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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barres
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 2
+ Un homme libre
+
+Author: Maurice Barres
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
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+ * * * * *
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+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+UN HOMME LIBRE
+
+Par
+
+MAURICE BARRES
+
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+
+
+1912
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+PREFACE de l'edition de 1904
+
+DEDICACE
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EN ETAT DE GRACE
+
+
+CHAPITRE I.--_La journee de Jersey_
+
+
+CHAPITRE II.--_Meditation sur la journee de Jersey_
+
+
+LIVRE DEUXIEME
+
+L'EGLISE MILITANTE
+
+
+CHAPITRE III.--_Installation_
+
+ a) Installation materielle
+
+ b) Installation spirituelle
+
+ c) Priere-programme
+
+
+CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_
+
+ a) Examen physique
+
+ b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice
+de la mort.--Colloque)
+
+
+CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_
+
+ a) Meditation spirituelle sur Benjamin Constant
+(Application des sens.--Meditation.--Colloque.
+--Oraison)
+
+ b) Meditation spirituelle sur Sainte-Beuve
+(Application des sens.--Meditation.--Colloque.
+--Oraison)
+
+
+CHAPITRE VI.--_En Lorraine_
+
+ Premiere journee: Naissance de la Lorraine.
+--Deuxieme journee: La Lorraine en enfance.
+--Troisieme journee: La Lorraine se developpe.
+--Quatrieme journee: Agonie de la Lorraine.
+--Cinquieme journee: La Lorraine morte.
+--Sixieme journee: Conclusion, la soiree d'Haroue.
+
+
+LIVRE TROISIEME
+
+L'EGLISE TRIOMPHANTE
+
+
+CHAPITRE VII.--_Acedia, Separation dans le
+ monastere_
+
+
+CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_
+
+
+CHAPITRE IX.--_Veillee d'Italie_ (Enseignement
+ du Vinci).
+
+
+CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_
+
+ a) Sa beaute du dehors
+
+ b) Sa beaute du dedans (Sa Loi.--Mon Etre.
+--L'Etre de Venise.--Description du type qui
+les reunit en les resumant)
+
+ c) Je suis sature de Venise
+
+
+LIVRE QUATRIEME
+
+EXCURSION DANS LA VIE
+
+
+CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.
+
+ J'amasse des documents
+
+ Je profite de mes emotions
+
+ Meditation sur l'anecdote d'amour
+
+
+CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La regle de
+ ma vie.--Lettre a Simon)
+
+
+Pas de veau gras. (Reponse a M. Doumic)
+
+Petite note de l'edition de 1899
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+PREFACE DE L'EDITION DE 1904
+
+
+_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de deplaire ne peuvent imaginer
+les divines satisfactions de ma vingt-cinquieme annee: j'ai scandalise.
+Des gens se mettaient a cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
+crevait de bonheur_.
+
+Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre,
+_vers Paques, en 1889. Les maitres de la grande espece vivaient encore.
+Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
+J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui ou je causais
+avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliotheque du Senat et
+qu'un petit vieillard vigoureux--c'etait le Pere, c'etait l'Empereur,
+c'etait Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
+m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais meriter que
+l'Histoire acceptat ce groupe de quatre ages litteraires! Ainsi quand
+j'etais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensee tout acilic
+faisait recette aupres du public. On prenait la grossierete pour de la
+force, l'obscenite pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
+pour des pages "grouillantes de vie". Autant de raisons pour qu'un petit
+livre d'analyse ne fut peint remarque. Et puis l'_Homme libre _etait peu
+comprehensible._
+
+_Croyez-vous donc que j'eusse voulu etre entendu de n'importe qui?
+J'ecrivais pour mettre de l'ordre en moi-meme et pour me delivrer, car
+on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume a la main. Mais le
+premier venu allait-il pencher sa tete, par-dessus mon epaule, sur mon
+papier?--"Fi, Monsieur! m'ecriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
+connaitre mes plus delicates complications_.
+
+_Faites d'abord des etudes preliminaires ou plutot adressez-vous
+ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez ne pour que nous causions
+ensemble._"
+
+_Cette disposition meprisante a ses inconvenients. J'ai cree un prejuge
+contre mes livres. Pendant une dizaine d'annees, il y eut sur
+l'_Egotisme _de M. Barres, sur le_ Moi _de M. Barres les plus sots
+jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
+effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.
+
+_Verdi repetait souvent_: "_Nous autres artistes, nous n'arrivons a la
+celebrite que par la calomnie_." _Je ne suis ni celebre ni calomnie,
+mais on a travesti mes theses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
+ils me donnerent de l'ennui. J'ai eu le degout d'entendre un ministre de
+l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_
+Moi _de M. Barres. Ce probleme de l'individualisme qui passionne nos
+deputes quand on le leur pose sous la forme concrete d'une marmite a
+renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phenomene
+de pretention litteraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
+bonhomie a la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
+pour raviver l'ennui des discordes passees, mais pour marquer comment je
+connus mon erreur. Cette apres-midi me montra clairement que pour agir
+sur des intelligences la sincerite ne suffit pas_.
+
+_J'ai peche contre ma pensee, par trop de scrupule. J'ai craint
+d'introduire mon didactisme en supplement aux faits; je me suis abstenu
+de me regler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nument.
+Je voyais s'eveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
+decrivais, j'acceptais ma spontaneite. J'oubliais qu'il s'agit de creer
+un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
+philosophe doit se preoccuper de l'effet a produire. J'avais une
+tendance a conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon ame,
+car tout cela voulait intensement vivre; or il y a, dans ma conscience
+un moqueur, qui surveille mes experiences les plus sinceres et qui rit
+quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment
+ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait ete capable de ce
+dedoublement, et s'il avait mele a son chant pathetique les railleries
+de son surveillant interieur, il aurait deconcerte_.
+
+_Mes aines, Anatole France et Jules Lemaitre, me comblaient; ils m'ont,
+des la premiere minute, traite avec une grande generosite, mais ils
+pretendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
+voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'etait qu'un de mes
+moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jete l'ancre,
+n'admettaient pas que mes inquietudes differassent de leur curiosite.
+Peut-etre M. Paul Desjardins resumait-il l'opinion moyenne des gens de
+lettres autorises dans une phrase qui me troublait par un melange de
+justesse et d'injustice. "Cet adolescent, disait le critique des_
+Debats, _cet adolescent, si merveilleusement doue pour le style, a
+trouve le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
+malheur, il s'est egare dans son propre dandysme et il lui est arrive,
+ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-meme si ce qu'il disait
+etait serieux ou non. C'est un melange extraordinaire de sincerite naive
+et d'ironie tres serree.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
+est lui-meme le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sur de
+lui sous son air imperturbable_....[1]"
+
+_Je l'ai dit ailleurs deja_[2], _je n allai point droit sur la verite
+comme une fleche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
+arbres pour s'elever etagent leurs ramures; toute pensee procede par
+etapes. Je vivais dans une crise perpetuelle; ma pensee etait, que dis-je!
+elle est encore une chose vivante, la forme de mon ame. Qu'est-ce que mon
+oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnee. La cage en fer d'une des betes
+du Jardin des Plantes_.
+
+_A la date ou j'ecris cette preface, je viens d'entreprendre les_
+Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilite. Qu'en
+tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais
+mon abondance, je ne me possedais pas comme un etre intelligible et
+cerne. C'est la regle de toute production artistique. L'on ne delibere
+guere sur les ouvrages qu'on_ _ecrira; on se surprend a les avoir deja
+vecus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plenitude, par
+necessite et de la maniere la plus irreflechie que se produisent les
+germes qui, bien soignes, deviendront de grandes oeuvres droites.
+Magnifique geste d'une mere qui prend son fils aux mains de
+l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connait
+point._
+
+_Mais pourquoi chercher tant de raisons a ce refus de me comprendre que
+j'ai subi durant douze annees? C'est bien simple: nous ne conquerons
+jamais ceux qui nous precedent dans la vie. En vain nous pretent-ils du
+talent, nous ne pouvons pas les emouvoir. A vingt ans, une fois pour
+toutes, ils se sont choisi leurs poetes et leurs philosophes. Un
+ecrivain ne se cree un public serieux que parmi les gens de son age ou,
+mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.
+
+_Les jeunes gens me dedommageaient. Ils se repetaient la derniere page
+des_ Barbares: "_O mon maitre... je te supplie que par une supreme
+tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinee... Toi
+seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
+des hommes." Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces
+d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
+discipline. Ils s'interesserent passionnement a une recherche
+qu'eux-memes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
+certains jeunes esprits une agitation singuliere. On m'a raconte qu'au
+Conseil superieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Greard
+exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
+rhetoriciens et nos philosophes de Paris. A cet epoque on disputait s'il
+fallait etre barresiste ou barresien. Charles Maurras tient pour
+barresien. La _ Revue independante _avait publie de M. Camille Mauclair
+une sorte de manifeste sur le barresisme. Un sage aurait, des ce debut,
+discerne chez les tenants du "culte du Moi" des formations tres
+diverses; mais nous avions en commun le plus bel elan de jeunesse.
+Nous nous groupames tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
+neo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre
+1894 a mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de
+l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette
+equipe bariolee travailla aux fondations du nationalisme, et non point
+seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme
+francais. Parfaitement, Fourniere, Henri Berenger, Camille Mauclair
+etaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_
+les Deracines, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante,
+obligerent de choisir entre le point de vue intellectuel et le
+traditionalisme_.
+
+_En 1897, le desarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut
+extreme. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyerent leur P.P.C. J'ai
+garde une lettre privee, a la fois touchante et singuliere, de la_ Revue
+blanche. _C'etait l'epoque heroique. Le fameux M. Herr, bibliothecaire
+de l'Ecole normale, un Alsacien et un apotre (c'est vous dire deux fois
+qu'il ne manque pas de vivacite), se chargea de formuler une
+excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il etait un peu
+plus d'Obernai me reprocha d'etre de Charmes. Il se glorifie d'etre le
+fils des livres et me meprise d'etre le fils de mon petit pays. Je le
+felicite tout au moins de poser ainsi le probleme. Oui, l'homme libre
+venait de distinguer et d'accepter son determinisme_.
+
+_Il y a, dans la preface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget
+s'adresse "aux jeunes gens de 1889" pour les inviter "a se mefier du
+nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial" et du
+"nihiliste delicat". "Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
+nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un epicurien intellectuel et
+raffine.... Ce nihiliste delicat, comme il est effrayant a rencontrer et
+comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
+idees. Son esprit critique, precocement eveille, a compris les resultats
+derniers des plus subtiles philosophies de cet age. Ne lui parle pas
+d'impiete, de materialisme. Il sait que le mot_ matiere _n'a pas de sens
+precis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
+que toutes les religions ont pu etre legitimes a leur heure. Seulement
+il n'a jamais cru, il ne croira jamais a aucune, pas plus qu'il ne
+croira jamais a quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
+transforme en un outil de perversite elegante. Le bien et le mal, la
+beaute et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
+de simple curiosite. L'ame humaine tout entiere est, pour lui, un
+mecanisme savant et dont le demontage l'interesse comme un objet
+d'experience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
+moral, rien n'est immoral. C'est un egoiste subtil et raffine dont toute
+l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barres, dans
+son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
+manque seulement une conclusion,--consiste a "adorer son moi", a le
+parer de sensations nouvelles."_
+
+_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de resultat,
+mais, cette conclusion suspendue, les_ Deracines _la fournissent. Dans
+les_ Deracines, _l'homme libre distingue et accepte son determinisme. Un
+candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
+analyse, il eprouve le neant du Moi, jusqu'a prendre le sens social. La
+tradition retrouvee par l'analyse du moi, c'est la moralite que
+renfermait l'_Homme libre, _que Bourget reclamait et qu'allait prouver
+le roman de l'_ Energie nationale.
+
+_Je ne permets qu'a des catholiques les diatribes contre l'egotisme. Si
+vous n'etes pas un croyant, d'ou prenez-vous votres point de vue pour
+fletrir l'individualisme? Au reste, d'une maniere generale, il serait
+detestable que nous pussions contraindre des etres en formation_.
+Souvent leurs maladies preparent leur sante. Ce fier et vif sentiment du
+Moi que decrit_ Un Homme libre, _c'est un instant necessaire, dans la
+serie des mouvements, par ou un jeune homme s'oriente pour recueillir et
+puis transmettre les tresors de sa lignee_.
+
+_Un moi qui ne subit pas, voila le heros de notre petit livre. Ne point
+subir! C'est le salut, quand nous sommes presses par une societe
+anarchique, ou la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
+discipline et quand, par-dessus nos frontieres, les flots puissants de
+l'etranger viennent, sur les champs paternels, nous etourdir et nous
+entrainer_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une
+connaissance nette de leur veritable tradition, mais il les pressait de
+se degager et de retrouver leur filiation propre_.
+
+_Si je ne subis pas, est-ce a dire que je n'acquiere point? J'eus mes
+victoires et mes conquetes en Espagne et en Italie; nos defaites sur le
+Rhin contribuerent a ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai recu
+peut-etre ma vue principale, a savoir que, le jour ou les democrates
+trahissent les interets et la veritable tradition du pays, il y a lieu
+de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
+confier a la fois l'amelioration sociale et les grandes ambitions
+nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
+plus longue que celle de Marc-Aurele. Nous ne sommes point fermes a
+l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
+transforme ses aliments_.
+
+_J'ai marque ailleurs, comment un premier travail de mes idees n'est,
+tout au fond, que d'avoir reconnu d'une maniere sensible que le moi
+individuel etait supporte et nourri par la societe. Sur cette etape je
+ne reviendrai pas, mais on veut elargir ici le raisonnement, et, d'une
+evolution instinctive, faire une methode francaise._
+
+ * * * * *
+
+_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
+l'individualisme est mauvais. Le Francais est individualiste, voila un
+fait. Et de quelque maniere qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
+les fortes critiques que nous accumulons contre la Declaration des
+Droits de l'homme n'empechent point que ce catechisme de
+l'individualisme a ete formule dans notre pays. Dans notre pays et non
+ailleurs! Et ce phenomene (qu'aucun historien jusqu'a cette heure n'a
+rendu comprehensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
+predisposee a l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
+Robert Greslou de Bourget n'empeche point que quelques-unes des
+precieuses qualites de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
+defauts, de ce qu'ils sont des etres qui ne s'agregent point
+naturellement en troupeau_.
+
+_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complete par les_ Deracines, _est
+utile aux jeunes Francais, en ce qu'il accorde avec le bien general des
+dispositions certaines qui les eussent aisement jetes dans un nihilisme
+funebre_.
+
+_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors meme
+que je semblais le plus l'humilier. Une de mes theses favorites est de
+reclamer que l'education ne soit pas departie aux enfants sans egard
+pour leur individualite propre. Je voudrais qu'on respectat leur
+preparation familiale et terrienne. J'ai denonce l'esprit de conquerant
+et de millenaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigenes
+comme un administrateur despotique double d'un apotre fanatique; j'ai
+marque pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
+l'Universite, deracine les esprits. Si l'on veut bien y reflechir, ce ne
+sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeure attentif
+aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les negliger,
+puisque je voulais decrire une certaine sensibilite francaise et surtout
+agir sur des Francais. Mon merite est d'avoir tire de l'individualisme
+meme ces grands principes de subordination que la plupart des etrangers
+possedent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
+Francais croient en eux-memes; ils jugent de toutes choses par rapport a
+leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
+l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
+contemporains ne m'eussent pas ecoute si j'avais pris mon point de
+depart ailleurs que du_ Moi.
+
+_Au milieu d'un ocean et d'un sombre mystere de vagues qui me pressent,
+je me tiens a ma conception historique, comme un naufrage a sa barque.
+Je ne touche pas a l'enigme du commencement des choses, ni a la
+douloureuse enigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne a ma
+courte solidite. Je me place dans une collectivite un peu plus longue
+que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
+que ma chetive carriere. A force d'humiliations, ma pensee, d'abord si
+fiere d'etre libre, arrive a constater sa dependance de cette terre et
+de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandee jusque
+dans ses nuances_....
+
+ * * * * *
+
+_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fideles
+lecteurs, il est possible qu'un etranger s'approche de notre cercle et
+que, jetant les yeux sur cette preface, il s'etonne. En effet, pour tout
+le monde, a vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
+se preoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activite.
+Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
+La-dessus, je n'ai rien a repondre. D'autres personnes semblent craindre
+que le gout de la reflexion ne denature et ne comprime la naivete de nos
+impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
+nous, ce serait d'exciter, d'emouvoir l'etre profond par la justesse des
+cadences, mais en meme temps de le persuader par la force de la
+doctrine. Oui, l'art d'ecrire doit contenter ce double besoin de musique
+et de geometrie que nous portons, a la francaise, dans une ame bien
+faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
+satisfaire a cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
+la fierte sans aucun theatral et ne retrecit pas le coeur_.
+
+Juillet 1904.
+
+
+[note 1: Les _Debats_ du 13 decembre 1890: _les Ironistes_, par Paul
+Desjardins.]
+
+[note 2: Voir a l'Appendice: _Une reponse a M. Doumic: Pas de veau
+gras_.]
+
+ * * * * *
+
+
+DEDICACE
+
+ * * * * *
+
+ _A QUELQUES COLLEGIENS_
+
+_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_
+
+ _J'OFFRE CE LIVRE_
+
+_J'ecris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
+grandes personnes, j'en aurais de la vanite, mais il n'est guere utile
+qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-memes les experiences que je
+vais noter, elles ont systematise leur vie, ou bien elles ne sont pas
+nees pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
+superflue_.
+
+_Les collegiens sont a peu pres les seuls etres qu'on puisse plaindre.
+Encore la moitie d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
+empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
+isolons, nous nous distrayons selon le systeme qui nous parait
+convenable. Au college, ils sont soumis a une discipline qu'ils n'ont
+pas choisie: cela est abominable. J'ai releve avec piete, depuis six a
+sept ans, les noms des enfants qui se sont suicides. C'est une longue
+liste que je n'ose pas publier. J'aurais aime dedier a leur memoire ce
+petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
+repandant leurs noms dans la vie._
+
+_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une resolution
+aussi extreme. Ces ames delicates et paresseuses etaient evidemment mal
+renseignees. Elles crurent qu'il y a du serieux au monde. Elles
+attachaient de l'importance a cinq ou six choses: en ayant eprouve du
+desagrement, elles reculerent hors de la vie. L'essentiel est de se
+convaincre qu'il n'y a que des manieres de voir, que chacune d'elles
+contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilete, les
+avoir toutes sur un meme objet. Ainsi nous amoindrissons nos
+mortifications a penser quelles sont causees par rien du tout, et nous
+arrivons a souffrir tres peu_.
+
+_Parce qu'il detaille ces principes et les illustre de petits exemples
+empruntes a l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appele
+a rendre service_.
+
+_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirme qu'aux siecles
+derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
+se plaisaient deja a faire des proselytes. Ils enfermaient parfois les
+esprits epais dans une chambre de fer chauffee au rouge. Le materialiste
+en etait reduit a sauter precipitamment sur l'un et l'autre pied,
+jusqu'a ce qu'il eut modifie sa conception de l'univers. C'est ainsi que
+la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idealistes.
+Notre sentiment eleve du probleme de la vie est fait de notre inquietude
+perpetuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.
+
+_Dans cette disgrace je goute un plaisir reel. Chercher continuellement
+la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
+c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa felicite dans
+les experiences qu'on institue, et non dans les resultats qu'elles
+semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
+echapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
+dans la disproportion entre l'objet qu'ils revaient et celui qu'ils
+atteignent_.
+
+_Jerome Paturot desirait un peu vivement une position sociale. C'est
+d'une petite ame. Il eut ete plus heureux s'il avait suivi ma methode,
+s'egayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
+aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
+pas de plaisir. C'est faute d'avoir possede ma philosophie. Je vais
+parmi les hommes, le coeur defiant et la bouche degoutee; j'hesite
+perpetuellement entre les reves de Paturot et ceux des mystiques: les
+uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
+ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pense qu'entre tous, Ignace de
+Loyola avait montre le plus de genie, et je le dis le prince des
+psychologues, parce qu'il declare a la derniere ligne de ses_ Exercices
+spirituels, _ou suite de mecaniques pour donner la paix a l'ame: "Et
+maintenant le fidele n'a plus qu'a recommencer_."
+
+_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois a trouver le
+bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le desiriez
+si fort que vous l'avez le plus approche; recommencez maintenant!
+Faisons des reves chaque matin, et avec une extreme energie, mais
+sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
+tres facile avec le joli temperament que nous avons tous aujourd'hui._
+
+_Cette methode, je l'ai exposee et justifiee, je crois, dans la fiction
+qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
+l'accentuer dans vingt-cinq feuillets tres savants, tres obscurs et un
+peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collegiens
+que j'aime, je m'en tiens a la forme la plus enfantine qu'on puisse
+imaginer d'un journal_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+UN HOMME LIBRE
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EN ETAT DE GRACE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA JOURNEE DE JERSEY
+
+
+Je suis alle a Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bebe, quand je
+l'etais moi-meme, dans le sable de sa grand'mere, ou deja nous
+batissions des chateaux. Mais nous ne fumes intimes qu'a notre majorite.
+Je me rappelle le soir ou, place de l'Opera, vers neuf heures, tous deux
+en frac de soiree, nous nous trouvames: je m'apercus, avec un frisson de
+joie contenue, que nous avions en commun des prejuges, un vocabulaire et
+des dedains.
+
+
+Nous nous sommes inscrits a l'ecole de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
+Mais voyais-je Simon trois mois par annee? Il etait mondain a Londres et
+a Paris, puis se refaisait a la campagne. Il passe pour excentrique,
+parce qu'il a de l'imprevu dans ses determinations et des gestes
+heurtes. C'est un garcon tres nerveux et systematique, d'aspect glacial.
+"Merimee, me disait-il, est estimable a cause des gens qui le detestent,
+mais bien haissable a cause de ceux qu'il satisfait."
+
+Simon, qui ne tient pas a plaire, aime toutefois a paraitre, et cela
+blesse generalement. Tres jeune, il etait faiseur; aujourd'hui encore,
+il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
+puisque moi-meme, pour l'en confesser, je prends des precautions;
+pourtant notre delice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
+avec minutie, et si nous tenons tres haut notre intelligence, nous
+flattons peu notre caractere.
+
+Sa depense et son souci de la bonne tenue le reduisent a de longs
+sejours dans la propriete de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
+intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
+secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes apres-midi. Je
+note pourtant qu'il me disait un jour: "J'adore la terre, les vastes
+champs d'un seul tenant et dont je serais proprietaire; ecraser du talon
+une motte en lancant un petit jet de salive, les deux mains a fond dans
+les poches, voila une sensation saine et orgueilleuse."
+
+L'observation me parut admirable, car je ne soupconnais guere cette
+sorte de sensibilite. Voila huit ans que, _pour etre moi_, j'ai besoin
+d'une societe exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
+amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilite, les
+conversations oiseuses me font jaunir et bailler. Je suis entre dans le
+monde du Palais, de la litterature et de la politique sans certitudes,
+mais avec des emotions violentes, ayant lu Stendhal et tres clairvoyant
+de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
+J'observais mal l'hygiene, je me degoutai, je partis; puis je revins,
+ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
+larmoiements idealistes cederent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
+86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'a moi-meme. Dyspepsique,
+un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
+coliques nephretiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
+a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
+congres de Verone: ce qui plait a mon degout universel. Enfin a Paris,
+quand nous dejeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
+heures: "Je vous quitte"; puis, s'il fume immoderement, du moins
+blame-t-il les exces de tabac. Ces deux points m'agreent specialement,
+car moi, je demeure sans defense contre des jeunes gens resolus qui
+m'accaparent et m'imposent leur grossiere hygiene.
+
+C'est dans quelques promenades de sante, coupees de fraiches patisseries
+au rond-point de l'Etoile, que je touchai les pensees intimes de Simon,
+et que je decouvris en lui cette sensibilite, peu poussee mais tres
+complete, qui me ravit, bien qu'elle manque d'aprete.
+
+Nous decidames de passer ensemble les mois d'ete a Jersey.
+
+ * * * * *
+
+Cette villegiature est meprisable: mauvais cigares, fadeur des paturages
+suisses, mediocrites du bonheur.
+
+Nous eumes la faiblesse d'emmener avec nous nos maitresses. Et leur
+vulgarite nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondes
+de gentilles misses.
+
+A Paris, nos amies faisaient un appareillage tres distingue: belles
+femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissees, elles se
+congestionnerent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
+ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
+greve, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitie contre nos
+analyses et deductions, qu'elles declaraient des niaiseries (a cause que
+nous avons l'habitude de remonter jusqu'a un principe evident) et
+inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincerite froide).
+
+Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrimes, Simon et
+moi, durant les longues apres-midi de soleil, en face de l'Ocean qui
+fait mal aux yeux! Ah! ce the dont nous abusames par engouement!
+
+ * * * * *
+
+Un soir, au casino, nous rencontrames cinq camarades qui avaient bien
+dine et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se rejouissaient a
+citer le nom familial de tel commercant de la localite, et patoisaient a
+la jersiaise. Ils inviterent le capitaine du batiment de
+_Granville-Jersey_ a boire de l'alcool, puis ils parlerent de la
+territoriale.
+
+Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
+bouche. Moi, par urbanite, je tachais de rire a chaque fois qu'ils
+riaient.
+
+Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, pres
+de la plage ou se refletait l'immense fenetre brutalement eclairee de
+notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goutames une
+reelle satisfaction a epiloguer sur la vulgarite des gens, ou du moins
+sur notre impuissance a les supporter.
+
+"O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je cree
+chaque jour, pardonne-nous ces frequentations miserables dont nous ne
+savons t'epargner l'enervement."
+
+ * * * * *
+
+A dejeuner, le lendemain, Simon, qui est tres depensier, mais que les
+gaspillages d'autrui desobligent, fit remarquer a son amie qu'elle
+mangeait gloutonnement. Deja le meme defaut de tenue m'avait choque chez
+ma maitresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
+morale. Elles s'emporterent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
+nous nous signalions leur grossierete.
+
+ * * * * *
+
+Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
+voiture nous conduisit jusqu'a la baie de Saint-Ouen.
+
+Nous eumes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la premiere fois,
+cette plage etroite et furieuse, et nous nous assimes aupres de l'ecume
+des lames brisees. Puis une tasse de the nous raffermit l'estomac. Nous
+etions bien servis, par un temps tiede, sur la facade nette d'un hotel
+tres neuf, parmi cinq ou six groupes elegants et moderes. Je surveillais
+le visage de Simon; a la troisieme gorgee je vis sa gravite se detendre.
+Moi-meme je me sentais dispos.
+
+--N'est-ce pas, lui dis-je, la premiere minute agreable que nous
+trouvons a Jersey? Il n'etait pourtant pas difficile de nous organiser
+ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
+monde en est plein), une tasse de the qui encourage notre cerveau (1 fr.
+50).
+
+--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fimes,
+hier soir, de notre ennui, et l'eclair de ce matin, a table, quand nous
+nous sommes surpris a souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
+appetits.
+
+--Arrete! m'ecriai-je, car j'entrevois une piste de pensee.
+
+Et, riant de la joie d'avoir un theme a mediter, nous courumes nous
+installer sur un rocher en face de l'Ocean sale. Au bout d'une heure,
+nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir meme
+avant de m'endormir:
+
+ * * * * *
+
+PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans
+l'exaltation._
+
+DEUXIEME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
+c'est de l'analyser._
+
+La plus faible sensation atteint a nous fournir une joie considerable,
+si nous en exposons le detail a quelqu'un qui nous comprend a demi-mot.
+Et les emotions humiliantes elles-memes, ainsi transformees en matiere
+de pensee, peuvent devenir voluptueuses.
+
+CONSEQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
+possible_.
+
+Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
+sensations, il me faut a l'ordinaire un compagnon.
+
+ * * * * *
+
+Je me rappelle les details et toute la physionomie de cette longue
+seance que nous fimes, couches dans la brise purifiante et virile de
+l'Ocean. Nos intelligences etaient lucides, tonifiees par le bel air,
+soutenues par le the. J'ajouterai meme que Simon s'eloigna un instant
+sous les roches fraiches, ce dont je le felicitai, en l'enviant, car la
+nourriture et l'air des plages entravaient fort la regularite de nos
+digestions, ou nous nous montrames toujours capricieux.
+
+ * * * * *
+
+Le meme soir, vers onze heures, reunis aupres de nos femmes dans le
+petit salon de notre frele villa, je disais a Simon, avec la franchise
+un peu choquante des heures de nuit:
+
+--Je t'avouerai que souvent je songeai a entrer en religion pour avoir
+une vie tracee et aucune responsabilite de moi sur moi. Enferme dans ma
+cellule, resigne a l'irreparable, je cultiverais et pousserais au
+paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possede et
+qui sont mes delices. Je fus detourne de ce cher projet par la necessite
+d'etre extremement energique pour l'executer. Meme je me suis arrete de
+souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupconne qu'elle deviendrait
+vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de seminaristes,
+contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
+serais la minorite.
+
+Nos femmes, en m'entendant, se mirent a blasphemer, par esprit
+d'opposition, et a se frapper le front, pour signifier que je
+deraisonnais.
+
+--C'est etrange, repondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce gout
+pendant des annees. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
+les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
+c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
+froides de Spencer a debrouiller pendant six mois.
+
+--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vetu
+un personnage. J'affectai en tous lieux, d'etre pareil aux autres, et je
+ne m'interrompis jamais de les dedaigner secretement. Ce me fut toujours
+une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
+me vis, sous l'oeil des barbares, me preter a vingt groupes bruyants et
+divers, c'etait pour qu'on me laissat le repit de me construire une
+vision personnelle de l'univers, quelque reve a ma taille, ou me
+refugier, moi, homme libre.
+
+Ainsi revenions-nous a nos principes de l'apres-midi, et a convenir que
+nous avons ete crees pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
+le plus grand nombre possible qui soient exaltees et subtiles. J'entrai
+dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
+c'est d'etre clairvoyants, et nous sommes en meme temps ardents avec
+delire. Chez nous, l'apaisement n'est que debilite; il a toute la
+tristesse du malade qui tourne la tete contre le mur.
+
+Nous possedons la un don bien rare de noter les modifications de notre
+moi, avant que les frissons se soient effaces sur notre epiderme. Quand
+on a l'honneur d'etre, a un pareil degre, passionne et reflechi, il faut
+soigner en soi une particularite aussi piquante. Raffinons soigneusement
+de sensibilite et d'analyse. La besogne sera aisee, car nos besoins, a
+mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
+delicatesses, et seule, cette methode saura nous faire toucher le
+bonheur.
+
+C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisivete, nous
+decidames de tenter l'experience.
+
+Courons a la solitude! Soyons des nouveau-nes! Depouilles de nos
+attitudes, oublieux de nos vanites et de tout ce qui n'est pas notre
+ame, veritables liberes, nous creerons une atmosphere neuve, ou nous
+embellir par de sagaces experimentations.
+
+ * * * * *
+
+Des lors, nous vecumes dans le lendemain; et chacune de nos reflexions
+accroissait notre enivrement. "Desormais nous aurons un coeur ardent et
+satisfait", nous affirmions-nous l'un a l'autre sur la plage, car nous
+avions sagement decide de proceder par affirmation. "Cette sole est tres
+fraiche...; votre maitresse, delicieuse..." me disait jadis un compagnon
+d'ailleurs mediocre, et grace a son ton peremptoire la sauce passait
+legere, je jouissais des biens de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisimes, pour la
+louer, une maison de maitre, avec vaste jardin plante en bois et en
+vignes, sise dans un canton delaisse, a cinq kilometres de la voie
+ferree, sur les confins des departements de Meurthe-et-Moselle et des
+Vosges. Originaires nous-memes de ces pays, nous comptions n'y etre
+distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
+nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse put nous detourner
+de notre genereux egotisme.
+
+C'est alors que, corrects une supreme fois envers nos tristes amies, qui
+furent tour a tour ironiques et emues, nous passames a Paris liquider
+nos appartements et notre situation sociale. Nous sortimes de la grande
+ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de delivrer
+ses epaules d'une charge tres lourde. Nous nous etions debarrasses du
+siecle.
+
+Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
+Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous meditions le chapitre xx du livre Ier
+de l'_Imitation,_ qui traite "De l'amour de la solitude et du silence".
+Et pour nous delasser de la prodigieuse sensibilite de ce vieux moine,
+nous etablissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgre que
+l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me
+bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait desirable.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE II
+
+MEDITATION SUR LA JOURNEE DE JERSEY
+
+
+Cette journee de Jersey fut puerile en plus d'un instant, et pas tres
+nette pour moi-meme. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
+cet amour de l'agitation qui me possedent egalement! C'est a Jersey
+pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Ocean, que j'approchai le
+plus d'un etat heroique. Je tendais a me degager de moi-meme. L'amour de
+Dieu soulevait ma poitrine.
+
+Je dis Dieu, car de l'eclosion confuse qui se fit alors en mon
+imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
+chercheuse et comblee, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
+devote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
+creatures-la, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
+la civilisation ne produit rien de plus interessant. Les vieux mots qui
+leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en meme
+temps une figure assez exacte.
+
+Helas! les contrarietes d'ou sortit mon _etat de grace_, je vois trop
+nettement leur mediocrite pour que mon reve de Jersey n'ait tres vite
+perdu a mes yeux ce caractere religieux que lui conservent mes vocables.
+Jamais rien ne survint en mon ame qui ne fut embarrasse de mesquineries.
+Amertume contre ce qui est, curiosite degoutee de ce que j'ignore, voila
+peut-etre les tiges fletries de mes plus belles exaltations!
+
+ * * * * *
+
+Avant cette journee decisive, deja la grace m'avait visite. J'avais deja
+entrevu mon Dieu interieur, mais aussitot son emouvante image
+s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
+siecle, sans qu'ils modifiassent serieusement mon ignominie. C'est par
+le dedain qu'enfin j'atteignis a l'amour. Certes, je comprenais que seul
+le degout preventif a l'egard de la vie nous garantit de toute
+deception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
+diminution; mais il fallut la revelation de Jersey, pour que je prisse
+le courage de me conformer a ces verites soupconnees, et de conquerir
+par la culture de mes inquietudes l'embellissement de l'univers. C'est
+en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
+choses et les redresserai selon mon reve.
+
+Oui, deja j'avais ete traverse de ce delire d'animer toutes les minutes
+de ma vie. Sur les petits carnets ou je note les pointes de mes
+sensations pour la curiosite de les eprouver a nouveau, quand le temps
+les aura emoussees, je retrouve une matinee de juillet que, malade,
+vraiment epuise, tant mon corps etait rompu et mon esprit lucide
+d'insomnie, je m'etais fait conduire a la bibliotheque de Nancy, pour
+lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de secheresse,
+mais infiniment fecond, dont la mecanique fut toujours pour moi la plus
+troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
+mon scepticisme et mon mepris; il demonte tout ce qu'on respecte, en
+meme temps qu'il reconforte mon desir d'enthousiasme; il saurait me
+faire homme libre, tout-puissant sur moi-meme.
+
+Alors que j'etais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
+passerent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
+la poussiere, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
+Et nous, ceux de la bibliotheque, un pretre, un petit vieux, trois
+etudiants, nous nous penchames des fenetres de notre palais sur ces
+hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tete: "Tu es un soldat, toi
+aussi; tu es mille soldats, toute une armee. Que leurs trompettes levees
+vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
+as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
+toutes les figures en face des circonstances." Et, fremissant jusqu'a
+serrer les poings du desir de dominer la vie, je me replongeai dans
+l'etude des moyens pour posseder les ressorts de mon ame comme un
+capitaine possede sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera
+la theorie des emotions, afin que l'homme a volonte les cree toutes en
+lui et toutes en un meme moment.
+
+Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
+douloureuse matinee ou je vis un de ma race, mais ayant toujours resiste
+a l'appetit de se detruire, qui me disait dans un acces d'orgueil: "Ma
+tete est une merveilleuse machine a pensees et a phrases; jamais elle ne
+s'arrete de produire avec aisance des mots savoureux, des images
+precises et des idees imperieuses; c'est mon royaume, un empire que je
+gouverne." Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'etais
+assombri et congele par le bromure, au point que je n'avais pas la force
+de lui repondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
+sourire et pour paraitre alerte. Et je revins a midi, seul, par la
+longue rue Richelieu (une de ces rues etroites qui me donnent un
+malaise), plus accable et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
+mon decouragement, que le paradis c'est d'etre clairvoyant et fievreux.
+
+
+ * * * * *
+
+Je m'ecarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends a connaitre mon
+temperamment, ses hauts et ses bas. Voila les soucis, les nuances ou je
+reviens, sitot que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
+frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
+qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
+dans le petit bagage d'emotions qui est tout mon moi. A certains jours,
+elles m'interessent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
+s'effondrent. Elles me sont Helene, Cleopatre, la Juliette sur son
+balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
+curiosite des jeunes gens.
+
+Belle paix froide de Saint-Germain! C'est la que mon coeur echauffe sans
+treve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
+qui, parfois, m'ont traverse pour m'indiquer ce que je devais etre! Ma
+faiblesse jusqu'a cette heure n'a pu forcer a se realiser cet esprit
+mysterieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
+departirai sa beaute a l'univers, qui me fut jusqu'alors mediocre comme
+mon ame.
+
+--Mais, dira-t-on, Simon, qu'interessent la vie (amour des forets et du
+confort) et la precision scientifique (philosophie anglaise), comment
+s'associait-il a vos aspirations?
+
+Je pense qu'etant fort nerveux et comprehensif, il vibrait avec mes
+energies quelles qu'elles fussent. Puis il baillait de sa vie sans
+argent ni ambition....
+
+Mais pourquoi m'inquieterais-je d'expliquer cette ame qui n'est pas la
+mienne? Il suffit que je vous le fasse voir, aux instants ou, me
+comparant a lui, vous y gagnerez de me mieux connaitre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE DEUXIEME
+
+L'EGLISE MILITANTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE III
+
+INSTALLATION
+
+
+Le lendemain de notre arrivee, vers les neuf heures, quand le paysage,
+dans la franchise de son reveil, n'a pas encore vetu la splendeur du
+midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
+etudiames la propriete, et sa saine banalite nous agrea.
+
+Batie sur un vieux monastere dont les ruines l'enclosent et
+l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelees d'une cote
+volcanique. Et cette legende de volcan, dans nos promenades du soir,
+nous invitait a des reveries geologiques, toujours teintees de
+melancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
+science. Nos fenetres dominaient une vaste cuvette de terres labourees,
+sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'a l'horizon des
+fenetres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
+les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassees dans le
+lointain. Sur un autre ballon tres proche, le village deployait sa rue
+morne; et l'eglise au milieu des tombes dominait le pays.
+
+Cette mise en scene, si completement privee de jeunesse, devait mieux
+servir nos severes analyses que n'eussent fait les somptuosites
+energiques de la grande nature, la mollesse bellatre du littoral
+mediterraneen, ou meme ces plaines d'etangs et de roseaux dont j'ai tant
+aime la resignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
+gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
+pensees a leur place.
+
+ * * * * *
+
+_Installation materielle_
+
+En une semaine nous fumes organises.
+
+Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit a notre
+service.
+
+Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de meditation,
+Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
+sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
+sensations, et qui desire m'anemier, tant j'ai le gout des frissons
+delicats, je considerai qu'une branche d'arbre tres maigre, frolant ma
+fenetre et que je connaitrais, me suffirait.
+
+La salle a manger nous parut parfaite, des qu'un excellent poele y fut
+installe. Dans la bibliotheque ou nous agitames des problemes par les
+nuits d'hiver, on mit un grand bureau double ou nous nous faisions
+vis-a-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
+faire nos recherches ou rediger, puis, au coin de la cheminee, deux
+ganaches pour la metaphysique des problemes.
+
+La piece voisine etait tapissee de livres, meles et contradictoires
+comme toutes ces fievres dont la bigarrure fait mon ame. Seul Balzac en
+fui exclu, car ce passionne met en valeur les luttes et l'amertume de la
+vie sociale; et, malgre tout, romanesques et de fort appetit, nous
+trouverions dans son oeuvre, a certains jours, la nostalgie de ce que
+nous avons renonce.
+
+Je m'opposai avec la meme energie a ce qu'aucune chaise penetrat dans la
+maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
+l'honnete homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
+jamais rien combine d'estimable hors d'un fauteuil.
+
+Tous nos murs furent blanchis a la chaux. J'aime le mutisme des grands
+panneaux nus; et mon ame, racontee sur les murs par le detail des
+bibelots, me deviendrait insupportable. Une idee que j'ai exprimee,
+desormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
+hypocrisie, par des manques frequents de sincerite dons la conversation,
+que j'arrive a posseder encore en moi un petit groupe de sentiments qui
+m'interessent. Peut-etre qu'ayant tout avoue dans ces pages, il me
+faudra tenter une evolution de mon ame, pour que je prenne encore du
+gout a moi-meme.
+
+Nous fimes des visites aux notables et quelques aumones aux indigents.
+Et pour acquerir la consideration, chose si necessaire, nous repandimes
+le bruit que, freres de lits differents, nous etions nes d'un officier
+superieur en retraite.
+
+Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causames des femmes. La femme,
+qui, a toutes les epoques, eut la vertu facheuse de rendre bavards les
+imbeciles, renferme de bons elements qu'un delicat parfois utilise pour
+se faire a soi-meme une belle illusion. Toutefois, elle fait un
+divertissement qui peut nuire a notre concentration et compromettre les
+experiences que nous voulons tenter. Simon, ayant reflechi, ajouta:
+
+--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chastete!
+
+--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a tres bien
+vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouie et le reste
+s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets
+ne sont pas purs, la virginite de nos sens se gate. Mais les objets sont
+ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de
+nous edifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de
+troublant ni de mysterieux; depouillons-la de tout ce lyrisme que nous
+jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous
+vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la
+chastete.
+
+Simon voulut bien m'approuver.
+
+C'est pourquoi nous sommes alles a la messe. Et entre les jeunes
+personnes, nous avons distingue une fille pour sa fraiche sante et pour
+son impersonnalite. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique
+malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien
+nous distraire du developpement de notre etre. Nous fimes donc un
+arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eumes de la
+satisfaction.
+
+ * * * * *
+
+Au soir de cette premiere semaine, dans notre cadre d'une simplicite de
+bon gout, assis et souriant en face du paysage severe que desolent la
+brume et le silence, nous resolumes de couper tout fil avec le monde et
+de bruler les lettres qui nous arriveraient.
+
+ * * * * *
+
+_Installation spirituelle_
+
+Je fus flatte de trouver un cloitre dans les coins delabres de notre
+propriete.
+
+Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attriste de
+souvenirs desagreables et de desirs, parfois j'ai desire achever ma vie
+sous les cloitres ou ma curiosite s'etait satisfaite un jour. Ce me
+serait un pis aller delicieux de veiller sous les lourds arceaux de
+Saint-Trophime a Arles, d'ou, certain jour, je descendis dans l'eglise
+lugubre pour me mepriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une
+beaute dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus
+d'energie je saurais etre.
+
+Notre cloitre, qui date de la fin du treizieme siecle, n'abritait plus
+que des volailles quand nous le fimes approprier, pour l'amour du
+christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont
+notre veine d'ascetisme et d'enervement. Il est bas, triste et couvert
+de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobes l'entourent, sous
+chacun desquels avait ete sculpte un petit bas-relief. Quoique le temps
+les eut degrades, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi
+Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe
+entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me
+parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure
+les plis de sa pelerine, et je me desolai frequemment avec elle, pensant
+avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce
+roi, que je ne le suis envers moi-meme, quand je donne a ma vie une
+regle monacale.
+
+C'est la qu'au matin nous descendions, tandis qu'on preparait nos
+chambres; et ce m'etait un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste
+poli, sans plus, car nous pratiquions la regle du silence jusqu'au repas
+du soir pris en commun.
+
+L'apres-midi, ou je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de
+tromper la mechancete des digestions, c'etait apres le dejeuner, une
+fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade
+jusqu'a deux heures,--une partie de volant dans le cloitre, comme
+faisaient, pour se delasser, Jansenius et M. de Saint-Cyran,--du repos
+dans un fauteuil balance, puis un nouveau cigare,--une meditation a
+l'eglise, suivie d'une petite promenade,--a quatre heures, la rentree en
+cellule. (On notera que Simon, en depit d'une legere tendance a
+l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'a deux heures).
+
+Et cette grande variete de mouvement dans un si bref espace de temps
+nous portait, sans trop d'ennui, a travers les heures ecrasantes du
+milieu du jour.
+
+A sept heures, diner en commun; et fort avant dans la nuit, nous
+analysions nos sensations de la journee.
+
+ * * * * *
+
+C'est dans l'une de ces conferences du soir que j'appelai l'attention de
+Simon sur la necessite de nous enfermer, comme dans un corset, dans une
+regle plus etroite encore, dans un systeme qui maintiendrait et
+fortifierait notre volonte.
+
+--Il ne suffit pas, lui disais-je, de fixer les heures ou nous
+mediterons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un
+sentiment d'inutilite, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le
+vivifier? L'energie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la
+main.
+
+Pour qu'il comprit cette anemie de mon ame, je lui rappelai un cafe qui
+nous etait familier.--Que de fois je suis sorti de la vers les dix
+heures du soir, degoute de fumer et avec des gens qui disaient des
+niaiseries! Les feuilles des arbres etaient legerement eclairees en
+dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions
+pas de but; j'etais mecontent de moi, amoindri devant les autres, et je
+n'avais pas l'energie de rompre la.
+
+Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des
+exemples personnels.
+
+--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.
+Une nuit, pres de m'endormir, je fus frappe par cette idee, qui vous
+paraitra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, etait l'antique
+Tanais des legendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle
+intensite, une beaute si mysterieuse qui je dus, ayant allume, chercher
+dans la bibliotheque une carte ou je suivis ce fleuve des sa sortie du
+lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siecles
+interposes, Orphee m'apparut _errant a travers les glaces
+hyperboreennes, sur les rives neigeuses du Tanais, dans les plaines du
+Riphe que couvrent d'eternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs
+inutiles de Pluton_. Cet esprit delicat fut sacrifie par les femmes
+toujours ivres et cruelles. On s'etonnera que je m'emeuve d'un incident
+si frequent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble
+guere; mais ce soir-la, mille sens admirables s'en levaient, si presses
+que je ne pouvais les saisir. Et ce desolations lointaines, evoquees
+sans autres details, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'acheve
+dans l'enthousiasme une journee de secheresse, de la plus fade banalite.
+Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences
+qu'elles se refletent dans nos ames, pour y eveiller leurs types.
+
+Les plus petits details, a certains jours, retentissent infiniment en
+moi. Ces sensibilites trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher
+pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le reve entrevu
+dans notre cottage de Jersey.
+
+ * * * * *
+
+_Priere-programme_
+
+Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!
+
+Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse a
+depenser: nous profiterons des moments de lucidite de nos organes, et
+nous ne forcerons jamais notre machine, quand son etat de remission
+invite au repos.
+
+Peut-etre meme surprendrons-nous ces regles fixes des mouvements de
+notre sang qui amenent ou ecartent les periodes ou notre sensibilite est
+a vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait a changer, a
+diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme a nos
+besoins. Par des hardiesses d'hygieniste ou de pharmacien, nous
+pourrions nous mettre en situation de fournir tres rapidement les etats
+les plus rares de l'ame humaine.
+
+Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances ou nous
+placons nos facultes, nous verrions aussitot nos desirs (qui ne sont que
+les besoins de nos facultes) changer au point que notre ame en paraitra
+transformee. Et pour nous creer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de
+raisonnements, mais d'une methode mecanique; nous nous envelopperons
+d'images appropriees et d'un effet puissant, nous les interposerons
+entre notre ame et le monde exterieur si nefaste. Bientot, surs de notre
+procede, nous pousserons avec clairvoyance nos emotions d'exces en
+exces; nous connaitrons toutes les convictions, toutes les passions et
+jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donne d'aborder a l'esprit
+humain, dont nous sommes, des aujourd'hui, une des plus elegantes
+reductions que je sache.
+
+ * * * * *
+
+Les ordres religieux ont cree une hygiene de l'ame qui se propose
+d'aimer parfaitement Dieu; une hygiene analogue nous avancera dans
+l'adoration du _Moi_. C'est ici, a Saint-Germain, un institut pour le
+developpement et la possession de toutes nos facultes de sentir; c'est
+ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins energiquement que
+firent les grands saints du christianisme, proscrivons le peche, le
+peche qui est la tiedeur, le gris, le manque de fievre, le peche,
+c'est-a-dire tout ce qui contrarie l'amour.
+
+L'homme ideal resumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour
+que je veux realiser. Je convoque tous les violents mouvements dont
+peuvent etre enerves les hommes; je paraitrai devant moi-meme comme la
+somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de
+ma sterilite et flatte dans mon orgueil, nulle fievre ne me demeurera
+inconnue, et nulle ne me fixera.
+
+C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son
+cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: "Je suis un homme libre."
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IV
+
+EXAMENS DE CONSCIENCE
+
+
+J'ai ferme la porte de ma cellule, et mon coeur, encore trouble des
+nausees que lui donnait le siecle, cherche avec agitation....
+
+Connaitre l'esprit de l'univers, entasser l'emotion de tant de sciences,
+etre secoue par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion
+m'enfievre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec
+le desespoir de couper mon ardeur; je me suis leve ce matin avec un
+bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de
+tranquillite etendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement
+ouverts a celui que j'aime: a l'Enthousiasme.
+
+Il ne s'agit pas qu'ayant accumule des notions, je devienne pareil a un
+dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agite de tous les
+frissons, et d'en etre insatiable. Seule felicite digne de moi, ces
+instants ou j'adore un Dieu, que grace a ma clairvoyance croissante, je
+perfectionne chaque jour!
+
+ * * * * *
+
+Pour ne pas succomber sous l'ame universelle que nous allons essayer de
+degager en nous, commencons par connaitre les forces et les faiblesses
+de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que
+nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience
+nette de l'emotion percue, et pour pouvoir la faire apparaitre a
+volonte.
+
+Tel fut l'objet de nos conferences d'octobre.
+
+ * * * * *
+
+_Examen physique_
+
+Nous inspectames d'abord nos organes: de leur disposition resulte notre
+force et notre clairvoyance.
+
+ * * * * *
+
+Un medecin competent que nous fimes venir de la ville nous mit tout nus
+et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts
+reunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte
+jusqu'a trente; ainsi l'avait-il ordonne.
+
+--Vous etes delicats, mais sains.
+
+Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnes par une
+difformite aussi peniblement que par un manque de tenue. C'est encore du
+lyrisme que d'etre boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.
+Toute affectation nous choque. "Avoir la pituite ou une gibbosite!
+disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvat le tour d'esprit
+de Victor Hugo." Simon a bien du gout de repugner aux etres excessifs;
+ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un
+esprit agile dans un corps simplifie, tel est notre reve pour assister a
+la vie.
+
+ * * * * *
+
+Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses
+pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant debute
+dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement
+les fers et les quinquinas; mais toujours me repugna le grand air qui
+seul m'eut tonifie sans m'echauffer.
+
+ * * * * *
+
+Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquimes dans des
+familles nerveuses, la sienne apoplectique du cote des hommes et bizarre
+par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacite
+dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et preteraient
+parfois au ridicule sans sa parfaite education. Il est bilieux.
+
+--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes
+chiens et criant apres eux, des les six heures du matin, je jouis, je
+respire a l'aise.
+
+Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur acre
+dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-etre
+seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce
+medecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce temperament,
+l'_activite du coeur_ est excessive et exigeante.
+
+--J'entends bien, me repond en souriant Simon; mes journees ne sont
+heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agreables qu'a Paris....
+Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations
+sedentaires, l'exercice exclusif des organes internes entrainent des
+desordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la facheuse contraction de mon
+systeme epigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'a faire hesiter ma
+vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une
+chaleur active et un mouvement regulier du cerveau, et qui est si
+necessaire pour venir a bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi
+que tu me vis indifferent aux ambitions, que tu poursuivais tout au
+moins par saccade.
+
+--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de
+mes plus belles energies, ces hesitations et ces reserves! Toi, Simon,
+bilio-nerveux, tu meles une incertitude apre a cette multiple energie
+cerebrale qui nait de ton etat nerveux. Cette complexite est le point
+extreme ou tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma premiere
+etape. Je suis ne tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activite
+musculaire toujours nulle, le systeme cerebral et nerveux a tout
+accapare. Dans ce defaut d'equilibre, les organes inegalement vivifies
+se sont alteres, la sensibilite alla se denaturant. C'est l'estomac qui
+partit le premier. J'offre un phenomene bien connu des philosophes de la
+medecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives
+incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus pousse a
+cette serie d'experiences, ou je veux me creer une exaltation continue
+et proscrire a jamais les abattements. Dans ma defaillance que rend
+extreme l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagere
+me traverse; en ces instants, je sens d'une maniere heureuse et vive; la
+multiplicite et la promptitude de mes idees sont incomparables: elles
+m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer a jamais!
+Si a l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est
+que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,
+c'est que je n'ai pas surpris le secret de les evoquer... Je te marque
+la quelle sera notre tache de Saint-Germain.
+
+Nous sommes l'un et l'autre des melancoliques. Mais faut-il nous en
+plaindre? Admirable complication qu'a notee le savant! Les appetits du
+melancolique prennent plutot le caractere de la passion que celui du
+besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but
+devient secondaire; c'est dans notre appetit meme que nous nous
+complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le
+satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idealistes.
+
+De cet etat, disent les medecins, sortent des passions tristes,
+minutieuses, personnelles, des idees petites, etroites et portant sur
+les objets des plus legeres sensations. Et la vie s'ecoule, pour ces
+sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui
+donnent a toute leur maniere d'etre un caractere de puerilite, d'autant
+plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit
+d'ailleurs fort distingue.
+
+N'en doutons pas, voila comment nous juge le docteur qui, tout a
+l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de
+l'univers une vision ardente et melancolique, se peut-il rien imaginer
+de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire
+tenir l'infini dans une seconde de nous-memes. Nos raisonnements
+tortueux demeurent incomplets, c'est que l'emotion nous a saisis au
+detour d'une deduction, et des lors a rendu toute logique superflue. Il
+ne faut pas demander ici des raisonnements equilibres. Je n'ai souci que
+d'etre emu.
+
+Et felicitons-nous, Simon: toi, d'etre devenu melancolique; et moi,
+d'avoir ete anemie par les veilles et les dyspepsies. Felicitons-nous
+d'etre debilites, car toi, bilieux, tu aurais ete satisfait par
+l'activite du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux delicat, je serais
+simplement distingue. Mais parce que l'activite de notre circulation
+etait affaiblie, notre systeme veineux engorge, tous nos actes
+accompagnes de gene et de travail, nous avons mis l'age mur dans la
+jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irreflexion des adolescents, leurs
+gambades ni leurs deportements. La vie toujours chez nous rencontra des
+obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette energie
+vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-meme. Je ne me crus jamais
+invincible. Et en meme temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.
+Notre existence, qui peut paraitre triste et inquiete, fut du moins
+clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces emoussees nous
+engage vivement a ne negliger aucune de celles qui nous restent, a en
+augmenter l'effet par un meilleur usage, a les fortifier de toutes les
+ressources de l'experience.
+
+ * * * * *
+
+Tel est notre corps, nous disions-nous l'un a l'autre, et c'est un des
+plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes
+experiences.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Examen moral_
+
+Nous continuames notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions
+a eclairer notre conscience.
+
+Silencieux et retires, d'apres un plan methodique, nous avons passe en
+revue nos peches, nos manques d'amour. A ce tres long labeur je trouvai
+infiniment d'interet. Et Simon, au diner du dernier jour, une heure
+avant la confession solennelle, me disait;
+
+--Aujourd'hui, comme le malade arrive a connaitre la plaie dont il
+souffre et qu'il inspecte a toute minute, je suis obsede de la laideur
+qu'a prise mon ame au contact des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Nous avions decide de passer nos fracs, cravates noires, souliers
+vernis, de boire du the en goutant des sucreries, et de nous coucher
+seulement a l'aube, afin de marquer cette grande journee de quelques
+traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il
+faut considerer qu'un decor trop familier rapetisse les plus vives
+sensations).
+
+Quand nous fumes assis dans les deux ganaches de la cheminee, toutes
+lampes allumees et le feu tres clair, Simon, qui sans doute attachait
+une grande importance a ces premieres demarches de notre regeneration,
+etait emu, au point que, d'enervement presque douloureux mele
+d'hilarite, il fit, avec ses doigts crispes en l'air, le geste d'un
+epileptique.
+
+Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages
+d'etre deux, car par contagion je goutai, avant meme les premiers mots,
+une chaleur, un entrain un peu grossier, mais tres curieux.
+
+ * * * * *
+
+Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux ou nous avons demeure.
+
+1 deg. DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-a-dire au milieu de ces relations
+que je ne me suis pas faites moi-meme), j'ai peche;
+
+_Par pensee_ (les peches par pensee sont les plus graves, car la pensee
+est l'homme meme); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'a avoir des
+prejuges sur les situations sociales et que je respectai malgre tout
+celui qui avait reussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer
+dans les categories.
+
+_Par parole_ (les peches par parole sont dangereux, car par ses paroles
+on arrive a s'influencer soi-meme); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne
+point paraitre different, mille phrases mediocres qui m'ont fait l'ame
+plus mediocre.
+
+_Par oeuvre_ (les peches par oeuvre, c'est-a-dire les actions, n'ont pas
+grande importance, si la pensee proteste); toutefois il y a des cas:
+ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil a oreillettes ou
+j'aurais medite plus noblement.
+
+2 deg. DANS LA VIE ACTIVE (c'est-a-dire au milieu de ceux que j'ai connus
+par ma propre initiative), j'ai peche:
+
+_Par pensee_: m'etre preoccupe de l'opinion. Je fus tente de trouver les
+gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.
+
+_Par parole_: avoir renie mon ame, jolie volupte de rire interieur, mais
+qui demande un tact infini, car l'ame ne demeure intense qu'a s'affirmer
+et s'exagerer toujours.
+
+_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me
+plus a inventer des hommes superieurs, pour le plaisir de les louer et
+de m'humilier. C'est une fausse demarche; on ne profite qu'avec
+soi-meme, meditant et s'exasperant.
+
+ * * * * *
+
+Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:
+
+--Il est un point ou vous glissez qui importe, car nous saurions en
+tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez
+eu un metier.
+
+--C'est juste, lui dis-je. Un metier, quel qu'il soit, fait a notre
+personnalite un fondement solide; c'est toute une reserve de
+connaissances et d'emotions. J'avais pour metier d'etre ambitieux et de
+voir clair. Je connais parfaitement quelques cotes de l'intrigue
+parisienne.
+
+--Voulez-vous me donner des details sur les hommes superieurs que vous
+remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons
+intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtieme
+annee.
+
+--A dix-huit ans, mon ame etait meprisante, timide et revoltee. Je vis
+un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en realite il ne se
+laissait pas aborder.
+
+O mon ami, de qui je tais le nom, aupres de votre delicatesse j'etais
+maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous
+comprenais; peut-etre vous n'avez pas joui des seductions qu'exercait
+sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez
+souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes annees
+qui vous ecoutaient, et pare d'un flottant desir de plaire, vous n'etiez
+preoccupe que de vous paraitre ingenieux a vous-meme. Or, cedant a
+l'attrait de reproduire la seduisante image que vous m'apparaissiez, je
+negligeai la puissance de detester et de souffrir qui sourd en moi. Vous
+captiviez mon ame, sans daigner meme savoir qu'elle est charmante, et
+vous l'entrainiez a votre suite en lui lancant par-dessus votre epaule
+des paroles flatteuses denuees d'a-propos.
+
+Celui que je rencontrai ensuite etait amer et dedaigneux, mais son
+esprit, ardent et desinteresse. Je le vis orgueilleux de son vrai moi
+jusqu'a s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fut jamais
+traite en egal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne
+pumes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuite d'avoir
+dans l'autre un temoin. Aussi avons-nous prefere--du moins tel fut mon
+sentiment, car je ne veux meme plus imaginer ce qu'il pensait--oublier
+que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des
+concessions, je n'avais plus a m'en impatienter que devant moi-meme.
+
+O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour
+que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de
+vetir a volonte des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la
+plus complete possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et
+morne, deja j'ai pu l'adorer; mais j'ai manque de discipline, et ton
+etreinte m'avait grise. Ne veux-tu pas m'enseigner a prier
+methodiquement?
+
+ * * * * *
+
+Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parle. Mon emotion
+l'enleva. Nous connumes, ce soir-la, une ardente bonte envers mille
+indices de beaute qui soupirent en nous et que la grossierete de la vie
+ne laisse pas aboutir. J'aspirais a souffrir et a frapper mon corps,
+parce que son epaisse indolence opprime mes jolies delicatesses. Comme
+je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse
+ressenti aucune douleur, mais seulement l'apre plaisir de la
+vengeance.... Tout cela j'hesite a le transcrire; ce ne sont pas des
+raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'emotion montante de
+cette scene a laquelle je ne sais pas laisser son vague mysterieux.
+Qu'ils s'essayent a repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui
+soupconnent la sincerite de ma description! Si mes habitudes d'homme
+reflechi n'avaient retenu mon bras, j'eusse ete aisement sublime, et
+frappant mon corps, j'aurais dit: "Souffre, miserable! gemis, car tu es
+infame de ne connaitre que des instants d'emotion, rapides comme des
+pointes de feu. Souffre, et profondement, pour que ton _Moi_, a cet
+eveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous
+la pluie de la vie. Depuis huit annees que tes sens sont baignes de
+sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brules, quand il
+faudrait que tu fusses consume de toutes a la fois et sans treve! Mais
+comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas meme un
+reel desir d'etre ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta
+mediocrite! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que
+toi. Et si tu te vantes que leur superiorite t'est indifferente, je ne
+t'autorise pas a tirer merite de ce renoncement: il n'est beau d'etre
+miserable et d'aimer sa misere qu'apres s'etre depouille
+volontairement."
+
+Ah! Simon, quel ennui! Que d'annees excellentes perdues pour le
+developpement de ma sensibilite! J'entrevois la beaute de mon ame, et ne
+sais pas la degager! C'est un grand depit d'etre enferme dans un corps
+et dans un siecle, quand on se sent les loisirs et le gout de vivre tant
+de vies!
+
+ * * * * *
+
+Simon restait assis aupres du feu, cherchant le calme dans une raideur
+de nerfs, evidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et
+m'asseyant a ses cotes:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.
+
+C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant
+des psychologues, que nous empruntons cette methode, dont je me suis
+toujours bien trouve.
+
+La vie est insupportable a qui n'a pas a toute heure sous la main un
+enthousiasme. Que si la grace nous est donnee de ressentir une emotion
+profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,
+rattachons-la, fut-elle de l'ordre metaphysique le plus haut, a quelque
+objet materiel que nous puissions toucher jusque dans nos pires
+denuements. Reduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que
+l'apprenti mecanicien trace sur le tableau noir des signes
+conventionnels, pour fixer la figure ideale qu'il calcule et qui
+toujours est pres de lui echapper.
+
+J'imaginerai un guide-ane et toute une mnemotechnic, qui me permettront
+de retrouver a mon caprice les plus subtiles emotions que j'aurai
+l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogue et condense en
+rebus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais interieur, et
+m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de
+contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout
+je parviendrai a fixer mon esprit. L'attention ramassee toute sur un
+meme point y augmente infiniment la sensibilite. Une douleur legere,
+quand on la medite, s'accroit et envahit tout l'etre. Si vous essayes de
+songer a cette phrase abstraite: "J'ai manque d'amour dans mes
+meditations, c'est pourquoi j'ai ete humilie", votre esprit dissipe
+n'arrive pas a l'emotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du
+soir, seul dans votre chambre ou rien ne vous distrait, et dites:
+
+ _Composition de lieu_
+
+
+Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le
+ciel, par desespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations
+sans treve que la morphine ne maitrise plus. Il sait sa mort assuree,
+douloureuse et lente. Il git loin de ses pairs, parmi des hommes
+grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; meme il en est arrive a
+rougir de soi-meme, et pour plaire a ces gens il a voulu paraitre leur
+semblable.
+
+Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres
+des rois qui le traitent en amis, qu'il celebre le culte dont l'entoura
+sa maitresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis
+jusqu'au soir ou elle mourut en le desirant, qu'il oublie son infirmite
+et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,
+l'amour frere de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensees ennoblies
+redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dedaigneuses.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et desabuses, nous appuyions nos
+fronts aux vitres fraiches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,
+parmi les vapeurs qui s'etirent, l'aube commencait; alors, nous
+entreprimes, dans le malaise de ce matin glace, l'_exercice de la mort_.
+
+ * * * * *
+
+ _Exercice de la mort_
+
+
+Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par
+notre cercueil, nos mains jointes seront opprimees par des planches
+clouees a grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les
+marques penibles de cette lutte derniere que chacun s'efforce de taire,
+mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce
+moment supreme prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne
+parait singulier qu'a l'agonisant lui-meme. Ce sera termine. Tout ce que
+j'aurai emmagasine d'idees, d'emotions, et mes conceptions si variees de
+l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces
+enthousiasmes si desires, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond
+peu de cas, et il convient en meme temps que nous en jouissions sans
+treve. Jouissons de tout et hativement, et ne nous disons jamais: "Ceci,
+des milliers d'hommes l'ont fait avant moi"; car, a n'executer que la
+petite danse que la Providence nous a reservee dans le cotillon general,
+nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais
+voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens
+d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en
+desir, se sont pretees a tous les imbeciles, et lors meme qu'elles sont
+vierges de desir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbecile qui puisse
+leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais
+nous emouvoir a les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si
+maigres choses un sentiment aussi agreable.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+Cette haine du peche et cette ardeur vers les choses divines que je
+viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon ame, je les ai
+analyses; j'ai demonte ces sentiments heroiques, je saurais a volonte
+les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossieres inscrites
+sur mon carnet me donnent surement les reves les plus exquis que
+l'humanite puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le
+fidele jusqu'a la chapelle ou il s'agenouille. Mon ame mecanisee est
+toute en ma main, prete a me fournir les plus rares emotions. Ainsi je
+deviens vraiment un homme libre.
+
+Pourquoi, mon ame, t'humilier, si de toi, pauvre desorientee, je fais
+une admirable mecanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire
+pleurer d'amour pour sa famille, en songeant a la douleur qu'il
+causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abime, l'imprevu de
+cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportee par un parent qui
+peut a peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent
+toutes les voix pendant trois jours. Et, precisant ce tableau materiel
+avec minutie, il s'elevait en pleurant sur soi-meme jusqu'a la plus
+noble emotion d'amour filial: le desespoir de peiner les siens.
+
+Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de
+Loyola? Grace a des associations d'idees devenues chez la plupart des
+hommes instinctives, ne fait-on pas jouer a volonte les ressorts de la
+mecanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous
+verrez chacun d'eux eprouver des sensations identiques. A tout ce qui
+est epars dans le monde, l'opinion a attache une facon de sentir
+determinee, et ne permet guere qu'on la modifie. Nous eprouvons des
+sentiments de respectueuse emotion devant une centaine d'anecdotes ou
+devant de simples mots peut-etre vides de realite. Voila la mecanique a
+laquelle toute culture soumet l'humanite, qui, la plupart du temps ne se
+connait meme point comme dupe. Et moi qui, par une methode analogue,
+aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingenie a me procurer des
+emotions perfectionnees, vous viendriez me blamer! L'humanite s'emeut
+souvent a son dommage, tant elle y porte une deplorable conviction;
+quant a moi, sachant que je fais un jeu, je m'arreterai presque toujours
+avant de me nuire.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES INTERCESSEURS
+
+
+Ayant touche avec lucidite nos organes et nos agitations familieres
+sachons utiliser cette enquete. Que notre ame se redresse et que
+l'univers ne soit plus deforme! Notre ame et l'univers ne sont en rien
+distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une meme
+chose, la somme des emotions possibles.
+
+Helas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense defaille.
+Comment, sans m'egarer, amasser cette somme des emotions possibles? Il
+faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_.
+
+Il est, Simon, des hommes qui ont reuni un plus grand nombre de
+sensations que le commun des etres. Echelonnes sur la voie des parfaits,
+ils approchent a des degres divers du type le plus complet qu'on puisse
+concevoir; ils sont voisins de Dieu. Venerons-les comme des saints.
+Appliquons-nous a reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de
+la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.
+
+Aisement nous nous faconnerons a leur imitation, maintenant que nous
+connaissons notre mecanisme.
+
+D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui
+caracterisent ces parfaits et de les degager des scories dont la vie les
+a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maitre peignit et que le
+temps a remplie d'ombre, reapparait sous les soins d'un expert, ainsi,
+par ma methode et ma perseverance, reapparaitront ma veritable personne
+et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.
+
+Courons des aujourd'hui rendre a ces princes un hommage reflechi. Je
+veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trones, et de la dignite qu'on
+y trouve je demeurerai embelli. Figures que je cherissais des mes
+premieres sensibilites, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes
+desirs vos vertus emergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par
+l'analyse je reconstituerai methodiquement en mon esprit votre beaute.
+
+ * * * * *
+
+Des lors, nous passames des heures paisibles a tourner les feuillets,
+comme un pretre egrene son chapelet. Dans la petite bibliotheque,
+ecrasee de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs
+jours, nous meditames la biographie de nos saints, et ces bienveillants
+amis touchaient notre ame ca et la pour nous faire voir combien elle est
+interessante.
+
+Dans cette etude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon desir
+de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jesus-Christ excite
+le chretien a meriter les splendeurs et la felicite du paradis.
+
+Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Degage des necessites de
+l'action, fidele a mon regime de meditation et de solitude, assure au
+soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me detournerait le
+lendemain de mes vertus, protege contre les defaillances au point que
+j'avais oublie le siecle, je passai les mois de novembre, decembre et
+janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai
+specialement a quelques-uns qui, au detour d'un feuillet, me
+bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, a des coins
+nouveaux de mon ame.
+
+Des figures livresques peu a peu vecurent pour moi avec une incroyable
+energie. Quand une trop heureuse sante ne m'appesantit pas, Benjamin
+Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont presents, avec
+une realite dans le detail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si
+confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que
+je les frequente, sont des fragments de moi-meme. De la cette ardente
+sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-meme que je
+vois palpiter, c'est mon ame que j'approuve, redresse et adore. Leur
+beaute peu sure me fait entendre des fragments de mon dialogue
+interieur, elle me rend plus precise cette etrange sensation d'angoisse
+et d'orgueil dont nous sommes traverses, quand, le tumulte exterieur
+apaise quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_.
+
+ * * * * *
+
+L'ennui vous empecherait de me suivre, si j'entrais dans le detail de
+tous ceux que j'ai invoques. Voici, a titre de specimen, quelques-unes
+des meditations les plus poussees ou nous nous satisfaisions.
+
+(Je pense qu'on se represente comment naquirent ces consultations
+spirituelles. Nous gardions memoire de nos reflexions singulieres, et
+nous nous les communiquions l'un a l'autre dans notre conference du
+soir. Elles nous servaient encore a fixer le plan de nos etudes pour les
+jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de
+notre sensibilite.)
+
+
+ * * * * *
+
+I
+
+MEDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT
+
+
+C'est par raisonnement que Simon goute Benjamin Constant. Simon est
+seduit par ce role officiel et par cette allure dedaigneuse qui
+masquaient un bohemianisme forcene de l'imagination; il felicite
+Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant
+soi-meme et devant la societe, par orgueil de sensibilite, et encore de
+ce qu'il eut peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.
+
+ * * * * *
+
+Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il etait possible
+et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers
+points qui me passionnent, avec cet homme assez distingue pour etre tout
+a la fois dilettante et fanatique.
+
+J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude ou il ne pourra pas se
+contenter.
+
+J'aime, quand Mme de Recamier se refuse, le desespoir, la folie lucide
+de cet homme de desir qui n'aima jamais que soi, mais que "la contrariete
+rendait fou".
+
+J'aime les saccades de son existence qui fut menee par la generosite et
+le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,
+qui eurent aux Cent-Jours des detours un peu brusques, a cause du
+sourire trop souhaite d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme
+le plus beau trait de cet amour heroique et reflechi que seuls
+connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payees par
+Louis-Philippe et cette humiliation d'une carriere finissante qui jetait
+encore tant d'eclat me remplissent d'une melancolie romanesque, ou je me
+perds longuement.
+
+J'aime qu'il ait ete brave. Quand on goute peu les hommes les plus
+consideres, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions
+sociales, il est joli a l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs
+beaucoup de petites imaginations (et les facultes imaginatives, c'est le
+secret de la peur) sont a etouffer quand l'ame va devant soi, toute
+prudence perdue!
+
+Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la
+poussiere dessechante de ses idees, sans jamais respirer la nature, et
+qu'il mettait sa volupte a surveiller ironiquement son ame si fine et si
+miserable. Royer-Collard le mesestimait; mais nous-memes, Simon, nous
+eut-il consideres, cet honnete homme peremptoire qui, par sa rudesse
+voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas desole?
+
+ * * * * *
+
+ _Application des sens_
+
+
+Si cet appetit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous
+inquiete au contact du fievreux Balzac arrivait a nous dominer, notre
+sensibilite et notre vie reproduiraient peut-etre les courbes et les
+compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.
+
+A dix-huit ans, il souffrait d'etre inutile.... Peut-etre ne sommes-nous
+ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.
+
+Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en eprouvat un besoin
+reel, "mais pour marquer sa place, et parce que, a quarante ans, il ne
+se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait".
+
+Il desirait de l'activite plus encore que du genie.... Ce qu'il nous
+faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse ou nous nous sterilisons;
+avons-nous dans cette retraite le souci de creer rien de nouveau? Il
+nous suffit que notre Moi s'agite; nous mecanisons notre ame pour
+qu'elle reproduise toutes les emotions connues.
+
+Parmi ses trente-six fievres, Constant gardait pourtant une idee sereine
+des choses; "Patience, disait-il a son amour, a son ambition, a son
+desir du bonheur, patience, nous arriverons peut-etre et nous mourrons
+surement: ce sera alors tout comme." Ce sentiment ne me quitte guere.
+Deux ou trois fois il me pressa avec une intensite dont je garde un
+souvenir qui ne perira pas.
+
+Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une
+apres-midi de soleil, mes fenetres etant ouvertes, par ou montaient la
+bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un
+lointain tonnelier, je travaillais avec energie pour echapper a une
+sentimentalite aigue que l'eloignement avait fortifiee. Mais forcant ma
+resistance, dans mon cerveau lasse, sans treve defilait a nouveau la
+suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore a satisfaire
+mon sentiment contrarie. Soudain, vaincu par l'obstination de cette
+recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai a mon
+decouragement; je le considerai en face. Ces reves romanesques de
+bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'interessaient infiniment
+plus que les idees de devoir (le devoir, n'etait-ce pas, alors comme
+toujours, d'etre orgueilleux?) ou j'essayais de me consoler. Sans doute,
+me disais-je, j'ai deja connu ces exagerations; je sais que dans
+soixante jours, ces chagrins demesures me deviendront incomprehensibles,
+mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-meme, une jeunesse de
+chaque matin qui m'auront echappe. La vie continuera, apaisee (mais si
+decoloree!), jusqu'a un nouvel accident, jusqu'a ce que je souffre
+encore devant une felicite, que je ne saurai pas acquerir:
+
+1 deg. parce que la felicite en realite n'existe pas; 2 deg. parce que si elle
+existait, cela m'humilierait de la devoir a un autre. Puis des jours
+ternes reprendront, coupes de secousses plus rares, pour arriver a l'age
+des regrets sans objet... Telle etait la seule vision que je pusse me
+former du monde. Elle m'etait fort desagreable.
+
+J'ai vu un boa mourir de faim enroule autour d'une cloche de verre qui
+abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroule ma vie autour d'un reve
+intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet
+sinistre: desespere de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne
+saurais plus mon inassouvissement.
+
+Je contemplais dans une glace mon visage defait; j'etais curieux et
+effraye de moi-meme. Combien je me blamais! Je ne doutais pas un instant
+que je ne guerisse, mais j'etais affole de diner et de veiller dans
+cette ville ou rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et
+puis de me reveiller, au matin d'une pale journee, avec l'atroce
+souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis a une chere
+affection, en me resignant a accepter ces quinze jours d'enervement tres
+penible! Je me repetai la parole de Benjamin Constant: "Patience! nous
+arriverons peut-etre (a ne plus desirer, a etre d'ame morne), et puis
+nous mourrons surement; ce sera alors tout comme."
+
+ * * * * *
+
+ _Meditation_
+
+
+Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin
+Constant, et a propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongee
+que nous eumes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup
+Simon pour tout ce que nous meprisons en commun, mais il me blesse par
+l'inegale importance que nous pretons a diverses attitudes de la vie.
+
+Certes, je me forme des idees claires de mes exaltations, et tout ce
+cabotinage superieur, je le meprise comme je meprise toutes choses, mais
+je l'adore. Je me plais a avoir un caractere passionne, et a manquer de
+bon sens le plus souvent que je peux.
+
+Mon ami, sans doute, n'a pas de gout pour le bon sens, sinon pourrais-je
+le frequenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma boheme
+morale, c'est a sa tenue, a son confort, a son dandysme exterieur qu'il
+les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met a trancher dans
+les questions de venerie!--He! direz-vous, que fait-il alors dans cette
+retraite?--En verite, je soupconne parfois qu'avec plus de fortune il ne
+serait pas ici.
+
+Ces petites reflexions ou, pour la premiere fois, je me differenciais de
+Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le desobliger?
+
+Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux etres ne peuvent pas se
+connaitre. Le langage ayant ete fait pour l'usage quotidien ne sait
+exprimer que des etats grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincere
+n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche ou je cesserai de
+lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus a presenter mon
+ame a mes amis, meme a souper.
+
+J'entrevois la possibilite d'etre las de moi-meme autant que des autres.
+
+Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je delaisserais le
+culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main
+pour penetrer au jour prochain dans un univers que je vais delimiter,
+approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux ou je
+m'apparaitrai, dresse en haute ecole.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+--Benjamin Constant, mon maitre, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je
+regle ma vie selon qu'il convenait?
+
+--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voila les
+vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la societe
+sont insupportables.
+
+--Tu le vois, je m'enferme dans la meditation; mais on ne m'a pas offert
+les occupations que tu indiques, ou peut-etre j'eusse trouve une
+excitation plus agreable.
+
+--A dire vrai, dans la solitude je me desesperais. Des que je le pus, je
+m'ecriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-meme.
+
+--Mais comment se reconnait la bonne cause? et jusqu'a quel point vous
+etes-vous servi vous-meme?
+
+--He! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour
+lesquelles je me sentais un mouvement genereux. Quelquefois elles
+n'etaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y
+depensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.
+
+--Je te comprends, mon maitre; si tu parus accorder de l'importance a
+deux ou trois des accidents de la vie exterieure, c'etait pour detourner
+des emotions intimes qui te devastaient et qui, transformees,
+eparpillees, ne t'etaient plus qu'une joyeuse activite.
+
+ * * * * *
+
+ _Oraison_
+
+
+Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais a
+l'existence que d'etre perpetuellement nouvelle et agitee.
+
+Tu souffris de tout ce qui t'etait refuse: choses pourtant qui ne
+t'importaient guere. Tu te devorais d'amour et d'ambition; mais ni la
+femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton ame. C'est le desir meme
+que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais
+sterile et desole. Tu connus ce vif sentiment du precaire qui fait dire
+par l'amant, le soir, a sa maitresse: "Va-t'en, je ne veux pas jouir de
+ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et
+toujours, jusqu'a ce que tu meures la premiere, tu seras egalement
+heureuse de te donner a moi."
+
+Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exasperas
+volontairement a desirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une
+volupte douloureuse dans l'amertume. Quelques debauches connaissent une
+ardeur analogue. Ils se plaisent a abuser de leurs forces, non pour
+augmenter l'intensite ou la quantite de leurs sensations, mais parce
+que, nes avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir
+vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, a sentir leur vie qui s'epuise
+dans des occupations qu'ils meprisent. Toi-meme, vieillard celebre et
+mecontent, tu finis par ne plus resister au plaisir de le deconsiderer,
+tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos
+sceptiques devant des doctrinaires.
+
+Je te salue avec un amour sans egal, grand saint, l'un des plus
+illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne
+parviennent pas a degager, meurtrissent, souillent et renient sans treve
+ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce
+qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte
+comme un sacrement, je les comprends et je les felicite. La dignite des
+hommes de notre sorte est attachee exclusivement a certains frissons,
+que le monde ne connait ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier
+en nous.
+
+ * * * * *
+
+II
+
+MEDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE
+
+
+Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine retrecirent encore
+l'horizon de notre curiosite. Enfermes plus devotement que jamais dans
+les minuties de notre regle, nous jouissions des vetements amples et des
+livres entasses dans nos cellules chaudes.
+
+Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupte_ et le _Livre
+d'amour_, avec les pensees jointes aux _Portraits du lundi_. Ecartant
+les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtieme
+annee, aux miseres de celui qui s'etonnait devant soi-meme et qui, par
+la vertu de son orgueil studieux, trouvait des emotions profondes dans
+un infime detail de sa sensibilite.
+
+A cette epoque deja, il voulait le succes, car ne dans une bonne
+bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis
+il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son ame
+inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquietudes d'une
+jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'etait en somme
+que ce vague mecontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras
+vulgaires des petites filles et dans un travail obstine de bouquiniste.
+Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais a vingt-cinq ans son reve etait
+precisement de la cellule que nous construisons dans l'atmosphere froide
+du monotone Saint-Germain.
+
+ * * * * *
+
+ _Application des sens_
+
+
+Au Louvre, dans la salle Chaudet, musee des sculptures modernes, parmi
+les medaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
+etudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernieres annees,
+trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
+matois des lettres, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
+grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
+profondement.
+
+Il s'etait compose de la vie une vision sentimentale et dominee par un
+degout tres fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
+la plus exaltee, la plus erudite, la plus sincere, jusqu'au jour ou,
+envahie de paresse, elle se negligea soi-meme pour travailler
+simplement, et des lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
+comme tout le monde.
+
+Jeune homme, si degoute que tu cedas devant les bruyants, ne souillons
+pas notre pensee a contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
+ton adolescence a ta maturite. Il n'est que moi qui puisse te
+comprendre, car tu me presentes, pousses en relief, quelques-uns de mes
+caracteres.
+
+A vingt-cinq ans, sous le meme toit que ta mere, dans ta chambre, tu
+travailles. Je vois sur tes tables des poetes, tes contemporains, des
+mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des medecins
+philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
+car ton esprit toujours inquiet accepte les idees du hasard, en meme
+temps qu'il poursuit un travail systematique. J'entends ta voix, un peu
+forte sur certains mots, et qui n'acheve pas; a peine tes phrases
+indiquees, tu sembles n'y plus tenir.
+
+Dans cette belle crise d'une sensibilite trop vite dessechee,
+Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa meditation. De la
+pensee, il ne goutait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
+aimait mieux suivre les voltes de sa propre emotion que convaincre; il
+dedaignait les sentiments qu'on raconte et qui des lors ne sont plus
+qu'une seche notion. De la cette mollesse a soutenir son avis, ce brise
+dans le developpement de ses idees. Il savait que Dieu seul, penetrant
+les coeurs, peut juger la sincerite d'une priere.... Ceux de ma race,
+eux-memes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'ou sort ici cette
+tiede meditation?
+
+ * * * * *
+
+ _Meditation_
+
+
+A considerer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extreme politesse
+et sa comprehension ne sont accompagnees d'aucune sympathie pour ceux
+memes qu'il penetre le plus intimement. Il est la, tres timide et tres
+jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
+et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
+qu'a demi sincere. Que sa bouche et ses yeux indiquent de reflexion!
+Est-ce une nuance d'envie, ce mecontentement qui palit son visage? C'est
+la fatigue, l'inquietude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
+fournit pas a ses sensualites des satisfactions larges, parce qu'il
+faudrait de la persistance, et que, les crises passees, son intelligence
+ne s'attarde pas.
+
+Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un decor, tu ne te satisfais qu'avec
+des idees, et tu te devorerais a t'interroger si l'on ne te jetait
+precipitamment des systemes et des hommes a eprouver. C'est ainsi qu'il
+me faut sans treve des emotions et de l'inconnu, tant j'ai vite epuise,
+si varies qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
+monde.
+
+Dans la suite, la secheresse t'envahit parce que tu etais trop
+intelligent. Tu dedaignas de servir plus longtemps de mannequin a des
+emotions que tu jugeais.
+
+Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idees
+claires sur leurs emotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
+tu t'irritais contre toi-meme, et tu n'etais pas plus satisfait de ta
+vie intime que des evenements. Tu savais que tu vivais mediocrement,
+sans imaginer comment il fallait vivre.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, apres une journee d'action,
+j'ai senti, moi aussi, et jusqu'a souhaiter que soudain dix annees
+m'eloignassent de ce jour, un triste mecontentement; je me suis desole
+d'etre si different de ce que je pourrais etre, d'avoir par legerete
+peine quelqu'un, et encore d'avoir donne a ma physionomie morale une
+attitude irreparable.
+
+Parfois, je suis touche de regrets en considerant les hommes forts et
+simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractere
+poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous genent, il
+nous arrive de frequenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
+les mit toute leur vie a l'aise envers eux-memes et envers les autres.
+Mais, aussi fermes qu'eux dans les necessites, nous leur en voulons de
+ce manque d'imagination qui les empeche de supposer un cas ou ils
+pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
+natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
+connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.
+
+Je crois que, dans l'intimite de ton coeur, tu haissais, au noble sens
+et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
+selon qu'il etait _convenable_; et autant que te le permirent tes
+mouvements instinctifs, tu cotoyas ces natures brutales dont tu
+souffris.
+
+Ainsi, peu a peu, tu quittais le service de ton ame pour te conformer a
+la vision commune de l'univers. C'etait la necessite, as-tu dit, qui te
+forcait a abdiquer ta personnalite excessive; c'etait aussi lassitude de
+tes casuistiques ou toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aime;
+tu t'es borne a ce Sainte-Beuve comprehensif ou tu te refugiais d'abord
+aux seules heures de lassitude cerebrale. Oublieux de toi-meme, tu ne
+raisonnas plus que sur les autres ames. Et ce n'etait pas, comme je
+fais, pour comparer a leurs sensibilites la tienne et l'embellir,
+c'etait pour qu'elle existat moins. Je te comprends, admirable esprit;
+mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
+d'emotions, j'en vinsse a imiter ton renoncement!
+
+Ce n'est pas a la vie publique que tu demandais l'emotion. A l'age ou
+Benjamin Constant etait ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
+Si tu n'a pas eu ce don de spiritualite chretienne qui retrouve Dieu et
+son intention vivante jusque dans les plus petits details et les
+moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de depit de
+n'etre pas aime et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'a l'epithete un peu
+grasse et sensuelle du pretre qui desire. Ta reverie religieuse etait
+pleine de jeunes femmes; tu n'etais pas precisement hypocrite, mais leur
+presence t'encourageait a blamer la chair. Des que le sentiment te parut
+vain, tu ne t'obstinas pas a te faire aimer et vers le meme temps, tu
+cessas de vouloir croire. C'etait fini de tes merveilleux frissons qui
+te valent mon attendrissement; tu ne fus desormais que le plus
+intelligent des hommes.
+
+ * * * * *
+
+ _Oraison_
+
+
+Toi qui as abandonne le bohemianisme d'esprit, la libre fantaisie des
+nerfs, pour devenir raisonnable, tu etais ne cependant, comme je suis
+ne, pour n'aimer que le desarroi des puissances de l'ame. Ta jeune
+hysterie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton genie.
+Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
+perseverer a le gouter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
+reservoir de toutes les vertus.
+
+... Et nous-memes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre emotion que
+dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiete
+pensee dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'etre froisse,
+et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-a-dire rien
+d'interessant. Mon ame, maitresse frissonnante, ne sera plus qu'une
+caissiere, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.
+
+ * * * * *
+
+Nous fimes d'autres meditations, en grand nombre. Nous nous attachions
+surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualite.
+
+Benjamin Constant, pour s'emouvoir, avait besoin de desirer le pouvoir
+et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgraces aupres des
+jeunes femmes; mais d'autres atteignent a toucher Dieu par le seul
+effort de leur sensibilite, pour des motifs abstraits et sans
+intervention du monde interieur. Ceux-la sont tout mon coeur.
+
+Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
+puissions trouver entre nous et notre confus ideal, pourquoi
+confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
+rapport entre vos ames telles que je les possede et telles que les
+depeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succes au monde que pour
+celui qui offre un point de contact a toute une serie d'esprits. Mais
+cette conformite que vos vulgaires admirateurs proclament me repugne
+profondement. Vous n'atteignez a me satisfaire qu'aux instants ou vous
+dedaignez de donner aucune image de vous-meme aux autres, et quand vous
+touchez enfin ce but supreme du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
+plus enerves d'entre vous: "Avant tout, etre un grand homme et un saint
+pour soi-meme..." Pour soi-meme!... dernier mot de la vraie sincerite,
+formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'a Jersey nous nous
+proposions.
+
+ * * * * *
+
+Simon et moi, nous eumes le grand sens de ne pas discuter sur les
+merites compares des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
+les soigne et je les entretiens tous dans mon ame, car je sais que pour
+Dieu il y a identite de toutes les emotions. Mais j'entrevois que ces
+couches superposees de ma conscience, a qui je donne les noms d'hommes
+fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agite parfois de sentiments
+mal definis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
+Sainte-Beuve. Peut-etre ces intercesseurs ne valent-ils qu'a m'eclairer
+les parties les plus recentes de moi-meme....
+
+ * * * * *
+
+Il est certain que nos dernieres meditations avaient ete d'une grande
+secheresse. Nous pressions une partie de nous-memes deja epuisee. Ce
+n'etaient plus que redites dans la bibliotheque de Saint-Germain. Et, a
+mesure que les livres cessaient de m'emouvoir, de cette eglise ou
+j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
+population peinant sur des labeurs hereditaires, des impressions se
+levaient, tres confuses mais penetrantes. Je me decouvrais une
+sensibilite nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.
+
+C'est qu'aussi bien mon etre sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
+lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu a Paris des filles avec les
+beaux yeux des marins qui ont longtemps regarde la mer. Elles habitaient
+simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient herite d'une
+longue suite d'ancetres ballottes sur les flots, me parut admirable dans
+les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
+j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
+vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de melancolie, il reste quelque
+parcelle des inquietudes que mes ancetres ont ressenties dans cet
+horizon.
+
+A suivre comment ils ont bati leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
+lequel furent posees mes propres assises. C'est une bonne methode pour
+descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EN LORRAINE
+
+
+Notre ermitage de Saint-Germain etait situe a peu pres sur la limite,
+entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derriere
+lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
+guere au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'eveille d'une longue
+misere incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siecles du plateau
+lorrain, nous n'hesitames pas a tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
+cherchons uniquement a etre eclaires sur nos emotions, le pittoresque
+des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Meme
+nous nous bornerons a la region que limitent Luneville, Toul, Nancy et
+notre Saint-Germain: c'est la que notre race acquit le meilleur
+d'elle-meme. La, chaque pierre faconnee, les noms meme des lieux et la
+physionomie laissee aux paysans par des efforts seculaires nous aideront
+a suivre le developpement de la nation qui nous a transmis son esprit.
+En faisant sonner les dalles de ces eglises ou les vieux gisants sont
+mes peres, je reveille des morts dans ma conscience. Le langage
+populaire a baptise ce coin "le coeur de la Lorraine". Chaque individu
+possede la puissance de vibrer a tous les battements dont le coeur de
+ses parents fut agite au long des siecles. Dans cet etroit espace, si
+nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaitre des
+emotions plus significatives qu'aupres des maitres analystes qui, hier,
+m'eclairaient sur moi-meme.
+
+ * * * * *
+
+PREMIERE JOURNEE
+
+NAISSANCE DE LA LORRAINE
+
+
+A la station qui precede immediatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
+nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
+de Lorraine par une visite a son patron. Dans son eglise flamboyante,
+nous saluons Nicolas, debout pres de sa cuve et des petits enfants.
+Cette malheureuse localite, qu'illustrent encore cette cathedrale et des
+legendes, fut ruinee par des guerres confuses; elle etait riche et, pour
+la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
+noble eveque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
+que les petits enfants; meme il prete un peu a rire comme un bonhomme
+grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-meme coutume, honore mal le
+souvenir de ses emotions passees; c'est bon au Breton de s'emouvoir
+encore ou tremblaient ses peres. Mous rapetissons ce que nous touchons,
+et nous nous plaisons a gouailler.
+
+Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
+au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux ou cette nation
+naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'etranger. C'est
+entre Saint-Nicolas et Nancy que Rene II, appuye des Suisses, tua le
+Temeraire. Victoire de grande consequence, qui nous delivra des
+etrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
+de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Des lors il y
+a un caractere lorrain.
+
+Charles de Bourgogne, le Temeraire! Quelle magnifique aisance dans ses
+allures bruyantes et romantiques! Aupres des grands crus de Bourgogne
+qui mettent la confiance au coeur le plus hesitant, comment se tiendra
+le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
+n'etonne pas tout d'abord, mais seduit un delicat reflechi! Comment Rene
+II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
+a-t-il pu triompher?
+
+Dans la vie, frequemment, Simon et moi nous avons rencontre ces etres
+tout brillantes, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
+nous ne les aimions guere et toujours les depassions. A l'usage, il
+apparait qu'un Rene II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
+depourvu; il est reflechi, perseverant, et sa modestie le sert mieux que
+forfanterie. Dans l'histoire, l'extreme simplicite de sa tenue passe
+infiniment en elegance, du moins pour l'homme de gout, l'ostentation de
+votre Temeraire. Apres la victoire, quelle gravite ingenieuse dans les
+paroles moderees qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
+que notre cocher nous fit lire a la Commanderie Saint-Jean, ou le
+Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'epee! La magnanimite de
+Rene n'a rien de theatral, et s'il honore Charles d'un splendide service
+funebre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple epouvante la
+definitive innocuite du brutal adversaire.
+
+Nous avions suivi le corps du Temeraire dans Nancy, et jusque dans cette
+partie dite Ville-Vieille, ou il fut publiquement expose. Quand nous
+revions pres la pierre tombale de Rene, dans la froide eglise des
+Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacres, nous dispose
+toujours a la melancolie. Une race qui prend conscience d'elle-meme
+s'affirme aussitot en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
+reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
+qu'eut jamais de soi ce peuple, date de Rene II. Les dentelures dorees
+qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette vegetation
+delicate de figurines et l'elegance de l'ensemble nous reportaient a ces
+premieres epoques de la Lorraine, d'une grace bonhomme, si depourvue
+d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vimes aucun desir
+d'etonner. Ces images de morts sans morgue ne se preoccupent ni de la
+noblesse classique, ni de la pompe. Rene II aimait le peuple, c'est
+ainsi qu'il seduisit les cantons suisses, et il fetait l'anniversaire de
+la victoire de Nancy, chaque annee, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
+etait a l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
+petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armee, ou il fut le plus
+simple des heros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
+C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
+Leur race se confond avec eux-memes.
+
+Simon et moi nous comprimes alors notre haine des etrangers, des
+_barbares_, et notre egotisme ou nous enfermons avec nous-memes toute
+notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
+c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin ferme il
+introduit ceux que guident des facons de sentir et des interets
+analogues aux siens.
+
+ * * * * *
+
+DEUXIEME JOURNEE
+
+LA LORRAINE EN ENFANCE
+
+
+Cette partie ancienne de Nancy, la "Ville-Vieille", est bien
+fragmentaire; elle fut perpetuellement refaite. Cette race nullement
+endormie, mais de trop bon sens, hesitait a affirmer sa personnalite. Sa
+finesse, son sentiment exagere du ridicule l'entraverent toujours.
+Chaque generation reniait la precedente, sacrifiait les oeuvres de la
+veille a la mode de l'etranger. Leur "Chapelle Ronde", monument national
+s'il en fut, copie la Chapelle des Medicis de Florence, mais avec
+maigreur, economie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
+ne fut jamais prodigue. Les successeurs de Rene, ayant visite les palais
+de la Renaissance, rebatirent le palais ducal. Cette race a son eveil
+craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
+origines de nos ames.
+
+Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'eglise de Bon-Secours, est
+tout a fait significative. Voila nos primitifs! Nous nous agenouillons
+devant une Mere, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
+precipite. Ces enfants me touchent, si intrepides contre le Bourguignon
+et qui expriment leur reve par cette image sincere, je vois qu'ils ont
+beaucoup souffert. Ils concoivent la divinite non sous la forme de
+beaute, mais dans l'idee de protection. Florence, leur soeur, et qui
+donne parfois l'image la plus approchante de cet ideal de clarte froide,
+d'elegance seche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
+prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la necessite de
+sauver d'abord leur independance, mettent leur orgueil, leur art
+naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.
+
+Cernes d'etrangers qui les inquietent, sous l'oeil des barbares, ils
+n'ont pas le loisir de se developper logiquement. La grace, qui pour un
+rien eut apparu, presque melancolique, dans le petit prince Rene II,
+n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas cree un type de femme: Jeanne
+d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui pretant les
+charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la legende lorraine, celle
+qui protege, et cela uniquement. Elle est la soeur de genie de Rene II;
+perseverante, simple, tres bonne et un peu matoise. Celle de qui
+l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
+nullement troublante: nos peres affirment que Jeanne ignora toujours les
+miseres physiques de la femme. Cette legende de Lorraine n'est-elle pas
+plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voila
+bien le meme sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mere
+gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
+Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: "Qui
+donc me secourra?"
+
+ * * * * *
+
+Dans le palais ducal de la "Ville-Vieille", nous avons visite le musee
+historique lorrain. Les premieres salles sont consacrees aux epoques
+gallo-romaines et merovingiennes; nous y interrogions vainement les plus
+anciens souvenirs de notre Etre. C'est la meme ignorance que nous
+trouvions, le lendemain, aux champs ou fut Scarponne, chez ces pauvres
+enfants qui nous vendirent des medailles romaines arrachees a ces
+terrains deserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines ou Attila
+et les siecles ne laisserent pas meme une ruine, emeuvent des voyageurs
+avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait deja a ces epoques
+lointaines. Mais qu'il est obscur, indechiffrable, le frisson qui nous
+attire vers cette vieille poussiere de nos ancetres! Nous visitames,
+sans plus de profit, les fermes merovingiennes de Savonne et de
+Vendieres, et pres de la des grottes qui jadis furent habitees. La neige
+desolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un decor lamentable de
+pluie et de silence nous aident d'habitude a imaginer le passe, mais
+comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces
+hommes lointains, qui ne contribuerent en rien a former notre
+sensibilite. A Laitre-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus
+anciennes images ou la Lorraine se soit exprimee. Bien pauvre encore,
+mal differenciee de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chetive!
+C'est un portail avec quelques sculptures du onzieme siecle. A Toul,
+grace a des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune
+populaire se forma plus vite, sous la protection des eveques, et le
+treizieme siecle s'affirma dans l'eglise Saint-Gengoult et des fragments
+de Saint-Etienne.
+
+En verite le service que Rene II a rendu a la Lorraine est immense; il
+lui a cree une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie vegetative,
+s'individualisa; il existait confusement, il voulut vivre. Il l'avait
+montre au Bourguignon, il le rappela aux lutheriens en 1522.
+
+ * * * * *
+
+TROISIEME JOURNEE
+
+LA LORRAINE SE DEVELOPPE
+
+
+Cette _Ville-Vieille_, ce _musee lorrain_, tout incomplets, eveillent a
+chaque pas des traits delicats de ma sensibilite; ils me ravissent par
+la clarte qu'ils apportent dans mes emotions familieres, ils
+m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irremediable insuffisance de
+l'ame que me fit cette race.
+
+Deux grandes causes d'echec pour la Lorraine: le pays fut si tourmente
+que les artistes, c'est-a-dire une des parties les plus conscientes de
+la race, desertaient continuellement, s'etablissaient en Italie, s'y
+deformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis
+il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,
+mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus
+puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de
+France ou d'Italie.
+
+Pourtant, le palais ducal, modifie dans le gout Renaissance et dont les
+quatre cinquiemes ont disparu, nous fait voir un cote de l'ame lorraine,
+l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais
+lyrique, mais faite d'observation, plutot matoise que verveuse. C'est de
+la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en depit de
+l'abondance studieuse de ses compositions, appartient a la jeunesse de
+la race; le grouillement et l'emotion des guerres qu'il a vues le
+soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et penible, devait etre le
+dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien
+personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eut ete
+heureuse, elle possedait l'element d'un art particulier. Les legendes,
+chansons, anecdotes, la finesse si particuliere de ses grands hommes, et
+meme aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards etablissent bien qu'un
+certain comique se preparait. Cette verve, toujours un peu maigre,
+epuisee par les guerres et l'eloignement des artistes, alla se
+dessechant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance
+deplorable au precis, au voulu, un acharnement a l'elegance meticuleuse.
+
+Au quinzieme siecle, a cote de cette grele malice, l'ame lorraine fait
+voir un sens humain de la vie tres profond, une grande pitie. Ce petit
+peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haissait
+la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme
+Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination
+riante, recut une empreinte des horreurs de l'Italie guerriere,
+Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans treve foules,
+gouaillaient. Quelle simplicite, quelle franchise! Il est bien le frere
+des heros naifs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'etait la! Ne
+discutons pas la force sublime de l'Italien, mais a Saint-Michel, pres
+de _la Mise au tombeau_, a l'eglise des Cordeliers, pres du _monument de
+Philippe de Gueldres_, nous revons un art debarrasse de cette rhetorique
+qu'a certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant
+toute la saveur tragique du langage populaire, ou n'atteint jamais la
+plus noble eloquence des poetes. Mais cette race mal consciente
+d'elle-meme, qui venait d'enfanter obscurement le genie de
+Ligier-Richier, se mit toujours a l'ecole chez ses voisins. Elle ignora
+quel fils elle portait. Cette beaute imperieuse dont Ligier a vetu la
+mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague legende, d'ailleurs
+insoutenable, voila tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange
+rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.
+Eh! grand Dieu! le sot eloge!
+
+Ces deux Lorraines echouerent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la
+grandeur sans morgue, pour avoir ignore leur genie et doute
+d'elles-memes timidement. Le sentiment qui donnait a cette race une
+notion si fine du ridicule lui fit peut-etre craindre de s'epancher. A
+chaque generation, elle se retrecit. Son art n'a jamais d'abandon ni
+d'audace, tout est voulu: suppression des details significatifs,
+imitation des ecoles etrangeres. La meilleure partie de la Lorraine, sa
+noblesse et ses artistes, toujours avaient soupire avec une admiration
+naive vers l'Italie; a Claude Gellee il fut donne d'y vivre. Il porta
+dans l'ecole romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce
+ciel, cette terre et cette mer dans une lumiere si vaporeuse, avec une
+harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'etait
+son reve, notre reve, qu'il exprimait. C'etait une desertion. Il
+profitait de l'ideal de ces ancetres, pour en fortifier l'Italie; il n'a
+pas accru la conscience de sa race.
+
+Apres lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait meconnu
+Ligier-Richier, desseche de plus en plus sa veine. Et l'effort du
+dernier artiste sorti vraiment de l'ame populaire, le dernier travail ne
+devant rien a l'etranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean
+Lamour: une dentelle en fer.
+
+Qu'importe si la delicieuse statue de Bagard (1639-1709), garconniere
+maligne et touchante qui porte un medaillon, nous ravit et nous retient
+longuement dans le rez-de-chaussee du _musee lorrain_! C'est une grande
+dame raffinee; sa spirituelle affeterie mondaine ferait paraitre un peu
+grossiere la simplicite, la gouaillerie de nos meilleurs aieux. Elle est
+bien du passe, l'ame lorraine: Bagard n'y songe guere.... Et nous-memes,
+Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos ames acquises.
+Cette jeune femme, cette Francaise, c'est toute notre sensibilite a
+fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard,
+comme la Lorraine entiere d'aujourd'hui, nous avons dedaigne de cultiver
+le simple jardin sentimental herite de nos vieux parents.
+
+ * * * * *
+
+QUATRIEME JOURNEE
+
+AGONIE DE LA LORRAINE
+
+
+Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se developper. Nous savons
+quels tatonnements, quelles miseres c'est de chercher sa loi. Des echecs
+si nobles valent qu'on s'y interesse. Allons voir ces plaines de
+Vezelize, tous ces champs de bataille sans gloire ou la Lorraine
+s'epuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les
+villes; car, a Nancy, vingt courants etrangers ont renverse, submerge
+l'esprit autochtone.
+
+ * * * * *
+
+La campagne est plate, assez abondante, pas affinee, peut-etre maussade,
+sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beaute; les petites
+filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance;
+en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a pousse
+au type. Par les apres-midi d'ete, on se reunit au "Quaroi" et les
+femmes, travaillant dans l'ombre que decoupent les maisons, se donnent
+le plaisir de ridiculiser.
+
+ * * * * *
+
+Quels souvenirs ont-ils gardes de jadis? Par les ecoles, les
+inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, ou Rene II
+leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le
+peuple, c'est la tradition des Suedois qui domine; chaque ville en
+raconte quelque horreur. Ils tuerent vraiment la Lorraine. Ils
+saccagerent tout, Richelieu s'applaudissant. Meme les amis du duc
+Charles IV estimerent sage de s'approprier les dernieres ressources de
+ceux qu'ils ne pouvaient defendre. Cent cinquante mille bandits, aides
+d'autant de femmes, pietinaient le pays dont la ruine se prolongea
+jusqu'a la fin du siecle. Cependant la race lorraine affamee
+s'entre-devorait. Il y avait dans les campagnes des pieges pour hommes,
+comme on en met aux loups; des familles mangerent leurs enfants, et meme
+des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se
+rejouissait a quelques petits deboires de ses ennemis, tels que des
+evasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours
+de l'extraordinaire Charles IV.
+
+Etrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes
+convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gache en une vie
+toute l'energie qui, depensee sagement dans une suite d'hommes, eut ete
+feconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation desesperee,
+d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a
+plethore, qualites lorraines a trop haute pression, mais il ne contredit
+pas les caracteres de sa race.
+
+Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux
+pendants et ses souples voltiges d'ecuyer devant les femmes de Louis
+XIII, etait sagace, pratique, d'eloquence simple, et pas chevaleresque
+le moins du monde. Il avait le don de plaire a tous, mais se gardait de
+tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut meme pas s'epargner dans ses
+bons contes, ce perpetuel irresolu desirait violemment, et souvent il
+demeura ferme dans son sentiment. C'est, au resume, un Lorrain des
+premiers temps, mais avec toute la fievre inquiete d'un peuple qui va
+mourir.
+
+Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le desir de paraitre;
+c'est qu'il avait ete eleve a la cour de France, et que les
+circonstances le forcerent toute sa vie a vivre parmi les etrangers; or
+nous avons vu le caractere, l'art lorrains, toujours craintifs de
+paraitre ridicules, prendre l'air a la mode. Par-dessous sa brillante
+chevalerie, c'etait essentiellement un capitaine brave et gouailleur,
+sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment,
+comme on le vit bien, apres cette fleur de jeunesse a la francaise, dans
+sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandaliserent si
+fort Paris et Versailles, sans qu'il s'emut le moins du monde. Le
+malheur l'avait remis dans la logique de sa race.
+
+C'est du haut de Sion, pelerinage jadis fameux, aujourd'hui attriste de
+mediocrite, que, moins distraits par le detail, nous prenons une
+possession complete de la grandeur et de la decadence lorraine. Devant
+nous, cette province s'etend serieuse et sans grace, qui fut le pays le
+plus peuple de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui
+produisit une poignee de heros et qui ne se souvient meme plus de ses
+forteresses ni de son genie. Des le siecle dernier, cette brave
+population dut accepter de toute part les etrangers qu'elle avait
+repousses tant qu'elle etait une race libre, une race se developpant
+selon sa loi.
+
+Du moins, la conscience lorraine, englobee dans la francaise, l'enrichit
+en y disparaissant. La beaute du caractere de la France est faite pour
+quelques parcelles importantes de la sensibilite creee lentement par mes
+vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni degradee, ni
+assoupie, mais brutalement saignee aux quatre veines.
+
+Depuis longtemps les artistes etaient obliges de s'eloigner, en Italie
+de preference, pour trouver, avec la paix de l'etude, des amateurs
+suffisamment riches. Les ducs enfin quitterent le pays, ou ils se
+maintenaient difficilement contre l'etranger, emmenant une partie de
+leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuee, les
+vides etaient combles par des Allemands, domestiques et autres hommes de
+bas metier, dont fut epaissie la verve naturelle de ma race, de cette
+noble race qui repoussait le protestantisme (admirable resistance
+d'Antoine aux bandes lutheriennes, en 1523).
+
+Si je defaille, ce sera de meme par manque de vigueur et non faute de
+dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour
+nous creer une personnalite. Saurons-nous les agreger? Les barbares
+s'imposeront peu a peu a nos ames a cause des basses necessites de la
+vie; j'entrevois les meilleures parties de nos etres, qui s'accommodent,
+tant bien que mal, de reves concus par des races etrangeres.
+
+ * * * * *
+
+CINQUIEME JOURNEE
+
+LA LORRAINE MORTE
+
+
+Notre enquete touche a sa fin; de Sion nous descendrons a notre ermitage
+de Saint-Germain. Visiter Luneville! Retourner a Nancy ou nous
+negligeames la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont
+m'emplit l'avortement de l'ame lorraine? Dans ce chateau de Luneville,
+les notres furent humilies. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas,
+un prince bon et fin, je l'accorde, mais entoure de petites femmes et de
+petits abbes qui, par bel air, raillaient les choses locales et
+copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait
+perdu toute conscience de soi-meme; elle etait morte; seul son nom
+subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables
+de prendre plaisir a des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus
+profond et d'essentiel en nos ames. C'est que nous vivons a peine; nous
+vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode
+de la sensibilite que Paris nous donne toute faite. En echange d'un
+bonheur calme, assure, la Lorraine a laisse a Paris l'initiative.
+N'est-ce pas ainsi que, lasses de heurter les etrangers, nous
+abandonnions notre libre developpement pour adopter le ton de la
+majorite?
+
+Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la
+place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il
+m'arrivait, devant l'elegance un peu froide de cette belle decoration,
+s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la methode et du reve
+constant de l'ame lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me
+disant: la methode et le reve que j'honore en moi avec tant d'ardeur
+n'apparaissent guere plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce
+Nancy moderne, les vieux caracteres lorrains. Ah! nos aieux, leurs
+vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts.
+Choses de musee maintenant et obscures perceptions d'analyste.
+
+Stanislas a cree une academie et une bibliotheque. Dans la suite, une
+societe archeologique fut jointe a ces institutions. Seules, elles
+abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont
+le souvenir de ce qui n'existe plus. Ou la mort est entree, il ne reste
+qu'a dresser l'inventaire.
+
+ * * * * *
+
+Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour
+moi. La secheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit.
+Vous-meme m'apparaissez si triste et delaissee que je vous aime avec une
+nuance de pitie, sans l'elan amoureux de celui qui voit sa vierge
+eclatante et desiree de tous. Parce que je connais l'etre que j'ai
+herite de mes peres, je doute de mon perfectionnement indefini. Je
+crains d'avoir bientot touche la limite des sensations dont je suis
+susceptible. Petit-fils de ces aieux qui ne surent pas se developper, ne
+vais-je point demeurer infiniment eloigne de Dieu, qui est la somme des
+emotions ayant conscience d'elles-memes?
+
+Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si
+elle n'a pas utilise tous les dons qui lui etaient dispenses, il en est
+un qu'elle a developpe jusqu'au type. Elle a augmente l'humanite d'un
+ideal assez neuf. De Rene II a Drouot, en passant par Jeanne, une des
+formes du desinteressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus
+bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la temerite
+trop souvent melee de vanite, mais la fermete reflechie, perseverante et
+opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en
+Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille.
+Par les armes, le Lorrain avait fonde sa race; par les armes, il essaye
+heroiquement de la proteger. Presse par les etrangers, il n'eut pas le
+loisir de chercher d'autres procedes pour etre un homme libre. Comment
+eut-il developpe ces dons d'ironie, ce realisme humain si noble qu'il
+nous fit entrevoir? Il bataillait sans treve a cote de son duc. Le
+loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus etroitement que partout
+ailleurs avec l'idee de patrie. Dans sa misere, cette race se consolait
+d'etre mutilee de ses qualites naissantes en aimant ses ducs, qui furent
+souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je
+depense la meme energie, la meme perseverance a me proteger contre les
+etrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.
+
+ * * * * *
+
+SIXIEME JOURNEE
+
+CONCLUSION.--LA SOIREE D'HAROUE
+
+
+Simon, un peu gate, selon moi, par l'education de la rue
+Saint-Guillaume, ne goutait qu'a demi mes intuitions. C'est un historien
+d'une reserve extreme. Il collectionne et cote les petits faits, sans
+consentir a recevoir d'eux cette abondante emotion qui, pour moi, est
+toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours,
+avaient reveille des belles-aux-bois qui sommeillent en mon ame; Simon
+me laissa tout a les caresser. Il me preceda a Saint-Germain; d'ailleurs
+des repas mediocres, toujours, l'indisposerent.
+
+ * * * * *
+
+Je n'ai pas oublie cette soiree silencieuse, vers les cinq heures, dans
+la petite ville d'Haroue, ou la vieille place est abritee de noyers
+malades. Le soleil de fevrier, en s'inclinant, avait laisse dans l'air
+quelque douceur. J'allai, desoeuvre, jusqu'a l'etang que forment les
+fosses ecroules d'un chateau pompeux, bati sous Leopold, et dont la
+froide imperiosite contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol,
+et toujours les plaines d'eau me disposerent a la melancolie. Il me
+sembla que l'eau elle-meme, sous ce climat, desormais vivait avec
+mediocrite. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne ame de
+Lorraine, eparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient
+effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lasse
+pour que sa douceur posthume me consolat de sa vigueur abolie; et une
+triste migraine me venait du plein air.
+
+Le pale soleil couchant offensait mes yeux, stries de fibrilles par la
+lampe tard allumee sur les actes et les pensees de Lorraine. Nancy,
+oublieuse du passe, m'avait choque, mais dans ces campagnes, ou tout est
+souvenir de nos aieux et qui, repliees sur elles-memes, n'ont pas
+remplace la grande morte qui les animait, je me sentis avec une nettete
+singuliere l'heritier d'une race injustement vaincue. De rares
+paysans--mes freres, car nos aieux communs combattaient aupres de nos
+ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce
+crepuscule. Tristement je les aimais.
+
+A cause de l'humidite je revins jusqu'a l'auberge. Avec le soir, la
+voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serre que personne
+n'en descendit pour me presser dans ses bras.
+
+Je dinai mal, impatient d'en finir, a la lueur du petrole. Ensuite,
+quand je voulus, malgre l'obscurite profonde, faire quelques pas a
+l'air, car j'etais congestionne, des chiens hurlant m'intimiderent. Je
+rentrai dans l'auberge, disant: "Je suis la, perdu, isole, et pourtant
+des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les
+epanouir."
+
+Dans cette vieille salle, le silence me penetrait d'angoisse. Je sentais
+bien que ce n'etait que de l'inaccoutume, que tout ce decor etait en
+somme de bonte. Dans la nuit repandue, la Lorraine m'apparaissait comme
+un grand animal inoffensif qui, toute energie epuisee, ne vit plus que
+d'une vie vegetative; mais je compris que nous nous genions egalement,
+etant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.
+
+Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, ou l'on n'a pas sa
+chaise familiere, son coin de table, et ou la lampe decoupe des ombres
+inaccoutumees, le meilleur expedient est de se mettre au lit. Ce
+sans-gene rechauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur
+ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes
+toiles, ou, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui
+au chaud.
+
+Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que
+facilitaient ma detresse morale et la solitude nue de cette chambre, je
+projetai hors de moi-meme ma conscience, son atmosphere et les
+principales idees qui s'y meuvent. Je materialisai les formes
+habituelles de ma sensibilite. J'avais la, campes devant moi comme une
+carte de geographie, tous les points que, grace a mon analyse, j'ai
+releves et decrits en mon ame:
+
+D'abord un vaste territoire, mon temperament, produisant avec abondance
+une belle variete de phenomenes, rebelle a certaines cultures, sterile
+sur plusieurs points, ou des parties sont encore a decouvrir, pales
+indecises et flottantes.
+
+Par-dessus ce premier moi, je vis dessinees des figures fremissantes qui
+semblaient parler. Ce sont les maitres que nous interrogions a
+Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon ame.
+
+Je vis aussi de grands travaux accomplis par des generations d'inconnus,
+et je reconnus que c'etait le labeur de mes ancetres lorrains.
+
+Or, tous ces morts qui m'ont bati ma sensibilite bientot rompirent le
+silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation
+interieure que j'avais avec moi-meme; les vertus diverses dont je suis
+le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont cree a
+travers les ages.
+
+Je leur disais: "Vous etes l'_Eglise souffrante_ l'esprit en train de
+meriter le triomphe; ne pourrai-je pas m'elever plus haut, jusqu'a
+l'_Eglise triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon
+effort spirituel, je me suis repose dans vos plaies; j'ai vecu la
+passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand meriterai-je le
+bonheur? L'espoir de m'elever enfin aupres de Dieu me serait-il
+interdit? Pourquoi, mes amis, ne futes-vous pas heureux?"
+
+Alors tous ceux que j'ai ete un instant me repondirent.
+
+D'abord LES JEUNES GENS (epars dans les grandes villes, au coucher du
+soleil): "Il n'est d'autre remede que la mort, et nous nous delivrons
+resolument ou par des exces desesperes."
+
+Moi (avec degout pour une pareille infirmite de philosophe): "Mes
+freres, votre solution ne m'interesse pas, puisqu'elle m'est toujours
+offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposee un jour, et
+qu'enfin, si a l'usage elle m'apparait insuffisante, elle ne me laisse
+pas la ressource de recourir a un autre procede. D'ailleurs vous me
+proposez tout le contraire de mon desir, car j'aspire non pas a mourir,
+mais a vivre dans ce corps-ci et a vivre le plus possible."
+
+Alors BENJAMIN CONSTANT: "J'aurais du ne pas demander mon bonheur aux
+autres."
+
+SAINTE-BEUVE: "J'eus tort de chercher a leur plaire."
+
+... Ainsi parlerent-ils, et Moi je leur disais:
+
+"Vous souffriez donc pour avoir accepte les Barbares! Vous, que je pris
+pour intercesseurs, vous n'avez meme pas compris la necessite de
+l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se cree. Vous ignoriez qu'il
+faut etre _un homme libre_!"
+
+ * * * * *
+
+Etendu sur ce lit, a la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je
+meprisai douloureusement ces gens-la; je vis qu'ils etaient grossiers.
+Et ces parties de moi-meme, qui m'avaient enchante jadis, m'ecoeurerent.
+
+L'imitation des hommes les meilleurs echouait a me hausser jusqu'a toi,
+Esprit, Total des emotions! Lasse de ne recueillir de mes
+_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilite, sans arriver jamais
+a l'ameliorer, j'ai recherche en Lorraine la loi de mon developpement. A
+suivre le travail de l'inconscient, a refaire ainsi l'ascension par ou
+mon etre s'est eleve au degre que je suis, j'ai trouve la direction de
+Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure facon de l'approcher. Quand
+les Barbares nous ont deformes, pour nous retrouver rien de plus
+excellent que de reflechir sur notre passe. J'eus raison de rechercher
+ou se poussait l'instinct de mes ancetres; l'individu est mene par la
+meme loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus
+puissant qu'aucun des analystes ou je me contemplai. Mais, Lorraine,
+j'ai touche ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es dessechee. Je t'ai
+une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon decouragement.
+Jusqu'a toi j'avais sur moi-meme des idees confuses; tu m'as montre que
+j'appartenais a une race incapable de se realiser. Je ne saurai
+qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures
+parcelles ne vaudront qu'a enrichir des hommes plus heureux.
+
+ * * * * *
+
+Alors la Lorraine me repondit:
+
+"Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu
+l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont
+fait temoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si decouragee
+que puisse etre ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te
+donner l'assurance de bien faire, et pour que tu perseveres.
+
+"Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux
+parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-etre en ton
+ame que moi, Lorraine, je me serai connue le plus completement. Jusqu'a
+toi, je traversais des formes que je creais, pour ainsi dire, les yeux
+fermes; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais
+pas mon mecanisme. La loi que j'etais en train de creer, je la deroulais
+sans rien connaitre de cet univers dont je completais l'harmonie. Mais a
+ce point de mon developpement que tu representes, je possede une
+conscience assez complete; j'entrevois quels possibles luttent en moi
+pour parvenir a l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta
+race; tu ne peux etre aujourd'hui l'instant qu'elle eut ete dans
+quelques generations; mais ce futur, qui est en elle a l'etat de desir
+et qu'elle n'a plus l'energie de realiser, cultive-le, prends-en une
+idee claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose
+devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce reve te soit un
+univers, un refuge. Ces beautes qui sont encore imaginatives, tu peux
+les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, apres
+avoir ete si longtemps l'Esprit Militant."
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE TROISIEME
+
+L'EGLISE TRIOMPHANTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ACEDIA.----SEPARATION DANS LE MONASTERE
+
+
+La brutalite du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des
+oreillers inaccoutumes et cette lourde nourriture me donnerent une
+fievre de fatigue. Au detour d'un chemin, la femme d'un cabaretier
+demandait a mon voiturier: "Est-ce qu'il ne va pas mourir?" C'est pour
+avoir eu le meme doute sur ma race que je paraissais epuise. La nuit,
+surtout je m'agitais infiniment. Des l'aube, sous le cloitre, je me
+promenais bien avant Simon, et la journee s'allongeait dans l'ennui.
+Toutes pensees m'etaient chetives et poussiereuses. L'horizon gardait la
+desolante mediocrite des choses deja vues. A chaque minute, je calculais
+quand viendrait le prochain repas, ou je m'asseyais sans appetit, et la
+viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une
+nouvelle bande de temps.
+
+Je suis convaincu que, pour des etres sensibles et raisonneurs, les
+maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin a la voracite, fut
+pris d'un degout de nourriture; il etait humilie d'une constipation
+malsaine que coupent des coliques precipitees. Ecrases dans nos bas
+fauteuils, et pareils au _Pauvre Pecheur_ de Puvis de Chavannes, nous
+nous lamentions avec minutie. Nos levres et nos doigts, tout notre etre
+s'agitaient dans un desir maniaque de fumer, alors que notre estomac en
+avait horreur. Lentes apres-midi de janvier! la campagne eclatante de
+neige! notre bouche pateuse, nos dents serrees de malades, et la peau
+tiree de notre visage qui nous donnait un rictus degoute!
+
+Or, nous etant regardes en face, nous eumes le courage de mepriser a
+haute voix l'edifice que nous avions entrepris. Cependant que je me
+reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une
+incroyable humiliation se repandit en moi comme un flot sale. J'etais
+reduit a un tel enfantillage que j'aurais aime pleurer. J'etais blesse
+que Simon abondat si brutalement dans mes blasphemes car j'avais une
+nouvelle demarche a lui proposer. Mais je sentis bien qu'il
+accueillerait avec defiance mes reflexions d'Haroue.
+
+En vain essayames-nous, avec une excellente fine champagne, de nous
+relever. J'y gagnai le soir un sommeil epais, mais des l'aube c'etait
+une acuite, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le
+corps, des fourmillements.
+
+Je fus obsede, a cette epoque, d'un sentiment intense, qui, sans raison
+apparente, se leve en moi a de longs intervalles: l'idee qu'un jour, ne
+fut-ce qu'a ma derniere nuit, sur mon oreiller froisse et brulant, je
+regretterai de n'avoir pas joui de moi-meme, comme toute la nature
+semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer a mon ame
+en irreflechi.
+
+Persecute par cette idee fixe, je serrais mon front dans mes mains, et
+me rejetais en arriere avec une detresse incroyable. Je crois bien que
+je ne desire pas grand'chose, et les choses que je desire, il me serait
+possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur
+absence qui m'attriste, mais l'idee qu'il viendra un jour ou, si je les
+desirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilite que, dans la
+mort on ne regrette rien, peut attenuer ma tristesse. C'est un grand
+malheur que notre instinctive croyance a notre liberte, et puisque nous
+ne changeons rien a la marche des choses, il vaudrait mieux que la
+nature nous laissat aveugles au debat qu'elle mene en nous sur les
+diverses manieres d'agir egalement possibles. Malheureux spectateur, qui
+n'avons pas le droit de rien decider, mais seulement de tout regretter!
+
+Parfois, dans ce desarroi de mon etre, d'etranges images montaient du
+fond de ma sensibilite que je ne systematisais plus.
+
+Il etait six heures; depuis trente minutes peut-etre nous n'avions pas
+ouvert la bouche. Je me pris a rever tout haut dans cette chambre
+eclairee seulement par le foyer:
+
+Peut-etre serait-ce le bonheur d'avoir une maitresse jeune et impure,
+vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle
+viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, a la derniere minute,
+me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et
+son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa derniere
+visite. Elle reviendrait, mais perpetuellement j'aurais vingt-quatre
+heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de
+massue de l'abandon suspendu sur ma tete. Meme il faudrait qu'elle
+arrivat un jour apres un long retard, et qu'elle prolongeat ainsi cette
+heure d'agonie ou je guette son pas dans le petit escalier. Peut-etre
+serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle
+tension des sentiments ferait l'unite. Ce serait une vie systematisee.
+
+Ma maitresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une
+passion vigoureuse a laquelle parfois elle repondrait, tant est faible
+la chair, mais en tournant son ame desesperee vers moi. Et j'aurais un
+plaisir ineffable a lui expliquer avec des mots d'amertume et de
+tendresse les pures doctrines du quietisme: "Qu'importe ce que fait
+notre corps, si notre ame n'y consent pas!" Ah! Simon, combien
+j'aimerais etre ce malheureux consolateur-la.
+
+Elle serait pieuse. Elle et moi, malgre nos peches, nous baiserions la
+robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment comprehensif, ou,
+mieux encore, comme elle ne connaitrait rien de l'homme que je puis
+paraitre au vulgaire, elle ne soupconnerait pas un instant ma bonne foi;
+en sorte que mon ame indecise pourrait etre, aux plis de sa robe,
+franchement religieuse.
+
+Et comme Simon ne repondait pas, je repris, a cause de ce besoin naturel
+de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:
+
+Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une
+ligne franche et un sourire imprevu infiniment touchant de sensualite
+triste. Elle serait vetue d'etoffes souples, et un jour, a peine entree,
+je la vois qui me desole de sanglots sans cause, en cachant contre moi
+son fin visage.
+
+ * * * * *
+
+Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le delaisse.
+Deja une lassitude et degout nerveux m'avaient averti quand je me
+negligeais pour adorer des etrangers. J'avais compris que les
+Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs
+grossissants pour certains details de mon ame. Une fois encore mes nerfs
+me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai a l'extreme mon
+ecoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il
+devint digne de moi-meme et me feconda.
+
+Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre desarroi et
+je lui disais que la difficulte n'etait pas de trouver un bon systeme de
+vie, mais de l'appliquer:
+
+--Il faudrait des necessites intelligentes me contraignant a faire le
+convenable pour que je sois heureux.
+
+--Quoi! me repondait-il, un medecin dans un hopital? un pere superieur
+dans un monastere? Ou prendrais-tu l'energie de leur obeir? Et si tu la
+possedes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner a
+toi-meme.
+
+--Je ne voudrais pas etre mene avec douceur, car je me mefie de mes
+defaillances. C'est peut-etre que mon ame s'effemine; mais elle voudrait
+etre rudoyee. Sous un cloitre, dans ma cellule, je serais heureux si je
+savais qu'un maitre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de
+subir une discipline. Le reve de ma race est mal employe et je desespere
+qu'a moi seul je puisse l'amener a la vie.
+
+Simon protesta:
+
+--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.
+(On se fait des imaginations qui valent des verites: ainsi toi, pour qui
+chacun fut aimable, car tu es seduisant et detache, tu te figures avoir
+ete martyrise.) Jamais, fut-ce pour mon bonheur, je ne reconnaitrai la
+domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des etrangers,
+et la Lorraine precisement n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre
+a l'etranger.
+
+Et moi aussi, j'avais resolu de ne plus me conformer a des hommes. Le
+soir d'Haroue, j'avais renie mes "intercesseurs". Simon partageait donc,
+pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrete, et pourtant je fus
+mecontent: c'est que, si nous arrivions a peu pres au meme point,
+c'etait par des raisonnements tres differents.
+
+Je lui repliquai avec mauvaise humeur:
+
+--Encore cet odieux sentiment de la dignite! cette morgue anglaise!
+cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-meme! En voila
+une fiction, la dignite des gens d'esprit! En toi, n'etes-vous pas vingt
+a vous humilier, a vous dedaigner, a vous commander?
+
+Ici j'eus le tort de me lever. Le ton decourage de notre entretien me
+mettait mal a l'aise pour lui soumettre la nouvelle methode que
+j'entrevoyais, mais j'allais etre victime moi-meme de la dignite
+humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans
+ma chambre.
+
+--Tout, au monde, lui dis-je avec desespoir, est mal fait, et ce grand
+desordre de l'univers me blesse.
+
+ * * * * *
+
+La nuit, exaltant mon indignation, me fut deplorable. Petite chose
+accroupie sur mon lit, dans l'obscurite et le silence, j'attendais que
+la douleur me lachat. Impuissant et desespere, j'eus le souvenir de
+saint Thomas d'Aquin disant a l'autel de Jesus: "Seigneur, ai-je bien
+parle devant vous?" Et devant moi-meme, qui ai methodiquement adore mon
+corps et mon esprit, je m'interrogeai: "Me suis-je cultive selon qu'il
+convenait?"
+
+ * * * * *
+
+Je me levai perdu de froid, tres tard, dans une matinee de degel. Rose,
+qui est trop honnete fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait
+dans ma chambre avec bonhomie, car c'etait son jour. Si elle avait
+profite des enseignements du catechisme, elle se fut plu (elle un peu
+gouailleuse) a me comparer au vieux roi David qui rechauffait sa vigueur
+pres de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissat les stores a
+fleurs eclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activat
+le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirat. Je me recouchai
+tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.
+
+Et dans notre conference du soir, sans plus tarder, je dis a Simon:
+
+--Singuliere physionomie de mon ame! La disgrace universelle me
+mecontente, au point que vous-meme me blessez, mon cher ami, mon frere,
+quand vous partagez mes facons de voir. Il ne me suffit plus qu'on
+m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que
+j'aime. Je vous dirai toute la verite: je ne puis plus supporter qu'on
+enonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'interesse uniquement a
+ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui
+poussent et comme la nature entiere, je me soucie seulement de mon Moi
+futur.
+
+Alors Simon, avec cette facon glaciale que j'ai souvent goutee, mais qui
+me deplut a cette occasion, arreta le debat:
+
+--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous
+ne pouvons discuter que sur des points du passe. Comment nous faire en
+commun des idees claires sur ces obscures inquietudes et sur ces
+pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En consequence,
+je retournerai volontiers a Paris, d'autant que j'ai fait des economies,
+et que nous approchons de mai, saison qui egaye mon temperament.
+
+Voila bien la separation que je desirais, mais ce me fut un desespoir
+que lui-meme me l'imposat.
+
+ * * * * *
+
+Je repris mon reve d'Haroue, en feuilletant des guides Baedeker sur mon
+oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties,
+Italie_, soudain emouvait un coin de mon etre. Desireux de m'assimiler
+ces sommes d'enthousiasmes, quel mepris ne ressentais-je pas pour tous
+ces maigres saints devant qui je m'etais agenouille et qui ne sont qu'un
+point imperceptible dans le long developpement poursuivi par l'ame du
+monde a travers toutes les formes!
+
+Le lendemain je dis a Simon:
+
+--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai a vivre dans la
+contemplation de ses perfections pour les degager en moi et pour que
+j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne conge aux
+petits scribes passionnes et analystes, qui furent jusqu'alors nos
+intercesseurs. Ainsi que nous essayames en Lorraine, je veux me modeler
+sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous
+les caracteres dont mon etre a le pressentiment. Les individus, si
+parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du systeme plus
+complet qu'est la race, fragment elle-meme de Dieu. Echappant desormais
+a la sterile analyse de mon organisation, je travaillerai a realiser la
+tendance de mon etre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me
+modelerai sur ceux que mon instinct elit comme analogues et superieurs a
+mon Etre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en
+moyenne 13 deg.,38 en mars et 18 deg.,23 en mai. Puis la vie materielle y est
+extremement facile, ce qui convient a un contemplateur.
+
+ * * * * *
+
+Nous nous quittames en nous serrant la main. La crainte de m'eloigner
+sur une emotion un peu banale d'un local ou nous avions eu des frissons
+tres curieux m'empecha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je
+constatai que nous nous aimions beaucoup.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+A LUCERNE, MARIE B...
+
+
+Dans une gare, sur le trajet de Bayon a Lucerne, Milan et Venise,
+j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._
+Rien qu'a la couverture, je compris que cet ouvrage etait pour me
+plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans
+Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.
+
+Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se
+garda toujours ardente et fiere. Quoiqu'elle n'ait pas nettement
+distingue qu'elle etait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait
+l'independance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire
+clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleuree par des
+sentiments grossiers: elle desira la gloire et elle mourut de la
+poitrine. Voila deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle
+corrigee de la premiere. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise a lui
+donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.
+
+ * * * * *
+
+Je m'arretai tout un dimanche a Lucerne. Les cloches sonnant sans treve,
+la neige epandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je
+me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des
+grogs dans de vastes hotels solitaires, et, songeant a Simon absent, a
+l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soiree, une crise
+de decouragement me prit et me laissat sans sommeil dans mon lit de
+passage.
+
+Un concert annoncait _le Paradis et la Peri_ de Schumann. Il me parut
+que sous ce titre je pourrais rever avec profit. Et tandis
+qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je
+me demandais: "A quoi pensait Marie? Quel monde crea-t-elle pour s'y
+refugier contre la grossierete de la vie?"
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _L'eclat des larmes que l'esprit repand_...
+
+Les pleurs verses par de tels yeux ont un pouvoir mysterieux, Marie
+cherchait la volupte dans l'imprevu; elle fut trompee par les grands
+mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la
+tenta. "La gloire!" disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie
+le contact avec les etrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis
+la mepriser. Chez elle, cette indigne preoccupation ne fut pas bassesse
+naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait a
+la caresse grossiere des jeunes gens, cherchait ailleurs des
+satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de
+sa sensibilite, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi
+que le resultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un desir
+d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites
+mains a Bottom. _L'eclat des larmes que l'esprit repand_ transfigure
+l'univers qu'il contemple.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ ... _Ah laisse-moi puiser la fievre_...
+
+Marie s'egara dans sa tentative pour systematiser sa vie. Un prix au
+Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant a tous
+ces desirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du
+moins, elle desira l'enthousiasme. Et meme cette fievre put grandir en
+elle avec plus de violence que chez personne, car elle etait un objet
+delicat, nullement embarrassee de ces grossiers instincts qui
+ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes
+frissons, et mon sang brulera d'une ardeur plus vive aupres d'un tel
+corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fievre_ a
+m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflee que pour des choses
+abstraites.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _Dors, noble enfant, repose a jamais_...
+
+Quoi qu'on me dise un jour, quelque degout qui me vienne a te relire, je
+te promets de continuer a te voir, selon la legende qu'aujourd'hui je me
+fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entieres avec cet
+artisan? a moins peut-etre qu'emu par ta divine complaisance, ce petit
+peintre grossier n'ait ete tres bon et tres naturel, ce qui est un grand
+charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'a
+croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, meme quand la date
+de ton dernier soupir se precisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie
+sans avoir realise aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais
+connu que deception a chercher ta part de femme, mais c'eut ete une
+faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette
+image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose a jamais_ dans
+ma memoire, seule comme il faut qu'un etre libre vive.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _Au bord du lac, tranquille abri_...
+
+Et moi, rentre au silencieux desert de mon hotel, regrettant presque la
+retraite etroite, la demi-securite de Saint-Germain, mal soutenu par
+l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,
+d'un instant a l'autre, ma fatigue ne se changeat en aveu d'impuissance,
+je me plus a m'imaginer qu'a Simon j'avais substitue Marie, et que cette
+voyageuse m'allait etre un compagnon ideal, dans un _tranquille abri, au
+bord d'un lac_, qui est l'univers entier ou je veux me contempler.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IX
+
+VEILLEE D'ITALIE
+
+_(Enseignement du Vinci)_
+
+
+Nous avions passe le theatral Saint-Gothard et ses precipices. Un doux
+plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive
+trempee de grace fut effleuree par le train de Milan. Au soir, nous
+accentuames la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant a
+sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre
+derriere moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenetres
+du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tete: "Soldats,
+vous etes pauvres, vous allez trouver l'abondance!" Et je me disais avec
+hate: "Est-ce que je sens quelque chose?"
+
+Cette quinzaine est une des periodes les plus honorables de mon
+existence; j'ai su conquerir l'emotion que je me proposais. Oui,
+j'allais trouver l'abondance. Et deja, j'etais rempli de bonte. Je
+m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sante, les femmes, le vin,
+tout ce que j'imaginais lui plaire. Meme, pour qu'il sourit, je lui dis
+que j'etais Parisien, et je l'aidai a descendre du train dans la gare de
+Milan.
+
+Decide aux plus grands sacrifices pour etre enthousiasme, des le soir je
+sortis de l'hotel et me rendis autour de la cathedrale, m'interpellant
+et m'exclamant (bien qu'elle me plut mediocrement) en formules
+admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guere de
+produire le sentiment qui leur correspond.
+
+ * * * * *
+
+Seul avec le concierge qui simule un rhume, a l'Ambrosienne, ce matin
+d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon ame.
+
+C'etait encore ma sensibilite du cloitre, le sentiment qui me fit
+demander a ma bibliotheque qu'elle me revelat a moi-meme. Invincible
+egotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derriere elles je
+saisis leurs ames pour les mesurer a la mienne et m'attrister de ce qui
+me manque. L'univers est un blason, que je dechiffre pour connaitre le
+rang de mes freres, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.
+
+ * * * * *
+
+A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosite! un portrait
+d'Ignace de Loyola. Son genie logique crea une methode, dont il obtint,
+sur les ames les plus superbes, de prodigieux resultats, et que j'essaye
+de m'appliquer. Sa tete est une grosse boule avec une calvitie, une
+forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de
+migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,
+sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra
+jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c etait par une
+sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple desespere
+de seduire celui-la.
+
+Quand je contemple cette physionomie imperieuse, mes lenteurs me donnent
+a rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-meme! Du moins j'ai
+visite soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
+Etre; des lors, me perfectionnant chaque jour dans le mecanisme de
+Loyola, je dirigerai mes emotions, je les ferai reapparaitre a volonte;
+je serai sans treve agite des enthousiasmes les plus interessants et
+tels que je les aurai choisis.
+
+Sur le meme mur, une gravure d'apres un jeune homme de Rembrandt: la
+bouche entr'ouverte, la levre superieure un peu relevee, les yeux
+superbes, mais eteints, toute la figure degoutee, aneantie. Je lui
+disais: "O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
+accablement, car je veux loyalement faire cette tentative."
+
+Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais a tort,
+attribue au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une ame un peu
+ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.
+
+--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
+Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
+gagner sa confiance, car je pensais: voila quelque poete.)
+
+--Je l'ignore, me repondit-il.
+
+--Il y a parfois des ressemblances emouvantes. (Sa vive emotion, ses
+pleurs me permettaient ces familiarites.)
+
+--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille a celle-ci.
+
+--Eh bien! repris-je.
+
+--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main la.
+
+Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
+lui-meme sait que le tableau n'est pas de Leonard. Puis la jeune fille,
+delicate, n'a aucune imperiosite. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
+renseigne, est pourtant tres proche de Dieu; son ame chargee d'ardeur,
+pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingenieux la caresse. C'est
+l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premiere occasion de grouper
+les emotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
+d'avoir du bon sens, mais le plus d'elan possible. Je tiens meme le bon
+sens pour un odieux defaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur
+Jesus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginee
+les delicats, l'a tres bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
+aime, sont ceux qui approchent le plus de leur ideal, c'est-a-dire de
+Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes desirs, en me verifiant
+jusqu'a m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
+bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tete du
+Christ_, par le Vinci (l'etude au crayon rouge pour le Christ de _la
+Cene_), ne me laissait rien voir d'autre....
+
+ * * * * *
+
+Cette journee fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
+confirme dans la methode que j'entrevoyais depuis Haroue.
+
+Plus jeune, par une matinee seche d'hiver florentin, ralentissant ma
+promenade sur le Lung'Arno, en face des collines delicates et presque
+nerveuses, j'ai suivi le meme ordre de reflexions. Je sortais de voir au
+Pitti la Simonetta, maitresse fameuse du Magnifique, peinte par
+Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour gouter sa beaute
+malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins a l'aimer; au
+premier regard, elle ne me donnait que de la curiosite. Il en advint
+ainsi de moi-meme devant moi-meme. Jusqu'a cette heure, je fus
+simplement curieux de mon ame. Je considerais mes divers sentiments, qui
+ont la physionomie rechignee et malingre des enfants difficilement
+eleves, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour representer le plus
+comprehensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
+le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
+degoute qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans
+vouloir rien modifier. Il accepte sa destinee et meme la bassesse de ses
+amis: c'est qu'il donne a toutes choses leur pleine signification. Au
+lieu d'etriquer la vie, il epanouit devant son intelligence la part de
+beaute qui sommeille dans le mediocre.
+
+Aujourd'hui, dans cette veillee d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
+comprehension complete sans bonte. Je cesse de hair. Je pardonnerai a
+tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
+repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
+qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se developpant encore, ils
+aboutiront a satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.
+
+Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, etant
+accoude sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
+crayon traca a le sourire qui pardonne a tous les Judas de la vie, elle
+a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
+direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des levres qu'aucune
+amertume n'etonne plus.
+
+ * * * * *
+
+Etant descendu avec ces pensees, je rejoignis ma voiture, et tandis
+qu'une triste humidite tombait sur la ville, enveloppe dans un grand
+manteau de voyage, je me pris a songer.
+
+Je vis nettement qu'un second probleme se greffait sur le premier:
+
+1 deg. Dans ma cellule, j'avais fait une enquete sur moi-meme, j'etais
+arrive a embrasser le developpement de mon etre; mais j'avais ete
+preoccupe de mon imperfection avant tout.
+
+2 deg. Il s'agit maintenant de preter a l'homme, que je suis, la beaute que
+je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possede de
+toute cette lumiere que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
+quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection a laquelle mon
+Etre arrivera le long des siecles, si, comme ma raison le suppose, il y
+a progres a l'infini.
+
+En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon reve
+fait de tous les soupcons de beaute qui me troublent parfois jusqu'a me
+faire aimer la mort, parce qu'elle hate le futur. Je suis un point dans
+le developpement de mon Etre; or, jusqu'a cette heure, j'ai regarde
+derriere moi, desormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
+mere dote son fils de tous les merites qu'elle imagine confusement, je
+cree mon ideal de tous les soupirs dont m'emplit la banalite de la vie.
+
+ * * * * *
+
+J'etais fort enerve; il me fallut passer a la poste, ou l'on me demanda
+un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colere, molestai
+de paroles les commis. Puis aussitot je me pris a rire, comme un malade,
+en songeant a mes beaux plans d'indulgence universelle....
+
+Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
+indulgence, faite de comprehension, doit s'etendre jusqu'a ma propre
+faiblesse. Se detacher de soi-meme, chose belle et necessaire!
+D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas;
+ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je
+construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
+que j'embellis methodiquement a l'aide de tous mes pressentiments de la
+beaute; c'est un reve plus certain que la realite, et je m'y refugie a
+mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familieres.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE X
+
+MON TRIOMPHE DE VENISE
+
+
+Sur la ligne de Milan a Venise, je ne cessai de mediter les
+enseignements de ma veillee d'Italie, la sagesse du Vinci. J'etais pret
+a m'aimer, a me comprendre jusque dans mes tenebres. Pour me guider, je
+comptais sur Venise et sur la race que m'a designee une intuition de mon
+coeur.
+
+ * * * * *
+
+Et pourtant j'hesitais encore devant ce nouvel effort, quand je
+descendis a Padoue, desireux de visiter, dans un jardin silencieux,
+l'eglise Santa Maria dell' Arena, ou Giotto raconte en fresques
+nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.
+
+Aux cloitres florentins, jadis, combien n'ai-je pas celebre les
+primitifs! J'avais pour la societe des hommes une haine timide,
+j'enviais la vie retenue des cellules. Meme a Saint-Germain, la
+gaucherie de ces ames peintes, leurs gestes simplifies, leurs
+physionomies trop precises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
+si seche, si compliquee. Mais la soiree d'Haroue et le Vinci m'ont
+transforme: le plus venerable des primitifs a Padoue ne m'inspire qu'une
+sorte de pitie complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.
+
+Voila bien, sur ces figures, la mefiance delicate que je ressens
+moi-meme devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
+soi. S'ils gardent, a l'egard de la vie, une reserve analogue a la
+mienne, c'est pour des raisons si differentes! Je les medite, et je
+songe a la religion des petites soeurs, qui, malgre mon gout tres vif
+pour toutes les formes de la devotion, ne peut guere me satisfaire. Sur
+ces physionomies le sentiment, maladif, sterile, met une lueur; mais
+aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se developper.
+Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent a
+s'emouvoir devant des legendes imposees; or, moi, je m'enorgueillis a
+cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
+soir....
+
+Ces ames naives de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
+paraissant communier avec elles. J'eus parfois le meme scrupule sous mon
+cloitre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
+precederent. C'est par coquetterie, et grace a des jeux de mots, que je
+grossis nos legers points de contact. Dans un siecle hostile et
+vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles eparpillees et presque
+detruites se plaisent a resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
+voila une parente bien lointaine. Pour un cote de moi qui peut-etre
+satisferait le Giotto, combien qui l'etonneraient extremement! Dans sa
+chapelle, en meme temps que je baille un peu, ma loyaute est a la gene.
+
+ * * * * *
+
+Trois heures apres, a Venise, j'etudiais les Veronese; leur force me
+rafraichissait. Ils m'attiraient, m'elevaient vers eux, mais
+m'intimidaient. La encore je me sens un etranger; mes hesitations, toute
+ma subtilite mesquine doivent les remplir de piete. Pas plus qu'avec les
+Giotto, je n'ai merite de vivre avec les Veronese. Dans le siecle et
+dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet etat
+exprime par les Botticelli: tristesse tortueuse, mecontentement, toute
+la bouderie des faibles et des plus distingues en face de la vie. Mais
+d'etre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu a Venise pour
+m'accroitre et pour me creer heureux. Voici cet instant arrive.
+
+Ce soir-la, quand, tonifie de grand air et restaure par un parfait
+chocolat, j'atteignis l'heure ou le soleil couchant met au loin, sur la
+mer, une limpidite merveilleuse, ma puissance de sentir s'elargit. Des
+instincts tres vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
+Etre, se systematiserent. Chaque parcelle de mon ame fut fortifiee,
+transformee.
+
+Une tache immense et pale couvrait l'univers devant moi, brillantee sur
+la mer, rosee sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
+couchant jusqu'a la rougeur enorme du soleil decline. Et toute cette
+teinte lavee semblait s'etre adoucie, pour que je passe aisement aborder
+la beaute instructive de Venise et que rien ne m'en blessat: mousse
+sucree du champagne qu'on fait boire aux anemiques.
+
+La seule image d'effort que j'y vis, c'etait sur l'eau un gondelier se
+detachant en noir avec une nettete extreme, presque risible. D'un rythme
+lent, tres precis, il faisait son travail, qui est simplement de
+deplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.
+
+Et devant ce bonheur orne, je sentis bien que j'etais vaincu par Venise.
+Au contact de la loi que sa beaute revele, la loi que je servais
+faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systematique
+fit place a une sympathie aisee, facile, pour tout ce qui est moi-meme.
+Hier je compliquais ma misere, je reprouvais des parties de mon etre:
+j'entretenais sur mes levres le sourire dedaigneux des Botticelli, et
+chaque jour, par mes subtilites, je me dessechais. Desormais convaincu
+que Venise a tire de soi une vision de l'univers analogue et superieure
+a celle que j'edifiais si peniblement, je pretends me guider sur le
+developpement de Venise.
+
+Au lieu de replier ma sensibilite et de lamenter ce qui me deplait en
+moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautes de Venise un reve de vie
+heureuse pour le contempler et m'y conformer.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+VENISE
+
+SA BEAUTE DU DEHORS
+
+
+Des lors je passai mes jours, dans des palais deserts, a lire les
+annales magnifiques et confuses de la Republique,--dans les musees et
+les eglises ecrasees d'or, a controler les catalogues,--sur la rive des
+Schiavoni, a louer la mer, le soleil et l'air pur qui egayent mes
+vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprevus, je m'attristais
+longuement des canaux immobiles entre des murs ecussonnes.
+
+ * * * * *
+
+Apres trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles a cette
+delicate cite, je brusquai mon regime jusqu'alors regle par Baedeker, et
+quittant la Piazza, ou parmi des etrangers choquants on lit les journaux
+francais, je me confinai dans une Venise plus venitienne. J'habitai les
+Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
+grandeur d'ame, consentit a etre ecorche vif, et parfois je songe que je
+me suis fait un sort analogue.
+
+Je voudrais transcrire quelques tableaux tres brefs des sensations les
+plus joyeuses que je connus au hasard de ces premieres curiosites; mais
+il eut fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alleger de mes
+imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur aile. C'est
+en vain que pendant des semaines, aupres de ma table de travail, j'ai
+attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.
+
+Je vois une matinee a Saint-Marc, ou j'etais assis sur des marbres
+antiques et frais, tandis qu'un bon chien (musele) allongeait sur mes
+genoux sa vieille tete de serpent honnete. Et l'un et l'autre nous
+regardions, avec une parfaite volupte, le faste et la seduction realises
+tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
+miserable dans cette vegetation divine!
+
+Je vois un jour le soleil que je m'etendis sur un banc de marbre, au ras
+de la mer: alors je compris qu'un miserable mendiant n'est pas
+necessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
+beaute.
+
+Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, charge de misses
+froides et de touristes aux gestes agacants. Une barque sous le plein
+soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
+chantait une chanson, eclatante comme ces vagues qui nous brulaient les
+yeux. Venise, l'atmosphere bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
+s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
+cruellement ressortir la morne hebetude de ces marchands sans ame que je
+benis l'ordre des choses de m'avoir distingue de ces hommes dont je
+portais le costume.
+
+ * * * * *
+
+Cependant j'attendais avec impatience le jour ou j'aurais tout regarde,
+non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
+pensees enfin avec ces choses que j'avais tant frolees. La beaute du
+dehors jamais ne m'emut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
+que des tableaux psychologiques.
+
+Je dirai que, parmi ces delices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
+qu'il etait. Aux meilleurs detours de cette ville abondante et toujours
+imprevue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
+sens du provisoire.
+
+Mais qu'on me laisse decrire l'ordre de mes associations d'idees, tandis
+qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible a la
+prodigalite des essais du genie venitien et soucieux uniquement
+d'absolu.
+
+Je prends un exemple au hasard: vers le crepuscule, debouchant de mon
+canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
+comme une bete enorme flamboyer au versant d'un ciel delicat, par-dessus
+une mer indifferente a cette brutalite, toute elegante et de tendresse
+vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
+gesticulais. Puis aussitot: "Quoi donc! es-tu certain que cela
+t'interesse?" Mais en meme temps: "Saisissons l'occasion, me disais-je,
+pour pousser jusqu'a l'extremite des Zattere (un kilometre le long d'un
+bras de mer canalise, sur un quai largement dalle). Je suis certainement
+en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon diner
+retarde de vingt minutes, la soiree me sera moins longue.... Ah! ces
+soirees, toutes ces journees de la vie exterieure!... Et s'il pleuvait,
+j'aurais un frisson d'humidite, la table du restaurant me serait lugubre
+et, l'ayant quittee, il me faudrait rentrer immediatement dans un chez
+moi meuble de malaise, ou m'enfermer dans un cafe qui me congestionne!"
+
+Ce choeur des pensees qui m'emplissaient fait voir que les plus
+voluptueux decors ne peuvent imposer silence a mes sensibilites
+mesquines. La grace de Venise qui me penetrait ne pouvait etouffer les
+protestations dont mon etre naquit gonfle. Il fallait que l'ame de cette
+ville se fondit avec mon ame dans quelqu'une de ces meditations confuses
+dont parfois mon isolement s'embellit.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+VENISE
+
+SA BEAUTE INTERIEURE, SA LOI QUI ME PENETRE
+
+ Heureux les yeux qui, fermes
+ aux choses exterieures, ne contemplent
+ plus que les interieures
+
+Enfin, je connus Venise. Je possedais tous mes documents pour degager la
+loi de cette cite et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
+du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
+stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispose a oublier que
+Venise, avec sa langueur et ses perpetuelles tasses de cafe, est
+legerement malsaine.) Les photographies inevitables des vitrines avaient
+fait banales les plus belles images des cloitres et des musees. Seule,
+la tristesse de mon restaurant solitaire m'emouvait encore pour la
+beaute de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
+au coloris pali, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
+si ce declin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
+ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilite
+anemique et la vigueur venitienne.
+
+Des lors, je ne quittai plus mon appartement, ou, sans phrases, un
+enfant m'apportait des repas sommaires.
+
+Vetu d'etoffes faciles, dedaigneux de tous soins de toilette, mais
+seulement poudre de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
+parmi mes cigares, etendu sur mon vaste lit.
+
+J'avais enfin divorce avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
+chambre etait fraiche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
+horloges obstinees, je m'occupai seulement a regarder en moi-meme, que
+venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
+je m'etais donne a vivre en proie aux ciceroni, tete nue, parmi les
+edifices remarquables.
+
+Mes souvenirs, rapidement deformes par mon instinct, me presenterent une
+Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cite offre
+a tous les passants, je substituai machinalement une beaute plus sure de
+me plaire, une beaute selon moi-meme. Ses splendeurs tangibles, je les
+poussai jusqu'a l'impalpable beaute des idees, car les formes les plus
+parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosite d'ideologue.
+
+Et cette cite abstraite, batie pour mon usage personnel, se deroulait
+devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
+necessaire comme une Loi; chaine d'idees dont le premier anneau est
+l'idee de Dieu. Cette synthese, dont j'etais l'artisan, me fit paraitre
+bien mesquine la Venise bornee ou se rejouissent les artistes et les
+touristes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Qu'on ne saurait gouter que
+ Dieu seul, et qu'on le goute en
+ toutes choses, quand on l'aime
+ veritablement.
+
+Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
+guere m'interesser. Mon orgueil, ma plenitude, c'est de les concevoir
+sous la forme d'eternite. Mon etre m'enchante, quand je l'entrevois
+echelonne sur les siecles, se developpant a travers une longue suite de
+corps. Mais dans mes jours de secheresse, si je crois qu'il naquit il y
+a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
+ans, je n'en ai que du degout.
+
+Oui, une partie de mon ame, toute celle qui n'est pas attachee au monde
+exterieur, a vecu de longs siecles avant de s'etablir en moi. Autrement,
+serait-il possible qu'elle fut ornee comme je la vois! Elle a si peu
+progresse, depuis vingt-cinq ans que je peine a l'embellir! J'en conclus
+que, pour l'amener au degre ou je la trouvai des ma naissance, il a
+fallu une infinite de vies. L'ame qui habite aujourd'hui en moi est
+faite de parcelles qui survecurent a des milliers de morts; et cette
+somme, grossie du meilleur de moi-meme, me survivra en perdant mon
+souvenir.
+
+Je ne suis qu'un instant d'un long developpement de mon Etre; de meme la
+Venise de cette epoque n'est qu'un instant de l'Ame venitienne. Mon Etre
+et l'Etre venitien sont illimites. Grace a ma clairvoyance, je puis
+reconstituer une partie de leurs developpements; mais mon horizon est
+borne par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
+de contempler Dieu, de connaitre le Principe qui contient et qui
+necessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
+ce qui parait etre, cela deja est bien beau.
+
+Cette satisfaction me fut donnee, quand je contemplai dans l'ame de
+Venise, mon Etre agrandi et plus proche de Dieu.
+
+ * * * * *
+
+ L'Etre de Venise.
+
+Cette qualite d'emotion, qui est constante dans Venise et dont chacun
+des details de cette nation porte l'empreinte, seules la percoivent
+pleinement les ames douees d'une sensibilite parente. Ce caractere
+mysterieux, que je nomme l'ame de tout groupe d'humanite et qui varie
+avec chacun d'eux, on l'obtient en eliminant mille traits mesquins, ou
+s'embarrasse le vulgaire. Et cette elimination, cette abstraction se
+font sans reflexion, mecaniquement, par la repetition des memes
+impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
+les aspects et toutes les epoques d'une civilisation.
+
+ * * * * *
+
+ Mon Etre.
+
+De meme, quand ma pensee se promene en moi, parmi mille banalites qui
+semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'a en etre
+frappee des traits a demi effaces; et bientot une image demeure fixee
+dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-meme, mais moi plus
+noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Etre, non pas de ce
+que je parais en 89, mais de tout ce developpement a travers les
+generations dont je vis aujourd'hui un instant.
+
+ * * * * *
+
+ Description de ce type qui
+ reunit, en les resumant, les
+ caracteres du developpement
+ de mon Etre et de l'Etre de
+ Venise.
+
+Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
+de notre separation a Saint-Germain: cette image de mon Etre et cette
+image de l'Etre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
+concordent en de nombreux points.
+
+En les superposant, par une sorte d'addition legerement confuse,
+j'obtins une image infiniment noble ou je me mirai avec delice dans ma
+chambre solitaire et fraiche. Fragment bien petit encore de l'Etre
+infini de Dieu! mais le plus beau resultat que j'eusse atteint depuis
+mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes emotions! Et non
+plus des emotions toujours inquietes et sans lien, mais systematisees,
+poussees jusqu'a la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
+avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de comprehension, de bonte,
+je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
+qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.
+
+ * * * * *
+
+Durant quelques semaines, couche sur mon vaste lit des Fondamenta
+Bragadin, ou, plus reellement, vivant dans l'eternel, je fus ravi a tout
+ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
+Barbares. Meme je ne les connaissais plus. Ayant ete au milieu d'eux
+l'esprit souffrant, puis a l'ecart l'esprit militant, par ma methode je
+devenais l'esprit triomphant.
+
+Ici se refugierent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
+dans le marasme. Venise est douce a toutes les imperiosites abattues.
+Par ce sentiment special qui fait que nous portons plus haut la tete
+sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre elances, elle console nos
+chagrins et releve notre jugement sur nous-memes. J'ai apporte a Venise
+tous les dieux trouves un a un dans les couches diverses de ma
+conscience. Ils etaient epars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
+d'Haroue; je l'ai priee de les concilier et de leur donner du style. Et
+tandis que je contemplais sa beaute, j'ai senti ma force qui, sans
+s'accroitre d'elements nouveaux, prenait une merveilleuse intensite.
+
+ * * * * *
+
+Venise, me disais-je, fut batie sur les lagunes par un groupe d'hommes
+jaloux de leur independance; cette fierte d'etre libre, elle la conserva
+toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
+etrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
+les Barbares, les etrangers; et le perpetuel ressort de ma vertu, c'est
+que je me veux homme libre.
+
+Venise, pour avoir ete heroique contre les etrangers, amassa dans l'ame
+de ses citoyens les plus beaux desinteressements.--Ainsi, je fus
+toujours emu d'une sorte de generosite naturelle, je hais l'hypocrisie
+des austeres, l'etroitesse des fanatiques et toutes les banalites de la
+majorite. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
+d'autres corps, jadis, mon Etre a du soutenir pour acquerir ces vertus.
+
+Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
+personnelle de l'univers que sous une legere atteinte de douceur
+mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naitre Jean Bellin.--De meme,
+c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
+mortifiees, et par l'enseignement metaphysique d'outre-Rhin, que je fus
+eveille a me faire des choses une idee personnelle. A douze ans, dans la
+chapelle de mon college, je lisais avec acharnement les psaumes de la
+Penitence, pour tromper mon ecoeurement; et plus tard, dans l'intrigue
+de Paris, le soir, je me suis libere de moi-meme parmi les ivresses
+confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.
+
+Si fievreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
+de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Etre et de
+l'Etre de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
+lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
+suis inquiet sans treve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
+ou le regret de cette serenite. Ma febrilite actuelle n'est sans doute
+qu'un secret instinct de mon Etre, qui se souvient d'avoir possede,
+entrevu ces heures fortes et paisibles marquees a Venise par Titien.
+
+Rien au plus intime de moi ne repond au genie violent de Tintoret. Mon
+systeme n'en est pas deconcerte. Aussi bien, dans cette republique
+magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure a part,
+que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
+a Venise un accident, un a cote. C'est avec Veronese, si noble, si aise,
+que la vraie Venise se developpait alors. Mon Etre se souvient sans
+effort d'avoir connu l'instant de dignite, de bonte et de puissance que
+Veronese signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
+vie etait une fete; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
+l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.
+
+Veronese cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maitre; je lui
+cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
+Tiepolo.
+
+ _Tiepolo_
+
+Celui-la, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame venitienne
+qui s'etait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
+Veronese s'arreta de creer; elle se contempla et se connut. Deja
+Veronese avait la fierte de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
+contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le detail de ses
+merites, il les etale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,
+Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du tresor des vertus
+heritees de ses ancetres.
+
+Je ne me suis dote d'aucune force nouvelle, mais a celles que mon Etre
+s'etait acquises dans des existences anterieures j'ai donne une
+intensite differente. De sensibilites instinctives, j'ai fait des
+sensibilites reflechies. Mes visions du monde m'ont ete amassees par mon
+Etre dans chacune de ses transformations; superposees dans ma
+conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
+rien ajouter, du moins je sais que je les possede.
+
+Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
+Ainsi s'explique la melancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
+ainsi que les siecles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
+atmosphere convenable. L'energie de notre Etre, epuisee par les efforts
+de jadis, n'atteint qu'a donner a notre tristesse une sorte de fantaisie
+trop imprevue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
+nous montrent l'ame de Gianbatista Tiepolo, quel tapage eclatant et
+melancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Veronese; il en
+fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fetes, soies
+et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
+peuple des createurs de jadis, il le repete a satiete, l'embrouille, lui
+donne la fievre, le met en lambeaux, a force de frissons! mais il
+l'inonde de lumiere. C'est la son oeuvre, debordante de souvenirs
+fragmentaires, pele-mele de toutes les ecoles, heurtee, sans frein ni
+convenance, dites-vous, mais ou l'harmonie nait d'une incomparable
+vibration lumineuse.--Ainsi mon unite est faite de toute la clarte que
+je porte parmi tant de visions accumulees en moi.
+
+Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
+une race aboutit. Il ne cree pas la beaute, mais il fait voir infiniment
+d'esprit, d'ingeniosite; c'est la conscience la plus ornee qu'on puisse
+imaginer, et chez lui la force, depouillee de sa premiere energie,
+invente une grace ignoree des sectaires. Ah! ces airs de tete, ces
+attitudes, ces pretentions, cet elan charmant et qui sans cesse se
+brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumiere; il en inonde ses
+tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorees
+qui se penetrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le
+souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses emotions, et seule
+demeure, au fond de moi, ma sensibilite qui prend, selon ses hauts et
+ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
+livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est eraille, fripe,
+devore par sa fievre et par un torrent de lumiere, ainsi que sont mes
+images interieures que je m'enerve a eclairer durant mes longues
+solitudes.
+
+Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
+au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa melancolie. Il etait trop
+sceptique pour pousser a l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
+qui suit les grandes voluptes et que leur preferent les epicuriens
+delicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts heroiques de ses
+peres, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
+formee par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont
+des recueils heroiques, ou toutes les ames de Venise sont reunies; mais
+tant de siecles se resumant en figures symboliques, ce sourire inavoue,
+cette melancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop delicat pour
+la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant parait enigmatique.
+
+On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
+grammaticalement, mais il appartient au poete de faire sentir ce qui ne
+peut etre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
+guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
+Tiepolo, je m'arrete; j'ai reconnu son ame, la mienne!
+
+Ah! celui-la, comment s'etonner si je le prefere a tout autre?
+
+ * * * * *
+
+Apres Tiepolo, Venise n'avait plus qu'a dresser son catalogue.
+Aujourd'hui, elle est toute a se fouiller, a mettre en valeur chacune de
+ses epoques; ce sont des dispositions mortuaires.
+
+Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replie sur moi-meme, ne sais plus que
+repandre la lumiere dans ma conscience, combiner les vertus que j'y
+trouve, et me mecaniser, j'approche de cette derniere periode. Quand ce
+corps ou je vis sera disparu, mon Etre dans une nouvelle etape ne vaudra
+que pour classer froidement toutes les emotions que le long des siecles
+il a creees. Moi fils par l'esprit des hommes de desirs, je
+n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothecaire. Celui-la
+dressera methodiquement le catalogue de mon developpement, que
+j'entrevois deja, mais ou je mele trop de sensibilite. Puis la serie
+sera terminee.
+
+Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la
+journee de Jersey, je contemplai le detail et le developpement de cette
+suite d'idees qu'est mon Moi.
+
+Admirables et fievreuses journees des Fondamenta Bragadin! Au contact de
+Venise delivre pour un instant de l'inquietude de mes sens, je pus me
+satisfaire du spectacle de tous mes caracteres divinises en un seul type
+de gloire! Grace a mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon
+intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes
+instincts aboutissait a la pleine conscience de moi-meme, et qu'ainsi je
+deviendrais Dieu, si un temps infini etait donne a mon Etre, pour qu'il
+tentat toutes les experiences ou m'incitent mes melancolies.
+
+Des lors que m'importe si les siecles et l'energie font defaut a cette
+tache! j'ai tout l'orgueil du succes quand j'en ai trace les lois. C'est
+posseder une chose que s'en faire une idee tres nette, tres precise.
+
+ * * * * *
+
+Vers cette epoque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune
+Anglais, jadis rencontre a Londres, vint s'asseoir a ma table. Je causai
+avec un peu de fievre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois
+n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha tres vite de mes
+meditations familieres, et vers dix heures ce jeune homme me disait: "Je
+compte que j'ai lieu d'etre heureux: mon pere a beaucoup travaille; il
+m'a mis a Eton, ou je me suis fait des amis nombreux qui me seront
+utiles dans la vie."
+
+Cette satisfaction ainsi motivee me fit toucher l'ecart qui grandit
+chaque jour entre moi et le commun des honnetes gens.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+III
+
+JE SUIS SATURE DE VENISE
+
+ Gregoire XI: "C'est ici que
+ mon ame trouve son repos dans
+ l'etude et la contemplation des
+ belles choses."
+
+ Sainte Catherine de Sienne:
+ "Pour accomplir votre devoir,
+ tres Saint-Pere, et suivant la
+ volonte de Dieu, vous fermerez
+ les portes de ce beau palais, et
+ vous prendrez la route de Rome,
+ ou les difficultes et la malaria
+ vous attendent en echange des
+ delices d'Avignon."
+
+Au degre ou j'etais parvenu, je ne ressentais plus ces violents
+mouvements qui sont ce que j'aime et desire. J'etais sature de cette
+ville, qui des lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu a peu dans
+la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment complique: dans le
+bonheur le mieux epure nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me
+vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me
+rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais
+mieux trouver qu'a Paris.
+
+(Il est juste d'ajouter qu'a ces nobles motifs se joignait un desir
+d'agitation: desir mediocre, mais apres tout n'est-ce pas un synonyme
+interessant de mes beaux appetits d'ideal. Il faut que je respecte tout
+ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma sante
+s'etait fort consolidee, et des parties de moi-meme s'eveillant peu a
+peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)
+
+Pour me maintenir dans l'Eglise Triomphante, il faut sans cesse que je
+merite, il faut que j'ennoblisse les parties de peche qui subsistent
+probablement en moi. Je ne les connaitrai que dans la vie; j'y retourne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE QUATRIEME
+
+EXCURSION DANS LA VIE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE XI
+
+UNE ANECDOTE D'AMOUR
+
+
+I
+
+J'AMASSE DES DOCUMENTS
+
+ Pale comme sa chemise.
+
+Le huitieme jour de mon arrivee a Paris, quand la petite emotion de
+retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'echelle
+sociale et le caractere des gens que je rencontre, m'eut secoue une
+centaine de fois, mes nerfs se monterent et je trouvai l'emotion
+vulgaire que je venais chercher.
+
+C'etait la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et
+la loyaute de ses amities. Jolie fille, jeune, menee uniquement par son
+imagination, un peu pretentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un
+geste qui ne fut pas gracieux, elle m'emut. Je m'apercus de mon
+sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possedait
+que des idees acquises et, pour son propre fonds, de la vanite.
+D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je prefere, imprevu, fait
+de coquetterie et de bonte.
+
+Quelque chose de hache dans mes discours, une apparence de franchise qui
+est faite de desir de plaire et d'indifference a l'opinion, voila les
+caracteres qui lui plurent tout d'abord en la deroutant.
+
+ * * * * *
+
+C'est une legere tristesse de constater, chez un objet de vingt ans
+qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un melange de
+pudeur et de caresses, quand on reflechit aux experiences qui la lui
+acquirent.
+
+Elle usa d'un jeu de passion brisee, puis reprise, qui est le plus
+convenable pour m'emouvoir. Quand je me depitais, elle ne faisait que
+rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir a elle. Si elle m'avait
+promis de bonne grace et des le debut du diner ce dont je la pressais a
+la fin de la soiree, peut-etre en aurais-je baille. Car allumer une
+derniere cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir
+jolie, fraiche d'une toilette simplifiee, et complaisante avec de beaux
+cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis
+mais me reunir dans une action vive,--toutes ces fines emotions, les
+soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la
+voiture qui la reconduisait, je m'enervais a les evoquer et a croire
+que, la veille, je les avais goutees chez elle. Mais en verite j'y etais
+demeure fort insensible. Seule nous emeut la beaute que nous ne pouvons
+toucher. Cette atmosphere de sensualite delicate dont mon regret
+emplissait sa chambre, je la composais par le procede de l'abstraction,
+malhonnete au cas particulier. En realite, les traits seduisants que
+j'assemble autour de son baiser ne furent jamais reunis; cette heure-la
+au contraire est faite de mille details oiseux et parfois choquants.
+D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fievre
+contrariee les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;
+et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant
+pris a intervalles egaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,
+mon gout se dissiperait.
+
+ * * * * *
+
+Je m'etais propose pour mes fins ideales de prendre la quelque chagrin,
+un peu d'amertume qui me restituat le desir de Dieu. Des les premiers
+jours de cet essai, j'appliquai ma methode avec plus d'entrain que dans
+aucun de mes enthousiasmes precedents. Il s'agissait comme toujours de
+resumer dans une passion ardente le vague desir, qui sans treve
+tourbillonne en moi, de realiser l'unite de mon Etre. Sur ce terrain
+nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car apres le cloitre et
+Venise mes yeux etaient neufs pour Paris.
+
+En moi grandit avec rapidite, conformement a mon role, cet appetit de se
+detruire, cette hate de se plonger corps et ame dans un manque de bon
+sens, cette sorte de haine de soi-meme qui constituent la passion! Ah!
+l'attrait de l'irreparable, ou toujours je voulus trouver un perpetuel
+repos: au cloitre, quand je me vouai a l'imitation de mes saints,--au
+soir d'Haroue, quand je me fis une belle melancolie de l'avortement de
+ma race,--sur les canaux eclatants de Venise, quand je m'exaltais des
+magnificences de cette ville a qui j'avais l'esprit lie! C'est encore ce
+morne irreparable que ma fievre cherche a Paris, tandis que je veux me
+remettre tout entier entre des mains ornees de trop de bagues!
+
+Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'energies en puissance,
+et que pour moi il n'est pas de stabilite possible. Je le sais au point
+que, sur cet axiome, j'ai fonde ma methode de vie, qui est de sentir et
+d'analyser sans treve.
+
+ * * * * *
+
+Pour aiguillonner ma sensibilite et la pousser dans cette voie d'amour
+que j'experimente, j'ai trouve cinq a six traits d'un effet sur.
+
+1 deg. Se representer l'Objet, de chair delicate et de gestes caressants,
+aux bras d'un homme brutal, et pamee de cette brutalite meme,
+embellissant ses yeux de miserables larmes de volupte, qu'elle n'eut du
+verser que sainte et honorant Dieu a mes cotes.
+
+Cette trahison des sens, cette defaite de la femme, si faible contre les
+exigences de ses vingt ans, fournissait un theme abondant et monotone a
+mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choque, puis
+fatigue par mon insistance, m'avoua diverses circonstances ou elle avait
+goute violemment ces affreux entrainements. Je l'ecoutais en silence,
+rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait a
+ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidee, elle
+ne m'eut inspire qu'une sorte de pitie, ennemie de toute passion.
+
+2 deg. Se representer qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifferents
+qui tous l'abimeront un peu, elle deviendra vieille et dedaignee, sans
+revanche possible.
+
+M'abandonnant a une bonte triste et sensuelle, je souffrais de cette
+fatalite ou son beau corps engrene etait chaque jour froisse, et
+m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une melancolie
+facile qui m'enervait delicieusement, mais ou elle ne voyait durant nos
+soirs d'automne que de longs silences insupportables.
+
+Une singuliere contradiction de sentiment sans treve tournoie en moi
+comme une double priere. Je m'irritai toujours du mepris qu'affectent
+les ames vulgaires pour les creatures qui consacrent leur jeune beaute
+et leur fantaisie a servir la volupte. Leur corps si souple, leur
+sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les
+livrent au passant emu, c'est qu'elles sont agitees du meme dieu, dieu
+d'orgueil et de generosite, qui fait les analystes. Les analystes prient
+l'inconnu qu'il veuille etre leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le
+provoquent a connaitre leur ame et a en jouir. Les uns et les autres
+sont victimes d'une fatalite, car ils naquirent charges d'attraits
+singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse a reveler publiquement leur
+beaute. J'aime leur desinteressement qui leur fait dedaigner toutes ces
+petites preoccupations, groupees par le vulgaire sous le nom de dignite,
+et auxquelles Simon pretait de l'importance. J'aime leurs emportements
+qui m'aident a comprendre la mort; ils se hatent de faire leur tache et
+d'epanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, a
+qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels ou
+deposer le secret de leurs emotions. La frenesie des monographistes
+sinceres et celle de Cleopatre abandonnee dans les bras de Cesar,
+d'Antoine et de tant de soldats, n'eveillent aucune raillerie facile
+chez les esprits reflechis: de telles impudeurs transmettent, de
+generation en generation, les vertus d'exception. Ces femmes et ces
+penseurs ont sacrifie leur part de dignite vulgaire pour mettre une
+etincelle dans des ames sauvees de l'assoupissement. Cependant, et voila
+ma contradiction, je me desesperais que l'Objet fut telle. Seule son
+infame ingeniosite m'interessait a elle, et je la lui reprochais, me
+plaisant a lui detailler tout haut, combien elle violait les lois
+ordinaires de la nature et de la bienseance.
+
+Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait
+un gout tres vif a mes irritations. Nous en plaisantions l'un et
+l'autre, mais parfois j'etais presque brutal, et parfois encore j'etais
+pres de regretter qu'elle fut un objet irreparablement gate.
+
+Mais sans treve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: "Ah!
+l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifferentes,
+s'il me plaisait d'en detourner mon regard!"
+
+ * * * * *
+
+De telles experiences, menees avec trop de zele, presentent quelque
+danger. C'est le jeu un peu febrile du pauvre enfant qui, par un jour de
+pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de
+le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes
+circonstances, un chatiment imminent.
+
+ * * * * *
+
+Elle avait de la generosite de coeur, et, malgre sa vanite, un
+convenable bohemianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrete? Deux
+ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touches a
+fond, et soudain presque sinceres, nous cessions notre intrigue pour
+vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu gouter, a l'ecart,
+quelques semaines de vrai satisfaction.
+
+Mais quoi! tant de sentiments delicats, que j'ai acquis par de longs
+efforts methodiques, des lors me devenaient inutiles! Pouvais-je
+accepter de me reduire a la petite sensibilite sensuelle de ma vingtieme
+annee! Renier, pour la premiere fois, la journee de Jersey!
+
+ * * * * *
+
+Quelque irraisonnable que cela fut, tels etaient ses yeux cercles de
+fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je
+cedais a mon gout pour cet objet, plus qu'il n'etait marque dans mon
+programme.... Ce genre d'emotions est assez connu pour que je n'en
+fournisse pas la description.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce desarroi de mon systeme, a defaut de ma volonte, quelques gestes
+dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauverent. Cela est
+louable, mais je ne puis m'en glorifier: en realite j'etais desarme; ses
+mains fievreuses avaient force le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis
+qu'interieurement j'etais profane, je parus encore servir avec orgueil
+mon Dieu. Ce fut une supreme journee. Comme moi, elle etait a limite. De
+decouragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,
+et ne le sut jamais.
+
+Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes
+propos? Mon egotisme, outre qu'il est peu seduisant, ne se renouvelle
+guere.--Ou bien fut-elle decidee par des choses de la vulgaire realite?
+J'ai peut-etre un dedain excessif des necessites de la vie....
+
+Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports
+d'homme a femme. Frequemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai
+reflechi sur mon cas, et les hypotheses les plus diverses m'ont tour a
+tour satisfait, selon les heures de la journee: j'ai le reveil degoute,
+l'apres-diner indulgent et un peu brutal, la soiree fievreuse et qui
+grossit tout.
+
+Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'a l'impolitesse pendant cinq
+jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe ou avec
+une personne de mon sexe. Les femmes oscillent etrangement d'une
+complaisance maladive a la mechancete. J'en concus du degout, et,
+jugeant l'experience terminee, je partis pour le littoral mediterraneen.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+JE PROFITE DE MES EMOTIONS
+
+Cannes etait encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de
+la plage eventee jusqu'a la Croisette, ou je demeurais immobile a
+regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,
+dans la grande rue, tres vexe de n'avoir pas envie de patisseries.
+Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journees;
+j'avais specialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop
+etroitement dans ma pensee, et de Nice, ou je promenais mon ennui dans
+les cafes, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les
+apres-midi ne furent aussi grises qu'a cette epoque. Et quelles soirees,
+devant un grog! Il est bien facheux que je n'aie eu personne avec qui
+analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessecher, puis le
+reduire en poussiere qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait
+dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma premiere etape, me
+redevenait necessaire.
+
+ * * * * *
+
+Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idee fixe, debout sur
+notre cerveau comme le genie de la Bastille, tandis que, nous enfoncant
+dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser a rien et nous
+recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier
+de la pendule, de compter jusqu'a cent et autres betises insuffisantes.
+Soudain, a travers le voile de banalites qu'on lui oppose, l'idee
+reapparait, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons
+encore de lui echapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me
+levais, et par quelque lecture emouvante je cherchais a m'oublier. Tout
+me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me
+parurent admirables.
+
+Ce n'etaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes
+troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-meme. J'imaginais le systeme
+de vie que j'aurais mene avec elle, et je me desesperais qu'une facon
+d'etre emu, que j'avais entrevue, me fut irremediablement fermee. Au
+resume, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude meditative que
+Simon et moi nous tentames. Retraite charmante! Ma methode, en etonnant
+l'Objet, m'eut paru rajeunie a moi-meme. Puis ces commerce d'idees avec
+des etres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui
+meublent la vie.
+
+Ainsi, a etudier ce qui aurait pu etre, j'empirais ma triste situation.
+Et, pietinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il
+est evident que ca ne durera pas, mais les minutes en paraissent si
+longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renverse des
+dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais desesperement par
+leurs vastes fenetres, ne me parut pas aussi decolore que je le vis,
+durant ces nuits detestables et ces apres-midi ou je me couchais vers
+les trois heures et m'endormais enfin, hypnotise par mon idee fixe,
+eclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les reveils, au soir
+tombe, les membres couverts de froid! Les repas, sans appetit, sous des
+lumieres brutales! Parfois meme il pleuvait.
+
+J'aurais du me mefier que l'air de la mer, precieux en ce qu'il pousse
+aux crises (cf. Jersey et Venise) m'etait dans l'espece detestable.
+
+ * * * * *
+
+Seule, elle a pu me faire prendre quelque interet a la vie exterieure.
+Elle etait pour moi, habitue des grandes tentures nues, un petit joujou
+precieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon
+sang toutes mes idees, je goutais des choses vulgaires, je cancanais un
+peu et j'etais fat a la promenade.
+
+ * * * * *
+
+Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au
+reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de memorable, ni de
+touchant; c'est peut-etre que je ne l'ecoutais guere? L'ayant abordee
+avec le simple desir de me donner quelque amertume et de reprendre du
+ton, j'ai habille selon ma convenance et avec un art merveilleux le
+premier objet a qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je
+voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensees.
+
+Comme elle etait venue me surprendre, un matin de naguere, dans ma
+chambre d'hotel, elle me trouva appuye sur une malle, qui lisais
+l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour
+charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le
+prouver elle riait. La societe de Simon a perverti en moi le sens de la
+sociabilite. Il est evident que j'ai ennuye au dela de tout l'Objet.
+Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle
+etait un objet vivant. Ce jour ou, sur ma malle de voyageur, je
+pretendis l'instruire de l'instabilite des passions sensuelles, est
+l'instant ou je me crus le plus pres d'etre aime et d'aimer, mais comme
+il etait midi un quart, elle, avec une nettete d'analyse intime, que je
+n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.
+
+Un autre souvenir qui m'emeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, a
+neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et
+tristes vers la gare de Lyon, ou l'on se bouscule confusement sous trop
+de lumieres. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la
+situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter
+pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans
+l'obscurite miserable. C'est ainsi qu'un peu apres, seul dans mon wagon,
+je goutai une petite melancolie et une petite fierte, ce qui fait une
+delicate sensualite.
+
+ * * * * *
+
+A imaginer ce sentiment sincere de petite fille qu'elle eut pour moi,
+tandis qu'elle sanglotait de mon faux depart, je me desole de mon
+mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinee, s'impose
+a mon souvenir: figure si epuree que je n'eprouve plus qu'un regret
+violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la meme race
+que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait etre et ce qu'elle est,
+combien elle souffre de ne pas vivre a mes cotes, pensant tout haut et
+se fortifiant de mes pensees! C'est ma faute, ma faute irreparable, de
+ne pas lui etre apparu tel que je suis reellement! Oh! ma constante
+hypocrisie! mon impuissance a demeler ce qui est convenable, parmi tant
+de charmantes facons d'etre, qui s'offrent a moi comme possibles en
+toutes occasions! Avec son joli corps, pame des hommes grossiers, que la
+voila miserable, elle, charmante comme une sainte paienne!
+
+Helas! pourquoi suis-je si vivement frappe du desordre qu'il y a dans
+les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes
+detestables lucidites, elle ne m'apparaitrait plus comme un bonheur
+possible et que je ne sais acquerir. Elle serait un cadavre doux et
+triste, une chose de paix.
+
+ * * * * *
+
+Je lui ecrivis. Des lors je connus a chaque courrier l'angoisse, puis la
+secousse a briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guette
+s'eloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifference
+affectee.
+
+Je n'eus plus le courage de penser a rien autre qu'a elle, qui peut-etre
+en ce moment riait.
+
+"Elle ne m'a pas ecrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon
+lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me repondra pas? Elle fut toujours
+detestable; son sans-gene d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitie ait
+flechi?" Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifference
+qu'elle m'avait donnees aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un
+homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.
+
+A cette epoque, le gout que je lui gardais prit des proportions vraiment
+curieuses. Vous connaissez ces inquietudes nerveuses qui, certains
+jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les
+jambes a la hauteur des genoux, et nous reduisent enfin a un geste
+brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassees, en meme
+temps qu'elles nous font une idee claire des sensations du veritable
+epileptique. J'avais a l'imagination une angoisse analogue.
+
+Des l'aube, je lui telegraphiai a son ancienne adresse. Journee
+deplorable! A travers Cannes, perdue d'humidite, je ne cessais d'aller
+de l'hotel au telegraphe, ou les employes agaces me secouaient leurs
+tetes, et mon coeur s'arretait de battre, sans que mon attitude perdit
+rien de sa dignite. Le long de la plage, dans la grande rue, cette
+journee dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant
+mon espoir surchauffe a chaque seconde se venait butter contre
+l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrete brutalement....
+Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hotel, je n'avais
+encore rien recu; la totalite des choses me parut sinistre, puis je fus
+dement.
+
+Comme elle etait oubliee, la fille des premiers instants de cette
+aventure,--celle a qui je voulus bien preter un sourire doux et maniere!
+J'avais a propos d'elle concu un si violent desir d'etre heureux, j'y
+etais alle d'une telle chevauchee d'imagination qu'en me retournant, je
+me trouvais seul. De la meme maniere, sous le cloitre, mes saints,--a
+Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser
+manger du vide, face a face de mon desir.
+
+ * * * * *
+
+Prendre l'express sur l'heure, retrouver a Paris, par l'obligeance des
+concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile
+et que je ne lui deplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait
+quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce delai je serai gueri.
+Ce bonheur-la, pour me plaire, devrait m'etre donne tel que je
+l'imagine, et a l'heure meme ou je le desire.
+
+Quant a revivre les jours passes aupres d'elle, vraiment je m'en
+soucierais peu. Ce qui me desole, c'est la non-realisation de tout ce
+que j'ai entrevu en la prenant pour point de depart. Je considere avec
+affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne
+saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.
+
+Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un element essentiel
+de ma felicite soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
+n'est pas Moi?
+
+ * * * * *
+
+Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
+d'avoir prevu des la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
+M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une periode de
+demence. La direction de mon enervement ne me parut pas blamable, mais
+seulement son intensite. Il faut avouer que la reussite de mon excursion
+dans la vie depassait mes plus belles esperances; vraiment j'avais
+rajeuni ma puissance de sentir! Et malgre qu'une partie de moi-meme,
+toujours un peu larmoyante, resistat, je m'amusai pendant quelques
+minutes d'etre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
+methodiquement organisee.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil gai courait de la mer bleue et argentee jusque dans ma chambre
+tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
+Profitant avec un grand sens de cet eclair d'energie, je pris le train
+de Nice. De Nice a Monte-Carlo je suivis le cote a pied, dans une
+atmosphere legere qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:
+
+1 deg. De respirer avec sensualite;
+
+2 deg. De me convaincre qu'aucune des beautes soupirees par moi depuis trois
+semaines n'etait en cette fille: "Je subis une querelle de mes reves
+intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
+curiosite. Mais, en verite, je n'ai pas a me mepriser; personne n'a
+porte la main sur moi. Si je suis trouble, c'est moi seul qui me
+trouble."
+
+ * * * * *
+
+Je dinai abondamment, et malgre que cette heure (de six a neuf) soit
+lugubre au sentimental indispose, je sortis du restaurant plus viril, un
+peu ballone et un cigare tres curieux a la bouche.
+
+L'excellent remede que l'orgueil quand on va s'emietter dans un
+desagrement! Je releve un peu la tete, je fais table rase de tout les
+menus souvenirs et je dis: "Quoi! des scenettes touchantes que je
+fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empetrer la dedans! Je suis centre
+des choses; elles me doivent obeir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
+eprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
+homme libre, pour jouir methodiquement de la beaute de notre
+imagination."
+
+ * * * * *
+
+Les salles de jeu m'ont toujours ennuye. J'ai pourtant tous les
+instincts du joueur. Si je m'interessais a la politique, a la religion
+et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
+C'est generosite naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espererais
+etre recompense au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
+peu des nerfs, de desirer avec frenesie risquer ma vie a quelque chose:
+pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
+louis sur le tapis vert, voila qui n'interesse pas la dixieme partie de
+moi-meme. Et si je perdais, tout mon etre serait annihile. Car sans
+argent, comment developper son imagination? Sans argent, plus d'_homme
+libre_.
+
+Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
+redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
+direction de son mecanisme. Le joueur de Monte-Carlo est la pour se
+fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
+c'est un homme qui ne possede plus et qui compromet ses plaisirs de
+demain.--Ainsi, j'allais a Paris faire une experience sentimentale afin
+de me reveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
+fade). La chance a tourne, j'ai ete pris. C'est que j'avais choisi une
+des loteries les plus grossieres: l'amour pour un etre! L'homme vraiment
+reflechi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
+ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.
+
+J'ai trempe dans l'humanite vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
+dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
+expert a mecaniser mon ame pour les detourner. C'est une honte, ou du
+moins une fausse manoeuvre, qu'apres tant d'inventions ingenieuses ou je
+les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
+n'ai pas choisis, et qui ne presentent pas d'interet.
+
+Sortons de ce Casino ou des hommes, d'imagination certes, mais d'une
+imagination peu ornee, mes freres sans doute, mais de quel lit!
+cherchent comme moi rechauffement, et a ce jeu se brulent. Je suis un
+joueur qui pipe les des; desinteresse du resultat que je connais, j'ai
+l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux details de
+la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!
+
+Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossiere salle
+d'attente, aupres du wagon leger dans lequel je traverserai la vie,
+prevenu de toutes les stations et considerant des paysages divers, sans
+qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
+plus delicates roses, si cet usage n'etait pas theatral!
+
+ * * * * *
+
+Je repris le train de Cannes. Aupres de moi des officiers de marine
+causaient, et je fus frappe tout d'abord de leur simplicite, de la
+camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraichissais a les
+suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
+plaisanterie mathematique particulier aux eleves de Polytechnique ou de
+Navale:
+
+--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
+vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
+chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
+puis de s'eloigner.
+
+Ah! l'admirable verite, m'ecriai-je entre Villefranche et Nice, dans les
+cahots du wagon, et comme cela confirme ma theorie! Dans la vie, la
+somme des maux, nul ne le conteste, est superieure a celle des bonheurs.
+Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
+augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon systeme
+d'aimer et d'etre aime, c'etait bien de m'y risquer un jour; mais la
+sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
+jours!
+
+ * * * * *
+
+Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas a l'hotel
+de lettre de l'Objet.
+
+Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours deprimante,
+ne vint pas me desesperer a nouveau, et, a mon reveil, je me parus
+satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut etre indulgent aux
+convalescents, et ne pas trop demander a leurs forces trebuchantes.
+
+Le lendemain, je partis pour m'aerer n'importe ou.
+
+ * * * * *
+
+III
+
+MEDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR
+
+Il ne faut pas que je me plaigne de cette decheance subie durant
+quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
+douleur qui me penetre et me baigne profondement. Le danger de mon
+machinisme, parfait a tant d'egards, est qu'il me desseche.
+
+Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
+sensibilite; elle me rappellera combien il est urgent que je me batisse
+un refuge. Et puis cette belle experience que je viens de creer, je
+pourrai a mon loisir la repeter. Desormais je connais la voie pour etre
+emoustille, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
+et des femmes.
+
+Mon reve fut toujours d'assimiler mon ame aux orgues mecaniques, et
+qu'elle me chantat les airs les plus varies a chaque fois qu'il me
+plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon repertoire du chant
+de l'amour. Je ne pouvais guere m'en passer. La chose se fit tres
+lestement. La periode grossiere, ou l'on souffre vraiment, ou l'on jouit
+vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
+de ces egarements le plus penible!), je ne permis pas qu'elle durat plus
+de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la melancolie de se
+souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont epures par la
+nuit qui deja les remplit. Pour presenter quelques douceurs, il faut
+qu'un acte soit transforme en matiere de pensee. J'ai active les
+phenomenes ordinaires de la sensibilite. En trois semaines, d'une
+vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir delicieux que je puis
+presser dans mes bras, mes soirs d'anemie, me lamentant par simple gout
+de melancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le peche originel
+qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
+construit pour y trouver la paix.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE XII
+
+MES CONCLUSIONS
+
+
+_La regle de ma vie_
+
+
+Aujourd'hui j'habite un reve fait d'elegance morale et de clairvoyance.
+La vulgarite meme ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
+lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
+par des airs varies, que mon ame me fournit a volonte.
+
+J'ai renonce a la solitude; je me suis decide a batir au milieu du
+siecle, parce qu'il y a un certain nombre d'appetits qui ne peuvent se
+satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
+comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon etre, mecontente
+de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-meme. Parmi les
+hommes je lui ai trouve des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.
+
+Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des emanations
+de lui-meme, desertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
+J'ai trouve un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
+parties de moi-meme inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
+morcele en un grand nombre d'ames. Aucune n'est une ame de defiance;
+elles se donnent a tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
+a l'eglise, les autres au mauvais lieu. Je ne deteste pas que des
+parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique a
+contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
+d'atteindre; puis un esprit vraiment orne ne doit pas se distraire de
+ses preoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au meme moment.
+J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses ames ne se
+connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
+ma clairvoyance qui les crea, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
+d'elles compromette la securite du groupe et par ses exces risque
+d'entrainer la somme de mes ames, toutes se ruent sur la refractaire.
+Apres une courte lutte, elles l'ont vite maitrisee; c'est ce qu'on a pu
+voir dans l'anecdote d'amour.
+
+Vraiment, quand j'etais tres jeune, sous l'oeil des Barbares et encore a
+Jersey, je me mefiais avec exces du monde exterieur. Il est repoussant,
+mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maitriser
+les hommes en les empoignant par leur vanite. Avec un peu d'alcool et
+des viandes saignantes a ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
+peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
+le monde interieur, la sterilite et l'emballement! Aujourd'hui, ma
+grande preoccupation est d'eviter l'une et l'autre de ces maladresses.
+On connait ma methode: je tiens en main mon ame pour qu'elle ne butte
+pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingenie a
+lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
+j'excelle a la ramener des qu'elle se derobe. Parfois je m'interromps
+pour m'adresser une priere:
+
+O moi, univers dont je possede une vision, chaque jour plus claire,
+peuple qui m'obeit au doigt et a l'oeil ne crois pas que je te delaisse
+si je cesse desormais de noter les observations que ton developpement
+m'inspire; mais l'interessant, c'est de creer la methode et de la
+verifier dans ses premieres applications. Somme sans cesse croissante
+d'ames ardentes et methodiques, je ne decrirai plus tes efforts; je me
+contenterai de faire connaitre quelques-uns des reves de bonheur les
+plus elegants que tu imagineras. Continuons toutefois a embellir et a
+agrandir notre etre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
+exterieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
+ils ne signifient nullement l'ame qui les a ordonnes et ne valent que
+par l'interpretation qu'elle leur donne.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre a Simon_
+
+J'ai ecrit dernierement a Simon:
+
+"Avec vous, lui dis-je, j'avais vecu dans l'Eglise Militante, faite de
+toutes les miseres de l'Esprit moleste par la vie. Demeure seul, j'ai
+projete devant moi, par un effort considerable, ce pressentiment du
+meilleur que nous portions en nous; j'ai realise cette Eglise
+Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participe de ses joies.
+Rien de plus delicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
+Mes passions ont cabale pour la vie.... Aussitot mon ame me signalait
+leur insurrection, et, toute coalisee, les reduisait. Cependant j'avais
+glisse plus bas que jamais nous ne fumes. Il faut que je remonte la
+serie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
+ami.
+
+"C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
+y a des methodes, il n'y a pas de resultats. Les emotions que nous
+connumes hier, deja ne nous appartiennent plus. Les desirs, les ardeurs,
+les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidere de croire que
+j'etais arrive quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
+curieuses experiences.
+
+"Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
+de conscience, les excursions que nous fimes botte a botte hors du reel
+et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
+veux pas me risquer a rien inventer; je veux m'en tenir a des emotions
+que j'aurai pesees a l'avance. Rien de plus dangereux que nos appetits
+naturels et notre instinct. Je les etoufferai sous les enthousiasmes
+artificiels se succedant sans intervalle.
+
+"Ce systeme excellent pour l'individu serait, a la verite, deplorable
+pour l'espece. Les voluptueux de mon ordre demeurent steriles. Mais je
+ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
+garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.
+
+"Vous le savez bien, Simon, s'il m'eut plu, j'etais un merveilleux
+instrument pour produire des phenomenes rares. Je penche quelquefois a
+me developper dans le sens de l'enervement; nevropathe et delicat,
+j'aurais enregistre les plus menues disgraces de la vie. Je pouvais
+aussi pretendre a la comprehension; j'ai un gout vif des passions les
+plus contradictoires. Enfin je suis doue pour la bonte; je me plais a
+plaire, je souris; en perseverant, j'aurais atteint a cette vertu
+royale, la charite. Mais decidement je ne m'enfermerai dans aucune
+specialite; je me refuse a mes instincts, je derangerai les projets de
+la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferme,
+une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entrainent
+dans l'imprevu, et, pour des buts caches, nous font participer a tous
+les chagrins vulgaires.
+
+"Je vais jusqu'a penser que ce serait un bon systeme de vie de n'avoir
+pas de domicile, d'habiter n'importe ou dans le monde. Un chez soi est
+comme un prolongement du passe; les emotions d'hier le tapissent. Mais,
+coupant sans cesse derriere moi, je veux que chaque matin la vie
+m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un debut.
+
+"Mon cher ami, vous etes entre dans une carriere reguliere: vous
+utiliserez notre dedain, qui nous conduisit a Jersey, pour en faire de
+la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues
+meditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre
+misanthropie, qui nous separa, une distinction et une froideur justement
+estimees de ce monde sans declamation ou vous etes appele a reussir. Nul
+doute que vous n'arriviez a proscrire pour des raisons superieures ce
+que le vulgaire proscrit, et a approuver ce qu'il sert. Certaines
+natures avec leur fine ironie s'accomodent a merveille, quoique pour des
+raisons tres differentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin
+au developpement de ma carriere, si vous la voyez tourner a mille choses
+faciles que j'etais ne pour mepriser toujours, ne vous etonnez pas.
+Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pousse a un tel
+point que les attitudes memes que nous estimions jadis, je les dedaigne:
+car vis-a-vis des reves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins,
+c'est bien indifferent. Et ces reves eux-memes n'ont pas grande
+importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sur
+que dans cette courte vie elle-meme mon ideal d'aujourd'hui soit demain
+mon ideal, enfin parce que je sais n'avoir une idee claire qu'a de rares
+intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes periodes.--En
+consequence, j'ai adopte cinq ou six doutes tres vifs sur l'importance
+des parties les meilleures de mon Moi.
+
+"L'evidente insignifiance de toutes les postures que prend l'elite au
+travers de l'ordre immuable des evenements m'obsede. Je ne vois partout
+que gymnastique. Quoi que je fasse desormais, mon ami, jugez-moi d'apres
+ce parti pris qui domine mes moindres actes.
+
+Il est impossible que nous cessions de nous interesser l'un a l'autre;
+il est probable cependant que nous cesserons de nous ecrire. Cela ne
+vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en
+realite, nous sommes freres, de lits differents, ajouterai-je, pour
+justifier certaines differences de nos ames; nous avons une partie de
+notre Moi qui nous est commune a l'un et a l'autre; eh bien! c'est parce
+que je veux etre etranger meme a moi que je veux m'eloigner de vous.
+_Alienus!_ Etranger au monde exterieur, etranger meme a mon passe,
+etranger a mes instincts, connaissant seulement des emotions rapides que
+j'aurai choisies: veritablement Homme libre!"
+
+ * * * * *
+
+Cette lettre ecrite, je reflechis que ce desir d'etre compris, ce besoin
+de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien etait encore
+une sujetion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis
+tenir a Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la
+boucle de la premiere periode de ma vie.
+
+Avril 1887.
+
+
+ * * * * *
+
+
+APPENDICE
+
+NOTE DE LA PAGE VI
+
+ * * * * *
+
+
+REPONSE A M. RENE DOUMIC
+
+_PAS DE VEAU GRAS_!
+
+
+Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Rene Doumic dresse le
+"Bilan d'une generation", et voici comment il le resume: "Les beaux
+jours du dilettantisme sont definitivement passes. Le livre que M.
+Seailles consacrait naguere a Ernest Renan temoigne assez de cette
+espece de colere contre l'idole de la veille. Les representants les plus
+attitres du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjure
+leurs erreurs avec solennite. C'est M. Paul Bourget, de qui nous
+enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi.
+C'est M. Jules Lemaitre, si habile jadis a ces balancements d'une pensee
+incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage.
+C'est M. Barres, si empresse dans ses premiers livres a jeter le defi au
+bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait a relever tous les autels
+qu'il avait brises."
+
+M. Doumic me permettra de lui presenter ma protestation: je ne releve
+aucun autel que j'aie brise et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne
+les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera
+dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un developpement; je
+crois qu'elle est vivifiee, sinon par la seche logique de l'ecole, du
+moins par cette logique superieure d'un arbre cherchant la lumiere et
+cedant a sa necessite interieure.
+
+Je m'explique la-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul a me
+faire une reception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des eloges
+dont s'embarrasse mon indignite. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en
+faut bien que je les "abjure", solennellement ou non: elles demeurent,
+toujours fecondes, a la racine de toutes mes verites.
+
+Si c'est mon illusion, elle est autorisee par tant de jeunes esprits qui
+m'ont garde leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime a
+croire que je suis un ecrivain plutot ennuyeux qu'amusant; on est prie
+d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais a se connaitre!
+Sans doute, mon petit monde cree par douze ans de propagande, par Simon,
+par Berenice et par le chien velu, a ete decime par l'affaire Dreyfus.
+Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premiere entente
+m'apparait comme un malentendu; nous n'etions pas de meme physiologie.
+Seuls les purs, apres cette epreuve, sont demeures. C'est pour le mieux.
+Ils reconnaissent que je n'ai jamais ecrit qu'un livre: _Un Homme
+libre_, et qu'a vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai
+developpe depuis, ne faisant dans _les Deracines_, dans _la Terre et les
+Morts_, et dans cette _Vallee de la Moselle_ (ou j'ai peut-etre mis le
+meilleur de moi-meme), que donner plus de complexite aux motifs de mes
+premieres et constantes opinions. Ils peuvent temoigner que, dans _la
+Cocarde_, en 1894, nous avons trace avec une singuliere vivacite, dont
+s'effrayaient peut-etre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du
+"nationalisme" que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.
+
+Ce n'est pas nous qui avons change, c'est l'"Affaire" qui a place bien
+des esprits a un nouveau point de vue. "Tiens, disent-ils, Barres a
+cesse de nous deplaire." J'en suis profondement heureux, mais je ne fis
+que suivre mon chemin, et chaque annee je portais la meme couronne, les
+memes pensees sur une tombe en exil[1].
+
+Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la verite
+comme une fleche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour
+s'elever etagent leurs ramures, toute pensee procede par etapes. On ne
+m'a point trouve comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre
+deux ecailles d'huitre. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des
+Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant
+mon independance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre ou ma jeunesse se
+vantait de son isolement! J'echappais a l'etouffement du college, je me
+liberais, me delivrais l'ame, je prenais conscience de ma volonte. Ceux
+qui connaissent la jeune litterature francaise declareront que ce livre
+eut des suites. Je me suis etendu, mais il demeure mon expression
+centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du meme
+point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens
+a se differencier des _Barbares_ (c'est-a-dire des etrangers), a
+reconnaitre leur veritable nature, a faire de leur "ame" le meilleur
+emploi, c'est encore la meme methode que je leur propose quand je leur
+dis: "Constatez que vous etes faits pour sentir en Lorrains, en
+Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs."
+
+Penser solitairement, c'est s'acheminer a penser solidairement[2]. Par
+nous, les deracines se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un
+probleme social, de savoir si l'Etat leur fera les conditions
+necessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_
+selon leurs affinites.
+
+Au fond le travail de mes idees se ramene a avoir reconnu que le moi
+individuel etait tout supporte et alimente par la societe. Idee banale,
+capable cependant de feconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme
+d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-la, mais j'ai passe par les
+diverses etapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vecu les
+divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien
+me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les
+diverses phases d'un developpement si facile, si logique, irresistible.
+Ce n'est qu'une lumiere plus forte a mesure que le matin cede au midi.
+
+On juge vite a Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'apres
+quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne controle.
+J'ai publie trois volumes sous ce titre: "Le culte du Moi", ou, comme je
+disais encore: "La culture du Moi", et qui n'etaient au demeurant que
+des petits traites d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'epargnera
+et s'epargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur
+l'egoisme, sur la contemplation de soi-meme, dont j'ai ete encombre
+pendant une dizaine d'annees. J'etais un fameux individualiste et j'en
+disais, sans gene, les raisons. J'ai "applique a mes propres emotions la
+dialectique morale enseignee par les grands religieux, par les Francois
+de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genese de l'_Homme
+libre_" (Bourget); j'ai preche le developpement de la personnalite par
+une certaine discipline de meditations et d'analyses. Mon sentiment
+chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaitre
+comment la societe le supporte. Un Napoleon lui-meme, qu'est-ce donc,
+sinon un groupe innombrable d'evenements et d'hommes? Et mon grand-pere,
+soldat obscur de la Grande Armee, je sais bien qu'il est une partie
+constitutive de Napoleon, empereur et roi. Ayant longuement creuse
+l'idee du "Moi" avec la seule methode des poetes et des mystiques, par
+l'observation interieure, je descendis parmi des sables sans resistance
+jusqu'a trouver au fond et pour support la collectivite. Les etapes de
+cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici
+l'ecole ne m'aida point. Je dois tout a cette logique superieure d'un
+arbre cherchant la lumiere et cedant avec une sincerite parfaite a sa
+necessite interieure. Donc, je le proclame: si je possede l'element le
+plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, a savoir le
+sentiment vivant de l'interet general, c'est pour avoir constate que le
+"Moi", soumis a l'analyse un peu serieusement, s'aneantit et ne laisse
+que la societe dont il est l'ephemere produit. Voila deja qui nous rabat
+l'orgueil individuel. Mais le "Moi" s'aneantit d'une maniere plus
+terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que
+la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change
+rien. Quelque chose d'eternel git en nous, dont nous n'avons que
+l'usufruit, et cette jouissance meme, nos morts nous la reglent. Tous
+les maitres qui nous ont precedes et que j'ai tant aimes, et non
+seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les
+Taine et les Renan, croyaient a une raison independante existant en
+chacun de nous et qui nous permet d'approcher la verite. L'individu, son
+intelligence, sa faculte de saisir les lois de l'univers! Il faut en
+rabattre. Nous ne sommes pas les maitres des pensees qui naissent en
+nous. Elles sont des facons de reagir ou se traduisent de tres anciennes
+dispositions physiologiques. Selon le milieu ou nous sommes plonges,
+nous elaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idees
+personnelles; les idees meme les plus rares, les jugements meme les plus
+abstraits, les sophismes de la metaphysique la plus infatuee sont des
+facons de sentir generales et apparaissent necessairement chez tous les
+etres de meme organisme assieges par les memes images. Notre raison,
+cette reine enchainee, nous oblige a placer nos pas sur les pas de nos
+predecesseurs.
+
+Dans cet exces d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous
+persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre,
+--et non pas seulement dire du bout des levres, mais se representer
+d'une maniere sensible,--que nous sommes le prolongement et la
+continuite de nos peres et meres.
+
+C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
+suite des descendants ne fait qu'un meme etre. Sans doute, celui-ci,
+sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
+complexite, mais elle ne le denaturera pas. C'est comme un ordre
+architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le meme ordre. C'est
+comme une maison ou l'on introduit d'autres dispositions: non seulement
+elle repose sur les memes assises, mais encore elle est faite des memes
+moellons, et c'est toujours la meme maison. Celui qui se laisse penetrer
+de ces certitudes abandonne la pretention de sentir mieux, de penser
+mieux, de vouloir mieux que son pere et sa mere; il se dit; "Je suis
+eux-memes."
+
+De cette conscience, quelles consequences, dans tous les ordres, il
+tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige
+delicieux ou l'individu se defait pour se ressaisir dans la famille,
+dans la race, dans la nation, dans des milliers d'annees que n'annule
+pas le tombeau.
+
+J'apprecie beaucoup une "lettre ouverte" que j'ai decoupee dans le
+_Times_. A l'occasion d'une election a la Chambre des communes, un M.
+Oswald John Simon, israelite et membre d'une association politique de
+Londres, ecrit: "... Je suis tenu de declarer ce qui suit pour le cas ou
+j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait
+malheureusement a naitre entre les obligations d'un Anglais et celles
+d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraitrait en pareil cas
+naturelle a tout autre Anglais, c'est-a-dire que je suis ce que mes
+ancetres ont ete pendant des milliers d'annees, plutot que quelque chose
+qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier Cromwell."
+
+La belle lettre! Que la derniere phrase de ce juif est puissante! Elle
+revele un homme eleve a une magnifique conscience de son energie, des
+secrets de sa vie. Mais quand meme cet Oswald John Simon n'aurait pas
+saisi et formule la loi de sa destinee, cependant il obeirait a cette
+loi. Et nous tous, les plus reflechis comme les plus instinctifs, nous
+sommes "ce que nos ancetres ont ete pendant des milliers d'annees,
+plutot que quelque chose qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier
+Cromwell". "Je dis au sepulcre: Vous serez mon pere".
+
+Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Eglise dans
+son sublime office des Morts. Toutes mes pensees, tous mes actes
+essaimeront d'une belle priere,--effusion et meditation,--sur la terre
+de mes morts.
+
+Les ancetres que nous prolongeons ne nous transmettent integralement
+l'heritage accumule de leurs ames que par la permanence de l'action
+terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs
+travaux, leurs felicites ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
+ce qui nous est permis ou defendu. De la campagne, en toute saison,
+s'eleve le chant des morts. Un vent leger le porte et le disperse comme
+une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
+la multiplicite des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes
+changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en
+tous lieux, la loi de l'eternelle decomposition; mais le climat, la
+vegetation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays
+natal nous revelent et nous commandent notre destin propre, nous forcent
+d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une
+discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la
+terre devenue leur sepulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
+
+Chacun de nos actes qui dement notre terre et nos morts nous enfonce
+dans un mensonge qui nous sterilise. Comment ne serait-ce point ainsi?
+En eux, je vivais depuis les commencements de l'etre, et des conditions
+qui soutinrent ma vie obscure a travers les siecles, qui me
+predestinerent, me renseignent assurement mieux que les experiences ou
+mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'annees.
+
+Quand des libertins s'eleverent au milieu de la France contre les
+verites de la France eternelle, nous tous qui sentons bien ne pas
+exister seulement "depuis le temps d'Olivier Cromwell" nous dumes nous
+precipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivees pour avoir
+etouffe en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles
+pretendent se regler sur des lois qu'elles ont choisies deliberement et
+qui, fussent-elles tres logiques, risquent de contrarier nos energies
+profondes; quant a nous, pour nous sauver d'une sterile anarchie, nous
+voulons nous relier a notre terre et a nos morts. Je n'accourus pas
+"soutenir des autels que j'avais ebranles", mais soutenir les autels qui
+font le piedestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte prealable et
+necessaire.
+
+Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro
+domo_? Je ne merite pas les reproches ni le veau gras que connut
+successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passe a renier. Nous
+avons voulu maintenir la maison de nos peres que les invites
+ebranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers a leur place
+(l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catechumenes), nous
+reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements ou se
+plurent nos aieux.
+
+On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres
+expressions nationales que la propagande politique, bien qu'a cette
+minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, apres la
+victoire, nous ne penserons pas a nous interdire l'art total. "Ironie,
+pessimisme, symbolisme" (que denonce M. Doumic), sont-ce la de si grands
+crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns
+des plus grands genies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen
+de tirer quelque chose de ces velleites de symbolisme que les critiques
+devraient aider et encourager, plutot que bafouer,--et ce role
+d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en verite,
+comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinee du pays et aider
+a son developpement, si nous perdions le sentiment de notre propre
+activite et si nous nous decouragions de la manifester par ces
+speculations litteraires, dont notre conduite presente demontre assez
+qu'on avait tort de se mefier?
+
+_(Scenes et Doctrines du Nationalisme_.)
+
+Sur le meme theme, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori
+et Dolori sacrum_.
+
+ * * * * *
+
+_Dans l'edition de 1899 le texte etait suivi de la petite note suivante
+et gui etait signee de l'editeur:_
+
+ On y verra une ame agitee par l'espoir
+ de l'enthousiasme, plus encore que par
+ l'enthousiasme.
+
+ (M. DE CUSTINE.)
+
+Cette serie de petits romans ideologiques, qui commence avec _Sous
+l'oeil des Barbares_, sera terminee par un troisieme volume, _Qualis
+artifex pereo._ Le tout sera complete par un _Examen_ de ces trois
+ouvrages.
+
+Si les circonstances le permettent, il sera publie de ces livrets une
+edition avec des bequets pour vingt-cinq personnes.
+
+L'auteur de ces petits miroirs de sincerite n'est pas dispose a s'en
+exagerer l'importance. C'est un culte qu'il rend a la partie de soi qui
+l'interesse le plus a cette heure; dans la suite, il se decouvrira
+peut-etre des vertus superieures. Il imagine volontiers quelques pages
+affectueuses et plus clairvoyantes encore "au cher souvenir de l'auteur
+de _Sous l'oeil des Barbares_". La conclusion meme d'_Un Homme libre_
+l'autorise a presumer ainsi de son avenir, seduisant avenir d'ailleurs.
+
+_L'ouvrage d'abord annonce sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est
+devenu_ le Jardin de Berenice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[note 1: Au cimetiere d'Ixelles.--Voir la dedicace de l'_Appel au
+Soldat_ a Jules Lemaitre.]
+
+
+[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance
+antithetique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarite_. On l'a
+gate en y mettant ce qui dans le vocabulaire chretien est _charite_.
+Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarite. Cette
+solidarite n'implique necessairement aucune "humanite", aucune
+"justice", et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporte mille
+ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne
+le terrassier devenu fievreux; bien au contraire, si celui-ci
+desencombre rapidement par sa mort les hopitaux de l'isthme, c'est
+benefice pour celui-la. Mais il fallait construire une morale, et voila
+pourquoi on a fausse, en l'edulcorant, le sens du mot _solidarite_.
+Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par
+quoi des etres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se
+reconnaissent, tendent a s'associer et a se combiner, je propose qu'on
+parle plutot d'_affinites._ Le fait d'etre de meme race, de meme
+famille, forme un determinisme psychologique; c'est en ce sens que je
+prends le mot d'_affinites_--ou, parfois, d'_amities._]
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barres
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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