne m'enfermerai dans aucune +spécialité; je me refuse à mes instincts, je dérangerai les projets de +la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin fermé, +une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entraînent +dans l'imprévu, et, pour des buts cachés, nous font participer à tous +les chagrins vulgaires. + +«Je vais jusqu'à penser que ce serait un bon système de vie de n'avoir +pas de domicile, d'habiter n'importe où dans le monde. Un chez soi est +comme un prolongement du passé; les émotions d'hier le tapissent. Mais, +coupant sans cesse derrière moi, je veux que chaque matin la vie +m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un début. + +«Mon cher ami, vous êtes entré dans une carrière régulière: vous +utiliserez notre dédain, qui nous conduisit à Jersey, pour en faire de +la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues +méditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre +misanthropie, qui nous sépara, une distinction et une froideur justement +estimées de ce monde sans déclamation où vous êtes appelé à réussir. Nul +doute que vous n'arriviez à proscrire pour des raisons supérieures ce +que le vulgaire proscrit, et à approuver ce qu'il sert. Certaines +natures avec leur fine ironie s'accomodent à merveille, quoique pour des +raisons très différentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin +au développement de ma carrière, si vous la voyez tourner à mille choses +faciles que j'étais né pour mépriser toujours, ne vous étonnez pas. +Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais poussé à un tel +point que les attitudes mêmes que nous estimions jadis, je les dédaigne: +car vis-à-vis des rêves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins, +c'est bien indifférent. Et ces rêves eux-mêmes n'ont pas grande +importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sûr +que dans cette courte vie elle-même mon idéal d'aujourd'hui soit demain +mon idéal, enfin parce que je sais n'avoir une idée claire qu'à de rares +intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes périodes.--En +conséquence, j'ai adopté cinq ou six doutes très vifs sur l'importance +des parties les meilleures de mon Moi. + +«L'évidente insignifiance de toutes les postures que prend l'élite au +travers de l'ordre immuable des événements m'obsède. Je ne vois partout +que gymnastique. Quoi que je fasse désormais, mon ami, jugez-moi d'après +ce parti pris qui domine mes moindres actes. + +Il est impossible que nous cessions de nous intéresser l'un à l'autre; +il est probable cependant que nous cesserons de nous écrire. Cela ne +vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en +réalité, nous sommes frères, de lits différents, ajouterai-je, pour +justifier certaines différences de nos âmes; nous avons une partie de +notre Moi qui nous est commune à l'un et à l'autre; eh bien! c'est parce +que je veux être étranger même à moi que je veux m'éloigner de vous. +_Alienus!_ Étranger au monde extérieur, étranger même à mon passé, +étranger à mes instincts, connaissant seulement des émotions rapides que +j'aurai choisies: véritablement Homme libre!» + + * * * * * + +Cette lettre écrite, je refléchis que ce désir d'être compris, ce besoin +de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien était encore +une sujétion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis +tenir à Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la +boucle de la première période de ma vie. + +Avril 1887. + + + * * * * * + + +APPENDICE + +NOTE DE LA PAGE VI + + * * * * * + + +RÉPONSE A M. RENÉ DOUMIC + +_PAS DE VEAU GRAS_! + + +Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. René Doumic dresse le +«Bilan d'une génération», et voici comment il le résume: «Les beaux +jours du dilettantisme sont définitivement passés. Le livre que M. +Séailles consacrait naguère à Ernest Renan témoigne assez de cette +espèce de colère contre l'idole de la veille. Les représentants les plus +attitrés du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjuré +leurs erreurs avec solennité. C'est M. Paul Bourget, de qui nous +enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi. +C'est M. Jules Lemaître, si habile jadis à ces balancements d'une pensée +incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage. +C'est M. Barrès, si empressé dans ses premiers livres à jeter le défi au +bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait à relever tous les autels +qu'il avait brisés.» + +M. Doumic me permettra de lui présenter ma protestation: je ne relève +aucun autel que j'aie brisé et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne +les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera +dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un développement; je +crois qu'elle est vivifiée, sinon par la sèche logique de l'école, du +moins par cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et +cédant à sa nécessité intérieure. + +Je m'explique là-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul à me +faire une réception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des éloges +dont s'embarrasse mon indignité. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en +faut bien que je les «abjure», solennellement ou non: elles demeurent, +toujours fécondes, à la racine de toutes mes vérités. + +Si c'est mon illusion, elle est autorisée par tant de jeunes esprits qui +m'ont gardé leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime à +croire que je suis un écrivain plutôt ennuyeux qu'amusant; on est prié +d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais à se connaître! +Sans doute, mon petit monde créé par douze ans de propagande, par Simon, +par Bérénice et par le chien velu, a été décimé par l'affaire Dreyfus. +Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre première entente +m'apparaît comme un malentendu; nous n'étions pas de même physiologie. +Seuls les purs, après cette épreuve, sont demeurés. C'est pour le mieux. +Ils reconnaissent que je n'ai jamais écrit qu'un livre: _Un Homme +libre_, et qu'à vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai +développé depuis, ne faisant dans _les Déracinés_, dans _la Terre et les +Morts_, et dans cette _Vallée de la Moselle_ (où j'ai peut-être mis le +meilleur de moi-même), que donner plus de complexité aux motifs de mes +premières et constantes opinions. Ils peuvent témoigner que, dans _la +Cocarde_, en 1894, nous avons tracé avec une singulière vivacité, dont +s'effrayaient peut-être tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du +«nationalisme» que, depuis longtemps, nous appelions par son nom. + +Ce n'est pas nous qui avons changé, c'est l'«Affaire» qui a placé bien +des esprits à un nouveau point de vue. «Tiens, disent-ils, Barrès a +cessé de nous déplaire.» J'en suis profondément heureux, mais je ne fis +que suivre mon chemin, et chaque année je portais la même couronne, les +mêmes pensées sur une tombe en exil[1]. + +Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la vérité +comme une flèche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour +s'élever étagent leurs ramures, toute pensée procède par étapes. On ne +m'a point trouvé comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre +deux écailles d'huître. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des +Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant +mon indépendance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre où ma jeunesse se +vantait de son isolement! J'échappais à l'étouffement du collège, je me +libérais, me délivrais l'âme, je prenais conscience de ma volonté. Ceux +qui connaissent la jeune littérature française déclareront que ce livre +eut des suites. Je me suis étendu, mais il demeure mon expression +centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du même +point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens +à se différencier des _Barbares_ (c'est-à-dire des étrangers), à +reconnaître leur véritable nature, à faire de leur «âme» le meilleur +emploi, c'est encore la même méthode que je leur propose quand je leur +dis: «Constatez que vous êtes faits pour sentir en Lorrains, en +Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs.» + +Penser solitairement, c'est s'acheminer à penser solidairement[2]. Par +nous, les déracinés se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un +problème social, de savoir si l'État leur fera les conditions +nécessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_ +selon leurs affinités. + +Au fond le travail de mes idées se ramène à avoir reconnu que le moi +individuel était tout supporté et alimenté par la société. Idée banale, +capable cependant de féconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme +d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-là, mais j'ai passé par les +diverses étapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vécu les +divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien +me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les +diverses phases d'un développement si facile, si logique, irrésistible. +Ce n'est qu'une lumière plus forte à mesure que le matin cède au midi. + +On juge vite à Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'après +quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne contrôle. +J'ai publié trois volumes sous ce titre: «Le culte du Moi», ou, comme je +disais encore: «La culture du Moi», et qui n'étaient au demeurant que +des petits traités d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'épargnera +et s'épargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur +l'égoïsme, sur la contemplation de soi-même, dont j'ai été encombré +pendant une dizaine d'années. J'étais un fameux individualiste et j'en +disais, sans gêne, les raisons. J'ai «appliqué à mes propres émotions la +dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François +de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genèse de l'_Homme +libre_» (Bourget); j'ai prêché le développement de la personnalité par +une certaine discipline de méditations et d'analyses. Mon sentiment +chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaître +comment la société le supporte. Un Napoléon lui-même, qu'est-ce donc, +sinon un groupe innombrable d'événements et d'hommes? Et mon grand-père, +soldat obscur de la Grande Armée, je sais bien qu'il est une partie +constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé +l'idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, par +l'observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance +jusqu'à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de +cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici +l'école ne m'aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d'un +arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à sa +nécessité intérieure. Donc, je le proclame: si je possède l'élément le +plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, à savoir le +sentiment vivant de l'intérêt général, c'est pour avoir constaté que le +«Moi», soumis à l'analyse un peu sérieusement, s'anéantit et ne laisse +que la société dont il est l'éphémère produit. Voilà déjà qui nous rabat +l'orgueil individuel. Mais le «Moi» s'anéantit d'une manière plus +terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que +la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change +rien. Quelque chose d'éternel gît en nous, dont nous n'avons que +l'usufruit, et cette jouissance même, nos morts nous la règlent. Tous +les maîtres qui nous ont précédés et que j'ai tant aimés, et non +seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les +Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en +chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. L'individu, son +intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers! Il faut en +rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en +nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes +dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, +nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idées +personnelles; les idées même les plus rares, les jugements même les plus +abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée sont des +façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les +êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, +cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos +prédécesseurs. + +Dans cet excès d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous +persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre, +--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter +d'une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et la +continuité de nos pères et mères. + +C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la +suite des descendants ne fait qu'un même être. Sans doute, celui-ci, +sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande +complexité, mais elle ne le dénaturera pas. C'est comme un ordre +architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le même ordre. C'est +comme une maison où l'on introduit d'autres dispositions: non seulement +elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes +moellons, et c'est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer +de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser +mieux, de vouloir mieux que son père et sa mère; il se dit; «Je suis +eux-mêmes.» + +De cette conscience, quelles conséquences, dans tous les ordres, il +tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige +délicieux où l'individu se défait pour se ressaisir dans la famille, +dans la race, dans la nation, dans des milliers d'années que n'annule +pas le tombeau. + +J'apprécie beaucoup une «lettre ouverte» que j'ai découpée dans le +_Times_. A l'occasion d'une élection à la Chambre des communes, un M. +Oswald John Simon, israélite et membre d'une association politique de +Londres, écrit: «... Je suis tenu de déclarer ce qui suit pour le cas où +j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait +malheureusement à naître entre les obligations d'un Anglais et celles +d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraîtrait en pareil cas +naturelle à tout autre Anglais, c'est-à-dire que je suis ce que mes +ancêtres ont été pendant des milliers d'années, plutôt que quelque chose +qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier Cromwell.» + +La belle lettre! Que la dernière phrase de ce juif est puissante! Elle +révèle un homme élevé à une magnifique conscience de son énergie, des +secrets de sa vie. Mais quand même cet Oswald John Simon n'aurait pas +saisi et formulé la loi de sa destinée, cependant il obéirait à cette +loi. Et nous tous, les plus réfléchis comme les plus instinctifs, nous +sommes «ce que nos ancêtres ont été pendant des milliers d'années, +plutôt que quelque chose qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier +Cromwell». «Je dis au sépulcre: Vous serez mon père». + +Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Église dans +son sublime office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes +essaimeront d'une belle prière,--effusion et méditation,--sur la terre +de mes morts. + +Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement +l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action +terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs +travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux +ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, +s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme +une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, +la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes +changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en +tous lieux, la loi de l'éternelle décomposition; mais le climat, la +végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays +natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent +d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une +discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la +terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie. + +Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce +dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi? +En eux, je vivais depuis les commencements de l'être, et des conditions +qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me +prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où +mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'années. + +Quand des libertins s'élevèrent au milieu de la France contre les +vérités de la France éternelle, nous tous qui sentons bien ne pas +exister seulement «depuis le temps d'Olivier Cromwell» nous dûmes nous +précipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivées pour avoir +étouffé en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles +prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et +qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies +profondes; quant à nous, pour nous sauver d'une stérile anarchie, nous +voulons nous relier à notre terre et à nos morts. Je n'accourus pas +«soutenir des autels que j'avais ébranlés», mais soutenir les autels qui +font le piédestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte préalable et +nécessaire. + +Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro +domo_? Je ne mérite pas les reproches ni le veau gras que connut +successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passé à renier. Nous +avons voulu maintenir la maison de nos pères que les invités +ébranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers à leur place +(l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catéchumènes), nous +reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements où se +plurent nos aïeux. + +On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres +expressions nationales que la propagande politique, bien qu'à cette +minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, après la +victoire, nous ne penserons pas à nous interdire l'art total. «Ironie, +pessimisme, symbolisme» (que dénonce M. Doumic), sont-ce là de si grands +crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns +des plus grands génies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen +de tirer quelque chose de ces velléités de symbolisme que les critiques +devraient aider et encourager, plutôt que bafouer,--et ce rôle +d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en vérité, +comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinée du pays et aider +à son développement, si nous perdions le sentiment de notre propre +activité et si nous nous découragions de la manifester par ces +spéculations littéraires, dont notre conduite présente démontre assez +qu'on avait tort de se méfier? + +_(Scènes et Doctrines du Nationalisme_.) + +Sur le même thème, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori +et Dolori sacrum_. + + * * * * * + +_Dans l'édition de 1899 le texte était suivi de la petite note suivante +et gui était signée de l'éditeur:_ + + On y verra une âme agitée par l'espoir + de l'enthousiasme, plus encore que par + l'enthousiasme. + + (M. DE CUSTINE.) + +Cette série de petits romans idéologiques, qui commence avec _Sous +l'oeil des Barbares_, sera terminée par un troisième volume, _Qualis +artifex pereo._ Le tout sera complété par un _Examen_ de ces trois +ouvrages. + +Si les circonstances le permettent, il sera publié de ces livrets une +édition avec des béquets pour vingt-cinq personnes. + +L'auteur de ces petits miroirs de sincérité n'est pas disposé à s'en +exagérer l'importance. C'est un culte qu'il rend à la partie de soi qui +l'intéresse le plus à cette heure; dans la suite, il se découvrira +peut-être des vertus supérieures. Il imagine volontiers quelques pages +affectueuses et plus clairvoyantes encore «au cher souvenir de l'auteur +de _Sous l'oeil des Barbares_». La conclusion même d'_Un Homme libre_ +l'autorise à présumer ainsi de son avenir, séduisant avenir d'ailleurs. + +_L'ouvrage d'abord annoncé sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est +devenu_ le Jardin de Bérénice. + + + * * * * * + + +NOTES: + +[note 1: Au cimetière d'Ixelles.--Voir la dédicace de l'_Appel au +Soldat_ à Jules Lemaître.] + + +[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance +antithétique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarité_. On l'a +gâté en y mettant ce qui dans le vocabulaire chrétien est _charité_. +Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarité. Cette +solidarité n'implique nécessairement aucune «humanité», aucune +«justice», et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporté mille +ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne +le terrassier devenu fiévreux; bien au contraire, si celui-ci +désencombre rapidement par sa mort les hôpitaux de l'isthme, c'est +bénéfice pour celui-là. Mais il fallait construire une morale, et voilà +pourquoi on a faussé, en l'édulcorant, le sens du mot _solidarité_. +Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par +quoi des êtres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se +reconnaissent, tendent à s'associer et à se combiner, je propose qu'on +parle plutôt d'_affinités._ Le fait d'être de même race, de même +famille, forme un déterminisme psychologique; c'est en ce sens que je +prends le mot d'_affinités_--ou, parfois, d'_amitiés._] + + +FIN + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barrès + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 *** + +***** This file should be named 16813-8.txt or 16813-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/20003/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 2 + Un homme libre + +Author: Maurice Barrès + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + +From images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + +</pre> + + + +<h1>LE CULTE DU MOI — II</h1> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h1>UN HOMME LIBRE</h1> + +<h3>Par</h3> + +<h2>MAURICE BARRÈS</h2> + +<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h4> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4>PARIS</h4> + + +<h4>1912</h4> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h3>TABLE</h3> + + +<p class="table"> +<a class="plain" href="#PREacuteFACE">PRÉFACE de l'édition de 1904</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#DEacuteDICACE">DÉDICACE</a><br /> +<br /> +<br /> +LIVRE PREMIER<br /> +<br /> +EN ÉTAT DE GRACE<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE I</a>.—<i>La journée de Jersey</i><br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a>.—<i>Méditation sur la journée de Jersey</i><br /> +<br /> +<br /> +LIVRE DEUXIÈME<br /> +<br /> +L'ÉGLISE MILITANTE<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a>.—<i>Installation</i><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#Installation_mateacuterielle">a) Installation matérielle</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#Installation_spirituelle">b) Installation spirituelle</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#Priegravere_programme">c) Prière-programme</a><br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a>.—<i>Examens de conscience</i><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#Examen_physique">a) Examen physique</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#Examen_moral">b) Examen moral</a><br /> +(<a class="plain" href="#Composition_de_lieu">Composition de lieu.</a><br /> +<a class="plain" href="#Exercice_de_la_mort">Exercice +de la mort.</a><br /> +<a class="plain" href="#Colloque">Colloque</a>)<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a>.—<i>Les intercesseurs</i><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#I">a) Méditation spirituelle sur Benjamin Constant</a><br /> +(Application des sens.—Méditation.—Colloque.<br /> +—Oraison)<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#II">b) Méditation spirituelle sur Sainte-Beuve</a><br /> +(Application des sens.—Méditation.—Colloque.<br /> +—Oraison)<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a>.—<i>En Lorraine</i><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#PREMIEgraveRE_JOURNEacuteE">Première journée: Naissance de la Lorraine.</a><br /> +<a class="plain" href="#DEUXIEgraveME_JOURNEacuteE">Deuxième journée: La Lorraine en enfance.</a><br /> +<a class="plain" href="#TROISIEgraveME_JOURNEacuteE">Troisième journée: La Lorraine se développe.</a><br /> +<a class="plain" href="#QUATRIEgraveME_JOURNEacuteE">Quatrième journée: Agonie de la Lorraine.</a><br /> +<a class="plain" href="#CINQUIEgraveME_JOURNEacuteE">Cinquième journée: La Lorraine morte.</a><br /> +<a class="plain" href="#SIXIEgraveME_JOURNEacuteE">Sixième journée: Conclusion, la soirée d'Haroué.</a><br /> +<br /> +<br /> +LIVRE TROISIÈME<br /> +<br /> +L'ÉGLISE TRIOMPHANTE<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a>.—<i>Acédia, Séparation dans le +monastère</i><br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a>.—<i>A Lucerne, Marie B</i><br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a>.—<i>Veillée d'Italie</i><br /> +(Enseignement du Vinci).<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a>.—<i>Mon triomphe de Venise</i><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#SA_BEAUTEacute_DU_DEHORS">a) Sa beauté du dehors</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#SA_BEAUTEacute_INTEacuteRIEURE">b) Sa beauté du dedans</a><br /> +(Sa Loi.—Mon Être.—L'Être de Venise.<br /> +—Description du type qui les réunit en les résumant)<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#JE_SUIS_SATUREacute_DE_VENISE">c) Je suis saturé de Venise</a><br /> +<br /> +<br /> +LIVRE QUATRIÈME<br /> +<br /> +EXCURSION DANS LA VIE<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a>.—<i>Une anecdote d'amour</i>.<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#JAMASSE">J'amasse des documents</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#JE_PROFITE">Je profite de mes émotions</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#LANECDOTE_DAMOUR">Méditation sur l'anecdote d'amour</a><br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a>.—<i>Mes conclusions</i><br /> +(La règle de ma vie.—Lettre à Simon)<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#APPENDICE">APPENDICE</a><br /> +<br /> +Pas de veau gras. (Réponse à M. Doumic)<br /> +<br /> +Petite note de l'édition de 1899<br /> +</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h4><a name="PREacuteFACE" id="PREacuteFACE"></a>PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 1904</h4> + + +<p><i>Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de déplaire ne peuvent imaginer +les divines satisfactions de ma vingt-cinquième année: j'ai scandalisé. +Des gens se mettaient à cause de mes livres en fureur. Leur sottise me +crevait de bonheur</i>.</p> + +<p>Sous l'oeil des Barbares <i>parut en novembre 1887 et l'</i> Homme libre, +<i>vers Pâques, en 1889. Les maîtres de la grande espèce vivaient encore. +Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle. +J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui où je causais +avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothèque du Sénat et +qu'un petit vieillard vigoureux—c'était le Père, c'était l'Empereur, +c'était Victor Hugo—nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui +m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mériter que +l'Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires! Ainsi quand +j'étais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensée tout acilic +faisait recette auprès du public. On prenait la grossièreté pour de la +force, l'obscénité pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil +pour des pages «grouillantes de vie». Autant de raisons pour qu'un petit +livre d'analyse ne fût peint remarqué. Et puis l'</i>Homme libre <i>était peu +compréhensible.</i></p> + +<p><i>Croyez-vous donc que j'eusse voulu être entendu de n'importe qui? +J'écrivais pour mettre de l'ordre en moi-même et pour me délivrer, car +on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume à la main. Mais le +premier venu allait-il pencher sa tête, par-dessus mon épaule, sur mon +papier?—«Fi, Monsieur! m'écriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez +connaître mes plus délicates complications</i>.</p> + +<p><i>Faites d'abord des études préliminaires ou plutôt adressez-vous +ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez né pour que nous causions +ensemble.</i>»</p> + +<p><i>Cette disposition méprisante a ses inconvénients. J'ai créé un préjugé +contre mes livres. Pendant une dizaine d'années, il y eut sur +l'</i>Egotisme <i>de M. Barrès, sur le</i> Moi <i>de M. Barrès les plus sots +jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En +effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile</i>.</p> + +<p><i>Verdi répétait souvent</i>: «<i>Nous autres artistes, nous n'arrivons à la +célébrité que par la calomnie</i>.» <i>Je ne suis ni célèbre ni calomnié, +mais on a travesti mes thèses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus, +ils me donnèrent de l'ennui. J'ai eu le dégoût d'entendre un ministre de +l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le</i> +Moi <i>de M. Barrès. Ce problème de l'individualisme qui passionne nos +députés quand on le leur pose sous la forme concrète d'une marmite à +renversement (Vaillant) ne leur parut</i> in abstracto <i>qu'un phénomène de +prétention littéraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de +bonhomie à la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point +pour raviver l'ennui des discordes passées, mais pour marquer comment je +connus mon erreur. Cette après-midi me montra clairement que pour agir +sur des intelligences la sincérité ne suffit pas</i>.</p> + +<p><i>J'ai péché contre ma pensée, par trop de scrupule. J'ai craint +d'introduire mon didactisme en supplément aux faits; je me suis abstenu +de me régler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nûment. +Je voyais s'éveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les +décrivais, j'acceptais ma spontanéité. J'oubliais qu'il s'agit de créer +un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe +philosophe doit se préoccuper de l'effet à produire. J'avais une +tendance à conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon âme, +car tout cela voulait intensément vivre; or il y a, dans ma conscience +un moqueur, qui surveille mes expériences les plus sincères et qui rit +quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment ce +rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait été capable de ce +dédoublement, et s'il avait mêlé à son chant pathétique les railleries +de son surveillant intérieur, il aurait déconcerté</i>.</p> + +<p><i>Mes aînés, Anatole France et Jules Lemaître, me comblaient; ils m'ont, +dès la première minute, traité avec une grande générosité, mais ils +prétendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je +voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'était qu'un de mes +moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jeté l'ancre, +n'admettaient pas que mes inquiétudes différassent de leur curiosité. +Peut-être M. Paul Desjardins résumait-il l'opinion moyenne des gens de +lettres autorisés dans une phrase qui me troublait par un mélange de +justesse et d'injustice. «Cet adolescent, disait le critique des</i> +Débats, <i>cet adolescent, si merveilleusement doué pour le style, a +trouvé le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par +malheur, il s'est égaré dans son propre dandysme et il lui est arrivé, +ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-même si ce qu'il disait +était sérieux ou non. C'est un mélange extraordinaire de sincérité naïve +et d'ironie très serrée.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il +est lui-même le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sûr de +lui sous son air imperturbable</i>....<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>»</p> + +<p><i>Je l'ai dit ailleurs déjà</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, <i>je n allai point droit sur la vérité +comme une flèche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les +arbres pour s'élever étagent leurs ramures; toute pensée procède par +étapes. Je vivais dans une crise perpétuelle; ma pensée était, que +dis-je! elle est encore une chose vivante, la forme de mon âme. +Qu'est-ce que mon oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnée. La cage en +fer d'une des bêtes du Jardin des Plantes</i>.</p> + +<p><i>A la date où j'écris cette préface, je viens d'entreprendre les</i> +Bastions de l'Est: <i>ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilité. Qu'en +tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'</i> Homme libre, <i>je sentais +mon abondance, je ne me possédais pas comme un être intelligible et +cerné. C'est la règle de toute production artistique. L'on ne délibère +guère sur les ouvrages qu'on</i> <i>écrira; on se surprend à les avoir déjà +vécus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plénitude, par +nécessité et de la manière la plus irréfléchie que se produisent les +germes qui, bien soignés, deviendront de grandes oeuvres droites. +Magnifique geste d'une mère qui prend son fils aux mains de +l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connaît +point.</i></p> + +<p><i>Mais pourquoi chercher tant de raisons à ce refus de me comprendre que +j'ai subi durant douze années? C'est bien simple: nous ne conquérons +jamais ceux qui nous précèdent dans la vie. En vain nous prêtent-ils du +talent, nous ne pouvons pas les émouvoir. A vingt ans, une fois pour +toutes, ils se sont choisi leurs poètes et leurs philosophes. Un +écrivain ne se crée un public sérieux que parmi les gens de son âge ou, +mieux encore, parmi ceux qui le suivent</i>.</p> + +<p><i>Les jeunes gens me dédommageaient. Ils se répétaient la dernière page +des</i> Barbares: «<i>0 mon maître... je te supplie que par une suprême +tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinée... Toi +seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince +des hommes.» Ils distinguaient dans l'</i> Homme libre <i>des forces +d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une +discipline. Ils s'intéressèrent passionnément à une recherche +qu'eux-mêmes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans +certains jeunes esprits une agitation singulière. On m'a raconté qu'au +Conseil supérieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Gréard +exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos +rhétoriciens et nos philosophes de Paris. A cet époque on disputait s'il +fallait être barrésiste ou barrésien. Charles Maurras tient pour +barrésien. La </i> Revue indépendante <i>avait publié de M. Camille Mauclair +une sorte de manifeste sur le barrésisme. Un sage aurait, dès ce début, +discerné chez les tenants du «culte du Moi» des formations très +diverses; mais nous avions en commun le plus bel élan de jeunesse. Nous +nous groupâmes tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs, +néo-catholiques et socialistes dans la fameuse</i> Cocarde. <i>Du +1<sup>er</sup> septembre 1894 à mars 1895, ce journal fut un magnifique +excitateur de l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense +que cette équipe bariolée travailla aux fondations du nationalisme, et +non point seulement du nationalisme politique mais d'un large +classicisme français. Parfaitement, Fournière, Henri Bérenger, Camille +Mauclair étaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand +parurent</i> les Déracinés, <i>qui, peu avant une crise publique trop +retentissante, obligèrent de choisir entre le point de vue intellectuel +et le traditionalisme</i>.</p> + +<p><i>En 1897, le désarroi des amis que l'</i>Homme libre <i>m'avait faits fut +extrême. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyèrent leur P.P.C. J'ai +gardé une lettre privée, à la fois touchante et singulière, de la</i> Revue +blanche. <i>C'était l'époque héroïque. Le fameux M. Herr, bibliothécaire +de l'École normale, un Alsacien et un apôtre (c'est vous dire deux fois +qu'il ne manque pas de vivacité), se chargea de formuler une +excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il était un peu +plus d'Obernai me reprocha d'être de Charmes. Il se glorifie d'être le +fils des livres et me méprise d'être le fils de mon petit pays. Je le +félicite tout au moins de poser ainsi le problème. Oui, l'homme libre +venait de distinguer et d'accepter son déterminisme</i>.</p> + +<p><i>Il y a, dans la préface du</i> Disciple, <i>une page de grand effet. Bourget +s'adresse «aux jeunes gens de 1889» pour les inviter «à se méfier du +nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial» et du +«nihiliste délicat». «Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des +nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un épicurien intellectuel et +raffiné.... Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer et +comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les +idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats +derniers des plus subtiles philosophies de cet âge. Ne lui parle pas +d'impiété, de matérialisme. Il sait que le mot</i> matière <i>n'a pas de sens +précis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre +que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement +il n'a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu'il ne +croira jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a +transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la +beauté et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets +de simple curiosité. L'âme humaine tout entière est, pour lui, un +mécanisme savant et dont le démontage l'intéresse comme un objet +d'expérience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est +moral, rien n'est immoral. C'est un égoïste subtil et raffiné dont toute +l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans +son beau roman de l'</i>Homme libre,—<i>ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il +manque seulement une conclusion,—consiste à «adorer son moi», à le +parer de sensations nouvelles.»</i></p> + +<p><i>Oui, l'</i>Homme libre <i>racontait une recherche sans donner de résultat, +mais, cette conclusion suspendue, les</i> Déracinés <i>la fournissent. Dans +les</i> Déracinés, <i>l'homme libre distingue et accepte son déterminisme. Un +candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en +analyse, il éprouve le néant du Moi, jusqu'à prendre le sens social. La +tradition retrouvée par l'analyse du moi, c'est la moralité que +renfermait l'</i>Homme libre, <i>que Bourget réclamait et qu'allait prouver +le roman de l'</i> Énergie nationale.</p> + +<p><i>Je ne permets qu'à des catholiques les diatribes contre l'égotisme. Si +vous n'êtes pas un croyant, d'où prenez-vous vôtres point de vue pour +flétrir l'individualisme? Au reste, d'une manière générale, il serait +détestable que nous pussions contraindre des êtres en formation</i>. +<i>Souvent leurs maladies préparent leur santé. Ce fier et vif sentiment du +Moi que décrit</i> Un Homme libre, <i>c'est un instant nécessaire, dans la +série des mouvements, par où un jeune homme s'oriente pour recueillir et +puis transmettre les trésors de sa lignée</i>.</p> + +<p><i>Un moi qui ne subit pas, voilà le héros de notre petit livre. Ne point +subir! C'est le salut, quand nous sommes pressés par une société +anarchique, où la multitude des doctrines ne laisse plus aucune +discipline et quand, par-dessus nos frontières, les flots puissants de +l'étranger viennent, sur les champs paternels, nous étourdir et nous +entraîner</i>. L'Homme libre <i>n'a point fourni aux jeunes gens une +connaissance nette de leur véritable tradition, mais il les pressait de +se dégager et de retrouver leur filiation propre</i>.</p> + +<p><i>Si je ne subis pas, est-ce à dire que je n'acquière point? J'eus mes +victoires et mes conquêtes en Espagne et en Italie; nos défaites sur le +Rhin contribuèrent à ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai reçu +peut-être ma vue principale, à savoir que, le jour où les démocrates +trahissent les intérêts et la véritable tradition du pays, il y a lieu +de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui +confier à la fois l'amélioration sociale et les grandes ambitions +nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait +plus longue que celle de Marc-Aurèle. Nous ne sommes point fermés à +l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et +transforme ses aliments</i>.</p> + +<p><i>J'ai marqué ailleurs, comment un premier travail de mes idées n'est, +tout au fond, que d'avoir reconnu d'une manière sensible que le moi +individuel était supporté et nourri par la société. Sur cette étape je +ne reviendrai pas, mais on veut élargir ici le raisonnement, et, d'une +évolution instinctive, faire une méthode française.</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que +l'individualisme est mauvais. Le Français est individualiste, voilà un +fait. Et de quelque manière qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes +les fortes critiques que nous accumulons contre la Déclaration des +Droits de l'homme n'empêchent point que ce catéchisme de +l'individualisme a été formulé dans notre pays. Dans notre pays et non +ailleurs! Et ce phénomène (qu'aucun historien jusqu'à cette heure n'a +rendu compréhensible) marque en traits de jeu combien notre nation est +prédisposée à l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le +Robert Greslou de Bourget n'empêche point que quelques-unes des +précieuses qualités de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves +défauts, de ce qu'ils sont des êtres qui ne s'agrègent point +naturellement en troupeau</i>.</p> + +<p><i>Si je ne m'abuse, l'</i>Homme libre, <i>complété par les</i> Déracinés, <i>est +utile aux jeunes Français, en ce qu'il accorde avec le bien général des +dispositions certaines qui les eussent aisément jetés dans un nihilisme +funèbre</i>.</p> + +<p><i>Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors même +que je semblais le plus l'humilier. Une de mes thèses favorites est de +réclamer que l'éducation ne soit pas départie aux enfants sans égard +pour leur individualité propre. Je voudrais qu'on respectât leur +préparation familiale et terrienne. J'ai dénoncé l'esprit de conquérant +et de millénaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigènes +comme un administrateur despotique doublé d'un apôtre fanatique; j'ai +marqué pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de +l'Université, déracine les esprits. Si l'on veut bien y réfléchir, ce ne +sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeuré attentif +aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les négliger, +puisque je voulais décrire une certaine sensibilité française et surtout +agir sur des Français. Mon mérite est d'avoir tiré de l'individualisme +même ces grands principes de subordination que la plupart des étrangers +possèdent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes +Français croient en eux-mêmes; ils jugent de toutes choses par rapport à +leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est +l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes +contemporains ne m'eussent pas écouté si j'avais pris mon point de +départ ailleurs que du</i> Moi.</p> + +<p><i>Au milieu d'un océan et d'un sombre mystère de vagues qui me pressent, +je me tiens à ma conception historique, comme un naufragé à sa barque. +Je ne touche pas à l'énigme du commencement des choses, ni à la +douloureuse énigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne à ma +courte solidité. Je me place dans une collectivité un peu plus longue +que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable +que ma chétive carrière. A force d'humiliations, ma pensée, d'abord si +fière d'être libre, arrive à constater sa dépendance de cette terre et +de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandée jusque +dans ses nuances</i>....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fidèles +lecteurs, il est possible qu'un étranger s'approche de notre cercle et +que, jetant les yeux sur cette préface, il s'étonne. En effet, pour tout +le monde, à vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu +se préoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activité. +Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas. +Là-dessus, je n'ai rien à répondre. D'autres personnes semblent craindre +que le goût de la réflexion ne dénature et ne comprime la naïveté de nos +impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour +nous, ce serait d'exciter, d'émouvoir l'être profond par la justesse des +cadences, mais en même temps de le persuader par la force de la +doctrine. Oui, l'art d'écrire doit contenter ce double besoin de musique +et de géométrie que nous portons, à la française, dans une âme bien +faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de +satisfaire à cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de +la fierté sans aucun théâtral et ne rétrécit pas le coeur</i>.</p> + +<p>Juillet 1904.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="DEacuteDICACE" id="DEacuteDICACE"></a>DÉDICACE</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="table"> +<i><b>A QUELQUES COLLÉGIENS</b></i><br /> +<br /> +<i><b>DE PARIS ET DE LA PROVINCE</b></i><br /> +<br /> +<i><b>J'OFFRE CE LIVRE</b></i><br /> +</p> + +<p><i>J'écris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les +grandes personnes, j'en aurais de la vanité, mais il n'est guère utile +qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-mêmes les expériences que je +vais noter, elles ont systématisé leur vie, ou bien elles ne sont pas +nées pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera +superflue</i>.</p> + +<p><i>Les collégiens sont à peu près les seuls êtres qu'on puisse plaindre. +Encore la moitié d'entre eux sont-ils des petits goujats qui +empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous +isolons, nous nous distrayons selon le système qui nous paraît +convenable. Au collège, ils sont soumis à une discipline qu'ils n'ont +pas choisie: cela est abominable. J'ai relevé avec piété, depuis six à +sept ans, les noms des enfants qui se sont suicidés. C'est une longue +liste que je n'ose pas publier. J'aurais aimé dédier à leur mémoire ce +petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en +répandant leurs noms dans la vie.</i></p> + +<p><i>S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une résolution +aussi extrême. Ces âmes délicates et paresseuses étaient évidemment mal +renseignées. Elles crurent qu'il y a du sérieux au monde. Elles +attachaient de l'importance à cinq ou six choses: en ayant éprouvé du +désagrément, elles reculèrent hors de la vie. L'essentiel est de se +convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, que chacune d'elles +contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habileté, les +avoir toutes sur un même objet. Ainsi nous amoindrissons nos +mortifications à penser quelles sont causées par rien du tout, et nous +arrivons à souffrir très peu</i>.</p> + +<p><i>Parce qu'il détaille ces principes et les illustre de petits exemples +empruntés à l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appelé +à rendre service</i>.</p> + +<p><i>Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirmé qu'aux siècles +derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux, +se plaisaient déjà à faire des prosélytes. Ils enfermaient parfois les +esprits épais dans une chambre de fer chauffée au rouge. Le matérialiste +en était réduit à sauter précipitamment sur l'un et l'autre pied, +jusqu'à ce qu'il eût modifié sa conception de l'univers. C'est ainsi que +la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idéalistes. +Notre sentiment élevé du problème de la vie est fait de notre inquiétude +perpétuelle. Nous ne savons sur quel pied danser</i>.</p> + +<p><i>Dans cette disgrâce je goûte un plaisir réel. Chercher continuellement +la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais, +c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa félicité dans +les expériences qu'on institue, et non dans les résultats qu'elles +semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous +échapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est +dans la disproportion entre l'objet qu'ils rêvaient et celui qu'ils +atteignent</i>.</p> + +<p><i>Jérôme Paturot désirait un peu vivement une position sociale. C'est +d'une petite âme. Il eût été plus heureux s'il avait suivi ma méthode, +s'égayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance +aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit +pas de plaisir. C'est faute d'avoir possédé ma philosophie. Je vais +parmi les hommes, le coeur défiant et la bouche dégoûtée; j'hésite +perpétuellement entre les rêves de Paturot et ceux des mystiques: les +uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie +ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pensé qu'entre tous, Ignace de +Loyola avait montré le plus de génie, et je le dis le prince des +psychologues, parce qu'il déclare à la dernière ligne de ses</i> Exercices +spirituels, <i>ou suite de mécaniques pour donner la paix à l'âme: «Et +maintenant le fidèle n'a plus qu'à recommencer</i>.»</p> + +<p><i>Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois à trouver le +bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le désiriez +si fort que vous l'avez le plus approché; recommencez maintenant! +Faisons des rêves chaque matin, et avec une extrême énergie, mais +sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est +très facile avec le joli tempérament que nous avons tous aujourd'hui.</i></p> + +<p><i>Cette méthode, je l'ai exposée et justifiée, je crois, dans la fiction +qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de +l'accentuer dans vingt-cinq feuillets très savants, très obscurs et un +peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collégiens +que j'aime, je m'en tiens à la forme la plus enfantine qu'on puisse +imaginer d'un journal</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>UN HOMME LIBRE</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>LIVRE PREMIER</h3> + +<h2>EN ÉTAT DE GRACE</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h2>LA JOURNÉE DE JERSEY</h2> + + +<p>Je suis allé à Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bébé, quand je +l'étais moi-même, dans le sable de sa grand'mère, où déjà nous +bâtissions des châteaux. Mais nous ne fûmes intimes qu'à notre majorité. +Je me rappelle le soir où, place de l'Opéra, vers neuf heures, tous deux +en frac de soirée, nous nous trouvâmes: je m'aperçus, avec un frisson de +joie contenue, que nous avions en commun des préjugés, un vocabulaire et +des dédains.</p> + + +<p>Nous nous sommes inscrits à l'école de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume. +Mais voyais-je Simon trois mois par année? Il était mondain à Londres et +à Paris, puis se refaisait à la campagne. Il passe pour excentrique, +parce qu'il a de l'imprévu dans ses déterminations et des gestes +heurtés. C'est un garçon très nerveux et systématique, d'aspect glacial. +«Mérimée, me disait-il, est estimable à cause des gens qui le détestent, +mais bien haïssable à cause de ceux qu'il satisfait.»</p> + +<p>Simon, qui ne tient pas à plaire, aime toutefois à paraître, et cela +blesse généralement. Très jeune, il était faiseur; aujourd'hui encore, +il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond, +puisque moi-même, pour l'en confesser, je prends des précautions; +pourtant notre délice, le secret de notre liaison, est de nous analyser +avec minutie, et si nous tenons très haut notre intelligence, nous +flattons peu notre caractère.</p> + +<p>Sa dépense et son souci de la bonne tenue le réduisent à de longs +séjours dans la propriété de sa famille sur la Loire. La cuisine y est +intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de +secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes après-midi. Je +note pourtant qu'il me disait un jour: «J'adore la terre, les vastes +champs d'un seul tenant et dont je serais propriétaire; écraser du talon +une motte en lançant un petit jet de salive, les deux mains à fond dans +les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse.»</p> + +<p>L'observation me parut admirable, car je ne soupçonnais guère cette +sorte de sensibilité. Voilà huit ans que, <i>pour être moi</i>, j'ai besoin +d'une société exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites +amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilité, les +conversations oiseuses me font jaunir et bâiller. Je suis entré dans le +monde du Palais, de la littérature et de la politique sans certitudes, +mais avec des émotions violentes, ayant lu Stendhal et très clairvoyant +de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin. +J'observais mal l'hygiène, je me dégoûtai, je partis; puis je revins, +ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les +larmoiements idéalistes cédèrent aux petits faits de Sainte-Beuve. En +86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'à moi-même. Dyspepsique, +un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de +coliques néphrétiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui +a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au +congrès de Vérone: ce qui plaît à mon dégoût universel. Enfin à Paris, +quand nous déjeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux +heures: «Je vous quitte»; puis, s'il fume immodérément, du moins +blâme-t-il les excès de tabac. Ces deux points m'agréent spécialement, +car moi, je demeure sans défense contre des jeunes gens résolus qui +m'accaparent et m'imposent leur grossière hygiène.</p> + +<p>C'est dans quelques promenades de santé, coupées de fraîches pâtisseries +au rond-point de l'Étoile, que je touchai les pensées intimes de Simon, +et que je découvris en lui cette sensibilité, peu poussée mais très +complète, qui me ravit, bien qu'elle manque d'âpreté.</p> + +<p>Nous décidâmes de passer ensemble les mois d'été à Jersey.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cette villégiature est méprisable: mauvais cigares, fadeur des pâturages +suisses, médiocrités du bonheur.</p> + +<p>Nous eûmes la faiblesse d'emmener avec nous nos maîtresses. Et leur +vulgarité nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondés +de gentilles misses.</p> + +<p>A Paris, nos amies faisaient un appareillage très distingué: belles +femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissées, elles se +congestionnèrent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement, +ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la +grève, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitié contre nos +analyses et déductions, qu'elles déclaraient des niaiseries (à cause que +nous avons l'habitude de remonter jusqu'à un principe évident) et +inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincérité froide).</p> + +<p>Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrîmes, Simon et +moi, durant les longues après-midi de soleil, en face de l'Océan qui +fait mal aux yeux! Ah! ce thé dont nous abusâmes par engouement!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un soir, au casino, nous rencontrâmes cinq camarades qui avaient bien +dîné et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se réjouissaient à +citer le nom familial de tel commerçant de la localité, et patoisaient à +la jersiaise. Ils invitèrent le capitaine du bâtiment de +<i>Granville-Jersey</i> à boire de l'alcool, puis ils parlèrent de la +territoriale.</p> + +<p>Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la +bouche. Moi, par urbanité, je tâchais de rire à chaque fois qu'ils +riaient.</p> + +<p>Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, près +de la plage où se reflétait l'immense fenêtre brutalement éclairée de +notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goûtâmes une +réelle satisfaction à épiloguer sur la vulgarité des gens, ou du moins +sur notre impuissance à les supporter.</p> + +<p>«O <i>moi</i>, disions-nous l'un et l'autre, <i>Moi</i>, cher enfant que je crée +chaque jour, pardonne-nous ces fréquentations misérables dont nous ne +savons t'épargner l'énervement.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A déjeuner, le lendemain, Simon, qui est très dépensier, mais que les +gaspillages d'autrui désobligent, fit remarquer à son amie qu'elle +mangeait gloutonnement. Déjà le même défaut de tenue m'avait choqué chez +ma maîtresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte +morale. Elles s'emportèrent, et tous deux, par des clignements d'yeux, +nous nous signalions leur grossièreté.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une +voiture nous conduisit jusqu'à la baie de Saint-Ouen.</p> + +<p>Nous eûmes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la première fois, +cette plage étroite et furieuse, et nous nous assîmes auprès de l'écume +des lames brisées. Puis une tasse de thé nous raffermit l'estomac. Nous +étions bien servis, par un temps tiède, sur la façade nette d'un hôtel +très neuf, parmi cinq ou six groupes élégants et modérés. Je surveillais +le visage de Simon; à la troisième gorgée je vis sa gravité se détendre. +Moi-même je me sentais dispos.</p> + +<p>—N'est-ce pas, lui dis-je, la première minute agréable que nous +trouvons à Jersey? Il n'était pourtant pas difficile de nous organiser +ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le +monde en est plein), une tasse de thé qui encourage notre cerveau (1 fr. +50).</p> + +<p>—Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fîmes, +hier soir, de notre ennui, et l'éclair de ce matin, à table, quand nous +nous sommes surpris à souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs +appétits.</p> + +<p>—Arrête! m'écriai-je, car j'entrevois une piste de pensée.</p> + +<p>Et, riant de la joie d'avoir un thème à méditer, nous courûmes nous +installer sur un rocher en face de l'Océan salé. Au bout d'une heure, +nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir même +avant de m'endormir:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>PREMIER PRINCIPE: <i>Nous ne sommes jamais si heureux que dans +l'exaltation.</i></p> + +<p>DEUXIÈME PRINCIPE: <i>Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, +c'est de l'analyser.</i></p> + +<p>La plus faible sensation atteint à nous fournir une joie considérable, +si nous en exposons le détail à quelqu'un qui nous comprend à demi-mot. +Et les émotions humiliantes elles-mêmes, ainsi transformées en matière +de pensée, peuvent devenir voluptueuses.</p> + +<p>CONSÉQUENCE: <i>Il faut sentir le plus possible en analysant le plus +possible</i>.</p> + +<p>Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes +sensations, il me faut à l'ordinaire un compagnon.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je me rappelle les détails et toute la physionomie de cette longue +séance que nous fîmes, couchés dans la brise purifiante et virile de +l'Océan. Nos intelligences étaient lucides, tonifiées par le bel air, +soutenues par le thé. J'ajouterai même que Simon s'éloigna un instant +sous les roches fraîches, ce dont je le félicitai, en l'enviant, car la +nourriture et l'air des plages entravaient fort la régularité de nos +digestions, où nous nous montrâmes toujours capricieux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le même soir, vers onze heures, réunis auprès de nos femmes dans le +petit salon de notre frêle villa, je disais à Simon, avec la franchise +un peu choquante des heures de nuit:</p> + +<p>—Je t'avouerai que souvent je songeai à entrer en religion pour avoir +une vie tracée et aucune responsabilité de moi sur moi. Enfermé dans ma +cellule, résigné à l'irréparable, je cultiverais et pousserais au +paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possède et +qui sont mes délices. Je fus détourné de ce cher projet par la nécessité +d'être extrêmement énergique pour l'exécuter. Même je me suis arrêté de +souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupçonné qu'elle deviendrait +vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de séminaristes, +contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je +serais la minorité.</p> + +<p>Nos femmes, en m'entendant, se mirent à blasphémer, par esprit +d'opposition, et à se frapper le front, pour signifier que je +déraisonnais.</p> + +<p>—C'est étrange, répondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce goût +pendant des années. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes +les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi, +c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et +froides de Spencer à débrouiller pendant six mois.</p> + +<p>—Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vêtu +un personnage. J'affectai en tous lieux, d'être pareil aux autres, et je +ne m'interrompis jamais de les dédaigner secrètement. Ce me fut toujours +une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu +me vis, sous l'oeil des barbares, me prêter à vingt groupes bruyants et +divers, c'était pour qu'on me laissât le répit de me construire une +vision personnelle de l'univers, quelque rêve à ma taille, où me +réfugier, moi, homme libre.</p> + +<p>Ainsi revenions-nous à nos principes de l'après-midi, et à convenir que +nous avons été créés pour analyser nos sensations, et pour en ressentir +le plus grand nombre possible qui soient exaltées et subtiles. J'entrai +dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable, +c'est d'être clairvoyants, et nous sommes en même temps ardents avec +délire. Chez nous, l'apaisement n'est que débilité; il a toute la +tristesse du malade qui tourne la tête contre le mur.</p> + +<p>Nous possédons là un don bien rare de noter les modifications de notre +moi, avant que les frissons se soient effacés sur notre épiderme. Quand +on a l'honneur d'être, à un pareil degré, passionné et réfléchi, il faut +soigner en soi une particularité aussi piquante. Raffinons soigneusement +de sensibilité et d'analyse. La besogne sera aisée, car nos besoins, à +mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en +délicatesses, et seule, cette méthode saura nous faire toucher le +bonheur.</p> + +<p>C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisiveté, nous +décidâmes de tenter l'expérience.</p> + +<p>Courons à la solitude! Soyons des nouveau-nés! Dépouillés de nos +attitudes, oublieux de nos vanités et de tout ce qui n'est pas notre +âme, véritables libérés, nous créerons une atmosphère neuve, où nous +embellir par de sagaces expérimentations.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dès lors, nous vécûmes dans le lendemain; et chacune de nos réflexions +accroissait notre enivrement. «Désormais nous aurons un coeur ardent et +satisfait», nous affirmions-nous l'un à l'autre sur la plage, car nous +avions sagement décidé de procéder par affirmation. «Cette sole est très +fraîche...; votre maîtresse, délicieuse...» me disait jadis un compagnon +d'ailleurs médiocre, et grâce à son ton péremptoire la sauce passait +légère, je jouissais des biens de la vie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisîmes, pour la +louer, une maison de maître, avec vaste jardin planté en bois et en +vignes, sise dans un canton délaissé, à cinq kilomètres de la voie +ferrée, sur les confins des départements de Meurthe-et-Moselle et des +Vosges. Originaires nous-mêmes de ces pays, nous comptions n'y être +distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis +nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse pût nous détourner +de notre généreux égotisme.</p> + +<p>C'est alors que, corrects une suprême fois envers nos tristes amies, qui +furent tour à tour ironiques et émues, nous passâmes à Paris liquider +nos appartements et notre situation sociale. Nous sortîmes de la grande +ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de délivrer +ses épaules d'une charge très lourde. Nous nous étions débarrassés du +siècle.</p> + +<p>Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par +Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous méditions le chapitre xx du livre +I<sup>er</sup> de l'<i>Imitation,</i> qui traite «De l'amour de la solitude +et du silence». Et pour nous délasser de la prodigieuse sensibilité de +ce vieux moine, nous établissions notre budget (14.000 francs de rente). +Malgré que l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, +me bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait désirable.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3> + +<h2>MÉDITATION SUR LA JOURNÉE DE JERSEY</h2> + + +<p>Cette journée de Jersey fut puérile en plus d'un instant, et pas très +nette pour moi-même. Comment accommoder cette haine mystique du monde et +cet amour de l'agitation qui me possèdent également! C'est à Jersey +pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Océan, que j'approchai le +plus d'un état héroïque. Je tendais a me dégager de moi-même. L'amour de +Dieu soulevait ma poitrine.</p> + +<p>Je dis Dieu, car de l'éclosion confuse qui se fit alors en mon +imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme, +chercheuse et comblée, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui, +dévote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces +créatures-là, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais +la civilisation ne produit rien de plus intéressant. Les vieux mots qui +leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en même +temps une figure assez exacte.</p> + +<p>Hélas! les contrariétés d'où sortit mon <i>état de grâce</i>, je vois trop +nettement leur médiocrité pour que mon rêve de Jersey n'ait très vite +perdu à mes yeux ce caractère religieux que lui conservent mes vocables. +Jamais rien ne survint en mon âme qui ne fût embarrassé de mesquineries. +Amertume contre ce qui est, curiosité dégoûtée de ce que j'ignore, voilà +peut-être les tiges flétries de mes plus belles exaltations!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Avant cette journée décisive, déjà la grâce m'avait visité. J'avais déjà +entrevu mon Dieu intérieur, mais aussitôt son émouvante image +s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le +siècle, sans qu'ils modifiassent sérieusement mon ignominie. C'est par +le dédain qu'enfin j'atteignis à l'amour. Certes, je comprenais que seul +le dégoût préventif à l'égard de la vie nous garantit de toute +déception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une +diminution; mais il fallut la révélation de Jersey, pour que je prisse +le courage de me conformer à ces vérités soupçonnées, et de conquérir +par la culture de mes inquiétudes l'embellissement de l'univers. C'est +en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les +choses et les redresserai selon mon rêve.</p> + +<p>Oui, déjà j'avais été traversé de ce délire d'animer toutes les minutes +de ma vie. Sur les petits carnets où je note les pointes de mes +sensations pour la curiosité de les éprouver à nouveau, quand le temps +les aura émoussées, je retrouve une matinée de juillet que, malade, +vraiment épuisé, tant mon corps était rompu et mon esprit lucide +d'insomnie, je m'étais fait conduire à la bibliothèque de Nancy, pour +lire les <i>Exercices spirituels</i> d'Ignace de Loyola. Livre de sécheresse, +mais infiniment fécond, dont la mécanique fut toujours pour moi la plus +troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate +mon scepticisme et mon mépris; il démonte tout ce qu'on respecte, en +même temps qu'il réconforte mon désir d'enthousiasme; il saurait me +faire homme libre, tout-puissant sur moi-même.</p> + +<p>Alors que j'étais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires +passèrent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de +la poussière, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs. +Et nous, ceux de la bibliothèque, un prêtre, un petit vieux, trois +étudiants, nous nous penchâmes des fenêtres de notre palais sur ces +hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tête: «Tu es un soldat, toi +aussi; tu es mille soldats, toute une armée. Que leurs trompettes levées +vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu +as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain +toutes les figures en face des circonstances.» Et, frémissant jusqu'à +serrer les poings du désir de dominer la vie, je me replongeai dans +l'étude des moyens pour posséder les ressorts de mon âme comme un +capitaine possède sa compagnie. —Quelque jour, un statisticien dressera +la théorie des émotions, afin que l'homme à volonté les crée toutes en +lui et toutes en un même moment.</p> + +<p>Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette +douloureuse matinée où je vis un de ma race, mais ayant toujours résisté +à l'appétit de se détruire, qui me disait dans un accès d'orgueil: «Ma +tête est une merveilleuse machine à pensées et à phrases; jamais elle ne +s'arrête de produire avec aisance des mots savoureux, des images +précises et des idées impérieuses; c'est mon royaume, un empire que je +gouverne.» Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'étais +assombri et congelé par le bromure, au point que je n'avais pas la force +de lui répondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour +sourire et pour paraître alerte. Et je revins à midi, seul, par la +longue rue Richelieu (une de ces rues étroites qui me donnent un +malaise), plus accablé et plus inconscient, mais convaincu, au fond de +mon découragement, que le paradis c'est d'être clairvoyant et fiévreux.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je m'écarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends à connaître mon +tempéramment, ses hauts et ses bas. Voilà les soucis, les nuances où je +reviens, sitôt que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les +frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes +qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement +dans le petit bagage d'émotions qui est tout mon moi. A certains jours, +elles m'intéressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui +s'effondrent. Elles me sont Hélène, Cléopâtre, la Juliette sur son +balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre +curiosité des jeunes gens.</p> + +<p>Belle paix froide de Saint-Germain! C'est là que mon coeur échauffé sans +trêve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs +qui, parfois, m'ont traversé pour m'indiquer ce que je devais être! Ma +faiblesse jusqu'à cette heure n'a pu forcer à se réaliser cet esprit +mystérieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je +départirai sa beauté à l'univers, qui me fut jusqu'alors médiocre comme +mon âme.</p> + +<p>—Mais, dira-t-on, Simon, qu'intéressent la vie (amour des forêts et du +confort) et la précision scientifique (philosophie anglaise), comment +s'associait-il à vos aspirations?</p> + +<p>Je pense qu'étant fort nerveux et compréhensif, il vibrait avec mes +énergies quelles qu'elles fussent. Puis il bâillait de sa vie sans +argent ni ambition....</p> + +<p>Mais pourquoi m'inquiéterais-je d'expliquer cette âme qui n'est pas la +mienne? Il suffît que je vous le fasse voir, aux instants où, me +comparant à lui, vous y gagnerez de me mieux connaître.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>LIVRE DEUXIÈME</h3> + +<h2>L'ÉGLISE MILITANTE</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3> + +<h2>INSTALLATION</h2> + + +<p>Le lendemain de notre arrivée, vers les neuf heures, quand le paysage, +dans la franchise de son réveil, n'a pas encore vêtu la splendeur du +midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous +étudiâmes la propriété, et sa saine banalité nous agréa.</p> + +<p>Bâtie sur un vieux monastère dont les ruines l'enclosent et +l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelées d'une côte +volcanique. Et cette légende de volcan, dans nos promenades du soir, +nous invitait à des rêveries géologiques, toujours teintées de +mélancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de +science. Nos fenêtres dominaient une vaste cuvette de terres labourées, +sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'à l'horizon des +fenêtres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois, +les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassées dans le +lointain. Sur un autre ballon très proche, le village déployait sa rue +morne; et l'église au milieu des tombes dominait le pays.</p> + +<p>Cette mise en scène, si complètement privée de jeunesse, devait mieux +servir nos sévères analyses que n'eussent fait les somptuosités +énergiques de la grande nature, la mollesse bellâtre du littoral +méditerranéen, ou même ces plaines d'étangs et de roseaux dont j'ai tant +aimé la résignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni +gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos +pensées à leur place.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"><i><a name="Installation_mateacuterielle" id="Installation_mateacuterielle"></a>Installation matérielle</i></p> + +<p>En une semaine nous fûmes organisés.</p> + +<p>Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit à notre +service.</p> + +<p>Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de méditation, +Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces +sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes +sensations, et qui désire m'anémier, tant j'ai le goût des frissons +délicats, je considérai qu'une branche d'arbre très maigre, frôlant ma +fenêtre et que je connaîtrais, me suffirait.</p> + +<p>La salle à manger nous parut parfaite, dès qu'un excellent poêle y fut +installé. Dans la bibliothèque où nous agitâmes des problèmes par les +nuits d'hiver, on mit un grand bureau double où nous nous faisions +vis-à-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour +faire nos recherches ou rédiger, puis, au coin de la cheminée, deux +ganaches pour la métaphysique des problèmes.</p> + +<p>La pièce voisine était tapissée de livres, mêlés et contradictoires +comme toutes ces fièvres dont la bigarrure fait mon âme. Seul Balzac en +fui exclu, car ce passionné met en valeur les luttes et l'amertume de la +vie sociale; et, malgré tout, romanesques et de fort appétit, nous +trouverions dans son oeuvre, à certains jours, la nostalgie de ce que +nous avons renoncé.</p> + +<p>Je m'opposai avec la même énergie à ce qu'aucune chaise pénétrât dans la +maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions +l'honnête homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait +jamais rien combiné d'estimable hors d'un fauteuil.</p> + +<p>Tous nos murs furent blanchis à la chaux. J'aime le mutisme des grands +panneaux nus; et mon âme, racontée sur les murs par le détail des +bibelots, me deviendrait insupportable. Une idée que j'ai exprimée, +désormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante +hypocrisie, par des manques fréquents de sincérité dons la conversation, +que j'arrive à posséder encore en moi un petit groupe de sentiments qui +m'intéressent. Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages, il me +faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du +goût à moi-même.</p> + +<p>Nous fîmes des visites aux notables et quelques aumônes aux indigents. +Et pour acquérir la considération, chose si nécessaire, nous répandîmes +le bruit que, frères de lits différents, nous étions nés d'un officier +supérieur en retraite.</p> + +<p>Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causâmes des femmes. La femme, +qui, à toutes les époques, eut la vertu fâcheuse de rendre bavards les +imbéciles, renferme de bons éléments qu'un délicat parfois utilise pour +se faire à soi-même une belle illusion. Toutefois, elle fait un +divertissement qui peut nuire à notre concentration et compromettre les +expériences que nous voulons tenter. Simon, ayant réfléchi, ajouta:</p> + +<p>—Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chasteté!</p> + +<p>—Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a très bien +vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouïe et le reste +s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets +ne sont pas purs, la virginité de nos sens se gâte. Mais les objets sont +ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de +nous édifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de +troublant ni de mystérieux; dépouillons-la de tout ce lyrisme que nous +jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous +vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la +chasteté.</p> + +<p>Simon voulut bien m'approuver.</p> + +<p>C'est pourquoi nous sommes allés à la messe. Et entre les jeunes +personnes, nous avons distingué une fille pour sa fraîche santé et pour +son impersonnalité. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique +malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien +nous distraire du développement de notre être. Nous fîmes donc un +arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eûmes de la +satisfaction.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Au soir de cette première semaine, dans notre cadre d'une simplicité de +bon goût, assis et souriant en face du paysage sévère que désolent la +brume et le silence, nous résolûmes de couper tout fil avec le monde et +de brûler les lettres qui nous arriveraient.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"><i><a name="Installation_spirituelle" id="Installation_spirituelle"></a>Installation spirituelle</i></p> + +<p>Je fus flatté de trouver un cloître dans les coins délabrés de notre +propriété.</p> + +<p>Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attristé de +souvenirs désagréables et de désirs, parfois j'ai désiré achever ma vie +sous les cloîtres où ma curiosité s'était satisfaite un jour. Ce me +serait un pis aller délicieux de veiller sous les lourds arceaux de +Saint-Trophime à Arles, d'où, certain jour, je descendis dans l'église +lugubre pour me mépriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une +beauté dont je souffre), et pour glorifier le <i>Moi</i> qu'avec plus +d'énergie je saurais être.</p> + +<p>Notre cloître, qui date de la fin du treizième siècle, n'abritait plus +que des volailles quand nous le fîmes approprier, pour l'amour du +christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont +notre veine d'ascétisme et d'énervement. Il est bas, triste et couvert +de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobés l'entourent, sous +chacun desquels avait été sculpté un petit bas-relief. Quoique le temps +les eût dégradés, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi +Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe +entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me +parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure +les plis de sa pèlerine, et je me désolai fréquemment avec elle, pensant +avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce +roi, que je ne le suis envers moi-même, quand je donne à ma vie une +règle monacale.</p> + +<p>C'est là qu'au matin nous descendions, tandis qu'on préparait nos +chambres; et ce m'était un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste +poli, sans plus, car nous pratiquions la règle du silence jusqu'au repas +du soir pris en commun.</p> + +<p>L'après-midi, où je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de +tromper la méchanceté des digestions, c'était après le déjeuner, une +fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),—une promenade +jusqu'à deux heures,—une partie de volant dans le cloître, comme +faisaient, pour se délasser, Jansénius et M. de Saint-Cyran,—du repos +dans un fauteuil balancé, puis un nouveau cigare,—une méditation à +l'église, suivie d'une petite promenade,—à quatre heures, la rentrée en +cellule. (On notera que Simon, en dépit d'une légère tendance à +l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'à deux heures).</p> + +<p>Et cette grande variété de mouvement dans un si bref espace de temps +nous portait, sans trop d'ennui, à travers les heures écrasantes du +milieu du jour.</p> + +<p>A sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous +analysions nos sensations de la journée.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>C'est dans l'une de ces conférences du soir que j'appelai l'attention de +Simon sur la nécessité de nous enfermer, comme dans un corset, dans une +règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et +fortifierait notre volonté.</p> + +<p>—Il ne suffît pas, lui disais-je, de fixer les heures où nous +méditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un +sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le +vivifier? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la +main.</p> + +<p>Pour qu'il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui +nous était familier.—Que de fois je suis sorti de là vers les dix +heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des +niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en +dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions +pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je +n'avais pas l'énergie de rompre là.</p> + +<p>Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des +exemples personnels.</p> + +<p>—Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. +Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée, qui vous +paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l'antique +Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle +intensité, une beauté si mystérieuse qui je dus, ayant allumé, chercher +dans la bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du +lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siècles +interposés, Orphée m'apparut <i>errant à travers les glaces +hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du +Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs +inutiles de Pluton</i>. Cet esprit délicat fut sacrifié par les femmes +toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident +si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble +guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés +que je ne pouvais les saisir. Et ce désolations lointaines, évoquées +sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achève +dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité. +Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences +qu'elles se reflètent dans nos âmes, pour y éveiller leurs types.</p> + +<p>Les plus petits détails, à certains jours, retentissent infiniment en +moi. Ces sensibilités trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher +pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le rêve entrevu +dans notre cottage de Jersey.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"><i><a name="Priegravere_programme" id="Priegravere_programme"></a>Prière-programme</i></p> + +<p>Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!</p> + +<p>Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse à +dépenser: nous profiterons des moments de lucidité de nos organes, et +nous ne forcerons jamais notre machine, quand son état de rémission +invite au repos.</p> + +<p>Peut-être même surprendrons-nous ces règles fixes des mouvements de +notre sang qui amènent ou écartent les périodes où notre sensibilité est +à vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait à changer, à +diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme à nos +besoins. Par des hardiesses d'hygiéniste ou de pharmacien, nous +pourrions nous mettre en situation de fournir très rapidement les états +les plus rares de l'âme humaine.</p> + +<p>Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances où nous +plaçons nos facultés, nous verrions aussitôt nos désirs (qui ne sont que +les besoins de nos facultés) changer au point que notre âme en paraîtra +transformée. Et pour nous créer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de +raisonnements, mais d'une méthode mécanique; nous nous envelopperons +d'images appropriées et d'un effet puissant, nous les interposerons +entre notre âme et le monde extérieur si néfaste. Bientôt, sûrs de notre +procédé, nous pousserons avec clairvoyance nos émotions d'excès en +excès; nous connaîtrons toutes les convictions, toutes les passions et +jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donné d'aborder à l'esprit +humain, dont nous sommes, dès aujourd'hui, une des plus élégantes +réductions que je sache.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les ordres religieux ont créé une hygiène de l'âme qui se propose +d'aimer parfaitement Dieu; une hygiène analogue nous avancera dans +l'adoration du <i>Moi</i>. C'est ici, à Saint-Germain, un institut pour le +développement et la possession de toutes nos facultés de sentir; c'est +ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins énergiquement que +firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, le +péché qui est la tiédeur, le gris, le manque de fièvre, le péché, +c'est-à-dire tout ce qui contrarie l'amour.</p> + +<p>L'homme idéal résumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour +que je veux réaliser. Je convoque tous les violents mouvements dont +peuvent être énervés les hommes; je paraîtrai devant moi-même comme la +somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de +ma stérilité et flatté dans mon orgueil, nulle fièvre ne me demeurera +inconnue, et nulle ne me fixera.</p> + +<p>C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son +cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: «Je suis un homme libre.»</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3> + +<h2>EXAMENS DE CONSCIENCE</h2> + + +<p>J'ai fermé la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troublé des +nausées que lui donnait le siècle, cherche avec agitation....</p> + +<p>Connaître l'esprit de l'univers, entasser l'émotion de tant de sciences, +être secoué par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion +m'enfièvre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec +le désespoir de couper mon ardeur; je me suis levé ce matin avec un +bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de +tranquillité étendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement +ouverts à celui que j'aime: à l'Enthousiasme.</p> + +<p>Il ne s'agit pas qu'ayant accumulé des notions, je devienne pareil à un +dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agité de tous les +frissons, et d'en être insatiable. Seule félicité digne de moi, ces +instants où j'adore un Dieu, que grâce à ma clairvoyance croissante, je +perfectionne chaque jour!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pour ne pas succomber sous l'âme universelle que nous allons essayer de +dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses +de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que +nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience +nette de l'émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à +volonté.</p> + +<p>Tel fut l'objet de nos conférences d'octobre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"><i><a name="Examen_physique" id="Examen_physique"></a>Examen physique</i></p> + +<p>Nous inspectâmes d'abord nos organes: de leur disposition résulte notre +force et notre clairvoyance.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un médecin compétent que nous fîmes venir de la ville nous mit tout nus +et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts +réunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte +jusqu'à trente; ainsi l'avait-il ordonné.</p> + +<p>—Vous êtes délicats, mais sains.</p> + +<p>Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnés par une +difformité aussi péniblement que par un manque de tenue. C'est encore du +lyrisme que d'être boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse. +Toute affectation nous choque. «Avoir la pituite ou une gibbosité! +disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvât le tour d'esprit +de Victor Hugo.» Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs; +ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un +esprit agile dans un corps simplifié, tel est notre rêve pour assister à +la vie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses +pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté +dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement +les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui +seul m'eût tonifié sans m'échauffer.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquîmes dans des +familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre +par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacité +dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prêteraient +parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est bilieux.</p> + +<p>—A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes +chiens et criant après eux, dès les six heures du matin, je jouis, je +respire à l'aise.</p> + +<p>Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur âcre +dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-être +seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce +médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament, +l'<i>activité du coeur</i> est excessive et exigeante.</p> + +<p>—J'entends bien, me répond en souriant Simon; mes journées ne sont +heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris.... +Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations +sédentaires, l'exercice exclusif des organes internes entraînent des +désordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fâcheuse contraction de mon +système épigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'à faire hésiter ma +vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une +chaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si +nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi +que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au +moins par saccade.</p> + +<p>—Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de +mes plus belles énergies, ces hésitations et ces réserves! Toi, Simon, +bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie +cérébrale qui naît de ton état nerveux. Cette complexité est le point +extrême où tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma première +étape. Je suis né tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activité +musculaire toujours nulle, le système cérébral et nerveux a tout +accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés +se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C'est l'estomac qui +partit le premier. J'offre un phénomène bien connu des philosophes de la +médecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives +incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus poussé à +cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue +et proscrire à jamais les abattements. Dans ma défaillance que rend +extrême l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagère +me traverse; en ces instants, je sens d'une manière heureuse et vive; la +multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables: elles +m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer à jamais! +Si à l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est +que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain, +c'est que je n'ai pas surpris le secret de les évoquer... Je te marque +là quelle sera notre tâche de Saint-Germain.</p> + +<p>Nous sommes l'un et l'autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en +plaindre? Admirable complication qu'a notée le savant! Les appétits du +mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du +besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but +devient secondaire; c'est dans notre appétit même que nous nous +complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le +satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes.</p> + +<p>De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes, +minutieuses, personnelles, des idées petites, étroites et portant sur +les objets des plus légères sensations. Et la vie s'écoule, pour ces +sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui +donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant +plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit +d'ailleurs fort distingué.</p> + +<p>N'en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à +l'heure, nous auscultait. <i>Passions tristes</i>, dit-il;—mais garder de +l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer +de mieux? <i>Minutieuses et personnelles;</i>—c'est que nous savons faire +tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements +tortueux demeurent incomplets, c'est que l'émotion nous a saisis au +détour d'une déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il +ne faut pas demander ici des raisonnements équilibrés. Je n'ai souci que +d'être ému.</p> + +<p>Et félicitons-nous, Simon: toi, d'être devenu mélancolique; et moi, +d'avoir été anémié par les veilles et les dyspepsies. Félicitons-nous +d'être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par +l'activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat, je serais +simplement distingué. Mais parce que l'activité de notre circulation +était affaiblie, notre système veineux engorgé, tous nos actes +accompagnés de gêne et de travail, nous avons mis l'âge mûr dans la +jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irréflexion des adolescents, leurs +gambades ni leurs déportements. La vie toujours chez nous rencontra des +obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette énergie +vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même. Je ne me crus jamais +invincible. Et en même temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres. +Notre existence, qui peut paraître triste et inquiète, fut du moins +clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces émoussées nous +engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en +augmenter l'effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les +ressources de l'expérience.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tel est notre corps, nous disions-nous l'un à l'autre, et c'est un des +plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes +expériences.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="caption"><i><a name="Examen_moral" id="Examen_moral"></a>Examen moral</i></p> + +<p>Nous continuâmes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions +à éclairer notre conscience.</p> + +<p>Silencieux et retirés, d'après un plan méthodique, nous avons passé en +revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai +infiniment d'intérêt. Et Simon, au dîner du dernier jour, une heure +avant la confession solennelle, me disait;</p> + +<p>—Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il +souffre et qu'il inspecte à toute minute, je suis obsédé de la laideur +qu'a prise mon âme au contact des hommes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous avions décidé de passer nos fracs, cravates noires, souliers +vernis, de boire du thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher +seulement à l'aube, afin de marquer cette grande journée de quelques +traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il +faut considérer qu'un décor trop familier rapetisse les plus vives +sensations).</p> + +<p>Quand nous fûmes assis dans les deux ganaches de la cheminée, toutes +lampes allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait +une grande importance à ces premières démarches de notre régénération, +était ému, au point que, d'énervement presque douloureux mêlé +d'hilarité, il fit, avec ses doigts crispés en l'air, le geste d'un +épileptique.</p> + +<p>Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages +d'être deux, car par contagion je goûtai, avant même les premiers mots, +une chaleur, un entrain un peu grossier, mais très curieux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré.</p> + +<p>1° DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-à-dire au milieu de ces relations +que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché;</p> + +<p><i>Par pensée</i> (les péchés par pensée sont les plus graves, car la pensée +est l'homme même); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'à avoir des +préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout +celui qui avait réussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer +dans les catégories.</p> + +<p><i>Par parole</i> (les péchés par parole sont dangereux, car par ses paroles +on arrive à s'influencer soi-même); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne +point paraître différent, mille phrases médiocres qui m'ont fait l'âme +plus médiocre.</p> + +<p><i>Par oeuvre</i> (les péchés par oeuvre, c'est-à-dire les actions, n'ont pas +grande importance, si la pensée proteste); toutefois il y a des cas: +ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil à oreillettes où +j'aurais médité plus noblement.</p> + +<p>2° DANS LA VIE ACTIVE (c'est-à-dire au milieu de ceux que j'ai connus +par ma propre initiative), j'ai péché:</p> + +<p><i>Par pensée</i>: m'être préoccupé de l'opinion. Je fus tenté de trouver les +gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.</p> + +<p><i>Par parole</i>: avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais +qui demande un tact infini, car l'âme ne demeure intense qu'à s'affirmer +et s'exagérer toujours.</p> + +<p><i>Par oeuvre</i>: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me +plus à inventer des hommes supérieurs, pour le plaisir de les louer et +de m'humilier. C'est une fausse démarche; on ne profite qu'avec +soi-même, méditant et s'exaspérant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:</p> + +<p>—Il est un point où vous glissez qui importe, car nous saurions en +tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez +eu un métier.</p> + +<p>—C'est juste, lui dis-je. Un métier, quel qu'il soit, fait à notre +personnalité un fondement solide; c'est toute une réserve de +connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de +voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue +parisienne.</p> + +<p>—Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous +remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons +intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième +année.</p> + +<p>—A dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je vis +un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en réalité il ne se +laissait pas aborder.</p> + +<p>O mon ami, de qui je tais le nom, auprès de votre délicatesse j'étais +maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous +comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu'exerçait +sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez +souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes années +qui vous écoutaient, et paré d'un flottant désir de plaire, vous n'étiez +préoccupé que de vous paraître ingénieux à vous-même. Or, cédant à +l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m'apparaissiez, je +négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous +captiviez mon âme, sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et +vous l'entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule +des paroles flatteuses dénuées d'à-propos.</p> + +<p>Celui que je rencontrai ensuite était amer et dédaigneux, mais son +esprit, ardent et désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi +jusqu'à s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais +traité en égal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne +pûmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuité d'avoir +dans l'autre un témoin. Aussi avons-nous préféré—du moins tel fut mon +sentiment, car je ne veux même plus imaginer ce qu'il pensait—oublier +que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des +concessions, je n'avais plus à m'en impatienter que devant moi-même.</p> + +<p>O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour +que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de +vêtir à volonté des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la +plus complète possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et +morne, déjà j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqué de discipline, et ton +étreinte m'avait grisé. Ne veux-tu pas m'enseigner à prier +méthodiquement?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parlé. Mon émotion +l'enleva. Nous connûmes, ce soir-là, une ardente bonté envers mille +indices de beauté qui soupirent en nous et que la grossièreté de la vie +ne laisse pas aboutir. J'aspirais à souffrir et à frapper mon corps, +parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme +je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse +ressenti aucune douleur, mais seulement l'âpre plaisir de la +vengeance.... Tout cela j'hésite à le transcrire; ce ne sont pas des +raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de +cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux. +Qu'ils s'essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui +soupçonnent la sincérité de ma description! Si mes habitudes d'homme +réfléchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse été aisément sublime, et +frappant mon corps, j'aurais dit: «Souffre, misérable! gémis, car tu es +infâme de ne connaître que des instants d'émotion, rapides comme des +pointes de feu. Souffre, et profondément, pour que ton <i>Moi</i>, à cet +éveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous +la pluie de la vie. Depuis huit années que tes sens sont baignés de +sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brûles, quand il +faudrait que tu fusses consumé de toutes à la fois et sans trêve! Mais +comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas même un +réel désir d'être ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta +médiocrité! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que +toi. Et si tu te vantes que leur supériorité t'est indifférente, je ne +t'autorise pas à tirer mérite de ce renoncement: il n'est beau d'être +misérable et d'aimer sa misère qu'après s'être dépouillé +volontairement.»</p> + +<p>Ah! Simon, quel ennui! Que d'années excellentes perdues pour le +développement de ma sensibilité! J'entrevois la beauté de mon âme, et ne +sais pas la dégager! C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps +et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant +de vies!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Simon restait assis auprès du feu, cherchant le calme dans une raideur +de nerfs, évidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et +m'asseyant à ses côtés:—Faisons la <i>composition de lieu</i>, lui dis-je.</p> + +<p>C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant +des psychologues, que nous empruntons cette méthode, dont je me suis +toujours bien trouve.</p> + +<p>La vie est insupportable à qui n'a pas à toute heure sous la main un +enthousiasme. Que si la grâce nous est donnée de ressentir une émotion +profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce, +rattachons-la, fût-elle de l'ordre métaphysique le plus haut, à quelque +objet matériel que nous puissions toucher jusque dans nos pires +dénuements. Réduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que +l'apprenti mécanicien trace sur le tableau noir des signes +conventionnels, pour fixer la figure idéale qu'il calcule et qui +toujours est près de lui échapper.</p> + +<p>J'imaginerai un guide-âne et toute une mnémotechnic, qui me permettront +de retrouver à mon caprice les plus subtiles émotions que j'aurai +l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogué et condensé en +rébus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intérieur, et +m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de +contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout +je parviendrai à fixer mon esprit. L'attention ramassée toute sur un +même point y augmente infiniment la sensibilité. Une douleur légère, +quand on la médite, s'accroît et envahit tout l'être. Si vous essayes de +songer à cette phrase abstraite: «J'ai manqué d'amour dans mes +méditations, c'est pourquoi j'ai été humilié», votre esprit dissipé +n'arrive pas à l'émotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du +soir, seul dans votre chambre où rien ne vous distrait, et dites:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><i><a name="Composition_de_lieu" id="Composition_de_lieu"></a>Composition de lieu</i></span> +</p> + + +<p>Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le +ciel, par désespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations +sans trêve que la morphine ne maîtrise plus. Il sait sa mort assurée, +douloureuse et lente. Il gît loin de ses pairs, parmi des hommes +grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; même il en est arrivé à +rougir de soi-même, et pour plaire à ces gens il a voulu paraître leur +semblable.</p> + +<p>Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres +des rois qui le traitent en amis, qu'il célèbre le culte dont l'entoura +sa maîtresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis +jusqu'au soir où elle mourut en le désirant, qu'il oublie son infirmité +et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime, +l'amour frère de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensées ennoblies +redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dédaigneuses.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et désabusés, nous appuyions nos +fronts aux vitres fraîches. Sur la vaste cuvette des terres endormies, +parmi les vapeurs qui s'étirent, l'aube commençait; alors, nous +entreprîmes, dans le malaise de ce matin glacé, l'<i>exercice de la mort</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<a name="Exercice_de_la_mort" id="Exercice_de_la_mort"></a><i>Exercice de la mort</i> +</p> + + +<p>Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par +notre cercueil, nos mains jointes seront opprimées par des planches +clouées à grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les +marques pénibles de cette lutte dernière que chacun s'efforce de taire, +mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce +moment suprême prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne +paraît singulier qu'à l'agonisant lui-même. Ce sera terminé. Tout ce que +j'aurai emmagasiné d'idées, d'émotions, et mes conceptions si variées de +l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces +enthousiasmes si désirés, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond +peu de cas, et il convient en même temps que nous en jouissions sans +trêve. Jouissons de tout et hâtivement, et ne nous disons jamais: «Ceci, +des milliers d'hommes l'ont fait avant moi»; car, à n'exécuter que la +petite danse que la Providence nous a réservée dans le cotillon général, +nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais +voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens +d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en +désir, se sont prêtées à tous les imbéciles, et lors même qu'elles sont +vierges de désir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbécile qui puisse +leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais +nous émouvoir à les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si +maigres choses un sentiment aussi agréable.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<a name="Colloque" id="Colloque"></a><i>Colloque</i> +</p> + + +<p>Cette haine du péché et cette ardeur vers les choses divines que je +viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon âme, je les ai +analysés; j'ai démonté ces sentiments héroïques, je saurais à volonté +les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossières inscrites +sur mon carnet me donnent sûrement les rêves les plus exquis que +l'humanité puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le +fidèle jusqu'à la chapelle où il s'agenouille. Mon âme mécanisée est +toute en ma main, prête à me fournir les plus rares émotions. Ainsi je +deviens vraiment un homme libre.</p> + +<p>Pourquoi, mon âme, t'humilier, si de toi, pauvre désorientée, je fais +une admirable mécanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire +pleurer d'amour pour sa famille, en songeant à la douleur qu'il +causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abîmé, l'imprévu de +cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportée par un parent qui +peut à peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent +toutes les voix pendant trois jours. Et, précisant ce tableau matériel +avec minutie, il s'élevait en pleurant sur soi-même jusqu'à la plus +noble émotion d'amour filial: le désespoir de peiner les siens.</p> + +<p>Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de +Loyola? Grâce à des associations d'idées devenues chez la plupart des +hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la +mécanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous +verrez chacun d'eux éprouver des sensations identiques. A tout ce qui +est épars dans le monde, l'opinion a attaché une façon de sentir +déterminée, et ne permet guère qu'on la modifie. Nous éprouvons des +sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d'anecdotes ou +devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à +laquelle toute culture soumet l'humanité, qui, la plupart du temps ne se +connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue, +aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingénie à me procurer des +émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer! L'humanité s'émeut +souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction; +quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrêterai presque toujours +avant de me nuire.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3> + +<h2>LES INTERCESSEURS</h2> + + +<p>Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitations familières +sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que +l'univers ne soit plus déformé! Notre âme et l'univers ne sont en rien +distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une même +chose, la somme des émotions possibles.</p> + +<p>Hélas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense défaille. +Comment, sans m'égarer, amasser cette somme des émotions possibles? Il +faut qu'on me secoure, j'appelle des <i>intercesseurs</i>.</p> + +<p>Il est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de +sensations que le commun des êtres. Échelonnés sur la voie des parfaits, +ils approchent à des degrés divers du type le plus complet qu'on puisse +concevoir; ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les comme des saints. +Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de +la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.</p> + +<p>Aisément nous nous façonnerons à leur imitation, maintenant que nous +connaissons notre mécanisme.</p> + +<p>D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui +caractérisent ces parfaits et de les dégager des scories dont la vie les +a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maître peignit et que le +temps a remplie d'ombre, réapparaît sous les soins d'un expert, ainsi, +par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront ma véritable personne +et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.</p> + +<p>Courons dès aujourd'hui rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je +veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on +y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes +premières sensibilités, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes +désirs vos vertus émergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par +l'analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre beauté.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dès lors, nous passâmes des heures paisibles à tourner les feuillets, +comme un prêtre égrène son chapelet. Dans la petite bibliothèque, +écrasée de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs +jours, nous méditâmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants +amis touchaient notre âme çà et là pour nous faire voir combien elle est +intéressante.</p> + +<p>Dans cette étude de l'<i>Intelligence souffrante</i>, je fortifiais mon désir +de l'<i>Intelligence triomphante</i>. Ainsi la passion de Jésus-Christ excite +le chrétien à mériter les splendeurs et la félicité du paradis.</p> + +<p>Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Dégagé des nécessités de +l'action, fidèle à mon régime de méditation et de solitude, assuré au +soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me détournerait le +lendemain de mes vertus, protégé contre les défaillances au point que +j'avais oublié le siècle, je passai les mois de novembre, décembre et +janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai +spécialement a quelques-uns qui, au détour d'un feuillet, me +bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, à des coins +nouveaux de mon âme.</p> + +<p>Des figures livresques peu a peu vécurent pour moi avec une incroyable +énergie. Quand une trop heureuse santé ne m'appesantit pas, Benjamin +Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont présents, avec +une réalité dans le détail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si +confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que +je les fréquente, sont des fragments de moi-même. De là cette ardente +sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-même que je +vois palpiter, c'est mon âme que j'approuve, redresse et adore. Leur +beauté peu sûre me fait entendre des fragments de mon dialogue +intérieur, elle me rend plus précise cette étrange sensation d'angoisse +et d'orgueil dont nous sommes traversés, quand, le tumulte extérieur +apaisé quelques moments, nous assistons au choc de nos divers <i>Moi</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'ennui vous empêcherait de me suivre, si j'entrais dans le détail de +tous ceux que j'ai invoqués. Voici, à titre de spécimen, quelques-unes +des méditations les plus poussées où nous nous satisfaisions.</p> + +<p>(Je pense qu'on se représente comment naquirent ces consultations +spirituelles. Nous gardions mémoire de nos réflexions singulières, et +nous nous les communiquions l'un à l'autre dans notre conférence du +soir. Elles nous servaient encore à fixer le plan de nos études pour les +jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de +notre sensibilité.)</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"><a name="I" id="I"></a>I</p> + +<p>MÉDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT</p> + + +<p>C'est par raisonnement que Simon goûte Benjamin Constant. Simon est +séduit par ce rôle officiel et par cette allure dédaigneuse qui +masquaient un bohémianisme forcené de l'imagination; il félicite +Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant +soi-même et devant la société, par orgueil de sensibilité, et encore de +ce qu'il eût peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il était possible +et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers +points qui me passionnent, avec cet homme assez distingué pour être tout +à la fois dilettante et fanatique.</p> + +<p>J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude où il ne pourra pas se +contenter.</p> + +<p>J'aime, quand M<sup>me</sup> de Récamier se refuse, le désespoir, la +folie lucide de cet homme de désir qui n'aima jamais que soi, mais que +«la contrariété rendait fou».</p> + +<p>J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et +le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions, +qui eurent aux Cent-Jours des détours un peu brusques, à cause du +sourire trop souhaité d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme +le plus beau trait de cet amour héroïque et réfléchi que seuls +connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payées par +Louis-Philippe et cette humiliation d'une carrière finissante qui jetait +encore tant d'éclat me remplissent d'une mélancolie romanesque, où je me +perds longuement.</p> + +<p>J'aime qu'il ait été brave. Quand on goûte peu les hommes les plus +considérés, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions +sociales, il est joli à l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs +beaucoup de petites imaginations (et les facultés imaginatives, c'est le +secret de la peur) sont à étouffer quand l'âme va devant soi, toute +prudence perdue!</p> + +<p>Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la +poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et +qu'il mettait sa volupté à surveiller ironiquement son âme si fine et si +misérable. Royer-Collard le mésestimait; mais nous-mêmes, Simon, nous +eût-il considérés, cet honnête homme péremptoire qui, par sa rudesse +voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas désolé?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<i>Application des sens</i> +</p> + + +<p>Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous +inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre +sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les +compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.</p> + +<p>A dix-huit ans, il souffrait d'être inutile.... Peut-être ne sommes-nous +ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.</p> + +<p>Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en éprouvât un besoin +réel, «mais pour marquer sa place, et parce que, à quarante ans, il ne +se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait».</p> + +<p>Il désirait de l'activité plus encore que du génie.... Ce qu'il nous +faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse où nous nous stérilisons; +avons-nous dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il +nous suffit que notre Moi s'agite; nous mécanisons notre âme pour +qu'elle reproduise toutes les émotions connues.</p> + +<p>Parmi ses trente-six fièvres, Constant gardait pourtant une idée sereine +des choses; «Patience, disait-il à son amour, à son ambition, à son +désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons +sûrement: ce sera alors tout comme.» Ce sentiment ne me quitte guère. +Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité dont je garde un +souvenir qui ne périra pas.</p> + +<p>Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une +après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes, par où montaient la +bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un +lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une +sentimentalité aiguë que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma +résistance, dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la +suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire +mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l'obstination de cette +recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai à mon +découragement; je le considérai en face. Ces rêves romanesques de +bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment +plus que les idées de devoir (le devoir, n'était-ce pas, alors comme +toujours, d'être orgueilleux?) où j'essayais de me consoler. Sans doute, +me disais-je, j'ai déjà connu ces exagérations; je sais que dans +soixante jours, ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles, +mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeunesse de +chaque matin qui m'auront échappé. La vie continuera, apaisée (mais si +décolorée!), jusqu'à un nouvel accident, jusqu'à ce que je souffre +encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir:</p> + +<p>1° parce que la félicité en réalité n'existe pas; 2° parce que si elle +existait, cela m'humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours +ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l'âge +des regrets sans objet... Telle était la seule vision que je pusse me +former du monde. Elle m'était fort désagréable.</p> + +<p>J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d'une cloche de verre qui +abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve +intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet +sinistre: désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne +saurais plus mon inassouvissement.</p> + +<p>Je contemplais dans une glace mon visage défait; j'étais curieux et +effrayé de moi-même. Combien je me blâmais! Je ne doutais pas un instant +que je ne guérisse, mais j'étais affolé de dîner et de veiller dans +cette ville où rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et +puis de me réveiller, au matin d'une pâle journée, avec l'atroce +souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis à une chère +affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d'énervement très +pénible! Je me répétai la parole de Benjamin Constant: «Patience! nous +arriverons peut-être (à ne plus désirer, à être d'âme morne), et puis +nous mourrons sûrement; ce sera alors tout comme.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<i>Méditation</i> +</p> + + +<p>Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin +Constant, et à propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongée +que nous eûmes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup +Simon pour tout ce que nous méprisons en commun, mais il me blesse par +l'inégale importance que nous prêtons à diverses attitudes de la vie.</p> + +<p>Certes, je me forme des idées claires de mes exaltations, et tout ce +cabotinage supérieur, je le méprise comme je méprise toutes choses, mais +je l'adore. Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de +bon sens le plus souvent que je peux.</p> + +<p>Mon ami, sans doute, n'a pas de goût pour le bon sens, sinon pourrais-je +le fréquenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma bohème +morale, c'est à sa tenue, à son confort, à son dandysme extérieur qu'il +les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans +les questions de vénerie!—Hé! direz-vous, que fait-il alors dans cette +retraite?—En vérité, je soupçonne parfois qu'avec plus de fortune il ne +serait pas ici.</p> + +<p>Ces petites réflexions où, pour la première fois, je me différenciais de +Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le désobliger?</p> + +<p>Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux êtres ne peuvent pas se +connaître. Le langage ayant été fait pour l'usage quotidien ne sait +exprimer que des états grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincère +n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche où je cesserai de +lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus à présenter mon +âme à mes amis, même à souper.</p> + +<p>J'entrevois la possibilité d'être las de moi-même autant que des autres.</p> + +<p>Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je délaisserais le +culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main +pour pénétrer au jour prochain dans un univers que je vais délimiter, +approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux où je +m'apparaîtrai, dressé en haute école.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<i>Colloque</i> +</p> + + +<p>—Benjamin Constant, mon maître, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je +réglé ma vie selon qu'il convenait?</p> + +<p>—Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voilà les +vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la société +sont insupportables.</p> + +<p>—Tu le vois, je m'enferme dans la méditation; mais on ne m'a pas offert +les occupations que tu indiques, où peut-être j'eusse trouvé une +excitation plus agréable.</p> + +<p>—A dire vrai, dans la solitude je me désespérais. Dès que je le pus, je +m'écriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-même.</p> + +<p>—Mais comment se reconnaît la bonne cause? et jusqu'à quel point vous +êtes-vous servi vous-même?</p> + +<p>—Hé! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour +lesquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois elles +n'étaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y +dépensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.</p> + +<p>—Je te comprends, mon maître; si tu parus accorder de l'importance à +deux ou trois des accidents de la vie extérieure, c'était pour détourner +des émotions intimes qui te dévastaient et qui, transformées, +éparpillées, ne t'étaient plus qu'une joyeuse activité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<i>Oraison</i> +</p> + + +<p>Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à +l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée.</p> + +<p>Tu souffris de tout ce qui t'était refusé: choses pourtant qui ne +t'importaient guère. Tu te dévorais d'amour et d'ambition; mais ni la +femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton âme. C'est le désir même +que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais +stérile et désolé. Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire +par l'amant, le soir, à sa maîtresse: «Va-t'en, je ne veux pas jouir de +ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et +toujours, jusqu'à ce que tu meures la première, tu seras également +heureuse de te donner à moi.»</p> + +<p>Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspéras +volontairement à désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une +volupté douloureuse dans l'amertume. Quelques débauchés connaissent une +ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour +augmenter l'intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce +que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir +vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, à sentir leur vie qui s'épuise +dans des occupations qu'ils méprisent. Toi-même, vieillard célèbre et +mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de le déconsidérer, +tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos +sceptiques devant des doctrinaires.</p> + +<p>Je te salue avec un amour sans égal, grand saint, l'un des plus +illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne +parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve +ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce +qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte +comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des +hommes de notre sorte est attachée exclusivement à certains frissons, +que le monde ne connaît ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier +en nous.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"><a name="II" id="II"></a>II</p> + +<p>MÉDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE</p> + + +<p>Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore +l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans +les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des +livres entassés dans nos cellules chaudes.</p> + +<p>Je lus <i>Joseph Delorme, les Consolations, Volupté</i> et le <i>Livre +d'amour</i>, avec les pensées jointes aux <i>Portraits du lundi</i>. Écartant +les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtième +année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soi-même et qui, par +la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans +un infime détail de sa sensibilité.</p> + +<p>A cette époque déjà, il voulait le succès, car né dans une bonne +bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis +il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son âme +inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquiétudes d'une +jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'était en somme +que ce vague mécontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras +vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste. +Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais à vingt-cinq ans son rêve était +précisément de la cellule que nous construisons dans l'atmosphère froide +du monotone Saint-Germain.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<i>Application des sens</i> +</p> + + +<p>Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, parmi +les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut +étudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernières années, +trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus +matois des lettrés, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme +grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances +profondément.</p> + +<p>Il s'était composé de la vie une vision sentimentale et dominée par un +dégoût très fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse, +la plus exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu'au jour où, +envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour travailler +simplement, et dès lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais +comme tout le monde.</p> + +<p>Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons +pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient +ton adolescence à ta maturité. Il n'est que moi qui puisse te +comprendre, car tu me présentes, poussés en relief, quelques-uns de mes +caractères.</p> + +<p>A vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu +travailles. Je vois sur tes tables des poètes, tes contemporains, des +mystiques, tels que l'<i>Imitation</i> et Saint-Martin, des médecins +philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues, +car ton esprit toujours inquiet accepte les idées du hasard, en même +temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta voix, un peu +forte sur certains mots, et qui n'achève pas; à peine tes phrases +indiquées, tu sembles n'y plus tenir.</p> + +<p>Dans cette belle crise d'une sensibilité trop vite desséchée, +Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation. De la +pensée, il ne goûtait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il +aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre; il +dédaignait les sentiments qu'on raconte et qui dès lors ne sont plus +qu'une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé +dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant +les coeurs, peut juger la sincérité d'une prière.... Ceux de ma race, +eux-mêmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'où sort ici cette +tiède méditation?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<i>Méditation</i> +</p> + + +<p>A considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse +et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie pour ceux +mêmes qu'il pénètre le plus intimement. Il est là, très timide et très +jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux +et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent +qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses yeux indiquent de réflexion! +Est-ce une nuance d'envie, ce mécontentement qui pâlit son visage? C'est +la fatigue, l'inquiétude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne +fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il +faudrait de la persistance, et que, les crises passées, son intelligence +ne s'attarde pas.</p> + +<p>Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, tu ne te satisfais qu'avec +des idées, et tu te dévorerais à t'interroger si l'on ne te jetait +précipitamment des systèmes et des hommes à éprouver. C'est ainsi qu'il +me faut sans trêve des émotions et de l'inconnu, tant j'ai vite épuisé, +si variés qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du +monde.</p> + +<p>Dans la suite, la sécheresse t'envahit parce que tu étais trop +intelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des +émotions que tu jugeais.</p> + +<p>Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idées +claires sur leurs émotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi, +tu t'irritais contre toi-même, et tu n'étais pas plus satisfait de ta +vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocrement, +sans imaginer comment il fallait vivre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<i>Colloque</i> +</p> + + +<p>Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, après une journée d'action, +j'ai senti, moi aussi, et jusqu'à souhaiter que soudain dix années +m'éloignassent de ce jour, un triste mécontentement; je me suis désolé +d'être si différent de ce que je pourrais être, d'avoir par légèreté +peiné quelqu'un, et encore d'avoir donné à ma physionomie morale une +attitude irréparable.</p> + +<p>Parfois, je suis touché de regrets en considérant les hommes forts et +simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractère +poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gênent, il +nous arrive de fréquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui +les mit toute leur vie à l'aise envers eux-mêmes et envers les autres. +Mais, aussi fermes qu'eux dans les nécessités, nous leur en voulons de +ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils +pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines +natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles +connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.</p> + +<p>Je crois que, dans l'intimité de ton coeur, tu haïssais, au noble sens +et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir +selon qu'il était <i>convenable</i>; et autant que te le permirent tes +mouvements instinctifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu +souffris.</p> + +<p>Ainsi, peu à peu, tu quittais le service de ton âme pour te conformer à +la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te +forçait à abdiquer ta personnalité excessive; c'était aussi lassitude de +tes casuistiques où toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé; +tu t'es borné à ce Sainte-Beuve compréhensif où tu te réfugiais d'abord +aux seules heures de lassitude cérébrale. Oublieux de toi-même, tu ne +raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n'était pas, comme je +fais, pour comparer à leurs sensibilités la tienne et l'embellir, +c'était pour qu'elle existât moins. Je te comprends, admirable esprit; +mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable +d'émotions, j'en vinsse à imiter ton renoncement!</p> + +<p>Ce n'est pas à la vie publique que tu demandais l'émotion. A l'âge ou +Benjamin Constant était ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique. +Si tu n'a pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et +son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les +moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dépit de +n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'à l'épithète un peu +grasse et sensuelle du prêtre qui désire. Ta rêverie religieuse était +pleine de jeunes femmes; tu n'étais pas précisément hypocrite, mais leur +présence t'encourageait à blâmer la chair. Dès que le sentiment te parut +vain, tu ne t'obstinas pas à te faire aimer et vers le même temps, tu +cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui +te valent mon attendrissement; tu ne fus désormais que le plus +intelligent des hommes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +<i>Oraison</i> +</p> + + +<p>Toi qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des +nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis +né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune +hystérie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton génie. +Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait +persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le +réservoir de toutes les vertus.</p> + +<p>... Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que +dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète +pensée dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'être froissé, +et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien +d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une +caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous fîmes d'autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions +surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualité.</p> + +<p>Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le pouvoir +et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des +jeunes femmes; mais d'autres atteignent à toucher Dieu par le seul +effort de leur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans +intervention du monde intérieur. Ceux-là sont tout mon coeur.</p> + +<p>Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous +puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi +confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel +rapport entre vos âmes telles que je les possède et telles que les +dépeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succès au monde que pour +celui qui offre un point de contact à toute une série d'esprits. Mais +cette conformité que vos vulgaires admirateurs proclament me répugne +profondément. Vous n'atteignez à me satisfaire qu'aux instants où vous +dédaignez de donner aucune image de vous-même aux autres, et quand vous +touchez enfin ce but suprême du haut dilettantisme, entrevu par l'un des +plus énervés d'entre vous: «Avant tout, être un grand homme et un saint +pour soi-même...» Pour soi-même!... dernier mot de la vraie sincérité, +formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'à Jersey nous nous +proposions.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Simon et moi, nous eûmes le grand sens de ne pas discuter sur les +mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je +les soigne et je les entretiens tous dans mon âme, car je sais que pour +Dieu il y a identité de toutes les émotions. Mais j'entrevois que ces +couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes +fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments +mal définis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les +Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu'à m'éclairer +les parties les plus récentes de moi-même....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il est certain que nos dernières méditations avaient été d'une grande +sécheresse. Nous pressions une partie de nous-mêmes déjà épuisée. Ce +n'étaient plus que redites dans la bibliothèque de Saint-Germain. Et, à +mesure que les livres cessaient de m'émouvoir, de cette église où +j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente +population peinant sur des labeurs héréditaires, des impressions se +levaient, très confuses mais pénétrantes. Je me découvrais une +sensibilité nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.</p> + +<p>C'est qu'aussi bien mon être sort de ces campagnes. L'action de ce ciel +lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu à Paris des filles avec les +beaux yeux des marins qui ont longtemps regardé la mer. Elles habitaient +simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hérité d'une +longue suite d'ancêtres ballottés sur les flots, me parut admirable dans +les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine, +j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des +vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque +parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet +horizon.</p> + +<p>A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant +lequel furent posées mes propres assises. C'est une bonne méthode pour +descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3> + +<h2>EN LORRAINE</h2> + + +<p>Notre ermitage de Saint-Germain était situé à peu près sur la limite, +entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrière +lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble +guère au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'éveille d'une longue +misère incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siècles du plateau +lorrain, nous n'hésitâmes pas à tourner le dos aux Vosges. Puisque nous +cherchons uniquement à être éclairés sur nos émotions, le pittoresque +des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Même +nous nous bornerons à la région que limitent Lunéville, Toul, Nancy et +notre Saint-Germain: c'est là que notre race acquit le meilleur +d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms même des lieux et la +physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront +à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit. +En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont +mes pères, je réveille des morts dans ma conscience. Le langage +populaire a baptisé ce coin «le coeur de la Lorraine». Chaque individu +possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le coeur de +ses parents fut agité au long des siècles. Dans cet étroit espace, si +nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaître des +émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier, +m'éclairaient sur moi-même.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h5><a name="PREMIEgraveRE_JOURNEacuteE" id="PREMIEgraveRE_JOURNEacuteE"></a>PREMIÈRE JOURNÉE</h5> + +<p>NAISSANCE DE LA LORRAINE</p> + + +<p>A la station qui précède immédiatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas, +nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire +de Lorraine par une visite à son patron. Dans son église flamboyante, +nous saluons Nicolas, debout près de sa cuve et des petits enfants. +Cette malheureuse localité, qu'illustrent encore cette cathédrale et des +légendes, fut ruinée par des guerres confuses; elle était riche et, pour +la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le +noble évêque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui +que les petits enfants; même il prête un peu à rire comme un bonhomme +grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-même coutume, honore mal le +souvenir de ses émotions passées; c'est bon au Breton de s'émouvoir +encore où tremblaient ses pères. Mous rapetissons ce que nous touchons, +et nous nous plaisons à gouailler.</p> + +<p>Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister +au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux où cette nation +naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'étranger. C'est +entre Saint-Nicolas et Nancy que René II, appuyé des Suisses, tua le +Téméraire. Victoire de grande conséquence, qui nous délivra des +étrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse +de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Dès lors il y +a un caractère lorrain.</p> + +<p>Charles de Bourgogne, le Téméraire! Quelle magnifique aisance dans ses +allures bruyantes et romantiques! Auprès des grands crus de Bourgogne +qui mettent la confiance au coeur le plus hésitant, comment se tiendra +le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur +n'étonne pas tout d'abord, maiscute;duit un délicat réfléchi! Comment René +II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses, +a-t-il pu triompher?</p> + +<p>Dans la vie, fréquemment, Simon et moi nous avons rencontré ces êtres +tout brillantés, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi; +nous ne les aimions guère et toujours les dépassions. A l'usage, il +apparaît qu'un René II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un +dépourvu; il est réfléchi, persévérant, et sa modestie le sert mieux que +forfanterie. Dans l'histoire, l'extrême simplicité de sa tenue passe +infiniment en élégance, du moins pour l'homme de goût, l'ostentation de +votre Téméraire. Après la victoire, quelle gravité ingénieuse dans les +paroles modérées qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription +que notre cocher nous fit lire à la Commanderie Saint-Jean, où le +Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'épée! La magnanimité de +René n'a rien de théâtral, et s'il honore Charles d'un splendide service +funèbre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple épouvanté la +définitive innocuité du brutal adversaire.</p> + +<p>Nous avions suivi le corps du Téméraire dans Nancy, et jusque dans cette +partie dite Ville-Vieille, où il fut publiquement exposé. Quand nous +rêvions près la pierre tombale de René, dans la froide église des +Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacrés, nous dispose +toujours à la mélancolie. Une race qui prend conscience d'elle-même +s'affirme aussitôt en honorant ses morts. Ce sanctuaire national, +reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment +qu'eut jamais de soi ce peuple, date de René II. Les dentelures dorées +qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette végétation +délicate de figurines et l'élégance de l'ensemble nous reportaient à ces +premières époques de la Lorraine, d'une grâce bonhomme, si dépourvue +d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vîmes aucun désir +d'étonner. Ces images de morts sans morgue ne se préoccupent ni de la +noblesse classique, ni de la pompe. René II aimait le peuple, c'est +ainsi qu'il séduisit les cantons suisses, et il fêtait l'anniversaire de +la victoire de Nancy, chaque année, en buvant avec les bourgeois; Jeanne +était à l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des +petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armée, où il fut le plus +simple des héros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens. +C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas. +Leur race se confond avec eux-mêmes.</p> + +<p>Simon et moi nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des +<i>barbares</i>, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute +notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, +c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il +introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts +analogues aux siens.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h5><a name="DEUXIEgraveME_JOURNEacuteE" id="DEUXIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>DEUXIÈME JOURNÉE</h5> + +<p>LA LORRAINE EN ENFANCE</p> + + +<p>Cette partie ancienne de Nancy, la «Ville-Vieille», est bien +fragmentaire; elle fut perpétuellement refaite. Cette race nullement +endormie, mais de trop bon sens, hésitait à affirmer sa personnalité. Sa +finesse, son sentiment exagéré du ridicule l'entravèrent toujours. +Chaque génération reniait la précédente, sacrifiait les oeuvres de la +veille à la mode de l'étranger. Leur «Chapelle Ronde», monument national +s'il en fût, copie la Chapelle des Médicis de Florence, mais avec +maigreur, économie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et +ne fut jamais prodigue. Les successeurs de René, ayant visité les palais +de la Renaissance, rebâtirent le palais ducal. Cette race à son éveil +craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les +origines de nos âmes.</p> + +<p>Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'église de Bon-Secours, est +tout à fait significative. Voilà nos primitifs! Nous nous agenouillons +devant une Mère, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se +précipite. Ces enfants me touchent, si intrépides contre le Bourguignon +et qui expriment leur rêve par cette image sincère, je vois qu'ils ont +beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité non sous la forme de +beauté, mais dans l'idée de protection. Florence, leur soeur, et qui +donne parfois l'image la plus approchante de cet idéal de clarté froide, +d'élégance sèche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence +prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de +sauver d'abord leur indépendance, mettent leur orgueil, leur art +naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.</p> + +<p>Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l'oeil des barbares, ils +n'ont pas le loisir de se développer logiquement. La grâce, qui pour un +rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René II, +n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas créé un type de femme: Jeanne +d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les +charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la légende lorraine, celle +qui protège, et cela uniquement. Elle est la soeur de génie de René II; +persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui +l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge +nullement troublante: nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les +misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n'est-elle pas +plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voilà +bien le même sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mère +gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi, +Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: «Qui +donc me secourra?»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dans le palais ducal de la «Ville-Vieille», nous avons visité le musée +historique lorrain. Les premières salles sont consacrées aux époques +gallo-romaines et mérovingiennes; nous y interrogions vainement les plus +anciens souvenirs de notre Être. C'est la même ignorance que nous +trouvions, le lendemain, aux champs où fut Scarponne, chez ces pauvres +enfants qui nous vendirent des médailles romaines arrachées à ces +terrains déserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines où Attila +et les siècles ne laissèrent pas même une ruine, émeuvent des voyageurs +avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait déjà à ces époques +lointaines. Mais qu'il est obscur, indéchiffrable, le frisson qui nous +attire vers cette vieille poussière de nos ancêtres! Nous visitâmes, +sans plus de profit, les fermes mérovingiennes de Savonne et de +Vendières, et près de là des grottes qui jadis furent habitées. La neige +désolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un décor lamentable de +pluie et de silence nous aident d'habitude à imaginer le passé, mais +comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces +hommes lointains, qui ne contribuèrent en rien à former notre +sensibilité. A Laître-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus +anciennes images où la Lorraine se soit exprimée. Bien pauvre encore, +mal différenciée de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chétive! +C'est un portail avec quelques sculptures du onzième siècle. A Toul, +grâce à des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune +populaire se forma plus vite, sous la protection des évêques, et le +treizième siècle s'affirma dans l'église Saint-Gengoult et des fragments +de Saint-Étienne.</p> + +<p>En vérité le service que René II a rendu à la Lorraine est immense; il +lui a créé une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie végétative, +s'individualisa; il existait confusément, il voulut vivre. Il l'avait +montré au Bourguignon, il le rappela aux luthériens en 1522.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h5><a name="TROISIEgraveME_JOURNEacuteE" id="TROISIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>TROISIÈME JOURNÉE</h5> + +<p>LA LORRAINE SE DÉVELOPPE</p> + + +<p>Cette <i>Ville-Vieille</i>, ce <i>musée lorrain</i>, tout incomplets, éveillent à +chaque pas des traits délicats de ma sensibilité; ils me ravissent par +la clarté qu'ils apportent dans mes émotions familières, ils +m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrémédiable insuffisance de +l'âme que me fit cette race.</p> + +<p>Deux grandes causes d'échec pour la Lorraine: le pays fut si tourmenté +que les artistes, c'est-à-dire une des parties les plus conscientes de +la race, désertaient continuellement, s'établissaient en Italie, s'y +déformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis +il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local, +mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus +puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de +France ou d'Italie.</p> + +<p>Pourtant, le palais ducal, modifié dans le goût Renaissance et dont les +quatre cinquièmes ont disparu, nous fait voir un côté de l'âme lorraine, +l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais +lyrique, mais faite d'observation, plutôt matoise que verveuse. C'est de +la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en dépit de +l'abondance studieuse de ses compositions, appartient à la jeunesse de +la race; le grouillement et l'émotion des guerres qu'il a vues le +soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et pénible, devait être le +dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien +personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eût été +heureuse, elle possédait l'élément d'un art particulier. Les légendes, +chansons, anecdotes, la finesse si particulière de ses grands hommes, et +même aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards établissent bien qu'un +certain comique se préparait. Cette verve, toujours un peu maigre, +épuisée par les guerres et l'éloignement des artistes, alla se +desséchant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance +déplorable au précis, au voulu, un acharnement à l'élégance méticuleuse.</p> + +<p>Au quinzième siècle, à côté de cette grêle malice, l'âme lorraine fait +voir un sens humain de la vie très profond, une grande pitié. Ce petit +peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haïssait +la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme +Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination +riante, reçut une empreinte des horreurs de l'Italie guerrière, +Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans trêve foulés, +gouaillaient. Quelle simplicité, quelle franchise! Il est bien le frère +des héros naïfs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'était là! Ne +discutons pas la force sublime de l'Italien, mais à Saint-Michel, près +de <i>la Mise au tombeau</i>, à l'église des Cordeliers, près du <i>monument de +Philippe de Gueldres</i>, nous rêvons un art débarrassé de cette rhétorique +qu'à certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant +toute la saveur tragique du langage populaire, où n'atteint jamais la +plus noble éloquence des poètes. Mais cette race mal consciente +d'elle-même, qui venait d'enfanter obscurément le génie de +Ligier-Richier, se mit toujours à l'école chez ses voisins. Elle ignora +quel fils elle portait. Cette beauté impérieuse dont Ligier a vêtu la +mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague légende, d'ailleurs +insoutenable, voilà tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange +rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui. +Eh! grand Dieu! le sot éloge!</p> + +<p>Ces deux Lorraines échouèrent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la +grandeur sans morgue, pour avoir ignoré leur génie et douté +d'elles-mêmes timidement. Le sentiment qui donnait à cette race une +notion si fine du ridicule lui fit peut-être craindre de s'épancher. A +chaque génération, elle se rétrécit. Son art n'a jamais d'abandon ni +d'audace, tout est voulu: suppression des détails significatifs, +imitation des écoles étrangères. La meilleure partie de la Lorraine, sa +noblesse et ses artistes, toujours avaient soupiré avec une admiration +naïve vers l'Italie; à Claude Gellée il fut donné d'y vivre. Il porta +dans l'école romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce +ciel, cette terre et cette mer dans une lumière si vaporeuse, avec une +harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'était +son rêve, notre rêve, qu'il exprimait. C'était une désertion. Il +profitait de l'idéal de ces ancêtres, pour en fortifier l'Italie; il n'a +pas accru la conscience de sa race.</p> + +<p>Après lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait méconnu +Ligier-Richier, dessèche de plus en plus sa veine. Et l'effort du +dernier artiste sorti vraiment de l'âme populaire, le dernier travail ne +devant rien à l'étranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean +Lamour: une dentelle en fer.</p> + +<p>Qu'importe si la délicieuse statue de Bagard (1639-1709), garçonnière +maligne et touchante qui porte un médaillon, nous ravit et nous retient +longuement dans le rez-de-chaussée du <i>musée lorrain</i>! C'est une grande +dame raffinée; sa spirituelle afféterie mondaine ferait paraître un peu +grossière la simplicité, la gouaillerie de nos meilleurs aïeux. Elle est +bien du passé, l'âme lorraine: Bagard n'y songe guère.... Et nous-mêmes, +Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos âmes acquises. +Cette jeune femme, cette Française, c'est toute notre sensibilité à +fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard, +comme la Lorraine entière d'aujourd'hui, nous avons dédaigné de cultiver +le simple jardin sentimental hérité de nos vieux parents.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h5><a name="QUATRIEgraveME_JOURNEacuteE" id="QUATRIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>QUATRIÈME JOURNÉE</h5> + +<p>AGONIE DE LA LORRAINE</p> + + +<p>Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se développer. Nous savons +quels tâtonnements, quelles misères c'est de chercher sa loi. Des échecs +si nobles valent qu'on s'y intéresse. Allons voir ces plaines de +Vézelize, tous ces champs de bataille sans gloire où la Lorraine +s'épuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les +villes; car, à Nancy, vingt courants étrangers ont renversé, submergé +l'esprit autochtone.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La campagne est plate, assez abondante, pas affinée, peut-être maussade, +sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beauté; les petites +filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance; +en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a poussé +au type. Par les après-midi d'été, on se réunit au «Quaroi» et les +femmes, travaillant dans l'ombre que découpent les maisons, se donnent +le plaisir de ridiculiser.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quels souvenirs ont-ils gardés de jadis? Par les écoles, les +inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, où René II +leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le +peuple, c'est la tradition des Suédois qui domine; chaque ville en +raconte quelque horreur. Ils tuèrent vraiment la Lorraine. Ils +saccagèrent tout, Richelieu s'applaudissant. Même les amis du duc +Charles IV estimèrent sage de s'approprier les dernières ressources de +ceux qu'ils ne pouvaient défendre. Cent cinquante mille bandits, aidés +d'autant de femmes, piétinaient le pays dont la ruine se prolongea +jusqu'à la fin du siècle. Cependant la race lorraine affamée +s'entre-dévorait. Il y avait dans les campagnes des pièges pour hommes, +comme on en met aux loups; des familles mangèrent leurs enfants, et même +des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se +réjouissait à quelques petits déboires de ses ennemis, tels que des +évasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours +de l'extraordinaire Charles IV.</p> + +<p>Étrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes +convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gâché en une vie +toute l'énergie qui, dépensée sagement dans une suite d'hommes, eût été +féconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation désespérée, +d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a +pléthore, qualités lorraines à trop haute pression, mais il ne contredit +pas les caractères de sa race.</p> + +<p>Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux +pendants et ses souples voltiges d'écuyer devant les femmes de Louis +XIII, était sagace, pratique, d'éloquence simple, et pas chevaleresque +le moins du monde. Il avait le don de plaire à tous, mais se gardait de +tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut même pas s'épargner dans ses +bons contes, ce perpétuel irrésolu désirait violemment, et souvent il +demeura ferme dans son sentiment. C'est, au résumé, un Lorrain des +premiers temps, mais avec toute la fièvre inquiète d'un peuple qui va +mourir.</p> + +<p>Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le désir de paraître; +c'est qu'il avait été élevé à la cour de France, et que les +circonstances le forcèrent toute sa vie à vivre parmi les étrangers; or +nous avons vu le caractère, l'art lorrains, toujours craintifs de +paraître ridicules, prendre l'air à la mode. Par-dessous sa brillante +chevalerie, c'était essentiellement un capitaine brave et gouailleur, +sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment, +comme on le vit bien, après cette fleur de jeunesse à la française, dans +sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisèrent si +fort Paris et Versailles, sans qu'il s'émût le moins du monde. Le +malheur l'avait remis dans la logique de sa race.</p> + +<p>C'est du haut de Sion, pèlerinage jadis fameux, aujourd'hui attristé de +médiocrité, que, moins distraits par le détail, nous prenons une +possession complète de la grandeur et de la décadence lorraine. Devant +nous, cette province s'étend sérieuse et sans grâce, qui fut le pays le +plus peuplé de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui +produisit une poignée de héros et qui ne se souvient même plus de ses +forteresses ni de son génie. Dès le siècle dernier, cette brave +population dut accepter de toute part les étrangers qu'elle avait +repoussés tant qu'elle était une race libre, une race se développant +selon sa loi.</p> + +<p>Du moins, la conscience lorraine, englobée dans la française, l'enrichit +en y disparaissant. La beauté du caractère de la France est faite pour +quelques parcelles importantes de la sensibilité créée lentement par mes +vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dégradée, ni +assoupie, mais brutalement saignée aux quatre veines.</p> + +<p>Depuis longtemps les artistes étaient obligés de s'éloigner, en Italie +de préférence, pour trouver, avec la paix de l'étude, des amateurs +suffisamment riches. Les ducs enfin quittèrent le pays, où ils se +maintenaient difficilement contre l'étranger, emmenant une partie de +leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuée, les +vides étaient comblés par des Allemands, domestiques et autres hommes de +bas métier, dont fut épaissie la verve naturelle de ma race, de cette +noble race qui repoussait le protestantisme (admirable résistance +d'Antoine aux bandes luthériennes, en 1523).</p> + +<p>Si je défaille, ce sera de même par manque de vigueur et non faute de +dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour +nous créer une personnalité. Saurons-nous les agréger? Les barbares +s'imposeront peu à peu à nos âmes à cause des basses nécessités de la +vie; j'entrevois les meilleures parties de nos êtres, qui s'accommodent, +tant bien que mal, de rêves conçus par des races étrangères.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h5><a name="CINQUIEgraveME_JOURNEacuteE" id="CINQUIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>CINQUIÈME JOURNÉE</h5> + +<p>LA LORRAINE MORTE</p> + + +<p>Notre enquête touche à sa fin; de Sion nous descendrons à notre ermitage +de Saint-Germain. Visiter Lunéville! Retourner à Nancy où nous +négligeâmes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont +m'emplit l'avortement de l'âme lorraine? Dans ce château de Lunéville, +les nôtres furent humiliés. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas, +un prince bon et fin, je l'accorde, mais entouré de petites femmes et de +petits abbés qui, par bel air, raillaient les choses locales et +copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait +perdu toute conscience de soi-même; elle était morte; seul son nom +subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables +de prendre plaisir à des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus +profond et d'essentiel en nos âmes. C'est que nous vivons à peine; nous +vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode +de la sensibilité que Paris nous donne toute faite. En échange d'un +bonheur calme, assuré, la Lorraine a laissé à Paris l'initiative. +N'est-ce pas ainsi que, lassés de heurter les étrangers, nous +abandonnions notre libre développement pour adopter le ton de la +majorité?</p> + +<p>Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la +place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il +m'arrivait, devant l'élégance un peu froide de cette belle décoration, +s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la méthode et du rêve +constant de l'âme lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me +disant: la méthode et le rêve que j'honore en moi avec tant d'ardeur +n'apparaissent guère plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce +Nancy moderne, les vieux caractères lorrains. Ah! nos aïeux, leurs +vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts. +Choses de musée maintenant et obscures perceptions d'analyste.</p> + +<p>Stanislas a créé une académie et une bibliothèque. Dans la suite, une +société archéologique fut jointe à ces institutions. Seules, elles +abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont +le souvenir de ce qui n'existe plus. Où la mort est entrée, il ne reste +qu'à dresser l'inventaire.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour +moi. La sécheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit. +Vous-même m'apparaissez si triste et délaissée que je vous aime avec une +nuance de pitié, sans l'élan amoureux de celui qui voit sa vierge +éclatante et désirée de tous. Parce que je connais l'être que j'ai +hérité de mes pères, je doute de mon perfectionnement indéfini. Je +crains d'avoir bientôt touché la limite des sensations dont je suis +susceptible. Petit-fils de ces aïeux qui ne surent pas se développer, ne +vais-je point demeurer infiniment éloigné de Dieu, qui est la somme des +émotions ayant conscience d'elles-mêmes?</p> + +<p>Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si +elle n'a pas utilisé tous les dons qui lui étaient dispensés, il en est +un qu'elle a développé jusqu'au type. Elle a augmenté l'humanité d'un +idéal assez neuf. De René II à Drouot, en passant par Jeanne, une des +formes du désintéressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus +bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la témérité +trop souvent mêlée de vanité, mais la fermeté réfléchie, persévérante et +opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en +Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille. +Par les armes, le Lorrain avait fondé sa race; par les armes, il essaye +héroïquement de la protéger. Pressé par les étrangers, il n'eut pas le +loisir de chercher d'autres procédés pour être un homme libre. Comment +eût-il développé ces dons d'ironie, ce réalisme humain si noble qu'il +nous fit entrevoir? Il bataillait sans trêve à côté de son duc. Le +loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus étroitement que partout +ailleurs avec l'idée de patrie. Dans sa misère, cette race se consolait +d'être mutilée de ses qualités naissantes en aimant ses ducs, qui furent +souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je +dépense la même énergie, la même persévérance à me protéger contre les +étrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h5><a name="SIXIEgraveME_JOURNEacuteE" id="SIXIEgraveME_JOURNEacuteE"></a>SIXIÈME JOURNÉE</h5> + +<p>CONCLUSION.—LA SOIRÉE D'HAROUÉ</p> + + +<p>Simon, un peu gâté, selon moi, par l'éducation de la rue +Saint-Guillaume, ne goûtait qu'à demi mes intuitions. C'est un historien +d'une réserve extrême. Il collectionne et cote les petits faits, sans +consentir à recevoir d'eux cette abondante émotion qui, pour moi, est +toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours, +avaient réveillé des belles-aux-bois qui sommeillent en mon âme; Simon +me laissa tout à les caresser. Il me précéda à Saint-Germain; d'ailleurs +des repas médiocres, toujours, l'indisposèrent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je n'ai pas oublié cette soirée silencieuse, vers les cinq heures, dans +la petite ville d'Haroué, où la vieille place est abritée de noyers +malades. Le soleil de février, en s'inclinant, avait laissé dans l'air +quelque douceur. J'allai, désoeuvré, jusqu'à l'étang que forment les +fossés écroulés d'un château pompeux, bâti sous Léopold, et dont la +froide impériosité contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol, +et toujours les plaines d'eau me disposèrent à la mélancolie. Il me +sembla que l'eau elle-même, sous ce climat, désormais vivait avec +médiocrité. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne âme de +Lorraine, éparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient +effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lassé +pour que sa douceur posthume me consolât de sa vigueur abolie; et une +triste migraine me venait du plein air.</p> + +<p>Le pâle soleil couchant offensait mes yeux, striés de fibrilles par la +lampe tard allumée sur les actes et les pensées de Lorraine. Nancy, +oublieuse du passé, m'avait choqué, mais dans ces campagnes, où tout est +souvenir de nos aïeux et qui, repliées sur elles-mêmes, n'ont pas +remplacé la grande morte qui les animait, je me sentis avec une netteté +singulière l'héritier d'une race injustement vaincue. De rares +paysans—mes frères, car nos aïeux communs combattaient auprès de nos +ducs—passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce +crépuscule. Tristement je les aimais.</p> + +<p>A cause de l'humidité je revins jusqu'à l'auberge. Avec le soir, la +voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serré que personne +n'en descendît pour me presser dans ses bras.</p> + +<p>Je dînai mal, impatient d'en finir, à la lueur du pétrole. Ensuite, +quand je voulus, malgré l'obscurité profonde, faire quelques pas à +l'air, car j'étais congestionné, des chiens hurlant m'intimidèrent. Je +rentrai dans l'auberge, disant: «Je suis là, perdu, isolé, et pourtant +des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les +épanouir.»</p> + +<p>Dans cette vieille salle, le silence me pénétrait d'angoisse. Je sentais +bien que ce n'était que de l'inaccoutumé, que tout ce décor était en +somme de bonté. Dans la nuit répandue, la Lorraine m'apparaissait comme +un grand animal inoffensif qui, toute énergie épuisée, ne vit plus que +d'une vie végétative; mais je compris que nous nous gênions également, +étant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.</p> + +<p>Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, où l'on n'a pas sa +chaise familière, son coin de table, et où la lampe découpe des ombres +inaccoutumées, le meilleur expédient est de se mettre au lit. Ce +sans-gêne réchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur +ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes +toiles, où, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui +au chaud.</p> + +<p>Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que +facilitaient ma détresse morale et la solitude nue de cette chambre, je +projetai hors de moi-même ma conscience, son atmosphère et les +principales idées qui s'y meuvent. Je matérialisai les formes +habituelles de ma sensibilité. J'avais là, campés devant moi comme une +carte de géographie, tous les points que, grâce à mon analyse, j'ai +relevés et décrits en mon âme:</p> + +<p>D'abord un vaste territoire, mon tempérament, produisant avec abondance +une belle variété de phénomènes, rebelle à certaines cultures, stérile +sur plusieurs points, où des parties sont encore à découvrir, pâles +indécises et flottantes.</p> + +<p>Par-dessus ce premier moi, je vis dessinées des figures frémissantes qui +semblaient parler. Ce sont les maîtres que nous interrogions à +Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon âme.</p> + +<p>Je vis aussi de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus, +et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains.</p> + +<p>Or, tous ces morts qui m'ont bâti ma sensibilité bientôt rompirent le +silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation +intérieure que j'avais avec moi-même; les vertus diverses dont je suis +le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont créé à +travers les âges.</p> + +<p>Je leur disais: «Vous êtes l'<i>Église souffrante</i> l'esprit en train de +mériter le triomphe; ne pourrai-je pas m'élever plus haut, jusqu'à +l'<i>Église triomphante</i>? Comme le veut l'<i>Imitation</i>, qui guide mon +effort spirituel, je me suis reposé dans vos plaies; j'ai vécu la +passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mériterai-je le +bonheur? L'espoir de m'élever enfin auprès de Dieu me serait-il +interdit? Pourquoi, mes amis, ne fûtes-vous pas heureux?»</p> + +<p>Alors tous ceux que j'ai été un instant me répondirent.</p> + +<p>D'abord LES JEUNES GENS (épars dans les grandes villes, au coucher du +soleil): «Il n'est d'autre remède que la mort, et nous nous délivrons +résolument ou par des excès désespérés.»</p> + +<p>Moi (avec dégoût pour une pareille infirmité de philosophe): «Mes +frères, votre solution ne m'intéresse pas, puisqu'elle m'est toujours +offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposée un jour, et +qu'enfin, si à l'usage elle m'apparaît insuffisante, elle ne me laisse +pas la ressource de recourir à un autre procédé. D'ailleurs vous me +proposez tout le contraire de mon désir, car j'aspire non pas à mourir, +mais à vivre dans ce corps-ci et à vivre le plus possible.»</p> + +<p>Alors BENJAMIN CONSTANT: «J'aurais dû ne pas demander mon bonheur aux +autres.»</p> + +<p>SAINTE-BEUVE: «J'eus tort de chercher à leur plaire.»</p> + +<p>... Ainsi parlèrent-ils, et Moi je leur disais:</p> + +<p>«Vous souffriez donc pour avoir accepté les Barbares! Vous, que je pris +pour intercesseurs, vous n'avez même pas compris la nécessité de +l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se crée. Vous ignoriez qu'il +faut être <i>un homme libre</i>!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Étendu sur ce lit, à la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je +méprisai douloureusement ces gens-là; je vis qu'ils étaient grossiers. +Et ces parties de moi-même, qui m'avaient enchanté jadis, m'écoeurèrent.</p> + +<p>L'imitation des hommes les meilleurs échouait à me hausser jusqu'à toi, +Esprit, Total des émotions! Lassé de ne recueillir de mes +<i>intercesseurs</i> que des notions sur ma sensibilité, sans arriver jamais +à l'améliorer, j'ai recherché en Lorraine la loi de mon développement. A +suivre le travail de l'inconscient, à refaire ainsi l'ascension par où +mon être s'est élevé au degré que je suis, j'ai trouvé la direction de +Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure façon de l'approcher. Quand +les Barbares nous ont déformés, pour nous retrouver rien de plus +excellent que de réfléchir sur notre passé. J'eus raison de rechercher +où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la +même loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus +puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai. Mais, Lorraine, +j'ai touché ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es desséchée. Je t'ai +une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon découragement. +Jusqu'à toi j'avais sur moi-même des idées confuses; tu m'as montré que +j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurai +qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures +parcelles ne vaudront qu'à enrichir des hommes plus heureux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Alors la Lorraine me répondit:</p> + +<p>«Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu +l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont +fait témoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si découragée +que puisse être ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te +donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persévères.</p> + +<p>«Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux +parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-être en ton +âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement. Jusqu'à +toi, je traversais des formes que je créais, pour ainsi dire, les yeux +fermés; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais +pas mon mécanisme. La loi que j'étais en train de créer, je la déroulais +sans rien connaître de cet univers dont je complétais l'harmonie. Mais à +ce point de mon développement que tu représentes, je possède une +conscience assez complète; j'entrevois quels possibles luttent en moi +pour parvenir à l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta +race; tu ne peux être aujourd'hui l'instant qu'elle eût été dans +quelques générations; mais ce futur, qui est en elle à l'état de désir +et qu'elle n'a plus l'énergie de réaliser, cultive-le, prends-en une +idée claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose +devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rêve te soit un +univers, un refuge. Ces beautés qui sont encore imaginatives, tu peux +les habiter. Tu seras ton <i>Moi</i> embelli: l'Esprit Triomphant, après +avoir été si longtemps l'Esprit Militant.»</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>LIVRE TROISIÈME</h3> + +<h2>L'ÉGLISE TRIOMPHANTE</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3> + +<h2>ACÉDIA.—SÉPARATION DANS LE MONASTÈRE</h2> + + +<p>La brutalité du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des +oreillers inaccoutumés et cette lourde nourriture me donnèrent une +fièvre de fatigue. Au détour d'un chemin, la femme d'un cabaretier +demandait à mon voiturier: «Est-ce qu'il ne va pas mourir?» C'est pour +avoir eu le même doute sur ma race que je paraissais épuisé. La nuit, +surtout je m'agitais infiniment. Dès l'aube, sous le cloître, je me +promenais bien avant Simon, et la journée s'allongeait dans l'ennui. +Toutes pensées m'étaient chétives et poussiéreuses. L'horizon gardait la +désolante médiocrité des choses déjà vues. A chaque minute, je calculais +quand viendrait le prochain repas, où je m'asseyais sans appétit, et la +viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une +nouvelle bande de temps.</p> + +<p>Je suis convaincu que, pour des êtres sensibles et raisonneurs, les +maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin à la voracité, fut +pris d'un dégoût de nourriture; il était humilié d'une constipation +malsaine que coupent des coliques précipitées. Écrasés dans nos bas +fauteuils, et pareils au <i>Pauvre Pêcheur</i> de Puvis de Chavannes, nous +nous lamentions avec minutie. Nos lèvres et nos doigts, tout notre être +s'agitaient dans un désir maniaque de fumer, alors que notre estomac en +avait horreur. Lentes après-midi de janvier! la campagne éclatante de +neige! notre bouche pâteuse, nos dents serrées de malades, et la peau +tirée de notre visage qui nous donnait un rictus dégoûté!</p> + +<p>Or, nous étant regardés en face, nous eûmes le courage de mépriser à +haute voix l'édifice que nous avions entrepris. Cependant que je me +reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une +incroyable humiliation se répandit en moi comme un flot sale. J'étais +réduit à un tel enfantillage que j'aurais aimé pleurer. J'étais blessé +que Simon abondât si brutalement dans mes blasphèmes car j'avais une +nouvelle démarche à lui proposer. Mais je sentis bien qu'il +accueillerait avec défiance mes réflexions d'Haroué.</p> + +<p>En vain essayâmes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous +relever. J'y gagnai le soir un sommeil épais, mais dès l'aube c'était +une acuité, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le +corps, des fourmillements.</p> + +<p>Je fus obsédé, à cette époque, d'un sentiment intense, qui, sans raison +apparente, se lève en moi à de longs intervalles: l'idée qu'un jour, ne +fût-ce qu'à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brûlant, je +regretterai de n'avoir pas joui de moi-même, comme toute la nature +semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer à mon âme +en irréfléchi.</p> + +<p>Persécuté par cette idée fixe, je serrais mon front dans mes mains, et +me rejetais en arrière avec une détresse incroyable. Je crois bien que +je ne désire pas grand'chose, et les choses que je désire, il me serait +possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur +absence qui m'attriste, mais l'idée qu'il viendra un jour où, si je les +désirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilité que, dans la +mort on ne regrette rien, peut atténuer ma tristesse. C'est un grand +malheur que notre instinctive croyance à notre liberté, et puisque nous +ne changeons rien à la marche des choses, il vaudrait mieux que la +nature nous laissât aveugles au débat qu'elle mène en nous sur les +diverses manières d'agir également possibles. Malheureux spectateur, qui +n'avons pas le droit de rien décider, mais seulement de tout regretter!</p> + +<p>Parfois, dans ce désarroi de mon être, d'étranges images montaient du +fond de ma sensibilité que je ne systématisais plus.</p> + +<p>Il était six heures; depuis trente minutes peut-être nous n'avions pas +ouvert la bouche. Je me pris à rêver tout haut dans cette chambre +éclairée seulement par le foyer:</p> + +<p>Peut-être serait-ce le bonheur d'avoir une maîtresse jeune et impure, +vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle +viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, à la dernière minute, +me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et +son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa dernière +visite. Elle reviendrait, mais perpétuellement j'aurais vingt-quatre +heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de +massue de l'abandon suspendu sur ma tête. Même il faudrait qu'elle +arrivât un jour après un long retard, et qu'elle prolongeât ainsi cette +heure d'agonie où je guette son pas dans le petit escalier. Peut-être +serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle +tension des sentiments ferait l'unité. Ce serait une vie systématisée.</p> + +<p>Ma maîtresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une +passion vigoureuse à laquelle parfois elle répondrait, tant est faible +la chair, mais en tournant son âme désespérée vers moi. Et j'aurais un +plaisir ineffable à lui expliquer avec des mots d'amertume et de +tendresse les pures doctrines du quiétisme: «Qu'importe ce que fait +notre corps, si notre âme n'y consent pas!» Ah! Simon, combien +j'aimerais être ce malheureux consolateur-là.</p> + +<p>Elle serait pieuse. Elle et moi, malgré nos péchés, nous baiserions la +robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment compréhensif, ou, +mieux encore, comme elle ne connaîtrait rien de l'homme que je puis +paraître au vulgaire, elle ne soupçonnerait pas un instant ma bonne foi; +en sorte que mon âme indécise pourrait être, aux plis de sa robe, +franchement religieuse.</p> + +<p>Et comme Simon ne répondait pas, je repris, à cause de ce besoin naturel +de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:</p> + +<p>Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une +ligne franche et un sourire imprévu infiniment touchant de sensualité +triste. Elle serait vêtue d'étoffes souples, et un jour, à peine entrée, +je la vois qui me désole de sanglots sans cause, en cachant contre moi +son fin visage.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mon <i>Moi</i> est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le délaisse. +Déjà une lassitude et dégoût nerveux m'avaient averti quand je me +négligeais pour adorer des étrangers. J'avais compris que les +Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs +grossissants pour certains détails de mon âme. Une fois encore mes nerfs +me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai à l'extrême mon +écoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il +devint digne de moi-même et me féconda.</p> + +<p>Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre désarroi et +je lui disais que la difficulté n'était pas de trouver un bon système de +vie, mais de l'appliquer:</p> + +<p>—Il faudrait des nécessités intelligentes me contraignant à faire le +convenable pour que je sois heureux.</p> + +<p>—Quoi! me répondait-il, un médecin dans un hôpital? un père supérieur +dans un monastère? Où prendrais-tu l'énergie de leur obéir? Et si tu la +possèdes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner à +toi-même.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas être mené avec douceur, car je me méfie de mes +défaillances. C'est peut-être que mon âme s'effémine; mais elle voudrait +être rudoyée. Sous un cloître, dans ma cellule, je serais heureux si je +savais qu'un maître terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de +subir une discipline. Le rêve de ma race est mal employé et je désespère +qu'à moi seul je puisse l'amener à la vie.</p> + +<p>Simon protesta:</p> + +<p>—Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels. +(On se fait des imaginations qui valent des vérités: ainsi toi, pour qui +chacun fut aimable, car tu es séduisant et détaché, tu te figures avoir +été martyrisé.) Jamais, fût-ce pour mon bonheur, je ne reconnaîtrai la +domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des étrangers, +et la Lorraine précisément n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre +à l'étranger.</p> + +<p>Et moi aussi, j'avais résolu de ne plus me conformer à des hommes. Le +soir d'Haroué, j'avais renié mes «intercesseurs». Simon partageait donc, +pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrète, et pourtant je fus +mécontent: c'est que, si nous arrivions à peu près au même point, +c'était par des raisonnements très différents.</p> + +<p>Je lui répliquai avec mauvaise humeur:</p> + +<p>—Encore cet odieux sentiment de la dignité! cette morgue anglaise! +cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-même! En voilà +une fiction, la dignité des gens d'esprit! En toi, n'êtes-vous pas vingt +à vous humilier, à vous dédaigner, à vous commander?</p> + +<p>Ici j'eus le tort de me lever. Le ton découragé de notre entretien me +mettait mal à l'aise pour lui soumettre la nouvelle méthode que +j'entrevoyais, mais j'allais être victime moi-même de la dignité +humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans +ma chambre.</p> + +<p>—Tout, au monde, lui dis-je avec désespoir, est mal fait, et ce grand +désordre de l'univers me blesse.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La nuit, exaltant mon indignation, me fut déplorable. Petite chose +accroupie sur mon lit, dans l'obscurité et le silence, j'attendais que +la douleur me lâchât. Impuissant et désespéré, j'eus le souvenir de +saint Thomas d'Aquin disant à l'autel de Jésus: «Seigneur, ai-je bien +parlé devant vous?» Et devant moi-même, qui ai méthodiquement adoré mon +corps et mon esprit, je m'interrogeai: «Me suis-je cultivé selon qu'il +convenait?»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je me levai perdu de froid, très tard, dans une matinée de dégel. Rose, +qui est trop honnête fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait +dans ma chambre avec bonhomie, car c'était son jour. Si elle avait +profité des enseignements du catéchisme, elle se fût plu (elle un peu +gouailleuse) à me comparer au vieux roi David qui réchauffait sa vigueur +près de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissât les stores à +fleurs éclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activât +le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirât. Je me recouchai +tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.</p> + +<p>Et dans notre conférence du soir, sans plus tarder, je dis à Simon:</p> + +<p>—Singulière physionomie de mon âme! La disgrâce universelle me +mécontente, au point que vous-même me blessez, mon cher ami, mon frère, +quand vous partagez mes façons de voir. Il ne me suffit plus qu'on +m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que +j'aime. Je vous dirai toute la vérité: je ne puis plus supporter qu'on +énonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'intéresse uniquement à +ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui +poussent et comme la nature entière, je me soucie seulement de mon Moi +futur.</p> + +<p>Alors Simon, avec cette façon glaciale que j'ai souvent goûtée, mais qui +me déplut à cette occasion, arrêta le débat:</p> + +<p>—Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous +ne pouvons discuter que sur des points du passé. Comment nous faire en +commun des idées claires sur ces obscures inquiétudes et sur ces +pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En conséquence, +je retournerai volontiers à Paris, d'autant que j'ai fait des économies, +et que nous approchons de mai, saison qui égayé mon tempérament.</p> + +<p>Voilà bien la séparation que je désirais, mais ce me fut un désespoir +que lui-même me l'imposât.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je repris mon rêve d'Haroué, en feuilletant des guides Baedeker sur mon +oreiller. Chacun de ces titres: <i>Belgique, Allemagne en trois parties, +Italie</i>, soudain émouvait un coin de mon être. Désireux de m'assimiler +ces sommes d'enthousiasmes, quel mépris ne ressentais-je pas pour tous +ces maigres saints devant qui je m'étais agenouillé et qui ne sont qu'un +point imperceptible dans le long développement poursuivi par l'âme du +monde à travers toutes les formes!</p> + +<p>Le lendemain je dis à Simon:</p> + +<p>—Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai à vivre dans la +contemplation de ses perfections pour les dégager en moi et pour que +j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne congé aux +petits scribes passionnés et analystes, qui furent jusqu'alors nos +intercesseurs. Ainsi que nous essayâmes en Lorraine, je veux me modeler +sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous +les caractères dont mon être a le pressentiment. Les individus, si +parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du système plus +complet qu'est la race, fragment elle-même de Dieu. Échappant désormais +à la stérile analyse de mon organisation, je travaillerai à réaliser la +tendance de mon être. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me +modèlerai sur ceux que mon instinct élit comme analogues et supérieurs à +mon Être. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en +moyenne 13°,38 en mars et 18°,23 en mai. Puis la vie matérielle y est +extrêmement facile, ce qui convient à un contemplateur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous nous quittâmes en nous serrant la main. La crainte de m'éloigner +sur une émotion un peu banale d'un local où nous avions eu des frissons +très curieux m'empêcha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je +constatai que nous nous aimions beaucoup.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3> + +<h2>A LUCERNE, MARIE B...</h2> + + +<p>Dans une gare, sur le trajet de Bayon à Lucerne, Milan et Venise, +j'achetai un livre alors nouveau, le <i>Journal de Marie Bashkirtsef.</i> +Rien qu'à la couverture, je compris que cet ouvrage était pour me +plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans +Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.</p> + +<p>Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se +garda toujours ardente et fière. Quoiqu'elle n'ait pas nettement +distingué qu'elle était mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait +l'indépendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire +clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleurée par des +sentiments grossiers: elle désira la gloire et elle mourut de la +poitrine. Voilà deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle +corrigée de la première. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise à lui +donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je m'arrêtai tout un dimanche à Lucerne. Les cloches sonnant sans trêve, +la neige épandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je +me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des +grogs dans de vastes hôtels solitaires, et, songeant à Simon absent, à +l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soirée, une crise +de découragement me prît et me laissât sans sommeil dans mon lit de +passage.</p> + +<p>Un concert annonçait <i>le Paradis et la Péri</i> de Schumann. Il me parut +que sous ce titre je pourrais rêver avec profit. Et tandis +qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je +me demandais: «A quoi pensait Marie? Quel monde créa-t-elle pour s'y +réfugier contre la grossièreté de la vie?»</p> + +<p>Les chanteurs, la musique disaient:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><i>L'éclat des larmes que l'esprit répand</i>...</span> +</p> + +<p>Les pleurs versés par de tels yeux ont un pouvoir mystérieux, Marie +cherchait la volupté dans l'imprévu; elle fut trompée par les grands +mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la +tenta. «La gloire!» disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie +le contact avec les étrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis +la mépriser. Chez elle, cette indigne préoccupation ne fut pas bassesse +naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait à +la caresse grossière des jeunes gens, cherchait ailleurs des +satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de +sa sensibilité, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi +que le résultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un désir +d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites +mains à Bottom. <i>L'éclat des larmes que l'esprit répand</i> transfigure +l'univers qu'il contemple.</p> + +<p>Les chanteurs, la musique disaient:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">... <i>Ah laisse-moi puiser la fièvre</i>...</span> +</p> + +<p>Marie s'égara dans sa tentative pour systématiser sa vie. Un prix au +Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant à tous +ces désirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du +moins, elle désira l'enthousiasme. Et même cette fièvre put grandir en +elle avec plus de violence que chez personne, car elle était un objet +délicat, nullement embarrassée de ces grossiers instincts qui +ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes +frissons, et mon sang brûlera d'une ardeur plus vive auprès d'un tel +corps qui me semble une flamme. <i>Ah! laisse-moi puiser la fièvre</i> à +m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflée que pour des choses +abstraites.</p> + +<p>Les chanteurs, la musique disaient:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Dors, noble enfant, repose à jamais</i>...</span> +</p> + +<p>Quoi qu'on me dise un jour, quelque dégoût qui me vienne à te relire, je +te promets de continuer à te voir, selon la légende qu'aujourd'hui je me +fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entières avec cet +artisan? à moins peut-être qu'ému par ta divine complaisance, ce petit +peintre grossier n'ait été très bon et très naturel, ce qui est un grand +charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'à +croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, même quand la date +de ton dernier soupir se précisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie +sans avoir réalisé aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais +connu que déception à chercher ta part de femme, mais ç'eût été une +faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette +image du bonheur est vaine. <i>Dors, noble enfant, repose à jamais</i> dans +ma mémoire, seule comme il faut qu'un être libre vive.</p> + +<p>Les chanteurs, la musique disaient:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Au bord du lac, tranquille abri</i>...</span> +</p> + +<p>Et moi, rentré au silencieux désert de mon hôtel, regrettant presque la +retraite étroite, la demi-sécurité de Saint-Germain, mal soutenu par +l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que, +d'un instant à l'autre, ma fatigue ne se changeât en aveu d'impuissance, +je me plus à m'imaginer qu'à Simon j'avais substitué Marie, et que cette +voyageuse m'allait être un compagnon idéal, dans un <i>tranquille abri, au +bord d'un lac</i>, qui est l'univers entier où je veux me contempler.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3> + +<h2>VEILLÉE D'ITALIE</h2> + +<h4><i>(Enseignement du Vinci)</i></h4> + + +<p>Nous avions passé le théâtral Saint-Gothard et ses précipices. Un doux +plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive +trempée de grâce fut effleurée par le train de Milan. Au soir, nous +accentuâmes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant à +sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre +derrière moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenêtres +du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tête: «Soldats, +vous êtes pauvres, vous allez trouver l'abondance!» Et je me disais avec +hâte: «Est-ce que je sens quelque chose?»</p> + +<p>Cette quinzaine est une des périodes les plus honorables de mon +existence; j'ai su conquérir l'émotion que je me proposais. Oui, +j'allais trouver l'abondance. Et déjà, j'étais rempli de bonté. Je +m'occupai du poitrinaire, je lui promis la santé, les femmes, le vin, +tout ce que j'imaginais lui plaire. Même, pour qu'il sourit, je lui dis +que j'étais Parisien, et je l'aidai à descendre du train dans la gare de +Milan.</p> + +<p>Décide aux plus grands sacrifices pour être enthousiasmé, dès le soir je +sortis de l'hôtel et me rendis autour de la cathédrale, m'interpellant +et m'exclamant (bien qu'elle me plût médiocrement) en formules +admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guère de +produire le sentiment qui leur correspond.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Seul avec le concierge qui simule un rhume, à l'Ambrosienne, ce matin +d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon âme.</p> + +<p>C'était encore ma sensibilité du cloître, le sentiment qui me fit +demander à ma bibliothèque qu'elle me révélât à moi-même. Invincible +égotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derrière elles je +saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m'attrister de ce qui +me manque. L'univers est un blason, que je déchiffre pour connaître le +rang de mes frères, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosité! un portrait +d'Ignace de Loyola. Son génie logique créa une méthode, dont il obtint, +sur les âmes les plus superbes, de prodigieux résultats, et que j'essaye +de m'appliquer. Sa tête est une grosse boule avec une calvitie, une +forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de +migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid, +sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra +jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c était par une +sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple désespère +de séduire celui-là.</p> + +<p>Quand je contemple cette physionomie impérieuse, mes lenteurs me donnent +à rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-même! Du moins j'ai +visité soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon +Être; dès lors, me perfectionnant chaque jour dans le mécanisme de +Loyola, je dirigerai mes émotions, je les ferai réapparaître à volonté; +je serai sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et +tels que je les aurai choisis.</p> + +<p>Sur le même mur, une gravure d'après un jeune homme de Rembrandt: la +bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure un peu relevée, les yeux +superbes, mais éteints, toute la figure dégoûtée, anéantie. Je lui +disais: «O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste +accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.»</p> + +<p>Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais à tort, +attribué au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une âme un peu +ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.</p> + +<p>—L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni +Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour +gagner sa confiance, car je pensais: voilà quelque poète.)</p> + +<p>—Je l'ignore, me répondit-il.</p> + +<p>—Il y a parfois des ressemblances émouvantes. (Sa vive émotion, ses +pleurs me permettaient ces familiarités.)</p> + +<p>—Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille à celle-ci.</p> + +<p>—Eh bien! repris-je.</p> + +<p>—Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main là.</p> + +<p>Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge +lui-même sait que le tableau n'est pas de Léonard. Puis la jeune fille, +délicate, n'a aucune impériosité. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal +renseigné, est pourtant très proche de Dieu; son âme chargée d'ardeur, +pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingénieux la caresse. C'est +l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la première occasion de grouper +les émotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas +d'avoir du bon sens, mais le plus d'élan possible. Je tiens même le bon +sens pour un odieux défaut. <i>L'Imitation de Notre-Seigneur +Jésus-Christ</i>, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginée +les délicats, l'a très bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et +aimé, sont ceux qui approchent le plus de leur idéal, c'est-à-dire de +Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes désirs, en me vérifiant +jusqu'à m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le +bonheur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la <i>Tête du +Christ</i>, par le Vinci (l'étude au crayon rouge pour le Christ de <i>la +Cène</i>), ne me laissait rien voir d'autre....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cette journée fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me +confirme dans la méthode que j'entrevoyais depuis Haroué.</p> + +<p>Plus jeune, par une matinée sèche d'hiver florentin, ralentissant ma +promenade sur le Lung'Arno, en face des collines délicates et presque +nerveuses, j'ai suivi le même ordre de réflexions. Je sortais de voir au +Pitti la Simonetta, maîtresse fameuse du Magnifique, peinte par +Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goûter sa beauté +malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins à l'aimer; au +premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Il en advint +ainsi de moi-même devant moi-même. Jusqu'à cette heure, je fus +simplement curieux de mon âme. Je considérais mes divers sentiments, qui +ont la physionomie rechignée et malingre des enfants difficilement +élevés, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour représenter le plus +compréhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas +le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air +dégoûté qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint <i>accepte</i>, sans +vouloir rien modifier. Il accepte sa destinée et même la bassesse de ses +amis: c'est qu'il donne à toutes choses leur pleine signification. Au +lieu d'étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence la part de +beauté qui sommeille dans le médiocre.</p> + +<p>Aujourd'hui, dans cette veillée d'Italie, je vois qu'il n'y a pas +compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à +tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je +repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai +qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se développant encore, ils +aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.</p> + +<p>Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, étant +accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son +crayon traça a le sourire qui pardonne à tous les Judas de la vie, elle +a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la +direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune +amertume n'étonne plus.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture, et tandis +qu'une triste humidité tombait sur la ville, enveloppé dans un grand +manteau de voyage, je me pris à songer.</p> + +<p>Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier:</p> + +<p>1° Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais +arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j'avais été +préoccupé de mon imperfection avant tout.</p> + +<p>2° Il s'agit maintenant de prêter à l'homme, que je suis, la beauté que +je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possède de +toute cette lumière que je pressens; le programme, c'est d'escompter en +quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection à laquelle mon +Être arrivera le long des siècles, si, comme ma raison le suppose, il y +a progrès a l'infini.</p> + +<p>En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rêve +fait de tous les soupçons de beauté qui me troublent parfois jusqu'à me +faire aimer la mort, parce qu'elle hâte le futur. Je suis un point dans +le développement de mon Être; or, jusqu'à cette heure, j'ai regardé +derrière moi, désormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la +mère dote son fils de tous les mérites qu'elle imagine confusément, je +crée mon idéal de tous les soupirs dont m'emplit la banalité de la vie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>J'étais fort énervé; il me fallut passer à la poste, où l'on me demanda +un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colère, molestai +de paroles les commis. Puis aussitôt je me pris à rire, comme un malade, +en songeant à mes beaux plans d'indulgence universelle....</p> + +<p>Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon +indulgence, faite de compréhension, doit s'étendre jusqu'à ma propre +faiblesse. Se détacher de soi-même, chose belle et nécessaire! +D'ailleurs, mon <i>moi du dehors</i>, que me fait! Les actes ne comptent pas; +ce qui importe uniquement, c'est mon <i>moi du dedans</i>! le Dieu que je +construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine +que j'embellis méthodiquement à l'aide de tous mes pressentiments de la +beauté; c'est un rêve plus certain que la réalité, et je m'y réfugie à +mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familières.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3> + +<h2>MON TRIOMPHE DE VENISE</h2> + + +<p>Sur la ligne de Milan à Venise, je ne cessai de méditer les +enseignements de ma veillée d'Italie, la sagesse du Vinci. J'étais prêt +à m'aimer, à me comprendre jusque dans mes ténèbres. Pour me guider, je +comptais sur Venise et sur la race que m'a désignée une intuition de mon +coeur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et pourtant j'hésitais encore devant ce nouvel effort, quand je +descendis à Padoue, désireux de visiter, dans un jardin silencieux, +l'église Santa Maria dell' Arena, où Giotto raconte en fresques +nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.</p> + +<p>Aux cloîtres florentins, jadis, combien n'ai-je pas célébré les +primitifs! J'avais pour la société des hommes une haine timide, +j'enviais la vie retenue des cellules. Même à Saint-Germain, la +gaucherie de ces âmes peintes, leurs gestes simplifiés, leurs +physionomies trop précises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur +si sèche, si compliquée. Mais la soirée d'Haroué et le Vinci m'ont +transformé: le plus vénérable des primitifs à Padoue ne m'inspire qu'une +sorte de pitié complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.</p> + +<p>Voilà bien, sur ces figures, la méfiance délicate que je ressens +moi-même devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par +soi. S'ils gardent, à l'égard de la vie, une réserve analogue à la +mienne, c'est pour des raisons si différentes! Je les médite, et je +songe à la religion des petites soeurs, qui, malgré mon goût très vif +pour toutes les formes de la dévotion, ne peut guère me satisfaire. Sur +ces physionomies le sentiment, maladif, stérile, met une lueur; mais +aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se développer. +Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent à +s'émouvoir devant des légendes imposées; or, moi, je m'enorgueillis à +cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque +soir....</p> + +<p>Ces âmes naïves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en +paraissant communier avec elles. J'eus parfois le même scrupule sous mon +cloître de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y +précédèrent. C'est par coquetterie, et grâce à des jeux de mots, que je +grossis nos légers points de contact. Dans un siècle hostile et +vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles éparpillées et presque +détruites se plaisent à resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que +voilà une parenté bien lointaine. Pour un côté de moi qui peut-être +satisferait le Giotto, combien qui l'étonneraient extrêmement! Dans sa +chapelle, en même temps que je bâille un peu, ma loyauté est à la gêne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Trois heures après, à Venise, j'étudiais les Véronèse; leur force me +rafraîchissait. Ils m'attiraient, m'élevaient vers eux, mais +m'intimidaient. Là encore je me sens un étranger; mes hésitations, toute +ma subtilité mesquine doivent les remplir de piété. Pas plus qu'avec les +Giotto, je n'ai mérité de vivre avec les Véronèse. Dans le siècle et +dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet état +exprimé par les Botticelli: tristesse tortueuse, mécontentement, toute +la bouderie des faibles et des plus distingués en face de la vie. Mais +d'être tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu à Venise pour +m'accroître et pour me créer heureux. Voici cet instant arrivé.</p> + +<p>Ce soir-là, quand, tonifié de grand air et restauré par un parfait +chocolat, j'atteignis l'heure où le soleil couchant met au loin, sur la +mer, une limpidité merveilleuse, ma puissance de sentir s'élargit. Des +instincts très vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon +Être, se systématisèrent. Chaque parcelle de mon âme fut fortifiée, +transformée.</p> + +<p>Une tache immense et pâle couvrait l'univers devant moi, brillantée sur +la mer, rosée sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au +couchant jusqu'à la rougeur énorme du soleil décliné. Et toute cette +teinte lavée semblait s'être adoucie, pour que je passe aisément aborder +la beauté instructive de Venise et que rien ne m'en blessât: mousse +sucrée du champagne qu'on fait boire aux anémiques.</p> + +<p>La seule image d'effort que j'y vis, c'était sur l'eau un gondelier se +détachant en noir avec une netteté extrême, presque risible. D'un rythme +lent, très précis, il faisait son travail, qui est simplement de +déplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.</p> + +<p>Et devant ce bonheur orné, je sentis bien que j'étais vaincu par Venise. +Au contact de la loi que sa beauté révèle, la loi que je servais +faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systématique +fit place à une sympathie aisée, facile, pour tout ce qui est moi-même. +Hier je compliquais ma misère, je réprouvais des parties de mon être: +j'entretenais sur mes lèvres le sourire dédaigneux des Botticelli, et +chaque jour, par mes subtilités, je me desséchais. Désormais convaincu +que Venise a tiré de soi une vision de l'univers analogue et supérieure +à celle que j'édifiais si péniblement, je prétends me guider sur le +développement de Venise.</p> + +<p>Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en +moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie +heureuse pour le contempler et m'y conformer.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="caption">I</p> + +<p>VENISE</p> + +<p><a name="SA_BEAUTEacute_DU_DEHORS" id="SA_BEAUTEacute_DU_DEHORS"></a>SA BEAUTÉ DU DEHORS</p> + + +<p>Dès lors je passai mes jours, dans des palais déserts, à lire les +annales magnifiques et confuses de la République,—dans les musées et +les églises écrasées d'or, à contrôler les catalogues,—sur la rive des +Schiavoni, à louer la mer, le soleil et l'air pur qui égayent mes +vingt-cinq ans,—et sur les petits ponts imprévus, je m'attristais +longuement des canaux immobiles entre des murs écussonnés.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette +délicate cité, je brusquai mon régime jusqu'alors réglé par Baedeker, et +quittant la Piazza, où parmi des étrangers choquants on lit les journaux +français, je me confinai dans une Venise plus vénitienne. J'habitai les +Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par +grandeur d'âme, consentit à être écorché vif, et parfois je songe que je +me suis fait un sort analogue.</p> + +<p>Je voudrais transcrire quelques tableaux très brefs des sensations les +plus joyeuses que je connus au hasard de ces premières curiosités; mais +il eût fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alléger de mes +imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ailé. C'est +en vain que pendant des semaines, auprès de ma table de travail, j'ai +attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.</p> + +<p>Je vois une matinée à Saint-Marc, où j'étais assis sur des marbres +antiques et frais, tandis qu'un bon chien (muselé) allongeait sur mes +genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l'un et l'autre nous +regardions, avec une parfaite volupté, le faste et la séduction réalisés +tout autour de nous.—Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait +misérable dans cette végétation divine!</p> + +<p>Je vois un jour le soleil que je m'étendis sur un banc de marbre, au ras +de la mer: alors je compris qu'un misérable mendiant n'est pas +nécessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa +beauté.</p> + +<p>Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, chargé de misses +froides et de touristes aux gestes agaçants. Une barque sous le plein +soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y +chantait une chanson, éclatante comme ces vagues qui nous brûlaient les +yeux. Venise, l'atmosphère bleue et or, l'Adriatique qui fuit en +s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si +cruellement ressortir la morne hébétude de ces marchands sans âme que je +bénis l'ordre des choses de m'avoir distingué de ces hommes dont je +portais le costume.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cependant j'attendais avec impatience le jour où j'aurais tout regardé, +non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des +pensées enfin avec ces choses que j'avais tant frôlées. La beauté du +dehors jamais ne m'émut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont +que des tableaux psychologiques.</p> + +<p>Je dirai que, parmi ces délices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure +qu'il était. Aux meilleurs détours de cette ville abondante et toujours +imprévue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le +sens du provisoire.</p> + +<p>Mais qu'on me laisse décrire l'ordre de mes associations d'idées, tandis +qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible à la +prodigalité des essais du génie vénitien et soucieux uniquement +d'absolu.</p> + +<p>Je prends un exemple au hasard: vers le crépuscule, débouchant de mon +canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil +comme une bête énorme flamboyer au versant d'un ciel délicat, par-dessus +une mer indifférente à cette brutalité, toute élégante et de tendresse +vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je +gesticulais. Puis aussitôt: «Quoi donc! es-tu certain que cela +t'intéresse?» Mais en même temps: «Saisissons l'occasion, me disais-je, +pour pousser jusqu'à l'extrémité des Zattere (un kilomètre le long d'un +bras de mer canalisé, sur un quai largement dallé). Je suis certainement +en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon dîner +retardé de vingt minutes, la soirée me sera moins longue.... Ah! ces +soirées, toutes ces journées de la vie extérieure!... Et s'il pleuvait, +j'aurais un frisson d'humidité, la table du restaurant me serait lugubre +et, l'ayant quittée, il me faudrait rentrer immédiatement dans un chez +moi meublé de malaise, ou m'enfermer dans un café qui me congestionne!»</p> + +<p>Ce choeur des pensées qui m'emplissaient fait voir que les plus +voluptueux décors ne peuvent imposer silence à mes sensibilités +mesquines. La grâce de Venise qui me pénétrait ne pouvait étouffer les +protestations dont mon être naquit gonflé. Il fallait que l'âme de cette +ville se fondît avec mon âme dans quelqu'une de ces méditations confuses +dont parfois mon isolement s'embellit.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="caption">II</p> + +<p>VENISE</p> + +<p><a name="SA_BEAUTEacute_INTEacuteRIEURE" id="SA_BEAUTEacute_INTEacuteRIEURE"></a>SA BEAUTÉ INTÉRIEURE, SA LOI QUI ME PÉNÈTRE</p> + +<p> +<span style="margin-left: 3em;">Heureux les yeux qui, fermés</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">aux choses extérieures, ne contemplent</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">plus que les intérieures</span><br /> +</p> + +<p>Enfin, je connus Venise. Je possédais tous mes documents pour dégager la +loi de cette cité et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil +du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que +stimulait encore l'air de la mer. (On est trop disposé à oublier que +Venise, avec sa langueur et ses perpétuelles tasses de café, est +légèrement malsaine.) Les photographies inévitables des vitrines avaient +fait banales les plus belles images des cloîtres et des musées. Seule, +la tristesse de mon restaurant solitaire m'émouvait encore pour la +beauté de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel +au coloris pâli, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et +si ce déclin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette +ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilité +anémique et la vigueur vénitienne.</p> + +<p>Dès lors, je ne quittai plus mon appartement, où, sans phrases, un +enfant m'apportait des repas sommaires.</p> + +<p>Vêtu d'étoffes faciles, dédaigneux de tous soins de toilette, mais +seulement poudré de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit +parmi mes cigares, étendu sur mon vaste lit.</p> + +<p>J'avais enfin divorcé avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma +chambre était fraîche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des +horloges obstinées, je m'occupai seulement à regarder en moi-même, que +venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que +je m'étais donné à vivre en proie aux ciceroni, tête nue, parmi les +édifices remarquables.</p> + +<p>Mes souvenirs, rapidement déformés par mon instinct, me présentèrent une +Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cité offre +à tous les passants, je substituai machinalement une beauté plus sûre de +me plaire, une beauté selon moi-même. Ses splendeurs tangibles, je les +poussai jusqu'à l'impalpable beauté des idées, car les formes les plus +parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosité d'idéologue.</p> + +<p>Et cette cité abstraite, bâtie pour mon usage personnel, se déroulait +devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais +nécessaire comme une Loi; chaîne d'idées dont le premier anneau est +l'idée de Dieu. Cette synthèse, dont j'étais l'artisan, me fit paraître +bien mesquine la Venise bornée où se réjouissent les artistes et les +touristes.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p> +<span style="margin-left: 3em;">Qu'on ne saurait goûter que</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dieu seul, et qu'on le goûte en</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">toutes choses, quand on l'aime</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">véritablement.</span><br /> +</p> + +<p>Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait +guère m'intéresser. Mon orgueil, ma plénitude, c'est de les concevoir +sous la forme d'éternité. Mon être m'enchante, quand je l'entrevois +échelonné sur les siècles, se développant à travers une longue suite de +corps. Mais dans mes jours de sécheresse, si je crois qu'il naquit il y +a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente +ans, je n'en ai que du dégoût.</p> + +<p>Oui, une partie de mon âme, toute celle qui n'est pas attachée au monde +extérieur, a vécu de longs siècles avant de s'établir en moi. Autrement, +serait-il possible qu'elle fût ornée comme je la vois! Elle a si peu +progressé, depuis vingt-cinq ans que je peine à l'embellir! J'en conclus +que, pour l'amener au degré où je la trouvai dès ma naissance, il a +fallu une infinité de vies. L'âme qui habite aujourd'hui en moi est +faite de parcelles qui survécurent à des milliers de morts; et cette +somme, grossie du meilleur de moi-même, me survivra en perdant mon +souvenir.</p> + +<p>Je ne suis qu'un instant d'un long développement de mon Être; de même la +Venise de cette époque n'est qu'un instant de l'Ame vénitienne. Mon Être +et l'Être vénitien sont illimités. Grâce à ma clairvoyance, je puis +reconstituer une partie de leurs développements; mais mon horizon est +borné par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait +de contempler Dieu, de connaître le Principe qui contient et qui +nécessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de +ce qui paraît être, cela déjà est bien beau.</p> + +<p>Cette satisfaction me fut donnée, quand je contemplai dans l'âme de +Venise, mon Être agrandi et plus proche de Dieu.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +L'Être de Venise. +</p> + +<p>Cette qualité d'émotion, qui est constante dans Venise et dont chacun +des détails de cette nation porte l'empreinte, seules la perçoivent +pleinement les âmes douées d'une sensibilité parente. Ce caractère +mystérieux, que je nomme l'âme de tout groupe d'humanité et qui varie +avec chacun d'eux, on l'obtient en éliminant mille traits mesquins, où +s'embarrasse le vulgaire. Et cette élimination, cette abstraction se +font sans réflexion, mécaniquement, par la répétition des mêmes +impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous +les aspects et toutes les époques d'une civilisation.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"> +Mon Être. +</p> + +<p>De même, quand ma pensée se promène en moi, parmi mille banalités qui +semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'à en être +frappée des traits à demi effacés; et bientôt une image demeure fixée +dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-même, mais moi plus +noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Être, non pas de ce +que je parais en 89, mais de tout ce développement à travers les +générations dont je vis aujourd'hui un instant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p> +<span style="margin-left: 3em;">Description de ce type qui</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">réunit, en les résumant, les</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">caractères du développement</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">de mon Être et de l'Être de</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Venise.</span><br /> +</p> + +<p>Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir +de notre séparation à Saint-Germain: cette image de mon Être et cette +image de l'Être de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction, +concordent en de nombreux points.</p> + +<p>En les superposant, par une sorte d'addition légèrement confuse, +j'obtins une image infiniment noble où je me mirai avec délice dans ma +chambre solitaire et fraîche. Fragment bien petit encore de l'Être +infini de Dieu! mais le plus beau résultat que j'eusse atteint depuis +mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes émotions! Et non +plus des émotions toujours inquiètes et sans lien, mais systématisées, +poussées jusqu'à la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais +avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de compréhension, de bonté, +je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles +qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Durant quelques semaines, couché sur mon vaste lit des Fondamenta +Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout +ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux +Barbares. Même je ne les connaissais plus. Ayant été au milieu d'eux +l'esprit souffrant, puis à l'écart l'esprit militant, par ma méthode je +devenais l'esprit triomphant.</p> + +<p>Ici se réfugièrent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit +dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues. +Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête +sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre élancés, elle console nos +chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. J'ai apporté à Venise +tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma +conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu'au soir de mon abattement +d'Haroué; je l'ai priée de les concilier et de leur donner du style. Et +tandis que je contemplais sa beauté, j'ai senti ma force qui, sans +s'accroître d'éléments nouveaux, prenait une merveilleuse intensité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Venise, me disais-je, fut bâtie sur les lagunes par un groupe d'hommes +jaloux de leur indépendance; cette fierté d'être libre, elle la conserva +toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les +étrangers.—Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir +les Barbares, les étrangers; et le perpétuel ressort de ma vertu, c'est +que je me veux homme libre.</p> + +<p>Venise, pour avoir été héroique contre les étrangers, amassa dans l'âme +de ses citoyens les plus beaux désintéressements.—Ainsi, je fus +toujours ému d'une sorte de générosité naturelle, je hais l'hypocrisie +des austères, l'étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la +majorité. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en +d'autres corps, jadis, mon Être a dû soutenir pour acquérir ces vertus.</p> + +<p>Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision +personnelle de l'univers que sous une légère atteinte de douceur +mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin.—De même, +c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances +mortifiées, et par l'enseignement métaphysique d'outre-Rhin, que je fus +éveillé à me faire des choses une idée personnelle. A douze ans, dans la +chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la +Pénitence, pour tromper mon écoeurement; et plus tard, dans l'intrigue +de Paris, le soir, je me suis libéré de moi-même parmi les ivresses +confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.</p> + +<p>Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait +de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Être et de +l'Être de Venise.—Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on +lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je +suis inquiet sans trêve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure +ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité actuelle n'est sans doute +qu'un secret instinct de mon Être, qui se souvient d'avoir possédé, +entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Titien.</p> + +<p>Rien au plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon +système n'en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette république +magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure à part, +que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est +à Venise un accident, un à côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé, +que la vraie Venise se développait alors. Mon Être se souvient sans +effort d'avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que +Véronèse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la +vie était une fête; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans +l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.</p> + +<p>Véronèse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maître; je lui +cache quelques-uns de mes sourires.—Mon camarade, mon vrai Moi, c'est +Tiepolo.</p> + +<p class="caption"> +<i>Tiepolo</i> +</p> + +<p>Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne +qui s'était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les +Véronèse s'arrêta de créer; elle se contempla et se connut. Déjà +Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se +contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le détail de ses +mérites, il les étale, il en fait tapage.—Comme moi aujourd'hui, +Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus +héritées de ses ancêtres.</p> + +<p>Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être +s'était acquises dans des existences antérieures j'ai donné une +intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des +sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon +Être dans chacune de ses transformations; superposées dans ma +conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis +rien ajouter, du moins je sais que je les possède.</p> + +<p>Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse. +Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi, +ainsi que les siècles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une +atmosphère convenable. L'énergie de notre Être, épuisée par les efforts +de jadis, n'atteint qu'à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie +trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui +nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant et +mélancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse; il en +fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtes, soies +et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le +peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l'embrouille, lui +donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons! mais il +l'inonde de lumière. C'est là son oeuvre, débordante de souvenirs +fragmentaires, pêle-mêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni +convenance, dites-vous, mais où l'harmonie naît d'une incomparable +vibration lumineuse.—Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que +je porte parmi tant de visions accumulées en moi.</p> + +<p>Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute +une race aboutit. Il ne crée pas la beauté, mais il fait voir infiniment +d'esprit, d'ingéniosité; c'est la conscience la plus ornée qu'on puisse +imaginer, et chez lui la force, dépouillée de sa première énergie, +invente une grâce ignorée des sectaires. Ah! ces airs de tête, ces +attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans cesse se +brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumière; il en inonde ses +tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorées +qui se pénètrent et se fondent divinement,—Ainsi, j'ai perdu le +souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses émotions, et seule +demeure, au fond de moi, ma sensibilité qui prend, selon ses hauts et +ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres, +livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé, +dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes +images intérieures que je m'énerve à éclairer durant mes longues +solitudes.</p> + +<p>Dans une suite de <i>Caprices</i>, livres d'eaux-fortes pour ses sensations +au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa mélancolie. Il était trop +sceptique pour pousser à l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude +qui suit les grandes voluptés et que leur préfèrent les épicuriens +délicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts héroïques de ses +pères, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement +formée par leur gloire, il en souriait. Les <i>Caprices</i> de Tiepolo sont +des recueils héroïques, où toutes les âmes de Venise sont réunies; mais +tant de siècles se résumant en figures symboliques, ce sourire inavoué, +cette mélancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop délicat pour +la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant paraît énigmatique.</p> + +<p>On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai +grammaticalement, mais il appartient au poète de faire sentir ce qui ne +peut être compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des +guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de +Tiepolo, je m'arrête; j'ai reconnu son âme, la mienne!</p> + +<p>Ah! celui-là, comment s'étonner si je le préfère à tout autre?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après Tiepolo, Venise n'avait plus qu'à dresser son catalogue. +Aujourd'hui, elle est toute à se fouiller, à mettre en valeur chacune de +ses époques; ce sont des dispositions mortuaires.</p> + +<p>Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sais plus que +répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j'y +trouve, et me mécaniser, j'approche de cette dernière période. Quand ce +corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra +que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles +il a créées. Moi fils par l'esprit des hommes de désirs, je +n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là +dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que +j'entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série +sera terminée.</p> + +<p>Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la +journée de Jersey, je contemplai le détail et le développement de cette +suite d'idées qu'est mon Moi.</p> + +<p>Admirables et fiévreuses journées des Fondamenta Bragadin! Au contact de +Venise délivré pour un instant de l'inquiétude de mes sens, je pus me +satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type +de gloire! Grâce à mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon +intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes +instincts aboutissait à la pleine conscience de moi-même, et qu'ainsi je +deviendrais Dieu, si un temps infini était donné à mon Être, pour qu'il +tentât toutes les expériences où m'incitent mes mélancolies.</p> + +<p>Dès lors que m'importe si les siècles et l'énergie font défaut à cette +tâche! j'ai tout l'orgueil du succès quand j'en ai tracé les lois. C'est +posséder une chose que s'en faire une idée très nette, très précise.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Vers cette époque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune +Anglais, jadis rencontré à Londres, vint s'asseoir à ma table. Je causai +avec un peu de fièvre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois +n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes +méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait: «Je +compte que j'ai lieu d'être heureux: mon père a beaucoup travaillé; il +m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux qui me seront +utiles dans la vie.»</p> + +<p>Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l'écart qui grandit +chaque jour entre moi et le commun des honnêtes gens.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="caption">III</p> + +<p><a name="JE_SUIS_SATUREacute_DE_VENISE" id="JE_SUIS_SATUREacute_DE_VENISE"></a>JE SUIS SATURÉ DE VENISE +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Grégoire XI: «C'est ici que</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">mon âme trouve son repos dans</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">l'étude et la contemplation des</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">belles choses.»</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sainte Catherine de Sienne:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Pour accomplir votre devoir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">très Saint-Père, et suivant la</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">volonté de Dieu, vous fermerez</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les portes de ce beau palais, et</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">vous prendrez la route de Rome,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">où les difficultés et la malaria</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">vous attendent en échange des</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">délices d'Avignon.»</span><br /> +</p> + +<p>Au degré où j'étais parvenu, je ne ressentais plus ces violents +mouvements qui sont ce que j'aime et désire. J'étais saturé de cette +ville, qui dès lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu à peu dans +la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqué: dans le +bonheur le mieux épuré nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me +vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me +rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais +mieux trouver qu'à Paris.</p> + +<p>(Il est juste d'ajouter qu'à ces nobles motifs se joignait un désir +d'agitation: désir médiocre, mais après tout n'est-ce pas un synonyme +intéressant de mes beaux appétits d'idéal. Il faut que je respecte tout +ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma santé +s'était fort consolidée, et des parties de moi-même s'éveillant peu à +peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)</p> + +<p>Pour me maintenir dans l'Église Triomphante, il faut sans cesse que je +mérite, il faut que j'ennoblisse les parties de péché qui subsistent +probablement en moi. Je ne les connaîtrai que dans la vie; j'y retourne.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>LIVRE QUATRIEME</h3> + +<h2>EXCURSION DANS LA VIE</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3> + +<h2>UNE ANECDOTE D'AMOUR</h2> + + +<p class="caption">I</p> + +<p><a name="JAMASSE" id="JAMASSE"></a>J'AMASSE DES DOCUMENTS</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Pâle comme sa chemise.</span> +</p> + +<p>Le huitième jour de mon arrivée à Paris, quand la petite émotion de +retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'échelle +sociale et le caractère des gens que je rencontre, m'eut secoué une +centaine de fois, mes nerfs se montèrent et je trouvai l'émotion +vulgaire que je venais chercher.</p> + +<p>C'était la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et +la loyauté de ses amitiés. Jolie fille, jeune, menée uniquement par son +imagination, un peu prétentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un +geste qui ne fût pas gracieux, elle m'émut. Je m'aperçus de mon +sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possédait +que des idées acquises et, pour son propre fonds, de la vanité. +D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je préfère, imprévu, fait +de coquetterie et de bonté.</p> + +<p>Quelque chose de haché dans mes discours, une apparence de franchise qui +est faite de désir de plaire et d'indifférence à l'opinion, voilà les +caractères qui lui plurent tout d'abord en la déroutant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>C'est une légère tristesse de constater, chez un objet de vingt ans +qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de +pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui +acquirent.</p> + +<p>Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus +convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que +rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait +promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à +la fin de la soirée, peut-être en aurais-je bâillé. Car allumer une +dernière cigarette,—attendre dans un fauteuil l'instant de la voir +jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux +cheveux et des yeux tendres,—ne plus me disperser dans mille soucis +mais me réunir dans une action vive,—toutes ces fines émotions, les +soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la +voiture qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire +que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais +demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons +toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret +emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction, +malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que +j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis; cette heure-là +au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants. +D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre +contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables; +et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant +pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine, +mon goût se dissiperait.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin, +un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers +jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans +aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agissait comme toujours de +résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve +tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain +nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître et +Venise mes yeux étaient neufs pour Paris.</p> + +<p>En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se +détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon +sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion! Ah! +l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel +repos: au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints,—au +soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de +ma race,—sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des +magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié! C'est encore ce +morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me +remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues!</p> + +<p>Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance, +et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au point +que, sur cet axiome, j'ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et +d'analyser sans trêve.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour +que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr.</p> + +<p>1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants, +aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même, +embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû +verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.</p> + +<p>Cette trahison des sens, cette défaite de la femme, si faible contre les +exigences de ses vingt ans, fournissait un thème abondant et monotone à +mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqué, puis +fatigué par mon insistance, m'avoua diverses circonstances où elle avait +goûté violemment ces affreux entraînements. Je l'écoutais en silence, +rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait à +ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidée, elle +ne m'eût inspiré qu'une sorte de pitié, ennemie de toute passion.</p> + +<p>2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents +qui tous l'abîmeront un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans +revanche possible.</p> + +<p>M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette +fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et +m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie +facile qui m'énervait délicieusement, mais où elle ne voyait durant nos +soirs d'automne que de longs silences insupportables.</p> + +<p>Une singulière contradiction de sentiment sans trêve tournoie en moi +comme une double prière. Je m'irritai toujours du mépris qu'affectent +les âmes vulgaires pour les créatures qui consacrent leur jeune beauté +et leur fantaisie à servir la volupté. Leur corps si souple, leur +sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les +livrent au passant ému, c'est qu'elles sont agitées du même dieu, dieu +d'orgueil et de générosité, qui fait les analystes. Les analystes prient +l'inconnu qu'il veuille être leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le +provoquent à connaître leur âme et à en jouir. Les uns et les autres +sont victimes d'une fatalité, car ils naquirent chargés d'attraits +singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse à révéler publiquement leur +beauté. J'aime leur désintéressement qui leur fait dédaigner toutes ces +petites préoccupations, groupées par le vulgaire sous le nom de dignité, +et auxquelles Simon prêtait de l'importance. J'aime leurs emportements +qui m'aident à comprendre la mort; ils se hâtent de faire leur tâche et +d'épanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, à +qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels où +déposer le secret de leurs émotions. La frénésie des monographistes +sincères et celle de Cléopâtre abandonnée dans les bras de César, +d'Antoine et de tant de soldats, n'éveillent aucune raillerie facile +chez les esprits réfléchis: de telles impudeurs transmettent, de +génération en génération, les vertus d'exception. Ces femmes et ces +penseurs ont sacrifié leur part de dignité vulgaire pour mettre une +étincelle dans des âmes sauvées de l'assoupissement. Cependant, et voilà +ma contradiction, je me désespérais que l'Objet fût telle. Seule son +infâme ingéniosité m'intéressait à elle, et je la lui reprochais, me +plaisant à lui détailler tout haut, combien elle violait les lois +ordinaires de la nature et de la bienséance.</p> + +<p>Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait +un goût très vif à mes irritations. Nous en plaisantions l'un et +l'autre, mais parfois j'étais presque brutal, et parfois encore j'étais +près de regretter qu'elle fût un objet irréparablement gâté.</p> + +<p>Mais sans trêve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: «Ah! +l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifférentes, +s'il me plaisait d'en détourner mon regard!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>De telles expériences, menées avec trop de zèle, présentent quelque +danger. C'est le jeu un peu fébrile du pauvre enfant qui, par un jour de +pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de +le casser,—non loin des grandes personnes qui sont, en toutes +circonstances, un châtiment imminent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Elle avait de la générosité de coeur, et, malgré sa vanité, un +convenable bohémianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrêté? Deux +ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchés à +fond, et soudain presque sincères, nous cessions notre intrigue pour +vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goûter, à l'écart, +quelques semaines de vrai satisfaction.</p> + +<p>Mais quoi! tant de sentiments délicats, que j'ai acquis par de longs +efforts méthodiques, dès lors me devenaient inutiles! Pouvais-je +accepter de me réduire à la petite sensibilité sensuelle de ma vingtième +année! Renier, pour la première fois, la journée de Jersey!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quelque irraisonnable que cela fût, tels étaient ses yeux cerclés de +fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je +cédais à mon goût pour cet objet, plus qu'il n'était marqué dans mon +programme.... Ce genre d'émotions est assez connu pour que je n'en +fournisse pas la description.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dans ce désarroi de mon système, à défaut de ma volonté, quelques gestes +dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvèrent. Cela est +louable, mais je ne puis m'en glorifier: en réalité j'étais désarmé; ses +mains fiévreuses avaient forcé le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis +qu'intérieurement j'étais profané, je parus encore servir avec orgueil +mon Dieu. Ce fut une suprême journée. Comme moi, elle était à limite. De +découragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu, +et ne le sut jamais.</p> + +<p>Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes +propos? Mon égotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle +guère.—Ou bien fut-elle décidée par des choses de la vulgaire réalité? +J'ai peut-être un dédain excessif des nécessités de la vie....</p> + +<p>Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports +d'homme à femme. Fréquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai +réfléchi sur mon cas, et les hypothèses les plus diverses m'ont tour à +tour satisfait, selon les heures de la journée: j'ai le réveil dégoûté, +l'après-dîner indulgent et un peu brutal, la soirée fiévreuse et qui +grossit tout.</p> + +<p>Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'à l'impolitesse pendant cinq +jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe où avec +une personne de mon sexe. Les femmes oscillent étrangement d'une +complaisance maladive à la méchanceté. J'en conçus du dégoût, et, +jugeant l'expérience terminée, je partis pour le littoral méditerranéen.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="caption">II</p> + +<p><a name="JE_PROFITE" id="JE_PROFITE"></a>JE PROFITE DE MES ÉMOTIONS</p> + +<p>Cannes était encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de +la plage éventée jusqu'à la Croisette, où je demeurais immobile à +regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine, +dans la grande rue, très vexé de n'avoir pas envie de pâtisseries. +Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journées; +j'avais spécialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop +étroitement dans ma pensée, et de Nice, où je promenais mon ennui dans +les cafés, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les +après-midi ne furent aussi grises qu'à cette époque. Et quelles soirées, +devant un grog! Il est bien fâcheux que je n'aie eu personne avec qui +analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessécher, puis le +réduire en poussière qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait +dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma première étape, me +redevenait nécessaire.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idée fixe, debout sur +notre cerveau comme le génie de la Bastille, tandis que, nous enfonçant +dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser à rien et nous +recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier +de la pendule, de compter jusqu'à cent et autres bêtises insuffisantes. +Soudain, à travers le voile de banalités qu'on lui oppose, l'idée +réapparaît, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons +encore de lui échapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me +levais, et par quelque lecture émouvante je cherchais à m'oublier. Tout +me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me +parurent admirables.</p> + +<p>Ce n'étaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes +troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-même. J'imaginais le système +de vie que j'aurais mené avec elle, et je me désespérais qu'une façon +d'être ému, que j'avais entrevue, me fût irrémédiablement fermée. Au +résumé, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude méditative que +Simon et moi nous tentâmes. Retraite charmante! Ma méthode, en étonnant +l'Objet, m'eût paru rajeunie à moi-même. Puis ces commerce d'idées avec +des êtres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui +meublent la vie.</p> + +<p>Ainsi, à étudier ce qui aurait pu être, j'empirais ma triste situation. +Et, piétinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il +est évident que ça ne durera pas, mais les minutes en paraissent si +longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renversé des +dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais désespérément par +leurs vastes fenêtres, ne me parut pas aussi décoloré que je le vis, +durant ces nuits détestables et ces après-midi où je me couchais vers +les trois heures et m'endormais enfin, hypnotisé par mon idée fixe, +éclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les réveils, au soir +tombé, les membres couverts de froid! Les repas, sans appétit, sous des +lumières brutales! Parfois même il pleuvait.</p> + +<p>J'aurais dû me méfier que l'air de la mer, précieux en ce qu'il pousse +aux crises (cf. Jersey et Venise) m'était dans l'espèce détestable.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Seule, elle a pu me faire prendre quelque intérêt à la vie extérieure. +Elle était pour moi, habitué des grandes tentures nues, un petit joujou +précieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon +sang toutes mes idées, je goûtais des choses vulgaires, je cancanais un +peu et j'étais fat à la promenade.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au +reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de mémorable, ni de +touchant; c'est peut-être que je ne l'écoutais guère? L'ayant abordée +avec le simple désir de me donner quelque amertume et de reprendre du +ton, j'ai habillé selon ma convenance et avec un art merveilleux le +premier objet à qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je +voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensées.</p> + +<p>Comme elle était venue me surprendre, un matin de naguère, dans ma +chambre d'hôtel, elle me trouva appuyé sur une malle, qui lisais +l'<i>Imitation</i>. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour +charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le +prouver elle riait. La société de Simon a perverti en moi le sens de la +sociabilité. Il est évident que j'ai ennuyé au delà de tout l'Objet. +Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle +était un objet vivant. Ce jour où, sur ma malle de voyageur, je +prétendis l'instruire de l'instabilité des passions sensuelles, est +l'instant où je me crus le plus près d'être aimé et d'aimer, mais comme +il était midi un quart, elle, avec une netteté d'analyse intime, que je +n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.</p> + +<p>Un autre souvenir qui m'émeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, à +neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et +tristes vers la gare de Lyon, où l'on se bouscule confusément sous trop +de lumières. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la +situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter +pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans +l'obscurité misérable. C'est ainsi qu'un peu après, seul dans mon wagon, +je goûtai une petite mélancolie et une petite fierté, ce qui fait une +délicate sensualité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A imaginer ce sentiment sincère de petite fille qu'elle eut pour moi, +tandis qu'elle sanglotait de mon faux départ, je me désole de mon +mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinée, s'impose +à mon souvenir: figure si épurée que je n'éprouve plus qu'un regret +violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la même race +que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait être et ce qu'elle est, +combien elle souffre de ne pas vivre à mes côtés, pensant tout haut et +se fortifiant de mes pensées! C'est ma faute, ma faute irréparable, de +ne pas lui être apparu tel que je suis réellement! Oh! ma constante +hypocrisie! mon impuissance à démêler ce qui est convenable, parmi tant +de charmantes façons d'être, qui s'offrent à moi comme possibles en +toutes occasions! Avec son joli corps, pâmé des hommes grossiers, que la +voilà misérable, elle, charmante comme une sainte païenne!</p> + +<p>Hélas! pourquoi suis-je si vivement frappé du désordre qu'il y a dans +les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes +détestables lucidités, elle ne m'apparaîtrait plus comme un bonheur +possible et que je ne sais acquérir. Elle serait un cadavre doux et +triste, une chose de paix.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je lui écrivis. Dès lors je connus à chaque courrier l'angoisse, puis la +secousse à briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guetté +s'éloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifférence +affectée.</p> + +<p>Je n'eus plus le courage de penser à rien autre qu'à elle, qui peut-être +en ce moment riait.</p> + +<p>«Elle ne m'a pas écrit,—me disais-je chaque matin avant de quitter mon +lit,—faut-il en conclure qu'elle ne me répondra pas? Elle fut toujours +détestable; son sans-gêne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitié ait +fléchi?» Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifférence +qu'elle m'avait données aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un +homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.</p> + +<p>A cette époque, le goût que je lui gardais prit des proportions vraiment +curieuses. Vous connaissez ces inquiétudes nerveuses qui, certains +jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les +jambes à la hauteur des genoux, et nous réduisent enfin à un geste +brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassées, en même +temps qu'elles nous font une idée claire des sensations du véritable +épileptique. J'avais à l'imagination une angoisse analogue.</p> + +<p>Dès l'aube, je lui télégraphiai à son ancienne adresse. Journée +déplorable! A travers Cannes, perdue d'humidité, je ne cessais d'aller +de l'hôtel au télégraphe, où les employés agacés me secouaient leurs +têtes, et mon coeur s'arrêtait de battre, sans que mon attitude perdît +rien de sa dignité. Le long de la plage, dans la grande rue, cette +journée dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant +mon espoir surchauffé à chaque seconde se venait butter contre +l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrête brutalement.... +Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hôtel, je n'avais +encore rien reçu; la totalité des choses me parut sinistre, puis je fus +dément.</p> + +<p>Comme elle était oubliée, la fille des premiers instants de cette +aventure,—celle à qui je voulus bien prêter un sourire doux et maniéré! +J'avais à propos d'elle conçu un si violent désir d'être heureux, j'y +étais allé d'une telle chevauchée d'imagination qu'en me retournant, je +me trouvais seul. De la même manière, sous le cloître, mes saints,—à +Venise, Venise,—et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser +manger du vide, face à face de mon désir.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Prendre l'express sur l'heure, retrouver à Paris, par l'obligeance des +concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile +et que je ne lui déplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait +quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce délai je serai guéri. +Ce bonheur-là, pour me plaire, devrait m'être donné tel que je +l'imagine, et à l'heure même où je le désire.</p> + +<p>Quant à revivre les jours passés auprès d'elle, vraiment je m'en +soucierais peu. Ce qui me désole, c'est la non-réalisation de tout ce +que j'ai entrevu en la prenant pour point de départ. Je considère avec +affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne +saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.</p> + +<p>Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un élément essentiel +de ma félicité soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui +n'est pas Moi?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction +d'avoir prévu dès la veille, qu'il fallait laisser tout espoir. +M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une période de +démence. La direction de mon énervement ne me parut pas blâmable, mais +seulement son intensité. Il faut avouer que la réussite de mon excursion +dans la vie dépassait mes plus belles espérances; vraiment j'avais +rajeuni ma puissance de sentir! Et malgré qu'une partie de moi-même, +toujours un peu larmoyante, résistât, je m'amusai pendant quelques +minutes d'être si parfaitement dupe de la duperie que j'avais +méthodiquement organisée.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le soleil gai courait de la mer bleue et argentée jusque dans ma chambre +tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais. +Profitant avec un grand sens de cet éclair d'énergie, je pris le train +de Nice. De Nice à Monte-Carlo je suivis le côte à pied, dans une +atmosphère légère qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:</p> + +<p>1° De respirer avec sensualité;</p> + +<p>2° De me convaincre qu'aucune des beautés soupirées par moi depuis trois +semaines n'était en cette fille: «Je subis une querelle de mes rêves +intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma +curiosité. Mais, en vérité, je n'ai pas à me mépriser; personne n'a +porté la main sur moi. Si je suis troublé, c'est moi seul qui me +trouble.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je dînai abondamment, et malgré que cette heure (de six à neuf) soit +lugubre au sentimental indisposé, je sortis du restaurant plus viril, un +peu balloné et un cigare très curieux à la bouche.</p> + +<p>L'excellent remède que l'orgueil quand on va s'émietter dans un +désagrément! Je relève un peu la tête, je fais table rase de tout les +menus souvenirs et je dis: «Quoi! des scénettes touchantes que je +fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empêtrer là dedans! Je suis centre +des choses; elles me doivent obéir. Je mourrai fatalement, et, si j'en +éprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un +homme libre, pour jouir méthodiquement de la beauté de notre +imagination.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les salles de jeu m'ont toujours ennuyé. J'ai pourtant tous les +instincts du joueur. Si je m'intéressais à la politique, à la religion +et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible. +C'est générosité naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espérerais +être récompensé au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un +peu des nerfs, de désirer avec frénésie risquer ma vie à quelque chose: +pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des +louis sur le tapis vert, voilà qui n'intéresse pas la dixième partie de +moi-même. Et si je perdais, tout mon être serait annihilé. Car sans +argent, comment développer son imagination? Sans argent, plus d'<i>homme +libre</i>.</p> + +<p>Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il +redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre +direction de son mécanisme. Le joueur de Monte-Carlo est là pour se +fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne, +c'est un homme qui ne possède plus et qui compromet ses plaisirs de +demain.—Ainsi, j'allais à Paris faire une expérience sentimentale afin +de me réveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop +fade). La chance a tourné, j'ai été pris. C'est que j'avais choisi une +des loteries les plus grossières: l'amour pour un être! L'homme vraiment +réfléchi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans +ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.</p> + +<p>J'ai trempé dans l'humanité vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons +dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez +expert à mécaniser mon âme pour les détourner. C'est une honte, ou du +moins une fausse manoeuvre, qu'après tant d'inventions ingénieuses où je +les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je +n'ai pas choisis, et qui ne présentent pas d'intérêt.</p> + +<p>Sortons de ce Casino où des hommes, d'imagination certes, mais d'une +imagination peu ornée, mes frères sans doute, mais de quel lit! +cherchent comme moi réchauffement, et à ce jeu se brûlent. Je suis un +joueur qui pipe les dès; désintéressé du résultat que je connais, j'ai +l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux détails de +la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!</p> + +<p>Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossière salle +d'attente, auprès du wagon léger dans lequel je traverserai la vie, +prévenu de toutes les stations et considérant des paysages divers, sans +qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des +plus délicates roses, si cet usage n'était pas théâtral!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je repris le train de Cannes. Auprès de moi des officiers de marine +causaient, et je fus frappé tout d'abord de leur simplicité, de la +camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraîchissais à les +suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de +plaisanterie mathématique particulier aux élèves de Polytechnique ou de +Navale:</p> + +<p>—Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus +vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos +chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup, +puis de s'éloigner.</p> + +<p>Ah! l'admirable vérité, m'écriai-je entre Villefranche et Nice, dans les +cahots du wagon, et comme cela confirme ma théorie! Dans la vie, la +somme des maux, nul ne le conteste, est supérieure à celle des bonheurs. +Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous +augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon système +d'aimer et d'être aimé, c'était bien de m'y risquer un jour; mais la +sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante +jours!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas à l'hôtel +de lettre de l'Objet.</p> + +<p>Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours déprimante, +ne vînt pas me désespérer à nouveau, et, à mon réveil, je me parus +satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut être indulgent aux +convalescents, et ne pas trop demander à leurs forces trébuchantes.</p> + +<p>Le lendemain, je partis pour m'aérer n'importe où.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption">III</p> + +<p>MÉDITATION SUR <a name="LANECDOTE_DAMOUR" id="LANECDOTE_DAMOUR"></a>L'ANECDOTE D'AMOUR</p> + +<p>Il ne faut pas que je me plaigne de cette déchéance subie durant +quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de +douleur qui me pénètre et me baigne profondément. Le danger de mon +machinisme, parfait à tant d'égards, est qu'il me dessèche.</p> + +<p>Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de +sensibilité; elle me rappellera combien il est urgent que je me bâtisse +un refuge. Et puis cette belle expérience que je viens de créer, je +pourrai à mon loisir la répéter. Désormais je connais la voie pour être +émoustillé, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes +et des femmes.</p> + +<p>Mon rêve fut toujours d'assimiler mon âme aux orgues mécaniques, et +qu'elle me chantât les airs les plus variés à chaque fois qu'il me +plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon répertoire du chant +de l'amour. Je ne pouvais guère m'en passer. La chose se fît très +lestement. La période grossière, où l'on souffre vraiment, où l'on jouit +vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est +de ces égarements le plus pénible!), je ne permis pas qu'elle durât plus +de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la mélancolie de se +souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont épurés par la +nuit qui déjà les remplit. Pour présenter quelques douceurs, il faut +qu'un acte soit transformé en matière de pensée. J'ai activé les +phénomènes ordinaires de la sensibilité. En trois semaines, d'une +vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir délicieux que je puis +presser dans mes bras, mes soirs d'anémie, me lamentant par simple goût +de mélancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le péché originel +qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis +construit pour y trouver la paix.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3> + +<h2>MES CONCLUSIONS</h2> + + +<p class="caption"><i>La règle de ma vie</i></p> + + +<p>Aujourd'hui j'habite un rêve fait d'élégance morale et de clairvoyance. +La vulgarité même ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais +lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi +par des airs variés, que mon âme me fournit à volonté.</p> + +<p>J'ai renoncé à la solitude; je me suis décidé à bâtir au milieu du +siècle, parce qu'il y a un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se +satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent +comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon être, mécontente +de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-même. Parmi les +hommes je lui ai trouvé des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.</p> + +<p>Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des émanations +de lui-même, désertaient son paradis pour aimer les filles des hommes. +J'ai trouvé un joint qui me permet de supporter sans amertume que des +parties de moi-même inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis +morcelé en un grand nombre d'âmes. Aucune n'est une âme de défiance; +elles se donnent à tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont +à l'église, les autres au mauvais lieu. Je ne déteste pas que des +parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique à +contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne +d'atteindre; puis un esprit vraiment orné ne doit pas se distraire de +ses préoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au même moment. +J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses âmes ne se +connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que +ma clairvoyance qui les créa, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une +d'elles compromette la sécurité du groupe et par ses excès risque +d'entraîner la somme de mes âmes, toutes se ruent sur la réfractaire. +Après une courte lutte, elles l'ont vite maîtrisée; c'est ce qu'on a pu +voir dans l'anecdote d'amour.</p> + +<p>Vraiment, quand j'étais très jeune, sous l'oeil des Barbares et encore à +Jersey, je me méfiais avec excès du monde extérieur. Il est repoussant, +mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maîtriser +les hommes en les empoignant par leur vanité. Avec un peu d'alcool et +des viandes saignantes à ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on +peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans +le monde intérieur, la stérilité et l'emballement! Aujourd'hui, ma +grande préoccupation est d'éviter l'une et l'autre de ces maladresses. +On connaît ma méthode: je tiens en main mon âme pour qu'elle ne butte +pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingénie à +lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que +j'excelle à la ramener dès qu'elle se dérobe. Parfois je m'interromps +pour m'adresser une prière:</p> + +<p>O moi, univers dont je possède une vision, chaque jour plus claire, +peuple qui m'obéit au doigt et à l'oeil ne crois pas que je te délaisse +si je cesse désormais de noter les observations que ton développement +m'inspire; mais l'intéressant, c'est de créer la méthode et de la +vérifier dans ses premières applications. Somme sans cesse croissante +d'âmes ardentes et méthodiques, je ne décrirai plus tes efforts; je me +contenterai de faire connaître quelques-uns des rêves de bonheur les +plus élégants que tu imagineras. Continuons toutefois à embellir et à +agrandir notre être intime, tandis que nous roulerons parmi les traces +extérieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car +ils ne signifient nullement l'âme qui les a ordonnés et ne valent que +par l'interprétation qu'elle leur donne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="caption"><i>Lettre à Simon</i></p> + +<p>J'ai écrit dernièrement à Simon:</p> + +<p>«Avec vous, lui dis-je, j'avais vécu dans l'Église Militante, faite de +toutes les misères de l'Esprit molesté par la vie. Demeuré seul, j'ai +projeté devant moi, par un effort considérable, ce pressentiment du +meilleur que nous portions en nous; j'ai réalisé cette Église +Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participé de ses joies. +Rien de plus délicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel. +Mes passions ont cabalé pour la vie.... Aussitôt mon âme me signalait +leur insurrection, et, toute coalisée, les réduisait. Cependant j'avais +glissé plus bas que jamais nous ne fûmes. Il faut que je remonte la +série d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher +ami.</p> + +<p>«C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il +y a des méthodes, il n'y a pas de résultats. Les émotions que nous +connûmes hier, déjà ne nous appartiennent plus. Les désirs, les ardeurs, +les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidéré de croire que +j'étais arrivé quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos +curieuses expériences.</p> + +<p>«Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens +de conscience, les excursions que nous fîmes botte à botte hors du réel +et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne +veux pas me risquer à rien inventer; je veux m'en tenir à des émotions +que j'aurai pesées à l'avance. Rien de plus dangereux que nos appétits +naturels et notre instinct. Je les étoufferai sous les enthousiasmes +artificiels se succédant sans intervalle.</p> + +<p>«Ce système excellent pour l'individu serait, à la vérité, déplorable +pour l'espèce. Les voluptueux de mon ordre demeurent stériles. Mais je +ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour +garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.</p> + +<p>«Vous le savez bien, Simon, s'il m'eût plu, j'étais un merveilleux +instrument pour produire des phénomènes rares. Je penche quelquefois à +me développer dans le sens de l'énervement; névropathe et délicat, +j'aurais enregistré les plus menues disgrâces de la vie. Je pouvais +aussi prétendre à la compréhension; j'ai un goût vif des passions les +plus contradictoires. Enfin je suis doué pour la bonté; je me plais à +plaire, je souris; en persévérant, j'aurais atteint à cette vertu +royale, la charité. Mais décidément je ne m'enfermerai dans aucune +spécialité; je me refuse à mes instincts, je dérangerai les projets de +la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin fermé, +une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entraînent +dans l'imprévu, et, pour des buts cachés, nous font participer à tous +les chagrins vulgaires.</p> + +<p>«Je vais jusqu'à penser que ce serait un bon système de vie de n'avoir +pas de domicile, d'habiter n'importe où dans le monde. Un chez soi est +comme un prolongement du passé; les émotions d'hier le tapissent. Mais, +coupant sans cesse derrière moi, je veux que chaque matin la vie +m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un début.</p> + +<p>«Mon cher ami, vous êtes entré dans une carrière régulière: vous +utiliserez notre dédain, qui nous conduisit à Jersey, pour en faire de +la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues +méditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre +misanthropie, qui nous sépara, une distinction et une froideur justement +estimées de ce monde sans déclamation où vous êtes appelé à réussir. Nul +doute que vous n'arriviez à proscrire pour des raisons supérieures ce +que le vulgaire proscrit, et à approuver ce qu'il sert. Certaines +natures avec leur fine ironie s'accomodent à merveille, quoique pour des +raisons très différentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin +au développement de ma carrière, si vous la voyez tourner à mille choses +faciles que j'étais né pour mépriser toujours, ne vous étonnez pas. +Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais poussé à un tel +point que les attitudes mêmes que nous estimions jadis, je les dédaigne: +car vis-à-vis des rêves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins, +c'est bien indifférent. Et ces rêves eux-mêmes n'ont pas grande +importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sûr +que dans cette courte vie elle-même mon idéal d'aujourd'hui soit demain +mon idéal, enfin parce que je sais n'avoir une idée claire qu'à de rares +intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes périodes.—En +conséquence, j'ai adopté cinq ou six doutes très vifs sur l'importance +des parties les meilleures de mon Moi.</p> + +<p>«L'évidente insignifiance de toutes les postures que prend l'élite au +travers de l'ordre immuable des événements m'obsède. Je ne vois partout +que gymnastique. Quoi que je fasse désormais, mon ami, jugez-moi d'après +ce parti pris qui domine mes moindres actes.</p> + +<p>Il est impossible que nous cessions de nous intéresser l'un à l'autre; +il est probable cependant que nous cesserons de nous écrire. Cela ne +vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en +réalité, nous sommes frères, de lits différents, ajouterai-je, pour +justifier certaines différences de nos âmes; nous avons une partie de +notre Moi qui nous est commune à l'un et à l'autre; eh bien! c'est parce +que je veux être étranger même à moi que je veux m'éloigner de vous. +<i>Alienus!</i> Étranger au monde extérieur, étranger même à mon passé, +étranger à mes instincts, connaissant seulement des émotions rapides que +j'aurai choisies: véritablement Homme libre!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cette lettre écrite, je refléchis que ce désir d'être compris, ce besoin +de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien était encore +une sujétion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis +tenir à Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la +boucle de la première période de ma vie.</p> + +<p>Avril 1887.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="APPENDICE" id="APPENDICE" ></a>APPENDICE</h3> + +<h4>NOTE DE LA PAGE VI</h4> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="caption">RÉPONSE A M. RENÉ DOUMIC</p> + +<p><i>PAS DE VEAU GRAS</i>!</p> + + +<p>Dans un article de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, M. René Doumic dresse le +«Bilan d'une génération», et voici comment il le résume: «Les beaux +jours du dilettantisme sont définitivement passés. Le livre que M. +Séailles consacrait naguère à Ernest Renan témoigne assez de cette +espèce de colère contre l'idole de la veille. Les représentants les plus +attitrés du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjuré +leurs erreurs avec solennité. C'est M. Paul Bourget, de qui nous +enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi. +C'est M. Jules Lemaître, si habile jadis à ces balancements d'une pensée +incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage. +C'est M. Barrès, si empressé dans ses premiers livres à jeter le défi au +bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait à relever tous les autels +qu'il avait brisés.»</p> + +<p>M. Doumic me permettra de lui présenter ma protestation: je ne relève +aucun autel que j'aie brisé et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne +les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera +dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un développement; je +crois qu'elle est vivifiée, sinon par la sèche logique de l'école, du +moins par cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et +cédant à sa nécessité intérieure.</p> + +<p>Je m'explique là-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul à me +faire une réception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des éloges +dont s'embarrasse mon indignité. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en +faut bien que je les «abjure», solennellement ou non: elles demeurent, +toujours fécondes, à la racine de toutes mes vérités.</p> + +<p>Si c'est mon illusion, elle est autorisée par tant de jeunes esprits qui +m'ont gardé leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime à +croire que je suis un écrivain plutôt ennuyeux qu'amusant; on est prié +d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais à se connaître! +Sans doute, mon petit monde créé par douze ans de propagande, par Simon, +par Bérénice et par le chien velu, a été décimé par l'affaire Dreyfus. +Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre première entente +m'apparaît comme un malentendu; nous n'étions pas de même physiologie. +Seuls les purs, après cette épreuve, sont demeurés. C'est pour le mieux. +Ils reconnaissent que je n'ai jamais écrit qu'un livre: <i>Un Homme +libre</i>, et qu'à vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai +développé depuis, ne faisant dans <i>les Déracinés</i>, dans <i>la Terre et les +Morts</i>, et dans cette <i>Vallée de la Moselle</i> (où j'ai peut-être mis le +meilleur de moi-même), que donner plus de complexité aux motifs de mes +premières et constantes opinions. Ils peuvent témoigner que, dans <i>la +Cocarde</i>, en 1894, nous avons tracé avec une singulière vivacité, dont +s'effrayaient peut-être tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du +«nationalisme» que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.</p> + +<p>Ce n'est pas nous qui avons changé, c'est l'«Affaire» qui a placé bien +des esprits à un nouveau point de vue. «Tiens, disent-ils, Barrès a +cessé de nous déplaire.» J'en suis profondément heureux, mais je ne fis +que suivre mon chemin, et chaque année je portais la même couronne, les +mêmes pensées sur une tombe en exil<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la vérité +comme une flèche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour +s'élever étagent leurs ramures, toute pensée procède par étapes. On ne +m'a point trouvé comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre +deux écailles d'huître. Comme j'y aspirais dans <i>Sous l'oeil des +Barbares</i> et dans <i>Un Homme libre</i>, je me fis une discipline en gardant +mon indépendance. <i>Un Homme libre</i>, pauvre petit livre où ma jeunesse se +vantait de son isolement! J'échappais à l'étouffement du collège, je me +libérais, me délivrais l'âme, je prenais conscience de ma volonté. Ceux +qui connaissent la jeune littérature française déclareront que ce livre +eut des suites. Je me suis étendu, mais il demeure mon expression +centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du même +point que je regarde. Et si l'<i>Homme libre</i> incita bien des jeunes gens +à se différencier des <i>Barbares</i> (c'est-à-dire des étrangers), à +reconnaître leur véritable nature, à faire de leur «âme» le meilleur +emploi, c'est encore la même méthode que je leur propose quand je leur +dis: «Constatez que vous êtes faits pour sentir en Lorrains, en +Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs.»</p> + +<p>Penser solitairement, c'est s'acheminer à penser solidairement<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Par +nous, les déracinés se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un +problème social, de savoir si l'État leur fera les conditions +nécessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se <i>nourrissent</i> +selon leurs affinités.</p> + +<p>Au fond le travail de mes idées se ramène à avoir reconnu que le moi +individuel était tout supporté et alimenté par la société. Idée banale, +capable cependant de féconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme +d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-là, mais j'ai passé par les +diverses étapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vécu les +divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien +me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les +diverses phases d'un développement si facile, si logique, irrésistible. +Ce n'est qu'une lumière plus forte à mesure que le matin cède au midi.</p> + +<p>On juge vite à Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'après +quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne contrôle. +J'ai publié trois volumes sous ce titre: «Le culte du Moi», ou, comme je +disais encore: «La culture du Moi», et qui n'étaient au demeurant que +des petits traités d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'épargnera +et s'épargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur +l'égoïsme, sur la contemplation de soi-même, dont j'ai été encombré +pendant une dizaine d'années. J'étais un fameux individualiste et j'en +disais, sans gêne, les raisons. J'ai «appliqué à mes propres émotions la +dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François +de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genèse de l'<i>Homme +libre</i>» (Bourget); j'ai prêché le développement de la personnalité par +une certaine discipline de méditations et d'analyses. Mon sentiment +chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaître +comment la société le supporte. Un Napoléon lui-même, qu'est-ce donc, +sinon un groupe innombrable d'événements et d'hommes? Et mon grand-père, +soldat obscur de la Grande Armée, je sais bien qu'il est une partie +constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé +l'idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, par +l'observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance +jusqu'à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de +cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici +l'école ne m'aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d'un +arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à sa +nécessité intérieure. Donc, je le proclame: si je possède l'élément le +plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, à savoir le +sentiment vivant de l'intérêt général, c'est pour avoir constaté que le +«Moi», soumis à l'analyse un peu sérieusement, s'anéantit et ne laisse +que la société dont il est l'éphémère produit. Voilà déjà qui nous rabat +l'orgueil individuel. Mais le «Moi» s'anéantit d'une manière plus +terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que +la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change +rien. Quelque chose d'éternel gît en nous, dont nous n'avons que +l'usufruit, et cette jouissance même, nos morts nous la règlent. Tous +les maîtres qui nous ont précédés et que j'ai tant aimés, et non +seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les +Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en +chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. L'individu, son +intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers! Il faut en +rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en +nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes +dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, +nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idées +personnelles; les idées même les plus rares, les jugements même les plus +abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée sont des +façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les +êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, +cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos +prédécesseurs.</p> + +<p>Dans cet excès d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous +persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre, +—et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter +d'une manière sensible,—que nous sommes le prolongement et la +continuité de nos pères et mères.</p> + +<p>C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la +suite des descendants ne fait qu'un même être. Sans doute, celui-ci, +sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande +complexité, mais elle ne le dénaturera pas. C'est comme un ordre +architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le même ordre. C'est +comme une maison où l'on introduit d'autres dispositions: non seulement +elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes +moellons, et c'est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer +de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser +mieux, de vouloir mieux que son père et sa mère; il se dit; «Je suis +eux-mêmes.»</p> + +<p>De cette conscience, quelles conséquences, dans tous les ordres, il +tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige +délicieux où l'individu se défait pour se ressaisir dans la famille, +dans la race, dans la nation, dans des milliers d'années que n'annule +pas le tombeau.</p> + +<p>J'apprécie beaucoup une «lettre ouverte» que j'ai découpée dans le +<i>Times</i>. A l'occasion d'une élection à la Chambre des communes, un M. +Oswald John Simon, israélite et membre d'une association politique de +Londres, écrit: «... Je suis tenu de déclarer ce qui suit pour le cas où +j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait +malheureusement à naître entre les obligations d'un Anglais et celles +d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraîtrait en pareil cas +naturelle à tout autre Anglais, c'est-à-dire que je suis ce que mes +ancêtres ont été pendant des milliers d'années, plutôt que quelque chose +qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier Cromwell.»</p> + +<p>La belle lettre! Que la dernière phrase de ce juif est puissante! Elle +révèle un homme élevé à une magnifique conscience de son énergie, des +secrets de sa vie. Mais quand même cet Oswald John Simon n'aurait pas +saisi et formulé la loi de sa destinée, cependant il obéirait à cette +loi. Et nous tous, les plus réfléchis comme les plus instinctifs, nous +sommes «ce que nos ancêtres ont été pendant des milliers d'années, +plutôt que quelque chose qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier +Cromwell». «Je dis au sépulcre: Vous serez mon père».</p> + +<p>Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Église dans +son sublime office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes +essaimeront d'une belle prière,—effusion et méditation,—sur la terre +de mes morts.</p> + +<p>Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement +l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action +terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs +travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux +ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, +s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme +une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, +la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes +changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en +tous lieux, la loi de l'éternelle décomposition; mais le climat, la +végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays +natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent +d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une +discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la +terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.</p> + +<p>Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce +dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi? +En eux, je vivais depuis les commencements de l'être, et des conditions +qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me +prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où +mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'années.</p> + +<p>Quand des libertins s'élevèrent au milieu de la France contre les +vérités de la France éternelle, nous tous qui sentons bien ne pas +exister seulement «depuis le temps d'Olivier Cromwell» nous dûmes nous +précipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivées pour avoir +étouffé en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles +prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et +qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies +profondes; quant à nous, pour nous sauver d'une stérile anarchie, nous +voulons nous relier à notre terre et à nos morts. Je n'accourus pas +«soutenir des autels que j'avais ébranlés», mais soutenir les autels qui +font le piédestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte préalable et +nécessaire.</p> + +<p>Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication <i>pro +domo</i>? Je ne mérite pas les reproches ni le veau gras que connut +successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passé à renier. Nous +avons voulu maintenir la maison de nos pères que les invités +ébranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers à leur place +(l'anti-chambre,—en style plus noble, l'atrium des catéchumènes), nous +reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements où se +plurent nos aïeux.</p> + +<p>On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres +expressions nationales que la propagande politique, bien qu'à cette +minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, après la +victoire, nous ne penserons pas à nous interdire l'art total. «Ironie, +pessimisme, symbolisme» (que dénonce M. Doumic), sont-ce là de si grands +crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns +des plus grands génies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen +de tirer quelque chose de ces velléités de symbolisme que les critiques +devraient aider et encourager, plutôt que bafouer,—et ce rôle +d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,—car en vérité, +comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinée du pays et aider +à son développement, si nous perdions le sentiment de notre propre +activité et si nous nous découragions de la manifester par ces +spéculations littéraires, dont notre conduite présente démontre assez +qu'on avait tort de se méfier?</p> + +<p><i>(Scènes et Doctrines du Nationalisme</i>.)</p> + +<p>Sur le même thème, on peut voir <i>le 2 novembre en Lorraine</i>, dans <i>Amori +et Dolori sacrum</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Dans l'édition de 1899 le texte était suivi de la petite note suivante +et gui était signée de l'éditeur:</i></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">On y verra une âme agitée par l'espoir</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">de l'enthousiasme, plus encore que par</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">l'enthousiasme.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">(M. DE CUSTINE.)</span><br /> +</p> + +<p>Cette série de petits romans idéologiques, qui commence avec <i>Sous +l'oeil des Barbares</i>, sera terminée par un troisième volume, <i>Qualis +artifex pereo.</i> Le tout sera complété par un <i>Examen</i> de ces trois +ouvrages.</p> + +<p>Si les circonstances le permettent, il sera publié de ces livrets une +édition avec des béquets pour vingt-cinq personnes.</p> + +<p>L'auteur de ces petits miroirs de sincérité n'est pas disposé à s'en +exagérer l'importance. C'est un culte qu'il rend à la partie de soi qui +l'intéresse le plus à cette heure; dans la suite, il se découvrira +peut-être des vertus supérieures. Il imagine volontiers quelques pages +affectueuses et plus clairvoyantes encore «au cher souvenir de l'auteur +de <i>Sous l'oeil des Barbares</i>». La conclusion même d'<i>Un Homme libre</i> +l'autorise à présumer ainsi de son avenir, séduisant avenir d'ailleurs.</p> + +<p><i>L'ouvrage d'abord annoncé sous le titre de</i> Qualis artifex pereo <i>est +devenu</i> le Jardin de Bérénice.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p>NOTES:</p> + + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les <i>Débats</i> du 13 décembre 1890: <i>les Ironistes</i>, par Paul +Desjardins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir à l'Appendice: <i>Une réponse à M. Doumic: Pas de veau +gras</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Au cimetière d'Ixelles.—Voir la dédicace de l'<i>Appel au +Soldat</i> à Jules Lemaître.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance +antithétique de Hugo que j'emploie ici ce mot de <i>solidarité</i>. On l'a +gâté en y mettant ce qui dans le vocabulaire chrétien est <i>charité</i>. +Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarité. Cette +solidarité n'implique nécessairement aucune «humanité», aucune +«justice», et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporté mille +ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne +le terrassier devenu fiévreux; bien au contraire, si celui-ci +désencombre rapidement par sa mort les hôpitaux de l'isthme, c'est +bénéfice pour celui-là. Mais il fallait construire une morale, et voilà +pourquoi on a faussé, en l'édulcorant, le sens du mot <i>solidarité</i>. +Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par +quoi des êtres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se +reconnaissent, tendent à s'associer et à se combiner, je propose qu'on +parle plutôt d'<i>affinités.</i> Le fait d'être de même race, de même +famille, forme un déterminisme psychologique; c'est en ce sens que je +prends le mot d'<i>affinités</i>—ou, parfois, d'<i>amitiés.</i></p></div> + + + +<p>FIN</p> + + + + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barrès + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 *** + +***** This file should be named 168133-h.htm or 16813-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16813/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/16813.txt b/16813.txt new file mode 100644 index 0000000..76006e1 --- /dev/null +++ b/16813.txt @@ -0,0 +1,5598 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barres + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 2 + Un homme libre + +Author: Maurice Barres + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + +From images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + * * * * * + + +LE CULTE DU MOI + + * * * * * + +UN HOMME LIBRE + +Par + +MAURICE BARRES + +DE L'ACADEMIE FRANCAISE + + + + * * * * * + +PARIS + + +1912 + + + * * * * * + + + +TABLE + + + +PREFACE de l'edition de 1904 + +DEDICACE + + +LIVRE PREMIER + +EN ETAT DE GRACE + + +CHAPITRE I.--_La journee de Jersey_ + + +CHAPITRE II.--_Meditation sur la journee de Jersey_ + + +LIVRE DEUXIEME + +L'EGLISE MILITANTE + + +CHAPITRE III.--_Installation_ + + a) Installation materielle + + b) Installation spirituelle + + c) Priere-programme + + +CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_ + + a) Examen physique + + b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice +de la mort.--Colloque) + + +CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_ + + a) Meditation spirituelle sur Benjamin Constant +(Application des sens.--Meditation.--Colloque. +--Oraison) + + b) Meditation spirituelle sur Sainte-Beuve +(Application des sens.--Meditation.--Colloque. +--Oraison) + + +CHAPITRE VI.--_En Lorraine_ + + Premiere journee: Naissance de la Lorraine. +--Deuxieme journee: La Lorraine en enfance. +--Troisieme journee: La Lorraine se developpe. +--Quatrieme journee: Agonie de la Lorraine. +--Cinquieme journee: La Lorraine morte. +--Sixieme journee: Conclusion, la soiree d'Haroue. + + +LIVRE TROISIEME + +L'EGLISE TRIOMPHANTE + + +CHAPITRE VII.--_Acedia, Separation dans le + monastere_ + + +CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_ + + +CHAPITRE IX.--_Veillee d'Italie_ (Enseignement + du Vinci). + + +CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_ + + a) Sa beaute du dehors + + b) Sa beaute du dedans (Sa Loi.--Mon Etre. +--L'Etre de Venise.--Description du type qui +les reunit en les resumant) + + c) Je suis sature de Venise + + +LIVRE QUATRIEME + +EXCURSION DANS LA VIE + + +CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour. + + J'amasse des documents + + Je profite de mes emotions + + Meditation sur l'anecdote d'amour + + +CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La regle de + ma vie.--Lettre a Simon) + + +Pas de veau gras. (Reponse a M. Doumic) + +Petite note de l'edition de 1899 + + + + * * * * * + + +PREFACE DE L'EDITION DE 1904 + + +_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de deplaire ne peuvent imaginer +les divines satisfactions de ma vingt-cinquieme annee: j'ai scandalise. +Des gens se mettaient a cause de mes livres en fureur. Leur sottise me +crevait de bonheur_. + +Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre, +_vers Paques, en 1889. Les maitres de la grande espece vivaient encore. +Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle. +J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui ou je causais +avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliotheque du Senat et +qu'un petit vieillard vigoureux--c'etait le Pere, c'etait l'Empereur, +c'etait Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui +m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais meriter que +l'Histoire acceptat ce groupe de quatre ages litteraires! Ainsi quand +j'etais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensee tout acilic +faisait recette aupres du public. On prenait la grossierete pour de la +force, l'obscenite pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil +pour des pages "grouillantes de vie". Autant de raisons pour qu'un petit +livre d'analyse ne fut peint remarque. Et puis l'_Homme libre _etait peu +comprehensible._ + +_Croyez-vous donc que j'eusse voulu etre entendu de n'importe qui? +J'ecrivais pour mettre de l'ordre en moi-meme et pour me delivrer, car +on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume a la main. Mais le +premier venu allait-il pencher sa tete, par-dessus mon epaule, sur mon +papier?--"Fi, Monsieur! m'ecriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez +connaitre mes plus delicates complications_. + +_Faites d'abord des etudes preliminaires ou plutot adressez-vous +ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez ne pour que nous causions +ensemble._" + +_Cette disposition meprisante a ses inconvenients. J'ai cree un prejuge +contre mes livres. Pendant une dizaine d'annees, il y eut sur +l'_Egotisme _de M. Barres, sur le_ Moi _de M. Barres les plus sots +jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En +effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_. + +_Verdi repetait souvent_: "_Nous autres artistes, nous n'arrivons a la +celebrite que par la calomnie_." _Je ne suis ni celebre ni calomnie, +mais on a travesti mes theses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus, +ils me donnerent de l'ennui. J'ai eu le degout d'entendre un ministre de +l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_ +Moi _de M. Barres. Ce probleme de l'individualisme qui passionne nos +deputes quand on le leur pose sous la forme concrete d'une marmite a +renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phenomene +de pretention litteraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de +bonhomie a la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point +pour raviver l'ennui des discordes passees, mais pour marquer comment je +connus mon erreur. Cette apres-midi me montra clairement que pour agir +sur des intelligences la sincerite ne suffit pas_. + +_J'ai peche contre ma pensee, par trop de scrupule. J'ai craint +d'introduire mon didactisme en supplement aux faits; je me suis abstenu +de me regler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nument. +Je voyais s'eveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les +decrivais, j'acceptais ma spontaneite. J'oubliais qu'il s'agit de creer +un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe +philosophe doit se preoccuper de l'effet a produire. J'avais une +tendance a conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon ame, +car tout cela voulait intensement vivre; or il y a, dans ma conscience +un moqueur, qui surveille mes experiences les plus sinceres et qui rit +quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment +ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait ete capable de ce +dedoublement, et s'il avait mele a son chant pathetique les railleries +de son surveillant interieur, il aurait deconcerte_. + +_Mes aines, Anatole France et Jules Lemaitre, me comblaient; ils m'ont, +des la premiere minute, traite avec une grande generosite, mais ils +pretendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je +voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'etait qu'un de mes +moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jete l'ancre, +n'admettaient pas que mes inquietudes differassent de leur curiosite. +Peut-etre M. Paul Desjardins resumait-il l'opinion moyenne des gens de +lettres autorises dans une phrase qui me troublait par un melange de +justesse et d'injustice. "Cet adolescent, disait le critique des_ +Debats, _cet adolescent, si merveilleusement doue pour le style, a +trouve le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par +malheur, il s'est egare dans son propre dandysme et il lui est arrive, +ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-meme si ce qu'il disait +etait serieux ou non. C'est un melange extraordinaire de sincerite naive +et d'ironie tres serree.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il +est lui-meme le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sur de +lui sous son air imperturbable_....[1]" + +_Je l'ai dit ailleurs deja_[2], _je n allai point droit sur la verite +comme une fleche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les +arbres pour s'elever etagent leurs ramures; toute pensee procede par +etapes. Je vivais dans une crise perpetuelle; ma pensee etait, que dis-je! +elle est encore une chose vivante, la forme de mon ame. Qu'est-ce que mon +oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnee. La cage en fer d'une des betes +du Jardin des Plantes_. + +_A la date ou j'ecris cette preface, je viens d'entreprendre les_ +Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilite. Qu'en +tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais +mon abondance, je ne me possedais pas comme un etre intelligible et +cerne. C'est la regle de toute production artistique. L'on ne delibere +guere sur les ouvrages qu'on_ _ecrira; on se surprend a les avoir deja +vecus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plenitude, par +necessite et de la maniere la plus irreflechie que se produisent les +germes qui, bien soignes, deviendront de grandes oeuvres droites. +Magnifique geste d'une mere qui prend son fils aux mains de +l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connait +point._ + +_Mais pourquoi chercher tant de raisons a ce refus de me comprendre que +j'ai subi durant douze annees? C'est bien simple: nous ne conquerons +jamais ceux qui nous precedent dans la vie. En vain nous pretent-ils du +talent, nous ne pouvons pas les emouvoir. A vingt ans, une fois pour +toutes, ils se sont choisi leurs poetes et leurs philosophes. Un +ecrivain ne se cree un public serieux que parmi les gens de son age ou, +mieux encore, parmi ceux qui le suivent_. + +_Les jeunes gens me dedommageaient. Ils se repetaient la derniere page +des_ Barbares: "_O mon maitre... je te supplie que par une supreme +tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinee... Toi +seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince +des hommes." Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces +d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une +discipline. Ils s'interesserent passionnement a une recherche +qu'eux-memes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans +certains jeunes esprits une agitation singuliere. On m'a raconte qu'au +Conseil superieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Greard +exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos +rhetoriciens et nos philosophes de Paris. A cet epoque on disputait s'il +fallait etre barresiste ou barresien. Charles Maurras tient pour +barresien. La _ Revue independante _avait publie de M. Camille Mauclair +une sorte de manifeste sur le barresisme. Un sage aurait, des ce debut, +discerne chez les tenants du "culte du Moi" des formations tres +diverses; mais nous avions en commun le plus bel elan de jeunesse. +Nous nous groupames tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs, +neo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre +1894 a mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de +l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette +equipe bariolee travailla aux fondations du nationalisme, et non point +seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme +francais. Parfaitement, Fourniere, Henri Berenger, Camille Mauclair +etaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_ +les Deracines, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante, +obligerent de choisir entre le point de vue intellectuel et le +traditionalisme_. + +_En 1897, le desarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut +extreme. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyerent leur P.P.C. J'ai +garde une lettre privee, a la fois touchante et singuliere, de la_ Revue +blanche. _C'etait l'epoque heroique. Le fameux M. Herr, bibliothecaire +de l'Ecole normale, un Alsacien et un apotre (c'est vous dire deux fois +qu'il ne manque pas de vivacite), se chargea de formuler une +excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il etait un peu +plus d'Obernai me reprocha d'etre de Charmes. Il se glorifie d'etre le +fils des livres et me meprise d'etre le fils de mon petit pays. Je le +felicite tout au moins de poser ainsi le probleme. Oui, l'homme libre +venait de distinguer et d'accepter son determinisme_. + +_Il y a, dans la preface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget +s'adresse "aux jeunes gens de 1889" pour les inviter "a se mefier du +nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial" et du +"nihiliste delicat". "Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des +nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un epicurien intellectuel et +raffine.... Ce nihiliste delicat, comme il est effrayant a rencontrer et +comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les +idees. Son esprit critique, precocement eveille, a compris les resultats +derniers des plus subtiles philosophies de cet age. Ne lui parle pas +d'impiete, de materialisme. Il sait que le mot_ matiere _n'a pas de sens +precis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre +que toutes les religions ont pu etre legitimes a leur heure. Seulement +il n'a jamais cru, il ne croira jamais a aucune, pas plus qu'il ne +croira jamais a quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a +transforme en un outil de perversite elegante. Le bien et le mal, la +beaute et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets +de simple curiosite. L'ame humaine tout entiere est, pour lui, un +mecanisme savant et dont le demontage l'interesse comme un objet +d'experience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est +moral, rien n'est immoral. C'est un egoiste subtil et raffine dont toute +l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barres, dans +son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il +manque seulement une conclusion,--consiste a "adorer son moi", a le +parer de sensations nouvelles."_ + +_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de resultat, +mais, cette conclusion suspendue, les_ Deracines _la fournissent. Dans +les_ Deracines, _l'homme libre distingue et accepte son determinisme. Un +candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en +analyse, il eprouve le neant du Moi, jusqu'a prendre le sens social. La +tradition retrouvee par l'analyse du moi, c'est la moralite que +renfermait l'_Homme libre, _que Bourget reclamait et qu'allait prouver +le roman de l'_ Energie nationale. + +_Je ne permets qu'a des catholiques les diatribes contre l'egotisme. Si +vous n'etes pas un croyant, d'ou prenez-vous votres point de vue pour +fletrir l'individualisme? Au reste, d'une maniere generale, il serait +detestable que nous pussions contraindre des etres en formation_. +Souvent leurs maladies preparent leur sante. Ce fier et vif sentiment du +Moi que decrit_ Un Homme libre, _c'est un instant necessaire, dans la +serie des mouvements, par ou un jeune homme s'oriente pour recueillir et +puis transmettre les tresors de sa lignee_. + +_Un moi qui ne subit pas, voila le heros de notre petit livre. Ne point +subir! C'est le salut, quand nous sommes presses par une societe +anarchique, ou la multitude des doctrines ne laisse plus aucune +discipline et quand, par-dessus nos frontieres, les flots puissants de +l'etranger viennent, sur les champs paternels, nous etourdir et nous +entrainer_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une +connaissance nette de leur veritable tradition, mais il les pressait de +se degager et de retrouver leur filiation propre_. + +_Si je ne subis pas, est-ce a dire que je n'acquiere point? J'eus mes +victoires et mes conquetes en Espagne et en Italie; nos defaites sur le +Rhin contribuerent a ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai recu +peut-etre ma vue principale, a savoir que, le jour ou les democrates +trahissent les interets et la veritable tradition du pays, il y a lieu +de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui +confier a la fois l'amelioration sociale et les grandes ambitions +nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait +plus longue que celle de Marc-Aurele. Nous ne sommes point fermes a +l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et +transforme ses aliments_. + +_J'ai marque ailleurs, comment un premier travail de mes idees n'est, +tout au fond, que d'avoir reconnu d'une maniere sensible que le moi +individuel etait supporte et nourri par la societe. Sur cette etape je +ne reviendrai pas, mais on veut elargir ici le raisonnement, et, d'une +evolution instinctive, faire une methode francaise._ + + * * * * * + +_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que +l'individualisme est mauvais. Le Francais est individualiste, voila un +fait. Et de quelque maniere qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes +les fortes critiques que nous accumulons contre la Declaration des +Droits de l'homme n'empechent point que ce catechisme de +l'individualisme a ete formule dans notre pays. Dans notre pays et non +ailleurs! Et ce phenomene (qu'aucun historien jusqu'a cette heure n'a +rendu comprehensible) marque en traits de jeu combien notre nation est +predisposee a l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le +Robert Greslou de Bourget n'empeche point que quelques-unes des +precieuses qualites de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves +defauts, de ce qu'ils sont des etres qui ne s'agregent point +naturellement en troupeau_. + +_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complete par les_ Deracines, _est +utile aux jeunes Francais, en ce qu'il accorde avec le bien general des +dispositions certaines qui les eussent aisement jetes dans un nihilisme +funebre_. + +_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors meme +que je semblais le plus l'humilier. Une de mes theses favorites est de +reclamer que l'education ne soit pas departie aux enfants sans egard +pour leur individualite propre. Je voudrais qu'on respectat leur +preparation familiale et terrienne. J'ai denonce l'esprit de conquerant +et de millenaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigenes +comme un administrateur despotique double d'un apotre fanatique; j'ai +marque pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de +l'Universite, deracine les esprits. Si l'on veut bien y reflechir, ce ne +sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeure attentif +aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les negliger, +puisque je voulais decrire une certaine sensibilite francaise et surtout +agir sur des Francais. Mon merite est d'avoir tire de l'individualisme +meme ces grands principes de subordination que la plupart des etrangers +possedent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes +Francais croient en eux-memes; ils jugent de toutes choses par rapport a +leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est +l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes +contemporains ne m'eussent pas ecoute si j'avais pris mon point de +depart ailleurs que du_ Moi. + +_Au milieu d'un ocean et d'un sombre mystere de vagues qui me pressent, +je me tiens a ma conception historique, comme un naufrage a sa barque. +Je ne touche pas a l'enigme du commencement des choses, ni a la +douloureuse enigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne a ma +courte solidite. Je me place dans une collectivite un peu plus longue +que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable +que ma chetive carriere. A force d'humiliations, ma pensee, d'abord si +fiere d'etre libre, arrive a constater sa dependance de cette terre et +de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandee jusque +dans ses nuances_.... + + * * * * * + +_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fideles +lecteurs, il est possible qu'un etranger s'approche de notre cercle et +que, jetant les yeux sur cette preface, il s'etonne. En effet, pour tout +le monde, a vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu +se preoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activite. +Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas. +La-dessus, je n'ai rien a repondre. D'autres personnes semblent craindre +que le gout de la reflexion ne denature et ne comprime la naivete de nos +impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour +nous, ce serait d'exciter, d'emouvoir l'etre profond par la justesse des +cadences, mais en meme temps de le persuader par la force de la +doctrine. Oui, l'art d'ecrire doit contenter ce double besoin de musique +et de geometrie que nous portons, a la francaise, dans une ame bien +faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de +satisfaire a cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de +la fierte sans aucun theatral et ne retrecit pas le coeur_. + +Juillet 1904. + + +[note 1: Les _Debats_ du 13 decembre 1890: _les Ironistes_, par Paul +Desjardins.] + +[note 2: Voir a l'Appendice: _Une reponse a M. Doumic: Pas de veau +gras_.] + + * * * * * + + +DEDICACE + + * * * * * + + _A QUELQUES COLLEGIENS_ + +_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_ + + _J'OFFRE CE LIVRE_ + +_J'ecris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les +grandes personnes, j'en aurais de la vanite, mais il n'est guere utile +qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-memes les experiences que je +vais noter, elles ont systematise leur vie, ou bien elles ne sont pas +nees pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera +superflue_. + +_Les collegiens sont a peu pres les seuls etres qu'on puisse plaindre. +Encore la moitie d'entre eux sont-ils des petits goujats qui +empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous +isolons, nous nous distrayons selon le systeme qui nous parait +convenable. Au college, ils sont soumis a une discipline qu'ils n'ont +pas choisie: cela est abominable. J'ai releve avec piete, depuis six a +sept ans, les noms des enfants qui se sont suicides. C'est une longue +liste que je n'ose pas publier. J'aurais aime dedier a leur memoire ce +petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en +repandant leurs noms dans la vie._ + +_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une resolution +aussi extreme. Ces ames delicates et paresseuses etaient evidemment mal +renseignees. Elles crurent qu'il y a du serieux au monde. Elles +attachaient de l'importance a cinq ou six choses: en ayant eprouve du +desagrement, elles reculerent hors de la vie. L'essentiel est de se +convaincre qu'il n'y a que des manieres de voir, que chacune d'elles +contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilete, les +avoir toutes sur un meme objet. Ainsi nous amoindrissons nos +mortifications a penser quelles sont causees par rien du tout, et nous +arrivons a souffrir tres peu_. + +_Parce qu'il detaille ces principes et les illustre de petits exemples +empruntes a l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appele +a rendre service_. + +_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirme qu'aux siecles +derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux, +se plaisaient deja a faire des proselytes. Ils enfermaient parfois les +esprits epais dans une chambre de fer chauffee au rouge. Le materialiste +en etait reduit a sauter precipitamment sur l'un et l'autre pied, +jusqu'a ce qu'il eut modifie sa conception de l'univers. C'est ainsi que +la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idealistes. +Notre sentiment eleve du probleme de la vie est fait de notre inquietude +perpetuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_. + +_Dans cette disgrace je goute un plaisir reel. Chercher continuellement +la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais, +c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa felicite dans +les experiences qu'on institue, et non dans les resultats qu'elles +semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous +echapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est +dans la disproportion entre l'objet qu'ils revaient et celui qu'ils +atteignent_. + +_Jerome Paturot desirait un peu vivement une position sociale. C'est +d'une petite ame. Il eut ete plus heureux s'il avait suivi ma methode, +s'egayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance +aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit +pas de plaisir. C'est faute d'avoir possede ma philosophie. Je vais +parmi les hommes, le coeur defiant et la bouche degoutee; j'hesite +perpetuellement entre les reves de Paturot et ceux des mystiques: les +uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie +ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pense qu'entre tous, Ignace de +Loyola avait montre le plus de genie, et je le dis le prince des +psychologues, parce qu'il declare a la derniere ligne de ses_ Exercices +spirituels, _ou suite de mecaniques pour donner la paix a l'ame: "Et +maintenant le fidele n'a plus qu'a recommencer_." + +_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois a trouver le +bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le desiriez +si fort que vous l'avez le plus approche; recommencez maintenant! +Faisons des reves chaque matin, et avec une extreme energie, mais +sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est +tres facile avec le joli temperament que nous avons tous aujourd'hui._ + +_Cette methode, je l'ai exposee et justifiee, je crois, dans la fiction +qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de +l'accentuer dans vingt-cinq feuillets tres savants, tres obscurs et un +peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collegiens +que j'aime, je m'en tiens a la forme la plus enfantine qu'on puisse +imaginer d'un journal_. + + + * * * * * + + +UN HOMME LIBRE + + + * * * * * + + +LIVRE PREMIER + +EN ETAT DE GRACE + + + * * * * * + + +CHAPITRE PREMIER + +LA JOURNEE DE JERSEY + + +Je suis alle a Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bebe, quand je +l'etais moi-meme, dans le sable de sa grand'mere, ou deja nous +batissions des chateaux. Mais nous ne fumes intimes qu'a notre majorite. +Je me rappelle le soir ou, place de l'Opera, vers neuf heures, tous deux +en frac de soiree, nous nous trouvames: je m'apercus, avec un frisson de +joie contenue, que nous avions en commun des prejuges, un vocabulaire et +des dedains. + + +Nous nous sommes inscrits a l'ecole de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume. +Mais voyais-je Simon trois mois par annee? Il etait mondain a Londres et +a Paris, puis se refaisait a la campagne. Il passe pour excentrique, +parce qu'il a de l'imprevu dans ses determinations et des gestes +heurtes. C'est un garcon tres nerveux et systematique, d'aspect glacial. +"Merimee, me disait-il, est estimable a cause des gens qui le detestent, +mais bien haissable a cause de ceux qu'il satisfait." + +Simon, qui ne tient pas a plaire, aime toutefois a paraitre, et cela +blesse generalement. Tres jeune, il etait faiseur; aujourd'hui encore, +il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond, +puisque moi-meme, pour l'en confesser, je prends des precautions; +pourtant notre delice, le secret de notre liaison, est de nous analyser +avec minutie, et si nous tenons tres haut notre intelligence, nous +flattons peu notre caractere. + +Sa depense et son souci de la bonne tenue le reduisent a de longs +sejours dans la propriete de sa famille sur la Loire. La cuisine y est +intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de +secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes apres-midi. Je +note pourtant qu'il me disait un jour: "J'adore la terre, les vastes +champs d'un seul tenant et dont je serais proprietaire; ecraser du talon +une motte en lancant un petit jet de salive, les deux mains a fond dans +les poches, voila une sensation saine et orgueilleuse." + +L'observation me parut admirable, car je ne soupconnais guere cette +sorte de sensibilite. Voila huit ans que, _pour etre moi_, j'ai besoin +d'une societe exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites +amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilite, les +conversations oiseuses me font jaunir et bailler. Je suis entre dans le +monde du Palais, de la litterature et de la politique sans certitudes, +mais avec des emotions violentes, ayant lu Stendhal et tres clairvoyant +de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin. +J'observais mal l'hygiene, je me degoutai, je partis; puis je revins, +ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les +larmoiements idealistes cederent aux petits faits de Sainte-Beuve. En +86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'a moi-meme. Dyspepsique, +un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de +coliques nephretiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui +a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au +congres de Verone: ce qui plait a mon degout universel. Enfin a Paris, +quand nous dejeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux +heures: "Je vous quitte"; puis, s'il fume immoderement, du moins +blame-t-il les exces de tabac. Ces deux points m'agreent specialement, +car moi, je demeure sans defense contre des jeunes gens resolus qui +m'accaparent et m'imposent leur grossiere hygiene. + +C'est dans quelques promenades de sante, coupees de fraiches patisseries +au rond-point de l'Etoile, que je touchai les pensees intimes de Simon, +et que je decouvris en lui cette sensibilite, peu poussee mais tres +complete, qui me ravit, bien qu'elle manque d'aprete. + +Nous decidames de passer ensemble les mois d'ete a Jersey. + + * * * * * + +Cette villegiature est meprisable: mauvais cigares, fadeur des paturages +suisses, mediocrites du bonheur. + +Nous eumes la faiblesse d'emmener avec nous nos maitresses. Et leur +vulgarite nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondes +de gentilles misses. + +A Paris, nos amies faisaient un appareillage tres distingue: belles +femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissees, elles se +congestionnerent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement, +ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la +greve, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitie contre nos +analyses et deductions, qu'elles declaraient des niaiseries (a cause que +nous avons l'habitude de remonter jusqu'a un principe evident) et +inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincerite froide). + +Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrimes, Simon et +moi, durant les longues apres-midi de soleil, en face de l'Ocean qui +fait mal aux yeux! Ah! ce the dont nous abusames par engouement! + + * * * * * + +Un soir, au casino, nous rencontrames cinq camarades qui avaient bien +dine et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se rejouissaient a +citer le nom familial de tel commercant de la localite, et patoisaient a +la jersiaise. Ils inviterent le capitaine du batiment de +_Granville-Jersey_ a boire de l'alcool, puis ils parlerent de la +territoriale. + +Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la +bouche. Moi, par urbanite, je tachais de rire a chaque fois qu'ils +riaient. + +Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, pres +de la plage ou se refletait l'immense fenetre brutalement eclairee de +notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goutames une +reelle satisfaction a epiloguer sur la vulgarite des gens, ou du moins +sur notre impuissance a les supporter. + +"O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je cree +chaque jour, pardonne-nous ces frequentations miserables dont nous ne +savons t'epargner l'enervement." + + * * * * * + +A dejeuner, le lendemain, Simon, qui est tres depensier, mais que les +gaspillages d'autrui desobligent, fit remarquer a son amie qu'elle +mangeait gloutonnement. Deja le meme defaut de tenue m'avait choque chez +ma maitresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte +morale. Elles s'emporterent, et tous deux, par des clignements d'yeux, +nous nous signalions leur grossierete. + + * * * * * + +Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une +voiture nous conduisit jusqu'a la baie de Saint-Ouen. + +Nous eumes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la premiere fois, +cette plage etroite et furieuse, et nous nous assimes aupres de l'ecume +des lames brisees. Puis une tasse de the nous raffermit l'estomac. Nous +etions bien servis, par un temps tiede, sur la facade nette d'un hotel +tres neuf, parmi cinq ou six groupes elegants et moderes. Je surveillais +le visage de Simon; a la troisieme gorgee je vis sa gravite se detendre. +Moi-meme je me sentais dispos. + +--N'est-ce pas, lui dis-je, la premiere minute agreable que nous +trouvons a Jersey? Il n'etait pourtant pas difficile de nous organiser +ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le +monde en est plein), une tasse de the qui encourage notre cerveau (1 fr. +50). + +--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fimes, +hier soir, de notre ennui, et l'eclair de ce matin, a table, quand nous +nous sommes surpris a souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs +appetits. + +--Arrete! m'ecriai-je, car j'entrevois une piste de pensee. + +Et, riant de la joie d'avoir un theme a mediter, nous courumes nous +installer sur un rocher en face de l'Ocean sale. Au bout d'une heure, +nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir meme +avant de m'endormir: + + * * * * * + +PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans +l'exaltation._ + +DEUXIEME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, +c'est de l'analyser._ + +La plus faible sensation atteint a nous fournir une joie considerable, +si nous en exposons le detail a quelqu'un qui nous comprend a demi-mot. +Et les emotions humiliantes elles-memes, ainsi transformees en matiere +de pensee, peuvent devenir voluptueuses. + +CONSEQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus +possible_. + +Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes +sensations, il me faut a l'ordinaire un compagnon. + + * * * * * + +Je me rappelle les details et toute la physionomie de cette longue +seance que nous fimes, couches dans la brise purifiante et virile de +l'Ocean. Nos intelligences etaient lucides, tonifiees par le bel air, +soutenues par le the. J'ajouterai meme que Simon s'eloigna un instant +sous les roches fraiches, ce dont je le felicitai, en l'enviant, car la +nourriture et l'air des plages entravaient fort la regularite de nos +digestions, ou nous nous montrames toujours capricieux. + + * * * * * + +Le meme soir, vers onze heures, reunis aupres de nos femmes dans le +petit salon de notre frele villa, je disais a Simon, avec la franchise +un peu choquante des heures de nuit: + +--Je t'avouerai que souvent je songeai a entrer en religion pour avoir +une vie tracee et aucune responsabilite de moi sur moi. Enferme dans ma +cellule, resigne a l'irreparable, je cultiverais et pousserais au +paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possede et +qui sont mes delices. Je fus detourne de ce cher projet par la necessite +d'etre extremement energique pour l'executer. Meme je me suis arrete de +souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupconne qu'elle deviendrait +vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de seminaristes, +contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je +serais la minorite. + +Nos femmes, en m'entendant, se mirent a blasphemer, par esprit +d'opposition, et a se frapper le front, pour signifier que je +deraisonnais. + +--C'est etrange, repondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce gout +pendant des annees. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes +les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi, +c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et +froides de Spencer a debrouiller pendant six mois. + +--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vetu +un personnage. J'affectai en tous lieux, d'etre pareil aux autres, et je +ne m'interrompis jamais de les dedaigner secretement. Ce me fut toujours +une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu +me vis, sous l'oeil des barbares, me preter a vingt groupes bruyants et +divers, c'etait pour qu'on me laissat le repit de me construire une +vision personnelle de l'univers, quelque reve a ma taille, ou me +refugier, moi, homme libre. + +Ainsi revenions-nous a nos principes de l'apres-midi, et a convenir que +nous avons ete crees pour analyser nos sensations, et pour en ressentir +le plus grand nombre possible qui soient exaltees et subtiles. J'entrai +dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable, +c'est d'etre clairvoyants, et nous sommes en meme temps ardents avec +delire. Chez nous, l'apaisement n'est que debilite; il a toute la +tristesse du malade qui tourne la tete contre le mur. + +Nous possedons la un don bien rare de noter les modifications de notre +moi, avant que les frissons se soient effaces sur notre epiderme. Quand +on a l'honneur d'etre, a un pareil degre, passionne et reflechi, il faut +soigner en soi une particularite aussi piquante. Raffinons soigneusement +de sensibilite et d'analyse. La besogne sera aisee, car nos besoins, a +mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en +delicatesses, et seule, cette methode saura nous faire toucher le +bonheur. + +C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisivete, nous +decidames de tenter l'experience. + +Courons a la solitude! Soyons des nouveau-nes! Depouilles de nos +attitudes, oublieux de nos vanites et de tout ce qui n'est pas notre +ame, veritables liberes, nous creerons une atmosphere neuve, ou nous +embellir par de sagaces experimentations. + + * * * * * + +Des lors, nous vecumes dans le lendemain; et chacune de nos reflexions +accroissait notre enivrement. "Desormais nous aurons un coeur ardent et +satisfait", nous affirmions-nous l'un a l'autre sur la plage, car nous +avions sagement decide de proceder par affirmation. "Cette sole est tres +fraiche...; votre maitresse, delicieuse..." me disait jadis un compagnon +d'ailleurs mediocre, et grace a son ton peremptoire la sauce passait +legere, je jouissais des biens de la vie. + + * * * * * + +Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisimes, pour la +louer, une maison de maitre, avec vaste jardin plante en bois et en +vignes, sise dans un canton delaisse, a cinq kilometres de la voie +ferree, sur les confins des departements de Meurthe-et-Moselle et des +Vosges. Originaires nous-memes de ces pays, nous comptions n'y etre +distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis +nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse put nous detourner +de notre genereux egotisme. + +C'est alors que, corrects une supreme fois envers nos tristes amies, qui +furent tour a tour ironiques et emues, nous passames a Paris liquider +nos appartements et notre situation sociale. Nous sortimes de la grande +ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de delivrer +ses epaules d'une charge tres lourde. Nous nous etions debarrasses du +siecle. + +Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par +Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous meditions le chapitre xx du livre Ier +de l'_Imitation,_ qui traite "De l'amour de la solitude et du silence". +Et pour nous delasser de la prodigieuse sensibilite de ce vieux moine, +nous etablissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgre que +l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me +bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait desirable. + + + * * * * * + + +CHAPITRE II + +MEDITATION SUR LA JOURNEE DE JERSEY + + +Cette journee de Jersey fut puerile en plus d'un instant, et pas tres +nette pour moi-meme. Comment accommoder cette haine mystique du monde et +cet amour de l'agitation qui me possedent egalement! C'est a Jersey +pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Ocean, que j'approchai le +plus d'un etat heroique. Je tendais a me degager de moi-meme. L'amour de +Dieu soulevait ma poitrine. + +Je dis Dieu, car de l'eclosion confuse qui se fit alors en mon +imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme, +chercheuse et comblee, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui, +devote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces +creatures-la, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais +la civilisation ne produit rien de plus interessant. Les vieux mots qui +leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en meme +temps une figure assez exacte. + +Helas! les contrarietes d'ou sortit mon _etat de grace_, je vois trop +nettement leur mediocrite pour que mon reve de Jersey n'ait tres vite +perdu a mes yeux ce caractere religieux que lui conservent mes vocables. +Jamais rien ne survint en mon ame qui ne fut embarrasse de mesquineries. +Amertume contre ce qui est, curiosite degoutee de ce que j'ignore, voila +peut-etre les tiges fletries de mes plus belles exaltations! + + * * * * * + +Avant cette journee decisive, deja la grace m'avait visite. J'avais deja +entrevu mon Dieu interieur, mais aussitot son emouvante image +s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le +siecle, sans qu'ils modifiassent serieusement mon ignominie. C'est par +le dedain qu'enfin j'atteignis a l'amour. Certes, je comprenais que seul +le degout preventif a l'egard de la vie nous garantit de toute +deception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une +diminution; mais il fallut la revelation de Jersey, pour que je prisse +le courage de me conformer a ces verites soupconnees, et de conquerir +par la culture de mes inquietudes l'embellissement de l'univers. C'est +en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les +choses et les redresserai selon mon reve. + +Oui, deja j'avais ete traverse de ce delire d'animer toutes les minutes +de ma vie. Sur les petits carnets ou je note les pointes de mes +sensations pour la curiosite de les eprouver a nouveau, quand le temps +les aura emoussees, je retrouve une matinee de juillet que, malade, +vraiment epuise, tant mon corps etait rompu et mon esprit lucide +d'insomnie, je m'etais fait conduire a la bibliotheque de Nancy, pour +lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de secheresse, +mais infiniment fecond, dont la mecanique fut toujours pour moi la plus +troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate +mon scepticisme et mon mepris; il demonte tout ce qu'on respecte, en +meme temps qu'il reconforte mon desir d'enthousiasme; il saurait me +faire homme libre, tout-puissant sur moi-meme. + +Alors que j'etais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires +passerent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de +la poussiere, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs. +Et nous, ceux de la bibliotheque, un pretre, un petit vieux, trois +etudiants, nous nous penchames des fenetres de notre palais sur ces +hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tete: "Tu es un soldat, toi +aussi; tu es mille soldats, toute une armee. Que leurs trompettes levees +vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu +as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain +toutes les figures en face des circonstances." Et, fremissant jusqu'a +serrer les poings du desir de dominer la vie, je me replongeai dans +l'etude des moyens pour posseder les ressorts de mon ame comme un +capitaine possede sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera +la theorie des emotions, afin que l'homme a volonte les cree toutes en +lui et toutes en un meme moment. + +Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette +douloureuse matinee ou je vis un de ma race, mais ayant toujours resiste +a l'appetit de se detruire, qui me disait dans un acces d'orgueil: "Ma +tete est une merveilleuse machine a pensees et a phrases; jamais elle ne +s'arrete de produire avec aisance des mots savoureux, des images +precises et des idees imperieuses; c'est mon royaume, un empire que je +gouverne." Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'etais +assombri et congele par le bromure, au point que je n'avais pas la force +de lui repondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour +sourire et pour paraitre alerte. Et je revins a midi, seul, par la +longue rue Richelieu (une de ces rues etroites qui me donnent un +malaise), plus accable et plus inconscient, mais convaincu, au fond de +mon decouragement, que le paradis c'est d'etre clairvoyant et fievreux. + + + * * * * * + +Je m'ecarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends a connaitre mon +temperamment, ses hauts et ses bas. Voila les soucis, les nuances ou je +reviens, sitot que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les +frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes +qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement +dans le petit bagage d'emotions qui est tout mon moi. A certains jours, +elles m'interessent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui +s'effondrent. Elles me sont Helene, Cleopatre, la Juliette sur son +balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre +curiosite des jeunes gens. + +Belle paix froide de Saint-Germain! C'est la que mon coeur echauffe sans +treve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs +qui, parfois, m'ont traverse pour m'indiquer ce que je devais etre! Ma +faiblesse jusqu'a cette heure n'a pu forcer a se realiser cet esprit +mysterieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je +departirai sa beaute a l'univers, qui me fut jusqu'alors mediocre comme +mon ame. + +--Mais, dira-t-on, Simon, qu'interessent la vie (amour des forets et du +confort) et la precision scientifique (philosophie anglaise), comment +s'associait-il a vos aspirations? + +Je pense qu'etant fort nerveux et comprehensif, il vibrait avec mes +energies quelles qu'elles fussent. Puis il baillait de sa vie sans +argent ni ambition.... + +Mais pourquoi m'inquieterais-je d'expliquer cette ame qui n'est pas la +mienne? Il suffit que je vous le fasse voir, aux instants ou, me +comparant a lui, vous y gagnerez de me mieux connaitre. + + + * * * * * + + +LIVRE DEUXIEME + +L'EGLISE MILITANTE + + + * * * * * + + +CHAPITRE III + +INSTALLATION + + +Le lendemain de notre arrivee, vers les neuf heures, quand le paysage, +dans la franchise de son reveil, n'a pas encore vetu la splendeur du +midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous +etudiames la propriete, et sa saine banalite nous agrea. + +Batie sur un vieux monastere dont les ruines l'enclosent et +l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelees d'une cote +volcanique. Et cette legende de volcan, dans nos promenades du soir, +nous invitait a des reveries geologiques, toujours teintees de +melancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de +science. Nos fenetres dominaient une vaste cuvette de terres labourees, +sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'a l'horizon des +fenetres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois, +les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassees dans le +lointain. Sur un autre ballon tres proche, le village deployait sa rue +morne; et l'eglise au milieu des tombes dominait le pays. + +Cette mise en scene, si completement privee de jeunesse, devait mieux +servir nos severes analyses que n'eussent fait les somptuosites +energiques de la grande nature, la mollesse bellatre du littoral +mediterraneen, ou meme ces plaines d'etangs et de roseaux dont j'ai tant +aime la resignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni +gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos +pensees a leur place. + + * * * * * + +_Installation materielle_ + +En une semaine nous fumes organises. + +Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit a notre +service. + +Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de meditation, +Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces +sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes +sensations, et qui desire m'anemier, tant j'ai le gout des frissons +delicats, je considerai qu'une branche d'arbre tres maigre, frolant ma +fenetre et que je connaitrais, me suffirait. + +La salle a manger nous parut parfaite, des qu'un excellent poele y fut +installe. Dans la bibliotheque ou nous agitames des problemes par les +nuits d'hiver, on mit un grand bureau double ou nous nous faisions +vis-a-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour +faire nos recherches ou rediger, puis, au coin de la cheminee, deux +ganaches pour la metaphysique des problemes. + +La piece voisine etait tapissee de livres, meles et contradictoires +comme toutes ces fievres dont la bigarrure fait mon ame. Seul Balzac en +fui exclu, car ce passionne met en valeur les luttes et l'amertume de la +vie sociale; et, malgre tout, romanesques et de fort appetit, nous +trouverions dans son oeuvre, a certains jours, la nostalgie de ce que +nous avons renonce. + +Je m'opposai avec la meme energie a ce qu'aucune chaise penetrat dans la +maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions +l'honnete homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait +jamais rien combine d'estimable hors d'un fauteuil. + +Tous nos murs furent blanchis a la chaux. J'aime le mutisme des grands +panneaux nus; et mon ame, racontee sur les murs par le detail des +bibelots, me deviendrait insupportable. Une idee que j'ai exprimee, +desormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante +hypocrisie, par des manques frequents de sincerite dons la conversation, +que j'arrive a posseder encore en moi un petit groupe de sentiments qui +m'interessent. Peut-etre qu'ayant tout avoue dans ces pages, il me +faudra tenter une evolution de mon ame, pour que je prenne encore du +gout a moi-meme. + +Nous fimes des visites aux notables et quelques aumones aux indigents. +Et pour acquerir la consideration, chose si necessaire, nous repandimes +le bruit que, freres de lits differents, nous etions nes d'un officier +superieur en retraite. + +Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causames des femmes. La femme, +qui, a toutes les epoques, eut la vertu facheuse de rendre bavards les +imbeciles, renferme de bons elements qu'un delicat parfois utilise pour +se faire a soi-meme une belle illusion. Toutefois, elle fait un +divertissement qui peut nuire a notre concentration et compromettre les +experiences que nous voulons tenter. Simon, ayant reflechi, ajouta: + +--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chastete! + +--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a tres bien +vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouie et le reste +s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets +ne sont pas purs, la virginite de nos sens se gate. Mais les objets sont +ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de +nous edifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de +troublant ni de mysterieux; depouillons-la de tout ce lyrisme que nous +jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous +vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la +chastete. + +Simon voulut bien m'approuver. + +C'est pourquoi nous sommes alles a la messe. Et entre les jeunes +personnes, nous avons distingue une fille pour sa fraiche sante et pour +son impersonnalite. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique +malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien +nous distraire du developpement de notre etre. Nous fimes donc un +arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eumes de la +satisfaction. + + * * * * * + +Au soir de cette premiere semaine, dans notre cadre d'une simplicite de +bon gout, assis et souriant en face du paysage severe que desolent la +brume et le silence, nous resolumes de couper tout fil avec le monde et +de bruler les lettres qui nous arriveraient. + + * * * * * + +_Installation spirituelle_ + +Je fus flatte de trouver un cloitre dans les coins delabres de notre +propriete. + +Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attriste de +souvenirs desagreables et de desirs, parfois j'ai desire achever ma vie +sous les cloitres ou ma curiosite s'etait satisfaite un jour. Ce me +serait un pis aller delicieux de veiller sous les lourds arceaux de +Saint-Trophime a Arles, d'ou, certain jour, je descendis dans l'eglise +lugubre pour me mepriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une +beaute dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus +d'energie je saurais etre. + +Notre cloitre, qui date de la fin du treizieme siecle, n'abritait plus +que des volailles quand nous le fimes approprier, pour l'amour du +christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont +notre veine d'ascetisme et d'enervement. Il est bas, triste et couvert +de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobes l'entourent, sous +chacun desquels avait ete sculpte un petit bas-relief. Quoique le temps +les eut degrades, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi +Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe +entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me +parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure +les plis de sa pelerine, et je me desolai frequemment avec elle, pensant +avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce +roi, que je ne le suis envers moi-meme, quand je donne a ma vie une +regle monacale. + +C'est la qu'au matin nous descendions, tandis qu'on preparait nos +chambres; et ce m'etait un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste +poli, sans plus, car nous pratiquions la regle du silence jusqu'au repas +du soir pris en commun. + +L'apres-midi, ou je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de +tromper la mechancete des digestions, c'etait apres le dejeuner, une +fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade +jusqu'a deux heures,--une partie de volant dans le cloitre, comme +faisaient, pour se delasser, Jansenius et M. de Saint-Cyran,--du repos +dans un fauteuil balance, puis un nouveau cigare,--une meditation a +l'eglise, suivie d'une petite promenade,--a quatre heures, la rentree en +cellule. (On notera que Simon, en depit d'une legere tendance a +l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'a deux heures). + +Et cette grande variete de mouvement dans un si bref espace de temps +nous portait, sans trop d'ennui, a travers les heures ecrasantes du +milieu du jour. + +A sept heures, diner en commun; et fort avant dans la nuit, nous +analysions nos sensations de la journee. + + * * * * * + +C'est dans l'une de ces conferences du soir que j'appelai l'attention de +Simon sur la necessite de nous enfermer, comme dans un corset, dans une +regle plus etroite encore, dans un systeme qui maintiendrait et +fortifierait notre volonte. + +--Il ne suffit pas, lui disais-je, de fixer les heures ou nous +mediterons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un +sentiment d'inutilite, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le +vivifier? L'energie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la +main. + +Pour qu'il comprit cette anemie de mon ame, je lui rappelai un cafe qui +nous etait familier.--Que de fois je suis sorti de la vers les dix +heures du soir, degoute de fumer et avec des gens qui disaient des +niaiseries! Les feuilles des arbres etaient legerement eclairees en +dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions +pas de but; j'etais mecontent de moi, amoindri devant les autres, et je +n'avais pas l'energie de rompre la. + +Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des +exemples personnels. + +--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. +Une nuit, pres de m'endormir, je fus frappe par cette idee, qui vous +paraitra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, etait l'antique +Tanais des legendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle +intensite, une beaute si mysterieuse qui je dus, ayant allume, chercher +dans la bibliotheque une carte ou je suivis ce fleuve des sa sortie du +lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siecles +interposes, Orphee m'apparut _errant a travers les glaces +hyperboreennes, sur les rives neigeuses du Tanais, dans les plaines du +Riphe que couvrent d'eternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs +inutiles de Pluton_. Cet esprit delicat fut sacrifie par les femmes +toujours ivres et cruelles. On s'etonnera que je m'emeuve d'un incident +si frequent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble +guere; mais ce soir-la, mille sens admirables s'en levaient, si presses +que je ne pouvais les saisir. Et ce desolations lointaines, evoquees +sans autres details, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'acheve +dans l'enthousiasme une journee de secheresse, de la plus fade banalite. +Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences +qu'elles se refletent dans nos ames, pour y eveiller leurs types. + +Les plus petits details, a certains jours, retentissent infiniment en +moi. Ces sensibilites trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher +pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le reve entrevu +dans notre cottage de Jersey. + + * * * * * + +_Priere-programme_ + +Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret! + +Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse a +depenser: nous profiterons des moments de lucidite de nos organes, et +nous ne forcerons jamais notre machine, quand son etat de remission +invite au repos. + +Peut-etre meme surprendrons-nous ces regles fixes des mouvements de +notre sang qui amenent ou ecartent les periodes ou notre sensibilite est +a vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait a changer, a +diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme a nos +besoins. Par des hardiesses d'hygieniste ou de pharmacien, nous +pourrions nous mettre en situation de fournir tres rapidement les etats +les plus rares de l'ame humaine. + +Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances ou nous +placons nos facultes, nous verrions aussitot nos desirs (qui ne sont que +les besoins de nos facultes) changer au point que notre ame en paraitra +transformee. Et pour nous creer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de +raisonnements, mais d'une methode mecanique; nous nous envelopperons +d'images appropriees et d'un effet puissant, nous les interposerons +entre notre ame et le monde exterieur si nefaste. Bientot, surs de notre +procede, nous pousserons avec clairvoyance nos emotions d'exces en +exces; nous connaitrons toutes les convictions, toutes les passions et +jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donne d'aborder a l'esprit +humain, dont nous sommes, des aujourd'hui, une des plus elegantes +reductions que je sache. + + * * * * * + +Les ordres religieux ont cree une hygiene de l'ame qui se propose +d'aimer parfaitement Dieu; une hygiene analogue nous avancera dans +l'adoration du _Moi_. C'est ici, a Saint-Germain, un institut pour le +developpement et la possession de toutes nos facultes de sentir; c'est +ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins energiquement que +firent les grands saints du christianisme, proscrivons le peche, le +peche qui est la tiedeur, le gris, le manque de fievre, le peche, +c'est-a-dire tout ce qui contrarie l'amour. + +L'homme ideal resumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour +que je veux realiser. Je convoque tous les violents mouvements dont +peuvent etre enerves les hommes; je paraitrai devant moi-meme comme la +somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de +ma sterilite et flatte dans mon orgueil, nulle fievre ne me demeurera +inconnue, et nulle ne me fixera. + +C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son +cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: "Je suis un homme libre." + + + * * * * * + + +CHAPITRE IV + +EXAMENS DE CONSCIENCE + + +J'ai ferme la porte de ma cellule, et mon coeur, encore trouble des +nausees que lui donnait le siecle, cherche avec agitation.... + +Connaitre l'esprit de l'univers, entasser l'emotion de tant de sciences, +etre secoue par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion +m'enfievre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec +le desespoir de couper mon ardeur; je me suis leve ce matin avec un +bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de +tranquillite etendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement +ouverts a celui que j'aime: a l'Enthousiasme. + +Il ne s'agit pas qu'ayant accumule des notions, je devienne pareil a un +dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agite de tous les +frissons, et d'en etre insatiable. Seule felicite digne de moi, ces +instants ou j'adore un Dieu, que grace a ma clairvoyance croissante, je +perfectionne chaque jour! + + * * * * * + +Pour ne pas succomber sous l'ame universelle que nous allons essayer de +degager en nous, commencons par connaitre les forces et les faiblesses +de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que +nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience +nette de l'emotion percue, et pour pouvoir la faire apparaitre a +volonte. + +Tel fut l'objet de nos conferences d'octobre. + + * * * * * + +_Examen physique_ + +Nous inspectames d'abord nos organes: de leur disposition resulte notre +force et notre clairvoyance. + + * * * * * + +Un medecin competent que nous fimes venir de la ville nous mit tout nus +et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts +reunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte +jusqu'a trente; ainsi l'avait-il ordonne. + +--Vous etes delicats, mais sains. + +Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnes par une +difformite aussi peniblement que par un manque de tenue. C'est encore du +lyrisme que d'etre boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse. +Toute affectation nous choque. "Avoir la pituite ou une gibbosite! +disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvat le tour d'esprit +de Victor Hugo." Simon a bien du gout de repugner aux etres excessifs; +ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un +esprit agile dans un corps simplifie, tel est notre reve pour assister a +la vie. + + * * * * * + +Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses +pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant debute +dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement +les fers et les quinquinas; mais toujours me repugna le grand air qui +seul m'eut tonifie sans m'echauffer. + + * * * * * + +Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquimes dans des +familles nerveuses, la sienne apoplectique du cote des hommes et bizarre +par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacite +dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et preteraient +parfois au ridicule sans sa parfaite education. Il est bilieux. + +--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes +chiens et criant apres eux, des les six heures du matin, je jouis, je +respire a l'aise. + +Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur acre +dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-etre +seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce +medecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce temperament, +l'_activite du coeur_ est excessive et exigeante. + +--J'entends bien, me repond en souriant Simon; mes journees ne sont +heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agreables qu'a Paris.... +Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations +sedentaires, l'exercice exclusif des organes internes entrainent des +desordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la facheuse contraction de mon +systeme epigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'a faire hesiter ma +vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une +chaleur active et un mouvement regulier du cerveau, et qui est si +necessaire pour venir a bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi +que tu me vis indifferent aux ambitions, que tu poursuivais tout au +moins par saccade. + +--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de +mes plus belles energies, ces hesitations et ces reserves! Toi, Simon, +bilio-nerveux, tu meles une incertitude apre a cette multiple energie +cerebrale qui nait de ton etat nerveux. Cette complexite est le point +extreme ou tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma premiere +etape. Je suis ne tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activite +musculaire toujours nulle, le systeme cerebral et nerveux a tout +accapare. Dans ce defaut d'equilibre, les organes inegalement vivifies +se sont alteres, la sensibilite alla se denaturant. C'est l'estomac qui +partit le premier. J'offre un phenomene bien connu des philosophes de la +medecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives +incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus pousse a +cette serie d'experiences, ou je veux me creer une exaltation continue +et proscrire a jamais les abattements. Dans ma defaillance que rend +extreme l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagere +me traverse; en ces instants, je sens d'une maniere heureuse et vive; la +multiplicite et la promptitude de mes idees sont incomparables: elles +m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer a jamais! +Si a l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est +que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain, +c'est que je n'ai pas surpris le secret de les evoquer... Je te marque +la quelle sera notre tache de Saint-Germain. + +Nous sommes l'un et l'autre des melancoliques. Mais faut-il nous en +plaindre? Admirable complication qu'a notee le savant! Les appetits du +melancolique prennent plutot le caractere de la passion que celui du +besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but +devient secondaire; c'est dans notre appetit meme que nous nous +complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le +satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idealistes. + +De cet etat, disent les medecins, sortent des passions tristes, +minutieuses, personnelles, des idees petites, etroites et portant sur +les objets des plus legeres sensations. Et la vie s'ecoule, pour ces +sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui +donnent a toute leur maniere d'etre un caractere de puerilite, d'autant +plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit +d'ailleurs fort distingue. + +N'en doutons pas, voila comment nous juge le docteur qui, tout a +l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de +l'univers une vision ardente et melancolique, se peut-il rien imaginer +de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire +tenir l'infini dans une seconde de nous-memes. Nos raisonnements +tortueux demeurent incomplets, c'est que l'emotion nous a saisis au +detour d'une deduction, et des lors a rendu toute logique superflue. Il +ne faut pas demander ici des raisonnements equilibres. Je n'ai souci que +d'etre emu. + +Et felicitons-nous, Simon: toi, d'etre devenu melancolique; et moi, +d'avoir ete anemie par les veilles et les dyspepsies. Felicitons-nous +d'etre debilites, car toi, bilieux, tu aurais ete satisfait par +l'activite du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux delicat, je serais +simplement distingue. Mais parce que l'activite de notre circulation +etait affaiblie, notre systeme veineux engorge, tous nos actes +accompagnes de gene et de travail, nous avons mis l'age mur dans la +jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irreflexion des adolescents, leurs +gambades ni leurs deportements. La vie toujours chez nous rencontra des +obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette energie +vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-meme. Je ne me crus jamais +invincible. Et en meme temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres. +Notre existence, qui peut paraitre triste et inquiete, fut du moins +clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces emoussees nous +engage vivement a ne negliger aucune de celles qui nous restent, a en +augmenter l'effet par un meilleur usage, a les fortifier de toutes les +ressources de l'experience. + + * * * * * + +Tel est notre corps, nous disions-nous l'un a l'autre, et c'est un des +plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes +experiences. + + + * * * * * + + +_Examen moral_ + +Nous continuames notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions +a eclairer notre conscience. + +Silencieux et retires, d'apres un plan methodique, nous avons passe en +revue nos peches, nos manques d'amour. A ce tres long labeur je trouvai +infiniment d'interet. Et Simon, au diner du dernier jour, une heure +avant la confession solennelle, me disait; + +--Aujourd'hui, comme le malade arrive a connaitre la plaie dont il +souffre et qu'il inspecte a toute minute, je suis obsede de la laideur +qu'a prise mon ame au contact des hommes. + + * * * * * + +Nous avions decide de passer nos fracs, cravates noires, souliers +vernis, de boire du the en goutant des sucreries, et de nous coucher +seulement a l'aube, afin de marquer cette grande journee de quelques +traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il +faut considerer qu'un decor trop familier rapetisse les plus vives +sensations). + +Quand nous fumes assis dans les deux ganaches de la cheminee, toutes +lampes allumees et le feu tres clair, Simon, qui sans doute attachait +une grande importance a ces premieres demarches de notre regeneration, +etait emu, au point que, d'enervement presque douloureux mele +d'hilarite, il fit, avec ses doigts crispes en l'air, le geste d'un +epileptique. + +Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages +d'etre deux, car par contagion je goutai, avant meme les premiers mots, +une chaleur, un entrain un peu grossier, mais tres curieux. + + * * * * * + +Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux ou nous avons demeure. + +1 deg. DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-a-dire au milieu de ces relations +que je ne me suis pas faites moi-meme), j'ai peche; + +_Par pensee_ (les peches par pensee sont les plus graves, car la pensee +est l'homme meme); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'a avoir des +prejuges sur les situations sociales et que je respectai malgre tout +celui qui avait reussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer +dans les categories. + +_Par parole_ (les peches par parole sont dangereux, car par ses paroles +on arrive a s'influencer soi-meme); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne +point paraitre different, mille phrases mediocres qui m'ont fait l'ame +plus mediocre. + +_Par oeuvre_ (les peches par oeuvre, c'est-a-dire les actions, n'ont pas +grande importance, si la pensee proteste); toutefois il y a des cas: +ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil a oreillettes ou +j'aurais medite plus noblement. + +2 deg. DANS LA VIE ACTIVE (c'est-a-dire au milieu de ceux que j'ai connus +par ma propre initiative), j'ai peche: + +_Par pensee_: m'etre preoccupe de l'opinion. Je fus tente de trouver les +gens moins ignobles quand ils me ressemblaient. + +_Par parole_: avoir renie mon ame, jolie volupte de rire interieur, mais +qui demande un tact infini, car l'ame ne demeure intense qu'a s'affirmer +et s'exagerer toujours. + +_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me +plus a inventer des hommes superieurs, pour le plaisir de les louer et +de m'humilier. C'est une fausse demarche; on ne profite qu'avec +soi-meme, meditant et s'exasperant. + + * * * * * + +Quand j'achevai cette confession, Simon me dit: + +--Il est un point ou vous glissez qui importe, car nous saurions en +tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez +eu un metier. + +--C'est juste, lui dis-je. Un metier, quel qu'il soit, fait a notre +personnalite un fondement solide; c'est toute une reserve de +connaissances et d'emotions. J'avais pour metier d'etre ambitieux et de +voir clair. Je connais parfaitement quelques cotes de l'intrigue +parisienne. + +--Voulez-vous me donner des details sur les hommes superieurs que vous +remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons +intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtieme +annee. + +--A dix-huit ans, mon ame etait meprisante, timide et revoltee. Je vis +un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en realite il ne se +laissait pas aborder. + +O mon ami, de qui je tais le nom, aupres de votre delicatesse j'etais +maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous +comprenais; peut-etre vous n'avez pas joui des seductions qu'exercait +sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez +souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes annees +qui vous ecoutaient, et pare d'un flottant desir de plaire, vous n'etiez +preoccupe que de vous paraitre ingenieux a vous-meme. Or, cedant a +l'attrait de reproduire la seduisante image que vous m'apparaissiez, je +negligeai la puissance de detester et de souffrir qui sourd en moi. Vous +captiviez mon ame, sans daigner meme savoir qu'elle est charmante, et +vous l'entrainiez a votre suite en lui lancant par-dessus votre epaule +des paroles flatteuses denuees d'a-propos. + +Celui que je rencontrai ensuite etait amer et dedaigneux, mais son +esprit, ardent et desinteresse. Je le vis orgueilleux de son vrai moi +jusqu'a s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fut jamais +traite en egal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne +pumes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuite d'avoir +dans l'autre un temoin. Aussi avons-nous prefere--du moins tel fut mon +sentiment, car je ne veux meme plus imaginer ce qu'il pensait--oublier +que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des +concessions, je n'avais plus a m'en impatienter que devant moi-meme. + +O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour +que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de +vetir a volonte des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la +plus complete possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et +morne, deja j'ai pu l'adorer; mais j'ai manque de discipline, et ton +etreinte m'avait grise. Ne veux-tu pas m'enseigner a prier +methodiquement? + + * * * * * + +Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parle. Mon emotion +l'enleva. Nous connumes, ce soir-la, une ardente bonte envers mille +indices de beaute qui soupirent en nous et que la grossierete de la vie +ne laisse pas aboutir. J'aspirais a souffrir et a frapper mon corps, +parce que son epaisse indolence opprime mes jolies delicatesses. Comme +je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse +ressenti aucune douleur, mais seulement l'apre plaisir de la +vengeance.... Tout cela j'hesite a le transcrire; ce ne sont pas des +raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'emotion montante de +cette scene a laquelle je ne sais pas laisser son vague mysterieux. +Qu'ils s'essayent a repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui +soupconnent la sincerite de ma description! Si mes habitudes d'homme +reflechi n'avaient retenu mon bras, j'eusse ete aisement sublime, et +frappant mon corps, j'aurais dit: "Souffre, miserable! gemis, car tu es +infame de ne connaitre que des instants d'emotion, rapides comme des +pointes de feu. Souffre, et profondement, pour que ton _Moi_, a cet +eveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous +la pluie de la vie. Depuis huit annees que tes sens sont baignes de +sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brules, quand il +faudrait que tu fusses consume de toutes a la fois et sans treve! Mais +comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas meme un +reel desir d'etre ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta +mediocrite! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que +toi. Et si tu te vantes que leur superiorite t'est indifferente, je ne +t'autorise pas a tirer merite de ce renoncement: il n'est beau d'etre +miserable et d'aimer sa misere qu'apres s'etre depouille +volontairement." + +Ah! Simon, quel ennui! Que d'annees excellentes perdues pour le +developpement de ma sensibilite! J'entrevois la beaute de mon ame, et ne +sais pas la degager! C'est un grand depit d'etre enferme dans un corps +et dans un siecle, quand on se sent les loisirs et le gout de vivre tant +de vies! + + * * * * * + +Simon restait assis aupres du feu, cherchant le calme dans une raideur +de nerfs, evidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et +m'asseyant a ses cotes:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je. + +C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant +des psychologues, que nous empruntons cette methode, dont je me suis +toujours bien trouve. + +La vie est insupportable a qui n'a pas a toute heure sous la main un +enthousiasme. Que si la grace nous est donnee de ressentir une emotion +profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce, +rattachons-la, fut-elle de l'ordre metaphysique le plus haut, a quelque +objet materiel que nous puissions toucher jusque dans nos pires +denuements. Reduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que +l'apprenti mecanicien trace sur le tableau noir des signes +conventionnels, pour fixer la figure ideale qu'il calcule et qui +toujours est pres de lui echapper. + +J'imaginerai un guide-ane et toute une mnemotechnic, qui me permettront +de retrouver a mon caprice les plus subtiles emotions que j'aurai +l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogue et condense en +rebus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais interieur, et +m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de +contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout +je parviendrai a fixer mon esprit. L'attention ramassee toute sur un +meme point y augmente infiniment la sensibilite. Une douleur legere, +quand on la medite, s'accroit et envahit tout l'etre. Si vous essayes de +songer a cette phrase abstraite: "J'ai manque d'amour dans mes +meditations, c'est pourquoi j'ai ete humilie", votre esprit dissipe +n'arrive pas a l'emotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du +soir, seul dans votre chambre ou rien ne vous distrait, et dites: + + _Composition de lieu_ + + +Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le +ciel, par desespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations +sans treve que la morphine ne maitrise plus. Il sait sa mort assuree, +douloureuse et lente. Il git loin de ses pairs, parmi des hommes +grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; meme il en est arrive a +rougir de soi-meme, et pour plaire a ces gens il a voulu paraitre leur +semblable. + +Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres +des rois qui le traitent en amis, qu'il celebre le culte dont l'entoura +sa maitresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis +jusqu'au soir ou elle mourut en le desirant, qu'il oublie son infirmite +et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime, +l'amour frere de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensees ennoblies +redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dedaigneuses. + + * * * * * + +Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et desabuses, nous appuyions nos +fronts aux vitres fraiches. Sur la vaste cuvette des terres endormies, +parmi les vapeurs qui s'etirent, l'aube commencait; alors, nous +entreprimes, dans le malaise de ce matin glace, l'_exercice de la mort_. + + * * * * * + + _Exercice de la mort_ + + +Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par +notre cercueil, nos mains jointes seront opprimees par des planches +clouees a grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les +marques penibles de cette lutte derniere que chacun s'efforce de taire, +mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce +moment supreme prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne +parait singulier qu'a l'agonisant lui-meme. Ce sera termine. Tout ce que +j'aurai emmagasine d'idees, d'emotions, et mes conceptions si variees de +l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces +enthousiasmes si desires, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond +peu de cas, et il convient en meme temps que nous en jouissions sans +treve. Jouissons de tout et hativement, et ne nous disons jamais: "Ceci, +des milliers d'hommes l'ont fait avant moi"; car, a n'executer que la +petite danse que la Providence nous a reservee dans le cotillon general, +nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais +voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens +d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en +desir, se sont pretees a tous les imbeciles, et lors meme qu'elles sont +vierges de desir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbecile qui puisse +leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais +nous emouvoir a les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si +maigres choses un sentiment aussi agreable. + + * * * * * + + _Colloque_ + + +Cette haine du peche et cette ardeur vers les choses divines que je +viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon ame, je les ai +analyses; j'ai demonte ces sentiments heroiques, je saurais a volonte +les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossieres inscrites +sur mon carnet me donnent surement les reves les plus exquis que +l'humanite puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le +fidele jusqu'a la chapelle ou il s'agenouille. Mon ame mecanisee est +toute en ma main, prete a me fournir les plus rares emotions. Ainsi je +deviens vraiment un homme libre. + +Pourquoi, mon ame, t'humilier, si de toi, pauvre desorientee, je fais +une admirable mecanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire +pleurer d'amour pour sa famille, en songeant a la douleur qu'il +causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abime, l'imprevu de +cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportee par un parent qui +peut a peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent +toutes les voix pendant trois jours. Et, precisant ce tableau materiel +avec minutie, il s'elevait en pleurant sur soi-meme jusqu'a la plus +noble emotion d'amour filial: le desespoir de peiner les siens. + +Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de +Loyola? Grace a des associations d'idees devenues chez la plupart des +hommes instinctives, ne fait-on pas jouer a volonte les ressorts de la +mecanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous +verrez chacun d'eux eprouver des sensations identiques. A tout ce qui +est epars dans le monde, l'opinion a attache une facon de sentir +determinee, et ne permet guere qu'on la modifie. Nous eprouvons des +sentiments de respectueuse emotion devant une centaine d'anecdotes ou +devant de simples mots peut-etre vides de realite. Voila la mecanique a +laquelle toute culture soumet l'humanite, qui, la plupart du temps ne se +connait meme point comme dupe. Et moi qui, par une methode analogue, +aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingenie a me procurer des +emotions perfectionnees, vous viendriez me blamer! L'humanite s'emeut +souvent a son dommage, tant elle y porte une deplorable conviction; +quant a moi, sachant que je fais un jeu, je m'arreterai presque toujours +avant de me nuire. + + + * * * * * + + +CHAPITRE V + +LES INTERCESSEURS + + +Ayant touche avec lucidite nos organes et nos agitations familieres +sachons utiliser cette enquete. Que notre ame se redresse et que +l'univers ne soit plus deforme! Notre ame et l'univers ne sont en rien +distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une meme +chose, la somme des emotions possibles. + +Helas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense defaille. +Comment, sans m'egarer, amasser cette somme des emotions possibles? Il +faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_. + +Il est, Simon, des hommes qui ont reuni un plus grand nombre de +sensations que le commun des etres. Echelonnes sur la voie des parfaits, +ils approchent a des degres divers du type le plus complet qu'on puisse +concevoir; ils sont voisins de Dieu. Venerons-les comme des saints. +Appliquons-nous a reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de +la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur. + +Aisement nous nous faconnerons a leur imitation, maintenant que nous +connaissons notre mecanisme. + +D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui +caracterisent ces parfaits et de les degager des scories dont la vie les +a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maitre peignit et que le +temps a remplie d'ombre, reapparait sous les soins d'un expert, ainsi, +par ma methode et ma perseverance, reapparaitront ma veritable personne +et mon univers enfouis sous l'injure des barbares. + +Courons des aujourd'hui rendre a ces princes un hommage reflechi. Je +veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trones, et de la dignite qu'on +y trouve je demeurerai embelli. Figures que je cherissais des mes +premieres sensibilites, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes +desirs vos vertus emergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par +l'analyse je reconstituerai methodiquement en mon esprit votre beaute. + + * * * * * + +Des lors, nous passames des heures paisibles a tourner les feuillets, +comme un pretre egrene son chapelet. Dans la petite bibliotheque, +ecrasee de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs +jours, nous meditames la biographie de nos saints, et ces bienveillants +amis touchaient notre ame ca et la pour nous faire voir combien elle est +interessante. + +Dans cette etude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon desir +de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jesus-Christ excite +le chretien a meriter les splendeurs et la felicite du paradis. + +Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Degage des necessites de +l'action, fidele a mon regime de meditation et de solitude, assure au +soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me detournerait le +lendemain de mes vertus, protege contre les defaillances au point que +j'avais oublie le siecle, je passai les mois de novembre, decembre et +janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai +specialement a quelques-uns qui, au detour d'un feuillet, me +bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, a des coins +nouveaux de mon ame. + +Des figures livresques peu a peu vecurent pour moi avec une incroyable +energie. Quand une trop heureuse sante ne m'appesantit pas, Benjamin +Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont presents, avec +une realite dans le detail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si +confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que +je les frequente, sont des fragments de moi-meme. De la cette ardente +sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-meme que je +vois palpiter, c'est mon ame que j'approuve, redresse et adore. Leur +beaute peu sure me fait entendre des fragments de mon dialogue +interieur, elle me rend plus precise cette etrange sensation d'angoisse +et d'orgueil dont nous sommes traverses, quand, le tumulte exterieur +apaise quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_. + + * * * * * + +L'ennui vous empecherait de me suivre, si j'entrais dans le detail de +tous ceux que j'ai invoques. Voici, a titre de specimen, quelques-unes +des meditations les plus poussees ou nous nous satisfaisions. + +(Je pense qu'on se represente comment naquirent ces consultations +spirituelles. Nous gardions memoire de nos reflexions singulieres, et +nous nous les communiquions l'un a l'autre dans notre conference du +soir. Elles nous servaient encore a fixer le plan de nos etudes pour les +jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de +notre sensibilite.) + + + * * * * * + +I + +MEDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT + + +C'est par raisonnement que Simon goute Benjamin Constant. Simon est +seduit par ce role officiel et par cette allure dedaigneuse qui +masquaient un bohemianisme forcene de l'imagination; il felicite +Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant +soi-meme et devant la societe, par orgueil de sensibilite, et encore de +ce qu'il eut peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains. + + * * * * * + +Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il etait possible +et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers +points qui me passionnent, avec cet homme assez distingue pour etre tout +a la fois dilettante et fanatique. + +J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude ou il ne pourra pas se +contenter. + +J'aime, quand Mme de Recamier se refuse, le desespoir, la folie lucide +de cet homme de desir qui n'aima jamais que soi, mais que "la contrariete +rendait fou". + +J'aime les saccades de son existence qui fut menee par la generosite et +le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions, +qui eurent aux Cent-Jours des detours un peu brusques, a cause du +sourire trop souhaite d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme +le plus beau trait de cet amour heroique et reflechi que seuls +connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payees par +Louis-Philippe et cette humiliation d'une carriere finissante qui jetait +encore tant d'eclat me remplissent d'une melancolie romanesque, ou je me +perds longuement. + +J'aime qu'il ait ete brave. Quand on goute peu les hommes les plus +consideres, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions +sociales, il est joli a l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs +beaucoup de petites imaginations (et les facultes imaginatives, c'est le +secret de la peur) sont a etouffer quand l'ame va devant soi, toute +prudence perdue! + +Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la +poussiere dessechante de ses idees, sans jamais respirer la nature, et +qu'il mettait sa volupte a surveiller ironiquement son ame si fine et si +miserable. Royer-Collard le mesestimait; mais nous-memes, Simon, nous +eut-il consideres, cet honnete homme peremptoire qui, par sa rudesse +voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas desole? + + * * * * * + + _Application des sens_ + + +Si cet appetit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous +inquiete au contact du fievreux Balzac arrivait a nous dominer, notre +sensibilite et notre vie reproduiraient peut-etre les courbes et les +compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant. + +A dix-huit ans, il souffrait d'etre inutile.... Peut-etre ne sommes-nous +ici que pour n'avoir pas su placer notre personne. + +Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en eprouvat un besoin +reel, "mais pour marquer sa place, et parce que, a quarante ans, il ne +se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait". + +Il desirait de l'activite plus encore que du genie.... Ce qu'il nous +faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse ou nous nous sterilisons; +avons-nous dans cette retraite le souci de creer rien de nouveau? Il +nous suffit que notre Moi s'agite; nous mecanisons notre ame pour +qu'elle reproduise toutes les emotions connues. + +Parmi ses trente-six fievres, Constant gardait pourtant une idee sereine +des choses; "Patience, disait-il a son amour, a son ambition, a son +desir du bonheur, patience, nous arriverons peut-etre et nous mourrons +surement: ce sera alors tout comme." Ce sentiment ne me quitte guere. +Deux ou trois fois il me pressa avec une intensite dont je garde un +souvenir qui ne perira pas. + +Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une +apres-midi de soleil, mes fenetres etant ouvertes, par ou montaient la +bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un +lointain tonnelier, je travaillais avec energie pour echapper a une +sentimentalite aigue que l'eloignement avait fortifiee. Mais forcant ma +resistance, dans mon cerveau lasse, sans treve defilait a nouveau la +suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore a satisfaire +mon sentiment contrarie. Soudain, vaincu par l'obstination de cette +recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai a mon +decouragement; je le considerai en face. Ces reves romanesques de +bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'interessaient infiniment +plus que les idees de devoir (le devoir, n'etait-ce pas, alors comme +toujours, d'etre orgueilleux?) ou j'essayais de me consoler. Sans doute, +me disais-je, j'ai deja connu ces exagerations; je sais que dans +soixante jours, ces chagrins demesures me deviendront incomprehensibles, +mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-meme, une jeunesse de +chaque matin qui m'auront echappe. La vie continuera, apaisee (mais si +decoloree!), jusqu'a un nouvel accident, jusqu'a ce que je souffre +encore devant une felicite, que je ne saurai pas acquerir: + +1 deg. parce que la felicite en realite n'existe pas; 2 deg. parce que si elle +existait, cela m'humilierait de la devoir a un autre. Puis des jours +ternes reprendront, coupes de secousses plus rares, pour arriver a l'age +des regrets sans objet... Telle etait la seule vision que je pusse me +former du monde. Elle m'etait fort desagreable. + +J'ai vu un boa mourir de faim enroule autour d'une cloche de verre qui +abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroule ma vie autour d'un reve +intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet +sinistre: desespere de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne +saurais plus mon inassouvissement. + +Je contemplais dans une glace mon visage defait; j'etais curieux et +effraye de moi-meme. Combien je me blamais! Je ne doutais pas un instant +que je ne guerisse, mais j'etais affole de diner et de veiller dans +cette ville ou rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et +puis de me reveiller, au matin d'une pale journee, avec l'atroce +souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis a une chere +affection, en me resignant a accepter ces quinze jours d'enervement tres +penible! Je me repetai la parole de Benjamin Constant: "Patience! nous +arriverons peut-etre (a ne plus desirer, a etre d'ame morne), et puis +nous mourrons surement; ce sera alors tout comme." + + * * * * * + + _Meditation_ + + +Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin +Constant, et a propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongee +que nous eumes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup +Simon pour tout ce que nous meprisons en commun, mais il me blesse par +l'inegale importance que nous pretons a diverses attitudes de la vie. + +Certes, je me forme des idees claires de mes exaltations, et tout ce +cabotinage superieur, je le meprise comme je meprise toutes choses, mais +je l'adore. Je me plais a avoir un caractere passionne, et a manquer de +bon sens le plus souvent que je peux. + +Mon ami, sans doute, n'a pas de gout pour le bon sens, sinon pourrais-je +le frequenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma boheme +morale, c'est a sa tenue, a son confort, a son dandysme exterieur qu'il +les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met a trancher dans +les questions de venerie!--He! direz-vous, que fait-il alors dans cette +retraite?--En verite, je soupconne parfois qu'avec plus de fortune il ne +serait pas ici. + +Ces petites reflexions ou, pour la premiere fois, je me differenciais de +Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le desobliger? + +Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux etres ne peuvent pas se +connaitre. Le langage ayant ete fait pour l'usage quotidien ne sait +exprimer que des etats grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincere +n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche ou je cesserai de +lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus a presenter mon +ame a mes amis, meme a souper. + +J'entrevois la possibilite d'etre las de moi-meme autant que des autres. + +Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je delaisserais le +culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main +pour penetrer au jour prochain dans un univers que je vais delimiter, +approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux ou je +m'apparaitrai, dresse en haute ecole. + + * * * * * + + _Colloque_ + + +--Benjamin Constant, mon maitre, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je +regle ma vie selon qu'il convenait? + +--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voila les +vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la societe +sont insupportables. + +--Tu le vois, je m'enferme dans la meditation; mais on ne m'a pas offert +les occupations que tu indiques, ou peut-etre j'eusse trouve une +excitation plus agreable. + +--A dire vrai, dans la solitude je me desesperais. Des que je le pus, je +m'ecriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-meme. + +--Mais comment se reconnait la bonne cause? et jusqu'a quel point vous +etes-vous servi vous-meme? + +--He! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour +lesquelles je me sentais un mouvement genereux. Quelquefois elles +n'etaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y +depensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme. + +--Je te comprends, mon maitre; si tu parus accorder de l'importance a +deux ou trois des accidents de la vie exterieure, c'etait pour detourner +des emotions intimes qui te devastaient et qui, transformees, +eparpillees, ne t'etaient plus qu'une joyeuse activite. + + * * * * * + + _Oraison_ + + +Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais a +l'existence que d'etre perpetuellement nouvelle et agitee. + +Tu souffris de tout ce qui t'etait refuse: choses pourtant qui ne +t'importaient guere. Tu te devorais d'amour et d'ambition; mais ni la +femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton ame. C'est le desir meme +que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais +sterile et desole. Tu connus ce vif sentiment du precaire qui fait dire +par l'amant, le soir, a sa maitresse: "Va-t'en, je ne veux pas jouir de +ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et +toujours, jusqu'a ce que tu meures la premiere, tu seras egalement +heureuse de te donner a moi." + +Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exasperas +volontairement a desirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une +volupte douloureuse dans l'amertume. Quelques debauches connaissent une +ardeur analogue. Ils se plaisent a abuser de leurs forces, non pour +augmenter l'intensite ou la quantite de leurs sensations, mais parce +que, nes avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir +vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, a sentir leur vie qui s'epuise +dans des occupations qu'ils meprisent. Toi-meme, vieillard celebre et +mecontent, tu finis par ne plus resister au plaisir de le deconsiderer, +tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos +sceptiques devant des doctrinaires. + +Je te salue avec un amour sans egal, grand saint, l'un des plus +illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne +parviennent pas a degager, meurtrissent, souillent et renient sans treve +ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce +qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte +comme un sacrement, je les comprends et je les felicite. La dignite des +hommes de notre sorte est attachee exclusivement a certains frissons, +que le monde ne connait ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier +en nous. + + * * * * * + +II + +MEDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE + + +Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine retrecirent encore +l'horizon de notre curiosite. Enfermes plus devotement que jamais dans +les minuties de notre regle, nous jouissions des vetements amples et des +livres entasses dans nos cellules chaudes. + +Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupte_ et le _Livre +d'amour_, avec les pensees jointes aux _Portraits du lundi_. Ecartant +les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtieme +annee, aux miseres de celui qui s'etonnait devant soi-meme et qui, par +la vertu de son orgueil studieux, trouvait des emotions profondes dans +un infime detail de sa sensibilite. + +A cette epoque deja, il voulait le succes, car ne dans une bonne +bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis +il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son ame +inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquietudes d'une +jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'etait en somme +que ce vague mecontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras +vulgaires des petites filles et dans un travail obstine de bouquiniste. +Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais a vingt-cinq ans son reve etait +precisement de la cellule que nous construisons dans l'atmosphere froide +du monotone Saint-Germain. + + * * * * * + + _Application des sens_ + + +Au Louvre, dans la salle Chaudet, musee des sculptures modernes, parmi +les medaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut +etudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernieres annees, +trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus +matois des lettres, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme +grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances +profondement. + +Il s'etait compose de la vie une vision sentimentale et dominee par un +degout tres fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse, +la plus exaltee, la plus erudite, la plus sincere, jusqu'au jour ou, +envahie de paresse, elle se negligea soi-meme pour travailler +simplement, et des lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais +comme tout le monde. + +Jeune homme, si degoute que tu cedas devant les bruyants, ne souillons +pas notre pensee a contester avec les gens de bon sens qui sacrifient +ton adolescence a ta maturite. Il n'est que moi qui puisse te +comprendre, car tu me presentes, pousses en relief, quelques-uns de mes +caracteres. + +A vingt-cinq ans, sous le meme toit que ta mere, dans ta chambre, tu +travailles. Je vois sur tes tables des poetes, tes contemporains, des +mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des medecins +philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues, +car ton esprit toujours inquiet accepte les idees du hasard, en meme +temps qu'il poursuit un travail systematique. J'entends ta voix, un peu +forte sur certains mots, et qui n'acheve pas; a peine tes phrases +indiquees, tu sembles n'y plus tenir. + +Dans cette belle crise d'une sensibilite trop vite dessechee, +Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa meditation. De la +pensee, il ne goutait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il +aimait mieux suivre les voltes de sa propre emotion que convaincre; il +dedaignait les sentiments qu'on raconte et qui des lors ne sont plus +qu'une seche notion. De la cette mollesse a soutenir son avis, ce brise +dans le developpement de ses idees. Il savait que Dieu seul, penetrant +les coeurs, peut juger la sincerite d'une priere.... Ceux de ma race, +eux-memes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'ou sort ici cette +tiede meditation? + + * * * * * + + _Meditation_ + + +A considerer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extreme politesse +et sa comprehension ne sont accompagnees d'aucune sympathie pour ceux +memes qu'il penetre le plus intimement. Il est la, tres timide et tres +jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux +et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent +qu'a demi sincere. Que sa bouche et ses yeux indiquent de reflexion! +Est-ce une nuance d'envie, ce mecontentement qui palit son visage? C'est +la fatigue, l'inquietude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne +fournit pas a ses sensualites des satisfactions larges, parce qu'il +faudrait de la persistance, et que, les crises passees, son intelligence +ne s'attarde pas. + +Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un decor, tu ne te satisfais qu'avec +des idees, et tu te devorerais a t'interroger si l'on ne te jetait +precipitamment des systemes et des hommes a eprouver. C'est ainsi qu'il +me faut sans treve des emotions et de l'inconnu, tant j'ai vite epuise, +si varies qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du +monde. + +Dans la suite, la secheresse t'envahit parce que tu etais trop +intelligent. Tu dedaignas de servir plus longtemps de mannequin a des +emotions que tu jugeais. + +Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idees +claires sur leurs emotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi, +tu t'irritais contre toi-meme, et tu n'etais pas plus satisfait de ta +vie intime que des evenements. Tu savais que tu vivais mediocrement, +sans imaginer comment il fallait vivre. + + * * * * * + + _Colloque_ + + +Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, apres une journee d'action, +j'ai senti, moi aussi, et jusqu'a souhaiter que soudain dix annees +m'eloignassent de ce jour, un triste mecontentement; je me suis desole +d'etre si different de ce que je pourrais etre, d'avoir par legerete +peine quelqu'un, et encore d'avoir donne a ma physionomie morale une +attitude irreparable. + +Parfois, je suis touche de regrets en considerant les hommes forts et +simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractere +poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous genent, il +nous arrive de frequenter des sectaires, pour surprendre le secret qui +les mit toute leur vie a l'aise envers eux-memes et envers les autres. +Mais, aussi fermes qu'eux dans les necessites, nous leur en voulons de +ce manque d'imagination qui les empeche de supposer un cas ou ils +pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines +natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles +connaissent la joie douloureuse de se rabaisser. + +Je crois que, dans l'intimite de ton coeur, tu haissais, au noble sens +et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir +selon qu'il etait _convenable_; et autant que te le permirent tes +mouvements instinctifs, tu cotoyas ces natures brutales dont tu +souffris. + +Ainsi, peu a peu, tu quittais le service de ton ame pour te conformer a +la vision commune de l'univers. C'etait la necessite, as-tu dit, qui te +forcait a abdiquer ta personnalite excessive; c'etait aussi lassitude de +tes casuistiques ou toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aime; +tu t'es borne a ce Sainte-Beuve comprehensif ou tu te refugiais d'abord +aux seules heures de lassitude cerebrale. Oublieux de toi-meme, tu ne +raisonnas plus que sur les autres ames. Et ce n'etait pas, comme je +fais, pour comparer a leurs sensibilites la tienne et l'embellir, +c'etait pour qu'elle existat moins. Je te comprends, admirable esprit; +mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable +d'emotions, j'en vinsse a imiter ton renoncement! + +Ce n'est pas a la vie publique que tu demandais l'emotion. A l'age ou +Benjamin Constant etait ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique. +Si tu n'a pas eu ce don de spiritualite chretienne qui retrouve Dieu et +son intention vivante jusque dans les plus petits details et les +moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de depit de +n'etre pas aime et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'a l'epithete un peu +grasse et sensuelle du pretre qui desire. Ta reverie religieuse etait +pleine de jeunes femmes; tu n'etais pas precisement hypocrite, mais leur +presence t'encourageait a blamer la chair. Des que le sentiment te parut +vain, tu ne t'obstinas pas a te faire aimer et vers le meme temps, tu +cessas de vouloir croire. C'etait fini de tes merveilleux frissons qui +te valent mon attendrissement; tu ne fus desormais que le plus +intelligent des hommes. + + * * * * * + + _Oraison_ + + +Toi qui as abandonne le bohemianisme d'esprit, la libre fantaisie des +nerfs, pour devenir raisonnable, tu etais ne cependant, comme je suis +ne, pour n'aimer que le desarroi des puissances de l'ame. Ta jeune +hysterie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton genie. +Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait +perseverer a le gouter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le +reservoir de toutes les vertus. + +... Et nous-memes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre emotion que +dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiete +pensee dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'etre froisse, +et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-a-dire rien +d'interessant. Mon ame, maitresse frissonnante, ne sera plus qu'une +caissiere, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres. + + * * * * * + +Nous fimes d'autres meditations, en grand nombre. Nous nous attachions +surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualite. + +Benjamin Constant, pour s'emouvoir, avait besoin de desirer le pouvoir +et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgraces aupres des +jeunes femmes; mais d'autres atteignent a toucher Dieu par le seul +effort de leur sensibilite, pour des motifs abstraits et sans +intervention du monde interieur. Ceux-la sont tout mon coeur. + +Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous +puissions trouver entre nous et notre confus ideal, pourquoi +confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel +rapport entre vos ames telles que je les possede et telles que les +depeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succes au monde que pour +celui qui offre un point de contact a toute une serie d'esprits. Mais +cette conformite que vos vulgaires admirateurs proclament me repugne +profondement. Vous n'atteignez a me satisfaire qu'aux instants ou vous +dedaignez de donner aucune image de vous-meme aux autres, et quand vous +touchez enfin ce but supreme du haut dilettantisme, entrevu par l'un des +plus enerves d'entre vous: "Avant tout, etre un grand homme et un saint +pour soi-meme..." Pour soi-meme!... dernier mot de la vraie sincerite, +formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'a Jersey nous nous +proposions. + + * * * * * + +Simon et moi, nous eumes le grand sens de ne pas discuter sur les +merites compares des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je +les soigne et je les entretiens tous dans mon ame, car je sais que pour +Dieu il y a identite de toutes les emotions. Mais j'entrevois que ces +couches superposees de ma conscience, a qui je donne les noms d'hommes +fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agite parfois de sentiments +mal definis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les +Sainte-Beuve. Peut-etre ces intercesseurs ne valent-ils qu'a m'eclairer +les parties les plus recentes de moi-meme.... + + * * * * * + +Il est certain que nos dernieres meditations avaient ete d'une grande +secheresse. Nous pressions une partie de nous-memes deja epuisee. Ce +n'etaient plus que redites dans la bibliotheque de Saint-Germain. Et, a +mesure que les livres cessaient de m'emouvoir, de cette eglise ou +j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente +population peinant sur des labeurs hereditaires, des impressions se +levaient, tres confuses mais penetrantes. Je me decouvrais une +sensibilite nouvelle et profonde qui me parut savoureuse. + +C'est qu'aussi bien mon etre sort de ces campagnes. L'action de ce ciel +lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu a Paris des filles avec les +beaux yeux des marins qui ont longtemps regarde la mer. Elles habitaient +simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient herite d'une +longue suite d'ancetres ballottes sur les flots, me parut admirable dans +les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine, +j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des +vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de melancolie, il reste quelque +parcelle des inquietudes que mes ancetres ont ressenties dans cet +horizon. + +A suivre comment ils ont bati leur pays, je retrouverai l'ordre suivant +lequel furent posees mes propres assises. C'est une bonne methode pour +descendre dans quelques parties obscures de ma conscience. + + + * * * * * + + +CHAPITRE VI + +EN LORRAINE + + +Notre ermitage de Saint-Germain etait situe a peu pres sur la limite, +entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derriere +lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble +guere au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'eveille d'une longue +misere incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siecles du plateau +lorrain, nous n'hesitames pas a tourner le dos aux Vosges. Puisque nous +cherchons uniquement a etre eclaires sur nos emotions, le pittoresque +des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Meme +nous nous bornerons a la region que limitent Luneville, Toul, Nancy et +notre Saint-Germain: c'est la que notre race acquit le meilleur +d'elle-meme. La, chaque pierre faconnee, les noms meme des lieux et la +physionomie laissee aux paysans par des efforts seculaires nous aideront +a suivre le developpement de la nation qui nous a transmis son esprit. +En faisant sonner les dalles de ces eglises ou les vieux gisants sont +mes peres, je reveille des morts dans ma conscience. Le langage +populaire a baptise ce coin "le coeur de la Lorraine". Chaque individu +possede la puissance de vibrer a tous les battements dont le coeur de +ses parents fut agite au long des siecles. Dans cet etroit espace, si +nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaitre des +emotions plus significatives qu'aupres des maitres analystes qui, hier, +m'eclairaient sur moi-meme. + + * * * * * + +PREMIERE JOURNEE + +NAISSANCE DE LA LORRAINE + + +A la station qui precede immediatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas, +nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire +de Lorraine par une visite a son patron. Dans son eglise flamboyante, +nous saluons Nicolas, debout pres de sa cuve et des petits enfants. +Cette malheureuse localite, qu'illustrent encore cette cathedrale et des +legendes, fut ruinee par des guerres confuses; elle etait riche et, pour +la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le +noble eveque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui +que les petits enfants; meme il prete un peu a rire comme un bonhomme +grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-meme coutume, honore mal le +souvenir de ses emotions passees; c'est bon au Breton de s'emouvoir +encore ou tremblaient ses peres. Mous rapetissons ce que nous touchons, +et nous nous plaisons a gouailler. + +Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister +au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux ou cette nation +naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'etranger. C'est +entre Saint-Nicolas et Nancy que Rene II, appuye des Suisses, tua le +Temeraire. Victoire de grande consequence, qui nous delivra des +etrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse +de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Des lors il y +a un caractere lorrain. + +Charles de Bourgogne, le Temeraire! Quelle magnifique aisance dans ses +allures bruyantes et romantiques! Aupres des grands crus de Bourgogne +qui mettent la confiance au coeur le plus hesitant, comment se tiendra +le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur +n'etonne pas tout d'abord, mais seduit un delicat reflechi! Comment Rene +II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses, +a-t-il pu triompher? + +Dans la vie, frequemment, Simon et moi nous avons rencontre ces etres +tout brillantes, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi; +nous ne les aimions guere et toujours les depassions. A l'usage, il +apparait qu'un Rene II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un +depourvu; il est reflechi, perseverant, et sa modestie le sert mieux que +forfanterie. Dans l'histoire, l'extreme simplicite de sa tenue passe +infiniment en elegance, du moins pour l'homme de gout, l'ostentation de +votre Temeraire. Apres la victoire, quelle gravite ingenieuse dans les +paroles moderees qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription +que notre cocher nous fit lire a la Commanderie Saint-Jean, ou le +Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'epee! La magnanimite de +Rene n'a rien de theatral, et s'il honore Charles d'un splendide service +funebre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple epouvante la +definitive innocuite du brutal adversaire. + +Nous avions suivi le corps du Temeraire dans Nancy, et jusque dans cette +partie dite Ville-Vieille, ou il fut publiquement expose. Quand nous +revions pres la pierre tombale de Rene, dans la froide eglise des +Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacres, nous dispose +toujours a la melancolie. Une race qui prend conscience d'elle-meme +s'affirme aussitot en honorant ses morts. Ce sanctuaire national, +reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment +qu'eut jamais de soi ce peuple, date de Rene II. Les dentelures dorees +qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette vegetation +delicate de figurines et l'elegance de l'ensemble nous reportaient a ces +premieres epoques de la Lorraine, d'une grace bonhomme, si depourvue +d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vimes aucun desir +d'etonner. Ces images de morts sans morgue ne se preoccupent ni de la +noblesse classique, ni de la pompe. Rene II aimait le peuple, c'est +ainsi qu'il seduisit les cantons suisses, et il fetait l'anniversaire de +la victoire de Nancy, chaque annee, en buvant avec les bourgeois; Jeanne +etait a l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des +petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armee, ou il fut le plus +simple des heros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens. +C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas. +Leur race se confond avec eux-memes. + +Simon et moi nous comprimes alors notre haine des etrangers, des +_barbares_, et notre egotisme ou nous enfermons avec nous-memes toute +notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, +c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin ferme il +introduit ceux que guident des facons de sentir et des interets +analogues aux siens. + + * * * * * + +DEUXIEME JOURNEE + +LA LORRAINE EN ENFANCE + + +Cette partie ancienne de Nancy, la "Ville-Vieille", est bien +fragmentaire; elle fut perpetuellement refaite. Cette race nullement +endormie, mais de trop bon sens, hesitait a affirmer sa personnalite. Sa +finesse, son sentiment exagere du ridicule l'entraverent toujours. +Chaque generation reniait la precedente, sacrifiait les oeuvres de la +veille a la mode de l'etranger. Leur "Chapelle Ronde", monument national +s'il en fut, copie la Chapelle des Medicis de Florence, mais avec +maigreur, economie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et +ne fut jamais prodigue. Les successeurs de Rene, ayant visite les palais +de la Renaissance, rebatirent le palais ducal. Cette race a son eveil +craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les +origines de nos ames. + +Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'eglise de Bon-Secours, est +tout a fait significative. Voila nos primitifs! Nous nous agenouillons +devant une Mere, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se +precipite. Ces enfants me touchent, si intrepides contre le Bourguignon +et qui expriment leur reve par cette image sincere, je vois qu'ils ont +beaucoup souffert. Ils concoivent la divinite non sous la forme de +beaute, mais dans l'idee de protection. Florence, leur soeur, et qui +donne parfois l'image la plus approchante de cet ideal de clarte froide, +d'elegance seche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence +prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la necessite de +sauver d'abord leur independance, mettent leur orgueil, leur art +naissant, toutes leurs ressources dans des remparts. + +Cernes d'etrangers qui les inquietent, sous l'oeil des barbares, ils +n'ont pas le loisir de se developper logiquement. La grace, qui pour un +rien eut apparu, presque melancolique, dans le petit prince Rene II, +n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas cree un type de femme: Jeanne +d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui pretant les +charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la legende lorraine, celle +qui protege, et cela uniquement. Elle est la soeur de genie de Rene II; +perseverante, simple, tres bonne et un peu matoise. Celle de qui +l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge +nullement troublante: nos peres affirment que Jeanne ignora toujours les +miseres physiques de la femme. Cette legende de Lorraine n'est-elle pas +plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voila +bien le meme sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mere +gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi, +Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: "Qui +donc me secourra?" + + * * * * * + +Dans le palais ducal de la "Ville-Vieille", nous avons visite le musee +historique lorrain. Les premieres salles sont consacrees aux epoques +gallo-romaines et merovingiennes; nous y interrogions vainement les plus +anciens souvenirs de notre Etre. C'est la meme ignorance que nous +trouvions, le lendemain, aux champs ou fut Scarponne, chez ces pauvres +enfants qui nous vendirent des medailles romaines arrachees a ces +terrains deserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines ou Attila +et les siecles ne laisserent pas meme une ruine, emeuvent des voyageurs +avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait deja a ces epoques +lointaines. Mais qu'il est obscur, indechiffrable, le frisson qui nous +attire vers cette vieille poussiere de nos ancetres! Nous visitames, +sans plus de profit, les fermes merovingiennes de Savonne et de +Vendieres, et pres de la des grottes qui jadis furent habitees. La neige +desolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un decor lamentable de +pluie et de silence nous aident d'habitude a imaginer le passe, mais +comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces +hommes lointains, qui ne contribuerent en rien a former notre +sensibilite. A Laitre-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus +anciennes images ou la Lorraine se soit exprimee. Bien pauvre encore, +mal differenciee de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chetive! +C'est un portail avec quelques sculptures du onzieme siecle. A Toul, +grace a des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune +populaire se forma plus vite, sous la protection des eveques, et le +treizieme siecle s'affirma dans l'eglise Saint-Gengoult et des fragments +de Saint-Etienne. + +En verite le service que Rene II a rendu a la Lorraine est immense; il +lui a cree une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie vegetative, +s'individualisa; il existait confusement, il voulut vivre. Il l'avait +montre au Bourguignon, il le rappela aux lutheriens en 1522. + + * * * * * + +TROISIEME JOURNEE + +LA LORRAINE SE DEVELOPPE + + +Cette _Ville-Vieille_, ce _musee lorrain_, tout incomplets, eveillent a +chaque pas des traits delicats de ma sensibilite; ils me ravissent par +la clarte qu'ils apportent dans mes emotions familieres, ils +m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irremediable insuffisance de +l'ame que me fit cette race. + +Deux grandes causes d'echec pour la Lorraine: le pays fut si tourmente +que les artistes, c'est-a-dire une des parties les plus conscientes de +la race, desertaient continuellement, s'etablissaient en Italie, s'y +deformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis +il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local, +mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus +puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de +France ou d'Italie. + +Pourtant, le palais ducal, modifie dans le gout Renaissance et dont les +quatre cinquiemes ont disparu, nous fait voir un cote de l'ame lorraine, +l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais +lyrique, mais faite d'observation, plutot matoise que verveuse. C'est de +la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en depit de +l'abondance studieuse de ses compositions, appartient a la jeunesse de +la race; le grouillement et l'emotion des guerres qu'il a vues le +soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et penible, devait etre le +dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien +personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eut ete +heureuse, elle possedait l'element d'un art particulier. Les legendes, +chansons, anecdotes, la finesse si particuliere de ses grands hommes, et +meme aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards etablissent bien qu'un +certain comique se preparait. Cette verve, toujours un peu maigre, +epuisee par les guerres et l'eloignement des artistes, alla se +dessechant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance +deplorable au precis, au voulu, un acharnement a l'elegance meticuleuse. + +Au quinzieme siecle, a cote de cette grele malice, l'ame lorraine fait +voir un sens humain de la vie tres profond, une grande pitie. Ce petit +peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haissait +la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme +Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination +riante, recut une empreinte des horreurs de l'Italie guerriere, +Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans treve foules, +gouaillaient. Quelle simplicite, quelle franchise! Il est bien le frere +des heros naifs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'etait la! Ne +discutons pas la force sublime de l'Italien, mais a Saint-Michel, pres +de _la Mise au tombeau_, a l'eglise des Cordeliers, pres du _monument de +Philippe de Gueldres_, nous revons un art debarrasse de cette rhetorique +qu'a certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant +toute la saveur tragique du langage populaire, ou n'atteint jamais la +plus noble eloquence des poetes. Mais cette race mal consciente +d'elle-meme, qui venait d'enfanter obscurement le genie de +Ligier-Richier, se mit toujours a l'ecole chez ses voisins. Elle ignora +quel fils elle portait. Cette beaute imperieuse dont Ligier a vetu la +mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague legende, d'ailleurs +insoutenable, voila tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange +rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui. +Eh! grand Dieu! le sot eloge! + +Ces deux Lorraines echouerent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la +grandeur sans morgue, pour avoir ignore leur genie et doute +d'elles-memes timidement. Le sentiment qui donnait a cette race une +notion si fine du ridicule lui fit peut-etre craindre de s'epancher. A +chaque generation, elle se retrecit. Son art n'a jamais d'abandon ni +d'audace, tout est voulu: suppression des details significatifs, +imitation des ecoles etrangeres. La meilleure partie de la Lorraine, sa +noblesse et ses artistes, toujours avaient soupire avec une admiration +naive vers l'Italie; a Claude Gellee il fut donne d'y vivre. Il porta +dans l'ecole romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce +ciel, cette terre et cette mer dans une lumiere si vaporeuse, avec une +harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'etait +son reve, notre reve, qu'il exprimait. C'etait une desertion. Il +profitait de l'ideal de ces ancetres, pour en fortifier l'Italie; il n'a +pas accru la conscience de sa race. + +Apres lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait meconnu +Ligier-Richier, desseche de plus en plus sa veine. Et l'effort du +dernier artiste sorti vraiment de l'ame populaire, le dernier travail ne +devant rien a l'etranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean +Lamour: une dentelle en fer. + +Qu'importe si la delicieuse statue de Bagard (1639-1709), garconniere +maligne et touchante qui porte un medaillon, nous ravit et nous retient +longuement dans le rez-de-chaussee du _musee lorrain_! C'est une grande +dame raffinee; sa spirituelle affeterie mondaine ferait paraitre un peu +grossiere la simplicite, la gouaillerie de nos meilleurs aieux. Elle est +bien du passe, l'ame lorraine: Bagard n'y songe guere.... Et nous-memes, +Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos ames acquises. +Cette jeune femme, cette Francaise, c'est toute notre sensibilite a +fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard, +comme la Lorraine entiere d'aujourd'hui, nous avons dedaigne de cultiver +le simple jardin sentimental herite de nos vieux parents. + + * * * * * + +QUATRIEME JOURNEE + +AGONIE DE LA LORRAINE + + +Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se developper. Nous savons +quels tatonnements, quelles miseres c'est de chercher sa loi. Des echecs +si nobles valent qu'on s'y interesse. Allons voir ces plaines de +Vezelize, tous ces champs de bataille sans gloire ou la Lorraine +s'epuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les +villes; car, a Nancy, vingt courants etrangers ont renverse, submerge +l'esprit autochtone. + + * * * * * + +La campagne est plate, assez abondante, pas affinee, peut-etre maussade, +sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beaute; les petites +filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance; +en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a pousse +au type. Par les apres-midi d'ete, on se reunit au "Quaroi" et les +femmes, travaillant dans l'ombre que decoupent les maisons, se donnent +le plaisir de ridiculiser. + + * * * * * + +Quels souvenirs ont-ils gardes de jadis? Par les ecoles, les +inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, ou Rene II +leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le +peuple, c'est la tradition des Suedois qui domine; chaque ville en +raconte quelque horreur. Ils tuerent vraiment la Lorraine. Ils +saccagerent tout, Richelieu s'applaudissant. Meme les amis du duc +Charles IV estimerent sage de s'approprier les dernieres ressources de +ceux qu'ils ne pouvaient defendre. Cent cinquante mille bandits, aides +d'autant de femmes, pietinaient le pays dont la ruine se prolongea +jusqu'a la fin du siecle. Cependant la race lorraine affamee +s'entre-devorait. Il y avait dans les campagnes des pieges pour hommes, +comme on en met aux loups; des familles mangerent leurs enfants, et meme +des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se +rejouissait a quelques petits deboires de ses ennemis, tels que des +evasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours +de l'extraordinaire Charles IV. + +Etrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes +convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gache en une vie +toute l'energie qui, depensee sagement dans une suite d'hommes, eut ete +feconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation desesperee, +d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a +plethore, qualites lorraines a trop haute pression, mais il ne contredit +pas les caracteres de sa race. + +Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux +pendants et ses souples voltiges d'ecuyer devant les femmes de Louis +XIII, etait sagace, pratique, d'eloquence simple, et pas chevaleresque +le moins du monde. Il avait le don de plaire a tous, mais se gardait de +tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut meme pas s'epargner dans ses +bons contes, ce perpetuel irresolu desirait violemment, et souvent il +demeura ferme dans son sentiment. C'est, au resume, un Lorrain des +premiers temps, mais avec toute la fievre inquiete d'un peuple qui va +mourir. + +Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le desir de paraitre; +c'est qu'il avait ete eleve a la cour de France, et que les +circonstances le forcerent toute sa vie a vivre parmi les etrangers; or +nous avons vu le caractere, l'art lorrains, toujours craintifs de +paraitre ridicules, prendre l'air a la mode. Par-dessous sa brillante +chevalerie, c'etait essentiellement un capitaine brave et gouailleur, +sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment, +comme on le vit bien, apres cette fleur de jeunesse a la francaise, dans +sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandaliserent si +fort Paris et Versailles, sans qu'il s'emut le moins du monde. Le +malheur l'avait remis dans la logique de sa race. + +C'est du haut de Sion, pelerinage jadis fameux, aujourd'hui attriste de +mediocrite, que, moins distraits par le detail, nous prenons une +possession complete de la grandeur et de la decadence lorraine. Devant +nous, cette province s'etend serieuse et sans grace, qui fut le pays le +plus peuple de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui +produisit une poignee de heros et qui ne se souvient meme plus de ses +forteresses ni de son genie. Des le siecle dernier, cette brave +population dut accepter de toute part les etrangers qu'elle avait +repousses tant qu'elle etait une race libre, une race se developpant +selon sa loi. + +Du moins, la conscience lorraine, englobee dans la francaise, l'enrichit +en y disparaissant. La beaute du caractere de la France est faite pour +quelques parcelles importantes de la sensibilite creee lentement par mes +vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni degradee, ni +assoupie, mais brutalement saignee aux quatre veines. + +Depuis longtemps les artistes etaient obliges de s'eloigner, en Italie +de preference, pour trouver, avec la paix de l'etude, des amateurs +suffisamment riches. Les ducs enfin quitterent le pays, ou ils se +maintenaient difficilement contre l'etranger, emmenant une partie de +leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuee, les +vides etaient combles par des Allemands, domestiques et autres hommes de +bas metier, dont fut epaissie la verve naturelle de ma race, de cette +noble race qui repoussait le protestantisme (admirable resistance +d'Antoine aux bandes lutheriennes, en 1523). + +Si je defaille, ce sera de meme par manque de vigueur et non faute de +dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour +nous creer une personnalite. Saurons-nous les agreger? Les barbares +s'imposeront peu a peu a nos ames a cause des basses necessites de la +vie; j'entrevois les meilleures parties de nos etres, qui s'accommodent, +tant bien que mal, de reves concus par des races etrangeres. + + * * * * * + +CINQUIEME JOURNEE + +LA LORRAINE MORTE + + +Notre enquete touche a sa fin; de Sion nous descendrons a notre ermitage +de Saint-Germain. Visiter Luneville! Retourner a Nancy ou nous +negligeames la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont +m'emplit l'avortement de l'ame lorraine? Dans ce chateau de Luneville, +les notres furent humilies. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas, +un prince bon et fin, je l'accorde, mais entoure de petites femmes et de +petits abbes qui, par bel air, raillaient les choses locales et +copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait +perdu toute conscience de soi-meme; elle etait morte; seul son nom +subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables +de prendre plaisir a des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus +profond et d'essentiel en nos ames. C'est que nous vivons a peine; nous +vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode +de la sensibilite que Paris nous donne toute faite. En echange d'un +bonheur calme, assure, la Lorraine a laisse a Paris l'initiative. +N'est-ce pas ainsi que, lasses de heurter les etrangers, nous +abandonnions notre libre developpement pour adopter le ton de la +majorite? + +Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la +place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il +m'arrivait, devant l'elegance un peu froide de cette belle decoration, +s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la methode et du reve +constant de l'ame lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me +disant: la methode et le reve que j'honore en moi avec tant d'ardeur +n'apparaissent guere plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce +Nancy moderne, les vieux caracteres lorrains. Ah! nos aieux, leurs +vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts. +Choses de musee maintenant et obscures perceptions d'analyste. + +Stanislas a cree une academie et une bibliotheque. Dans la suite, une +societe archeologique fut jointe a ces institutions. Seules, elles +abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont +le souvenir de ce qui n'existe plus. Ou la mort est entree, il ne reste +qu'a dresser l'inventaire. + + * * * * * + +Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour +moi. La secheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit. +Vous-meme m'apparaissez si triste et delaissee que je vous aime avec une +nuance de pitie, sans l'elan amoureux de celui qui voit sa vierge +eclatante et desiree de tous. Parce que je connais l'etre que j'ai +herite de mes peres, je doute de mon perfectionnement indefini. Je +crains d'avoir bientot touche la limite des sensations dont je suis +susceptible. Petit-fils de ces aieux qui ne surent pas se developper, ne +vais-je point demeurer infiniment eloigne de Dieu, qui est la somme des +emotions ayant conscience d'elles-memes? + +Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si +elle n'a pas utilise tous les dons qui lui etaient dispenses, il en est +un qu'elle a developpe jusqu'au type. Elle a augmente l'humanite d'un +ideal assez neuf. De Rene II a Drouot, en passant par Jeanne, une des +formes du desinteressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus +bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la temerite +trop souvent melee de vanite, mais la fermete reflechie, perseverante et +opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en +Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille. +Par les armes, le Lorrain avait fonde sa race; par les armes, il essaye +heroiquement de la proteger. Presse par les etrangers, il n'eut pas le +loisir de chercher d'autres procedes pour etre un homme libre. Comment +eut-il developpe ces dons d'ironie, ce realisme humain si noble qu'il +nous fit entrevoir? Il bataillait sans treve a cote de son duc. Le +loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus etroitement que partout +ailleurs avec l'idee de patrie. Dans sa misere, cette race se consolait +d'etre mutilee de ses qualites naissantes en aimant ses ducs, qui furent +souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je +depense la meme energie, la meme perseverance a me proteger contre les +etrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre. + + * * * * * + +SIXIEME JOURNEE + +CONCLUSION.--LA SOIREE D'HAROUE + + +Simon, un peu gate, selon moi, par l'education de la rue +Saint-Guillaume, ne goutait qu'a demi mes intuitions. C'est un historien +d'une reserve extreme. Il collectionne et cote les petits faits, sans +consentir a recevoir d'eux cette abondante emotion qui, pour moi, est +toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours, +avaient reveille des belles-aux-bois qui sommeillent en mon ame; Simon +me laissa tout a les caresser. Il me preceda a Saint-Germain; d'ailleurs +des repas mediocres, toujours, l'indisposerent. + + * * * * * + +Je n'ai pas oublie cette soiree silencieuse, vers les cinq heures, dans +la petite ville d'Haroue, ou la vieille place est abritee de noyers +malades. Le soleil de fevrier, en s'inclinant, avait laisse dans l'air +quelque douceur. J'allai, desoeuvre, jusqu'a l'etang que forment les +fosses ecroules d'un chateau pompeux, bati sous Leopold, et dont la +froide imperiosite contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol, +et toujours les plaines d'eau me disposerent a la melancolie. Il me +sembla que l'eau elle-meme, sous ce climat, desormais vivait avec +mediocrite. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne ame de +Lorraine, eparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient +effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lasse +pour que sa douceur posthume me consolat de sa vigueur abolie; et une +triste migraine me venait du plein air. + +Le pale soleil couchant offensait mes yeux, stries de fibrilles par la +lampe tard allumee sur les actes et les pensees de Lorraine. Nancy, +oublieuse du passe, m'avait choque, mais dans ces campagnes, ou tout est +souvenir de nos aieux et qui, repliees sur elles-memes, n'ont pas +remplace la grande morte qui les animait, je me sentis avec une nettete +singuliere l'heritier d'une race injustement vaincue. De rares +paysans--mes freres, car nos aieux communs combattaient aupres de nos +ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce +crepuscule. Tristement je les aimais. + +A cause de l'humidite je revins jusqu'a l'auberge. Avec le soir, la +voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serre que personne +n'en descendit pour me presser dans ses bras. + +Je dinai mal, impatient d'en finir, a la lueur du petrole. Ensuite, +quand je voulus, malgre l'obscurite profonde, faire quelques pas a +l'air, car j'etais congestionne, des chiens hurlant m'intimiderent. Je +rentrai dans l'auberge, disant: "Je suis la, perdu, isole, et pourtant +des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les +epanouir." + +Dans cette vieille salle, le silence me penetrait d'angoisse. Je sentais +bien que ce n'etait que de l'inaccoutume, que tout ce decor etait en +somme de bonte. Dans la nuit repandue, la Lorraine m'apparaissait comme +un grand animal inoffensif qui, toute energie epuisee, ne vit plus que +d'une vie vegetative; mais je compris que nous nous genions egalement, +etant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement. + +Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, ou l'on n'a pas sa +chaise familiere, son coin de table, et ou la lampe decoupe des ombres +inaccoutumees, le meilleur expedient est de se mettre au lit. Ce +sans-gene rechauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur +ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes +toiles, ou, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui +au chaud. + +Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que +facilitaient ma detresse morale et la solitude nue de cette chambre, je +projetai hors de moi-meme ma conscience, son atmosphere et les +principales idees qui s'y meuvent. Je materialisai les formes +habituelles de ma sensibilite. J'avais la, campes devant moi comme une +carte de geographie, tous les points que, grace a mon analyse, j'ai +releves et decrits en mon ame: + +D'abord un vaste territoire, mon temperament, produisant avec abondance +une belle variete de phenomenes, rebelle a certaines cultures, sterile +sur plusieurs points, ou des parties sont encore a decouvrir, pales +indecises et flottantes. + +Par-dessus ce premier moi, je vis dessinees des figures fremissantes qui +semblaient parler. Ce sont les maitres que nous interrogions a +Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon ame. + +Je vis aussi de grands travaux accomplis par des generations d'inconnus, +et je reconnus que c'etait le labeur de mes ancetres lorrains. + +Or, tous ces morts qui m'ont bati ma sensibilite bientot rompirent le +silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation +interieure que j'avais avec moi-meme; les vertus diverses dont je suis +le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont cree a +travers les ages. + +Je leur disais: "Vous etes l'_Eglise souffrante_ l'esprit en train de +meriter le triomphe; ne pourrai-je pas m'elever plus haut, jusqu'a +l'_Eglise triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon +effort spirituel, je me suis repose dans vos plaies; j'ai vecu la +passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand meriterai-je le +bonheur? L'espoir de m'elever enfin aupres de Dieu me serait-il +interdit? Pourquoi, mes amis, ne futes-vous pas heureux?" + +Alors tous ceux que j'ai ete un instant me repondirent. + +D'abord LES JEUNES GENS (epars dans les grandes villes, au coucher du +soleil): "Il n'est d'autre remede que la mort, et nous nous delivrons +resolument ou par des exces desesperes." + +Moi (avec degout pour une pareille infirmite de philosophe): "Mes +freres, votre solution ne m'interesse pas, puisqu'elle m'est toujours +offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposee un jour, et +qu'enfin, si a l'usage elle m'apparait insuffisante, elle ne me laisse +pas la ressource de recourir a un autre procede. D'ailleurs vous me +proposez tout le contraire de mon desir, car j'aspire non pas a mourir, +mais a vivre dans ce corps-ci et a vivre le plus possible." + +Alors BENJAMIN CONSTANT: "J'aurais du ne pas demander mon bonheur aux +autres." + +SAINTE-BEUVE: "J'eus tort de chercher a leur plaire." + +... Ainsi parlerent-ils, et Moi je leur disais: + +"Vous souffriez donc pour avoir accepte les Barbares! Vous, que je pris +pour intercesseurs, vous n'avez meme pas compris la necessite de +l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se cree. Vous ignoriez qu'il +faut etre _un homme libre_!" + + * * * * * + +Etendu sur ce lit, a la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je +meprisai douloureusement ces gens-la; je vis qu'ils etaient grossiers. +Et ces parties de moi-meme, qui m'avaient enchante jadis, m'ecoeurerent. + +L'imitation des hommes les meilleurs echouait a me hausser jusqu'a toi, +Esprit, Total des emotions! Lasse de ne recueillir de mes +_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilite, sans arriver jamais +a l'ameliorer, j'ai recherche en Lorraine la loi de mon developpement. A +suivre le travail de l'inconscient, a refaire ainsi l'ascension par ou +mon etre s'est eleve au degre que je suis, j'ai trouve la direction de +Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure facon de l'approcher. Quand +les Barbares nous ont deformes, pour nous retrouver rien de plus +excellent que de reflechir sur notre passe. J'eus raison de rechercher +ou se poussait l'instinct de mes ancetres; l'individu est mene par la +meme loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus +puissant qu'aucun des analystes ou je me contemplai. Mais, Lorraine, +j'ai touche ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es dessechee. Je t'ai +une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon decouragement. +Jusqu'a toi j'avais sur moi-meme des idees confuses; tu m'as montre que +j'appartenais a une race incapable de se realiser. Je ne saurai +qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures +parcelles ne vaudront qu'a enrichir des hommes plus heureux. + + * * * * * + +Alors la Lorraine me repondit: + +"Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu +l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont +fait temoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si decouragee +que puisse etre ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te +donner l'assurance de bien faire, et pour que tu perseveres. + +"Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux +parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-etre en ton +ame que moi, Lorraine, je me serai connue le plus completement. Jusqu'a +toi, je traversais des formes que je creais, pour ainsi dire, les yeux +fermes; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais +pas mon mecanisme. La loi que j'etais en train de creer, je la deroulais +sans rien connaitre de cet univers dont je completais l'harmonie. Mais a +ce point de mon developpement que tu representes, je possede une +conscience assez complete; j'entrevois quels possibles luttent en moi +pour parvenir a l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta +race; tu ne peux etre aujourd'hui l'instant qu'elle eut ete dans +quelques generations; mais ce futur, qui est en elle a l'etat de desir +et qu'elle n'a plus l'energie de realiser, cultive-le, prends-en une +idee claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose +devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce reve te soit un +univers, un refuge. Ces beautes qui sont encore imaginatives, tu peux +les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, apres +avoir ete si longtemps l'Esprit Militant." + + + * * * * * + + +LIVRE TROISIEME + +L'EGLISE TRIOMPHANTE + + + * * * * * + + +CHAPITRE VII + +ACEDIA.----SEPARATION DANS LE MONASTERE + + +La brutalite du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des +oreillers inaccoutumes et cette lourde nourriture me donnerent une +fievre de fatigue. Au detour d'un chemin, la femme d'un cabaretier +demandait a mon voiturier: "Est-ce qu'il ne va pas mourir?" C'est pour +avoir eu le meme doute sur ma race que je paraissais epuise. La nuit, +surtout je m'agitais infiniment. Des l'aube, sous le cloitre, je me +promenais bien avant Simon, et la journee s'allongeait dans l'ennui. +Toutes pensees m'etaient chetives et poussiereuses. L'horizon gardait la +desolante mediocrite des choses deja vues. A chaque minute, je calculais +quand viendrait le prochain repas, ou je m'asseyais sans appetit, et la +viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une +nouvelle bande de temps. + +Je suis convaincu que, pour des etres sensibles et raisonneurs, les +maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin a la voracite, fut +pris d'un degout de nourriture; il etait humilie d'une constipation +malsaine que coupent des coliques precipitees. Ecrases dans nos bas +fauteuils, et pareils au _Pauvre Pecheur_ de Puvis de Chavannes, nous +nous lamentions avec minutie. Nos levres et nos doigts, tout notre etre +s'agitaient dans un desir maniaque de fumer, alors que notre estomac en +avait horreur. Lentes apres-midi de janvier! la campagne eclatante de +neige! notre bouche pateuse, nos dents serrees de malades, et la peau +tiree de notre visage qui nous donnait un rictus degoute! + +Or, nous etant regardes en face, nous eumes le courage de mepriser a +haute voix l'edifice que nous avions entrepris. Cependant que je me +reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une +incroyable humiliation se repandit en moi comme un flot sale. J'etais +reduit a un tel enfantillage que j'aurais aime pleurer. J'etais blesse +que Simon abondat si brutalement dans mes blasphemes car j'avais une +nouvelle demarche a lui proposer. Mais je sentis bien qu'il +accueillerait avec defiance mes reflexions d'Haroue. + +En vain essayames-nous, avec une excellente fine champagne, de nous +relever. J'y gagnai le soir un sommeil epais, mais des l'aube c'etait +une acuite, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le +corps, des fourmillements. + +Je fus obsede, a cette epoque, d'un sentiment intense, qui, sans raison +apparente, se leve en moi a de longs intervalles: l'idee qu'un jour, ne +fut-ce qu'a ma derniere nuit, sur mon oreiller froisse et brulant, je +regretterai de n'avoir pas joui de moi-meme, comme toute la nature +semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer a mon ame +en irreflechi. + +Persecute par cette idee fixe, je serrais mon front dans mes mains, et +me rejetais en arriere avec une detresse incroyable. Je crois bien que +je ne desire pas grand'chose, et les choses que je desire, il me serait +possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur +absence qui m'attriste, mais l'idee qu'il viendra un jour ou, si je les +desirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilite que, dans la +mort on ne regrette rien, peut attenuer ma tristesse. C'est un grand +malheur que notre instinctive croyance a notre liberte, et puisque nous +ne changeons rien a la marche des choses, il vaudrait mieux que la +nature nous laissat aveugles au debat qu'elle mene en nous sur les +diverses manieres d'agir egalement possibles. Malheureux spectateur, qui +n'avons pas le droit de rien decider, mais seulement de tout regretter! + +Parfois, dans ce desarroi de mon etre, d'etranges images montaient du +fond de ma sensibilite que je ne systematisais plus. + +Il etait six heures; depuis trente minutes peut-etre nous n'avions pas +ouvert la bouche. Je me pris a rever tout haut dans cette chambre +eclairee seulement par le foyer: + +Peut-etre serait-ce le bonheur d'avoir une maitresse jeune et impure, +vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle +viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, a la derniere minute, +me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et +son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa derniere +visite. Elle reviendrait, mais perpetuellement j'aurais vingt-quatre +heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de +massue de l'abandon suspendu sur ma tete. Meme il faudrait qu'elle +arrivat un jour apres un long retard, et qu'elle prolongeat ainsi cette +heure d'agonie ou je guette son pas dans le petit escalier. Peut-etre +serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle +tension des sentiments ferait l'unite. Ce serait une vie systematisee. + +Ma maitresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une +passion vigoureuse a laquelle parfois elle repondrait, tant est faible +la chair, mais en tournant son ame desesperee vers moi. Et j'aurais un +plaisir ineffable a lui expliquer avec des mots d'amertume et de +tendresse les pures doctrines du quietisme: "Qu'importe ce que fait +notre corps, si notre ame n'y consent pas!" Ah! Simon, combien +j'aimerais etre ce malheureux consolateur-la. + +Elle serait pieuse. Elle et moi, malgre nos peches, nous baiserions la +robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment comprehensif, ou, +mieux encore, comme elle ne connaitrait rien de l'homme que je puis +paraitre au vulgaire, elle ne soupconnerait pas un instant ma bonne foi; +en sorte que mon ame indecise pourrait etre, aux plis de sa robe, +franchement religieuse. + +Et comme Simon ne repondait pas, je repris, a cause de ce besoin naturel +de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement: + +Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une +ligne franche et un sourire imprevu infiniment touchant de sensualite +triste. Elle serait vetue d'etoffes souples, et un jour, a peine entree, +je la vois qui me desole de sanglots sans cause, en cachant contre moi +son fin visage. + + * * * * * + +Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le delaisse. +Deja une lassitude et degout nerveux m'avaient averti quand je me +negligeais pour adorer des etrangers. J'avais compris que les +Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs +grossissants pour certains details de mon ame. Une fois encore mes nerfs +me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai a l'extreme mon +ecoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il +devint digne de moi-meme et me feconda. + +Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre desarroi et +je lui disais que la difficulte n'etait pas de trouver un bon systeme de +vie, mais de l'appliquer: + +--Il faudrait des necessites intelligentes me contraignant a faire le +convenable pour que je sois heureux. + +--Quoi! me repondait-il, un medecin dans un hopital? un pere superieur +dans un monastere? Ou prendrais-tu l'energie de leur obeir? Et si tu la +possedes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner a +toi-meme. + +--Je ne voudrais pas etre mene avec douceur, car je me mefie de mes +defaillances. C'est peut-etre que mon ame s'effemine; mais elle voudrait +etre rudoyee. Sous un cloitre, dans ma cellule, je serais heureux si je +savais qu'un maitre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de +subir une discipline. Le reve de ma race est mal employe et je desespere +qu'a moi seul je puisse l'amener a la vie. + +Simon protesta: + +--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels. +(On se fait des imaginations qui valent des verites: ainsi toi, pour qui +chacun fut aimable, car tu es seduisant et detache, tu te figures avoir +ete martyrise.) Jamais, fut-ce pour mon bonheur, je ne reconnaitrai la +domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des etrangers, +et la Lorraine precisement n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre +a l'etranger. + +Et moi aussi, j'avais resolu de ne plus me conformer a des hommes. Le +soir d'Haroue, j'avais renie mes "intercesseurs". Simon partageait donc, +pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrete, et pourtant je fus +mecontent: c'est que, si nous arrivions a peu pres au meme point, +c'etait par des raisonnements tres differents. + +Je lui repliquai avec mauvaise humeur: + +--Encore cet odieux sentiment de la dignite! cette morgue anglaise! +cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-meme! En voila +une fiction, la dignite des gens d'esprit! En toi, n'etes-vous pas vingt +a vous humilier, a vous dedaigner, a vous commander? + +Ici j'eus le tort de me lever. Le ton decourage de notre entretien me +mettait mal a l'aise pour lui soumettre la nouvelle methode que +j'entrevoyais, mais j'allais etre victime moi-meme de la dignite +humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans +ma chambre. + +--Tout, au monde, lui dis-je avec desespoir, est mal fait, et ce grand +desordre de l'univers me blesse. + + * * * * * + +La nuit, exaltant mon indignation, me fut deplorable. Petite chose +accroupie sur mon lit, dans l'obscurite et le silence, j'attendais que +la douleur me lachat. Impuissant et desespere, j'eus le souvenir de +saint Thomas d'Aquin disant a l'autel de Jesus: "Seigneur, ai-je bien +parle devant vous?" Et devant moi-meme, qui ai methodiquement adore mon +corps et mon esprit, je m'interrogeai: "Me suis-je cultive selon qu'il +convenait?" + + * * * * * + +Je me levai perdu de froid, tres tard, dans une matinee de degel. Rose, +qui est trop honnete fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait +dans ma chambre avec bonhomie, car c'etait son jour. Si elle avait +profite des enseignements du catechisme, elle se fut plu (elle un peu +gouailleuse) a me comparer au vieux roi David qui rechauffait sa vigueur +pres de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissat les stores a +fleurs eclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activat +le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirat. Je me recouchai +tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience. + +Et dans notre conference du soir, sans plus tarder, je dis a Simon: + +--Singuliere physionomie de mon ame! La disgrace universelle me +mecontente, au point que vous-meme me blessez, mon cher ami, mon frere, +quand vous partagez mes facons de voir. Il ne me suffit plus qu'on +m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que +j'aime. Je vous dirai toute la verite: je ne puis plus supporter qu'on +enonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'interesse uniquement a +ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui +poussent et comme la nature entiere, je me soucie seulement de mon Moi +futur. + +Alors Simon, avec cette facon glaciale que j'ai souvent goutee, mais qui +me deplut a cette occasion, arreta le debat: + +--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous +ne pouvons discuter que sur des points du passe. Comment nous faire en +commun des idees claires sur ces obscures inquietudes et sur ces +pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En consequence, +je retournerai volontiers a Paris, d'autant que j'ai fait des economies, +et que nous approchons de mai, saison qui egaye mon temperament. + +Voila bien la separation que je desirais, mais ce me fut un desespoir +que lui-meme me l'imposat. + + * * * * * + +Je repris mon reve d'Haroue, en feuilletant des guides Baedeker sur mon +oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties, +Italie_, soudain emouvait un coin de mon etre. Desireux de m'assimiler +ces sommes d'enthousiasmes, quel mepris ne ressentais-je pas pour tous +ces maigres saints devant qui je m'etais agenouille et qui ne sont qu'un +point imperceptible dans le long developpement poursuivi par l'ame du +monde a travers toutes les formes! + +Le lendemain je dis a Simon: + +--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai a vivre dans la +contemplation de ses perfections pour les degager en moi et pour que +j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne conge aux +petits scribes passionnes et analystes, qui furent jusqu'alors nos +intercesseurs. Ainsi que nous essayames en Lorraine, je veux me modeler +sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous +les caracteres dont mon etre a le pressentiment. Les individus, si +parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du systeme plus +complet qu'est la race, fragment elle-meme de Dieu. Echappant desormais +a la sterile analyse de mon organisation, je travaillerai a realiser la +tendance de mon etre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me +modelerai sur ceux que mon instinct elit comme analogues et superieurs a +mon Etre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en +moyenne 13 deg.,38 en mars et 18 deg.,23 en mai. Puis la vie materielle y est +extremement facile, ce qui convient a un contemplateur. + + * * * * * + +Nous nous quittames en nous serrant la main. La crainte de m'eloigner +sur une emotion un peu banale d'un local ou nous avions eu des frissons +tres curieux m'empecha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je +constatai que nous nous aimions beaucoup. + + + * * * * * + + +CHAPITRE VIII + +A LUCERNE, MARIE B... + + +Dans une gare, sur le trajet de Bayon a Lucerne, Milan et Venise, +j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._ +Rien qu'a la couverture, je compris que cet ouvrage etait pour me +plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans +Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil. + +Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se +garda toujours ardente et fiere. Quoiqu'elle n'ait pas nettement +distingue qu'elle etait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait +l'independance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire +clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleuree par des +sentiments grossiers: elle desira la gloire et elle mourut de la +poitrine. Voila deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle +corrigee de la premiere. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise a lui +donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse. + + * * * * * + +Je m'arretai tout un dimanche a Lucerne. Les cloches sonnant sans treve, +la neige epandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je +me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des +grogs dans de vastes hotels solitaires, et, songeant a Simon absent, a +l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soiree, une crise +de decouragement me prit et me laissat sans sommeil dans mon lit de +passage. + +Un concert annoncait _le Paradis et la Peri_ de Schumann. Il me parut +que sous ce titre je pourrais rever avec profit. Et tandis +qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je +me demandais: "A quoi pensait Marie? Quel monde crea-t-elle pour s'y +refugier contre la grossierete de la vie?" + +Les chanteurs, la musique disaient: + + _L'eclat des larmes que l'esprit repand_... + +Les pleurs verses par de tels yeux ont un pouvoir mysterieux, Marie +cherchait la volupte dans l'imprevu; elle fut trompee par les grands +mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la +tenta. "La gloire!" disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie +le contact avec les etrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis +la mepriser. Chez elle, cette indigne preoccupation ne fut pas bassesse +naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait a +la caresse grossiere des jeunes gens, cherchait ailleurs des +satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de +sa sensibilite, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi +que le resultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un desir +d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites +mains a Bottom. _L'eclat des larmes que l'esprit repand_ transfigure +l'univers qu'il contemple. + +Les chanteurs, la musique disaient: + + ... _Ah laisse-moi puiser la fievre_... + +Marie s'egara dans sa tentative pour systematiser sa vie. Un prix au +Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant a tous +ces desirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du +moins, elle desira l'enthousiasme. Et meme cette fievre put grandir en +elle avec plus de violence que chez personne, car elle etait un objet +delicat, nullement embarrassee de ces grossiers instincts qui +ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes +frissons, et mon sang brulera d'une ardeur plus vive aupres d'un tel +corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fievre_ a +m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflee que pour des choses +abstraites. + +Les chanteurs, la musique disaient: + + _Dors, noble enfant, repose a jamais_... + +Quoi qu'on me dise un jour, quelque degout qui me vienne a te relire, je +te promets de continuer a te voir, selon la legende qu'aujourd'hui je me +fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entieres avec cet +artisan? a moins peut-etre qu'emu par ta divine complaisance, ce petit +peintre grossier n'ait ete tres bon et tres naturel, ce qui est un grand +charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'a +croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, meme quand la date +de ton dernier soupir se precisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie +sans avoir realise aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais +connu que deception a chercher ta part de femme, mais c'eut ete une +faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette +image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose a jamais_ dans +ma memoire, seule comme il faut qu'un etre libre vive. + +Les chanteurs, la musique disaient: + + _Au bord du lac, tranquille abri_... + +Et moi, rentre au silencieux desert de mon hotel, regrettant presque la +retraite etroite, la demi-securite de Saint-Germain, mal soutenu par +l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que, +d'un instant a l'autre, ma fatigue ne se changeat en aveu d'impuissance, +je me plus a m'imaginer qu'a Simon j'avais substitue Marie, et que cette +voyageuse m'allait etre un compagnon ideal, dans un _tranquille abri, au +bord d'un lac_, qui est l'univers entier ou je veux me contempler. + + + * * * * * + + +CHAPITRE IX + +VEILLEE D'ITALIE + +_(Enseignement du Vinci)_ + + +Nous avions passe le theatral Saint-Gothard et ses precipices. Un doux +plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive +trempee de grace fut effleuree par le train de Milan. Au soir, nous +accentuames la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant a +sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre +derriere moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenetres +du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tete: "Soldats, +vous etes pauvres, vous allez trouver l'abondance!" Et je me disais avec +hate: "Est-ce que je sens quelque chose?" + +Cette quinzaine est une des periodes les plus honorables de mon +existence; j'ai su conquerir l'emotion que je me proposais. Oui, +j'allais trouver l'abondance. Et deja, j'etais rempli de bonte. Je +m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sante, les femmes, le vin, +tout ce que j'imaginais lui plaire. Meme, pour qu'il sourit, je lui dis +que j'etais Parisien, et je l'aidai a descendre du train dans la gare de +Milan. + +Decide aux plus grands sacrifices pour etre enthousiasme, des le soir je +sortis de l'hotel et me rendis autour de la cathedrale, m'interpellant +et m'exclamant (bien qu'elle me plut mediocrement) en formules +admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guere de +produire le sentiment qui leur correspond. + + * * * * * + +Seul avec le concierge qui simule un rhume, a l'Ambrosienne, ce matin +d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon ame. + +C'etait encore ma sensibilite du cloitre, le sentiment qui me fit +demander a ma bibliotheque qu'elle me revelat a moi-meme. Invincible +egotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derriere elles je +saisis leurs ames pour les mesurer a la mienne et m'attrister de ce qui +me manque. L'univers est un blason, que je dechiffre pour connaitre le +rang de mes freres, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi. + + * * * * * + +A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosite! un portrait +d'Ignace de Loyola. Son genie logique crea une methode, dont il obtint, +sur les ames les plus superbes, de prodigieux resultats, et que j'essaye +de m'appliquer. Sa tete est une grosse boule avec une calvitie, une +forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de +migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid, +sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra +jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c etait par une +sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple desespere +de seduire celui-la. + +Quand je contemple cette physionomie imperieuse, mes lenteurs me donnent +a rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-meme! Du moins j'ai +visite soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon +Etre; des lors, me perfectionnant chaque jour dans le mecanisme de +Loyola, je dirigerai mes emotions, je les ferai reapparaitre a volonte; +je serai sans treve agite des enthousiasmes les plus interessants et +tels que je les aurai choisis. + +Sur le meme mur, une gravure d'apres un jeune homme de Rembrandt: la +bouche entr'ouverte, la levre superieure un peu relevee, les yeux +superbes, mais eteints, toute la figure degoutee, aneantie. Je lui +disais: "O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste +accablement, car je veux loyalement faire cette tentative." + +Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais a tort, +attribue au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une ame un peu +ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait. + +--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni +Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour +gagner sa confiance, car je pensais: voila quelque poete.) + +--Je l'ignore, me repondit-il. + +--Il y a parfois des ressemblances emouvantes. (Sa vive emotion, ses +pleurs me permettaient ces familiarites.) + +--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille a celle-ci. + +--Eh bien! repris-je. + +--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main la. + +Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge +lui-meme sait que le tableau n'est pas de Leonard. Puis la jeune fille, +delicate, n'a aucune imperiosite. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal +renseigne, est pourtant tres proche de Dieu; son ame chargee d'ardeur, +pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingenieux la caresse. C'est +l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premiere occasion de grouper +les emotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas +d'avoir du bon sens, mais le plus d'elan possible. Je tiens meme le bon +sens pour un odieux defaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur +Jesus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginee +les delicats, l'a tres bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et +aime, sont ceux qui approchent le plus de leur ideal, c'est-a-dire de +Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes desirs, en me verifiant +jusqu'a m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le +bonheur. + + * * * * * + +Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tete du +Christ_, par le Vinci (l'etude au crayon rouge pour le Christ de _la +Cene_), ne me laissait rien voir d'autre.... + + * * * * * + +Cette journee fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me +confirme dans la methode que j'entrevoyais depuis Haroue. + +Plus jeune, par une matinee seche d'hiver florentin, ralentissant ma +promenade sur le Lung'Arno, en face des collines delicates et presque +nerveuses, j'ai suivi le meme ordre de reflexions. Je sortais de voir au +Pitti la Simonetta, maitresse fameuse du Magnifique, peinte par +Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour gouter sa beaute +malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins a l'aimer; au +premier regard, elle ne me donnait que de la curiosite. Il en advint +ainsi de moi-meme devant moi-meme. Jusqu'a cette heure, je fus +simplement curieux de mon ame. Je considerais mes divers sentiments, qui +ont la physionomie rechignee et malingre des enfants difficilement +eleves, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour representer le plus +comprehensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas +le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air +degoute qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans +vouloir rien modifier. Il accepte sa destinee et meme la bassesse de ses +amis: c'est qu'il donne a toutes choses leur pleine signification. Au +lieu d'etriquer la vie, il epanouit devant son intelligence la part de +beaute qui sommeille dans le mediocre. + +Aujourd'hui, dans cette veillee d'Italie, je vois qu'il n'y a pas +comprehension complete sans bonte. Je cesse de hair. Je pardonnerai a +tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je +repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai +qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se developpant encore, ils +aboutiront a satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre. + +Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, etant +accoude sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son +crayon traca a le sourire qui pardonne a tous les Judas de la vie, elle +a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la +direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des levres qu'aucune +amertume n'etonne plus. + + * * * * * + +Etant descendu avec ces pensees, je rejoignis ma voiture, et tandis +qu'une triste humidite tombait sur la ville, enveloppe dans un grand +manteau de voyage, je me pris a songer. + +Je vis nettement qu'un second probleme se greffait sur le premier: + +1 deg. Dans ma cellule, j'avais fait une enquete sur moi-meme, j'etais +arrive a embrasser le developpement de mon etre; mais j'avais ete +preoccupe de mon imperfection avant tout. + +2 deg. Il s'agit maintenant de preter a l'homme, que je suis, la beaute que +je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possede de +toute cette lumiere que je pressens; le programme, c'est d'escompter en +quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection a laquelle mon +Etre arrivera le long des siecles, si, comme ma raison le suppose, il y +a progres a l'infini. + +En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon reve +fait de tous les soupcons de beaute qui me troublent parfois jusqu'a me +faire aimer la mort, parce qu'elle hate le futur. Je suis un point dans +le developpement de mon Etre; or, jusqu'a cette heure, j'ai regarde +derriere moi, desormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la +mere dote son fils de tous les merites qu'elle imagine confusement, je +cree mon ideal de tous les soupirs dont m'emplit la banalite de la vie. + + * * * * * + +J'etais fort enerve; il me fallut passer a la poste, ou l'on me demanda +un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colere, molestai +de paroles les commis. Puis aussitot je me pris a rire, comme un malade, +en songeant a mes beaux plans d'indulgence universelle.... + +Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon +indulgence, faite de comprehension, doit s'etendre jusqu'a ma propre +faiblesse. Se detacher de soi-meme, chose belle et necessaire! +D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas; +ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je +construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine +que j'embellis methodiquement a l'aide de tous mes pressentiments de la +beaute; c'est un reve plus certain que la realite, et je m'y refugie a +mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familieres. + + + * * * * * + + +CHAPITRE X + +MON TRIOMPHE DE VENISE + + +Sur la ligne de Milan a Venise, je ne cessai de mediter les +enseignements de ma veillee d'Italie, la sagesse du Vinci. J'etais pret +a m'aimer, a me comprendre jusque dans mes tenebres. Pour me guider, je +comptais sur Venise et sur la race que m'a designee une intuition de mon +coeur. + + * * * * * + +Et pourtant j'hesitais encore devant ce nouvel effort, quand je +descendis a Padoue, desireux de visiter, dans un jardin silencieux, +l'eglise Santa Maria dell' Arena, ou Giotto raconte en fresques +nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ. + +Aux cloitres florentins, jadis, combien n'ai-je pas celebre les +primitifs! J'avais pour la societe des hommes une haine timide, +j'enviais la vie retenue des cellules. Meme a Saint-Germain, la +gaucherie de ces ames peintes, leurs gestes simplifies, leurs +physionomies trop precises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur +si seche, si compliquee. Mais la soiree d'Haroue et le Vinci m'ont +transforme: le plus venerable des primitifs a Padoue ne m'inspire qu'une +sorte de pitie complaisante, qui est tout le contraire de l'amour. + +Voila bien, sur ces figures, la mefiance delicate que je ressens +moi-meme devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par +soi. S'ils gardent, a l'egard de la vie, une reserve analogue a la +mienne, c'est pour des raisons si differentes! Je les medite, et je +songe a la religion des petites soeurs, qui, malgre mon gout tres vif +pour toutes les formes de la devotion, ne peut guere me satisfaire. Sur +ces physionomies le sentiment, maladif, sterile, met une lueur; mais +aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se developper. +Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent a +s'emouvoir devant des legendes imposees; or, moi, je m'enorgueillis a +cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque +soir.... + +Ces ames naives de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en +paraissant communier avec elles. J'eus parfois le meme scrupule sous mon +cloitre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y +precederent. C'est par coquetterie, et grace a des jeux de mots, que je +grossis nos legers points de contact. Dans un siecle hostile et +vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles eparpillees et presque +detruites se plaisent a resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que +voila une parente bien lointaine. Pour un cote de moi qui peut-etre +satisferait le Giotto, combien qui l'etonneraient extremement! Dans sa +chapelle, en meme temps que je baille un peu, ma loyaute est a la gene. + + * * * * * + +Trois heures apres, a Venise, j'etudiais les Veronese; leur force me +rafraichissait. Ils m'attiraient, m'elevaient vers eux, mais +m'intimidaient. La encore je me sens un etranger; mes hesitations, toute +ma subtilite mesquine doivent les remplir de piete. Pas plus qu'avec les +Giotto, je n'ai merite de vivre avec les Veronese. Dans le siecle et +dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet etat +exprime par les Botticelli: tristesse tortueuse, mecontentement, toute +la bouderie des faibles et des plus distingues en face de la vie. Mais +d'etre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu a Venise pour +m'accroitre et pour me creer heureux. Voici cet instant arrive. + +Ce soir-la, quand, tonifie de grand air et restaure par un parfait +chocolat, j'atteignis l'heure ou le soleil couchant met au loin, sur la +mer, une limpidite merveilleuse, ma puissance de sentir s'elargit. Des +instincts tres vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon +Etre, se systematiserent. Chaque parcelle de mon ame fut fortifiee, +transformee. + +Une tache immense et pale couvrait l'univers devant moi, brillantee sur +la mer, rosee sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au +couchant jusqu'a la rougeur enorme du soleil decline. Et toute cette +teinte lavee semblait s'etre adoucie, pour que je passe aisement aborder +la beaute instructive de Venise et que rien ne m'en blessat: mousse +sucree du champagne qu'on fait boire aux anemiques. + +La seule image d'effort que j'y vis, c'etait sur l'eau un gondelier se +detachant en noir avec une nettete extreme, presque risible. D'un rythme +lent, tres precis, il faisait son travail, qui est simplement de +deplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort. + +Et devant ce bonheur orne, je sentis bien que j'etais vaincu par Venise. +Au contact de la loi que sa beaute revele, la loi que je servais +faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systematique +fit place a une sympathie aisee, facile, pour tout ce qui est moi-meme. +Hier je compliquais ma misere, je reprouvais des parties de mon etre: +j'entretenais sur mes levres le sourire dedaigneux des Botticelli, et +chaque jour, par mes subtilites, je me dessechais. Desormais convaincu +que Venise a tire de soi une vision de l'univers analogue et superieure +a celle que j'edifiais si peniblement, je pretends me guider sur le +developpement de Venise. + +Au lieu de replier ma sensibilite et de lamenter ce qui me deplait en +moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautes de Venise un reve de vie +heureuse pour le contempler et m'y conformer. + + + * * * * * + + +I + +VENISE + +SA BEAUTE DU DEHORS + + +Des lors je passai mes jours, dans des palais deserts, a lire les +annales magnifiques et confuses de la Republique,--dans les musees et +les eglises ecrasees d'or, a controler les catalogues,--sur la rive des +Schiavoni, a louer la mer, le soleil et l'air pur qui egayent mes +vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprevus, je m'attristais +longuement des canaux immobiles entre des murs ecussonnes. + + * * * * * + +Apres trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles a cette +delicate cite, je brusquai mon regime jusqu'alors regle par Baedeker, et +quittant la Piazza, ou parmi des etrangers choquants on lit les journaux +francais, je me confinai dans une Venise plus venitienne. J'habitai les +Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par +grandeur d'ame, consentit a etre ecorche vif, et parfois je songe que je +me suis fait un sort analogue. + +Je voudrais transcrire quelques tableaux tres brefs des sensations les +plus joyeuses que je connus au hasard de ces premieres curiosites; mais +il eut fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alleger de mes +imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur aile. C'est +en vain que pendant des semaines, aupres de ma table de travail, j'ai +attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir. + +Je vois une matinee a Saint-Marc, ou j'etais assis sur des marbres +antiques et frais, tandis qu'un bon chien (musele) allongeait sur mes +genoux sa vieille tete de serpent honnete. Et l'un et l'autre nous +regardions, avec une parfaite volupte, le faste et la seduction realises +tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait +miserable dans cette vegetation divine! + +Je vois un jour le soleil que je m'etendis sur un banc de marbre, au ras +de la mer: alors je compris qu'un miserable mendiant n'est pas +necessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa +beaute. + +Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, charge de misses +froides et de touristes aux gestes agacants. Une barque sous le plein +soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y +chantait une chanson, eclatante comme ces vagues qui nous brulaient les +yeux. Venise, l'atmosphere bleue et or, l'Adriatique qui fuit en +s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si +cruellement ressortir la morne hebetude de ces marchands sans ame que je +benis l'ordre des choses de m'avoir distingue de ces hommes dont je +portais le costume. + + * * * * * + +Cependant j'attendais avec impatience le jour ou j'aurais tout regarde, +non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des +pensees enfin avec ces choses que j'avais tant frolees. La beaute du +dehors jamais ne m'emut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont +que des tableaux psychologiques. + +Je dirai que, parmi ces delices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure +qu'il etait. Aux meilleurs detours de cette ville abondante et toujours +imprevue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le +sens du provisoire. + +Mais qu'on me laisse decrire l'ordre de mes associations d'idees, tandis +qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible a la +prodigalite des essais du genie venitien et soucieux uniquement +d'absolu. + +Je prends un exemple au hasard: vers le crepuscule, debouchant de mon +canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil +comme une bete enorme flamboyer au versant d'un ciel delicat, par-dessus +une mer indifferente a cette brutalite, toute elegante et de tendresse +vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je +gesticulais. Puis aussitot: "Quoi donc! es-tu certain que cela +t'interesse?" Mais en meme temps: "Saisissons l'occasion, me disais-je, +pour pousser jusqu'a l'extremite des Zattere (un kilometre le long d'un +bras de mer canalise, sur un quai largement dalle). Je suis certainement +en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon diner +retarde de vingt minutes, la soiree me sera moins longue.... Ah! ces +soirees, toutes ces journees de la vie exterieure!... Et s'il pleuvait, +j'aurais un frisson d'humidite, la table du restaurant me serait lugubre +et, l'ayant quittee, il me faudrait rentrer immediatement dans un chez +moi meuble de malaise, ou m'enfermer dans un cafe qui me congestionne!" + +Ce choeur des pensees qui m'emplissaient fait voir que les plus +voluptueux decors ne peuvent imposer silence a mes sensibilites +mesquines. La grace de Venise qui me penetrait ne pouvait etouffer les +protestations dont mon etre naquit gonfle. Il fallait que l'ame de cette +ville se fondit avec mon ame dans quelqu'une de ces meditations confuses +dont parfois mon isolement s'embellit. + + + * * * * * + + +II + +VENISE + +SA BEAUTE INTERIEURE, SA LOI QUI ME PENETRE + + Heureux les yeux qui, fermes + aux choses exterieures, ne contemplent + plus que les interieures + +Enfin, je connus Venise. Je possedais tous mes documents pour degager la +loi de cette cite et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil +du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que +stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispose a oublier que +Venise, avec sa langueur et ses perpetuelles tasses de cafe, est +legerement malsaine.) Les photographies inevitables des vitrines avaient +fait banales les plus belles images des cloitres et des musees. Seule, +la tristesse de mon restaurant solitaire m'emouvait encore pour la +beaute de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel +au coloris pali, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et +si ce declin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette +ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilite +anemique et la vigueur venitienne. + +Des lors, je ne quittai plus mon appartement, ou, sans phrases, un +enfant m'apportait des repas sommaires. + +Vetu d'etoffes faciles, dedaigneux de tous soins de toilette, mais +seulement poudre de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit +parmi mes cigares, etendu sur mon vaste lit. + +J'avais enfin divorce avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma +chambre etait fraiche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des +horloges obstinees, je m'occupai seulement a regarder en moi-meme, que +venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que +je m'etais donne a vivre en proie aux ciceroni, tete nue, parmi les +edifices remarquables. + +Mes souvenirs, rapidement deformes par mon instinct, me presenterent une +Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cite offre +a tous les passants, je substituai machinalement une beaute plus sure de +me plaire, une beaute selon moi-meme. Ses splendeurs tangibles, je les +poussai jusqu'a l'impalpable beaute des idees, car les formes les plus +parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosite d'ideologue. + +Et cette cite abstraite, batie pour mon usage personnel, se deroulait +devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais +necessaire comme une Loi; chaine d'idees dont le premier anneau est +l'idee de Dieu. Cette synthese, dont j'etais l'artisan, me fit paraitre +bien mesquine la Venise bornee ou se rejouissent les artistes et les +touristes. + + + * * * * * + + + Qu'on ne saurait gouter que + Dieu seul, et qu'on le goute en + toutes choses, quand on l'aime + veritablement. + +Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait +guere m'interesser. Mon orgueil, ma plenitude, c'est de les concevoir +sous la forme d'eternite. Mon etre m'enchante, quand je l'entrevois +echelonne sur les siecles, se developpant a travers une longue suite de +corps. Mais dans mes jours de secheresse, si je crois qu'il naquit il y +a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente +ans, je n'en ai que du degout. + +Oui, une partie de mon ame, toute celle qui n'est pas attachee au monde +exterieur, a vecu de longs siecles avant de s'etablir en moi. Autrement, +serait-il possible qu'elle fut ornee comme je la vois! Elle a si peu +progresse, depuis vingt-cinq ans que je peine a l'embellir! J'en conclus +que, pour l'amener au degre ou je la trouvai des ma naissance, il a +fallu une infinite de vies. L'ame qui habite aujourd'hui en moi est +faite de parcelles qui survecurent a des milliers de morts; et cette +somme, grossie du meilleur de moi-meme, me survivra en perdant mon +souvenir. + +Je ne suis qu'un instant d'un long developpement de mon Etre; de meme la +Venise de cette epoque n'est qu'un instant de l'Ame venitienne. Mon Etre +et l'Etre venitien sont illimites. Grace a ma clairvoyance, je puis +reconstituer une partie de leurs developpements; mais mon horizon est +borne par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait +de contempler Dieu, de connaitre le Principe qui contient et qui +necessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de +ce qui parait etre, cela deja est bien beau. + +Cette satisfaction me fut donnee, quand je contemplai dans l'ame de +Venise, mon Etre agrandi et plus proche de Dieu. + + * * * * * + + L'Etre de Venise. + +Cette qualite d'emotion, qui est constante dans Venise et dont chacun +des details de cette nation porte l'empreinte, seules la percoivent +pleinement les ames douees d'une sensibilite parente. Ce caractere +mysterieux, que je nomme l'ame de tout groupe d'humanite et qui varie +avec chacun d'eux, on l'obtient en eliminant mille traits mesquins, ou +s'embarrasse le vulgaire. Et cette elimination, cette abstraction se +font sans reflexion, mecaniquement, par la repetition des memes +impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous +les aspects et toutes les epoques d'une civilisation. + + * * * * * + + Mon Etre. + +De meme, quand ma pensee se promene en moi, parmi mille banalites qui +semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'a en etre +frappee des traits a demi effaces; et bientot une image demeure fixee +dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-meme, mais moi plus +noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Etre, non pas de ce +que je parais en 89, mais de tout ce developpement a travers les +generations dont je vis aujourd'hui un instant. + + * * * * * + + Description de ce type qui + reunit, en les resumant, les + caracteres du developpement + de mon Etre et de l'Etre de + Venise. + +Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir +de notre separation a Saint-Germain: cette image de mon Etre et cette +image de l'Etre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction, +concordent en de nombreux points. + +En les superposant, par une sorte d'addition legerement confuse, +j'obtins une image infiniment noble ou je me mirai avec delice dans ma +chambre solitaire et fraiche. Fragment bien petit encore de l'Etre +infini de Dieu! mais le plus beau resultat que j'eusse atteint depuis +mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes emotions! Et non +plus des emotions toujours inquietes et sans lien, mais systematisees, +poussees jusqu'a la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais +avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de comprehension, de bonte, +je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles +qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type. + + * * * * * + +Durant quelques semaines, couche sur mon vaste lit des Fondamenta +Bragadin, ou, plus reellement, vivant dans l'eternel, je fus ravi a tout +ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux +Barbares. Meme je ne les connaissais plus. Ayant ete au milieu d'eux +l'esprit souffrant, puis a l'ecart l'esprit militant, par ma methode je +devenais l'esprit triomphant. + +Ici se refugierent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit +dans le marasme. Venise est douce a toutes les imperiosites abattues. +Par ce sentiment special qui fait que nous portons plus haut la tete +sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre elances, elle console nos +chagrins et releve notre jugement sur nous-memes. J'ai apporte a Venise +tous les dieux trouves un a un dans les couches diverses de ma +conscience. Ils etaient epars en moi, tels qu'au soir de mon abattement +d'Haroue; je l'ai priee de les concilier et de leur donner du style. Et +tandis que je contemplais sa beaute, j'ai senti ma force qui, sans +s'accroitre d'elements nouveaux, prenait une merveilleuse intensite. + + * * * * * + +Venise, me disais-je, fut batie sur les lagunes par un groupe d'hommes +jaloux de leur independance; cette fierte d'etre libre, elle la conserva +toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les +etrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir +les Barbares, les etrangers; et le perpetuel ressort de ma vertu, c'est +que je me veux homme libre. + +Venise, pour avoir ete heroique contre les etrangers, amassa dans l'ame +de ses citoyens les plus beaux desinteressements.--Ainsi, je fus +toujours emu d'une sorte de generosite naturelle, je hais l'hypocrisie +des austeres, l'etroitesse des fanatiques et toutes les banalites de la +majorite. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en +d'autres corps, jadis, mon Etre a du soutenir pour acquerir ces vertus. + +Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision +personnelle de l'univers que sous une legere atteinte de douceur +mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naitre Jean Bellin.--De meme, +c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances +mortifiees, et par l'enseignement metaphysique d'outre-Rhin, que je fus +eveille a me faire des choses une idee personnelle. A douze ans, dans la +chapelle de mon college, je lisais avec acharnement les psaumes de la +Penitence, pour tromper mon ecoeurement; et plus tard, dans l'intrigue +de Paris, le soir, je me suis libere de moi-meme parmi les ivresses +confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza. + +Si fievreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait +de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Etre et de +l'Etre de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on +lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je +suis inquiet sans treve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure +ou le regret de cette serenite. Ma febrilite actuelle n'est sans doute +qu'un secret instinct de mon Etre, qui se souvient d'avoir possede, +entrevu ces heures fortes et paisibles marquees a Venise par Titien. + +Rien au plus intime de moi ne repond au genie violent de Tintoret. Mon +systeme n'en est pas deconcerte. Aussi bien, dans cette republique +magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure a part, +que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est +a Venise un accident, un a cote. C'est avec Veronese, si noble, si aise, +que la vraie Venise se developpait alors. Mon Etre se souvient sans +effort d'avoir connu l'instant de dignite, de bonte et de puissance que +Veronese signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la +vie etait une fete; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans +l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur. + +Veronese cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maitre; je lui +cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est +Tiepolo. + + _Tiepolo_ + +Celui-la, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame venitienne +qui s'etait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les +Veronese s'arreta de creer; elle se contempla et se connut. Deja +Veronese avait la fierte de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se +contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le detail de ses +merites, il les etale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui, +Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du tresor des vertus +heritees de ses ancetres. + +Je ne me suis dote d'aucune force nouvelle, mais a celles que mon Etre +s'etait acquises dans des existences anterieures j'ai donne une +intensite differente. De sensibilites instinctives, j'ai fait des +sensibilites reflechies. Mes visions du monde m'ont ete amassees par mon +Etre dans chacune de ses transformations; superposees dans ma +conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis +rien ajouter, du moins je sais que je les possede. + +Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse. +Ainsi s'explique la melancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi, +ainsi que les siecles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une +atmosphere convenable. L'energie de notre Etre, epuisee par les efforts +de jadis, n'atteint qu'a donner a notre tristesse une sorte de fantaisie +trop imprevue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui +nous montrent l'ame de Gianbatista Tiepolo, quel tapage eclatant et +melancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Veronese; il en +fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fetes, soies +et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le +peuple des createurs de jadis, il le repete a satiete, l'embrouille, lui +donne la fievre, le met en lambeaux, a force de frissons! mais il +l'inonde de lumiere. C'est la son oeuvre, debordante de souvenirs +fragmentaires, pele-mele de toutes les ecoles, heurtee, sans frein ni +convenance, dites-vous, mais ou l'harmonie nait d'une incomparable +vibration lumineuse.--Ainsi mon unite est faite de toute la clarte que +je porte parmi tant de visions accumulees en moi. + +Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute +une race aboutit. Il ne cree pas la beaute, mais il fait voir infiniment +d'esprit, d'ingeniosite; c'est la conscience la plus ornee qu'on puisse +imaginer, et chez lui la force, depouillee de sa premiere energie, +invente une grace ignoree des sectaires. Ah! ces airs de tete, ces +attitudes, ces pretentions, cet elan charmant et qui sans cesse se +brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumiere; il en inonde ses +tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorees +qui se penetrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le +souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses emotions, et seule +demeure, au fond de moi, ma sensibilite qui prend, selon ses hauts et +ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres, +livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est eraille, fripe, +devore par sa fievre et par un torrent de lumiere, ainsi que sont mes +images interieures que je m'enerve a eclairer durant mes longues +solitudes. + +Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations +au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa melancolie. Il etait trop +sceptique pour pousser a l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude +qui suit les grandes voluptes et que leur preferent les epicuriens +delicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts heroiques de ses +peres, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement +formee par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont +des recueils heroiques, ou toutes les ames de Venise sont reunies; mais +tant de siecles se resumant en figures symboliques, ce sourire inavoue, +cette melancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop delicat pour +la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant parait enigmatique. + +On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai +grammaticalement, mais il appartient au poete de faire sentir ce qui ne +peut etre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des +guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de +Tiepolo, je m'arrete; j'ai reconnu son ame, la mienne! + +Ah! celui-la, comment s'etonner si je le prefere a tout autre? + + * * * * * + +Apres Tiepolo, Venise n'avait plus qu'a dresser son catalogue. +Aujourd'hui, elle est toute a se fouiller, a mettre en valeur chacune de +ses epoques; ce sont des dispositions mortuaires. + +Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replie sur moi-meme, ne sais plus que +repandre la lumiere dans ma conscience, combiner les vertus que j'y +trouve, et me mecaniser, j'approche de cette derniere periode. Quand ce +corps ou je vis sera disparu, mon Etre dans une nouvelle etape ne vaudra +que pour classer froidement toutes les emotions que le long des siecles +il a creees. Moi fils par l'esprit des hommes de desirs, je +n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothecaire. Celui-la +dressera methodiquement le catalogue de mon developpement, que +j'entrevois deja, mais ou je mele trop de sensibilite. Puis la serie +sera terminee. + +Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la +journee de Jersey, je contemplai le detail et le developpement de cette +suite d'idees qu'est mon Moi. + +Admirables et fievreuses journees des Fondamenta Bragadin! Au contact de +Venise delivre pour un instant de l'inquietude de mes sens, je pus me +satisfaire du spectacle de tous mes caracteres divinises en un seul type +de gloire! Grace a mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon +intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes +instincts aboutissait a la pleine conscience de moi-meme, et qu'ainsi je +deviendrais Dieu, si un temps infini etait donne a mon Etre, pour qu'il +tentat toutes les experiences ou m'incitent mes melancolies. + +Des lors que m'importe si les siecles et l'energie font defaut a cette +tache! j'ai tout l'orgueil du succes quand j'en ai trace les lois. C'est +posseder une chose que s'en faire une idee tres nette, tres precise. + + * * * * * + +Vers cette epoque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune +Anglais, jadis rencontre a Londres, vint s'asseoir a ma table. Je causai +avec un peu de fievre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois +n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha tres vite de mes +meditations familieres, et vers dix heures ce jeune homme me disait: "Je +compte que j'ai lieu d'etre heureux: mon pere a beaucoup travaille; il +m'a mis a Eton, ou je me suis fait des amis nombreux qui me seront +utiles dans la vie." + +Cette satisfaction ainsi motivee me fit toucher l'ecart qui grandit +chaque jour entre moi et le commun des honnetes gens. + + + + * * * * * + + +III + +JE SUIS SATURE DE VENISE + + Gregoire XI: "C'est ici que + mon ame trouve son repos dans + l'etude et la contemplation des + belles choses." + + Sainte Catherine de Sienne: + "Pour accomplir votre devoir, + tres Saint-Pere, et suivant la + volonte de Dieu, vous fermerez + les portes de ce beau palais, et + vous prendrez la route de Rome, + ou les difficultes et la malaria + vous attendent en echange des + delices d'Avignon." + +Au degre ou j'etais parvenu, je ne ressentais plus ces violents +mouvements qui sont ce que j'aime et desire. J'etais sature de cette +ville, qui des lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu a peu dans +la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment complique: dans le +bonheur le mieux epure nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me +vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me +rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais +mieux trouver qu'a Paris. + +(Il est juste d'ajouter qu'a ces nobles motifs se joignait un desir +d'agitation: desir mediocre, mais apres tout n'est-ce pas un synonyme +interessant de mes beaux appetits d'ideal. Il faut que je respecte tout +ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma sante +s'etait fort consolidee, et des parties de moi-meme s'eveillant peu a +peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.) + +Pour me maintenir dans l'Eglise Triomphante, il faut sans cesse que je +merite, il faut que j'ennoblisse les parties de peche qui subsistent +probablement en moi. Je ne les connaitrai que dans la vie; j'y retourne. + + + * * * * * + + +LIVRE QUATRIEME + +EXCURSION DANS LA VIE + + + * * * * * + + +CHAPITRE XI + +UNE ANECDOTE D'AMOUR + + +I + +J'AMASSE DES DOCUMENTS + + Pale comme sa chemise. + +Le huitieme jour de mon arrivee a Paris, quand la petite emotion de +retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'echelle +sociale et le caractere des gens que je rencontre, m'eut secoue une +centaine de fois, mes nerfs se monterent et je trouvai l'emotion +vulgaire que je venais chercher. + +C'etait la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et +la loyaute de ses amities. Jolie fille, jeune, menee uniquement par son +imagination, un peu pretentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un +geste qui ne fut pas gracieux, elle m'emut. Je m'apercus de mon +sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possedait +que des idees acquises et, pour son propre fonds, de la vanite. +D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je prefere, imprevu, fait +de coquetterie et de bonte. + +Quelque chose de hache dans mes discours, une apparence de franchise qui +est faite de desir de plaire et d'indifference a l'opinion, voila les +caracteres qui lui plurent tout d'abord en la deroutant. + + * * * * * + +C'est une legere tristesse de constater, chez un objet de vingt ans +qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un melange de +pudeur et de caresses, quand on reflechit aux experiences qui la lui +acquirent. + +Elle usa d'un jeu de passion brisee, puis reprise, qui est le plus +convenable pour m'emouvoir. Quand je me depitais, elle ne faisait que +rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir a elle. Si elle m'avait +promis de bonne grace et des le debut du diner ce dont je la pressais a +la fin de la soiree, peut-etre en aurais-je baille. Car allumer une +derniere cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir +jolie, fraiche d'une toilette simplifiee, et complaisante avec de beaux +cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis +mais me reunir dans une action vive,--toutes ces fines emotions, les +soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la +voiture qui la reconduisait, je m'enervais a les evoquer et a croire +que, la veille, je les avais goutees chez elle. Mais en verite j'y etais +demeure fort insensible. Seule nous emeut la beaute que nous ne pouvons +toucher. Cette atmosphere de sensualite delicate dont mon regret +emplissait sa chambre, je la composais par le procede de l'abstraction, +malhonnete au cas particulier. En realite, les traits seduisants que +j'assemble autour de son baiser ne furent jamais reunis; cette heure-la +au contraire est faite de mille details oiseux et parfois choquants. +D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fievre +contrariee les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables; +et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant +pris a intervalles egaux trois paquets, trente centigrammes de quinine, +mon gout se dissiperait. + + * * * * * + +Je m'etais propose pour mes fins ideales de prendre la quelque chagrin, +un peu d'amertume qui me restituat le desir de Dieu. Des les premiers +jours de cet essai, j'appliquai ma methode avec plus d'entrain que dans +aucun de mes enthousiasmes precedents. Il s'agissait comme toujours de +resumer dans une passion ardente le vague desir, qui sans treve +tourbillonne en moi, de realiser l'unite de mon Etre. Sur ce terrain +nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car apres le cloitre et +Venise mes yeux etaient neufs pour Paris. + +En moi grandit avec rapidite, conformement a mon role, cet appetit de se +detruire, cette hate de se plonger corps et ame dans un manque de bon +sens, cette sorte de haine de soi-meme qui constituent la passion! Ah! +l'attrait de l'irreparable, ou toujours je voulus trouver un perpetuel +repos: au cloitre, quand je me vouai a l'imitation de mes saints,--au +soir d'Haroue, quand je me fis une belle melancolie de l'avortement de +ma race,--sur les canaux eclatants de Venise, quand je m'exaltais des +magnificences de cette ville a qui j'avais l'esprit lie! C'est encore ce +morne irreparable que ma fievre cherche a Paris, tandis que je veux me +remettre tout entier entre des mains ornees de trop de bagues! + +Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'energies en puissance, +et que pour moi il n'est pas de stabilite possible. Je le sais au point +que, sur cet axiome, j'ai fonde ma methode de vie, qui est de sentir et +d'analyser sans treve. + + * * * * * + +Pour aiguillonner ma sensibilite et la pousser dans cette voie d'amour +que j'experimente, j'ai trouve cinq a six traits d'un effet sur. + +1 deg. Se representer l'Objet, de chair delicate et de gestes caressants, +aux bras d'un homme brutal, et pamee de cette brutalite meme, +embellissant ses yeux de miserables larmes de volupte, qu'elle n'eut du +verser que sainte et honorant Dieu a mes cotes. + +Cette trahison des sens, cette defaite de la femme, si faible contre les +exigences de ses vingt ans, fournissait un theme abondant et monotone a +mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choque, puis +fatigue par mon insistance, m'avoua diverses circonstances ou elle avait +goute violemment ces affreux entrainements. Je l'ecoutais en silence, +rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait a +ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidee, elle +ne m'eut inspire qu'une sorte de pitie, ennemie de toute passion. + +2 deg. Se representer qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifferents +qui tous l'abimeront un peu, elle deviendra vieille et dedaignee, sans +revanche possible. + +M'abandonnant a une bonte triste et sensuelle, je souffrais de cette +fatalite ou son beau corps engrene etait chaque jour froisse, et +m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une melancolie +facile qui m'enervait delicieusement, mais ou elle ne voyait durant nos +soirs d'automne que de longs silences insupportables. + +Une singuliere contradiction de sentiment sans treve tournoie en moi +comme une double priere. Je m'irritai toujours du mepris qu'affectent +les ames vulgaires pour les creatures qui consacrent leur jeune beaute +et leur fantaisie a servir la volupte. Leur corps si souple, leur +sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les +livrent au passant emu, c'est qu'elles sont agitees du meme dieu, dieu +d'orgueil et de generosite, qui fait les analystes. Les analystes prient +l'inconnu qu'il veuille etre leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le +provoquent a connaitre leur ame et a en jouir. Les uns et les autres +sont victimes d'une fatalite, car ils naquirent charges d'attraits +singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse a reveler publiquement leur +beaute. J'aime leur desinteressement qui leur fait dedaigner toutes ces +petites preoccupations, groupees par le vulgaire sous le nom de dignite, +et auxquelles Simon pretait de l'importance. J'aime leurs emportements +qui m'aident a comprendre la mort; ils se hatent de faire leur tache et +d'epanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, a +qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels ou +deposer le secret de leurs emotions. La frenesie des monographistes +sinceres et celle de Cleopatre abandonnee dans les bras de Cesar, +d'Antoine et de tant de soldats, n'eveillent aucune raillerie facile +chez les esprits reflechis: de telles impudeurs transmettent, de +generation en generation, les vertus d'exception. Ces femmes et ces +penseurs ont sacrifie leur part de dignite vulgaire pour mettre une +etincelle dans des ames sauvees de l'assoupissement. Cependant, et voila +ma contradiction, je me desesperais que l'Objet fut telle. Seule son +infame ingeniosite m'interessait a elle, et je la lui reprochais, me +plaisant a lui detailler tout haut, combien elle violait les lois +ordinaires de la nature et de la bienseance. + +Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait +un gout tres vif a mes irritations. Nous en plaisantions l'un et +l'autre, mais parfois j'etais presque brutal, et parfois encore j'etais +pres de regretter qu'elle fut un objet irreparablement gate. + +Mais sans treve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: "Ah! +l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifferentes, +s'il me plaisait d'en detourner mon regard!" + + * * * * * + +De telles experiences, menees avec trop de zele, presentent quelque +danger. C'est le jeu un peu febrile du pauvre enfant qui, par un jour de +pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de +le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes +circonstances, un chatiment imminent. + + * * * * * + +Elle avait de la generosite de coeur, et, malgre sa vanite, un +convenable bohemianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrete? Deux +ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touches a +fond, et soudain presque sinceres, nous cessions notre intrigue pour +vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu gouter, a l'ecart, +quelques semaines de vrai satisfaction. + +Mais quoi! tant de sentiments delicats, que j'ai acquis par de longs +efforts methodiques, des lors me devenaient inutiles! Pouvais-je +accepter de me reduire a la petite sensibilite sensuelle de ma vingtieme +annee! Renier, pour la premiere fois, la journee de Jersey! + + * * * * * + +Quelque irraisonnable que cela fut, tels etaient ses yeux cercles de +fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je +cedais a mon gout pour cet objet, plus qu'il n'etait marque dans mon +programme.... Ce genre d'emotions est assez connu pour que je n'en +fournisse pas la description. + + * * * * * + +Dans ce desarroi de mon systeme, a defaut de ma volonte, quelques gestes +dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauverent. Cela est +louable, mais je ne puis m'en glorifier: en realite j'etais desarme; ses +mains fievreuses avaient force le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis +qu'interieurement j'etais profane, je parus encore servir avec orgueil +mon Dieu. Ce fut une supreme journee. Comme moi, elle etait a limite. De +decouragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu, +et ne le sut jamais. + +Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes +propos? Mon egotisme, outre qu'il est peu seduisant, ne se renouvelle +guere.--Ou bien fut-elle decidee par des choses de la vulgaire realite? +J'ai peut-etre un dedain excessif des necessites de la vie.... + +Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports +d'homme a femme. Frequemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai +reflechi sur mon cas, et les hypotheses les plus diverses m'ont tour a +tour satisfait, selon les heures de la journee: j'ai le reveil degoute, +l'apres-diner indulgent et un peu brutal, la soiree fievreuse et qui +grossit tout. + +Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'a l'impolitesse pendant cinq +jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe ou avec +une personne de mon sexe. Les femmes oscillent etrangement d'une +complaisance maladive a la mechancete. J'en concus du degout, et, +jugeant l'experience terminee, je partis pour le littoral mediterraneen. + + + * * * * * + + +II + +JE PROFITE DE MES EMOTIONS + +Cannes etait encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de +la plage eventee jusqu'a la Croisette, ou je demeurais immobile a +regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine, +dans la grande rue, tres vexe de n'avoir pas envie de patisseries. +Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journees; +j'avais specialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop +etroitement dans ma pensee, et de Nice, ou je promenais mon ennui dans +les cafes, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les +apres-midi ne furent aussi grises qu'a cette epoque. Et quelles soirees, +devant un grog! Il est bien facheux que je n'aie eu personne avec qui +analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessecher, puis le +reduire en poussiere qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait +dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma premiere etape, me +redevenait necessaire. + + * * * * * + +Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idee fixe, debout sur +notre cerveau comme le genie de la Bastille, tandis que, nous enfoncant +dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser a rien et nous +recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier +de la pendule, de compter jusqu'a cent et autres betises insuffisantes. +Soudain, a travers le voile de banalites qu'on lui oppose, l'idee +reapparait, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons +encore de lui echapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me +levais, et par quelque lecture emouvante je cherchais a m'oublier. Tout +me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me +parurent admirables. + +Ce n'etaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes +troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-meme. J'imaginais le systeme +de vie que j'aurais mene avec elle, et je me desesperais qu'une facon +d'etre emu, que j'avais entrevue, me fut irremediablement fermee. Au +resume, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude meditative que +Simon et moi nous tentames. Retraite charmante! Ma methode, en etonnant +l'Objet, m'eut paru rajeunie a moi-meme. Puis ces commerce d'idees avec +des etres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui +meublent la vie. + +Ainsi, a etudier ce qui aurait pu etre, j'empirais ma triste situation. +Et, pietinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il +est evident que ca ne durera pas, mais les minutes en paraissent si +longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renverse des +dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais desesperement par +leurs vastes fenetres, ne me parut pas aussi decolore que je le vis, +durant ces nuits detestables et ces apres-midi ou je me couchais vers +les trois heures et m'endormais enfin, hypnotise par mon idee fixe, +eclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les reveils, au soir +tombe, les membres couverts de froid! Les repas, sans appetit, sous des +lumieres brutales! Parfois meme il pleuvait. + +J'aurais du me mefier que l'air de la mer, precieux en ce qu'il pousse +aux crises (cf. Jersey et Venise) m'etait dans l'espece detestable. + + * * * * * + +Seule, elle a pu me faire prendre quelque interet a la vie exterieure. +Elle etait pour moi, habitue des grandes tentures nues, un petit joujou +precieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon +sang toutes mes idees, je goutais des choses vulgaires, je cancanais un +peu et j'etais fat a la promenade. + + * * * * * + +Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au +reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de memorable, ni de +touchant; c'est peut-etre que je ne l'ecoutais guere? L'ayant abordee +avec le simple desir de me donner quelque amertume et de reprendre du +ton, j'ai habille selon ma convenance et avec un art merveilleux le +premier objet a qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je +voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensees. + +Comme elle etait venue me surprendre, un matin de naguere, dans ma +chambre d'hotel, elle me trouva appuye sur une malle, qui lisais +l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour +charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le +prouver elle riait. La societe de Simon a perverti en moi le sens de la +sociabilite. Il est evident que j'ai ennuye au dela de tout l'Objet. +Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle +etait un objet vivant. Ce jour ou, sur ma malle de voyageur, je +pretendis l'instruire de l'instabilite des passions sensuelles, est +l'instant ou je me crus le plus pres d'etre aime et d'aimer, mais comme +il etait midi un quart, elle, avec une nettete d'analyse intime, que je +n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim. + +Un autre souvenir qui m'emeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, a +neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et +tristes vers la gare de Lyon, ou l'on se bouscule confusement sous trop +de lumieres. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la +situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter +pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans +l'obscurite miserable. C'est ainsi qu'un peu apres, seul dans mon wagon, +je goutai une petite melancolie et une petite fierte, ce qui fait une +delicate sensualite. + + * * * * * + +A imaginer ce sentiment sincere de petite fille qu'elle eut pour moi, +tandis qu'elle sanglotait de mon faux depart, je me desole de mon +mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinee, s'impose +a mon souvenir: figure si epuree que je n'eprouve plus qu'un regret +violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la meme race +que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait etre et ce qu'elle est, +combien elle souffre de ne pas vivre a mes cotes, pensant tout haut et +se fortifiant de mes pensees! C'est ma faute, ma faute irreparable, de +ne pas lui etre apparu tel que je suis reellement! Oh! ma constante +hypocrisie! mon impuissance a demeler ce qui est convenable, parmi tant +de charmantes facons d'etre, qui s'offrent a moi comme possibles en +toutes occasions! Avec son joli corps, pame des hommes grossiers, que la +voila miserable, elle, charmante comme une sainte paienne! + +Helas! pourquoi suis-je si vivement frappe du desordre qu'il y a dans +les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes +detestables lucidites, elle ne m'apparaitrait plus comme un bonheur +possible et que je ne sais acquerir. Elle serait un cadavre doux et +triste, une chose de paix. + + * * * * * + +Je lui ecrivis. Des lors je connus a chaque courrier l'angoisse, puis la +secousse a briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guette +s'eloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifference +affectee. + +Je n'eus plus le courage de penser a rien autre qu'a elle, qui peut-etre +en ce moment riait. + +"Elle ne m'a pas ecrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon +lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me repondra pas? Elle fut toujours +detestable; son sans-gene d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitie ait +flechi?" Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifference +qu'elle m'avait donnees aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un +homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse. + +A cette epoque, le gout que je lui gardais prit des proportions vraiment +curieuses. Vous connaissez ces inquietudes nerveuses qui, certains +jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les +jambes a la hauteur des genoux, et nous reduisent enfin a un geste +brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassees, en meme +temps qu'elles nous font une idee claire des sensations du veritable +epileptique. J'avais a l'imagination une angoisse analogue. + +Des l'aube, je lui telegraphiai a son ancienne adresse. Journee +deplorable! A travers Cannes, perdue d'humidite, je ne cessais d'aller +de l'hotel au telegraphe, ou les employes agaces me secouaient leurs +tetes, et mon coeur s'arretait de battre, sans que mon attitude perdit +rien de sa dignite. Le long de la plage, dans la grande rue, cette +journee dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant +mon espoir surchauffe a chaque seconde se venait butter contre +l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrete brutalement.... +Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hotel, je n'avais +encore rien recu; la totalite des choses me parut sinistre, puis je fus +dement. + +Comme elle etait oubliee, la fille des premiers instants de cette +aventure,--celle a qui je voulus bien preter un sourire doux et maniere! +J'avais a propos d'elle concu un si violent desir d'etre heureux, j'y +etais alle d'une telle chevauchee d'imagination qu'en me retournant, je +me trouvais seul. De la meme maniere, sous le cloitre, mes saints,--a +Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser +manger du vide, face a face de mon desir. + + * * * * * + +Prendre l'express sur l'heure, retrouver a Paris, par l'obligeance des +concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile +et que je ne lui deplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait +quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce delai je serai gueri. +Ce bonheur-la, pour me plaire, devrait m'etre donne tel que je +l'imagine, et a l'heure meme ou je le desire. + +Quant a revivre les jours passes aupres d'elle, vraiment je m'en +soucierais peu. Ce qui me desole, c'est la non-realisation de tout ce +que j'ai entrevu en la prenant pour point de depart. Je considere avec +affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne +saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout. + +Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un element essentiel +de ma felicite soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui +n'est pas Moi? + + * * * * * + +Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction +d'avoir prevu des la veille, qu'il fallait laisser tout espoir. +M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une periode de +demence. La direction de mon enervement ne me parut pas blamable, mais +seulement son intensite. Il faut avouer que la reussite de mon excursion +dans la vie depassait mes plus belles esperances; vraiment j'avais +rajeuni ma puissance de sentir! Et malgre qu'une partie de moi-meme, +toujours un peu larmoyante, resistat, je m'amusai pendant quelques +minutes d'etre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais +methodiquement organisee. + + * * * * * + +Le soleil gai courait de la mer bleue et argentee jusque dans ma chambre +tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais. +Profitant avec un grand sens de cet eclair d'energie, je pris le train +de Nice. De Nice a Monte-Carlo je suivis le cote a pied, dans une +atmosphere legere qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais: + +1 deg. De respirer avec sensualite; + +2 deg. De me convaincre qu'aucune des beautes soupirees par moi depuis trois +semaines n'etait en cette fille: "Je subis une querelle de mes reves +intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma +curiosite. Mais, en verite, je n'ai pas a me mepriser; personne n'a +porte la main sur moi. Si je suis trouble, c'est moi seul qui me +trouble." + + * * * * * + +Je dinai abondamment, et malgre que cette heure (de six a neuf) soit +lugubre au sentimental indispose, je sortis du restaurant plus viril, un +peu ballone et un cigare tres curieux a la bouche. + +L'excellent remede que l'orgueil quand on va s'emietter dans un +desagrement! Je releve un peu la tete, je fais table rase de tout les +menus souvenirs et je dis: "Quoi! des scenettes touchantes que je +fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empetrer la dedans! Je suis centre +des choses; elles me doivent obeir. Je mourrai fatalement, et, si j'en +eprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un +homme libre, pour jouir methodiquement de la beaute de notre +imagination." + + * * * * * + +Les salles de jeu m'ont toujours ennuye. J'ai pourtant tous les +instincts du joueur. Si je m'interessais a la politique, a la religion +et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible. +C'est generosite naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espererais +etre recompense au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un +peu des nerfs, de desirer avec frenesie risquer ma vie a quelque chose: +pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des +louis sur le tapis vert, voila qui n'interesse pas la dixieme partie de +moi-meme. Et si je perdais, tout mon etre serait annihile. Car sans +argent, comment developper son imagination? Sans argent, plus d'_homme +libre_. + +Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il +redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre +direction de son mecanisme. Le joueur de Monte-Carlo est la pour se +fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne, +c'est un homme qui ne possede plus et qui compromet ses plaisirs de +demain.--Ainsi, j'allais a Paris faire une experience sentimentale afin +de me reveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop +fade). La chance a tourne, j'ai ete pris. C'est que j'avais choisi une +des loteries les plus grossieres: l'amour pour un etre! L'homme vraiment +reflechi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans +ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo. + +J'ai trempe dans l'humanite vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons +dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez +expert a mecaniser mon ame pour les detourner. C'est une honte, ou du +moins une fausse manoeuvre, qu'apres tant d'inventions ingenieuses ou je +les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je +n'ai pas choisis, et qui ne presentent pas d'interet. + +Sortons de ce Casino ou des hommes, d'imagination certes, mais d'une +imagination peu ornee, mes freres sans doute, mais de quel lit! +cherchent comme moi rechauffement, et a ce jeu se brulent. Je suis un +joueur qui pipe les des; desinteresse du resultat que je connais, j'ai +l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux details de +la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis! + +Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossiere salle +d'attente, aupres du wagon leger dans lequel je traverserai la vie, +prevenu de toutes les stations et considerant des paysages divers, sans +qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des +plus delicates roses, si cet usage n'etait pas theatral! + + * * * * * + +Je repris le train de Cannes. Aupres de moi des officiers de marine +causaient, et je fus frappe tout d'abord de leur simplicite, de la +camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraichissais a les +suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de +plaisanterie mathematique particulier aux eleves de Polytechnique ou de +Navale: + +--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus +vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos +chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup, +puis de s'eloigner. + +Ah! l'admirable verite, m'ecriai-je entre Villefranche et Nice, dans les +cahots du wagon, et comme cela confirme ma theorie! Dans la vie, la +somme des maux, nul ne le conteste, est superieure a celle des bonheurs. +Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous +augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon systeme +d'aimer et d'etre aime, c'etait bien de m'y risquer un jour; mais la +sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante +jours! + + * * * * * + +Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas a l'hotel +de lettre de l'Objet. + +Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours deprimante, +ne vint pas me desesperer a nouveau, et, a mon reveil, je me parus +satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut etre indulgent aux +convalescents, et ne pas trop demander a leurs forces trebuchantes. + +Le lendemain, je partis pour m'aerer n'importe ou. + + * * * * * + +III + +MEDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR + +Il ne faut pas que je me plaigne de cette decheance subie durant +quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de +douleur qui me penetre et me baigne profondement. Le danger de mon +machinisme, parfait a tant d'egards, est qu'il me desseche. + +Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de +sensibilite; elle me rappellera combien il est urgent que je me batisse +un refuge. Et puis cette belle experience que je viens de creer, je +pourrai a mon loisir la repeter. Desormais je connais la voie pour etre +emoustille, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes +et des femmes. + +Mon reve fut toujours d'assimiler mon ame aux orgues mecaniques, et +qu'elle me chantat les airs les plus varies a chaque fois qu'il me +plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon repertoire du chant +de l'amour. Je ne pouvais guere m'en passer. La chose se fit tres +lestement. La periode grossiere, ou l'on souffre vraiment, ou l'on jouit +vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est +de ces egarements le plus penible!), je ne permis pas qu'elle durat plus +de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la melancolie de se +souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont epures par la +nuit qui deja les remplit. Pour presenter quelques douceurs, il faut +qu'un acte soit transforme en matiere de pensee. J'ai active les +phenomenes ordinaires de la sensibilite. En trois semaines, d'une +vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir delicieux que je puis +presser dans mes bras, mes soirs d'anemie, me lamentant par simple gout +de melancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le peche originel +qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis +construit pour y trouver la paix. + + + * * * * * + + +CHAPITRE XII + +MES CONCLUSIONS + + +_La regle de ma vie_ + + +Aujourd'hui j'habite un reve fait d'elegance morale et de clairvoyance. +La vulgarite meme ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais +lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi +par des airs varies, que mon ame me fournit a volonte. + +J'ai renonce a la solitude; je me suis decide a batir au milieu du +siecle, parce qu'il y a un certain nombre d'appetits qui ne peuvent se +satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent +comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon etre, mecontente +de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-meme. Parmi les +hommes je lui ai trouve des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix. + +Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des emanations +de lui-meme, desertaient son paradis pour aimer les filles des hommes. +J'ai trouve un joint qui me permet de supporter sans amertume que des +parties de moi-meme inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis +morcele en un grand nombre d'ames. Aucune n'est une ame de defiance; +elles se donnent a tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont +a l'eglise, les autres au mauvais lieu. Je ne deteste pas que des +parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique a +contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne +d'atteindre; puis un esprit vraiment orne ne doit pas se distraire de +ses preoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au meme moment. +J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses ames ne se +connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que +ma clairvoyance qui les crea, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une +d'elles compromette la securite du groupe et par ses exces risque +d'entrainer la somme de mes ames, toutes se ruent sur la refractaire. +Apres une courte lutte, elles l'ont vite maitrisee; c'est ce qu'on a pu +voir dans l'anecdote d'amour. + +Vraiment, quand j'etais tres jeune, sous l'oeil des Barbares et encore a +Jersey, je me mefiais avec exces du monde exterieur. Il est repoussant, +mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maitriser +les hommes en les empoignant par leur vanite. Avec un peu d'alcool et +des viandes saignantes a ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on +peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans +le monde interieur, la sterilite et l'emballement! Aujourd'hui, ma +grande preoccupation est d'eviter l'une et l'autre de ces maladresses. +On connait ma methode: je tiens en main mon ame pour qu'elle ne butte +pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingenie a +lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que +j'excelle a la ramener des qu'elle se derobe. Parfois je m'interromps +pour m'adresser une priere: + +O moi, univers dont je possede une vision, chaque jour plus claire, +peuple qui m'obeit au doigt et a l'oeil ne crois pas que je te delaisse +si je cesse desormais de noter les observations que ton developpement +m'inspire; mais l'interessant, c'est de creer la methode et de la +verifier dans ses premieres applications. Somme sans cesse croissante +d'ames ardentes et methodiques, je ne decrirai plus tes efforts; je me +contenterai de faire connaitre quelques-uns des reves de bonheur les +plus elegants que tu imagineras. Continuons toutefois a embellir et a +agrandir notre etre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces +exterieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car +ils ne signifient nullement l'ame qui les a ordonnes et ne valent que +par l'interpretation qu'elle leur donne. + + * * * * * + +_Lettre a Simon_ + +J'ai ecrit dernierement a Simon: + +"Avec vous, lui dis-je, j'avais vecu dans l'Eglise Militante, faite de +toutes les miseres de l'Esprit moleste par la vie. Demeure seul, j'ai +projete devant moi, par un effort considerable, ce pressentiment du +meilleur que nous portions en nous; j'ai realise cette Eglise +Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participe de ses joies. +Rien de plus delicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel. +Mes passions ont cabale pour la vie.... Aussitot mon ame me signalait +leur insurrection, et, toute coalisee, les reduisait. Cependant j'avais +glisse plus bas que jamais nous ne fumes. Il faut que je remonte la +serie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher +ami. + +"C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il +y a des methodes, il n'y a pas de resultats. Les emotions que nous +connumes hier, deja ne nous appartiennent plus. Les desirs, les ardeurs, +les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidere de croire que +j'etais arrive quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos +curieuses experiences. + +"Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens +de conscience, les excursions que nous fimes botte a botte hors du reel +et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne +veux pas me risquer a rien inventer; je veux m'en tenir a des emotions +que j'aurai pesees a l'avance. Rien de plus dangereux que nos appetits +naturels et notre instinct. Je les etoufferai sous les enthousiasmes +artificiels se succedant sans intervalle. + +"Ce systeme excellent pour l'individu serait, a la verite, deplorable +pour l'espece. Les voluptueux de mon ordre demeurent steriles. Mais je +ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour +garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis. + +"Vous le savez bien, Simon, s'il m'eut plu, j'etais un merveilleux +instrument pour produire des phenomenes rares. Je penche quelquefois a +me developper dans le sens de l'enervement; nevropathe et delicat, +j'aurais enregistre les plus menues disgraces de la vie. Je pouvais +aussi pretendre a la comprehension; j'ai un gout vif des passions les +plus contradictoires. Enfin je suis doue pour la bonte; je me plais a +plaire, je souris; en perseverant, j'aurais atteint a cette vertu +royale, la charite. Mais decidement je ne m'enfermerai dans aucune +specialite; je me refuse a mes instincts, je derangerai les projets de +la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferme, +une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entrainent +dans l'imprevu, et, pour des buts caches, nous font participer a tous +les chagrins vulgaires. + +"Je vais jusqu'a penser que ce serait un bon systeme de vie de n'avoir +pas de domicile, d'habiter n'importe ou dans le monde. Un chez soi est +comme un prolongement du passe; les emotions d'hier le tapissent. Mais, +coupant sans cesse derriere moi, je veux que chaque matin la vie +m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un debut. + +"Mon cher ami, vous etes entre dans une carriere reguliere: vous +utiliserez notre dedain, qui nous conduisit a Jersey, pour en faire de +la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues +meditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre +misanthropie, qui nous separa, une distinction et une froideur justement +estimees de ce monde sans declamation ou vous etes appele a reussir. Nul +doute que vous n'arriviez a proscrire pour des raisons superieures ce +que le vulgaire proscrit, et a approuver ce qu'il sert. Certaines +natures avec leur fine ironie s'accomodent a merveille, quoique pour des +raisons tres differentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin +au developpement de ma carriere, si vous la voyez tourner a mille choses +faciles que j'etais ne pour mepriser toujours, ne vous etonnez pas. +Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pousse a un tel +point que les attitudes memes que nous estimions jadis, je les dedaigne: +car vis-a-vis des reves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins, +c'est bien indifferent. Et ces reves eux-memes n'ont pas grande +importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sur +que dans cette courte vie elle-meme mon ideal d'aujourd'hui soit demain +mon ideal, enfin parce que je sais n'avoir une idee claire qu'a de rares +intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes periodes.--En +consequence, j'ai adopte cinq ou six doutes tres vifs sur l'importance +des parties les meilleures de mon Moi. + +"L'evidente insignifiance de toutes les postures que prend l'elite au +travers de l'ordre immuable des evenements m'obsede. Je ne vois partout +que gymnastique. Quoi que je fasse desormais, mon ami, jugez-moi d'apres +ce parti pris qui domine mes moindres actes. + +Il est impossible que nous cessions de nous interesser l'un a l'autre; +il est probable cependant que nous cesserons de nous ecrire. Cela ne +vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en +realite, nous sommes freres, de lits differents, ajouterai-je, pour +justifier certaines differences de nos ames; nous avons une partie de +notre Moi qui nous est commune a l'un et a l'autre; eh bien! c'est parce +que je veux etre etranger meme a moi que je veux m'eloigner de vous. +_Alienus!_ Etranger au monde exterieur, etranger meme a mon passe, +etranger a mes instincts, connaissant seulement des emotions rapides que +j'aurai choisies: veritablement Homme libre!" + + * * * * * + +Cette lettre ecrite, je reflechis que ce desir d'etre compris, ce besoin +de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien etait encore +une sujetion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis +tenir a Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la +boucle de la premiere periode de ma vie. + +Avril 1887. + + + * * * * * + + +APPENDICE + +NOTE DE LA PAGE VI + + * * * * * + + +REPONSE A M. RENE DOUMIC + +_PAS DE VEAU GRAS_! + + +Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Rene Doumic dresse le +"Bilan d'une generation", et voici comment il le resume: "Les beaux +jours du dilettantisme sont definitivement passes. Le livre que M. +Seailles consacrait naguere a Ernest Renan temoigne assez de cette +espece de colere contre l'idole de la veille. Les representants les plus +attitres du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjure +leurs erreurs avec solennite. C'est M. Paul Bourget, de qui nous +enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi. +C'est M. Jules Lemaitre, si habile jadis a ces balancements d'une pensee +incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage. +C'est M. Barres, si empresse dans ses premiers livres a jeter le defi au +bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait a relever tous les autels +qu'il avait brises." + +M. Doumic me permettra de lui presenter ma protestation: je ne releve +aucun autel que j'aie brise et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne +les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera +dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un developpement; je +crois qu'elle est vivifiee, sinon par la seche logique de l'ecole, du +moins par cette logique superieure d'un arbre cherchant la lumiere et +cedant a sa necessite interieure. + +Je m'explique la-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul a me +faire une reception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des eloges +dont s'embarrasse mon indignite. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en +faut bien que je les "abjure", solennellement ou non: elles demeurent, +toujours fecondes, a la racine de toutes mes verites. + +Si c'est mon illusion, elle est autorisee par tant de jeunes esprits qui +m'ont garde leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime a +croire que je suis un ecrivain plutot ennuyeux qu'amusant; on est prie +d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais a se connaitre! +Sans doute, mon petit monde cree par douze ans de propagande, par Simon, +par Berenice et par le chien velu, a ete decime par l'affaire Dreyfus. +Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premiere entente +m'apparait comme un malentendu; nous n'etions pas de meme physiologie. +Seuls les purs, apres cette epreuve, sont demeures. C'est pour le mieux. +Ils reconnaissent que je n'ai jamais ecrit qu'un livre: _Un Homme +libre_, et qu'a vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai +developpe depuis, ne faisant dans _les Deracines_, dans _la Terre et les +Morts_, et dans cette _Vallee de la Moselle_ (ou j'ai peut-etre mis le +meilleur de moi-meme), que donner plus de complexite aux motifs de mes +premieres et constantes opinions. Ils peuvent temoigner que, dans _la +Cocarde_, en 1894, nous avons trace avec une singuliere vivacite, dont +s'effrayaient peut-etre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du +"nationalisme" que, depuis longtemps, nous appelions par son nom. + +Ce n'est pas nous qui avons change, c'est l'"Affaire" qui a place bien +des esprits a un nouveau point de vue. "Tiens, disent-ils, Barres a +cesse de nous deplaire." J'en suis profondement heureux, mais je ne fis +que suivre mon chemin, et chaque annee je portais la meme couronne, les +memes pensees sur une tombe en exil[1]. + +Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la verite +comme une fleche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour +s'elever etagent leurs ramures, toute pensee procede par etapes. On ne +m'a point trouve comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre +deux ecailles d'huitre. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des +Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant +mon independance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre ou ma jeunesse se +vantait de son isolement! J'echappais a l'etouffement du college, je me +liberais, me delivrais l'ame, je prenais conscience de ma volonte. Ceux +qui connaissent la jeune litterature francaise declareront que ce livre +eut des suites. Je me suis etendu, mais il demeure mon expression +centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du meme +point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens +a se differencier des _Barbares_ (c'est-a-dire des etrangers), a +reconnaitre leur veritable nature, a faire de leur "ame" le meilleur +emploi, c'est encore la meme methode que je leur propose quand je leur +dis: "Constatez que vous etes faits pour sentir en Lorrains, en +Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs." + +Penser solitairement, c'est s'acheminer a penser solidairement[2]. Par +nous, les deracines se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un +probleme social, de savoir si l'Etat leur fera les conditions +necessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_ +selon leurs affinites. + +Au fond le travail de mes idees se ramene a avoir reconnu que le moi +individuel etait tout supporte et alimente par la societe. Idee banale, +capable cependant de feconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme +d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-la, mais j'ai passe par les +diverses etapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vecu les +divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien +me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les +diverses phases d'un developpement si facile, si logique, irresistible. +Ce n'est qu'une lumiere plus forte a mesure que le matin cede au midi. + +On juge vite a Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'apres +quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne controle. +J'ai publie trois volumes sous ce titre: "Le culte du Moi", ou, comme je +disais encore: "La culture du Moi", et qui n'etaient au demeurant que +des petits traites d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'epargnera +et s'epargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur +l'egoisme, sur la contemplation de soi-meme, dont j'ai ete encombre +pendant une dizaine d'annees. J'etais un fameux individualiste et j'en +disais, sans gene, les raisons. J'ai "applique a mes propres emotions la +dialectique morale enseignee par les grands religieux, par les Francois +de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genese de l'_Homme +libre_" (Bourget); j'ai preche le developpement de la personnalite par +une certaine discipline de meditations et d'analyses. Mon sentiment +chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaitre +comment la societe le supporte. Un Napoleon lui-meme, qu'est-ce donc, +sinon un groupe innombrable d'evenements et d'hommes? Et mon grand-pere, +soldat obscur de la Grande Armee, je sais bien qu'il est une partie +constitutive de Napoleon, empereur et roi. Ayant longuement creuse +l'idee du "Moi" avec la seule methode des poetes et des mystiques, par +l'observation interieure, je descendis parmi des sables sans resistance +jusqu'a trouver au fond et pour support la collectivite. Les etapes de +cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici +l'ecole ne m'aida point. Je dois tout a cette logique superieure d'un +arbre cherchant la lumiere et cedant avec une sincerite parfaite a sa +necessite interieure. Donc, je le proclame: si je possede l'element le +plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, a savoir le +sentiment vivant de l'interet general, c'est pour avoir constate que le +"Moi", soumis a l'analyse un peu serieusement, s'aneantit et ne laisse +que la societe dont il est l'ephemere produit. Voila deja qui nous rabat +l'orgueil individuel. Mais le "Moi" s'aneantit d'une maniere plus +terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que +la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change +rien. Quelque chose d'eternel git en nous, dont nous n'avons que +l'usufruit, et cette jouissance meme, nos morts nous la reglent. Tous +les maitres qui nous ont precedes et que j'ai tant aimes, et non +seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les +Taine et les Renan, croyaient a une raison independante existant en +chacun de nous et qui nous permet d'approcher la verite. L'individu, son +intelligence, sa faculte de saisir les lois de l'univers! Il faut en +rabattre. Nous ne sommes pas les maitres des pensees qui naissent en +nous. Elles sont des facons de reagir ou se traduisent de tres anciennes +dispositions physiologiques. Selon le milieu ou nous sommes plonges, +nous elaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idees +personnelles; les idees meme les plus rares, les jugements meme les plus +abstraits, les sophismes de la metaphysique la plus infatuee sont des +facons de sentir generales et apparaissent necessairement chez tous les +etres de meme organisme assieges par les memes images. Notre raison, +cette reine enchainee, nous oblige a placer nos pas sur les pas de nos +predecesseurs. + +Dans cet exces d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous +persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre, +--et non pas seulement dire du bout des levres, mais se representer +d'une maniere sensible,--que nous sommes le prolongement et la +continuite de nos peres et meres. + +C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la +suite des descendants ne fait qu'un meme etre. Sans doute, celui-ci, +sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande +complexite, mais elle ne le denaturera pas. C'est comme un ordre +architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le meme ordre. C'est +comme une maison ou l'on introduit d'autres dispositions: non seulement +elle repose sur les memes assises, mais encore elle est faite des memes +moellons, et c'est toujours la meme maison. Celui qui se laisse penetrer +de ces certitudes abandonne la pretention de sentir mieux, de penser +mieux, de vouloir mieux que son pere et sa mere; il se dit; "Je suis +eux-memes." + +De cette conscience, quelles consequences, dans tous les ordres, il +tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige +delicieux ou l'individu se defait pour se ressaisir dans la famille, +dans la race, dans la nation, dans des milliers d'annees que n'annule +pas le tombeau. + +J'apprecie beaucoup une "lettre ouverte" que j'ai decoupee dans le +_Times_. A l'occasion d'une election a la Chambre des communes, un M. +Oswald John Simon, israelite et membre d'une association politique de +Londres, ecrit: "... Je suis tenu de declarer ce qui suit pour le cas ou +j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait +malheureusement a naitre entre les obligations d'un Anglais et celles +d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraitrait en pareil cas +naturelle a tout autre Anglais, c'est-a-dire que je suis ce que mes +ancetres ont ete pendant des milliers d'annees, plutot que quelque chose +qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier Cromwell." + +La belle lettre! Que la derniere phrase de ce juif est puissante! Elle +revele un homme eleve a une magnifique conscience de son energie, des +secrets de sa vie. Mais quand meme cet Oswald John Simon n'aurait pas +saisi et formule la loi de sa destinee, cependant il obeirait a cette +loi. Et nous tous, les plus reflechis comme les plus instinctifs, nous +sommes "ce que nos ancetres ont ete pendant des milliers d'annees, +plutot que quelque chose qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier +Cromwell". "Je dis au sepulcre: Vous serez mon pere". + +Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Eglise dans +son sublime office des Morts. Toutes mes pensees, tous mes actes +essaimeront d'une belle priere,--effusion et meditation,--sur la terre +de mes morts. + +Les ancetres que nous prolongeons ne nous transmettent integralement +l'heritage accumule de leurs ames que par la permanence de l'action +terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs +travaux, leurs felicites ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux +ce qui nous est permis ou defendu. De la campagne, en toute saison, +s'eleve le chant des morts. Un vent leger le porte et le disperse comme +une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, +la multiplicite des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes +changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en +tous lieux, la loi de l'eternelle decomposition; mais le climat, la +vegetation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays +natal nous revelent et nous commandent notre destin propre, nous forcent +d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une +discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la +terre devenue leur sepulcre ne nous conduisait aux lois de la vie. + +Chacun de nos actes qui dement notre terre et nos morts nous enfonce +dans un mensonge qui nous sterilise. Comment ne serait-ce point ainsi? +En eux, je vivais depuis les commencements de l'etre, et des conditions +qui soutinrent ma vie obscure a travers les siecles, qui me +predestinerent, me renseignent assurement mieux que les experiences ou +mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'annees. + +Quand des libertins s'eleverent au milieu de la France contre les +verites de la France eternelle, nous tous qui sentons bien ne pas +exister seulement "depuis le temps d'Olivier Cromwell" nous dumes nous +precipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivees pour avoir +etouffe en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles +pretendent se regler sur des lois qu'elles ont choisies deliberement et +qui, fussent-elles tres logiques, risquent de contrarier nos energies +profondes; quant a nous, pour nous sauver d'une sterile anarchie, nous +voulons nous relier a notre terre et a nos morts. Je n'accourus pas +"soutenir des autels que j'avais ebranles", mais soutenir les autels qui +font le piedestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte prealable et +necessaire. + +Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro +domo_? Je ne merite pas les reproches ni le veau gras que connut +successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passe a renier. Nous +avons voulu maintenir la maison de nos peres que les invites +ebranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers a leur place +(l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catechumenes), nous +reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements ou se +plurent nos aieux. + +On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres +expressions nationales que la propagande politique, bien qu'a cette +minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, apres la +victoire, nous ne penserons pas a nous interdire l'art total. "Ironie, +pessimisme, symbolisme" (que denonce M. Doumic), sont-ce la de si grands +crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns +des plus grands genies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen +de tirer quelque chose de ces velleites de symbolisme que les critiques +devraient aider et encourager, plutot que bafouer,--et ce role +d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en verite, +comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinee du pays et aider +a son developpement, si nous perdions le sentiment de notre propre +activite et si nous nous decouragions de la manifester par ces +speculations litteraires, dont notre conduite presente demontre assez +qu'on avait tort de se mefier? + +_(Scenes et Doctrines du Nationalisme_.) + +Sur le meme theme, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori +et Dolori sacrum_. + + * * * * * + +_Dans l'edition de 1899 le texte etait suivi de la petite note suivante +et gui etait signee de l'editeur:_ + + On y verra une ame agitee par l'espoir + de l'enthousiasme, plus encore que par + l'enthousiasme. + + (M. DE CUSTINE.) + +Cette serie de petits romans ideologiques, qui commence avec _Sous +l'oeil des Barbares_, sera terminee par un troisieme volume, _Qualis +artifex pereo._ Le tout sera complete par un _Examen_ de ces trois +ouvrages. + +Si les circonstances le permettent, il sera publie de ces livrets une +edition avec des bequets pour vingt-cinq personnes. + +L'auteur de ces petits miroirs de sincerite n'est pas dispose a s'en +exagerer l'importance. C'est un culte qu'il rend a la partie de soi qui +l'interesse le plus a cette heure; dans la suite, il se decouvrira +peut-etre des vertus superieures. Il imagine volontiers quelques pages +affectueuses et plus clairvoyantes encore "au cher souvenir de l'auteur +de _Sous l'oeil des Barbares_". La conclusion meme d'_Un Homme libre_ +l'autorise a presumer ainsi de son avenir, seduisant avenir d'ailleurs. + +_L'ouvrage d'abord annonce sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est +devenu_ le Jardin de Berenice. + + + * * * * * + + +NOTES: + +[note 1: Au cimetiere d'Ixelles.--Voir la dedicace de l'_Appel au +Soldat_ a Jules Lemaitre.] + + +[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance +antithetique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarite_. On l'a +gate en y mettant ce qui dans le vocabulaire chretien est _charite_. +Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarite. Cette +solidarite n'implique necessairement aucune "humanite", aucune +"justice", et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporte mille +ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne +le terrassier devenu fievreux; bien au contraire, si celui-ci +desencombre rapidement par sa mort les hopitaux de l'isthme, c'est +benefice pour celui-la. Mais il fallait construire une morale, et voila +pourquoi on a fausse, en l'edulcorant, le sens du mot _solidarite_. +Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par +quoi des etres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se +reconnaissent, tendent a s'associer et a se combiner, je propose qu'on +parle plutot d'_affinites._ Le fait d'etre de meme race, de meme +famille, forme un determinisme psychologique; c'est en ce sens que je +prends le mot d'_affinites_--ou, parfois, d'_amities._] + + +FIN + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barres + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 *** + +***** This file should be named 16813.txt or 16813.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16813/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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