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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barrès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 1
+ Sous l'oeil des barbares
+
+Author: Maurice Barrès
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
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+ * * * * *
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+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+par
+
+MAURICE BARRES
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ * * * * *
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+1911
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+
+EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES.
+
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+Voici une courte monographie réaliste
+
+
+LIVRE I
+
+AVEC SES LIVRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--Concordance
+
+_Départ inquiet_
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME.--Concordance
+
+_Tendresse_
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME.--Concordance
+
+_Désintéressement_
+
+
+LIVRE II
+
+A PARIS
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME.--Concordance
+
+_Paris à vingt ans_
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME.--Concordance
+
+_Dandysme_
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME.--Concordance
+
+_Extase_
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME,--Concordance
+
+_Affaissement_
+
+
+Oraison
+
+
+ * * * * *
+
+
+EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES
+
+
+ * * * * *
+
+A M. PAUL BOURGET
+
+
+MON CHER AMI,
+
+_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six
+semaines, était ignoré du public, et la plupart des professionnels le
+jugeaient incompréhensible et choquant, quand vous lui apportâtes votre
+autorité et voire amitié fraternelle. Vous m'en avez continué le
+bénéfice jusqu'à ce jour. Vous m'avez abrégé de quelques années le temps
+fort pénible où un écrivain se cherche un public. Peut-être aussi mon
+travail m'est-il devenu plus agréable à moi-même, grâce à cette
+courtoise et affectueuse compréhension par où vous négligez les
+imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
+tentatives intéressantes._
+
+_Ah! les chères journées entre autres que nous avons passées à Hyères!
+Comme vous écriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du
+viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tillière, puis aussi
+de la jeune Bérénice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
+alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
+vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
+détails, c'est-à-dire donner de l'intelligence aux hôteliers et de la
+timidité aux importuns; à ce point que pas une fois, en me mettant à
+table, dans ce temps-là, il ne me vint à l'esprit une réflexion qui
+m'attriste en voyage, à savoir qu'étant donné le grand nombre de bêtes
+qu'on rencontre à travers le monde, il est bien pénible que seuls, ou
+à peu près, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._
+
+_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procuré le plaisir le
+plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._
+
+_Si j'ajoute que vous êtes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
+nette des méthodes convenables à chaque espèce d'esprit et le goût le
+plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
+la liberté de vous adresser ce petit travail, ou je me suis proposé
+d'examiner quelques questions que soulève cette théorie de la culture
+du Moi développée dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le
+Jardin de Bérénice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+EXAMEN
+
+
+Oui, il m'a semblé, en lisant mes critiques les plus bienveillants,
+que ces trois volumes, publiés à de larges intervalles (de 1888 à 91)
+n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attaché à louer ou à
+contester des détails; c'est la suite, l'ensemble logique, le système
+qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en réponse aux
+critiques les plus fréquentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
+d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuseté de me suivre, je
+procéderai par exposition, non par discussion.
+
+Que peut-on demander à ces trois livres?
+
+N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
+Taine ou Bourget. Ceux-ci procèdent selon la méthode des botanistes qui
+nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
+racines, par le sol où elle se développe, par l'air qui l'entoure. Ces
+véritables psychologues prétendent remonter la série des causes de tout
+frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
+nous narrent, ils tirent des lois générales. Tout à l'encontre, ces
+ouvrages-ci ont été écrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de
+Jésus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes,
+et dont la préoccupation d'analyse s'arrête à donner une description
+minutieuse, émouvante et contagieuse des états d'âme qu'il s'est
+proposés.
+
+Le principal défaut de cette manière, c'est qu'elle laisse
+inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
+décrit. Expliquer que tel caractère exceptionnel d'un personnage fut
+préparé par les habitudes de ses ancêtres et par les excitations du
+milieu où il réagit, c'est le pont aux ânes de la psychologie, et c'est
+par là que les lecteurs les moins préparés parviennent à pénétrer dans
+les domaines très particuliers où les invite leur auteur. Si un bon
+psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
+que comprendrions-nous à tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont
+nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
+d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nés catholiques, le
+lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
+lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
+sentiments d'un pur lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à
+vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnête homme
+en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
+Norvégien, un Russe se pourront-ils reconnaître dans le livre que voici,
+où j'ai tenté la monographie des cinq ou six années d'apprentissage d'un
+jeune Français intellectuel?
+
+On le voit, je ne me dissimule pas les difficultés de la méthode que
+j'ai adoptée. Cette obscurité qu'on me reprocha durant quelques années
+n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idée, c'est manque
+d'explications psychologiques. Mais quand j'écrivais, tout mené par mon
+émotion, je ne savais que déterminer et décrire les conditions des
+phénomènes qui se passaient en moi. Comment les eussé-je expliqués?
+
+Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils être fournis
+par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
+de noter qu'on n'est plus arrêté aujourd'hui par ce qu'on déclarait
+incompréhensible à l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et
+voici le fond de ma pensée,--je n'y mêlai aucune part didactique, parce
+que, dans mon esprit, je le recommande uniquement à ceux qui goûtent la
+sincérité sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'âme,
+fussent-elles d'ailleurs singulières.
+
+Ces idéologies, au reste, sont exprimées avec une émotion communicative;
+ceux qui partagent le vieux goût français pour les dissertations
+psychiques trouveront là un intérêt dramatique. J'ai fait de l'idéologie
+passionnée. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
+pourquoi une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être,
+hors de jouer avec des idées, n'essayerait-elle pas le roman de la
+métaphysique?
+
+Voici des mémoires spirituels, des éjaculations aussi, comme ces livres
+de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prières.
+
+Ces monographies présentent un triple intérêt:
+
+1° Elles proposent à plusieurs les _formules_ précises de sentiments
+qu'ils éprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent à eux seuls qu'une
+conscience imparfaite;
+
+2° Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme déjà
+fréquent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
+ceux qui sont aujourd'hui au lycée. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
+délayés et trop forcés par les imitateurs, seront consultés dans la
+suite comme documents;
+
+3° Mais voici un troisième point qui fait l'objet de ma sollicitude
+toute spéciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit
+le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
+s'égarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait à
+l'ambition qu'a exprimée un poète étranger: «_Toute grande poésie est un
+enseignement, je veux que l'on me considère comme un maître ou rien._»
+
+Et, par là, j'appelle la discussion sur la théorie qui remplit ces
+volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite à m'expliquer de mon
+_Scepticisme_, comme ils disent.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I--CULTE DU MOI
+
+
+a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI
+
+
+M'étant proposé de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
+l'univers les gens de notre époque décidés à penser par eux-mêmes et non
+pas à répéter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
+commencer par une étude du Moi. Mes raisons, je les ai exposées dans une
+conférence de décembre 1890, au théâtre d'application, et quoique cette
+dissertation n'ait pas été publiée, il me paraît superflu de la
+reprendre ici dans son détail. Notre morale, notre religion, notre
+sentiment des nationalités sont choses écroulées, constatais-je,
+auxquelles nous ne pouvons emprunter de règles de vie, et, en attendant
+que nos maîtres nous aient refait des certitudes, il convient que nous
+nous en tenions à la seule réalité, au Moi. C'est la conclusion du
+premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des
+Barbares_.
+
+On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fécond, vu qu'on
+la trouve partout. A cela, s'il faut répondre, je réponds qu'une idée
+prend toute son importance et sa signification de l'ordre où nous la
+plaçons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a reçu un
+caractère prépondérant dans l'exposition de mes idées, en même temps que
+j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.
+
+Égoïsme, égotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
+chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur désarroi
+moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'éleva des
+récriminations, les sempiternelles déclamations contre l'égoïsme. Cette
+clameur fait sourire. Il est fâcheux qu'on soit encore obligé d'en
+revenir à des notions qui, une fois pour toutes, devraient être acquises
+aux esprits un peu défrichés. «Les moralistes, disait avec une haute
+clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
+défendent à l'homme l'égoïsme et approuvent le patriotisme, car le
+patriotisme n'est pas autre chose que l'égoïsme national, et cet égoïsme
+fait commettre de nation à nation les mêmes injustices que l'égoïsme
+personnel entre les individus.» En réalité, avec Saint-Simon, tous les
+penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organisés tient à
+l'égoïsme. Le mieux où l'on peut prétendre, c'est à combiner les
+intérêts des hommes de telle façon que l'intérêt particulier et
+l'intérêt général soient dans une commune direction. Et de même que
+la première génération de l'humanité est celle où il y eut le plus
+d'égoïsme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
+intérêts, de même des jeunes gens sincères, ne trouvant pas, à leur
+entrée dans la vie, un maître, «_axiome, religion ou prince des
+hommes_,» qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins
+de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
+assez forts et possesseurs de leur âme, qu'ils regardent alors
+l'humanité et cherchent une voie commune où s'harmoniser. C'est le souci
+qui nous émouvait aux jours d'amour du _Jardin de Bérénice_.
+
+Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
+suites, nous allons toucher, sûrement et sans traîner, leur essentiel et
+leur ordonnance.
+
+
+ * * * * *
+
+
+b.--THÈSE DE «SOUS L'OEIL DES BARBARES»
+
+
+Grave erreur de prêter à ce mot de _barbares_ la signification de
+«philistins» ou de «bourgeois». Quelques-uns s'y méprirent tout
+d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposée à nos
+préoccupations. Par quelle grossière obsession professionnelle
+séparerais-je l'humanité en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
+non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre «sous l'oeil des barbares»,
+ce n'est pas qu'il se sente opprimé par des hommes sans culture ou par
+des négociants; son chagrin c'est de vivre parmi des êtres qui de la vie
+possèdent un rêve opposé à celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
+ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des
+adversaires.
+
+Dans le même sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
+grecque. Au contact des étrangers, et quel que fût d'ailleurs le degré
+de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
+éprouvait un froissement analogue à celui que ressent un jeune homme
+contraint par la vie à fréquenter des êtres qui ne sont pas de sa patrie
+psychique.
+
+Ah! que m'importe la qualité d'âme de qui contredit une sensibilité! Ces
+étrangers qui entravent ou dévoient le développement de tel Moi délicat,
+hésitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
+jeune homme faillira à sa destinée et ne trouvera pas sa joie de vivre,
+je les haïs.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
+termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la manière dont notre
+organisme réagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
+Barbares.
+
+Par une innovation qui, peut-être, ne demeurera pas inféconde, j'ai tenu
+compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les
+concordances_ sont le réçit des faits tels qu'ils peuvent être relevés
+_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le même fait, tel
+qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font
+d'un état de notre âme, là le même état tel que nous en prenons
+conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
+maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier à leur image.
+
+Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le défendre chaque
+jour et chaque jour le créer. Voilà la double vérité sur quoi sont bâtis
+ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
+éthique, où nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
+réclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
+fait par élaguements et par accroissements: nous avons d'abord à épurer
+notre Moi de toutes les parcelles étrangères que la vie continuellement
+y introduit, et puis à lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
+identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle à lui quand il
+se livre sans réaction aux forces de son instinct.
+
+«Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'était tout ce que
+je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'était bon à
+quelque chose; non-moi était tout ce qui pouvait nuire ou résister à
+moi.» Pour tout être passionné qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
+avec cette simplicité que le monde se dessine. Proudhon, petit
+villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
+pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
+Fichte dans nos chambres étroites, ouvertes sur le grand Paris, nous
+autres jeunes bourgeois pâlis, affamés de tous les bonheurs. Appliquez
+à l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
+avez l'état de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares,
+voilà le non-moi, c'est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au
+Moi.
+
+Cette définition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de
+Bérénice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
+que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
+dérobe à notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
+conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambiguë du symbole.
+Ces premiers chapitres des «Barbares», le _Bonhomme Système_, éducation
+désolée qu'avant toute expérience nous reçûmes de nos maîtres,
+_Premières Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
+_Athéné_, assaillie dans une façon de tour d'ivoire par les Barbares,
+sont la description sincère des couches profondes de ma sensibilité....
+Attendez! voici qu'à Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
+haute éducation; voici que les Barbares, vus avec une plus large
+compréhension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
+Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Bérénice_. Quant à ce premier volume,
+je le répète, point de départ et assise de la série, il se limite à
+décrire l'éveil d'un jeune homme à la vie consciente, au milieu de ses
+livres d'abord, puis parmi les premières brutalités de Paris.
+
+Je le vérifiai à leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
+qui s'acharnent à conquérir et à protéger leur Moi, sous toute l'écume
+dont l'éducation l'a recouvert et qu'y rejette la vie à chaque heure.
+Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de célébrer la
+sensibilité qu'ils ont d'eux-mêmes, je leur proposai de la cultiver,
+d'être des «hommes libres», des hommes se possédant en main.
+
+
+ * * * * *
+
+
+c.--THÈSE D'«UN HOMME LIBRE»
+
+
+Ce Moi, qui tout à l'heure ne savait même pas s'il pouvait exister,
+voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
+détail des expériences que Philippe institua et de la religion qu'il
+pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'être ardent et
+clairvoyant.
+
+Pour parvenir délibérément à l'enthousiasme, je me félicite d'avoir
+restauré la puissante méthode de Loyola. Ah! que cette mécanique morale,
+complétée par une bonne connaissance des rapports du physique et du
+moral (où j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
+hypnotiseurs), saurait rendre de services à un amateur des mouvements de
+l'âme! Livre tout de volonté et d'aspect desséché comme un recueil de
+formules, mais si réellement noble! J'y fortifie d'une méthode réfléchie
+un dessein que j'avais formé d'instinct, et en même temps je l'élève.
+A Milan, devant le Vinci, Philippe épure sa conception des Barbares;
+en Lorraine, sa conception du Moi.
+
+Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
+d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
+Venise, qui m'est peut-être le plus précieux du volume. Ils décrivent
+les moments où Philippe se comprit comme un instant d'une chose
+immortelle. Avec une piété sincère, il retrouvait ses origines et il
+entrevoyait ses possibilités futures. A interroger son Moi dans son
+accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'aperçut
+comme l'effort de l'instinct pour se réaliser. Il comprit aussi qu'il
+souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à
+une oeuvre viagère.
+
+Ainsi, à force de s'étendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
+pas y disparaître, mais s'agrandir des forces inépuisables de l'humanité,
+de la vie universelle. De là ce troisième volume, _le Jardin de Bérénice_,
+une théorie de l'amour, où les producteurs français qui tapageaient contre
+Schopenhauer et ne savaient pas reconnaître en lui l'esprit de notre dix-
+huitième siècle, pourront varier leurs développements, s'ils distinguent
+qu'ici l'on a mis Hartmann en action.
+
+
+ * * * * *
+
+
+d.--THÈSE DU «JARDIN DE BÉRÉNICE»
+
+
+Mais peut-être n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
+l'intrigue est aussi serrée que la succession des idées....
+
+A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, découragé du contact
+avec les hommes, aspirait à trouver un ami qui le guidât. Il faut
+toujours en rabattre de nos rêves: du moins trouva-t-il un camarade qui
+partagea ses réflexions et ses sensations dans une retraite méthodique
+et féconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lassé
+pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
+d'expériences menues, aux dernières pages d'_Un Homme libre_, Philippe
+est prêt pour l'action. _Le Jardin de Bérénice_ raconte une campagne
+électorale.
+
+Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Bérénice qui ne font qu'un,
+je n'ai pas à le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
+de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
+leurs développements. Une vive allure et d'élégants raccourcis toujours
+me plurent trop pour que je les gâte de commentaires superflus». Qu'il
+me suffise de renvoyer à une phrase des _Barbares_, fort essentielle,
+quelques-uns qui se troublent, disant: «Bérénice est-elle une
+petite-fille, ou l'âme populaire, ou l'Inconscient?»
+
+ Aux premiers feuillets, leur répondais-je, on voit une jeune femme
+ autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme
+ avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du Moi
+ qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le
+ goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et
+ sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
+ m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors rien d'obscur.
+ Ce n'est pas ici une enquête logique sur la transformation de la
+ sensibilité; je restitue sans retouche des visions ou des émotions
+ profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poèmes,
+ dans la _Vita nuova_, la Béatrice est-elle une amoureuse, l'Église
+ ou la Théologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
+ aboutit, parce qu'_à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire
+ commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
+ nerveuse qu'il nommait, selon les heures, désir de savoir, désir
+ d'aimer, désir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des
+ procédés heureux.
+
+A-t-on remarqué que la femme est la même à travers ces trois volumes,
+accommodée simplement au milieu? L'ombre élégante et très raisonneuse
+des premiers chapitres des _Barbares_, c'est déjà celle qui sera
+Bérénice; elle est vraiment désignée avec exactitude au chapitre
+_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle
+l'«Objet». Voilà bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects,
+au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivée, la part
+sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
+n'était-il pas temps qu'un conteur accueillît ce principe, admis par
+tous les analystes et vérifié par chacun de nous jusqu'au plus profond
+désenchantement, à savoir que l'amour consiste à vêtir la première venue
+qui s'y prête un peu des qualités que nous recherchons cette saison-là?
+
+«C'est nous qui créons l'univers,» telle est la vérité qui imprègne
+chaque page de cette petite oeuvre. De là leurs conclusions: le Moi
+découvre une harmonie universelle à mesure qu'il prend du monde une
+conscience plus large et plus sincère. Cela se conçoit, il crée
+conformément à lui-même; il suffit qu'il existe réellement, qu'il ne
+soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
+l'ensemble de ses pensées régnera la belle ordonnance selon laquelle
+s'adaptent nécessairement les unes aux autres les conceptions d'un
+cerveau lucide.
+
+Cette harmonie, cette sécurité, c'est la révélation qu'on trouve au
+_Jardin de Bérénice_, et en vérité y a-t-il contradiction entre cette
+dernière étape et l'inquiétude du départ _Sous l'oeil des Barbares_?
+Nullement, c'était acheminement. Avant que le Moi créât l'univers, il
+lui fallait exister: ses duretés, ses négations, c'était effort pour
+briser la coquille, pour être.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II.--PRÉTENDU SCEPTICISME
+
+Et maintenant au lecteur informé de reviser ce jugement de scepticisme
+qu'on porta sur notre oeuvre.
+
+Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
+à notre entrée dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informés
+de toutes les façons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
+l'eusse éprouvé en moi-même. L'opinion publique flétrit à bon droit
+l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession à l'opinion
+elle-même, et parfois, quand elle est l'habileté d'un Spinoza ou d'un
+Renan sacrifiant pour leur sécurité aux dieux de l'empire, bien qu'elle
+demeure une défaillance du caractère, elle devient excusable pour les
+qualités de clairvoyance qui la décidèrent. Mais de ce point de vue
+intellectuel même, comment excuser des déguisés sans le savoir, qui
+marchent vêtus de façons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
+introduisent le plus grand désordre dans l'humanité; ils contredisent
+l'inconscient, en se dérobant à jouer le personnage pour lequel de toute
+éternité ils furent façonnés.
+
+Écoeuré de cette mascarade et de ces mélanges impurs, nous avons eu la
+passion d'être sincère et conforme à nos instincts. Nous servons en
+sectaire la part essentielle de nous-même qui compose notre Moi, nous
+haïssons ces étrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrodé. Et cet acte
+de foi, dont reçurent la formule, par mes soins, tant de lèvres qui ne
+savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dît sceptique!
+J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mépris
+sur l'ironie, procédé littéraire qui nous est familier.
+
+Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
+mardi-gras perpétuel, sous des formules louées chez le costumier à la
+mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
+qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
+des mollets de bureaucrates, mais, disgrâce plus grave, sur des âmes
+indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui très
+certainement n'étaient pas héréditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
+tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'héroïsme
+que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
+société et même accepter l'étrange dictionnaire où vous avez défini,
+selon votre intérêt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mérites;
+mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
+crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs, pour distraire
+les simples de l'épouvante où vous les mettez, laissez qu'on leur
+démasque sous vos durs raisonnements l'imbécillité de la plupart d'entre
+vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants à dégager
+notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
+pas, détestables compagnons, que nous prenions au sérieux ces devoirs
+que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coûté une
+larme.
+
+Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athéné dans son Sérapis,
+pour ma tendre Bérénice humiliée, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
+me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jésus portant sa croix,
+ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, à Gundry non plus je
+ne jetterai pas la réprobation, parce que, si nerveuse, elle-même est
+bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui étaient
+misérables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
+jusqu'aux pauvres et aux déshérités, je crois que je plairai à tous ceux
+qui se trouvent dans un état fâcheux au milieu de l'ordre du monde, à
+tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.
+
+Je leur dis, et d'un ton fort assuré: «Il n'y a qu'une chose que nous
+connaissions et qui existe réellement parmi toutes les fausses religions
+qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on prétend
+te rebâtir l'idée de patrie, te communiquer le souci social et
+t'indiquer une direction morale. Cette seule réalité tangible, c'est le
+Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.
+
+«Attachons-nous à notre Moi, protégeons-le contre les étrangers, contre
+les Barbares.
+
+«Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
+cultiver, agir sur lui mécaniquement (étude, curiosité, voyages).
+
+«S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
+politique, industrie, finances).
+
+«Et s'il sent trop de sécheresse, rentre dans l'instinct, aime les
+humbles, les misérables, ceux qui font effort pour croître. Au soleil
+incliné d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras même de
+notre maîtresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
+désoler de la mystérieuse angoisse que témoignent dans leur vasque ces
+bêtes au coeur si doux, les frères des chiens et les nôtres.»
+
+Un tel repliement sur soi-même est desséchant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
+vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
+à la méthode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de génie, qu'il
+s'améliore par son oeuvre, est également vrai de tout analyste du Moi.
+C'est de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souffre
+le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigné sur toutes les
+façons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne à se connaître, il distinguera
+où sont ses curiosités sincères, la direction de son instinct, sa
+vérité. Au sortir de cette étude obstinée de son Moi, à laquelle il ne
+retournera pas plus qu'on ne retourne à sa vingtième année, je lui vois
+une admirable force de sentir, plus d'énergie, de la jeunesse enfin et
+moins de puissance de souffrir. Incomparables bénéfices! Il les doit à
+la science du mécanisme de son Moi qui lui permet de varier à sa volonté
+le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
+sensible.
+
+J'entends que l'on va me parler de solidarité. Le premier point c'était
+d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
+véritablement possesseurs de votre âme, regardez l'humanité et cherchez
+une voie commune où vous harmoniser.
+
+Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
+vous tenir jusqu'à ce qu'une personne énergique vous ait reconstruit une
+religion. Sur ce terrain à bâtir, nous camperons, non pas tels qu'on
+puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
+proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
+conscience d'un problème sérieux,--mais tout à la fois religieux et
+sceptiques.
+
+En effet, nous serions enchanté que quelqu'un survînt qui nous fournît
+des convictions.... Et, d'autre part, nous ne méprisons pas le
+scepticisme, nous ne dédaignons pas l'ironie.... Pour les personnes
+d'une vie intérieure un peu intense, qui parfois sont tentées
+d'accueillir des solutions mal vérifiées, le sens de l'ironie est une
+forte garantie de liberté.
+
+ * * * * *
+
+Au terme de cet examen, où j'ai resserré l'idée qui anime ces petits
+traités, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
+froissés, je crains que le ton démonstratif de ce commentaire ne donne
+le change sur nos préoccupations d'art. En vérité, si notre oeuvre
+n'avait que l'intérêt précis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
+des qualités moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le rêve,
+je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
+qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
+toute de clarté n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
+rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide théorie parcellaire
+et voudrais me jouer dans l'abondante érudition du dictionnaire des
+sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublât
+telle page des manuels écrits par des maîtres de conférences sur
+l'ordinaire de qui j'eusse paru empiéter! Nul qui s'y méprenne: dans ces
+volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
+donner en tableaux émouvants une description sincère de certaines façons
+de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.
+
+De même qu'à la salle d'armes nous préférons le jeu utile de l'épée aux
+finesses du fleuret, de même, si nous aimons la philosophie, c'est pour
+les services que nous en attendons. Nous lui demandons de prêter de la
+profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
+effet, à elles seules, n'éveillent que le bâillement. Je ne m'intéresse
+à mes actes que s'ils sont mêlés d'idéologie, en sorte qu'ils prennent
+devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionné. Des
+pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants.
+J'envoyai chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ
+illimité du monde, en sorte qu'ils devinssent des bêtes vivantes, non
+plus d'insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui
+souffrent. Ces idées où du sang circule, je les livre non à mes aînés,
+non à ceux qui viendront plus tard, mais à plusieurs de mes
+contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
+clairvoyante où nous sommes quelques-uns à nous plaire.
+
+En suivant ainsi mon instinct, je me conformais à l'esthétique où
+excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, préoccupés
+d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
+matière artistique la chose à démontrer.
+
+Or, si j'y avais réussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
+tout l'honneur à l'Italie, où je compris les formes.
+
+Réfléchissant parfois à ce que j'avais le plus aimé au monde, j'ai pensé
+que ce n'était pas même un homme qui me flatte, pas même une femme qui
+pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fièvre
+que j'y prenais m'était très chère, car elle élargit la clairvoyance au
+point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
+mêlaient pour m'être un immense réservoir de jouissance. Et je suivais
+avec une telle acuité mes sentiments encore les plus confus que j'y
+lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai décidé
+toute ma vie, c'est de Venise également que je pourrais dater ces
+ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'être fait une idée assez
+exacte de ces délires lucides que les anciens éprouvaient aux bords de
+certains étangs.
+
+
+ * * * * *
+
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+ * * * * *
+
+Voici une courte monographie réaliste. La réalité varie avec chacun de
+nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
+de raisonner. Je décris un être jeune et sensible dont la vision de
+l'univers se transforme fréquemment et qui garde une mémoire fort nette
+de six ou sept réalités différentes. Tout en soignant la liaison des
+idées et l'agrément du vocabulaire, je me suis surtout appliqué à copier
+exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposés dans
+une conscience. C'est ici l'histoire des années d'apprentissage d'un
+Moi, âme ou esprit.
+
+ * * * * *
+
+Un soir de sécheresse, dont j'ai décrit le malaise à la page 277 [voir:
+AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, très souvent,...M.D.]
+celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses rêves et ses
+casuistiques, parmi tous ces systèmes qu'il avait successivement vêtus
+et rejetés. Il procéda avec méthode, et de frissons en frissons il se
+retrouva: depuis l'éveil de sa pensée, là-bas dans un de ces lits de
+dortoir, où pressé par les misères présentes, trop soumis à ses
+premières lectures, il essayait déjà d'individualiser son humeur
+indocile et hautaine,--jusqu'à cette fièvre de se connaître qui veut ici
+laisser sa trace.
+
+Dans ce roman de la vie intérieure, la suite des jours avec leur
+pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fût transformé en
+rêve ou émotion, car tout y est annoncé d'une conscience qui se souvient
+et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
+devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels spéciaux de raconter où
+jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à
+Paris, son entrée aux Affaires étrangères et toute son intrigue: nous
+leur avons emprunté leur langage pour établir les concordances, mais le
+but précis que je me suis posé, c'est de mettre en valeur les
+modifications qu'a subies, de ces passes banales, une âme infiniment
+sensible.
+
+Celui de qui je décris les apprentissages évoquerait peut-être dans une
+causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait à
+mesure. Certaines sensibilités toujours en émoi vibrent si violemment
+que la poussière extérieure glisse sur elles sans les pénétrer.
+
+J'ai repoussé ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
+l'apaisement de notre maturité, nous affectons souvent au sujet de «nos
+illusions de jeunesse»; mais je me défiai aussi de prêter l'âcreté, où
+il atteignit sur la fin, à ma description de ses premières années, si
+belles de confiance, de tendresse, d'héroïsme sentimental.
+
+ * * * * *
+
+Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermédiaires et
+son atmosphère, se résumant en un épisode caractéristique;
+
+les scènes premières, vagues et un peu abstraites pour respecter
+l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorité défiante
+et qui poussa tout au rêve;
+
+de petits traits choisis, plus abondants à mesure qu'on approche de
+l'instant où nous écrivons;
+
+enfin dans une soirée minutieuse, cet analyste s'abandonnant à la bohème
+de son esprit et de son coeur:
+
+Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisît exactement les
+cinq années d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
+apparaissent à lui-même depuis cette page 277 et dernière où nous le
+surprenons exigeant et lassé qui contemple le tableau de sa vie.
+
+Voilà ce que je projetais, le curieux livret métaphysique, précis et
+succinct, que j'aurais fait prendre en amitié par quelques dandies
+misanthropes, rêvant dans un jour d'hiver derrière des vitres
+grésillées.
+
+ * * * * *
+
+Du moins ai-je décrit sans malice d'art, en bonne lumière et sobrement.
+Je me suis décidé à manquer d'éloquence littéraire; je n'avais pas
+l'onction, ni l'autorité des ecclésiastiques qui parlèrent en termes
+fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
+éducation, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
+amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une façon assez rare de
+catalogue sentimental.
+
+ * * * * *
+
+Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
+Pourquoi les mots, cette précision grossière et qui maltraite nos
+complications!
+
+Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
+N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin
+et mâle? ou encore, à côté du Moi qui se garde, veut se connaître et
+s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif
+chez un être jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
+que mes troubles m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors
+rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquête logique sur la
+transformation de la sensibilité; je restitue sans retouche des visions
+ou émotions, profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
+poèmes, dans la _Vita nuova_, la Béatrice est-elle une amoureuse,
+l'Église ou la Théologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
+aboutit, parce qu'à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
+devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
+nommait, selon les heures, désir de savoir, désir d'aimer, désir sans
+nom--et qu'il rendit immortelle par des procédés heureux.
+
+Avec sa sécheresse, cette monographie, écrite malgré tout à deux pas de
+l'_Éden_ où je flânai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de
+mémoires_.
+
+ * * * * *
+
+On pourra juger que ma probité de copiste va parfois jusqu'à la candeur.
+J'avoue que de simples femmes, agréables et gaies, mais soumises à la
+vision coutumière de l'univers qu'elles relèvent d'une ironie facile, me
+firent plus d'un soir renier à part moi mes poupées de derrière la tête.
+Mais quoi! de la fatigue, une déception, de la musique, et je revenais à
+mes nuances.
+
+Saint Bonaventure, avec un grand sens littéraire, écrit qu'il faut lire
+en aimant. Ceux qui feuillettent ce bréviaire d'égotisme y trouveront
+moins à railler la sensibilité de l'auteur s'ils veulent bien réfléchir
+sur eux-mêmes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa légende.
+Nous servons notre âme comme notre idole; les idées assimilées, les
+hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et
+à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous
+commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la
+place que nous croyons dans l'univers.
+
+Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
+de ne s'émouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
+sans douceur, rien ne lui était. Ainsi le voulut une sensibilité très
+jeune unie à une intelligence assez mûre.
+
+Désireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
+j'ai rédigé des _concordances_, où je marque la clairvoyance qu'il
+conservait sur soi-même dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
+joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
+le monde extérieur. Je souhaite avoir complété ainsi l'atmosphère où ce
+Moi se développait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
+entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
+souvent, où, après des semaines de vision banale, soudain réveillé à la
+vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaîne de ses
+émotions et disait à son passé, renié parfois aux instants gais et de
+bonne santé: «Petit garçon, si timide, tu n'avais pas tort.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LIVRE I
+
+AVEC SES LIVRES
+
+A Stanislas de Guaita.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu où, il n'y avait
+rien de méridional. Quand il eut dix ans, on le mit au collège où, dans
+une grande misère physique (sommeils écourtés, froids et humidité des
+récréations, nourriture grossière), il dut vivre parmi les enfants de
+son âge, fâcheux milieu, car à dix ans ce sont précisément les futurs
+goujats qui dominent par leur hâblerie et leur vigueur, mais celui qui
+sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, à dix ans est encore
+dans les brouillards._
+
+_Il fut initié au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
+pût voir; d'une seule main ce pédagogue arrachait l'oreille d'un élève
+qui de plus en devenait ridicule._
+
+_Comme son tour d'esprit portait notre sujet à généraliser, il commença
+dès lors à ne penser des hommes rien de bon._
+
+_Étant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
+son agitation faite d'orgueil et de malaise déplut._
+
+_Bientôt, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
+lectures qui lui donnèrent sur les choses des certitudes hâtives et
+pleines d'âcreté._
+
+_Le roi Rhamsès II est blâmé par les conservateurs du Louvre, ayant
+usurpé un sphinx sur ses prédécesseurs. Le jeune homme de qui je parle
+inscrivit de même son nom sur des troupes de sphinx qui légitimement
+appartenaient à des littérateurs français. Il s'enorgueillit d'étranges
+douleurs qu'il n'avait pas inventées._
+
+_On serait tenté de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
+curieux, aux poésies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, à la_
+Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet
+et bien d'autres littératures, des pires et des meilleures, mais surtout
+dans_ _«les bibliothèques de quartier» du lycée, il se passionnait pour
+les doctrines audacieuses qui sont mieux exposées que réfutées par la
+lignée classique qui va du charmant Jouffroy à M. Caro. Là est le grand
+secret de l'éducation d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
+prétendait ne lui faire connaître que pour les accabler à ses yeux. A
+dix-huit ans, il était gorgé des plus audacieux paradoxes de la pensée
+humaine; il en eût mal développé l'armature, c'est possible, mais il
+s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
+visions suivantes auxquelles on a gardé leur dessin de songe augmenté
+peut-être par le recul._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DÉPART INQUIET
+
+ Il rencontra le bonhomme
+ Système sur la bourrique
+ Pessimisme.
+
+Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
+charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
+s'acheminent et le soleil les conduit.
+
+--Prenez garde, ami, n'êtes-vous pas sur le point de vous ennuyer?
+
+Sur ses lèvres, son âme exquise souriait au jeune homme, et les
+jonquilles s'inclinaient à son souffle léger.
+
+--N'espérons plus, dit-il avec lassitude, que ma pâleur soit la caresse
+livide du petit jour; je me trouble de ce départ. Jadis, en d'autres
+poitrines, mon coeur épuisa cette énergie dont le suprême parfum, qui
+m'enfièvre vers des buts inconnus, s'évapora dans la brume de ces
+sentiers incertains.
+
+De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nénuphar, la jeune fille
+saisit une libellule dont l'émail vibre, et, jetant vers le soleil
+l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingénument elle
+souriait.--Mais lui contemple sa pensée qui frissonne en son âme
+chagrine.--Elle reprit avec honnêteté:
+
+--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
+rosée et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaître leur
+douceur?
+
+--Ah! près des maîtres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
+que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon rêve matinal possède
+ce qu'il soupire!
+
+--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
+sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnée tel que
+vous m'apparaissez, ne vous plaît-il pas de persister?
+
+Il décroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
+heureuses, il errait parmi la frivolité des libellules.
+
+Cependant elle le suivait de loin, délicate et de hanches merveilleuses.
+
+ * * * * *
+
+Sur l'herbe, au long d'une rivière jonchée de palmes, de palmipèdes et
+d'enfants troussés et vifs, près de sa maison solitaire où fraîchit la
+brise dans les stores, le maître, adossé à un osier mort, contemple la
+fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vêtement, sa face
+blême aux larges paupières, son attitude professorale et retranchée, en
+aucun lieu ne trouveraient leur atmosphère.
+
+Le jeune homme s'arrête, et son coeur battait d'approcher la vérité.
+
+Le miroir bleuâtre frissonna du plongeon des canards huppés de vert, aux
+becs jaunes et claquant; parmi la lumière éclatante jaillissait le
+rhythme lourd des lavandières. Lentement et sans découvrir ses yeux, le
+maître lui parla:
+
+--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
+mètres bornent mon activité. Combien d'esprits naissent au bout du
+chemin; et leur sentier était terminé qu'ils marchaient encore en
+lisière.
+
+Les canards balancés, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
+grève.
+
+--Monsieur, reprit-il avec solennité, des jeunes hommes pour l'ordinaire
+m'entourent, qui se font habiller à Londres par des tailleurs dont ils
+parlent la langue. Ils suivent mes promenades où me porte un ânon qui
+m'économise une perte de chaleur préjudiciable à l'activité cérébrale.
+Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?
+
+Parmi les fleurs, au pâturage, une bourrique sellée se leva, et
+cependant que de ses longs yeux, doucement voilés de cils, elle
+inspectait le jeune homme ému, sa plainte serpentait vers les cieux.
+«Une belle ânesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
+garantis.» C'est en ces termes qu'un vétérinaire lui proposa cette
+acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
+peux-tu entendre le maître, tandis qu'il détaille tes qualités et ton
+humour, juché sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
+sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
+circonspectes! Des gens courbés sur leurs champs se redressent; ils
+abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
+Cependant le maître murmure:
+
+--«Tout est là; répandre les fleurs préférées sous les quarante ans de
+vie moyenne qu'à notre majorité nous entreprîmes. Satisfaisons nos
+appétits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
+Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guère à cette
+heure que les viandes grillées vivement cuites et les déclamations un
+peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
+envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
+satisfaction, fût-ce à être très malheureux. La réflexion est une bonne
+gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tâter le pouls à nos
+émotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
+que rien de l'extérieur ne vienne troubler cet apaisement: «_Ayez de
+l'argent et soyez considéré_.»
+
+La chaleur frémissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie
+rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait à la parole de son
+maître vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune
+fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.
+
+Vous fûtes sage, bourrique, à cette heure. Un fossé vous présentait son
+herbe drue et son eau éclatante que fendillent les genêts. Vous
+arrêtâtes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la
+halte ombreuse, le pain tiré de la poche et qu'on se partage. Des
+paroles, même excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les
+yeux discrètement fermés, avec la longue figure d'un contemplateur qui
+dédaigne jusqu'aux méditations, vous demeuriez entre eux deux, remâchant
+votre goûter, et vos longues oreilles d'argent dressées comme une
+symbolique bannière par-dessus leurs têtes inquiètes, cependant que
+votre maître et le mien reprenait son enseignement:
+
+ * * * * *
+
+«Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicité
+et très vieux. Vous voilà installé dans l'argent et la considération;
+vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,
+hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appétits, vos vices
+et vos vertus les plus exaspérés, et le dernier de vos caprices se
+détache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui
+la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou
+le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses
+un parfum, un suffisant dégoût des hommes et des femmes en vous se
+lèvera.
+
+«Des hommes d'abord, car près d'eux votre expérience s'instruisit de
+plus loin: vous eûtes leur sottise pour compagne, alors que vous
+grandissiez sous la brutalité des camarades et l'imbécillité des
+maîtres; vous méprisâtes de suite la grossièreté de leur fantaisie et la
+lourdeur de leurs ébats; vous répugniez à leurs plaisirs et au serrement
+de leurs mains gluantes; mais le hasard élut quelques-uns vos
+amis.--Hélas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant à soi, se
+déchire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,
+sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,
+il est quelque agrément à consoler et confesser autrui: à s'épancher
+après que l'on a bu. Mais pour ces fins régals d'analyste, faut-il tant
+d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de
+suffisants prétextes à déguster l'expansion, cette tisane du noctambule?
+
+«Ce qui est doux, mystérieux et regrettable dans l'appétit d'amitié,
+c'est les premiers moments qu'elle s'éveille, alors que les parties se
+connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se
+piquent point de franchise.--Toutefois, considérez ceci: deux chiens se
+rencontrent; ils s'abordent, se félicitent, s'inspectent, et, quand ils
+odorent à leur gré, les jeux commencent: aimables indécences, manger
+qu'on partage et qu'on se vole, toutes les émulations; puis, lassés, ils
+s'éloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends
+que, parmi les hommes, la société est un peu mêlée pour ce mode de
+vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme
+saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.
+
+«Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilités, qui
+soupirent depuis des siècles au fond des consciences humaines, ne se
+lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres
+aux grenouilles crépusculaires coassant dans la campagne. A l'heure où
+la lune s'allume, où les bêtes féroces jadis assaillaient nos lointains
+aïeux, où naguère s'embuscadaient nos pères paraphant des alliances dans
+la chair des assassinés, à cette heure étoilée qui frissonne du
+gémissement des fiévreux et du perpétuel soupir des amantes, une
+langueur nous pénètre, un effroi de la solitude, une élévation mystique
+et des désirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.
+
+«Celle-là nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement
+personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre égotisme. Et
+puis, très jeunes parlent les sens. Cela ne dure guère. Les sports,
+quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation
+d'une heure oisive, qu'un spécifique aux bâillements et aux nourritures
+échauffantes. Mais la reposante bêtise, l'esprit tout extérieur (la
+finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui
+caresse, l'alanguissement souple et tiède d'un corps qui se confie),
+c'est ce qu'ignore le jeune mâle et que ne peut oublier l'honnête homme
+affiné et fatigué.
+
+«Hélas! quand il atteint cette maturité de savoir choisir ses baisers,
+elles sont parties les petites jeunes et fraîches, dont le caprice est
+délicieux, car, à la naïveté et à toute la virginité de coeur des amours
+pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la
+complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses écloses du matin
+(préférables au bouton orgueilleux et intact, comme à la fleur parfumée
+d'essence, soutenue d'acier et malgré tout découragée), les jeunes
+amantes ont de l'appétit, une âme amusante à fleur de peau, une pâleur
+qui leur donne un caractère de passion; et leur corps est frais. Étant
+gourmandes de sottises, elles s'attachent à la jeunesse. Quelque
+Méridional bientôt les entraînera, ravies et bondissantes, vers des
+locaux tumultueux.--Très vite l'homme chauve se lassera des caprices
+changeants, à cause des réveils trop froids et des soirées déçues, à
+cause aussi de la cuisine d'amour à jamais humiliante et pareille, à
+cause des nuques percées de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu
+d'amour et d'amitié, il s'enfoncera plus avant dans la vie
+intellectuelle.
+
+«Très sec, opulent et considéré, il connaît alors la douceur de tendre
+son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'égoïstes
+jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides où,
+fort bien installé, l'on rêve de Baruch de Spinoza qui, lassé de
+méditation, sourit aux araignées dévorant des mouches, et ne dédaigne
+pas d'aider à la nécessité de souffrir,--où l'on assiste Hypathie, la
+servante de Platon et d'Homère, très vieille et très pédante,--où l'on
+s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-même devant l'immortel trésor
+des bibliothèques.
+
+«Peu à peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idée
+qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation même
+n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannée, et
+que rien ne vaut que par la forme du dire.
+
+«Et cette forme, si belle que les plus parfaits des véritables dandies
+ont frissonné, jusqu'à la névrosthénie, de l'amour des phrases, cette
+forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des
+caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les
+tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette
+beauté du verbe, plastique et idéale et dont il est délicieux de se
+tourmenter,--on l'explique, on la démonte; elle se fait d'épithètes, de
+cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils
+avilissent; et tout cela écoeure à la longue, comme une liqueur trop
+douce, comme la comédie d'amitié, comme encore les baisers que
+probablement vous désirez....»
+
+ * * * * *
+
+(Une émotion ridicule tenait à la gorge le pauvre homme, et son
+compagnon connut l'orgueil d'être amer.)
+
+ * * * * *
+
+Il se tut. La brume tombait avec sa fraîcheur. Ils se levèrent; et
+tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu
+vers l'inconnu:
+
+«Qu'importe! ceux-là ont souffert que je raconte, mais ils firent
+chanter à leur indépendance les chansons qu'ils préféraient; à toute
+heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le néant: leur
+vie fut telle qu'ils daignèrent. Et je ne crois pas qu'un homme
+raisonnable hésite jamais à mener les mêmes expériences.»
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ombre plus épaisse ils se hâtaient en silence. Lui flattait le
+garrot de la bourrique et même, s'étant penché, il l'embrassa. La bête
+approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient
+sous la lune apaisante.
+
+La vieille domestique (admirable de bon sens, tout à fait dans la
+tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maître; elle
+dit simplement: «Vous n'êtes guère raisonnables, messieurs,» mais
+l'inquiétude faisait trembler sa voix. Et peu après, ils l'entendirent
+injurier la bourrique: «Bête d'Allemagne, sac à tristesse,» et des
+jurons, je crois. Le maître s'interrompit pour sourire, il haussa
+légèrement les épaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille
+judicieuse, ces messieurs n'étaient guère raisonnable.
+
+ * * * * *
+
+Et soulevant ses paupières, il regarda le jeune homme qui s'était laissé
+glisser à terre. Peut-être tant de lassitude l'effraya; peut-être dans
+ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'épaule à
+petits coups: «Qui sait!--cela du moins nous fit passer une
+journée.--D'ailleurs, nos idées influent-elles sur nos actes?--Et quand
+nous savons si peu connaître nos actes, pouvons-nous apprécier nos
+idées?--Attachons-nous à l'unique réalité, au _Moi_.--Et _moi_, alors
+que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes
+mépris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures
+et leur deuil, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la
+paix des religions; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans
+couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de
+repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les
+enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur âme,
+ce vaste charnier de l'univers.»
+
+C'était une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet
+adolescent qu'un homme chauve et très renseigné, d'une voix grandie, lui
+attestant par la poussière des traditions la détresse d'être, et reniant
+le passé et l'avenir et la Chimère elle-même, à cause de ses ailes
+décevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas
+qui vacillent, le troupeau des inconséquences; une grande fatigue
+l'affaissait au départ, devant la prairie des foules. Et son âme demeura
+parmi tant de débris, solitaire au fossé de son premier chemin.
+
+ * * * * *
+
+Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait
+toute une claire journée de prairie; la tendresse de la lune nimbait
+l'éclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraîche sur
+un front brûlant.
+
+--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idées qui planent
+et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin
+que vous; où vous raisonnez, nous pénétrons d'un trait de notre coeur,
+nous pensons si fin que des nuances familières à nos âmes échappent à
+vos formules, peut-être même à nos soupirs.
+
+--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur ému, est-ce que vous existez
+donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.
+
+--Cela dépend, reprit l'enfant avec tranquillité, mais tout d'abord,
+puisque vous avez pénétré les apparences et les convenances, courez les
+oublier avec nous qui savons être ignorantes. Nous respectons des voiles
+légers, qui n'entravent guère nos caprices; nous négligeons le triomphe
+ingénu de supprimer des ombres. Que des âmes un peu épaisses se
+débattent avec le reflet de leur vulgarité; vivons des enchantements qui
+n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes
+bras te sourient des songes. Et s'il était vrai que toutes choses
+eussent perdu leur réalité pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer
+ou d'instituer en ton rêve le mal et la laideur, mais daigne désirer
+pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.
+
+--Quoi, dit-il, relevant son visage lassé, aspirer à quelque but!
+n'est-ce pas oublier la sagesse?
+
+--Assez conté de bêtises, aujourd'hui! fit-elle ingénument en se pendant
+au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends à sourire.
+Pour tes désirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et
+puisqu'il faut absolument à ta faiblesse un maître, daigne te guider
+désormais sur mon inaltérable futilité.
+
+ * * * * *
+
+Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent
+vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre
+constellé de pétales de roses.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de
+l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiène s'y
+prêtaient._
+
+_Ces personnes à défaut d'urbanité de coeur n'offraient pas même ces
+lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les séparations._
+
+_Fréquemment donc il se chagrina._
+
+ * * * * *
+
+_Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échauffant l'imagination, il
+ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte
+qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie
+inévitable de son âge._
+
+
+ * * * * *
+
+
+TENDRESSE
+
+
+ Combien je t'aurais aimé si je ne
+ savais qu'il n'y a qu'un Dieu.
+
+ L'ARÉOPAGITE.
+
+ C'est un baiser sur un miroir.
+
+
+Au soir, une douce tiédeur emplit l'air violet où se turent enfin les
+oiseaux; et parmi les saules, au bord des étangs, le jeune homme et la
+jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.
+
+Elle avait de longs cils, des cheveux dénoués, des draperies flottantes
+et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa
+baguette, à coups légers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son
+fin visage à demi tourné souriait au jeune homme. Et lui, couché parmi
+les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image
+balancée sur les étangs.
+
+ * * * * *
+
+Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle
+s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:
+
+--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensées que vous voulez accueillir
+à cette heure? Daignez comprendre ce qui me plaît parmi ces saules.
+Voulez-vous donc que je rougisse?
+
+Mais elle s'interrompit de sourire, inquiète de ce jeune homme si las,
+devinant peut-être qu'il contemplait là-bas, plus loin que tout désir,
+le temple de la Sagesse Éternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.
+Elle posa sa main délicate sur les yeux du jeune homme.
+
+--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et
+pourquoi faut-il donc que tu m'écartes, pourquoi te peiner, de mon
+sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.
+
+Mais lui répondit à cette amoureuse, avec une légère fatigue:
+
+--Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont
+pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes!
+
+Et comme elle ne répondait point et qu'il craignait toute tristesse, il
+leva les yeux de sa vague image balancée sur l'eau, pour regarder la
+jeune femme. Debout dans la lucidité de ce soir or et rosé,--un oiseau
+comme une flèche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit
+son manteau et révéla son corps dont la ligne était franche, la chair
+jeune et mate.
+
+Sa nudité eût assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge
+exaltaient sur sa taille une gorge fraîche et rougissante. Mais le jeune
+homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolée dans la
+brise et, l'ayant avec grâce baisée, la ramena sur les charmes de la
+jeune femme. Il souriait et il disait:
+
+--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce léger travers,
+comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fléchirait et toutes
+ces grâces peut-être inoubliables. Je sais que la petite ligne du
+sourire des femmes trouble la pensée des sages et, pour nous, la nuance
+des nuages même. Dans vos prunelles mon image serait plus agitée qu'au
+miroir de ces étangs rafraîchis par la brise.
+
+Elle se laissa glisser sur la grève et, cachant contre lui son visage,
+elle gémissait:
+
+--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu
+écoutas ce qui monte du passé, et les morts t'auront mangé le coeur.
+Veux-tu donc être ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais
+peut-être t'inquiètes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et
+que je défie toutes les femmes.
+
+Et lui souriant de cette révolte ingénue:
+
+--Les femmes, amie! crains plutôt ce désir d'amour où je me pâme malgré
+mon âme. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille
+ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'éveille
+mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant
+l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et
+souffrez que je ne m'échappe pas à moi-même.
+
+Hélas! cette musique plaintive mit une joie qui me gâte sa tendresse aux
+lèvres si fines et dans les cils très longs de la jeune fille. Son
+oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce
+coeur. Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que
+bat la vie chez les élus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,
+elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses
+cheveux épars, elle éparpilla dans l'ombre son rire joyeux.
+
+ * * * * *
+
+Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune
+rougissant. Ce profond paysage d'où affleuraient des branches raides et
+la plainte monotone des campagnes noyées dans la nuit, fut-il si
+enchanteur, ou leurs âmes avaient-elles atteint ces équilibres furtifs
+que parfois réalisent deux illusions entrelacées; brûlaient-elles de
+cette ardeur intime qui vaporise toute inquiétude? Qu'importe le mot de
+leur fièvre dévorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons
+onctueux, dans le silence pénétrant et la fraîcheur féconde, la même
+allégresse, en leurs poitrines allégées d'un même poids, rhythmait leurs
+pensées et leur sang; et c'est ainsi qu'étendus côte à côte, sans se
+mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours
+on regrettera sous la pluie dorée de midi, ils ne furent plus qu'un
+frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques très
+lointaines qui fondez les plus ténues subtilités! limites où notre vie
+qui va s'affaisser déjà ne se connaît plus! seules peut-être
+effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliées.
+
+Et lui, le premier, murmura: «Ai-je raison de me croire heureux?»
+
+La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un
+rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient
+comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de
+noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle
+se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle
+prononça ce mot, si vulgaire: «Que vous êtes joli, mon amour!»
+
+Alors soudain il eut au coeur une fêlure légère, la première fêlure
+d'amour, par où s'enfuit le parfum de sa félicité, et se relevant, il
+froissa les deux fleurs.
+
+--Ah! combien je le prévoyais! vous daignez goûter quelques formes où
+j'habite, et jamais vous n'atteindrez à m'aimer moi-même, car votre
+caprice peut-être ne soupçonne même pas sous mes apparences mon âme.
+Ah! mon incertaine beauté qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma
+parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensée! mes incertitudes, où
+trébuche mon élan! tous ces sentiers que je piétine! tout ce vestiaire,
+c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre âme?
+
+Et une rougeur avivait son teint délicat. Pouvait-elle comprendre! Elle
+attira doucement la tête du jeune homme sur son sein; elle posa sa main
+un peu tiède sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berçait;
+en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se réchauffe et
+qui s'endort.... Puis il entrevit peut-être ce temple de la sagesse qui
+fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La
+jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisées, les plaça
+dans sa chevelure; et ces frêles mortes faisaient la plus touchante
+parure qu'une amoureuse eût jamais pour se faire aimer. Tel était son
+charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux déroulés et
+fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils
+sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser à elle. Mais un
+malaise, un regret informe de la solitude flottait en son âme tandis
+qu'ils descendaient vers la vallée. Et comme il était ému il jugea bon
+de se révéler a son amie.
+
+ * * * * *
+
+--«Mon âme, disait-il, ces légendes où notre mémoire résume la vie des
+plus passionnés, ce sentiment qui m'entraîne vers toi, et même
+l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces délicatesses, les
+plus raffinées que nous puissions connaître, ne sont que frivoles
+papillons dont use l'Idée pour dépister les poursuites vulgaires.
+Ma lassitude, qui t'étonna, se complaît à sourire de ces furtives
+apparences et à tressaillir du frôlement de l'Inconnu. J'aime aspirer
+vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire
+fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon
+désir aura ramassé son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer
+uniquement l'irréel, ne puis-je dire, ô mon amie, que je possède
+l'immuable et l'absolu, moi qui réduisis tout mon être à l'espoir d'une
+chose qui jamais ne sera.
+
+«Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obéir,
+c'est encore la paix; mais peut-être fausseras-tu, à me donner trop de
+bonheur, le délicat appareil de mon rêve! Ta beauté est charmante et
+robuste, épargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un
+tendre oreiller à mes lassitudes, un doux sentiment jamais défleuri,
+pareil à ces affections déjà anciennes qui sont plus indulgentes
+peut-être que le miel des débuts et dont la paisible fadeur est
+touchante comme ces deux fleurs fanées en tes cheveux. Et l'un près de
+l'autre, souriant à la tristesse, et souriant de notre bonheur même,
+fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous
+complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, à contempler la théorie des
+idées qui passent, froides et blanches et peut-être illusoires aussi,
+dans le ciel mort de nos désirs; et parmi elles serait l'amour; et si
+tu veux, mon âme, nous aurons un culte plus spécial et des formules
+familières pour évoquer les illustres amours, celles de l'histoire et
+celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et
+l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous
+aimer nous-mêmes.»
+
+ * * * * *
+
+La chevelure de la jeune femme, soulevée par le vent, vint baiser la
+bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa
+pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses propres subtilités; et
+seule la fraîcheur, où soupiraient les fleurs du soir, n'eût pas froissé
+la délicatesse de son rêve.
+
+L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se
+perdait parmi toutes ces choses; et peut-être s'étonnait-elle, étant
+jeune et de bonne santé.
+
+Ah! ce sable qui gémissait sous leurs pieds dans la vallée silencieuse,
+pourra-t-il jamais l'oublier?
+
+Dans cette volupté, un égoïsme presque méchant l'isolait peu à peu;
+jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.
+
+Çà et là, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaçaient, et
+il rougit soudain à songer que peut-être son sentiment n'était pas
+unique au monde.
+
+Mais la jeune fille l'entraînait; légère parmi ses draperies et ses
+cheveux indiqués dans le vent, elle courait au bosquet qu'éclairent
+violemment les chansons et le vin. Sous des arbres très durs, sous des
+torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs
+gesticulants, deux lutteurs s'enlaçaient. D'une beauté choquante, ils
+roulèrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs délicates de ses
+cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au
+reproche du jeune homme, elle répondit sans même le regarder, Dieu sait
+pourquoi: «J'adore la gymnastique.» D'une grâce un peu exagérée, elle
+n'en était que plus émouvante.
+
+Il s'éloigna, et le souci de paraître indifférent ne lui laissait pas le
+loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.
+
+Comment avait-il osé cette chose irréparable, peut-être briser son
+bonheur?
+
+D'où lui venait cette énergie à se perdre?--Il fut choqué de passer en
+arguties les premières minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa
+douleur est donc une joie, une curiosité pour une partie de lui-même,
+qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une
+portion d'homme nouveau.--Il se perdait à ces dédoublements. Sa
+souffrance pleurait et sa tête se vidait à réfléchir. Une tristesse
+découragée réunit enfin et assouvit les différentes âmes qu'il se
+sentait. Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à
+penser à autrui.
+
+Balançant ses bras dans la nuit, sans but, il rêva de la douceur d'être
+deux.
+
+Et, penché sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit
+debout parmi des hommes. Cette pensée lui fut une sensation si complète
+de sa douleur, qu'il atteignit à cette sorte de joie du fiévreux enfin
+seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurité, soudain il
+s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les
+morts, ceux-là mêmes qui lui avaient mangé le coeur, comme elle disait,
+riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil
+qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les
+nuages l'enveloppaient, répétant ce mot «Jamais» qui barrera sa
+vie.--Combien de temps durèrent ces choses?
+
+Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils très longs, et il se
+leva brusquement, le cou serré. Seules des larmes glissaient sur son
+visage.
+
+ * * * * *
+
+Et je ne sais s'il s'aperçut qu'il gravissait vers le temple de la
+Sagesse éternelle.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme
+releva son front, rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des
+hymnes.
+
+Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes
+enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer
+une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverberées
+de ces flèches glorieuses qui sont les pensées des sages, gisaient sur
+les parvis du lieu que nous rêvons.--Lui, porteur du signe d'élection,
+il pénétra dans le Temple.
+
+Là, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre
+sentimental; une froide clarté stagnante est épandue sur la foule des
+sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immémorial
+effrite les groupes cramponnés à des convictions diverses; il sépare et
+il joint; il brise ceux-là qui se déchirent pour aider à l'Idéal, il
+ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette à tous
+les rivages des systèmes, des éloquences et des crânes fêlés; parfois
+une certitude, comme une furtive écume sur la vague, apparaît pour
+disparaître. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanité; une
+incomparable harmonie s'en dégage pour les amateurs.
+
+ * * * * *
+
+Et sa douleur reconnut en ces ténèbres la brume de son âme: ce tumulte
+n'était que l'écho grandi de la plainte qui, goutte à goutte, murmurait
+en son coeur.
+
+ * * * * *
+
+Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et
+renaissent, la monotone subtilité de son regret tournoyait en sa tête
+fiévreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta
+bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rêve de ton corps et
+de ta gorge étroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillée!
+
+Affaissé dans le couchant de son souvenir, évoquant les senteurs
+affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il
+revécut les nuances de sa tendresse dans la lamentation séculaire des
+sages. Tous poussaient à grands cris dans le manège des pensées
+domestiquées par les ancêtres, mais son regard ne se plaisait que sur
+les plus surannés qui, têtus de complexités, coquettent avec les
+mystères et sur ces sages légers qui pivotent sur leurs talons et,
+sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit
+humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait à de
+telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodèrent.
+--Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse,
+étendu sur le dos, bâillait.
+
+Sa jeunesse comprit les suprêmes assoupissements et combien tout est
+gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des
+empreintes d'efforts évoqueraient-ils la furtive félicité de cette âme
+en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins
+possible!...
+
+ * * * * *
+
+Mais le prétexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rêve fuyait à
+travers elle pour communier au rêve de tous, se souvint pourtant des
+souillures de la femme et rentra par des frissons dans la réalité
+familière. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-même
+tenait trop de place en soi pour qu'y pût entrer l'Absolu.
+
+Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui
+fera sa vie une?
+
+Les plus absorbantes douceurs qu'il eût connues ne venaient-elles pas de
+l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-même et de sa substance: il
+aimait de cette façon, parce qu'il était lui, et tous les caractères de
+sa tendresse venaient de lui, non de l'objet où il la dispensait.
+
+Dès lors pourquoi s'en tenir à cette femme dont il souffrait parce
+qu'elle était changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'après cette
+créature bornée qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont
+il la vêtait, se créer une image féminine, fine et douce, et qui
+tressaillerait en lui, et qui serait lui.
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi qu'il vécut désormais parmi la stérile mélopée de tous ces
+sages, extasié en face la bien-aimée, aussi belle, mais plus rêveuse que
+son infidèle. Elle avait, sous les cils très longs, l'éclatante
+tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa
+figure parfois voilée de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de
+son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait
+ses paupières bleuâtres, il voyait encore leur douce flamme
+transparaître.
+
+Il s'agenouilla devant cette dame bénie et jamais extase ne fut plus
+affaissée que les murmures de cet amour.
+
+De son âme, comme d'un encensoir la fumée, s'échappait le corps diaphane
+et presque nu de l'amante, si délicate avec ses hanches exquises, son
+étroite poitrine aiguë et sur ses joues l'ombre des cils. Frêle
+apparition! dans ce nimbe de vapeurs légères, elle semblait un chant
+très bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur
+atténuée d'une fleur lointaine, le soupir de douleur légère qui se
+dissipe en haleine.
+
+ * * * * *
+
+«O mon âme, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car
+après tant de rêves je ne puis le savoir. Suis-je né ou me suis-je créé?
+Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixé!
+J'ose dédaigner la vie et ses apparences qu'elle déroule auprès de mes
+sens. Le passé, je me suis soustrait à ses traditions dès mes premiers
+balbutiements. L'avenir, je me refuse à le créer, lui qui, hier encore,
+palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes
+espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pères que
+les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un
+tremblement que fait le petit souffle de nos désirs; et comme eux
+tuèrent déjà l'être, je tuai même le désir d'être. L'harmonie où
+j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plaît d'aimer et
+c'est moi seul que j'aime, pour le parfum féminin de mon âme. Ah!
+qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je défie ses charmes imparfaits.»
+
+ * * * * *
+
+Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur
+l'admiration des humbles prosternés glissa des parvis du temple dont les
+portes s'écartèrent lentement. Et comme la beauté est une sagesse
+encore, défiée, sur le seuil elle apparut. Son bras léger au-dessus de
+sa tête s'appuyait avec grâce aux colonnades, tandis que le charme de sa
+jeune gorge s'épanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout
+l'univers se résumait au loin à la hauteur de ses petits pieds. Si
+frêle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les
+peupliers et les peuples n'étaient plus que des lignes menues, et
+au-dessus d'elle il voyait l'idéal l'approuver. Le soir bleuâtre
+descendait sur les campagnes.
+
+ * * * * *
+
+Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'âme du jeune homme.
+Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de
+tout le temple devant cette invasion des problèmes; et son émoi
+redoublait à sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de
+lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'épuisait
+vers la bien-aimée, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,
+indécis comme un balbutiement....
+
+Il frissonnait de cette haleine légère et de tous les frôlements un peu
+tièdes oubliés. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,
+véritable petit animal d'amour, ingénue et nerveuse, avec son regard
+bleu, en sorte qu'il murmura brisé: «Fais-moi la pitié de permettre que
+je ne t'aime point.»
+
+Et peut-être eût-il préféré qu'elle l'aimât.
+
+Mais elle le considérait avec curiosité et quoi qu'elle ne comprît
+guère, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de
+ce rire incompréhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, à pleine
+main, il repousse les petits seins stériles de cette femme. Elle
+chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans
+le bruit triomphal de la sagesse sauvée, au travers du temple acclamant
+le héros, sous les bras indignés, rapide et courbée, elle sortit. Jamais
+elle ne lui fut plus délicieuse qu'à cette heure, vaincue et sous ses
+longs cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Et les sages d'un même sursaut, délivrés, déroulèrent l'hymne du
+renoncement, la banalité des soirs alanguis et l'amertume des lèvres
+qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain
+même de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misères affairées. Puis ils
+répandirent comme une rosée les merveilles de demain, de ce siècle
+délicat et somnolent où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance,
+subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et
+autres belles âmes, comme de voluptueuses stériles qui gesticulent aux
+carrefours, et délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les
+martyrs.
+
+Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le
+sort de la caravane, passé l'horizon de sa vie! Peut-être s'était-il
+convaincu que tant de querelles à la passion tournoyent comme une paille
+dans une seconde d'émotion! Il les quitta.
+
+Que la stérile ordonnance de leurs cantiques se déroule éternellement!
+
+ * * * * *
+
+Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle
+disparut sous les feuillages entre les troncs éclatants des bouleaux.
+Elle ne daignait même pas soupçonner ces bras suppliants et ces désirs.
+Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-être
+seulement son coeur était-il froissé. Il reconnut l'univers; il sentit
+une allégresse, mais allait-il encore vivre vis-à-vis de soi-même! Une
+sorte de fièvre le releva, il eut un élan vers l'action, l'énergie, il
+aspirait à l'héroïsme pour s'affirmer sa volonté.
+
+ * * * * *
+
+Vers le soir il atteignit le sable des étangs, et parmi les saules, au
+bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.
+Là-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la
+mémoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit
+indistincte, comme un désir s'apaise.
+
+Il n'avait tant marché que pour revenir à cette petite plage où naquit
+sa tendresse. Son coeur était à bout. Il savait que la vie peut être
+délicieuse; il renonça rêver avec elle au bois des citronniers de
+l'amour et cela seul lui eût souri. Ses méditations familières lui
+faisaient horreur comme une plaine de glace déjà rayée de ses patins.
+Il bâilla légèrement, sourit de soi-même, puis désira pleurer.
+
+Du doigt, il traça sur la grève quelques rapides caractères. La brise
+qui rafraîchissait son âme effaça ces traits légers.--
+
+Cette légende est vraiment de celles qui sont écrites sur le sable.
+
+ * * * * *
+
+Tout de son long étendu, les yeux fatigués par le couchant, seul et
+lassé, il parut regarder en soi....
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à
+sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait
+mieux qu'au lycée; en outre il pouvait s'isoler._
+
+_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force
+de réaction. Les éléments divers qui étaient en lui: 1° culture d'un
+lycéen qui a passé son baccalauréat en 1880; 2° expérience du dégoût que
+donnent à une âme fine la cuistrerie des maîtres, la grossièreté des
+camarades, l'obscénité des distractions; 3° désir et noblesse idéale,
+aboutirent au rêve._
+
+_En frissonnant, il s'enfonçait dans cette façon de rêve scolaire et
+sentimental où l'on retrouvera juxtaposées de confuses aspirations
+idéalistes, des tendresses sans emploi et de l'âcreté._
+
+_En vérité, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images
+d'outre-tombe ne témoignent-ils pas qu'ils sont mécontents de leurs
+contemporains, échauffés de quelque sentiment intime, inassouvi?_
+
+
+ * * * * *
+
+
+DÉSINTÉRESSEMENT
+
+
+Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée,
+tes fleurs seraient-elles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant
+divin, te lasserait-il déjà de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite
+quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, où je
+suis désormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle
+que chérit Aphrodite!
+
+Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux
+yeux et aux cheveux d'une clarté d'or, tandis que glissait la barque sur
+le bleu canal, parmi les nénuphars bruissants. Très bas sur leurs têtes,
+les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.
+La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et
+de sa quiétude. Entre les branches vertes, apparaît par instant le
+marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables
+dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son
+sceptique ami.--Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les
+montagnes, refuges des solitaires et des bêtes féroces, troublaient
+seules la rêverie de ce ciel.
+
+ * * * * *
+
+Mais déjà on approchait de la plage où, mollement couchée sous la
+caresse des flots et des brises, la ville étend ses bras sur l'océan et
+semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse,
+pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux.
+
+Avec une grâce lassée, Amaryllis reposait sur des coussins de soie
+blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement
+blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couronnaient son
+visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très
+harmonieuse:
+
+--Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon
+ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tu as aimé, Lucius, on le dit,
+tu pleuras près des couches trop pleines. Tu t'es lassé du rire de la
+femme; comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des
+hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les
+divines tendresses d'Atys, les inquiétants mystères d'Isis et la
+grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce
+qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que
+naît l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir
+même devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une
+affranchie qui prophétisait; tu es un Romain, presque un Hellène, tu
+sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir
+consoler.»
+
+Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait
+avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'élégance de ses
+mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il
+évitait les mots sérieux qui sont maussades:
+
+--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'étonner qu'un si petit coeur puisse
+tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosités sous un front
+gracieux si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et
+même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses
+innommées!
+
+ * * * * *
+
+Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps tant adoré
+de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec
+la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations.
+On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en
+loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre.
+Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.
+
+--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre
+chère Amaryllis? Je la conduirai selon ses désirs avant de me rendre au
+Serapeum.
+
+--Athéné vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une
+voix réveillée, la jeune femme. Athéné! on dit qu'elle sait les choses
+et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et
+de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les
+tours de Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent
+et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors
+survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et possèdent
+toute certitude. Au-dessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à
+chaque insulte; mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang
+de la victoire et je pense que c'est un présage. Comment subjugue-t-elle
+les âmes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guérir mon
+chagrin.
+
+--Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent ta vie. Daigne
+sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les
+faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de
+l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux
+qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum.
+
+Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.
+Mais elle se mit à pleurer.
+
+--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais
+de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me
+résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mène-moi chez
+Athéné.
+
+Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:
+
+--Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau. Faut-il y
+introduire la pensée qui déforme tout!
+
+Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme
+attristent les plus belles journées:
+
+--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions
+vers Athéné et que je te mène comme un jeune disciple.
+
+ * * * * *
+
+L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage
+tandis qu'elle réparait l'appareil de sa beauté. Les avirons se turent,
+et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la
+barque.
+
+ * * * * *
+
+«Au Serapeum», dit-elle avec orgueil. Dans une litière, à l'ombre des
+colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de
+cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme
+et des jeunes hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent
+une populace hurlante, de figures féroces et enthousiastes: chrétiens
+qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait
+malgré elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement
+de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de
+Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de
+sa taille et de ses excitations lui cria:
+
+--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le
+baiser délivre des caresses de l'homme!
+
+ * * * * *
+
+Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.
+
+ * * * * *
+
+Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent marches
+croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses
+splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs déjoints
+fleurissaient des câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le
+tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent
+mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piété
+d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui
+se retire dans sa tour d'ivoire.
+
+Elle avait hérité des enseignements, et chaque semaine elle réunissait
+les Hellènes. Elle soutenait dans ces esprits, exilés de leur siècle et
+de leur patrie, la dignité de penser et le courage de se souvenir.
+Ceux-là même l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.
+
+Dans la grande salle, pavée de mosaïques éclatantes et tapissée des
+pensées humaines, Athéné, qu'entouraient des Romains, des Grecs,
+beaucoup de lents vieillards et quelques élégantes amoureuses des beaux
+diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux
+et tous ses mouvements étaient harmonieux et calmes.
+
+ * * * * *
+
+Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La
+vierge les accueillit avec simplicité.
+
+--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des nôtres. Tu
+connaîtras ce que fut la Grèce, ses portiques sous un ciel bleu, ses
+bois d'oliviers toujours verts et que berçait l'haleine des dieux, la
+joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile
+comprendra l'harmonie des désirs et de la vie. Plotin, à qui les dieux
+se confièrent, avait coutume de dire: «Où l'amour a passé,
+l'intelligence n'a que faire.» Amaryllis, en toi Kypris habita, prends
+place au milieu de nous, comme une soeur digne d'être écoutée.
+
+--L'amour, Athéné, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?
+
+Elle dédaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle
+avait cessé de parler.
+
+ * * * * *
+
+Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrès de la
+secte chrétienne, qui prétend imposer ses convictions, sur le discrédit
+des temples indulgents et le délaissement des hautes traditions. Il
+évoqua le tableau sinistre des plaines où mourut un empereur philosophe
+parmi les légions consternées. Il dit ta gloire, ô Julien, pâle figure
+d'assassiné au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu
+t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus
+railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu
+des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trône, tu
+connus les belles phrases et les hautes pensées qui dédaignent de
+s'agenouiller.
+
+Tous applaudirent cette glorification de leur frère couronné, et quand
+le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et
+magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,
+et ceux-là, plus nobles encore, qui combattent pour l'indépendance de
+l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les
+jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se
+levèrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et déclarant tout
+d'une voix que le discours fameux de Périclès avait été une fois égalé.
+L'orateur était vieux, il ne sut s'arrêter.
+
+ * * * * *
+
+--Laissez, disait un poète, laissez agir les dieux et la poésie, nous
+triompherons de la populace comme, jadis, nos pères, de tous les
+barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des nôtres?
+
+--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de légion, que
+leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez
+trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour
+ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares
+vous écraseront.
+
+Un murmure s'éleva, et des femmes voilèrent leur visage. Cependant
+Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:
+
+--Nous sommes des Hellènes d'orgueil, mais où va notre coeur? De
+Phrygie, de Phénicie nous vinrent Adonis que les femmes réveillent avec
+des baisers, Isis qui régnait et la grande Artémis d'Ephèse, qui fut
+toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms
+de leurs dieux, étant plus anciens, plaisent davantage à la divinité.
+
+Un autre se récitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.
+
+ * * * * *
+
+L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des
+terrasses un peu d'air pénétrait. Sur la mosaïque, les jeunes hommes
+traînèrent leurs escabeaux d'ébène près des coussins des femmes. La
+ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
+fresques s'éteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
+semblait plus haute, et les dieux de marbre étaient plus des dieux.
+
+La vierge, debout, considérait ce petit monde, le seul qu'elle connût
+parmi les vivants, le seul qui pût la comprendre et la protéger; si elle
+souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanité de son
+entourage, ou si elle vaguait loin de là dans le sein de l'Être, sa
+noble figure ne le disait point. Alors des siècles de grossièreté
+n'avaient pas modelé le visage humain à grimacer comme font mes
+contemporains.
+
+A ce moment une clameur monta de la place, et pénétra en tourbillons
+indistincts dans l'assemblée, qu'elle balaya et fit se dresser inquiète.
+Une bande impure vociférait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
+gravi les premières marches du temple. On les voyait dégoûtants de
+haillons, la tête renversée en arrière, la gorge et la poitrine gonflées
+d'insultes. Et le nom d'Athéné montait confusément de cette tourbe,
+comme une buée d'un marais malsain.
+
+Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrité des balustrades.
+Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
+au Serapeum lui paraissaient les égouts qui charriaient la fange de la
+cité dans cette populace ignominieuse.
+
+Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;
+
+--Tu ne dois pas les écouter ni les craindre.
+
+Elle l'écarta doucement.
+
+ * * * * *
+
+Amaryllis se demandait: «Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
+femmes? Quel charme infini émane du bel adolescent qu'ils servent!» Elle
+se sentait attirée vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
+et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
+pédantismes secs.
+
+Elle entendait à demi l'accent ironique de Lucius:
+
+--Dédaignons-les! un léger dédain est encore un plaisir. Mais
+gardons-nous de les mépriser; le mépris veut un effort et nous
+rapprocherait de ces curieux fanatiques.
+
+A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui décorait la
+place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
+les décombres.
+
+Lentement Athéné se retourna. Une haute dignité s'imposait de cette
+vierge indifférente à la colère d'un peuple, et d'une voix ample et
+douce, semblable sur les clameurs de la foule à la noblesse d'un cygne
+sur des vagues orageuses, elle déclama un hymne héroïque des ancêtres.
+
+Quand elle s'arrêta, le cou gonflé, haletante, transfigurée sous le
+baiser de l'astre qui, là-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
+jeunes gens palpitaient de sa beauté. Un silence majestueux retomba
+derrière ses paroles. Elle haussait les âmes médiocres. Lucius, accoudé
+aux débris de quelque immortel, goûtait une profonde et délicieuse
+mélancolie.
+
+Le soleil disparut de ce jour dans une taché de pourpre et de sang,
+comme un triomphateur et un martyr. Il avait plongé dans la mer toute
+bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable à
+toutes ces grandes choses qui déjà ne sont plus qu'un vain soutenir
+quand nous les admirons encore.
+
+ * * * * *
+
+Athéné maintenant contemplait les jardins, leur stérilité, la ruine des
+laboratoires, et une fade tristesse la pénétrait comme un pressentiment.
+Elle leva la main, et d'une voix basse et précipitée; tandis qu'au loin
+les cloches de Mithra et telles des chrétiens convoquaient leurs
+fidèles, tandis que les hurleurs s'écoulaient et que seul le soir
+bruissait dans la fraîcheur:
+
+--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer à jamais les nobles phrases et les
+hautes pensées, et de dépouiller plutôt la vie que mon indépendance.
+
+Et d'une voix calme, presque divine: «Jurez tous, mes frères!»
+
+--Athéné, sur quoi veux-tu que nous jurions?
+
+--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.
+
+Et tous étendirent la main.
+
+ * * * * *
+
+Mais déjà, la représentation finie, ils s'empressaient à rajuster leurs
+tuniques, à draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
+jardins.
+
+Amaryllis à l'écart pleurait; après cette journée tant émue, ses nerfs
+avaient faibli sous la suprême invocation de la vierge. Athéné promenait
+ses lents regards, et rien dans sa sérénité ne trahissait l'impatience
+de solitude que ces longues séances lui laissaient. Elle vit la courtisane
+et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait à cette
+étreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grèce trouvaient beau la
+vierge aux contours divins enlaçée de la souple Orientale: pure colonne
+de Paros où s'enroule le pampre des ivresses.
+
+ * * * * *
+
+Lucius songeait: «Hélas! Athéné, vous voulez nous élever jusqu'à
+l'intelligence pure et nous défendre toutes les illusions, celles qui
+nous font pleurer et celles dont nous rêvons; craignez qu'il ne vous
+enlève encore cette enfant, celui qui abaissa les pensées de nos sages
+jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, évoque tous les
+troubles de la passion.»
+
+ * * * * *
+
+L'agitation persista, car les ennemis d'Athéné gagnaient de l'audace à
+demeurer impunis, et la foule se prenait à haïr celle qu'on insultait
+tout le jour.
+
+ * * * * *
+
+Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
+ironie, lui conduisit l'Orientale:
+
+--Je te présentai une servante d'Adonis, c'est une chrétienne qu'il faut
+dire aujourd'hui.
+
+Athéné, avec la lassitude de son isolement et de son élévation,
+répondit:
+
+--Qu'importe, peut-être, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
+la vie, être curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
+noblesse de l'esprit; tu la possèdes, Amaryllis. Et pouvons-nous te
+reprocher, à toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
+d'ignorer la forme sereine et définitive, que surent donner à cette
+inquiétude nos aïeux, les penseurs d'Hellas?
+
+Dans cette excuse se dressait un peu de fierté, et ce fut tout son
+reproche à la Chrétienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'être
+venus. Ses amis le plus affichés, jugeant le péril imminent, s'étaient
+excusés. Seul, un vieillard rejoignit, auprès de la vierge, Amaryllis et
+Lucius. Il était poète et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
+égarée, se garderait de tous excès. Lucius et Athéné empêchèrent
+Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
+ce débauché trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
+d'un esprit, et que les plus beaux caractères sont faits du
+développement logique de leurs illusions.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, avec simplicité, Athéné commença son enseignement au petit
+groupe attentif:
+
+--«Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
+poètes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
+héroïnes, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
+n'ont point à user de leur propre coeur pour les frivolités passagères,
+et qu'ainsi, aux heures troublées, ils le trouvent intact dans leur
+poitrine.
+
+«Et puis les poètes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
+plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
+et les hommes inspirés la chantent en termes magnifiques, avec tout le
+déploiement de langage qui convient aux choses sacrées.
+
+«Elle est la félicité suprême, l'inconnue digne de nos méditations, la
+patrie des rêves et des mélancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
+Quelques sueurs et des contractions la précèdent qu'il faut couvrir d'un
+voile, mais aussitôt nous nous fondons dans l'Être, nous sommes
+soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de désir, nous
+nous absorbons dans l'un, dans le tout....»
+
+ * * * * *
+
+Sa voix était un peu cadencée et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
+d'un hymne aux dieux. Au milieu des huées d'un peuple, il y avait une
+rare dignité dans cette vierge si jeune et belle, déployant, comme un
+riche linceul, l'apothéose de la mort.
+
+Elle vit le vieillard qui considérait la salle vide avec des yeux
+touchés de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
+amèrement encore à cet abandon. Et s'interrompant:
+
+ * * * * *
+
+«Je veux laisser là, dit-elle, les pensées des sages, puisque
+aujourd'hui elles l'attristent, ô mon poète! mais garde-toi de mêler de
+mauvaises pensées au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
+de courage qu'ils se refusent à braver la populace, mais songez, mes
+amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
+d'insensés, vous qui préférez vous joindre aux femmes plutôt que de
+suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
+rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermeté la vie qui
+nous est si lourde!»
+
+ * * * * *
+
+A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
+d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussière s'élevait, comme la
+marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi étaient déchaînés les
+plus féroces des hommes contre une femme.
+
+ * * * * *
+
+Lucius et ses amis voulurent entraîner Athéné.
+
+--Ils n'ont que moi, répondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
+les bibliothèques et les statues des ancêtres. Je ne délaisserai pas les
+exilés.
+
+Amaryllis se jeta à genoux, et elle baisait les mains de la vierge
+héroïque.
+
+--Jamais! reprit-elle.
+
+La grandeur du sacrifice lui donnait à cette heure une beauté inconnue
+des vivants. Elle reprit:
+
+--Quittons-nous, mes frères. Le passage des jardins est libre encore.
+
+Elle devina leurs refus, et ses lèvres qu'allait sceller la mort
+consentirent au mensonge.
+
+--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arrêter ces fanatiques; ils nous
+savent innocents et nobles; hâtez-vous de les prévenir....
+
+«Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
+amertume. Transmets à nos frères ma suprême pensée, et que toujours ils
+se souviennent des ancêtres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
+console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, à cette
+extrémité, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un
+d'entre eux ait soupiré auprès de moi, et que ma froideur l'ait
+contristé, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
+de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, à la dernière
+d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner à
+concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
+femmes héroïques, mon coeur gonflé pour Hellas l'emplissait toute.»
+
+Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps déjà, éclata de sanglots et
+déchira ses vêtements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
+Lucius ne purent retenir leurs larmes.
+
+Athéné leur dit doucement:
+
+--Je vous prie, amis.
+
+Puis Amaryllis tremblait d'effroi.
+
+Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
+ville et comme l'embuscade d'un grand crime.
+
+La vierge dit au vieillard, qui seul était demeuré: «Père, laisse-moi.»
+
+Il répondit en sanglotant:
+
+--Je t'ai connue quand tu étais petite.... Je suis très vieux, et toi
+seule m'aime parmi les vivants....
+
+Soudain ils se turent.
+
+ * * * * *
+
+En bas, une marche cadencée retentissait sur les dalles. «Les légions!»
+cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
+quelque chose comme une déception de martyrs. C'étaient les Barbares à
+la solde de l'Empire, casqués d'airain et leurs épées sonnant à chaque
+pas. Honte! ils protègent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
+fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de bêtes, avec des
+piques.
+
+ * * * * *
+
+Elle répéta: «Père, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
+meure devant un homme.»
+
+Il cessa de pleurer, et relevant la tête:
+
+--Linus fut déchiré par des chiens enragés, mais Orphée enchantait les
+bêtes féroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
+tenter un destin semblable.
+
+La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-être convenait-il que
+des vers fussent déclamés devant la mort de la petite-fille de Platon et
+d'Homère.
+
+ * * * * *
+
+De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
+A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, où
+chante le génie des poètes. Et la vierge immaculée dédaigna d'en voir
+davantage. De ce peuple vautré dans la bestialité, elle haussa son
+regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Hélios, qu'environne l'éther
+immense où se meuvent, sur le rhythme des astres, les âmes les plus
+nobles.
+
+On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
+voix hurlant la mort.
+
+ * * * * *
+
+Comme une prêtresse, avec une lente sérénité, dans un jour solennel,
+accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrées, ainsi
+Athéné se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:
+
+--Adieu, disait-elle, ô ma mère! ô la mère de mes aïeux! Athènes qui
+n'es plus qu'une ruine harmonieuse, près de dépouiller l'existence, je
+te salue de ma dernière invocation!
+
+«Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
+contre les choses viles, contre la médiocrité et la souffrance, et s'il
+n'avait tenu qu'à toi, j'eusse connu la douceur du sourire.
+
+«Tu déposas en moi tes plus nobles pensées et tes rhythmes les plus
+harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
+vierge, alanguît ton génie. Et maintenant, mère, puisqu'il te plaît de
+me délivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicité.»
+
+ * * * * *
+
+Puis s'adressant aux statues d'Homère et de Platon:
+
+--Un jour, dit-elle, que je rêvais à vos côtés, j'appris de mon coeur
+qu'une belle pensée est préférable même à une belle action. Et pourtant
+je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
+mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
+chagriner à jamais mon âme?
+
+«Ma mort toutefois n'offensera point votre sérénité, et mon sang pâli
+lavera les parvis de votre demeure.»
+
+ * * * * *
+
+Elle se pencha encore vers les cours intérieures. Çà et là, des pigeons
+y sautillaient de grains en grains. Rêveuse, elle demeura un instant à
+regarder les plantes, les bêtes, la vie qu'elle avait toujours
+dédaignée, et cette dernière seconde lui parut délicieuse.
+
+ * * * * *
+
+Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
+apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
+s'entrouvrit devant elle, car sa démarche était d'une déesse, et nul ne
+voyait ses lèvres pâlies. Mais ses forces faillirent à son courage, elle
+s'évanouit sur les dalles.--Alors, comme les mâchoires d'une bête fauve,
+la foule se referma, et les membres de la vierge furent dispersés,
+tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
+Barbares ricanaient de cet assassinat, éclaboussant la majesté de
+l'empire et le linceul du monde antique.
+
+ * * * * *
+
+Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siècles anciens se tordait
+dans l'épouvante et le délire avec les cris d'une agonisante et d'une
+femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchèrent les restes divins
+de la vierge du Serapis.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le bâton
+des fanatiques, la dernière des Hellènes; et seuls, une courtisane et un
+débauché frivole, honorèrent ses derniers instants. Mais que t'importe,
+ô vierge immortelle, ces défaillances passagères des hommes! ton destin
+mélancolique et ta piété traversèrent les siècles douloureux, et les
+petits-fils de ceux-là qui ricanaient à ton martyre s'agenouillent
+devant ton apothéose, et, rougissant de leurs pères, ils te demandent
+d'oublier les choses irréparables, car cette obscure inquiétude, qui
+jadis excita les aïeux contre ta sérénité, force aujourd'hui les plus
+nobles à s'enfermer dans leur tour d'ivoire, où ils interrogent avec
+amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
+des jeunes hommes de cette époque, que ces quelques jours passés à tes
+genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eût pu rendre ces
+pages dignes de ton héroïque légende.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE II
+
+A PARIS
+
+A Henry de Verneville.
+
+
+ * * * * *
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Quelques mois avant d'être majeur, il quitta sa province pour terminer
+de niaises études, probablement son droit, à Paris. Il y vécut la vie
+des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant
+français un peu intelligent._
+
+_Il fréquenta habituellement:_
+
+_1° Des cafés où se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_
+
+_2° Quelques cabinets de travail de littérateurs connus;_
+
+_3° La Bibliothèque Nationale, l'École des hautes études, des concerts
+le dimanche, des musées._
+
+_Dans cette vie où il se dispersait, il apportait en somme assez de
+clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
+imaginait et à cause desquels il s'était méprisé pendant des années.
+Quant à l'aimable plaisir qu'on y rencontre à chaque heurt de rue ou de
+conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
+suffit._
+
+
+ * * * * *
+
+
+PARIS A VINGT ANS
+
+
+En ces rêves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
+premières sensibilités. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
+âme jusqu'à l'héroïsme. De sa tour d'ivoire,--comme Athéné, du Serapis
+--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
+s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser.
+Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri, vécut son rêve d'une telle
+énergie que sa souffrance égalait son orgueil.
+
+Solitaires promenades jusqu'à l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!
+
+C'était une philosophie abandonnée qu'il venait là pieusement servir.
+Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
+ingénieux qu'il en sût l'agencement, ne paraissaient à son esprit que le
+manteau d'un Dieu. Sa dévotion, soulevant ce linceul qu'elle eût jugé
+grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
+l'enthousiasme.
+
+Quartier déchu! ruelles décriées, qui ombragèrent la chrétienté
+d'incomparables métaphysiques! sa fièvre vous parcourait, insatiable de
+vos inspirations, et ses pieds à marcher sur tant de souvenirs ne
+sentaient plus leurs meurtrissures.
+
+Soirées glorieuses et douces! Son cerveau gorgé de jeunesse dédaignait
+de préciser sa vision; ainsi son génie lui parut infini, et il
+s'enivrait d'être tel.
+
+ * * * * *
+
+La réaction fut violente. A ces délices succéda la sécheresse. Tant de
+nobles aspirations anéanties lui parurent soudain convenues et froides.
+Et son cerveau anémié, ses nerfs surmenés s'affolèrent pour évoquer
+immédiatement, dans cet horizon piétiné comme un manège, quelque sentier
+où fleurît une ferveur nouvelle.
+
+Il avait horreur de la monotone solitude de ses méditations, comme d'une
+débauche quand notre tête et les bougies vacillent au vent de l'aube.
+Une fraîche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent reposé. Mais
+son amie, enfoncée dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
+reparu. Aussi, las et désespéré de ne s'être plus rien de neuf, il
+détesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de façon précise se
+construire un univers permanent.
+
+Toute la journée, il somnolait d'un vague à l'estomac; il fumait sans
+plaisir et bâillait. Il visita des gens et leurs conversations
+poisseuses l'écoeurèrent.
+
+ * * * * *
+
+Or un jour, dans une fête, au soleil sec, où Paris s'épanouissait dont
+le parfum enfièvre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
+marbres d'art, des corbeilles colorées et un tumulte poli, il la
+rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.
+
+De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
+charmés. Elle avait mis à sa libre allure de jeune fille le masque
+frivole d'une mondaine, et ennuagé son corps souple du fouillis des
+choses à la mode. Toujours délicieuse, il la reconnut, elle dont il ne
+put définir le sourire ni les yeux pleins de bonté, et qui, couronnée de
+fleurs, réconfortait les premières mélancolies dont il soupira,--elle
+dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumée et
+près de qui l'on se plaît à gaspiller le temps, la sensualité et la
+métaphysique.
+
+Il lui sembla qu'une partie de soi-même, depuis longtemps fermée, se
+rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.
+
+ * * * * *
+
+Fontaine de vie, figure mystérieuse de petit animal nubile, et dont un
+geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une émotion
+féconde. Lueur qui nous apparaît aux heures rares d'échauffement, et qui
+revêt une forme harmonieuse au décor du moment, pour offrir à notre âme,
+chercheuse de dieux, comme un résumé intense de tous nos troubles.--Son
+désir à nouveau se cristallisait devant lui.
+
+Sous les feuillages, parmi la foule qui s'écarte et admire, elle papote,
+capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
+convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
+son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
+avec une gravité subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
+aspire à dominer le monde pour mépriser tout et tous, et que son mépris
+soit évident.
+
+Cependant auprès de lui, ses camarades, des buveurs de bière, discourent
+d'une voix assurée où sonnent à chaque phrase des mots d'argent, tandis
+que le garçon, balancé sur un pied et qui serre contre son coeur une
+serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
+grossières qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
+et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
+existent.
+
+Sur son coeur un instant échauffé, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
+soleil, sa joie, toute la fête se terminent.
+
+La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
+elle se prête gracieusement au baiser d'un personnage âgé et considérable,
+--à qui elle chuchote quelques mots, en désignant le jeune homme. Puis le
+coupé, glaces relevées, s'éloigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
+rapide et dédaigneux.
+
+ * * * * *
+
+Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre découpée sur la vie par
+cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
+l'âme furtive qu'elle signifie. Ses lèvres, trop mobiles et
+déconcertantes, sont pareilles au rire léger de cette mondaine créature;
+et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
+il nous conquiert tous par l'approbation perpétuelle de sa tête qui
+s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maître qui institua
+des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
+les plus rudes sectaires. Ses paupières sont alourdies, car sur elles
+repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
+voir les prunelles bleues du sophiste rêveur. Il l'aborda sans hésiter;
+il lui dit son inquiétude, qu'une bourrique pessimiste et un théoricien
+ne surent apaiser, ses amours anémiques, ses rêves et ses piétinements.
+Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
+décor d'une fête de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.
+
+ * * * * *
+
+«Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
+procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
+respectâtes la division des genres. Vous connûtes l'amour, et hier
+encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
+expériences bien conduites sont précieuses.... Vous avez sans doute
+vingt-un ans?»
+
+Il sourît et se frotta les mains.
+
+ * * * * *
+
+«S'il vous plaît, reprit-il, goûtons quelque absinthe. Voilà des années
+que je célèbre les jouissances faciles sans les connaître. A mon âge,
+imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues expériences me
+ravissent.»
+
+Et battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, l'illustre
+vieillard se complut encore à quelques compliments ingénieux, tandis
+qu'à chaque gorgée leur soir se teintait de confiance.
+
+ * * * * *
+
+«Mon jeune ami, permettez que je retouche légèrement votre univers. Il
+est assez du goût récent le meilleur, je voudrais seulement le préciser
+ça et là.
+
+«Vos maîtres, leurs livres et leurs pensées diffuses vous firent une
+excellente vision, un monde d'où est absente l'idée du devoir (l'effort,
+le dévouement), sinon comme volupté raffinée; c'est un verger où vous
+n'avez qu'à vous satisfaire, ingénument, par mille gymnastiques (je vous
+suppose quelques rentes et de la santé).
+
+«Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me
+disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus
+pour avoir haussé dessus les barbares un rêve héroïque. Mais quoi!
+faut-il, à cause de ces lendemains désabusés, que votre coeur méfiant
+oublie des instants délicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine
+pleine de charmes? Le spectacle de la vertu piétinée par la plèbe ne
+vous a-t-il pas monté jusqu'à l'enthousiasme?--Siècle lourdaud! Logique
+détestable! Ils disent: «Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons
+dans la joie, n'ont de lendemain.» Qu'importe! Une âme vraiment
+amoureuse ou héroïque bondit à de nouvelles entreprises. C'est à
+vous-même qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de
+votre âme: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.
+
+«Les petits enfants, entre deux travaux de leur âge, jouent au voleur;
+ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance
+et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites,
+et créez-vous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère
+aimable et changeant à l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut
+honorer, écrit: «S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme
+tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination.» Sûtes-vous
+jouer de l'amour; en tresser des guirlandes à votre vie et à votre rêve?
+Je vous vis à l'écart, froissé....»
+
+Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le
+vieillard qui s'en aperçut fit obliquer son discours:
+
+ * * * * *
+
+«Hélas! je négligeai moi-même les mimiques d'amour. Je serai plus
+compétent à vous décrire un autre synonyme du bonheur, c'est la
+recherche de la notoriété que je veux dire: réputation, gloire, toute
+publicité suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mûrs, et des jeunes
+même, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, à
+tendre la main derrière ces instants aimables que je veux vous indiquer,
+vous ne trouverez rien de plus qu'après le baiser de votre amie ou
+l'enivrement de votre vertu, mais, pour créer cette troisième illusion,
+les méthodes sont très amusantes.
+
+«Jeune, infiniment sensible et parfois peut-être humilié, vous êtes prêt
+pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itinéraire sûr, que je
+vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et
+le manteau, à cause des désillusions et du soir où, lassé, on bâille
+dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garçon me verse et l'absinthe et
+la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des
+solécismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la
+grammaire en cabinet particulier.
+
+ * * * * *
+
+«Et d'abord instituez-vous une spécialité et un but.
+
+«Si votre esprit timide ne sait pas, dès sa majorité, embrasser toute
+une carrière, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa
+vie de légers repas, d'épaisses fumeries et de nocturnes abandons où
+l'amitié, l'amour et soi-même lui sourient. C'est d'étape en étape que
+votre jeune audace s'enhardira.
+
+«Dénombrez avec scrupule vos forces: votre santé, votre extérieur, vos
+relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre sécheresse
+rarement surchauffée, vos flâneries et cette délicatesse qui pourra vous
+nuire.
+
+«Ayant dressé ce que vous êtes et ce qu'il vous faut devenir, vous
+posséderez la formule précise de votre conduite. A la rectifier, chaque
+jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous
+énerve, dans l'embrasure des fenêtres mondaines, tandis que passent les
+valseurs.
+
+«Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui
+s'étonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'écrie: «Moi
+aussi....»
+
+«Que désormais chacun _découvre_, et à votre attitude seule, combien
+vous êtes né pour ce but même que secrètement vous vous fixez. Vos
+fréquentations, la coupe de vos vêtements contribueront à créer
+l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est
+l'appareil où se trahit un spécialiste. De là sera déduit votre
+caractère. Je glisse sur le détail, mais que d'exemples, instructifs et
+charmants, à tirer de la vie parisienne: si cela n'était impudent.
+
+ * * * * *
+
+«Votre attitude composée, reste, pour réaliser votre formule, à vous
+faire aider.
+
+«Par qui?
+
+«Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment
+d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs pétaradent et
+disparaîtront bientôt. Puis vos intérêts et les leurs, identiques, se
+contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout écartez toute
+familiarité.
+
+«Des personnes âgées vous seront une meilleure ressource: du premier
+jour leur amitié vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de
+plus, sinon des besognes peut-être et gratuites. Comment, retirés sur
+les sommets de la vie, aideraient-ils à ces petites combinaisons dont
+ils sourient? ils ont oublié leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois,
+leur commerce vous donnera de l'agrément. La vie, si bouffonne, enseigne
+ces hautes intelligences à jouir de la notoriété avec ce détachement que
+je vous prêche dès votre départ. Enfin, ayant un noble esprit, ils y
+joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,
+très égoïste, ne veut pas qu'on se relâche.
+
+«L'excellente société pour vos projets, c'est vos aînés immédiats;
+j'entends qu'ils ont trente à trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour
+activer leur succès ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils
+ont un pied encore dans les chemins où vous entrez, ils s'inquiètent de
+qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattés
+d'obliger.
+
+ * * * * *
+
+«Pour user des personnes âgées et de ceux-ci, faites-vous agréable,
+plaisez. Gardez de prétendre à quelque supériorité; le mérite ne suffit
+pas à conquérir les plus honnêtes. Ayez souci d'approuver et non qu'on
+vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'âme la plus
+vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque mérite réel à mettre
+en relief. Quête amusante, d'ailleurs, où il ne faut qu'un peu
+d'ingéniosité. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent
+pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez
+votre rôle à écouter chacun en tête à tête et à le révéler à soi-même,
+on vous goûtera infiniment.
+
+«A la faveur de cette inclination (et non plus tôt, car celui qui
+prétend nous obliger dès le premier jour souvent nous blesse et toujours
+se déprécie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des
+voitures soit assez élevé à Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la
+jalousie, étouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et
+qu'elle naît de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,
+qu'il est au monde quelque chose d'important.
+
+ * * * * *
+
+«J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrête jamais à mi-chemin dans ce jeu
+d'ambition. Réalise ou parais réaliser ta formule entière; acquiers
+toute la gloire que tu t'es ouvertement proposée. Ceci est une
+nécessité: il ne s'agit plus seulement de te réjouir, en un coin de
+toi-même, de tes contenances savantes; il s'agit d'être ou de ne pas
+être battu quand tu seras vieux.
+
+ * * * * *
+
+«Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--à
+cause qu'étant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exégèse et la
+morale, je me vis contraint de pousser jusqu'à cette notoriété
+considérable où l'on m'honore. Je ne songeais guère à rire. J'avais dès
+mon départ avoué des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on
+me bâtonnât. Aujourd'hui, ayant satisfait à ma formule, je salue et
+j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste à mon plaisir; tout le
+monde, et même des personnes convenables, raffolent de mes petits
+mouvements de tête, de mon grand mouchoir et des ironies, où j'excelle.
+Je dîne tous les soirs en ville avec des dames décolletées, un peu
+grasses comme je les préfère, qui m'entreprennent sur la divinité, et
+avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voilà quelle
+belle chose est la notoriété! Ah, jeune homme! soyons optimistes!»
+
+ * * * * *
+
+Le vénérable M. X... se prit à rire un peu lourdement, puis se leva et
+sur le talon, malgré sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une
+gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains à son coeur, en
+ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommodé qui va vomir.
+D'un trait pourtant il vida son verre. Et, après un silence:
+
+«Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les
+hommes convaincus qu'on se crée ses désirs, ses incertitudes et son
+horizon, et acquérant chaque jour un doigté plus exquis à vouloir des
+choses plus harmonieuses.--Hélas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je
+suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude
+sur la table). C'est toujours l'extériorité qui nous oppresse. Mais
+vivons en dedans. Soyons idéalistes.... (Il s'essuyait le visage.) A
+l'alcool qui n'est décidément qu'une vertu vulgaire, préférez la gloire,
+jeune homme.... (Il s'éventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout
+au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'être
+affectueux et simple, car le grand idéaliste se plaît à tresser chaque
+soir une parure de héros pour sa patrie.--Mais buvons à ceux qui nous
+succéderont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problèmes
+d'une complexité autrement coquette que tes mélancolies, s'ils ajoutent
+au vieux fonds de la nature humaine la curiosité et la science de tous
+ces jeux que nous entrevoyons.» (Et le vieillard un peu chancelant se
+leva.)
+
+Mais j'abrège ce pénible incident. Le jeune homme, naïf, inculte ou
+piqué? ne sut comprendre l'agrément de cette philosophie, et poussé, je
+suppose, par un respect, peut-être héréditaire, pour l'impératif
+catégorique, il passa tout d'un trait les bornes mêmes du pyrrhonisme
+qu'on lui enseignait: jusqu'à soudain administrer à ce vieillard
+compliqué une volée de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,
+mais lui triomphait disant: «Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez
+l'élégiaque.» Même il eût répliqué par les choses de la morale et de la
+métaphysique aux arguments de M. X... si les garçons et le maître
+d'hôtel ne les avaient poussés dehors.
+
+Et le peuple ricanait.
+
+ * * * * *
+
+De ce jardin, véritable printemps de Paris, élégant et sec et plein de
+malaise, le jeune homme sortit fort énervé. Il élevait jusqu'à la haine
+de tout son mécontentement intime. Ardeur étrange et dont je le blâme,
+il eût volontiers consenti à la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il
+désirait s'écroulait, et au même instant il revoyait toutes les
+déceptions et humiliations déjà amassées.
+
+Après s'être ainsi meurtri, s'inquiétant d'avoir battu le glorieux
+vieillard qui fait partout autorité, il cherchait une justification
+raisonnable à cet excès injurieux de sensibilité. Et il disait:
+
+«Si la gloire (académie, tribune française, notoriété, Panama) n'est que
+cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?
+
+«S'il mentait, je fis bien de le châtier, car il salissait un des
+premiers mobiles de la vertu humaine.
+
+«Enfin s'il n'était qu'ivre, joueur de flûte ou corybante, je ne
+l'endommageai guère, car les os de l'ivrogne sont élastiques, nous
+enseigne la science, qui est une belle chose aussi.»
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que, tout à la fois trop grossier et trop sensible, il
+s'éloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siècle aux
+viveurs délicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait
+derrière lui, c'était la plainte des lampes électriques se dévorant dans
+le soir, entre Paris et les étoiles.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Quand saint Georges a sauvé la vierge de Beryte et qu'il est près de
+l'épouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les
+tableaux précédents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous
+peignons les aventures, devient décidément peu séduisante dans ce
+chapitre et sous ce ciel de Paris, où il semble qu'elle eût pu
+s'accorder pleinement avec Lui._
+
+_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleuré de ses
+concitoyens, et il jouit dans le ciel de la béatitude éternelle.--Mais
+ici Lui s'agite; et le désaccord s'accentue entre ses goûts mal définis
+et les conditions de la vie._
+
+ * * * * *
+
+_L'imperfection des plus distingués, la niaiserie de quelques notoires,
+le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les
+spécialistes et la conviction que, s'il faut parfois se résigner à
+paraître fonctionnaire, commerçant, soldat, artiste ou savant, il
+convient de n'oublier jamais que ce sont là de tristes infirmités, et
+que seules deux choses importent: 1° se développer soi-même pour
+soi-même; 2° être bien élevé. Principes auxquels il prêtait une
+excessive importance._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DANDYSME
+
+
+ Et sa poitrine atténuée ne m'est
+ plus qu'une poitrine maigre.
+
+
+Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crépitement dont le souvenir
+désespère le dyspeptique à jamais privé de tabac; une fumée se fondit
+vers le ciel: la couronne blanc cendré apparut.
+
+Il espérait dans son fauteuil être tranquille et ne penser à rien,
+seulement, avant son troisième cigare, se distraire à feuilleter
+l'_Indicateur Chaix_.
+
+ * * * * *
+
+--Ah! dit-il en rougissant un peu de dépit.
+
+Elle s'était posée sur le bras d'un fauteuil, et, sans ôter son chapeau,
+déjà développait ce thème: J'ai des ennuis d'argent.
+
+Il fut excessivement choqué de l'impudeur de ce propos; puis, résigné à
+revenir encore sur le passé, il parla, naturellement avec mélancolie:
+
+--Votre parole, modeste jadis, m'était douce, madame; vous êtes née le
+même jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,
+comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous étions deux enfants
+amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...
+
+Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....
+
+--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour
+sentimental; ce n'est pas ce bonheur-là que je sollicite aujourd'hui.
+Mon épicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent
+parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.
+
+Avec cette grâce dégagée qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du
+papier timbré. Il le refusa gravement.
+
+Elle eut un mouvement de violente impatience.
+
+--L'argent! dit-elle. Que ce mot déchire enfin le voile usé de ton
+univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul
+peut me parer de la suprême élégance, de cette bienveillance qui sied
+aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art délicat qui
+est de flatter presque sincèrement, de tous ces charmes enfin qui
+flottent impalpables dans tes désirs. Ils sont en toi qui aspirent à
+être, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes
+sous tes soupirs, dont le sens se dérobera toujours à ta jeunesse,
+isolée dans son altière indigence, si la fortune ne me permet de les
+consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je
+les déroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, posé sur
+ta sensibilité, en avait trouvé le secret. C'est alors qu'intimidé par
+le cortège de ma beauté, dominé par ma séduction hautaine et qui pose le
+désir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma
+bouche.
+
+Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance
+lui-même, dans sa médiocrité, il prêtait à la fortune. Elle disait:
+
+--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunâtre et qu'il
+mangeait au Bouillon Duval; dès lors ton mécontement se dissipa.--Une
+belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la répulsion,
+quand tu compris que réellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton
+âme en frissonne, mais tu supportes (même ne les recherches-tu pas?) les
+rudes familiarités d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que
+considérable et secrétaire d'État.
+
+Il n'aimait guère qu'on brusquât les convenances. Il rougit qu'elle lui
+jetât des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,
+agrandissant son déplaisir par des considérations philosophiques, il
+répondit avec gravité:
+
+--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je
+n'approuve ni ne blâme l'indépendance de tes observations; je regrette
+simplement que tu troubles mon hygiène spirituelle, car la mathématique
+des banquiers m'importune.
+
+Elle, alors, s'émouvant et d'une douleur contagieuse:
+
+--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et
+pourtant, petite fille, je te consolais à l'aurore de ta vie, au fossé
+de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque
+aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu dévidas les
+sentiments choisis, quand tu me nommais Athéné ou Amaryllis, à cause de
+tes lectures!
+
+--Ah!--dit-il en frissonnant, ramené par cette douceur à une vision de
+l'univers plus banale et coutumière,--je ne suis qu'un attaché de
+seconde classe aux Affaires étrangères, et les restaurants sont fort
+dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans
+chercher à les placer dans la poitrine fraîche des femmes.
+
+--Mais sais-tu ce que tu négliges?
+
+Il craignit qu'elle ne recommençât la scène du chapitre II, et qu'elle
+se dévêtit. Elle ouvrit simplement la fenêtre tout au large:
+
+ * * * * *
+
+De ce cinquième d'un numéro impair du boulevard Haussmann s'étendaient à
+l'infini les vagues de Paris, sombres, où sont enfouis les tapis de jeux
+éclatants, tachés d'or;--les nappes, les bougies, les fruits énormes et
+délicats, dans les restaurants où l'on rit avec le malaise de
+désirer;--les abandons, où la femme est jeune, dans les hôtels de
+tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliothèques, où
+s'alignent à perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de
+joie, cinq cent mille volumes bien catalogués;--les musiques qui nous
+modèlent l'âme et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les
+héroïsmes jusqu'aux émotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous
+sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tièdes et
+fleuris, où, à cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un
+monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec
+aisance nous buvons une tasse de thé, et que, sans crainte, nous
+allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie très soignées;--puis
+des rues plates et solitaires et sèches, où des voitures rapides nous
+emportent vers des affaires, dont il est amusant de débrouiller, avec
+une petite fièvre, la complexité.
+
+Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! Là enfin, il se
+dessaisirait de s'épier sans trêve; et toutefois, fréquentant mille
+sociétés différentes, il ne connaîtrait personne en quelque sorte; il
+serait pour tous également aimable, et aucun ne le meurtrirait.
+
+ * * * * *
+
+Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante mélancolie, mais
+soudain il songea qu'il pensait à peu près comme les jeunes gens de
+brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'âcreté le pénétra.
+«Désormais, dit-il, je ne prendrai plus en grâce les prières, les
+sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions
+vulgaires.»
+
+Et (toujours accoudé devant Paris) sa pensée se mit à courir sans
+relâche hors de cette immense plaine où campent les Barbares.
+
+ * * * * *
+
+Alors il se trouva penché sur son propre univers, et il vaguait parmi
+ses pensées indécises. Il se rappelait qu'à la petite fenêtre d'Ostie
+qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les
+plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage
+italienne), Augustin et Monique, sa mère, qui mourut des fièvres cinq
+jours après, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie
+que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le
+coeur de l'homme ne conçoit pas. Avec une intensité aiguë, il entrevit
+qu'il n'avait, lui, rien à chercher, et que, seul, le vide de sa pensée,
+sans trêve lui battait dans la tête.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, lui dit-elle, réapparaissant comme une idée obsédante qui
+traverse nos méditations, ne t'ai-je pas envoyé M. X...? Ses opinions
+sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le
+dictionnaire du langage que tiennent mes gestes à l'univers. Puisque tu
+naquis ailleurs, il devait te préparer à ma venue, le commenter le
+nouveau rêve de la vie, qui, par moi, doit naître en toi.
+
+ * * * * *
+
+Le jeune homme, la fenêtre fermée, s'assit, baissa un peu l'abat-jour
+car la lumière blessait ses yeux, puis il s'expliqua posément.
+
+--Veuillez, madame, m'écouter. M. X..., dont je ne conteste ni les
+séductions, ni la logique délicieuse, m'installait dans un univers à
+l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon à ces apparences
+que, pour la facilité des relations mondaines ou commerciales, tous les
+Parisiens admettent, et dont les journaux à quinze centimes nous tracent
+chaque matin la géographie.
+
+Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothèse la
+plus répandue, c'est-à-dire la plus accessible à toutes les
+intelligences, il me condamnait à la tenir pour la règle certaine et
+m'engageait à n'y pas croire à part moi. «Limite exactement ton âme à
+des idées, des sentiments, des espoirs fixés par le suffrage universel,
+me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.»
+
+Puis dans ce monde ainsi réglé il me chercha un but de vie. Comme il
+avait surpris, parmi tant de susceptibilités qui s'inquiètent en moi, un
+désir d'être différent et indépendant, il me proposa la domination.
+Grossière psychologie!
+
+J'eus tort de m'emporter. Ce rôle qu'il me proposait, si déplaisant,
+était du moins composé par un homme de goût. Plus apaisé, je reconnais
+qu'avec de bien légères retouches le palais qu'il offrait à mes rêves me
+paraîtrait assez coquet,--si l'horizon, hélas! n'en était
+irrémédiablement vulgaire.
+
+«La gloire ou notoriété flatteuse est uniquement, me disait-il, une
+certaine opinion que les autres prennent de nous, sous prétexte que nous
+sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.»--Pour moi, j'entrevois
+la possibilité de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter
+par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.
+Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.
+
+C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour spécialiste,
+à la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en
+province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de
+Montmartre, la complexité des intrigues, les étapes d'où l'on voit
+chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journées décisives,
+les victoires, les échecs même, tout cela paraît gai, ennobli de fièvre
+et d'imprévu; mais, en fait, il faut dîner avec des imbéciles; on prend
+des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses
+relations! On épie toujours le facteur; on s'amasse un passé écoeurant,
+et le présent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant
+trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demandé des lettres pour celui-ci
+et pour celle-là, et l'on me vit, qui méditais dans des antichambres les
+romans de Balzac avec la vie de Napoléon.
+
+O gloire! voilà les épreuves par où l'on t'approche, maintenant que tu
+ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou
+quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donné à tes amants, si je leur
+enseigne à te conquérir _avec rien du tout!_
+
+
+ * * * * *
+
+
+RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ
+
+
+Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-même:
+
+Prenez donc une idée exacte; joignez-y un relevé des qualités qu'il leur
+faut, plus la liste des adresses où l'on se procure ces qualités, avec
+le temps et l'argent qu'elles coûtent; agitez le tout avec vos pensées,
+vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.
+
+N'y touchez pas. Elle vous pénètre lentement, elle dépose dans votre âme
+la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles
+réussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez où il vous plairait.
+Dès lors les hommes vous paraissent des agités, qui tâtonnent dans une
+obscurité où tout vous est net et lumineux.
+
+Peu à peu cette fatuité intime exsude; elle adoucit et transforme vos
+attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphère spéciale;
+cette confiance superbe que vous respirez subjugue, dès l'abord, les
+timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous
+ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au
+grade qui vous élèvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux
+accabler leurs émules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;
+ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuité. Vous pensez
+bien que la foule les suit.
+
+Alors si vous avez évité avec soin d'exceller en quoi que ce soit,
+d'être raffiné de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'être à la
+mode, si l'on ne peut vous déclarer un Brummel, un don Juan, un viveur,
+non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supériorité
+demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitée par
+aucune définition.
+
+Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, où m'eût conduit M.
+X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.
+
+ * * * * *
+
+Mais je suis tout ensemble un maître de danse et sa première danseuse.
+Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrême simplicité des
+moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de
+pensée.
+
+Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la
+ballerine, n'aurais-je pas honte du signe misérable que j'écrirais?
+C'est trop peu de borner son orgueil à l'approbation d'une plèbe. Laisse
+ces Barbares participer les uns des autres.
+
+Qu'on le classe vulgaire ou d'élite, chacun, hors moi, n'est que
+barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne
+peuvent que tâtonner, dénaturer, ricaner, s'attrister, me déformer
+enfin, comme de grossiers dévastateurs, auprès de la tendresse, des
+restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue à
+cultiver les délicates nuances de mon Moi. Et c'est à ces Barbares que
+je céderais le soin de me créer chaque matin, puisque je dépendrais de
+leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette
+risible vie m'allait séduire!
+
+ * * * * *
+
+Mon esprit, qui ne s'émeut que pour bannir les visions fausses, se
+retrouve, après ces beaux raisonnements stériles, en face du vide. J'ai
+du moins gagné une lumière sur moi-même; j'ai compris que rien n'est
+plus risible que la forme de ma sensibilité, c'est-à-dire les dialogues
+où, toi et moi, nous nous dépensons. Respectons dorénavant les adjectifs
+de la majorité. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si
+touchant, qu'avec les âmes les plus neuves nous paraissions les
+pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir
+l'heure!
+
+Ma bien-aimée, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres
+précédents; c'est le plus net résultat de l'éducation de Paris. J'ignore
+quel univers me bâtir, mais je rougis de mon passé mélancolique.--Et
+voilà pourquoi, madame, je désire que vous cessiez d'exister, et je
+retire de dessous vous mon désir, qui vous soutenait sur le néant.
+
+ * * * * *
+
+Ces paroles judicieuses où vibrait une nuance amère, nouvelle en lui,
+n'étaient qu'un jargon pédant pour une créature aussi dénuée de
+métaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre
+empire sur soi-même; elle se souvint des convenances. Quand il parlait
+de dandysme et de s'imposer à la mode, elle approuvait avec un sérieux
+exagéré et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il
+conclut sur le néant de ses recherches, elle trouva un sourire
+mélancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_.
+
+ * * * * *
+
+Puis, quels que fussent ses sentiments intérieurs, avec une audace
+merveilleuse, elle fut gaie et agaçante jusqu'à dire, soudain
+transformée:
+
+--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe,
+je te verrai deux fois par semaine.
+
+ * * * * *
+
+Il marchait dans la chambre à grands pas, irrésolu, les deux mains
+enfoncées dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu
+embarrassé, presque timide, il répondit.
+
+--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton
+adresse. Mais faut-il y penser à l'avance, et précisément à l'heure de
+la journée où je suis le plus capable d'atteindre à l'enthousiasme et
+par suite à la vérité?
+
+La jeune femme se leva; elle estimait que la scène devenait un peu
+excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle
+lui rendit son léger sourire de moquerie ou de simplicité pour qu'il
+l'embrassât.
+
+ * * * * *
+
+Mais lui, avec rapidité, comprenant la situation et qu'il n'avait plus
+le droit d'être de Genève: «Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est
+assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes à
+7,50 pour aimer comme tout le monde?»
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_C'est une souffrance, après que par la pensée on a embrassé tous les
+degrés du développement humain, de commencer soi-même la vie par les
+plus bas échelons._
+
+_Pendant six mois il fut à son affaire. Il prit des apéritifs avec des
+publicistes, même il s'exerça sur trois jeunes gens à manier les hommes.
+C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du
+cigare: «Hé, voilà que ce jeune homme se fait sa place au soleil.» Ce
+que ton nomme encore:_ il se pousse.
+
+_Et quoiqu'il n'eût qu'à se louer de tout le monde et de soi-même, son
+horreur pour ces contacts était chaque jour plus nerveuse. Peut-être
+aussi se surchargeait-il, étant attaché aux Affaires étrangères,
+secrétaire d'un sous-secrétaire d'État, avec d'autres broutilles._
+
+ * * * * *
+
+
+EXTASE
+
+
+ Qu'on me rende mon moi!
+
+ MICHELET.
+
+
+A cette époque, pour quelque besogne, une enquête sans doute, il fut à
+Bicêtre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinée de
+soleil, il vit les fous joyeux et affairés, qu'un professeur, vieux
+maître décoré, et des jeunes gens sérieux et simples interrogeaient
+discrètement et toujours approuvaient.
+
+Le jeune homme était las: fatigué de cette course matinale et humilié de
+sa besogne prétentieuse. Ce palais de plein air, cette imprévue
+hospitalité où, dans un cadre parfait, dans une exquise régularité de
+confort, ces hommes, _si différents_ cependant, suivaient leur rêve et
+se construisaient des univers, l'émurent. Il les voyait, ces idéalistes,
+se promener en liberté, à l'écart, fronts sérieux, mains derrière le
+dos, s'arrêtant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur
+stérile activité, nul ne les faisait rougir; leurs âmes vagabondaient,
+et vêtus de vêtements amples, ils laissaient aller leurs gestes.
+
+Isolé dans ce délicieux séjour, tandis que personne ne daignait
+s'intéresser à lui, sinon d'un oeil interrogateur et dédaigneux, il fit
+un retour sur lui-même, poussiéreux, incertain du lendemain, hâtif et
+n'ayant pas trouvé son atmosphère....
+
+ * * * * *
+
+De ces nobles préaux où une sage hygiène prend soin de ces rêveurs, il
+sortit bras ballants, éreinté par le soleil de midi, sans voiture, sans
+restaurants voisins, convaincu des difficultés inouïes qu'on rencontre à
+vivre au plus épais des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Tout le jour, dans les intervalles de sa misérable besogne, il revit la
+douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se
+réjouissant soudain à cause d'un geste obscur qui se lève en leur âme,
+et toujours penchés sur le nuage qu'a soulevé en eux quelque grande idée
+tombée de Dieu.
+
+ * * * * *
+
+Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision,
+inexacte peut-être, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les
+feuillages un peu bruissants, se coucher, rêver, ne pas prévoir, ne plus
+connaître personne, et cependant que soit machiné avec précision le
+décor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres
+des eaux courantes.
+
+ * * * * *
+
+Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues
+poussiéreuses où le jour trop sali devient noir, parmi la foule
+gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.
+
+Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur échapper, les
+bruyants et les ressasseurs, il aperçut, pareille à sa marche, la fuite
+grêle d'un avec qui volontiers, des nuits entières, il avait théorisé.
+Celui-là tient toute affirmation pour le propre des pédants et n'en use
+que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et,
+quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sincères.
+
+Il l'abordait d'un premier élan, plein d'une délectation fébrile à
+l'idée que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient
+longuement et pour rien:
+
+1.--Insulter la société, les hommes et surtout les idées.
+
+2.--Se rouler soi-même et leur sotte existence dans la boue.
+
+ * * * * *
+
+Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air pressé,
+d'une voix humble où vibrait une nuance amère: «Ah! vous voilà un grand
+homme, maintenant ... mais si ... mais si ...» Et le ton de cette phrase
+était difficile à rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui?
+Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de
+paraître indifférent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la
+salive de sa bouche étaient malades, son avenir dégoûtant et son passé
+plein d'humiliation.
+
+ * * * * *
+
+Harassé, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il
+ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin
+ses vêtements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis
+rentré dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphère familière:
+
+--Enfin, dit-il, je vais m'embêter à mon saoûl, tranquillement.
+
+Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de
+cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains.
+Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la même interjection lui
+échappe. Il a dans sa gorge l'étranglement des sanglots. Il n'ose même
+pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne à ses
+imaginations,--et toutes idées l'envahissent.
+
+Et d'abord le désir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux
+surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dédain
+ou de protection.
+
+J'oublierai aussi les événements, haïssables parce qu'ils limitent (et
+cependant si j'étais bon et simple, avec l'énergie un peu grossière des
+héros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des
+prudences et toutes ces mesquineries où je dérive).
+
+Je veux échapper encore à tous ces livres, à tous ces problèmes, à
+toutes ces solutions. Toute chose précise et définie, que ce soit une
+question ou une réponse, la première étape ou la limite de la
+connaissance, se réduit en dernière analyse à quelque dérisoire
+banalité. Ces chefs-d'oeuvre tant vantés, comme aussi l'immense délayage
+des papiers nouveaux, ne laissent, après qu'on les a pressés mot par
+mot, que de maigres affirmations juxtaposées, cent fois discutées,
+insipides et sèches. Je n'y trouvai jamais qu'un prétexte à m'échauffer;
+quelques-uns marquent l'instant où telle image s'éveilla en moi.
+Anecdotes rétrécies, tableaux fragmentaires d'après lesquels je crois
+plier mon émotion, moi qui suis le principe et l'universalité des
+choses.
+
+Quelque filet d'idées que je veuille remonter, fatalement je reviens à
+moi-même. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces
+livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude même de
+leurs nomenclatures. Simples casiers où je classe grossièrement les
+notions que j'ai sur moi-même! Leurs titres admis de tous servent
+d'étiquettes sottement précises à diverses parties de mon appétit. Nous
+disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la
+conversation. Ainsi en pleine pâte, à l'emporte-pièce, on découpe des
+étoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers,
+délicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la
+cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette éclaire-t-il le
+ciel inconnaissable et qui nous trouble?
+
+ * * * * *
+
+Il alluma un cigare énorme, noir et sableux. Et il contemplait les
+associations d'idées qui s'amassaient des lointains de sa mémoire pour
+lui bâtir son univers.
+
+ * * * * *
+
+... Déjà les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts,
+souillés, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de
+pensées qui baignent son âme, aussi réelles, quoique insaisissables, que
+le parfum répandu dans tout notre être par le souvenir d'une femme et
+que nous ne saurions préciser. Des bouffées d'imagination indéfinies et
+puissantes le remplissent: désirs d'idées, appétits de savoir, émotions
+de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumée presque pâteuse de
+son cigare. Il halète de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son
+mécanisme de tête puissamment échauffé ne s'arrête pas à se renseigner,
+à déduire, à distinguer, à rapprocher; son regard n'est tendu vers rien
+de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de
+dictionnaire. Il aspire à l'absolu. Il se sent devenir l'idée de l'idée;
+ainsi dans le monde sentimental le moment suprême est l'amour de
+l'amour: aimer sans objet, aimer à aimer.
+
+ * * * * *
+
+Cependant une fois encore, dans cette atmosphère de son Moi, là-bas sur
+l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son âme déroulée à
+l'infini, il devine la jeune femme ou plutôt le lieu où jadis elle lui
+apparut;--parfois dans un éclair de recueillement nous retrouvons les
+longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'était une acuité
+profonde; tout l'être transpercé. Aujourd'hui, une notion, une froide
+chose de mémoire.
+
+Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et
+qu'encensaient ces fleurs courbées, la tendresse et la volupté, jadis le
+troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un
+décor de tentations délicates; elle me souillait les hardiesses qui
+domptent les hommes. Mais le soir, assis près d'elle et me rongeant
+l'esprit, je l'ai salie à la discuter.--Et il bâille devant cette fade
+et perpétuelle revenante, sa sentimentalité.
+
+ * * * * *
+
+--Tu fus le précurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif à ce fluide et
+profond univers qui s'étend derrière les minutes et les faits. Mais
+pourquoi plus longtemps nommer femme mon désir? Je ne goûtai de plaisir
+par toi qu'à mes heures de bonne santé et d'irréflexion; gaîté bien
+furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu
+m'abandonnais que je connus la faiblesse délicieuse de soupirer. Mon
+rêve solitaire fut fécond, il m'a donné la mollesse amoureuse et les
+larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les
+accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition à nous
+préoccuper. Je ne veux plus te rêver et tu ne m'apparaîtras plus.
+J'entends vivre avec la partie de moi-même qui est intacte des basses
+besognes.
+
+ * * * * *
+
+Alors dans la fumée, loin du bruit de la vie, quittant les événements et
+toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui
+fuyait cette vie étroite pour laquelle on a pu créer un vocabulaire. Un
+amas de rêves, de nuances, de délicatesses sans nom et qui s'enfoncent à
+l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, où sont inconnus
+les buts et les causes, où sont tranchés ces mille liens qui nous
+rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, où le drame même qui
+se joue en notre tête ne nous est plus qu'un spectacle.
+
+Quand, porté par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume,
+qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui
+toujours le virent vêtu de complaisance, de médiocres ambitions, de
+futilités et s'énervant à des plaisanteries de café-concert. Au jour les
+besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe!
+Cette nuit célèbre la résurrection de son âme; il est soi, il est le
+passage où se pressent les images et les idées. Sous ce défilé solennel
+il frissonne d'une petite fièvre, d'un tremblement de hâte: vivra-t-il
+assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'émeut dans les peuples,
+le long des siècles!
+
+Il se rejette en arrière pour aspirer une bouffée de tabac, et sa pensée
+soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait,
+l'autre contemplait le monde.
+
+Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y
+voyait grouiller les Barbares, il tremblait à l'idée de descendre parmi
+eux; ce lui était une répulsion et une timidité, avec une angoisse. En
+même temps il les méprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux;
+il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette
+turbulence.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous
+sommes les convaincus. Nous avons donné à chaque chose son nom; nous
+savons quand il convient de rire et d'être sérieux. Nous sommes sourds
+et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges,
+étant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la considération, la
+patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule
+(contre ceux qui sont _différents_), et le type du bon garçon (tant la
+profondeur de notre âme est admirable).
+
+ * * * * *
+
+--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrième
+cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le
+frère trébuchant des âmes fières qui se gardent à l'écart une vision
+singulière du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts
+ma vie, je ne veux point participer de leur médiocrité. Je me reconnais;
+je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis
+évoquer ici par trois idées associées. Que toutes les forces de mon
+orgueil rentrent en mon âme. Et que cette âme dédaigneuse secoue la
+sueur dont l'a souillée un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante.
+J'avais hâte de cette nuit, ô mon bien-aimé, ô moi, pour redevenir un
+dieu.
+
+ * * * * *
+
+--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc déjouer ainsi les jeunes dieux!
+Hier vous parûtes encore un enfant; vos reins s'étaient courbaturés
+pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; à l'aube,
+on vous a vu la peau fripée et dans les yeux de légères fibrilles rouges
+après des expériences sentimentales.
+
+--Qu'importe mon corps! Démence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien
+de commun entre ce produit médiocre de mes fournisseurs et mon âme où
+j'ai mis ma tendresse. Et quelque bévue où ce corps me compromette,
+c'est à lui d'en rougir devant moi.
+
+--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idées, votre âme enfin,
+cinquante que vous connaissez les possédèrent et les ont exprimées avec
+des mots délicieux. Sachez donc que, n'étant pas neuf, vous paraissez
+encore sec, essoufflé, fiévreux; qui donc pensez-vous charmer?
+
+--Mes pensées, mon âme, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir
+ces représentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et
+furtives où vous prétendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et
+par qui elles existent dans leurs différences et dans leur unité,
+pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensées,
+avec mes actes, toutes vapeurs grossières qui s'élèvent de vos sens
+quand vous me regardez!
+
+Il serait beau, dites-vous, d'être petit-fils d'une race qui commanda,
+et l'aïeul d'une lignée de penseurs;--il serait beau que mon corps
+offrît l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van
+Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement
+ma sensibilité contre une sensibilité pareille, et qu'en cette rare
+union l'estime et la volupté ne fussent pas séparées. Misères, tout
+cela! Fragments éparpillés du bon et du beau! Je sais que je vous
+apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en vérité, je
+ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable
+et insaisissable, derrière ce corps, derrière ces pensées, derrière ces
+actes que vous me reprochez; je forme et déforme l'univers, et rien
+n'existe que je sois tenté d'adorer.
+
+Je me désintéresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus
+responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et
+de la dépopulation.
+
+Après quoi si l'on me dit: «Prouvez-vous donc, témoignez que vous êtes
+un dieu.» Je m'indigne et je réponds: «Quoi! comme les autres! me
+définir, c'est-à-dire me limiter! me refléter dans des intelligences qui
+me déformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous
+préparé? Ma tâche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver
+intact. Je m'en tiens à dégager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans
+cesse le fleuve immonde des Barbares.»
+
+ * * * * *
+
+Ainsi se retrouvait-il façonné selon son désir.
+
+ * * * * *
+
+Et peu à peu l'amertume mêlée à ce tourbillon de pensées se fondait.
+Abandonné dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminée parmi
+les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il
+maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idées
+qui ne se révèlent que dans un éclair. La solennité et la profondeur de
+son émotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse
+n'était pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied
+des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portée, sous un ciel
+bas, par un vent âpre, sur la bruyère immense de l'océan breton; mais
+entre ces murs nus et désespérants, ses moindres pensées prenaient une
+intensité poussée jusqu'à un degré prodigieux. Il s'enfonçait avec
+passion à en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession
+... Plénitude, sincérité d'ardeur, que ne peut vous faire sentir
+l'analyse.
+
+Porté sur ce fleuve énorme de pensées qui coule resserré entre le
+coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, désormais débordant
+cet étroit canal d'une nuit, le fleuve allait se répandre et l'emporter
+lui-même sur tout le champ de la vie. Délices de comprendre, de se
+développer, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se
+remplir d'images indéfinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au
+dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous
+grisent en se défendant, et qui de leur secret disent seulement: «Nous
+sommes de la même race que toi, ardents et découragés.»
+
+ * * * * *
+
+Et ce ne sont pas là les pensées familières, les chères pensées
+domestiques, de flânerie ou d'étude, que l'on protège, que l'on
+réchauffe, qu'on voit grandir. A celles-là, le soir, comme à des
+amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument
+comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre
+coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussière
+d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore
+le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse
+terrible: «Sont-elles bonnes? et leur beauté?» Un nuage passe: «D'autres
+les ont possédées; demain elles me paraîtront peut-être froides, vides,
+banales.» Ah! cette sécheresse! ces harassements de reprendre, à froid
+et d'une âme rétrécie, des théories qui hier m'échauffaient! Ah! presser
+une imagination, systématiser, synthétiser, éliminer, affiner, comparer!
+besogne d'écoeurement! dégoût! d'où l'on atteint la stérilité. Et devant
+cet amas de rêves gâchés, le cerveau fourbu demeure toujours, affamé
+jusqu'au désespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de système
+à baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaître ces angoisses.
+
+Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de créer. En cet instant je
+suis une fonction. O bonheur! ivresse! je crée. Quoi? Peu importe; tout.
+L'univers me pénètre et se développe et s'harmonise en moi. Pourquoi
+m'inquiéter que ces pensées soient vraies, justes, grandes? Leurs
+épithètes varient selon les êtres qui les considèrent; et moi, je suis
+tous les êtres. Je frissonne de joie, et, comme la mère qui palpite d'un
+monde, j'ignore ce qui naît en moi.
+
+ * * * * *
+
+Lourds soirs d'été, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buée, de
+sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couché
+sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'étais
+enivré jusqu'à la migraine d'un défilé sensuel d'images faites de grands
+paysages d'eau, d'immobilité et de santé dolente, doucement consolée
+parmi d'immenses solitudes brutalisées d'air salin.--Ainsi dans cette
+chambre sèche roulait en moi tout un univers, âpre et solennisé.
+
+ * * * * *
+
+Comme il se promenait dans l'appartement à demi obscur, parlant tout
+haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetées là
+négligemment, avec la hâte de sa rentrée, et soudain il se rappela qu'il
+devait passer chez son cordonnier, puisqu'à midi recommençait son
+labeur. Déjà sonnaient trois heures du matin: un découragement
+épouvantable l'envahit: il fallait maintenant tâcher de dormir jusqu'à
+l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraîchir
+l'atmosphère enfiévrée, il ouvrit sur l'énorme Paris, qui, repu, lui
+sembla se préparer au lendemain. Il se dévêtit avec ce calme presque
+somnambulique qui naît, après une violente surexcitation, de la
+certitude de l'irrémédiable. Et longtemps avant de s'endormir il se
+répétait, en la grossissant à chaque fois, l'horreur de la vie qu'il
+subissait. Son sommeil fut agité et par tronçons, à cause qu'il avait
+trop fumé: «Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe
+en nous ne nous échappe. Je vois distinctement de petits morceaux de
+rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.» Et, le
+corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour élever sa
+tête brûlante.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son
+anxiété, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._
+
+_Certes il ne prétendait son dégoût universel justifié que contre
+l'_espèce; _il reconnaissait qu'appliquée à l'_individu _sa méfiance
+avait souvent tort, car les caractères spécifiques se témoignent chez
+chacun dans des proportions variables._
+
+_Seulement il était craintif de toute société._
+
+_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraître
+enviable, mais il méprisait les âmes médiocres qui peuvent se satisfaire
+pleinement._
+
+ * * * * *
+
+_C'est malgré lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa
+nature, que nous avons vu se former par cinq années d'efforts, deux hors
+du monde, trois à Paris. Silencieux et affaissé, il cachait le plus
+possible ses sentiments, mais la meilleure réfutation qu'il leur connût
+consistait en un long bain vers dix heures du soir et une préparation de
+chloral._
+
+ * * * * *
+
+AFFAISEMENT
+
+
+C'était, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voilé des chansons
+bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pavé de bois, un peu
+grisé du luxe abondant des équipages, et satisfait de n'avoir aucun
+labeur pour cette soirée ni le lendemain. Il dîna sans énervement, dans
+un endroit paisible et frais, servi par un garçon incolore. Il n'eut pas
+conscience des phénomènes de la digestion, et attablé devant le café
+élégant et désert d'une silencieuse avenue, il goûta sans importuns le
+léger échauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le
+soir tombant, un peu froid pour faire plus agréable son londrès blond
+parfaitement allumé, il contemplait de vagues métaphysiques, charmantes
+et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles
+s'échappant à cette heure de leurs ateliers ingénieux de couture.
+Étaient-elles dans son âme, ou les voyait-il réellement sous ses yeux?
+pour qu'il prît souci de l'éclairer cet affaissement rêveur était trop
+doux.
+
+ * * * * *
+
+Bientôt, mortifié des durs bâtons de sa chaise, il se leva et dut se
+choisir une occupation, un lieu où il eût sa raison d'être ce soir dans
+cet océan mesquin de Paris.
+
+... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de
+camarades. On arrive, on est surpris et illuminé de se revoir; on se
+serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec
+nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide,
+ou sans lever les yeux _à l'homme préoccupé,_ ou en disant: «mon
+vieux»). Puis quoi! les bavardages connus, les doléances, de petites
+envies. Auprès de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je
+n'irai pas risquer ma quiétude. Tandis que les muscles de leurs visages
+et les secrètes transitions de leurs discours révèlent qu'ils mettent
+leur honneur et leur joie dans les médiocres sommes et faveurs où ils se
+hissent, ils n'arrêtent pas de stigmatiser, avec emportement et naïveté,
+les concessions de leurs aînés. Le plus agaçant est que, cramponnés à
+des opinions fragmentaires qu'ils reçurent du hasard, ils s'indignent
+contre celui qui tient d'égale valeur ce qu'ils méprisent et ce qu'ils
+exaltent, comme si toutes attitudes n'étaient pas également
+insignifiantes et justifiées.
+
+ * * * * *
+
+... Dans le monde, à ce début de l'été, plus de réceptions tapageuses.
+Aux salons reposés et frais, quinze à vingt personnes se succèdent
+doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de thé.
+Que n'allait-il s'y délasser? On rencontre dans la société, à défaut
+d'affection, des gens affectueux et bien élevés. Les impressions qu'on y
+échange, prévues, un peu trop lucides, du moins n'éveillent jamais ce
+malaise que nous fait la verve heurtée des jeunes gens. «Peu répandu, je
+sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires,
+politiciens et mondaines; je ne distingue guère leurs petitesses, et,
+dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur
+bienveillant et bref.»--Hélas! sa douloureuse sensibilité lui fermait
+ces élégants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: «Je n'ai pas
+souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne
+m'ait mortifié dès l'abord par quelque parole, insignifiante mais où je
+savais trouver, malgré que je me tinsse, de la peine et de l'irritation.
+J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguèrent avec un goût
+charmant, et leur accueil m'eût transporté, si l'impuissance de paraître
+en une seule minute tout ce que je puis être n'avait alors gâté mon naïf
+épanouissement et si profondément qu'aujourd'hui encore, dans mes
+instants de fatuité, la soudaine évocation de ces circonstances me
+resserre.» Imagination pénible qu'a part soi il comparait à la vanité
+pointilleuse des campagnards, mais enfoncée si avant dans sa chair qu'il
+pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.
+
+ * * * * *
+
+... Une troisième distraction s'offrait: la musique. Amie puissante,
+elle met l'abondance dans l'âme, et, sur la plus sèche, comme une
+humidité de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mécontent honteux,
+pendant les noires journées d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie
+sentimentale des sons, où les tristesses même palpitent d'une si large
+noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eût pas accepté
+cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses
+pensées familières. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie,
+le front touché d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail
+nocturne, il se convainquait d'avoir été _élu_ pour des infortunes
+spéciales.--Mais dans cette molle soirée de tiédeur il répugnait à toute
+secousse. «Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les
+violons; leur puissance trop implorée décroît, et leur vertu ne saurait
+être mise en réserve qui se subtilise avec le soupir expirant de
+l'archet.»
+
+ * * * * *
+
+Il alla simplement se promener au parc Monceau.
+
+Quoique le soir elle sente un peu le marécage, il aimait cette nursery.
+Là, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait
+d'abandonner l'air gaillard et sûr de soi, uniforme du boulevard. Tant
+était douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la
+majorité ne fut jamais spirituel. «Les gens m'épouvantent, ajoutait-il,
+mais à la veille d'un dimanche où je pourrai m'enfermer tout le jour,
+j'ai pour l'humanité mille indulgences. Mes méchancetés ne sont que des
+crises, des excès de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agrès
+admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague
+et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des
+objections; petites phrases de Michelet si pénétrantes, brûlantes du
+culte des groupes humains! amis, belles âmes, qui me communiquez au
+dessert votre sentiment de la responsabilité! moi-même j'ai senti une
+énergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail,
+quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.
+--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pièce, mais je me plais
+infiniment.»
+
+ * * * * *
+
+Dans son épaule, une névralgie lancina soudain, qui le guérit sans plus
+de sa déplaisante fatuité. Humant l'humidité, il se hâta de fuir. Puis
+reprenant avec pondération sa politique:
+
+«La réflexion et l'usage m'engagent à ensevelir au fond de mon âme ma
+vision particulière du monde. La gardant immaculée, précise et
+consolante pour moi à toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut,
+supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarités des gens.--Je
+saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par
+quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on
+agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse à se
+garder en même temps qu'on paraît se donner, un plaisir aigu de mépris.
+Équilibre pourtant difficile à tenir! L'homme intérieur, celui qui
+possède une vision personnelle du monde, parfois s'échappe à soi-même,
+bouscule qui l'entoure et, se révélant, annule des mois merveilleux de
+prudence; s'il se plie sans éclat à servir l'univers vulgaire, s'il
+fraternise et s'il ravale ses dégoûts, je vois l'amertume amassée dans
+son âme qui le pénètre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses,
+et ces lèvres séchées, avec bientôt des coliques hépatiques!»
+
+ * * * * *
+
+Il s'arrêta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois
+encore, ayant posé la vérité (qui est de respecter la majorité), les
+raisonnements se dérobaient, le laissant en contradiction avec soi-même.
+Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniâtrement par un autre côté sa
+rhapsodie:
+
+ * * * * *
+
+«Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en dégoût?
+(Et cette petite formule, déplaisante, trop maigre, désolait sa vie
+depuis des mois.)
+
+«Un jour viendra où ce système, d'après lequel je plie ma conduite, me
+déplaira. Aux heures vagues de la journée, souvent, par une fente
+brusque sur l'avenir, j'entrevois le désespoir qui alors me tournera
+contre moi-même, alors qu'il sera trop tard.
+
+«C'est pitié que dans ce quartier désert je sois seul et indécis à
+remuer mes vieilles humeurs, que fait et défait le hasard des
+températures. Et ce soir, avec ce perpétuel resserrement de l'épigastre
+et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de
+sentir les nerfs qui se montent et seront bientôt les maîtres, ressemble
+à tout mes soirs, sans trêve agités comme les minutes qui précèdent un
+rendez-vous.
+
+«Ceux de mon âge, _éversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont
+une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanés; ils
+doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands
+coups sur les épaules et souvent même sur le plat du ventre, avec
+enthousiasme. Moi qui répugne à ces pétulances et à leurs gourmes, plus
+tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'être
+éloigné des ivresses où des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums
+violents et des corsages délicats, sont gaies puis se déshabillent. Et
+voilà mon moindre regret près de tant de succès proposés, autorité,
+fortune, qu'irrévocablement je refuse. Refusés! qui le croira. Où
+m'arrêterais-je si je me décidais à vouloir?... Hélas! quelque vie que
+je mène, toujours je me tourmenterai d'une âcreté mécontente, pour
+n'avoir pu mener parallèlement les contemplations du moine, les
+expériences du cosmopolite, la spéculation du boursier et tant de vies
+dont j'aurais su agrandir les délices.»
+
+Cependant, par de rapides frottements il échauffait son rhumatisme, et
+il circulait dans ce pâté de maisons mornes, rue de Clichy, square
+Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un
+singulier mélange de dégoût et de timidité, jusqu'à ne pouvoir prononcer
+leurs noms sans malaise, car il y avait récemment habité. Et le souvenir
+des espoirs, des échecs, des angoisses, tant de dégoûts subis des
+Barbares! précisant sa pensée, il tente, une fois encore, de reconnaître
+sa position dans la vision commune de l'univers:
+
+ * * * * *
+
+«A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec
+passion, les plans les plus ingénieux, imaginations commerciales, succès
+mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
+devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitôt par les Barbares
+sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai contrôlé,
+estimé, coté, toisé, apprécié enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
+redresseront, puis ils daigneront m'autoriser à tenter la fortune; et je
+serai exploité, humilié, vexé à en être étonné moi-même, jusqu'à ce
+qu'enfin, excédé de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en
+revienne à ma solitude, de plus en plus resserré, fané, froid, subtil,
+aride et de moins en moins loquace avec mon âme.
+
+«Oui, c'est trop tard pour renoncer d'être l'abstraction qu'on me voit.
+Je fus trop acharné à vérifier de quoi était faite mon ardeur. Pour
+m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits aigus
+d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon
+âme est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis
+si vives et agréables à voir: tristesse et dérision. Et voilà bien la
+guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse!
+Tristesse, tu n'intéresses plus aujourd'hui que des fabricants de
+pilules, qui te vaincront par la chimie. Dérision! m'étant mangé la tête
+comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'épaisseur
+pour que je sourie encore.
+
+«Mon sourire a perdu sa fatuité. Je pensais me sourire à moi-même, et
+j'ai perdu pied dans l'indéfini à me hasarder hors la géographie morale.
+La tâche n'était pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouillé,
+aminci, je me refuse désormais à de nouvelles expériences.
+
+«Je ne sais plus que me répéter; mes dégoûts même n'ont plus de verve:
+simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anémie, misères du passé, je
+vous vois mesquins du haut de la loi que j'ébauchai, ridicules avec les
+yeux du vulgaire.
+
+«Ce que j'appelais mes pensées sont en moi de petits cailloux, ternes et
+secs, qui bruissent et m'étouffent et me blessent.
+
+Je voudrais pleurer, être bercé; je voudrais désirer pleurer. Le voeu
+que je découvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre,
+et tel que je ne le prendrais pas en grippe.
+
+ * * * * *
+
+«J'aurais passé ma journée tant bien que mal sous les besognes. Le soir,
+tous soirs, sans appareil j'irais à lui. Dans la cellule de notre amitié
+fermée au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosité ou son
+indifférence ne me feraient tressaillir. Je serais sincère; lui
+affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je
+lui trouverais de l'autorité, ce serait «mon aîné»; et, pour tout dire,
+il serait à mes côtés? moi-même plus vieux. Telle sensation dont vous
+souffrez, me dirait-il, est rare même chez vous; telle autre que vous
+prêtez au monde, vous est une vision spéciale; analysez mieux. Nous
+suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous êtes au
+pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop
+sillonné par le mal se refusait à comprendre, et, cette supposition est
+plus triste encore, si je méprisais la vérité par orgueil de malade,
+lui, sans méchantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait
+moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon âcreté. Il
+m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est
+quand la fierté me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre
+un dieu dans les bras, pour que du moins le prétexte de ma lassitude
+soit noble. Dans mes détestables lucidités et expansions, il saurait me
+donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La
+sécheresse, cette reine écrasante et désolée qui s'assied sur le coeur
+des fanatiques qui ont abusé de la vie intérieure, il la chasserait.
+A moi qui tentai de transfigurer mon âme en absolu, il redonnerait
+peut-être l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose à désirer,
+à regretter, à pleurer! pour que je n'aie pas la gorge sèche, la tête
+vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des curés, des
+ingénieurs, des demoiselles et des collectionneurs.»
+
+ * * * * *
+
+Marcher dans les rues, céder le trottoir, heurter celui-ci et respecter
+son propre rhumatisme secoue et coupe les idées. Au milieu de son
+émotion, ce jeune homme se mit tout à coup à rêver de la vie qu'il
+s'installerait, s'il parvenait à supporter le contact des Barbares;
+
+«Je serais, pour qu'on ne m'écrase pas, bon, aimable, rare et sans y
+paraître très circonspect.
+
+«Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me préparer des mets
+légers et qui, dans une office fraîche, où j'irais près de lui parfois
+m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du
+jour à feuilleter des traités d'hygiène.
+
+«J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes,
+pour visiter commodément certaines curiosités du vieux Paris, où il faut
+apporter le guide Joanne, gros format.
+
+«Chaque année, de rapides voyages de trente jours me mèneraient à Venise
+pour ennoblir mon type, à Dresde pour rêver devant ses peintures et ses
+musiques, au Vatican et à Berlin pour que leurs antiques précisent mes
+rêves. Enfin, à tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de
+dormir, et je me réveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en
+face du va-et-vient admirable de l'héroïque océan breton, mâle et
+paternel.»
+
+ * * * * *
+
+Rentré chez lui, il calcula sur papier le revenu nécessaire à ce train
+de vie et les besognes qu'il lui en coûterait. Puis il sourit de cet
+enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.
+
+Ensuite accablé, il ne trouva plus la moindre réflexion à faire ... ô
+maître qui guérirait de la sécheresse.
+
+ * * * * *
+
+C'est ce soir-là que décidément incapable de s'échauffer sans un
+bouleversement de son univers intérieur, toujours possible mais que
+depuis des mois il espérait en vain, timide et affaissé devant l'avenir,
+tourmenté d'insomnies, il eut le goût de se souvenir, de répéter les
+émotions, les visions du monde dont jadis il s'était si violemment
+échauffé. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette
+monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les
+solliciteurs de ce député sous-secrétaire d'État.
+
+Il ne s'efforça nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux
+fussent agréables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habileté, les
+divers rêves demeurés empreints sur sa mémoire depuis cinq ans.
+Seulement à cette heure de stérilité, il s'étonnait parfois de retrouver
+dans son souvenir certains accès de tendresse ou de haine. Est-il
+possible que j'aie déclamé! J'espérais cela! O naïveté! Il rougissait.
+Et malgré sa sincérité, ça et là vous devinerez peut-être qu'il a mis la
+sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-même.
+
+Souvent, très souvent, fatigué, perdu dans cette casuistique monotone,
+touché du soupçon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus
+effrayé encore à l'idée de recommencer une vraie vie sérieuse, ferme,
+utile, il s'interrompait:
+
+ * * * * *
+
+O maître, maître, où es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me
+remets!»
+
+
+ * * * * *
+
+
+O maître,
+
+Je me rappelle qu'à dix ans, quand je pleurais contre le poteau de
+gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les
+cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'étais ridicule, je
+m'interrogeais avec angoisse! «Plus tard, quand je serai une grande
+personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?»--Je ne
+sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop
+sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans.
+Petit garçon, tu n'avais pas tort de mépriser les cuistres,
+dispensateurs d'éloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dépendais;
+tu montrais du goût de te plaire, de fois à autre, par les temps humides,
+à pleurer dans un coin plutôt que de jouer avec ceux que tu n'avais pas
+choisis. Crois bien que les soucis et les prétentions des grandes
+personnes ont continué à m'être souverainement indifférents. Aujourd'hui
+comme alors, je sens en elles l'ennemi; près d'elles je retrouve le
+dédain et la timidité que t'inspirait la médiocrité de tes maîtres.
+
+Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd'hui. J'ai
+les mêmes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifié, et il m'enseigne
+que j'avais tort, quand, tous m'ayant blessé, je disais en moi-même:
+«Ils verront bien, un jour.» Chaque année, à chaque semaine presque,
+j'ai pu répéter: «Ils verront bien», ce mot des enfants sans défense
+qu'on humilie. Mais je n'ai plus le désir ni la volonté de manifester
+rien qui soit digne de moi. L'effort égoïste et âpre m'a stérilisé. Il
+faut, mon maître, que tu me secoures.
+
+Je n'ai plus d'énergie, mais compte qu'à la sensibilité violente d'un
+enfant je joins une clairvoyance dès longtemps avertie. Et je te dis
+cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force
+et de fécondité spirituelle que j'ai besoin.
+
+Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de
+laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bête qui flaire et
+vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jeté mon sentiment
+à celle qui passait sans que ma psychologie l'eût élue. Le secret des
+forts est de se contraindre sans répit.
+
+Je sais aussi,--puisque le décor où je vis m'est attristé par mille
+souvenirs, par des sensations confuses incarnées dans les tables du
+boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade
+de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts où veillent mille
+chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours éprouvé que les choses très
+belles me remplissaient d'une âcre mélancolie par le retour qu'elles
+m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les
+passionnerait.
+
+Je sais, mais qui me donnera la grâce? qui fera que je veuille! O
+maître, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec
+confiance à la seule recherche de mon absolu.
+
+Cette légende alexandrine, qui m'engendra autrefois à la vie
+personnelle, m'enseigne que mon âme, étant remontée dans sa tour
+d'ivoire qu'assiègent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences
+vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?
+
+Tout ce récit n'est que l'instant où le problème de la vie se présente à
+moi avec une grande clarté. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en
+paroles mais en oeuvres, après l'élan de l'âme, après la tendresse du
+coeur, le véritable amour serait d'agir.
+
+Toi seul, ô mon maître, m'ayant fortifié dans cette agitation souvent
+douloureuse d'où je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait,
+et je te supplie que par une suprême tutelle, tu me choisisses le
+sentier où s'accomplira ma destinée.
+
+Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou
+prince des hommes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+works.
+
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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barr&egrave;s
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le culte du moi 1
+ Sous l'oeil des barbares
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+Author: Maurice Barr&egrave;s
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+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 ***
+
+
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+
+Produced by Marc D'Hooghe
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+From images generously made available by gallica
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+<!-- End Autogenerated TOC. -->
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+<h1>LE CULTE DU MOI &mdash; I</h1>
+
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+<h1>SOUS L'OEIL DES BARBARES</h1>
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+<h3>par</h3>
+
+<h2>MAURICE BARRES</h2>
+
+<h4>DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h4>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4>NOUVELLE &Eacute;DITION</h4>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h4>1911</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>TABLE</h3>
+<p class="table">
+<a class="plain" href ="#Examen">EXAMEN DES TROIS ROMANS ID&Eacute;OLOGIQUES.</a>
+<br /><br />
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+<br />
+<a class="plain" href="#Voici">Voici une courte monographie r&eacute;aliste</a>
+<br /><br />
+
+LIVRE I
+<br />
+AVEC SES LIVRES
+<br /><br />
+
+CHAPITRE PREMIER.&mdash;<a class="plain" href="#ca">Concordance</a>
+<br />
+<i><a class="plain" href="#dep">D&eacute;part inquiet</a></i>
+<br /><br />
+
+CHAPITRE DEUXI&Egrave;ME.&mdash;<a class="plain" href="#cb">Concordance</a>
+<br />
+<i><a class="plain" href="#te">Tendresse</a></i>
+<br /><br />
+
+CHAPITRE TROISI&Egrave;ME.&mdash;<a class="plain" href="#cc">Concordance</a>
+<br />
+<i><a class="plain" href="#des">D&eacute;sint&eacute;ressement</a></i>
+<br /><br />
+
+
+LIVRE II
+<br />
+A PARIS
+<br /><br />
+
+CHAPITRE QUATRI&Egrave;ME.&mdash;<a class="plain" href="#cd">Concordance</a>
+<br />
+<i><a class="plain" href="#par">Paris &agrave; vingt ans</a></i>
+<br /><br />
+
+CHAPITRE CINQUI&Egrave;ME.&mdash;<a class="plain" href="#ce">Concordance</a>
+<br />
+<i><a class="plain" href="#dan">Dandysme</a></i>
+<br /><br />
+
+CHAPITRE SIXI&Egrave;ME.&mdash;<a class="plain" href="#cf">Concordance</a>
+<br />
+<i><a class="plain" href="#ext">Extase</a></i>
+<br /><br />
+
+CHAPITRE SEPTI&Egrave;ME,&mdash;<a class="plain" href="#cg">Concordance</a>
+<br />
+<i><a class="plain" href="#aff">Affaissement</a></i>
+<br /><br />
+
+<a class="plain" href="#ora">Oraison</a>
+</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="Examen" id="Examen"></a>EXAMEN DES TROIS ROMANS ID&Eacute;OLOGIQUES</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A M. PAUL BOURGET</p>
+
+
+<p>MON CHER AMI,</p>
+
+<p><i>Ce volume</i>, Sous l'oeil des Barbares, <i>mis en vente depuis six
+semaines, &eacute;tait ignor&eacute; du public, et la plupart des professionnels le
+jugeaient incompr&eacute;hensible et choquant, quand vous lui apport&acirc;tes votre
+autorit&eacute; et voire amiti&eacute; fraternelle. Vous m'en avez continu&eacute; le
+b&eacute;n&eacute;fice jusqu'&agrave; ce jour. Vous m'avez abr&eacute;g&eacute; de quelques ann&eacute;es le temps
+fort p&eacute;nible o&ugrave; un &eacute;crivain se cherche un public. Peut-&ecirc;tre aussi mon
+travail m'est-il devenu plus agr&eacute;able &agrave; moi-m&ecirc;me, gr&acirc;ce &agrave; cette
+courtoise et affectueuse compr&eacute;hension par o&ugrave; vous n&eacute;gligez les
+imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
+tentatives int&eacute;ressantes.</i></p>
+
+<p><i>Ah! les ch&egrave;res journ&eacute;es entre autres que nous avons pass&eacute;es &agrave; Hy&egrave;res!
+Comme vous &eacute;criviez</i> Un coeur de femme, <i>nous n'avions souci que du
+viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tilli&egrave;re, puis aussi
+de la jeune B&eacute;r&eacute;nice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
+alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
+vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
+d&eacute;tails, c'est-&agrave;-dire donner de l'intelligence aux h&ocirc;teliers et de la
+timidit&eacute; aux importuns; &agrave; ce point que pas une fois, en me mettant &agrave;
+table, dans ce temps-l&agrave;, il ne me vint &agrave; l'esprit une r&eacute;flexion qui
+m'attriste en voyage, &agrave; savoir qu'&eacute;tant donn&eacute; le grand nombre de b&ecirc;tes
+qu'on rencontre &agrave; travers le monde, il est bien p&eacute;nible que seuls, ou &agrave;
+peu pr&egrave;s, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles.</i></p>
+
+<p><i>Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procur&eacute; le plaisir le
+plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire.</i></p>
+
+<p><i>Si j'ajoute que vous &ecirc;tes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
+nette des m&eacute;thodes convenables &agrave; chaque esp&egrave;ce d'esprit et le go&ucirc;t le
+plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
+la libert&eacute; de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propos&eacute;
+d'examiner quelques questions que soul&egrave;ve cette th&eacute;orie de la culture du
+Moi d&eacute;velopp&eacute;e dans</i> Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre <i>et</i> le
+Jardin de B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>EXAMEN</h3>
+
+
+<p>Oui, il m'a sembl&eacute;, en lisant mes critiques les plus bienveillants, que
+ces trois volumes, publi&eacute;s &agrave; de larges intervalles (de 1888 &agrave; 91)
+n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attach&eacute; &agrave; louer ou &agrave;
+contester des d&eacute;tails; c'est la suite, l'ensemble logique, le syst&egrave;me
+qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en r&eacute;ponse aux
+critiques les plus fr&eacute;quentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
+d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuset&eacute; de me suivre, je
+proc&eacute;derai par exposition, non par discussion.</p>
+
+<p>Que peut-on demander &agrave; ces trois livres?</p>
+
+<p>N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
+Taine ou Bourget. Ceux-ci proc&egrave;dent selon la m&eacute;thode des botanistes qui
+nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
+racines, par le sol o&ugrave; elle se d&eacute;veloppe, par l'air qui l'entoure. Ces
+v&eacute;ritables psychologues pr&eacute;tendent remonter la s&eacute;rie des causes de tout
+frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
+nous narrent, ils tirent des lois g&eacute;n&eacute;rales. Tout &agrave; l'encontre, ces
+ouvrages-ci ont &eacute;t&eacute; &eacute;crits par quelqu'un qui trouve <i>l'Imitation de
+J&eacute;sus-Christ</i> ou la <i>Vita nuova</i> du Dante infiniment satisfaisantes, et
+dont la pr&eacute;occupation d'analyse s'arr&ecirc;te &agrave; donner une description
+minutieuse, &eacute;mouvante et contagieuse des &eacute;tats d'&acirc;me qu'il s'est
+propos&eacute;s.</p>
+
+<p>Le principal d&eacute;faut de cette mani&egrave;re, c'est qu'elle laisse
+inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
+d&eacute;crit. Expliquer que tel caract&egrave;re exceptionnel d'un personnage fut
+pr&eacute;par&eacute; par les habitudes de ses anc&ecirc;tres et par les excitations du
+milieu o&ugrave; il r&eacute;agit, c'est le pont aux &acirc;nes de la psychologie, et c'est
+par l&agrave; que les lecteurs les moins pr&eacute;par&eacute;s parviennent &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans
+les domaines tr&egrave;s particuliers o&ugrave; les invite leur auteur. Si un bon
+psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
+que comprendrions-nous &agrave; tel livre, <i>l'Imitation</i>, par exemple, dont
+nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
+d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs n&eacute;s catholiques, le
+lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
+lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
+sentiments d'un pur lettr&eacute;, orgueilleux, raffin&eacute; et d&eacute;sarm&eacute;, jet&eacute; &agrave;
+vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honn&ecirc;te homme
+en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
+Norv&eacute;gien, un Russe se pourront-ils reconna&icirc;tre dans le livre que voici,
+o&ugrave; j'ai tent&eacute; la monographie des cinq ou six ann&eacute;es d'apprentissage d'un
+jeune Fran&ccedil;ais intellectuel?</p>
+
+<p>On le voit, je ne me dissimule pas les difficult&eacute;s de la m&eacute;thode que
+j'ai adopt&eacute;e. Cette obscurit&eacute; qu'on me reprocha durant quelques ann&eacute;es
+n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'id&eacute;e, c'est manque
+d'explications psychologiques. Mais quand j'&eacute;crivais, tout men&eacute; par mon
+&eacute;motion, je ne savais que d&eacute;terminer et d&eacute;crire les conditions des
+ph&eacute;nom&egrave;nes qui se passaient en moi. Comment les euss&eacute;-je expliqu&eacute;s?</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils &ecirc;tre fournis
+par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
+de noter qu'on n'est plus arr&ecirc;t&eacute; aujourd'hui par ce qu'on d&eacute;clarait
+incompr&eacute;hensible &agrave; l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,&mdash;et
+voici le fond de ma pens&eacute;e,&mdash;je n'y m&ecirc;lai aucune part didactique, parce
+que, dans mon esprit, je le recommande uniquement &agrave; ceux qui go&ucirc;tent la
+sinc&eacute;rit&eacute; sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'&acirc;me,
+fussent-elles d'ailleurs singuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Ces id&eacute;ologies, au reste, sont exprim&eacute;es avec une &eacute;motion communicative;
+ceux qui partagent le vieux go&ucirc;t fran&ccedil;ais pour les dissertations
+psychiques trouveront l&agrave; un int&eacute;r&ecirc;t dramatique. J'ai fait de l'id&eacute;ologie
+passionn&eacute;e. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
+pourquoi une g&eacute;n&eacute;ration d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e de beaucoup de choses, de tout peut-&ecirc;tre,
+hors de jouer avec des id&eacute;es, n'essayerait-elle pas le roman de la
+m&eacute;taphysique?</p>
+
+<p>Voici des m&eacute;moires spirituels, des &eacute;jaculations aussi, comme ces livres
+de discussions scolastiques que coupent d'ardentes pri&egrave;res.</p>
+
+<p>Ces monographies pr&eacute;sentent un triple int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>1&deg; Elles proposent &agrave; plusieurs les <i>formules</i> pr&eacute;cises de sentiments
+qu'ils &eacute;prouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent &agrave; eux seuls qu'une
+conscience imparfaite;</p>
+
+<p>2&deg; Elles sont un <i>renseignement</i> sur un type de jeune homme d&eacute;j&agrave;
+fr&eacute;quent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
+ceux qui sont aujourd'hui au lyc&eacute;e. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
+d&eacute;lay&eacute;s et trop forc&eacute;s par les imitateurs, seront consult&eacute;s dans la
+suite comme documents;</p>
+
+<p>3&deg; Mais voici un troisi&egrave;me point qui fait l'objet de ma sollicitude
+toute sp&eacute;ciale: ces monographies sont <i>un enseignement</i>. Quel que soit
+le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
+s'&eacute;garer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait &agrave;
+l'ambition qu'a exprim&eacute;e un po&egrave;te &eacute;tranger: &laquo;<i>Toute grande po&eacute;sie est un
+enseignement, je veux que l'on me consid&egrave;re comme un ma&icirc;tre ou rien.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Et, par l&agrave;, j'appelle la discussion sur la th&eacute;orie qui remplit ces
+volumes, sur <i>le culte du Moi</i>. J'aurai ensuite &agrave; m'expliquer de mon
+<i>Scepticisme</i>, comme ils disent.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>I&mdash;CULTE DU MOI</h3>
+
+
+<h4>a.&mdash;JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI</h4>
+
+
+<p>M'&eacute;tant propos&eacute; de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
+l'univers les gens de notre &eacute;poque d&eacute;cid&eacute;s &agrave; penser par eux-m&ecirc;mes et non
+pas &agrave; r&eacute;p&eacute;ter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
+commencer par une &eacute;tude du Moi. Mes raisons, je les ai expos&eacute;es dans une conf&eacute;rence de d&eacute;cembre
+1890, au th&eacute;&acirc;tre d'application, et quoique cette dissertation n'ait pas
+&eacute;t&eacute; publi&eacute;e, il me para&icirc;t superflu de la reprendre ici dans son d&eacute;tail.
+Notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalit&eacute;s sont
+choses &eacute;croul&eacute;es, constatais-je, auxquelles nous ne pouvons emprunter de
+r&egrave;gles de vie, et, en attendant que nos ma&icirc;tres nous aient refait des
+certitudes, il convient que nous nous en tenions &agrave; la seule r&eacute;alit&eacute;, au
+Moi. C'est la conclusion du premier chapitre (assez insuffisant,
+d'ailleurs) de <i>Sous l'oeil des Barbares</i>.</p>
+
+<p>On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien f&eacute;cond, vu qu'on
+la trouve partout. A cela, s'il faut r&eacute;pondre, je r&eacute;ponds qu'une id&eacute;e
+prend toute son importance et sa signification de l'ordre o&ugrave; nous la
+pla&ccedil;ons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a re&ccedil;u un
+caract&egrave;re pr&eacute;pond&eacute;rant dans l'exposition de mes id&eacute;es, en m&ecirc;me temps que
+j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.</p>
+
+<p>&Eacute;go&iuml;sme, &eacute;gotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
+chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur d&eacute;sarroi
+moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'&eacute;leva des
+r&eacute;criminations, les sempiternelles d&eacute;clamations contre l'&eacute;go&iuml;sme. Cette
+clameur fait sourire. Il est f&acirc;cheux qu'on soit encore oblig&eacute; d'en
+revenir &agrave; des notions qui, une fois pour toutes, devraient &ecirc;tre acquises
+aux esprits un peu d&eacute;frich&eacute;s. &laquo;Les moralistes, disait avec une haute
+clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
+d&eacute;fendent &agrave; l'homme l'&eacute;go&iuml;sme et approuvent le patriotisme, car le
+patriotisme n'est pas autre chose que l'&eacute;go&iuml;sme national, et cet &eacute;go&iuml;sme
+fait commettre de nation &agrave; nation les m&ecirc;mes injustices que l'&eacute;go&iuml;sme
+personnel entre les individus.&raquo; En r&eacute;alit&eacute;, avec Saint-Simon, tous les
+penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organis&eacute;s tient &agrave;
+l'&eacute;go&iuml;sme. Le mieux o&ugrave; l'on peut pr&eacute;tendre, c'est &agrave; combiner les
+int&eacute;r&ecirc;ts des hommes de telle fa&ccedil;on que l'int&eacute;r&ecirc;t particulier et
+l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral soient dans une commune direction. Et de m&ecirc;me que la
+premi&egrave;re g&eacute;n&eacute;ration de l'humanit&eacute; est celle o&ugrave; il y eut le plus
+d'&eacute;go&iuml;sme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
+int&eacute;r&ecirc;ts, de m&ecirc;me des jeunes gens sinc&egrave;res, ne trouvant pas, &agrave; leur
+entr&eacute;e dans la vie, un ma&icirc;tre, &laquo;<i>axiome, religion ou prince des
+hommes</i>,&raquo; qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins de
+leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
+assez forts et possesseurs de leur &acirc;me, qu'ils regardent alors
+l'humanit&eacute; et cherchent une voie commune o&ugrave; s'harmoniser. C'est le souci
+qui nous &eacute;mouvait aux jours d'amour du <i>Jardin de B&eacute;r&eacute;nice</i>.</p>
+
+<p>Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
+suites, nous allons toucher, s&ucirc;rement et sans tra&icirc;ner, leur essentiel et
+leur ordonnance.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h4>b.&mdash;TH&Egrave;SE DE &laquo;SOUS L'OEIL DES BARBARES&raquo;</h4>
+
+
+<p>Grave erreur de pr&ecirc;ter &agrave; ce mot de <i>barbares</i> la signification de
+&laquo;philistins&raquo; ou de &laquo;bourgeois&raquo;. Quelques-uns s'y m&eacute;prirent tout
+d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort oppos&eacute;e &agrave; nos
+pr&eacute;occupations. Par quelle grossi&egrave;re obsession professionnelle
+s&eacute;parerais-je l'humanit&eacute; en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
+non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre &laquo;sous l'oeil des barbares&raquo;,
+ce n'est pas qu'il se sente opprim&eacute; par des hommes sans culture ou par
+des n&eacute;gociants; son chagrin c'est de vivre parmi des &ecirc;tres qui de la vie
+poss&egrave;dent un r&ecirc;ve oppos&eacute; &agrave; celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
+ailleurs de fins lettr&eacute;s, ils sont pour lui des &eacute;trangers et des
+adversaires.</p>
+
+<p>Dans le m&ecirc;me sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
+grecque. Au contact des &eacute;trangers, et quel que f&ucirc;t d'ailleurs le degr&eacute;
+de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
+&eacute;prouvait un froissement analogue &agrave; celui que ressent un jeune homme
+contraint par la vie &agrave; fr&eacute;quenter des &ecirc;tres qui ne sont pas de sa patrie
+psychique.</p>
+
+<p>Ah! que m'importe la qualit&eacute; d'&acirc;me de qui contredit une sensibilit&eacute;! Ces
+&eacute;trangers qui entravent ou d&eacute;voient le d&eacute;veloppement de tel Moi d&eacute;licat,
+h&eacute;sitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
+jeune homme faillira &agrave; sa destin&eacute;e et ne trouvera pas sa joie de vivre,
+je les ha&iuml;s.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
+termes <i>Barbares</i> et <i>Moi</i>. Notre Moi, c'est la mani&egrave;re dont notre
+organisme r&eacute;agit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
+Barbares.</p>
+
+<p>Par une innovation qui, peut-&ecirc;tre, ne demeurera pas inf&eacute;conde, j'ai tenu
+compte de cette opposition dans l'agencement du livre. <i>Les
+concordances</i> sont le r&eacute;&ccedil;it des faits tels qu'ils peuvent &ecirc;tre relev&eacute;s
+<i>du dehors</i>, puis, dans une contre-partie, je donne le m&ecirc;me fait, tel
+qu'il est senti <i>au dedans</i>. Ici, la vision que les Barbares se font
+d'un &eacute;tat de notre &acirc;me, l&agrave; le m&ecirc;me &eacute;tat tel que nous en prenons
+conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
+maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier &agrave; leur image.</p>
+
+<p>Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le d&eacute;fendre chaque
+jour et chaque jour le cr&eacute;er. Voil&agrave; la double v&eacute;rit&eacute; sur quoi sont b&acirc;tis
+ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
+&eacute;thique, o&ugrave; nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
+r&eacute;clame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
+fait par &eacute;laguements et par accroissements: nous avons d'abord &agrave; &eacute;purer
+notre Moi de toutes les parcelles &eacute;trang&egrave;res que la vie continuellement
+y introduit, et puis &agrave; lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
+identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle &agrave; lui quand il
+se livre sans r&eacute;action aux forces de son instinct.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'&eacute;tait tout ce que
+je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'&eacute;tait bon &agrave;
+quelque chose; non-moi &eacute;tait tout ce qui pouvait nuire ou r&eacute;sister &agrave;
+moi.&raquo; Pour tout &ecirc;tre passionn&eacute; qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
+avec cette simplicit&eacute; que le monde se dessine. Proudhon, petit
+villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
+pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
+Fichte dans nos chambres &eacute;troites, ouvertes sur le grand Paris, nous
+autres jeunes bourgeois p&acirc;lis, affam&eacute;s de tous les bonheurs. Appliquez &agrave;
+l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
+avez l'&eacute;tat de Philippe dans <i>Sous l'oeil des Barbares</i>. Les Barbares,
+voil&agrave; le non-moi, c'est-&agrave;-dire tout ce qui peut nuire ou r&eacute;sister au
+Moi.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;finition, qui s'illuminera dans <i>l'Homme libre</i> et <i>le Jardin de
+B&eacute;r&eacute;nice</i>, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
+que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
+d&eacute;robe &agrave; notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
+conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigu&euml; du symbole.
+Ces premiers chapitres des &laquo;Barbares&raquo;, le <i>Bonhomme Syst&egrave;me</i>, &eacute;ducation
+d&eacute;sol&eacute;e qu'avant toute exp&eacute;rience nous re&ccedil;&ucirc;mes de nos ma&icirc;tres,
+<i>Premi&egrave;res Tendresses</i>, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
+<i>Ath&eacute;n&eacute;</i>, assaillie dans une fa&ccedil;on de tour d'ivoire par les Barbares,
+sont la description sinc&egrave;re des couches profondes de ma sensibilit&eacute;....
+Attendez! voici qu'&agrave; Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
+haute &eacute;ducation; voici que les Barbares, vus avec une plus large
+compr&eacute;hension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
+Ce sera <i>l'Homme libre</i>, ce sera <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>. Quant &agrave; ce premier volume,
+je le r&eacute;p&egrave;te, point de d&eacute;part et assise de la s&eacute;rie, il se limite &agrave;
+d&eacute;crire l'&eacute;veil d'un jeune homme &agrave; la vie consciente, au milieu de ses
+livres d'abord, puis parmi les premi&egrave;res brutalit&eacute;s de Paris.</p>
+
+<p>Je le v&eacute;rifiai &agrave; leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
+qui s'acharnent &agrave; conqu&eacute;rir et &agrave; prot&eacute;ger leur Moi, sous toute l'&eacute;cume
+dont l'&eacute;ducation l'a recouvert et qu'y rejette la vie &agrave; chaque heure. Je
+les vis plus nombreux encore quand, non contents de c&eacute;l&eacute;brer la
+sensibilit&eacute; qu'ils ont d'eux-m&ecirc;mes, je leur proposai de la cultiver,
+d'&ecirc;tre des &laquo;hommes libres&raquo;, des hommes se poss&eacute;dant en main.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h4>c.&mdash;TH&Egrave;SE D' &laquo;UN HOMME LIBRE&raquo;</h4>
+
+
+<p>Ce Moi, qui tout &agrave; l'heure ne savait m&ecirc;me pas s'il pouvait exister,
+voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
+d&eacute;tail des exp&eacute;riences que Philippe institua et de la religion qu'il
+pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'&ecirc;tre ardent et
+clairvoyant.</p>
+
+<p>Pour parvenir d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment &agrave; l'enthousiasme, je me f&eacute;licite d'avoir
+restaur&eacute; la puissante m&eacute;thode de Loyola. Ah! que cette m&eacute;canique morale,
+compl&eacute;t&eacute;e par une bonne connaissance des rapports du physique et du
+moral (o&ugrave; j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
+hypnotiseurs), saurait rendre de services &agrave; un amateur des mouvements de
+l'&acirc;me! Livre tout de volont&eacute; et d'aspect dess&eacute;ch&eacute; comme un recueil de
+formules, mais si r&eacute;ellement noble! J'y fortifie d'une m&eacute;thode r&eacute;fl&eacute;chie
+un dessein que j'avais form&eacute; d'instinct, et en m&ecirc;me temps je l'&eacute;l&egrave;ve. A
+Milan, devant le Vinci, Philippe &eacute;pure sa conception des Barbares; en
+Lorraine, sa conception du Moi.</p>
+
+<p>Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
+d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
+Venise, qui m'est peut-&ecirc;tre le plus pr&eacute;cieux du volume. Ils d&eacute;crivent
+les moments o&ugrave; Philippe se comprit comme un instant d'une chose
+immortelle. Avec une pi&eacute;t&eacute; sinc&egrave;re, il retrouvait ses origines et il
+entrevoyait ses possibilit&eacute;s futures. A interroger son Moi dans son
+accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'aper&ccedil;ut
+comme l'effort de l'instinct pour se r&eacute;aliser. Il comprit aussi qu'il
+souffrait de s'agiter, sans tradition dans le pass&eacute; et tout consacr&eacute; &agrave;
+une oeuvre viag&egrave;re.</p>
+
+<p>Ainsi, &agrave; force de s'&eacute;tendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
+pas y dispara&icirc;tre, mais s'agrandir des forces in&eacute;puisables de
+l'humanit&eacute;, de la vie universelle. De l&agrave; ce troisi&egrave;me volume, <i>le Jardin
+de B&eacute;r&eacute;nice</i>, une th&eacute;orie de l'amour, o&ugrave; les producteurs fran&ccedil;ais qui
+tapageaient contre Schopenhauer et ne savaient pas reconna&icirc;tre en lui
+l'esprit de notre dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, pourront varier leurs
+d&eacute;veloppements, s'ils distinguent qu'ici l'on a mis Hartmann en action.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h4>d.&mdash;TH&Egrave;SE DU &laquo;JARDIN DE B&Eacute;R&Eacute;NICE&raquo;</h4>
+
+
+<p>Mais peut-&ecirc;tre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
+l'intrigue est aussi serr&eacute;e que la succession des id&eacute;es....</p>
+
+<p>A la fin de <i>Sous l'oeil des Barbares</i>, Philippe, d&eacute;courag&eacute; du contact
+avec les hommes, aspirait &agrave; trouver un ami qui le guid&acirc;t. Il faut
+toujours en rabattre de nos r&ecirc;ves: du moins trouva-t-il un camarade qui
+partagea ses r&eacute;flexions et ses sensations dans une retraite m&eacute;thodique
+et f&eacute;conde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lass&eacute;
+pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
+d'exp&eacute;riences menues, aux derni&egrave;res pages d'<i>Un Homme libre</i>, Philippe
+est pr&ecirc;t pour l'action. <i>Le Jardin de B&eacute;r&eacute;nice</i> raconte une campagne
+&eacute;lectorale.</p>
+
+<p>Ce que Philippe apprend, et du peuple et de B&eacute;r&eacute;nice qui ne font qu'un,
+je n'ai pas &agrave; le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
+de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
+leurs d&eacute;veloppements. Une vive allure et d'&eacute;l&eacute;gants raccourcis toujours
+me plurent trop pour que je les g&acirc;te de commentaires superflus&raquo;. Qu'il
+me suffise de renvoyer &agrave; une phrase des <i>Barbares</i>, fort essentielle,
+quelques-uns qui se troublent, disant: &laquo;B&eacute;r&eacute;nice est-elle une
+petite-fille, ou l'&acirc;me populaire, ou l'Inconscient?&raquo;</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Aux premiers feuillets, leur r&eacute;pondais-je, on voit une jeune femme
+ autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plut&ocirc;t l'histoire d'une &acirc;me
+ avec ses deux &eacute;l&eacute;ments, f&eacute;minin et m&acirc;le? Ou encore, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du Moi
+ qui se garde, veut se conna&icirc;tre et s'affirmer, la fantaisie, le
+ go&ucirc;t du plaisir, le vagabondage, si vif chez un &ecirc;tre jeune et
+ sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
+ m'offrirent cette complexit&eacute; o&ugrave; je ne trouvais alors rien d'obscur.
+ Ce n'est pas ici une enqu&ecirc;te logique sur la transformation de la
+ sensibilit&eacute;; je restitue sans retouche des visions ou des &eacute;motions
+ profond&eacute;ment ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des po&egrave;mes,
+ dans la <i>Vita nuova</i>, la B&eacute;atrice est-elle une amoureuse, l'&Eacute;glise
+ ou la Th&eacute;ologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
+ aboutit, parce qu'<i>&agrave; des &acirc;mes, aux plus sensitives, le vocabulaire
+ commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
+ nerveuse qu'il nommait, selon les heures, d&eacute;sir de savoir, d&eacute;sir
+ d'aimer, d&eacute;sir sans nom,</i>&mdash;et qu'il rendit immortelle par des
+ proc&eacute;d&eacute;s heureux.</p></div>
+
+<p>A-t-on remarqu&eacute; que la femme est la m&ecirc;me &agrave; travers ces trois volumes,
+accommod&eacute;e simplement au milieu? L'ombre &eacute;l&eacute;gante et tr&egrave;s raisonneuse
+des premiers chapitres des <i>Barbares</i>, c'est d&eacute;j&agrave; celle qui sera
+B&eacute;r&eacute;nice; elle est vraiment d&eacute;sign&eacute;e avec exactitude au chapitre
+<i>Aventures d'amour</i>, dans <i>l'Homme libre</i>, quand Philippe l'appelle
+l'&laquo;Objet&raquo;. Voil&agrave; bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects, au
+cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectiv&eacute;e, la part
+sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
+n'&eacute;tait-il pas temps qu'un conteur accueill&icirc;t ce principe, admis par
+tous les analystes et v&eacute;rifi&eacute; par chacun de nous jusqu'au plus profond
+d&eacute;senchantement, &agrave; savoir que l'amour consiste &agrave; v&ecirc;tir la premi&egrave;re venue
+qui s'y pr&ecirc;te un peu des qualit&eacute;s que nous recherchons cette saison-l&agrave;?</p>
+
+<p>&laquo;C'est nous qui cr&eacute;ons l'univers,&raquo; telle est la v&eacute;rit&eacute; qui impr&egrave;gne
+chaque page de cette petite oeuvre. De l&agrave; leurs conclusions: le Moi
+d&eacute;couvre une harmonie universelle &agrave; mesure qu'il prend du monde une
+conscience plus large et plus sinc&egrave;re. Cela se con&ccedil;oit, il cr&eacute;e
+conform&eacute;ment &agrave; lui-m&ecirc;me; il suffit qu'il existe r&eacute;ellement, qu'il ne
+soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
+l'ensemble de ses pens&eacute;es r&eacute;gnera la belle ordonnance selon laquelle
+s'adaptent n&eacute;cessairement les unes aux autres les conceptions d'un
+cerveau lucide.</p>
+
+<p>Cette harmonie, cette s&eacute;curit&eacute;, c'est la r&eacute;v&eacute;lation qu'on trouve au
+<i>Jardin de B&eacute;r&eacute;nice</i>, et en v&eacute;rit&eacute; y a-t-il contradiction entre cette
+derni&egrave;re &eacute;tape et l'inqui&eacute;tude du d&eacute;part <i>Sous l'oeil des Barbares</i>?
+Nullement, c'&eacute;tait acheminement. Avant que le Moi cr&eacute;&acirc;t l'univers, il
+lui fallait exister: ses duret&eacute;s, ses n&eacute;gations, c'&eacute;tait effort pour
+briser la coquille, pour &ecirc;tre.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>II.&mdash;PR&Eacute;TENDU SCEPTICISME</h3>
+
+
+<p>Et maintenant au lecteur inform&eacute; de reviser ce jugement de scepticisme
+qu'on porta sur notre oeuvre.</p>
+
+<p>Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
+&agrave; notre entr&eacute;e dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens inform&eacute;s
+de toutes les fa&ccedil;ons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
+l'eusse &eacute;prouv&eacute; en moi-m&ecirc;me. L'opinion publique fl&eacute;trit &agrave; bon droit
+l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession &agrave; l'opinion
+elle-m&ecirc;me, et parfois, quand elle est l'habilet&eacute; d'un Spinoza ou d'un
+Renan sacrifiant pour leur s&eacute;curit&eacute; aux dieux de l'empire, bien qu'elle
+demeure une d&eacute;faillance du caract&egrave;re, elle devient excusable pour les
+qualit&eacute;s de clairvoyance qui la d&eacute;cid&egrave;rent. Mais de ce point de vue
+intellectuel m&ecirc;me, comment excuser des d&eacute;guis&eacute;s sans le savoir, qui
+marchent v&ecirc;tus de fa&ccedil;ons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
+introduisent le plus grand d&eacute;sordre dans l'humanit&eacute;; ils contredisent
+l'inconscient, en se d&eacute;robant &agrave; jouer le personnage pour lequel de toute
+&eacute;ternit&eacute; ils furent fa&ccedil;onn&eacute;s.</p>
+
+<p>&Eacute;coeur&eacute; de cette mascarade et de ces m&eacute;langes impurs, nous avons eu la
+passion d'&ecirc;tre sinc&egrave;re et conforme &agrave; nos instincts. Nous servons en
+sectaire la part essentielle de nous-m&ecirc;me qui compose notre Moi, nous
+ha&iuml;ssons ces &eacute;trangers, ces Barbares, qui l'eussent corrod&eacute;. Et cet acte
+de foi, dont re&ccedil;urent la formule, par mes soins, tant de l&egrave;vres qui ne
+savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me d&icirc;t sceptique!
+J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront m&eacute;pris
+sur l'ironie, proc&eacute;d&eacute; litt&eacute;raire qui nous est familier.</p>
+
+<p>Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
+mardi-gras perp&eacute;tuel, sous des formules lou&eacute;es chez le costumier &agrave; la
+mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
+qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
+des mollets de bureaucrates, mais, disgr&acirc;ce plus grave, sur des &acirc;mes
+indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tr&egrave;s
+certainement n'&eacute;taient pas h&eacute;r&eacute;ditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
+tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'h&eacute;ro&iuml;sme
+que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
+soci&eacute;t&eacute; et m&ecirc;me accepter l'&eacute;trange dictionnaire o&ugrave; vous avez d&eacute;fini,
+selon votre int&eacute;r&ecirc;t, le juste et l'injuste, les devoirs et les m&eacute;rites;
+mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
+crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, &eacute;ducateurs, pour distraire
+les simples de l'&eacute;pouvante o&ugrave; vous les mettez, laissez qu'on leur
+d&eacute;masque sous vos durs raisonnements l'imb&eacute;cillit&eacute; de la plupart d'entre
+vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants &agrave; d&eacute;gager
+notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
+pas, d&eacute;testables compagnons, que nous prenions au s&eacute;rieux ces devoirs
+que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas co&ucirc;t&eacute; une
+larme.</p>
+
+<p>Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Ath&eacute;n&eacute; dans son S&eacute;rapis,
+pour ma tendre B&eacute;r&eacute;nice humili&eacute;e, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
+me reprocher le rire de Gundry sur le passage de J&eacute;sus portant sa croix,
+ce rire qui nous glace dans <i>Parsifal</i>. Seulement, &agrave; Gundry non plus je
+ne jetterai pas la r&eacute;probation, parce que, si nerveuse, elle-m&ecirc;me est
+bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui &eacute;taient
+mis&eacute;rables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
+jusqu'aux pauvres et aux d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s, je crois que je plairai &agrave; tous ceux
+qui se trouvent dans un &eacute;tat f&acirc;cheux au milieu de l'ordre du monde, &agrave;
+tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.</p>
+
+<p>Je leur dis, et d'un ton fort assur&eacute;: &laquo;Il n'y a qu'une chose que nous
+connaissions et qui existe r&eacute;ellement parmi toutes les fausses religions
+qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pr&eacute;tend
+te reb&acirc;tir l'id&eacute;e de patrie, te communiquer le souci social et
+t'indiquer une direction morale. Cette seule r&eacute;alit&eacute; tangible, c'est le
+Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.</p>
+
+<p>&laquo;Attachons-nous &agrave; notre Moi, prot&eacute;geons-le contre les &eacute;trangers, contre
+les Barbares.</p>
+
+<p>&laquo;Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
+cultiver, agir sur lui m&eacute;caniquement (&eacute;tude, curiosit&eacute;, voyages).</p>
+
+<p>&laquo;S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
+politique, industrie, finances).</p>
+
+<p>&laquo;Et s'il sent trop de s&eacute;cheresse, rentre dans l'instinct, aime les
+humbles, les mis&eacute;rables, ceux qui font effort pour cro&icirc;tre. Au soleil
+inclin&eacute; d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras m&ecirc;me de
+notre ma&icirc;tresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
+d&eacute;soler de la myst&eacute;rieuse angoisse que t&eacute;moignent dans leur vasque ces
+b&ecirc;tes au coeur si doux, les fr&egrave;res des chiens et les n&ocirc;tres.&raquo;</p>
+
+<p>Un tel repliement sur soi-m&ecirc;me est dess&eacute;chant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
+vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
+&agrave; la m&eacute;thode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de g&eacute;nie, qu'il
+s'am&eacute;liore par son oeuvre, est &eacute;galement vrai de tout analyste du Moi.
+C'est de manquer d'&eacute;nergie et de ne savoir o&ugrave; s'int&eacute;resser que souffre
+le jeune homme moderne, si prodigieusement renseign&eacute; sur toutes les
+fa&ccedil;ons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne &agrave; se conna&icirc;tre, il distinguera
+o&ugrave; sont ses curiosit&eacute;s sinc&egrave;res, la direction de son instinct, sa
+v&eacute;rit&eacute;. Au sortir de cette &eacute;tude obstin&eacute;e de son Moi, &agrave; laquelle il ne
+retournera pas plus qu'on ne retourne &agrave; sa vingti&egrave;me ann&eacute;e, je lui vois
+une admirable force de sentir, plus d'&eacute;nergie, de la jeunesse enfin et
+moins de puissance de souffrir. Incomparables b&eacute;n&eacute;fices! Il les doit &agrave;
+la science du m&eacute;canisme de son Moi qui lui permet de varier &agrave; sa volont&eacute;
+le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
+sensible.</p>
+
+<p>J'entends que l'on va me parler de solidarit&eacute;. Le premier point c'&eacute;tait
+d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
+v&eacute;ritablement possesseurs de votre &acirc;me, regardez l'humanit&eacute; et cherchez
+une voie commune o&ugrave; vous harmoniser.</p>
+
+<p>Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
+vous tenir jusqu'&agrave; ce qu'une personne &eacute;nergique vous ait reconstruit une
+religion. Sur ce terrain &agrave; b&acirc;tir, nous camperons, non pas tels qu'on
+puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
+proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
+conscience d'un probl&egrave;me s&eacute;rieux,&mdash;mais tout &agrave; la fois religieux et
+sceptiques.</p>
+
+<p>En effet, nous serions enchant&eacute; que quelqu'un surv&icirc;nt qui nous fourn&icirc;t
+des convictions.... Et, d'autre part, nous ne m&eacute;prisons pas le
+scepticisme, nous ne d&eacute;daignons pas l'ironie.... Pour les personnes
+d'une vie int&eacute;rieure un peu intense, qui parfois sont tent&eacute;es
+d'accueillir des solutions mal v&eacute;rifi&eacute;es, le sens de l'ironie est une
+forte garantie de libert&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Au terme de cet examen, o&ugrave; j'ai resserr&eacute; l'id&eacute;e qui anime ces petits
+trait&eacute;s, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
+froiss&eacute;s, je crains que le ton d&eacute;monstratif de ce commentaire ne donne
+le change sur nos pr&eacute;occupations d'art. En v&eacute;rit&eacute;, si notre oeuvre
+n'avait que l'int&eacute;r&ecirc;t pr&eacute;cis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
+des qualit&eacute;s moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le r&ecirc;ve,
+je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
+qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
+toute de clart&eacute; n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
+rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide th&eacute;orie parcellaire
+et voudrais me jouer dans l'abondante &eacute;rudition du dictionnaire des
+sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doubl&acirc;t
+telle page des manuels &eacute;crits par des ma&icirc;tres de conf&eacute;rences sur
+l'ordinaire de qui j'eusse paru empi&eacute;ter! Nul qui s'y m&eacute;prenne: dans ces
+volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
+donner en tableaux &eacute;mouvants une description sinc&egrave;re de certaines fa&ccedil;ons
+de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me qu'&agrave; la salle d'armes nous pr&eacute;f&eacute;rons le jeu utile de l'&eacute;p&eacute;e aux
+finesses du fleuret, de m&ecirc;me, si nous aimons la philosophie, c'est pour
+les services que nous en attendons. Nous lui demandons de pr&ecirc;ter de la
+profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
+effet, &agrave; elles seules, n'&eacute;veillent que le b&acirc;illement. Je ne m'int&eacute;resse
+&agrave; mes actes que s'ils sont m&ecirc;l&eacute;s d'id&eacute;ologie, en sorte qu'ils prennent
+devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionn&eacute;. Des
+pens&eacute;es pures, des actes sans plus, sont &eacute;galement insuffisants.
+J'envoyai chacun de mes r&ecirc;ves brouter de la r&eacute;alit&eacute; dans le champ
+illimit&eacute; du monde, en sorte qu'ils devinssent des b&ecirc;tes vivantes, non
+plus d'insaisissables chim&egrave;res, mais des &ecirc;tres qui d&eacute;sirent et qui
+souffrent. Ces id&eacute;es o&ugrave; du sang circule, je les livre non &agrave; mes a&icirc;n&eacute;s,
+non &agrave; ceux qui viendront plus tard, mais &agrave; plusieurs de mes
+contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
+clairvoyante o&ugrave; nous sommes quelques-uns &agrave; nous plaire.</p>
+
+<p>En suivant ainsi mon instinct, je me conformais &agrave; l'esth&eacute;tique o&ugrave;
+excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, pr&eacute;occup&eacute;s
+d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
+mati&egrave;re artistique la chose &agrave; d&eacute;montrer.</p>
+
+<p>Or, si j'y avais r&eacute;ussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
+tout l'honneur &agrave; l'Italie, o&ugrave; je compris les formes.</p>
+
+<p>R&eacute;fl&eacute;chissant parfois &agrave; ce que j'avais le plus aim&eacute; au monde, j'ai pens&eacute;
+que ce n'&eacute;tait pas m&ecirc;me un homme qui me flatte, pas m&ecirc;me une femme qui
+pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fi&egrave;vre
+que j'y prenais m'&eacute;tait tr&egrave;s ch&egrave;re, car elle &eacute;largit la clairvoyance au
+point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
+m&ecirc;laient pour m'&ecirc;tre un immense r&eacute;servoir de jouissance. Et je suivais
+avec une telle acuit&eacute; mes sentiments encore les plus confus que j'y
+lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai d&eacute;cid&eacute;
+toute ma vie, c'est de Venise &eacute;galement que je pourrais dater ces
+ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'&ecirc;tre fait une id&eacute;e assez
+exacte de ces d&eacute;lires lucides que les anciens &eacute;prouvaient aux bords de
+certains &eacute;tangs.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>SOUS L'OEIL DES BARBARES</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><a name="Voici" id="Voici"></a>Voici une courte monographie r&eacute;aliste. La r&eacute;alit&eacute; varie avec chacun de
+nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
+de raisonner. Je d&eacute;cris un &ecirc;tre jeune et sensible dont la vision de
+l'univers se transforme fr&eacute;quemment et qui garde une m&eacute;moire fort nette
+de six ou sept r&eacute;alit&eacute;s diff&eacute;rentes. Tout en soignant la liaison des
+id&eacute;es et l'agr&eacute;ment du vocabulaire, je me suis surtout appliqu&eacute; &agrave; copier
+exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superpos&eacute;s dans
+une conscience. C'est ici l'histoire des ann&eacute;es d'apprentissage d'un
+Moi, &acirc;me ou esprit.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un soir de s&eacute;cheresse, dont j'ai d&eacute;crit le malaise &agrave; la page 277, celui
+de qui je parle imagina de se plaire parmi ses r&ecirc;ves et ses
+casuistiques, parmi tous ces syst&egrave;mes qu'il avait successivement v&ecirc;tus
+et rejet&eacute;s. Il proc&eacute;da avec m&eacute;thode, et de frissons en frissons il se
+retrouva: depuis l'&eacute;veil de sa pens&eacute;e, l&agrave;-bas dans un de ces lits de
+dortoir, o&ugrave; press&eacute; par les mis&egrave;res pr&eacute;sentes, trop soumis &agrave; ses
+premi&egrave;res lectures, il essayait d&eacute;j&agrave; d'individualiser son humeur
+indocile et hautaine,&mdash;jusqu'&agrave; cette fi&egrave;vre de se conna&icirc;tre qui veut ici
+laisser sa trace.</p>
+
+<p>Dans ce roman de la vie int&eacute;rieure, la suite des jours avec leur
+pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne f&ucirc;t transform&eacute; en
+r&ecirc;ve ou &eacute;motion, car tout y est annonc&eacute; d'une conscience qui se souvient
+et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
+devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels sp&eacute;ciaux de raconter o&ugrave;
+jette sa gourme un jeune homme, sa biblioth&egrave;que, son installation &agrave;
+Paris, son entr&eacute;e aux Affaires &eacute;trang&egrave;res et toute son intrigue: nous
+leur avons emprunt&eacute; leur langage pour &eacute;tablir les concordances, mais le
+but pr&eacute;cis que je me suis pos&eacute;, c'est de mettre en valeur les
+modifications qu'a subies, de ces passes banales, une &acirc;me infiniment
+sensible.</p>
+
+<p>Celui de qui je d&eacute;cris les apprentissages &eacute;voquerait peut-&ecirc;tre dans une
+causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait &agrave;
+mesure. Certaines sensibilit&eacute;s toujours en &eacute;moi vibrent si violemment
+que la poussi&egrave;re ext&eacute;rieure glisse sur elles sans les p&eacute;n&eacute;trer.</p>
+
+<p>J'ai repouss&eacute; ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
+l'apaisement de notre maturit&eacute;, nous affectons souvent au sujet de &laquo;nos
+illusions de jeunesse&raquo;; mais je me d&eacute;fiai aussi de pr&ecirc;ter l'&acirc;cret&eacute;, o&ugrave;
+il atteignit sur la fin, &agrave; ma description de ses premi&egrave;res ann&eacute;es, si
+belles de confiance, de tendresse, d'h&eacute;ro&iuml;sme sentimental.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images interm&eacute;diaires et
+son atmosph&egrave;re, se r&eacute;sumant en un &eacute;pisode caract&eacute;ristique;</p>
+
+<p>les sc&egrave;nes premi&egrave;res, vagues et un peu abstraites pour respecter
+l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorit&eacute; d&eacute;fiante
+et qui poussa tout au r&ecirc;ve;</p>
+
+<p>de petits traits choisis, plus abondants &agrave; mesure qu'on approche de
+l'instant o&ugrave; nous &eacute;crivons;</p>
+
+<p>enfin dans une soir&eacute;e minutieuse, cet analyste s'abandonnant &agrave; la boh&egrave;me
+de son esprit et de son coeur:</p>
+
+<p>Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduis&icirc;t exactement les
+cinq ann&eacute;es d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
+apparaissent &agrave; lui-m&ecirc;me depuis cette page 277 et derni&egrave;re o&ugrave; nous le
+surprenons exigeant et lass&eacute; qui contemple le tableau de sa vie.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que je projetais, le curieux livret m&eacute;taphysique, pr&eacute;cis et
+succinct, que j'aurais fait prendre en amiti&eacute; par quelques dandies
+misanthropes, r&ecirc;vant dans un jour d'hiver derri&egrave;re des vitres
+gr&eacute;sill&eacute;es.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Du moins ai-je d&eacute;crit sans malice d'art, en bonne lumi&egrave;re et sobrement.
+Je me suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; manquer d'&eacute;loquence litt&eacute;raire; je n'avais pas
+l'onction, ni l'autorit&eacute; des eccl&eacute;siastiques qui parl&egrave;rent en termes
+fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
+&eacute;ducation, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
+amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une fa&ccedil;on assez rare de
+catalogue sentimental.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
+Pourquoi les mots, cette pr&eacute;cision grossi&egrave;re et qui maltraite nos
+complications!</p>
+
+<p>Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
+N'est-ce pas plut&ocirc;t l'histoire d'une &acirc;me avec ses deux &eacute;l&eacute;ments, f&eacute;minin
+et m&acirc;le? ou encore, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du Moi qui se garde, veut se conna&icirc;tre et
+s'affirmer, la fantaisie, le go&ucirc;t du plaisir, le vagabondage, si vif
+chez un &ecirc;tre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
+que mes troubles m'offrirent cette complexit&eacute; o&ugrave; je ne trouvais alors
+rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enqu&ecirc;te logique sur la
+transformation de la sensibilit&eacute;; je restitue sans retouche des visions
+ou &eacute;motions, profond&eacute;ment ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
+po&egrave;mes, dans la <i>Vita nuova</i>, la B&eacute;atrice est-elle une amoureuse,
+l'&Eacute;glise ou la Th&eacute;ologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
+aboutit, parce qu'&agrave; des &acirc;mes, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
+devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
+nommait, selon les heures, d&eacute;sir de savoir, d&eacute;sir d'aimer, d&eacute;sir sans
+nom&mdash;et qu'il rendit immortelle par des proc&eacute;d&eacute;s heureux.</p>
+
+<p>Avec sa s&eacute;cheresse, cette monographie, &eacute;crite malgr&eacute; tout &agrave; deux pas de
+l'<i>&Eacute;den</i> o&ugrave; je fl&acirc;nai tant de soirs, est aussi une partie d'<i>un livre de
+m&eacute;moires</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>On pourra juger que ma probit&eacute; de copiste va parfois jusqu'&agrave; la candeur.
+J'avoue que de simples femmes, agr&eacute;ables et gaies, mais soumises &agrave; la
+vision coutumi&egrave;re de l'univers qu'elles rel&egrave;vent d'une ironie facile, me
+firent plus d'un soir renier &agrave; part moi mes poup&eacute;es de derri&egrave;re la t&ecirc;te.
+Mais quoi! de la fatigue, une d&eacute;ception, de la musique, et je revenais &agrave;
+mes nuances.</p>
+
+<p>Saint Bonaventure, avec un grand sens litt&eacute;raire, &eacute;crit qu'il faut lire
+en aimant. Ceux qui feuillettent ce br&eacute;viaire d'&eacute;gotisme y trouveront
+moins &agrave; railler la sensibilit&eacute; de l'auteur s'ils veulent bien r&eacute;fl&eacute;chir
+sur eux-m&ecirc;mes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa l&eacute;gende.
+Nous servons notre &acirc;me comme notre idole; les id&eacute;es assimil&eacute;es, les
+hommes p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s, toutes nos exp&eacute;riences nous servent &agrave; l'embellir et
+&agrave; nous tromper. C'est en &eacute;coutant les l&eacute;gendes des autres que nous
+commen&ccedil;ons &agrave; limiter notre &acirc;me; nous soup&ccedil;onnons qu'elle n'occupe pas la
+place que nous croyons dans l'univers.</p>
+
+<p>Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
+de ne s'&eacute;mouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
+sans douceur, rien ne lui &eacute;tait. Ainsi le voulut une sensibilit&eacute; tr&egrave;s
+jeune unie &agrave; une intelligence assez m&ucirc;re.</p>
+
+<p>D&eacute;sireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
+j'ai r&eacute;dig&eacute; des <i>concordances</i>, o&ugrave; je marque la clairvoyance qu'il
+conservait sur soi-m&ecirc;me dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
+joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
+le monde ext&eacute;rieur. Je souhaite avoir compl&eacute;t&eacute; ainsi l'atmosph&egrave;re o&ugrave; ce
+Moi se d&eacute;veloppait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
+entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
+souvent, o&ugrave;, apr&egrave;s des semaines de vision banale, soudain r&eacute;veill&eacute; &agrave; la
+vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la cha&icirc;ne de ses
+&eacute;motions et disait &agrave; son pass&eacute;, reni&eacute; parfois aux instants gais et de
+bonne sant&eacute;: &laquo;Petit gar&ccedil;on, si timide, tu n'avais pas tort.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2>LIVRE I</h2>
+
+<h2>AVEC SES LIVRES</h2>
+
+<h4>A Stanislas de Guaita.</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="ca" id="ca"></a>CONCORDANCE</h3>
+
+<p><i>Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu o&ugrave;, il n'y avait
+rien de m&eacute;ridional. Quand il eut dix ans, on le mit au coll&egrave;ge o&ugrave;, dans
+une grande mis&egrave;re physique (sommeils &eacute;court&eacute;s, froids et humidit&eacute; des
+r&eacute;cr&eacute;ations, nourriture grossi&egrave;re), il dut vivre parmi les enfants de
+son &acirc;ge, f&acirc;cheux milieu, car &agrave; dix ans ce sont pr&eacute;cis&eacute;ment les futurs
+goujats qui dominent par leur h&acirc;blerie et leur vigueur, mais celui qui
+sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, &agrave; dix ans est encore
+dans les brouillards.</i></p>
+
+<p><i>Il fut initi&eacute; au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
+p&ucirc;t voir; d'une seule main ce p&eacute;dagogue arrachait l'oreille d'un &eacute;l&egrave;ve
+qui de plus en devenait ridicule.</i></p>
+
+<p><i>Comme son tour d'esprit portait notre sujet &agrave; g&eacute;n&eacute;raliser, il commen&ccedil;a
+d&egrave;s lors &agrave; ne penser des hommes rien de bon.</i></p>
+
+<p><i>&Eacute;tant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
+son agitation faite d'orgueil et de malaise d&eacute;plut.</i></p>
+
+<p><i>Bient&ocirc;t, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
+lectures qui lui donn&egrave;rent sur les choses des certitudes h&acirc;tives et
+pleines d'&acirc;cret&eacute;.</i></p>
+
+<p><i>Le roi Rhams&egrave;s II est bl&acirc;m&eacute; par les conservateurs du Louvre, ayant
+usurp&eacute; un sphinx sur ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs. Le jeune homme de qui je parle
+inscrivit de m&ecirc;me son nom sur des troupes de sphinx qui l&eacute;gitimement
+appartenaient &agrave; des litt&eacute;rateurs fran&ccedil;ais. Il s'enorgueillit d'&eacute;tranges
+douleurs qu'il n'avait pas invent&eacute;es.</i></p>
+
+<p><i>On serait tent&eacute; de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
+curieux, aux po&eacute;sies de Heine, au</i> Thomas Graindorge <i>de Taine, &agrave; la</i>
+Tentation de saint Antoine, <i>aux</i> Fleurs du Mal; <i>il lut cela en effet
+et bien d'autres litt&eacute;ratures, des pires et des meilleures, mais surtout
+dans</i> <i>&laquo;les biblioth&egrave;ques de quartier&raquo; du lyc&eacute;e, il se passionnait pour
+les doctrines audacieuses qui sont mieux expos&eacute;es que r&eacute;fut&eacute;es par la
+lign&eacute;e classique qui va du charmant Jouffroy &agrave; M. Caro. L&agrave; est le grand
+secret de l'&eacute;ducation d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
+pr&eacute;tendait ne lui faire conna&icirc;tre que pour les accabler &agrave; ses yeux. A
+dix-huit ans, il &eacute;tait gorg&eacute; des plus audacieux paradoxes de la pens&eacute;e
+humaine; il en e&ucirc;t mal d&eacute;velopp&eacute; l'armature, c'est possible, mais il
+s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
+visions suivantes auxquelles on a gard&eacute; leur dessin de songe augment&eacute;
+peut-&ecirc;tre par le recul.</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="dep" id="dep"></a>D&Eacute;PART INQUIET</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Il rencontra le bonhomme</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">Syst&egrave;me sur la bourrique</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">Pessimisme.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
+charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
+s'acheminent et le soleil les conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, ami, n'&ecirc;tes-vous pas sur le point de vous ennuyer?</p>
+
+<p>Sur ses l&egrave;vres, son &acirc;me exquise souriait au jeune homme, et les
+jonquilles s'inclinaient &agrave; son souffle l&eacute;ger.</p>
+
+<p>&mdash;N'esp&eacute;rons plus, dit-il avec lassitude, que ma p&acirc;leur soit la caresse
+livide du petit jour; je me trouble de ce d&eacute;part. Jadis, en d'autres
+poitrines, mon coeur &eacute;puisa cette &eacute;nergie dont le supr&ecirc;me parfum, qui
+m'enfi&egrave;vre vers des buts inconnus, s'&eacute;vapora dans la brume de ces
+sentiers incertains.</p>
+
+<p>De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un n&eacute;nuphar, la jeune fille
+saisit une libellule dont l'&eacute;mail vibre, et, jetant vers le soleil
+l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ing&eacute;nument elle
+souriait.&mdash;Mais lui contemple sa pens&eacute;e qui frissonne en son &acirc;me
+chagrine.&mdash;Elle reprit avec honn&ecirc;tet&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
+ros&eacute;e et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas conna&icirc;tre leur
+douceur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pr&egrave;s des ma&icirc;tres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
+que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon r&ecirc;ve matinal poss&egrave;de
+ce qu'il soupire!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
+sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionn&eacute;e tel que
+vous m'apparaissez, ne vous pla&icirc;t-il pas de persister?</p>
+
+<p>Il d&eacute;croisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
+heureuses, il errait parmi la frivolit&eacute; des libellules.</p>
+
+<p>Cependant elle le suivait de loin, d&eacute;licate et de hanches merveilleuses.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Sur l'herbe, au long d'une rivi&egrave;re jonch&eacute;e de palmes, de palmip&egrave;des et
+d'enfants trouss&eacute;s et vifs, pr&egrave;s de sa maison solitaire o&ugrave; fra&icirc;chit la
+brise dans les stores, le ma&icirc;tre, adoss&eacute; &agrave; un osier mort, contemple la
+fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd v&ecirc;tement, sa face
+bl&ecirc;me aux larges paupi&egrave;res, son attitude professorale et retranch&eacute;e, en
+aucun lieu ne trouveraient leur atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'arr&ecirc;te, et son coeur battait d'approcher la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Le miroir bleu&acirc;tre frissonna du plongeon des canards hupp&eacute;s de vert, aux
+becs jaunes et claquant; parmi la lumi&egrave;re &eacute;clatante jaillissait le
+rhythme lourd des lavandi&egrave;res. Lentement et sans d&eacute;couvrir ses yeux, le
+ma&icirc;tre lui parla:</p>
+
+<p>&mdash;Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
+m&egrave;tres bornent mon activit&eacute;. Combien d'esprits naissent au bout du
+chemin; et leur sentier &eacute;tait termin&eacute; qu'ils marchaient encore en
+lisi&egrave;re.</p>
+
+<p>Les canards balanc&eacute;s, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
+gr&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit-il avec solennit&eacute;, des jeunes hommes pour l'ordinaire
+m'entourent, qui se font habiller &agrave; Londres par des tailleurs dont ils
+parlent la langue. Ils suivent mes promenades o&ugrave; me porte un &acirc;non qui
+m'&eacute;conomise une perte de chaleur pr&eacute;judiciable &agrave; l'activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale.
+Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?</p>
+
+<p>Parmi les fleurs, au p&acirc;turage, une bourrique sell&eacute;e se leva, et
+cependant que de ses longs yeux, doucement voil&eacute;s de cils, elle
+inspectait le jeune homme &eacute;mu, sa plainte serpentait vers les cieux.
+&laquo;Une belle &acirc;nesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
+garantis.&raquo; C'est en ces termes qu'un v&eacute;t&eacute;rinaire lui proposa cette
+acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
+peux-tu entendre le ma&icirc;tre, tandis qu'il d&eacute;taille tes qualit&eacute;s et ton
+humour, juch&eacute; sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
+sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
+circonspectes! Des gens courb&eacute;s sur leurs champs se redressent; ils
+abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
+Cependant le ma&icirc;tre murmure:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tout est l&agrave;; r&eacute;pandre les fleurs pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es sous les quarante ans de
+vie moyenne qu'&agrave; notre majorit&eacute; nous entrepr&icirc;mes. Satisfaisons nos
+app&eacute;tits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
+Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus gu&egrave;re &agrave; cette
+heure que les viandes grill&eacute;es vivement cuites et les d&eacute;clamations un
+peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
+envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
+satisfaction, f&ucirc;t-ce &agrave; &ecirc;tre tr&egrave;s malheureux. La r&eacute;flexion est une bonne
+gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. T&acirc;ter le pouls &agrave; nos
+&eacute;motions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
+que rien de l'ext&eacute;rieur ne vienne troubler cet apaisement: &laquo;<i>Ayez de
+l'argent et soyez consid&eacute;r&eacute;</i>.&raquo;</p>
+
+<p>La chaleur fr&eacute;missait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie
+rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait &agrave; la parole de son
+ma&icirc;tre vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune
+fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.</p>
+
+<p>Vous f&ucirc;tes sage, bourrique, &agrave; cette heure. Un foss&eacute; vous pr&eacute;sentait son
+herbe drue et son eau &eacute;clatante que fendillent les gen&ecirc;ts. Vous
+arr&ecirc;t&acirc;tes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la
+halte ombreuse, le pain tir&eacute; de la poche et qu'on se partage. Des
+paroles, m&ecirc;me excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les
+yeux discr&egrave;tement ferm&eacute;s, avec la longue figure d'un contemplateur qui
+d&eacute;daigne jusqu'aux m&eacute;ditations, vous demeuriez entre eux deux, rem&acirc;chant
+votre go&ucirc;ter, et vos longues oreilles d'argent dress&eacute;es comme une
+symbolique banni&egrave;re par-dessus leurs t&ecirc;tes inqui&egrave;tes, cependant que
+votre ma&icirc;tre et le mien reprenait son enseignement:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicit&eacute;
+et tr&egrave;s vieux. Vous voil&agrave; install&eacute; dans l'argent et la consid&eacute;ration;
+vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,
+hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos app&eacute;tits, vos vices
+et vos vertus les plus exasp&eacute;r&eacute;s, et le dernier de vos caprices se
+d&eacute;tache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui
+la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou
+le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses
+un parfum, un suffisant d&eacute;go&ucirc;t des hommes et des femmes en vous se
+l&egrave;vera.</p>
+
+<p>&laquo;Des hommes d'abord, car pr&egrave;s d'eux votre exp&eacute;rience s'instruisit de
+plus loin: vous e&ucirc;tes leur sottise pour compagne, alors que vous
+grandissiez sous la brutalit&eacute; des camarades et l'imb&eacute;cillit&eacute; des
+ma&icirc;tres; vous m&eacute;pris&acirc;tes de suite la grossi&egrave;ret&eacute; de leur fantaisie et la
+lourdeur de leurs &eacute;bats; vous r&eacute;pugniez &agrave; leurs plaisirs et au serrement
+de leurs mains gluantes; mais le hasard &eacute;lut quelques-uns vos
+amis.&mdash;H&eacute;las! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant &agrave; soi, se
+d&eacute;chire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,
+sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,
+il est quelque agr&eacute;ment &agrave; consoler et confesser autrui: &agrave; s'&eacute;pancher
+apr&egrave;s que l'on a bu. Mais pour ces fins r&eacute;gals d'analyste, faut-il tant
+d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de
+suffisants pr&eacute;textes &agrave; d&eacute;guster l'expansion, cette tisane du noctambule?</p>
+
+<p>&laquo;Ce qui est doux, myst&eacute;rieux et regrettable dans l'app&eacute;tit d'amiti&eacute;,
+c'est les premiers moments qu'elle s'&eacute;veille, alors que les parties se
+connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se
+piquent point de franchise.&mdash;Toutefois, consid&eacute;rez ceci: deux chiens se
+rencontrent; ils s'abordent, se f&eacute;licitent, s'inspectent, et, quand ils
+odorent &agrave; leur gr&eacute;, les jeux commencent: aimables ind&eacute;cences, manger
+qu'on partage et qu'on se vole, toutes les &eacute;mulations; puis, lass&eacute;s, ils
+s'&eacute;loignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends
+que, parmi les hommes, la soci&eacute;t&eacute; est un peu m&ecirc;l&eacute;e pour ce mode de
+vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme
+saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.</p>
+
+<p>&laquo;Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilit&eacute;s, qui
+soupirent depuis des si&egrave;cles au fond des consciences humaines, ne se
+lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres
+aux grenouilles cr&eacute;pusculaires coassant dans la campagne. A l'heure o&ugrave;
+la lune s'allume, o&ugrave; les b&ecirc;tes f&eacute;roces jadis assaillaient nos lointains
+a&iuml;eux, o&ugrave; nagu&egrave;re s'embuscadaient nos p&egrave;res paraphant des alliances dans
+la chair des assassin&eacute;s, &agrave; cette heure &eacute;toil&eacute;e qui frissonne du
+g&eacute;missement des fi&eacute;vreux et du perp&eacute;tuel soupir des amantes, une
+langueur nous p&eacute;n&egrave;tre, un effroi de la solitude, une &eacute;l&eacute;vation mystique
+et des d&eacute;sirs assez vifs,&mdash;et s'avance pour triompher la femme.</p>
+
+<p>&laquo;Celle-l&agrave; nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement
+personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre &eacute;gotisme. Et
+puis, tr&egrave;s jeunes parlent les sens. Cela ne dure gu&egrave;re. Les sports,
+quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation
+d'une heure oisive, qu'un sp&eacute;cifique aux b&acirc;illements et aux nourritures
+&eacute;chauffantes. Mais la reposante b&ecirc;tise, l'esprit tout ext&eacute;rieur (la
+finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui
+caresse, l'alanguissement souple et ti&egrave;de d'un corps qui se confie),
+c'est ce qu'ignore le jeune m&acirc;le et que ne peut oublier l'honn&ecirc;te homme
+affin&eacute; et fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! quand il atteint cette maturit&eacute; de savoir choisir ses baisers,
+elles sont parties les petites jeunes et fra&icirc;ches, dont le caprice est
+d&eacute;licieux, car, &agrave; la na&iuml;vet&eacute; et &agrave; toute la virginit&eacute; de coeur des amours
+pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la
+complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses &eacute;closes du matin
+(pr&eacute;f&eacute;rables au bouton orgueilleux et intact, comme &agrave; la fleur parfum&eacute;e
+d'essence, soutenue d'acier et malgr&eacute; tout d&eacute;courag&eacute;e), les jeunes
+amantes ont de l'app&eacute;tit, une &acirc;me amusante &agrave; fleur de peau, une p&acirc;leur
+qui leur donne un caract&egrave;re de passion; et leur corps est frais. &Eacute;tant
+gourmandes de sottises, elles s'attachent &agrave; la jeunesse. Quelque
+M&eacute;ridional bient&ocirc;t les entra&icirc;nera, ravies et bondissantes, vers des
+locaux tumultueux.&mdash;Tr&egrave;s vite l'homme chauve se lassera des caprices
+changeants, &agrave; cause des r&eacute;veils trop froids et des soir&eacute;es d&eacute;&ccedil;ues, &agrave;
+cause aussi de la cuisine d'amour &agrave; jamais humiliante et pareille, &agrave;
+cause des nuques perc&eacute;es de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu
+d'amour et d'amiti&eacute;, il s'enfoncera plus avant dans la vie
+intellectuelle.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s sec, opulent et consid&eacute;r&eacute;, il conna&icirc;t alors la douceur de tendre
+son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'&eacute;go&iuml;stes
+jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides o&ugrave;,
+fort bien install&eacute;, l'on r&ecirc;ve de Baruch de Spinoza qui, lass&eacute; de
+m&eacute;ditation, sourit aux araign&eacute;es d&eacute;vorant des mouches, et ne d&eacute;daigne
+pas d'aider &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de souffrir,&mdash;o&ugrave; l'on assiste Hypathie, la
+servante de Platon et d'Hom&egrave;re, tr&egrave;s vieille et tr&egrave;s p&eacute;dante,&mdash;o&ugrave; l'on
+s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-m&ecirc;me devant l'immortel tr&eacute;sor
+des biblioth&egrave;ques.</p>
+
+<p>&laquo;Peu &agrave; peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune id&eacute;e
+qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation m&ecirc;me
+n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surann&eacute;e, et
+que rien ne vaut que par la forme du dire.</p>
+
+<p>&laquo;Et cette forme, si belle que les plus parfaits des v&eacute;ritables dandies
+ont frissonn&eacute;, jusqu'&agrave; la n&eacute;vrosth&eacute;nie, de l'amour des phrases, cette
+forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des
+caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les
+tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette
+beaut&eacute; du verbe, plastique et id&eacute;ale et dont il est d&eacute;licieux de se
+tourmenter,&mdash;on l'explique, on la d&eacute;monte; elle se fait d'&eacute;pith&egrave;tes, de
+cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils
+avilissent; et tout cela &eacute;coeure &agrave; la longue, comme une liqueur trop
+douce, comme la com&eacute;die d'amiti&eacute;, comme encore les baisers que
+probablement vous d&eacute;sirez....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>(Une &eacute;motion ridicule tenait &agrave; la gorge le pauvre homme, et son
+compagnon connut l'orgueil d'&ecirc;tre amer.)</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il se tut. La brume tombait avec sa fra&icirc;cheur. Ils se lev&egrave;rent; et
+tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu
+vers l'inconnu:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'importe! ceux-l&agrave; ont souffert que je raconte, mais ils firent
+chanter &agrave; leur ind&eacute;pendance les chansons qu'ils pr&eacute;f&eacute;raient; &agrave; toute
+heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le n&eacute;ant: leur
+vie fut telle qu'ils daign&egrave;rent. Et je ne crois pas qu'un homme
+raisonnable h&eacute;site jamais &agrave; mener les m&ecirc;mes exp&eacute;riences.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Dans l'ombre plus &eacute;paisse ils se h&acirc;taient en silence. Lui flattait le
+garrot de la bourrique et m&ecirc;me, s'&eacute;tant pench&eacute;, il l'embrassa. La b&ecirc;te
+approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient
+sous la lune apaisante.</p>
+
+<p>La vieille domestique (admirable de bon sens, tout &agrave; fait dans la
+tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son ma&icirc;tre; elle
+dit simplement: &laquo;Vous n'&ecirc;tes gu&egrave;re raisonnables, messieurs,&raquo; mais
+l'inqui&eacute;tude faisait trembler sa voix. Et peu apr&egrave;s, ils l'entendirent
+injurier la bourrique: &laquo;B&ecirc;te d'Allemagne, sac &agrave; tristesse,&raquo; et des
+jurons, je crois. Le ma&icirc;tre s'interrompit pour sourire, il haussa
+l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille
+judicieuse, ces messieurs n'&eacute;taient gu&egrave;re raisonnable.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et soulevant ses paupi&egrave;res, il regarda le jeune homme qui s'&eacute;tait laiss&eacute;
+glisser &agrave; terre. Peut-&ecirc;tre tant de lassitude l'effraya; peut-&ecirc;tre dans
+ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'&eacute;paule &agrave;
+petits coups: &laquo;Qui sait!&mdash;cela du moins nous fit passer une
+journ&eacute;e.&mdash;D'ailleurs, nos id&eacute;es influent-elles sur nos actes?&mdash;Et quand
+nous savons si peu conna&icirc;tre nos actes, pouvons-nous appr&eacute;cier nos
+id&eacute;es?&mdash;Attachons-nous &agrave; l'unique r&eacute;alit&eacute;, au <i>Moi</i>.&mdash;Et <i>moi</i>, alors
+que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de gu&eacute;rir tous mes
+m&eacute;pris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures
+et leur deuil, qui n'ont que faire des charit&eacute;s de leurs fr&egrave;res et de la
+paix des religions; leur orgueil se r&eacute;jouit de reconna&icirc;tre un monde sans
+couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de
+repousser comme vaines toutes les dilections qui s&eacute;duisent les
+enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur &acirc;me,
+ce vaste charnier de l'univers.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet
+adolescent qu'un homme chauve et tr&egrave;s renseign&eacute;, d'une voix grandie, lui
+attestant par la poussi&egrave;re des traditions la d&eacute;tresse d'&ecirc;tre, et reniant
+le pass&eacute; et l'avenir et la Chim&egrave;re elle-m&ecirc;me, &agrave; cause de ses ailes
+d&eacute;cevantes.&mdash;Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas
+qui vacillent, le troupeau des incons&eacute;quences; une grande fatigue
+l'affaissait au d&eacute;part, devant la prairie des foules. Et son &acirc;me demeura
+parmi tant de d&eacute;bris, solitaire au foss&eacute; de son premier chemin.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait
+toute une claire journ&eacute;e de prairie; la tendresse de la lune nimbait
+l'&eacute;clat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fra&icirc;che sur
+un front br&ucirc;lant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des id&eacute;es qui planent
+et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin
+que vous; o&ugrave; vous raisonnez, nous p&eacute;n&eacute;trons d'un trait de notre coeur,
+nous pensons si fin que des nuances famili&egrave;res &agrave; nos &acirc;mes &eacute;chappent &agrave;
+vos formules, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me &agrave; nos soupirs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur &eacute;mu, est-ce que vous existez
+donc, vous, mon <i>amie!</i> et il sanglotait sur le sable.</p>
+
+<p>&mdash;Cela d&eacute;pend, reprit l'enfant avec tranquillit&eacute;, mais tout d'abord,
+puisque vous avez p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les apparences et les convenances, courez les
+oublier avec nous qui savons &ecirc;tre ignorantes. Nous respectons des voiles
+l&eacute;gers, qui n'entravent gu&egrave;re nos caprices; nous n&eacute;gligeons le triomphe
+ing&eacute;nu de supprimer des ombres. Que des &acirc;mes un peu &eacute;paisses se
+d&eacute;battent avec le reflet de leur vulgarit&eacute;; vivons des enchantements qui
+n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes
+bras te sourient des songes. Et s'il &eacute;tait vrai que toutes choses
+eussent perdu leur r&eacute;alit&eacute; pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer
+ou d'instituer en ton r&ecirc;ve le mal et la laideur, mais daigne d&eacute;sirer
+pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, dit-il, relevant son visage lass&eacute;, aspirer &agrave; quelque but!
+n'est-ce pas oublier la sagesse?</p>
+
+<p>&mdash;Assez cont&eacute; de b&ecirc;tises, aujourd'hui! fit-elle ing&eacute;nument en se pendant
+au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends &agrave; sourire.
+Pour tes d&eacute;sirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et
+puisqu'il faut absolument &agrave; ta faiblesse un ma&icirc;tre, daigne te guider
+d&eacute;sormais sur mon inalt&eacute;rable futilit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent
+vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre
+constell&eacute; de p&eacute;tales de roses.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2>CHAPITRE DEUXI&Egrave;ME</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="cb" id="cb"></a>CONCORDANCE</h3>
+
+
+<p><i>Par luxure assur&eacute;ment et par d&eacute;sir de para&icirc;tre, il fit le geste de
+l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygi&egrave;ne s'y
+pr&ecirc;taient.</i></p>
+
+<p><i>Ces personnes &agrave; d&eacute;faut d'urbanit&eacute; de coeur n'offraient pas m&ecirc;me ces
+lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les s&eacute;parations.</i></p>
+
+<p><i>Fr&eacute;quemment donc il se chagrina.</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Et les soirs suivants, jusqu'&agrave; l'aube, s'&eacute;chauffant l'imagination, il
+ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et p&eacute;n&eacute;trants, en sorte
+qu'elle devint digne de son d&eacute;sir de se d&eacute;soler et de la niaiserie
+in&eacute;vitable de son &acirc;ge.</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="te" id="te"></a>TENDRESSE</h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Combien je t'aurais aim&eacute; si je ne</span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">savais qu'il n'y a qu'un Dieu.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 8em;">L'AR&Eacute;OPAGITE.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">C'est un baiser sur un miroir.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Au soir, une douce ti&eacute;deur emplit l'air violet o&ugrave; se turent enfin les
+oiseaux; et parmi les saules, au bord des &eacute;tangs, le jeune homme et la
+jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.</p>
+
+<p>Elle avait de longs cils, des cheveux d&eacute;nou&eacute;s, des draperies flottantes
+et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa
+baguette, &agrave; coups l&eacute;gers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son
+fin visage &agrave; demi tourn&eacute; souriait au jeune homme. Et lui, couch&eacute; parmi
+les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image
+balanc&eacute;e sur les &eacute;tangs.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle
+s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pens&eacute;es que vous voulez accueillir
+&agrave; cette heure? Daignez comprendre ce qui me pla&icirc;t parmi ces saules.
+Voulez-vous donc que je rougisse?</p>
+
+<p>Mais elle s'interrompit de sourire, inqui&egrave;te de ce jeune homme si las,
+devinant peut-&ecirc;tre qu'il contemplait l&agrave;-bas, plus loin que tout d&eacute;sir,
+le temple de la Sagesse &Eacute;ternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.
+Elle posa sa main d&eacute;licate sur les yeux du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et
+pourquoi faut-il donc que tu m'&eacute;cartes, pourquoi te peiner, de mon
+sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.</p>
+
+<p>Mais lui r&eacute;pondit &agrave; cette amoureuse, avec une l&eacute;g&egrave;re fatigue:</p>
+
+<p>&mdash;Ne connais-tu pas aussi ceux-l&agrave; qui d&eacute;daignent vos frissons et n'ont
+pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupi&egrave;res lourdes!</p>
+
+<p>Et comme elle ne r&eacute;pondait point et qu'il craignait toute tristesse, il
+leva les yeux de sa vague image balanc&eacute;e sur l'eau, pour regarder la
+jeune femme. Debout dans la lucidit&eacute; de ce soir or et ros&eacute;,&mdash;un oiseau
+comme une fl&egrave;che dans le ciel entrait,&mdash;d'un geste pur, elle entr'ouvrit
+son manteau et r&eacute;v&eacute;la son corps dont la ligne &eacute;tait franche, la chair
+jeune et mate.</p>
+
+<p>Sa nudit&eacute; e&ucirc;t assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge
+exaltaient sur sa taille une gorge fra&icirc;che et rougissante. Mais le jeune
+homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envol&eacute;e dans la
+brise et, l'ayant avec gr&acirc;ce bais&eacute;e, la ramena sur les charmes de la
+jeune femme. Il souriait et il disait:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce l&eacute;ger travers,
+comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fl&eacute;chirait et toutes
+ces gr&acirc;ces peut-&ecirc;tre inoubliables. Je sais que la petite ligne du
+sourire des femmes trouble la pens&eacute;e des sages et, pour nous, la nuance
+des nuages m&ecirc;me. Dans vos prunelles mon image serait plus agit&eacute;e qu'au
+miroir de ces &eacute;tangs rafra&icirc;chis par la brise.</p>
+
+<p>Elle se laissa glisser sur la gr&egrave;ve et, cachant contre lui son visage,
+elle g&eacute;missait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu
+&eacute;coutas ce qui monte du pass&eacute;, et les morts t'auront mang&eacute; le coeur.
+Veux-tu donc &ecirc;tre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais
+peut-&ecirc;tre t'inqui&egrave;tes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et
+que je d&eacute;fie toutes les femmes.</p>
+
+<p>Et lui souriant de cette r&eacute;volte ing&eacute;nue:</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes, amie! crains plut&ocirc;t ce d&eacute;sir d'amour o&ugrave; je me p&acirc;me malgr&eacute;
+mon &acirc;me. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille
+ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'&eacute;veille
+mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant
+l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et
+souffrez que je ne m'&eacute;chappe pas &agrave; moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>H&eacute;las! cette musique plaintive mit une joie qui me g&acirc;te sa tendresse aux
+l&egrave;vres si fines et dans les cils tr&egrave;s longs de la jeune fille. Son
+oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce
+coeur. Cr&eacute;ature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que
+bat la vie chez les &eacute;lus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,
+elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses
+cheveux &eacute;pars, elle &eacute;parpilla dans l'ombre son rire joyeux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune
+rougissant. Ce profond paysage d'o&ugrave; affleuraient des branches raides et
+la plainte monotone des campagnes noy&eacute;es dans la nuit, fut-il si
+enchanteur, ou leurs &acirc;mes avaient-elles atteint ces &eacute;quilibres furtifs
+que parfois r&eacute;alisent deux illusions entrelac&eacute;es; br&ucirc;laient-elles de
+cette ardeur intime qui vaporise toute inqui&eacute;tude? Qu'importe le mot de
+leur fi&egrave;vre d&eacute;vorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons
+onctueux, dans le silence p&eacute;n&eacute;trant et la fra&icirc;cheur f&eacute;conde, la m&ecirc;me
+all&eacute;gresse, en leurs poitrines all&eacute;g&eacute;es d'un m&ecirc;me poids, rhythmait leurs
+pens&eacute;es et leur sang; et c'est ainsi qu'&eacute;tendus c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sans se
+mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours
+on regrettera sous la pluie dor&eacute;e de midi, ils ne furent plus qu'un
+frissonnement du bonheur impersonnel.&mdash;Nuances des musiques tr&egrave;s
+lointaines qui fondez les plus t&eacute;nues subtilit&eacute;s! limites o&ugrave; notre vie
+qui va s'affaisser d&eacute;j&agrave; ne se conna&icirc;t plus! seules peut-&ecirc;tre
+effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubli&eacute;es.</p>
+
+<p>Et lui, le premier, murmura: &laquo;Ai-je raison de me croire heureux?&raquo;</p>
+
+<p>La jeune femme se souleva, ses seins peut-&ecirc;tre haletaient faiblement. Un
+rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fan&eacute;es se penchaient
+comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de
+noblesse qu'en cette lassitude pr&eacute;coce. A cette minute il semble qu'elle
+se troubla de cette p&acirc;leur et de ces lignes inqui&egrave;tes. Absente, elle
+pronon&ccedil;a ce mot, si vulgaire: &laquo;Que vous &ecirc;tes joli, mon amour!&raquo;</p>
+
+<p>Alors soudain il eut au coeur une f&ecirc;lure l&eacute;g&egrave;re, la premi&egrave;re f&ecirc;lure
+d'amour, par o&ugrave; s'enfuit le parfum de sa f&eacute;licit&eacute;, et se relevant, il
+froissa les deux fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! combien je le pr&eacute;voyais! vous daignez go&ucirc;ter quelques formes o&ugrave;
+j'habite, et jamais vous n'atteindrez &agrave; m'aimer moi-m&ecirc;me, car votre
+caprice peut-&ecirc;tre ne soup&ccedil;onne m&ecirc;me pas sous mes apparences mon &acirc;me.
+Ah! mon incertaine beaut&eacute; qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma
+parole, ce masque que ne peut rejeter ma pens&eacute;e! mes incertitudes, o&ugrave;
+tr&eacute;buche mon &eacute;lan! tous ces sentiers que je pi&eacute;tine! tout ce vestiaire,
+c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre &acirc;me?</p>
+
+<p>Et une rougeur avivait son teint d&eacute;licat. Pouvait-elle comprendre! Elle
+attira doucement la t&ecirc;te du jeune homme sur son sein; elle posa sa main
+un peu ti&egrave;de sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le ber&ccedil;ait;
+en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se r&eacute;chauffe et
+qui s'endort.... Puis il entrevit peut-&ecirc;tre ce temple de la sagesse qui
+fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La
+jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait bris&eacute;es, les pla&ccedil;a
+dans sa chevelure; et ces fr&ecirc;les mortes faisaient la plus touchante
+parure qu'une amoureuse e&ucirc;t jamais pour se faire aimer. Tel &eacute;tait son
+charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux d&eacute;roul&eacute;s et
+fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils
+sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser &agrave; elle. Mais un
+malaise, un regret informe de la solitude flottait en son &acirc;me tandis
+qu'ils descendaient vers la vall&eacute;e. Et comme il &eacute;tait &eacute;mu il jugea bon
+de se r&eacute;v&eacute;ler a son amie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;Mon &acirc;me, disait-il, ces l&eacute;gendes o&ugrave; notre m&eacute;moire r&eacute;sume la vie des
+plus passionn&eacute;s, ce sentiment qui m'entra&icirc;ne vers toi, et m&ecirc;me
+l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces d&eacute;licatesses, les
+plus raffin&eacute;es que nous puissions conna&icirc;tre, ne sont que frivoles
+papillons dont use l'Id&eacute;e pour d&eacute;pister les poursuites vulgaires.
+Ma lassitude, qui t'&eacute;tonna, se compla&icirc;t &agrave; sourire de ces furtives
+apparences et &agrave; tressaillir du fr&ocirc;lement de l'Inconnu. J'aime aspirer
+vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire
+fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon
+d&eacute;sir aura ramass&eacute; son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer
+uniquement l'irr&eacute;el, ne puis-je dire, &ocirc; mon amie, que je poss&egrave;de
+l'immuable et l'absolu, moi qui r&eacute;duisis tout mon &ecirc;tre &agrave; l'espoir d'une
+chose qui jamais ne sera.</p>
+
+<p>&laquo;Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: ob&eacute;ir,
+c'est encore la paix; mais peut-&ecirc;tre fausseras-tu, &agrave; me donner trop de
+bonheur, le d&eacute;licat appareil de mon r&ecirc;ve! Ta beaut&eacute; est charmante et
+robuste, &eacute;pargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un
+tendre oreiller &agrave; mes lassitudes, un doux sentiment jamais d&eacute;fleuri,
+pareil &agrave; ces affections d&eacute;j&agrave; anciennes qui sont plus indulgentes
+peut-&ecirc;tre que le miel des d&eacute;buts et dont la paisible fadeur est
+touchante comme ces deux fleurs fan&eacute;es en tes cheveux. Et l'un pr&egrave;s de
+l'autre, souriant &agrave; la tristesse, et souriant de notre bonheur m&ecirc;me,
+fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous
+complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, &agrave; contempler la th&eacute;orie des
+id&eacute;es qui passent, froides et blanches et peut-&ecirc;tre illusoires aussi,
+dans le ciel mort de nos d&eacute;sirs; et parmi elles serait l'amour; et si
+tu veux, mon &acirc;me, nous aurons un culte plus sp&eacute;cial et des formules
+famili&egrave;res pour &eacute;voquer les illustres amours, celles de l'histoire et
+celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et
+l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous
+aimer nous-m&ecirc;mes.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La chevelure de la jeune femme, soulev&eacute;e par le vent, vint baiser la
+bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa
+pens&eacute;e qu'il se tut, impuissant &agrave; saisir ses propres subtilit&eacute;s; et
+seule la fra&icirc;cheur, o&ugrave; soupiraient les fleurs du soir, n'e&ucirc;t pas froiss&eacute;
+la d&eacute;licatesse de son r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se
+perdait parmi toutes ces choses; et peut-&ecirc;tre s'&eacute;tonnait-elle, &eacute;tant
+jeune et de bonne sant&eacute;.</p>
+
+<p>Ah! ce sable qui g&eacute;missait sous leurs pieds dans la vall&eacute;e silencieuse,
+pourra-t-il jamais l'oublier?</p>
+
+<p>Dans cette volupt&eacute;, un &eacute;go&iuml;sme presque m&eacute;chant l'isolait peu &agrave; peu;
+jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave;, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enla&ccedil;aient, et
+il rougit soudain &agrave; songer que peut-&ecirc;tre son sentiment n'&eacute;tait pas
+unique au monde.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille l'entra&icirc;nait; l&eacute;g&egrave;re parmi ses draperies et ses
+cheveux indiqu&eacute;s dans le vent, elle courait au bosquet qu'&eacute;clairent
+violemment les chansons et le vin. Sous des arbres tr&egrave;s durs, sous des
+torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs
+gesticulants, deux lutteurs s'enla&ccedil;aient. D'une beaut&eacute; choquante, ils
+roul&egrave;rent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs d&eacute;licates de ses
+cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....&mdash;Au
+reproche du jeune homme, elle r&eacute;pondit sans m&ecirc;me le regarder, Dieu sait
+pourquoi: &laquo;J'adore la gymnastique.&raquo; D'une gr&acirc;ce un peu exag&eacute;r&eacute;e, elle
+n'en &eacute;tait que plus &eacute;mouvante.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna, et le souci de para&icirc;tre indiff&eacute;rent ne lui laissait pas le
+loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.</p>
+
+<p>Comment avait-il os&eacute; cette chose irr&eacute;parable, peut-&ecirc;tre briser son
+bonheur?</p>
+
+<p>D'o&ugrave; lui venait cette &eacute;nergie &agrave; se perdre?&mdash;Il fut choqu&eacute; de passer en
+arguties les premi&egrave;res minutes d'une angoisse inconnue.&mdash;Mais sa
+douleur est donc une joie, une curiosit&eacute; pour une partie de lui-m&ecirc;me,
+qu'il se reproche de l'oublier?&mdash;En effet, il est fier de devenir une
+portion d'homme nouveau.&mdash;Il se perdait &agrave; ces d&eacute;doublements. Sa
+souffrance pleurait et sa t&ecirc;te se vidait &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Une tristesse
+d&eacute;courag&eacute;e r&eacute;unit enfin et assouvit les diff&eacute;rentes &acirc;mes qu'il se
+sentait. Il comprit qu'il &eacute;tait sali parce qu'il s'&eacute;tait abaiss&eacute; &agrave;
+penser &agrave; autrui.</p>
+
+<p>Balan&ccedil;ant ses bras dans la nuit, sans but, il r&ecirc;va de la douceur d'&ecirc;tre
+deux.</p>
+
+<p>Et, pench&eacute; sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit
+debout parmi des hommes. Cette pens&eacute;e lui fut une sensation si compl&egrave;te
+de sa douleur, qu'il atteignit &agrave; cette sorte de joie du fi&eacute;vreux enfin
+seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurit&eacute;, soudain il
+s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les
+morts, ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui lui avaient mang&eacute; le coeur, comme elle disait,
+riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil
+qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les
+nuages l'enveloppaient, r&eacute;p&eacute;tant ce mot &laquo;Jamais&raquo; qui barrera sa
+vie.&mdash;Combien de temps dur&egrave;rent ces choses?</p>
+
+<p>Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils tr&egrave;s longs, et il se
+leva brusquement, le cou serr&eacute;. Seules des larmes glissaient sur son
+visage.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et je ne sais s'il s'aper&ccedil;ut qu'il gravissait vers le temple de la
+Sagesse &eacute;ternelle.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme
+releva son front, rafra&icirc;chi par l'ombre du temple et le frisson des
+hymnes.</p>
+
+<p>Ces &eacute;ternelles sacrifi&eacute;es, les m&egrave;res et les amoureuses, et les bl&ecirc;mes
+enfants un peu morts, de qui les p&egrave;res escompt&egrave;rent la vie pour animer
+une formule, toutes les victimes des &eacute;go&iuml;smes sup&eacute;rieurs, transverber&eacute;es
+de ces fl&egrave;ches glorieuses qui sont les pens&eacute;es des sages, gisaient sur
+les parvis du lieu que nous r&ecirc;vons.&mdash;Lui, porteur du signe d'&eacute;lection,
+il p&eacute;n&eacute;tra dans le Temple.</p>
+
+<p>L&agrave;, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre
+sentimental; une froide clart&eacute; stagnante est &eacute;pandue sur la foule des
+sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot imm&eacute;morial
+effrite les groupes cramponn&eacute;s &agrave; des convictions diverses; il s&eacute;pare et
+il joint; il brise ceux-l&agrave; qui se d&eacute;chirent pour aider &agrave; l'Id&eacute;al, il
+ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette &agrave; tous
+les rivages des syst&egrave;mes, des &eacute;loquences et des cr&acirc;nes f&ecirc;l&eacute;s; parfois
+une certitude, comme une furtive &eacute;cume sur la vague, appara&icirc;t pour
+dispara&icirc;tre. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanit&eacute;; une
+incomparable harmonie s'en d&eacute;gage pour les amateurs.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et sa douleur reconnut en ces t&eacute;n&egrave;bres la brume de son &acirc;me: ce tumulte
+n'&eacute;tait que l'&eacute;cho grandi de la plainte qui, goutte &agrave; goutte, murmurait
+en son coeur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et
+renaissent, la monotone subtilit&eacute; de son regret tournoyait en sa t&ecirc;te
+fi&eacute;vreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta
+bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le r&ecirc;ve de ton corps et
+de ta gorge &eacute;troite qui me torture! Ah! notre tendresse souill&eacute;e!</p>
+
+<p>Affaiss&eacute; dans le couchant de son souvenir, &eacute;voquant les senteurs
+affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il
+rev&eacute;cut les nuances de sa tendresse dans la lamentation s&eacute;culaire des
+sages. Tous poussaient &agrave; grands cris dans le man&egrave;ge des pens&eacute;es
+domestiqu&eacute;es par les anc&ecirc;tres, mais son regard ne se plaisait que sur
+les plus surann&eacute;s qui, t&ecirc;tus de complexit&eacute;s, coquettent avec les
+myst&egrave;res et sur ces sages l&eacute;gers qui pivotent sur leurs talons et,
+sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit
+humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait &agrave; de
+telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommod&egrave;rent.
+&mdash;Supr&ecirc;me fleur de toutes ces cultures, l'h&eacute;ritier d'une telle sagesse,
+&eacute;tendu sur le dos, b&acirc;illait.</p>
+
+<p>Sa jeunesse comprit les supr&ecirc;mes assoupissements et combien tout est
+gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des
+empreintes d'efforts &eacute;voqueraient-ils la furtive f&eacute;licit&eacute; de cette &acirc;me
+en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins
+possible!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais le pr&eacute;texte de notre moi, sa chair, si lasse que son r&ecirc;ve fuyait &agrave;
+travers elle pour communier au r&ecirc;ve de tous, se souvint pourtant des
+souillures de la femme et rentra par des frissons dans la r&eacute;alit&eacute;
+famili&egrave;re. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-m&ecirc;me
+tenait trop de place en soi pour qu'y p&ucirc;t entrer l'Absolu.</p>
+
+<p>Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui
+fera sa vie une?</p>
+
+<p>Les plus absorbantes douceurs qu'il e&ucirc;t connues ne venaient-elles pas de
+l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-m&ecirc;me et de sa substance: il
+aimait de cette fa&ccedil;on, parce qu'il &eacute;tait lui, et tous les caract&egrave;res de
+sa tendresse venaient de lui, non de l'objet o&ugrave; il la dispensait.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors pourquoi s'en tenir &agrave; cette femme dont il souffrait parce
+qu'elle &eacute;tait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'apr&egrave;s cette
+cr&eacute;ature born&eacute;e qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont
+il la v&ecirc;tait, se cr&eacute;er une image f&eacute;minine, fine et douce, et qui
+tressaillerait en lui, et qui serait lui.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>C'est ainsi qu'il v&eacute;cut d&eacute;sormais parmi la st&eacute;rile m&eacute;lop&eacute;e de tous ces
+sages, extasi&eacute; en face la bien-aim&eacute;e, aussi belle, mais plus r&ecirc;veuse que
+son infid&egrave;le. Elle avait, sous les cils tr&egrave;s longs, l'&eacute;clatante
+tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa
+figure parfois voil&eacute;e de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de
+son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait
+ses paupi&egrave;res bleu&acirc;tres, il voyait encore leur douce flamme
+transpara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il s'agenouilla devant cette dame b&eacute;nie et jamais extase ne fut plus
+affaiss&eacute;e que les murmures de cet amour.</p>
+
+<p>De son &acirc;me, comme d'un encensoir la fum&eacute;e, s'&eacute;chappait le corps diaphane
+et presque nu de l'amante, si d&eacute;licate avec ses hanches exquises, son
+&eacute;troite poitrine aigu&euml; et sur ses joues l'ombre des cils. Fr&ecirc;le
+apparition! dans ce nimbe de vapeurs l&eacute;g&egrave;res, elle semblait un chant
+tr&egrave;s bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur
+att&eacute;nu&eacute;e d'une fleur lointaine, le soupir de douleur l&eacute;g&egrave;re qui se
+dissipe en haleine.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;O mon &acirc;me, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car
+apr&egrave;s tant de r&ecirc;ves je ne puis le savoir. Suis-je n&eacute; ou me suis-je cr&eacute;&eacute;?
+Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fix&eacute;!
+J'ose d&eacute;daigner la vie et ses apparences qu'elle d&eacute;roule aupr&egrave;s de mes
+sens. Le pass&eacute;, je me suis soustrait &agrave; ses traditions d&egrave;s mes premiers
+balbutiements. L'avenir, je me refuse &agrave; le cr&eacute;er, lui qui, hier encore,
+palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes
+espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos p&egrave;res que
+les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un
+tremblement que fait le petit souffle de nos d&eacute;sirs; et comme eux
+tu&egrave;rent d&eacute;j&agrave; l'&ecirc;tre, je tuai m&ecirc;me le d&eacute;sir d'&ecirc;tre. L'harmonie o&ugrave;
+j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me pla&icirc;t d'aimer et
+c'est moi seul que j'aime, pour le parfum f&eacute;minin de mon &acirc;me. Ah!
+qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je d&eacute;fie ses charmes imparfaits.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur
+l'admiration des humbles prostern&eacute;s glissa des parvis du temple dont les
+portes s'&eacute;cart&egrave;rent lentement. Et comme la beaut&eacute; est une sagesse
+encore, d&eacute;fi&eacute;e, sur le seuil elle apparut. Son bras l&eacute;ger au-dessus de
+sa t&ecirc;te s'appuyait avec gr&acirc;ce aux colonnades, tandis que le charme de sa
+jeune gorge s'&eacute;panouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout
+l'univers se r&eacute;sumait au loin &agrave; la hauteur de ses petits pieds. Si
+fr&ecirc;le, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les
+peupliers et les peuples n'&eacute;taient plus que des lignes menues, et
+au-dessus d'elle il voyait l'id&eacute;al l'approuver. Le soir bleu&acirc;tre
+descendait sur les campagnes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'&acirc;me du jeune homme.
+Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de
+tout le temple devant cette invasion des probl&egrave;mes; et son &eacute;moi
+redoublait &agrave; sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de
+lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'&eacute;puisait
+vers la bien-aim&eacute;e, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,
+ind&eacute;cis comme un balbutiement....</p>
+
+<p>Il frissonnait de cette haleine l&eacute;g&egrave;re et de tous les fr&ocirc;lements un peu
+ti&egrave;des oubli&eacute;s. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,
+v&eacute;ritable petit animal d'amour, ing&eacute;nue et nerveuse, avec son regard
+bleu, en sorte qu'il murmura bris&eacute;: &laquo;Fais-moi la piti&eacute; de permettre que
+je ne t'aime point.&raquo;</p>
+
+<p>Et peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il pr&eacute;f&eacute;r&eacute; qu'elle l'aim&acirc;t.</p>
+
+<p>Mais elle le consid&eacute;rait avec curiosit&eacute; et quoi qu'elle ne compr&icirc;t
+gu&egrave;re, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de
+ce rire incompr&eacute;hensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, &agrave; pleine
+main, il repousse les petits seins st&eacute;riles de cette femme. Elle
+chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans
+le bruit triomphal de la sagesse sauv&eacute;e, au travers du temple acclamant
+le h&eacute;ros, sous les bras indign&eacute;s, rapide et courb&eacute;e, elle sortit. Jamais
+elle ne lui fut plus d&eacute;licieuse qu'&agrave; cette heure, vaincue et sous ses
+longs cheveux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et les sages d'un m&ecirc;me sursaut, d&eacute;livr&eacute;s, d&eacute;roul&egrave;rent l'hymne du
+renoncement, la banalit&eacute; des soirs alanguis et l'amertume des l&egrave;vres
+qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain
+m&ecirc;me de maudire, leurs fadeurs et toutes nos mis&egrave;res affair&eacute;es. Puis ils
+r&eacute;pandirent comme une ros&eacute;e les merveilles de demain, de ce si&egrave;cle
+d&eacute;licat et somnolent o&ugrave; des r&ecirc;veurs aux gestes doux, avec bienveillance,
+subissant une vie &agrave; peine vivante, s'&eacute;carteront des r&eacute;formateurs et
+autres belles &acirc;mes, comme de voluptueuses st&eacute;riles qui gesticulent aux
+carrefours, et d&eacute;laissant toutes les hymnes, ignoreront tous les
+martyrs.</p>
+
+<p>Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le
+sort de la caravane, pass&eacute; l'horizon de sa vie! Peut-&ecirc;tre s'&eacute;tait-il
+convaincu que tant de querelles &agrave; la passion tournoyent comme une paille
+dans une seconde d'&eacute;motion! Il les quitta.</p>
+
+<p>Que la st&eacute;rile ordonnance de leurs cantiques se d&eacute;roule &eacute;ternellement!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle
+disparut sous les feuillages entre les troncs &eacute;clatants des bouleaux.
+Elle ne daignait m&ecirc;me pas soup&ccedil;onner ces bras suppliants et ces d&eacute;sirs.
+Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-&ecirc;tre
+seulement son coeur &eacute;tait-il froiss&eacute;. Il reconnut l'univers; il sentit
+une all&eacute;gresse, mais allait-il encore vivre vis-&agrave;-vis de soi-m&ecirc;me! Une
+sorte de fi&egrave;vre le releva, il eut un &eacute;lan vers l'action, l'&eacute;nergie, il
+aspirait &agrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme pour s'affirmer sa volont&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Vers le soir il atteignit le sable des &eacute;tangs, et parmi les saules, au
+bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.
+L&agrave;-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la
+m&eacute;moire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit
+indistincte, comme un d&eacute;sir s'apaise.</p>
+
+<p>Il n'avait tant march&eacute; que pour revenir &agrave; cette petite plage o&ugrave; naquit
+sa tendresse. Son coeur &eacute;tait &agrave; bout. Il savait que la vie peut &ecirc;tre
+d&eacute;licieuse; il renon&ccedil;a r&ecirc;ver avec elle au bois des citronniers de
+l'amour et cela seul lui e&ucirc;t souri. Ses m&eacute;ditations famili&egrave;res lui
+faisaient horreur comme une plaine de glace d&eacute;j&agrave; ray&eacute;e de ses patins.
+Il b&acirc;illa l&eacute;g&egrave;rement, sourit de soi-m&ecirc;me, puis d&eacute;sira pleurer.</p>
+
+<p>Du doigt, il tra&ccedil;a sur la gr&egrave;ve quelques rapides caract&egrave;res. La brise
+qui rafra&icirc;chissait son &acirc;me effa&ccedil;a ces traits l&eacute;gers.&mdash;</p>
+
+<p>Cette l&eacute;gende est vraiment de celles qui sont &eacute;crites sur le sable.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tout de son long &eacute;tendu, les yeux fatigu&eacute;s par le couchant, seul et
+lass&eacute;, il parut regarder en soi....</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2>CHAPITRE TROISI&Egrave;ME</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="cc" id="cc"></a>CONCORDANCE</h3>
+
+
+<p><i>A vingt ans, il sentait comme &agrave; dix-huit, mais il &eacute;tait &eacute;tudiant et &agrave;
+sa table d'h&ocirc;te (celle des officiers &agrave; cent francs par mois) mangeait
+mieux qu'au lyc&eacute;e; en outre il pouvait s'isoler.</i></p>
+
+<p><i>L'usage de la solitude et une nourriture tonique augment&egrave;rent sa force
+de r&eacute;action. Les &eacute;l&eacute;ments divers qui &eacute;taient en lui: 1&deg; culture d'un
+lyc&eacute;en qui a pass&eacute; son baccalaur&eacute;at en 1880; 2&deg; exp&eacute;rience du d&eacute;go&ucirc;t que
+donnent &agrave; une &acirc;me fine la cuistrerie des ma&icirc;tres, la grossi&egrave;ret&eacute; des
+camarades, l'obsc&eacute;nit&eacute; des distractions; 3&deg; d&eacute;sir et noblesse id&eacute;ale,
+aboutirent au r&ecirc;ve.</i></p>
+
+<p><i>En frissonnant, il s'enfon&ccedil;ait dans cette fa&ccedil;on de r&ecirc;ve scolaire et
+sentimental o&ugrave; l'on retrouvera juxtapos&eacute;es de confuses aspirations
+id&eacute;alistes, des tendresses sans emploi et de l'&acirc;cret&eacute;.</i></p>
+
+<p><i>En v&eacute;rit&eacute;, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images
+d'outre-tombe ne t&eacute;moignent-ils pas qu'ils sont m&eacute;contents de leurs
+contemporains, &eacute;chauff&eacute;s de quelque sentiment intime, inassouvi?</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="des" id="des"></a>D&Eacute;SINT&Eacute;RESSEMENT</h3>
+
+
+<p>Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils d&eacute;laiss&eacute;e,
+tes fleurs seraient-elles fan&eacute;es ou tes parfums &eacute;vanouis? Atys, l'enfant
+divin, te lasserait-il d&eacute;j&agrave; de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite
+quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, o&ugrave; je
+suis d&eacute;sormais impuissant;&mdash;encore, que ne pourrait un sourire de celle
+que ch&eacute;rit Aphrodite!</p>
+
+<p>Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la tr&egrave;s jeune courtisane, aux
+yeux et aux cheveux d'une clart&eacute; d'or, tandis que glissait la barque sur
+le bleu canal, parmi les n&eacute;nuphars bruissants. Tr&egrave;s bas sur leurs t&ecirc;tes,
+les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.
+La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses for&ecirc;ts d'orangers et
+de sa qui&eacute;tude. Entre les branches vertes, appara&icirc;t par instant le
+marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables
+d&eacute;daigner les discours changeants de la facile Orientale et de son
+sceptique ami.&mdash;Au loin, p&acirc;le ligne ros&eacute;e fondant sous la chaleur, les
+montagnes, refuges des solitaires et des b&ecirc;tes f&eacute;roces, troublaient
+seules la r&ecirc;verie de ce ciel.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; on approchait de la plage o&ugrave;, mollement couch&eacute;e sous la
+caresse des flots et des brises, la ville &eacute;tend ses bras sur l'oc&eacute;an et
+semble appeler l'univers entier dans sa couche parfum&eacute;e et fi&eacute;vreuse,
+pour aider &agrave; l'agonie d'un monde et &agrave; la formation des si&egrave;cles nouveaux.</p>
+
+<p>Avec une gr&acirc;ce lass&eacute;e, Amaryllis reposait sur des coussins de soie
+blanche. Son lourd manteau d'argent cass&eacute; semblait voluptueusement
+blesser son corps souple. Ses bras ronds vein&eacute;s de bleu couronnaient son
+visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix tr&egrave;s
+harmonieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Riez, &ocirc; Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon
+ennui, c'est &agrave; toi qu'irait mon espoir. Tu as aim&eacute;, Lucius, on le dit,
+tu pleuras pr&egrave;s des couches trop pleines. Tu t'es lass&eacute; du rire de la
+femme; comprends donc que je me d&eacute;sesp&egrave;re du perp&eacute;tuel soupir des
+hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, &ocirc; Lucius. Les
+divines tendresses d'Atys, les inqui&eacute;tants myst&egrave;res d'Isis et la
+grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs d&eacute;sirs; or je sais trop ce
+qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que
+na&icirc;t l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car g&eacute;mir
+m&ecirc;me devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une
+affranchie qui proph&eacute;tisait; tu es un Romain, presque un Hell&egrave;ne, tu
+sais railler, &ocirc; Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir
+consoler.&raquo;</p>
+
+<p>Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait
+avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'&eacute;l&eacute;gance de ses
+mouvements r&eacute;v&eacute;lait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il
+&eacute;vitait les mots s&eacute;rieux qui sont maussades:</p>
+
+<p>&mdash;Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'&eacute;tonner qu'un si petit coeur puisse
+tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosit&eacute;s sous un front
+gracieux si &eacute;troit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et
+m&ecirc;me des singes qui font rire. Pourquoi d&eacute;sirer des dieux et des choses
+innomm&eacute;es!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Sous la soie bleu&acirc;tre de sa tunique transparaissait le corps tant ador&eacute;
+de la jeune femme encadr&eacute; de brocart. Ses doigts effil&eacute;s jouaient avec
+la bulle de cristal jaun&acirc;tre, o&ugrave; sa m&egrave;re jadis enferma les conjurations.
+On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en
+loin sautait un poisson avec le rapide &eacute;clat d'argent de son ventre.
+Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre
+ch&egrave;re Amaryllis? Je la conduirai selon ses d&eacute;sirs avant de me rendre au
+Serapeum.</p>
+
+<p>&mdash;Ath&eacute;n&eacute; vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une
+voix r&eacute;veill&eacute;e, la jeune femme. Ath&eacute;n&eacute;! on dit qu'elle sait les choses
+et des dieux la prot&egrave;gent. Une fois que j'&eacute;tais couronn&eacute;e de fleurs et
+de jeunes amants, comme on sort d'une f&ecirc;te de nuit, je l'ai vue sur les
+tours de Serapeum, extasi&eacute;e et en robe blanche. Mes amis l'acclam&egrave;rent
+et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinit&eacute; chaste. Alors
+survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifi&eacute; et poss&egrave;dent
+toute certitude. Au-dessus d'elle la lune p&acirc;lissait, plus lointaine &agrave;
+chaque insulte; mais eux &eacute;taient tremp&eacute;s du soleil levant comme du sang
+de la victoire et je pense que c'est un pr&eacute;sage. Comment subjugue-t-elle
+les &acirc;mes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait gu&eacute;rir mon
+chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu r&ecirc;ves toujours, Amaryllis, et tes r&ecirc;ves te g&acirc;tent ta vie. Daigne
+sourire, ma ch&egrave;re Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les
+faibles et d&eacute;pouiller leurs derni&egrave;res illusions les forts. Jouis de
+l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amiti&eacute; de ceux
+qui sont las, et laissons vivre du pass&eacute; la vierge du Serapeum.</p>
+
+<p>Et s'&eacute;tant inclin&eacute;, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.
+Mais elle se mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais
+de mes petites fossettes, par ta haine des chr&eacute;tiens qui seuls me
+r&eacute;sistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, m&egrave;ne-moi chez
+Ath&eacute;n&eacute;.</p>
+
+<p>Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Le sort, lui dit-il, t'avait donn&eacute; un corps sain et beau. Faut-il y
+introduire la pens&eacute;e qui d&eacute;forme tout!</p>
+
+<p>Mais comme elle ne cessait de g&eacute;mir et que les pleurs d'une femme
+attristent les plus belles journ&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions
+vers Ath&eacute;n&eacute; et que je te m&egrave;ne comme un jeune disciple.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'enfant releva la t&ecirc;te. Un sourire joyeux &eacute;clairait son fin visage
+tandis qu'elle r&eacute;parait l'appareil de sa beaut&eacute;. Les avirons se turent,
+et contre la rive o&ugrave; circulait tout un peuple, un faible choc secoua la
+barque.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Au Serapeum&raquo;, dit-elle avec orgueil. Dans une liti&egrave;re, &agrave; l'ombre des
+colonnades, ils avan&ccedil;aient lentement parmi toutes les races parfum&eacute;es de
+cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme
+et des jeunes hommes. Soudain, au d&eacute;tour d'une rue, ils rencontr&egrave;rent
+une populace hurlante, de figures f&eacute;roces et enthousiastes: chr&eacute;tiens
+qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait
+malgr&eacute; elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement
+de sa chevelure dor&eacute;e elle cherchait, en souriant un peu, le regard de
+Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de
+sa taille et de ses excitations lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le
+baiser d&eacute;livre des caresses de l'homme!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Avec la triple couronne de ses galeries effrit&eacute;es et les cent marches
+croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses
+splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs d&eacute;joints
+fleurissaient des c&acirc;priers sauvages. Mais il apparaissait comme le
+tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent
+mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la pi&eacute;t&eacute;
+d'une auguste vierge, Ath&eacute;n&eacute;, pareille &agrave; notre sensibilit&eacute; froiss&eacute;e qui
+se retire dans sa tour d'ivoire.</p>
+
+<p>Elle avait h&eacute;rit&eacute; des enseignements, et chaque semaine elle r&eacute;unissait
+les Hell&egrave;nes. Elle soutenait dans ces esprits, exil&eacute;s de leur si&egrave;cle et
+de leur patrie, la dignit&eacute; de penser et le courage de se souvenir.
+Ceux-l&agrave; m&ecirc;me l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.</p>
+
+<p>Dans la grande salle, pav&eacute;e de mosa&iuml;ques &eacute;clatantes et tapiss&eacute;e des
+pens&eacute;es humaines, Ath&eacute;n&eacute;, qu'entouraient des Romains, des Grecs,
+beaucoup de lents vieillards et quelques &eacute;l&eacute;gantes amoureuses des beaux
+diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux
+et tous ses mouvements &eacute;taient harmonieux et calmes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La
+vierge les accueillit avec simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des n&ocirc;tres. Tu
+conna&icirc;tras ce que fut la Gr&egrave;ce, ses portiques sous un ciel bleu, ses
+bois d'oliviers toujours verts et que ber&ccedil;ait l'haleine des dieux, la
+joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile
+comprendra l'harmonie des d&eacute;sirs et de la vie. Plotin, &agrave; qui les dieux
+se confi&egrave;rent, avait coutume de dire: &laquo;O&ugrave; l'amour a pass&eacute;,
+l'intelligence n'a que faire.&raquo; Amaryllis, en toi Kypris habita, prends
+place au milieu de nous, comme une soeur digne d'&ecirc;tre &eacute;cout&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour, Ath&eacute;n&eacute;, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?</p>
+
+<p>Elle d&eacute;daigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle
+avait cess&eacute; de parler.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progr&egrave;s de la
+secte chr&eacute;tienne, qui pr&eacute;tend imposer ses convictions, sur le discr&eacute;dit
+des temples indulgents et le d&eacute;laissement des hautes traditions. Il
+&eacute;voqua le tableau sinistre des plaines o&ugrave; mourut un empereur philosophe
+parmi les l&eacute;gions constern&eacute;es. Il dit ta gloire, &ocirc; Julien, p&acirc;le figure
+d'assassin&eacute; au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu
+t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus
+railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu
+des flots de menaces et de supplications qui battaient ton tr&ocirc;ne, tu
+connus les belles phrases et les hautes pens&eacute;es qui d&eacute;daignent de
+s'agenouiller.</p>
+
+<p>Tous applaudirent cette glorification de leur fr&egrave;re couronn&eacute;, et quand
+le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et
+magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,
+et ceux-l&agrave;, plus nobles encore, qui combattent pour l'ind&eacute;pendance de
+l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les
+jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se
+lev&egrave;rent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et d&eacute;clarant tout
+d'une voix que le discours fameux de P&eacute;ricl&egrave;s avait &eacute;t&eacute; une fois &eacute;gal&eacute;.
+L'orateur &eacute;tait vieux, il ne sut s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Laissez, disait un po&egrave;te, laissez agir les dieux et la po&eacute;sie, nous
+triompherons de la populace comme, jadis, nos p&egrave;res, de tous les
+barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des n&ocirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de l&eacute;gion, que
+leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez
+trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour
+ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares
+vous &eacute;craseront.</p>
+
+<p>Un murmure s'&eacute;leva, et des femmes voil&egrave;rent leur visage. Cependant
+Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des Hell&egrave;nes d'orgueil, mais o&ugrave; va notre coeur? De
+Phrygie, de Ph&eacute;nicie nous vinrent Adonis que les femmes r&eacute;veillent avec
+des baisers, Isis qui r&eacute;gnait et la grande Art&eacute;mis d'Eph&egrave;se, qui fut
+toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms
+de leurs dieux, &eacute;tant plus anciens, plaisent davantage &agrave; la divinit&eacute;.</p>
+
+<p>Un autre se r&eacute;citait des idylles, et une douce joie inondait son visage.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des
+terrasses un peu d'air p&eacute;n&eacute;trait. Sur la mosa&iuml;que, les jeunes hommes
+tra&icirc;n&egrave;rent leurs escabeaux d'&eacute;b&egrave;ne pr&egrave;s des coussins des femmes. La
+ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
+fresques s'&eacute;teignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
+semblait plus haute, et les dieux de marbre &eacute;taient plus des dieux.</p>
+
+<p>La vierge, debout, consid&eacute;rait ce petit monde, le seul qu'elle conn&ucirc;t
+parmi les vivants, le seul qui p&ucirc;t la comprendre et la prot&eacute;ger; si elle
+souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanit&eacute; de son
+entourage, ou si elle vaguait loin de l&agrave; dans le sein de l'&Ecirc;tre, sa
+noble figure ne le disait point. Alors des si&egrave;cles de grossi&egrave;ret&eacute;
+n'avaient pas model&eacute; le visage humain &agrave; grimacer comme font mes
+contemporains.</p>
+
+<p>A ce moment une clameur monta de la place, et p&eacute;n&eacute;tra en tourbillons
+indistincts dans l'assembl&eacute;e, qu'elle balaya et fit se dresser inqui&egrave;te.
+Une bande impure vocif&eacute;rait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
+gravi les premi&egrave;res marches du temple. On les voyait d&eacute;go&ucirc;tants de
+haillons, la t&ecirc;te renvers&eacute;e en arri&egrave;re, la gorge et la poitrine gonfl&eacute;es
+d'insultes. Et le nom d'Ath&eacute;n&eacute; montait confus&eacute;ment de cette tourbe,
+comme une bu&eacute;e d'un marais malsain.</p>
+
+<p>Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrit&eacute; des balustrades.
+Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
+au Serapeum lui paraissaient les &eacute;gouts qui charriaient la fange de la
+cit&eacute; dans cette populace ignominieuse.</p>
+
+<p>Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne dois pas les &eacute;couter ni les craindre.</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;carta doucement.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Amaryllis se demandait: &laquo;Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
+femmes? Quel charme infini &eacute;mane du bel adolescent qu'ils servent!&raquo; Elle
+se sentait attir&eacute;e vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
+et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
+p&eacute;dantismes secs.</p>
+
+<p>Elle entendait &agrave; demi l'accent ironique de Lucius:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;daignons-les! un l&eacute;ger d&eacute;dain est encore un plaisir. Mais
+gardons-nous de les m&eacute;priser; le m&eacute;pris veut un effort et nous
+rapprocherait de ces curieux fanatiques.</p>
+
+<p>A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui d&eacute;corait la
+place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
+les d&eacute;combres.</p>
+
+<p>Lentement Ath&eacute;n&eacute; se retourna. Une haute dignit&eacute; s'imposait de cette
+vierge indiff&eacute;rente &agrave; la col&egrave;re d'un peuple, et d'une voix ample et
+douce, semblable sur les clameurs de la foule &agrave; la noblesse d'un cygne
+sur des vagues orageuses, elle d&eacute;clama un hymne h&eacute;ro&iuml;que des anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Quand elle s'arr&ecirc;ta, le cou gonfl&eacute;, haletante, transfigur&eacute;e sous le
+baiser de l'astre qui, l&agrave;-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
+jeunes gens palpitaient de sa beaut&eacute;. Un silence majestueux retomba
+derri&egrave;re ses paroles. Elle haussait les &acirc;mes m&eacute;diocres. Lucius, accoud&eacute;
+aux d&eacute;bris de quelque immortel, go&ucirc;tait une profonde et d&eacute;licieuse
+m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>Le soleil disparut de ce jour dans une tach&eacute; de pourpre et de sang,
+comme un triomphateur et un martyr. Il avait plong&eacute; dans la mer toute
+bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable &agrave;
+toutes ces grandes choses qui d&eacute;j&agrave; ne sont plus qu'un vain soutenir
+quand nous les admirons encore.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ath&eacute;n&eacute; maintenant contemplait les jardins, leur st&eacute;rilit&eacute;, la ruine des
+laboratoires, et une fade tristesse la p&eacute;n&eacute;trait comme un pressentiment.
+Elle leva la main, et d'une voix basse et pr&eacute;cipit&eacute;e; tandis qu'au loin
+les cloches de Mithra et telles des chr&eacute;tiens convoquaient leurs
+fid&egrave;les, tandis que les hurleurs s'&eacute;coulaient et que seul le soir
+bruissait dans la fra&icirc;cheur:</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, dit-elle, je jure d'aimer &agrave; jamais les nobles phrases et les
+hautes pens&eacute;es, et de d&eacute;pouiller plut&ocirc;t la vie que mon ind&eacute;pendance.</p>
+
+<p>Et d'une voix calme, presque divine: &laquo;Jurez tous, mes fr&egrave;res!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ath&eacute;n&eacute;, sur quoi veux-tu que nous jurions?</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.</p>
+
+<p>Et tous &eacute;tendirent la main.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave;, la repr&eacute;sentation finie, ils s'empressaient &agrave; rajuster leurs
+tuniques, &agrave; draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
+jardins.</p>
+
+<p>Amaryllis &agrave; l'&eacute;cart pleurait; apr&egrave;s cette journ&eacute;e tant &eacute;mue, ses nerfs
+avaient faibli sous la supr&ecirc;me invocation de la vierge. Ath&eacute;n&eacute; promenait
+ses lents regards, et rien dans sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; ne trahissait l'impatience
+de solitude que ces longues s&eacute;ances lui laissaient. Elle vit la courtisane
+et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait &agrave; cette
+&eacute;treinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Gr&egrave;ce trouvaient beau la
+vierge aux contours divins enla&ccedil;&eacute;e de la souple Orientale: pure colonne
+de Paros o&ugrave; s'enroule le pampre des ivresses.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Lucius songeait: &laquo;H&eacute;las! Ath&eacute;n&eacute;, vous voulez nous &eacute;lever jusqu'&agrave;
+l'intelligence pure et nous d&eacute;fendre toutes les illusions, celles qui
+nous font pleurer et celles dont nous r&ecirc;vons; craignez qu'il ne vous
+enl&egrave;ve encore cette enfant, celui qui abaissa les pens&eacute;es de nos sages
+jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, &eacute;voque tous les
+troubles de la passion.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'agitation persista, car les ennemis d'Ath&eacute;n&eacute; gagnaient de l'audace &agrave;
+demeurer impunis, et la foule se prenait &agrave; ha&iuml;r celle qu'on insultait
+tout le jour.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
+ironie, lui conduisit l'Orientale:</p>
+
+<p>&mdash;Je te pr&eacute;sentai une servante d'Adonis, c'est une chr&eacute;tienne qu'il faut
+dire aujourd'hui.</p>
+
+<p>Ath&eacute;n&eacute;, avec la lassitude de son isolement et de son &eacute;l&eacute;vation,
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, peut-&ecirc;tre, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
+la vie, &ecirc;tre curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
+noblesse de l'esprit; tu la poss&egrave;des, Amaryllis. Et pouvons-nous te
+reprocher, &agrave; toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
+d'ignorer la forme sereine et d&eacute;finitive, que surent donner &agrave; cette
+inqui&eacute;tude nos a&iuml;eux, les penseurs d'Hellas?</p>
+
+<p>Dans cette excuse se dressait un peu de fiert&eacute;, et ce fut tout son
+reproche &agrave; la Chr&eacute;tienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'&ecirc;tre
+venus. Ses amis le plus affich&eacute;s, jugeant le p&eacute;ril imminent, s'&eacute;taient
+excus&eacute;s. Seul, un vieillard rejoignit, aupr&egrave;s de la vierge, Amaryllis et
+Lucius. Il &eacute;tait po&egrave;te et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
+&eacute;gar&eacute;e, se garderait de tous exc&egrave;s. Lucius et Ath&eacute;n&eacute; emp&ecirc;ch&egrave;rent
+Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
+ce d&eacute;bauch&eacute; trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
+d'un esprit, et que les plus beaux caract&egrave;res sont faits du
+d&eacute;veloppement logique de leurs illusions.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cependant, avec simplicit&eacute;, Ath&eacute;n&eacute; commen&ccedil;a son enseignement au petit
+groupe attentif:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
+po&egrave;tes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
+h&eacute;ro&iuml;nes, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
+n'ont point &agrave; user de leur propre coeur pour les frivolit&eacute;s passag&egrave;res,
+et qu'ainsi, aux heures troubl&eacute;es, ils le trouvent intact dans leur
+poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Et puis les po&egrave;tes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
+plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
+et les hommes inspir&eacute;s la chantent en termes magnifiques, avec tout le
+d&eacute;ploiement de langage qui convient aux choses sacr&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est la f&eacute;licit&eacute; supr&ecirc;me, l'inconnue digne de nos m&eacute;ditations, la
+patrie des r&ecirc;ves et des m&eacute;lancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
+Quelques sueurs et des contractions la pr&eacute;c&egrave;dent qu'il faut couvrir d'un
+voile, mais aussit&ocirc;t nous nous fondons dans l'&Ecirc;tre, nous sommes
+soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de d&eacute;sir, nous
+nous absorbons dans l'un, dans le tout....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Sa voix &eacute;tait un peu cadenc&eacute;e et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
+d'un hymne aux dieux. Au milieu des hu&eacute;es d'un peuple, il y avait une
+rare dignit&eacute; dans cette vierge si jeune et belle, d&eacute;ployant, comme un
+riche linceul, l'apoth&eacute;ose de la mort.</p>
+
+<p>Elle vit le vieillard qui consid&eacute;rait la salle vide avec des yeux
+touch&eacute;s de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
+am&egrave;rement encore &agrave; cet abandon. Et s'interrompant:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Je veux laisser l&agrave;, dit-elle, les pens&eacute;es des sages, puisque
+aujourd'hui elles l'attristent, &ocirc; mon po&egrave;te! mais garde-toi de m&ecirc;ler de
+mauvaises pens&eacute;es au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
+de courage qu'ils se refusent &agrave; braver la populace, mais songez, mes
+amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
+d'insens&eacute;s, vous qui pr&eacute;f&eacute;rez vous joindre aux femmes plut&ocirc;t que de
+suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
+rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermet&eacute; la vie qui
+nous est si lourde!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
+d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussi&egrave;re s'&eacute;levait, comme la
+marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi &eacute;taient d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s les
+plus f&eacute;roces des hommes contre une femme.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Lucius et ses amis voulurent entra&icirc;ner Ath&eacute;n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'ont que moi, r&eacute;pondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
+les biblioth&egrave;ques et les statues des anc&ecirc;tres. Je ne d&eacute;laisserai pas les
+exil&eacute;s.</p>
+
+<p>Amaryllis se jeta &agrave; genoux, et elle baisait les mains de la vierge
+h&eacute;ro&iuml;que.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! reprit-elle.</p>
+
+<p>La grandeur du sacrifice lui donnait &agrave; cette heure une beaut&eacute; inconnue
+des vivants. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quittons-nous, mes fr&egrave;res. Le passage des jardins est libre encore.</p>
+
+<p>Elle devina leurs refus, et ses l&egrave;vres qu'allait sceller la mort
+consentirent au mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arr&ecirc;ter ces fanatiques; ils nous
+savent innocents et nobles; h&acirc;tez-vous de les pr&eacute;venir....</p>
+
+<p>&laquo;Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
+amertume. Transmets &agrave; nos fr&egrave;res ma supr&ecirc;me pens&eacute;e, et que toujours ils
+se souviennent des anc&ecirc;tres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
+console les jeunes hommes; s'il se trouvait,&mdash;je puis, &agrave; cette
+extr&eacute;mit&eacute;, supposer une chose pareille,&mdash;s'il se trouvait que quelqu'un
+d'entre eux ait soupir&eacute; aupr&egrave;s de moi, et que ma froideur l'ait
+contrist&eacute;, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
+de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, &agrave; la derni&egrave;re
+d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner &agrave;
+concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
+femmes h&eacute;ro&iuml;ques, mon coeur gonfl&eacute; pour Hellas l'emplissait toute.&raquo;</p>
+
+<p>Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, &eacute;clata de sanglots et
+d&eacute;chira ses v&ecirc;tements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
+Lucius ne purent retenir leurs larmes.</p>
+
+<p>Ath&eacute;n&eacute; leur dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, amis.</p>
+
+<p>Puis Amaryllis tremblait d'effroi.</p>
+
+<p>Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
+ville et comme l'embuscade d'un grand crime.</p>
+
+<p>La vierge dit au vieillard, qui seul &eacute;tait demeur&eacute;: &laquo;P&egrave;re, laisse-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit en sanglotant:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai connue quand tu &eacute;tais petite.... Je suis tr&egrave;s vieux, et toi
+seule m'aime parmi les vivants....</p>
+
+<p>Soudain ils se turent.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>En bas, une marche cadenc&eacute;e retentissait sur les dalles. &laquo;Les l&eacute;gions!&raquo;
+cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
+quelque chose comme une d&eacute;ception de martyrs. C'&eacute;taient les Barbares &agrave;
+la solde de l'Empire, casqu&eacute;s d'airain et leurs &eacute;p&eacute;es sonnant &agrave; chaque
+pas. Honte! ils prot&egrave;gent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
+fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de b&ecirc;tes, avec des
+piques.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Elle r&eacute;p&eacute;ta: &laquo;P&egrave;re, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
+meure devant un homme.&raquo;</p>
+
+<p>Il cessa de pleurer, et relevant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Linus fut d&eacute;chir&eacute; par des chiens enrag&eacute;s, mais Orph&eacute;e enchantait les
+b&ecirc;tes f&eacute;roces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
+tenter un destin semblable.</p>
+
+<p>La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-&ecirc;tre convenait-il que
+des vers fussent d&eacute;clam&eacute;s devant la mort de la petite-fille de Platon et
+d'Hom&egrave;re.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
+A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, o&ugrave;
+chante le g&eacute;nie des po&egrave;tes. Et la vierge immacul&eacute;e d&eacute;daigna d'en voir
+davantage. De ce peuple vautr&eacute; dans la bestialit&eacute;, elle haussa son
+regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin H&eacute;lios, qu'environne l'&eacute;ther
+immense o&ugrave; se meuvent, sur le rhythme des astres, les &acirc;mes les plus
+nobles.</p>
+
+<p>On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
+voix hurlant la mort.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Comme une pr&ecirc;tresse, avec une lente s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, dans un jour solennel,
+accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacr&eacute;es, ainsi
+Ath&eacute;n&eacute; se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, disait-elle, &ocirc; ma m&egrave;re! &ocirc; la m&egrave;re de mes a&iuml;eux! Ath&egrave;nes qui
+n'es plus qu'une ruine harmonieuse, pr&egrave;s de d&eacute;pouiller l'existence, je
+te salue de ma derni&egrave;re invocation!</p>
+
+<p>&laquo;Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
+contre les choses viles, contre la m&eacute;diocrit&eacute; et la souffrance, et s'il
+n'avait tenu qu'&agrave; toi, j'eusse connu la douceur du sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Tu d&eacute;posas en moi tes plus nobles pens&eacute;es et tes rhythmes les plus
+harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
+vierge, alangu&icirc;t ton g&eacute;nie. Et maintenant, m&egrave;re, puisqu'il te pla&icirc;t de
+me d&eacute;livrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Puis s'adressant aux statues d'Hom&egrave;re et de Platon:</p>
+
+<p>&mdash;Un jour, dit-elle, que je r&ecirc;vais &agrave; vos c&ocirc;t&eacute;s, j'appris de mon coeur
+qu'une belle pens&eacute;e est pr&eacute;f&eacute;rable m&ecirc;me &agrave; une belle action. Et pourtant
+je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
+mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
+chagriner &agrave; jamais mon &acirc;me?</p>
+
+<p>&laquo;Ma mort toutefois n'offensera point votre s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, et mon sang p&acirc;li
+lavera les parvis de votre demeure.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Elle se pencha encore vers les cours int&eacute;rieures. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, des pigeons
+y sautillaient de grains en grains. R&ecirc;veuse, elle demeura un instant &agrave;
+regarder les plantes, les b&ecirc;tes, la vie qu'elle avait toujours
+d&eacute;daign&eacute;e, et cette derni&egrave;re seconde lui parut d&eacute;licieuse.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
+apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
+s'entrouvrit devant elle, car sa d&eacute;marche &eacute;tait d'une d&eacute;esse, et nul ne
+voyait ses l&egrave;vres p&acirc;lies. Mais ses forces faillirent &agrave; son courage, elle
+s'&eacute;vanouit sur les dalles.&mdash;Alors, comme les m&acirc;choires d'une b&ecirc;te fauve,
+la foule se referma, et les membres de la vierge furent dispers&eacute;s,
+tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
+Barbares ricanaient de cet assassinat, &eacute;claboussant la majest&eacute; de
+l'empire et le linceul du monde antique.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les si&egrave;cles anciens se tordait
+dans l'&eacute;pouvante et le d&eacute;lire avec les cris d'une agonisante et d'une
+femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherch&egrave;rent les restes divins
+de la vierge du Serapis.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le b&acirc;ton
+des fanatiques, la derni&egrave;re des Hell&egrave;nes; et seuls, une courtisane et un
+d&eacute;bauch&eacute; frivole, honor&egrave;rent ses derniers instants. Mais que t'importe,
+&ocirc; vierge immortelle, ces d&eacute;faillances passag&egrave;res des hommes! ton destin
+m&eacute;lancolique et ta pi&eacute;t&eacute; travers&egrave;rent les si&egrave;cles douloureux, et les
+petits-fils de ceux-l&agrave; qui ricanaient &agrave; ton martyre s'agenouillent
+devant ton apoth&eacute;ose, et, rougissant de leurs p&egrave;res, ils te demandent
+d'oublier les choses irr&eacute;parables, car cette obscure inqui&eacute;tude, qui
+jadis excita les a&iuml;eux contre ta s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, force aujourd'hui les plus
+nobles &agrave; s'enfermer dans leur tour d'ivoire, o&ugrave; ils interrogent avec
+amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
+des jeunes hommes de cette &eacute;poque, que ces quelques jours pass&eacute;s &agrave; tes
+genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul e&ucirc;t pu rendre ces
+pages dignes de ton h&eacute;ro&iuml;que l&eacute;gende.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>LIVRE II</h2>
+
+<h2>A PARIS</h2>
+
+<h4>A Henry de Verneville.</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h2>CHAPITRE QUATRI&Egrave;ME</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="cd" id="cd"></a>CONCORDANCE</h3>
+
+
+<p><i>Quelques mois avant d'&ecirc;tre majeur, il quitta sa province pour terminer
+de niaises &eacute;tudes, probablement son droit, &agrave; Paris. Il y v&eacute;cut la vie
+des conversations interminables qui est toute l'existence d'un &eacute;tudiant
+fran&ccedil;ais un peu intelligent.</i></p>
+
+<p><i>Il fr&eacute;quenta habituellement:</i></p>
+
+<p><i>1&deg; Des caf&eacute;s o&ugrave; se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;</i></p>
+
+<p><i>2&deg; Quelques cabinets de travail de litt&eacute;rateurs connus;</i></p>
+
+<p><i>3&deg; La Biblioth&egrave;que Nationale, l'&Eacute;cole des hautes &eacute;tudes, des concerts
+le dimanche, des mus&eacute;es.</i></p>
+
+<p><i>Dans cette vie o&ugrave; il se dispersait, il apportait en somme assez de
+clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
+imaginait et &agrave; cause desquels il s'&eacute;tait m&eacute;pris&eacute; pendant des ann&eacute;es.
+Quant &agrave; l'aimable plaisir qu'on y rencontre &agrave; chaque heurt de rue ou de
+conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
+suffit.</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="par" id="par"></a>PARIS A VINGT ANS</h3>
+
+
+<p>En ces r&ecirc;ves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
+premi&egrave;res sensibilit&eacute;s. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
+&acirc;me jusqu'&agrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme. De sa tour d'ivoire,&mdash;comme Ath&eacute;n&eacute;, du Serapis
+&mdash;son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
+s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les m&eacute;priser.
+Et cet enfant isol&eacute;, vaniteux et meurtri, v&eacute;cut son r&ecirc;ve d'une telle
+&eacute;nergie que sa souffrance &eacute;galait son orgueil.</p>
+
+<p>Solitaires promenades jusqu'&agrave; l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une philosophie abandonn&eacute;e qu'il venait l&agrave; pieusement servir.
+Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
+ing&eacute;nieux qu'il en s&ucirc;t l'agencement, ne paraissaient &agrave; son esprit que le
+manteau d'un Dieu. Sa d&eacute;votion, soulevant ce linceul qu'elle e&ucirc;t jug&eacute;
+grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
+l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Quartier d&eacute;chu! ruelles d&eacute;cri&eacute;es, qui ombrag&egrave;rent la chr&eacute;tient&eacute;
+d'incomparables m&eacute;taphysiques! sa fi&egrave;vre vous parcourait, insatiable de
+vos inspirations, et ses pieds &agrave; marcher sur tant de souvenirs ne
+sentaient plus leurs meurtrissures.</p>
+
+<p>Soir&eacute;es glorieuses et douces! Son cerveau gorg&eacute; de jeunesse d&eacute;daignait
+de pr&eacute;ciser sa vision; ainsi son g&eacute;nie lui parut infini, et il
+s'enivrait d'&ecirc;tre tel.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La r&eacute;action fut violente. A ces d&eacute;lices succ&eacute;da la s&eacute;cheresse. Tant de
+nobles aspirations an&eacute;anties lui parurent soudain convenues et froides.
+Et son cerveau an&eacute;mi&eacute;, ses nerfs surmen&eacute;s s'affol&egrave;rent pour &eacute;voquer
+imm&eacute;diatement, dans cet horizon pi&eacute;tin&eacute; comme un man&egrave;ge, quelque sentier
+o&ugrave; fleur&icirc;t une ferveur nouvelle.</p>
+
+<p>Il avait horreur de la monotone solitude de ses m&eacute;ditations, comme d'une
+d&eacute;bauche quand notre t&ecirc;te et les bougies vacillent au vent de l'aube.
+Une fra&icirc;che caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repos&eacute;. Mais
+son amie, enfonc&eacute;e dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
+reparu. Aussi, las et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de ne s'&ecirc;tre plus rien de neuf, il
+d&eacute;testa de vivre, parce qu'il ne savait pas de fa&ccedil;on pr&eacute;cise se
+construire un univers permanent.</p>
+
+<p>Toute la journ&eacute;e, il somnolait d'un vague &agrave; l'estomac; il fumait sans
+plaisir et b&acirc;illait. Il visita des gens et leurs conversations
+poisseuses l'&eacute;coeur&egrave;rent.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Or un jour, dans une f&ecirc;te, au soleil sec, o&ugrave; Paris s'&eacute;panouissait dont
+le parfum enfi&egrave;vre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
+marbres d'art, des corbeilles color&eacute;es et un tumulte poli, il la
+rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.</p>
+
+<p>De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
+charm&eacute;s. Elle avait mis &agrave; sa libre allure de jeune fille le masque
+frivole d'une mondaine, et ennuag&eacute; son corps souple du fouillis des
+choses &agrave; la mode. Toujours d&eacute;licieuse, il la reconnut, elle dont il ne
+put d&eacute;finir le sourire ni les yeux pleins de bont&eacute;, et qui, couronn&eacute;e de
+fleurs, r&eacute;confortait les premi&egrave;res m&eacute;lancolies dont il soupira,&mdash;elle
+dont il souffrit d'amour,&mdash;elle encore qui fut Amaryllis, parfum&eacute;e et
+pr&egrave;s de qui l'on se pla&icirc;t &agrave; gaspiller le temps, la sensualit&eacute; et la
+m&eacute;taphysique.</p>
+
+<p>Il lui sembla qu'une partie de soi-m&ecirc;me, depuis longtemps ferm&eacute;e, se
+rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Fontaine de vie, figure myst&eacute;rieuse de petit animal nubile, et dont un
+geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une &eacute;motion
+f&eacute;conde. Lueur qui nous appara&icirc;t aux heures rares d'&eacute;chauffement, et qui
+rev&ecirc;t une forme harmonieuse au d&eacute;cor du moment, pour offrir &agrave; notre &acirc;me,
+chercheuse de dieux, comme un r&eacute;sum&eacute; intense de tous nos troubles.&mdash;Son
+d&eacute;sir &agrave; nouveau se cristallisait devant lui.</p>
+
+<p>Sous les feuillages, parmi la foule qui s'&eacute;carte et admire, elle papote,
+capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
+convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
+son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
+avec une gravit&eacute; subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
+aspire &agrave; dominer le monde pour m&eacute;priser tout et tous, et que son m&eacute;pris
+soit &eacute;vident.</p>
+
+<p>Cependant aupr&egrave;s de lui, ses camarades, des buveurs de bi&egrave;re, discourent
+d'une voix assur&eacute;e o&ugrave; sonnent &agrave; chaque phrase des mots d'argent, tandis
+que le gar&ccedil;on, balanc&eacute; sur un pied et qui serre contre son coeur une
+serviette, approuve.&mdash;Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
+grossi&egrave;res qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
+et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
+existent.</p>
+
+<p>Sur son coeur un instant &eacute;chauff&eacute;, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
+soleil, sa joie, toute la f&ecirc;te se terminent.</p>
+
+<p>La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
+elle se pr&ecirc;te gracieusement au baiser d'un personnage &acirc;g&eacute; et consid&eacute;rable,
+&mdash;&agrave; qui elle chuchote quelques mots, en d&eacute;signant le jeune homme. Puis le
+coup&eacute;, glaces relev&eacute;es, s'&eacute;loigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
+rapide et d&eacute;daigneux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre d&eacute;coup&eacute;e sur la vie par
+cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
+l'&acirc;me furtive qu'elle signifie. Ses l&egrave;vres, trop mobiles et
+d&eacute;concertantes, sont pareilles au rire l&eacute;ger de cette mondaine cr&eacute;ature;
+et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
+il nous conquiert tous par l'approbation perp&eacute;tuelle de sa t&ecirc;te qui
+s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, ma&icirc;tre qui institua
+des doubles &agrave; toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
+les plus rudes sectaires. Ses paupi&egrave;res sont alourdies, car sur elles
+repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
+voir les prunelles bleues du sophiste r&ecirc;veur. Il l'aborda sans h&eacute;siter;
+il lui dit son inqui&eacute;tude, qu'une bourrique pessimiste et un th&eacute;oricien
+ne surent apaiser, ses amours an&eacute;miques, ses r&ecirc;ves et ses pi&eacute;tinements.
+Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
+d&eacute;cor d'une f&ecirc;te de Paris.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
+procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
+respect&acirc;tes la division des genres. Vous conn&ucirc;tes l'amour, et hier
+encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
+exp&eacute;riences bien conduites sont pr&eacute;cieuses.... Vous avez sans doute
+vingt-un ans?&raquo;</p>
+
+<p>Il sour&icirc;t et se frotta les mains.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;S'il vous pla&icirc;t, reprit-il, go&ucirc;tons quelque absinthe. Voil&agrave; des ann&eacute;es
+que je c&eacute;l&egrave;bre les jouissances faciles sans les conna&icirc;tre. A mon &acirc;ge,
+imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues exp&eacute;riences me
+ravissent.&raquo;</p>
+
+<p>Et battant son absinthe avec une d&eacute;licieuse gaucherie, l'illustre
+vieillard se complut encore &agrave; quelques compliments ing&eacute;nieux, tandis
+qu'&agrave; chaque gorg&eacute;e leur soir se teintait de confiance.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Mon jeune ami, permettez que je retouche l&eacute;g&egrave;rement votre univers. Il
+est assez du go&ucirc;t r&eacute;cent le meilleur, je voudrais seulement le pr&eacute;ciser
+&ccedil;a et l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;Vos ma&icirc;tres, leurs livres et leurs pens&eacute;es diffuses vous firent une
+excellente vision, un monde d'o&ugrave; est absente l'id&eacute;e du devoir (l'effort,
+le d&eacute;vouement), sinon comme volupt&eacute; raffin&eacute;e; c'est un verger o&ugrave; vous
+n'avez qu'&agrave; vous satisfaire, ing&eacute;nument, par mille gymnastiques (je vous
+suppose quelques rentes et de la sant&eacute;).</p>
+
+<p>&laquo;Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me
+disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus
+pour avoir hauss&eacute; dessus les barbares un r&ecirc;ve h&eacute;ro&iuml;que. Mais quoi!
+faut-il, &agrave; cause de ces lendemains d&eacute;sabus&eacute;s, que votre coeur m&eacute;fiant
+oublie des instants d&eacute;licieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine
+pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pi&eacute;tin&eacute;e par la pl&egrave;be ne
+vous a-t-il pas mont&eacute; jusqu'&agrave; l'enthousiasme?&mdash;Si&egrave;cle lourdaud! Logique
+d&eacute;testable! Ils disent: &laquo;Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons
+dans la joie, n'ont de lendemain.&raquo; Qu'importe! Une &acirc;me vraiment
+amoureuse ou h&eacute;ro&iuml;que bondit &agrave; de nouvelles entreprises. C'est &agrave;
+vous-m&ecirc;me qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de
+votre &acirc;me: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.</p>
+
+<p>&laquo;Les petits enfants, entre deux travaux de leur &acirc;ge, jouent au voleur;
+ils go&ucirc;tent avec intensit&eacute; les plaisirs de l'astuce, de l'ind&eacute;pendance
+et du p&eacute;ch&eacute;, entre quatre murs, de telle &agrave; telle heure. Ainsi faites,
+et cr&eacute;ez-vous mille univers. Que votre pens&eacute;e vous soit une atmosph&egrave;re
+aimable et changeant &agrave; l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut
+honorer, &eacute;crit: &laquo;S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme
+tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination.&raquo; S&ucirc;tes-vous
+jouer de l'amour; en tresser des guirlandes &agrave; votre vie et &agrave; votre r&ecirc;ve?
+Je vous vis &agrave; l'&eacute;cart, froiss&eacute;....&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le
+vieillard qui s'en aper&ccedil;ut fit obliquer son discours:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! je n&eacute;gligeai moi-m&ecirc;me les mimiques d'amour. Je serai plus
+comp&eacute;tent &agrave; vous d&eacute;crire un autre synonyme du bonheur, c'est la
+recherche de la notori&eacute;t&eacute; que je veux dire: r&eacute;putation, gloire, toute
+publicit&eacute; suivie d'avantages flatteurs. Des hommes m&ucirc;rs, et des jeunes
+m&ecirc;me, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, &agrave;
+tendre la main derri&egrave;re ces instants aimables que je veux vous indiquer,
+vous ne trouverez rien de plus qu'apr&egrave;s le baiser de votre amie ou
+l'enivrement de votre vertu, mais, pour cr&eacute;er cette troisi&egrave;me illusion,
+les m&eacute;thodes sont tr&egrave;s amusantes.</p>
+
+<p>&laquo;Jeune, infiniment sensible et parfois peut-&ecirc;tre humili&eacute;, vous &ecirc;tes pr&ecirc;t
+pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itin&eacute;raire s&ucirc;r, que je
+vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et
+le manteau, &agrave; cause des d&eacute;sillusions et du soir o&ugrave;, lass&eacute;, on b&acirc;ille
+dans l'auberge solitaire.&mdash;Donc qu'un gar&ccedil;on me verse et l'absinthe et
+la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des
+sol&eacute;cismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la
+grammaire en cabinet particulier.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Et d'abord instituez-vous une sp&eacute;cialit&eacute; et un but.</p>
+
+<p>&laquo;Si votre esprit timide ne sait pas, d&egrave;s sa majorit&eacute;, embrasser toute
+une carri&egrave;re, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa
+vie de l&eacute;gers repas, d'&eacute;paisses fumeries et de nocturnes abandons o&ugrave;
+l'amiti&eacute;, l'amour et soi-m&ecirc;me lui sourient. C'est d'&eacute;tape en &eacute;tape que
+votre jeune audace s'enhardira.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;nombrez avec scrupule vos forces: votre sant&eacute;, votre ext&eacute;rieur, vos
+relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre s&eacute;cheresse
+rarement surchauff&eacute;e, vos fl&acirc;neries et cette d&eacute;licatesse qui pourra vous
+nuire.</p>
+
+<p>&laquo;Ayant dress&eacute; ce que vous &ecirc;tes et ce qu'il vous faut devenir, vous
+poss&eacute;derez la formule pr&eacute;cise de votre conduite. A la rectifier, chaque
+jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous
+&eacute;nerve, dans l'embrasure des fen&ecirc;tres mondaines, tandis que passent les
+valseurs.</p>
+
+<p>&laquo;Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui
+s'&eacute;tonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'&eacute;crie: &laquo;Moi
+aussi....&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Que d&eacute;sormais chacun <i>d&eacute;couvre</i>, et &agrave; votre attitude seule, combien
+vous &ecirc;tes n&eacute; pour ce but m&ecirc;me que secr&egrave;tement vous vous fixez. Vos
+fr&eacute;quentations, la coupe de vos v&ecirc;tements contribueront &agrave; cr&eacute;er
+l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est
+l'appareil o&ugrave; se trahit un sp&eacute;cialiste. De l&agrave; sera d&eacute;duit votre
+caract&egrave;re. Je glisse sur le d&eacute;tail, mais que d'exemples, instructifs et
+charmants, &agrave; tirer de la vie parisienne: si cela n'&eacute;tait impudent.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Votre attitude compos&eacute;e, reste, pour r&eacute;aliser votre formule, &agrave; vous
+faire aider.</p>
+
+<p>&laquo;Par qui?</p>
+
+<p>&laquo;Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment
+d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs p&eacute;taradent et
+dispara&icirc;tront bient&ocirc;t. Puis vos int&eacute;r&ecirc;ts et les leurs, identiques, se
+contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout &eacute;cartez toute
+familiarit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Des personnes &acirc;g&eacute;es vous seront une meilleure ressource: du premier
+jour leur amiti&eacute; vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de
+plus, sinon des besognes peut-&ecirc;tre et gratuites. Comment, retir&eacute;s sur
+les sommets de la vie, aideraient-ils &agrave; ces petites combinaisons dont
+ils sourient? ils ont oubli&eacute; leurs efforts!&mdash;Plus qu'aucun toutefois,
+leur commerce vous donnera de l'agr&eacute;ment. La vie, si bouffonne, enseigne
+ces hautes intelligences &agrave; jouir de la notori&eacute;t&eacute; avec ce d&eacute;tachement que
+je vous pr&ecirc;che d&egrave;s votre d&eacute;part. Enfin, ayant un noble esprit, ils y
+joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,
+tr&egrave;s &eacute;go&iuml;ste, ne veut pas qu'on se rel&acirc;che.</p>
+
+<p>&laquo;L'excellente soci&eacute;t&eacute; pour vos projets, c'est vos a&icirc;n&eacute;s imm&eacute;diats;
+j'entends qu'ils ont trente &agrave; trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour
+activer leur succ&egrave;s ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils
+ont un pied encore dans les chemins o&ugrave; vous entrez, ils s'inqui&egrave;tent de
+qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flatt&eacute;s
+d'obliger.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Pour user des personnes &acirc;g&eacute;es et de ceux-ci, faites-vous agr&eacute;able,
+plaisez. Gardez de pr&eacute;tendre &agrave; quelque sup&eacute;riorit&eacute;; le m&eacute;rite ne suffit
+pas &agrave; conqu&eacute;rir les plus honn&ecirc;tes. Ayez souci d'approuver et non qu'on
+vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'&acirc;me la plus
+vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque m&eacute;rite r&eacute;el &agrave; mettre
+en relief. Qu&ecirc;te amusante, d'ailleurs, o&ugrave; il ne faut qu'un peu
+d'ing&eacute;niosit&eacute;. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent
+pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez
+votre r&ocirc;le &agrave; &eacute;couter chacun en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te et &agrave; le r&eacute;v&eacute;ler &agrave; soi-m&ecirc;me,
+on vous go&ucirc;tera infiniment.</p>
+
+<p>&laquo;A la faveur de cette inclination (et non plus t&ocirc;t, car celui qui
+pr&eacute;tend nous obliger d&egrave;s le premier jour souvent nous blesse et toujours
+se d&eacute;pr&eacute;cie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des
+voitures soit assez &eacute;lev&eacute; &agrave; Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la
+jalousie, &eacute;touffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et
+qu'elle na&icirc;t de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,
+qu'il est au monde quelque chose d'important.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arr&ecirc;te jamais &agrave; mi-chemin dans ce jeu
+d'ambition. R&eacute;alise ou parais r&eacute;aliser ta formule enti&egrave;re; acquiers
+toute la gloire que tu t'es ouvertement propos&eacute;e. Ceci est une
+n&eacute;cessit&eacute;: il ne s'agit plus seulement de te r&eacute;jouir, en un coin de
+toi-m&ecirc;me, de tes contenances savantes; il s'agit d'&ecirc;tre ou de ne pas
+&ecirc;tre battu quand tu seras vieux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Pour moi, jeune homme,&mdash;il vida son verre et prit sa voix grave,&mdash;&agrave;
+cause qu'&eacute;tant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'ex&eacute;g&egrave;se et la
+morale, je me vis contraint de pousser jusqu'&agrave; cette notori&eacute;t&eacute;
+consid&eacute;rable o&ugrave; l'on m'honore. Je ne songeais gu&egrave;re &agrave; rire. J'avais d&egrave;s
+mon d&eacute;part avou&eacute; des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on
+me b&acirc;tonn&acirc;t. Aujourd'hui, ayant satisfait &agrave; ma formule, je salue et
+j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste &agrave; mon plaisir; tout le
+monde, et m&ecirc;me des personnes convenables, raffolent de mes petits
+mouvements de t&ecirc;te, de mon grand mouchoir et des ironies, o&ugrave; j'excelle.
+Je d&icirc;ne tous les soirs en ville avec des dames d&eacute;collet&eacute;es, un peu
+grasses comme je les pr&eacute;f&egrave;re, qui m'entreprennent sur la divinit&eacute;, et
+avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voil&agrave; quelle
+belle chose est la notori&eacute;t&eacute;! Ah, jeune homme! soyons optimistes!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le v&eacute;n&eacute;rable M. X... se prit &agrave; rire un peu lourdement, puis se leva et
+sur le talon, malgr&eacute; sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une
+gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains &agrave; son coeur, en
+ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommod&eacute; qui va vomir.
+D'un trait pourtant il vida son verre. Et, apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les
+hommes convaincus qu'on se cr&eacute;e ses d&eacute;sirs, ses incertitudes et son
+horizon, et acqu&eacute;rant chaque jour un doigt&eacute; plus exquis &agrave; vouloir des
+choses plus harmonieuses.&mdash;H&eacute;las! il y aura toujours la maladie.&mdash;Oh! je
+suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude
+sur la table). C'est toujours l'ext&eacute;riorit&eacute; qui nous oppresse. Mais
+vivons en dedans. Soyons id&eacute;alistes.... (Il s'essuyait le visage.) A
+l'alcool qui n'est d&eacute;cid&eacute;ment qu'une vertu vulgaire, pr&eacute;f&eacute;rez la gloire,
+jeune homme.... (Il s'&eacute;ventait avec le <i>Figaro</i>.) Elle te permettra tout
+au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'&ecirc;tre
+affectueux et simple, car le grand id&eacute;aliste se pla&icirc;t &agrave; tresser chaque
+soir une parure de h&eacute;ros pour sa patrie.&mdash;Mais buvons &agrave; ceux qui nous
+succ&eacute;deront et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des probl&egrave;mes
+d'une complexit&eacute; autrement coquette que tes m&eacute;lancolies, s'ils ajoutent
+au vieux fonds de la nature humaine la curiosit&eacute; et la science de tous
+ces jeux que nous entrevoyons.&raquo; (Et le vieillard un peu chancelant se
+leva.)</p>
+
+<p>Mais j'abr&egrave;ge ce p&eacute;nible incident. Le jeune homme, na&iuml;f, inculte ou
+piqu&eacute;? ne sut comprendre l'agr&eacute;ment de cette philosophie, et pouss&eacute;, je
+suppose, par un respect, peut-&ecirc;tre h&eacute;r&eacute;ditaire, pour l'imp&eacute;ratif
+cat&eacute;gorique, il passa tout d'un trait les bornes m&ecirc;mes du pyrrhonisme
+qu'on lui enseignait: jusqu'&agrave; soudain administrer &agrave; ce vieillard
+compliqu&eacute; une vol&eacute;e de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,
+mais lui triomphait disant: &laquo;Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez
+l'&eacute;l&eacute;giaque.&raquo; M&ecirc;me il e&ucirc;t r&eacute;pliqu&eacute; par les choses de la morale et de la
+m&eacute;taphysique aux arguments de M. X... si les gar&ccedil;ons et le ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel ne les avaient pouss&eacute;s dehors.</p>
+
+<p>Et le peuple ricanait.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>De ce jardin, v&eacute;ritable printemps de Paris, &eacute;l&eacute;gant et sec et plein de
+malaise, le jeune homme sortit fort &eacute;nerv&eacute;. Il &eacute;levait jusqu'&agrave; la haine
+de tout son m&eacute;contentement intime. Ardeur &eacute;trange et dont je le bl&acirc;me,
+il e&ucirc;t volontiers consenti &agrave; la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il
+d&eacute;sirait s'&eacute;croulait, et au m&ecirc;me instant il revoyait toutes les
+d&eacute;ceptions et humiliations d&eacute;j&agrave; amass&eacute;es.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre ainsi meurtri, s'inqui&eacute;tant d'avoir battu le glorieux
+vieillard qui fait partout autorit&eacute;, il cherchait une justification
+raisonnable &agrave; cet exc&egrave;s injurieux de sensibilit&eacute;. Et il disait:</p>
+
+<p>&laquo;Si la gloire (acad&eacute;mie, tribune fran&ccedil;aise, notori&eacute;t&eacute;, Panama) n'est que
+cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?</p>
+
+<p>&laquo;S'il mentait, je fis bien de le ch&acirc;tier, car il salissait un des
+premiers mobiles de la vertu humaine.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin s'il n'&eacute;tait qu'ivre, joueur de fl&ucirc;te ou corybante, je ne
+l'endommageai gu&egrave;re, car les os de l'ivrogne sont &eacute;lastiques, nous
+enseigne la science, qui est une belle chose aussi.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>C'est ainsi que, tout &agrave; la fois trop grossier et trop sensible, il
+s'&eacute;loigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce si&egrave;cle aux
+viveurs d&eacute;licats.&mdash;En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait
+derri&egrave;re lui, c'&eacute;tait la plainte des lampes &eacute;lectriques se d&eacute;vorant dans
+le soir, entre Paris et les &eacute;toiles.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>CHAPITRE CINQUI&Egrave;ME</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="ce" id="ce"></a>CONCORDANCE</h3>
+
+
+<p><i>Quand saint Georges a sauv&eacute; la vierge de Beryte et qu'il est pr&egrave;s de
+l'&eacute;pouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les
+tableaux pr&eacute;c&eacute;dents.&mdash;Tout au contraire, la sentimentale, dont nous
+peignons les aventures, devient d&eacute;cid&eacute;ment peu s&eacute;duisante dans ce
+chapitre et sous ce ciel de Paris, o&ugrave; il semble qu'elle e&ucirc;t pu
+s'accorder pleinement avec Lui.</i></p>
+
+<p><i>Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleur&eacute; de ses
+concitoyens, et il jouit dans le ciel de la b&eacute;atitude &eacute;ternelle.&mdash;Mais
+ici Lui s'agite; et le d&eacute;saccord s'accentue entre ses go&ucirc;ts mal d&eacute;finis
+et les conditions de la vie.</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>L'imperfection des plus distingu&eacute;s, la niaiserie de quelques notoires,
+le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les
+sp&eacute;cialistes et la conviction que, s'il faut parfois se r&eacute;signer &agrave;
+para&icirc;tre fonctionnaire, commer&ccedil;ant, soldat, artiste ou savant, il
+convient de n'oublier jamais que ce sont l&agrave; de tristes infirmit&eacute;s, et
+que seules deux choses importent: 1&deg; se d&eacute;velopper soi-m&ecirc;me pour
+soi-m&ecirc;me; 2&deg; &ecirc;tre bien &eacute;lev&eacute;. Principes auxquels il pr&ecirc;tait une
+excessive importance.</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="dan" id="dan"></a>DANDYSME</h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Et sa poitrine att&eacute;nu&eacute;e ne m'est</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">plus qu'une poitrine maigre.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Son cigare rougeoya soudain avec ce petit cr&eacute;pitement dont le souvenir
+d&eacute;sesp&egrave;re le dyspeptique &agrave; jamais priv&eacute; de tabac; une fum&eacute;e se fondit
+vers le ciel: la couronne blanc cendr&eacute; apparut.</p>
+
+<p>Il esp&eacute;rait dans son fauteuil &ecirc;tre tranquille et ne penser &agrave; rien,
+seulement, avant son troisi&egrave;me cigare, se distraire &agrave; feuilleter
+l'<i>Indicateur Chaix</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il en rougissant un peu de d&eacute;pit.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait pos&eacute;e sur le bras d'un fauteuil, et, sans &ocirc;ter son chapeau,
+d&eacute;j&agrave; d&eacute;veloppait ce th&egrave;me: J'ai des ennuis d'argent.</p>
+
+<p>Il fut excessivement choqu&eacute; de l'impudeur de ce propos; puis, r&eacute;sign&eacute; &agrave;
+revenir encore sur le pass&eacute;, il parla, naturellement avec m&eacute;lancolie:</p>
+
+<p>&mdash;Votre parole, modeste jadis, m'&eacute;tait douce, madame; vous &ecirc;tes n&eacute;e le
+m&ecirc;me jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,
+comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous &eacute;tions deux enfants
+amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...</p>
+
+<p>Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....</p>
+
+<p>&mdash;Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour
+sentimental; ce n'est pas ce bonheur-l&agrave; que je sollicite aujourd'hui.
+Mon &eacute;picier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent
+parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.</p>
+
+<p>Avec cette gr&acirc;ce d&eacute;gag&eacute;e qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du
+papier timbr&eacute;. Il le refusa gravement.</p>
+
+<p>Elle eut un mouvement de violente impatience.</p>
+
+<p>&mdash;L'argent! dit-elle. Que ce mot d&eacute;chire enfin le voile us&eacute; de ton
+univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul
+peut me parer de la supr&ecirc;me &eacute;l&eacute;gance, de cette bienveillance qui sied
+aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art d&eacute;licat qui
+est de flatter presque sinc&egrave;rement, de tous ces charmes enfin qui
+flottent impalpables dans tes d&eacute;sirs. Ils sont en toi qui aspirent &agrave;
+&ecirc;tre, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes
+sous tes soupirs, dont le sens se d&eacute;robera toujours &agrave; ta jeunesse,
+isol&eacute;e dans son alti&egrave;re indigence, si la fortune ne me permet de les
+consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je
+les d&eacute;roulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, pos&eacute; sur
+ta sensibilit&eacute;, en avait trouv&eacute; le secret. C'est alors qu'intimid&eacute; par
+le cort&egrave;ge de ma beaut&eacute;, domin&eacute; par ma s&eacute;duction hautaine et qui pose le
+d&eacute;sir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma
+bouche.</p>
+
+<p>Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance
+lui-m&ecirc;me, dans sa m&eacute;diocrit&eacute;, il pr&ecirc;tait &agrave; la fortune. Elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaun&acirc;tre et qu'il
+mangeait au Bouillon Duval; d&egrave;s lors ton m&eacute;contement se dissipa.&mdash;Une
+belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la r&eacute;pulsion,
+quand tu compris que r&eacute;ellement sa bouche avait faim.&mdash;Tu supportes, ton
+&acirc;me en frissonne, mais tu supportes (m&ecirc;me ne les recherches-tu pas?) les
+rudes familiarit&eacute;s d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que
+consid&eacute;rable et secr&eacute;taire d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Il n'aimait gu&egrave;re qu'on brusqu&acirc;t les convenances. Il rougit qu'elle lui
+jet&acirc;t des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,
+agrandissant son d&eacute;plaisir par des consid&eacute;rations philosophiques, il
+r&eacute;pondit avec gravit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je
+n'approuve ni ne bl&acirc;me l'ind&eacute;pendance de tes observations; je regrette
+simplement que tu troubles mon hygi&egrave;ne spirituelle, car la math&eacute;matique
+des banquiers m'importune.</p>
+
+<p>Elle, alors, s'&eacute;mouvant et d'une douleur contagieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et
+pourtant, petite fille, je te consolais &agrave; l'aurore de ta vie, au foss&eacute;
+de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque
+aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu d&eacute;vidas les
+sentiments choisis, quand tu me nommais Ath&eacute;n&eacute; ou Amaryllis, &agrave; cause de
+tes lectures!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;dit-il en frissonnant, ramen&eacute; par cette douceur &agrave; une vision de
+l'univers plus banale et coutumi&egrave;re,&mdash;je ne suis qu'un attach&eacute; de
+seconde classe aux Affaires &eacute;trang&egrave;res, et les restaurants sont fort
+dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans
+chercher &agrave; les placer dans la poitrine fra&icirc;che des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sais-tu ce que tu n&eacute;gliges?</p>
+
+<p>Il craignit qu'elle ne recommen&ccedil;&acirc;t la sc&egrave;ne du chapitre II, et qu'elle
+se d&eacute;v&ecirc;tit. Elle ouvrit simplement la fen&ecirc;tre tout au large:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>De ce cinqui&egrave;me d'un num&eacute;ro impair du boulevard Haussmann s'&eacute;tendaient &agrave;
+l'infini les vagues de Paris, sombres, o&ugrave; sont enfouis les tapis de jeux
+&eacute;clatants, tach&eacute;s d'or;&mdash;les nappes, les bougies, les fruits &eacute;normes et
+d&eacute;licats, dans les restaurants o&ugrave; l'on rit avec le malaise de
+d&eacute;sirer;&mdash;les abandons, o&ugrave; la femme est jeune, dans les h&ocirc;tels de
+tapisserie, de soie et silencieux;&mdash;les immenses biblioth&egrave;ques, o&ugrave;
+s'alignent &agrave; perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de
+joie, cinq cent mille volumes bien catalogu&eacute;s;&mdash;les musiques qui nous
+mod&egrave;lent l'&acirc;me et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les
+h&eacute;ro&iuml;smes jusqu'aux &eacute;motions les plus viles, tandis qu'immobiles nous
+sommes convenables dans notre cravate blanche;&mdash;les salons ti&egrave;des et
+fleuris, o&ugrave;, &agrave; cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un
+monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec
+aisance nous buvons une tasse de th&eacute;, et que, sans crainte, nous
+allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie tr&egrave;s soign&eacute;es;&mdash;puis
+des rues plates et solitaires et s&egrave;ches, o&ugrave; des voitures rapides nous
+emportent vers des affaires, dont il est amusant de d&eacute;brouiller, avec
+une petite fi&egrave;vre, la complexit&eacute;.</p>
+
+<p>Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! L&agrave; enfin, il se
+dessaisirait de s'&eacute;pier sans tr&ecirc;ve; et toutefois, fr&eacute;quentant mille
+soci&eacute;t&eacute;s diff&eacute;rentes, il ne conna&icirc;trait personne en quelque sorte; il
+serait pour tous &eacute;galement aimable, et aucun ne le meurtrirait.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante m&eacute;lancolie, mais
+soudain il songea qu'il pensait &agrave; peu pr&egrave;s comme les jeunes gens de
+brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'&acirc;cret&eacute; le p&eacute;n&eacute;tra.
+&laquo;D&eacute;sormais, dit-il, je ne prendrai plus en gr&acirc;ce les pri&egrave;res, les
+sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions
+vulgaires.&raquo;</p>
+
+<p>Et (toujours accoud&eacute; devant Paris) sa pens&eacute;e se mit &agrave; courir sans
+rel&acirc;che hors de cette immense plaine o&ugrave; campent les Barbares.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Alors il se trouva pench&eacute; sur son propre univers, et il vaguait parmi
+ses pens&eacute;es ind&eacute;cises. Il se rappelait qu'&agrave; la petite fen&ecirc;tre d'Ostie
+qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les
+plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage
+italienne), Augustin et Monique, sa m&egrave;re, qui mourut des fi&egrave;vres cinq
+jours apr&egrave;s, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie
+que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le
+coeur de l'homme ne con&ccedil;oit pas. Avec une intensit&eacute; aigu&euml;, il entrevit
+qu'il n'avait, lui, rien &agrave; chercher, et que, seul, le vide de sa pens&eacute;e,
+sans tr&ecirc;ve lui battait dans la t&ecirc;te.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Mais, lui dit-elle, r&eacute;apparaissant comme une id&eacute;e obs&eacute;dante qui
+traverse nos m&eacute;ditations, ne t'ai-je pas envoy&eacute; M. X...? Ses opinions
+sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le
+dictionnaire du langage que tiennent mes gestes &agrave; l'univers. Puisque tu
+naquis ailleurs, il devait te pr&eacute;parer &agrave; ma venue, le commenter le
+nouveau r&ecirc;ve de la vie, qui, par moi, doit na&icirc;tre en toi.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le jeune homme, la fen&ecirc;tre ferm&eacute;e, s'assit, baissa un peu l'abat-jour
+car la lumi&egrave;re blessait ses yeux, puis il s'expliqua pos&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez, madame, m'&eacute;couter. M. X..., dont je ne conteste ni les
+s&eacute;ductions, ni la logique d&eacute;licieuse, m'installait dans un univers &agrave;
+l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon &agrave; ces apparences
+que, pour la facilit&eacute; des relations mondaines ou commerciales, tous les
+Parisiens admettent, et dont les journaux &agrave; quinze centimes nous tracent
+chaque matin la g&eacute;ographie.</p>
+
+<p>Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypoth&egrave;se la
+plus r&eacute;pandue, c'est-&agrave;-dire la plus accessible &agrave; toutes les
+intelligences, il me condamnait &agrave; la tenir pour la r&egrave;gle certaine et
+m'engageait &agrave; n'y pas croire &agrave; part moi. &laquo;Limite exactement ton &acirc;me &agrave;
+des id&eacute;es, des sentiments, des espoirs fix&eacute;s par le suffrage universel,
+me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.&raquo;</p>
+
+<p>Puis dans ce monde ainsi r&eacute;gl&eacute; il me chercha un but de vie. Comme il
+avait surpris, parmi tant de susceptibilit&eacute;s qui s'inqui&egrave;tent en moi, un
+d&eacute;sir d'&ecirc;tre diff&eacute;rent et ind&eacute;pendant, il me proposa la domination.
+Grossi&egrave;re psychologie!</p>
+
+<p>J'eus tort de m'emporter. Ce r&ocirc;le qu'il me proposait, si d&eacute;plaisant,
+&eacute;tait du moins compos&eacute; par un homme de go&ucirc;t. Plus apais&eacute;, je reconnais
+qu'avec de bien l&eacute;g&egrave;res retouches le palais qu'il offrait &agrave; mes r&ecirc;ves me
+para&icirc;trait assez coquet,&mdash;si l'horizon, h&eacute;las! n'en &eacute;tait
+irr&eacute;m&eacute;diablement vulgaire.</p>
+
+<p>&laquo;La gloire ou notori&eacute;t&eacute; flatteuse est uniquement, me disait-il, une
+certaine opinion que les autres prennent de nous, sous pr&eacute;texte que nous
+sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.&raquo;&mdash;Pour moi, j'entrevois
+la possibilit&eacute; de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter
+par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.
+Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.</p>
+
+<p>C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour sp&eacute;cialiste,
+&agrave; la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en
+province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de
+Montmartre, la complexit&eacute; des intrigues, les &eacute;tapes d'o&ugrave; l'on voit
+chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journ&eacute;es d&eacute;cisives,
+les victoires, les &eacute;checs m&ecirc;me, tout cela para&icirc;t gai, ennobli de fi&egrave;vre
+et d'impr&eacute;vu; mais, en fait, il faut d&icirc;ner avec des imb&eacute;ciles; on prend
+des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses
+relations! On &eacute;pie toujours le facteur; on s'amasse un pass&eacute; &eacute;coeurant,
+et le pr&eacute;sent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant
+trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demand&eacute; des lettres pour celui-ci
+et pour celle-l&agrave;, et l'on me vit, qui m&eacute;ditais dans des antichambres les
+romans de Balzac avec la vie de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>O gloire! voil&agrave; les &eacute;preuves par o&ugrave; l'on t'approche, maintenant que tu
+ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou
+quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donn&eacute; &agrave; tes amants, si je leur
+enseigne &agrave; te conqu&eacute;rir <i>avec rien du tout!</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORI&Eacute;T&Eacute;</h3>
+
+
+<p>Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>Prenez donc une id&eacute;e exacte; joignez-y un relev&eacute; des qualit&eacute;s qu'il leur
+faut, plus la liste des adresses o&ugrave; l'on se procure ces qualit&eacute;s, avec
+le temps et l'argent qu'elles co&ucirc;tent; agitez le tout avec vos pens&eacute;es,
+vos sentiments familiers; laissez reposer,&mdash;votre opinion est faite.</p>
+
+<p>N'y touchez pas. Elle vous p&eacute;n&egrave;tre lentement, elle d&eacute;pose dans votre &acirc;me
+la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles
+r&eacute;ussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez o&ugrave; il vous plairait.
+D&egrave;s lors les hommes vous paraissent des agit&eacute;s, qui t&acirc;tonnent dans une
+obscurit&eacute; o&ugrave; tout vous est net et lumineux.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu cette fatuit&eacute; intime exsude; elle adoucit et transforme vos
+attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosph&egrave;re sp&eacute;ciale;
+cette confiance superbe que vous respirez subjugue, d&egrave;s l'abord, les
+timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous
+ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au
+grade qui vous &eacute;l&egrave;vent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux
+accabler leurs &eacute;mules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;
+ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuit&eacute;. Vous pensez
+bien que la foule les suit.</p>
+
+<p>Alors si vous avez &eacute;vit&eacute; avec soin d'exceller en quoi que ce soit,
+d'&ecirc;tre raffin&eacute; de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'&ecirc;tre &agrave; la
+mode, si l'on ne peut vous d&eacute;clarer un Brummel, un don Juan, un viveur,
+non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre sup&eacute;riorit&eacute;
+demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limit&eacute;e par
+aucune d&eacute;finition.</p>
+
+<p>Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, o&ugrave; m'e&ucirc;t conduit M.
+X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais je suis tout ensemble un ma&icirc;tre de danse et sa premi&egrave;re danseuse.
+Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extr&ecirc;me simplicit&eacute; des
+moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de
+pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la
+ballerine, n'aurais-je pas honte du signe mis&eacute;rable que j'&eacute;crirais?
+C'est trop peu de borner son orgueil &agrave; l'approbation d'une pl&egrave;be. Laisse
+ces Barbares participer les uns des autres.</p>
+
+<p>Qu'on le classe vulgaire ou d'&eacute;lite, chacun, hors moi, n'est que
+barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne
+peuvent que t&acirc;tonner, d&eacute;naturer, ricaner, s'attrister, me d&eacute;former
+enfin, comme de grossiers d&eacute;vastateurs, aupr&egrave;s de la tendresse, des
+restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue &agrave;
+cultiver les d&eacute;licates nuances de mon Moi. Et c'est &agrave; ces Barbares que
+je c&eacute;derais le soin de me cr&eacute;er chaque matin, puisque je d&eacute;pendrais de
+leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette
+risible vie m'allait s&eacute;duire!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mon esprit, qui ne s'&eacute;meut que pour bannir les visions fausses, se
+retrouve, apr&egrave;s ces beaux raisonnements st&eacute;riles, en face du vide. J'ai
+du moins gagn&eacute; une lumi&egrave;re sur moi-m&ecirc;me; j'ai compris que rien n'est
+plus risible que la forme de ma sensibilit&eacute;, c'est-&agrave;-dire les dialogues
+o&ugrave;, toi et moi, nous nous d&eacute;pensons. Respectons dor&eacute;navant les adjectifs
+de la majorit&eacute;. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si
+touchant, qu'avec les &acirc;mes les plus neuves nous paraissions les
+pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir
+l'heure!</p>
+
+<p>Ma bien-aim&eacute;e, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres
+pr&eacute;c&eacute;dents; c'est le plus net r&eacute;sultat de l'&eacute;ducation de Paris. J'ignore
+quel univers me b&acirc;tir, mais je rougis de mon pass&eacute; m&eacute;lancolique.&mdash;Et
+voil&agrave; pourquoi, madame, je d&eacute;sire que vous cessiez d'exister, et je
+retire de dessous vous mon d&eacute;sir, qui vous soutenait sur le n&eacute;ant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ces paroles judicieuses o&ugrave; vibrait une nuance am&egrave;re, nouvelle en lui,
+n'&eacute;taient qu'un jargon p&eacute;dant pour une cr&eacute;ature aussi d&eacute;nu&eacute;e de
+m&eacute;taphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre
+empire sur soi-m&ecirc;me; elle se souvint des convenances. Quand il parlait
+de dandysme et de s'imposer &agrave; la mode, elle approuvait avec un s&eacute;rieux
+exag&eacute;r&eacute; et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il
+conclut sur le n&eacute;ant de ses recherches, elle trouva un sourire
+m&eacute;lancolique comme une page de <i>l'Eau de Jouvence</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Puis, quels que fussent ses sentiments int&eacute;rieurs, avec une audace
+merveilleuse, elle fut gaie et aga&ccedil;ante jusqu'&agrave; dire, soudain
+transform&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe,
+je te verrai deux fois par semaine.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il marchait dans la chambre &agrave; grands pas, irr&eacute;solu, les deux mains
+enfonc&eacute;es dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu
+embarrass&eacute;, presque timide, il r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton
+adresse. Mais faut-il y penser &agrave; l'avance, et pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; l'heure de
+la journ&eacute;e o&ugrave; je suis le plus capable d'atteindre &agrave; l'enthousiasme et
+par suite &agrave; la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>La jeune femme se leva; elle estimait que la sc&egrave;ne devenait un peu
+excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle
+lui rendit son l&eacute;ger sourire de moquerie ou de simplicit&eacute; pour qu'il
+l'embrass&acirc;t.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais lui, avec rapidit&eacute;, comprenant la situation et qu'il n'avait plus
+le droit d'&ecirc;tre de Gen&egrave;ve: &laquo;Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est
+assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes &agrave;
+7,50 pour aimer comme tout le monde?&raquo;</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>CHAPITRE SIXI&Egrave;ME</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="cf" id="cf"></a>CONCORDANCE</h3>
+
+
+<p><i>C'est une souffrance, apr&egrave;s que par la pens&eacute;e on a embrass&eacute; tous les
+degr&eacute;s du d&eacute;veloppement humain, de commencer soi-m&ecirc;me la vie par les
+plus bas &eacute;chelons.</i></p>
+
+<p><i>Pendant six mois il fut &agrave; son affaire. Il prit des ap&eacute;ritifs avec des
+publicistes, m&ecirc;me il s'exer&ccedil;a sur trois jeunes gens &agrave; manier les hommes.
+C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du
+cigare: &laquo;H&eacute;, voil&agrave; que ce jeune homme se fait sa place au soleil.&raquo; Ce
+que ton nomme encore:</i> il se pousse.</p>
+
+<p><i>Et quoiqu'il n'e&ucirc;t qu'&agrave; se louer de tout le monde et de soi-m&ecirc;me, son
+horreur pour ces contacts &eacute;tait chaque jour plus nerveuse. Peut-&ecirc;tre
+aussi se surchargeait-il, &eacute;tant attach&eacute; aux Affaires &eacute;trang&egrave;res,
+secr&eacute;taire d'un sous-secr&eacute;taire d'&Eacute;tat, avec d'autres broutilles.</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="ext" id="ext"></a>EXTASE</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'on me rende mon moi!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 7.5em;">MICHELET.</span><br />
+</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, pour quelque besogne, une enqu&ecirc;te sans doute, il fut &agrave;
+Bic&ecirc;tre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matin&eacute;e de
+soleil, il vit les fous joyeux et affair&eacute;s, qu'un professeur, vieux
+ma&icirc;tre d&eacute;cor&eacute;, et des jeunes gens s&eacute;rieux et simples interrogeaient
+discr&egrave;tement et toujours approuvaient.</p>
+
+<p>Le jeune homme &eacute;tait las: fatigu&eacute; de cette course matinale et humili&eacute; de
+sa besogne pr&eacute;tentieuse. Ce palais de plein air, cette impr&eacute;vue
+hospitalit&eacute; o&ugrave;, dans un cadre parfait, dans une exquise r&eacute;gularit&eacute; de
+confort, ces hommes, <i>si diff&eacute;rents</i> cependant, suivaient leur r&ecirc;ve et
+se construisaient des univers, l'&eacute;murent. Il les voyait, ces id&eacute;alistes,
+se promener en libert&eacute;, &agrave; l'&eacute;cart, fronts s&eacute;rieux, mains derri&egrave;re le
+dos, s'arr&ecirc;tant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur
+st&eacute;rile activit&eacute;, nul ne les faisait rougir; leurs &acirc;mes vagabondaient,
+et v&ecirc;tus de v&ecirc;tements amples, ils laissaient aller leurs gestes.</p>
+
+<p>Isol&eacute; dans ce d&eacute;licieux s&eacute;jour, tandis que personne ne daignait
+s'int&eacute;resser &agrave; lui, sinon d'un oeil interrogateur et d&eacute;daigneux, il fit
+un retour sur lui-m&ecirc;me, poussi&eacute;reux, incertain du lendemain, h&acirc;tif et
+n'ayant pas trouv&eacute; son atmosph&egrave;re....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>De ces nobles pr&eacute;aux o&ugrave; une sage hygi&egrave;ne prend soin de ces r&ecirc;veurs, il
+sortit bras ballants, &eacute;reint&eacute; par le soleil de midi, sans voiture, sans
+restaurants voisins, convaincu des difficult&eacute;s inou&iuml;es qu'on rencontre &agrave;
+vivre au plus &eacute;pais des hommes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tout le jour, dans les intervalles de sa mis&eacute;rable besogne, il revit la
+douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se
+r&eacute;jouissant soudain &agrave; cause d'un geste obscur qui se l&egrave;ve en leur &acirc;me,
+et toujours pench&eacute;s sur le nuage qu'a soulev&eacute; en eux quelque grande id&eacute;e
+tomb&eacute;e de Dieu.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision,
+inexacte peut-&ecirc;tre, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les
+feuillages un peu bruissants, se coucher, r&ecirc;ver, ne pas pr&eacute;voir, ne plus
+conna&icirc;tre personne, et cependant que soit machin&eacute; avec pr&eacute;cision le
+d&eacute;cor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres
+des eaux courantes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues
+poussi&eacute;reuses o&ugrave; le jour trop sali devient noir, parmi la foule
+gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.</p>
+
+<p>Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur &eacute;chapper, les
+bruyants et les ressasseurs, il aper&ccedil;ut, pareille &agrave; sa marche, la fuite
+gr&ecirc;le d'un avec qui volontiers, des nuits enti&egrave;res, il avait th&eacute;oris&eacute;.
+Celui-l&agrave; tient toute affirmation pour le propre des p&eacute;dants et n'en use
+que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et,
+quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sinc&egrave;res.</p>
+
+<p>Il l'abordait d'un premier &eacute;lan, plein d'une d&eacute;lectation f&eacute;brile &agrave;
+l'id&eacute;e que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient
+longuement et pour rien:</p>
+
+<p>1.&mdash;Insulter la soci&eacute;t&eacute;, les hommes et surtout les id&eacute;es.</p>
+
+<p>2.&mdash;Se rouler soi-m&ecirc;me et leur sotte existence dans la boue.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air press&eacute;,
+d'une voix humble o&ugrave; vibrait une nuance am&egrave;re: &laquo;Ah! vous voil&agrave; un grand
+homme, maintenant ... mais si ... mais si ...&raquo; Et le ton de cette phrase
+&eacute;tait difficile &agrave; rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui?
+Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de
+para&icirc;tre indiff&eacute;rent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la
+salive de sa bouche &eacute;taient malades, son avenir d&eacute;go&ucirc;tant et son pass&eacute;
+plein d'humiliation.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Harass&eacute;, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il
+ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin
+ses v&ecirc;tements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis
+rentr&eacute; dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosph&egrave;re famili&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-il, je vais m'emb&ecirc;ter &agrave; mon sao&ucirc;l, tranquillement.</p>
+
+<p>Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de
+cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains.
+Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la m&ecirc;me interjection lui
+&eacute;chappe. Il a dans sa gorge l'&eacute;tranglement des sanglots. Il n'ose m&ecirc;me
+pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne &agrave; ses
+imaginations,&mdash;et toutes id&eacute;es l'envahissent.</p>
+
+<p>Et d'abord le d&eacute;sir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux
+surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de d&eacute;dain
+ou de protection.</p>
+
+<p>J'oublierai aussi les &eacute;v&eacute;nements, ha&iuml;ssables parce qu'ils limitent (et
+cependant si j'&eacute;tais bon et simple, avec l'&eacute;nergie un peu grossi&egrave;re des
+h&eacute;ros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des
+prudences et toutes ces mesquineries o&ugrave; je d&eacute;rive).</p>
+
+<p>Je veux &eacute;chapper encore &agrave; tous ces livres, &agrave; tous ces probl&egrave;mes, &agrave;
+toutes ces solutions. Toute chose pr&eacute;cise et d&eacute;finie, que ce soit une
+question ou une r&eacute;ponse, la premi&egrave;re &eacute;tape ou la limite de la
+connaissance, se r&eacute;duit en derni&egrave;re analyse &agrave; quelque d&eacute;risoire
+banalit&eacute;. Ces chefs-d'oeuvre tant vant&eacute;s, comme aussi l'immense d&eacute;layage
+des papiers nouveaux, ne laissent, apr&egrave;s qu'on les a press&eacute;s mot par
+mot, que de maigres affirmations juxtapos&eacute;es, cent fois discut&eacute;es,
+insipides et s&egrave;ches. Je n'y trouvai jamais qu'un pr&eacute;texte &agrave; m'&eacute;chauffer;
+quelques-uns marquent l'instant o&ugrave; telle image s'&eacute;veilla en moi.
+Anecdotes r&eacute;tr&eacute;cies, tableaux fragmentaires d'apr&egrave;s lesquels je crois
+plier mon &eacute;motion, moi qui suis le principe et l'universalit&eacute; des
+choses.</p>
+
+<p>Quelque filet d'id&eacute;es que je veuille remonter, fatalement je reviens &agrave;
+moi-m&ecirc;me. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces
+livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude m&ecirc;me de
+leurs nomenclatures. Simples casiers o&ugrave; je classe grossi&egrave;rement les
+notions que j'ai sur moi-m&ecirc;me! Leurs titres admis de tous servent
+d'&eacute;tiquettes sottement pr&eacute;cises &agrave; diverses parties de mon app&eacute;tit. Nous
+disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la
+conversation. Ainsi en pleine p&acirc;te, &agrave; l'emporte-pi&egrave;ce, on d&eacute;coupe des
+&eacute;toiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers,
+d&eacute;licieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la
+cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette &eacute;claire-t-il le
+ciel inconnaissable et qui nous trouble?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il alluma un cigare &eacute;norme, noir et sableux. Et il contemplait les
+associations d'id&eacute;es qui s'amassaient des lointains de sa m&eacute;moire pour
+lui b&acirc;tir son univers.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>... D&eacute;j&agrave; les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts,
+souill&eacute;s, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de
+pens&eacute;es qui baignent son &acirc;me, aussi r&eacute;elles, quoique insaisissables, que
+le parfum r&eacute;pandu dans tout notre &ecirc;tre par le souvenir d'une femme et
+que nous ne saurions pr&eacute;ciser. Des bouff&eacute;es d'imagination ind&eacute;finies et
+puissantes le remplissent: d&eacute;sirs d'id&eacute;es, app&eacute;tits de savoir, &eacute;motions
+de comprendre; il est ivre comme de la pleine fum&eacute;e presque p&acirc;teuse de
+son cigare. Il hal&egrave;te de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son
+m&eacute;canisme de t&ecirc;te puissamment &eacute;chauff&eacute; ne s'arr&ecirc;te pas &agrave; se renseigner,
+&agrave; d&eacute;duire, &agrave; distinguer, &agrave; rapprocher; son regard n'est tendu vers rien
+de relatif, de singulier,&mdash;c'est toute besogne de fabricant de
+dictionnaire. Il aspire &agrave; l'absolu. Il se sent devenir l'id&eacute;e de l'id&eacute;e;
+ainsi dans le monde sentimental le moment supr&ecirc;me est l'amour de
+l'amour: aimer sans objet, aimer &agrave; aimer.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cependant une fois encore, dans cette atmosph&egrave;re de son Moi, l&agrave;-bas sur
+l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son &acirc;me d&eacute;roul&eacute;e &agrave;
+l'infini, il devine la jeune femme ou plut&ocirc;t le lieu o&ugrave; jadis elle lui
+apparut;&mdash;parfois dans un &eacute;clair de recueillement nous retrouvons les
+longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'&eacute;tait une acuit&eacute;
+profonde; tout l'&ecirc;tre transperc&eacute;. Aujourd'hui, une notion, une froide
+chose de m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et
+qu'encensaient ces fleurs courb&eacute;es, la tendresse et la volupt&eacute;, jadis le
+troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un
+d&eacute;cor de tentations d&eacute;licates; elle me souillait les hardiesses qui
+domptent les hommes. Mais le soir, assis pr&egrave;s d'elle et me rongeant
+l'esprit, je l'ai salie &agrave; la discuter.&mdash;Et il b&acirc;ille devant cette fade
+et perp&eacute;tuelle revenante, sa sentimentalit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Tu fus le pr&eacute;curseur, songe-t-il, tu me rendis attentif &agrave; ce fluide et
+profond univers qui s'&eacute;tend derri&egrave;re les minutes et les faits. Mais
+pourquoi plus longtemps nommer femme mon d&eacute;sir? Je ne go&ucirc;tai de plaisir
+par toi qu'&agrave; mes heures de bonne sant&eacute; et d'irr&eacute;flexion; ga&icirc;t&eacute; bien
+furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu
+m'abandonnais que je connus la faiblesse d&eacute;licieuse de soupirer. Mon
+r&ecirc;ve solitaire fut f&eacute;cond, il m'a donn&eacute; la mollesse amoureuse et les
+larmes. D'ailleurs tu <i>compares</i> et tu <i>envies</i>, ainsi tu autorises les
+accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition &agrave; nous
+pr&eacute;occuper. Je ne veux plus te r&ecirc;ver et tu ne m'appara&icirc;tras plus.
+J'entends vivre avec la partie de moi-m&ecirc;me qui est intacte des basses
+besognes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Alors dans la fum&eacute;e, loin du bruit de la vie, quittant les &eacute;v&eacute;nements et
+toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui
+fuyait cette vie &eacute;troite pour laquelle on a pu cr&eacute;er un vocabulaire. Un
+amas de r&ecirc;ves, de nuances, de d&eacute;licatesses sans nom et qui s'enfoncent &agrave;
+l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, o&ugrave; sont inconnus
+les buts et les causes, o&ugrave; sont tranch&eacute;s ces mille liens qui nous
+rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, o&ugrave; le drame m&ecirc;me qui
+se joue en notre t&ecirc;te ne nous est plus qu'un spectacle.</p>
+
+<p>Quand, port&eacute; par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume,
+qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui
+toujours le virent v&ecirc;tu de complaisance, de m&eacute;diocres ambitions, de
+futilit&eacute;s et s'&eacute;nervant &agrave; des plaisanteries de caf&eacute;-concert. Au jour les
+besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe!
+Cette nuit c&eacute;l&egrave;bre la r&eacute;surrection de son &acirc;me; il est soi, il est le
+passage o&ugrave; se pressent les images et les id&eacute;es. Sous ce d&eacute;fil&eacute; solennel
+il frissonne d'une petite fi&egrave;vre, d'un tremblement de h&acirc;te: vivra-t-il
+assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'&eacute;meut dans les peuples,
+le long des si&egrave;cles!</p>
+
+<p>Il se rejette en arri&egrave;re pour aspirer une bouff&eacute;e de tabac, et sa pens&eacute;e
+soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait,
+l'autre contemplait le monde.</p>
+
+<p>Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y
+voyait grouiller les Barbares, il tremblait &agrave; l'id&eacute;e de descendre parmi
+eux; ce lui &eacute;tait une r&eacute;pulsion et une timidit&eacute;, avec une angoisse. En
+m&ecirc;me temps il les m&eacute;prisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux;
+il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette
+turbulence.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous
+sommes les convaincus. Nous avons donn&eacute; &agrave; chaque chose son nom; nous
+savons quand il convient de rire et d'&ecirc;tre s&eacute;rieux. Nous sommes sourds
+et bien nourris, et nous plaisons&mdash;car de cela encore nous sommes juges,
+&eacute;tant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la consid&eacute;ration, la
+patrie et toutes les places. Nous avons cr&eacute;&eacute; la notion du ridicule
+(contre ceux qui sont <i>diff&eacute;rents</i>), et le type du bon gar&ccedil;on (tant la
+profondeur de notre &acirc;me est admirable).</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatri&egrave;me
+cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le
+fr&egrave;re tr&eacute;buchant des &acirc;mes fi&egrave;res qui se gardent &agrave; l'&eacute;cart une vision
+singuli&egrave;re du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts
+ma vie, je ne veux point participer de leur m&eacute;diocrit&eacute;. Je me reconnais;
+je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis
+&eacute;voquer ici par trois id&eacute;es associ&eacute;es. Que toutes les forces de mon
+orgueil rentrent en mon &acirc;me. Et que cette &acirc;me d&eacute;daigneuse secoue la
+sueur dont l'a souill&eacute;e un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante.
+J'avais h&acirc;te de cette nuit, &ocirc; mon bien-aim&eacute;, &ocirc; moi, pour redevenir un
+dieu.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, que pensez-vous donc d&eacute;jouer ainsi les jeunes dieux!
+Hier vous par&ucirc;tes encore un enfant; vos reins s'&eacute;taient courbatur&eacute;s
+pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; &agrave; l'aube,
+on vous a vu la peau frip&eacute;e et dans les yeux de l&eacute;g&egrave;res fibrilles rouges
+apr&egrave;s des exp&eacute;riences sentimentales.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe mon corps! D&eacute;mence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien
+de commun entre ce produit m&eacute;diocre de mes fournisseurs et mon &acirc;me o&ugrave;
+j'ai mis ma tendresse. Et quelque b&eacute;vue o&ugrave; ce corps me compromette,
+c'est &agrave; lui d'en rougir devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos id&eacute;es, votre &acirc;me enfin,
+cinquante que vous connaissez les poss&eacute;d&egrave;rent et les ont exprim&eacute;es avec
+des mots d&eacute;licieux. Sachez donc que, n'&eacute;tant pas neuf, vous paraissez
+encore sec, essouffl&eacute;, fi&eacute;vreux; qui donc pensez-vous charmer?</p>
+
+<p>&mdash;Mes pens&eacute;es, mon &acirc;me, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir
+ces repr&eacute;sentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et
+furtives o&ugrave; vous pr&eacute;tendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et
+par qui elles existent dans leurs diff&eacute;rences et dans leur unit&eacute;,
+pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pens&eacute;es,
+avec mes actes, toutes vapeurs grossi&egrave;res qui s'&eacute;l&egrave;vent de vos sens
+quand vous me regardez!</p>
+
+<p>Il serait beau, dites-vous, d'&ecirc;tre petit-fils d'une race qui commanda,
+et l'a&iuml;eul d'une lign&eacute;e de penseurs;&mdash;il serait beau que mon corps
+offr&icirc;t l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van
+Dyck, la morgue de Velasquez;&mdash;il serait beau de satisfaire pleinement
+ma sensibilit&eacute; contre une sensibilit&eacute; pareille, et qu'en cette rare
+union l'estime et la volupt&eacute; ne fussent pas s&eacute;par&eacute;es. Mis&egrave;res, tout
+cela! Fragments &eacute;parpill&eacute;s du bon et du beau! Je sais que je vous
+apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en v&eacute;rit&eacute;, je
+ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable
+et insaisissable, derri&egrave;re ce corps, derri&egrave;re ces pens&eacute;es, derri&egrave;re ces
+actes que vous me reprochez; je forme et d&eacute;forme l'univers, et rien
+n'existe que je sois tent&eacute; d'adorer.</p>
+
+<p>Je me d&eacute;sint&eacute;resse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus
+responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et
+de la d&eacute;population.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi si l'on me dit: &laquo;Prouvez-vous donc, t&eacute;moignez que vous &ecirc;tes
+un dieu.&raquo; Je m'indigne et je r&eacute;ponds: &laquo;Quoi! comme les autres! me
+d&eacute;finir, c'est-&agrave;-dire me limiter! me refl&eacute;ter dans des intelligences qui
+me d&eacute;formeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous
+pr&eacute;par&eacute;? Ma t&acirc;che, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver
+intact. Je m'en tiens &agrave; d&eacute;gager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans
+cesse le fleuve immonde des Barbares.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ainsi se retrouvait-il fa&ccedil;onn&eacute; selon son d&eacute;sir.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et peu &agrave; peu l'amertume m&ecirc;l&eacute;e &agrave; ce tourbillon de pens&eacute;es se fondait.
+Abandonn&eacute; dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la chemin&eacute;e parmi
+les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il
+maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces id&eacute;es
+qui ne se r&eacute;v&egrave;lent que dans un &eacute;clair. La solennit&eacute; et la profondeur de
+son &eacute;motion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse
+n'&eacute;tait pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied
+des palais de Venise; elle ne venait pas non plus port&eacute;e, sous un ciel
+bas, par un vent &acirc;pre, sur la bruy&egrave;re immense de l'oc&eacute;an breton; mais
+entre ces murs nus et d&eacute;sesp&eacute;rants, ses moindres pens&eacute;es prenaient une
+intensit&eacute; pouss&eacute;e jusqu'&agrave; un degr&eacute; prodigieux. Il s'enfon&ccedil;ait avec
+passion &agrave; en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession
+... Pl&eacute;nitude, sinc&eacute;rit&eacute; d'ardeur, que ne peut vous faire sentir
+l'analyse.</p>
+
+<p>Port&eacute; sur ce fleuve &eacute;norme de pens&eacute;es qui coule resserr&eacute; entre le
+coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, d&eacute;sormais d&eacute;bordant
+cet &eacute;troit canal d'une nuit, le fleuve allait se r&eacute;pandre et l'emporter
+lui-m&ecirc;me sur tout le champ de la vie. D&eacute;lices de comprendre, de se
+d&eacute;velopper, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se
+remplir d'images ind&eacute;finies et profondes: beaux yeux qu'on voit au
+dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous
+grisent en se d&eacute;fendant, et qui de leur secret disent seulement: &laquo;Nous
+sommes de la m&ecirc;me race que toi, ardents et d&eacute;courag&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et ce ne sont pas l&agrave; les pens&eacute;es famili&egrave;res, les ch&egrave;res pens&eacute;es
+domestiques, de fl&acirc;nerie ou d'&eacute;tude, que l'on prot&egrave;ge, que l'on
+r&eacute;chauffe, qu'on voit grandir. A celles-l&agrave;, le soir, comme &agrave; des
+amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument
+comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre
+coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussi&egrave;re
+d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore
+le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse
+terrible: &laquo;Sont-elles bonnes? et leur beaut&eacute;?&raquo; Un nuage passe: &laquo;D'autres
+les ont poss&eacute;d&eacute;es; demain elles me para&icirc;tront peut-&ecirc;tre froides, vides,
+banales.&raquo; Ah! cette s&eacute;cheresse! ces harassements de reprendre, &agrave; froid
+et d'une &acirc;me r&eacute;tr&eacute;cie, des th&eacute;ories qui hier m'&eacute;chauffaient! Ah! presser
+une imagination, syst&eacute;matiser, synth&eacute;tiser, &eacute;liminer, affiner, comparer!
+besogne d'&eacute;coeurement! d&eacute;go&ucirc;t! d'o&ugrave; l'on atteint la st&eacute;rilit&eacute;. Et devant
+cet amas de r&ecirc;ves g&acirc;ch&eacute;s, le cerveau fourbu demeure toujours, affam&eacute;
+jusqu'au d&eacute;sespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de syst&egrave;me
+&agrave; baratter.&mdash;Vraiment, je me soucie peu de conna&icirc;tre ces angoisses.</p>
+
+<p>Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de cr&eacute;er. En cet instant je
+suis une fonction. O bonheur! ivresse! je cr&eacute;e. Quoi? Peu importe; tout.
+L'univers me p&eacute;n&egrave;tre et se d&eacute;veloppe et s'harmonise en moi. Pourquoi
+m'inqui&eacute;ter que ces pens&eacute;es soient vraies, justes, grandes? Leurs
+&eacute;pith&egrave;tes varient selon les &ecirc;tres qui les consid&egrave;rent; et moi, je suis
+tous les &ecirc;tres. Je frissonne de joie, et, comme la m&egrave;re qui palpite d'un
+monde, j'ignore ce qui na&icirc;t en moi.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Lourds soirs d'&eacute;t&eacute;, quand sorti de la ville odieuse, pleine de bu&eacute;e, de
+sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couch&eacute;
+sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'&eacute;tais
+enivr&eacute; jusqu'&agrave; la migraine d'un d&eacute;fil&eacute; sensuel d'images faites de grands
+paysages d'eau, d'immobilit&eacute; et de sant&eacute; dolente, doucement consol&eacute;e
+parmi d'immenses solitudes brutalis&eacute;es d'air salin.&mdash;Ainsi dans cette
+chambre s&egrave;che roulait en moi tout un univers, &acirc;pre et solennis&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Comme il se promenait dans l'appartement &agrave; demi obscur, parlant tout
+haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jet&eacute;es l&agrave;
+n&eacute;gligemment, avec la h&acirc;te de sa rentr&eacute;e, et soudain il se rappela qu'il
+devait passer chez son cordonnier, puisqu'&agrave; midi recommen&ccedil;ait son
+labeur. D&eacute;j&agrave; sonnaient trois heures du matin: un d&eacute;couragement
+&eacute;pouvantable l'envahit: il fallait maintenant t&acirc;cher de dormir jusqu'&agrave;
+l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafra&icirc;chir
+l'atmosph&egrave;re enfi&eacute;vr&eacute;e, il ouvrit sur l'&eacute;norme Paris, qui, repu, lui
+sembla se pr&eacute;parer au lendemain. Il se d&eacute;v&ecirc;tit avec ce calme presque
+somnambulique qui na&icirc;t, apr&egrave;s une violente surexcitation, de la
+certitude de l'irr&eacute;m&eacute;diable. Et longtemps avant de s'endormir il se
+r&eacute;p&eacute;tait, en la grossissant &agrave; chaque fois, l'horreur de la vie qu'il
+subissait. Son sommeil fut agit&eacute; et par tron&ccedil;ons, &agrave; cause qu'il avait
+trop fum&eacute;: &laquo;Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe
+en nous ne nous &eacute;chappe. Je vois distinctement de petits morceaux de
+rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.&raquo; Et, le
+corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour &eacute;lever sa
+t&ecirc;te br&ucirc;lante.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>CHAPITRE SEPTI&Egrave;ME</h2>
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="cg" id="cg"></a>CONCORDANCE</h3>
+
+
+<p><i>De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son
+anxi&eacute;t&eacute;, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait.</i></p>
+
+<p><i>Certes il ne pr&eacute;tendait son d&eacute;go&ucirc;t universel justifi&eacute; que contre
+l'</i>esp&egrave;ce; <i>il reconnaissait qu'appliqu&eacute;e &agrave; l'</i>individu <i>sa m&eacute;fiance
+avait souvent tort, car les caract&egrave;res sp&eacute;cifiques se t&eacute;moignent chez
+chacun dans des proportions variables.</i></p>
+
+<p><i>Seulement il &eacute;tait craintif de toute soci&eacute;t&eacute;.</i></p>
+
+<p><i>Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait para&icirc;tre
+enviable, mais il m&eacute;prisait les &acirc;mes m&eacute;diocres qui peuvent se satisfaire
+pleinement.</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>C'est malgr&eacute; lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa
+nature, que nous avons vu se former par cinq ann&eacute;es d'efforts, deux hors
+du monde, trois &agrave; Paris. Silencieux et affaiss&eacute;, il cachait le plus
+possible ses sentiments, mais la meilleure r&eacute;futation qu'il leur conn&ucirc;t
+consistait en un long bain vers dix heures du soir et une pr&eacute;paration de
+chloral.</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="aff" id="aff"></a>AFFAISEMENT</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voil&eacute; des chansons
+bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pav&eacute; de bois, un peu
+gris&eacute; du luxe abondant des &eacute;quipages, et satisfait de n'avoir aucun
+labeur pour cette soir&eacute;e ni le lendemain. Il d&icirc;na sans &eacute;nervement, dans
+un endroit paisible et frais, servi par un gar&ccedil;on incolore. Il n'eut pas
+conscience des ph&eacute;nom&egrave;nes de la digestion, et attabl&eacute; devant le caf&eacute;
+&eacute;l&eacute;gant et d&eacute;sert d'une silencieuse avenue, il go&ucirc;ta sans importuns le
+l&eacute;ger &eacute;chauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le
+soir tombant, un peu froid pour faire plus agr&eacute;able son londr&egrave;s blond
+parfaitement allum&eacute;, il contemplait de vagues m&eacute;taphysiques, charmantes
+et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles
+s'&eacute;chappant &agrave; cette heure de leurs ateliers ing&eacute;nieux de couture.
+&Eacute;taient-elles dans son &acirc;me, ou les voyait-il r&eacute;ellement sous ses yeux?
+pour qu'il pr&icirc;t souci de l'&eacute;clairer cet affaissement r&ecirc;veur &eacute;tait trop
+doux.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Bient&ocirc;t, mortifi&eacute; des durs b&acirc;tons de sa chaise, il se leva et dut se
+choisir une occupation, un lieu o&ugrave; il e&ucirc;t sa raison d'&ecirc;tre ce soir dans
+cet oc&eacute;an mesquin de Paris.</p>
+
+<p>... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de
+camarades. On arrive, on est surpris et illumin&eacute; de se revoir; on se
+serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec
+nonchalance, ou cordialement <i>en camarade loyal,</i> ou d'une main humide,
+ou sans lever les yeux <i>&agrave; l'homme pr&eacute;occup&eacute;,</i> ou en disant: &laquo;mon
+vieux&raquo;). Puis quoi! les bavardages connus, les dol&eacute;ances, de petites
+envies. Aupr&egrave;s de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je
+n'irai pas risquer ma qui&eacute;tude. Tandis que les muscles de leurs visages
+et les secr&egrave;tes transitions de leurs discours r&eacute;v&egrave;lent qu'ils mettent
+leur honneur et leur joie dans les m&eacute;diocres sommes et faveurs o&ugrave; ils se
+hissent, ils n'arr&ecirc;tent pas de stigmatiser, avec emportement et na&iuml;vet&eacute;,
+les concessions de leurs a&icirc;n&eacute;s. Le plus aga&ccedil;ant est que, cramponn&eacute;s &agrave;
+des opinions fragmentaires qu'ils re&ccedil;urent du hasard, ils s'indignent
+contre celui qui tient d'&eacute;gale valeur ce qu'ils m&eacute;prisent et ce qu'ils
+exaltent, comme si toutes attitudes n'&eacute;taient pas &eacute;galement
+insignifiantes et justifi&eacute;es.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>... Dans le monde, &agrave; ce d&eacute;but de l'&eacute;t&eacute;, plus de r&eacute;ceptions tapageuses.
+Aux salons repos&eacute;s et frais, quinze &agrave; vingt personnes se succ&egrave;dent
+doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de th&eacute;.
+Que n'allait-il s'y d&eacute;lasser? On rencontre dans la soci&eacute;t&eacute;, &agrave; d&eacute;faut
+d'affection, des gens affectueux et bien &eacute;lev&eacute;s. Les impressions qu'on y
+&eacute;change, pr&eacute;vues, un peu trop lucides, du moins n'&eacute;veillent jamais ce
+malaise que nous fait la verve heurt&eacute;e des jeunes gens. &laquo;Peu r&eacute;pandu, je
+sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires,
+politiciens et mondaines; je ne distingue gu&egrave;re leurs petitesses, et,
+dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur
+bienveillant et bref.&raquo;&mdash;H&eacute;las! sa douloureuse sensibilit&eacute; lui fermait
+ces &eacute;l&eacute;gants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: &laquo;Je n'ai pas
+souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne
+m'ait mortifi&eacute; d&egrave;s l'abord par quelque parole, insignifiante mais o&ugrave; je
+savais trouver, malgr&eacute; que je me tinsse, de la peine et de l'irritation.
+J'excepte deux ou trois femmes, qui me distingu&egrave;rent avec un go&ucirc;t
+charmant, et leur accueil m'e&ucirc;t transport&eacute;, si l'impuissance de para&icirc;tre
+en une seule minute tout ce que je puis &ecirc;tre n'avait alors g&acirc;t&eacute; mon na&iuml;f
+&eacute;panouissement et si profond&eacute;ment qu'aujourd'hui encore, dans mes
+instants de fatuit&eacute;, la soudaine &eacute;vocation de ces circonstances me
+resserre.&raquo; Imagination p&eacute;nible qu'a part soi il comparait &agrave; la vanit&eacute;
+pointilleuse des campagnards, mais enfonc&eacute;e si avant dans sa chair qu'il
+pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>... Une troisi&egrave;me distraction s'offrait: la musique. Amie puissante,
+elle met l'abondance dans l'&acirc;me, et, sur la plus s&egrave;che, comme une
+humidit&eacute; de floraison. Avec quelle ardeur, lui, m&eacute;content honteux,
+pendant les noires journ&eacute;es d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie
+sentimentale des sons, o&ugrave; les tristesses m&ecirc;me palpitent d'une si large
+noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'e&ucirc;t pas accept&eacute;
+cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses
+pens&eacute;es famili&egrave;res. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie,
+le front touch&eacute; d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail
+nocturne, il se convainquait d'avoir &eacute;t&eacute; <i>&eacute;lu</i> pour des infortunes
+sp&eacute;ciales.&mdash;Mais dans cette molle soir&eacute;e de ti&eacute;deur il r&eacute;pugnait &agrave; toute
+secousse. &laquo;Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les
+violons; leur puissance trop implor&eacute;e d&eacute;cro&icirc;t, et leur vertu ne saurait
+&ecirc;tre mise en r&eacute;serve qui se subtilise avec le soupir expirant de
+l'archet.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il alla simplement se promener au parc Monceau.</p>
+
+<p>Quoique le soir elle sente un peu le mar&eacute;cage, il aimait cette nursery.
+L&agrave;, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait
+d'abandonner l'air gaillard et s&ucirc;r de soi, uniforme du boulevard. Tant
+&eacute;tait douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la
+majorit&eacute; ne fut jamais spirituel. &laquo;Les gens m'&eacute;pouvantent, ajoutait-il,
+mais &agrave; la veille d'un dimanche o&ugrave; je pourrai m'enfermer tout le jour,
+j'ai pour l'humanit&eacute; mille indulgences. Mes m&eacute;chancet&eacute;s ne sont que des
+crises, des exc&egrave;s de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agr&egrave;s
+admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague
+et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des
+objections; petites phrases de Michelet si p&eacute;n&eacute;trantes, br&ucirc;lantes du
+culte des groupes humains! amis, belles &acirc;mes, qui me communiquez au
+dessert votre sentiment de la responsabilit&eacute;! moi-m&ecirc;me j'ai senti une
+&eacute;nergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail,
+quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.
+&mdash;Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pi&egrave;ce, mais je me plais
+infiniment.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Dans son &eacute;paule, une n&eacute;vralgie lancina soudain, qui le gu&eacute;rit sans plus
+de sa d&eacute;plaisante fatuit&eacute;. Humant l'humidit&eacute;, il se h&acirc;ta de fuir. Puis
+reprenant avec pond&eacute;ration sa politique:</p>
+
+<p>&laquo;La r&eacute;flexion et l'usage m'engagent &agrave; ensevelir au fond de mon &acirc;me ma
+vision particuli&egrave;re du monde. La gardant immacul&eacute;e, pr&eacute;cise et
+consolante pour moi &agrave; toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut,
+supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarit&eacute;s des gens.&mdash;Je
+saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par
+quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on
+agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse &agrave; se
+garder en m&ecirc;me temps qu'on para&icirc;t se donner, un plaisir aigu de m&eacute;pris.
+&Eacute;quilibre pourtant difficile &agrave; tenir! L'homme int&eacute;rieur, celui qui
+poss&egrave;de une vision personnelle du monde, parfois s'&eacute;chappe &agrave; soi-m&ecirc;me,
+bouscule qui l'entoure et, se r&eacute;v&eacute;lant, annule des mois merveilleux de
+prudence; s'il se plie sans &eacute;clat &agrave; servir l'univers vulgaire, s'il
+fraternise et s'il ravale ses d&eacute;go&ucirc;ts, je vois l'amertume amass&eacute;e dans
+son &acirc;me qui le p&eacute;n&egrave;tre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses,
+et ces l&egrave;vres s&eacute;ch&eacute;es, avec bient&ocirc;t des coliques h&eacute;patiques!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois
+encore, ayant pos&eacute; la v&eacute;rit&eacute; (qui est de respecter la majorit&eacute;), les
+raisonnements se d&eacute;robaient, le laissant en contradiction avec soi-m&ecirc;me.
+Toujours atteindre au vide! Il reprit opini&acirc;trement par un autre c&ocirc;t&eacute; sa
+rhapsodie:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en d&eacute;go&ucirc;t?
+(Et cette petite formule, d&eacute;plaisante, trop maigre, d&eacute;solait sa vie
+depuis des mois.)</p>
+
+<p>&laquo;Un jour viendra o&ugrave; ce syst&egrave;me, d'apr&egrave;s lequel je plie ma conduite, me
+d&eacute;plaira. Aux heures vagues de la journ&eacute;e, souvent, par une fente
+brusque sur l'avenir, j'entrevois le d&eacute;sespoir qui alors me tournera
+contre moi-m&ecirc;me, alors qu'il sera trop tard.</p>
+
+<p>&laquo;C'est piti&eacute; que dans ce quartier d&eacute;sert je sois seul et ind&eacute;cis &agrave;
+remuer mes vieilles humeurs, que fait et d&eacute;fait le hasard des
+temp&eacute;ratures. Et ce soir, avec ce perp&eacute;tuel resserrement de l'&eacute;pigastre
+et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de
+sentir les nerfs qui se montent et seront bient&ocirc;t les ma&icirc;tres, ressemble
+&agrave; tout mes soirs, sans tr&ecirc;ve agit&eacute;s comme les minutes qui pr&eacute;c&egrave;dent un
+rendez-vous.</p>
+
+<p>&laquo;Ceux de mon &acirc;ge, <i>&eacute;versores</i>, des ravageurs, dit saint Augustin, ont
+une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontan&eacute;s; ils
+doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands
+coups sur les &eacute;paules et souvent m&ecirc;me sur le plat du ventre, avec
+enthousiasme. Moi qui r&eacute;pugne &agrave; ces p&eacute;tulances et &agrave; leurs gourmes, plus
+tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'&ecirc;tre
+&eacute;loign&eacute; des ivresses o&ugrave; des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums
+violents et des corsages d&eacute;licats, sont gaies puis se d&eacute;shabillent. Et
+voil&agrave; mon moindre regret pr&egrave;s de tant de succ&egrave;s propos&eacute;s, autorit&eacute;,
+fortune, qu'irr&eacute;vocablement je refuse. Refus&eacute;s! qui le croira. O&ugrave;
+m'arr&ecirc;terais-je si je me d&eacute;cidais &agrave; vouloir?... H&eacute;las! quelque vie que
+je m&egrave;ne, toujours je me tourmenterai d'une &acirc;cret&eacute; m&eacute;contente, pour
+n'avoir pu mener parall&egrave;lement les contemplations du moine, les
+exp&eacute;riences du cosmopolite, la sp&eacute;culation du boursier et tant de vies
+dont j'aurais su agrandir les d&eacute;lices.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, par de rapides frottements il &eacute;chauffait son rhumatisme, et
+il circulait dans ce p&acirc;t&eacute; de maisons mornes, rue de Clichy, square
+Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un
+singulier m&eacute;lange de d&eacute;go&ucirc;t et de timidit&eacute;, jusqu'&agrave; ne pouvoir prononcer
+leurs noms sans malaise, car il y avait r&eacute;cemment habit&eacute;. Et le souvenir
+des espoirs, des &eacute;checs, des angoisses, tant de d&eacute;go&ucirc;ts subis des
+Barbares! pr&eacute;cisant sa pens&eacute;e, il tente, une fois encore, de reconna&icirc;tre
+sa position dans la vision commune de l'univers:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec
+passion, les plans les plus ing&eacute;nieux, imaginations commerciales, succ&egrave;s
+mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
+devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussit&ocirc;t par les Barbares
+sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai contr&ocirc;l&eacute;,
+estim&eacute;, cot&eacute;, tois&eacute;, appr&eacute;ci&eacute; enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
+redresseront, puis ils daigneront m'autoriser &agrave; tenter la fortune; et je
+serai exploit&eacute;, humili&eacute;, vex&eacute; &agrave; en &ecirc;tre &eacute;tonn&eacute; moi-m&ecirc;me, jusqu'&agrave; ce
+qu'enfin, exc&eacute;d&eacute; de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en
+revienne &agrave; ma solitude, de plus en plus resserr&eacute;, fan&eacute;, froid, subtil,
+aride et de moins en moins loquace avec mon &acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est trop tard pour renoncer d'&ecirc;tre l'abstraction qu'on me voit.
+Je fus trop acharn&eacute; &agrave; v&eacute;rifier de quoi &eacute;tait faite mon ardeur. Pour
+m'&eacute;prouver, je me touchai avec ing&eacute;niosit&eacute; de mille traits aigus
+d'analyse jusque dans les fibres les plus d&eacute;licates de ma pens&eacute;e. Mon
+&acirc;me est toute d&eacute;chir&eacute;e. Je fatigue &agrave; la r&eacute;parer. Mes curiosit&eacute;s, jadis
+si vives et agr&eacute;ables &agrave; voir: tristesse et d&eacute;rision. Et voil&agrave; bien la
+guitare d&eacute;mod&eacute;e de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse!
+Tristesse, tu n'int&eacute;resses plus aujourd'hui que des fabricants de
+pilules, qui te vaincront par la chimie. D&eacute;rision! m'&eacute;tant mang&eacute; la t&ecirc;te
+comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'&eacute;paisseur
+pour que je sourie encore.</p>
+
+<p>&laquo;Mon sourire a perdu sa fatuit&eacute;. Je pensais me sourire &agrave; moi-m&ecirc;me, et
+j'ai perdu pied dans l'ind&eacute;fini &agrave; me hasarder hors la g&eacute;ographie morale.
+La t&acirc;che n'&eacute;tait pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouill&eacute;,
+aminci, je me refuse d&eacute;sormais &agrave; de nouvelles exp&eacute;riences.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais plus que me r&eacute;p&eacute;ter; mes d&eacute;go&ucirc;ts m&ecirc;me n'ont plus de verve:
+simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'an&eacute;mie, mis&egrave;res du pass&eacute;, je
+vous vois mesquins du haut de la loi que j'&eacute;bauchai, ridicules avec les
+yeux du vulgaire.</p>
+
+<p>&laquo;Ce que j'appelais mes pens&eacute;es sont en moi de petits cailloux, ternes et
+secs, qui bruissent et m'&eacute;touffent et me blessent.</p>
+
+<p>Je voudrais pleurer, &ecirc;tre berc&eacute;; je voudrais d&eacute;sirer pleurer. Le voeu
+que je d&eacute;couvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre,
+et tel que je ne le prendrais pas en grippe.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;J'aurais pass&eacute; ma journ&eacute;e tant bien que mal sous les besognes. Le soir,
+tous soirs, sans appareil j'irais &agrave; lui. Dans la cellule de notre amiti&eacute;
+ferm&eacute;e au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosit&eacute; ou son
+indiff&eacute;rence ne me feraient tressaillir. Je serais sinc&egrave;re; lui
+affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je
+lui trouverais de l'autorit&eacute;, ce serait &laquo;mon a&icirc;n&eacute;&raquo;; et, pour tout dire,
+il serait &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s? moi-m&ecirc;me plus vieux. Telle sensation dont vous
+souffrez, me dirait-il, est rare m&ecirc;me chez vous; telle autre que vous
+pr&ecirc;tez au monde, vous est une vision sp&eacute;ciale; analysez mieux. Nous
+suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous &ecirc;tes au
+pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop
+sillonn&eacute; par le mal se refusait &agrave; comprendre, et, cette supposition est
+plus triste encore, si je m&eacute;prisais la v&eacute;rit&eacute; par orgueil de malade,
+lui, sans m&eacute;chantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait
+moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon &acirc;cret&eacute;. Il
+m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est
+quand la fiert&eacute; me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre
+un dieu dans les bras, pour que du moins le pr&eacute;texte de ma lassitude
+soit noble. Dans mes d&eacute;testables lucidit&eacute;s et expansions, il saurait me
+donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La
+s&eacute;cheresse, cette reine &eacute;crasante et d&eacute;sol&eacute;e qui s'assied sur le coeur
+des fanatiques qui ont abus&eacute; de la vie int&eacute;rieure, il la chasserait.
+A moi qui tentai de transfigurer mon &acirc;me en absolu, il redonnerait
+peut-&ecirc;tre l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose &agrave; d&eacute;sirer,
+&agrave; regretter, &agrave; pleurer! pour que je n'aie pas la gorge s&egrave;che, la t&ecirc;te
+vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des cur&eacute;s, des
+ing&eacute;nieurs, des demoiselles et des collectionneurs.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Marcher dans les rues, c&eacute;der le trottoir, heurter celui-ci et respecter
+son propre rhumatisme secoue et coupe les id&eacute;es. Au milieu de son
+&eacute;motion, ce jeune homme se mit tout &agrave; coup &agrave; r&ecirc;ver de la vie qu'il
+s'installerait, s'il parvenait &agrave; supporter le contact des Barbares;</p>
+
+<p>&laquo;Je serais, pour qu'on ne m'&eacute;crase pas, bon, aimable, rare et sans y
+para&icirc;tre tr&egrave;s circonspect.</p>
+
+<p>&laquo;Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me pr&eacute;parer des mets
+l&eacute;gers et qui, dans une office fra&icirc;che, o&ugrave; j'irais pr&egrave;s de lui parfois
+m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du
+jour &agrave; feuilleter des trait&eacute;s d'hygi&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes,
+pour visiter commod&eacute;ment certaines curiosit&eacute;s du vieux Paris, o&ugrave; il faut
+apporter le guide Joanne, gros format.</p>
+
+<p>&laquo;Chaque ann&eacute;e, de rapides voyages de trente jours me m&egrave;neraient &agrave; Venise
+pour ennoblir mon type, &agrave; Dresde pour r&ecirc;ver devant ses peintures et ses
+musiques, au Vatican et &agrave; Berlin pour que leurs antiques pr&eacute;cisent mes
+r&ecirc;ves. Enfin, &agrave; tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de
+dormir, et je me r&eacute;veille, loin de tous, grelottant dans la brise, en
+face du va-et-vient admirable de l'h&eacute;ro&iuml;que oc&eacute;an breton, m&acirc;le et
+paternel.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Rentr&eacute; chez lui, il calcula sur papier le revenu n&eacute;cessaire &agrave; ce train
+de vie et les besognes qu'il lui en co&ucirc;terait. Puis il sourit de cet
+enfantillage&mdash;qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.</p>
+
+<p>Ensuite accabl&eacute;, il ne trouva plus la moindre r&eacute;flexion &agrave; faire ... &ocirc;
+ma&icirc;tre qui gu&eacute;rirait de la s&eacute;cheresse.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>C'est ce soir-l&agrave; que d&eacute;cid&eacute;ment incapable de s'&eacute;chauffer sans un
+bouleversement de son univers int&eacute;rieur, toujours possible mais que
+depuis des mois il esp&eacute;rait en vain, timide et affaiss&eacute; devant l'avenir,
+tourment&eacute; d'insomnies, il eut le go&ucirc;t de se souvenir, de r&eacute;p&eacute;ter les
+&eacute;motions, les visions du monde dont jadis il s'&eacute;tait si violemment
+&eacute;chauff&eacute;. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette
+monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les
+solliciteurs de ce d&eacute;put&eacute; sous-secr&eacute;taire d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Il ne s'effor&ccedil;a nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux
+fussent agr&eacute;ables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habilet&eacute;, les
+divers r&ecirc;ves demeur&eacute;s empreints sur sa m&eacute;moire depuis cinq ans.
+Seulement &agrave; cette heure de st&eacute;rilit&eacute;, il s'&eacute;tonnait parfois de retrouver
+dans son souvenir certains acc&egrave;s de tendresse ou de haine. Est-il
+possible que j'aie d&eacute;clam&eacute;! J'esp&eacute;rais cela! O na&iuml;vet&eacute;! Il rougissait.
+Et malgr&eacute; sa sinc&eacute;rit&eacute;, &ccedil;a et l&agrave; vous devinerez peut-&ecirc;tre qu'il a mis la
+sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Souvent, tr&egrave;s souvent, fatigu&eacute;, perdu dans cette casuistique monotone,
+touch&eacute; du soup&ccedil;on qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus
+effray&eacute; encore &agrave; l'id&eacute;e de recommencer une vraie vie s&eacute;rieuse, ferme,
+utile, il s'interrompait:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>O ma&icirc;tre, ma&icirc;tre, o&ugrave; es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me
+remets!&raquo;</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p><a name="ora" id="ora"></a>O ma&icirc;tre,</p>
+
+<p>Je me rappelle qu'&agrave; dix ans, quand je pleurais contre le poteau de
+gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les
+cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'&eacute;tais ridicule, je
+m'interrogeais avec angoisse! &laquo;Plus tard, quand je serai une grande
+personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?&raquo;&mdash;Je ne
+sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop
+sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans.
+Petit gar&ccedil;on, tu n'avais pas tort de m&eacute;priser les cuistres,
+dispensateurs d'&eacute;loge et ordonnateurs de la vie, de qui tu d&eacute;pendais;
+tu montrais du go&ucirc;t de te plaire, de fois &agrave; autre, par les temps humides,
+&agrave; pleurer dans un coin plut&ocirc;t que de jouer avec ceux que tu n'avais pas
+choisis. Crois bien que les soucis et les pr&eacute;tentions des grandes
+personnes ont continu&eacute; &agrave; m'&ecirc;tre souverainement indiff&eacute;rents. Aujourd'hui
+comme alors, je sens en elles l'ennemi; pr&egrave;s d'elles je retrouve le
+d&eacute;dain et la timidit&eacute; que t'inspirait la m&eacute;diocrit&eacute; de tes ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Rien de mes &eacute;motions de jadis ne me para&icirc;trait l&eacute;ger aujourd'hui. J'ai
+les m&ecirc;mes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifi&eacute;, et il m'enseigne
+que j'avais tort, quand, tous m'ayant bless&eacute;, je disais en moi-m&ecirc;me:
+&laquo;Ils verront bien, un jour.&raquo; Chaque ann&eacute;e, &agrave; chaque semaine presque,
+j'ai pu r&eacute;p&eacute;ter: &laquo;Ils verront bien&raquo;, ce mot des enfants sans d&eacute;fense
+qu'on humilie. Mais je n'ai plus le d&eacute;sir ni la volont&eacute; de manifester
+rien qui soit digne de moi. L'effort &eacute;go&iuml;ste et &acirc;pre m'a st&eacute;rilis&eacute;. Il
+faut, mon ma&icirc;tre, que tu me secoures.</p>
+
+<p>Je n'ai plus d'&eacute;nergie, mais compte qu'&agrave; la sensibilit&eacute; violente d'un
+enfant je joins une clairvoyance d&egrave;s longtemps avertie. Et je te dis
+cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force
+et de f&eacute;condit&eacute; spirituelle que j'ai besoin.</p>
+
+<p>Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de
+laisser vaguer mon intelligence, comme une petite b&ecirc;te qui flaire et
+vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jet&eacute; mon sentiment
+&agrave; celle qui passait sans que ma psychologie l'e&ucirc;t &eacute;lue. Le secret des
+forts est de se contraindre sans r&eacute;pit.</p>
+
+<p>Je sais aussi,&mdash;puisque le d&eacute;cor o&ugrave; je vis m'est attrist&eacute; par mille
+souvenirs, par des sensations confuses incarn&eacute;es dans les tables du
+boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade
+de ce fiacre roulant,&mdash;je sais des endroits intacts o&ugrave; veillent mille
+chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours &eacute;prouv&eacute; que les choses tr&egrave;s
+belles me remplissaient d'une &acirc;cre m&eacute;lancolie par le retour qu'elles
+m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les
+passionnerait.</p>
+
+<p>Je sais, mais qui me donnera la gr&acirc;ce? qui fera que je veuille! O
+ma&icirc;tre, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec
+confiance &agrave; la seule recherche de mon absolu.</p>
+
+<p>Cette l&eacute;gende alexandrine, qui m'engendra autrefois &agrave; la vie
+personnelle, m'enseigne que mon &acirc;me, &eacute;tant remont&eacute;e dans sa tour
+d'ivoire qu'assi&egrave;gent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences
+vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?</p>
+
+<p>Tout ce r&eacute;cit n'est que l'instant o&ugrave; le probl&egrave;me de la vie se pr&eacute;sente &agrave;
+moi avec une grande clart&eacute;. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en
+paroles mais en oeuvres, apr&egrave;s l'&eacute;lan de l'&acirc;me, apr&egrave;s la tendresse du
+coeur, le v&eacute;ritable amour serait d'agir.</p>
+
+<p>Toi seul, &ocirc; mon ma&icirc;tre, m'ayant fortifi&eacute; dans cette agitation souvent
+douloureuse d'o&ugrave; je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait,
+et je te supplie que par une supr&ecirc;me tutelle, tu me choisisses le
+sentier o&ugrave; s'accomplira ma destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Toi seul, &ocirc; ma&icirc;tre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou
+prince des hommes.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barr&egrave;s
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barres
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 1
+ Sous l'oeil des barbares
+
+Author: Maurice Barres
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+par
+
+MAURICE BARRES
+
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+ * * * * *
+
+NOUVELLE EDITION
+
+PARIS
+
+1911
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+
+EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES.
+
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+Voici une courte monographie realiste
+
+
+LIVRE I
+
+AVEC SES LIVRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--Concordance
+
+_Depart inquiet_
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME.--Concordance
+
+_Tendresse_
+
+
+CHAPITRE TROISIEME.--Concordance
+
+_Desinteressement_
+
+
+LIVRE II
+
+A PARIS
+
+
+CHAPITRE QUATRIEME.--Concordance
+
+_Paris a vingt ans_
+
+
+CHAPITRE CINQUIEME.--Concordance
+
+_Dandysme_
+
+
+CHAPITRE SIXIEME.--Concordance
+
+_Extase_
+
+
+CHAPITRE SEPTIEME,--Concordance
+
+_Affaissement_
+
+
+Oraison
+
+
+ * * * * *
+
+
+EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES
+
+
+ * * * * *
+
+A M. PAUL BOURGET
+
+
+MON CHER AMI,
+
+_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six
+semaines, etait ignore du public, et la plupart des professionnels le
+jugeaient incomprehensible et choquant, quand vous lui apportates votre
+autorite et voire amitie fraternelle. Vous m'en avez continue le
+benefice jusqu'a ce jour. Vous m'avez abrege de quelques annees le temps
+fort penible ou un ecrivain se cherche un public. Peut-etre aussi mon
+travail m'est-il devenu plus agreable a moi-meme, grace a cette
+courtoise et affectueuse comprehension par ou vous negligez les
+imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
+tentatives interessantes._
+
+_Ah! les cheres journees entre autres que nous avons passees a Hyeres!
+Comme vous ecriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du
+viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tilliere, puis aussi
+de la jeune Berenice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
+alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
+vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
+details, c'est-a-dire donner de l'intelligence aux hoteliers et de la
+timidite aux importuns; a ce point que pas une fois, en me mettant a
+table, dans ce temps-la, il ne me vint a l'esprit une reflexion qui
+m'attriste en voyage, a savoir qu'etant donne le grand nombre de betes
+qu'on rencontre a travers le monde, il est bien penible que seuls, ou
+a peu pres, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._
+
+_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procure le plaisir le
+plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._
+
+_Si j'ajoute que vous etes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
+nette des methodes convenables a chaque espece d'esprit et le gout le
+plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
+la liberte de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propose
+d'examiner quelques questions que souleve cette theorie de la culture
+du Moi developpee dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le
+Jardin de Berenice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+EXAMEN
+
+
+Oui, il m'a semble, en lisant mes critiques les plus bienveillants,
+que ces trois volumes, publies a de larges intervalles (de 1888 a 91)
+n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attache a louer ou a
+contester des details; c'est la suite, l'ensemble logique, le systeme
+qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en reponse aux
+critiques les plus frequentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
+d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieusete de me suivre, je
+procederai par exposition, non par discussion.
+
+Que peut-on demander a ces trois livres?
+
+N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
+Taine ou Bourget. Ceux-ci procedent selon la methode des botanistes qui
+nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
+racines, par le sol ou elle se developpe, par l'air qui l'entoure. Ces
+veritables psychologues pretendent remonter la serie des causes de tout
+frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
+nous narrent, ils tirent des lois generales. Tout a l'encontre, ces
+ouvrages-ci ont ete ecrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de
+Jesus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes,
+et dont la preoccupation d'analyse s'arrete a donner une description
+minutieuse, emouvante et contagieuse des etats d'ame qu'il s'est
+proposes.
+
+Le principal defaut de cette maniere, c'est qu'elle laisse
+inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
+decrit. Expliquer que tel caractere exceptionnel d'un personnage fut
+prepare par les habitudes de ses ancetres et par les excitations du
+milieu ou il reagit, c'est le pont aux anes de la psychologie, et c'est
+par la que les lecteurs les moins prepares parviennent a penetrer dans
+les domaines tres particuliers ou les invite leur auteur. Si un bon
+psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
+que comprendrions-nous a tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont
+nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
+d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nes catholiques, le
+lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
+lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
+sentiments d'un pur lettre, orgueilleux, raffine et desarme, jete a
+vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnete homme
+en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
+Norvegien, un Russe se pourront-ils reconnaitre dans le livre que voici,
+ou j'ai tente la monographie des cinq ou six annees d'apprentissage d'un
+jeune Francais intellectuel?
+
+On le voit, je ne me dissimule pas les difficultes de la methode que
+j'ai adoptee. Cette obscurite qu'on me reprocha durant quelques annees
+n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idee, c'est manque
+d'explications psychologiques. Mais quand j'ecrivais, tout mene par mon
+emotion, je ne savais que determiner et decrire les conditions des
+phenomenes qui se passaient en moi. Comment les eusse-je expliques?
+
+Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils etre fournis
+par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
+de noter qu'on n'est plus arrete aujourd'hui par ce qu'on declarait
+incomprehensible a l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et
+voici le fond de ma pensee,--je n'y melai aucune part didactique, parce
+que, dans mon esprit, je le recommande uniquement a ceux qui goutent la
+sincerite sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'ame,
+fussent-elles d'ailleurs singulieres.
+
+Ces ideologies, au reste, sont exprimees avec une emotion communicative;
+ceux qui partagent le vieux gout francais pour les dissertations
+psychiques trouveront la un interet dramatique. J'ai fait de l'ideologie
+passionnee. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
+pourquoi une generation degoutee de beaucoup de choses, de tout peut-etre,
+hors de jouer avec des idees, n'essayerait-elle pas le roman de la
+metaphysique?
+
+Voici des memoires spirituels, des ejaculations aussi, comme ces livres
+de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prieres.
+
+Ces monographies presentent un triple interet:
+
+1 deg. Elles proposent a plusieurs les _formules_ precises de sentiments
+qu'ils eprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent a eux seuls qu'une
+conscience imparfaite;
+
+2 deg. Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme deja
+frequent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
+ceux qui sont aujourd'hui au lycee. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
+delayes et trop forces par les imitateurs, seront consultes dans la
+suite comme documents;
+
+3 deg. Mais voici un troisieme point qui fait l'objet de ma sollicitude
+toute speciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit
+le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
+s'egarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait a
+l'ambition qu'a exprimee un poete etranger: "_Toute grande poesie est un
+enseignement, je veux que l'on me considere comme un maitre ou rien._"
+
+Et, par la, j'appelle la discussion sur la theorie qui remplit ces
+volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite a m'expliquer de mon
+_Scepticisme_, comme ils disent.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I--CULTE DU MOI
+
+
+a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI
+
+
+M'etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
+l'univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non
+pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
+commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une
+conference de decembre 1890, au theatre d'application, et quoique cette
+dissertation n'ait pas ete publiee, il me parait superflu de la
+reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre
+sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je,
+auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant
+que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous
+nous en tenions a la seule realite, au Moi. C'est la conclusion du
+premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des
+Barbares_.
+
+On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fecond, vu qu'on
+la trouve partout. A cela, s'il faut repondre, je reponds qu'une idee
+prend toute son importance et sa signification de l'ordre ou nous la
+placons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un
+caractere preponderant dans l'exposition de mes idees, en meme temps que
+j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.
+
+Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
+chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi
+moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'eleva des
+recriminations, les sempiternelles declamations contre l'egoisme. Cette
+clameur fait sourire. Il est facheux qu'on soit encore oblige d'en
+revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises
+aux esprits un peu defriches. "Les moralistes, disait avec une haute
+clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
+defendent a l'homme l'egoisme et approuvent le patriotisme, car le
+patriotisme n'est pas autre chose que l'egoisme national, et cet egoisme
+fait commettre de nation a nation les memes injustices que l'egoisme
+personnel entre les individus." En realite, avec Saint-Simon, tous les
+penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organises tient a
+l'egoisme. Le mieux ou l'on peut pretendre, c'est a combiner les
+interets des hommes de telle facon que l'interet particulier et
+l'interet general soient dans une commune direction. Et de meme que
+la premiere generation de l'humanite est celle ou il y eut le plus
+d'egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
+interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur
+entree dans la vie, un maitre, "_axiome, religion ou prince des
+hommes_," qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins
+de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
+assez forts et possesseurs de leur ame, qu'ils regardent alors
+l'humanite et cherchent une voie commune ou s'harmoniser. C'est le souci
+qui nous emouvait aux jours d'amour du _Jardin de Berenice_.
+
+Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
+suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et
+leur ordonnance.
+
+
+ * * * * *
+
+
+b.--THESE DE "SOUS L'OEIL DES BARBARES"
+
+
+Grave erreur de preter a ce mot de _barbares_ la signification de
+"philistins" ou de "bourgeois". Quelques-uns s'y meprirent tout
+d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos
+preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle
+separerais-je l'humanite en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
+non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre "sous l'oeil des barbares",
+ce n'est pas qu'il se sente opprime par des hommes sans culture ou par
+des negociants; son chagrin c'est de vivre parmi des etres qui de la vie
+possedent un reve oppose a celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
+ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des
+adversaires.
+
+Dans le meme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
+grecque. Au contact des etrangers, et quel que fut d'ailleurs le degre
+de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
+eprouvait un froissement analogue a celui que ressent un jeune homme
+contraint par la vie a frequenter des etres qui ne sont pas de sa patrie
+psychique.
+
+Ah! que m'importe la qualite d'ame de qui contredit une sensibilite! Ces
+etrangers qui entravent ou devoient le developpement de tel Moi delicat,
+hesitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
+jeune homme faillira a sa destinee et ne trouvera pas sa joie de vivre,
+je les hais.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
+termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la maniere dont notre
+organisme reagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
+Barbares.
+
+Par une innovation qui, peut-etre, ne demeurera pas infeconde, j'ai tenu
+compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les
+concordances_ sont le recit des faits tels qu'ils peuvent etre releves
+_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le meme fait, tel
+qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font
+d'un etat de notre ame, la le meme etat tel que nous en prenons
+conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
+maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier a leur image.
+
+Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le defendre chaque
+jour et chaque jour le creer. Voila la double verite sur quoi sont batis
+ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
+ethique, ou nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
+reclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
+fait par elaguements et par accroissements: nous avons d'abord a epurer
+notre Moi de toutes les parcelles etrangeres que la vie continuellement
+y introduit, et puis a lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
+identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle a lui quand il
+se livre sans reaction aux forces de son instinct.
+
+"Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'etait tout ce que
+je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'etait bon a
+quelque chose; non-moi etait tout ce qui pouvait nuire ou resister a
+moi." Pour tout etre passionne qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
+avec cette simplicite que le monde se dessine. Proudhon, petit
+villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
+pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
+Fichte dans nos chambres etroites, ouvertes sur le grand Paris, nous
+autres jeunes bourgeois palis, affames de tous les bonheurs. Appliquez
+a l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
+avez l'etat de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares,
+voila le non-moi, c'est-a-dire tout ce qui peut nuire ou resister au
+Moi.
+
+Cette definition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de
+Berenice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
+que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
+derobe a notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
+conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigue du symbole.
+Ces premiers chapitres des "Barbares", le _Bonhomme Systeme_, education
+desolee qu'avant toute experience nous recumes de nos maitres,
+_Premieres Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
+_Athene_, assaillie dans une facon de tour d'ivoire par les Barbares,
+sont la description sincere des couches profondes de ma sensibilite....
+Attendez! voici qu'a Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
+haute education; voici que les Barbares, vus avec une plus large
+comprehension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
+Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Berenice_. Quant a ce premier volume,
+je le repete, point de depart et assise de la serie, il se limite a
+decrire l'eveil d'un jeune homme a la vie consciente, au milieu de ses
+livres d'abord, puis parmi les premieres brutalites de Paris.
+
+Je le verifiai a leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
+qui s'acharnent a conquerir et a proteger leur Moi, sous toute l'ecume
+dont l'education l'a recouvert et qu'y rejette la vie a chaque heure.
+Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de celebrer la
+sensibilite qu'ils ont d'eux-memes, je leur proposai de la cultiver,
+d'etre des "hommes libres", des hommes se possedant en main.
+
+
+ * * * * *
+
+
+c.--THESE D'"UN HOMME LIBRE"
+
+
+Ce Moi, qui tout a l'heure ne savait meme pas s'il pouvait exister,
+voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
+detail des experiences que Philippe institua et de la religion qu'il
+pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'etre ardent et
+clairvoyant.
+
+Pour parvenir deliberement a l'enthousiasme, je me felicite d'avoir
+restaure la puissante methode de Loyola. Ah! que cette mecanique morale,
+completee par une bonne connaissance des rapports du physique et du
+moral (ou j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
+hypnotiseurs), saurait rendre de services a un amateur des mouvements de
+l'ame! Livre tout de volonte et d'aspect desseche comme un recueil de
+formules, mais si reellement noble! J'y fortifie d'une methode reflechie
+un dessein que j'avais forme d'instinct, et en meme temps je l'eleve.
+A Milan, devant le Vinci, Philippe epure sa conception des Barbares;
+en Lorraine, sa conception du Moi.
+
+Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
+d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
+Venise, qui m'est peut-etre le plus precieux du volume. Ils decrivent
+les moments ou Philippe se comprit comme un instant d'une chose
+immortelle. Avec une piete sincere, il retrouvait ses origines et il
+entrevoyait ses possibilites futures. A interroger son Moi dans son
+accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'apercut
+comme l'effort de l'instinct pour se realiser. Il comprit aussi qu'il
+souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passe et tout consacre a
+une oeuvre viagere.
+
+Ainsi, a force de s'etendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
+pas y disparaitre, mais s'agrandir des forces inepuisables de l'humanite,
+de la vie universelle. De la ce troisieme volume, _le Jardin de Berenice_,
+une theorie de l'amour, ou les producteurs francais qui tapageaient contre
+Schopenhauer et ne savaient pas reconnaitre en lui l'esprit de notre dix-
+huitieme siecle, pourront varier leurs developpements, s'ils distinguent
+qu'ici l'on a mis Hartmann en action.
+
+
+ * * * * *
+
+
+d.--THESE DU "JARDIN DE BERENICE"
+
+
+Mais peut-etre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
+l'intrigue est aussi serree que la succession des idees....
+
+A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, decourage du contact
+avec les hommes, aspirait a trouver un ami qui le guidat. Il faut
+toujours en rabattre de nos reves: du moins trouva-t-il un camarade qui
+partagea ses reflexions et ses sensations dans une retraite methodique
+et feconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lasse
+pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
+d'experiences menues, aux dernieres pages d'_Un Homme libre_, Philippe
+est pret pour l'action. _Le Jardin de Berenice_ raconte une campagne
+electorale.
+
+Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Berenice qui ne font qu'un,
+je n'ai pas a le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
+de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
+leurs developpements. Une vive allure et d'elegants raccourcis toujours
+me plurent trop pour que je les gate de commentaires superflus". Qu'il
+me suffise de renvoyer a une phrase des _Barbares_, fort essentielle,
+quelques-uns qui se troublent, disant: "Berenice est-elle une
+petite-fille, ou l'ame populaire, ou l'Inconscient?"
+
+ Aux premiers feuillets, leur repondais-je, on voit une jeune femme
+ autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame
+ avec ses deux elements, feminin et male? Ou encore, a cote du Moi
+ qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le
+ gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et
+ sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
+ m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur.
+ Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la
+ sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou des emotions
+ profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes,
+ dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise
+ ou la Theologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
+ aboutit, parce qu'_a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire
+ commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
+ nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir
+ d'aimer, desir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des
+ procedes heureux.
+
+A-t-on remarque que la femme est la meme a travers ces trois volumes,
+accommodee simplement au milieu? L'ombre elegante et tres raisonneuse
+des premiers chapitres des _Barbares_, c'est deja celle qui sera
+Berenice; elle est vraiment designee avec exactitude au chapitre
+_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle
+l'"Objet". Voila bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects,
+au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivee, la part
+sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
+n'etait-il pas temps qu'un conteur accueillit ce principe, admis par
+tous les analystes et verifie par chacun de nous jusqu'au plus profond
+desenchantement, a savoir que l'amour consiste a vetir la premiere venue
+qui s'y prete un peu des qualites que nous recherchons cette saison-la?
+
+"C'est nous qui creons l'univers," telle est la verite qui impregne
+chaque page de cette petite oeuvre. De la leurs conclusions: le Moi
+decouvre une harmonie universelle a mesure qu'il prend du monde une
+conscience plus large et plus sincere. Cela se concoit, il cree
+conformement a lui-meme; il suffit qu'il existe reellement, qu'il ne
+soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
+l'ensemble de ses pensees regnera la belle ordonnance selon laquelle
+s'adaptent necessairement les unes aux autres les conceptions d'un
+cerveau lucide.
+
+Cette harmonie, cette securite, c'est la revelation qu'on trouve au
+_Jardin de Berenice_, et en verite y a-t-il contradiction entre cette
+derniere etape et l'inquietude du depart _Sous l'oeil des Barbares_?
+Nullement, c'etait acheminement. Avant que le Moi creat l'univers, il
+lui fallait exister: ses duretes, ses negations, c'etait effort pour
+briser la coquille, pour etre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II.--PRETENDU SCEPTICISME
+
+Et maintenant au lecteur informe de reviser ce jugement de scepticisme
+qu'on porta sur notre oeuvre.
+
+Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
+a notre entree dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informes
+de toutes les facons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
+l'eusse eprouve en moi-meme. L'opinion publique fletrit a bon droit
+l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession a l'opinion
+elle-meme, et parfois, quand elle est l'habilete d'un Spinoza ou d'un
+Renan sacrifiant pour leur securite aux dieux de l'empire, bien qu'elle
+demeure une defaillance du caractere, elle devient excusable pour les
+qualites de clairvoyance qui la deciderent. Mais de ce point de vue
+intellectuel meme, comment excuser des deguises sans le savoir, qui
+marchent vetus de facons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
+introduisent le plus grand desordre dans l'humanite; ils contredisent
+l'inconscient, en se derobant a jouer le personnage pour lequel de toute
+eternite ils furent faconnes.
+
+Ecoeure de cette mascarade et de ces melanges impurs, nous avons eu la
+passion d'etre sincere et conforme a nos instincts. Nous servons en
+sectaire la part essentielle de nous-meme qui compose notre Moi, nous
+haissons ces etrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrode. Et cet acte
+de foi, dont recurent la formule, par mes soins, tant de levres qui ne
+savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dit sceptique!
+J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mepris
+sur l'ironie, procede litteraire qui nous est familier.
+
+Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
+mardi-gras perpetuel, sous des formules louees chez le costumier a la
+mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
+qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
+des mollets de bureaucrates, mais, disgrace plus grave, sur des ames
+indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tres
+certainement n'etaient pas hereditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
+tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'heroisme
+que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
+societe et meme accepter l'etrange dictionnaire ou vous avez defini,
+selon votre interet, le juste et l'injuste, les devoirs et les merites;
+mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
+crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, educateurs, pour distraire
+les simples de l'epouvante ou vous les mettez, laissez qu'on leur
+demasque sous vos durs raisonnements l'imbecillite de la plupart d'entre
+vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants a degager
+notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
+pas, detestables compagnons, que nous prenions au serieux ces devoirs
+que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coute une
+larme.
+
+Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athene dans son Serapis,
+pour ma tendre Berenice humiliee, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
+me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jesus portant sa croix,
+ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, a Gundry non plus je
+ne jetterai pas la reprobation, parce que, si nerveuse, elle-meme est
+bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui etaient
+miserables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
+jusqu'aux pauvres et aux desherites, je crois que je plairai a tous ceux
+qui se trouvent dans un etat facheux au milieu de l'ordre du monde, a
+tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.
+
+Je leur dis, et d'un ton fort assure: "Il n'y a qu'une chose que nous
+connaissions et qui existe reellement parmi toutes les fausses religions
+qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pretend
+te rebatir l'idee de patrie, te communiquer le souci social et
+t'indiquer une direction morale. Cette seule realite tangible, c'est le
+Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.
+
+"Attachons-nous a notre Moi, protegeons-le contre les etrangers, contre
+les Barbares.
+
+"Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
+cultiver, agir sur lui mecaniquement (etude, curiosite, voyages).
+
+"S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
+politique, industrie, finances).
+
+"Et s'il sent trop de secheresse, rentre dans l'instinct, aime les
+humbles, les miserables, ceux qui font effort pour croitre. Au soleil
+incline d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras meme de
+notre maitresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
+desoler de la mysterieuse angoisse que temoignent dans leur vasque ces
+betes au coeur si doux, les freres des chiens et les notres."
+
+Un tel repliement sur soi-meme est dessechant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
+vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
+a la methode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de genie, qu'il
+s'ameliore par son oeuvre, est egalement vrai de tout analyste du Moi.
+C'est de manquer d'energie et de ne savoir ou s'interesser que souffre
+le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigne sur toutes les
+facons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne a se connaitre, il distinguera
+ou sont ses curiosites sinceres, la direction de son instinct, sa
+verite. Au sortir de cette etude obstinee de son Moi, a laquelle il ne
+retournera pas plus qu'on ne retourne a sa vingtieme annee, je lui vois
+une admirable force de sentir, plus d'energie, de la jeunesse enfin et
+moins de puissance de souffrir. Incomparables benefices! Il les doit a
+la science du mecanisme de son Moi qui lui permet de varier a sa volonte
+le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
+sensible.
+
+J'entends que l'on va me parler de solidarite. Le premier point c'etait
+d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
+veritablement possesseurs de votre ame, regardez l'humanite et cherchez
+une voie commune ou vous harmoniser.
+
+Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
+vous tenir jusqu'a ce qu'une personne energique vous ait reconstruit une
+religion. Sur ce terrain a batir, nous camperons, non pas tels qu'on
+puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
+proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
+conscience d'un probleme serieux,--mais tout a la fois religieux et
+sceptiques.
+
+En effet, nous serions enchante que quelqu'un survint qui nous fournit
+des convictions.... Et, d'autre part, nous ne meprisons pas le
+scepticisme, nous ne dedaignons pas l'ironie.... Pour les personnes
+d'une vie interieure un peu intense, qui parfois sont tentees
+d'accueillir des solutions mal verifiees, le sens de l'ironie est une
+forte garantie de liberte.
+
+ * * * * *
+
+Au terme de cet examen, ou j'ai resserre l'idee qui anime ces petits
+traites, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
+froisses, je crains que le ton demonstratif de ce commentaire ne donne
+le change sur nos preoccupations d'art. En verite, si notre oeuvre
+n'avait que l'interet precis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
+des qualites moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le reve,
+je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
+qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
+toute de clarte n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
+rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide theorie parcellaire
+et voudrais me jouer dans l'abondante erudition du dictionnaire des
+sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublat
+telle page des manuels ecrits par des maitres de conferences sur
+l'ordinaire de qui j'eusse paru empieter! Nul qui s'y meprenne: dans ces
+volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
+donner en tableaux emouvants une description sincere de certaines facons
+de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.
+
+De meme qu'a la salle d'armes nous preferons le jeu utile de l'epee aux
+finesses du fleuret, de meme, si nous aimons la philosophie, c'est pour
+les services que nous en attendons. Nous lui demandons de preter de la
+profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
+effet, a elles seules, n'eveillent que le baillement. Je ne m'interesse
+a mes actes que s'ils sont meles d'ideologie, en sorte qu'ils prennent
+devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionne. Des
+pensees pures, des actes sans plus, sont egalement insuffisants.
+J'envoyai chacun de mes reves brouter de la realite dans le champ
+illimite du monde, en sorte qu'ils devinssent des betes vivantes, non
+plus d'insaisissables chimeres, mais des etres qui desirent et qui
+souffrent. Ces idees ou du sang circule, je les livre non a mes aines,
+non a ceux qui viendront plus tard, mais a plusieurs de mes
+contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
+clairvoyante ou nous sommes quelques-uns a nous plaire.
+
+En suivant ainsi mon instinct, je me conformais a l'esthetique ou
+excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, preoccupes
+d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
+matiere artistique la chose a demontrer.
+
+Or, si j'y avais reussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
+tout l'honneur a l'Italie, ou je compris les formes.
+
+Reflechissant parfois a ce que j'avais le plus aime au monde, j'ai pense
+que ce n'etait pas meme un homme qui me flatte, pas meme une femme qui
+pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fievre
+que j'y prenais m'etait tres chere, car elle elargit la clairvoyance au
+point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
+melaient pour m'etre un immense reservoir de jouissance. Et je suivais
+avec une telle acuite mes sentiments encore les plus confus que j'y
+lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai decide
+toute ma vie, c'est de Venise egalement que je pourrais dater ces
+ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'etre fait une idee assez
+exacte de ces delires lucides que les anciens eprouvaient aux bords de
+certains etangs.
+
+
+ * * * * *
+
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+ * * * * *
+
+Voici une courte monographie realiste. La realite varie avec chacun de
+nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
+de raisonner. Je decris un etre jeune et sensible dont la vision de
+l'univers se transforme frequemment et qui garde une memoire fort nette
+de six ou sept realites differentes. Tout en soignant la liaison des
+idees et l'agrement du vocabulaire, je me suis surtout applique a copier
+exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposes dans
+une conscience. C'est ici l'histoire des annees d'apprentissage d'un
+Moi, ame ou esprit.
+
+ * * * * *
+
+Un soir de secheresse, dont j'ai decrit le malaise a la page 277 [voir:
+AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, tres souvent,...M.D.]
+celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses reves et ses
+casuistiques, parmi tous ces systemes qu'il avait successivement vetus
+et rejetes. Il proceda avec methode, et de frissons en frissons il se
+retrouva: depuis l'eveil de sa pensee, la-bas dans un de ces lits de
+dortoir, ou presse par les miseres presentes, trop soumis a ses
+premieres lectures, il essayait deja d'individualiser son humeur
+indocile et hautaine,--jusqu'a cette fievre de se connaitre qui veut ici
+laisser sa trace.
+
+Dans ce roman de la vie interieure, la suite des jours avec leur
+pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fut transforme en
+reve ou emotion, car tout y est annonce d'une conscience qui se souvient
+et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
+devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels speciaux de raconter ou
+jette sa gourme un jeune homme, sa bibliotheque, son installation a
+Paris, son entree aux Affaires etrangeres et toute son intrigue: nous
+leur avons emprunte leur langage pour etablir les concordances, mais le
+but precis que je me suis pose, c'est de mettre en valeur les
+modifications qu'a subies, de ces passes banales, une ame infiniment
+sensible.
+
+Celui de qui je decris les apprentissages evoquerait peut-etre dans une
+causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait a
+mesure. Certaines sensibilites toujours en emoi vibrent si violemment
+que la poussiere exterieure glisse sur elles sans les penetrer.
+
+J'ai repousse ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
+l'apaisement de notre maturite, nous affectons souvent au sujet de "nos
+illusions de jeunesse"; mais je me defiai aussi de preter l'acrete, ou
+il atteignit sur la fin, a ma description de ses premieres annees, si
+belles de confiance, de tendresse, d'heroisme sentimental.
+
+ * * * * *
+
+Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermediaires et
+son atmosphere, se resumant en un episode caracteristique;
+
+les scenes premieres, vagues et un peu abstraites pour respecter
+l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorite defiante
+et qui poussa tout au reve;
+
+de petits traits choisis, plus abondants a mesure qu'on approche de
+l'instant ou nous ecrivons;
+
+enfin dans une soiree minutieuse, cet analyste s'abandonnant a la boheme
+de son esprit et de son coeur:
+
+Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisit exactement les
+cinq annees d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
+apparaissent a lui-meme depuis cette page 277 et derniere ou nous le
+surprenons exigeant et lasse qui contemple le tableau de sa vie.
+
+Voila ce que je projetais, le curieux livret metaphysique, precis et
+succinct, que j'aurais fait prendre en amitie par quelques dandies
+misanthropes, revant dans un jour d'hiver derriere des vitres
+gresillees.
+
+ * * * * *
+
+Du moins ai-je decrit sans malice d'art, en bonne lumiere et sobrement.
+Je me suis decide a manquer d'eloquence litteraire; je n'avais pas
+l'onction, ni l'autorite des ecclesiastiques qui parlerent en termes
+fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
+education, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
+amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une facon assez rare de
+catalogue sentimental.
+
+ * * * * *
+
+Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
+Pourquoi les mots, cette precision grossiere et qui maltraite nos
+complications!
+
+Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
+N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin
+et male? ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et
+s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif
+chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
+que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors
+rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la
+transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions
+ou emotions, profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
+poemes, dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse,
+l'Eglise ou la Theologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
+aboutit, parce qu'a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
+devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
+nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans
+nom--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux.
+
+Avec sa secheresse, cette monographie, ecrite malgre tout a deux pas de
+l'_Eden_ ou je flanai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de
+memoires_.
+
+ * * * * *
+
+On pourra juger que ma probite de copiste va parfois jusqu'a la candeur.
+J'avoue que de simples femmes, agreables et gaies, mais soumises a la
+vision coutumiere de l'univers qu'elles relevent d'une ironie facile, me
+firent plus d'un soir renier a part moi mes poupees de derriere la tete.
+Mais quoi! de la fatigue, une deception, de la musique, et je revenais a
+mes nuances.
+
+Saint Bonaventure, avec un grand sens litteraire, ecrit qu'il faut lire
+en aimant. Ceux qui feuillettent ce breviaire d'egotisme y trouveront
+moins a railler la sensibilite de l'auteur s'ils veulent bien reflechir
+sur eux-memes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa legende.
+Nous servons notre ame comme notre idole; les idees assimilees, les
+hommes penetres, toutes nos experiences nous servent a l'embellir et
+a nous tromper. C'est en ecoutant les legendes des autres que nous
+commencons a limiter notre ame; nous soupconnons qu'elle n'occupe pas la
+place que nous croyons dans l'univers.
+
+Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
+de ne s'emouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
+sans douceur, rien ne lui etait. Ainsi le voulut une sensibilite tres
+jeune unie a une intelligence assez mure.
+
+Desireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
+j'ai redige des _concordances_, ou je marque la clairvoyance qu'il
+conservait sur soi-meme dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
+joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
+le monde exterieur. Je souhaite avoir complete ainsi l'atmosphere ou ce
+Moi se developpait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
+entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
+souvent, ou, apres des semaines de vision banale, soudain reveille a la
+vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaine de ses
+emotions et disait a son passe, renie parfois aux instants gais et de
+bonne sante: "Petit garcon, si timide, tu n'avais pas tort."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LIVRE I
+
+AVEC SES LIVRES
+
+A Stanislas de Guaita.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu ou, il n'y avait
+rien de meridional. Quand il eut dix ans, on le mit au college ou, dans
+une grande misere physique (sommeils ecourtes, froids et humidite des
+recreations, nourriture grossiere), il dut vivre parmi les enfants de
+son age, facheux milieu, car a dix ans ce sont precisement les futurs
+goujats qui dominent par leur hablerie et leur vigueur, mais celui qui
+sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, a dix ans est encore
+dans les brouillards._
+
+_Il fut initie au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
+put voir; d'une seule main ce pedagogue arrachait l'oreille d'un eleve
+qui de plus en devenait ridicule._
+
+_Comme son tour d'esprit portait notre sujet a generaliser, il commenca
+des lors a ne penser des hommes rien de bon._
+
+_Etant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
+son agitation faite d'orgueil et de malaise deplut._
+
+_Bientot, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
+lectures qui lui donnerent sur les choses des certitudes hatives et
+pleines d'acrete._
+
+_Le roi Rhamses II est blame par les conservateurs du Louvre, ayant
+usurpe un sphinx sur ses predecesseurs. Le jeune homme de qui je parle
+inscrivit de meme son nom sur des troupes de sphinx qui legitimement
+appartenaient a des litterateurs francais. Il s'enorgueillit d'etranges
+douleurs qu'il n'avait pas inventees._
+
+_On serait tente de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
+curieux, aux poesies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, a la_
+Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet
+et bien d'autres litteratures, des pires et des meilleures, mais surtout
+dans_ _"les bibliotheques de quartier" du lycee, il se passionnait pour
+les doctrines audacieuses qui sont mieux exposees que refutees par la
+lignee classique qui va du charmant Jouffroy a M. Caro. La est le grand
+secret de l'education d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
+pretendait ne lui faire connaitre que pour les accabler a ses yeux. A
+dix-huit ans, il etait gorge des plus audacieux paradoxes de la pensee
+humaine; il en eut mal developpe l'armature, c'est possible, mais il
+s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
+visions suivantes auxquelles on a garde leur dessin de songe augmente
+peut-etre par le recul._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEPART INQUIET
+
+ Il rencontra le bonhomme
+ Systeme sur la bourrique
+ Pessimisme.
+
+Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
+charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
+s'acheminent et le soleil les conduit.
+
+--Prenez garde, ami, n'etes-vous pas sur le point de vous ennuyer?
+
+Sur ses levres, son ame exquise souriait au jeune homme, et les
+jonquilles s'inclinaient a son souffle leger.
+
+--N'esperons plus, dit-il avec lassitude, que ma paleur soit la caresse
+livide du petit jour; je me trouble de ce depart. Jadis, en d'autres
+poitrines, mon coeur epuisa cette energie dont le supreme parfum, qui
+m'enfievre vers des buts inconnus, s'evapora dans la brume de ces
+sentiers incertains.
+
+De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nenuphar, la jeune fille
+saisit une libellule dont l'email vibre, et, jetant vers le soleil
+l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingenument elle
+souriait.--Mais lui contemple sa pensee qui frissonne en son ame
+chagrine.--Elle reprit avec honnetete:
+
+--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
+rosee et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaitre leur
+douceur?
+
+--Ah! pres des maitres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
+que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon reve matinal possede
+ce qu'il soupire!
+
+--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
+sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnee tel que
+vous m'apparaissez, ne vous plait-il pas de persister?
+
+Il decroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
+heureuses, il errait parmi la frivolite des libellules.
+
+Cependant elle le suivait de loin, delicate et de hanches merveilleuses.
+
+ * * * * *
+
+Sur l'herbe, au long d'une riviere jonchee de palmes, de palmipedes et
+d'enfants trousses et vifs, pres de sa maison solitaire ou fraichit la
+brise dans les stores, le maitre, adosse a un osier mort, contemple la
+fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vetement, sa face
+bleme aux larges paupieres, son attitude professorale et retranchee, en
+aucun lieu ne trouveraient leur atmosphere.
+
+Le jeune homme s'arrete, et son coeur battait d'approcher la verite.
+
+Le miroir bleuatre frissonna du plongeon des canards huppes de vert, aux
+becs jaunes et claquant; parmi la lumiere eclatante jaillissait le
+rhythme lourd des lavandieres. Lentement et sans decouvrir ses yeux, le
+maitre lui parla:
+
+--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
+metres bornent mon activite. Combien d'esprits naissent au bout du
+chemin; et leur sentier etait termine qu'ils marchaient encore en
+lisiere.
+
+Les canards balances, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
+greve.
+
+--Monsieur, reprit-il avec solennite, des jeunes hommes pour l'ordinaire
+m'entourent, qui se font habiller a Londres par des tailleurs dont ils
+parlent la langue. Ils suivent mes promenades ou me porte un anon qui
+m'economise une perte de chaleur prejudiciable a l'activite cerebrale.
+Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?
+
+Parmi les fleurs, au paturage, une bourrique sellee se leva, et
+cependant que de ses longs yeux, doucement voiles de cils, elle
+inspectait le jeune homme emu, sa plainte serpentait vers les cieux.
+"Une belle anesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
+garantis." C'est en ces termes qu'un veterinaire lui proposa cette
+acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
+peux-tu entendre le maitre, tandis qu'il detaille tes qualites et ton
+humour, juche sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
+sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
+circonspectes! Des gens courbes sur leurs champs se redressent; ils
+abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
+Cependant le maitre murmure:
+
+--"Tout est la; repandre les fleurs preferees sous les quarante ans de
+vie moyenne qu'a notre majorite nous entreprimes. Satisfaisons nos
+appetits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
+Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guere a cette
+heure que les viandes grillees vivement cuites et les declamations un
+peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
+envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
+satisfaction, fut-ce a etre tres malheureux. La reflexion est une bonne
+gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tater le pouls a nos
+emotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
+que rien de l'exterieur ne vienne troubler cet apaisement: "_Ayez de
+l'argent et soyez considere_."
+
+La chaleur fremissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie
+rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait a la parole de son
+maitre vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune
+fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.
+
+Vous futes sage, bourrique, a cette heure. Un fosse vous presentait son
+herbe drue et son eau eclatante que fendillent les genets. Vous
+arretates leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la
+halte ombreuse, le pain tire de la poche et qu'on se partage. Des
+paroles, meme excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les
+yeux discretement fermes, avec la longue figure d'un contemplateur qui
+dedaigne jusqu'aux meditations, vous demeuriez entre eux deux, remachant
+votre gouter, et vos longues oreilles d'argent dressees comme une
+symbolique banniere par-dessus leurs tetes inquietes, cependant que
+votre maitre et le mien reprenait son enseignement:
+
+ * * * * *
+
+"Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicite
+et tres vieux. Vous voila installe dans l'argent et la consideration;
+vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,
+hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appetits, vos vices
+et vos vertus les plus exasperes, et le dernier de vos caprices se
+detache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui
+la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou
+le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses
+un parfum, un suffisant degout des hommes et des femmes en vous se
+levera.
+
+"Des hommes d'abord, car pres d'eux votre experience s'instruisit de
+plus loin: vous eutes leur sottise pour compagne, alors que vous
+grandissiez sous la brutalite des camarades et l'imbecillite des
+maitres; vous meprisates de suite la grossierete de leur fantaisie et la
+lourdeur de leurs ebats; vous repugniez a leurs plaisirs et au serrement
+de leurs mains gluantes; mais le hasard elut quelques-uns vos
+amis.--Helas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant a soi, se
+dechire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,
+sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,
+il est quelque agrement a consoler et confesser autrui: a s'epancher
+apres que l'on a bu. Mais pour ces fins regals d'analyste, faut-il tant
+d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de
+suffisants pretextes a deguster l'expansion, cette tisane du noctambule?
+
+"Ce qui est doux, mysterieux et regrettable dans l'appetit d'amitie,
+c'est les premiers moments qu'elle s'eveille, alors que les parties se
+connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se
+piquent point de franchise.--Toutefois, considerez ceci: deux chiens se
+rencontrent; ils s'abordent, se felicitent, s'inspectent, et, quand ils
+odorent a leur gre, les jeux commencent: aimables indecences, manger
+qu'on partage et qu'on se vole, toutes les emulations; puis, lasses, ils
+s'eloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends
+que, parmi les hommes, la societe est un peu melee pour ce mode de
+vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme
+saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.
+
+"Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilites, qui
+soupirent depuis des siecles au fond des consciences humaines, ne se
+lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres
+aux grenouilles crepusculaires coassant dans la campagne. A l'heure ou
+la lune s'allume, ou les betes feroces jadis assaillaient nos lointains
+aieux, ou naguere s'embuscadaient nos peres paraphant des alliances dans
+la chair des assassines, a cette heure etoilee qui frissonne du
+gemissement des fievreux et du perpetuel soupir des amantes, une
+langueur nous penetre, un effroi de la solitude, une elevation mystique
+et des desirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.
+
+"Celle-la nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement
+personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre egotisme. Et
+puis, tres jeunes parlent les sens. Cela ne dure guere. Les sports,
+quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation
+d'une heure oisive, qu'un specifique aux baillements et aux nourritures
+echauffantes. Mais la reposante betise, l'esprit tout exterieur (la
+finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui
+caresse, l'alanguissement souple et tiede d'un corps qui se confie),
+c'est ce qu'ignore le jeune male et que ne peut oublier l'honnete homme
+affine et fatigue.
+
+"Helas! quand il atteint cette maturite de savoir choisir ses baisers,
+elles sont parties les petites jeunes et fraiches, dont le caprice est
+delicieux, car, a la naivete et a toute la virginite de coeur des amours
+pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la
+complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses ecloses du matin
+(preferables au bouton orgueilleux et intact, comme a la fleur parfumee
+d'essence, soutenue d'acier et malgre tout decouragee), les jeunes
+amantes ont de l'appetit, une ame amusante a fleur de peau, une paleur
+qui leur donne un caractere de passion; et leur corps est frais. Etant
+gourmandes de sottises, elles s'attachent a la jeunesse. Quelque
+Meridional bientot les entrainera, ravies et bondissantes, vers des
+locaux tumultueux.--Tres vite l'homme chauve se lassera des caprices
+changeants, a cause des reveils trop froids et des soirees decues, a
+cause aussi de la cuisine d'amour a jamais humiliante et pareille, a
+cause des nuques percees de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu
+d'amour et d'amitie, il s'enfoncera plus avant dans la vie
+intellectuelle.
+
+"Tres sec, opulent et considere, il connait alors la douceur de tendre
+son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'egoistes
+jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides ou,
+fort bien installe, l'on reve de Baruch de Spinoza qui, lasse de
+meditation, sourit aux araignees devorant des mouches, et ne dedaigne
+pas d'aider a la necessite de souffrir,--ou l'on assiste Hypathie, la
+servante de Platon et d'Homere, tres vieille et tres pedante,--ou l'on
+s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-meme devant l'immortel tresor
+des bibliotheques.
+
+"Peu a peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idee
+qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation meme
+n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannee, et
+que rien ne vaut que par la forme du dire.
+
+"Et cette forme, si belle que les plus parfaits des veritables dandies
+ont frissonne, jusqu'a la nevrosthenie, de l'amour des phrases, cette
+forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des
+caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les
+tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette
+beaute du verbe, plastique et ideale et dont il est delicieux de se
+tourmenter,--on l'explique, on la demonte; elle se fait d'epithetes, de
+cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils
+avilissent; et tout cela ecoeure a la longue, comme une liqueur trop
+douce, comme la comedie d'amitie, comme encore les baisers que
+probablement vous desirez...."
+
+ * * * * *
+
+(Une emotion ridicule tenait a la gorge le pauvre homme, et son
+compagnon connut l'orgueil d'etre amer.)
+
+ * * * * *
+
+Il se tut. La brume tombait avec sa fraicheur. Ils se leverent; et
+tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu
+vers l'inconnu:
+
+"Qu'importe! ceux-la ont souffert que je raconte, mais ils firent
+chanter a leur independance les chansons qu'ils preferaient; a toute
+heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le neant: leur
+vie fut telle qu'ils daignerent. Et je ne crois pas qu'un homme
+raisonnable hesite jamais a mener les memes experiences."
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ombre plus epaisse ils se hataient en silence. Lui flattait le
+garrot de la bourrique et meme, s'etant penche, il l'embrassa. La bete
+approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient
+sous la lune apaisante.
+
+La vieille domestique (admirable de bon sens, tout a fait dans la
+tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maitre; elle
+dit simplement: "Vous n'etes guere raisonnables, messieurs," mais
+l'inquietude faisait trembler sa voix. Et peu apres, ils l'entendirent
+injurier la bourrique: "Bete d'Allemagne, sac a tristesse," et des
+jurons, je crois. Le maitre s'interrompit pour sourire, il haussa
+legerement les epaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille
+judicieuse, ces messieurs n'etaient guere raisonnable.
+
+ * * * * *
+
+Et soulevant ses paupieres, il regarda le jeune homme qui s'etait laisse
+glisser a terre. Peut-etre tant de lassitude l'effraya; peut-etre dans
+ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'epaule a
+petits coups: "Qui sait!--cela du moins nous fit passer une
+journee.--D'ailleurs, nos idees influent-elles sur nos actes?--Et quand
+nous savons si peu connaitre nos actes, pouvons-nous apprecier nos
+idees?--Attachons-nous a l'unique realite, au _Moi_.--Et _moi_, alors
+que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guerir tous mes
+mepris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures
+et leur deuil, qui n'ont que faire des charites de leurs freres et de la
+paix des religions; leur orgueil se rejouit de reconnaitre un monde sans
+couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de
+repousser comme vaines toutes les dilections qui seduisent les
+enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur ame,
+ce vaste charnier de l'univers."
+
+C'etait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet
+adolescent qu'un homme chauve et tres renseigne, d'une voix grandie, lui
+attestant par la poussiere des traditions la detresse d'etre, et reniant
+le passe et l'avenir et la Chimere elle-meme, a cause de ses ailes
+decevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas
+qui vacillent, le troupeau des inconsequences; une grande fatigue
+l'affaissait au depart, devant la prairie des foules. Et son ame demeura
+parmi tant de debris, solitaire au fosse de son premier chemin.
+
+ * * * * *
+
+Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait
+toute une claire journee de prairie; la tendresse de la lune nimbait
+l'eclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraiche sur
+un front brulant.
+
+--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idees qui planent
+et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin
+que vous; ou vous raisonnez, nous penetrons d'un trait de notre coeur,
+nous pensons si fin que des nuances familieres a nos ames echappent a
+vos formules, peut-etre meme a nos soupirs.
+
+--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur emu, est-ce que vous existez
+donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.
+
+--Cela depend, reprit l'enfant avec tranquillite, mais tout d'abord,
+puisque vous avez penetre les apparences et les convenances, courez les
+oublier avec nous qui savons etre ignorantes. Nous respectons des voiles
+legers, qui n'entravent guere nos caprices; nous negligeons le triomphe
+ingenu de supprimer des ombres. Que des ames un peu epaisses se
+debattent avec le reflet de leur vulgarite; vivons des enchantements qui
+n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes
+bras te sourient des songes. Et s'il etait vrai que toutes choses
+eussent perdu leur realite pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer
+ou d'instituer en ton reve le mal et la laideur, mais daigne desirer
+pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.
+
+--Quoi, dit-il, relevant son visage lasse, aspirer a quelque but!
+n'est-ce pas oublier la sagesse?
+
+--Assez conte de betises, aujourd'hui! fit-elle ingenument en se pendant
+au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends a sourire.
+Pour tes desirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et
+puisqu'il faut absolument a ta faiblesse un maitre, daigne te guider
+desormais sur mon inalterable futilite.
+
+ * * * * *
+
+Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent
+vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre
+constelle de petales de roses.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Par luxure assurement et par desir de paraitre, il fit le geste de
+l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiene s'y
+pretaient._
+
+_Ces personnes a defaut d'urbanite de coeur n'offraient pas meme ces
+lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les separations._
+
+_Frequemment donc il se chagrina._
+
+ * * * * *
+
+_Et les soirs suivants, jusqu'a l'aube, s'echauffant l'imagination, il
+ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et penetrants, en sorte
+qu'elle devint digne de son desir de se desoler et de la niaiserie
+inevitable de son age._
+
+
+ * * * * *
+
+
+TENDRESSE
+
+
+ Combien je t'aurais aime si je ne
+ savais qu'il n'y a qu'un Dieu.
+
+ L'AREOPAGITE.
+
+ C'est un baiser sur un miroir.
+
+
+Au soir, une douce tiedeur emplit l'air violet ou se turent enfin les
+oiseaux; et parmi les saules, au bord des etangs, le jeune homme et la
+jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.
+
+Elle avait de longs cils, des cheveux denoues, des draperies flottantes
+et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa
+baguette, a coups legers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son
+fin visage a demi tourne souriait au jeune homme. Et lui, couche parmi
+les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image
+balancee sur les etangs.
+
+ * * * * *
+
+Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle
+s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:
+
+--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensees que vous voulez accueillir
+a cette heure? Daignez comprendre ce qui me plait parmi ces saules.
+Voulez-vous donc que je rougisse?
+
+Mais elle s'interrompit de sourire, inquiete de ce jeune homme si las,
+devinant peut-etre qu'il contemplait la-bas, plus loin que tout desir,
+le temple de la Sagesse Eternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.
+Elle posa sa main delicate sur les yeux du jeune homme.
+
+--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et
+pourquoi faut-il donc que tu m'ecartes, pourquoi te peiner, de mon
+sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.
+
+Mais lui repondit a cette amoureuse, avec une legere fatigue:
+
+--Ne connais-tu pas aussi ceux-la qui dedaignent vos frissons et n'ont
+pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupieres lourdes!
+
+Et comme elle ne repondait point et qu'il craignait toute tristesse, il
+leva les yeux de sa vague image balancee sur l'eau, pour regarder la
+jeune femme. Debout dans la lucidite de ce soir or et rose,--un oiseau
+comme une fleche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit
+son manteau et revela son corps dont la ligne etait franche, la chair
+jeune et mate.
+
+Sa nudite eut assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge
+exaltaient sur sa taille une gorge fraiche et rougissante. Mais le jeune
+homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolee dans la
+brise et, l'ayant avec grace baisee, la ramena sur les charmes de la
+jeune femme. Il souriait et il disait:
+
+--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce leger travers,
+comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui flechirait et toutes
+ces graces peut-etre inoubliables. Je sais que la petite ligne du
+sourire des femmes trouble la pensee des sages et, pour nous, la nuance
+des nuages meme. Dans vos prunelles mon image serait plus agitee qu'au
+miroir de ces etangs rafraichis par la brise.
+
+Elle se laissa glisser sur la greve et, cachant contre lui son visage,
+elle gemissait:
+
+--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu
+ecoutas ce qui monte du passe, et les morts t'auront mange le coeur.
+Veux-tu donc etre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais
+peut-etre t'inquietes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et
+que je defie toutes les femmes.
+
+Et lui souriant de cette revolte ingenue:
+
+--Les femmes, amie! crains plutot ce desir d'amour ou je me pame malgre
+mon ame. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille
+ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'eveille
+mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant
+l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et
+souffrez que je ne m'echappe pas a moi-meme.
+
+Helas! cette musique plaintive mit une joie qui me gate sa tendresse aux
+levres si fines et dans les cils tres longs de la jeune fille. Son
+oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce
+coeur. Creature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que
+bat la vie chez les elus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,
+elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses
+cheveux epars, elle eparpilla dans l'ombre son rire joyeux.
+
+ * * * * *
+
+Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune
+rougissant. Ce profond paysage d'ou affleuraient des branches raides et
+la plainte monotone des campagnes noyees dans la nuit, fut-il si
+enchanteur, ou leurs ames avaient-elles atteint ces equilibres furtifs
+que parfois realisent deux illusions entrelacees; brulaient-elles de
+cette ardeur intime qui vaporise toute inquietude? Qu'importe le mot de
+leur fievre devorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons
+onctueux, dans le silence penetrant et la fraicheur feconde, la meme
+allegresse, en leurs poitrines allegees d'un meme poids, rhythmait leurs
+pensees et leur sang; et c'est ainsi qu'etendus cote a cote, sans se
+mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours
+on regrettera sous la pluie doree de midi, ils ne furent plus qu'un
+frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques tres
+lointaines qui fondez les plus tenues subtilites! limites ou notre vie
+qui va s'affaisser deja ne se connait plus! seules peut-etre
+effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliees.
+
+Et lui, le premier, murmura: "Ai-je raison de me croire heureux?"
+
+La jeune femme se souleva, ses seins peut-etre haletaient faiblement. Un
+rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanees se penchaient
+comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de
+noblesse qu'en cette lassitude precoce. A cette minute il semble qu'elle
+se troubla de cette paleur et de ces lignes inquietes. Absente, elle
+prononca ce mot, si vulgaire: "Que vous etes joli, mon amour!"
+
+Alors soudain il eut au coeur une felure legere, la premiere felure
+d'amour, par ou s'enfuit le parfum de sa felicite, et se relevant, il
+froissa les deux fleurs.
+
+--Ah! combien je le prevoyais! vous daignez gouter quelques formes ou
+j'habite, et jamais vous n'atteindrez a m'aimer moi-meme, car votre
+caprice peut-etre ne soupconne meme pas sous mes apparences mon ame.
+Ah! mon incertaine beaute qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma
+parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensee! mes incertitudes, ou
+trebuche mon elan! tous ces sentiers que je pietine! tout ce vestiaire,
+c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre ame?
+
+Et une rougeur avivait son teint delicat. Pouvait-elle comprendre! Elle
+attira doucement la tete du jeune homme sur son sein; elle posa sa main
+un peu tiede sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le bercait;
+en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se rechauffe et
+qui s'endort.... Puis il entrevit peut-etre ce temple de la sagesse qui
+fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La
+jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisees, les placa
+dans sa chevelure; et ces freles mortes faisaient la plus touchante
+parure qu'une amoureuse eut jamais pour se faire aimer. Tel etait son
+charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux deroules et
+fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils
+sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser a elle. Mais un
+malaise, un regret informe de la solitude flottait en son ame tandis
+qu'ils descendaient vers la vallee. Et comme il etait emu il jugea bon
+de se reveler a son amie.
+
+ * * * * *
+
+--"Mon ame, disait-il, ces legendes ou notre memoire resume la vie des
+plus passionnes, ce sentiment qui m'entraine vers toi, et meme
+l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces delicatesses, les
+plus raffinees que nous puissions connaitre, ne sont que frivoles
+papillons dont use l'Idee pour depister les poursuites vulgaires.
+Ma lassitude, qui t'etonna, se complait a sourire de ces furtives
+apparences et a tressaillir du frolement de l'Inconnu. J'aime aspirer
+vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire
+fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon
+desir aura ramasse son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer
+uniquement l'irreel, ne puis-je dire, o mon amie, que je possede
+l'immuable et l'absolu, moi qui reduisis tout mon etre a l'espoir d'une
+chose qui jamais ne sera.
+
+"Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obeir,
+c'est encore la paix; mais peut-etre fausseras-tu, a me donner trop de
+bonheur, le delicat appareil de mon reve! Ta beaute est charmante et
+robuste, epargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un
+tendre oreiller a mes lassitudes, un doux sentiment jamais defleuri,
+pareil a ces affections deja anciennes qui sont plus indulgentes
+peut-etre que le miel des debuts et dont la paisible fadeur est
+touchante comme ces deux fleurs fanees en tes cheveux. Et l'un pres de
+l'autre, souriant a la tristesse, et souriant de notre bonheur meme,
+fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous
+complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, a contempler la theorie des
+idees qui passent, froides et blanches et peut-etre illusoires aussi,
+dans le ciel mort de nos desirs; et parmi elles serait l'amour; et si
+tu veux, mon ame, nous aurons un culte plus special et des formules
+familieres pour evoquer les illustres amours, celles de l'histoire et
+celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et
+l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous
+aimer nous-memes."
+
+ * * * * *
+
+La chevelure de la jeune femme, soulevee par le vent, vint baiser la
+bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa
+pensee qu'il se tut, impuissant a saisir ses propres subtilites; et
+seule la fraicheur, ou soupiraient les fleurs du soir, n'eut pas froisse
+la delicatesse de son reve.
+
+L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se
+perdait parmi toutes ces choses; et peut-etre s'etonnait-elle, etant
+jeune et de bonne sante.
+
+Ah! ce sable qui gemissait sous leurs pieds dans la vallee silencieuse,
+pourra-t-il jamais l'oublier?
+
+Dans cette volupte, un egoisme presque mechant l'isolait peu a peu;
+jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.
+
+Ca et la, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlacaient, et
+il rougit soudain a songer que peut-etre son sentiment n'etait pas
+unique au monde.
+
+Mais la jeune fille l'entrainait; legere parmi ses draperies et ses
+cheveux indiques dans le vent, elle courait au bosquet qu'eclairent
+violemment les chansons et le vin. Sous des arbres tres durs, sous des
+torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs
+gesticulants, deux lutteurs s'enlacaient. D'une beaute choquante, ils
+roulerent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs delicates de ses
+cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au
+reproche du jeune homme, elle repondit sans meme le regarder, Dieu sait
+pourquoi: "J'adore la gymnastique." D'une grace un peu exageree, elle
+n'en etait que plus emouvante.
+
+Il s'eloigna, et le souci de paraitre indifferent ne lui laissait pas le
+loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.
+
+Comment avait-il ose cette chose irreparable, peut-etre briser son
+bonheur?
+
+D'ou lui venait cette energie a se perdre?--Il fut choque de passer en
+arguties les premieres minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa
+douleur est donc une joie, une curiosite pour une partie de lui-meme,
+qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une
+portion d'homme nouveau.--Il se perdait a ces dedoublements. Sa
+souffrance pleurait et sa tete se vidait a reflechir. Une tristesse
+decouragee reunit enfin et assouvit les differentes ames qu'il se
+sentait. Il comprit qu'il etait sali parce qu'il s'etait abaisse a
+penser a autrui.
+
+Balancant ses bras dans la nuit, sans but, il reva de la douceur d'etre
+deux.
+
+Et, penche sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit
+debout parmi des hommes. Cette pensee lui fut une sensation si complete
+de sa douleur, qu'il atteignit a cette sorte de joie du fievreux enfin
+seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurite, soudain il
+s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les
+morts, ceux-la memes qui lui avaient mange le coeur, comme elle disait,
+riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil
+qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les
+nuages l'enveloppaient, repetant ce mot "Jamais" qui barrera sa
+vie.--Combien de temps durerent ces choses?
+
+Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils tres longs, et il se
+leva brusquement, le cou serre. Seules des larmes glissaient sur son
+visage.
+
+ * * * * *
+
+Et je ne sais s'il s'apercut qu'il gravissait vers le temple de la
+Sagesse eternelle.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme
+releva son front, rafraichi par l'ombre du temple et le frisson des
+hymnes.
+
+Ces eternelles sacrifiees, les meres et les amoureuses, et les blemes
+enfants un peu morts, de qui les peres escompterent la vie pour animer
+une formule, toutes les victimes des egoismes superieurs, transverberees
+de ces fleches glorieuses qui sont les pensees des sages, gisaient sur
+les parvis du lieu que nous revons.--Lui, porteur du signe d'election,
+il penetra dans le Temple.
+
+La, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre
+sentimental; une froide clarte stagnante est epandue sur la foule des
+sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immemorial
+effrite les groupes cramponnes a des convictions diverses; il separe et
+il joint; il brise ceux-la qui se dechirent pour aider a l'Ideal, il
+ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette a tous
+les rivages des systemes, des eloquences et des cranes feles; parfois
+une certitude, comme une furtive ecume sur la vague, apparait pour
+disparaitre. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanite; une
+incomparable harmonie s'en degage pour les amateurs.
+
+ * * * * *
+
+Et sa douleur reconnut en ces tenebres la brume de son ame: ce tumulte
+n'etait que l'echo grandi de la plainte qui, goutte a goutte, murmurait
+en son coeur.
+
+ * * * * *
+
+Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et
+renaissent, la monotone subtilite de son regret tournoyait en sa tete
+fievreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta
+bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le reve de ton corps et
+de ta gorge etroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillee!
+
+Affaisse dans le couchant de son souvenir, evoquant les senteurs
+affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il
+revecut les nuances de sa tendresse dans la lamentation seculaire des
+sages. Tous poussaient a grands cris dans le manege des pensees
+domestiquees par les ancetres, mais son regard ne se plaisait que sur
+les plus surannes qui, tetus de complexites, coquettent avec les
+mysteres et sur ces sages legers qui pivotent sur leurs talons et,
+sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit
+humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait a de
+telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommoderent.
+--Supreme fleur de toutes ces cultures, l'heritier d'une telle sagesse,
+etendu sur le dos, baillait.
+
+Sa jeunesse comprit les supremes assoupissements et combien tout est
+gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des
+empreintes d'efforts evoqueraient-ils la furtive felicite de cette ame
+en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins
+possible!...
+
+ * * * * *
+
+Mais le pretexte de notre moi, sa chair, si lasse que son reve fuyait a
+travers elle pour communier au reve de tous, se souvint pourtant des
+souillures de la femme et rentra par des frissons dans la realite
+familiere. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-meme
+tenait trop de place en soi pour qu'y put entrer l'Absolu.
+
+Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui
+fera sa vie une?
+
+Les plus absorbantes douceurs qu'il eut connues ne venaient-elles pas de
+l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-meme et de sa substance: il
+aimait de cette facon, parce qu'il etait lui, et tous les caracteres de
+sa tendresse venaient de lui, non de l'objet ou il la dispensait.
+
+Des lors pourquoi s'en tenir a cette femme dont il souffrait parce
+qu'elle etait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'apres cette
+creature bornee qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont
+il la vetait, se creer une image feminine, fine et douce, et qui
+tressaillerait en lui, et qui serait lui.
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi qu'il vecut desormais parmi la sterile melopee de tous ces
+sages, extasie en face la bien-aimee, aussi belle, mais plus reveuse que
+son infidele. Elle avait, sous les cils tres longs, l'eclatante
+tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa
+figure parfois voilee de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de
+son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait
+ses paupieres bleuatres, il voyait encore leur douce flamme
+transparaitre.
+
+Il s'agenouilla devant cette dame benie et jamais extase ne fut plus
+affaissee que les murmures de cet amour.
+
+De son ame, comme d'un encensoir la fumee, s'echappait le corps diaphane
+et presque nu de l'amante, si delicate avec ses hanches exquises, son
+etroite poitrine aigue et sur ses joues l'ombre des cils. Frele
+apparition! dans ce nimbe de vapeurs legeres, elle semblait un chant
+tres bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur
+attenuee d'une fleur lointaine, le soupir de douleur legere qui se
+dissipe en haleine.
+
+ * * * * *
+
+"O mon ame, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car
+apres tant de reves je ne puis le savoir. Suis-je ne ou me suis-je cree?
+Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixe!
+J'ose dedaigner la vie et ses apparences qu'elle deroule aupres de mes
+sens. Le passe, je me suis soustrait a ses traditions des mes premiers
+balbutiements. L'avenir, je me refuse a le creer, lui qui, hier encore,
+palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes
+espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos peres que
+les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un
+tremblement que fait le petit souffle de nos desirs; et comme eux
+tuerent deja l'etre, je tuai meme le desir d'etre. L'harmonie ou
+j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plait d'aimer et
+c'est moi seul que j'aime, pour le parfum feminin de mon ame. Ah!
+qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je defie ses charmes imparfaits."
+
+ * * * * *
+
+Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur
+l'admiration des humbles prosternes glissa des parvis du temple dont les
+portes s'ecarterent lentement. Et comme la beaute est une sagesse
+encore, defiee, sur le seuil elle apparut. Son bras leger au-dessus de
+sa tete s'appuyait avec grace aux colonnades, tandis que le charme de sa
+jeune gorge s'epanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout
+l'univers se resumait au loin a la hauteur de ses petits pieds. Si
+frele, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les
+peupliers et les peuples n'etaient plus que des lignes menues, et
+au-dessus d'elle il voyait l'ideal l'approuver. Le soir bleuatre
+descendait sur les campagnes.
+
+ * * * * *
+
+Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'ame du jeune homme.
+Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de
+tout le temple devant cette invasion des problemes; et son emoi
+redoublait a sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de
+lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'epuisait
+vers la bien-aimee, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,
+indecis comme un balbutiement....
+
+Il frissonnait de cette haleine legere et de tous les frolements un peu
+tiedes oublies. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,
+veritable petit animal d'amour, ingenue et nerveuse, avec son regard
+bleu, en sorte qu'il murmura brise: "Fais-moi la pitie de permettre que
+je ne t'aime point."
+
+Et peut-etre eut-il prefere qu'elle l'aimat.
+
+Mais elle le considerait avec curiosite et quoi qu'elle ne comprit
+guere, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de
+ce rire incomprehensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, a pleine
+main, il repousse les petits seins steriles de cette femme. Elle
+chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans
+le bruit triomphal de la sagesse sauvee, au travers du temple acclamant
+le heros, sous les bras indignes, rapide et courbee, elle sortit. Jamais
+elle ne lui fut plus delicieuse qu'a cette heure, vaincue et sous ses
+longs cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Et les sages d'un meme sursaut, delivres, deroulerent l'hymne du
+renoncement, la banalite des soirs alanguis et l'amertume des levres
+qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain
+meme de maudire, leurs fadeurs et toutes nos miseres affairees. Puis ils
+repandirent comme une rosee les merveilles de demain, de ce siecle
+delicat et somnolent ou des reveurs aux gestes doux, avec bienveillance,
+subissant une vie a peine vivante, s'ecarteront des reformateurs et
+autres belles ames, comme de voluptueuses steriles qui gesticulent aux
+carrefours, et delaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les
+martyrs.
+
+Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le
+sort de la caravane, passe l'horizon de sa vie! Peut-etre s'etait-il
+convaincu que tant de querelles a la passion tournoyent comme une paille
+dans une seconde d'emotion! Il les quitta.
+
+Que la sterile ordonnance de leurs cantiques se deroule eternellement!
+
+ * * * * *
+
+Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle
+disparut sous les feuillages entre les troncs eclatants des bouleaux.
+Elle ne daignait meme pas soupconner ces bras suppliants et ces desirs.
+Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-etre
+seulement son coeur etait-il froisse. Il reconnut l'univers; il sentit
+une allegresse, mais allait-il encore vivre vis-a-vis de soi-meme! Une
+sorte de fievre le releva, il eut un elan vers l'action, l'energie, il
+aspirait a l'heroisme pour s'affirmer sa volonte.
+
+ * * * * *
+
+Vers le soir il atteignit le sable des etangs, et parmi les saules, au
+bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.
+La-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la
+memoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit
+indistincte, comme un desir s'apaise.
+
+Il n'avait tant marche que pour revenir a cette petite plage ou naquit
+sa tendresse. Son coeur etait a bout. Il savait que la vie peut etre
+delicieuse; il renonca rever avec elle au bois des citronniers de
+l'amour et cela seul lui eut souri. Ses meditations familieres lui
+faisaient horreur comme une plaine de glace deja rayee de ses patins.
+Il bailla legerement, sourit de soi-meme, puis desira pleurer.
+
+Du doigt, il traca sur la greve quelques rapides caracteres. La brise
+qui rafraichissait son ame effaca ces traits legers.--
+
+Cette legende est vraiment de celles qui sont ecrites sur le sable.
+
+ * * * * *
+
+Tout de son long etendu, les yeux fatigues par le couchant, seul et
+lasse, il parut regarder en soi....
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CHAPITRE TROISIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_A vingt ans, il sentait comme a dix-huit, mais il etait etudiant et a
+sa table d'hote (celle des officiers a cent francs par mois) mangeait
+mieux qu'au lycee; en outre il pouvait s'isoler._
+
+_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmenterent sa force
+de reaction. Les elements divers qui etaient en lui: 1 deg. culture d'un
+lyceen qui a passe son baccalaureat en 1880; 2 deg. experience du degout que
+donnent a une ame fine la cuistrerie des maitres, la grossierete des
+camarades, l'obscenite des distractions; 3 deg. desir et noblesse ideale,
+aboutirent au reve._
+
+_En frissonnant, il s'enfoncait dans cette facon de reve scolaire et
+sentimental ou l'on retrouvera juxtaposees de confuses aspirations
+idealistes, des tendresses sans emploi et de l'acrete._
+
+_En verite, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images
+d'outre-tombe ne temoignent-ils pas qu'ils sont mecontents de leurs
+contemporains, echauffes de quelque sentiment intime, inassouvi?_
+
+
+ * * * * *
+
+
+DESINTERESSEMENT
+
+
+Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils delaissee,
+tes fleurs seraient-elles fanees ou tes parfums evanouis? Atys, l'enfant
+divin, te lasserait-il deja de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite
+quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, ou je
+suis desormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle
+que cherit Aphrodite!
+
+Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la tres jeune courtisane, aux
+yeux et aux cheveux d'une clarte d'or, tandis que glissait la barque sur
+le bleu canal, parmi les nenuphars bruissants. Tres bas sur leurs tetes,
+les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.
+La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forets d'orangers et
+de sa quietude. Entre les branches vertes, apparait par instant le
+marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables
+dedaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son
+sceptique ami.--Au loin, pale ligne rosee fondant sous la chaleur, les
+montagnes, refuges des solitaires et des betes feroces, troublaient
+seules la reverie de ce ciel.
+
+ * * * * *
+
+Mais deja on approchait de la plage ou, mollement couchee sous la
+caresse des flots et des brises, la ville etend ses bras sur l'ocean et
+semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumee et fievreuse,
+pour aider a l'agonie d'un monde et a la formation des siecles nouveaux.
+
+Avec une grace lassee, Amaryllis reposait sur des coussins de soie
+blanche. Son lourd manteau d'argent casse semblait voluptueusement
+blesser son corps souple. Ses bras ronds veines de bleu couronnaient son
+visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix tres
+harmonieuse:
+
+--Riez, o Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon
+ennui, c'est a toi qu'irait mon espoir. Tu as aime, Lucius, on le dit,
+tu pleuras pres des couches trop pleines. Tu t'es lasse du rire de la
+femme; comprends donc que je me desespere du perpetuel soupir des
+hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, o Lucius. Les
+divines tendresses d'Atys, les inquietants mysteres d'Isis et la
+grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs desirs; or je sais trop ce
+qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que
+nait l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gemir
+meme devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une
+affranchie qui prophetisait; tu es un Romain, presque un Hellene, tu
+sais railler, o Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir
+consoler."
+
+Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait
+avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'elegance de ses
+mouvements revelait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il
+evitait les mots serieux qui sont maussades:
+
+--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'etonner qu'un si petit coeur puisse
+tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosites sous un front
+gracieux si etroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et
+meme des singes qui font rire. Pourquoi desirer des dieux et des choses
+innommees!
+
+ * * * * *
+
+Sous la soie bleuatre de sa tunique transparaissait le corps tant adore
+de la jeune femme encadre de brocart. Ses doigts effiles jouaient avec
+la bulle de cristal jaunatre, ou sa mere jadis enferma les conjurations.
+On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en
+loin sautait un poisson avec le rapide eclat d'argent de son ventre.
+Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.
+
+--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre
+chere Amaryllis? Je la conduirai selon ses desirs avant de me rendre au
+Serapeum.
+
+--Athene vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une
+voix reveillee, la jeune femme. Athene! on dit qu'elle sait les choses
+et des dieux la protegent. Une fois que j'etais couronnee de fleurs et
+de jeunes amants, comme on sort d'une fete de nuit, je l'ai vue sur les
+tours de Serapeum, extasiee et en robe blanche. Mes amis l'acclamerent
+et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinite chaste. Alors
+survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifie et possedent
+toute certitude. Au-dessus d'elle la lune palissait, plus lointaine a
+chaque insulte; mais eux etaient trempes du soleil levant comme du sang
+de la victoire et je pense que c'est un presage. Comment subjugue-t-elle
+les ames? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guerir mon
+chagrin.
+
+--Tu reves toujours, Amaryllis, et tes reves te gatent ta vie. Daigne
+sourire, ma chere Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les
+faibles et depouiller leurs dernieres illusions les forts. Jouis de
+l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitie de ceux
+qui sont las, et laissons vivre du passe la vierge du Serapeum.
+
+Et s'etant incline, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.
+Mais elle se mit a pleurer.
+
+--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais
+de mes petites fossettes, par ta haine des chretiens qui seuls me
+resistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mene-moi chez
+Athene.
+
+Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:
+
+--Le sort, lui dit-il, t'avait donne un corps sain et beau. Faut-il y
+introduire la pensee qui deforme tout!
+
+Mais comme elle ne cessait de gemir et que les pleurs d'une femme
+attristent les plus belles journees:
+
+--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions
+vers Athene et que je te mene comme un jeune disciple.
+
+ * * * * *
+
+L'enfant releva la tete. Un sourire joyeux eclairait son fin visage
+tandis qu'elle reparait l'appareil de sa beaute. Les avirons se turent,
+et contre la rive ou circulait tout un peuple, un faible choc secoua la
+barque.
+
+ * * * * *
+
+"Au Serapeum", dit-elle avec orgueil. Dans une litiere, a l'ombre des
+colonnades, ils avancaient lentement parmi toutes les races parfumees de
+cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme
+et des jeunes hommes. Soudain, au detour d'une rue, ils rencontrerent
+une populace hurlante, de figures feroces et enthousiastes: chretiens
+qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait
+malgre elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement
+de sa chevelure doree elle cherchait, en souriant un peu, le regard de
+Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de
+sa taille et de ses excitations lui cria:
+
+--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le
+baiser delivre des caresses de l'homme!
+
+ * * * * *
+
+Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.
+
+ * * * * *
+
+Avec la triple couronne de ses galeries effritees et les cent marches
+croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses
+splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs dejoints
+fleurissaient des capriers sauvages. Mais il apparaissait comme le
+tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent
+mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piete
+d'une auguste vierge, Athene, pareille a notre sensibilite froissee qui
+se retire dans sa tour d'ivoire.
+
+Elle avait herite des enseignements, et chaque semaine elle reunissait
+les Hellenes. Elle soutenait dans ces esprits, exiles de leur siecle et
+de leur patrie, la dignite de penser et le courage de se souvenir.
+Ceux-la meme l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.
+
+Dans la grande salle, pavee de mosaiques eclatantes et tapissee des
+pensees humaines, Athene, qu'entouraient des Romains, des Grecs,
+beaucoup de lents vieillards et quelques elegantes amoureuses des beaux
+diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux
+et tous ses mouvements etaient harmonieux et calmes.
+
+ * * * * *
+
+Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La
+vierge les accueillit avec simplicite.
+
+--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des notres. Tu
+connaitras ce que fut la Grece, ses portiques sous un ciel bleu, ses
+bois d'oliviers toujours verts et que bercait l'haleine des dieux, la
+joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile
+comprendra l'harmonie des desirs et de la vie. Plotin, a qui les dieux
+se confierent, avait coutume de dire: "Ou l'amour a passe,
+l'intelligence n'a que faire." Amaryllis, en toi Kypris habita, prends
+place au milieu de nous, comme une soeur digne d'etre ecoutee.
+
+--L'amour, Athene, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?
+
+Elle dedaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle
+avait cesse de parler.
+
+ * * * * *
+
+Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progres de la
+secte chretienne, qui pretend imposer ses convictions, sur le discredit
+des temples indulgents et le delaissement des hautes traditions. Il
+evoqua le tableau sinistre des plaines ou mourut un empereur philosophe
+parmi les legions consternees. Il dit ta gloire, o Julien, pale figure
+d'assassine au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu
+t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus
+railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu
+des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trone, tu
+connus les belles phrases et les hautes pensees qui dedaignent de
+s'agenouiller.
+
+Tous applaudirent cette glorification de leur frere couronne, et quand
+le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et
+magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,
+et ceux-la, plus nobles encore, qui combattent pour l'independance de
+l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les
+jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se
+leverent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et declarant tout
+d'une voix que le discours fameux de Pericles avait ete une fois egale.
+L'orateur etait vieux, il ne sut s'arreter.
+
+ * * * * *
+
+--Laissez, disait un poete, laissez agir les dieux et la poesie, nous
+triompherons de la populace comme, jadis, nos peres, de tous les
+barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des notres?
+
+--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de legion, que
+leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez
+trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour
+ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares
+vous ecraseront.
+
+Un murmure s'eleva, et des femmes voilerent leur visage. Cependant
+Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:
+
+--Nous sommes des Hellenes d'orgueil, mais ou va notre coeur? De
+Phrygie, de Phenicie nous vinrent Adonis que les femmes reveillent avec
+des baisers, Isis qui regnait et la grande Artemis d'Ephese, qui fut
+toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms
+de leurs dieux, etant plus anciens, plaisent davantage a la divinite.
+
+Un autre se recitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.
+
+ * * * * *
+
+L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des
+terrasses un peu d'air penetrait. Sur la mosaique, les jeunes hommes
+trainerent leurs escabeaux d'ebene pres des coussins des femmes. La
+ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
+fresques s'eteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
+semblait plus haute, et les dieux de marbre etaient plus des dieux.
+
+La vierge, debout, considerait ce petit monde, le seul qu'elle connut
+parmi les vivants, le seul qui put la comprendre et la proteger; si elle
+souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanite de son
+entourage, ou si elle vaguait loin de la dans le sein de l'Etre, sa
+noble figure ne le disait point. Alors des siecles de grossierete
+n'avaient pas modele le visage humain a grimacer comme font mes
+contemporains.
+
+A ce moment une clameur monta de la place, et penetra en tourbillons
+indistincts dans l'assemblee, qu'elle balaya et fit se dresser inquiete.
+Une bande impure vociferait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
+gravi les premieres marches du temple. On les voyait degoutants de
+haillons, la tete renversee en arriere, la gorge et la poitrine gonflees
+d'insultes. Et le nom d'Athene montait confusement de cette tourbe,
+comme une buee d'un marais malsain.
+
+Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrite des balustrades.
+Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
+au Serapeum lui paraissaient les egouts qui charriaient la fange de la
+cite dans cette populace ignominieuse.
+
+Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;
+
+--Tu ne dois pas les ecouter ni les craindre.
+
+Elle l'ecarta doucement.
+
+ * * * * *
+
+Amaryllis se demandait: "Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
+femmes? Quel charme infini emane du bel adolescent qu'ils servent!" Elle
+se sentait attiree vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
+et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
+pedantismes secs.
+
+Elle entendait a demi l'accent ironique de Lucius:
+
+--Dedaignons-les! un leger dedain est encore un plaisir. Mais
+gardons-nous de les mepriser; le mepris veut un effort et nous
+rapprocherait de ces curieux fanatiques.
+
+A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui decorait la
+place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
+les decombres.
+
+Lentement Athene se retourna. Une haute dignite s'imposait de cette
+vierge indifferente a la colere d'un peuple, et d'une voix ample et
+douce, semblable sur les clameurs de la foule a la noblesse d'un cygne
+sur des vagues orageuses, elle declama un hymne heroique des ancetres.
+
+Quand elle s'arreta, le cou gonfle, haletante, transfiguree sous le
+baiser de l'astre qui, la-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
+jeunes gens palpitaient de sa beaute. Un silence majestueux retomba
+derriere ses paroles. Elle haussait les ames mediocres. Lucius, accoude
+aux debris de quelque immortel, goutait une profonde et delicieuse
+melancolie.
+
+Le soleil disparut de ce jour dans une tache de pourpre et de sang,
+comme un triomphateur et un martyr. Il avait plonge dans la mer toute
+bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable a
+toutes ces grandes choses qui deja ne sont plus qu'un vain soutenir
+quand nous les admirons encore.
+
+ * * * * *
+
+Athene maintenant contemplait les jardins, leur sterilite, la ruine des
+laboratoires, et une fade tristesse la penetrait comme un pressentiment.
+Elle leva la main, et d'une voix basse et precipitee; tandis qu'au loin
+les cloches de Mithra et telles des chretiens convoquaient leurs
+fideles, tandis que les hurleurs s'ecoulaient et que seul le soir
+bruissait dans la fraicheur:
+
+--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer a jamais les nobles phrases et les
+hautes pensees, et de depouiller plutot la vie que mon independance.
+
+Et d'une voix calme, presque divine: "Jurez tous, mes freres!"
+
+--Athene, sur quoi veux-tu que nous jurions?
+
+--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.
+
+Et tous etendirent la main.
+
+ * * * * *
+
+Mais deja, la representation finie, ils s'empressaient a rajuster leurs
+tuniques, a draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
+jardins.
+
+Amaryllis a l'ecart pleurait; apres cette journee tant emue, ses nerfs
+avaient faibli sous la supreme invocation de la vierge. Athene promenait
+ses lents regards, et rien dans sa serenite ne trahissait l'impatience
+de solitude que ces longues seances lui laissaient. Elle vit la courtisane
+et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait a cette
+etreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grece trouvaient beau la
+vierge aux contours divins enlacee de la souple Orientale: pure colonne
+de Paros ou s'enroule le pampre des ivresses.
+
+ * * * * *
+
+Lucius songeait: "Helas! Athene, vous voulez nous elever jusqu'a
+l'intelligence pure et nous defendre toutes les illusions, celles qui
+nous font pleurer et celles dont nous revons; craignez qu'il ne vous
+enleve encore cette enfant, celui qui abaissa les pensees de nos sages
+jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, evoque tous les
+troubles de la passion."
+
+ * * * * *
+
+L'agitation persista, car les ennemis d'Athene gagnaient de l'audace a
+demeurer impunis, et la foule se prenait a hair celle qu'on insultait
+tout le jour.
+
+ * * * * *
+
+Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
+ironie, lui conduisit l'Orientale:
+
+--Je te presentai une servante d'Adonis, c'est une chretienne qu'il faut
+dire aujourd'hui.
+
+Athene, avec la lassitude de son isolement et de son elevation,
+repondit:
+
+--Qu'importe, peut-etre, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
+la vie, etre curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
+noblesse de l'esprit; tu la possedes, Amaryllis. Et pouvons-nous te
+reprocher, a toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
+d'ignorer la forme sereine et definitive, que surent donner a cette
+inquietude nos aieux, les penseurs d'Hellas?
+
+Dans cette excuse se dressait un peu de fierte, et ce fut tout son
+reproche a la Chretienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'etre
+venus. Ses amis le plus affiches, jugeant le peril imminent, s'etaient
+excuses. Seul, un vieillard rejoignit, aupres de la vierge, Amaryllis et
+Lucius. Il etait poete et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
+egaree, se garderait de tous exces. Lucius et Athene empecherent
+Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
+ce debauche trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
+d'un esprit, et que les plus beaux caracteres sont faits du
+developpement logique de leurs illusions.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, avec simplicite, Athene commenca son enseignement au petit
+groupe attentif:
+
+--"Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
+poetes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
+heroines, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
+n'ont point a user de leur propre coeur pour les frivolites passageres,
+et qu'ainsi, aux heures troublees, ils le trouvent intact dans leur
+poitrine.
+
+"Et puis les poetes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
+plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
+et les hommes inspires la chantent en termes magnifiques, avec tout le
+deploiement de langage qui convient aux choses sacrees.
+
+"Elle est la felicite supreme, l'inconnue digne de nos meditations, la
+patrie des reves et des melancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
+Quelques sueurs et des contractions la precedent qu'il faut couvrir d'un
+voile, mais aussitot nous nous fondons dans l'Etre, nous sommes
+soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de desir, nous
+nous absorbons dans l'un, dans le tout...."
+
+ * * * * *
+
+Sa voix etait un peu cadencee et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
+d'un hymne aux dieux. Au milieu des huees d'un peuple, il y avait une
+rare dignite dans cette vierge si jeune et belle, deployant, comme un
+riche linceul, l'apotheose de la mort.
+
+Elle vit le vieillard qui considerait la salle vide avec des yeux
+touches de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
+amerement encore a cet abandon. Et s'interrompant:
+
+ * * * * *
+
+"Je veux laisser la, dit-elle, les pensees des sages, puisque
+aujourd'hui elles l'attristent, o mon poete! mais garde-toi de meler de
+mauvaises pensees au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
+de courage qu'ils se refusent a braver la populace, mais songez, mes
+amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
+d'insenses, vous qui preferez vous joindre aux femmes plutot que de
+suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
+rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermete la vie qui
+nous est si lourde!"
+
+ * * * * *
+
+A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
+d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussiere s'elevait, comme la
+marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi etaient dechaines les
+plus feroces des hommes contre une femme.
+
+ * * * * *
+
+Lucius et ses amis voulurent entrainer Athene.
+
+--Ils n'ont que moi, repondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
+les bibliotheques et les statues des ancetres. Je ne delaisserai pas les
+exiles.
+
+Amaryllis se jeta a genoux, et elle baisait les mains de la vierge
+heroique.
+
+--Jamais! reprit-elle.
+
+La grandeur du sacrifice lui donnait a cette heure une beaute inconnue
+des vivants. Elle reprit:
+
+--Quittons-nous, mes freres. Le passage des jardins est libre encore.
+
+Elle devina leurs refus, et ses levres qu'allait sceller la mort
+consentirent au mensonge.
+
+--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arreter ces fanatiques; ils nous
+savent innocents et nobles; hatez-vous de les prevenir....
+
+"Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
+amertume. Transmets a nos freres ma supreme pensee, et que toujours ils
+se souviennent des ancetres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
+console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, a cette
+extremite, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un
+d'entre eux ait soupire aupres de moi, et que ma froideur l'ait
+contriste, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
+de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, a la derniere
+d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner a
+concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
+femmes heroiques, mon coeur gonfle pour Hellas l'emplissait toute."
+
+Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps deja, eclata de sanglots et
+dechira ses vetements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
+Lucius ne purent retenir leurs larmes.
+
+Athene leur dit doucement:
+
+--Je vous prie, amis.
+
+Puis Amaryllis tremblait d'effroi.
+
+Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
+ville et comme l'embuscade d'un grand crime.
+
+La vierge dit au vieillard, qui seul etait demeure: "Pere, laisse-moi."
+
+Il repondit en sanglotant:
+
+--Je t'ai connue quand tu etais petite.... Je suis tres vieux, et toi
+seule m'aime parmi les vivants....
+
+Soudain ils se turent.
+
+ * * * * *
+
+En bas, une marche cadencee retentissait sur les dalles. "Les legions!"
+cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
+quelque chose comme une deception de martyrs. C'etaient les Barbares a
+la solde de l'Empire, casques d'airain et leurs epees sonnant a chaque
+pas. Honte! ils protegent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
+fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de betes, avec des
+piques.
+
+ * * * * *
+
+Elle repeta: "Pere, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
+meure devant un homme."
+
+Il cessa de pleurer, et relevant la tete:
+
+--Linus fut dechire par des chiens enrages, mais Orphee enchantait les
+betes feroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
+tenter un destin semblable.
+
+La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-etre convenait-il que
+des vers fussent declames devant la mort de la petite-fille de Platon et
+d'Homere.
+
+ * * * * *
+
+De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
+A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, ou
+chante le genie des poetes. Et la vierge immaculee dedaigna d'en voir
+davantage. De ce peuple vautre dans la bestialite, elle haussa son
+regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Helios, qu'environne l'ether
+immense ou se meuvent, sur le rhythme des astres, les ames les plus
+nobles.
+
+On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
+voix hurlant la mort.
+
+ * * * * *
+
+Comme une pretresse, avec une lente serenite, dans un jour solennel,
+accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrees, ainsi
+Athene se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:
+
+--Adieu, disait-elle, o ma mere! o la mere de mes aieux! Athenes qui
+n'es plus qu'une ruine harmonieuse, pres de depouiller l'existence, je
+te salue de ma derniere invocation!
+
+"Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
+contre les choses viles, contre la mediocrite et la souffrance, et s'il
+n'avait tenu qu'a toi, j'eusse connu la douceur du sourire.
+
+"Tu deposas en moi tes plus nobles pensees et tes rhythmes les plus
+harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
+vierge, alanguit ton genie. Et maintenant, mere, puisqu'il te plait de
+me delivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicite."
+
+ * * * * *
+
+Puis s'adressant aux statues d'Homere et de Platon:
+
+--Un jour, dit-elle, que je revais a vos cotes, j'appris de mon coeur
+qu'une belle pensee est preferable meme a une belle action. Et pourtant
+je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
+mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
+chagriner a jamais mon ame?
+
+"Ma mort toutefois n'offensera point votre serenite, et mon sang pali
+lavera les parvis de votre demeure."
+
+ * * * * *
+
+Elle se pencha encore vers les cours interieures. Ca et la, des pigeons
+y sautillaient de grains en grains. Reveuse, elle demeura un instant a
+regarder les plantes, les betes, la vie qu'elle avait toujours
+dedaignee, et cette derniere seconde lui parut delicieuse.
+
+ * * * * *
+
+Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
+apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
+s'entrouvrit devant elle, car sa demarche etait d'une deesse, et nul ne
+voyait ses levres palies. Mais ses forces faillirent a son courage, elle
+s'evanouit sur les dalles.--Alors, comme les machoires d'une bete fauve,
+la foule se referma, et les membres de la vierge furent disperses,
+tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
+Barbares ricanaient de cet assassinat, eclaboussant la majeste de
+l'empire et le linceul du monde antique.
+
+ * * * * *
+
+Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siecles anciens se tordait
+dans l'epouvante et le delire avec les cris d'une agonisante et d'une
+femme qui enfante, Amaryllis et Lucius rechercherent les restes divins
+de la vierge du Serapis.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le baton
+des fanatiques, la derniere des Hellenes; et seuls, une courtisane et un
+debauche frivole, honorerent ses derniers instants. Mais que t'importe,
+o vierge immortelle, ces defaillances passageres des hommes! ton destin
+melancolique et ta piete traverserent les siecles douloureux, et les
+petits-fils de ceux-la qui ricanaient a ton martyre s'agenouillent
+devant ton apotheose, et, rougissant de leurs peres, ils te demandent
+d'oublier les choses irreparables, car cette obscure inquietude, qui
+jadis excita les aieux contre ta serenite, force aujourd'hui les plus
+nobles a s'enfermer dans leur tour d'ivoire, ou ils interrogent avec
+amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
+des jeunes hommes de cette epoque, que ces quelques jours passes a tes
+genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eut pu rendre ces
+pages dignes de ton heroique legende.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE II
+
+A PARIS
+
+A Henry de Verneville.
+
+
+ * * * * *
+
+CHAPITRE QUATRIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Quelques mois avant d'etre majeur, il quitta sa province pour terminer
+de niaises etudes, probablement son droit, a Paris. Il y vecut la vie
+des conversations interminables qui est toute l'existence d'un etudiant
+francais un peu intelligent._
+
+_Il frequenta habituellement:_
+
+_1 deg. Des cafes ou se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_
+
+_2 deg. Quelques cabinets de travail de litterateurs connus;_
+
+_3 deg. La Bibliotheque Nationale, l'Ecole des hautes etudes, des concerts
+le dimanche, des musees._
+
+_Dans cette vie ou il se dispersait, il apportait en somme assez de
+clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
+imaginait et a cause desquels il s'etait meprise pendant des annees.
+Quant a l'aimable plaisir qu'on y rencontre a chaque heurt de rue ou de
+conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
+suffit._
+
+
+ * * * * *
+
+
+PARIS A VINGT ANS
+
+
+En ces reves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
+premieres sensibilites. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
+ame jusqu'a l'heroisme. De sa tour d'ivoire,--comme Athene, du Serapis
+--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
+s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mepriser.
+Et cet enfant isole, vaniteux et meurtri, vecut son reve d'une telle
+energie que sa souffrance egalait son orgueil.
+
+Solitaires promenades jusqu'a l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!
+
+C'etait une philosophie abandonnee qu'il venait la pieusement servir.
+Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
+ingenieux qu'il en sut l'agencement, ne paraissaient a son esprit que le
+manteau d'un Dieu. Sa devotion, soulevant ce linceul qu'elle eut juge
+grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
+l'enthousiasme.
+
+Quartier dechu! ruelles decriees, qui ombragerent la chretiente
+d'incomparables metaphysiques! sa fievre vous parcourait, insatiable de
+vos inspirations, et ses pieds a marcher sur tant de souvenirs ne
+sentaient plus leurs meurtrissures.
+
+Soirees glorieuses et douces! Son cerveau gorge de jeunesse dedaignait
+de preciser sa vision; ainsi son genie lui parut infini, et il
+s'enivrait d'etre tel.
+
+ * * * * *
+
+La reaction fut violente. A ces delices succeda la secheresse. Tant de
+nobles aspirations aneanties lui parurent soudain convenues et froides.
+Et son cerveau anemie, ses nerfs surmenes s'affolerent pour evoquer
+immediatement, dans cet horizon pietine comme un manege, quelque sentier
+ou fleurit une ferveur nouvelle.
+
+Il avait horreur de la monotone solitude de ses meditations, comme d'une
+debauche quand notre tete et les bougies vacillent au vent de l'aube.
+Une fraiche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repose. Mais
+son amie, enfoncee dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
+reparu. Aussi, las et desespere de ne s'etre plus rien de neuf, il
+detesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de facon precise se
+construire un univers permanent.
+
+Toute la journee, il somnolait d'un vague a l'estomac; il fumait sans
+plaisir et baillait. Il visita des gens et leurs conversations
+poisseuses l'ecoeurerent.
+
+ * * * * *
+
+Or un jour, dans une fete, au soleil sec, ou Paris s'epanouissait dont
+le parfum enfievre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
+marbres d'art, des corbeilles colorees et un tumulte poli, il la
+rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.
+
+De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
+charmes. Elle avait mis a sa libre allure de jeune fille le masque
+frivole d'une mondaine, et ennuage son corps souple du fouillis des
+choses a la mode. Toujours delicieuse, il la reconnut, elle dont il ne
+put definir le sourire ni les yeux pleins de bonte, et qui, couronnee de
+fleurs, reconfortait les premieres melancolies dont il soupira,--elle
+dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumee et
+pres de qui l'on se plait a gaspiller le temps, la sensualite et la
+metaphysique.
+
+Il lui sembla qu'une partie de soi-meme, depuis longtemps fermee, se
+rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.
+
+ * * * * *
+
+Fontaine de vie, figure mysterieuse de petit animal nubile, et dont un
+geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une emotion
+feconde. Lueur qui nous apparait aux heures rares d'echauffement, et qui
+revet une forme harmonieuse au decor du moment, pour offrir a notre ame,
+chercheuse de dieux, comme un resume intense de tous nos troubles.--Son
+desir a nouveau se cristallisait devant lui.
+
+Sous les feuillages, parmi la foule qui s'ecarte et admire, elle papote,
+capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
+convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
+son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
+avec une gravite subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
+aspire a dominer le monde pour mepriser tout et tous, et que son mepris
+soit evident.
+
+Cependant aupres de lui, ses camarades, des buveurs de biere, discourent
+d'une voix assuree ou sonnent a chaque phrase des mots d'argent, tandis
+que le garcon, balance sur un pied et qui serre contre son coeur une
+serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
+grossieres qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
+et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
+existent.
+
+Sur son coeur un instant echauffe, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
+soleil, sa joie, toute la fete se terminent.
+
+La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
+elle se prete gracieusement au baiser d'un personnage age et considerable,
+--a qui elle chuchote quelques mots, en designant le jeune homme. Puis le
+coupe, glaces relevees, s'eloigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
+rapide et dedaigneux.
+
+ * * * * *
+
+Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre decoupee sur la vie par
+cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
+l'ame furtive qu'elle signifie. Ses levres, trop mobiles et
+deconcertantes, sont pareilles au rire leger de cette mondaine creature;
+et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
+il nous conquiert tous par l'approbation perpetuelle de sa tete qui
+s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maitre qui institua
+des doubles a toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
+les plus rudes sectaires. Ses paupieres sont alourdies, car sur elles
+repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
+voir les prunelles bleues du sophiste reveur. Il l'aborda sans hesiter;
+il lui dit son inquietude, qu'une bourrique pessimiste et un theoricien
+ne surent apaiser, ses amours anemiques, ses reves et ses pietinements.
+Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
+decor d'une fete de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.
+
+ * * * * *
+
+"Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
+procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
+respectates la division des genres. Vous connutes l'amour, et hier
+encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
+experiences bien conduites sont precieuses.... Vous avez sans doute
+vingt-un ans?"
+
+Il sourit et se frotta les mains.
+
+ * * * * *
+
+"S'il vous plait, reprit-il, goutons quelque absinthe. Voila des annees
+que je celebre les jouissances faciles sans les connaitre. A mon age,
+imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues experiences me
+ravissent."
+
+Et battant son absinthe avec une delicieuse gaucherie, l'illustre
+vieillard se complut encore a quelques compliments ingenieux, tandis
+qu'a chaque gorgee leur soir se teintait de confiance.
+
+ * * * * *
+
+"Mon jeune ami, permettez que je retouche legerement votre univers. Il
+est assez du gout recent le meilleur, je voudrais seulement le preciser
+ca et la.
+
+"Vos maitres, leurs livres et leurs pensees diffuses vous firent une
+excellente vision, un monde d'ou est absente l'idee du devoir (l'effort,
+le devouement), sinon comme volupte raffinee; c'est un verger ou vous
+n'avez qu'a vous satisfaire, ingenument, par mille gymnastiques (je vous
+suppose quelques rentes et de la sante).
+
+"Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me
+disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus
+pour avoir hausse dessus les barbares un reve heroique. Mais quoi!
+faut-il, a cause de ces lendemains desabuses, que votre coeur mefiant
+oublie des instants delicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine
+pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pietinee par la plebe ne
+vous a-t-il pas monte jusqu'a l'enthousiasme?--Siecle lourdaud! Logique
+detestable! Ils disent: "Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons
+dans la joie, n'ont de lendemain." Qu'importe! Une ame vraiment
+amoureuse ou heroique bondit a de nouvelles entreprises. C'est a
+vous-meme qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de
+votre ame: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.
+
+"Les petits enfants, entre deux travaux de leur age, jouent au voleur;
+ils goutent avec intensite les plaisirs de l'astuce, de l'independance
+et du peche, entre quatre murs, de telle a telle heure. Ainsi faites,
+et creez-vous mille univers. Que votre pensee vous soit une atmosphere
+aimable et changeant a l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut
+honorer, ecrit: "S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme
+tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination." Sutes-vous
+jouer de l'amour; en tresser des guirlandes a votre vie et a votre reve?
+Je vous vis a l'ecart, froisse...."
+
+Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le
+vieillard qui s'en apercut fit obliquer son discours:
+
+ * * * * *
+
+"Helas! je negligeai moi-meme les mimiques d'amour. Je serai plus
+competent a vous decrire un autre synonyme du bonheur, c'est la
+recherche de la notoriete que je veux dire: reputation, gloire, toute
+publicite suivie d'avantages flatteurs. Des hommes murs, et des jeunes
+meme, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, a
+tendre la main derriere ces instants aimables que je veux vous indiquer,
+vous ne trouverez rien de plus qu'apres le baiser de votre amie ou
+l'enivrement de votre vertu, mais, pour creer cette troisieme illusion,
+les methodes sont tres amusantes.
+
+"Jeune, infiniment sensible et parfois peut-etre humilie, vous etes pret
+pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itineraire sur, que je
+vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et
+le manteau, a cause des desillusions et du soir ou, lasse, on baille
+dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garcon me verse et l'absinthe et
+la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des
+solecismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la
+grammaire en cabinet particulier.
+
+ * * * * *
+
+"Et d'abord instituez-vous une specialite et un but.
+
+"Si votre esprit timide ne sait pas, des sa majorite, embrasser toute
+une carriere, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa
+vie de legers repas, d'epaisses fumeries et de nocturnes abandons ou
+l'amitie, l'amour et soi-meme lui sourient. C'est d'etape en etape que
+votre jeune audace s'enhardira.
+
+"Denombrez avec scrupule vos forces: votre sante, votre exterieur, vos
+relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre secheresse
+rarement surchauffee, vos flaneries et cette delicatesse qui pourra vous
+nuire.
+
+"Ayant dresse ce que vous etes et ce qu'il vous faut devenir, vous
+possederez la formule precise de votre conduite. A la rectifier, chaque
+jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous
+enerve, dans l'embrasure des fenetres mondaines, tandis que passent les
+valseurs.
+
+"Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui
+s'etonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'ecrie: "Moi
+aussi...."
+
+"Que desormais chacun _decouvre_, et a votre attitude seule, combien
+vous etes ne pour ce but meme que secretement vous vous fixez. Vos
+frequentations, la coupe de vos vetements contribueront a creer
+l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est
+l'appareil ou se trahit un specialiste. De la sera deduit votre
+caractere. Je glisse sur le detail, mais que d'exemples, instructifs et
+charmants, a tirer de la vie parisienne: si cela n'etait impudent.
+
+ * * * * *
+
+"Votre attitude composee, reste, pour realiser votre formule, a vous
+faire aider.
+
+"Par qui?
+
+"Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment
+d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs petaradent et
+disparaitront bientot. Puis vos interets et les leurs, identiques, se
+contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout ecartez toute
+familiarite.
+
+"Des personnes agees vous seront une meilleure ressource: du premier
+jour leur amitie vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de
+plus, sinon des besognes peut-etre et gratuites. Comment, retires sur
+les sommets de la vie, aideraient-ils a ces petites combinaisons dont
+ils sourient? ils ont oublie leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois,
+leur commerce vous donnera de l'agrement. La vie, si bouffonne, enseigne
+ces hautes intelligences a jouir de la notoriete avec ce detachement que
+je vous preche des votre depart. Enfin, ayant un noble esprit, ils y
+joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,
+tres egoiste, ne veut pas qu'on se relache.
+
+"L'excellente societe pour vos projets, c'est vos aines immediats;
+j'entends qu'ils ont trente a trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour
+activer leur succes ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils
+ont un pied encore dans les chemins ou vous entrez, ils s'inquietent de
+qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattes
+d'obliger.
+
+ * * * * *
+
+"Pour user des personnes agees et de ceux-ci, faites-vous agreable,
+plaisez. Gardez de pretendre a quelque superiorite; le merite ne suffit
+pas a conquerir les plus honnetes. Ayez souci d'approuver et non qu'on
+vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'ame la plus
+vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque merite reel a mettre
+en relief. Quete amusante, d'ailleurs, ou il ne faut qu'un peu
+d'ingeniosite. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent
+pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez
+votre role a ecouter chacun en tete a tete et a le reveler a soi-meme,
+on vous goutera infiniment.
+
+"A la faveur de cette inclination (et non plus tot, car celui qui
+pretend nous obliger des le premier jour souvent nous blesse et toujours
+se deprecie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des
+voitures soit assez eleve a Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la
+jalousie, etouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et
+qu'elle nait de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,
+qu'il est au monde quelque chose d'important.
+
+ * * * * *
+
+"J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrete jamais a mi-chemin dans ce jeu
+d'ambition. Realise ou parais realiser ta formule entiere; acquiers
+toute la gloire que tu t'es ouvertement proposee. Ceci est une
+necessite: il ne s'agit plus seulement de te rejouir, en un coin de
+toi-meme, de tes contenances savantes; il s'agit d'etre ou de ne pas
+etre battu quand tu seras vieux.
+
+ * * * * *
+
+"Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--a
+cause qu'etant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exegese et la
+morale, je me vis contraint de pousser jusqu'a cette notoriete
+considerable ou l'on m'honore. Je ne songeais guere a rire. J'avais des
+mon depart avoue des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on
+me batonnat. Aujourd'hui, ayant satisfait a ma formule, je salue et
+j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste a mon plaisir; tout le
+monde, et meme des personnes convenables, raffolent de mes petits
+mouvements de tete, de mon grand mouchoir et des ironies, ou j'excelle.
+Je dine tous les soirs en ville avec des dames decolletees, un peu
+grasses comme je les prefere, qui m'entreprennent sur la divinite, et
+avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voila quelle
+belle chose est la notoriete! Ah, jeune homme! soyons optimistes!"
+
+ * * * * *
+
+Le venerable M. X... se prit a rire un peu lourdement, puis se leva et
+sur le talon, malgre sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une
+gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains a son coeur, en
+ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommode qui va vomir.
+D'un trait pourtant il vida son verre. Et, apres un silence:
+
+"Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les
+hommes convaincus qu'on se cree ses desirs, ses incertitudes et son
+horizon, et acquerant chaque jour un doigte plus exquis a vouloir des
+choses plus harmonieuses.--Helas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je
+suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude
+sur la table). C'est toujours l'exteriorite qui nous oppresse. Mais
+vivons en dedans. Soyons idealistes.... (Il s'essuyait le visage.) A
+l'alcool qui n'est decidement qu'une vertu vulgaire, preferez la gloire,
+jeune homme.... (Il s'eventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout
+au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'etre
+affectueux et simple, car le grand idealiste se plait a tresser chaque
+soir une parure de heros pour sa patrie.--Mais buvons a ceux qui nous
+succederont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problemes
+d'une complexite autrement coquette que tes melancolies, s'ils ajoutent
+au vieux fonds de la nature humaine la curiosite et la science de tous
+ces jeux que nous entrevoyons." (Et le vieillard un peu chancelant se
+leva.)
+
+Mais j'abrege ce penible incident. Le jeune homme, naif, inculte ou
+pique? ne sut comprendre l'agrement de cette philosophie, et pousse, je
+suppose, par un respect, peut-etre hereditaire, pour l'imperatif
+categorique, il passa tout d'un trait les bornes memes du pyrrhonisme
+qu'on lui enseignait: jusqu'a soudain administrer a ce vieillard
+complique une volee de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,
+mais lui triomphait disant: "Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez
+l'elegiaque." Meme il eut replique par les choses de la morale et de la
+metaphysique aux arguments de M. X... si les garcons et le maitre
+d'hotel ne les avaient pousses dehors.
+
+Et le peuple ricanait.
+
+ * * * * *
+
+De ce jardin, veritable printemps de Paris, elegant et sec et plein de
+malaise, le jeune homme sortit fort enerve. Il elevait jusqu'a la haine
+de tout son mecontentement intime. Ardeur etrange et dont je le blame,
+il eut volontiers consenti a la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il
+desirait s'ecroulait, et au meme instant il revoyait toutes les
+deceptions et humiliations deja amassees.
+
+Apres s'etre ainsi meurtri, s'inquietant d'avoir battu le glorieux
+vieillard qui fait partout autorite, il cherchait une justification
+raisonnable a cet exces injurieux de sensibilite. Et il disait:
+
+"Si la gloire (academie, tribune francaise, notoriete, Panama) n'est que
+cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?
+
+"S'il mentait, je fis bien de le chatier, car il salissait un des
+premiers mobiles de la vertu humaine.
+
+"Enfin s'il n'etait qu'ivre, joueur de flute ou corybante, je ne
+l'endommageai guere, car les os de l'ivrogne sont elastiques, nous
+enseigne la science, qui est une belle chose aussi."
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que, tout a la fois trop grossier et trop sensible, il
+s'eloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siecle aux
+viveurs delicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait
+derriere lui, c'etait la plainte des lampes electriques se devorant dans
+le soir, entre Paris et les etoiles.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE CINQUIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Quand saint Georges a sauve la vierge de Beryte et qu'il est pres de
+l'epouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les
+tableaux precedents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous
+peignons les aventures, devient decidement peu seduisante dans ce
+chapitre et sous ce ciel de Paris, ou il semble qu'elle eut pu
+s'accorder pleinement avec Lui._
+
+_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleure de ses
+concitoyens, et il jouit dans le ciel de la beatitude eternelle.--Mais
+ici Lui s'agite; et le desaccord s'accentue entre ses gouts mal definis
+et les conditions de la vie._
+
+ * * * * *
+
+_L'imperfection des plus distingues, la niaiserie de quelques notoires,
+le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les
+specialistes et la conviction que, s'il faut parfois se resigner a
+paraitre fonctionnaire, commercant, soldat, artiste ou savant, il
+convient de n'oublier jamais que ce sont la de tristes infirmites, et
+que seules deux choses importent: 1 deg. se developper soi-meme pour
+soi-meme; 2 deg. etre bien eleve. Principes auxquels il pretait une
+excessive importance._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DANDYSME
+
+
+ Et sa poitrine attenuee ne m'est
+ plus qu'une poitrine maigre.
+
+
+Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crepitement dont le souvenir
+desespere le dyspeptique a jamais prive de tabac; une fumee se fondit
+vers le ciel: la couronne blanc cendre apparut.
+
+Il esperait dans son fauteuil etre tranquille et ne penser a rien,
+seulement, avant son troisieme cigare, se distraire a feuilleter
+l'_Indicateur Chaix_.
+
+ * * * * *
+
+--Ah! dit-il en rougissant un peu de depit.
+
+Elle s'etait posee sur le bras d'un fauteuil, et, sans oter son chapeau,
+deja developpait ce theme: J'ai des ennuis d'argent.
+
+Il fut excessivement choque de l'impudeur de ce propos; puis, resigne a
+revenir encore sur le passe, il parla, naturellement avec melancolie:
+
+--Votre parole, modeste jadis, m'etait douce, madame; vous etes nee le
+meme jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,
+comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous etions deux enfants
+amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...
+
+Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....
+
+--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour
+sentimental; ce n'est pas ce bonheur-la que je sollicite aujourd'hui.
+Mon epicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent
+parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.
+
+Avec cette grace degagee qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du
+papier timbre. Il le refusa gravement.
+
+Elle eut un mouvement de violente impatience.
+
+--L'argent! dit-elle. Que ce mot dechire enfin le voile use de ton
+univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul
+peut me parer de la supreme elegance, de cette bienveillance qui sied
+aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art delicat qui
+est de flatter presque sincerement, de tous ces charmes enfin qui
+flottent impalpables dans tes desirs. Ils sont en toi qui aspirent a
+etre, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes
+sous tes soupirs, dont le sens se derobera toujours a ta jeunesse,
+isolee dans son altiere indigence, si la fortune ne me permet de les
+consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je
+les deroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, pose sur
+ta sensibilite, en avait trouve le secret. C'est alors qu'intimide par
+le cortege de ma beaute, domine par ma seduction hautaine et qui pose le
+desir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma
+bouche.
+
+Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance
+lui-meme, dans sa mediocrite, il pretait a la fortune. Elle disait:
+
+--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunatre et qu'il
+mangeait au Bouillon Duval; des lors ton mecontement se dissipa.--Une
+belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la repulsion,
+quand tu compris que reellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton
+ame en frissonne, mais tu supportes (meme ne les recherches-tu pas?) les
+rudes familiarites d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que
+considerable et secretaire d'Etat.
+
+Il n'aimait guere qu'on brusquat les convenances. Il rougit qu'elle lui
+jetat des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,
+agrandissant son deplaisir par des considerations philosophiques, il
+repondit avec gravite:
+
+--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je
+n'approuve ni ne blame l'independance de tes observations; je regrette
+simplement que tu troubles mon hygiene spirituelle, car la mathematique
+des banquiers m'importune.
+
+Elle, alors, s'emouvant et d'une douleur contagieuse:
+
+--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et
+pourtant, petite fille, je te consolais a l'aurore de ta vie, au fosse
+de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque
+aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu devidas les
+sentiments choisis, quand tu me nommais Athene ou Amaryllis, a cause de
+tes lectures!
+
+--Ah!--dit-il en frissonnant, ramene par cette douceur a une vision de
+l'univers plus banale et coutumiere,--je ne suis qu'un attache de
+seconde classe aux Affaires etrangeres, et les restaurants sont fort
+dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans
+chercher a les placer dans la poitrine fraiche des femmes.
+
+--Mais sais-tu ce que tu negliges?
+
+Il craignit qu'elle ne recommencat la scene du chapitre II, et qu'elle
+se devetit. Elle ouvrit simplement la fenetre tout au large:
+
+ * * * * *
+
+De ce cinquieme d'un numero impair du boulevard Haussmann s'etendaient a
+l'infini les vagues de Paris, sombres, ou sont enfouis les tapis de jeux
+eclatants, taches d'or;--les nappes, les bougies, les fruits enormes et
+delicats, dans les restaurants ou l'on rit avec le malaise de
+desirer;--les abandons, ou la femme est jeune, dans les hotels de
+tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliotheques, ou
+s'alignent a perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de
+joie, cinq cent mille volumes bien catalogues;--les musiques qui nous
+modelent l'ame et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les
+heroismes jusqu'aux emotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous
+sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tiedes et
+fleuris, ou, a cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un
+monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec
+aisance nous buvons une tasse de the, et que, sans crainte, nous
+allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie tres soignees;--puis
+des rues plates et solitaires et seches, ou des voitures rapides nous
+emportent vers des affaires, dont il est amusant de debrouiller, avec
+une petite fievre, la complexite.
+
+Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! La enfin, il se
+dessaisirait de s'epier sans treve; et toutefois, frequentant mille
+societes differentes, il ne connaitrait personne en quelque sorte; il
+serait pour tous egalement aimable, et aucun ne le meurtrirait.
+
+ * * * * *
+
+Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante melancolie, mais
+soudain il songea qu'il pensait a peu pres comme les jeunes gens de
+brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'acrete le penetra.
+"Desormais, dit-il, je ne prendrai plus en grace les prieres, les
+sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions
+vulgaires."
+
+Et (toujours accoude devant Paris) sa pensee se mit a courir sans
+relache hors de cette immense plaine ou campent les Barbares.
+
+ * * * * *
+
+Alors il se trouva penche sur son propre univers, et il vaguait parmi
+ses pensees indecises. Il se rappelait qu'a la petite fenetre d'Ostie
+qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les
+plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage
+italienne), Augustin et Monique, sa mere, qui mourut des fievres cinq
+jours apres, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie
+que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le
+coeur de l'homme ne concoit pas. Avec une intensite aigue, il entrevit
+qu'il n'avait, lui, rien a chercher, et que, seul, le vide de sa pensee,
+sans treve lui battait dans la tete.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, lui dit-elle, reapparaissant comme une idee obsedante qui
+traverse nos meditations, ne t'ai-je pas envoye M. X...? Ses opinions
+sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le
+dictionnaire du langage que tiennent mes gestes a l'univers. Puisque tu
+naquis ailleurs, il devait te preparer a ma venue, le commenter le
+nouveau reve de la vie, qui, par moi, doit naitre en toi.
+
+ * * * * *
+
+Le jeune homme, la fenetre fermee, s'assit, baissa un peu l'abat-jour
+car la lumiere blessait ses yeux, puis il s'expliqua posement.
+
+--Veuillez, madame, m'ecouter. M. X..., dont je ne conteste ni les
+seductions, ni la logique delicieuse, m'installait dans un univers a
+l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon a ces apparences
+que, pour la facilite des relations mondaines ou commerciales, tous les
+Parisiens admettent, et dont les journaux a quinze centimes nous tracent
+chaque matin la geographie.
+
+Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothese la
+plus repandue, c'est-a-dire la plus accessible a toutes les
+intelligences, il me condamnait a la tenir pour la regle certaine et
+m'engageait a n'y pas croire a part moi. "Limite exactement ton ame a
+des idees, des sentiments, des espoirs fixes par le suffrage universel,
+me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire."
+
+Puis dans ce monde ainsi regle il me chercha un but de vie. Comme il
+avait surpris, parmi tant de susceptibilites qui s'inquietent en moi, un
+desir d'etre different et independant, il me proposa la domination.
+Grossiere psychologie!
+
+J'eus tort de m'emporter. Ce role qu'il me proposait, si deplaisant,
+etait du moins compose par un homme de gout. Plus apaise, je reconnais
+qu'avec de bien legeres retouches le palais qu'il offrait a mes reves me
+paraitrait assez coquet,--si l'horizon, helas! n'en etait
+irremediablement vulgaire.
+
+"La gloire ou notoriete flatteuse est uniquement, me disait-il, une
+certaine opinion que les autres prennent de nous, sous pretexte que nous
+sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc."--Pour moi, j'entrevois
+la possibilite de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter
+par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.
+Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.
+
+C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour specialiste,
+a la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en
+province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de
+Montmartre, la complexite des intrigues, les etapes d'ou l'on voit
+chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journees decisives,
+les victoires, les echecs meme, tout cela parait gai, ennobli de fievre
+et d'imprevu; mais, en fait, il faut diner avec des imbeciles; on prend
+des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses
+relations! On epie toujours le facteur; on s'amasse un passe ecoeurant,
+et le present ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant
+trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demande des lettres pour celui-ci
+et pour celle-la, et l'on me vit, qui meditais dans des antichambres les
+romans de Balzac avec la vie de Napoleon.
+
+O gloire! voila les epreuves par ou l'on t'approche, maintenant que tu
+ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou
+quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donne a tes amants, si je leur
+enseigne a te conquerir _avec rien du tout!_
+
+
+ * * * * *
+
+
+RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIETE
+
+
+Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-meme:
+
+Prenez donc une idee exacte; joignez-y un releve des qualites qu'il leur
+faut, plus la liste des adresses ou l'on se procure ces qualites, avec
+le temps et l'argent qu'elles coutent; agitez le tout avec vos pensees,
+vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.
+
+N'y touchez pas. Elle vous penetre lentement, elle depose dans votre ame
+la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles
+reussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez ou il vous plairait.
+Des lors les hommes vous paraissent des agites, qui tatonnent dans une
+obscurite ou tout vous est net et lumineux.
+
+Peu a peu cette fatuite intime exsude; elle adoucit et transforme vos
+attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphere speciale;
+cette confiance superbe que vous respirez subjugue, des l'abord, les
+timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous
+ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au
+grade qui vous elevent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux
+accabler leurs emules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;
+ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuite. Vous pensez
+bien que la foule les suit.
+
+Alors si vous avez evite avec soin d'exceller en quoi que ce soit,
+d'etre raffine de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'etre a la
+mode, si l'on ne peut vous declarer un Brummel, un don Juan, un viveur,
+non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre superiorite
+demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitee par
+aucune definition.
+
+Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, ou m'eut conduit M.
+X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.
+
+ * * * * *
+
+Mais je suis tout ensemble un maitre de danse et sa premiere danseuse.
+Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extreme simplicite des
+moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de
+pensee.
+
+Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la
+ballerine, n'aurais-je pas honte du signe miserable que j'ecrirais?
+C'est trop peu de borner son orgueil a l'approbation d'une plebe. Laisse
+ces Barbares participer les uns des autres.
+
+Qu'on le classe vulgaire ou d'elite, chacun, hors moi, n'est que
+barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne
+peuvent que tatonner, denaturer, ricaner, s'attrister, me deformer
+enfin, comme de grossiers devastateurs, aupres de la tendresse, des
+restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue a
+cultiver les delicates nuances de mon Moi. Et c'est a ces Barbares que
+je cederais le soin de me creer chaque matin, puisque je dependrais de
+leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette
+risible vie m'allait seduire!
+
+ * * * * *
+
+Mon esprit, qui ne s'emeut que pour bannir les visions fausses, se
+retrouve, apres ces beaux raisonnements steriles, en face du vide. J'ai
+du moins gagne une lumiere sur moi-meme; j'ai compris que rien n'est
+plus risible que la forme de ma sensibilite, c'est-a-dire les dialogues
+ou, toi et moi, nous nous depensons. Respectons dorenavant les adjectifs
+de la majorite. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si
+touchant, qu'avec les ames les plus neuves nous paraissions les
+pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir
+l'heure!
+
+Ma bien-aimee, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres
+precedents; c'est le plus net resultat de l'education de Paris. J'ignore
+quel univers me batir, mais je rougis de mon passe melancolique.--Et
+voila pourquoi, madame, je desire que vous cessiez d'exister, et je
+retire de dessous vous mon desir, qui vous soutenait sur le neant.
+
+ * * * * *
+
+Ces paroles judicieuses ou vibrait une nuance amere, nouvelle en lui,
+n'etaient qu'un jargon pedant pour une creature aussi denuee de
+metaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre
+empire sur soi-meme; elle se souvint des convenances. Quand il parlait
+de dandysme et de s'imposer a la mode, elle approuvait avec un serieux
+exagere et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il
+conclut sur le neant de ses recherches, elle trouva un sourire
+melancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_.
+
+ * * * * *
+
+Puis, quels que fussent ses sentiments interieurs, avec une audace
+merveilleuse, elle fut gaie et agacante jusqu'a dire, soudain
+transformee:
+
+--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe,
+je te verrai deux fois par semaine.
+
+ * * * * *
+
+Il marchait dans la chambre a grands pas, irresolu, les deux mains
+enfoncees dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu
+embarrasse, presque timide, il repondit.
+
+--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton
+adresse. Mais faut-il y penser a l'avance, et precisement a l'heure de
+la journee ou je suis le plus capable d'atteindre a l'enthousiasme et
+par suite a la verite?
+
+La jeune femme se leva; elle estimait que la scene devenait un peu
+excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle
+lui rendit son leger sourire de moquerie ou de simplicite pour qu'il
+l'embrassat.
+
+ * * * * *
+
+Mais lui, avec rapidite, comprenant la situation et qu'il n'avait plus
+le droit d'etre de Geneve: "Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est
+assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes a
+7,50 pour aimer comme tout le monde?"
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SIXIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_C'est une souffrance, apres que par la pensee on a embrasse tous les
+degres du developpement humain, de commencer soi-meme la vie par les
+plus bas echelons._
+
+_Pendant six mois il fut a son affaire. Il prit des aperitifs avec des
+publicistes, meme il s'exerca sur trois jeunes gens a manier les hommes.
+C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du
+cigare: "He, voila que ce jeune homme se fait sa place au soleil." Ce
+que ton nomme encore:_ il se pousse.
+
+_Et quoiqu'il n'eut qu'a se louer de tout le monde et de soi-meme, son
+horreur pour ces contacts etait chaque jour plus nerveuse. Peut-etre
+aussi se surchargeait-il, etant attache aux Affaires etrangeres,
+secretaire d'un sous-secretaire d'Etat, avec d'autres broutilles._
+
+ * * * * *
+
+
+EXTASE
+
+
+ Qu'on me rende mon moi!
+
+ MICHELET.
+
+
+A cette epoque, pour quelque besogne, une enquete sans doute, il fut a
+Bicetre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinee de
+soleil, il vit les fous joyeux et affaires, qu'un professeur, vieux
+maitre decore, et des jeunes gens serieux et simples interrogeaient
+discretement et toujours approuvaient.
+
+Le jeune homme etait las: fatigue de cette course matinale et humilie de
+sa besogne pretentieuse. Ce palais de plein air, cette imprevue
+hospitalite ou, dans un cadre parfait, dans une exquise regularite de
+confort, ces hommes, _si differents_ cependant, suivaient leur reve et
+se construisaient des univers, l'emurent. Il les voyait, ces idealistes,
+se promener en liberte, a l'ecart, fronts serieux, mains derriere le
+dos, s'arretant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur
+sterile activite, nul ne les faisait rougir; leurs ames vagabondaient,
+et vetus de vetements amples, ils laissaient aller leurs gestes.
+
+Isole dans ce delicieux sejour, tandis que personne ne daignait
+s'interesser a lui, sinon d'un oeil interrogateur et dedaigneux, il fit
+un retour sur lui-meme, poussiereux, incertain du lendemain, hatif et
+n'ayant pas trouve son atmosphere....
+
+ * * * * *
+
+De ces nobles preaux ou une sage hygiene prend soin de ces reveurs, il
+sortit bras ballants, ereinte par le soleil de midi, sans voiture, sans
+restaurants voisins, convaincu des difficultes inouies qu'on rencontre a
+vivre au plus epais des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Tout le jour, dans les intervalles de sa miserable besogne, il revit la
+douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se
+rejouissant soudain a cause d'un geste obscur qui se leve en leur ame,
+et toujours penches sur le nuage qu'a souleve en eux quelque grande idee
+tombee de Dieu.
+
+ * * * * *
+
+Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision,
+inexacte peut-etre, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les
+feuillages un peu bruissants, se coucher, rever, ne pas prevoir, ne plus
+connaitre personne, et cependant que soit machine avec precision le
+decor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres
+des eaux courantes.
+
+ * * * * *
+
+Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues
+poussiereuses ou le jour trop sali devient noir, parmi la foule
+gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.
+
+Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur echapper, les
+bruyants et les ressasseurs, il apercut, pareille a sa marche, la fuite
+grele d'un avec qui volontiers, des nuits entieres, il avait theorise.
+Celui-la tient toute affirmation pour le propre des pedants et n'en use
+que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et,
+quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sinceres.
+
+Il l'abordait d'un premier elan, plein d'une delectation febrile a
+l'idee que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient
+longuement et pour rien:
+
+1.--Insulter la societe, les hommes et surtout les idees.
+
+2.--Se rouler soi-meme et leur sotte existence dans la boue.
+
+ * * * * *
+
+Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air presse,
+d'une voix humble ou vibrait une nuance amere: "Ah! vous voila un grand
+homme, maintenant ... mais si ... mais si ..." Et le ton de cette phrase
+etait difficile a rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui?
+Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de
+paraitre indifferent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la
+salive de sa bouche etaient malades, son avenir degoutant et son passe
+plein d'humiliation.
+
+ * * * * *
+
+Harasse, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il
+ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin
+ses vetements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis
+rentre dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphere familiere:
+
+--Enfin, dit-il, je vais m'embeter a mon saoul, tranquillement.
+
+Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de
+cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains.
+Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la meme interjection lui
+echappe. Il a dans sa gorge l'etranglement des sanglots. Il n'ose meme
+pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne a ses
+imaginations,--et toutes idees l'envahissent.
+
+Et d'abord le desir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux
+surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dedain
+ou de protection.
+
+J'oublierai aussi les evenements, haissables parce qu'ils limitent (et
+cependant si j'etais bon et simple, avec l'energie un peu grossiere des
+heros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des
+prudences et toutes ces mesquineries ou je derive).
+
+Je veux echapper encore a tous ces livres, a tous ces problemes, a
+toutes ces solutions. Toute chose precise et definie, que ce soit une
+question ou une reponse, la premiere etape ou la limite de la
+connaissance, se reduit en derniere analyse a quelque derisoire
+banalite. Ces chefs-d'oeuvre tant vantes, comme aussi l'immense delayage
+des papiers nouveaux, ne laissent, apres qu'on les a presses mot par
+mot, que de maigres affirmations juxtaposees, cent fois discutees,
+insipides et seches. Je n'y trouvai jamais qu'un pretexte a m'echauffer;
+quelques-uns marquent l'instant ou telle image s'eveilla en moi.
+Anecdotes retrecies, tableaux fragmentaires d'apres lesquels je crois
+plier mon emotion, moi qui suis le principe et l'universalite des
+choses.
+
+Quelque filet d'idees que je veuille remonter, fatalement je reviens a
+moi-meme. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces
+livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude meme de
+leurs nomenclatures. Simples casiers ou je classe grossierement les
+notions que j'ai sur moi-meme! Leurs titres admis de tous servent
+d'etiquettes sottement precises a diverses parties de mon appetit. Nous
+disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la
+conversation. Ainsi en pleine pate, a l'emporte-piece, on decoupe des
+etoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers,
+delicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la
+cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette eclaire-t-il le
+ciel inconnaissable et qui nous trouble?
+
+ * * * * *
+
+Il alluma un cigare enorme, noir et sableux. Et il contemplait les
+associations d'idees qui s'amassaient des lointains de sa memoire pour
+lui batir son univers.
+
+ * * * * *
+
+... Deja les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts,
+souilles, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de
+pensees qui baignent son ame, aussi reelles, quoique insaisissables, que
+le parfum repandu dans tout notre etre par le souvenir d'une femme et
+que nous ne saurions preciser. Des bouffees d'imagination indefinies et
+puissantes le remplissent: desirs d'idees, appetits de savoir, emotions
+de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumee presque pateuse de
+son cigare. Il halete de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son
+mecanisme de tete puissamment echauffe ne s'arrete pas a se renseigner,
+a deduire, a distinguer, a rapprocher; son regard n'est tendu vers rien
+de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de
+dictionnaire. Il aspire a l'absolu. Il se sent devenir l'idee de l'idee;
+ainsi dans le monde sentimental le moment supreme est l'amour de
+l'amour: aimer sans objet, aimer a aimer.
+
+ * * * * *
+
+Cependant une fois encore, dans cette atmosphere de son Moi, la-bas sur
+l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son ame deroulee a
+l'infini, il devine la jeune femme ou plutot le lieu ou jadis elle lui
+apparut;--parfois dans un eclair de recueillement nous retrouvons les
+longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'etait une acuite
+profonde; tout l'etre transperce. Aujourd'hui, une notion, une froide
+chose de memoire.
+
+Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et
+qu'encensaient ces fleurs courbees, la tendresse et la volupte, jadis le
+troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un
+decor de tentations delicates; elle me souillait les hardiesses qui
+domptent les hommes. Mais le soir, assis pres d'elle et me rongeant
+l'esprit, je l'ai salie a la discuter.--Et il baille devant cette fade
+et perpetuelle revenante, sa sentimentalite.
+
+ * * * * *
+
+--Tu fus le precurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif a ce fluide et
+profond univers qui s'etend derriere les minutes et les faits. Mais
+pourquoi plus longtemps nommer femme mon desir? Je ne goutai de plaisir
+par toi qu'a mes heures de bonne sante et d'irreflexion; gaite bien
+furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu
+m'abandonnais que je connus la faiblesse delicieuse de soupirer. Mon
+reve solitaire fut fecond, il m'a donne la mollesse amoureuse et les
+larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les
+accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition a nous
+preoccuper. Je ne veux plus te rever et tu ne m'apparaitras plus.
+J'entends vivre avec la partie de moi-meme qui est intacte des basses
+besognes.
+
+ * * * * *
+
+Alors dans la fumee, loin du bruit de la vie, quittant les evenements et
+toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui
+fuyait cette vie etroite pour laquelle on a pu creer un vocabulaire. Un
+amas de reves, de nuances, de delicatesses sans nom et qui s'enfoncent a
+l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, ou sont inconnus
+les buts et les causes, ou sont tranches ces mille liens qui nous
+rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, ou le drame meme qui
+se joue en notre tete ne nous est plus qu'un spectacle.
+
+Quand, porte par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume,
+qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui
+toujours le virent vetu de complaisance, de mediocres ambitions, de
+futilites et s'enervant a des plaisanteries de cafe-concert. Au jour les
+besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe!
+Cette nuit celebre la resurrection de son ame; il est soi, il est le
+passage ou se pressent les images et les idees. Sous ce defile solennel
+il frissonne d'une petite fievre, d'un tremblement de hate: vivra-t-il
+assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'emeut dans les peuples,
+le long des siecles!
+
+Il se rejette en arriere pour aspirer une bouffee de tabac, et sa pensee
+soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait,
+l'autre contemplait le monde.
+
+Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y
+voyait grouiller les Barbares, il tremblait a l'idee de descendre parmi
+eux; ce lui etait une repulsion et une timidite, avec une angoisse. En
+meme temps il les meprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux;
+il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette
+turbulence.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous
+sommes les convaincus. Nous avons donne a chaque chose son nom; nous
+savons quand il convient de rire et d'etre serieux. Nous sommes sourds
+et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges,
+etant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la consideration, la
+patrie et toutes les places. Nous avons cree la notion du ridicule
+(contre ceux qui sont _differents_), et le type du bon garcon (tant la
+profondeur de notre ame est admirable).
+
+ * * * * *
+
+--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrieme
+cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le
+frere trebuchant des ames fieres qui se gardent a l'ecart une vision
+singuliere du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts
+ma vie, je ne veux point participer de leur mediocrite. Je me reconnais;
+je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis
+evoquer ici par trois idees associees. Que toutes les forces de mon
+orgueil rentrent en mon ame. Et que cette ame dedaigneuse secoue la
+sueur dont l'a souillee un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante.
+J'avais hate de cette nuit, o mon bien-aime, o moi, pour redevenir un
+dieu.
+
+ * * * * *
+
+--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc dejouer ainsi les jeunes dieux!
+Hier vous parutes encore un enfant; vos reins s'etaient courbatures
+pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; a l'aube,
+on vous a vu la peau fripee et dans les yeux de legeres fibrilles rouges
+apres des experiences sentimentales.
+
+--Qu'importe mon corps! Demence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien
+de commun entre ce produit mediocre de mes fournisseurs et mon ame ou
+j'ai mis ma tendresse. Et quelque bevue ou ce corps me compromette,
+c'est a lui d'en rougir devant moi.
+
+--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idees, votre ame enfin,
+cinquante que vous connaissez les possederent et les ont exprimees avec
+des mots delicieux. Sachez donc que, n'etant pas neuf, vous paraissez
+encore sec, essouffle, fievreux; qui donc pensez-vous charmer?
+
+--Mes pensees, mon ame, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir
+ces representations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et
+furtives ou vous pretendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et
+par qui elles existent dans leurs differences et dans leur unite,
+pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensees,
+avec mes actes, toutes vapeurs grossieres qui s'elevent de vos sens
+quand vous me regardez!
+
+Il serait beau, dites-vous, d'etre petit-fils d'une race qui commanda,
+et l'aieul d'une lignee de penseurs;--il serait beau que mon corps
+offrit l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van
+Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement
+ma sensibilite contre une sensibilite pareille, et qu'en cette rare
+union l'estime et la volupte ne fussent pas separees. Miseres, tout
+cela! Fragments eparpilles du bon et du beau! Je sais que je vous
+apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en verite, je
+ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable
+et insaisissable, derriere ce corps, derriere ces pensees, derriere ces
+actes que vous me reprochez; je forme et deforme l'univers, et rien
+n'existe que je sois tente d'adorer.
+
+Je me desinteresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus
+responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et
+de la depopulation.
+
+Apres quoi si l'on me dit: "Prouvez-vous donc, temoignez que vous etes
+un dieu." Je m'indigne et je reponds: "Quoi! comme les autres! me
+definir, c'est-a-dire me limiter! me refleter dans des intelligences qui
+me deformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous
+prepare? Ma tache, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver
+intact. Je m'en tiens a degager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans
+cesse le fleuve immonde des Barbares."
+
+ * * * * *
+
+Ainsi se retrouvait-il faconne selon son desir.
+
+ * * * * *
+
+Et peu a peu l'amertume melee a ce tourbillon de pensees se fondait.
+Abandonne dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminee parmi
+les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il
+maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idees
+qui ne se revelent que dans un eclair. La solennite et la profondeur de
+son emotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse
+n'etait pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied
+des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portee, sous un ciel
+bas, par un vent apre, sur la bruyere immense de l'ocean breton; mais
+entre ces murs nus et desesperants, ses moindres pensees prenaient une
+intensite poussee jusqu'a un degre prodigieux. Il s'enfoncait avec
+passion a en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession
+... Plenitude, sincerite d'ardeur, que ne peut vous faire sentir
+l'analyse.
+
+Porte sur ce fleuve enorme de pensees qui coule resserre entre le
+coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, desormais debordant
+cet etroit canal d'une nuit, le fleuve allait se repandre et l'emporter
+lui-meme sur tout le champ de la vie. Delices de comprendre, de se
+developper, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se
+remplir d'images indefinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au
+dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous
+grisent en se defendant, et qui de leur secret disent seulement: "Nous
+sommes de la meme race que toi, ardents et decourages."
+
+ * * * * *
+
+Et ce ne sont pas la les pensees familieres, les cheres pensees
+domestiques, de flanerie ou d'etude, que l'on protege, que l'on
+rechauffe, qu'on voit grandir. A celles-la, le soir, comme a des
+amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument
+comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre
+coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussiere
+d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore
+le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse
+terrible: "Sont-elles bonnes? et leur beaute?" Un nuage passe: "D'autres
+les ont possedees; demain elles me paraitront peut-etre froides, vides,
+banales." Ah! cette secheresse! ces harassements de reprendre, a froid
+et d'une ame retrecie, des theories qui hier m'echauffaient! Ah! presser
+une imagination, systematiser, synthetiser, eliminer, affiner, comparer!
+besogne d'ecoeurement! degout! d'ou l'on atteint la sterilite. Et devant
+cet amas de reves gaches, le cerveau fourbu demeure toujours, affame
+jusqu'au desespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de systeme
+a baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaitre ces angoisses.
+
+Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de creer. En cet instant je
+suis une fonction. O bonheur! ivresse! je cree. Quoi? Peu importe; tout.
+L'univers me penetre et se developpe et s'harmonise en moi. Pourquoi
+m'inquieter que ces pensees soient vraies, justes, grandes? Leurs
+epithetes varient selon les etres qui les considerent; et moi, je suis
+tous les etres. Je frissonne de joie, et, comme la mere qui palpite d'un
+monde, j'ignore ce qui nait en moi.
+
+ * * * * *
+
+Lourds soirs d'ete, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buee, de
+sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couche
+sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'etais
+enivre jusqu'a la migraine d'un defile sensuel d'images faites de grands
+paysages d'eau, d'immobilite et de sante dolente, doucement consolee
+parmi d'immenses solitudes brutalisees d'air salin.--Ainsi dans cette
+chambre seche roulait en moi tout un univers, apre et solennise.
+
+ * * * * *
+
+Comme il se promenait dans l'appartement a demi obscur, parlant tout
+haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetees la
+negligemment, avec la hate de sa rentree, et soudain il se rappela qu'il
+devait passer chez son cordonnier, puisqu'a midi recommencait son
+labeur. Deja sonnaient trois heures du matin: un decouragement
+epouvantable l'envahit: il fallait maintenant tacher de dormir jusqu'a
+l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraichir
+l'atmosphere enfievree, il ouvrit sur l'enorme Paris, qui, repu, lui
+sembla se preparer au lendemain. Il se devetit avec ce calme presque
+somnambulique qui nait, apres une violente surexcitation, de la
+certitude de l'irremediable. Et longtemps avant de s'endormir il se
+repetait, en la grossissant a chaque fois, l'horreur de la vie qu'il
+subissait. Son sommeil fut agite et par troncons, a cause qu'il avait
+trop fume: "Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe
+en nous ne nous echappe. Je vois distinctement de petits morceaux de
+rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif." Et, le
+corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour elever sa
+tete brulante.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SEPTIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son
+anxiete, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._
+
+_Certes il ne pretendait son degout universel justifie que contre
+l'_espece; _il reconnaissait qu'appliquee a l'_individu _sa mefiance
+avait souvent tort, car les caracteres specifiques se temoignent chez
+chacun dans des proportions variables._
+
+_Seulement il etait craintif de toute societe._
+
+_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraitre
+enviable, mais il meprisait les ames mediocres qui peuvent se satisfaire
+pleinement._
+
+ * * * * *
+
+_C'est malgre lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa
+nature, que nous avons vu se former par cinq annees d'efforts, deux hors
+du monde, trois a Paris. Silencieux et affaisse, il cachait le plus
+possible ses sentiments, mais la meilleure refutation qu'il leur connut
+consistait en un long bain vers dix heures du soir et une preparation de
+chloral._
+
+ * * * * *
+
+AFFAISEMENT
+
+
+C'etait, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voile des chansons
+bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pave de bois, un peu
+grise du luxe abondant des equipages, et satisfait de n'avoir aucun
+labeur pour cette soiree ni le lendemain. Il dina sans enervement, dans
+un endroit paisible et frais, servi par un garcon incolore. Il n'eut pas
+conscience des phenomenes de la digestion, et attable devant le cafe
+elegant et desert d'une silencieuse avenue, il gouta sans importuns le
+leger echauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le
+soir tombant, un peu froid pour faire plus agreable son londres blond
+parfaitement allume, il contemplait de vagues metaphysiques, charmantes
+et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles
+s'echappant a cette heure de leurs ateliers ingenieux de couture.
+Etaient-elles dans son ame, ou les voyait-il reellement sous ses yeux?
+pour qu'il prit souci de l'eclairer cet affaissement reveur etait trop
+doux.
+
+ * * * * *
+
+Bientot, mortifie des durs batons de sa chaise, il se leva et dut se
+choisir une occupation, un lieu ou il eut sa raison d'etre ce soir dans
+cet ocean mesquin de Paris.
+
+... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de
+camarades. On arrive, on est surpris et illumine de se revoir; on se
+serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec
+nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide,
+ou sans lever les yeux _a l'homme preoccupe,_ ou en disant: "mon
+vieux"). Puis quoi! les bavardages connus, les doleances, de petites
+envies. Aupres de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je
+n'irai pas risquer ma quietude. Tandis que les muscles de leurs visages
+et les secretes transitions de leurs discours revelent qu'ils mettent
+leur honneur et leur joie dans les mediocres sommes et faveurs ou ils se
+hissent, ils n'arretent pas de stigmatiser, avec emportement et naivete,
+les concessions de leurs aines. Le plus agacant est que, cramponnes a
+des opinions fragmentaires qu'ils recurent du hasard, ils s'indignent
+contre celui qui tient d'egale valeur ce qu'ils meprisent et ce qu'ils
+exaltent, comme si toutes attitudes n'etaient pas egalement
+insignifiantes et justifiees.
+
+ * * * * *
+
+... Dans le monde, a ce debut de l'ete, plus de receptions tapageuses.
+Aux salons reposes et frais, quinze a vingt personnes se succedent
+doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de the.
+Que n'allait-il s'y delasser? On rencontre dans la societe, a defaut
+d'affection, des gens affectueux et bien eleves. Les impressions qu'on y
+echange, prevues, un peu trop lucides, du moins n'eveillent jamais ce
+malaise que nous fait la verve heurtee des jeunes gens. "Peu repandu, je
+sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires,
+politiciens et mondaines; je ne distingue guere leurs petitesses, et,
+dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur
+bienveillant et bref."--Helas! sa douloureuse sensibilite lui fermait
+ces elegants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: "Je n'ai pas
+souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne
+m'ait mortifie des l'abord par quelque parole, insignifiante mais ou je
+savais trouver, malgre que je me tinsse, de la peine et de l'irritation.
+J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguerent avec un gout
+charmant, et leur accueil m'eut transporte, si l'impuissance de paraitre
+en une seule minute tout ce que je puis etre n'avait alors gate mon naif
+epanouissement et si profondement qu'aujourd'hui encore, dans mes
+instants de fatuite, la soudaine evocation de ces circonstances me
+resserre." Imagination penible qu'a part soi il comparait a la vanite
+pointilleuse des campagnards, mais enfoncee si avant dans sa chair qu'il
+pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.
+
+ * * * * *
+
+... Une troisieme distraction s'offrait: la musique. Amie puissante,
+elle met l'abondance dans l'ame, et, sur la plus seche, comme une
+humidite de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mecontent honteux,
+pendant les noires journees d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie
+sentimentale des sons, ou les tristesses meme palpitent d'une si large
+noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eut pas accepte
+cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses
+pensees familieres. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie,
+le front touche d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail
+nocturne, il se convainquait d'avoir ete _elu_ pour des infortunes
+speciales.--Mais dans cette molle soiree de tiedeur il repugnait a toute
+secousse. "Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les
+violons; leur puissance trop imploree decroit, et leur vertu ne saurait
+etre mise en reserve qui se subtilise avec le soupir expirant de
+l'archet."
+
+ * * * * *
+
+Il alla simplement se promener au parc Monceau.
+
+Quoique le soir elle sente un peu le marecage, il aimait cette nursery.
+La, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait
+d'abandonner l'air gaillard et sur de soi, uniforme du boulevard. Tant
+etait douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la
+majorite ne fut jamais spirituel. "Les gens m'epouvantent, ajoutait-il,
+mais a la veille d'un dimanche ou je pourrai m'enfermer tout le jour,
+j'ai pour l'humanite mille indulgences. Mes mechancetes ne sont que des
+crises, des exces de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agres
+admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague
+et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des
+objections; petites phrases de Michelet si penetrantes, brulantes du
+culte des groupes humains! amis, belles ames, qui me communiquez au
+dessert votre sentiment de la responsabilite! moi-meme j'ai senti une
+energie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail,
+quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.
+--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une piece, mais je me plais
+infiniment."
+
+ * * * * *
+
+Dans son epaule, une nevralgie lancina soudain, qui le guerit sans plus
+de sa deplaisante fatuite. Humant l'humidite, il se hata de fuir. Puis
+reprenant avec ponderation sa politique:
+
+"La reflexion et l'usage m'engagent a ensevelir au fond de mon ame ma
+vision particuliere du monde. La gardant immaculee, precise et
+consolante pour moi a toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut,
+supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarites des gens.--Je
+saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par
+quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on
+agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse a se
+garder en meme temps qu'on parait se donner, un plaisir aigu de mepris.
+Equilibre pourtant difficile a tenir! L'homme interieur, celui qui
+possede une vision personnelle du monde, parfois s'echappe a soi-meme,
+bouscule qui l'entoure et, se revelant, annule des mois merveilleux de
+prudence; s'il se plie sans eclat a servir l'univers vulgaire, s'il
+fraternise et s'il ravale ses degouts, je vois l'amertume amassee dans
+son ame qui le penetre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses,
+et ces levres sechees, avec bientot des coliques hepatiques!"
+
+ * * * * *
+
+Il s'arreta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois
+encore, ayant pose la verite (qui est de respecter la majorite), les
+raisonnements se derobaient, le laissant en contradiction avec soi-meme.
+Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniatrement par un autre cote sa
+rhapsodie:
+
+ * * * * *
+
+"Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en degout?
+(Et cette petite formule, deplaisante, trop maigre, desolait sa vie
+depuis des mois.)
+
+"Un jour viendra ou ce systeme, d'apres lequel je plie ma conduite, me
+deplaira. Aux heures vagues de la journee, souvent, par une fente
+brusque sur l'avenir, j'entrevois le desespoir qui alors me tournera
+contre moi-meme, alors qu'il sera trop tard.
+
+"C'est pitie que dans ce quartier desert je sois seul et indecis a
+remuer mes vieilles humeurs, que fait et defait le hasard des
+temperatures. Et ce soir, avec ce perpetuel resserrement de l'epigastre
+et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de
+sentir les nerfs qui se montent et seront bientot les maitres, ressemble
+a tout mes soirs, sans treve agites comme les minutes qui precedent un
+rendez-vous.
+
+"Ceux de mon age, _eversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont
+une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanes; ils
+doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands
+coups sur les epaules et souvent meme sur le plat du ventre, avec
+enthousiasme. Moi qui repugne a ces petulances et a leurs gourmes, plus
+tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'etre
+eloigne des ivresses ou des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums
+violents et des corsages delicats, sont gaies puis se deshabillent. Et
+voila mon moindre regret pres de tant de succes proposes, autorite,
+fortune, qu'irrevocablement je refuse. Refuses! qui le croira. Ou
+m'arreterais-je si je me decidais a vouloir?... Helas! quelque vie que
+je mene, toujours je me tourmenterai d'une acrete mecontente, pour
+n'avoir pu mener parallelement les contemplations du moine, les
+experiences du cosmopolite, la speculation du boursier et tant de vies
+dont j'aurais su agrandir les delices."
+
+Cependant, par de rapides frottements il echauffait son rhumatisme, et
+il circulait dans ce pate de maisons mornes, rue de Clichy, square
+Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un
+singulier melange de degout et de timidite, jusqu'a ne pouvoir prononcer
+leurs noms sans malaise, car il y avait recemment habite. Et le souvenir
+des espoirs, des echecs, des angoisses, tant de degouts subis des
+Barbares! precisant sa pensee, il tente, une fois encore, de reconnaitre
+sa position dans la vision commune de l'univers:
+
+ * * * * *
+
+"A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec
+passion, les plans les plus ingenieux, imaginations commerciales, succes
+mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
+devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitot par les Barbares
+sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai controle,
+estime, cote, toise, apprecie enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
+redresseront, puis ils daigneront m'autoriser a tenter la fortune; et je
+serai exploite, humilie, vexe a en etre etonne moi-meme, jusqu'a ce
+qu'enfin, excede de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en
+revienne a ma solitude, de plus en plus resserre, fane, froid, subtil,
+aride et de moins en moins loquace avec mon ame.
+
+"Oui, c'est trop tard pour renoncer d'etre l'abstraction qu'on me voit.
+Je fus trop acharne a verifier de quoi etait faite mon ardeur. Pour
+m'eprouver, je me touchai avec ingeniosite de mille traits aigus
+d'analyse jusque dans les fibres les plus delicates de ma pensee. Mon
+ame est toute dechiree. Je fatigue a la reparer. Mes curiosites, jadis
+si vives et agreables a voir: tristesse et derision. Et voila bien la
+guitare demodee de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse!
+Tristesse, tu n'interesses plus aujourd'hui que des fabricants de
+pilules, qui te vaincront par la chimie. Derision! m'etant mange la tete
+comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'epaisseur
+pour que je sourie encore.
+
+"Mon sourire a perdu sa fatuite. Je pensais me sourire a moi-meme, et
+j'ai perdu pied dans l'indefini a me hasarder hors la geographie morale.
+La tache n'etait pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouille,
+aminci, je me refuse desormais a de nouvelles experiences.
+
+"Je ne sais plus que me repeter; mes degouts meme n'ont plus de verve:
+simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anemie, miseres du passe, je
+vous vois mesquins du haut de la loi que j'ebauchai, ridicules avec les
+yeux du vulgaire.
+
+"Ce que j'appelais mes pensees sont en moi de petits cailloux, ternes et
+secs, qui bruissent et m'etouffent et me blessent.
+
+Je voudrais pleurer, etre berce; je voudrais desirer pleurer. Le voeu
+que je decouvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre,
+et tel que je ne le prendrais pas en grippe.
+
+ * * * * *
+
+"J'aurais passe ma journee tant bien que mal sous les besognes. Le soir,
+tous soirs, sans appareil j'irais a lui. Dans la cellule de notre amitie
+fermee au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosite ou son
+indifference ne me feraient tressaillir. Je serais sincere; lui
+affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je
+lui trouverais de l'autorite, ce serait "mon aine"; et, pour tout dire,
+il serait a mes cotes? moi-meme plus vieux. Telle sensation dont vous
+souffrez, me dirait-il, est rare meme chez vous; telle autre que vous
+pretez au monde, vous est une vision speciale; analysez mieux. Nous
+suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous etes au
+pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop
+sillonne par le mal se refusait a comprendre, et, cette supposition est
+plus triste encore, si je meprisais la verite par orgueil de malade,
+lui, sans mechantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait
+moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon acrete. Il
+m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est
+quand la fierte me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre
+un dieu dans les bras, pour que du moins le pretexte de ma lassitude
+soit noble. Dans mes detestables lucidites et expansions, il saurait me
+donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La
+secheresse, cette reine ecrasante et desolee qui s'assied sur le coeur
+des fanatiques qui ont abuse de la vie interieure, il la chasserait.
+A moi qui tentai de transfigurer mon ame en absolu, il redonnerait
+peut-etre l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose a desirer,
+a regretter, a pleurer! pour que je n'aie pas la gorge seche, la tete
+vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des cures, des
+ingenieurs, des demoiselles et des collectionneurs."
+
+ * * * * *
+
+Marcher dans les rues, ceder le trottoir, heurter celui-ci et respecter
+son propre rhumatisme secoue et coupe les idees. Au milieu de son
+emotion, ce jeune homme se mit tout a coup a rever de la vie qu'il
+s'installerait, s'il parvenait a supporter le contact des Barbares;
+
+"Je serais, pour qu'on ne m'ecrase pas, bon, aimable, rare et sans y
+paraitre tres circonspect.
+
+"Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me preparer des mets
+legers et qui, dans une office fraiche, ou j'irais pres de lui parfois
+m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du
+jour a feuilleter des traites d'hygiene.
+
+"J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes,
+pour visiter commodement certaines curiosites du vieux Paris, ou il faut
+apporter le guide Joanne, gros format.
+
+"Chaque annee, de rapides voyages de trente jours me meneraient a Venise
+pour ennoblir mon type, a Dresde pour rever devant ses peintures et ses
+musiques, au Vatican et a Berlin pour que leurs antiques precisent mes
+reves. Enfin, a tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de
+dormir, et je me reveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en
+face du va-et-vient admirable de l'heroique ocean breton, male et
+paternel."
+
+ * * * * *
+
+Rentre chez lui, il calcula sur papier le revenu necessaire a ce train
+de vie et les besognes qu'il lui en couterait. Puis il sourit de cet
+enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.
+
+Ensuite accable, il ne trouva plus la moindre reflexion a faire ... o
+maitre qui guerirait de la secheresse.
+
+ * * * * *
+
+C'est ce soir-la que decidement incapable de s'echauffer sans un
+bouleversement de son univers interieur, toujours possible mais que
+depuis des mois il esperait en vain, timide et affaisse devant l'avenir,
+tourmente d'insomnies, il eut le gout de se souvenir, de repeter les
+emotions, les visions du monde dont jadis il s'etait si violemment
+echauffe. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette
+monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les
+solliciteurs de ce depute sous-secretaire d'Etat.
+
+Il ne s'efforca nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux
+fussent agreables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habilete, les
+divers reves demeures empreints sur sa memoire depuis cinq ans.
+Seulement a cette heure de sterilite, il s'etonnait parfois de retrouver
+dans son souvenir certains acces de tendresse ou de haine. Est-il
+possible que j'aie declame! J'esperais cela! O naivete! Il rougissait.
+Et malgre sa sincerite, ca et la vous devinerez peut-etre qu'il a mis la
+sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-meme.
+
+Souvent, tres souvent, fatigue, perdu dans cette casuistique monotone,
+touche du soupcon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus
+effraye encore a l'idee de recommencer une vraie vie serieuse, ferme,
+utile, il s'interrompait:
+
+ * * * * *
+
+O maitre, maitre, ou es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me
+remets!"
+
+
+ * * * * *
+
+
+O maitre,
+
+Je me rappelle qu'a dix ans, quand je pleurais contre le poteau de
+gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les
+cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'etais ridicule, je
+m'interrogeais avec angoisse! "Plus tard, quand je serai une grande
+personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?"--Je ne
+sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop
+sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans.
+Petit garcon, tu n'avais pas tort de mepriser les cuistres,
+dispensateurs d'eloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dependais;
+tu montrais du gout de te plaire, de fois a autre, par les temps humides,
+a pleurer dans un coin plutot que de jouer avec ceux que tu n'avais pas
+choisis. Crois bien que les soucis et les pretentions des grandes
+personnes ont continue a m'etre souverainement indifferents. Aujourd'hui
+comme alors, je sens en elles l'ennemi; pres d'elles je retrouve le
+dedain et la timidite que t'inspirait la mediocrite de tes maitres.
+
+Rien de mes emotions de jadis ne me paraitrait leger aujourd'hui. J'ai
+les memes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifie, et il m'enseigne
+que j'avais tort, quand, tous m'ayant blesse, je disais en moi-meme:
+"Ils verront bien, un jour." Chaque annee, a chaque semaine presque,
+j'ai pu repeter: "Ils verront bien", ce mot des enfants sans defense
+qu'on humilie. Mais je n'ai plus le desir ni la volonte de manifester
+rien qui soit digne de moi. L'effort egoiste et apre m'a sterilise. Il
+faut, mon maitre, que tu me secoures.
+
+Je n'ai plus d'energie, mais compte qu'a la sensibilite violente d'un
+enfant je joins une clairvoyance des longtemps avertie. Et je te dis
+cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force
+et de fecondite spirituelle que j'ai besoin.
+
+Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de
+laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bete qui flaire et
+vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jete mon sentiment
+a celle qui passait sans que ma psychologie l'eut elue. Le secret des
+forts est de se contraindre sans repit.
+
+Je sais aussi,--puisque le decor ou je vis m'est attriste par mille
+souvenirs, par des sensations confuses incarnees dans les tables du
+boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade
+de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts ou veillent mille
+chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours eprouve que les choses tres
+belles me remplissaient d'une acre melancolie par le retour qu'elles
+m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les
+passionnerait.
+
+Je sais, mais qui me donnera la grace? qui fera que je veuille! O
+maitre, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec
+confiance a la seule recherche de mon absolu.
+
+Cette legende alexandrine, qui m'engendra autrefois a la vie
+personnelle, m'enseigne que mon ame, etant remontee dans sa tour
+d'ivoire qu'assiegent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences
+vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?
+
+Tout ce recit n'est que l'instant ou le probleme de la vie se presente a
+moi avec une grande clarte. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en
+paroles mais en oeuvres, apres l'elan de l'ame, apres la tendresse du
+coeur, le veritable amour serait d'agir.
+
+Toi seul, o mon maitre, m'ayant fortifie dans cette agitation souvent
+douloureuse d'ou je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait,
+et je te supplie que par une supreme tutelle, tu me choisisses le
+sentier ou s'accomplira ma destinee.
+
+Toi seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou
+prince des hommes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barres
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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