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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barrès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 2
+ Un homme libre
+
+Author: Maurice Barrès
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+UN HOMME LIBRE
+
+Par
+
+MAURICE BARRÈS
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+
+
+1912
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+PRÉFACE de l'édition de 1904
+
+DÉDICACE
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EN ÉTAT DE GRACE
+
+
+CHAPITRE I.--_La journée de Jersey_
+
+
+CHAPITRE II.--_Méditation sur la journée de Jersey_
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+L'ÉGLISE MILITANTE
+
+
+CHAPITRE III.--_Installation_
+
+ a) Installation matérielle
+
+ b) Installation spirituelle
+
+ c) Prière-programme
+
+
+CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_
+
+ a) Examen physique
+
+ b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice
+de la mort.--Colloque)
+
+
+CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_
+
+ a) Méditation spirituelle sur Benjamin Constant
+(Application des sens.--Méditation.--Colloque.
+--Oraison)
+
+ b) Méditation spirituelle sur Sainte-Beuve
+(Application des sens.--Méditation.--Colloque.
+--Oraison)
+
+
+CHAPITRE VI.--_En Lorraine_
+
+ Première journée: Naissance de la Lorraine.
+--Deuxième journée: La Lorraine en enfance.
+--Troisième journée: La Lorraine se développe.
+--Quatrième journée: Agonie de la Lorraine.
+--Cinquième journée: La Lorraine morte.
+--Sixième journée: Conclusion, la soirée d'Haroué.
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+L'ÉGLISE TRIOMPHANTE
+
+
+CHAPITRE VII.--_Acédia, Séparation dans le
+ monastère_
+
+
+CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_
+
+
+CHAPITRE IX.--_Veillée d'Italie_ (Enseignement
+ du Vinci).
+
+
+CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_
+
+ a) Sa beauté du dehors
+
+ b) Sa beauté du dedans (Sa Loi.--Mon Être.
+--L'Être de Venise.--Description du type qui
+les réunit en les résumant)
+
+ c) Je suis saturé de Venise
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+EXCURSION DANS LA VIE
+
+
+CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.
+
+ J'amasse des documents
+
+ Je profite de mes émotions
+
+ Méditation sur l'anecdote d'amour
+
+
+CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La règle de
+ ma vie.--Lettre à Simon)
+
+
+Pas de veau gras. (Réponse à M. Doumic)
+
+Petite note de l'édition de 1899
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 1904
+
+
+_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de déplaire ne peuvent imaginer
+les divines satisfactions de ma vingt-cinquième année: j'ai scandalisé.
+Des gens se mettaient à cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
+crevait de bonheur_.
+
+Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre,
+_vers Pâques, en 1889. Les maîtres de la grande espèce vivaient encore.
+Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
+J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui où je causais
+avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothèque du Sénat et
+qu'un petit vieillard vigoureux--c'était le Père, c'était l'Empereur,
+c'était Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
+m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mériter que
+l'Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires! Ainsi quand
+j'étais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensée tout acilic
+faisait recette auprès du public. On prenait la grossièreté pour de la
+force, l'obscénité pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
+pour des pages «grouillantes de vie». Autant de raisons pour qu'un petit
+livre d'analyse ne fût peint remarqué. Et puis l'_Homme libre _était peu
+compréhensible._
+
+_Croyez-vous donc que j'eusse voulu être entendu de n'importe qui?
+J'écrivais pour mettre de l'ordre en moi-même et pour me délivrer, car
+on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume à la main. Mais le
+premier venu allait-il pencher sa tête, par-dessus mon épaule, sur mon
+papier?--«Fi, Monsieur! m'écriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
+connaître mes plus délicates complications_.
+
+_Faites d'abord des études préliminaires ou plutôt adressez-vous
+ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez né pour que nous causions
+ensemble._»
+
+_Cette disposition méprisante a ses inconvénients. J'ai créé un préjugé
+contre mes livres. Pendant une dizaine d'années, il y eut sur
+l'_Egotisme _de M. Barrès, sur le_ Moi _de M. Barrès les plus sots
+jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
+effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.
+
+_Verdi répétait souvent_: «_Nous autres artistes, nous n'arrivons à la
+célébrité que par la calomnie_.» _Je ne suis ni célèbre ni calomnié,
+mais on a travesti mes thèses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
+ils me donnèrent de l'ennui. J'ai eu le dégoût d'entendre un ministre de
+l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_
+Moi _de M. Barrès. Ce problème de l'individualisme qui passionne nos
+députés quand on le leur pose sous la forme concrète d'une marmite à
+renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phénomène
+de prétention littéraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
+bonhomie à la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
+pour raviver l'ennui des discordes passées, mais pour marquer comment je
+connus mon erreur. Cette après-midi me montra clairement que pour agir
+sur des intelligences la sincérité ne suffit pas_.
+
+_J'ai péché contre ma pensée, par trop de scrupule. J'ai craint
+d'introduire mon didactisme en supplément aux faits; je me suis abstenu
+de me régler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nûment.
+Je voyais s'éveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
+décrivais, j'acceptais ma spontanéité. J'oubliais qu'il s'agit de créer
+un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
+philosophe doit se préoccuper de l'effet à produire. J'avais une
+tendance à conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon âme,
+car tout cela voulait intensément vivre; or il y a, dans ma conscience
+un moqueur, qui surveille mes expériences les plus sincères et qui rit
+quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment
+ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait été capable de ce
+dédoublement, et s'il avait mêlé à son chant pathétique les railleries
+de son surveillant intérieur, il aurait déconcerté_.
+
+_Mes aînés, Anatole France et Jules Lemaître, me comblaient; ils m'ont,
+dès la première minute, traité avec une grande générosité, mais ils
+prétendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
+voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'était qu'un de mes
+moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jeté l'ancre,
+n'admettaient pas que mes inquiétudes différassent de leur curiosité.
+Peut-être M. Paul Desjardins résumait-il l'opinion moyenne des gens de
+lettres autorisés dans une phrase qui me troublait par un mélange de
+justesse et d'injustice. «Cet adolescent, disait le critique des_
+Débats, _cet adolescent, si merveilleusement doué pour le style, a
+trouvé le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
+malheur, il s'est égaré dans son propre dandysme et il lui est arrivé,
+ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-même si ce qu'il disait
+était sérieux ou non. C'est un mélange extraordinaire de sincérité naïve
+et d'ironie très serrée.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
+est lui-même le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sûr de
+lui sous son air imperturbable_....[1]»
+
+_Je l'ai dit ailleurs déjà_[2], _je n allai point droit sur la vérité
+comme une flèche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
+arbres pour s'élever étagent leurs ramures; toute pensée procède par
+étapes. Je vivais dans une crise perpétuelle; ma pensée était, que dis-je!
+elle est encore une chose vivante, la forme de mon âme. Qu'est-ce que mon
+oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnée. La cage en fer d'une des bêtes
+du Jardin des Plantes_.
+
+_A la date où j'écris cette préface, je viens d'entreprendre les_
+Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilité. Qu'en
+tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais
+mon abondance, je ne me possédais pas comme un être intelligible et
+cerné. C'est la règle de toute production artistique. L'on ne délibère
+guère sur les ouvrages qu'on_ _écrira; on se surprend à les avoir déjà
+vécus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plénitude, par
+nécessité et de la manière la plus irréfléchie que se produisent les
+germes qui, bien soignés, deviendront de grandes oeuvres droites.
+Magnifique geste d'une mère qui prend son fils aux mains de
+l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connaît
+point._
+
+_Mais pourquoi chercher tant de raisons à ce refus de me comprendre que
+j'ai subi durant douze années? C'est bien simple: nous ne conquérons
+jamais ceux qui nous précèdent dans la vie. En vain nous prêtent-ils du
+talent, nous ne pouvons pas les émouvoir. A vingt ans, une fois pour
+toutes, ils se sont choisi leurs poètes et leurs philosophes. Un
+écrivain ne se crée un public sérieux que parmi les gens de son âge ou,
+mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.
+
+_Les jeunes gens me dédommageaient. Ils se répétaient la dernière page
+des_ Barbares: «_O mon maître... je te supplie que par une suprême
+tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinée... Toi
+seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
+des hommes.» Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces
+d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
+discipline. Ils s'intéressèrent passionnément à une recherche
+qu'eux-mêmes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
+certains jeunes esprits une agitation singulière. On m'a raconté qu'au
+Conseil supérieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Gréard
+exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
+rhétoriciens et nos philosophes de Paris. A cet époque on disputait s'il
+fallait être barrésiste ou barrésien. Charles Maurras tient pour
+barrésien. La _ Revue indépendante _avait publié de M. Camille Mauclair
+une sorte de manifeste sur le barrésisme. Un sage aurait, dès ce début,
+discerné chez les tenants du «culte du Moi» des formations très
+diverses; mais nous avions en commun le plus bel élan de jeunesse.
+Nous nous groupâmes tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
+néo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre
+1894 à mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de
+l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette
+équipe bariolée travailla aux fondations du nationalisme, et non point
+seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme
+français. Parfaitement, Fournière, Henri Bérenger, Camille Mauclair
+étaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_
+les Déracinés, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante,
+obligèrent de choisir entre le point de vue intellectuel et le
+traditionalisme_.
+
+_En 1897, le désarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut
+extrême. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyèrent leur P.P.C. J'ai
+gardé une lettre privée, à la fois touchante et singulière, de la_ Revue
+blanche. _C'était l'époque héroïque. Le fameux M. Herr, bibliothécaire
+de l'École normale, un Alsacien et un apôtre (c'est vous dire deux fois
+qu'il ne manque pas de vivacité), se chargea de formuler une
+excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il était un peu
+plus d'Obernai me reprocha d'être de Charmes. Il se glorifie d'être le
+fils des livres et me méprise d'être le fils de mon petit pays. Je le
+félicite tout au moins de poser ainsi le problème. Oui, l'homme libre
+venait de distinguer et d'accepter son déterminisme_.
+
+_Il y a, dans la préface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget
+s'adresse «aux jeunes gens de 1889» pour les inviter «à se méfier du
+nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial» et du
+«nihiliste délicat». «Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
+nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un épicurien intellectuel et
+raffiné.... Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer et
+comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
+idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats
+derniers des plus subtiles philosophies de cet âge. Ne lui parle pas
+d'impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n'a pas de sens
+précis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
+que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement
+il n'a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu'il ne
+croira jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
+transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la
+beauté et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
+de simple curiosité. L'âme humaine tout entière est, pour lui, un
+mécanisme savant et dont le démontage l'intéresse comme un objet
+d'expérience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
+moral, rien n'est immoral. C'est un égoïste subtil et raffiné dont toute
+l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans
+son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
+manque seulement une conclusion,--consiste à «adorer son moi», à le
+parer de sensations nouvelles.»_
+
+_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de résultat,
+mais, cette conclusion suspendue, les_ Déracinés _la fournissent. Dans
+les_ Déracinés, _l'homme libre distingue et accepte son déterminisme. Un
+candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
+analyse, il éprouve le néant du Moi, jusqu'à prendre le sens social. La
+tradition retrouvée par l'analyse du moi, c'est la moralité que
+renfermait l'_Homme libre, _que Bourget réclamait et qu'allait prouver
+le roman de l'_ Énergie nationale.
+
+_Je ne permets qu'à des catholiques les diatribes contre l'égotisme. Si
+vous n'êtes pas un croyant, d'où prenez-vous vôtres point de vue pour
+flétrir l'individualisme? Au reste, d'une manière générale, il serait
+détestable que nous pussions contraindre des êtres en formation_.
+Souvent leurs maladies préparent leur santé. Ce fier et vif sentiment du
+Moi que décrit_ Un Homme libre, _c'est un instant nécessaire, dans la
+série des mouvements, par où un jeune homme s'oriente pour recueillir et
+puis transmettre les trésors de sa lignée_.
+
+_Un moi qui ne subit pas, voilà le héros de notre petit livre. Ne point
+subir! C'est le salut, quand nous sommes pressés par une société
+anarchique, où la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
+discipline et quand, par-dessus nos frontières, les flots puissants de
+l'étranger viennent, sur les champs paternels, nous étourdir et nous
+entraîner_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une
+connaissance nette de leur véritable tradition, mais il les pressait de
+se dégager et de retrouver leur filiation propre_.
+
+_Si je ne subis pas, est-ce à dire que je n'acquière point? J'eus mes
+victoires et mes conquêtes en Espagne et en Italie; nos défaites sur le
+Rhin contribuèrent à ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai reçu
+peut-être ma vue principale, à savoir que, le jour où les démocrates
+trahissent les intérêts et la véritable tradition du pays, il y a lieu
+de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
+confier à la fois l'amélioration sociale et les grandes ambitions
+nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
+plus longue que celle de Marc-Aurèle. Nous ne sommes point fermés à
+l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
+transforme ses aliments_.
+
+_J'ai marqué ailleurs, comment un premier travail de mes idées n'est,
+tout au fond, que d'avoir reconnu d'une manière sensible que le moi
+individuel était supporté et nourri par la société. Sur cette étape je
+ne reviendrai pas, mais on veut élargir ici le raisonnement, et, d'une
+évolution instinctive, faire une méthode française._
+
+ * * * * *
+
+_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
+l'individualisme est mauvais. Le Français est individualiste, voilà un
+fait. Et de quelque manière qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
+les fortes critiques que nous accumulons contre la Déclaration des
+Droits de l'homme n'empêchent point que ce catéchisme de
+l'individualisme a été formulé dans notre pays. Dans notre pays et non
+ailleurs! Et ce phénomène (qu'aucun historien jusqu'à cette heure n'a
+rendu compréhensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
+prédisposée à l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
+Robert Greslou de Bourget n'empêche point que quelques-unes des
+précieuses qualités de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
+défauts, de ce qu'ils sont des êtres qui ne s'agrègent point
+naturellement en troupeau_.
+
+_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complété par les_ Déracinés, _est
+utile aux jeunes Français, en ce qu'il accorde avec le bien général des
+dispositions certaines qui les eussent aisément jetés dans un nihilisme
+funèbre_.
+
+_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors même
+que je semblais le plus l'humilier. Une de mes thèses favorites est de
+réclamer que l'éducation ne soit pas départie aux enfants sans égard
+pour leur individualité propre. Je voudrais qu'on respectât leur
+préparation familiale et terrienne. J'ai dénoncé l'esprit de conquérant
+et de millénaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigènes
+comme un administrateur despotique doublé d'un apôtre fanatique; j'ai
+marqué pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
+l'Université, déracine les esprits. Si l'on veut bien y réfléchir, ce ne
+sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeuré attentif
+aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les négliger,
+puisque je voulais décrire une certaine sensibilité française et surtout
+agir sur des Français. Mon mérite est d'avoir tiré de l'individualisme
+même ces grands principes de subordination que la plupart des étrangers
+possèdent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
+Français croient en eux-mêmes; ils jugent de toutes choses par rapport à
+leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
+l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
+contemporains ne m'eussent pas écouté si j'avais pris mon point de
+départ ailleurs que du_ Moi.
+
+_Au milieu d'un océan et d'un sombre mystère de vagues qui me pressent,
+je me tiens à ma conception historique, comme un naufragé à sa barque.
+Je ne touche pas à l'énigme du commencement des choses, ni à la
+douloureuse énigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne à ma
+courte solidité. Je me place dans une collectivité un peu plus longue
+que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
+que ma chétive carrière. A force d'humiliations, ma pensée, d'abord si
+fière d'être libre, arrive à constater sa dépendance de cette terre et
+de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandée jusque
+dans ses nuances_....
+
+ * * * * *
+
+_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fidèles
+lecteurs, il est possible qu'un étranger s'approche de notre cercle et
+que, jetant les yeux sur cette préface, il s'étonne. En effet, pour tout
+le monde, à vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
+se préoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activité.
+Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
+Là-dessus, je n'ai rien à répondre. D'autres personnes semblent craindre
+que le goût de la réflexion ne dénature et ne comprime la naïveté de nos
+impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
+nous, ce serait d'exciter, d'émouvoir l'être profond par la justesse des
+cadences, mais en même temps de le persuader par la force de la
+doctrine. Oui, l'art d'écrire doit contenter ce double besoin de musique
+et de géométrie que nous portons, à la française, dans une âme bien
+faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
+satisfaire à cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
+la fierté sans aucun théâtral et ne rétrécit pas le coeur_.
+
+Juillet 1904.
+
+
+[note 1: Les _Débats_ du 13 décembre 1890: _les Ironistes_, par Paul
+Desjardins.]
+
+[note 2: Voir à l'Appendice: _Une réponse à M. Doumic: Pas de veau
+gras_.]
+
+ * * * * *
+
+
+DÉDICACE
+
+ * * * * *
+
+ _A QUELQUES COLLÉGIENS_
+
+_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_
+
+ _J'OFFRE CE LIVRE_
+
+_J'écris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
+grandes personnes, j'en aurais de la vanité, mais il n'est guère utile
+qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-mêmes les expériences que je
+vais noter, elles ont systématisé leur vie, ou bien elles ne sont pas
+nées pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
+superflue_.
+
+_Les collégiens sont à peu près les seuls êtres qu'on puisse plaindre.
+Encore la moitié d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
+empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
+isolons, nous nous distrayons selon le système qui nous paraît
+convenable. Au collège, ils sont soumis à une discipline qu'ils n'ont
+pas choisie: cela est abominable. J'ai relevé avec piété, depuis six à
+sept ans, les noms des enfants qui se sont suicidés. C'est une longue
+liste que je n'ose pas publier. J'aurais aimé dédier à leur mémoire ce
+petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
+répandant leurs noms dans la vie._
+
+_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une résolution
+aussi extrême. Ces âmes délicates et paresseuses étaient évidemment mal
+renseignées. Elles crurent qu'il y a du sérieux au monde. Elles
+attachaient de l'importance à cinq ou six choses: en ayant éprouvé du
+désagrément, elles reculèrent hors de la vie. L'essentiel est de se
+convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, que chacune d'elles
+contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habileté, les
+avoir toutes sur un même objet. Ainsi nous amoindrissons nos
+mortifications à penser quelles sont causées par rien du tout, et nous
+arrivons à souffrir très peu_.
+
+_Parce qu'il détaille ces principes et les illustre de petits exemples
+empruntés à l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appelé
+à rendre service_.
+
+_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirmé qu'aux siècles
+derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
+se plaisaient déjà à faire des prosélytes. Ils enfermaient parfois les
+esprits épais dans une chambre de fer chauffée au rouge. Le matérialiste
+en était réduit à sauter précipitamment sur l'un et l'autre pied,
+jusqu'à ce qu'il eût modifié sa conception de l'univers. C'est ainsi que
+la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idéalistes.
+Notre sentiment élevé du problème de la vie est fait de notre inquiétude
+perpétuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.
+
+_Dans cette disgrâce je goûte un plaisir réel. Chercher continuellement
+la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
+c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa félicité dans
+les expériences qu'on institue, et non dans les résultats qu'elles
+semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
+échapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
+dans la disproportion entre l'objet qu'ils rêvaient et celui qu'ils
+atteignent_.
+
+_Jérôme Paturot désirait un peu vivement une position sociale. C'est
+d'une petite âme. Il eût été plus heureux s'il avait suivi ma méthode,
+s'égayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
+aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
+pas de plaisir. C'est faute d'avoir possédé ma philosophie. Je vais
+parmi les hommes, le coeur défiant et la bouche dégoûtée; j'hésite
+perpétuellement entre les rêves de Paturot et ceux des mystiques: les
+uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
+ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pensé qu'entre tous, Ignace de
+Loyola avait montré le plus de génie, et je le dis le prince des
+psychologues, parce qu'il déclare à la dernière ligne de ses_ Exercices
+spirituels, _ou suite de mécaniques pour donner la paix à l'âme: «Et
+maintenant le fidèle n'a plus qu'à recommencer_.»
+
+_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois à trouver le
+bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le désiriez
+si fort que vous l'avez le plus approché; recommencez maintenant!
+Faisons des rêves chaque matin, et avec une extrême énergie, mais
+sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
+très facile avec le joli tempérament que nous avons tous aujourd'hui._
+
+_Cette méthode, je l'ai exposée et justifiée, je crois, dans la fiction
+qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
+l'accentuer dans vingt-cinq feuillets très savants, très obscurs et un
+peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collégiens
+que j'aime, je m'en tiens à la forme la plus enfantine qu'on puisse
+imaginer d'un journal_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+UN HOMME LIBRE
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EN ÉTAT DE GRACE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA JOURNÉE DE JERSEY
+
+
+Je suis allé à Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bébé, quand je
+l'étais moi-même, dans le sable de sa grand'mère, où déjà nous
+bâtissions des châteaux. Mais nous ne fûmes intimes qu'à notre majorité.
+Je me rappelle le soir où, place de l'Opéra, vers neuf heures, tous deux
+en frac de soirée, nous nous trouvâmes: je m'aperçus, avec un frisson de
+joie contenue, que nous avions en commun des préjugés, un vocabulaire et
+des dédains.
+
+
+Nous nous sommes inscrits à l'école de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
+Mais voyais-je Simon trois mois par année? Il était mondain à Londres et
+à Paris, puis se refaisait à la campagne. Il passe pour excentrique,
+parce qu'il a de l'imprévu dans ses déterminations et des gestes
+heurtés. C'est un garçon très nerveux et systématique, d'aspect glacial.
+«Mérimée, me disait-il, est estimable à cause des gens qui le détestent,
+mais bien haïssable à cause de ceux qu'il satisfait.»
+
+Simon, qui ne tient pas à plaire, aime toutefois à paraître, et cela
+blesse généralement. Très jeune, il était faiseur; aujourd'hui encore,
+il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
+puisque moi-même, pour l'en confesser, je prends des précautions;
+pourtant notre délice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
+avec minutie, et si nous tenons très haut notre intelligence, nous
+flattons peu notre caractère.
+
+Sa dépense et son souci de la bonne tenue le réduisent à de longs
+séjours dans la propriété de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
+intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
+secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes après-midi. Je
+note pourtant qu'il me disait un jour: «J'adore la terre, les vastes
+champs d'un seul tenant et dont je serais propriétaire; écraser du talon
+une motte en lançant un petit jet de salive, les deux mains à fond dans
+les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse.»
+
+L'observation me parut admirable, car je ne soupçonnais guère cette
+sorte de sensibilité. Voilà huit ans que, _pour être moi_, j'ai besoin
+d'une société exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
+amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilité, les
+conversations oiseuses me font jaunir et bâiller. Je suis entré dans le
+monde du Palais, de la littérature et de la politique sans certitudes,
+mais avec des émotions violentes, ayant lu Stendhal et très clairvoyant
+de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
+J'observais mal l'hygiène, je me dégoûtai, je partis; puis je revins,
+ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
+larmoiements idéalistes cédèrent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
+86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'à moi-même. Dyspepsique,
+un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
+coliques néphrétiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
+a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
+congrès de Vérone: ce qui plaît à mon dégoût universel. Enfin à Paris,
+quand nous déjeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
+heures: «Je vous quitte»; puis, s'il fume immodérément, du moins
+blâme-t-il les excès de tabac. Ces deux points m'agréent spécialement,
+car moi, je demeure sans défense contre des jeunes gens résolus qui
+m'accaparent et m'imposent leur grossière hygiène.
+
+C'est dans quelques promenades de santé, coupées de fraîches pâtisseries
+au rond-point de l'Étoile, que je touchai les pensées intimes de Simon,
+et que je découvris en lui cette sensibilité, peu poussée mais très
+complète, qui me ravit, bien qu'elle manque d'âpreté.
+
+Nous décidâmes de passer ensemble les mois d'été à Jersey.
+
+ * * * * *
+
+Cette villégiature est méprisable: mauvais cigares, fadeur des pâturages
+suisses, médiocrités du bonheur.
+
+Nous eûmes la faiblesse d'emmener avec nous nos maîtresses. Et leur
+vulgarité nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondés
+de gentilles misses.
+
+A Paris, nos amies faisaient un appareillage très distingué: belles
+femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissées, elles se
+congestionnèrent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
+ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
+grève, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitié contre nos
+analyses et déductions, qu'elles déclaraient des niaiseries (à cause que
+nous avons l'habitude de remonter jusqu'à un principe évident) et
+inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincérité froide).
+
+Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrîmes, Simon et
+moi, durant les longues après-midi de soleil, en face de l'Océan qui
+fait mal aux yeux! Ah! ce thé dont nous abusâmes par engouement!
+
+ * * * * *
+
+Un soir, au casino, nous rencontrâmes cinq camarades qui avaient bien
+dîné et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se réjouissaient à
+citer le nom familial de tel commerçant de la localité, et patoisaient à
+la jersiaise. Ils invitèrent le capitaine du bâtiment de
+_Granville-Jersey_ à boire de l'alcool, puis ils parlèrent de la
+territoriale.
+
+Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
+bouche. Moi, par urbanité, je tâchais de rire à chaque fois qu'ils
+riaient.
+
+Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, près
+de la plage où se reflétait l'immense fenêtre brutalement éclairée de
+notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goûtâmes une
+réelle satisfaction à épiloguer sur la vulgarité des gens, ou du moins
+sur notre impuissance à les supporter.
+
+«O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je crée
+chaque jour, pardonne-nous ces fréquentations misérables dont nous ne
+savons t'épargner l'énervement.»
+
+ * * * * *
+
+A déjeuner, le lendemain, Simon, qui est très dépensier, mais que les
+gaspillages d'autrui désobligent, fit remarquer à son amie qu'elle
+mangeait gloutonnement. Déjà le même défaut de tenue m'avait choqué chez
+ma maîtresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
+morale. Elles s'emportèrent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
+nous nous signalions leur grossièreté.
+
+ * * * * *
+
+Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
+voiture nous conduisit jusqu'à la baie de Saint-Ouen.
+
+Nous eûmes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la première fois,
+cette plage étroite et furieuse, et nous nous assîmes auprès de l'écume
+des lames brisées. Puis une tasse de thé nous raffermit l'estomac. Nous
+étions bien servis, par un temps tiède, sur la façade nette d'un hôtel
+très neuf, parmi cinq ou six groupes élégants et modérés. Je surveillais
+le visage de Simon; à la troisième gorgée je vis sa gravité se détendre.
+Moi-même je me sentais dispos.
+
+--N'est-ce pas, lui dis-je, la première minute agréable que nous
+trouvons à Jersey? Il n'était pourtant pas difficile de nous organiser
+ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
+monde en est plein), une tasse de thé qui encourage notre cerveau (1 fr.
+50).
+
+--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fîmes,
+hier soir, de notre ennui, et l'éclair de ce matin, à table, quand nous
+nous sommes surpris à souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
+appétits.
+
+--Arrête! m'écriai-je, car j'entrevois une piste de pensée.
+
+Et, riant de la joie d'avoir un thème à méditer, nous courûmes nous
+installer sur un rocher en face de l'Océan salé. Au bout d'une heure,
+nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir même
+avant de m'endormir:
+
+ * * * * *
+
+PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans
+l'exaltation._
+
+DEUXIÈME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
+c'est de l'analyser._
+
+La plus faible sensation atteint à nous fournir une joie considérable,
+si nous en exposons le détail à quelqu'un qui nous comprend à demi-mot.
+Et les émotions humiliantes elles-mêmes, ainsi transformées en matière
+de pensée, peuvent devenir voluptueuses.
+
+CONSÉQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
+possible_.
+
+Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
+sensations, il me faut à l'ordinaire un compagnon.
+
+ * * * * *
+
+Je me rappelle les détails et toute la physionomie de cette longue
+séance que nous fîmes, couchés dans la brise purifiante et virile de
+l'Océan. Nos intelligences étaient lucides, tonifiées par le bel air,
+soutenues par le thé. J'ajouterai même que Simon s'éloigna un instant
+sous les roches fraîches, ce dont je le félicitai, en l'enviant, car la
+nourriture et l'air des plages entravaient fort la régularité de nos
+digestions, où nous nous montrâmes toujours capricieux.
+
+ * * * * *
+
+Le même soir, vers onze heures, réunis auprès de nos femmes dans le
+petit salon de notre frêle villa, je disais à Simon, avec la franchise
+un peu choquante des heures de nuit:
+
+--Je t'avouerai que souvent je songeai à entrer en religion pour avoir
+une vie tracée et aucune responsabilité de moi sur moi. Enfermé dans ma
+cellule, résigné à l'irréparable, je cultiverais et pousserais au
+paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possède et
+qui sont mes délices. Je fus détourné de ce cher projet par la nécessité
+d'être extrêmement énergique pour l'exécuter. Même je me suis arrêté de
+souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupçonné qu'elle deviendrait
+vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de séminaristes,
+contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
+serais la minorité.
+
+Nos femmes, en m'entendant, se mirent à blasphémer, par esprit
+d'opposition, et à se frapper le front, pour signifier que je
+déraisonnais.
+
+--C'est étrange, répondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce goût
+pendant des années. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
+les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
+c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
+froides de Spencer à débrouiller pendant six mois.
+
+--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vêtu
+un personnage. J'affectai en tous lieux, d'être pareil aux autres, et je
+ne m'interrompis jamais de les dédaigner secrètement. Ce me fut toujours
+une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
+me vis, sous l'oeil des barbares, me prêter à vingt groupes bruyants et
+divers, c'était pour qu'on me laissât le répit de me construire une
+vision personnelle de l'univers, quelque rêve à ma taille, où me
+réfugier, moi, homme libre.
+
+Ainsi revenions-nous à nos principes de l'après-midi, et à convenir que
+nous avons été créés pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
+le plus grand nombre possible qui soient exaltées et subtiles. J'entrai
+dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
+c'est d'être clairvoyants, et nous sommes en même temps ardents avec
+délire. Chez nous, l'apaisement n'est que débilité; il a toute la
+tristesse du malade qui tourne la tête contre le mur.
+
+Nous possédons là un don bien rare de noter les modifications de notre
+moi, avant que les frissons se soient effacés sur notre épiderme. Quand
+on a l'honneur d'être, à un pareil degré, passionné et réfléchi, il faut
+soigner en soi une particularité aussi piquante. Raffinons soigneusement
+de sensibilité et d'analyse. La besogne sera aisée, car nos besoins, à
+mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
+délicatesses, et seule, cette méthode saura nous faire toucher le
+bonheur.
+
+C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisiveté, nous
+décidâmes de tenter l'expérience.
+
+Courons à la solitude! Soyons des nouveau-nés! Dépouillés de nos
+attitudes, oublieux de nos vanités et de tout ce qui n'est pas notre
+âme, véritables libérés, nous créerons une atmosphère neuve, où nous
+embellir par de sagaces expérimentations.
+
+ * * * * *
+
+Dès lors, nous vécûmes dans le lendemain; et chacune de nos réflexions
+accroissait notre enivrement. «Désormais nous aurons un coeur ardent et
+satisfait», nous affirmions-nous l'un à l'autre sur la plage, car nous
+avions sagement décidé de procéder par affirmation. «Cette sole est très
+fraîche...; votre maîtresse, délicieuse...» me disait jadis un compagnon
+d'ailleurs médiocre, et grâce à son ton péremptoire la sauce passait
+légère, je jouissais des biens de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisîmes, pour la
+louer, une maison de maître, avec vaste jardin planté en bois et en
+vignes, sise dans un canton délaissé, à cinq kilomètres de la voie
+ferrée, sur les confins des départements de Meurthe-et-Moselle et des
+Vosges. Originaires nous-mêmes de ces pays, nous comptions n'y être
+distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
+nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse pût nous détourner
+de notre généreux égotisme.
+
+C'est alors que, corrects une suprême fois envers nos tristes amies, qui
+furent tour à tour ironiques et émues, nous passâmes à Paris liquider
+nos appartements et notre situation sociale. Nous sortîmes de la grande
+ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de délivrer
+ses épaules d'une charge très lourde. Nous nous étions débarrassés du
+siècle.
+
+Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
+Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous méditions le chapitre xx du livre Ier
+de l'_Imitation,_ qui traite «De l'amour de la solitude et du silence».
+Et pour nous délasser de la prodigieuse sensibilité de ce vieux moine,
+nous établissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgré que
+l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me
+bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait désirable.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE II
+
+MÉDITATION SUR LA JOURNÉE DE JERSEY
+
+
+Cette journée de Jersey fut puérile en plus d'un instant, et pas très
+nette pour moi-même. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
+cet amour de l'agitation qui me possèdent également! C'est à Jersey
+pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Océan, que j'approchai le
+plus d'un état héroïque. Je tendais a me dégager de moi-même. L'amour de
+Dieu soulevait ma poitrine.
+
+Je dis Dieu, car de l'éclosion confuse qui se fit alors en mon
+imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
+chercheuse et comblée, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
+dévote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
+créatures-là, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
+la civilisation ne produit rien de plus intéressant. Les vieux mots qui
+leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en même
+temps une figure assez exacte.
+
+Hélas! les contrariétés d'où sortit mon _état de grâce_, je vois trop
+nettement leur médiocrité pour que mon rêve de Jersey n'ait très vite
+perdu à mes yeux ce caractère religieux que lui conservent mes vocables.
+Jamais rien ne survint en mon âme qui ne fût embarrassé de mesquineries.
+Amertume contre ce qui est, curiosité dégoûtée de ce que j'ignore, voilà
+peut-être les tiges flétries de mes plus belles exaltations!
+
+ * * * * *
+
+Avant cette journée décisive, déjà la grâce m'avait visité. J'avais déjà
+entrevu mon Dieu intérieur, mais aussitôt son émouvante image
+s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
+siècle, sans qu'ils modifiassent sérieusement mon ignominie. C'est par
+le dédain qu'enfin j'atteignis à l'amour. Certes, je comprenais que seul
+le dégoût préventif à l'égard de la vie nous garantit de toute
+déception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
+diminution; mais il fallut la révélation de Jersey, pour que je prisse
+le courage de me conformer à ces vérités soupçonnées, et de conquérir
+par la culture de mes inquiétudes l'embellissement de l'univers. C'est
+en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
+choses et les redresserai selon mon rêve.
+
+Oui, déjà j'avais été traversé de ce délire d'animer toutes les minutes
+de ma vie. Sur les petits carnets où je note les pointes de mes
+sensations pour la curiosité de les éprouver à nouveau, quand le temps
+les aura émoussées, je retrouve une matinée de juillet que, malade,
+vraiment épuisé, tant mon corps était rompu et mon esprit lucide
+d'insomnie, je m'étais fait conduire à la bibliothèque de Nancy, pour
+lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de sécheresse,
+mais infiniment fécond, dont la mécanique fut toujours pour moi la plus
+troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
+mon scepticisme et mon mépris; il démonte tout ce qu'on respecte, en
+même temps qu'il réconforte mon désir d'enthousiasme; il saurait me
+faire homme libre, tout-puissant sur moi-même.
+
+Alors que j'étais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
+passèrent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
+la poussière, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
+Et nous, ceux de la bibliothèque, un prêtre, un petit vieux, trois
+étudiants, nous nous penchâmes des fenêtres de notre palais sur ces
+hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tête: «Tu es un soldat, toi
+aussi; tu es mille soldats, toute une armée. Que leurs trompettes levées
+vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
+as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
+toutes les figures en face des circonstances.» Et, frémissant jusqu'à
+serrer les poings du désir de dominer la vie, je me replongeai dans
+l'étude des moyens pour posséder les ressorts de mon âme comme un
+capitaine possède sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera
+la théorie des émotions, afin que l'homme à volonté les crée toutes en
+lui et toutes en un même moment.
+
+Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
+douloureuse matinée où je vis un de ma race, mais ayant toujours résisté
+à l'appétit de se détruire, qui me disait dans un accès d'orgueil: «Ma
+tête est une merveilleuse machine à pensées et à phrases; jamais elle ne
+s'arrête de produire avec aisance des mots savoureux, des images
+précises et des idées impérieuses; c'est mon royaume, un empire que je
+gouverne.» Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'étais
+assombri et congelé par le bromure, au point que je n'avais pas la force
+de lui répondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
+sourire et pour paraître alerte. Et je revins à midi, seul, par la
+longue rue Richelieu (une de ces rues étroites qui me donnent un
+malaise), plus accablé et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
+mon découragement, que le paradis c'est d'être clairvoyant et fiévreux.
+
+
+ * * * * *
+
+Je m'écarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends à connaître mon
+tempéramment, ses hauts et ses bas. Voilà les soucis, les nuances où je
+reviens, sitôt que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
+frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
+qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
+dans le petit bagage d'émotions qui est tout mon moi. A certains jours,
+elles m'intéressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
+s'effondrent. Elles me sont Hélène, Cléopâtre, la Juliette sur son
+balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
+curiosité des jeunes gens.
+
+Belle paix froide de Saint-Germain! C'est là que mon coeur échauffé sans
+trêve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
+qui, parfois, m'ont traversé pour m'indiquer ce que je devais être! Ma
+faiblesse jusqu'à cette heure n'a pu forcer à se réaliser cet esprit
+mystérieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
+départirai sa beauté à l'univers, qui me fut jusqu'alors médiocre comme
+mon âme.
+
+--Mais, dira-t-on, Simon, qu'intéressent la vie (amour des forêts et du
+confort) et la précision scientifique (philosophie anglaise), comment
+s'associait-il à vos aspirations?
+
+Je pense qu'étant fort nerveux et compréhensif, il vibrait avec mes
+énergies quelles qu'elles fussent. Puis il bâillait de sa vie sans
+argent ni ambition....
+
+Mais pourquoi m'inquiéterais-je d'expliquer cette âme qui n'est pas la
+mienne? Il suffît que je vous le fasse voir, aux instants où, me
+comparant à lui, vous y gagnerez de me mieux connaître.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+L'ÉGLISE MILITANTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE III
+
+INSTALLATION
+
+
+Le lendemain de notre arrivée, vers les neuf heures, quand le paysage,
+dans la franchise de son réveil, n'a pas encore vêtu la splendeur du
+midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
+étudiâmes la propriété, et sa saine banalité nous agréa.
+
+Bâtie sur un vieux monastère dont les ruines l'enclosent et
+l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelées d'une côte
+volcanique. Et cette légende de volcan, dans nos promenades du soir,
+nous invitait à des rêveries géologiques, toujours teintées de
+mélancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
+science. Nos fenêtres dominaient une vaste cuvette de terres labourées,
+sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'à l'horizon des
+fenêtres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
+les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassées dans le
+lointain. Sur un autre ballon très proche, le village déployait sa rue
+morne; et l'église au milieu des tombes dominait le pays.
+
+Cette mise en scène, si complètement privée de jeunesse, devait mieux
+servir nos sévères analyses que n'eussent fait les somptuosités
+énergiques de la grande nature, la mollesse bellâtre du littoral
+méditerranéen, ou même ces plaines d'étangs et de roseaux dont j'ai tant
+aimé la résignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
+gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
+pensées à leur place.
+
+ * * * * *
+
+_Installation matérielle_
+
+En une semaine nous fûmes organisés.
+
+Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit à notre
+service.
+
+Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de méditation,
+Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
+sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
+sensations, et qui désire m'anémier, tant j'ai le goût des frissons
+délicats, je considérai qu'une branche d'arbre très maigre, frôlant ma
+fenêtre et que je connaîtrais, me suffirait.
+
+La salle à manger nous parut parfaite, dès qu'un excellent poêle y fut
+installé. Dans la bibliothèque où nous agitâmes des problèmes par les
+nuits d'hiver, on mit un grand bureau double où nous nous faisions
+vis-à-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
+faire nos recherches ou rédiger, puis, au coin de la cheminée, deux
+ganaches pour la métaphysique des problèmes.
+
+La pièce voisine était tapissée de livres, mêlés et contradictoires
+comme toutes ces fièvres dont la bigarrure fait mon âme. Seul Balzac en
+fui exclu, car ce passionné met en valeur les luttes et l'amertume de la
+vie sociale; et, malgré tout, romanesques et de fort appétit, nous
+trouverions dans son oeuvre, à certains jours, la nostalgie de ce que
+nous avons renoncé.
+
+Je m'opposai avec la même énergie à ce qu'aucune chaise pénétrât dans la
+maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
+l'honnête homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
+jamais rien combiné d'estimable hors d'un fauteuil.
+
+Tous nos murs furent blanchis à la chaux. J'aime le mutisme des grands
+panneaux nus; et mon âme, racontée sur les murs par le détail des
+bibelots, me deviendrait insupportable. Une idée que j'ai exprimée,
+désormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
+hypocrisie, par des manques fréquents de sincérité dons la conversation,
+que j'arrive à posséder encore en moi un petit groupe de sentiments qui
+m'intéressent. Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages, il me
+faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du
+goût à moi-même.
+
+Nous fîmes des visites aux notables et quelques aumônes aux indigents.
+Et pour acquérir la considération, chose si nécessaire, nous répandîmes
+le bruit que, frères de lits différents, nous étions nés d'un officier
+supérieur en retraite.
+
+Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causâmes des femmes. La femme,
+qui, à toutes les époques, eut la vertu fâcheuse de rendre bavards les
+imbéciles, renferme de bons éléments qu'un délicat parfois utilise pour
+se faire à soi-même une belle illusion. Toutefois, elle fait un
+divertissement qui peut nuire à notre concentration et compromettre les
+expériences que nous voulons tenter. Simon, ayant réfléchi, ajouta:
+
+--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chasteté!
+
+--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a très bien
+vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouïe et le reste
+s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets
+ne sont pas purs, la virginité de nos sens se gâte. Mais les objets sont
+ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de
+nous édifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de
+troublant ni de mystérieux; dépouillons-la de tout ce lyrisme que nous
+jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous
+vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la
+chasteté.
+
+Simon voulut bien m'approuver.
+
+C'est pourquoi nous sommes allés à la messe. Et entre les jeunes
+personnes, nous avons distingué une fille pour sa fraîche santé et pour
+son impersonnalité. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique
+malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien
+nous distraire du développement de notre être. Nous fîmes donc un
+arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eûmes de la
+satisfaction.
+
+ * * * * *
+
+Au soir de cette première semaine, dans notre cadre d'une simplicité de
+bon goût, assis et souriant en face du paysage sévère que désolent la
+brume et le silence, nous résolûmes de couper tout fil avec le monde et
+de brûler les lettres qui nous arriveraient.
+
+ * * * * *
+
+_Installation spirituelle_
+
+Je fus flatté de trouver un cloître dans les coins délabrés de notre
+propriété.
+
+Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attristé de
+souvenirs désagréables et de désirs, parfois j'ai désiré achever ma vie
+sous les cloîtres où ma curiosité s'était satisfaite un jour. Ce me
+serait un pis aller délicieux de veiller sous les lourds arceaux de
+Saint-Trophime à Arles, d'où, certain jour, je descendis dans l'église
+lugubre pour me mépriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une
+beauté dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus
+d'énergie je saurais être.
+
+Notre cloître, qui date de la fin du treizième siècle, n'abritait plus
+que des volailles quand nous le fîmes approprier, pour l'amour du
+christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont
+notre veine d'ascétisme et d'énervement. Il est bas, triste et couvert
+de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobés l'entourent, sous
+chacun desquels avait été sculpté un petit bas-relief. Quoique le temps
+les eût dégradés, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi
+Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe
+entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me
+parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure
+les plis de sa pèlerine, et je me désolai fréquemment avec elle, pensant
+avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce
+roi, que je ne le suis envers moi-même, quand je donne à ma vie une
+règle monacale.
+
+C'est là qu'au matin nous descendions, tandis qu'on préparait nos
+chambres; et ce m'était un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste
+poli, sans plus, car nous pratiquions la règle du silence jusqu'au repas
+du soir pris en commun.
+
+L'après-midi, où je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de
+tromper la méchanceté des digestions, c'était après le déjeuner, une
+fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade
+jusqu'à deux heures,--une partie de volant dans le cloître, comme
+faisaient, pour se délasser, Jansénius et M. de Saint-Cyran,--du repos
+dans un fauteuil balancé, puis un nouveau cigare,--une méditation à
+l'église, suivie d'une petite promenade,--à quatre heures, la rentrée en
+cellule. (On notera que Simon, en dépit d'une légère tendance à
+l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'à deux heures).
+
+Et cette grande variété de mouvement dans un si bref espace de temps
+nous portait, sans trop d'ennui, à travers les heures écrasantes du
+milieu du jour.
+
+A sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous
+analysions nos sensations de la journée.
+
+ * * * * *
+
+C'est dans l'une de ces conférences du soir que j'appelai l'attention de
+Simon sur la nécessité de nous enfermer, comme dans un corset, dans une
+règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et
+fortifierait notre volonté.
+
+--Il ne suffît pas, lui disais-je, de fixer les heures où nous
+méditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un
+sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le
+vivifier? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la
+main.
+
+Pour qu'il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui
+nous était familier.--Que de fois je suis sorti de là vers les dix
+heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des
+niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en
+dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions
+pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je
+n'avais pas l'énergie de rompre là.
+
+Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des
+exemples personnels.
+
+--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.
+Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée, qui vous
+paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l'antique
+Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle
+intensité, une beauté si mystérieuse qui je dus, ayant allumé, chercher
+dans la bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du
+lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siècles
+interposés, Orphée m'apparut _errant à travers les glaces
+hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du
+Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs
+inutiles de Pluton_. Cet esprit délicat fut sacrifié par les femmes
+toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident
+si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble
+guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés
+que je ne pouvais les saisir. Et ce désolations lointaines, évoquées
+sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achève
+dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité.
+Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences
+qu'elles se reflètent dans nos âmes, pour y éveiller leurs types.
+
+Les plus petits détails, à certains jours, retentissent infiniment en
+moi. Ces sensibilités trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher
+pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le rêve entrevu
+dans notre cottage de Jersey.
+
+ * * * * *
+
+_Prière-programme_
+
+Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!
+
+Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse à
+dépenser: nous profiterons des moments de lucidité de nos organes, et
+nous ne forcerons jamais notre machine, quand son état de rémission
+invite au repos.
+
+Peut-être même surprendrons-nous ces règles fixes des mouvements de
+notre sang qui amènent ou écartent les périodes où notre sensibilité est
+à vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait à changer, à
+diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme à nos
+besoins. Par des hardiesses d'hygiéniste ou de pharmacien, nous
+pourrions nous mettre en situation de fournir très rapidement les états
+les plus rares de l'âme humaine.
+
+Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances où nous
+plaçons nos facultés, nous verrions aussitôt nos désirs (qui ne sont que
+les besoins de nos facultés) changer au point que notre âme en paraîtra
+transformée. Et pour nous créer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de
+raisonnements, mais d'une méthode mécanique; nous nous envelopperons
+d'images appropriées et d'un effet puissant, nous les interposerons
+entre notre âme et le monde extérieur si néfaste. Bientôt, sûrs de notre
+procédé, nous pousserons avec clairvoyance nos émotions d'excès en
+excès; nous connaîtrons toutes les convictions, toutes les passions et
+jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donné d'aborder à l'esprit
+humain, dont nous sommes, dès aujourd'hui, une des plus élégantes
+réductions que je sache.
+
+ * * * * *
+
+Les ordres religieux ont créé une hygiène de l'âme qui se propose
+d'aimer parfaitement Dieu; une hygiène analogue nous avancera dans
+l'adoration du _Moi_. C'est ici, à Saint-Germain, un institut pour le
+développement et la possession de toutes nos facultés de sentir; c'est
+ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins énergiquement que
+firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, le
+péché qui est la tiédeur, le gris, le manque de fièvre, le péché,
+c'est-à-dire tout ce qui contrarie l'amour.
+
+L'homme idéal résumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour
+que je veux réaliser. Je convoque tous les violents mouvements dont
+peuvent être énervés les hommes; je paraîtrai devant moi-même comme la
+somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de
+ma stérilité et flatté dans mon orgueil, nulle fièvre ne me demeurera
+inconnue, et nulle ne me fixera.
+
+C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son
+cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: «Je suis un homme libre.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IV
+
+EXAMENS DE CONSCIENCE
+
+
+J'ai fermé la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troublé des
+nausées que lui donnait le siècle, cherche avec agitation....
+
+Connaître l'esprit de l'univers, entasser l'émotion de tant de sciences,
+être secoué par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion
+m'enfièvre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec
+le désespoir de couper mon ardeur; je me suis levé ce matin avec un
+bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de
+tranquillité étendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement
+ouverts à celui que j'aime: à l'Enthousiasme.
+
+Il ne s'agit pas qu'ayant accumulé des notions, je devienne pareil à un
+dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agité de tous les
+frissons, et d'en être insatiable. Seule félicité digne de moi, ces
+instants où j'adore un Dieu, que grâce à ma clairvoyance croissante, je
+perfectionne chaque jour!
+
+ * * * * *
+
+Pour ne pas succomber sous l'âme universelle que nous allons essayer de
+dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses
+de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que
+nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience
+nette de l'émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à
+volonté.
+
+Tel fut l'objet de nos conférences d'octobre.
+
+ * * * * *
+
+_Examen physique_
+
+Nous inspectâmes d'abord nos organes: de leur disposition résulte notre
+force et notre clairvoyance.
+
+ * * * * *
+
+Un médecin compétent que nous fîmes venir de la ville nous mit tout nus
+et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts
+réunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte
+jusqu'à trente; ainsi l'avait-il ordonné.
+
+--Vous êtes délicats, mais sains.
+
+Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnés par une
+difformité aussi péniblement que par un manque de tenue. C'est encore du
+lyrisme que d'être boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.
+Toute affectation nous choque. «Avoir la pituite ou une gibbosité!
+disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvât le tour d'esprit
+de Victor Hugo.» Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs;
+ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un
+esprit agile dans un corps simplifié, tel est notre rêve pour assister à
+la vie.
+
+ * * * * *
+
+Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses
+pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté
+dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement
+les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui
+seul m'eût tonifié sans m'échauffer.
+
+ * * * * *
+
+Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquîmes dans des
+familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre
+par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacité
+dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prêteraient
+parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est bilieux.
+
+--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes
+chiens et criant après eux, dès les six heures du matin, je jouis, je
+respire à l'aise.
+
+Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur âcre
+dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-être
+seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce
+médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament,
+l'_activité du coeur_ est excessive et exigeante.
+
+--J'entends bien, me répond en souriant Simon; mes journées ne sont
+heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris....
+Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations
+sédentaires, l'exercice exclusif des organes internes entraînent des
+désordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fâcheuse contraction de mon
+système épigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'à faire hésiter ma
+vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une
+chaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si
+nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi
+que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au
+moins par saccade.
+
+--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de
+mes plus belles énergies, ces hésitations et ces réserves! Toi, Simon,
+bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie
+cérébrale qui naît de ton état nerveux. Cette complexité est le point
+extrême où tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma première
+étape. Je suis né tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activité
+musculaire toujours nulle, le système cérébral et nerveux a tout
+accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés
+se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C'est l'estomac qui
+partit le premier. J'offre un phénomène bien connu des philosophes de la
+médecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives
+incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus poussé à
+cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue
+et proscrire à jamais les abattements. Dans ma défaillance que rend
+extrême l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagère
+me traverse; en ces instants, je sens d'une manière heureuse et vive; la
+multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables: elles
+m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer à jamais!
+Si à l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est
+que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,
+c'est que je n'ai pas surpris le secret de les évoquer... Je te marque
+là quelle sera notre tâche de Saint-Germain.
+
+Nous sommes l'un et l'autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en
+plaindre? Admirable complication qu'a notée le savant! Les appétits du
+mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du
+besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but
+devient secondaire; c'est dans notre appétit même que nous nous
+complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le
+satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes.
+
+De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes,
+minutieuses, personnelles, des idées petites, étroites et portant sur
+les objets des plus légères sensations. Et la vie s'écoule, pour ces
+sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui
+donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant
+plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit
+d'ailleurs fort distingué.
+
+N'en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à
+l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de
+l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer
+de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire
+tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements
+tortueux demeurent incomplets, c'est que l'émotion nous a saisis au
+détour d'une déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il
+ne faut pas demander ici des raisonnements équilibrés. Je n'ai souci que
+d'être ému.
+
+Et félicitons-nous, Simon: toi, d'être devenu mélancolique; et moi,
+d'avoir été anémié par les veilles et les dyspepsies. Félicitons-nous
+d'être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par
+l'activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat, je serais
+simplement distingué. Mais parce que l'activité de notre circulation
+était affaiblie, notre système veineux engorgé, tous nos actes
+accompagnés de gêne et de travail, nous avons mis l'âge mûr dans la
+jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irréflexion des adolescents, leurs
+gambades ni leurs déportements. La vie toujours chez nous rencontra des
+obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette énergie
+vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même. Je ne me crus jamais
+invincible. Et en même temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.
+Notre existence, qui peut paraître triste et inquiète, fut du moins
+clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces émoussées nous
+engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en
+augmenter l'effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les
+ressources de l'expérience.
+
+ * * * * *
+
+Tel est notre corps, nous disions-nous l'un à l'autre, et c'est un des
+plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes
+expériences.
+
+
+ * * * * *
+
+
+_Examen moral_
+
+Nous continuâmes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions
+à éclairer notre conscience.
+
+Silencieux et retirés, d'après un plan méthodique, nous avons passé en
+revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai
+infiniment d'intérêt. Et Simon, au dîner du dernier jour, une heure
+avant la confession solennelle, me disait;
+
+--Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il
+souffre et qu'il inspecte à toute minute, je suis obsédé de la laideur
+qu'a prise mon âme au contact des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Nous avions décidé de passer nos fracs, cravates noires, souliers
+vernis, de boire du thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher
+seulement à l'aube, afin de marquer cette grande journée de quelques
+traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il
+faut considérer qu'un décor trop familier rapetisse les plus vives
+sensations).
+
+Quand nous fûmes assis dans les deux ganaches de la cheminée, toutes
+lampes allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait
+une grande importance à ces premières démarches de notre régénération,
+était ému, au point que, d'énervement presque douloureux mêlé
+d'hilarité, il fit, avec ses doigts crispés en l'air, le geste d'un
+épileptique.
+
+Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages
+d'être deux, car par contagion je goûtai, avant même les premiers mots,
+une chaleur, un entrain un peu grossier, mais très curieux.
+
+ * * * * *
+
+Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré.
+
+1° DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-à-dire au milieu de ces relations
+que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché;
+
+_Par pensée_ (les péchés par pensée sont les plus graves, car la pensée
+est l'homme même); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'à avoir des
+préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout
+celui qui avait réussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer
+dans les catégories.
+
+_Par parole_ (les péchés par parole sont dangereux, car par ses paroles
+on arrive à s'influencer soi-même); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne
+point paraître différent, mille phrases médiocres qui m'ont fait l'âme
+plus médiocre.
+
+_Par oeuvre_ (les péchés par oeuvre, c'est-à-dire les actions, n'ont pas
+grande importance, si la pensée proteste); toutefois il y a des cas:
+ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil à oreillettes où
+j'aurais médité plus noblement.
+
+2° DANS LA VIE ACTIVE (c'est-à-dire au milieu de ceux que j'ai connus
+par ma propre initiative), j'ai péché:
+
+_Par pensée_: m'être préoccupé de l'opinion. Je fus tenté de trouver les
+gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.
+
+_Par parole_: avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais
+qui demande un tact infini, car l'âme ne demeure intense qu'à s'affirmer
+et s'exagérer toujours.
+
+_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me
+plus à inventer des hommes supérieurs, pour le plaisir de les louer et
+de m'humilier. C'est une fausse démarche; on ne profite qu'avec
+soi-même, méditant et s'exaspérant.
+
+ * * * * *
+
+Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:
+
+--Il est un point où vous glissez qui importe, car nous saurions en
+tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez
+eu un métier.
+
+--C'est juste, lui dis-je. Un métier, quel qu'il soit, fait à notre
+personnalité un fondement solide; c'est toute une réserve de
+connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de
+voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue
+parisienne.
+
+--Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous
+remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons
+intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième
+année.
+
+--A dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je vis
+un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en réalité il ne se
+laissait pas aborder.
+
+O mon ami, de qui je tais le nom, auprès de votre délicatesse j'étais
+maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous
+comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu'exerçait
+sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez
+souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes années
+qui vous écoutaient, et paré d'un flottant désir de plaire, vous n'étiez
+préoccupé que de vous paraître ingénieux à vous-même. Or, cédant à
+l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m'apparaissiez, je
+négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous
+captiviez mon âme, sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et
+vous l'entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule
+des paroles flatteuses dénuées d'à-propos.
+
+Celui que je rencontrai ensuite était amer et dédaigneux, mais son
+esprit, ardent et désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi
+jusqu'à s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais
+traité en égal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne
+pûmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuité d'avoir
+dans l'autre un témoin. Aussi avons-nous préféré--du moins tel fut mon
+sentiment, car je ne veux même plus imaginer ce qu'il pensait--oublier
+que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des
+concessions, je n'avais plus à m'en impatienter que devant moi-même.
+
+O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour
+que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de
+vêtir à volonté des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la
+plus complète possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et
+morne, déjà j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqué de discipline, et ton
+étreinte m'avait grisé. Ne veux-tu pas m'enseigner à prier
+méthodiquement?
+
+ * * * * *
+
+Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parlé. Mon émotion
+l'enleva. Nous connûmes, ce soir-là, une ardente bonté envers mille
+indices de beauté qui soupirent en nous et que la grossièreté de la vie
+ne laisse pas aboutir. J'aspirais à souffrir et à frapper mon corps,
+parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme
+je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse
+ressenti aucune douleur, mais seulement l'âpre plaisir de la
+vengeance.... Tout cela j'hésite à le transcrire; ce ne sont pas des
+raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de
+cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux.
+Qu'ils s'essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui
+soupçonnent la sincérité de ma description! Si mes habitudes d'homme
+réfléchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse été aisément sublime, et
+frappant mon corps, j'aurais dit: «Souffre, misérable! gémis, car tu es
+infâme de ne connaître que des instants d'émotion, rapides comme des
+pointes de feu. Souffre, et profondément, pour que ton _Moi_, à cet
+éveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous
+la pluie de la vie. Depuis huit années que tes sens sont baignés de
+sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brûles, quand il
+faudrait que tu fusses consumé de toutes à la fois et sans trêve! Mais
+comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas même un
+réel désir d'être ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta
+médiocrité! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que
+toi. Et si tu te vantes que leur supériorité t'est indifférente, je ne
+t'autorise pas à tirer mérite de ce renoncement: il n'est beau d'être
+misérable et d'aimer sa misère qu'après s'être dépouillé
+volontairement.»
+
+Ah! Simon, quel ennui! Que d'années excellentes perdues pour le
+développement de ma sensibilité! J'entrevois la beauté de mon âme, et ne
+sais pas la dégager! C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps
+et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant
+de vies!
+
+ * * * * *
+
+Simon restait assis auprès du feu, cherchant le calme dans une raideur
+de nerfs, évidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et
+m'asseyant à ses côtés:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.
+
+C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant
+des psychologues, que nous empruntons cette méthode, dont je me suis
+toujours bien trouve.
+
+La vie est insupportable à qui n'a pas à toute heure sous la main un
+enthousiasme. Que si la grâce nous est donnée de ressentir une émotion
+profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,
+rattachons-la, fût-elle de l'ordre métaphysique le plus haut, à quelque
+objet matériel que nous puissions toucher jusque dans nos pires
+dénuements. Réduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que
+l'apprenti mécanicien trace sur le tableau noir des signes
+conventionnels, pour fixer la figure idéale qu'il calcule et qui
+toujours est près de lui échapper.
+
+J'imaginerai un guide-âne et toute une mnémotechnic, qui me permettront
+de retrouver à mon caprice les plus subtiles émotions que j'aurai
+l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogué et condensé en
+rébus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intérieur, et
+m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de
+contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout
+je parviendrai à fixer mon esprit. L'attention ramassée toute sur un
+même point y augmente infiniment la sensibilité. Une douleur légère,
+quand on la médite, s'accroît et envahit tout l'être. Si vous essayes de
+songer à cette phrase abstraite: «J'ai manqué d'amour dans mes
+méditations, c'est pourquoi j'ai été humilié», votre esprit dissipé
+n'arrive pas à l'émotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du
+soir, seul dans votre chambre où rien ne vous distrait, et dites:
+
+ _Composition de lieu_
+
+
+Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le
+ciel, par désespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations
+sans trêve que la morphine ne maîtrise plus. Il sait sa mort assurée,
+douloureuse et lente. Il gît loin de ses pairs, parmi des hommes
+grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; même il en est arrivé à
+rougir de soi-même, et pour plaire à ces gens il a voulu paraître leur
+semblable.
+
+Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres
+des rois qui le traitent en amis, qu'il célèbre le culte dont l'entoura
+sa maîtresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis
+jusqu'au soir où elle mourut en le désirant, qu'il oublie son infirmité
+et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,
+l'amour frère de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensées ennoblies
+redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dédaigneuses.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et désabusés, nous appuyions nos
+fronts aux vitres fraîches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,
+parmi les vapeurs qui s'étirent, l'aube commençait; alors, nous
+entreprîmes, dans le malaise de ce matin glacé, l'_exercice de la mort_.
+
+ * * * * *
+
+ _Exercice de la mort_
+
+
+Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par
+notre cercueil, nos mains jointes seront opprimées par des planches
+clouées à grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les
+marques pénibles de cette lutte dernière que chacun s'efforce de taire,
+mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce
+moment suprême prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne
+paraît singulier qu'à l'agonisant lui-même. Ce sera terminé. Tout ce que
+j'aurai emmagasiné d'idées, d'émotions, et mes conceptions si variées de
+l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces
+enthousiasmes si désirés, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond
+peu de cas, et il convient en même temps que nous en jouissions sans
+trêve. Jouissons de tout et hâtivement, et ne nous disons jamais: «Ceci,
+des milliers d'hommes l'ont fait avant moi»; car, à n'exécuter que la
+petite danse que la Providence nous a réservée dans le cotillon général,
+nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais
+voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens
+d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en
+désir, se sont prêtées à tous les imbéciles, et lors même qu'elles sont
+vierges de désir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbécile qui puisse
+leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais
+nous émouvoir à les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si
+maigres choses un sentiment aussi agréable.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+Cette haine du péché et cette ardeur vers les choses divines que je
+viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon âme, je les ai
+analysés; j'ai démonté ces sentiments héroïques, je saurais à volonté
+les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossières inscrites
+sur mon carnet me donnent sûrement les rêves les plus exquis que
+l'humanité puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le
+fidèle jusqu'à la chapelle où il s'agenouille. Mon âme mécanisée est
+toute en ma main, prête à me fournir les plus rares émotions. Ainsi je
+deviens vraiment un homme libre.
+
+Pourquoi, mon âme, t'humilier, si de toi, pauvre désorientée, je fais
+une admirable mécanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire
+pleurer d'amour pour sa famille, en songeant à la douleur qu'il
+causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abîmé, l'imprévu de
+cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportée par un parent qui
+peut à peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent
+toutes les voix pendant trois jours. Et, précisant ce tableau matériel
+avec minutie, il s'élevait en pleurant sur soi-même jusqu'à la plus
+noble émotion d'amour filial: le désespoir de peiner les siens.
+
+Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de
+Loyola? Grâce à des associations d'idées devenues chez la plupart des
+hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la
+mécanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous
+verrez chacun d'eux éprouver des sensations identiques. A tout ce qui
+est épars dans le monde, l'opinion a attaché une façon de sentir
+déterminée, et ne permet guère qu'on la modifie. Nous éprouvons des
+sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d'anecdotes ou
+devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à
+laquelle toute culture soumet l'humanité, qui, la plupart du temps ne se
+connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue,
+aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingénie à me procurer des
+émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer! L'humanité s'émeut
+souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction;
+quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrêterai presque toujours
+avant de me nuire.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES INTERCESSEURS
+
+
+Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitations familières
+sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que
+l'univers ne soit plus déformé! Notre âme et l'univers ne sont en rien
+distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une même
+chose, la somme des émotions possibles.
+
+Hélas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense défaille.
+Comment, sans m'égarer, amasser cette somme des émotions possibles? Il
+faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_.
+
+Il est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de
+sensations que le commun des êtres. Échelonnés sur la voie des parfaits,
+ils approchent à des degrés divers du type le plus complet qu'on puisse
+concevoir; ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les comme des saints.
+Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de
+la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.
+
+Aisément nous nous façonnerons à leur imitation, maintenant que nous
+connaissons notre mécanisme.
+
+D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui
+caractérisent ces parfaits et de les dégager des scories dont la vie les
+a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maître peignit et que le
+temps a remplie d'ombre, réapparaît sous les soins d'un expert, ainsi,
+par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront ma véritable personne
+et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.
+
+Courons dès aujourd'hui rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je
+veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on
+y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes
+premières sensibilités, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes
+désirs vos vertus émergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par
+l'analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre beauté.
+
+ * * * * *
+
+Dès lors, nous passâmes des heures paisibles à tourner les feuillets,
+comme un prêtre égrène son chapelet. Dans la petite bibliothèque,
+écrasée de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs
+jours, nous méditâmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants
+amis touchaient notre âme çà et là pour nous faire voir combien elle est
+intéressante.
+
+Dans cette étude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon désir
+de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jésus-Christ excite
+le chrétien à mériter les splendeurs et la félicité du paradis.
+
+Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Dégagé des nécessités de
+l'action, fidèle à mon régime de méditation et de solitude, assuré au
+soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me détournerait le
+lendemain de mes vertus, protégé contre les défaillances au point que
+j'avais oublié le siècle, je passai les mois de novembre, décembre et
+janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai
+spécialement a quelques-uns qui, au détour d'un feuillet, me
+bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, à des coins
+nouveaux de mon âme.
+
+Des figures livresques peu a peu vécurent pour moi avec une incroyable
+énergie. Quand une trop heureuse santé ne m'appesantit pas, Benjamin
+Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont présents, avec
+une réalité dans le détail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si
+confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que
+je les fréquente, sont des fragments de moi-même. De là cette ardente
+sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-même que je
+vois palpiter, c'est mon âme que j'approuve, redresse et adore. Leur
+beauté peu sûre me fait entendre des fragments de mon dialogue
+intérieur, elle me rend plus précise cette étrange sensation d'angoisse
+et d'orgueil dont nous sommes traversés, quand, le tumulte extérieur
+apaisé quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_.
+
+ * * * * *
+
+L'ennui vous empêcherait de me suivre, si j'entrais dans le détail de
+tous ceux que j'ai invoqués. Voici, à titre de spécimen, quelques-unes
+des méditations les plus poussées où nous nous satisfaisions.
+
+(Je pense qu'on se représente comment naquirent ces consultations
+spirituelles. Nous gardions mémoire de nos réflexions singulières, et
+nous nous les communiquions l'un à l'autre dans notre conférence du
+soir. Elles nous servaient encore à fixer le plan de nos études pour les
+jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de
+notre sensibilité.)
+
+
+ * * * * *
+
+I
+
+MÉDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT
+
+
+C'est par raisonnement que Simon goûte Benjamin Constant. Simon est
+séduit par ce rôle officiel et par cette allure dédaigneuse qui
+masquaient un bohémianisme forcené de l'imagination; il félicite
+Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant
+soi-même et devant la société, par orgueil de sensibilité, et encore de
+ce qu'il eût peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.
+
+ * * * * *
+
+Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il était possible
+et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers
+points qui me passionnent, avec cet homme assez distingué pour être tout
+à la fois dilettante et fanatique.
+
+J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude où il ne pourra pas se
+contenter.
+
+J'aime, quand Mme de Récamier se refuse, le désespoir, la folie lucide
+de cet homme de désir qui n'aima jamais que soi, mais que «la contrariété
+rendait fou».
+
+J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et
+le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,
+qui eurent aux Cent-Jours des détours un peu brusques, à cause du
+sourire trop souhaité d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme
+le plus beau trait de cet amour héroïque et réfléchi que seuls
+connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payées par
+Louis-Philippe et cette humiliation d'une carrière finissante qui jetait
+encore tant d'éclat me remplissent d'une mélancolie romanesque, où je me
+perds longuement.
+
+J'aime qu'il ait été brave. Quand on goûte peu les hommes les plus
+considérés, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions
+sociales, il est joli à l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs
+beaucoup de petites imaginations (et les facultés imaginatives, c'est le
+secret de la peur) sont à étouffer quand l'âme va devant soi, toute
+prudence perdue!
+
+Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la
+poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et
+qu'il mettait sa volupté à surveiller ironiquement son âme si fine et si
+misérable. Royer-Collard le mésestimait; mais nous-mêmes, Simon, nous
+eût-il considérés, cet honnête homme péremptoire qui, par sa rudesse
+voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas désolé?
+
+ * * * * *
+
+ _Application des sens_
+
+
+Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous
+inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre
+sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les
+compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.
+
+A dix-huit ans, il souffrait d'être inutile.... Peut-être ne sommes-nous
+ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.
+
+Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en éprouvât un besoin
+réel, «mais pour marquer sa place, et parce que, à quarante ans, il ne
+se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait».
+
+Il désirait de l'activité plus encore que du génie.... Ce qu'il nous
+faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse où nous nous stérilisons;
+avons-nous dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il
+nous suffit que notre Moi s'agite; nous mécanisons notre âme pour
+qu'elle reproduise toutes les émotions connues.
+
+Parmi ses trente-six fièvres, Constant gardait pourtant une idée sereine
+des choses; «Patience, disait-il à son amour, à son ambition, à son
+désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons
+sûrement: ce sera alors tout comme.» Ce sentiment ne me quitte guère.
+Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité dont je garde un
+souvenir qui ne périra pas.
+
+Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une
+après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes, par où montaient la
+bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un
+lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une
+sentimentalité aiguë que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma
+résistance, dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la
+suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire
+mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l'obstination de cette
+recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai à mon
+découragement; je le considérai en face. Ces rêves romanesques de
+bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment
+plus que les idées de devoir (le devoir, n'était-ce pas, alors comme
+toujours, d'être orgueilleux?) où j'essayais de me consoler. Sans doute,
+me disais-je, j'ai déjà connu ces exagérations; je sais que dans
+soixante jours, ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles,
+mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeunesse de
+chaque matin qui m'auront échappé. La vie continuera, apaisée (mais si
+décolorée!), jusqu'à un nouvel accident, jusqu'à ce que je souffre
+encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir:
+
+1° parce que la félicité en réalité n'existe pas; 2° parce que si elle
+existait, cela m'humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours
+ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l'âge
+des regrets sans objet... Telle était la seule vision que je pusse me
+former du monde. Elle m'était fort désagréable.
+
+J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d'une cloche de verre qui
+abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve
+intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet
+sinistre: désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne
+saurais plus mon inassouvissement.
+
+Je contemplais dans une glace mon visage défait; j'étais curieux et
+effrayé de moi-même. Combien je me blâmais! Je ne doutais pas un instant
+que je ne guérisse, mais j'étais affolé de dîner et de veiller dans
+cette ville où rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et
+puis de me réveiller, au matin d'une pâle journée, avec l'atroce
+souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis à une chère
+affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d'énervement très
+pénible! Je me répétai la parole de Benjamin Constant: «Patience! nous
+arriverons peut-être (à ne plus désirer, à être d'âme morne), et puis
+nous mourrons sûrement; ce sera alors tout comme.»
+
+ * * * * *
+
+ _Méditation_
+
+
+Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin
+Constant, et à propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongée
+que nous eûmes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup
+Simon pour tout ce que nous méprisons en commun, mais il me blesse par
+l'inégale importance que nous prêtons à diverses attitudes de la vie.
+
+Certes, je me forme des idées claires de mes exaltations, et tout ce
+cabotinage supérieur, je le méprise comme je méprise toutes choses, mais
+je l'adore. Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de
+bon sens le plus souvent que je peux.
+
+Mon ami, sans doute, n'a pas de goût pour le bon sens, sinon pourrais-je
+le fréquenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma bohème
+morale, c'est à sa tenue, à son confort, à son dandysme extérieur qu'il
+les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans
+les questions de vénerie!--Hé! direz-vous, que fait-il alors dans cette
+retraite?--En vérité, je soupçonne parfois qu'avec plus de fortune il ne
+serait pas ici.
+
+Ces petites réflexions où, pour la première fois, je me différenciais de
+Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le désobliger?
+
+Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux êtres ne peuvent pas se
+connaître. Le langage ayant été fait pour l'usage quotidien ne sait
+exprimer que des états grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincère
+n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche où je cesserai de
+lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus à présenter mon
+âme à mes amis, même à souper.
+
+J'entrevois la possibilité d'être las de moi-même autant que des autres.
+
+Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je délaisserais le
+culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main
+pour pénétrer au jour prochain dans un univers que je vais délimiter,
+approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux où je
+m'apparaîtrai, dressé en haute école.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+--Benjamin Constant, mon maître, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je
+réglé ma vie selon qu'il convenait?
+
+--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voilà les
+vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la société
+sont insupportables.
+
+--Tu le vois, je m'enferme dans la méditation; mais on ne m'a pas offert
+les occupations que tu indiques, où peut-être j'eusse trouvé une
+excitation plus agréable.
+
+--A dire vrai, dans la solitude je me désespérais. Dès que je le pus, je
+m'écriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-même.
+
+--Mais comment se reconnaît la bonne cause? et jusqu'à quel point vous
+êtes-vous servi vous-même?
+
+--Hé! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour
+lesquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois elles
+n'étaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y
+dépensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.
+
+--Je te comprends, mon maître; si tu parus accorder de l'importance à
+deux ou trois des accidents de la vie extérieure, c'était pour détourner
+des émotions intimes qui te dévastaient et qui, transformées,
+éparpillées, ne t'étaient plus qu'une joyeuse activité.
+
+ * * * * *
+
+ _Oraison_
+
+
+Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à
+l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée.
+
+Tu souffris de tout ce qui t'était refusé: choses pourtant qui ne
+t'importaient guère. Tu te dévorais d'amour et d'ambition; mais ni la
+femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton âme. C'est le désir même
+que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais
+stérile et désolé. Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire
+par l'amant, le soir, à sa maîtresse: «Va-t'en, je ne veux pas jouir de
+ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et
+toujours, jusqu'à ce que tu meures la première, tu seras également
+heureuse de te donner à moi.»
+
+Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspéras
+volontairement à désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une
+volupté douloureuse dans l'amertume. Quelques débauchés connaissent une
+ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour
+augmenter l'intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce
+que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir
+vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, à sentir leur vie qui s'épuise
+dans des occupations qu'ils méprisent. Toi-même, vieillard célèbre et
+mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de le déconsidérer,
+tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos
+sceptiques devant des doctrinaires.
+
+Je te salue avec un amour sans égal, grand saint, l'un des plus
+illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne
+parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve
+ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce
+qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte
+comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des
+hommes de notre sorte est attachée exclusivement à certains frissons,
+que le monde ne connaît ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier
+en nous.
+
+ * * * * *
+
+II
+
+MÉDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE
+
+
+Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore
+l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans
+les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des
+livres entassés dans nos cellules chaudes.
+
+Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupté_ et le _Livre
+d'amour_, avec les pensées jointes aux _Portraits du lundi_. Écartant
+les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtième
+année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soi-même et qui, par
+la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans
+un infime détail de sa sensibilité.
+
+A cette époque déjà, il voulait le succès, car né dans une bonne
+bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis
+il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son âme
+inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquiétudes d'une
+jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'était en somme
+que ce vague mécontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras
+vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste.
+Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais à vingt-cinq ans son rêve était
+précisément de la cellule que nous construisons dans l'atmosphère froide
+du monotone Saint-Germain.
+
+ * * * * *
+
+ _Application des sens_
+
+
+Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, parmi
+les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
+étudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernières années,
+trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
+matois des lettrés, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
+grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
+profondément.
+
+Il s'était composé de la vie une vision sentimentale et dominée par un
+dégoût très fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
+la plus exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu'au jour où,
+envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour travailler
+simplement, et dès lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
+comme tout le monde.
+
+Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons
+pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
+ton adolescence à ta maturité. Il n'est que moi qui puisse te
+comprendre, car tu me présentes, poussés en relief, quelques-uns de mes
+caractères.
+
+A vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu
+travailles. Je vois sur tes tables des poètes, tes contemporains, des
+mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des médecins
+philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
+car ton esprit toujours inquiet accepte les idées du hasard, en même
+temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta voix, un peu
+forte sur certains mots, et qui n'achève pas; à peine tes phrases
+indiquées, tu sembles n'y plus tenir.
+
+Dans cette belle crise d'une sensibilité trop vite desséchée,
+Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation. De la
+pensée, il ne goûtait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
+aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre; il
+dédaignait les sentiments qu'on raconte et qui dès lors ne sont plus
+qu'une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé
+dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant
+les coeurs, peut juger la sincérité d'une prière.... Ceux de ma race,
+eux-mêmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'où sort ici cette
+tiède méditation?
+
+ * * * * *
+
+ _Méditation_
+
+
+A considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse
+et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie pour ceux
+mêmes qu'il pénètre le plus intimement. Il est là, très timide et très
+jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
+et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
+qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses yeux indiquent de réflexion!
+Est-ce une nuance d'envie, ce mécontentement qui pâlit son visage? C'est
+la fatigue, l'inquiétude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
+fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il
+faudrait de la persistance, et que, les crises passées, son intelligence
+ne s'attarde pas.
+
+Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, tu ne te satisfais qu'avec
+des idées, et tu te dévorerais à t'interroger si l'on ne te jetait
+précipitamment des systèmes et des hommes à éprouver. C'est ainsi qu'il
+me faut sans trêve des émotions et de l'inconnu, tant j'ai vite épuisé,
+si variés qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
+monde.
+
+Dans la suite, la sécheresse t'envahit parce que tu étais trop
+intelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des
+émotions que tu jugeais.
+
+Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idées
+claires sur leurs émotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
+tu t'irritais contre toi-même, et tu n'étais pas plus satisfait de ta
+vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocrement,
+sans imaginer comment il fallait vivre.
+
+ * * * * *
+
+ _Colloque_
+
+
+Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, après une journée d'action,
+j'ai senti, moi aussi, et jusqu'à souhaiter que soudain dix années
+m'éloignassent de ce jour, un triste mécontentement; je me suis désolé
+d'être si différent de ce que je pourrais être, d'avoir par légèreté
+peiné quelqu'un, et encore d'avoir donné à ma physionomie morale une
+attitude irréparable.
+
+Parfois, je suis touché de regrets en considérant les hommes forts et
+simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractère
+poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gênent, il
+nous arrive de fréquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
+les mit toute leur vie à l'aise envers eux-mêmes et envers les autres.
+Mais, aussi fermes qu'eux dans les nécessités, nous leur en voulons de
+ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils
+pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
+natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
+connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.
+
+Je crois que, dans l'intimité de ton coeur, tu haïssais, au noble sens
+et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
+selon qu'il était _convenable_; et autant que te le permirent tes
+mouvements instinctifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu
+souffris.
+
+Ainsi, peu à peu, tu quittais le service de ton âme pour te conformer à
+la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te
+forçait à abdiquer ta personnalité excessive; c'était aussi lassitude de
+tes casuistiques où toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé;
+tu t'es borné à ce Sainte-Beuve compréhensif où tu te réfugiais d'abord
+aux seules heures de lassitude cérébrale. Oublieux de toi-même, tu ne
+raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n'était pas, comme je
+fais, pour comparer à leurs sensibilités la tienne et l'embellir,
+c'était pour qu'elle existât moins. Je te comprends, admirable esprit;
+mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
+d'émotions, j'en vinsse à imiter ton renoncement!
+
+Ce n'est pas à la vie publique que tu demandais l'émotion. A l'âge ou
+Benjamin Constant était ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
+Si tu n'a pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et
+son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les
+moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dépit de
+n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'à l'épithète un peu
+grasse et sensuelle du prêtre qui désire. Ta rêverie religieuse était
+pleine de jeunes femmes; tu n'étais pas précisément hypocrite, mais leur
+présence t'encourageait à blâmer la chair. Dès que le sentiment te parut
+vain, tu ne t'obstinas pas à te faire aimer et vers le même temps, tu
+cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui
+te valent mon attendrissement; tu ne fus désormais que le plus
+intelligent des hommes.
+
+ * * * * *
+
+ _Oraison_
+
+
+Toi qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des
+nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis
+né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune
+hystérie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton génie.
+Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
+persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
+réservoir de toutes les vertus.
+
+... Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que
+dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète
+pensée dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'être froissé,
+et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien
+d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une
+caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.
+
+ * * * * *
+
+Nous fîmes d'autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions
+surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualité.
+
+Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le pouvoir
+et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des
+jeunes femmes; mais d'autres atteignent à toucher Dieu par le seul
+effort de leur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans
+intervention du monde intérieur. Ceux-là sont tout mon coeur.
+
+Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
+puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi
+confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
+rapport entre vos âmes telles que je les possède et telles que les
+dépeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succès au monde que pour
+celui qui offre un point de contact à toute une série d'esprits. Mais
+cette conformité que vos vulgaires admirateurs proclament me répugne
+profondément. Vous n'atteignez à me satisfaire qu'aux instants où vous
+dédaignez de donner aucune image de vous-même aux autres, et quand vous
+touchez enfin ce but suprême du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
+plus énervés d'entre vous: «Avant tout, être un grand homme et un saint
+pour soi-même...» Pour soi-même!... dernier mot de la vraie sincérité,
+formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'à Jersey nous nous
+proposions.
+
+ * * * * *
+
+Simon et moi, nous eûmes le grand sens de ne pas discuter sur les
+mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
+les soigne et je les entretiens tous dans mon âme, car je sais que pour
+Dieu il y a identité de toutes les émotions. Mais j'entrevois que ces
+couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes
+fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments
+mal définis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
+Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu'à m'éclairer
+les parties les plus récentes de moi-même....
+
+ * * * * *
+
+Il est certain que nos dernières méditations avaient été d'une grande
+sécheresse. Nous pressions une partie de nous-mêmes déjà épuisée. Ce
+n'étaient plus que redites dans la bibliothèque de Saint-Germain. Et, à
+mesure que les livres cessaient de m'émouvoir, de cette église où
+j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
+population peinant sur des labeurs héréditaires, des impressions se
+levaient, très confuses mais pénétrantes. Je me découvrais une
+sensibilité nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.
+
+C'est qu'aussi bien mon être sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
+lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu à Paris des filles avec les
+beaux yeux des marins qui ont longtemps regardé la mer. Elles habitaient
+simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hérité d'une
+longue suite d'ancêtres ballottés sur les flots, me parut admirable dans
+les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
+j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
+vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque
+parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet
+horizon.
+
+A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
+lequel furent posées mes propres assises. C'est une bonne méthode pour
+descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EN LORRAINE
+
+
+Notre ermitage de Saint-Germain était situé à peu près sur la limite,
+entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrière
+lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
+guère au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'éveille d'une longue
+misère incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siècles du plateau
+lorrain, nous n'hésitâmes pas à tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
+cherchons uniquement à être éclairés sur nos émotions, le pittoresque
+des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Même
+nous nous bornerons à la région que limitent Lunéville, Toul, Nancy et
+notre Saint-Germain: c'est là que notre race acquit le meilleur
+d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms même des lieux et la
+physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront
+à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit.
+En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont
+mes pères, je réveille des morts dans ma conscience. Le langage
+populaire a baptisé ce coin «le coeur de la Lorraine». Chaque individu
+possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le coeur de
+ses parents fut agité au long des siècles. Dans cet étroit espace, si
+nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaître des
+émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier,
+m'éclairaient sur moi-même.
+
+ * * * * *
+
+PREMIÈRE JOURNÉE
+
+NAISSANCE DE LA LORRAINE
+
+
+A la station qui précède immédiatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
+nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
+de Lorraine par une visite à son patron. Dans son église flamboyante,
+nous saluons Nicolas, debout près de sa cuve et des petits enfants.
+Cette malheureuse localité, qu'illustrent encore cette cathédrale et des
+légendes, fut ruinée par des guerres confuses; elle était riche et, pour
+la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
+noble évêque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
+que les petits enfants; même il prête un peu à rire comme un bonhomme
+grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-même coutume, honore mal le
+souvenir de ses émotions passées; c'est bon au Breton de s'émouvoir
+encore où tremblaient ses pères. Mous rapetissons ce que nous touchons,
+et nous nous plaisons à gouailler.
+
+Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
+au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux où cette nation
+naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'étranger. C'est
+entre Saint-Nicolas et Nancy que René II, appuyé des Suisses, tua le
+Téméraire. Victoire de grande conséquence, qui nous délivra des
+étrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
+de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Dès lors il y
+a un caractère lorrain.
+
+Charles de Bourgogne, le Téméraire! Quelle magnifique aisance dans ses
+allures bruyantes et romantiques! Auprès des grands crus de Bourgogne
+qui mettent la confiance au coeur le plus hésitant, comment se tiendra
+le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
+n'étonne pas tout d'abord, mais séduit un délicat réfléchi! Comment René
+II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
+a-t-il pu triompher?
+
+Dans la vie, fréquemment, Simon et moi nous avons rencontré ces êtres
+tout brillantés, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
+nous ne les aimions guère et toujours les dépassions. A l'usage, il
+apparaît qu'un René II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
+dépourvu; il est réfléchi, persévérant, et sa modestie le sert mieux que
+forfanterie. Dans l'histoire, l'extrême simplicité de sa tenue passe
+infiniment en élégance, du moins pour l'homme de goût, l'ostentation de
+votre Téméraire. Après la victoire, quelle gravité ingénieuse dans les
+paroles modérées qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
+que notre cocher nous fit lire à la Commanderie Saint-Jean, où le
+Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'épée! La magnanimité de
+René n'a rien de théâtral, et s'il honore Charles d'un splendide service
+funèbre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple épouvanté la
+définitive innocuité du brutal adversaire.
+
+Nous avions suivi le corps du Téméraire dans Nancy, et jusque dans cette
+partie dite Ville-Vieille, où il fut publiquement exposé. Quand nous
+rêvions près la pierre tombale de René, dans la froide église des
+Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacrés, nous dispose
+toujours à la mélancolie. Une race qui prend conscience d'elle-même
+s'affirme aussitôt en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
+reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
+qu'eut jamais de soi ce peuple, date de René II. Les dentelures dorées
+qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette végétation
+délicate de figurines et l'élégance de l'ensemble nous reportaient à ces
+premières époques de la Lorraine, d'une grâce bonhomme, si dépourvue
+d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vîmes aucun désir
+d'étonner. Ces images de morts sans morgue ne se préoccupent ni de la
+noblesse classique, ni de la pompe. René II aimait le peuple, c'est
+ainsi qu'il séduisit les cantons suisses, et il fêtait l'anniversaire de
+la victoire de Nancy, chaque année, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
+était à l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
+petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armée, où il fut le plus
+simple des héros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
+C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
+Leur race se confond avec eux-mêmes.
+
+Simon et moi nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des
+_barbares_, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute
+notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
+c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il
+introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts
+analogues aux siens.
+
+ * * * * *
+
+DEUXIÈME JOURNÉE
+
+LA LORRAINE EN ENFANCE
+
+
+Cette partie ancienne de Nancy, la «Ville-Vieille», est bien
+fragmentaire; elle fut perpétuellement refaite. Cette race nullement
+endormie, mais de trop bon sens, hésitait à affirmer sa personnalité. Sa
+finesse, son sentiment exagéré du ridicule l'entravèrent toujours.
+Chaque génération reniait la précédente, sacrifiait les oeuvres de la
+veille à la mode de l'étranger. Leur «Chapelle Ronde», monument national
+s'il en fût, copie la Chapelle des Médicis de Florence, mais avec
+maigreur, économie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
+ne fut jamais prodigue. Les successeurs de René, ayant visité les palais
+de la Renaissance, rebâtirent le palais ducal. Cette race à son éveil
+craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
+origines de nos âmes.
+
+Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'église de Bon-Secours, est
+tout à fait significative. Voilà nos primitifs! Nous nous agenouillons
+devant une Mère, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
+précipite. Ces enfants me touchent, si intrépides contre le Bourguignon
+et qui expriment leur rêve par cette image sincère, je vois qu'ils ont
+beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité non sous la forme de
+beauté, mais dans l'idée de protection. Florence, leur soeur, et qui
+donne parfois l'image la plus approchante de cet idéal de clarté froide,
+d'élégance sèche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
+prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de
+sauver d'abord leur indépendance, mettent leur orgueil, leur art
+naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.
+
+Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l'oeil des barbares, ils
+n'ont pas le loisir de se développer logiquement. La grâce, qui pour un
+rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René II,
+n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas créé un type de femme: Jeanne
+d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les
+charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la légende lorraine, celle
+qui protège, et cela uniquement. Elle est la soeur de génie de René II;
+persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui
+l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
+nullement troublante: nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les
+misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n'est-elle pas
+plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voilà
+bien le même sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mère
+gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
+Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: «Qui
+donc me secourra?»
+
+ * * * * *
+
+Dans le palais ducal de la «Ville-Vieille», nous avons visité le musée
+historique lorrain. Les premières salles sont consacrées aux époques
+gallo-romaines et mérovingiennes; nous y interrogions vainement les plus
+anciens souvenirs de notre Être. C'est la même ignorance que nous
+trouvions, le lendemain, aux champs où fut Scarponne, chez ces pauvres
+enfants qui nous vendirent des médailles romaines arrachées à ces
+terrains déserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines où Attila
+et les siècles ne laissèrent pas même une ruine, émeuvent des voyageurs
+avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait déjà à ces époques
+lointaines. Mais qu'il est obscur, indéchiffrable, le frisson qui nous
+attire vers cette vieille poussière de nos ancêtres! Nous visitâmes,
+sans plus de profit, les fermes mérovingiennes de Savonne et de
+Vendières, et près de là des grottes qui jadis furent habitées. La neige
+désolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un décor lamentable de
+pluie et de silence nous aident d'habitude à imaginer le passé, mais
+comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces
+hommes lointains, qui ne contribuèrent en rien à former notre
+sensibilité. A Laître-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus
+anciennes images où la Lorraine se soit exprimée. Bien pauvre encore,
+mal différenciée de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chétive!
+C'est un portail avec quelques sculptures du onzième siècle. A Toul,
+grâce à des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune
+populaire se forma plus vite, sous la protection des évêques, et le
+treizième siècle s'affirma dans l'église Saint-Gengoult et des fragments
+de Saint-Étienne.
+
+En vérité le service que René II a rendu à la Lorraine est immense; il
+lui a créé une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie végétative,
+s'individualisa; il existait confusément, il voulut vivre. Il l'avait
+montré au Bourguignon, il le rappela aux luthériens en 1522.
+
+ * * * * *
+
+TROISIÈME JOURNÉE
+
+LA LORRAINE SE DÉVELOPPE
+
+
+Cette _Ville-Vieille_, ce _musée lorrain_, tout incomplets, éveillent à
+chaque pas des traits délicats de ma sensibilité; ils me ravissent par
+la clarté qu'ils apportent dans mes émotions familières, ils
+m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrémédiable insuffisance de
+l'âme que me fit cette race.
+
+Deux grandes causes d'échec pour la Lorraine: le pays fut si tourmenté
+que les artistes, c'est-à-dire une des parties les plus conscientes de
+la race, désertaient continuellement, s'établissaient en Italie, s'y
+déformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis
+il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,
+mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus
+puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de
+France ou d'Italie.
+
+Pourtant, le palais ducal, modifié dans le goût Renaissance et dont les
+quatre cinquièmes ont disparu, nous fait voir un côté de l'âme lorraine,
+l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais
+lyrique, mais faite d'observation, plutôt matoise que verveuse. C'est de
+la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en dépit de
+l'abondance studieuse de ses compositions, appartient à la jeunesse de
+la race; le grouillement et l'émotion des guerres qu'il a vues le
+soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et pénible, devait être le
+dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien
+personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eût été
+heureuse, elle possédait l'élément d'un art particulier. Les légendes,
+chansons, anecdotes, la finesse si particulière de ses grands hommes, et
+même aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards établissent bien qu'un
+certain comique se préparait. Cette verve, toujours un peu maigre,
+épuisée par les guerres et l'éloignement des artistes, alla se
+desséchant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance
+déplorable au précis, au voulu, un acharnement à l'élégance méticuleuse.
+
+Au quinzième siècle, à côté de cette grêle malice, l'âme lorraine fait
+voir un sens humain de la vie très profond, une grande pitié. Ce petit
+peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haïssait
+la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme
+Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination
+riante, reçut une empreinte des horreurs de l'Italie guerrière,
+Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans trêve foulés,
+gouaillaient. Quelle simplicité, quelle franchise! Il est bien le frère
+des héros naïfs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'était là! Ne
+discutons pas la force sublime de l'Italien, mais à Saint-Michel, près
+de _la Mise au tombeau_, à l'église des Cordeliers, près du _monument de
+Philippe de Gueldres_, nous rêvons un art débarrassé de cette rhétorique
+qu'à certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant
+toute la saveur tragique du langage populaire, où n'atteint jamais la
+plus noble éloquence des poètes. Mais cette race mal consciente
+d'elle-même, qui venait d'enfanter obscurément le génie de
+Ligier-Richier, se mit toujours à l'école chez ses voisins. Elle ignora
+quel fils elle portait. Cette beauté impérieuse dont Ligier a vêtu la
+mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague légende, d'ailleurs
+insoutenable, voilà tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange
+rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.
+Eh! grand Dieu! le sot éloge!
+
+Ces deux Lorraines échouèrent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la
+grandeur sans morgue, pour avoir ignoré leur génie et douté
+d'elles-mêmes timidement. Le sentiment qui donnait à cette race une
+notion si fine du ridicule lui fit peut-être craindre de s'épancher. A
+chaque génération, elle se rétrécit. Son art n'a jamais d'abandon ni
+d'audace, tout est voulu: suppression des détails significatifs,
+imitation des écoles étrangères. La meilleure partie de la Lorraine, sa
+noblesse et ses artistes, toujours avaient soupiré avec une admiration
+naïve vers l'Italie; à Claude Gellée il fut donné d'y vivre. Il porta
+dans l'école romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce
+ciel, cette terre et cette mer dans une lumière si vaporeuse, avec une
+harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'était
+son rêve, notre rêve, qu'il exprimait. C'était une désertion. Il
+profitait de l'idéal de ces ancêtres, pour en fortifier l'Italie; il n'a
+pas accru la conscience de sa race.
+
+Après lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait méconnu
+Ligier-Richier, dessèche de plus en plus sa veine. Et l'effort du
+dernier artiste sorti vraiment de l'âme populaire, le dernier travail ne
+devant rien à l'étranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean
+Lamour: une dentelle en fer.
+
+Qu'importe si la délicieuse statue de Bagard (1639-1709), garçonnière
+maligne et touchante qui porte un médaillon, nous ravit et nous retient
+longuement dans le rez-de-chaussée du _musée lorrain_! C'est une grande
+dame raffinée; sa spirituelle afféterie mondaine ferait paraître un peu
+grossière la simplicité, la gouaillerie de nos meilleurs aïeux. Elle est
+bien du passé, l'âme lorraine: Bagard n'y songe guère.... Et nous-mêmes,
+Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos âmes acquises.
+Cette jeune femme, cette Française, c'est toute notre sensibilité à
+fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard,
+comme la Lorraine entière d'aujourd'hui, nous avons dédaigné de cultiver
+le simple jardin sentimental hérité de nos vieux parents.
+
+ * * * * *
+
+QUATRIÈME JOURNÉE
+
+AGONIE DE LA LORRAINE
+
+
+Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se développer. Nous savons
+quels tâtonnements, quelles misères c'est de chercher sa loi. Des échecs
+si nobles valent qu'on s'y intéresse. Allons voir ces plaines de
+Vézelize, tous ces champs de bataille sans gloire où la Lorraine
+s'épuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les
+villes; car, à Nancy, vingt courants étrangers ont renversé, submergé
+l'esprit autochtone.
+
+ * * * * *
+
+La campagne est plate, assez abondante, pas affinée, peut-être maussade,
+sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beauté; les petites
+filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance;
+en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a poussé
+au type. Par les après-midi d'été, on se réunit au «Quaroi» et les
+femmes, travaillant dans l'ombre que découpent les maisons, se donnent
+le plaisir de ridiculiser.
+
+ * * * * *
+
+Quels souvenirs ont-ils gardés de jadis? Par les écoles, les
+inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, où René II
+leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le
+peuple, c'est la tradition des Suédois qui domine; chaque ville en
+raconte quelque horreur. Ils tuèrent vraiment la Lorraine. Ils
+saccagèrent tout, Richelieu s'applaudissant. Même les amis du duc
+Charles IV estimèrent sage de s'approprier les dernières ressources de
+ceux qu'ils ne pouvaient défendre. Cent cinquante mille bandits, aidés
+d'autant de femmes, piétinaient le pays dont la ruine se prolongea
+jusqu'à la fin du siècle. Cependant la race lorraine affamée
+s'entre-dévorait. Il y avait dans les campagnes des pièges pour hommes,
+comme on en met aux loups; des familles mangèrent leurs enfants, et même
+des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se
+réjouissait à quelques petits déboires de ses ennemis, tels que des
+évasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours
+de l'extraordinaire Charles IV.
+
+Étrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes
+convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gâché en une vie
+toute l'énergie qui, dépensée sagement dans une suite d'hommes, eût été
+féconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation désespérée,
+d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a
+pléthore, qualités lorraines à trop haute pression, mais il ne contredit
+pas les caractères de sa race.
+
+Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux
+pendants et ses souples voltiges d'écuyer devant les femmes de Louis
+XIII, était sagace, pratique, d'éloquence simple, et pas chevaleresque
+le moins du monde. Il avait le don de plaire à tous, mais se gardait de
+tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut même pas s'épargner dans ses
+bons contes, ce perpétuel irrésolu désirait violemment, et souvent il
+demeura ferme dans son sentiment. C'est, au résumé, un Lorrain des
+premiers temps, mais avec toute la fièvre inquiète d'un peuple qui va
+mourir.
+
+Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le désir de paraître;
+c'est qu'il avait été élevé à la cour de France, et que les
+circonstances le forcèrent toute sa vie à vivre parmi les étrangers; or
+nous avons vu le caractère, l'art lorrains, toujours craintifs de
+paraître ridicules, prendre l'air à la mode. Par-dessous sa brillante
+chevalerie, c'était essentiellement un capitaine brave et gouailleur,
+sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment,
+comme on le vit bien, après cette fleur de jeunesse à la française, dans
+sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisèrent si
+fort Paris et Versailles, sans qu'il s'émût le moins du monde. Le
+malheur l'avait remis dans la logique de sa race.
+
+C'est du haut de Sion, pèlerinage jadis fameux, aujourd'hui attristé de
+médiocrité, que, moins distraits par le détail, nous prenons une
+possession complète de la grandeur et de la décadence lorraine. Devant
+nous, cette province s'étend sérieuse et sans grâce, qui fut le pays le
+plus peuplé de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui
+produisit une poignée de héros et qui ne se souvient même plus de ses
+forteresses ni de son génie. Dès le siècle dernier, cette brave
+population dut accepter de toute part les étrangers qu'elle avait
+repoussés tant qu'elle était une race libre, une race se développant
+selon sa loi.
+
+Du moins, la conscience lorraine, englobée dans la française, l'enrichit
+en y disparaissant. La beauté du caractère de la France est faite pour
+quelques parcelles importantes de la sensibilité créée lentement par mes
+vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dégradée, ni
+assoupie, mais brutalement saignée aux quatre veines.
+
+Depuis longtemps les artistes étaient obligés de s'éloigner, en Italie
+de préférence, pour trouver, avec la paix de l'étude, des amateurs
+suffisamment riches. Les ducs enfin quittèrent le pays, où ils se
+maintenaient difficilement contre l'étranger, emmenant une partie de
+leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuée, les
+vides étaient comblés par des Allemands, domestiques et autres hommes de
+bas métier, dont fut épaissie la verve naturelle de ma race, de cette
+noble race qui repoussait le protestantisme (admirable résistance
+d'Antoine aux bandes luthériennes, en 1523).
+
+Si je défaille, ce sera de même par manque de vigueur et non faute de
+dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour
+nous créer une personnalité. Saurons-nous les agréger? Les barbares
+s'imposeront peu à peu à nos âmes à cause des basses nécessités de la
+vie; j'entrevois les meilleures parties de nos êtres, qui s'accommodent,
+tant bien que mal, de rêves conçus par des races étrangères.
+
+ * * * * *
+
+CINQUIÈME JOURNÉE
+
+LA LORRAINE MORTE
+
+
+Notre enquête touche à sa fin; de Sion nous descendrons à notre ermitage
+de Saint-Germain. Visiter Lunéville! Retourner à Nancy où nous
+négligeâmes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont
+m'emplit l'avortement de l'âme lorraine? Dans ce château de Lunéville,
+les nôtres furent humiliés. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas,
+un prince bon et fin, je l'accorde, mais entouré de petites femmes et de
+petits abbés qui, par bel air, raillaient les choses locales et
+copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait
+perdu toute conscience de soi-même; elle était morte; seul son nom
+subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables
+de prendre plaisir à des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus
+profond et d'essentiel en nos âmes. C'est que nous vivons à peine; nous
+vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode
+de la sensibilité que Paris nous donne toute faite. En échange d'un
+bonheur calme, assuré, la Lorraine a laissé à Paris l'initiative.
+N'est-ce pas ainsi que, lassés de heurter les étrangers, nous
+abandonnions notre libre développement pour adopter le ton de la
+majorité?
+
+Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la
+place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il
+m'arrivait, devant l'élégance un peu froide de cette belle décoration,
+s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la méthode et du rêve
+constant de l'âme lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me
+disant: la méthode et le rêve que j'honore en moi avec tant d'ardeur
+n'apparaissent guère plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce
+Nancy moderne, les vieux caractères lorrains. Ah! nos aïeux, leurs
+vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts.
+Choses de musée maintenant et obscures perceptions d'analyste.
+
+Stanislas a créé une académie et une bibliothèque. Dans la suite, une
+société archéologique fut jointe à ces institutions. Seules, elles
+abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont
+le souvenir de ce qui n'existe plus. Où la mort est entrée, il ne reste
+qu'à dresser l'inventaire.
+
+ * * * * *
+
+Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour
+moi. La sécheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit.
+Vous-même m'apparaissez si triste et délaissée que je vous aime avec une
+nuance de pitié, sans l'élan amoureux de celui qui voit sa vierge
+éclatante et désirée de tous. Parce que je connais l'être que j'ai
+hérité de mes pères, je doute de mon perfectionnement indéfini. Je
+crains d'avoir bientôt touché la limite des sensations dont je suis
+susceptible. Petit-fils de ces aïeux qui ne surent pas se développer, ne
+vais-je point demeurer infiniment éloigné de Dieu, qui est la somme des
+émotions ayant conscience d'elles-mêmes?
+
+Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si
+elle n'a pas utilisé tous les dons qui lui étaient dispensés, il en est
+un qu'elle a développé jusqu'au type. Elle a augmenté l'humanité d'un
+idéal assez neuf. De René II à Drouot, en passant par Jeanne, une des
+formes du désintéressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus
+bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la témérité
+trop souvent mêlée de vanité, mais la fermeté réfléchie, persévérante et
+opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en
+Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille.
+Par les armes, le Lorrain avait fondé sa race; par les armes, il essaye
+héroïquement de la protéger. Pressé par les étrangers, il n'eut pas le
+loisir de chercher d'autres procédés pour être un homme libre. Comment
+eût-il développé ces dons d'ironie, ce réalisme humain si noble qu'il
+nous fit entrevoir? Il bataillait sans trêve à côté de son duc. Le
+loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus étroitement que partout
+ailleurs avec l'idée de patrie. Dans sa misère, cette race se consolait
+d'être mutilée de ses qualités naissantes en aimant ses ducs, qui furent
+souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je
+dépense la même énergie, la même persévérance à me protéger contre les
+étrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.
+
+ * * * * *
+
+SIXIÈME JOURNÉE
+
+CONCLUSION.--LA SOIRÉE D'HAROUÉ
+
+
+Simon, un peu gâté, selon moi, par l'éducation de la rue
+Saint-Guillaume, ne goûtait qu'à demi mes intuitions. C'est un historien
+d'une réserve extrême. Il collectionne et cote les petits faits, sans
+consentir à recevoir d'eux cette abondante émotion qui, pour moi, est
+toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours,
+avaient réveillé des belles-aux-bois qui sommeillent en mon âme; Simon
+me laissa tout à les caresser. Il me précéda à Saint-Germain; d'ailleurs
+des repas médiocres, toujours, l'indisposèrent.
+
+ * * * * *
+
+Je n'ai pas oublié cette soirée silencieuse, vers les cinq heures, dans
+la petite ville d'Haroué, où la vieille place est abritée de noyers
+malades. Le soleil de février, en s'inclinant, avait laissé dans l'air
+quelque douceur. J'allai, désoeuvré, jusqu'à l'étang que forment les
+fossés écroulés d'un château pompeux, bâti sous Léopold, et dont la
+froide impériosité contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol,
+et toujours les plaines d'eau me disposèrent à la mélancolie. Il me
+sembla que l'eau elle-même, sous ce climat, désormais vivait avec
+médiocrité. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne âme de
+Lorraine, éparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient
+effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lassé
+pour que sa douceur posthume me consolât de sa vigueur abolie; et une
+triste migraine me venait du plein air.
+
+Le pâle soleil couchant offensait mes yeux, striés de fibrilles par la
+lampe tard allumée sur les actes et les pensées de Lorraine. Nancy,
+oublieuse du passé, m'avait choqué, mais dans ces campagnes, où tout est
+souvenir de nos aïeux et qui, repliées sur elles-mêmes, n'ont pas
+remplacé la grande morte qui les animait, je me sentis avec une netteté
+singulière l'héritier d'une race injustement vaincue. De rares
+paysans--mes frères, car nos aïeux communs combattaient auprès de nos
+ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce
+crépuscule. Tristement je les aimais.
+
+A cause de l'humidité je revins jusqu'à l'auberge. Avec le soir, la
+voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serré que personne
+n'en descendît pour me presser dans ses bras.
+
+Je dînai mal, impatient d'en finir, à la lueur du pétrole. Ensuite,
+quand je voulus, malgré l'obscurité profonde, faire quelques pas à
+l'air, car j'étais congestionné, des chiens hurlant m'intimidèrent. Je
+rentrai dans l'auberge, disant: «Je suis là, perdu, isolé, et pourtant
+des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les
+épanouir.»
+
+Dans cette vieille salle, le silence me pénétrait d'angoisse. Je sentais
+bien que ce n'était que de l'inaccoutumé, que tout ce décor était en
+somme de bonté. Dans la nuit répandue, la Lorraine m'apparaissait comme
+un grand animal inoffensif qui, toute énergie épuisée, ne vit plus que
+d'une vie végétative; mais je compris que nous nous gênions également,
+étant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.
+
+Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, où l'on n'a pas sa
+chaise familière, son coin de table, et où la lampe découpe des ombres
+inaccoutumées, le meilleur expédient est de se mettre au lit. Ce
+sans-gêne réchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur
+ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes
+toiles, où, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui
+au chaud.
+
+Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que
+facilitaient ma détresse morale et la solitude nue de cette chambre, je
+projetai hors de moi-même ma conscience, son atmosphère et les
+principales idées qui s'y meuvent. Je matérialisai les formes
+habituelles de ma sensibilité. J'avais là, campés devant moi comme une
+carte de géographie, tous les points que, grâce à mon analyse, j'ai
+relevés et décrits en mon âme:
+
+D'abord un vaste territoire, mon tempérament, produisant avec abondance
+une belle variété de phénomènes, rebelle à certaines cultures, stérile
+sur plusieurs points, où des parties sont encore à découvrir, pâles
+indécises et flottantes.
+
+Par-dessus ce premier moi, je vis dessinées des figures frémissantes qui
+semblaient parler. Ce sont les maîtres que nous interrogions à
+Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon âme.
+
+Je vis aussi de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus,
+et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains.
+
+Or, tous ces morts qui m'ont bâti ma sensibilité bientôt rompirent le
+silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation
+intérieure que j'avais avec moi-même; les vertus diverses dont je suis
+le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont créé à
+travers les âges.
+
+Je leur disais: «Vous êtes l'_Église souffrante_ l'esprit en train de
+mériter le triomphe; ne pourrai-je pas m'élever plus haut, jusqu'à
+l'_Église triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon
+effort spirituel, je me suis reposé dans vos plaies; j'ai vécu la
+passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mériterai-je le
+bonheur? L'espoir de m'élever enfin auprès de Dieu me serait-il
+interdit? Pourquoi, mes amis, ne fûtes-vous pas heureux?»
+
+Alors tous ceux que j'ai été un instant me répondirent.
+
+D'abord LES JEUNES GENS (épars dans les grandes villes, au coucher du
+soleil): «Il n'est d'autre remède que la mort, et nous nous délivrons
+résolument ou par des excès désespérés.»
+
+Moi (avec dégoût pour une pareille infirmité de philosophe): «Mes
+frères, votre solution ne m'intéresse pas, puisqu'elle m'est toujours
+offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposée un jour, et
+qu'enfin, si à l'usage elle m'apparaît insuffisante, elle ne me laisse
+pas la ressource de recourir à un autre procédé. D'ailleurs vous me
+proposez tout le contraire de mon désir, car j'aspire non pas à mourir,
+mais à vivre dans ce corps-ci et à vivre le plus possible.»
+
+Alors BENJAMIN CONSTANT: «J'aurais dû ne pas demander mon bonheur aux
+autres.»
+
+SAINTE-BEUVE: «J'eus tort de chercher à leur plaire.»
+
+... Ainsi parlèrent-ils, et Moi je leur disais:
+
+«Vous souffriez donc pour avoir accepté les Barbares! Vous, que je pris
+pour intercesseurs, vous n'avez même pas compris la nécessité de
+l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se crée. Vous ignoriez qu'il
+faut être _un homme libre_!»
+
+ * * * * *
+
+Étendu sur ce lit, à la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je
+méprisai douloureusement ces gens-là; je vis qu'ils étaient grossiers.
+Et ces parties de moi-même, qui m'avaient enchanté jadis, m'écoeurèrent.
+
+L'imitation des hommes les meilleurs échouait à me hausser jusqu'à toi,
+Esprit, Total des émotions! Lassé de ne recueillir de mes
+_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilité, sans arriver jamais
+à l'améliorer, j'ai recherché en Lorraine la loi de mon développement. A
+suivre le travail de l'inconscient, à refaire ainsi l'ascension par où
+mon être s'est élevé au degré que je suis, j'ai trouvé la direction de
+Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure façon de l'approcher. Quand
+les Barbares nous ont déformés, pour nous retrouver rien de plus
+excellent que de réfléchir sur notre passé. J'eus raison de rechercher
+où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la
+même loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus
+puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai. Mais, Lorraine,
+j'ai touché ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es desséchée. Je t'ai
+une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon découragement.
+Jusqu'à toi j'avais sur moi-même des idées confuses; tu m'as montré que
+j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurai
+qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures
+parcelles ne vaudront qu'à enrichir des hommes plus heureux.
+
+ * * * * *
+
+Alors la Lorraine me répondit:
+
+«Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu
+l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont
+fait témoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si découragée
+que puisse être ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te
+donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persévères.
+
+«Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux
+parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-être en ton
+âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement. Jusqu'à
+toi, je traversais des formes que je créais, pour ainsi dire, les yeux
+fermés; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais
+pas mon mécanisme. La loi que j'étais en train de créer, je la déroulais
+sans rien connaître de cet univers dont je complétais l'harmonie. Mais à
+ce point de mon développement que tu représentes, je possède une
+conscience assez complète; j'entrevois quels possibles luttent en moi
+pour parvenir à l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta
+race; tu ne peux être aujourd'hui l'instant qu'elle eût été dans
+quelques générations; mais ce futur, qui est en elle à l'état de désir
+et qu'elle n'a plus l'énergie de réaliser, cultive-le, prends-en une
+idée claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose
+devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rêve te soit un
+univers, un refuge. Ces beautés qui sont encore imaginatives, tu peux
+les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, après
+avoir été si longtemps l'Esprit Militant.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+L'ÉGLISE TRIOMPHANTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ACÉDIA.----SÉPARATION DANS LE MONASTÈRE
+
+
+La brutalité du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des
+oreillers inaccoutumés et cette lourde nourriture me donnèrent une
+fièvre de fatigue. Au détour d'un chemin, la femme d'un cabaretier
+demandait à mon voiturier: «Est-ce qu'il ne va pas mourir?» C'est pour
+avoir eu le même doute sur ma race que je paraissais épuisé. La nuit,
+surtout je m'agitais infiniment. Dès l'aube, sous le cloître, je me
+promenais bien avant Simon, et la journée s'allongeait dans l'ennui.
+Toutes pensées m'étaient chétives et poussiéreuses. L'horizon gardait la
+désolante médiocrité des choses déjà vues. A chaque minute, je calculais
+quand viendrait le prochain repas, où je m'asseyais sans appétit, et la
+viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une
+nouvelle bande de temps.
+
+Je suis convaincu que, pour des êtres sensibles et raisonneurs, les
+maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin à la voracité, fut
+pris d'un dégoût de nourriture; il était humilié d'une constipation
+malsaine que coupent des coliques précipitées. Écrasés dans nos bas
+fauteuils, et pareils au _Pauvre Pêcheur_ de Puvis de Chavannes, nous
+nous lamentions avec minutie. Nos lèvres et nos doigts, tout notre être
+s'agitaient dans un désir maniaque de fumer, alors que notre estomac en
+avait horreur. Lentes après-midi de janvier! la campagne éclatante de
+neige! notre bouche pâteuse, nos dents serrées de malades, et la peau
+tirée de notre visage qui nous donnait un rictus dégoûté!
+
+Or, nous étant regardés en face, nous eûmes le courage de mépriser à
+haute voix l'édifice que nous avions entrepris. Cependant que je me
+reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une
+incroyable humiliation se répandit en moi comme un flot sale. J'étais
+réduit à un tel enfantillage que j'aurais aimé pleurer. J'étais blessé
+que Simon abondât si brutalement dans mes blasphèmes car j'avais une
+nouvelle démarche à lui proposer. Mais je sentis bien qu'il
+accueillerait avec défiance mes réflexions d'Haroué.
+
+En vain essayâmes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous
+relever. J'y gagnai le soir un sommeil épais, mais dès l'aube c'était
+une acuité, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le
+corps, des fourmillements.
+
+Je fus obsédé, à cette époque, d'un sentiment intense, qui, sans raison
+apparente, se lève en moi à de longs intervalles: l'idée qu'un jour, ne
+fût-ce qu'à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brûlant, je
+regretterai de n'avoir pas joui de moi-même, comme toute la nature
+semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer à mon âme
+en irréfléchi.
+
+Persécuté par cette idée fixe, je serrais mon front dans mes mains, et
+me rejetais en arrière avec une détresse incroyable. Je crois bien que
+je ne désire pas grand'chose, et les choses que je désire, il me serait
+possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur
+absence qui m'attriste, mais l'idée qu'il viendra un jour où, si je les
+désirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilité que, dans la
+mort on ne regrette rien, peut atténuer ma tristesse. C'est un grand
+malheur que notre instinctive croyance à notre liberté, et puisque nous
+ne changeons rien à la marche des choses, il vaudrait mieux que la
+nature nous laissât aveugles au débat qu'elle mène en nous sur les
+diverses manières d'agir également possibles. Malheureux spectateur, qui
+n'avons pas le droit de rien décider, mais seulement de tout regretter!
+
+Parfois, dans ce désarroi de mon être, d'étranges images montaient du
+fond de ma sensibilité que je ne systématisais plus.
+
+Il était six heures; depuis trente minutes peut-être nous n'avions pas
+ouvert la bouche. Je me pris à rêver tout haut dans cette chambre
+éclairée seulement par le foyer:
+
+Peut-être serait-ce le bonheur d'avoir une maîtresse jeune et impure,
+vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle
+viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, à la dernière minute,
+me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et
+son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa dernière
+visite. Elle reviendrait, mais perpétuellement j'aurais vingt-quatre
+heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de
+massue de l'abandon suspendu sur ma tête. Même il faudrait qu'elle
+arrivât un jour après un long retard, et qu'elle prolongeât ainsi cette
+heure d'agonie où je guette son pas dans le petit escalier. Peut-être
+serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle
+tension des sentiments ferait l'unité. Ce serait une vie systématisée.
+
+Ma maîtresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une
+passion vigoureuse à laquelle parfois elle répondrait, tant est faible
+la chair, mais en tournant son âme désespérée vers moi. Et j'aurais un
+plaisir ineffable à lui expliquer avec des mots d'amertume et de
+tendresse les pures doctrines du quiétisme: «Qu'importe ce que fait
+notre corps, si notre âme n'y consent pas!» Ah! Simon, combien
+j'aimerais être ce malheureux consolateur-là.
+
+Elle serait pieuse. Elle et moi, malgré nos péchés, nous baiserions la
+robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment compréhensif, ou,
+mieux encore, comme elle ne connaîtrait rien de l'homme que je puis
+paraître au vulgaire, elle ne soupçonnerait pas un instant ma bonne foi;
+en sorte que mon âme indécise pourrait être, aux plis de sa robe,
+franchement religieuse.
+
+Et comme Simon ne répondait pas, je repris, à cause de ce besoin naturel
+de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:
+
+Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une
+ligne franche et un sourire imprévu infiniment touchant de sensualité
+triste. Elle serait vêtue d'étoffes souples, et un jour, à peine entrée,
+je la vois qui me désole de sanglots sans cause, en cachant contre moi
+son fin visage.
+
+ * * * * *
+
+Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le délaisse.
+Déjà une lassitude et dégoût nerveux m'avaient averti quand je me
+négligeais pour adorer des étrangers. J'avais compris que les
+Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs
+grossissants pour certains détails de mon âme. Une fois encore mes nerfs
+me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai à l'extrême mon
+écoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il
+devint digne de moi-même et me féconda.
+
+Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre désarroi et
+je lui disais que la difficulté n'était pas de trouver un bon système de
+vie, mais de l'appliquer:
+
+--Il faudrait des nécessités intelligentes me contraignant à faire le
+convenable pour que je sois heureux.
+
+--Quoi! me répondait-il, un médecin dans un hôpital? un père supérieur
+dans un monastère? Où prendrais-tu l'énergie de leur obéir? Et si tu la
+possèdes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner à
+toi-même.
+
+--Je ne voudrais pas être mené avec douceur, car je me méfie de mes
+défaillances. C'est peut-être que mon âme s'effémine; mais elle voudrait
+être rudoyée. Sous un cloître, dans ma cellule, je serais heureux si je
+savais qu'un maître terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de
+subir une discipline. Le rêve de ma race est mal employé et je désespère
+qu'à moi seul je puisse l'amener à la vie.
+
+Simon protesta:
+
+--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.
+(On se fait des imaginations qui valent des vérités: ainsi toi, pour qui
+chacun fut aimable, car tu es séduisant et détaché, tu te figures avoir
+été martyrisé.) Jamais, fût-ce pour mon bonheur, je ne reconnaîtrai la
+domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des étrangers,
+et la Lorraine précisément n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre
+à l'étranger.
+
+Et moi aussi, j'avais résolu de ne plus me conformer à des hommes. Le
+soir d'Haroué, j'avais renié mes «intercesseurs». Simon partageait donc,
+pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrète, et pourtant je fus
+mécontent: c'est que, si nous arrivions à peu près au même point,
+c'était par des raisonnements très différents.
+
+Je lui répliquai avec mauvaise humeur:
+
+--Encore cet odieux sentiment de la dignité! cette morgue anglaise!
+cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-même! En voilà
+une fiction, la dignité des gens d'esprit! En toi, n'êtes-vous pas vingt
+à vous humilier, à vous dédaigner, à vous commander?
+
+Ici j'eus le tort de me lever. Le ton découragé de notre entretien me
+mettait mal à l'aise pour lui soumettre la nouvelle méthode que
+j'entrevoyais, mais j'allais être victime moi-même de la dignité
+humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans
+ma chambre.
+
+--Tout, au monde, lui dis-je avec désespoir, est mal fait, et ce grand
+désordre de l'univers me blesse.
+
+ * * * * *
+
+La nuit, exaltant mon indignation, me fut déplorable. Petite chose
+accroupie sur mon lit, dans l'obscurité et le silence, j'attendais que
+la douleur me lâchât. Impuissant et désespéré, j'eus le souvenir de
+saint Thomas d'Aquin disant à l'autel de Jésus: «Seigneur, ai-je bien
+parlé devant vous?» Et devant moi-même, qui ai méthodiquement adoré mon
+corps et mon esprit, je m'interrogeai: «Me suis-je cultivé selon qu'il
+convenait?»
+
+ * * * * *
+
+Je me levai perdu de froid, très tard, dans une matinée de dégel. Rose,
+qui est trop honnête fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait
+dans ma chambre avec bonhomie, car c'était son jour. Si elle avait
+profité des enseignements du catéchisme, elle se fût plu (elle un peu
+gouailleuse) à me comparer au vieux roi David qui réchauffait sa vigueur
+près de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissât les stores à
+fleurs éclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activât
+le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirât. Je me recouchai
+tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.
+
+Et dans notre conférence du soir, sans plus tarder, je dis à Simon:
+
+--Singulière physionomie de mon âme! La disgrâce universelle me
+mécontente, au point que vous-même me blessez, mon cher ami, mon frère,
+quand vous partagez mes façons de voir. Il ne me suffit plus qu'on
+m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que
+j'aime. Je vous dirai toute la vérité: je ne puis plus supporter qu'on
+énonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'intéresse uniquement à
+ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui
+poussent et comme la nature entière, je me soucie seulement de mon Moi
+futur.
+
+Alors Simon, avec cette façon glaciale que j'ai souvent goûtée, mais qui
+me déplut à cette occasion, arrêta le débat:
+
+--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous
+ne pouvons discuter que sur des points du passé. Comment nous faire en
+commun des idées claires sur ces obscures inquiétudes et sur ces
+pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En conséquence,
+je retournerai volontiers à Paris, d'autant que j'ai fait des économies,
+et que nous approchons de mai, saison qui égayé mon tempérament.
+
+Voilà bien la séparation que je désirais, mais ce me fut un désespoir
+que lui-même me l'imposât.
+
+ * * * * *
+
+Je repris mon rêve d'Haroué, en feuilletant des guides Baedeker sur mon
+oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties,
+Italie_, soudain émouvait un coin de mon être. Désireux de m'assimiler
+ces sommes d'enthousiasmes, quel mépris ne ressentais-je pas pour tous
+ces maigres saints devant qui je m'étais agenouillé et qui ne sont qu'un
+point imperceptible dans le long développement poursuivi par l'âme du
+monde à travers toutes les formes!
+
+Le lendemain je dis à Simon:
+
+--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai à vivre dans la
+contemplation de ses perfections pour les dégager en moi et pour que
+j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne congé aux
+petits scribes passionnés et analystes, qui furent jusqu'alors nos
+intercesseurs. Ainsi que nous essayâmes en Lorraine, je veux me modeler
+sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous
+les caractères dont mon être a le pressentiment. Les individus, si
+parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du système plus
+complet qu'est la race, fragment elle-même de Dieu. Échappant désormais
+à la stérile analyse de mon organisation, je travaillerai à réaliser la
+tendance de mon être. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me
+modèlerai sur ceux que mon instinct élit comme analogues et supérieurs à
+mon Être. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en
+moyenne 13°,38 en mars et 18°,23 en mai. Puis la vie matérielle y est
+extrêmement facile, ce qui convient à un contemplateur.
+
+ * * * * *
+
+Nous nous quittâmes en nous serrant la main. La crainte de m'éloigner
+sur une émotion un peu banale d'un local où nous avions eu des frissons
+très curieux m'empêcha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je
+constatai que nous nous aimions beaucoup.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+A LUCERNE, MARIE B...
+
+
+Dans une gare, sur le trajet de Bayon à Lucerne, Milan et Venise,
+j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._
+Rien qu'à la couverture, je compris que cet ouvrage était pour me
+plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans
+Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.
+
+Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se
+garda toujours ardente et fière. Quoiqu'elle n'ait pas nettement
+distingué qu'elle était mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait
+l'indépendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire
+clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleurée par des
+sentiments grossiers: elle désira la gloire et elle mourut de la
+poitrine. Voilà deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle
+corrigée de la première. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise à lui
+donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.
+
+ * * * * *
+
+Je m'arrêtai tout un dimanche à Lucerne. Les cloches sonnant sans trêve,
+la neige épandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je
+me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des
+grogs dans de vastes hôtels solitaires, et, songeant à Simon absent, à
+l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soirée, une crise
+de découragement me prît et me laissât sans sommeil dans mon lit de
+passage.
+
+Un concert annonçait _le Paradis et la Péri_ de Schumann. Il me parut
+que sous ce titre je pourrais rêver avec profit. Et tandis
+qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je
+me demandais: «A quoi pensait Marie? Quel monde créa-t-elle pour s'y
+réfugier contre la grossièreté de la vie?»
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _L'éclat des larmes que l'esprit répand_...
+
+Les pleurs versés par de tels yeux ont un pouvoir mystérieux, Marie
+cherchait la volupté dans l'imprévu; elle fut trompée par les grands
+mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la
+tenta. «La gloire!» disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie
+le contact avec les étrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis
+la mépriser. Chez elle, cette indigne préoccupation ne fut pas bassesse
+naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait à
+la caresse grossière des jeunes gens, cherchait ailleurs des
+satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de
+sa sensibilité, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi
+que le résultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un désir
+d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites
+mains à Bottom. _L'éclat des larmes que l'esprit répand_ transfigure
+l'univers qu'il contemple.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ ... _Ah laisse-moi puiser la fièvre_...
+
+Marie s'égara dans sa tentative pour systématiser sa vie. Un prix au
+Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant à tous
+ces désirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du
+moins, elle désira l'enthousiasme. Et même cette fièvre put grandir en
+elle avec plus de violence que chez personne, car elle était un objet
+délicat, nullement embarrassée de ces grossiers instincts qui
+ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes
+frissons, et mon sang brûlera d'une ardeur plus vive auprès d'un tel
+corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fièvre_ à
+m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflée que pour des choses
+abstraites.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _Dors, noble enfant, repose à jamais_...
+
+Quoi qu'on me dise un jour, quelque dégoût qui me vienne à te relire, je
+te promets de continuer à te voir, selon la légende qu'aujourd'hui je me
+fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entières avec cet
+artisan? à moins peut-être qu'ému par ta divine complaisance, ce petit
+peintre grossier n'ait été très bon et très naturel, ce qui est un grand
+charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'à
+croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, même quand la date
+de ton dernier soupir se précisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie
+sans avoir réalisé aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais
+connu que déception à chercher ta part de femme, mais ç'eût été une
+faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette
+image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose à jamais_ dans
+ma mémoire, seule comme il faut qu'un être libre vive.
+
+Les chanteurs, la musique disaient:
+
+ _Au bord du lac, tranquille abri_...
+
+Et moi, rentré au silencieux désert de mon hôtel, regrettant presque la
+retraite étroite, la demi-sécurité de Saint-Germain, mal soutenu par
+l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,
+d'un instant à l'autre, ma fatigue ne se changeât en aveu d'impuissance,
+je me plus à m'imaginer qu'à Simon j'avais substitué Marie, et que cette
+voyageuse m'allait être un compagnon idéal, dans un _tranquille abri, au
+bord d'un lac_, qui est l'univers entier où je veux me contempler.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE IX
+
+VEILLÉE D'ITALIE
+
+_(Enseignement du Vinci)_
+
+
+Nous avions passé le théâtral Saint-Gothard et ses précipices. Un doux
+plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive
+trempée de grâce fut effleurée par le train de Milan. Au soir, nous
+accentuâmes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant à
+sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre
+derrière moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenêtres
+du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tête: «Soldats,
+vous êtes pauvres, vous allez trouver l'abondance!» Et je me disais avec
+hâte: «Est-ce que je sens quelque chose?»
+
+Cette quinzaine est une des périodes les plus honorables de mon
+existence; j'ai su conquérir l'émotion que je me proposais. Oui,
+j'allais trouver l'abondance. Et déjà, j'étais rempli de bonté. Je
+m'occupai du poitrinaire, je lui promis la santé, les femmes, le vin,
+tout ce que j'imaginais lui plaire. Même, pour qu'il sourit, je lui dis
+que j'étais Parisien, et je l'aidai à descendre du train dans la gare de
+Milan.
+
+Décide aux plus grands sacrifices pour être enthousiasmé, dès le soir je
+sortis de l'hôtel et me rendis autour de la cathédrale, m'interpellant
+et m'exclamant (bien qu'elle me plût médiocrement) en formules
+admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guère de
+produire le sentiment qui leur correspond.
+
+ * * * * *
+
+Seul avec le concierge qui simule un rhume, à l'Ambrosienne, ce matin
+d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon âme.
+
+C'était encore ma sensibilité du cloître, le sentiment qui me fit
+demander à ma bibliothèque qu'elle me révélât à moi-même. Invincible
+égotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derrière elles je
+saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m'attrister de ce qui
+me manque. L'univers est un blason, que je déchiffre pour connaître le
+rang de mes frères, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.
+
+ * * * * *
+
+A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosité! un portrait
+d'Ignace de Loyola. Son génie logique créa une méthode, dont il obtint,
+sur les âmes les plus superbes, de prodigieux résultats, et que j'essaye
+de m'appliquer. Sa tête est une grosse boule avec une calvitie, une
+forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de
+migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,
+sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra
+jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c était par une
+sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple désespère
+de séduire celui-là.
+
+Quand je contemple cette physionomie impérieuse, mes lenteurs me donnent
+à rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-même! Du moins j'ai
+visité soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
+Être; dès lors, me perfectionnant chaque jour dans le mécanisme de
+Loyola, je dirigerai mes émotions, je les ferai réapparaître à volonté;
+je serai sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et
+tels que je les aurai choisis.
+
+Sur le même mur, une gravure d'après un jeune homme de Rembrandt: la
+bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure un peu relevée, les yeux
+superbes, mais éteints, toute la figure dégoûtée, anéantie. Je lui
+disais: «O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
+accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.»
+
+Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais à tort,
+attribué au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une âme un peu
+ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.
+
+--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
+Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
+gagner sa confiance, car je pensais: voilà quelque poète.)
+
+--Je l'ignore, me répondit-il.
+
+--Il y a parfois des ressemblances émouvantes. (Sa vive émotion, ses
+pleurs me permettaient ces familiarités.)
+
+--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille à celle-ci.
+
+--Eh bien! repris-je.
+
+--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main là.
+
+Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
+lui-même sait que le tableau n'est pas de Léonard. Puis la jeune fille,
+délicate, n'a aucune impériosité. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
+renseigné, est pourtant très proche de Dieu; son âme chargée d'ardeur,
+pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingénieux la caresse. C'est
+l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la première occasion de grouper
+les émotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
+d'avoir du bon sens, mais le plus d'élan possible. Je tiens même le bon
+sens pour un odieux défaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginée
+les délicats, l'a très bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
+aimé, sont ceux qui approchent le plus de leur idéal, c'est-à-dire de
+Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes désirs, en me vérifiant
+jusqu'à m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
+bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tête du
+Christ_, par le Vinci (l'étude au crayon rouge pour le Christ de _la
+Cène_), ne me laissait rien voir d'autre....
+
+ * * * * *
+
+Cette journée fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
+confirme dans la méthode que j'entrevoyais depuis Haroué.
+
+Plus jeune, par une matinée sèche d'hiver florentin, ralentissant ma
+promenade sur le Lung'Arno, en face des collines délicates et presque
+nerveuses, j'ai suivi le même ordre de réflexions. Je sortais de voir au
+Pitti la Simonetta, maîtresse fameuse du Magnifique, peinte par
+Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goûter sa beauté
+malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins à l'aimer; au
+premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Il en advint
+ainsi de moi-même devant moi-même. Jusqu'à cette heure, je fus
+simplement curieux de mon âme. Je considérais mes divers sentiments, qui
+ont la physionomie rechignée et malingre des enfants difficilement
+élevés, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour représenter le plus
+compréhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
+le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
+dégoûté qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans
+vouloir rien modifier. Il accepte sa destinée et même la bassesse de ses
+amis: c'est qu'il donne à toutes choses leur pleine signification. Au
+lieu d'étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence la part de
+beauté qui sommeille dans le médiocre.
+
+Aujourd'hui, dans cette veillée d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
+compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à
+tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
+repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
+qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se développant encore, ils
+aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.
+
+Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, étant
+accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
+crayon traça a le sourire qui pardonne à tous les Judas de la vie, elle
+a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
+direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune
+amertume n'étonne plus.
+
+ * * * * *
+
+Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture, et tandis
+qu'une triste humidité tombait sur la ville, enveloppé dans un grand
+manteau de voyage, je me pris à songer.
+
+Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier:
+
+1° Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais
+arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j'avais été
+préoccupé de mon imperfection avant tout.
+
+2° Il s'agit maintenant de prêter à l'homme, que je suis, la beauté que
+je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possède de
+toute cette lumière que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
+quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection à laquelle mon
+Être arrivera le long des siècles, si, comme ma raison le suppose, il y
+a progrès a l'infini.
+
+En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rêve
+fait de tous les soupçons de beauté qui me troublent parfois jusqu'à me
+faire aimer la mort, parce qu'elle hâte le futur. Je suis un point dans
+le développement de mon Être; or, jusqu'à cette heure, j'ai regardé
+derrière moi, désormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
+mère dote son fils de tous les mérites qu'elle imagine confusément, je
+crée mon idéal de tous les soupirs dont m'emplit la banalité de la vie.
+
+ * * * * *
+
+J'étais fort énervé; il me fallut passer à la poste, où l'on me demanda
+un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colère, molestai
+de paroles les commis. Puis aussitôt je me pris à rire, comme un malade,
+en songeant à mes beaux plans d'indulgence universelle....
+
+Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
+indulgence, faite de compréhension, doit s'étendre jusqu'à ma propre
+faiblesse. Se détacher de soi-même, chose belle et nécessaire!
+D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas;
+ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je
+construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
+que j'embellis méthodiquement à l'aide de tous mes pressentiments de la
+beauté; c'est un rêve plus certain que la réalité, et je m'y réfugie à
+mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familières.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE X
+
+MON TRIOMPHE DE VENISE
+
+
+Sur la ligne de Milan à Venise, je ne cessai de méditer les
+enseignements de ma veillée d'Italie, la sagesse du Vinci. J'étais prêt
+à m'aimer, à me comprendre jusque dans mes ténèbres. Pour me guider, je
+comptais sur Venise et sur la race que m'a désignée une intuition de mon
+coeur.
+
+ * * * * *
+
+Et pourtant j'hésitais encore devant ce nouvel effort, quand je
+descendis à Padoue, désireux de visiter, dans un jardin silencieux,
+l'église Santa Maria dell' Arena, où Giotto raconte en fresques
+nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.
+
+Aux cloîtres florentins, jadis, combien n'ai-je pas célébré les
+primitifs! J'avais pour la société des hommes une haine timide,
+j'enviais la vie retenue des cellules. Même à Saint-Germain, la
+gaucherie de ces âmes peintes, leurs gestes simplifiés, leurs
+physionomies trop précises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
+si sèche, si compliquée. Mais la soirée d'Haroué et le Vinci m'ont
+transformé: le plus vénérable des primitifs à Padoue ne m'inspire qu'une
+sorte de pitié complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.
+
+Voilà bien, sur ces figures, la méfiance délicate que je ressens
+moi-même devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
+soi. S'ils gardent, à l'égard de la vie, une réserve analogue à la
+mienne, c'est pour des raisons si différentes! Je les médite, et je
+songe à la religion des petites soeurs, qui, malgré mon goût très vif
+pour toutes les formes de la dévotion, ne peut guère me satisfaire. Sur
+ces physionomies le sentiment, maladif, stérile, met une lueur; mais
+aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se développer.
+Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent à
+s'émouvoir devant des légendes imposées; or, moi, je m'enorgueillis à
+cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
+soir....
+
+Ces âmes naïves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
+paraissant communier avec elles. J'eus parfois le même scrupule sous mon
+cloître de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
+précédèrent. C'est par coquetterie, et grâce à des jeux de mots, que je
+grossis nos légers points de contact. Dans un siècle hostile et
+vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles éparpillées et presque
+détruites se plaisent à resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
+voilà une parenté bien lointaine. Pour un côté de moi qui peut-être
+satisferait le Giotto, combien qui l'étonneraient extrêmement! Dans sa
+chapelle, en même temps que je bâille un peu, ma loyauté est à la gêne.
+
+ * * * * *
+
+Trois heures après, à Venise, j'étudiais les Véronèse; leur force me
+rafraîchissait. Ils m'attiraient, m'élevaient vers eux, mais
+m'intimidaient. Là encore je me sens un étranger; mes hésitations, toute
+ma subtilité mesquine doivent les remplir de piété. Pas plus qu'avec les
+Giotto, je n'ai mérité de vivre avec les Véronèse. Dans le siècle et
+dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet état
+exprimé par les Botticelli: tristesse tortueuse, mécontentement, toute
+la bouderie des faibles et des plus distingués en face de la vie. Mais
+d'être tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu à Venise pour
+m'accroître et pour me créer heureux. Voici cet instant arrivé.
+
+Ce soir-là, quand, tonifié de grand air et restauré par un parfait
+chocolat, j'atteignis l'heure où le soleil couchant met au loin, sur la
+mer, une limpidité merveilleuse, ma puissance de sentir s'élargit. Des
+instincts très vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
+Être, se systématisèrent. Chaque parcelle de mon âme fut fortifiée,
+transformée.
+
+Une tache immense et pâle couvrait l'univers devant moi, brillantée sur
+la mer, rosée sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
+couchant jusqu'à la rougeur énorme du soleil décliné. Et toute cette
+teinte lavée semblait s'être adoucie, pour que je passe aisément aborder
+la beauté instructive de Venise et que rien ne m'en blessât: mousse
+sucrée du champagne qu'on fait boire aux anémiques.
+
+La seule image d'effort que j'y vis, c'était sur l'eau un gondelier se
+détachant en noir avec une netteté extrême, presque risible. D'un rythme
+lent, très précis, il faisait son travail, qui est simplement de
+déplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.
+
+Et devant ce bonheur orné, je sentis bien que j'étais vaincu par Venise.
+Au contact de la loi que sa beauté révèle, la loi que je servais
+faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systématique
+fit place à une sympathie aisée, facile, pour tout ce qui est moi-même.
+Hier je compliquais ma misère, je réprouvais des parties de mon être:
+j'entretenais sur mes lèvres le sourire dédaigneux des Botticelli, et
+chaque jour, par mes subtilités, je me desséchais. Désormais convaincu
+que Venise a tiré de soi une vision de l'univers analogue et supérieure
+à celle que j'édifiais si péniblement, je prétends me guider sur le
+développement de Venise.
+
+Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en
+moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie
+heureuse pour le contempler et m'y conformer.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+VENISE
+
+SA BEAUTÉ DU DEHORS
+
+
+Dès lors je passai mes jours, dans des palais déserts, à lire les
+annales magnifiques et confuses de la République,--dans les musées et
+les églises écrasées d'or, à contrôler les catalogues,--sur la rive des
+Schiavoni, à louer la mer, le soleil et l'air pur qui égayent mes
+vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprévus, je m'attristais
+longuement des canaux immobiles entre des murs écussonnés.
+
+ * * * * *
+
+Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette
+délicate cité, je brusquai mon régime jusqu'alors réglé par Baedeker, et
+quittant la Piazza, où parmi des étrangers choquants on lit les journaux
+français, je me confinai dans une Venise plus vénitienne. J'habitai les
+Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
+grandeur d'âme, consentit à être écorché vif, et parfois je songe que je
+me suis fait un sort analogue.
+
+Je voudrais transcrire quelques tableaux très brefs des sensations les
+plus joyeuses que je connus au hasard de ces premières curiosités; mais
+il eût fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alléger de mes
+imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ailé. C'est
+en vain que pendant des semaines, auprès de ma table de travail, j'ai
+attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.
+
+Je vois une matinée à Saint-Marc, où j'étais assis sur des marbres
+antiques et frais, tandis qu'un bon chien (muselé) allongeait sur mes
+genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l'un et l'autre nous
+regardions, avec une parfaite volupté, le faste et la séduction réalisés
+tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
+misérable dans cette végétation divine!
+
+Je vois un jour le soleil que je m'étendis sur un banc de marbre, au ras
+de la mer: alors je compris qu'un misérable mendiant n'est pas
+nécessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
+beauté.
+
+Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, chargé de misses
+froides et de touristes aux gestes agaçants. Une barque sous le plein
+soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
+chantait une chanson, éclatante comme ces vagues qui nous brûlaient les
+yeux. Venise, l'atmosphère bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
+s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
+cruellement ressortir la morne hébétude de ces marchands sans âme que je
+bénis l'ordre des choses de m'avoir distingué de ces hommes dont je
+portais le costume.
+
+ * * * * *
+
+Cependant j'attendais avec impatience le jour où j'aurais tout regardé,
+non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
+pensées enfin avec ces choses que j'avais tant frôlées. La beauté du
+dehors jamais ne m'émut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
+que des tableaux psychologiques.
+
+Je dirai que, parmi ces délices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
+qu'il était. Aux meilleurs détours de cette ville abondante et toujours
+imprévue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
+sens du provisoire.
+
+Mais qu'on me laisse décrire l'ordre de mes associations d'idées, tandis
+qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible à la
+prodigalité des essais du génie vénitien et soucieux uniquement
+d'absolu.
+
+Je prends un exemple au hasard: vers le crépuscule, débouchant de mon
+canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
+comme une bête énorme flamboyer au versant d'un ciel délicat, par-dessus
+une mer indifférente à cette brutalité, toute élégante et de tendresse
+vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
+gesticulais. Puis aussitôt: «Quoi donc! es-tu certain que cela
+t'intéresse?» Mais en même temps: «Saisissons l'occasion, me disais-je,
+pour pousser jusqu'à l'extrémité des Zattere (un kilomètre le long d'un
+bras de mer canalisé, sur un quai largement dallé). Je suis certainement
+en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon dîner
+retardé de vingt minutes, la soirée me sera moins longue.... Ah! ces
+soirées, toutes ces journées de la vie extérieure!... Et s'il pleuvait,
+j'aurais un frisson d'humidité, la table du restaurant me serait lugubre
+et, l'ayant quittée, il me faudrait rentrer immédiatement dans un chez
+moi meublé de malaise, ou m'enfermer dans un café qui me congestionne!»
+
+Ce choeur des pensées qui m'emplissaient fait voir que les plus
+voluptueux décors ne peuvent imposer silence à mes sensibilités
+mesquines. La grâce de Venise qui me pénétrait ne pouvait étouffer les
+protestations dont mon être naquit gonflé. Il fallait que l'âme de cette
+ville se fondît avec mon âme dans quelqu'une de ces méditations confuses
+dont parfois mon isolement s'embellit.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+VENISE
+
+SA BEAUTÉ INTÉRIEURE, SA LOI QUI ME PÉNÈTRE
+
+ Heureux les yeux qui, fermés
+ aux choses extérieures, ne contemplent
+ plus que les intérieures
+
+Enfin, je connus Venise. Je possédais tous mes documents pour dégager la
+loi de cette cité et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
+du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
+stimulait encore l'air de la mer. (On est trop disposé à oublier que
+Venise, avec sa langueur et ses perpétuelles tasses de café, est
+légèrement malsaine.) Les photographies inévitables des vitrines avaient
+fait banales les plus belles images des cloîtres et des musées. Seule,
+la tristesse de mon restaurant solitaire m'émouvait encore pour la
+beauté de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
+au coloris pâli, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
+si ce déclin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
+ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilité
+anémique et la vigueur vénitienne.
+
+Dès lors, je ne quittai plus mon appartement, où, sans phrases, un
+enfant m'apportait des repas sommaires.
+
+Vêtu d'étoffes faciles, dédaigneux de tous soins de toilette, mais
+seulement poudré de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
+parmi mes cigares, étendu sur mon vaste lit.
+
+J'avais enfin divorcé avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
+chambre était fraîche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
+horloges obstinées, je m'occupai seulement à regarder en moi-même, que
+venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
+je m'étais donné à vivre en proie aux ciceroni, tête nue, parmi les
+édifices remarquables.
+
+Mes souvenirs, rapidement déformés par mon instinct, me présentèrent une
+Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cité offre
+à tous les passants, je substituai machinalement une beauté plus sûre de
+me plaire, une beauté selon moi-même. Ses splendeurs tangibles, je les
+poussai jusqu'à l'impalpable beauté des idées, car les formes les plus
+parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosité d'idéologue.
+
+Et cette cité abstraite, bâtie pour mon usage personnel, se déroulait
+devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
+nécessaire comme une Loi; chaîne d'idées dont le premier anneau est
+l'idée de Dieu. Cette synthèse, dont j'étais l'artisan, me fit paraître
+bien mesquine la Venise bornée où se réjouissent les artistes et les
+touristes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Qu'on ne saurait goûter que
+ Dieu seul, et qu'on le goûte en
+ toutes choses, quand on l'aime
+ véritablement.
+
+Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
+guère m'intéresser. Mon orgueil, ma plénitude, c'est de les concevoir
+sous la forme d'éternité. Mon être m'enchante, quand je l'entrevois
+échelonné sur les siècles, se développant à travers une longue suite de
+corps. Mais dans mes jours de sécheresse, si je crois qu'il naquit il y
+a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
+ans, je n'en ai que du dégoût.
+
+Oui, une partie de mon âme, toute celle qui n'est pas attachée au monde
+extérieur, a vécu de longs siècles avant de s'établir en moi. Autrement,
+serait-il possible qu'elle fût ornée comme je la vois! Elle a si peu
+progressé, depuis vingt-cinq ans que je peine à l'embellir! J'en conclus
+que, pour l'amener au degré où je la trouvai dès ma naissance, il a
+fallu une infinité de vies. L'âme qui habite aujourd'hui en moi est
+faite de parcelles qui survécurent à des milliers de morts; et cette
+somme, grossie du meilleur de moi-même, me survivra en perdant mon
+souvenir.
+
+Je ne suis qu'un instant d'un long développement de mon Être; de même la
+Venise de cette époque n'est qu'un instant de l'Ame vénitienne. Mon Être
+et l'Être vénitien sont illimités. Grâce à ma clairvoyance, je puis
+reconstituer une partie de leurs développements; mais mon horizon est
+borné par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
+de contempler Dieu, de connaître le Principe qui contient et qui
+nécessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
+ce qui paraît être, cela déjà est bien beau.
+
+Cette satisfaction me fut donnée, quand je contemplai dans l'âme de
+Venise, mon Être agrandi et plus proche de Dieu.
+
+ * * * * *
+
+ L'Être de Venise.
+
+Cette qualité d'émotion, qui est constante dans Venise et dont chacun
+des détails de cette nation porte l'empreinte, seules la perçoivent
+pleinement les âmes douées d'une sensibilité parente. Ce caractère
+mystérieux, que je nomme l'âme de tout groupe d'humanité et qui varie
+avec chacun d'eux, on l'obtient en éliminant mille traits mesquins, où
+s'embarrasse le vulgaire. Et cette élimination, cette abstraction se
+font sans réflexion, mécaniquement, par la répétition des mêmes
+impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
+les aspects et toutes les époques d'une civilisation.
+
+ * * * * *
+
+ Mon Être.
+
+De même, quand ma pensée se promène en moi, parmi mille banalités qui
+semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'à en être
+frappée des traits à demi effacés; et bientôt une image demeure fixée
+dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-même, mais moi plus
+noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Être, non pas de ce
+que je parais en 89, mais de tout ce développement à travers les
+générations dont je vis aujourd'hui un instant.
+
+ * * * * *
+
+ Description de ce type qui
+ réunit, en les résumant, les
+ caractères du développement
+ de mon Être et de l'Être de
+ Venise.
+
+Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
+de notre séparation à Saint-Germain: cette image de mon Être et cette
+image de l'Être de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
+concordent en de nombreux points.
+
+En les superposant, par une sorte d'addition légèrement confuse,
+j'obtins une image infiniment noble où je me mirai avec délice dans ma
+chambre solitaire et fraîche. Fragment bien petit encore de l'Être
+infini de Dieu! mais le plus beau résultat que j'eusse atteint depuis
+mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes émotions! Et non
+plus des émotions toujours inquiètes et sans lien, mais systématisées,
+poussées jusqu'à la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
+avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de compréhension, de bonté,
+je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
+qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.
+
+ * * * * *
+
+Durant quelques semaines, couché sur mon vaste lit des Fondamenta
+Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout
+ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
+Barbares. Même je ne les connaissais plus. Ayant été au milieu d'eux
+l'esprit souffrant, puis à l'écart l'esprit militant, par ma méthode je
+devenais l'esprit triomphant.
+
+Ici se réfugièrent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
+dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues.
+Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête
+sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre élancés, elle console nos
+chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. J'ai apporté à Venise
+tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma
+conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
+d'Haroué; je l'ai priée de les concilier et de leur donner du style. Et
+tandis que je contemplais sa beauté, j'ai senti ma force qui, sans
+s'accroître d'éléments nouveaux, prenait une merveilleuse intensité.
+
+ * * * * *
+
+Venise, me disais-je, fut bâtie sur les lagunes par un groupe d'hommes
+jaloux de leur indépendance; cette fierté d'être libre, elle la conserva
+toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
+étrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
+les Barbares, les étrangers; et le perpétuel ressort de ma vertu, c'est
+que je me veux homme libre.
+
+Venise, pour avoir été héroique contre les étrangers, amassa dans l'âme
+de ses citoyens les plus beaux désintéressements.--Ainsi, je fus
+toujours ému d'une sorte de générosité naturelle, je hais l'hypocrisie
+des austères, l'étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la
+majorité. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
+d'autres corps, jadis, mon Être a dû soutenir pour acquérir ces vertus.
+
+Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
+personnelle de l'univers que sous une légère atteinte de douceur
+mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin.--De même,
+c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
+mortifiées, et par l'enseignement métaphysique d'outre-Rhin, que je fus
+éveillé à me faire des choses une idée personnelle. A douze ans, dans la
+chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la
+Pénitence, pour tromper mon écoeurement; et plus tard, dans l'intrigue
+de Paris, le soir, je me suis libéré de moi-même parmi les ivresses
+confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.
+
+Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
+de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Être et de
+l'Être de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
+lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
+suis inquiet sans trêve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
+ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité actuelle n'est sans doute
+qu'un secret instinct de mon Être, qui se souvient d'avoir possédé,
+entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Titien.
+
+Rien au plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon
+système n'en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette république
+magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure à part,
+que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
+à Venise un accident, un à côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé,
+que la vraie Venise se développait alors. Mon Être se souvient sans
+effort d'avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que
+Véronèse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
+vie était une fête; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
+l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.
+
+Véronèse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maître; je lui
+cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
+Tiepolo.
+
+ _Tiepolo_
+
+Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne
+qui s'était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
+Véronèse s'arrêta de créer; elle se contempla et se connut. Déjà
+Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
+contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le détail de ses
+mérites, il les étale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,
+Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus
+héritées de ses ancêtres.
+
+Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être
+s'était acquises dans des existences antérieures j'ai donné une
+intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des
+sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon
+Être dans chacune de ses transformations; superposées dans ma
+conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
+rien ajouter, du moins je sais que je les possède.
+
+Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
+Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
+ainsi que les siècles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
+atmosphère convenable. L'énergie de notre Être, épuisée par les efforts
+de jadis, n'atteint qu'à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie
+trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
+nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant et
+mélancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse; il en
+fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtes, soies
+et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
+peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l'embrouille, lui
+donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons! mais il
+l'inonde de lumière. C'est là son oeuvre, débordante de souvenirs
+fragmentaires, pêle-mêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni
+convenance, dites-vous, mais où l'harmonie naît d'une incomparable
+vibration lumineuse.--Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que
+je porte parmi tant de visions accumulées en moi.
+
+Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
+une race aboutit. Il ne crée pas la beauté, mais il fait voir infiniment
+d'esprit, d'ingéniosité; c'est la conscience la plus ornée qu'on puisse
+imaginer, et chez lui la force, dépouillée de sa première énergie,
+invente une grâce ignorée des sectaires. Ah! ces airs de tête, ces
+attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans cesse se
+brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumière; il en inonde ses
+tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorées
+qui se pénètrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le
+souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses émotions, et seule
+demeure, au fond de moi, ma sensibilité qui prend, selon ses hauts et
+ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
+livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé,
+dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes
+images intérieures que je m'énerve à éclairer durant mes longues
+solitudes.
+
+Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
+au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa mélancolie. Il était trop
+sceptique pour pousser à l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
+qui suit les grandes voluptés et que leur préfèrent les épicuriens
+délicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts héroïques de ses
+pères, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
+formée par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont
+des recueils héroïques, où toutes les âmes de Venise sont réunies; mais
+tant de siècles se résumant en figures symboliques, ce sourire inavoué,
+cette mélancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop délicat pour
+la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant paraît énigmatique.
+
+On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
+grammaticalement, mais il appartient au poète de faire sentir ce qui ne
+peut être compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
+guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
+Tiepolo, je m'arrête; j'ai reconnu son âme, la mienne!
+
+Ah! celui-là, comment s'étonner si je le préfère à tout autre?
+
+ * * * * *
+
+Après Tiepolo, Venise n'avait plus qu'à dresser son catalogue.
+Aujourd'hui, elle est toute à se fouiller, à mettre en valeur chacune de
+ses époques; ce sont des dispositions mortuaires.
+
+Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sais plus que
+répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j'y
+trouve, et me mécaniser, j'approche de cette dernière période. Quand ce
+corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra
+que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles
+il a créées. Moi fils par l'esprit des hommes de désirs, je
+n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là
+dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que
+j'entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série
+sera terminée.
+
+Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la
+journée de Jersey, je contemplai le détail et le développement de cette
+suite d'idées qu'est mon Moi.
+
+Admirables et fiévreuses journées des Fondamenta Bragadin! Au contact de
+Venise délivré pour un instant de l'inquiétude de mes sens, je pus me
+satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type
+de gloire! Grâce à mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon
+intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes
+instincts aboutissait à la pleine conscience de moi-même, et qu'ainsi je
+deviendrais Dieu, si un temps infini était donné à mon Être, pour qu'il
+tentât toutes les expériences où m'incitent mes mélancolies.
+
+Dès lors que m'importe si les siècles et l'énergie font défaut à cette
+tâche! j'ai tout l'orgueil du succès quand j'en ai tracé les lois. C'est
+posséder une chose que s'en faire une idée très nette, très précise.
+
+ * * * * *
+
+Vers cette époque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune
+Anglais, jadis rencontré à Londres, vint s'asseoir à ma table. Je causai
+avec un peu de fièvre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois
+n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes
+méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait: «Je
+compte que j'ai lieu d'être heureux: mon père a beaucoup travaillé; il
+m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux qui me seront
+utiles dans la vie.»
+
+Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l'écart qui grandit
+chaque jour entre moi et le commun des honnêtes gens.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+III
+
+JE SUIS SATURÉ DE VENISE
+
+ Grégoire XI: «C'est ici que
+ mon âme trouve son repos dans
+ l'étude et la contemplation des
+ belles choses.»
+
+ Sainte Catherine de Sienne:
+ «Pour accomplir votre devoir,
+ très Saint-Père, et suivant la
+ volonté de Dieu, vous fermerez
+ les portes de ce beau palais, et
+ vous prendrez la route de Rome,
+ où les difficultés et la malaria
+ vous attendent en échange des
+ délices d'Avignon.»
+
+Au degré où j'étais parvenu, je ne ressentais plus ces violents
+mouvements qui sont ce que j'aime et désire. J'étais saturé de cette
+ville, qui dès lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu à peu dans
+la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqué: dans le
+bonheur le mieux épuré nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me
+vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me
+rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais
+mieux trouver qu'à Paris.
+
+(Il est juste d'ajouter qu'à ces nobles motifs se joignait un désir
+d'agitation: désir médiocre, mais après tout n'est-ce pas un synonyme
+intéressant de mes beaux appétits d'idéal. Il faut que je respecte tout
+ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma santé
+s'était fort consolidée, et des parties de moi-même s'éveillant peu à
+peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)
+
+Pour me maintenir dans l'Église Triomphante, il faut sans cesse que je
+mérite, il faut que j'ennoblisse les parties de péché qui subsistent
+probablement en moi. Je ne les connaîtrai que dans la vie; j'y retourne.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+EXCURSION DANS LA VIE
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE XI
+
+UNE ANECDOTE D'AMOUR
+
+
+I
+
+J'AMASSE DES DOCUMENTS
+
+ Pâle comme sa chemise.
+
+Le huitième jour de mon arrivée à Paris, quand la petite émotion de
+retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'échelle
+sociale et le caractère des gens que je rencontre, m'eut secoué une
+centaine de fois, mes nerfs se montèrent et je trouvai l'émotion
+vulgaire que je venais chercher.
+
+C'était la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et
+la loyauté de ses amitiés. Jolie fille, jeune, menée uniquement par son
+imagination, un peu prétentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un
+geste qui ne fût pas gracieux, elle m'émut. Je m'aperçus de mon
+sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possédait
+que des idées acquises et, pour son propre fonds, de la vanité.
+D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je préfère, imprévu, fait
+de coquetterie et de bonté.
+
+Quelque chose de haché dans mes discours, une apparence de franchise qui
+est faite de désir de plaire et d'indifférence à l'opinion, voilà les
+caractères qui lui plurent tout d'abord en la déroutant.
+
+ * * * * *
+
+C'est une légère tristesse de constater, chez un objet de vingt ans
+qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de
+pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui
+acquirent.
+
+Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus
+convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que
+rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait
+promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à
+la fin de la soirée, peut-être en aurais-je bâillé. Car allumer une
+dernière cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir
+jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux
+cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis
+mais me réunir dans une action vive,--toutes ces fines émotions, les
+soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la
+voiture qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire
+que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais
+demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons
+toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret
+emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction,
+malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que
+j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis; cette heure-là
+au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants.
+D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre
+contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;
+et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant
+pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,
+mon goût se dissiperait.
+
+ * * * * *
+
+Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin,
+un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers
+jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans
+aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agissait comme toujours de
+résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve
+tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain
+nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître et
+Venise mes yeux étaient neufs pour Paris.
+
+En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se
+détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon
+sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion! Ah!
+l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel
+repos: au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints,--au
+soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de
+ma race,--sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des
+magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié! C'est encore ce
+morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me
+remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues!
+
+Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance,
+et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au point
+que, sur cet axiome, j'ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et
+d'analyser sans trêve.
+
+ * * * * *
+
+Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour
+que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr.
+
+1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants,
+aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même,
+embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû
+verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.
+
+Cette trahison des sens, cette défaite de la femme, si faible contre les
+exigences de ses vingt ans, fournissait un thème abondant et monotone à
+mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqué, puis
+fatigué par mon insistance, m'avoua diverses circonstances où elle avait
+goûté violemment ces affreux entraînements. Je l'écoutais en silence,
+rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait à
+ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidée, elle
+ne m'eût inspiré qu'une sorte de pitié, ennemie de toute passion.
+
+2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents
+qui tous l'abîmeront un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans
+revanche possible.
+
+M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette
+fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et
+m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie
+facile qui m'énervait délicieusement, mais où elle ne voyait durant nos
+soirs d'automne que de longs silences insupportables.
+
+Une singulière contradiction de sentiment sans trêve tournoie en moi
+comme une double prière. Je m'irritai toujours du mépris qu'affectent
+les âmes vulgaires pour les créatures qui consacrent leur jeune beauté
+et leur fantaisie à servir la volupté. Leur corps si souple, leur
+sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les
+livrent au passant ému, c'est qu'elles sont agitées du même dieu, dieu
+d'orgueil et de générosité, qui fait les analystes. Les analystes prient
+l'inconnu qu'il veuille être leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le
+provoquent à connaître leur âme et à en jouir. Les uns et les autres
+sont victimes d'une fatalité, car ils naquirent chargés d'attraits
+singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse à révéler publiquement leur
+beauté. J'aime leur désintéressement qui leur fait dédaigner toutes ces
+petites préoccupations, groupées par le vulgaire sous le nom de dignité,
+et auxquelles Simon prêtait de l'importance. J'aime leurs emportements
+qui m'aident à comprendre la mort; ils se hâtent de faire leur tâche et
+d'épanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, à
+qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels où
+déposer le secret de leurs émotions. La frénésie des monographistes
+sincères et celle de Cléopâtre abandonnée dans les bras de César,
+d'Antoine et de tant de soldats, n'éveillent aucune raillerie facile
+chez les esprits réfléchis: de telles impudeurs transmettent, de
+génération en génération, les vertus d'exception. Ces femmes et ces
+penseurs ont sacrifié leur part de dignité vulgaire pour mettre une
+étincelle dans des âmes sauvées de l'assoupissement. Cependant, et voilà
+ma contradiction, je me désespérais que l'Objet fût telle. Seule son
+infâme ingéniosité m'intéressait à elle, et je la lui reprochais, me
+plaisant à lui détailler tout haut, combien elle violait les lois
+ordinaires de la nature et de la bienséance.
+
+Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait
+un goût très vif à mes irritations. Nous en plaisantions l'un et
+l'autre, mais parfois j'étais presque brutal, et parfois encore j'étais
+près de regretter qu'elle fût un objet irréparablement gâté.
+
+Mais sans trêve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: «Ah!
+l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifférentes,
+s'il me plaisait d'en détourner mon regard!»
+
+ * * * * *
+
+De telles expériences, menées avec trop de zèle, présentent quelque
+danger. C'est le jeu un peu fébrile du pauvre enfant qui, par un jour de
+pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de
+le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes
+circonstances, un châtiment imminent.
+
+ * * * * *
+
+Elle avait de la générosité de coeur, et, malgré sa vanité, un
+convenable bohémianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrêté? Deux
+ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchés à
+fond, et soudain presque sincères, nous cessions notre intrigue pour
+vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goûter, à l'écart,
+quelques semaines de vrai satisfaction.
+
+Mais quoi! tant de sentiments délicats, que j'ai acquis par de longs
+efforts méthodiques, dès lors me devenaient inutiles! Pouvais-je
+accepter de me réduire à la petite sensibilité sensuelle de ma vingtième
+année! Renier, pour la première fois, la journée de Jersey!
+
+ * * * * *
+
+Quelque irraisonnable que cela fût, tels étaient ses yeux cerclés de
+fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je
+cédais à mon goût pour cet objet, plus qu'il n'était marqué dans mon
+programme.... Ce genre d'émotions est assez connu pour que je n'en
+fournisse pas la description.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce désarroi de mon système, à défaut de ma volonté, quelques gestes
+dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvèrent. Cela est
+louable, mais je ne puis m'en glorifier: en réalité j'étais désarmé; ses
+mains fiévreuses avaient forcé le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis
+qu'intérieurement j'étais profané, je parus encore servir avec orgueil
+mon Dieu. Ce fut une suprême journée. Comme moi, elle était à limite. De
+découragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,
+et ne le sut jamais.
+
+Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes
+propos? Mon égotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle
+guère.--Ou bien fut-elle décidée par des choses de la vulgaire réalité?
+J'ai peut-être un dédain excessif des nécessités de la vie....
+
+Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports
+d'homme à femme. Fréquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai
+réfléchi sur mon cas, et les hypothèses les plus diverses m'ont tour à
+tour satisfait, selon les heures de la journée: j'ai le réveil dégoûté,
+l'après-dîner indulgent et un peu brutal, la soirée fiévreuse et qui
+grossit tout.
+
+Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'à l'impolitesse pendant cinq
+jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe où avec
+une personne de mon sexe. Les femmes oscillent étrangement d'une
+complaisance maladive à la méchanceté. J'en conçus du dégoût, et,
+jugeant l'expérience terminée, je partis pour le littoral méditerranéen.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II
+
+JE PROFITE DE MES ÉMOTIONS
+
+Cannes était encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de
+la plage éventée jusqu'à la Croisette, où je demeurais immobile à
+regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,
+dans la grande rue, très vexé de n'avoir pas envie de pâtisseries.
+Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journées;
+j'avais spécialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop
+étroitement dans ma pensée, et de Nice, où je promenais mon ennui dans
+les cafés, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les
+après-midi ne furent aussi grises qu'à cette époque. Et quelles soirées,
+devant un grog! Il est bien fâcheux que je n'aie eu personne avec qui
+analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessécher, puis le
+réduire en poussière qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait
+dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma première étape, me
+redevenait nécessaire.
+
+ * * * * *
+
+Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idée fixe, debout sur
+notre cerveau comme le génie de la Bastille, tandis que, nous enfonçant
+dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser à rien et nous
+recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier
+de la pendule, de compter jusqu'à cent et autres bêtises insuffisantes.
+Soudain, à travers le voile de banalités qu'on lui oppose, l'idée
+réapparaît, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons
+encore de lui échapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me
+levais, et par quelque lecture émouvante je cherchais à m'oublier. Tout
+me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me
+parurent admirables.
+
+Ce n'étaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes
+troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-même. J'imaginais le système
+de vie que j'aurais mené avec elle, et je me désespérais qu'une façon
+d'être ému, que j'avais entrevue, me fût irrémédiablement fermée. Au
+résumé, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude méditative que
+Simon et moi nous tentâmes. Retraite charmante! Ma méthode, en étonnant
+l'Objet, m'eût paru rajeunie à moi-même. Puis ces commerce d'idées avec
+des êtres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui
+meublent la vie.
+
+Ainsi, à étudier ce qui aurait pu être, j'empirais ma triste situation.
+Et, piétinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il
+est évident que ça ne durera pas, mais les minutes en paraissent si
+longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renversé des
+dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais désespérément par
+leurs vastes fenêtres, ne me parut pas aussi décoloré que je le vis,
+durant ces nuits détestables et ces après-midi où je me couchais vers
+les trois heures et m'endormais enfin, hypnotisé par mon idée fixe,
+éclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les réveils, au soir
+tombé, les membres couverts de froid! Les repas, sans appétit, sous des
+lumières brutales! Parfois même il pleuvait.
+
+J'aurais dû me méfier que l'air de la mer, précieux en ce qu'il pousse
+aux crises (cf. Jersey et Venise) m'était dans l'espèce détestable.
+
+ * * * * *
+
+Seule, elle a pu me faire prendre quelque intérêt à la vie extérieure.
+Elle était pour moi, habitué des grandes tentures nues, un petit joujou
+précieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon
+sang toutes mes idées, je goûtais des choses vulgaires, je cancanais un
+peu et j'étais fat à la promenade.
+
+ * * * * *
+
+Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au
+reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de mémorable, ni de
+touchant; c'est peut-être que je ne l'écoutais guère? L'ayant abordée
+avec le simple désir de me donner quelque amertume et de reprendre du
+ton, j'ai habillé selon ma convenance et avec un art merveilleux le
+premier objet à qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je
+voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensées.
+
+Comme elle était venue me surprendre, un matin de naguère, dans ma
+chambre d'hôtel, elle me trouva appuyé sur une malle, qui lisais
+l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour
+charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le
+prouver elle riait. La société de Simon a perverti en moi le sens de la
+sociabilité. Il est évident que j'ai ennuyé au delà de tout l'Objet.
+Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle
+était un objet vivant. Ce jour où, sur ma malle de voyageur, je
+prétendis l'instruire de l'instabilité des passions sensuelles, est
+l'instant où je me crus le plus près d'être aimé et d'aimer, mais comme
+il était midi un quart, elle, avec une netteté d'analyse intime, que je
+n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.
+
+Un autre souvenir qui m'émeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, à
+neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et
+tristes vers la gare de Lyon, où l'on se bouscule confusément sous trop
+de lumières. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la
+situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter
+pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans
+l'obscurité misérable. C'est ainsi qu'un peu après, seul dans mon wagon,
+je goûtai une petite mélancolie et une petite fierté, ce qui fait une
+délicate sensualité.
+
+ * * * * *
+
+A imaginer ce sentiment sincère de petite fille qu'elle eut pour moi,
+tandis qu'elle sanglotait de mon faux départ, je me désole de mon
+mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinée, s'impose
+à mon souvenir: figure si épurée que je n'éprouve plus qu'un regret
+violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la même race
+que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait être et ce qu'elle est,
+combien elle souffre de ne pas vivre à mes côtés, pensant tout haut et
+se fortifiant de mes pensées! C'est ma faute, ma faute irréparable, de
+ne pas lui être apparu tel que je suis réellement! Oh! ma constante
+hypocrisie! mon impuissance à démêler ce qui est convenable, parmi tant
+de charmantes façons d'être, qui s'offrent à moi comme possibles en
+toutes occasions! Avec son joli corps, pâmé des hommes grossiers, que la
+voilà misérable, elle, charmante comme une sainte païenne!
+
+Hélas! pourquoi suis-je si vivement frappé du désordre qu'il y a dans
+les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes
+détestables lucidités, elle ne m'apparaîtrait plus comme un bonheur
+possible et que je ne sais acquérir. Elle serait un cadavre doux et
+triste, une chose de paix.
+
+ * * * * *
+
+Je lui écrivis. Dès lors je connus à chaque courrier l'angoisse, puis la
+secousse à briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guetté
+s'éloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifférence
+affectée.
+
+Je n'eus plus le courage de penser à rien autre qu'à elle, qui peut-être
+en ce moment riait.
+
+«Elle ne m'a pas écrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon
+lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me répondra pas? Elle fut toujours
+détestable; son sans-gêne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitié ait
+fléchi?» Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifférence
+qu'elle m'avait données aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un
+homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.
+
+A cette époque, le goût que je lui gardais prit des proportions vraiment
+curieuses. Vous connaissez ces inquiétudes nerveuses qui, certains
+jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les
+jambes à la hauteur des genoux, et nous réduisent enfin à un geste
+brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassées, en même
+temps qu'elles nous font une idée claire des sensations du véritable
+épileptique. J'avais à l'imagination une angoisse analogue.
+
+Dès l'aube, je lui télégraphiai à son ancienne adresse. Journée
+déplorable! A travers Cannes, perdue d'humidité, je ne cessais d'aller
+de l'hôtel au télégraphe, où les employés agacés me secouaient leurs
+têtes, et mon coeur s'arrêtait de battre, sans que mon attitude perdît
+rien de sa dignité. Le long de la plage, dans la grande rue, cette
+journée dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant
+mon espoir surchauffé à chaque seconde se venait butter contre
+l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrête brutalement....
+Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hôtel, je n'avais
+encore rien reçu; la totalité des choses me parut sinistre, puis je fus
+dément.
+
+Comme elle était oubliée, la fille des premiers instants de cette
+aventure,--celle à qui je voulus bien prêter un sourire doux et maniéré!
+J'avais à propos d'elle conçu un si violent désir d'être heureux, j'y
+étais allé d'une telle chevauchée d'imagination qu'en me retournant, je
+me trouvais seul. De la même manière, sous le cloître, mes saints,--à
+Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser
+manger du vide, face à face de mon désir.
+
+ * * * * *
+
+Prendre l'express sur l'heure, retrouver à Paris, par l'obligeance des
+concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile
+et que je ne lui déplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait
+quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce délai je serai guéri.
+Ce bonheur-là, pour me plaire, devrait m'être donné tel que je
+l'imagine, et à l'heure même où je le désire.
+
+Quant à revivre les jours passés auprès d'elle, vraiment je m'en
+soucierais peu. Ce qui me désole, c'est la non-réalisation de tout ce
+que j'ai entrevu en la prenant pour point de départ. Je considère avec
+affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne
+saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.
+
+Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un élément essentiel
+de ma félicité soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
+n'est pas Moi?
+
+ * * * * *
+
+Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
+d'avoir prévu dès la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
+M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une période de
+démence. La direction de mon énervement ne me parut pas blâmable, mais
+seulement son intensité. Il faut avouer que la réussite de mon excursion
+dans la vie dépassait mes plus belles espérances; vraiment j'avais
+rajeuni ma puissance de sentir! Et malgré qu'une partie de moi-même,
+toujours un peu larmoyante, résistât, je m'amusai pendant quelques
+minutes d'être si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
+méthodiquement organisée.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil gai courait de la mer bleue et argentée jusque dans ma chambre
+tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
+Profitant avec un grand sens de cet éclair d'énergie, je pris le train
+de Nice. De Nice à Monte-Carlo je suivis le côte à pied, dans une
+atmosphère légère qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:
+
+1° De respirer avec sensualité;
+
+2° De me convaincre qu'aucune des beautés soupirées par moi depuis trois
+semaines n'était en cette fille: «Je subis une querelle de mes rêves
+intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
+curiosité. Mais, en vérité, je n'ai pas à me mépriser; personne n'a
+porté la main sur moi. Si je suis troublé, c'est moi seul qui me
+trouble.»
+
+ * * * * *
+
+Je dînai abondamment, et malgré que cette heure (de six à neuf) soit
+lugubre au sentimental indisposé, je sortis du restaurant plus viril, un
+peu balloné et un cigare très curieux à la bouche.
+
+L'excellent remède que l'orgueil quand on va s'émietter dans un
+désagrément! Je relève un peu la tête, je fais table rase de tout les
+menus souvenirs et je dis: «Quoi! des scénettes touchantes que je
+fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empêtrer là dedans! Je suis centre
+des choses; elles me doivent obéir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
+éprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
+homme libre, pour jouir méthodiquement de la beauté de notre
+imagination.»
+
+ * * * * *
+
+Les salles de jeu m'ont toujours ennuyé. J'ai pourtant tous les
+instincts du joueur. Si je m'intéressais à la politique, à la religion
+et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
+C'est générosité naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espérerais
+être récompensé au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
+peu des nerfs, de désirer avec frénésie risquer ma vie à quelque chose:
+pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
+louis sur le tapis vert, voilà qui n'intéresse pas la dixième partie de
+moi-même. Et si je perdais, tout mon être serait annihilé. Car sans
+argent, comment développer son imagination? Sans argent, plus d'_homme
+libre_.
+
+Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
+redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
+direction de son mécanisme. Le joueur de Monte-Carlo est là pour se
+fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
+c'est un homme qui ne possède plus et qui compromet ses plaisirs de
+demain.--Ainsi, j'allais à Paris faire une expérience sentimentale afin
+de me réveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
+fade). La chance a tourné, j'ai été pris. C'est que j'avais choisi une
+des loteries les plus grossières: l'amour pour un être! L'homme vraiment
+réfléchi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
+ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.
+
+J'ai trempé dans l'humanité vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
+dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
+expert à mécaniser mon âme pour les détourner. C'est une honte, ou du
+moins une fausse manoeuvre, qu'après tant d'inventions ingénieuses où je
+les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
+n'ai pas choisis, et qui ne présentent pas d'intérêt.
+
+Sortons de ce Casino où des hommes, d'imagination certes, mais d'une
+imagination peu ornée, mes frères sans doute, mais de quel lit!
+cherchent comme moi réchauffement, et à ce jeu se brûlent. Je suis un
+joueur qui pipe les dès; désintéressé du résultat que je connais, j'ai
+l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux détails de
+la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!
+
+Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossière salle
+d'attente, auprès du wagon léger dans lequel je traverserai la vie,
+prévenu de toutes les stations et considérant des paysages divers, sans
+qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
+plus délicates roses, si cet usage n'était pas théâtral!
+
+ * * * * *
+
+Je repris le train de Cannes. Auprès de moi des officiers de marine
+causaient, et je fus frappé tout d'abord de leur simplicité, de la
+camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraîchissais à les
+suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
+plaisanterie mathématique particulier aux élèves de Polytechnique ou de
+Navale:
+
+--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
+vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
+chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
+puis de s'éloigner.
+
+Ah! l'admirable vérité, m'écriai-je entre Villefranche et Nice, dans les
+cahots du wagon, et comme cela confirme ma théorie! Dans la vie, la
+somme des maux, nul ne le conteste, est supérieure à celle des bonheurs.
+Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
+augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon système
+d'aimer et d'être aimé, c'était bien de m'y risquer un jour; mais la
+sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
+jours!
+
+ * * * * *
+
+Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas à l'hôtel
+de lettre de l'Objet.
+
+Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours déprimante,
+ne vînt pas me désespérer à nouveau, et, à mon réveil, je me parus
+satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut être indulgent aux
+convalescents, et ne pas trop demander à leurs forces trébuchantes.
+
+Le lendemain, je partis pour m'aérer n'importe où.
+
+ * * * * *
+
+III
+
+MÉDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR
+
+Il ne faut pas que je me plaigne de cette déchéance subie durant
+quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
+douleur qui me pénètre et me baigne profondément. Le danger de mon
+machinisme, parfait à tant d'égards, est qu'il me dessèche.
+
+Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
+sensibilité; elle me rappellera combien il est urgent que je me bâtisse
+un refuge. Et puis cette belle expérience que je viens de créer, je
+pourrai à mon loisir la répéter. Désormais je connais la voie pour être
+émoustillé, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
+et des femmes.
+
+Mon rêve fut toujours d'assimiler mon âme aux orgues mécaniques, et
+qu'elle me chantât les airs les plus variés à chaque fois qu'il me
+plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon répertoire du chant
+de l'amour. Je ne pouvais guère m'en passer. La chose se fît très
+lestement. La période grossière, où l'on souffre vraiment, où l'on jouit
+vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
+de ces égarements le plus pénible!), je ne permis pas qu'elle durât plus
+de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la mélancolie de se
+souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont épurés par la
+nuit qui déjà les remplit. Pour présenter quelques douceurs, il faut
+qu'un acte soit transformé en matière de pensée. J'ai activé les
+phénomènes ordinaires de la sensibilité. En trois semaines, d'une
+vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir délicieux que je puis
+presser dans mes bras, mes soirs d'anémie, me lamentant par simple goût
+de mélancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le péché originel
+qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
+construit pour y trouver la paix.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE XII
+
+MES CONCLUSIONS
+
+
+_La règle de ma vie_
+
+
+Aujourd'hui j'habite un rêve fait d'élégance morale et de clairvoyance.
+La vulgarité même ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
+lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
+par des airs variés, que mon âme me fournit à volonté.
+
+J'ai renoncé à la solitude; je me suis décidé à bâtir au milieu du
+siècle, parce qu'il y a un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se
+satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
+comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon être, mécontente
+de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-même. Parmi les
+hommes je lui ai trouvé des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.
+
+Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des émanations
+de lui-même, désertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
+J'ai trouvé un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
+parties de moi-même inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
+morcelé en un grand nombre d'âmes. Aucune n'est une âme de défiance;
+elles se donnent à tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
+à l'église, les autres au mauvais lieu. Je ne déteste pas que des
+parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique à
+contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
+d'atteindre; puis un esprit vraiment orné ne doit pas se distraire de
+ses préoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au même moment.
+J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses âmes ne se
+connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
+ma clairvoyance qui les créa, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
+d'elles compromette la sécurité du groupe et par ses excès risque
+d'entraîner la somme de mes âmes, toutes se ruent sur la réfractaire.
+Après une courte lutte, elles l'ont vite maîtrisée; c'est ce qu'on a pu
+voir dans l'anecdote d'amour.
+
+Vraiment, quand j'étais très jeune, sous l'oeil des Barbares et encore à
+Jersey, je me méfiais avec excès du monde extérieur. Il est repoussant,
+mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maîtriser
+les hommes en les empoignant par leur vanité. Avec un peu d'alcool et
+des viandes saignantes à ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
+peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
+le monde intérieur, la stérilité et l'emballement! Aujourd'hui, ma
+grande préoccupation est d'éviter l'une et l'autre de ces maladresses.
+On connaît ma méthode: je tiens en main mon âme pour qu'elle ne butte
+pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingénie à
+lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
+j'excelle à la ramener dès qu'elle se dérobe. Parfois je m'interromps
+pour m'adresser une prière:
+
+O moi, univers dont je possède une vision, chaque jour plus claire,
+peuple qui m'obéit au doigt et à l'oeil ne crois pas que je te délaisse
+si je cesse désormais de noter les observations que ton développement
+m'inspire; mais l'intéressant, c'est de créer la méthode et de la
+vérifier dans ses premières applications. Somme sans cesse croissante
+d'âmes ardentes et méthodiques, je ne décrirai plus tes efforts; je me
+contenterai de faire connaître quelques-uns des rêves de bonheur les
+plus élégants que tu imagineras. Continuons toutefois à embellir et à
+agrandir notre être intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
+extérieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
+ils ne signifient nullement l'âme qui les a ordonnés et ne valent que
+par l'interprétation qu'elle leur donne.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre à Simon_
+
+J'ai écrit dernièrement à Simon:
+
+«Avec vous, lui dis-je, j'avais vécu dans l'Église Militante, faite de
+toutes les misères de l'Esprit molesté par la vie. Demeuré seul, j'ai
+projeté devant moi, par un effort considérable, ce pressentiment du
+meilleur que nous portions en nous; j'ai réalisé cette Église
+Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participé de ses joies.
+Rien de plus délicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
+Mes passions ont cabalé pour la vie.... Aussitôt mon âme me signalait
+leur insurrection, et, toute coalisée, les réduisait. Cependant j'avais
+glissé plus bas que jamais nous ne fûmes. Il faut que je remonte la
+série d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
+ami.
+
+«C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
+y a des méthodes, il n'y a pas de résultats. Les émotions que nous
+connûmes hier, déjà ne nous appartiennent plus. Les désirs, les ardeurs,
+les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidéré de croire que
+j'étais arrivé quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
+curieuses expériences.
+
+«Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
+de conscience, les excursions que nous fîmes botte à botte hors du réel
+et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
+veux pas me risquer à rien inventer; je veux m'en tenir à des émotions
+que j'aurai pesées à l'avance. Rien de plus dangereux que nos appétits
+naturels et notre instinct. Je les étoufferai sous les enthousiasmes
+artificiels se succédant sans intervalle.
+
+«Ce système excellent pour l'individu serait, à la vérité, déplorable
+pour l'espèce. Les voluptueux de mon ordre demeurent stériles. Mais je
+ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
+garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.
+
+«Vous le savez bien, Simon, s'il m'eût plu, j'étais un merveilleux
+instrument pour produire des phénomènes rares. Je penche quelquefois à
+me développer dans le sens de l'énervement; névropathe et délicat,
+j'aurais enregistré les plus menues disgrâces de la vie. Je pouvais
+aussi prétendre à la compréhension; j'ai un goût vif des passions les
+plus contradictoires. Enfin je suis doué pour la bonté; je me plais à
+plaire, je souris; en persévérant, j'aurais atteint à cette vertu
+royale, la charité. Mais décidément je ne m'enfermerai dans aucune
+spécialité; je me refuse à mes instincts, je dérangerai les projets de
+la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin fermé,
+une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entraînent
+dans l'imprévu, et, pour des buts cachés, nous font participer à tous
+les chagrins vulgaires.
+
+«Je vais jusqu'à penser que ce serait un bon système de vie de n'avoir
+pas de domicile, d'habiter n'importe où dans le monde. Un chez soi est
+comme un prolongement du passé; les émotions d'hier le tapissent. Mais,
+coupant sans cesse derrière moi, je veux que chaque matin la vie
+m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un début.
+
+«Mon cher ami, vous êtes entré dans une carrière régulière: vous
+utiliserez notre dédain, qui nous conduisit à Jersey, pour en faire de
+la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues
+méditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre
+misanthropie, qui nous sépara, une distinction et une froideur justement
+estimées de ce monde sans déclamation où vous êtes appelé à réussir. Nul
+doute que vous n'arriviez à proscrire pour des raisons supérieures ce
+que le vulgaire proscrit, et à approuver ce qu'il sert. Certaines
+natures avec leur fine ironie s'accomodent à merveille, quoique pour des
+raisons très différentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin
+au développement de ma carrière, si vous la voyez tourner à mille choses
+faciles que j'étais né pour mépriser toujours, ne vous étonnez pas.
+Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais poussé à un tel
+point que les attitudes mêmes que nous estimions jadis, je les dédaigne:
+car vis-à-vis des rêves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins,
+c'est bien indifférent. Et ces rêves eux-mêmes n'ont pas grande
+importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sûr
+que dans cette courte vie elle-même mon idéal d'aujourd'hui soit demain
+mon idéal, enfin parce que je sais n'avoir une idée claire qu'à de rares
+intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes périodes.--En
+conséquence, j'ai adopté cinq ou six doutes très vifs sur l'importance
+des parties les meilleures de mon Moi.
+
+«L'évidente insignifiance de toutes les postures que prend l'élite au
+travers de l'ordre immuable des événements m'obsède. Je ne vois partout
+que gymnastique. Quoi que je fasse désormais, mon ami, jugez-moi d'après
+ce parti pris qui domine mes moindres actes.
+
+Il est impossible que nous cessions de nous intéresser l'un à l'autre;
+il est probable cependant que nous cesserons de nous écrire. Cela ne
+vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en
+réalité, nous sommes frères, de lits différents, ajouterai-je, pour
+justifier certaines différences de nos âmes; nous avons une partie de
+notre Moi qui nous est commune à l'un et à l'autre; eh bien! c'est parce
+que je veux être étranger même à moi que je veux m'éloigner de vous.
+_Alienus!_ Étranger au monde extérieur, étranger même à mon passé,
+étranger à mes instincts, connaissant seulement des émotions rapides que
+j'aurai choisies: véritablement Homme libre!»
+
+ * * * * *
+
+Cette lettre écrite, je refléchis que ce désir d'être compris, ce besoin
+de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien était encore
+une sujétion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis
+tenir à Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la
+boucle de la première période de ma vie.
+
+Avril 1887.
+
+
+ * * * * *
+
+
+APPENDICE
+
+NOTE DE LA PAGE VI
+
+ * * * * *
+
+
+RÉPONSE A M. RENÉ DOUMIC
+
+_PAS DE VEAU GRAS_!
+
+
+Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. René Doumic dresse le
+«Bilan d'une génération», et voici comment il le résume: «Les beaux
+jours du dilettantisme sont définitivement passés. Le livre que M.
+Séailles consacrait naguère à Ernest Renan témoigne assez de cette
+espèce de colère contre l'idole de la veille. Les représentants les plus
+attitrés du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjuré
+leurs erreurs avec solennité. C'est M. Paul Bourget, de qui nous
+enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi.
+C'est M. Jules Lemaître, si habile jadis à ces balancements d'une pensée
+incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage.
+C'est M. Barrès, si empressé dans ses premiers livres à jeter le défi au
+bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait à relever tous les autels
+qu'il avait brisés.»
+
+M. Doumic me permettra de lui présenter ma protestation: je ne relève
+aucun autel que j'aie brisé et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne
+les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera
+dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un développement; je
+crois qu'elle est vivifiée, sinon par la sèche logique de l'école, du
+moins par cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et
+cédant à sa nécessité intérieure.
+
+Je m'explique là-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul à me
+faire une réception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des éloges
+dont s'embarrasse mon indignité. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en
+faut bien que je les «abjure», solennellement ou non: elles demeurent,
+toujours fécondes, à la racine de toutes mes vérités.
+
+Si c'est mon illusion, elle est autorisée par tant de jeunes esprits qui
+m'ont gardé leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime à
+croire que je suis un écrivain plutôt ennuyeux qu'amusant; on est prié
+d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais à se connaître!
+Sans doute, mon petit monde créé par douze ans de propagande, par Simon,
+par Bérénice et par le chien velu, a été décimé par l'affaire Dreyfus.
+Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre première entente
+m'apparaît comme un malentendu; nous n'étions pas de même physiologie.
+Seuls les purs, après cette épreuve, sont demeurés. C'est pour le mieux.
+Ils reconnaissent que je n'ai jamais écrit qu'un livre: _Un Homme
+libre_, et qu'à vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai
+développé depuis, ne faisant dans _les Déracinés_, dans _la Terre et les
+Morts_, et dans cette _Vallée de la Moselle_ (où j'ai peut-être mis le
+meilleur de moi-même), que donner plus de complexité aux motifs de mes
+premières et constantes opinions. Ils peuvent témoigner que, dans _la
+Cocarde_, en 1894, nous avons tracé avec une singulière vivacité, dont
+s'effrayaient peut-être tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du
+«nationalisme» que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.
+
+Ce n'est pas nous qui avons changé, c'est l'«Affaire» qui a placé bien
+des esprits à un nouveau point de vue. «Tiens, disent-ils, Barrès a
+cessé de nous déplaire.» J'en suis profondément heureux, mais je ne fis
+que suivre mon chemin, et chaque année je portais la même couronne, les
+mêmes pensées sur une tombe en exil[1].
+
+Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la vérité
+comme une flèche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour
+s'élever étagent leurs ramures, toute pensée procède par étapes. On ne
+m'a point trouvé comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre
+deux écailles d'huître. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des
+Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant
+mon indépendance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre où ma jeunesse se
+vantait de son isolement! J'échappais à l'étouffement du collège, je me
+libérais, me délivrais l'âme, je prenais conscience de ma volonté. Ceux
+qui connaissent la jeune littérature française déclareront que ce livre
+eut des suites. Je me suis étendu, mais il demeure mon expression
+centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du même
+point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens
+à se différencier des _Barbares_ (c'est-à-dire des étrangers), à
+reconnaître leur véritable nature, à faire de leur «âme» le meilleur
+emploi, c'est encore la même méthode que je leur propose quand je leur
+dis: «Constatez que vous êtes faits pour sentir en Lorrains, en
+Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs.»
+
+Penser solitairement, c'est s'acheminer à penser solidairement[2]. Par
+nous, les déracinés se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un
+problème social, de savoir si l'État leur fera les conditions
+nécessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_
+selon leurs affinités.
+
+Au fond le travail de mes idées se ramène à avoir reconnu que le moi
+individuel était tout supporté et alimenté par la société. Idée banale,
+capable cependant de féconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme
+d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-là, mais j'ai passé par les
+diverses étapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vécu les
+divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien
+me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les
+diverses phases d'un développement si facile, si logique, irrésistible.
+Ce n'est qu'une lumière plus forte à mesure que le matin cède au midi.
+
+On juge vite à Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'après
+quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne contrôle.
+J'ai publié trois volumes sous ce titre: «Le culte du Moi», ou, comme je
+disais encore: «La culture du Moi», et qui n'étaient au demeurant que
+des petits traités d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'épargnera
+et s'épargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur
+l'égoïsme, sur la contemplation de soi-même, dont j'ai été encombré
+pendant une dizaine d'années. J'étais un fameux individualiste et j'en
+disais, sans gêne, les raisons. J'ai «appliqué à mes propres émotions la
+dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François
+de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genèse de l'_Homme
+libre_» (Bourget); j'ai prêché le développement de la personnalité par
+une certaine discipline de méditations et d'analyses. Mon sentiment
+chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaître
+comment la société le supporte. Un Napoléon lui-même, qu'est-ce donc,
+sinon un groupe innombrable d'événements et d'hommes? Et mon grand-père,
+soldat obscur de la Grande Armée, je sais bien qu'il est une partie
+constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé
+l'idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, par
+l'observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance
+jusqu'à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de
+cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici
+l'école ne m'aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d'un
+arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à sa
+nécessité intérieure. Donc, je le proclame: si je possède l'élément le
+plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, à savoir le
+sentiment vivant de l'intérêt général, c'est pour avoir constaté que le
+«Moi», soumis à l'analyse un peu sérieusement, s'anéantit et ne laisse
+que la société dont il est l'éphémère produit. Voilà déjà qui nous rabat
+l'orgueil individuel. Mais le «Moi» s'anéantit d'une manière plus
+terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que
+la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change
+rien. Quelque chose d'éternel gît en nous, dont nous n'avons que
+l'usufruit, et cette jouissance même, nos morts nous la règlent. Tous
+les maîtres qui nous ont précédés et que j'ai tant aimés, et non
+seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les
+Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en
+chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. L'individu, son
+intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers! Il faut en
+rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en
+nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes
+dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés,
+nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idées
+personnelles; les idées même les plus rares, les jugements même les plus
+abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée sont des
+façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les
+êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison,
+cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos
+prédécesseurs.
+
+Dans cet excès d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous
+persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre,
+--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter
+d'une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et la
+continuité de nos pères et mères.
+
+C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
+suite des descendants ne fait qu'un même être. Sans doute, celui-ci,
+sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
+complexité, mais elle ne le dénaturera pas. C'est comme un ordre
+architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le même ordre. C'est
+comme une maison où l'on introduit d'autres dispositions: non seulement
+elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes
+moellons, et c'est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer
+de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser
+mieux, de vouloir mieux que son père et sa mère; il se dit; «Je suis
+eux-mêmes.»
+
+De cette conscience, quelles conséquences, dans tous les ordres, il
+tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige
+délicieux où l'individu se défait pour se ressaisir dans la famille,
+dans la race, dans la nation, dans des milliers d'années que n'annule
+pas le tombeau.
+
+J'apprécie beaucoup une «lettre ouverte» que j'ai découpée dans le
+_Times_. A l'occasion d'une élection à la Chambre des communes, un M.
+Oswald John Simon, israélite et membre d'une association politique de
+Londres, écrit: «... Je suis tenu de déclarer ce qui suit pour le cas où
+j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait
+malheureusement à naître entre les obligations d'un Anglais et celles
+d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraîtrait en pareil cas
+naturelle à tout autre Anglais, c'est-à-dire que je suis ce que mes
+ancêtres ont été pendant des milliers d'années, plutôt que quelque chose
+qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier Cromwell.»
+
+La belle lettre! Que la dernière phrase de ce juif est puissante! Elle
+révèle un homme élevé à une magnifique conscience de son énergie, des
+secrets de sa vie. Mais quand même cet Oswald John Simon n'aurait pas
+saisi et formulé la loi de sa destinée, cependant il obéirait à cette
+loi. Et nous tous, les plus réfléchis comme les plus instinctifs, nous
+sommes «ce que nos ancêtres ont été pendant des milliers d'années,
+plutôt que quelque chose qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier
+Cromwell». «Je dis au sépulcre: Vous serez mon père».
+
+Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Église dans
+son sublime office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes
+essaimeront d'une belle prière,--effusion et méditation,--sur la terre
+de mes morts.
+
+Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement
+l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action
+terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs
+travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
+ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison,
+s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme
+une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
+la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes
+changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en
+tous lieux, la loi de l'éternelle décomposition; mais le climat, la
+végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays
+natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent
+d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une
+discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la
+terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
+
+Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce
+dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi?
+En eux, je vivais depuis les commencements de l'être, et des conditions
+qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me
+prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où
+mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'années.
+
+Quand des libertins s'élevèrent au milieu de la France contre les
+vérités de la France éternelle, nous tous qui sentons bien ne pas
+exister seulement «depuis le temps d'Olivier Cromwell» nous dûmes nous
+précipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivées pour avoir
+étouffé en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles
+prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et
+qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies
+profondes; quant à nous, pour nous sauver d'une stérile anarchie, nous
+voulons nous relier à notre terre et à nos morts. Je n'accourus pas
+«soutenir des autels que j'avais ébranlés», mais soutenir les autels qui
+font le piédestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte préalable et
+nécessaire.
+
+Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro
+domo_? Je ne mérite pas les reproches ni le veau gras que connut
+successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passé à renier. Nous
+avons voulu maintenir la maison de nos pères que les invités
+ébranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers à leur place
+(l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catéchumènes), nous
+reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements où se
+plurent nos aïeux.
+
+On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres
+expressions nationales que la propagande politique, bien qu'à cette
+minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, après la
+victoire, nous ne penserons pas à nous interdire l'art total. «Ironie,
+pessimisme, symbolisme» (que dénonce M. Doumic), sont-ce là de si grands
+crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns
+des plus grands génies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen
+de tirer quelque chose de ces velléités de symbolisme que les critiques
+devraient aider et encourager, plutôt que bafouer,--et ce rôle
+d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en vérité,
+comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinée du pays et aider
+à son développement, si nous perdions le sentiment de notre propre
+activité et si nous nous découragions de la manifester par ces
+spéculations littéraires, dont notre conduite présente démontre assez
+qu'on avait tort de se méfier?
+
+_(Scènes et Doctrines du Nationalisme_.)
+
+Sur le même thème, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori
+et Dolori sacrum_.
+
+ * * * * *
+
+_Dans l'édition de 1899 le texte était suivi de la petite note suivante
+et gui était signée de l'éditeur:_
+
+ On y verra une âme agitée par l'espoir
+ de l'enthousiasme, plus encore que par
+ l'enthousiasme.
+
+ (M. DE CUSTINE.)
+
+Cette série de petits romans idéologiques, qui commence avec _Sous
+l'oeil des Barbares_, sera terminée par un troisième volume, _Qualis
+artifex pereo._ Le tout sera complété par un _Examen_ de ces trois
+ouvrages.
+
+Si les circonstances le permettent, il sera publié de ces livrets une
+édition avec des béquets pour vingt-cinq personnes.
+
+L'auteur de ces petits miroirs de sincérité n'est pas disposé à s'en
+exagérer l'importance. C'est un culte qu'il rend à la partie de soi qui
+l'intéresse le plus à cette heure; dans la suite, il se découvrira
+peut-être des vertus supérieures. Il imagine volontiers quelques pages
+affectueuses et plus clairvoyantes encore «au cher souvenir de l'auteur
+de _Sous l'oeil des Barbares_». La conclusion même d'_Un Homme libre_
+l'autorise à présumer ainsi de son avenir, séduisant avenir d'ailleurs.
+
+_L'ouvrage d'abord annoncé sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est
+devenu_ le Jardin de Bérénice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[note 1: Au cimetière d'Ixelles.--Voir la dédicace de l'_Appel au
+Soldat_ à Jules Lemaître.]
+
+
+[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance
+antithétique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarité_. On l'a
+gâté en y mettant ce qui dans le vocabulaire chrétien est _charité_.
+Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarité. Cette
+solidarité n'implique nécessairement aucune «humanité», aucune
+«justice», et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporté mille
+ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne
+le terrassier devenu fiévreux; bien au contraire, si celui-ci
+désencombre rapidement par sa mort les hôpitaux de l'isthme, c'est
+bénéfice pour celui-là. Mais il fallait construire une morale, et voilà
+pourquoi on a faussé, en l'édulcorant, le sens du mot _solidarité_.
+Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par
+quoi des êtres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se
+reconnaissent, tendent à s'associer et à se combiner, je propose qu'on
+parle plutôt d'_affinités._ Le fait d'être de même race, de même
+famille, forme un déterminisme psychologique; c'est en ce sens que je
+prends le mot d'_affinités_--ou, parfois, d'_amitiés._]
+
+
+FIN
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barrès
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 2 ***
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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