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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 1 + Sous l'oeil des barbares + +Author: Maurice Barrès + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + * * * * * + + + +LE CULTE DU MOI + + * * * * * + +SOUS L'OEIL DES BARBARES + +par + +MAURICE BARRES + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + * * * * * + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +1911 + + + * * * * * + + +TABLE + + +EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES. + + +SOUS L'OEIL DES BARBARES + +Voici une courte monographie réaliste + + +LIVRE I + +AVEC SES LIVRES + + +CHAPITRE PREMIER.--Concordance + +_Départ inquiet_ + + +CHAPITRE DEUXIÈME.--Concordance + +_Tendresse_ + + +CHAPITRE TROISIÈME.--Concordance + +_Désintéressement_ + + +LIVRE II + +A PARIS + + +CHAPITRE QUATRIÈME.--Concordance + +_Paris à vingt ans_ + + +CHAPITRE CINQUIÈME.--Concordance + +_Dandysme_ + + +CHAPITRE SIXIÈME.--Concordance + +_Extase_ + + +CHAPITRE SEPTIÈME,--Concordance + +_Affaissement_ + + +Oraison + + + * * * * * + + +EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES + + + * * * * * + +A M. PAUL BOURGET + + +MON CHER AMI, + +_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six +semaines, était ignoré du public, et la plupart des professionnels le +jugeaient incompréhensible et choquant, quand vous lui apportâtes votre +autorité et voire amitié fraternelle. Vous m'en avez continué le +bénéfice jusqu'à ce jour. Vous m'avez abrégé de quelques années le temps +fort pénible où un écrivain se cherche un public. Peut-être aussi mon +travail m'est-il devenu plus agréable à moi-même, grâce à cette +courtoise et affectueuse compréhension par où vous négligez les +imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de +tentatives intéressantes._ + +_Ah! les chères journées entre autres que nous avons passées à Hyères! +Comme vous écriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du +viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tillière, puis aussi +de la jeune Bérénice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient +alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que +vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres +détails, c'est-à-dire donner de l'intelligence aux hôteliers et de la +timidité aux importuns; à ce point que pas une fois, en me mettant à +table, dans ce temps-là, il ne me vint à l'esprit une réflexion qui +m'attriste en voyage, à savoir qu'étant donné le grand nombre de bêtes +qu'on rencontre à travers le monde, il est bien pénible que seuls, ou +à peu près, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._ + +_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procuré le plaisir le +plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._ + +_Si j'ajoute que vous êtes le penseur de ce temps ayant la vue la plus +nette des méthodes convenables à chaque espèce d'esprit et le goût le +plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne +la liberté de vous adresser ce petit travail, ou je me suis proposé +d'examiner quelques questions que soulève cette théorie de la culture +du Moi développée dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le +Jardin de Bérénice. + + + * * * * * + + +EXAMEN + + +Oui, il m'a semblé, en lisant mes critiques les plus bienveillants, +que ces trois volumes, publiés à de larges intervalles (de 1888 à 91) +n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attaché à louer ou à +contester des détails; c'est la suite, l'ensemble logique, le système +qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en réponse aux +critiques les plus fréquentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte +d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuseté de me suivre, je +procéderai par exposition, non par discussion. + +Que peut-on demander à ces trois livres? + +N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM. +Taine ou Bourget. Ceux-ci procèdent selon la méthode des botanistes qui +nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses +racines, par le sol où elle se développe, par l'air qui l'entoure. Ces +véritables psychologues prétendent remonter la série des causes de tout +frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils +nous narrent, ils tirent des lois générales. Tout à l'encontre, ces +ouvrages-ci ont été écrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de +Jésus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes, +et dont la préoccupation d'analyse s'arrête à donner une description +minutieuse, émouvante et contagieuse des états d'âme qu'il s'est +proposés. + +Le principal défaut de cette manière, c'est qu'elle laisse +inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle +décrit. Expliquer que tel caractère exceptionnel d'un personnage fut +préparé par les habitudes de ses ancêtres et par les excitations du +milieu où il réagit, c'est le pont aux ânes de la psychologie, et c'est +par là que les lecteurs les moins préparés parviennent à pénétrer dans +les domaines très particuliers où les invite leur auteur. Si un bon +psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire, +que comprendrions-nous à tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont +nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule +d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nés catholiques, le +lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des +lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les +sentiments d'un pur lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à +vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnête homme +en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un +Norvégien, un Russe se pourront-ils reconnaître dans le livre que voici, +où j'ai tenté la monographie des cinq ou six années d'apprentissage d'un +jeune Français intellectuel? + +On le voit, je ne me dissimule pas les difficultés de la méthode que +j'ai adoptée. Cette obscurité qu'on me reprocha durant quelques années +n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idée, c'est manque +d'explications psychologiques. Mais quand j'écrivais, tout mené par mon +émotion, je ne savais que déterminer et décrire les conditions des +phénomènes qui se passaient en moi. Comment les eussé-je expliqués? + +Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils être fournis +par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis +de noter qu'on n'est plus arrêté aujourd'hui par ce qu'on déclarait +incompréhensible à l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et +voici le fond de ma pensée,--je n'y mêlai aucune part didactique, parce +que, dans mon esprit, je le recommande uniquement à ceux qui goûtent la +sincérité sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'âme, +fussent-elles d'ailleurs singulières. + +Ces idéologies, au reste, sont exprimées avec une émotion communicative; +ceux qui partagent le vieux goût français pour les dissertations +psychiques trouveront là un intérêt dramatique. J'ai fait de l'idéologie +passionnée. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes; +pourquoi une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être, +hors de jouer avec des idées, n'essayerait-elle pas le roman de la +métaphysique? + +Voici des mémoires spirituels, des éjaculations aussi, comme ces livres +de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prières. + +Ces monographies présentent un triple intérêt: + +1° Elles proposent à plusieurs les _formules_ précises de sentiments +qu'ils éprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent à eux seuls qu'une +conscience imparfaite; + +2° Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme déjà +fréquent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi +ceux qui sont aujourd'hui au lycée. Ces livres, s'ils ne sont pas trop +délayés et trop forcés par les imitateurs, seront consultés dans la +suite comme documents; + +3° Mais voici un troisième point qui fait l'objet de ma sollicitude +toute spéciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit +le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur +s'égarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait à +l'ambition qu'a exprimée un poète étranger: «_Toute grande poésie est un +enseignement, je veux que l'on me considère comme un maître ou rien._» + +Et, par là, j'appelle la discussion sur la théorie qui remplit ces +volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite à m'expliquer de mon +_Scepticisme_, comme ils disent. + + + * * * * * + + +I--CULTE DU MOI + + +a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI + + +M'étant proposé de mettre en roman la conception que peuvent se faire de +l'univers les gens de notre époque décidés à penser par eux-mêmes et non +pas à répéter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir +commencer par une étude du Moi. Mes raisons, je les ai exposées dans une +conférence de décembre 1890, au théâtre d'application, et quoique cette +dissertation n'ait pas été publiée, il me paraît superflu de la +reprendre ici dans son détail. Notre morale, notre religion, notre +sentiment des nationalités sont choses écroulées, constatais-je, +auxquelles nous ne pouvons emprunter de règles de vie, et, en attendant +que nos maîtres nous aient refait des certitudes, il convient que nous +nous en tenions à la seule réalité, au Moi. C'est la conclusion du +premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des +Barbares_. + +On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fécond, vu qu'on +la trouve partout. A cela, s'il faut répondre, je réponds qu'une idée +prend toute son importance et sa signification de l'ordre où nous la +plaçons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a reçu un +caractère prépondérant dans l'exposition de mes idées, en même temps que +j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre. + +Égoïsme, égotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur +chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur désarroi +moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'éleva des +récriminations, les sempiternelles déclamations contre l'égoïsme. Cette +clameur fait sourire. Il est fâcheux qu'on soit encore obligé d'en +revenir à des notions qui, une fois pour toutes, devraient être acquises +aux esprits un peu défrichés. «Les moralistes, disait avec une haute +clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils +défendent à l'homme l'égoïsme et approuvent le patriotisme, car le +patriotisme n'est pas autre chose que l'égoïsme national, et cet égoïsme +fait commettre de nation à nation les mêmes injustices que l'égoïsme +personnel entre les individus.» En réalité, avec Saint-Simon, tous les +penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organisés tient à +l'égoïsme. Le mieux où l'on peut prétendre, c'est à combiner les +intérêts des hommes de telle façon que l'intérêt particulier et +l'intérêt général soient dans une commune direction. Et de même que +la première génération de l'humanité est celle où il y eut le plus +d'égoïsme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs +intérêts, de même des jeunes gens sincères, ne trouvant pas, à leur +entrée dans la vie, un maître, «_axiome, religion ou prince des +hommes_,» qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins +de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront +assez forts et possesseurs de leur âme, qu'ils regardent alors +l'humanité et cherchent une voie commune où s'harmoniser. C'est le souci +qui nous émouvait aux jours d'amour du _Jardin de Bérénice_. + +Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites +suites, nous allons toucher, sûrement et sans traîner, leur essentiel et +leur ordonnance. + + + * * * * * + + +b.--THÈSE DE «SOUS L'OEIL DES BARBARES» + + +Grave erreur de prêter à ce mot de _barbares_ la signification de +«philistins» ou de «bourgeois». Quelques-uns s'y méprirent tout +d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposée à nos +préoccupations. Par quelle grossière obsession professionnelle +séparerais-je l'humanité en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en +non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre «sous l'oeil des barbares», +ce n'est pas qu'il se sente opprimé par des hommes sans culture ou par +des négociants; son chagrin c'est de vivre parmi des êtres qui de la vie +possèdent un rêve opposé à celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par +ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des +adversaires. + +Dans le même sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie +grecque. Au contact des étrangers, et quel que fût d'ailleurs le degré +de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture +éprouvait un froissement analogue à celui que ressent un jeune homme +contraint par la vie à fréquenter des êtres qui ne sont pas de sa patrie +psychique. + +Ah! que m'importe la qualité d'âme de qui contredit une sensibilité! Ces +étrangers qui entravent ou dévoient le développement de tel Moi délicat, +hésitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un +jeune homme faillira à sa destinée et ne trouvera pas sa joie de vivre, +je les haïs. + + * * * * * + +Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux +termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la manière dont notre +organisme réagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des +Barbares. + +Par une innovation qui, peut-être, ne demeurera pas inféconde, j'ai tenu +compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les +concordances_ sont le réçit des faits tels qu'ils peuvent être relevés +_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le même fait, tel +qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font +d'un état de notre âme, là le même état tel que nous en prenons +conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se +maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier à leur image. + +Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le défendre chaque +jour et chaque jour le créer. Voilà la double vérité sur quoi sont bâtis +ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette +éthique, où nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance, +réclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se +fait par élaguements et par accroissements: nous avons d'abord à épurer +notre Moi de toutes les parcelles étrangères que la vie continuellement +y introduit, et puis à lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est +identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle à lui quand il +se livre sans réaction aux forces de son instinct. + +«Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'était tout ce que +je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'était bon à +quelque chose; non-moi était tout ce qui pouvait nuire ou résister à +moi.» Pour tout être passionné qu'emporte son jeune instinct, c'est bien +avec cette simplicité que le monde se dessine. Proudhon, petit +villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait +pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de +Fichte dans nos chambres étroites, ouvertes sur le grand Paris, nous +autres jeunes bourgeois pâlis, affamés de tous les bonheurs. Appliquez +à l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous +avez l'état de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares, +voilà le non-moi, c'est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au +Moi. + +Cette définition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de +Bérénice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est +que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se +dérobe à notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en +conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambiguë du symbole. +Ces premiers chapitres des «Barbares», le _Bonhomme Système_, éducation +désolée qu'avant toute expérience nous reçûmes de nos maîtres, +_Premières Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis +_Athéné_, assaillie dans une façon de tour d'ivoire par les Barbares, +sont la description sincère des couches profondes de ma sensibilité.... +Attendez! voici qu'à Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa +haute éducation; voici que les Barbares, vus avec une plus large +compréhension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise. +Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Bérénice_. Quant à ce premier volume, +je le répète, point de départ et assise de la série, il se limite à +décrire l'éveil d'un jeune homme à la vie consciente, au milieu de ses +livres d'abord, puis parmi les premières brutalités de Paris. + +Je le vérifiai à leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans +qui s'acharnent à conquérir et à protéger leur Moi, sous toute l'écume +dont l'éducation l'a recouvert et qu'y rejette la vie à chaque heure. +Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de célébrer la +sensibilité qu'ils ont d'eux-mêmes, je leur proposai de la cultiver, +d'être des «hommes libres», des hommes se possédant en main. + + + * * * * * + + +c.--THÈSE D'«UN HOMME LIBRE» + + +Ce Moi, qui tout à l'heure ne savait même pas s'il pouvait exister, +voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le +détail des expériences que Philippe institua et de la religion qu'il +pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'être ardent et +clairvoyant. + +Pour parvenir délibérément à l'enthousiasme, je me félicite d'avoir +restauré la puissante méthode de Loyola. Ah! que cette mécanique morale, +complétée par une bonne connaissance des rapports du physique et du +moral (où j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos +hypnotiseurs), saurait rendre de services à un amateur des mouvements de +l'âme! Livre tout de volonté et d'aspect desséché comme un recueil de +formules, mais si réellement noble! J'y fortifie d'une méthode réfléchie +un dessein que j'avais formé d'instinct, et en même temps je l'élève. +A Milan, devant le Vinci, Philippe épure sa conception des Barbares; +en Lorraine, sa conception du Moi. + +Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout +d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur +Venise, qui m'est peut-être le plus précieux du volume. Ils décrivent +les moments où Philippe se comprit comme un instant d'une chose +immortelle. Avec une piété sincère, il retrouvait ses origines et il +entrevoyait ses possibilités futures. A interroger son Moi dans son +accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'aperçut +comme l'effort de l'instinct pour se réaliser. Il comprit aussi qu'il +souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à +une oeuvre viagère. + +Ainsi, à force de s'étendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non +pas y disparaître, mais s'agrandir des forces inépuisables de l'humanité, +de la vie universelle. De là ce troisième volume, _le Jardin de Bérénice_, +une théorie de l'amour, où les producteurs français qui tapageaient contre +Schopenhauer et ne savaient pas reconnaître en lui l'esprit de notre dix- +huitième siècle, pourront varier leurs développements, s'ils distinguent +qu'ici l'on a mis Hartmann en action. + + + * * * * * + + +d.--THÈSE DU «JARDIN DE BÉRÉNICE» + + +Mais peut-être n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de +l'intrigue est aussi serrée que la succession des idées.... + +A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, découragé du contact +avec les hommes, aspirait à trouver un ami qui le guidât. Il faut +toujours en rabattre de nos rêves: du moins trouva-t-il un camarade qui +partagea ses réflexions et ses sensations dans une retraite méthodique +et féconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lassé +pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant +d'expériences menues, aux dernières pages d'_Un Homme libre_, Philippe +est prêt pour l'action. _Le Jardin de Bérénice_ raconte une campagne +électorale. + +Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Bérénice qui ne font qu'un, +je n'ai pas à le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit +de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre +leurs développements. Une vive allure et d'élégants raccourcis toujours +me plurent trop pour que je les gâte de commentaires superflus». Qu'il +me suffise de renvoyer à une phrase des _Barbares_, fort essentielle, +quelques-uns qui se troublent, disant: «Bérénice est-elle une +petite-fille, ou l'âme populaire, ou l'Inconscient?» + + Aux premiers feuillets, leur répondais-je, on voit une jeune femme + autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme + avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du Moi + qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le + goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et + sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles + m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors rien d'obscur. + Ce n'est pas ici une enquête logique sur la transformation de la + sensibilité; je restitue sans retouche des visions ou des émotions + profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poèmes, + dans la _Vita nuova_, la Béatrice est-elle une amoureuse, l'Église + ou la Théologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y + aboutit, parce qu'_à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire + commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation + nerveuse qu'il nommait, selon les heures, désir de savoir, désir + d'aimer, désir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des + procédés heureux. + +A-t-on remarqué que la femme est la même à travers ces trois volumes, +accommodée simplement au milieu? L'ombre élégante et très raisonneuse +des premiers chapitres des _Barbares_, c'est déjà celle qui sera +Bérénice; elle est vraiment désignée avec exactitude au chapitre +_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle +l'«Objet». Voilà bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects, +au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivée, la part +sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment +n'était-il pas temps qu'un conteur accueillît ce principe, admis par +tous les analystes et vérifié par chacun de nous jusqu'au plus profond +désenchantement, à savoir que l'amour consiste à vêtir la première venue +qui s'y prête un peu des qualités que nous recherchons cette saison-là? + +«C'est nous qui créons l'univers,» telle est la vérité qui imprègne +chaque page de cette petite oeuvre. De là leurs conclusions: le Moi +découvre une harmonie universelle à mesure qu'il prend du monde une +conscience plus large et plus sincère. Cela se conçoit, il crée +conformément à lui-même; il suffit qu'il existe réellement, qu'il ne +soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que +l'ensemble de ses pensées régnera la belle ordonnance selon laquelle +s'adaptent nécessairement les unes aux autres les conceptions d'un +cerveau lucide. + +Cette harmonie, cette sécurité, c'est la révélation qu'on trouve au +_Jardin de Bérénice_, et en vérité y a-t-il contradiction entre cette +dernière étape et l'inquiétude du départ _Sous l'oeil des Barbares_? +Nullement, c'était acheminement. Avant que le Moi créât l'univers, il +lui fallait exister: ses duretés, ses négations, c'était effort pour +briser la coquille, pour être. + + + * * * * * + + +II.--PRÉTENDU SCEPTICISME + +Et maintenant au lecteur informé de reviser ce jugement de scepticisme +qu'on porta sur notre oeuvre. + +Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que, +à notre entrée dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informés +de toutes les façons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne +l'eusse éprouvé en moi-même. L'opinion publique flétrit à bon droit +l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession à l'opinion +elle-même, et parfois, quand elle est l'habileté d'un Spinoza ou d'un +Renan sacrifiant pour leur sécurité aux dieux de l'empire, bien qu'elle +demeure une défaillance du caractère, elle devient excusable pour les +qualités de clairvoyance qui la décidèrent. Mais de ce point de vue +intellectuel même, comment excuser des déguisés sans le savoir, qui +marchent vêtus de façons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils +introduisent le plus grand désordre dans l'humanité; ils contredisent +l'inconscient, en se dérobant à jouer le personnage pour lequel de toute +éternité ils furent façonnés. + +Écoeuré de cette mascarade et de ces mélanges impurs, nous avons eu la +passion d'être sincère et conforme à nos instincts. Nous servons en +sectaire la part essentielle de nous-même qui compose notre Moi, nous +haïssons ces étrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrodé. Et cet acte +de foi, dont reçurent la formule, par mes soins, tant de lèvres qui ne +savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dît sceptique! +J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mépris +sur l'ironie, procédé littéraire qui nous est familier. + +Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un +mardi-gras perpétuel, sous des formules louées chez le costumier à la +mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour +qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur +des mollets de bureaucrates, mais, disgrâce plus grave, sur des âmes +indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui très +certainement n'étaient pas héréditaires!... Ah! laissez-m'en sourire, +tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'héroïsme +que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de +société et même accepter l'étrange dictionnaire où vous avez défini, +selon votre intérêt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mérites; +mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de +crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs, pour distraire +les simples de l'épouvante où vous les mettez, laissez qu'on leur +démasque sous vos durs raisonnements l'imbécillité de la plupart d'entre +vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants à dégager +notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant +pas, détestables compagnons, que nous prenions au sérieux ces devoirs +que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coûté une +larme. + +Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athéné dans son Sérapis, +pour ma tendre Bérénice humiliée, pour les pauvres animaux? Nul ne peut +me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jésus portant sa croix, +ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, à Gundry non plus je +ne jetterai pas la réprobation, parce que, si nerveuse, elle-même est +bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui étaient +misérables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller +jusqu'aux pauvres et aux déshérités, je crois que je plairai à tous ceux +qui se trouvent dans un état fâcheux au milieu de l'ordre du monde, à +tous ceux qui se sentent faibles devant la vie. + +Je leur dis, et d'un ton fort assuré: «Il n'y a qu'une chose que nous +connaissions et qui existe réellement parmi toutes les fausses religions +qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on prétend +te rebâtir l'idée de patrie, te communiquer le souci social et +t'indiquer une direction morale. Cette seule réalité tangible, c'est le +Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide. + +«Attachons-nous à notre Moi, protégeons-le contre les étrangers, contre +les Barbares. + +«Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le +cultiver, agir sur lui mécaniquement (étude, curiosité, voyages). + +«S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire, +politique, industrie, finances). + +«Et s'il sent trop de sécheresse, rentre dans l'instinct, aime les +humbles, les misérables, ceux qui font effort pour croître. Au soleil +incliné d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras même de +notre maîtresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous +désoler de la mystérieuse angoisse que témoignent dans leur vasque ces +bêtes au coeur si doux, les frères des chiens et les nôtres.» + +Un tel repliement sur soi-même est desséchant, m'a-t-on dit. Nul d'entre +vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme +à la méthode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de génie, qu'il +s'améliore par son oeuvre, est également vrai de tout analyste du Moi. +C'est de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souffre +le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigné sur toutes les +façons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne à se connaître, il distinguera +où sont ses curiosités sincères, la direction de son instinct, sa +vérité. Au sortir de cette étude obstinée de son Moi, à laquelle il ne +retournera pas plus qu'on ne retourne à sa vingtième année, je lui vois +une admirable force de sentir, plus d'énergie, de la jeunesse enfin et +moins de puissance de souffrir. Incomparables bénéfices! Il les doit à +la science du mécanisme de son Moi qui lui permet de varier à sa volonté +le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental +sensible. + +J'entends que l'on va me parler de solidarité. Le premier point c'était +d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et +véritablement possesseurs de votre âme, regardez l'humanité et cherchez +une voie commune où vous harmoniser. + +Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez +vous tenir jusqu'à ce qu'une personne énergique vous ait reconstruit une +religion. Sur ce terrain à bâtir, nous camperons, non pas tels qu'on +puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous +proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons +conscience d'un problème sérieux,--mais tout à la fois religieux et +sceptiques. + +En effet, nous serions enchanté que quelqu'un survînt qui nous fournît +des convictions.... Et, d'autre part, nous ne méprisons pas le +scepticisme, nous ne dédaignons pas l'ironie.... Pour les personnes +d'une vie intérieure un peu intense, qui parfois sont tentées +d'accueillir des solutions mal vérifiées, le sens de l'ironie est une +forte garantie de liberté. + + * * * * * + +Au terme de cet examen, où j'ai resserré l'idée qui anime ces petits +traités, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout +froissés, je crains que le ton démonstratif de ce commentaire ne donne +le change sur nos préoccupations d'art. En vérité, si notre oeuvre +n'avait que l'intérêt précis que nous expliquons ici et n'y joignait pas +des qualités moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le rêve, +je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance +qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et +toute de clarté n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je +rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide théorie parcellaire +et voudrais me jouer dans l'abondante érudition du dictionnaire des +sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublât +telle page des manuels écrits par des maîtres de conférences sur +l'ordinaire de qui j'eusse paru empiéter! Nul qui s'y méprenne: dans ces +volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de +donner en tableaux émouvants une description sincère de certaines façons +de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie. + +De même qu'à la salle d'armes nous préférons le jeu utile de l'épée aux +finesses du fleuret, de même, si nous aimons la philosophie, c'est pour +les services que nous en attendons. Nous lui demandons de prêter de la +profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en +effet, à elles seules, n'éveillent que le bâillement. Je ne m'intéresse +à mes actes que s'ils sont mêlés d'idéologie, en sorte qu'ils prennent +devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionné. Des +pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants. +J'envoyai chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ +illimité du monde, en sorte qu'ils devinssent des bêtes vivantes, non +plus d'insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui +souffrent. Ces idées où du sang circule, je les livre non à mes aînés, +non à ceux qui viendront plus tard, mais à plusieurs de mes +contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et +clairvoyante où nous sommes quelques-uns à nous plaire. + +En suivant ainsi mon instinct, je me conformais à l'esthétique où +excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, préoccupés +d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en +matière artistique la chose à démontrer. + +Or, si j'y avais réussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter +tout l'honneur à l'Italie, où je compris les formes. + +Réfléchissant parfois à ce que j'avais le plus aimé au monde, j'ai pensé +que ce n'était pas même un homme qui me flatte, pas même une femme qui +pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fièvre +que j'y prenais m'était très chère, car elle élargit la clairvoyance au +point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se +mêlaient pour m'être un immense réservoir de jouissance. Et je suivais +avec une telle acuité mes sentiments encore les plus confus que j'y +lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai décidé +toute ma vie, c'est de Venise également que je pourrais dater ces +ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'être fait une idée assez +exacte de ces délires lucides que les anciens éprouvaient aux bords de +certains étangs. + + + * * * * * + + +SOUS L'OEIL DES BARBARES + + * * * * * + +Voici une courte monographie réaliste. La réalité varie avec chacun de +nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et +de raisonner. Je décris un être jeune et sensible dont la vision de +l'univers se transforme fréquemment et qui garde une mémoire fort nette +de six ou sept réalités différentes. Tout en soignant la liaison des +idées et l'agrément du vocabulaire, je me suis surtout appliqué à copier +exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposés dans +une conscience. C'est ici l'histoire des années d'apprentissage d'un +Moi, âme ou esprit. + + * * * * * + +Un soir de sécheresse, dont j'ai décrit le malaise à la page 277 [voir: +AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, très souvent,...M.D.] +celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses rêves et ses +casuistiques, parmi tous ces systèmes qu'il avait successivement vêtus +et rejetés. Il procéda avec méthode, et de frissons en frissons il se +retrouva: depuis l'éveil de sa pensée, là-bas dans un de ces lits de +dortoir, où pressé par les misères présentes, trop soumis à ses +premières lectures, il essayait déjà d'individualiser son humeur +indocile et hautaine,--jusqu'à cette fièvre de se connaître qui veut ici +laisser sa trace. + +Dans ce roman de la vie intérieure, la suite des jours avec leur +pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fût transformé en +rêve ou émotion, car tout y est annoncé d'une conscience qui se souvient +et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en +devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels spéciaux de raconter où +jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à +Paris, son entrée aux Affaires étrangères et toute son intrigue: nous +leur avons emprunté leur langage pour établir les concordances, mais le +but précis que je me suis posé, c'est de mettre en valeur les +modifications qu'a subies, de ces passes banales, une âme infiniment +sensible. + +Celui de qui je décris les apprentissages évoquerait peut-être dans une +causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait à +mesure. Certaines sensibilités toujours en émoi vibrent si violemment +que la poussière extérieure glisse sur elles sans les pénétrer. + +J'ai repoussé ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire +l'apaisement de notre maturité, nous affectons souvent au sujet de «nos +illusions de jeunesse»; mais je me défiai aussi de prêter l'âcreté, où +il atteignit sur la fin, à ma description de ses premières années, si +belles de confiance, de tendresse, d'héroïsme sentimental. + + * * * * * + +Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermédiaires et +son atmosphère, se résumant en un épisode caractéristique; + +les scènes premières, vagues et un peu abstraites pour respecter +l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorité défiante +et qui poussa tout au rêve; + +de petits traits choisis, plus abondants à mesure qu'on approche de +l'instant où nous écrivons; + +enfin dans une soirée minutieuse, cet analyste s'abandonnant à la bohème +de son esprit et de son coeur: + +Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisît exactement les +cinq années d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui +apparaissent à lui-même depuis cette page 277 et dernière où nous le +surprenons exigeant et lassé qui contemple le tableau de sa vie. + +Voilà ce que je projetais, le curieux livret métaphysique, précis et +succinct, que j'aurais fait prendre en amitié par quelques dandies +misanthropes, rêvant dans un jour d'hiver derrière des vitres +grésillées. + + * * * * * + +Du moins ai-je décrit sans malice d'art, en bonne lumière et sobrement. +Je me suis décidé à manquer d'éloquence littéraire; je n'avais pas +l'onction, ni l'autorité des ecclésiastiques qui parlèrent en termes +fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une +éducation, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots +amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une façon assez rare de +catalogue sentimental. + + * * * * * + +Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse! +Pourquoi les mots, cette précision grossière et qui maltraite nos +complications! + +Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. +N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin +et mâle? ou encore, à côté du Moi qui se garde, veut se connaître et +s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif +chez un être jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement +que mes troubles m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors +rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquête logique sur la +transformation de la sensibilité; je restitue sans retouche des visions +ou émotions, profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des +poèmes, dans la _Vita nuova_, la Béatrice est-elle une amoureuse, +l'Église ou la Théologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y +aboutit, parce qu'à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire commun +devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il +nommait, selon les heures, désir de savoir, désir d'aimer, désir sans +nom--et qu'il rendit immortelle par des procédés heureux. + +Avec sa sécheresse, cette monographie, écrite malgré tout à deux pas de +l'_Éden_ où je flânai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de +mémoires_. + + * * * * * + +On pourra juger que ma probité de copiste va parfois jusqu'à la candeur. +J'avoue que de simples femmes, agréables et gaies, mais soumises à la +vision coutumière de l'univers qu'elles relèvent d'une ironie facile, me +firent plus d'un soir renier à part moi mes poupées de derrière la tête. +Mais quoi! de la fatigue, une déception, de la musique, et je revenais à +mes nuances. + +Saint Bonaventure, avec un grand sens littéraire, écrit qu'il faut lire +en aimant. Ceux qui feuillettent ce bréviaire d'égotisme y trouveront +moins à railler la sensibilité de l'auteur s'ils veulent bien réfléchir +sur eux-mêmes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa légende. +Nous servons notre âme comme notre idole; les idées assimilées, les +hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et +à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous +commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la +place que nous croyons dans l'univers. + +Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur +de ne s'émouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent +sans douceur, rien ne lui était. Ainsi le voulut une sensibilité très +jeune unie à une intelligence assez mûre. + +Désireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination, +j'ai rédigé des _concordances_, où je marque la clairvoyance qu'il +conservait sur soi-même dans ses troubles les plus indociles. J'y ai +joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans +le monde extérieur. Je souhaite avoir complété ainsi l'atmosphère où ce +Moi se développait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes +entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus +souvent, où, après des semaines de vision banale, soudain réveillé à la +vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaîne de ses +émotions et disait à son passé, renié parfois aux instants gais et de +bonne santé: «Petit garçon, si timide, tu n'avais pas tort.» + + + + * * * * * + + + +LIVRE I + +AVEC SES LIVRES + +A Stanislas de Guaita. + + + * * * * * + + +CHAPITRE PREMIER + + * * * * * + +CONCORDANCE + +_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu où, il n'y avait +rien de méridional. Quand il eut dix ans, on le mit au collège où, dans +une grande misère physique (sommeils écourtés, froids et humidité des +récréations, nourriture grossière), il dut vivre parmi les enfants de +son âge, fâcheux milieu, car à dix ans ce sont précisément les futurs +goujats qui dominent par leur hâblerie et leur vigueur, mais celui qui +sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, à dix ans est encore +dans les brouillards._ + +_Il fut initié au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on +pût voir; d'une seule main ce pédagogue arrachait l'oreille d'un élève +qui de plus en devenait ridicule._ + +_Comme son tour d'esprit portait notre sujet à généraliser, il commença +dès lors à ne penser des hommes rien de bon._ + +_Étant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et +son agitation faite d'orgueil et de malaise déplut._ + +_Bientôt, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des +lectures qui lui donnèrent sur les choses des certitudes hâtives et +pleines d'âcreté._ + +_Le roi Rhamsès II est blâmé par les conservateurs du Louvre, ayant +usurpé un sphinx sur ses prédécesseurs. Le jeune homme de qui je parle +inscrivit de même son nom sur des troupes de sphinx qui légitimement +appartenaient à des littérateurs français. Il s'enorgueillit d'étranges +douleurs qu'il n'avait pas inventées._ + +_On serait tenté de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits +curieux, aux poésies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, à la_ +Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet +et bien d'autres littératures, des pires et des meilleures, mais surtout +dans_ _«les bibliothèques de quartier» du lycée, il se passionnait pour +les doctrines audacieuses qui sont mieux exposées que réfutées par la +lignée classique qui va du charmant Jouffroy à M. Caro. Là est le grand +secret de l'éducation d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on +prétendait ne lui faire connaître que pour les accabler à ses yeux. A +dix-huit ans, il était gorgé des plus audacieux paradoxes de la pensée +humaine; il en eût mal développé l'armature, c'est possible, mais il +s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux +visions suivantes auxquelles on a gardé leur dessin de songe augmenté +peut-être par le recul._ + + + * * * * * + + +DÉPART INQUIET + + Il rencontra le bonhomme + Système sur la bourrique + Pessimisme. + +Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les +charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main +s'acheminent et le soleil les conduit. + +--Prenez garde, ami, n'êtes-vous pas sur le point de vous ennuyer? + +Sur ses lèvres, son âme exquise souriait au jeune homme, et les +jonquilles s'inclinaient à son souffle léger. + +--N'espérons plus, dit-il avec lassitude, que ma pâleur soit la caresse +livide du petit jour; je me trouble de ce départ. Jadis, en d'autres +poitrines, mon coeur épuisa cette énergie dont le suprême parfum, qui +m'enfièvre vers des buts inconnus, s'évapora dans la brume de ces +sentiers incertains. + +De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nénuphar, la jeune fille +saisit une libellule dont l'émail vibre, et, jetant vers le soleil +l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingénument elle +souriait.--Mais lui contemple sa pensée qui frissonne en son âme +chagrine.--Elle reprit avec honnêteté: + +--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la +rosée et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaître leur +douceur? + +--Ah! près des maîtres qui concentrent la sagesse des derniers soirs, +que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon rêve matinal possède +ce qu'il soupire! + +--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre +sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnée tel que +vous m'apparaissez, ne vous plaît-il pas de persister? + +Il décroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs +heureuses, il errait parmi la frivolité des libellules. + +Cependant elle le suivait de loin, délicate et de hanches merveilleuses. + + * * * * * + +Sur l'herbe, au long d'une rivière jonchée de palmes, de palmipèdes et +d'enfants troussés et vifs, près de sa maison solitaire où fraîchit la +brise dans les stores, le maître, adossé à un osier mort, contemple la +fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vêtement, sa face +blême aux larges paupières, son attitude professorale et retranchée, en +aucun lieu ne trouveraient leur atmosphère. + +Le jeune homme s'arrête, et son coeur battait d'approcher la vérité. + +Le miroir bleuâtre frissonna du plongeon des canards huppés de vert, aux +becs jaunes et claquant; parmi la lumière éclatante jaillissait le +rhythme lourd des lavandières. Lentement et sans découvrir ses yeux, le +maître lui parla: + +--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents +mètres bornent mon activité. Combien d'esprits naissent au bout du +chemin; et leur sentier était terminé qu'ils marchaient encore en +lisière. + +Les canards balancés, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la +grève. + +--Monsieur, reprit-il avec solennité, des jeunes hommes pour l'ordinaire +m'entourent, qui se font habiller à Londres par des tailleurs dont ils +parlent la langue. Ils suivent mes promenades où me porte un ânon qui +m'économise une perte de chaleur préjudiciable à l'activité cérébrale. +Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui? + +Parmi les fleurs, au pâturage, une bourrique sellée se leva, et +cependant que de ses longs yeux, doucement voilés de cils, elle +inspectait le jeune homme ému, sa plainte serpentait vers les cieux. +«Une belle ânesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le +garantis.» C'est en ces termes qu'un vétérinaire lui proposa cette +acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne +peux-tu entendre le maître, tandis qu'il détaille tes qualités et ton +humour, juché sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste +sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et +circonspectes! Des gens courbés sur leurs champs se redressent; ils +abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent. +Cependant le maître murmure: + +--«Tout est là; répandre les fleurs préférées sous les quarante ans de +vie moyenne qu'à notre majorité nous entreprîmes. Satisfaisons nos +appétits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire. +Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guère à cette +heure que les viandes grillées vivement cuites et les déclamations un +peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus +envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque +satisfaction, fût-ce à être très malheureux. La réflexion est une bonne +gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tâter le pouls à nos +émotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il +que rien de l'extérieur ne vienne troubler cet apaisement: «_Ayez de +l'argent et soyez considéré_.» + +La chaleur frémissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie +rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait à la parole de son +maître vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune +fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique. + +Vous fûtes sage, bourrique, à cette heure. Un fossé vous présentait son +herbe drue et son eau éclatante que fendillent les genêts. Vous +arrêtâtes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la +halte ombreuse, le pain tiré de la poche et qu'on se partage. Des +paroles, même excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les +yeux discrètement fermés, avec la longue figure d'un contemplateur qui +dédaigne jusqu'aux méditations, vous demeuriez entre eux deux, remâchant +votre goûter, et vos longues oreilles d'argent dressées comme une +symbolique bannière par-dessus leurs têtes inquiètes, cependant que +votre maître et le mien reprenait son enseignement: + + * * * * * + +«Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicité +et très vieux. Vous voilà installé dans l'argent et la considération; +vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel, +hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appétits, vos vices +et vos vertus les plus exaspérés, et le dernier de vos caprices se +détache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui +la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou +le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses +un parfum, un suffisant dégoût des hommes et des femmes en vous se +lèvera. + +«Des hommes d'abord, car près d'eux votre expérience s'instruisit de +plus loin: vous eûtes leur sottise pour compagne, alors que vous +grandissiez sous la brutalité des camarades et l'imbécillité des +maîtres; vous méprisâtes de suite la grossièreté de leur fantaisie et la +lourdeur de leurs ébats; vous répugniez à leurs plaisirs et au serrement +de leurs mains gluantes; mais le hasard élut quelques-uns vos +amis.--Hélas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant à soi, se +déchire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser, +sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes, +il est quelque agrément à consoler et confesser autrui: à s'épancher +après que l'on a bu. Mais pour ces fins régals d'analyste, faut-il tant +d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de +suffisants prétextes à déguster l'expansion, cette tisane du noctambule? + +«Ce qui est doux, mystérieux et regrettable dans l'appétit d'amitié, +c'est les premiers moments qu'elle s'éveille, alors que les parties se +connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se +piquent point de franchise.--Toutefois, considérez ceci: deux chiens se +rencontrent; ils s'abordent, se félicitent, s'inspectent, et, quand ils +odorent à leur gré, les jeux commencent: aimables indécences, manger +qu'on partage et qu'on se vole, toutes les émulations; puis, lassés, ils +s'éloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends +que, parmi les hommes, la société est un peu mêlée pour ce mode de +vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme +saura tirer profit, je pense, de cette facile observation. + +«Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilités, qui +soupirent depuis des siècles au fond des consciences humaines, ne se +lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres +aux grenouilles crépusculaires coassant dans la campagne. A l'heure où +la lune s'allume, où les bêtes féroces jadis assaillaient nos lointains +aïeux, où naguère s'embuscadaient nos pères paraphant des alliances dans +la chair des assassinés, à cette heure étoilée qui frissonne du +gémissement des fiévreux et du perpétuel soupir des amantes, une +langueur nous pénètre, un effroi de la solitude, une élévation mystique +et des désirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme. + +«Celle-là nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement +personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre égotisme. Et +puis, très jeunes parlent les sens. Cela ne dure guère. Les sports, +quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation +d'une heure oisive, qu'un spécifique aux bâillements et aux nourritures +échauffantes. Mais la reposante bêtise, l'esprit tout extérieur (la +finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui +caresse, l'alanguissement souple et tiède d'un corps qui se confie), +c'est ce qu'ignore le jeune mâle et que ne peut oublier l'honnête homme +affiné et fatigué. + +«Hélas! quand il atteint cette maturité de savoir choisir ses baisers, +elles sont parties les petites jeunes et fraîches, dont le caprice est +délicieux, car, à la naïveté et à toute la virginité de coeur des amours +pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la +complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses écloses du matin +(préférables au bouton orgueilleux et intact, comme à la fleur parfumée +d'essence, soutenue d'acier et malgré tout découragée), les jeunes +amantes ont de l'appétit, une âme amusante à fleur de peau, une pâleur +qui leur donne un caractère de passion; et leur corps est frais. Étant +gourmandes de sottises, elles s'attachent à la jeunesse. Quelque +Méridional bientôt les entraînera, ravies et bondissantes, vers des +locaux tumultueux.--Très vite l'homme chauve se lassera des caprices +changeants, à cause des réveils trop froids et des soirées déçues, à +cause aussi de la cuisine d'amour à jamais humiliante et pareille, à +cause des nuques percées de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu +d'amour et d'amitié, il s'enfoncera plus avant dans la vie +intellectuelle. + +«Très sec, opulent et considéré, il connaît alors la douceur de tendre +son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'égoïstes +jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides où, +fort bien installé, l'on rêve de Baruch de Spinoza qui, lassé de +méditation, sourit aux araignées dévorant des mouches, et ne dédaigne +pas d'aider à la nécessité de souffrir,--où l'on assiste Hypathie, la +servante de Platon et d'Homère, très vieille et très pédante,--où l'on +s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-même devant l'immortel trésor +des bibliothèques. + +«Peu à peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idée +qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation même +n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannée, et +que rien ne vaut que par la forme du dire. + +«Et cette forme, si belle que les plus parfaits des véritables dandies +ont frissonné, jusqu'à la névrosthénie, de l'amour des phrases, cette +forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des +caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les +tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette +beauté du verbe, plastique et idéale et dont il est délicieux de se +tourmenter,--on l'explique, on la démonte; elle se fait d'épithètes, de +cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils +avilissent; et tout cela écoeure à la longue, comme une liqueur trop +douce, comme la comédie d'amitié, comme encore les baisers que +probablement vous désirez....» + + * * * * * + +(Une émotion ridicule tenait à la gorge le pauvre homme, et son +compagnon connut l'orgueil d'être amer.) + + * * * * * + +Il se tut. La brume tombait avec sa fraîcheur. Ils se levèrent; et +tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu +vers l'inconnu: + +«Qu'importe! ceux-là ont souffert que je raconte, mais ils firent +chanter à leur indépendance les chansons qu'ils préféraient; à toute +heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le néant: leur +vie fut telle qu'ils daignèrent. Et je ne crois pas qu'un homme +raisonnable hésite jamais à mener les mêmes expériences.» + + * * * * * + +Dans l'ombre plus épaisse ils se hâtaient en silence. Lui flattait le +garrot de la bourrique et même, s'étant penché, il l'embrassa. La bête +approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient +sous la lune apaisante. + +La vieille domestique (admirable de bon sens, tout à fait dans la +tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maître; elle +dit simplement: «Vous n'êtes guère raisonnables, messieurs,» mais +l'inquiétude faisait trembler sa voix. Et peu après, ils l'entendirent +injurier la bourrique: «Bête d'Allemagne, sac à tristesse,» et des +jurons, je crois. Le maître s'interrompit pour sourire, il haussa +légèrement les épaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille +judicieuse, ces messieurs n'étaient guère raisonnable. + + * * * * * + +Et soulevant ses paupières, il regarda le jeune homme qui s'était laissé +glisser à terre. Peut-être tant de lassitude l'effraya; peut-être dans +ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'épaule à +petits coups: «Qui sait!--cela du moins nous fit passer une +journée.--D'ailleurs, nos idées influent-elles sur nos actes?--Et quand +nous savons si peu connaître nos actes, pouvons-nous apprécier nos +idées?--Attachons-nous à l'unique réalité, au _Moi_.--Et _moi_, alors +que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes +mépris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures +et leur deuil, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la +paix des religions; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans +couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de +repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les +enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur âme, +ce vaste charnier de l'univers.» + +C'était une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet +adolescent qu'un homme chauve et très renseigné, d'une voix grandie, lui +attestant par la poussière des traditions la détresse d'être, et reniant +le passé et l'avenir et la Chimère elle-même, à cause de ses ailes +décevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas +qui vacillent, le troupeau des inconséquences; une grande fatigue +l'affaissait au départ, devant la prairie des foules. Et son âme demeura +parmi tant de débris, solitaire au fossé de son premier chemin. + + * * * * * + +Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait +toute une claire journée de prairie; la tendresse de la lune nimbait +l'éclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraîche sur +un front brûlant. + +--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idées qui planent +et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin +que vous; où vous raisonnez, nous pénétrons d'un trait de notre coeur, +nous pensons si fin que des nuances familières à nos âmes échappent à +vos formules, peut-être même à nos soupirs. + +--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur ému, est-ce que vous existez +donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable. + +--Cela dépend, reprit l'enfant avec tranquillité, mais tout d'abord, +puisque vous avez pénétré les apparences et les convenances, courez les +oublier avec nous qui savons être ignorantes. Nous respectons des voiles +légers, qui n'entravent guère nos caprices; nous négligeons le triomphe +ingénu de supprimer des ombres. Que des âmes un peu épaisses se +débattent avec le reflet de leur vulgarité; vivons des enchantements qui +n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes +bras te sourient des songes. Et s'il était vrai que toutes choses +eussent perdu leur réalité pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer +ou d'instituer en ton rêve le mal et la laideur, mais daigne désirer +pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes. + +--Quoi, dit-il, relevant son visage lassé, aspirer à quelque but! +n'est-ce pas oublier la sagesse? + +--Assez conté de bêtises, aujourd'hui! fit-elle ingénument en se pendant +au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends à sourire. +Pour tes désirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et +puisqu'il faut absolument à ta faiblesse un maître, daigne te guider +désormais sur mon inaltérable futilité. + + * * * * * + +Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent +vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre +constellé de pétales de roses. + + + + * * * * * + + + +CHAPITRE DEUXIÈME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de +l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiène s'y +prêtaient._ + +_Ces personnes à défaut d'urbanité de coeur n'offraient pas même ces +lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les séparations._ + +_Fréquemment donc il se chagrina._ + + * * * * * + +_Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échauffant l'imagination, il +ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte +qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie +inévitable de son âge._ + + + * * * * * + + +TENDRESSE + + + Combien je t'aurais aimé si je ne + savais qu'il n'y a qu'un Dieu. + + L'ARÉOPAGITE. + + C'est un baiser sur un miroir. + + +Au soir, une douce tiédeur emplit l'air violet où se turent enfin les +oiseaux; et parmi les saules, au bord des étangs, le jeune homme et la +jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon. + +Elle avait de longs cils, des cheveux dénoués, des draperies flottantes +et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa +baguette, à coups légers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son +fin visage à demi tourné souriait au jeune homme. Et lui, couché parmi +les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image +balancée sur les étangs. + + * * * * * + +Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle +s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer: + +--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensées que vous voulez accueillir +à cette heure? Daignez comprendre ce qui me plaît parmi ces saules. +Voulez-vous donc que je rougisse? + +Mais elle s'interrompit de sourire, inquiète de ce jeune homme si las, +devinant peut-être qu'il contemplait là-bas, plus loin que tout désir, +le temple de la Sagesse Éternelle vers qui les plus nobles s'exaltent. +Elle posa sa main délicate sur les yeux du jeune homme. + +--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et +pourquoi faut-il donc que tu m'écartes, pourquoi te peiner, de mon +sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient. + +Mais lui répondit à cette amoureuse, avec une légère fatigue: + +--Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont +pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes! + +Et comme elle ne répondait point et qu'il craignait toute tristesse, il +leva les yeux de sa vague image balancée sur l'eau, pour regarder la +jeune femme. Debout dans la lucidité de ce soir or et rosé,--un oiseau +comme une flèche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit +son manteau et révéla son corps dont la ligne était franche, la chair +jeune et mate. + +Sa nudité eût assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge +exaltaient sur sa taille une gorge fraîche et rougissante. Mais le jeune +homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolée dans la +brise et, l'ayant avec grâce baisée, la ramena sur les charmes de la +jeune femme. Il souriait et il disait: + +--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce léger travers, +comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fléchirait et toutes +ces grâces peut-être inoubliables. Je sais que la petite ligne du +sourire des femmes trouble la pensée des sages et, pour nous, la nuance +des nuages même. Dans vos prunelles mon image serait plus agitée qu'au +miroir de ces étangs rafraîchis par la brise. + +Elle se laissa glisser sur la grève et, cachant contre lui son visage, +elle gémissait: + +--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu +écoutas ce qui monte du passé, et les morts t'auront mangé le coeur. +Veux-tu donc être ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais +peut-être t'inquiètes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et +que je défie toutes les femmes. + +Et lui souriant de cette révolte ingénue: + +--Les femmes, amie! crains plutôt ce désir d'amour où je me pâme malgré +mon âme. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille +ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'éveille +mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant +l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et +souffrez que je ne m'échappe pas à moi-même. + +Hélas! cette musique plaintive mit une joie qui me gâte sa tendresse aux +lèvres si fines et dans les cils très longs de la jeune fille. Son +oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce +coeur. Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que +bat la vie chez les élus. Parce que le sein du jeune homme palpitait, +elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses +cheveux épars, elle éparpilla dans l'ombre son rire joyeux. + + * * * * * + +Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune +rougissant. Ce profond paysage d'où affleuraient des branches raides et +la plainte monotone des campagnes noyées dans la nuit, fut-il si +enchanteur, ou leurs âmes avaient-elles atteint ces équilibres furtifs +que parfois réalisent deux illusions entrelacées; brûlaient-elles de +cette ardeur intime qui vaporise toute inquiétude? Qu'importe le mot de +leur fièvre dévorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons +onctueux, dans le silence pénétrant et la fraîcheur féconde, la même +allégresse, en leurs poitrines allégées d'un même poids, rhythmait leurs +pensées et leur sang; et c'est ainsi qu'étendus côte à côte, sans se +mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours +on regrettera sous la pluie dorée de midi, ils ne furent plus qu'un +frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques très +lointaines qui fondez les plus ténues subtilités! limites où notre vie +qui va s'affaisser déjà ne se connaît plus! seules peut-être +effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliées. + +Et lui, le premier, murmura: «Ai-je raison de me croire heureux?» + +La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un +rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient +comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de +noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle +se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle +prononça ce mot, si vulgaire: «Que vous êtes joli, mon amour!» + +Alors soudain il eut au coeur une fêlure légère, la première fêlure +d'amour, par où s'enfuit le parfum de sa félicité, et se relevant, il +froissa les deux fleurs. + +--Ah! combien je le prévoyais! vous daignez goûter quelques formes où +j'habite, et jamais vous n'atteindrez à m'aimer moi-même, car votre +caprice peut-être ne soupçonne même pas sous mes apparences mon âme. +Ah! mon incertaine beauté qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma +parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensée! mes incertitudes, où +trébuche mon élan! tous ces sentiers que je piétine! tout ce vestiaire, +c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre âme? + +Et une rougeur avivait son teint délicat. Pouvait-elle comprendre! Elle +attira doucement la tête du jeune homme sur son sein; elle posa sa main +un peu tiède sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berçait; +en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se réchauffe et +qui s'endort.... Puis il entrevit peut-être ce temple de la sagesse qui +fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La +jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisées, les plaça +dans sa chevelure; et ces frêles mortes faisaient la plus touchante +parure qu'une amoureuse eût jamais pour se faire aimer. Tel était son +charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux déroulés et +fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils +sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser à elle. Mais un +malaise, un regret informe de la solitude flottait en son âme tandis +qu'ils descendaient vers la vallée. Et comme il était ému il jugea bon +de se révéler a son amie. + + * * * * * + +--«Mon âme, disait-il, ces légendes où notre mémoire résume la vie des +plus passionnés, ce sentiment qui m'entraîne vers toi, et même +l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces délicatesses, les +plus raffinées que nous puissions connaître, ne sont que frivoles +papillons dont use l'Idée pour dépister les poursuites vulgaires. +Ma lassitude, qui t'étonna, se complaît à sourire de ces furtives +apparences et à tressaillir du frôlement de l'Inconnu. J'aime aspirer +vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire +fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon +désir aura ramassé son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer +uniquement l'irréel, ne puis-je dire, ô mon amie, que je possède +l'immuable et l'absolu, moi qui réduisis tout mon être à l'espoir d'une +chose qui jamais ne sera. + +«Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obéir, +c'est encore la paix; mais peut-être fausseras-tu, à me donner trop de +bonheur, le délicat appareil de mon rêve! Ta beauté est charmante et +robuste, épargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un +tendre oreiller à mes lassitudes, un doux sentiment jamais défleuri, +pareil à ces affections déjà anciennes qui sont plus indulgentes +peut-être que le miel des débuts et dont la paisible fadeur est +touchante comme ces deux fleurs fanées en tes cheveux. Et l'un près de +l'autre, souriant à la tristesse, et souriant de notre bonheur même, +fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous +complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, à contempler la théorie des +idées qui passent, froides et blanches et peut-être illusoires aussi, +dans le ciel mort de nos désirs; et parmi elles serait l'amour; et si +tu veux, mon âme, nous aurons un culte plus spécial et des formules +familières pour évoquer les illustres amours, celles de l'histoire et +celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et +l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous +aimer nous-mêmes.» + + * * * * * + +La chevelure de la jeune femme, soulevée par le vent, vint baiser la +bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa +pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses propres subtilités; et +seule la fraîcheur, où soupiraient les fleurs du soir, n'eût pas froissé +la délicatesse de son rêve. + +L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se +perdait parmi toutes ces choses; et peut-être s'étonnait-elle, étant +jeune et de bonne santé. + +Ah! ce sable qui gémissait sous leurs pieds dans la vallée silencieuse, +pourra-t-il jamais l'oublier? + +Dans cette volupté, un égoïsme presque méchant l'isolait peu à peu; +jamais sa solitude ne l'avait fait si seul. + +Çà et là, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaçaient, et +il rougit soudain à songer que peut-être son sentiment n'était pas +unique au monde. + +Mais la jeune fille l'entraînait; légère parmi ses draperies et ses +cheveux indiqués dans le vent, elle courait au bosquet qu'éclairent +violemment les chansons et le vin. Sous des arbres très durs, sous des +torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs +gesticulants, deux lutteurs s'enlaçaient. D'une beauté choquante, ils +roulèrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs délicates de ses +cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au +reproche du jeune homme, elle répondit sans même le regarder, Dieu sait +pourquoi: «J'adore la gymnastique.» D'une grâce un peu exagérée, elle +n'en était que plus émouvante. + +Il s'éloigna, et le souci de paraître indifférent ne lui laissait pas le +loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit. + +Comment avait-il osé cette chose irréparable, peut-être briser son +bonheur? + +D'où lui venait cette énergie à se perdre?--Il fut choqué de passer en +arguties les premières minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa +douleur est donc une joie, une curiosité pour une partie de lui-même, +qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une +portion d'homme nouveau.--Il se perdait à ces dédoublements. Sa +souffrance pleurait et sa tête se vidait à réfléchir. Une tristesse +découragée réunit enfin et assouvit les différentes âmes qu'il se +sentait. Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à +penser à autrui. + +Balançant ses bras dans la nuit, sans but, il rêva de la douceur d'être +deux. + +Et, penché sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit +debout parmi des hommes. Cette pensée lui fut une sensation si complète +de sa douleur, qu'il atteignit à cette sorte de joie du fiévreux enfin +seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurité, soudain il +s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les +morts, ceux-là mêmes qui lui avaient mangé le coeur, comme elle disait, +riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil +qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les +nuages l'enveloppaient, répétant ce mot «Jamais» qui barrera sa +vie.--Combien de temps durèrent ces choses? + +Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils très longs, et il se +leva brusquement, le cou serré. Seules des larmes glissaient sur son +visage. + + * * * * * + +Et je ne sais s'il s'aperçut qu'il gravissait vers le temple de la +Sagesse éternelle. + + * * * * * + +Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme +releva son front, rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des +hymnes. + +Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes +enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer +une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverberées +de ces flèches glorieuses qui sont les pensées des sages, gisaient sur +les parvis du lieu que nous rêvons.--Lui, porteur du signe d'élection, +il pénétra dans le Temple. + +Là, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre +sentimental; une froide clarté stagnante est épandue sur la foule des +sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immémorial +effrite les groupes cramponnés à des convictions diverses; il sépare et +il joint; il brise ceux-là qui se déchirent pour aider à l'Idéal, il +ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette à tous +les rivages des systèmes, des éloquences et des crânes fêlés; parfois +une certitude, comme une furtive écume sur la vague, apparaît pour +disparaître. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanité; une +incomparable harmonie s'en dégage pour les amateurs. + + * * * * * + +Et sa douleur reconnut en ces ténèbres la brume de son âme: ce tumulte +n'était que l'écho grandi de la plainte qui, goutte à goutte, murmurait +en son coeur. + + * * * * * + +Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et +renaissent, la monotone subtilité de son regret tournoyait en sa tête +fiévreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta +bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rêve de ton corps et +de ta gorge étroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillée! + +Affaissé dans le couchant de son souvenir, évoquant les senteurs +affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il +revécut les nuances de sa tendresse dans la lamentation séculaire des +sages. Tous poussaient à grands cris dans le manège des pensées +domestiquées par les ancêtres, mais son regard ne se plaisait que sur +les plus surannés qui, têtus de complexités, coquettent avec les +mystères et sur ces sages légers qui pivotent sur leurs talons et, +sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit +humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait à de +telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodèrent. +--Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse, +étendu sur le dos, bâillait. + +Sa jeunesse comprit les suprêmes assoupissements et combien tout est +gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des +empreintes d'efforts évoqueraient-ils la furtive félicité de cette âme +en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins +possible!... + + * * * * * + +Mais le prétexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rêve fuyait à +travers elle pour communier au rêve de tous, se souvint pourtant des +souillures de la femme et rentra par des frissons dans la réalité +familière. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-même +tenait trop de place en soi pour qu'y pût entrer l'Absolu. + +Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui +fera sa vie une? + +Les plus absorbantes douceurs qu'il eût connues ne venaient-elles pas de +l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-même et de sa substance: il +aimait de cette façon, parce qu'il était lui, et tous les caractères de +sa tendresse venaient de lui, non de l'objet où il la dispensait. + +Dès lors pourquoi s'en tenir à cette femme dont il souffrait parce +qu'elle était changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'après cette +créature bornée qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont +il la vêtait, se créer une image féminine, fine et douce, et qui +tressaillerait en lui, et qui serait lui. + + * * * * * + +C'est ainsi qu'il vécut désormais parmi la stérile mélopée de tous ces +sages, extasié en face la bien-aimée, aussi belle, mais plus rêveuse que +son infidèle. Elle avait, sous les cils très longs, l'éclatante +tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa +figure parfois voilée de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de +son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait +ses paupières bleuâtres, il voyait encore leur douce flamme +transparaître. + +Il s'agenouilla devant cette dame bénie et jamais extase ne fut plus +affaissée que les murmures de cet amour. + +De son âme, comme d'un encensoir la fumée, s'échappait le corps diaphane +et presque nu de l'amante, si délicate avec ses hanches exquises, son +étroite poitrine aiguë et sur ses joues l'ombre des cils. Frêle +apparition! dans ce nimbe de vapeurs légères, elle semblait un chant +très bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur +atténuée d'une fleur lointaine, le soupir de douleur légère qui se +dissipe en haleine. + + * * * * * + +«O mon âme, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car +après tant de rêves je ne puis le savoir. Suis-je né ou me suis-je créé? +Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixé! +J'ose dédaigner la vie et ses apparences qu'elle déroule auprès de mes +sens. Le passé, je me suis soustrait à ses traditions dès mes premiers +balbutiements. L'avenir, je me refuse à le créer, lui qui, hier encore, +palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes +espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pères que +les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un +tremblement que fait le petit souffle de nos désirs; et comme eux +tuèrent déjà l'être, je tuai même le désir d'être. L'harmonie où +j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plaît d'aimer et +c'est moi seul que j'aime, pour le parfum féminin de mon âme. Ah! +qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je défie ses charmes imparfaits.» + + * * * * * + +Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur +l'admiration des humbles prosternés glissa des parvis du temple dont les +portes s'écartèrent lentement. Et comme la beauté est une sagesse +encore, défiée, sur le seuil elle apparut. Son bras léger au-dessus de +sa tête s'appuyait avec grâce aux colonnades, tandis que le charme de sa +jeune gorge s'épanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout +l'univers se résumait au loin à la hauteur de ses petits pieds. Si +frêle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les +peupliers et les peuples n'étaient plus que des lignes menues, et +au-dessus d'elle il voyait l'idéal l'approuver. Le soir bleuâtre +descendait sur les campagnes. + + * * * * * + +Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'âme du jeune homme. +Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de +tout le temple devant cette invasion des problèmes; et son émoi +redoublait à sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de +lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'épuisait +vers la bien-aimée, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle, +indécis comme un balbutiement.... + +Il frissonnait de cette haleine légère et de tous les frôlements un peu +tièdes oubliés. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur, +véritable petit animal d'amour, ingénue et nerveuse, avec son regard +bleu, en sorte qu'il murmura brisé: «Fais-moi la pitié de permettre que +je ne t'aime point.» + +Et peut-être eût-il préféré qu'elle l'aimât. + +Mais elle le considérait avec curiosité et quoi qu'elle ne comprît +guère, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de +ce rire incompréhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, à pleine +main, il repousse les petits seins stériles de cette femme. Elle +chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans +le bruit triomphal de la sagesse sauvée, au travers du temple acclamant +le héros, sous les bras indignés, rapide et courbée, elle sortit. Jamais +elle ne lui fut plus délicieuse qu'à cette heure, vaincue et sous ses +longs cheveux. + + * * * * * + +Et les sages d'un même sursaut, délivrés, déroulèrent l'hymne du +renoncement, la banalité des soirs alanguis et l'amertume des lèvres +qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain +même de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misères affairées. Puis ils +répandirent comme une rosée les merveilles de demain, de ce siècle +délicat et somnolent où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance, +subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et +autres belles âmes, comme de voluptueuses stériles qui gesticulent aux +carrefours, et délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les +martyrs. + +Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le +sort de la caravane, passé l'horizon de sa vie! Peut-être s'était-il +convaincu que tant de querelles à la passion tournoyent comme une paille +dans une seconde d'émotion! Il les quitta. + +Que la stérile ordonnance de leurs cantiques se déroule éternellement! + + * * * * * + +Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle +disparut sous les feuillages entre les troncs éclatants des bouleaux. +Elle ne daignait même pas soupçonner ces bras suppliants et ces désirs. +Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-être +seulement son coeur était-il froissé. Il reconnut l'univers; il sentit +une allégresse, mais allait-il encore vivre vis-à-vis de soi-même! Une +sorte de fièvre le releva, il eut un élan vers l'action, l'énergie, il +aspirait à l'héroïsme pour s'affirmer sa volonté. + + * * * * * + +Vers le soir il atteignit le sable des étangs, et parmi les saules, au +bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne. +Là-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la +mémoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit +indistincte, comme un désir s'apaise. + +Il n'avait tant marché que pour revenir à cette petite plage où naquit +sa tendresse. Son coeur était à bout. Il savait que la vie peut être +délicieuse; il renonça rêver avec elle au bois des citronniers de +l'amour et cela seul lui eût souri. Ses méditations familières lui +faisaient horreur comme une plaine de glace déjà rayée de ses patins. +Il bâilla légèrement, sourit de soi-même, puis désira pleurer. + +Du doigt, il traça sur la grève quelques rapides caractères. La brise +qui rafraîchissait son âme effaça ces traits légers.-- + +Cette légende est vraiment de celles qui sont écrites sur le sable. + + * * * * * + +Tout de son long étendu, les yeux fatigués par le couchant, seul et +lassé, il parut regarder en soi.... + + + + * * * * * + + + +CHAPITRE TROISIÈME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à +sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait +mieux qu'au lycée; en outre il pouvait s'isoler._ + +_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force +de réaction. Les éléments divers qui étaient en lui: 1° culture d'un +lycéen qui a passé son baccalauréat en 1880; 2° expérience du dégoût que +donnent à une âme fine la cuistrerie des maîtres, la grossièreté des +camarades, l'obscénité des distractions; 3° désir et noblesse idéale, +aboutirent au rêve._ + +_En frissonnant, il s'enfonçait dans cette façon de rêve scolaire et +sentimental où l'on retrouvera juxtaposées de confuses aspirations +idéalistes, des tendresses sans emploi et de l'âcreté._ + +_En vérité, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images +d'outre-tombe ne témoignent-ils pas qu'ils sont mécontents de leurs +contemporains, échauffés de quelque sentiment intime, inassouvi?_ + + + * * * * * + + +DÉSINTÉRESSEMENT + + +Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée, +tes fleurs seraient-elles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant +divin, te lasserait-il déjà de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite +quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, où je +suis désormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle +que chérit Aphrodite! + +Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux +yeux et aux cheveux d'une clarté d'or, tandis que glissait la barque sur +le bleu canal, parmi les nénuphars bruissants. Très bas sur leurs têtes, +les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde. +La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et +de sa quiétude. Entre les branches vertes, apparaît par instant le +marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables +dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son +sceptique ami.--Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les +montagnes, refuges des solitaires et des bêtes féroces, troublaient +seules la rêverie de ce ciel. + + * * * * * + +Mais déjà on approchait de la plage où, mollement couchée sous la +caresse des flots et des brises, la ville étend ses bras sur l'océan et +semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse, +pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux. + +Avec une grâce lassée, Amaryllis reposait sur des coussins de soie +blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement +blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couronnaient son +visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très +harmonieuse: + +--Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon +ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tu as aimé, Lucius, on le dit, +tu pleuras près des couches trop pleines. Tu t'es lassé du rire de la +femme; comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des +hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les +divines tendresses d'Atys, les inquiétants mystères d'Isis et la +grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce +qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que +naît l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir +même devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une +affranchie qui prophétisait; tu es un Romain, presque un Hellène, tu +sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir +consoler.» + +Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait +avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'élégance de ses +mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il +évitait les mots sérieux qui sont maussades: + +--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'étonner qu'un si petit coeur puisse +tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosités sous un front +gracieux si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et +même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses +innommées! + + * * * * * + +Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps tant adoré +de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec +la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations. +On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en +loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre. +Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant. + +--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre +chère Amaryllis? Je la conduirai selon ses désirs avant de me rendre au +Serapeum. + +--Athéné vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une +voix réveillée, la jeune femme. Athéné! on dit qu'elle sait les choses +et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et +de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les +tours de Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent +et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors +survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et possèdent +toute certitude. Au-dessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à +chaque insulte; mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang +de la victoire et je pense que c'est un présage. Comment subjugue-t-elle +les âmes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guérir mon +chagrin. + +--Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent ta vie. Daigne +sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les +faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de +l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux +qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum. + +Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts. +Mais elle se mit à pleurer. + +--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais +de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me +résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mène-moi chez +Athéné. + +Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle: + +--Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau. Faut-il y +introduire la pensée qui déforme tout! + +Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme +attristent les plus belles journées: + +--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions +vers Athéné et que je te mène comme un jeune disciple. + + * * * * * + +L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage +tandis qu'elle réparait l'appareil de sa beauté. Les avirons se turent, +et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la +barque. + + * * * * * + +«Au Serapeum», dit-elle avec orgueil. Dans une litière, à l'ombre des +colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de +cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme +et des jeunes hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent +une populace hurlante, de figures féroces et enthousiastes: chrétiens +qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait +malgré elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement +de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de +Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de +sa taille et de ses excitations lui cria: + +--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le +baiser délivre des caresses de l'homme! + + * * * * * + +Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres. + + * * * * * + +Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent marches +croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses +splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs déjoints +fleurissaient des câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le +tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent +mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piété +d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui +se retire dans sa tour d'ivoire. + +Elle avait hérité des enseignements, et chaque semaine elle réunissait +les Hellènes. Elle soutenait dans ces esprits, exilés de leur siècle et +de leur patrie, la dignité de penser et le courage de se souvenir. +Ceux-là même l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre. + +Dans la grande salle, pavée de mosaïques éclatantes et tapissée des +pensées humaines, Athéné, qu'entouraient des Romains, des Grecs, +beaucoup de lents vieillards et quelques élégantes amoureuses des beaux +diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux +et tous ses mouvements étaient harmonieux et calmes. + + * * * * * + +Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La +vierge les accueillit avec simplicité. + +--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des nôtres. Tu +connaîtras ce que fut la Grèce, ses portiques sous un ciel bleu, ses +bois d'oliviers toujours verts et que berçait l'haleine des dieux, la +joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile +comprendra l'harmonie des désirs et de la vie. Plotin, à qui les dieux +se confièrent, avait coutume de dire: «Où l'amour a passé, +l'intelligence n'a que faire.» Amaryllis, en toi Kypris habita, prends +place au milieu de nous, comme une soeur digne d'être écoutée. + +--L'amour, Athéné, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue? + +Elle dédaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle +avait cessé de parler. + + * * * * * + +Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrès de la +secte chrétienne, qui prétend imposer ses convictions, sur le discrédit +des temples indulgents et le délaissement des hautes traditions. Il +évoqua le tableau sinistre des plaines où mourut un empereur philosophe +parmi les légions consternées. Il dit ta gloire, ô Julien, pâle figure +d'assassiné au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu +t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus +railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu +des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trône, tu +connus les belles phrases et les hautes pensées qui dédaignent de +s'agenouiller. + +Tous applaudirent cette glorification de leur frère couronné, et quand +le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et +magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares, +et ceux-là, plus nobles encore, qui combattent pour l'indépendance de +l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les +jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se +levèrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et déclarant tout +d'une voix que le discours fameux de Périclès avait été une fois égalé. +L'orateur était vieux, il ne sut s'arrêter. + + * * * * * + +--Laissez, disait un poète, laissez agir les dieux et la poésie, nous +triompherons de la populace comme, jadis, nos pères, de tous les +barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des nôtres? + +--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de légion, que +leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez +trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour +ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares +vous écraseront. + +Un murmure s'éleva, et des femmes voilèrent leur visage. Cependant +Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse: + +--Nous sommes des Hellènes d'orgueil, mais où va notre coeur? De +Phrygie, de Phénicie nous vinrent Adonis que les femmes réveillent avec +des baisers, Isis qui régnait et la grande Artémis d'Ephèse, qui fut +toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms +de leurs dieux, étant plus anciens, plaisent davantage à la divinité. + +Un autre se récitait des idylles, et une douce joie inondait son visage. + + * * * * * + +L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des +terrasses un peu d'air pénétrait. Sur la mosaïque, les jeunes hommes +traînèrent leurs escabeaux d'ébène près des coussins des femmes. La +ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les +fresques s'éteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle +semblait plus haute, et les dieux de marbre étaient plus des dieux. + +La vierge, debout, considérait ce petit monde, le seul qu'elle connût +parmi les vivants, le seul qui pût la comprendre et la protéger; si elle +souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanité de son +entourage, ou si elle vaguait loin de là dans le sein de l'Être, sa +noble figure ne le disait point. Alors des siècles de grossièreté +n'avaient pas modelé le visage humain à grimacer comme font mes +contemporains. + +A ce moment une clameur monta de la place, et pénétra en tourbillons +indistincts dans l'assemblée, qu'elle balaya et fit se dresser inquiète. +Une bande impure vociférait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient +gravi les premières marches du temple. On les voyait dégoûtants de +haillons, la tête renversée en arrière, la gorge et la poitrine gonflées +d'insultes. Et le nom d'Athéné montait confusément de cette tourbe, +comme une buée d'un marais malsain. + +Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrité des balustrades. +Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant +au Serapeum lui paraissaient les égouts qui charriaient la fange de la +cité dans cette populace ignominieuse. + +Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit; + +--Tu ne dois pas les écouter ni les craindre. + +Elle l'écarta doucement. + + * * * * * + +Amaryllis se demandait: «Est-il vrai que leurs temples sont pleins de +femmes? Quel charme infini émane du bel adolescent qu'ils servent!» Elle +se sentait attirée vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents +et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces +pédantismes secs. + +Elle entendait à demi l'accent ironique de Lucius: + +--Dédaignons-les! un léger dédain est encore un plaisir. Mais +gardons-nous de les mépriser; le mépris veut un effort et nous +rapprocherait de ces curieux fanatiques. + +A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui décorait la +place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus +les décombres. + +Lentement Athéné se retourna. Une haute dignité s'imposait de cette +vierge indifférente à la colère d'un peuple, et d'une voix ample et +douce, semblable sur les clameurs de la foule à la noblesse d'un cygne +sur des vagues orageuses, elle déclama un hymne héroïque des ancêtres. + +Quand elle s'arrêta, le cou gonflé, haletante, transfigurée sous le +baiser de l'astre qui, là-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les +jeunes gens palpitaient de sa beauté. Un silence majestueux retomba +derrière ses paroles. Elle haussait les âmes médiocres. Lucius, accoudé +aux débris de quelque immortel, goûtait une profonde et délicieuse +mélancolie. + +Le soleil disparut de ce jour dans une taché de pourpre et de sang, +comme un triomphateur et un martyr. Il avait plongé dans la mer toute +bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable à +toutes ces grandes choses qui déjà ne sont plus qu'un vain soutenir +quand nous les admirons encore. + + * * * * * + +Athéné maintenant contemplait les jardins, leur stérilité, la ruine des +laboratoires, et une fade tristesse la pénétrait comme un pressentiment. +Elle leva la main, et d'une voix basse et précipitée; tandis qu'au loin +les cloches de Mithra et telles des chrétiens convoquaient leurs +fidèles, tandis que les hurleurs s'écoulaient et que seul le soir +bruissait dans la fraîcheur: + +--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer à jamais les nobles phrases et les +hautes pensées, et de dépouiller plutôt la vie que mon indépendance. + +Et d'une voix calme, presque divine: «Jurez tous, mes frères!» + +--Athéné, sur quoi veux-tu que nous jurions? + +--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas. + +Et tous étendirent la main. + + * * * * * + +Mais déjà, la représentation finie, ils s'empressaient à rajuster leurs +tuniques, à draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les +jardins. + +Amaryllis à l'écart pleurait; après cette journée tant émue, ses nerfs +avaient faibli sous la suprême invocation de la vierge. Athéné promenait +ses lents regards, et rien dans sa sérénité ne trahissait l'impatience +de solitude que ces longues séances lui laissaient. Elle vit la courtisane +et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait à cette +étreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grèce trouvaient beau la +vierge aux contours divins enlaçée de la souple Orientale: pure colonne +de Paros où s'enroule le pampre des ivresses. + + * * * * * + +Lucius songeait: «Hélas! Athéné, vous voulez nous élever jusqu'à +l'intelligence pure et nous défendre toutes les illusions, celles qui +nous font pleurer et celles dont nous rêvons; craignez qu'il ne vous +enlève encore cette enfant, celui qui abaissa les pensées de nos sages +jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, évoque tous les +troubles de la passion.» + + * * * * * + +L'agitation persista, car les ennemis d'Athéné gagnaient de l'audace à +demeurer impunis, et la foule se prenait à haïr celle qu'on insultait +tout le jour. + + * * * * * + +Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante +ironie, lui conduisit l'Orientale: + +--Je te présentai une servante d'Adonis, c'est une chrétienne qu'il faut +dire aujourd'hui. + +Athéné, avec la lassitude de son isolement et de son élévation, +répondit: + +--Qu'importe, peut-être, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de +la vie, être curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse +noblesse de l'esprit; tu la possèdes, Amaryllis. Et pouvons-nous te +reprocher, à toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur +d'ignorer la forme sereine et définitive, que surent donner à cette +inquiétude nos aïeux, les penseurs d'Hellas? + +Dans cette excuse se dressait un peu de fierté, et ce fut tout son +reproche à la Chrétienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'être +venus. Ses amis le plus affichés, jugeant le péril imminent, s'étaient +excusés. Seul, un vieillard rejoignit, auprès de la vierge, Amaryllis et +Lucius. Il était poète et chancelant. Il affirma que la populace, un peu +égarée, se garderait de tous excès. Lucius et Athéné empêchèrent +Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et +ce débauché trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie +d'un esprit, et que les plus beaux caractères sont faits du +développement logique de leurs illusions. + + * * * * * + +Cependant, avec simplicité, Athéné commença son enseignement au petit +groupe attentif: + +--«Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les +poètes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes +héroïnes, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes, +n'ont point à user de leur propre coeur pour les frivolités passagères, +et qu'ainsi, aux heures troublées, ils le trouvent intact dans leur +poitrine. + +«Et puis les poètes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter +plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais, +et les hommes inspirés la chantent en termes magnifiques, avec tout le +déploiement de langage qui convient aux choses sacrées. + +«Elle est la félicité suprême, l'inconnue digne de nos méditations, la +patrie des rêves et des mélancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur. +Quelques sueurs et des contractions la précèdent qu'il faut couvrir d'un +voile, mais aussitôt nous nous fondons dans l'Être, nous sommes +soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de désir, nous +nous absorbons dans l'un, dans le tout....» + + * * * * * + +Sa voix était un peu cadencée et, par moments, s'envolait avec l'ampleur +d'un hymne aux dieux. Au milieu des huées d'un peuple, il y avait une +rare dignité dans cette vierge si jeune et belle, déployant, comme un +riche linceul, l'apothéose de la mort. + +Elle vit le vieillard qui considérait la salle vide avec des yeux +touchés de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus +amèrement encore à cet abandon. Et s'interrompant: + + * * * * * + +«Je veux laisser là, dit-elle, les pensées des sages, puisque +aujourd'hui elles l'attristent, ô mon poète! mais garde-toi de mêler de +mauvaises pensées au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute +de courage qu'ils se refusent à braver la populace, mais songez, mes +amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter +d'insensés, vous qui préférez vous joindre aux femmes plutôt que de +suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas +rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermeté la vie qui +nous est si lourde!» + + * * * * * + +A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris +d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussière s'élevait, comme la +marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi étaient déchaînés les +plus féroces des hommes contre une femme. + + * * * * * + +Lucius et ses amis voulurent entraîner Athéné. + +--Ils n'ont que moi, répondit-elle en indiquant d'un geste les armoires, +les bibliothèques et les statues des ancêtres. Je ne délaisserai pas les +exilés. + +Amaryllis se jeta à genoux, et elle baisait les mains de la vierge +héroïque. + +--Jamais! reprit-elle. + +La grandeur du sacrifice lui donnait à cette heure une beauté inconnue +des vivants. Elle reprit: + +--Quittons-nous, mes frères. Le passage des jardins est libre encore. + +Elle devina leurs refus, et ses lèvres qu'allait sceller la mort +consentirent au mensonge. + +--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arrêter ces fanatiques; ils nous +savent innocents et nobles; hâtez-vous de les prévenir.... + +«Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute +amertume. Transmets à nos frères ma suprême pensée, et que toujours ils +se souviennent des ancêtres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle, +console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, à cette +extrémité, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un +d'entre eux ait soupiré auprès de moi, et que ma froideur l'ait +contristé, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien +de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, à la dernière +d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner à +concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des +femmes héroïques, mon coeur gonflé pour Hellas l'emplissait toute.» + +Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps déjà, éclata de sanglots et +déchira ses vêtements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et +Lucius ne purent retenir leurs larmes. + +Athéné leur dit doucement: + +--Je vous prie, amis. + +Puis Amaryllis tremblait d'effroi. + +Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une +ville et comme l'embuscade d'un grand crime. + +La vierge dit au vieillard, qui seul était demeuré: «Père, laisse-moi.» + +Il répondit en sanglotant: + +--Je t'ai connue quand tu étais petite.... Je suis très vieux, et toi +seule m'aime parmi les vivants.... + +Soudain ils se turent. + + * * * * * + +En bas, une marche cadencée retentissait sur les dalles. «Les légions!» +cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant +quelque chose comme une déception de martyrs. C'étaient les Barbares à +la solde de l'Empire, casqués d'airain et leurs épées sonnant à chaque +pas. Honte! ils protègent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux +fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de bêtes, avec des +piques. + + * * * * * + +Elle répéta: «Père, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme +meure devant un homme.» + +Il cessa de pleurer, et relevant la tête: + +--Linus fut déchiré par des chiens enragés, mais Orphée enchantait les +bêtes féroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de +tenter un destin semblable. + +La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-être convenait-il que +des vers fussent déclamés devant la mort de la petite-fille de Platon et +d'Homère. + + * * * * * + +De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace. +A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, où +chante le génie des poètes. Et la vierge immaculée dédaigna d'en voir +davantage. De ce peuple vautré dans la bestialité, elle haussa son +regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Hélios, qu'environne l'éther +immense où se meuvent, sur le rhythme des astres, les âmes les plus +nobles. + +On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des +voix hurlant la mort. + + * * * * * + +Comme une prêtresse, avec une lente sérénité, dans un jour solennel, +accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrées, ainsi +Athéné se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas: + +--Adieu, disait-elle, ô ma mère! ô la mère de mes aïeux! Athènes qui +n'es plus qu'une ruine harmonieuse, près de dépouiller l'existence, je +te salue de ma dernière invocation! + +«Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire +contre les choses viles, contre la médiocrité et la souffrance, et s'il +n'avait tenu qu'à toi, j'eusse connu la douceur du sourire. + +«Tu déposas en moi tes plus nobles pensées et tes rhythmes les plus +harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de +vierge, alanguît ton génie. Et maintenant, mère, puisqu'il te plaît de +me délivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicité.» + + * * * * * + +Puis s'adressant aux statues d'Homère et de Platon: + +--Un jour, dit-elle, que je rêvais à vos côtés, j'appris de mon coeur +qu'une belle pensée est préférable même à une belle action. Et pourtant +je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut +mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas +chagriner à jamais mon âme? + +«Ma mort toutefois n'offensera point votre sérénité, et mon sang pâli +lavera les parvis de votre demeure.» + + * * * * * + +Elle se pencha encore vers les cours intérieures. Çà et là, des pigeons +y sautillaient de grains en grains. Rêveuse, elle demeura un instant à +regarder les plantes, les bêtes, la vie qu'elle avait toujours +dédaignée, et cette dernière seconde lui parut délicieuse. + + * * * * * + +Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle +apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord +s'entrouvrit devant elle, car sa démarche était d'une déesse, et nul ne +voyait ses lèvres pâlies. Mais ses forces faillirent à son courage, elle +s'évanouit sur les dalles.--Alors, comme les mâchoires d'une bête fauve, +la foule se referma, et les membres de la vierge furent dispersés, +tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les +Barbares ricanaient de cet assassinat, éclaboussant la majesté de +l'empire et le linceul du monde antique. + + * * * * * + +Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siècles anciens se tordait +dans l'épouvante et le délire avec les cris d'une agonisante et d'une +femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchèrent les restes divins +de la vierge du Serapis. + + * * * * * + +Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le bâton +des fanatiques, la dernière des Hellènes; et seuls, une courtisane et un +débauché frivole, honorèrent ses derniers instants. Mais que t'importe, +ô vierge immortelle, ces défaillances passagères des hommes! ton destin +mélancolique et ta piété traversèrent les siècles douloureux, et les +petits-fils de ceux-là qui ricanaient à ton martyre s'agenouillent +devant ton apothéose, et, rougissant de leurs pères, ils te demandent +d'oublier les choses irréparables, car cette obscure inquiétude, qui +jadis excita les aïeux contre ta sérénité, force aujourd'hui les plus +nobles à s'enfermer dans leur tour d'ivoire, où ils interrogent avec +amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un +des jeunes hommes de cette époque, que ces quelques jours passés à tes +genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eût pu rendre ces +pages dignes de ton héroïque légende. + + + * * * * * + + +LIVRE II + +A PARIS + +A Henry de Verneville. + + + * * * * * + +CHAPITRE QUATRIÈME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_Quelques mois avant d'être majeur, il quitta sa province pour terminer +de niaises études, probablement son droit, à Paris. Il y vécut la vie +des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant +français un peu intelligent._ + +_Il fréquenta habituellement:_ + +_1° Des cafés où se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_ + +_2° Quelques cabinets de travail de littérateurs connus;_ + +_3° La Bibliothèque Nationale, l'École des hautes études, des concerts +le dimanche, des musées._ + +_Dans cette vie où il se dispersait, il apportait en somme assez de +clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il +imaginait et à cause desquels il s'était méprisé pendant des années. +Quant à l'aimable plaisir qu'on y rencontre à chaque heurt de rue ou de +conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela +suffit._ + + + * * * * * + + +PARIS A VINGT ANS + + +En ces rêves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses +premières sensibilités. Durant trente jours et davantage, il gonfla son +âme jusqu'à l'héroïsme. De sa tour d'ivoire,--comme Athéné, du Serapis +--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il +s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser. +Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri, vécut son rêve d'une telle +énergie que sa souffrance égalait son orgueil. + +Solitaires promenades jusqu'à l'aube dans l'ombre de Notre-Dame! + +C'était une philosophie abandonnée qu'il venait là pieusement servir. +Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si +ingénieux qu'il en sût l'agencement, ne paraissaient à son esprit que le +manteau d'un Dieu. Sa dévotion, soulevant ce linceul qu'elle eût jugé +grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver +l'enthousiasme. + +Quartier déchu! ruelles décriées, qui ombragèrent la chrétienté +d'incomparables métaphysiques! sa fièvre vous parcourait, insatiable de +vos inspirations, et ses pieds à marcher sur tant de souvenirs ne +sentaient plus leurs meurtrissures. + +Soirées glorieuses et douces! Son cerveau gorgé de jeunesse dédaignait +de préciser sa vision; ainsi son génie lui parut infini, et il +s'enivrait d'être tel. + + * * * * * + +La réaction fut violente. A ces délices succéda la sécheresse. Tant de +nobles aspirations anéanties lui parurent soudain convenues et froides. +Et son cerveau anémié, ses nerfs surmenés s'affolèrent pour évoquer +immédiatement, dans cet horizon piétiné comme un manège, quelque sentier +où fleurît une ferveur nouvelle. + +Il avait horreur de la monotone solitude de ses méditations, comme d'une +débauche quand notre tête et les bougies vacillent au vent de l'aube. +Une fraîche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent reposé. Mais +son amie, enfoncée dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas +reparu. Aussi, las et désespéré de ne s'être plus rien de neuf, il +détesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de façon précise se +construire un univers permanent. + +Toute la journée, il somnolait d'un vague à l'estomac; il fumait sans +plaisir et bâillait. Il visita des gens et leurs conversations +poisseuses l'écoeurèrent. + + * * * * * + +Or un jour, dans une fête, au soleil sec, où Paris s'épanouissait dont +le parfum enfièvre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des +marbres d'art, des corbeilles colorées et un tumulte poli, il la +rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie. + +De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens +charmés. Elle avait mis à sa libre allure de jeune fille le masque +frivole d'une mondaine, et ennuagé son corps souple du fouillis des +choses à la mode. Toujours délicieuse, il la reconnut, elle dont il ne +put définir le sourire ni les yeux pleins de bonté, et qui, couronnée de +fleurs, réconfortait les premières mélancolies dont il soupira,--elle +dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumée et +près de qui l'on se plaît à gaspiller le temps, la sensualité et la +métaphysique. + +Il lui sembla qu'une partie de soi-même, depuis longtemps fermée, se +rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers. + + * * * * * + +Fontaine de vie, figure mystérieuse de petit animal nubile, et dont un +geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une émotion +féconde. Lueur qui nous apparaît aux heures rares d'échauffement, et qui +revêt une forme harmonieuse au décor du moment, pour offrir à notre âme, +chercheuse de dieux, comme un résumé intense de tous nos troubles.--Son +désir à nouveau se cristallisait devant lui. + +Sous les feuillages, parmi la foule qui s'écarte et admire, elle papote, +capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises +convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de +son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde +avec une gravité subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il +aspire à dominer le monde pour mépriser tout et tous, et que son mépris +soit évident. + +Cependant auprès de lui, ses camarades, des buveurs de bière, discourent +d'une voix assurée où sonnent à chaque phrase des mots d'argent, tandis +que le garçon, balancé sur un pied et qui serre contre son coeur une +serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes +grossières qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses +et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils +existent. + +Sur son coeur un instant échauffé, du ciel las, la pluie tombe fine. Le +soleil, sa joie, toute la fête se terminent. + +La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai; +elle se prête gracieusement au baiser d'un personnage âgé et considérable, +--à qui elle chuchote quelques mots, en désignant le jeune homme. Puis le +coupé, glaces relevées, s'éloigne; et s'efface sous la pluie le cocher, +rapide et dédaigneux. + + * * * * * + +Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre découpée sur la vie par +cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de +l'âme furtive qu'elle signifie. Ses lèvres, trop mobiles et +déconcertantes, sont pareilles au rire léger de cette mondaine créature; +et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante, +il nous conquiert tous par l'approbation perpétuelle de sa tête qui +s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maître qui institua +des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit +les plus rudes sectaires. Ses paupières sont alourdies, car sur elles +repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut +voir les prunelles bleues du sophiste rêveur. Il l'aborda sans hésiter; +il lui dit son inquiétude, qu'une bourrique pessimiste et un théoricien +ne surent apaiser, ses amours anémiques, ses rêves et ses piétinements. +Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce +décor d'une fête de Paris. + + * * * * * + +Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord. + + * * * * * + +«Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous +procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous +respectâtes la division des genres. Vous connûtes l'amour, et hier +encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles +expériences bien conduites sont précieuses.... Vous avez sans doute +vingt-un ans?» + +Il sourît et se frotta les mains. + + * * * * * + +«S'il vous plaît, reprit-il, goûtons quelque absinthe. Voilà des années +que je célèbre les jouissances faciles sans les connaître. A mon âge, +imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues expériences me +ravissent.» + +Et battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, l'illustre +vieillard se complut encore à quelques compliments ingénieux, tandis +qu'à chaque gorgée leur soir se teintait de confiance. + + * * * * * + +«Mon jeune ami, permettez que je retouche légèrement votre univers. Il +est assez du goût récent le meilleur, je voudrais seulement le préciser +ça et là. + +«Vos maîtres, leurs livres et leurs pensées diffuses vous firent une +excellente vision, un monde d'où est absente l'idée du devoir (l'effort, +le dévouement), sinon comme volupté raffinée; c'est un verger où vous +n'avez qu'à vous satisfaire, ingénument, par mille gymnastiques (je vous +suppose quelques rentes et de la santé). + +«Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me +disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus +pour avoir haussé dessus les barbares un rêve héroïque. Mais quoi! +faut-il, à cause de ces lendemains désabusés, que votre coeur méfiant +oublie des instants délicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine +pleine de charmes? Le spectacle de la vertu piétinée par la plèbe ne +vous a-t-il pas monté jusqu'à l'enthousiasme?--Siècle lourdaud! Logique +détestable! Ils disent: «Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons +dans la joie, n'ont de lendemain.» Qu'importe! Une âme vraiment +amoureuse ou héroïque bondit à de nouvelles entreprises. C'est à +vous-même qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de +votre âme: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde. + +«Les petits enfants, entre deux travaux de leur âge, jouent au voleur; +ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance +et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites, +et créez-vous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère +aimable et changeant à l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut +honorer, écrit: «S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme +tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination.» Sûtes-vous +jouer de l'amour; en tresser des guirlandes à votre vie et à votre rêve? +Je vous vis à l'écart, froissé....» + +Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le +vieillard qui s'en aperçut fit obliquer son discours: + + * * * * * + +«Hélas! je négligeai moi-même les mimiques d'amour. Je serai plus +compétent à vous décrire un autre synonyme du bonheur, c'est la +recherche de la notoriété que je veux dire: réputation, gloire, toute +publicité suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mûrs, et des jeunes +même, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, à +tendre la main derrière ces instants aimables que je veux vous indiquer, +vous ne trouverez rien de plus qu'après le baiser de votre amie ou +l'enivrement de votre vertu, mais, pour créer cette troisième illusion, +les méthodes sont très amusantes. + +«Jeune, infiniment sensible et parfois peut-être humilié, vous êtes prêt +pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itinéraire sûr, que je +vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et +le manteau, à cause des désillusions et du soir où, lassé, on bâille +dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garçon me verse et l'absinthe et +la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des +solécismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la +grammaire en cabinet particulier. + + * * * * * + +«Et d'abord instituez-vous une spécialité et un but. + +«Si votre esprit timide ne sait pas, dès sa majorité, embrasser toute +une carrière, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa +vie de légers repas, d'épaisses fumeries et de nocturnes abandons où +l'amitié, l'amour et soi-même lui sourient. C'est d'étape en étape que +votre jeune audace s'enhardira. + +«Dénombrez avec scrupule vos forces: votre santé, votre extérieur, vos +relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre sécheresse +rarement surchauffée, vos flâneries et cette délicatesse qui pourra vous +nuire. + +«Ayant dressé ce que vous êtes et ce qu'il vous faut devenir, vous +posséderez la formule précise de votre conduite. A la rectifier, chaque +jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous +énerve, dans l'embrasure des fenêtres mondaines, tandis que passent les +valseurs. + +«Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui +s'étonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'écrie: «Moi +aussi....» + +«Que désormais chacun _découvre_, et à votre attitude seule, combien +vous êtes né pour ce but même que secrètement vous vous fixez. Vos +fréquentations, la coupe de vos vêtements contribueront à créer +l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est +l'appareil où se trahit un spécialiste. De là sera déduit votre +caractère. Je glisse sur le détail, mais que d'exemples, instructifs et +charmants, à tirer de la vie parisienne: si cela n'était impudent. + + * * * * * + +«Votre attitude composée, reste, pour réaliser votre formule, à vous +faire aider. + +«Par qui? + +«Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment +d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs pétaradent et +disparaîtront bientôt. Puis vos intérêts et les leurs, identiques, se +contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout écartez toute +familiarité. + +«Des personnes âgées vous seront une meilleure ressource: du premier +jour leur amitié vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de +plus, sinon des besognes peut-être et gratuites. Comment, retirés sur +les sommets de la vie, aideraient-ils à ces petites combinaisons dont +ils sourient? ils ont oublié leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois, +leur commerce vous donnera de l'agrément. La vie, si bouffonne, enseigne +ces hautes intelligences à jouir de la notoriété avec ce détachement que +je vous prêche dès votre départ. Enfin, ayant un noble esprit, ils y +joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y, +très égoïste, ne veut pas qu'on se relâche. + +«L'excellente société pour vos projets, c'est vos aînés immédiats; +j'entends qu'ils ont trente à trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour +activer leur succès ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils +ont un pied encore dans les chemins où vous entrez, ils s'inquiètent de +qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattés +d'obliger. + + * * * * * + +«Pour user des personnes âgées et de ceux-ci, faites-vous agréable, +plaisez. Gardez de prétendre à quelque supériorité; le mérite ne suffit +pas à conquérir les plus honnêtes. Ayez souci d'approuver et non qu'on +vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'âme la plus +vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque mérite réel à mettre +en relief. Quête amusante, d'ailleurs, où il ne faut qu'un peu +d'ingéniosité. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent +pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez +votre rôle à écouter chacun en tête à tête et à le révéler à soi-même, +on vous goûtera infiniment. + +«A la faveur de cette inclination (et non plus tôt, car celui qui +prétend nous obliger dès le premier jour souvent nous blesse et toujours +se déprécie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des +voitures soit assez élevé à Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la +jalousie, étouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et +qu'elle naît de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents, +qu'il est au monde quelque chose d'important. + + * * * * * + +«J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrête jamais à mi-chemin dans ce jeu +d'ambition. Réalise ou parais réaliser ta formule entière; acquiers +toute la gloire que tu t'es ouvertement proposée. Ceci est une +nécessité: il ne s'agit plus seulement de te réjouir, en un coin de +toi-même, de tes contenances savantes; il s'agit d'être ou de ne pas +être battu quand tu seras vieux. + + * * * * * + +«Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--à +cause qu'étant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exégèse et la +morale, je me vis contraint de pousser jusqu'à cette notoriété +considérable où l'on m'honore. Je ne songeais guère à rire. J'avais dès +mon départ avoué des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on +me bâtonnât. Aujourd'hui, ayant satisfait à ma formule, je salue et +j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste à mon plaisir; tout le +monde, et même des personnes convenables, raffolent de mes petits +mouvements de tête, de mon grand mouchoir et des ironies, où j'excelle. +Je dîne tous les soirs en ville avec des dames décolletées, un peu +grasses comme je les préfère, qui m'entreprennent sur la divinité, et +avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voilà quelle +belle chose est la notoriété! Ah, jeune homme! soyons optimistes!» + + * * * * * + +Le vénérable M. X... se prit à rire un peu lourdement, puis se leva et +sur le talon, malgré sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une +gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains à son coeur, en +ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommodé qui va vomir. +D'un trait pourtant il vida son verre. Et, après un silence: + +«Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les +hommes convaincus qu'on se crée ses désirs, ses incertitudes et son +horizon, et acquérant chaque jour un doigté plus exquis à vouloir des +choses plus harmonieuses.--Hélas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je +suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude +sur la table). C'est toujours l'extériorité qui nous oppresse. Mais +vivons en dedans. Soyons idéalistes.... (Il s'essuyait le visage.) A +l'alcool qui n'est décidément qu'une vertu vulgaire, préférez la gloire, +jeune homme.... (Il s'éventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout +au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'être +affectueux et simple, car le grand idéaliste se plaît à tresser chaque +soir une parure de héros pour sa patrie.--Mais buvons à ceux qui nous +succéderont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problèmes +d'une complexité autrement coquette que tes mélancolies, s'ils ajoutent +au vieux fonds de la nature humaine la curiosité et la science de tous +ces jeux que nous entrevoyons.» (Et le vieillard un peu chancelant se +leva.) + +Mais j'abrège ce pénible incident. Le jeune homme, naïf, inculte ou +piqué? ne sut comprendre l'agrément de cette philosophie, et poussé, je +suppose, par un respect, peut-être héréditaire, pour l'impératif +catégorique, il passa tout d'un trait les bornes mêmes du pyrrhonisme +qu'on lui enseignait: jusqu'à soudain administrer à ce vieillard +compliqué une volée de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment, +mais lui triomphait disant: «Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez +l'élégiaque.» Même il eût répliqué par les choses de la morale et de la +métaphysique aux arguments de M. X... si les garçons et le maître +d'hôtel ne les avaient poussés dehors. + +Et le peuple ricanait. + + * * * * * + +De ce jardin, véritable printemps de Paris, élégant et sec et plein de +malaise, le jeune homme sortit fort énervé. Il élevait jusqu'à la haine +de tout son mécontentement intime. Ardeur étrange et dont je le blâme, +il eût volontiers consenti à la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il +désirait s'écroulait, et au même instant il revoyait toutes les +déceptions et humiliations déjà amassées. + +Après s'être ainsi meurtri, s'inquiétant d'avoir battu le glorieux +vieillard qui fait partout autorité, il cherchait une justification +raisonnable à cet excès injurieux de sensibilité. Et il disait: + +«Si la gloire (académie, tribune française, notoriété, Panama) n'est que +cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je? + +«S'il mentait, je fis bien de le châtier, car il salissait un des +premiers mobiles de la vertu humaine. + +«Enfin s'il n'était qu'ivre, joueur de flûte ou corybante, je ne +l'endommageai guère, car les os de l'ivrogne sont élastiques, nous +enseigne la science, qui est une belle chose aussi.» + + * * * * * + +C'est ainsi que, tout à la fois trop grossier et trop sensible, il +s'éloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siècle aux +viveurs délicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait +derrière lui, c'était la plainte des lampes électriques se dévorant dans +le soir, entre Paris et les étoiles. + + + * * * * * + + +CHAPITRE CINQUIÈME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_Quand saint Georges a sauvé la vierge de Beryte et qu'il est près de +l'épouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les +tableaux précédents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous +peignons les aventures, devient décidément peu séduisante dans ce +chapitre et sous ce ciel de Paris, où il semble qu'elle eût pu +s'accorder pleinement avec Lui._ + +_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleuré de ses +concitoyens, et il jouit dans le ciel de la béatitude éternelle.--Mais +ici Lui s'agite; et le désaccord s'accentue entre ses goûts mal définis +et les conditions de la vie._ + + * * * * * + +_L'imperfection des plus distingués, la niaiserie de quelques notoires, +le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les +spécialistes et la conviction que, s'il faut parfois se résigner à +paraître fonctionnaire, commerçant, soldat, artiste ou savant, il +convient de n'oublier jamais que ce sont là de tristes infirmités, et +que seules deux choses importent: 1° se développer soi-même pour +soi-même; 2° être bien élevé. Principes auxquels il prêtait une +excessive importance._ + + + * * * * * + + +DANDYSME + + + Et sa poitrine atténuée ne m'est + plus qu'une poitrine maigre. + + +Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crépitement dont le souvenir +désespère le dyspeptique à jamais privé de tabac; une fumée se fondit +vers le ciel: la couronne blanc cendré apparut. + +Il espérait dans son fauteuil être tranquille et ne penser à rien, +seulement, avant son troisième cigare, se distraire à feuilleter +l'_Indicateur Chaix_. + + * * * * * + +--Ah! dit-il en rougissant un peu de dépit. + +Elle s'était posée sur le bras d'un fauteuil, et, sans ôter son chapeau, +déjà développait ce thème: J'ai des ennuis d'argent. + +Il fut excessivement choqué de l'impudeur de ce propos; puis, résigné à +revenir encore sur le passé, il parla, naturellement avec mélancolie: + +--Votre parole, modeste jadis, m'était douce, madame; vous êtes née le +même jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur, +comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous étions deux enfants +amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?... + +Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure.... + +--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour +sentimental; ce n'est pas ce bonheur-là que je sollicite aujourd'hui. +Mon épicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent +parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir. + +Avec cette grâce dégagée qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du +papier timbré. Il le refusa gravement. + +Elle eut un mouvement de violente impatience. + +--L'argent! dit-elle. Que ce mot déchire enfin le voile usé de ton +univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul +peut me parer de la suprême élégance, de cette bienveillance qui sied +aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art délicat qui +est de flatter presque sincèrement, de tous ces charmes enfin qui +flottent impalpables dans tes désirs. Ils sont en toi qui aspirent à +être, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes +sous tes soupirs, dont le sens se dérobera toujours à ta jeunesse, +isolée dans son altière indigence, si la fortune ne me permet de les +consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je +les déroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, posé sur +ta sensibilité, en avait trouvé le secret. C'est alors qu'intimidé par +le cortège de ma beauté, dominé par ma séduction hautaine et qui pose le +désir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma +bouche. + +Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance +lui-même, dans sa médiocrité, il prêtait à la fortune. Elle disait: + +--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunâtre et qu'il +mangeait au Bouillon Duval; dès lors ton mécontement se dissipa.--Une +belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la répulsion, +quand tu compris que réellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton +âme en frissonne, mais tu supportes (même ne les recherches-tu pas?) les +rudes familiarités d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que +considérable et secrétaire d'État. + +Il n'aimait guère qu'on brusquât les convenances. Il rougit qu'elle lui +jetât des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume, +agrandissant son déplaisir par des considérations philosophiques, il +répondit avec gravité: + +--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je +n'approuve ni ne blâme l'indépendance de tes observations; je regrette +simplement que tu troubles mon hygiène spirituelle, car la mathématique +des banquiers m'importune. + +Elle, alors, s'émouvant et d'une douleur contagieuse: + +--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et +pourtant, petite fille, je te consolais à l'aurore de ta vie, au fossé +de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque +aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu dévidas les +sentiments choisis, quand tu me nommais Athéné ou Amaryllis, à cause de +tes lectures! + +--Ah!--dit-il en frissonnant, ramené par cette douceur à une vision de +l'univers plus banale et coutumière,--je ne suis qu'un attaché de +seconde classe aux Affaires étrangères, et les restaurants sont fort +dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans +chercher à les placer dans la poitrine fraîche des femmes. + +--Mais sais-tu ce que tu négliges? + +Il craignit qu'elle ne recommençât la scène du chapitre II, et qu'elle +se dévêtit. Elle ouvrit simplement la fenêtre tout au large: + + * * * * * + +De ce cinquième d'un numéro impair du boulevard Haussmann s'étendaient à +l'infini les vagues de Paris, sombres, où sont enfouis les tapis de jeux +éclatants, tachés d'or;--les nappes, les bougies, les fruits énormes et +délicats, dans les restaurants où l'on rit avec le malaise de +désirer;--les abandons, où la femme est jeune, dans les hôtels de +tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliothèques, où +s'alignent à perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de +joie, cinq cent mille volumes bien catalogués;--les musiques qui nous +modèlent l'âme et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les +héroïsmes jusqu'aux émotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous +sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tièdes et +fleuris, où, à cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un +monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec +aisance nous buvons une tasse de thé, et que, sans crainte, nous +allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie très soignées;--puis +des rues plates et solitaires et sèches, où des voitures rapides nous +emportent vers des affaires, dont il est amusant de débrouiller, avec +une petite fièvre, la complexité. + +Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! Là enfin, il se +dessaisirait de s'épier sans trêve; et toutefois, fréquentant mille +sociétés différentes, il ne connaîtrait personne en quelque sorte; il +serait pour tous également aimable, et aucun ne le meurtrirait. + + * * * * * + +Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante mélancolie, mais +soudain il songea qu'il pensait à peu près comme les jeunes gens de +brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'âcreté le pénétra. +«Désormais, dit-il, je ne prendrai plus en grâce les prières, les +sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions +vulgaires.» + +Et (toujours accoudé devant Paris) sa pensée se mit à courir sans +relâche hors de cette immense plaine où campent les Barbares. + + * * * * * + +Alors il se trouva penché sur son propre univers, et il vaguait parmi +ses pensées indécises. Il se rappelait qu'à la petite fenêtre d'Ostie +qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les +plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage +italienne), Augustin et Monique, sa mère, qui mourut des fièvres cinq +jours après, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie +que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le +coeur de l'homme ne conçoit pas. Avec une intensité aiguë, il entrevit +qu'il n'avait, lui, rien à chercher, et que, seul, le vide de sa pensée, +sans trêve lui battait dans la tête. + + * * * * * + +--Mais, lui dit-elle, réapparaissant comme une idée obsédante qui +traverse nos méditations, ne t'ai-je pas envoyé M. X...? Ses opinions +sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le +dictionnaire du langage que tiennent mes gestes à l'univers. Puisque tu +naquis ailleurs, il devait te préparer à ma venue, le commenter le +nouveau rêve de la vie, qui, par moi, doit naître en toi. + + * * * * * + +Le jeune homme, la fenêtre fermée, s'assit, baissa un peu l'abat-jour +car la lumière blessait ses yeux, puis il s'expliqua posément. + +--Veuillez, madame, m'écouter. M. X..., dont je ne conteste ni les +séductions, ni la logique délicieuse, m'installait dans un univers à +l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon à ces apparences +que, pour la facilité des relations mondaines ou commerciales, tous les +Parisiens admettent, et dont les journaux à quinze centimes nous tracent +chaque matin la géographie. + +Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothèse la +plus répandue, c'est-à-dire la plus accessible à toutes les +intelligences, il me condamnait à la tenir pour la règle certaine et +m'engageait à n'y pas croire à part moi. «Limite exactement ton âme à +des idées, des sentiments, des espoirs fixés par le suffrage universel, +me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.» + +Puis dans ce monde ainsi réglé il me chercha un but de vie. Comme il +avait surpris, parmi tant de susceptibilités qui s'inquiètent en moi, un +désir d'être différent et indépendant, il me proposa la domination. +Grossière psychologie! + +J'eus tort de m'emporter. Ce rôle qu'il me proposait, si déplaisant, +était du moins composé par un homme de goût. Plus apaisé, je reconnais +qu'avec de bien légères retouches le palais qu'il offrait à mes rêves me +paraîtrait assez coquet,--si l'horizon, hélas! n'en était +irrémédiablement vulgaire. + +«La gloire ou notoriété flatteuse est uniquement, me disait-il, une +certaine opinion que les autres prennent de nous, sous prétexte que nous +sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.»--Pour moi, j'entrevois +la possibilité de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter +par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout. +Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante. + +C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour spécialiste, +à la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en +province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de +Montmartre, la complexité des intrigues, les étapes d'où l'on voit +chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journées décisives, +les victoires, les échecs même, tout cela paraît gai, ennobli de fièvre +et d'imprévu; mais, en fait, il faut dîner avec des imbéciles; on prend +des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses +relations! On épie toujours le facteur; on s'amasse un passé écoeurant, +et le présent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant +trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demandé des lettres pour celui-ci +et pour celle-là, et l'on me vit, qui méditais dans des antichambres les +romans de Balzac avec la vie de Napoléon. + +O gloire! voilà les épreuves par où l'on t'approche, maintenant que tu +ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou +quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donné à tes amants, si je leur +enseigne à te conquérir _avec rien du tout!_ + + + * * * * * + + +RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ + + +Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-même: + +Prenez donc une idée exacte; joignez-y un relevé des qualités qu'il leur +faut, plus la liste des adresses où l'on se procure ces qualités, avec +le temps et l'argent qu'elles coûtent; agitez le tout avec vos pensées, +vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite. + +N'y touchez pas. Elle vous pénètre lentement, elle dépose dans votre âme +la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles +réussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez où il vous plairait. +Dès lors les hommes vous paraissent des agités, qui tâtonnent dans une +obscurité où tout vous est net et lumineux. + +Peu à peu cette fatuité intime exsude; elle adoucit et transforme vos +attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphère spéciale; +cette confiance superbe que vous respirez subjugue, dès l'abord, les +timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous +ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au +grade qui vous élèvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux +accabler leurs émules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer; +ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuité. Vous pensez +bien que la foule les suit. + +Alors si vous avez évité avec soin d'exceller en quoi que ce soit, +d'être raffiné de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'être à la +mode, si l'on ne peut vous déclarer un Brummel, un don Juan, un viveur, +non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supériorité +demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitée par +aucune définition. + +Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, où m'eût conduit M. +X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire. + + * * * * * + +Mais je suis tout ensemble un maître de danse et sa première danseuse. +Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrême simplicité des +moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de +pensée. + +Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la +ballerine, n'aurais-je pas honte du signe misérable que j'écrirais? +C'est trop peu de borner son orgueil à l'approbation d'une plèbe. Laisse +ces Barbares participer les uns des autres. + +Qu'on le classe vulgaire ou d'élite, chacun, hors moi, n'est que +barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne +peuvent que tâtonner, dénaturer, ricaner, s'attrister, me déformer +enfin, comme de grossiers dévastateurs, auprès de la tendresse, des +restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue à +cultiver les délicates nuances de mon Moi. Et c'est à ces Barbares que +je céderais le soin de me créer chaque matin, puisque je dépendrais de +leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette +risible vie m'allait séduire! + + * * * * * + +Mon esprit, qui ne s'émeut que pour bannir les visions fausses, se +retrouve, après ces beaux raisonnements stériles, en face du vide. J'ai +du moins gagné une lumière sur moi-même; j'ai compris que rien n'est +plus risible que la forme de ma sensibilité, c'est-à-dire les dialogues +où, toi et moi, nous nous dépensons. Respectons dorénavant les adjectifs +de la majorité. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si +touchant, qu'avec les âmes les plus neuves nous paraissions les +pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir +l'heure! + +Ma bien-aimée, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres +précédents; c'est le plus net résultat de l'éducation de Paris. J'ignore +quel univers me bâtir, mais je rougis de mon passé mélancolique.--Et +voilà pourquoi, madame, je désire que vous cessiez d'exister, et je +retire de dessous vous mon désir, qui vous soutenait sur le néant. + + * * * * * + +Ces paroles judicieuses où vibrait une nuance amère, nouvelle en lui, +n'étaient qu'un jargon pédant pour une créature aussi dénuée de +métaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre +empire sur soi-même; elle se souvint des convenances. Quand il parlait +de dandysme et de s'imposer à la mode, elle approuvait avec un sérieux +exagéré et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il +conclut sur le néant de ses recherches, elle trouva un sourire +mélancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_. + + * * * * * + +Puis, quels que fussent ses sentiments intérieurs, avec une audace +merveilleuse, elle fut gaie et agaçante jusqu'à dire, soudain +transformée: + +--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe, +je te verrai deux fois par semaine. + + * * * * * + +Il marchait dans la chambre à grands pas, irrésolu, les deux mains +enfoncées dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu +embarrassé, presque timide, il répondit. + +--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton +adresse. Mais faut-il y penser à l'avance, et précisément à l'heure de +la journée où je suis le plus capable d'atteindre à l'enthousiasme et +par suite à la vérité? + +La jeune femme se leva; elle estimait que la scène devenait un peu +excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle +lui rendit son léger sourire de moquerie ou de simplicité pour qu'il +l'embrassât. + + * * * * * + +Mais lui, avec rapidité, comprenant la situation et qu'il n'avait plus +le droit d'être de Genève: «Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est +assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes à +7,50 pour aimer comme tout le monde?» + + + * * * * * + + +CHAPITRE SIXIÈME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_C'est une souffrance, après que par la pensée on a embrassé tous les +degrés du développement humain, de commencer soi-même la vie par les +plus bas échelons._ + +_Pendant six mois il fut à son affaire. Il prit des apéritifs avec des +publicistes, même il s'exerça sur trois jeunes gens à manier les hommes. +C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du +cigare: «Hé, voilà que ce jeune homme se fait sa place au soleil.» Ce +que ton nomme encore:_ il se pousse. + +_Et quoiqu'il n'eût qu'à se louer de tout le monde et de soi-même, son +horreur pour ces contacts était chaque jour plus nerveuse. Peut-être +aussi se surchargeait-il, étant attaché aux Affaires étrangères, +secrétaire d'un sous-secrétaire d'État, avec d'autres broutilles._ + + * * * * * + + +EXTASE + + + Qu'on me rende mon moi! + + MICHELET. + + +A cette époque, pour quelque besogne, une enquête sans doute, il fut à +Bicêtre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinée de +soleil, il vit les fous joyeux et affairés, qu'un professeur, vieux +maître décoré, et des jeunes gens sérieux et simples interrogeaient +discrètement et toujours approuvaient. + +Le jeune homme était las: fatigué de cette course matinale et humilié de +sa besogne prétentieuse. Ce palais de plein air, cette imprévue +hospitalité où, dans un cadre parfait, dans une exquise régularité de +confort, ces hommes, _si différents_ cependant, suivaient leur rêve et +se construisaient des univers, l'émurent. Il les voyait, ces idéalistes, +se promener en liberté, à l'écart, fronts sérieux, mains derrière le +dos, s'arrêtant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur +stérile activité, nul ne les faisait rougir; leurs âmes vagabondaient, +et vêtus de vêtements amples, ils laissaient aller leurs gestes. + +Isolé dans ce délicieux séjour, tandis que personne ne daignait +s'intéresser à lui, sinon d'un oeil interrogateur et dédaigneux, il fit +un retour sur lui-même, poussiéreux, incertain du lendemain, hâtif et +n'ayant pas trouvé son atmosphère.... + + * * * * * + +De ces nobles préaux où une sage hygiène prend soin de ces rêveurs, il +sortit bras ballants, éreinté par le soleil de midi, sans voiture, sans +restaurants voisins, convaincu des difficultés inouïes qu'on rencontre à +vivre au plus épais des hommes. + + * * * * * + +Tout le jour, dans les intervalles de sa misérable besogne, il revit la +douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se +réjouissant soudain à cause d'un geste obscur qui se lève en leur âme, +et toujours penchés sur le nuage qu'a soulevé en eux quelque grande idée +tombée de Dieu. + + * * * * * + +Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision, +inexacte peut-être, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les +feuillages un peu bruissants, se coucher, rêver, ne pas prévoir, ne plus +connaître personne, et cependant que soit machiné avec précision le +décor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres +des eaux courantes. + + * * * * * + +Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues +poussiéreuses où le jour trop sali devient noir, parmi la foule +gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta. + +Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur échapper, les +bruyants et les ressasseurs, il aperçut, pareille à sa marche, la fuite +grêle d'un avec qui volontiers, des nuits entières, il avait théorisé. +Celui-là tient toute affirmation pour le propre des pédants et n'en use +que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et, +quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sincères. + +Il l'abordait d'un premier élan, plein d'une délectation fébrile à +l'idée que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient +longuement et pour rien: + +1.--Insulter la société, les hommes et surtout les idées. + +2.--Se rouler soi-même et leur sotte existence dans la boue. + + * * * * * + +Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air pressé, +d'une voix humble où vibrait une nuance amère: «Ah! vous voilà un grand +homme, maintenant ... mais si ... mais si ...» Et le ton de cette phrase +était difficile à rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui? +Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de +paraître indifférent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la +salive de sa bouche étaient malades, son avenir dégoûtant et son passé +plein d'humiliation. + + * * * * * + +Harassé, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il +ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin +ses vêtements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis +rentré dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphère familière: + +--Enfin, dit-il, je vais m'embêter à mon saoûl, tranquillement. + +Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de +cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains. +Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la même interjection lui +échappe. Il a dans sa gorge l'étranglement des sanglots. Il n'ose même +pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne à ses +imaginations,--et toutes idées l'envahissent. + +Et d'abord le désir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux +surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dédain +ou de protection. + +J'oublierai aussi les événements, haïssables parce qu'ils limitent (et +cependant si j'étais bon et simple, avec l'énergie un peu grossière des +héros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des +prudences et toutes ces mesquineries où je dérive). + +Je veux échapper encore à tous ces livres, à tous ces problèmes, à +toutes ces solutions. Toute chose précise et définie, que ce soit une +question ou une réponse, la première étape ou la limite de la +connaissance, se réduit en dernière analyse à quelque dérisoire +banalité. Ces chefs-d'oeuvre tant vantés, comme aussi l'immense délayage +des papiers nouveaux, ne laissent, après qu'on les a pressés mot par +mot, que de maigres affirmations juxtaposées, cent fois discutées, +insipides et sèches. Je n'y trouvai jamais qu'un prétexte à m'échauffer; +quelques-uns marquent l'instant où telle image s'éveilla en moi. +Anecdotes rétrécies, tableaux fragmentaires d'après lesquels je crois +plier mon émotion, moi qui suis le principe et l'universalité des +choses. + +Quelque filet d'idées que je veuille remonter, fatalement je reviens à +moi-même. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces +livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude même de +leurs nomenclatures. Simples casiers où je classe grossièrement les +notions que j'ai sur moi-même! Leurs titres admis de tous servent +d'étiquettes sottement précises à diverses parties de mon appétit. Nous +disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la +conversation. Ainsi en pleine pâte, à l'emporte-pièce, on découpe des +étoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers, +délicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la +cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette éclaire-t-il le +ciel inconnaissable et qui nous trouble? + + * * * * * + +Il alluma un cigare énorme, noir et sableux. Et il contemplait les +associations d'idées qui s'amassaient des lointains de sa mémoire pour +lui bâtir son univers. + + * * * * * + +... Déjà les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts, +souillés, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de +pensées qui baignent son âme, aussi réelles, quoique insaisissables, que +le parfum répandu dans tout notre être par le souvenir d'une femme et +que nous ne saurions préciser. Des bouffées d'imagination indéfinies et +puissantes le remplissent: désirs d'idées, appétits de savoir, émotions +de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumée presque pâteuse de +son cigare. Il halète de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son +mécanisme de tête puissamment échauffé ne s'arrête pas à se renseigner, +à déduire, à distinguer, à rapprocher; son regard n'est tendu vers rien +de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de +dictionnaire. Il aspire à l'absolu. Il se sent devenir l'idée de l'idée; +ainsi dans le monde sentimental le moment suprême est l'amour de +l'amour: aimer sans objet, aimer à aimer. + + * * * * * + +Cependant une fois encore, dans cette atmosphère de son Moi, là-bas sur +l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son âme déroulée à +l'infini, il devine la jeune femme ou plutôt le lieu où jadis elle lui +apparut;--parfois dans un éclair de recueillement nous retrouvons les +longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'était une acuité +profonde; tout l'être transpercé. Aujourd'hui, une notion, une froide +chose de mémoire. + +Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et +qu'encensaient ces fleurs courbées, la tendresse et la volupté, jadis le +troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un +décor de tentations délicates; elle me souillait les hardiesses qui +domptent les hommes. Mais le soir, assis près d'elle et me rongeant +l'esprit, je l'ai salie à la discuter.--Et il bâille devant cette fade +et perpétuelle revenante, sa sentimentalité. + + * * * * * + +--Tu fus le précurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif à ce fluide et +profond univers qui s'étend derrière les minutes et les faits. Mais +pourquoi plus longtemps nommer femme mon désir? Je ne goûtai de plaisir +par toi qu'à mes heures de bonne santé et d'irréflexion; gaîté bien +furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu +m'abandonnais que je connus la faiblesse délicieuse de soupirer. Mon +rêve solitaire fut fécond, il m'a donné la mollesse amoureuse et les +larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les +accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition à nous +préoccuper. Je ne veux plus te rêver et tu ne m'apparaîtras plus. +J'entends vivre avec la partie de moi-même qui est intacte des basses +besognes. + + * * * * * + +Alors dans la fumée, loin du bruit de la vie, quittant les événements et +toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui +fuyait cette vie étroite pour laquelle on a pu créer un vocabulaire. Un +amas de rêves, de nuances, de délicatesses sans nom et qui s'enfoncent à +l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, où sont inconnus +les buts et les causes, où sont tranchés ces mille liens qui nous +rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, où le drame même qui +se joue en notre tête ne nous est plus qu'un spectacle. + +Quand, porté par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume, +qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui +toujours le virent vêtu de complaisance, de médiocres ambitions, de +futilités et s'énervant à des plaisanteries de café-concert. Au jour les +besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe! +Cette nuit célèbre la résurrection de son âme; il est soi, il est le +passage où se pressent les images et les idées. Sous ce défilé solennel +il frissonne d'une petite fièvre, d'un tremblement de hâte: vivra-t-il +assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'émeut dans les peuples, +le long des siècles! + +Il se rejette en arrière pour aspirer une bouffée de tabac, et sa pensée +soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait, +l'autre contemplait le monde. + +Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y +voyait grouiller les Barbares, il tremblait à l'idée de descendre parmi +eux; ce lui était une répulsion et une timidité, avec une angoisse. En +même temps il les méprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux; +il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette +turbulence. + + * * * * * + +Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous +sommes les convaincus. Nous avons donné à chaque chose son nom; nous +savons quand il convient de rire et d'être sérieux. Nous sommes sourds +et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges, +étant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la considération, la +patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule +(contre ceux qui sont _différents_), et le type du bon garçon (tant la +profondeur de notre âme est admirable). + + * * * * * + +--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrième +cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le +frère trébuchant des âmes fières qui se gardent à l'écart une vision +singulière du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts +ma vie, je ne veux point participer de leur médiocrité. Je me reconnais; +je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis +évoquer ici par trois idées associées. Que toutes les forces de mon +orgueil rentrent en mon âme. Et que cette âme dédaigneuse secoue la +sueur dont l'a souillée un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante. +J'avais hâte de cette nuit, ô mon bien-aimé, ô moi, pour redevenir un +dieu. + + * * * * * + +--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc déjouer ainsi les jeunes dieux! +Hier vous parûtes encore un enfant; vos reins s'étaient courbaturés +pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; à l'aube, +on vous a vu la peau fripée et dans les yeux de légères fibrilles rouges +après des expériences sentimentales. + +--Qu'importe mon corps! Démence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien +de commun entre ce produit médiocre de mes fournisseurs et mon âme où +j'ai mis ma tendresse. Et quelque bévue où ce corps me compromette, +c'est à lui d'en rougir devant moi. + +--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idées, votre âme enfin, +cinquante que vous connaissez les possédèrent et les ont exprimées avec +des mots délicieux. Sachez donc que, n'étant pas neuf, vous paraissez +encore sec, essoufflé, fiévreux; qui donc pensez-vous charmer? + +--Mes pensées, mon âme, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir +ces représentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et +furtives où vous prétendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et +par qui elles existent dans leurs différences et dans leur unité, +pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensées, +avec mes actes, toutes vapeurs grossières qui s'élèvent de vos sens +quand vous me regardez! + +Il serait beau, dites-vous, d'être petit-fils d'une race qui commanda, +et l'aïeul d'une lignée de penseurs;--il serait beau que mon corps +offrît l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van +Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement +ma sensibilité contre une sensibilité pareille, et qu'en cette rare +union l'estime et la volupté ne fussent pas séparées. Misères, tout +cela! Fragments éparpillés du bon et du beau! Je sais que je vous +apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en vérité, je +ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable +et insaisissable, derrière ce corps, derrière ces pensées, derrière ces +actes que vous me reprochez; je forme et déforme l'univers, et rien +n'existe que je sois tenté d'adorer. + +Je me désintéresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus +responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et +de la dépopulation. + +Après quoi si l'on me dit: «Prouvez-vous donc, témoignez que vous êtes +un dieu.» Je m'indigne et je réponds: «Quoi! comme les autres! me +définir, c'est-à-dire me limiter! me refléter dans des intelligences qui +me déformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous +préparé? Ma tâche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver +intact. Je m'en tiens à dégager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans +cesse le fleuve immonde des Barbares.» + + * * * * * + +Ainsi se retrouvait-il façonné selon son désir. + + * * * * * + +Et peu à peu l'amertume mêlée à ce tourbillon de pensées se fondait. +Abandonné dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminée parmi +les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il +maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idées +qui ne se révèlent que dans un éclair. La solennité et la profondeur de +son émotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse +n'était pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied +des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portée, sous un ciel +bas, par un vent âpre, sur la bruyère immense de l'océan breton; mais +entre ces murs nus et désespérants, ses moindres pensées prenaient une +intensité poussée jusqu'à un degré prodigieux. Il s'enfonçait avec +passion à en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession +... Plénitude, sincérité d'ardeur, que ne peut vous faire sentir +l'analyse. + +Porté sur ce fleuve énorme de pensées qui coule resserré entre le +coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, désormais débordant +cet étroit canal d'une nuit, le fleuve allait se répandre et l'emporter +lui-même sur tout le champ de la vie. Délices de comprendre, de se +développer, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se +remplir d'images indéfinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au +dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous +grisent en se défendant, et qui de leur secret disent seulement: «Nous +sommes de la même race que toi, ardents et découragés.» + + * * * * * + +Et ce ne sont pas là les pensées familières, les chères pensées +domestiques, de flânerie ou d'étude, que l'on protège, que l'on +réchauffe, qu'on voit grandir. A celles-là, le soir, comme à des +amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument +comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre +coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussière +d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore +le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse +terrible: «Sont-elles bonnes? et leur beauté?» Un nuage passe: «D'autres +les ont possédées; demain elles me paraîtront peut-être froides, vides, +banales.» Ah! cette sécheresse! ces harassements de reprendre, à froid +et d'une âme rétrécie, des théories qui hier m'échauffaient! Ah! presser +une imagination, systématiser, synthétiser, éliminer, affiner, comparer! +besogne d'écoeurement! dégoût! d'où l'on atteint la stérilité. Et devant +cet amas de rêves gâchés, le cerveau fourbu demeure toujours, affamé +jusqu'au désespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de système +à baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaître ces angoisses. + +Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de créer. En cet instant je +suis une fonction. O bonheur! ivresse! je crée. Quoi? Peu importe; tout. +L'univers me pénètre et se développe et s'harmonise en moi. Pourquoi +m'inquiéter que ces pensées soient vraies, justes, grandes? Leurs +épithètes varient selon les êtres qui les considèrent; et moi, je suis +tous les êtres. Je frissonne de joie, et, comme la mère qui palpite d'un +monde, j'ignore ce qui naît en moi. + + * * * * * + +Lourds soirs d'été, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buée, de +sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couché +sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'étais +enivré jusqu'à la migraine d'un défilé sensuel d'images faites de grands +paysages d'eau, d'immobilité et de santé dolente, doucement consolée +parmi d'immenses solitudes brutalisées d'air salin.--Ainsi dans cette +chambre sèche roulait en moi tout un univers, âpre et solennisé. + + * * * * * + +Comme il se promenait dans l'appartement à demi obscur, parlant tout +haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetées là +négligemment, avec la hâte de sa rentrée, et soudain il se rappela qu'il +devait passer chez son cordonnier, puisqu'à midi recommençait son +labeur. Déjà sonnaient trois heures du matin: un découragement +épouvantable l'envahit: il fallait maintenant tâcher de dormir jusqu'à +l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraîchir +l'atmosphère enfiévrée, il ouvrit sur l'énorme Paris, qui, repu, lui +sembla se préparer au lendemain. Il se dévêtit avec ce calme presque +somnambulique qui naît, après une violente surexcitation, de la +certitude de l'irrémédiable. Et longtemps avant de s'endormir il se +répétait, en la grossissant à chaque fois, l'horreur de la vie qu'il +subissait. Son sommeil fut agité et par tronçons, à cause qu'il avait +trop fumé: «Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe +en nous ne nous échappe. Je vois distinctement de petits morceaux de +rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.» Et, le +corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour élever sa +tête brûlante. + + + * * * * * + + +CHAPITRE SEPTIÈME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son +anxiété, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._ + +_Certes il ne prétendait son dégoût universel justifié que contre +l'_espèce; _il reconnaissait qu'appliquée à l'_individu _sa méfiance +avait souvent tort, car les caractères spécifiques se témoignent chez +chacun dans des proportions variables._ + +_Seulement il était craintif de toute société._ + +_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraître +enviable, mais il méprisait les âmes médiocres qui peuvent se satisfaire +pleinement._ + + * * * * * + +_C'est malgré lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa +nature, que nous avons vu se former par cinq années d'efforts, deux hors +du monde, trois à Paris. Silencieux et affaissé, il cachait le plus +possible ses sentiments, mais la meilleure réfutation qu'il leur connût +consistait en un long bain vers dix heures du soir et une préparation de +chloral._ + + * * * * * + +AFFAISEMENT + + +C'était, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voilé des chansons +bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pavé de bois, un peu +grisé du luxe abondant des équipages, et satisfait de n'avoir aucun +labeur pour cette soirée ni le lendemain. Il dîna sans énervement, dans +un endroit paisible et frais, servi par un garçon incolore. Il n'eut pas +conscience des phénomènes de la digestion, et attablé devant le café +élégant et désert d'une silencieuse avenue, il goûta sans importuns le +léger échauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le +soir tombant, un peu froid pour faire plus agréable son londrès blond +parfaitement allumé, il contemplait de vagues métaphysiques, charmantes +et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles +s'échappant à cette heure de leurs ateliers ingénieux de couture. +Étaient-elles dans son âme, ou les voyait-il réellement sous ses yeux? +pour qu'il prît souci de l'éclairer cet affaissement rêveur était trop +doux. + + * * * * * + +Bientôt, mortifié des durs bâtons de sa chaise, il se leva et dut se +choisir une occupation, un lieu où il eût sa raison d'être ce soir dans +cet océan mesquin de Paris. + +... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de +camarades. On arrive, on est surpris et illuminé de se revoir; on se +serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec +nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide, +ou sans lever les yeux _à l'homme préoccupé,_ ou en disant: «mon +vieux»). Puis quoi! les bavardages connus, les doléances, de petites +envies. Auprès de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je +n'irai pas risquer ma quiétude. Tandis que les muscles de leurs visages +et les secrètes transitions de leurs discours révèlent qu'ils mettent +leur honneur et leur joie dans les médiocres sommes et faveurs où ils se +hissent, ils n'arrêtent pas de stigmatiser, avec emportement et naïveté, +les concessions de leurs aînés. Le plus agaçant est que, cramponnés à +des opinions fragmentaires qu'ils reçurent du hasard, ils s'indignent +contre celui qui tient d'égale valeur ce qu'ils méprisent et ce qu'ils +exaltent, comme si toutes attitudes n'étaient pas également +insignifiantes et justifiées. + + * * * * * + +... Dans le monde, à ce début de l'été, plus de réceptions tapageuses. +Aux salons reposés et frais, quinze à vingt personnes se succèdent +doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de thé. +Que n'allait-il s'y délasser? On rencontre dans la société, à défaut +d'affection, des gens affectueux et bien élevés. Les impressions qu'on y +échange, prévues, un peu trop lucides, du moins n'éveillent jamais ce +malaise que nous fait la verve heurtée des jeunes gens. «Peu répandu, je +sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires, +politiciens et mondaines; je ne distingue guère leurs petitesses, et, +dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur +bienveillant et bref.»--Hélas! sa douloureuse sensibilité lui fermait +ces élégants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: «Je n'ai pas +souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne +m'ait mortifié dès l'abord par quelque parole, insignifiante mais où je +savais trouver, malgré que je me tinsse, de la peine et de l'irritation. +J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguèrent avec un goût +charmant, et leur accueil m'eût transporté, si l'impuissance de paraître +en une seule minute tout ce que je puis être n'avait alors gâté mon naïf +épanouissement et si profondément qu'aujourd'hui encore, dans mes +instants de fatuité, la soudaine évocation de ces circonstances me +resserre.» Imagination pénible qu'a part soi il comparait à la vanité +pointilleuse des campagnards, mais enfoncée si avant dans sa chair qu'il +pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir. + + * * * * * + +... Une troisième distraction s'offrait: la musique. Amie puissante, +elle met l'abondance dans l'âme, et, sur la plus sèche, comme une +humidité de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mécontent honteux, +pendant les noires journées d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie +sentimentale des sons, où les tristesses même palpitent d'une si large +noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eût pas accepté +cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses +pensées familières. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie, +le front touché d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail +nocturne, il se convainquait d'avoir été _élu_ pour des infortunes +spéciales.--Mais dans cette molle soirée de tiédeur il répugnait à toute +secousse. «Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les +violons; leur puissance trop implorée décroît, et leur vertu ne saurait +être mise en réserve qui se subtilise avec le soupir expirant de +l'archet.» + + * * * * * + +Il alla simplement se promener au parc Monceau. + +Quoique le soir elle sente un peu le marécage, il aimait cette nursery. +Là, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait +d'abandonner l'air gaillard et sûr de soi, uniforme du boulevard. Tant +était douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la +majorité ne fut jamais spirituel. «Les gens m'épouvantent, ajoutait-il, +mais à la veille d'un dimanche où je pourrai m'enfermer tout le jour, +j'ai pour l'humanité mille indulgences. Mes méchancetés ne sont que des +crises, des excès de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agrès +admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague +et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des +objections; petites phrases de Michelet si pénétrantes, brûlantes du +culte des groupes humains! amis, belles âmes, qui me communiquez au +dessert votre sentiment de la responsabilité! moi-même j'ai senti une +énergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail, +quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes. +--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pièce, mais je me plais +infiniment.» + + * * * * * + +Dans son épaule, une névralgie lancina soudain, qui le guérit sans plus +de sa déplaisante fatuité. Humant l'humidité, il se hâta de fuir. Puis +reprenant avec pondération sa politique: + +«La réflexion et l'usage m'engagent à ensevelir au fond de mon âme ma +vision particulière du monde. La gardant immaculée, précise et +consolante pour moi à toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut, +supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarités des gens.--Je +saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par +quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on +agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse à se +garder en même temps qu'on paraît se donner, un plaisir aigu de mépris. +Équilibre pourtant difficile à tenir! L'homme intérieur, celui qui +possède une vision personnelle du monde, parfois s'échappe à soi-même, +bouscule qui l'entoure et, se révélant, annule des mois merveilleux de +prudence; s'il se plie sans éclat à servir l'univers vulgaire, s'il +fraternise et s'il ravale ses dégoûts, je vois l'amertume amassée dans +son âme qui le pénètre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses, +et ces lèvres séchées, avec bientôt des coliques hépatiques!» + + * * * * * + +Il s'arrêta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois +encore, ayant posé la vérité (qui est de respecter la majorité), les +raisonnements se dérobaient, le laissant en contradiction avec soi-même. +Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniâtrement par un autre côté sa +rhapsodie: + + * * * * * + +«Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en dégoût? +(Et cette petite formule, déplaisante, trop maigre, désolait sa vie +depuis des mois.) + +«Un jour viendra où ce système, d'après lequel je plie ma conduite, me +déplaira. Aux heures vagues de la journée, souvent, par une fente +brusque sur l'avenir, j'entrevois le désespoir qui alors me tournera +contre moi-même, alors qu'il sera trop tard. + +«C'est pitié que dans ce quartier désert je sois seul et indécis à +remuer mes vieilles humeurs, que fait et défait le hasard des +températures. Et ce soir, avec ce perpétuel resserrement de l'épigastre +et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de +sentir les nerfs qui se montent et seront bientôt les maîtres, ressemble +à tout mes soirs, sans trêve agités comme les minutes qui précèdent un +rendez-vous. + +«Ceux de mon âge, _éversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont +une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanés; ils +doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands +coups sur les épaules et souvent même sur le plat du ventre, avec +enthousiasme. Moi qui répugne à ces pétulances et à leurs gourmes, plus +tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'être +éloigné des ivresses où des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums +violents et des corsages délicats, sont gaies puis se déshabillent. Et +voilà mon moindre regret près de tant de succès proposés, autorité, +fortune, qu'irrévocablement je refuse. Refusés! qui le croira. Où +m'arrêterais-je si je me décidais à vouloir?... Hélas! quelque vie que +je mène, toujours je me tourmenterai d'une âcreté mécontente, pour +n'avoir pu mener parallèlement les contemplations du moine, les +expériences du cosmopolite, la spéculation du boursier et tant de vies +dont j'aurais su agrandir les délices.» + +Cependant, par de rapides frottements il échauffait son rhumatisme, et +il circulait dans ce pâté de maisons mornes, rue de Clichy, square +Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un +singulier mélange de dégoût et de timidité, jusqu'à ne pouvoir prononcer +leurs noms sans malaise, car il y avait récemment habité. Et le souvenir +des espoirs, des échecs, des angoisses, tant de dégoûts subis des +Barbares! précisant sa pensée, il tente, une fois encore, de reconnaître +sa position dans la vision commune de l'univers: + + * * * * * + +«A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec +passion, les plans les plus ingénieux, imaginations commerciales, succès +mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les +devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitôt par les Barbares +sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai contrôlé, +estimé, coté, toisé, apprécié enfin; ils m'admonesteront, reformeront, +redresseront, puis ils daigneront m'autoriser à tenter la fortune; et je +serai exploité, humilié, vexé à en être étonné moi-même, jusqu'à ce +qu'enfin, excédé de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en +revienne à ma solitude, de plus en plus resserré, fané, froid, subtil, +aride et de moins en moins loquace avec mon âme. + +«Oui, c'est trop tard pour renoncer d'être l'abstraction qu'on me voit. +Je fus trop acharné à vérifier de quoi était faite mon ardeur. Pour +m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits aigus +d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon +âme est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis +si vives et agréables à voir: tristesse et dérision. Et voilà bien la +guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse! +Tristesse, tu n'intéresses plus aujourd'hui que des fabricants de +pilules, qui te vaincront par la chimie. Dérision! m'étant mangé la tête +comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'épaisseur +pour que je sourie encore. + +«Mon sourire a perdu sa fatuité. Je pensais me sourire à moi-même, et +j'ai perdu pied dans l'indéfini à me hasarder hors la géographie morale. +La tâche n'était pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouillé, +aminci, je me refuse désormais à de nouvelles expériences. + +«Je ne sais plus que me répéter; mes dégoûts même n'ont plus de verve: +simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anémie, misères du passé, je +vous vois mesquins du haut de la loi que j'ébauchai, ridicules avec les +yeux du vulgaire. + +«Ce que j'appelais mes pensées sont en moi de petits cailloux, ternes et +secs, qui bruissent et m'étouffent et me blessent. + +Je voudrais pleurer, être bercé; je voudrais désirer pleurer. Le voeu +que je découvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre, +et tel que je ne le prendrais pas en grippe. + + * * * * * + +«J'aurais passé ma journée tant bien que mal sous les besognes. Le soir, +tous soirs, sans appareil j'irais à lui. Dans la cellule de notre amitié +fermée au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosité ou son +indifférence ne me feraient tressaillir. Je serais sincère; lui +affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je +lui trouverais de l'autorité, ce serait «mon aîné»; et, pour tout dire, +il serait à mes côtés? moi-même plus vieux. Telle sensation dont vous +souffrez, me dirait-il, est rare même chez vous; telle autre que vous +prêtez au monde, vous est une vision spéciale; analysez mieux. Nous +suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous êtes au +pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop +sillonné par le mal se refusait à comprendre, et, cette supposition est +plus triste encore, si je méprisais la vérité par orgueil de malade, +lui, sans méchantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait +moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon âcreté. Il +m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est +quand la fierté me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre +un dieu dans les bras, pour que du moins le prétexte de ma lassitude +soit noble. Dans mes détestables lucidités et expansions, il saurait me +donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La +sécheresse, cette reine écrasante et désolée qui s'assied sur le coeur +des fanatiques qui ont abusé de la vie intérieure, il la chasserait. +A moi qui tentai de transfigurer mon âme en absolu, il redonnerait +peut-être l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose à désirer, +à regretter, à pleurer! pour que je n'aie pas la gorge sèche, la tête +vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des curés, des +ingénieurs, des demoiselles et des collectionneurs.» + + * * * * * + +Marcher dans les rues, céder le trottoir, heurter celui-ci et respecter +son propre rhumatisme secoue et coupe les idées. Au milieu de son +émotion, ce jeune homme se mit tout à coup à rêver de la vie qu'il +s'installerait, s'il parvenait à supporter le contact des Barbares; + +«Je serais, pour qu'on ne m'écrase pas, bon, aimable, rare et sans y +paraître très circonspect. + +«Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me préparer des mets +légers et qui, dans une office fraîche, où j'irais près de lui parfois +m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du +jour à feuilleter des traités d'hygiène. + +«J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes, +pour visiter commodément certaines curiosités du vieux Paris, où il faut +apporter le guide Joanne, gros format. + +«Chaque année, de rapides voyages de trente jours me mèneraient à Venise +pour ennoblir mon type, à Dresde pour rêver devant ses peintures et ses +musiques, au Vatican et à Berlin pour que leurs antiques précisent mes +rêves. Enfin, à tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de +dormir, et je me réveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en +face du va-et-vient admirable de l'héroïque océan breton, mâle et +paternel.» + + * * * * * + +Rentré chez lui, il calcula sur papier le revenu nécessaire à ce train +de vie et les besognes qu'il lui en coûterait. Puis il sourit de cet +enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner. + +Ensuite accablé, il ne trouva plus la moindre réflexion à faire ... ô +maître qui guérirait de la sécheresse. + + * * * * * + +C'est ce soir-là que décidément incapable de s'échauffer sans un +bouleversement de son univers intérieur, toujours possible mais que +depuis des mois il espérait en vain, timide et affaissé devant l'avenir, +tourmenté d'insomnies, il eut le goût de se souvenir, de répéter les +émotions, les visions du monde dont jadis il s'était si violemment +échauffé. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette +monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les +solliciteurs de ce député sous-secrétaire d'État. + +Il ne s'efforça nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux +fussent agréables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habileté, les +divers rêves demeurés empreints sur sa mémoire depuis cinq ans. +Seulement à cette heure de stérilité, il s'étonnait parfois de retrouver +dans son souvenir certains accès de tendresse ou de haine. Est-il +possible que j'aie déclamé! J'espérais cela! O naïveté! Il rougissait. +Et malgré sa sincérité, ça et là vous devinerez peut-être qu'il a mis la +sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-même. + +Souvent, très souvent, fatigué, perdu dans cette casuistique monotone, +touché du soupçon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus +effrayé encore à l'idée de recommencer une vraie vie sérieuse, ferme, +utile, il s'interrompait: + + * * * * * + +O maître, maître, où es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me +remets!» + + + * * * * * + + +O maître, + +Je me rappelle qu'à dix ans, quand je pleurais contre le poteau de +gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les +cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'étais ridicule, je +m'interrogeais avec angoisse! «Plus tard, quand je serai une grande +personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?»--Je ne +sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop +sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans. +Petit garçon, tu n'avais pas tort de mépriser les cuistres, +dispensateurs d'éloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dépendais; +tu montrais du goût de te plaire, de fois à autre, par les temps humides, +à pleurer dans un coin plutôt que de jouer avec ceux que tu n'avais pas +choisis. Crois bien que les soucis et les prétentions des grandes +personnes ont continué à m'être souverainement indifférents. Aujourd'hui +comme alors, je sens en elles l'ennemi; près d'elles je retrouve le +dédain et la timidité que t'inspirait la médiocrité de tes maîtres. + +Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd'hui. J'ai +les mêmes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifié, et il m'enseigne +que j'avais tort, quand, tous m'ayant blessé, je disais en moi-même: +«Ils verront bien, un jour.» Chaque année, à chaque semaine presque, +j'ai pu répéter: «Ils verront bien», ce mot des enfants sans défense +qu'on humilie. Mais je n'ai plus le désir ni la volonté de manifester +rien qui soit digne de moi. L'effort égoïste et âpre m'a stérilisé. Il +faut, mon maître, que tu me secoures. + +Je n'ai plus d'énergie, mais compte qu'à la sensibilité violente d'un +enfant je joins une clairvoyance dès longtemps avertie. Et je te dis +cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force +et de fécondité spirituelle que j'ai besoin. + +Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de +laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bête qui flaire et +vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jeté mon sentiment +à celle qui passait sans que ma psychologie l'eût élue. Le secret des +forts est de se contraindre sans répit. + +Je sais aussi,--puisque le décor où je vis m'est attristé par mille +souvenirs, par des sensations confuses incarnées dans les tables du +boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade +de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts où veillent mille +chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours éprouvé que les choses très +belles me remplissaient d'une âcre mélancolie par le retour qu'elles +m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les +passionnerait. + +Je sais, mais qui me donnera la grâce? qui fera que je veuille! O +maître, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec +confiance à la seule recherche de mon absolu. + +Cette légende alexandrine, qui m'engendra autrefois à la vie +personnelle, m'enseigne que mon âme, étant remontée dans sa tour +d'ivoire qu'assiègent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences +vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir? + +Tout ce récit n'est que l'instant où le problème de la vie se présente à +moi avec une grande clarté. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en +paroles mais en oeuvres, après l'élan de l'âme, après la tendresse du +coeur, le véritable amour serait d'agir. + +Toi seul, ô mon maître, m'ayant fortifié dans cette agitation souvent +douloureuse d'où je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait, +et je te supplie que par une suprême tutelle, tu me choisisses le +sentier où s'accomplira ma destinée. + +Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou +prince des hommes. + + + * * * * * + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barrès + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 *** + +***** This file should be named 16812-8.txt or 16812-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16812/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 1 + Sous l'oeil des barbares + +Author: Maurice Barrès + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + +</pre> + + + +<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> + +<!-- End Autogenerated TOC. --> + +<h1>LE CULTE DU MOI — I</h1> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h1>SOUS L'OEIL DES BARBARES</h1> + +<h3>par</h3> + +<h2>MAURICE BARRES</h2> + +<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h4> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>1911</h4> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>TABLE</h3> +<p class="table"> +<a class="plain" href ="#Examen">EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES.</a> +<br /><br /> + +SOUS L'OEIL DES BARBARES +<br /> +<a class="plain" href="#Voici">Voici une courte monographie réaliste</a> +<br /><br /> + +LIVRE I +<br /> +AVEC SES LIVRES +<br /><br /> + +CHAPITRE PREMIER.—<a class="plain" href="#ca">Concordance</a> +<br /> +<i><a class="plain" href="#dep">Départ inquiet</a></i> +<br /><br /> + +CHAPITRE DEUXIÈME.—<a class="plain" href="#cb">Concordance</a> +<br /> +<i><a class="plain" href="#te">Tendresse</a></i> +<br /><br /> + +CHAPITRE TROISIÈME.—<a class="plain" href="#cc">Concordance</a> +<br /> +<i><a class="plain" href="#des">Désintéressement</a></i> +<br /><br /> + + +LIVRE II +<br /> +A PARIS +<br /><br /> + +CHAPITRE QUATRIÈME.—<a class="plain" href="#cd">Concordance</a> +<br /> +<i><a class="plain" href="#par">Paris à vingt ans</a></i> +<br /><br /> + +CHAPITRE CINQUIÈME.—<a class="plain" href="#ce">Concordance</a> +<br /> +<i><a class="plain" href="#dan">Dandysme</a></i> +<br /><br /> + +CHAPITRE SIXIÈME.—<a class="plain" href="#cf">Concordance</a> +<br /> +<i><a class="plain" href="#ext">Extase</a></i> +<br /><br /> + +CHAPITRE SEPTIÈME,—<a class="plain" href="#cg">Concordance</a> +<br /> +<i><a class="plain" href="#aff">Affaissement</a></i> +<br /><br /> + +<a class="plain" href="#ora">Oraison</a> +</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="Examen" id="Examen"></a>EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A M. PAUL BOURGET</p> + + +<p>MON CHER AMI,</p> + +<p><i>Ce volume</i>, Sous l'oeil des Barbares, <i>mis en vente depuis six +semaines, était ignoré du public, et la plupart des professionnels le +jugeaient incompréhensible et choquant, quand vous lui apportâtes votre +autorité et voire amitié fraternelle. Vous m'en avez continué le +bénéfice jusqu'à ce jour. Vous m'avez abrégé de quelques années le temps +fort pénible où un écrivain se cherche un public. Peut-être aussi mon +travail m'est-il devenu plus agréable à moi-même, grâce à cette +courtoise et affectueuse compréhension par où vous négligez les +imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de +tentatives intéressantes.</i></p> + +<p><i>Ah! les chères journées entre autres que nous avons passées à Hyères! +Comme vous écriviez</i> Un coeur de femme, <i>nous n'avions souci que du +viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tillière, puis aussi +de la jeune Bérénice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient +alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que +vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres +détails, c'est-à-dire donner de l'intelligence aux hôteliers et de la +timidité aux importuns; à ce point que pas une fois, en me mettant à +table, dans ce temps-là, il ne me vint à l'esprit une réflexion qui +m'attriste en voyage, à savoir qu'étant donné le grand nombre de bêtes +qu'on rencontre à travers le monde, il est bien pénible que seuls, ou à +peu près, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles.</i></p> + +<p><i>Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procuré le plaisir le +plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire.</i></p> + +<p><i>Si j'ajoute que vous êtes le penseur de ce temps ayant la vue la plus +nette des méthodes convenables à chaque espèce d'esprit et le goût le +plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne +la liberté de vous adresser ce petit travail, ou je me suis proposé +d'examiner quelques questions que soulève cette théorie de la culture du +Moi développée dans</i> Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre <i>et</i> le +Jardin de Bérénice.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>EXAMEN</h3> + + +<p>Oui, il m'a semblé, en lisant mes critiques les plus bienveillants, que +ces trois volumes, publiés à de larges intervalles (de 1888 à 91) +n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attaché à louer ou à +contester des détails; c'est la suite, l'ensemble logique, le système +qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en réponse aux +critiques les plus fréquentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte +d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuseté de me suivre, je +procéderai par exposition, non par discussion.</p> + +<p>Que peut-on demander à ces trois livres?</p> + +<p>N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM. +Taine ou Bourget. Ceux-ci procèdent selon la méthode des botanistes qui +nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses +racines, par le sol où elle se développe, par l'air qui l'entoure. Ces +véritables psychologues prétendent remonter la série des causes de tout +frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils +nous narrent, ils tirent des lois générales. Tout à l'encontre, ces +ouvrages-ci ont été écrits par quelqu'un qui trouve <i>l'Imitation de +Jésus-Christ</i> ou la <i>Vita nuova</i> du Dante infiniment satisfaisantes, et +dont la préoccupation d'analyse s'arrête à donner une description +minutieuse, émouvante et contagieuse des états d'âme qu'il s'est +proposés.</p> + +<p>Le principal défaut de cette manière, c'est qu'elle laisse +inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle +décrit. Expliquer que tel caractère exceptionnel d'un personnage fut +préparé par les habitudes de ses ancêtres et par les excitations du +milieu où il réagit, c'est le pont aux ânes de la psychologie, et c'est +par là que les lecteurs les moins préparés parviennent à pénétrer dans +les domaines très particuliers où les invite leur auteur. Si un bon +psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire, +que comprendrions-nous à tel livre, <i>l'Imitation</i>, par exemple, dont +nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule +d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nés catholiques, le +lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des +lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les +sentiments d'un pur lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à +vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnête homme +en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un +Norvégien, un Russe se pourront-ils reconnaître dans le livre que voici, +où j'ai tenté la monographie des cinq ou six années d'apprentissage d'un +jeune Français intellectuel?</p> + +<p>On le voit, je ne me dissimule pas les difficultés de la méthode que +j'ai adoptée. Cette obscurité qu'on me reprocha durant quelques années +n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idée, c'est manque +d'explications psychologiques. Mais quand j'écrivais, tout mené par mon +émotion, je ne savais que déterminer et décrire les conditions des +phénomènes qui se passaient en moi. Comment les eussé-je expliqués?</p> + +<p>Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils être fournis +par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis +de noter qu'on n'est plus arrêté aujourd'hui par ce qu'on déclarait +incompréhensible à l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,—et +voici le fond de ma pensée,—je n'y mêlai aucune part didactique, parce +que, dans mon esprit, je le recommande uniquement à ceux qui goûtent la +sincérité sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'âme, +fussent-elles d'ailleurs singulières.</p> + +<p>Ces idéologies, au reste, sont exprimées avec une émotion communicative; +ceux qui partagent le vieux goût français pour les dissertations +psychiques trouveront là un intérêt dramatique. J'ai fait de l'idéologie +passionnée. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes; +pourquoi une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être, +hors de jouer avec des idées, n'essayerait-elle pas le roman de la +métaphysique?</p> + +<p>Voici des mémoires spirituels, des éjaculations aussi, comme ces livres +de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prières.</p> + +<p>Ces monographies présentent un triple intérêt:</p> + +<p>1° Elles proposent à plusieurs les <i>formules</i> précises de sentiments +qu'ils éprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent à eux seuls qu'une +conscience imparfaite;</p> + +<p>2° Elles sont un <i>renseignement</i> sur un type de jeune homme déjà +fréquent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi +ceux qui sont aujourd'hui au lycée. Ces livres, s'ils ne sont pas trop +délayés et trop forcés par les imitateurs, seront consultés dans la +suite comme documents;</p> + +<p>3° Mais voici un troisième point qui fait l'objet de ma sollicitude +toute spéciale: ces monographies sont <i>un enseignement</i>. Quel que soit +le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur +s'égarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait à +l'ambition qu'a exprimée un poète étranger: «<i>Toute grande poésie est un +enseignement, je veux que l'on me considère comme un maître ou rien.</i>»</p> + +<p>Et, par là, j'appelle la discussion sur la théorie qui remplit ces +volumes, sur <i>le culte du Moi</i>. J'aurai ensuite à m'expliquer de mon +<i>Scepticisme</i>, comme ils disent.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>I—CULTE DU MOI</h3> + + +<h4>a.—JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI</h4> + + +<p>M'étant proposé de mettre en roman la conception que peuvent se faire de +l'univers les gens de notre époque décidés à penser par eux-mêmes et non +pas à répéter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir +commencer par une étude du Moi. Mes raisons, je les ai exposées dans une conférence de décembre +1890, au théâtre d'application, et quoique cette dissertation n'ait pas +été publiée, il me paraît superflu de la reprendre ici dans son détail. +Notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalités sont +choses écroulées, constatais-je, auxquelles nous ne pouvons emprunter de +règles de vie, et, en attendant que nos maîtres nous aient refait des +certitudes, il convient que nous nous en tenions à la seule réalité, au +Moi. C'est la conclusion du premier chapitre (assez insuffisant, +d'ailleurs) de <i>Sous l'oeil des Barbares</i>.</p> + +<p>On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fécond, vu qu'on +la trouve partout. A cela, s'il faut répondre, je réponds qu'une idée +prend toute son importance et sa signification de l'ordre où nous la +plaçons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a reçu un +caractère prépondérant dans l'exposition de mes idées, en même temps que +j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.</p> + +<p>Égoïsme, égotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur +chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur désarroi +moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'éleva des +récriminations, les sempiternelles déclamations contre l'égoïsme. Cette +clameur fait sourire. Il est fâcheux qu'on soit encore obligé d'en +revenir à des notions qui, une fois pour toutes, devraient être acquises +aux esprits un peu défrichés. «Les moralistes, disait avec une haute +clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils +défendent à l'homme l'égoïsme et approuvent le patriotisme, car le +patriotisme n'est pas autre chose que l'égoïsme national, et cet égoïsme +fait commettre de nation à nation les mêmes injustices que l'égoïsme +personnel entre les individus.» En réalité, avec Saint-Simon, tous les +penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organisés tient à +l'égoïsme. Le mieux où l'on peut prétendre, c'est à combiner les +intérêts des hommes de telle façon que l'intérêt particulier et +l'intérêt général soient dans une commune direction. Et de même que la +première génération de l'humanité est celle où il y eut le plus +d'égoïsme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs +intérêts, de même des jeunes gens sincères, ne trouvant pas, à leur +entrée dans la vie, un maître, «<i>axiome, religion ou prince des +hommes</i>,» qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins de +leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront +assez forts et possesseurs de leur âme, qu'ils regardent alors +l'humanité et cherchent une voie commune où s'harmoniser. C'est le souci +qui nous émouvait aux jours d'amour du <i>Jardin de Bérénice</i>.</p> + +<p>Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites +suites, nous allons toucher, sûrement et sans traîner, leur essentiel et +leur ordonnance.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h4>b.—THÈSE DE «SOUS L'OEIL DES BARBARES»</h4> + + +<p>Grave erreur de prêter à ce mot de <i>barbares</i> la signification de +«philistins» ou de «bourgeois». Quelques-uns s'y méprirent tout +d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposée à nos +préoccupations. Par quelle grossière obsession professionnelle +séparerais-je l'humanité en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en +non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre «sous l'oeil des barbares», +ce n'est pas qu'il se sente opprimé par des hommes sans culture ou par +des négociants; son chagrin c'est de vivre parmi des êtres qui de la vie +possèdent un rêve opposé à celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par +ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des +adversaires.</p> + +<p>Dans le même sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie +grecque. Au contact des étrangers, et quel que fût d'ailleurs le degré +de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture +éprouvait un froissement analogue à celui que ressent un jeune homme +contraint par la vie à fréquenter des êtres qui ne sont pas de sa patrie +psychique.</p> + +<p>Ah! que m'importe la qualité d'âme de qui contredit une sensibilité! Ces +étrangers qui entravent ou dévoient le développement de tel Moi délicat, +hésitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un +jeune homme faillira à sa destinée et ne trouvera pas sa joie de vivre, +je les haïs.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux +termes <i>Barbares</i> et <i>Moi</i>. Notre Moi, c'est la manière dont notre +organisme réagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des +Barbares.</p> + +<p>Par une innovation qui, peut-être, ne demeurera pas inféconde, j'ai tenu +compte de cette opposition dans l'agencement du livre. <i>Les +concordances</i> sont le réçit des faits tels qu'ils peuvent être relevés +<i>du dehors</i>, puis, dans une contre-partie, je donne le même fait, tel +qu'il est senti <i>au dedans</i>. Ici, la vision que les Barbares se font +d'un état de notre âme, là le même état tel que nous en prenons +conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se +maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier à leur image.</p> + +<p>Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le défendre chaque +jour et chaque jour le créer. Voilà la double vérité sur quoi sont bâtis +ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette +éthique, où nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance, +réclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se +fait par élaguements et par accroissements: nous avons d'abord à épurer +notre Moi de toutes les parcelles étrangères que la vie continuellement +y introduit, et puis à lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est +identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle à lui quand il +se livre sans réaction aux forces de son instinct.</p> + +<p>«Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'était tout ce que +je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'était bon à +quelque chose; non-moi était tout ce qui pouvait nuire ou résister à +moi.» Pour tout être passionné qu'emporte son jeune instinct, c'est bien +avec cette simplicité que le monde se dessine. Proudhon, petit +villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait +pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de +Fichte dans nos chambres étroites, ouvertes sur le grand Paris, nous +autres jeunes bourgeois pâlis, affamés de tous les bonheurs. Appliquez à +l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous +avez l'état de Philippe dans <i>Sous l'oeil des Barbares</i>. Les Barbares, +voilà le non-moi, c'est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au +Moi.</p> + +<p>Cette définition, qui s'illuminera dans <i>l'Homme libre</i> et <i>le Jardin de +Bérénice</i>, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est +que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se +dérobe à notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en +conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambiguë du symbole. +Ces premiers chapitres des «Barbares», le <i>Bonhomme Système</i>, éducation +désolée qu'avant toute expérience nous reçûmes de nos maîtres, +<i>Premières Tendresses</i>, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis +<i>Athéné</i>, assaillie dans une façon de tour d'ivoire par les Barbares, +sont la description sincère des couches profondes de ma sensibilité.... +Attendez! voici qu'à Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa +haute éducation; voici que les Barbares, vus avec une plus large +compréhension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise. +Ce sera <i>l'Homme libre</i>, ce sera <i>Bérénice</i>. Quant à ce premier volume, +je le répète, point de départ et assise de la série, il se limite à +décrire l'éveil d'un jeune homme à la vie consciente, au milieu de ses +livres d'abord, puis parmi les premières brutalités de Paris.</p> + +<p>Je le vérifiai à leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans +qui s'acharnent à conquérir et à protéger leur Moi, sous toute l'écume +dont l'éducation l'a recouvert et qu'y rejette la vie à chaque heure. Je +les vis plus nombreux encore quand, non contents de célébrer la +sensibilité qu'ils ont d'eux-mêmes, je leur proposai de la cultiver, +d'être des «hommes libres», des hommes se possédant en main.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h4>c.—THÈSE D' «UN HOMME LIBRE»</h4> + + +<p>Ce Moi, qui tout à l'heure ne savait même pas s'il pouvait exister, +voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le +détail des expériences que Philippe institua et de la religion qu'il +pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'être ardent et +clairvoyant.</p> + +<p>Pour parvenir délibérément à l'enthousiasme, je me félicite d'avoir +restauré la puissante méthode de Loyola. Ah! que cette mécanique morale, +complétée par une bonne connaissance des rapports du physique et du +moral (où j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos +hypnotiseurs), saurait rendre de services à un amateur des mouvements de +l'âme! Livre tout de volonté et d'aspect desséché comme un recueil de +formules, mais si réellement noble! J'y fortifie d'une méthode réfléchie +un dessein que j'avais formé d'instinct, et en même temps je l'élève. A +Milan, devant le Vinci, Philippe épure sa conception des Barbares; en +Lorraine, sa conception du Moi.</p> + +<p>Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout +d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur +Venise, qui m'est peut-être le plus précieux du volume. Ils décrivent +les moments où Philippe se comprit comme un instant d'une chose +immortelle. Avec une piété sincère, il retrouvait ses origines et il +entrevoyait ses possibilités futures. A interroger son Moi dans son +accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'aperçut +comme l'effort de l'instinct pour se réaliser. Il comprit aussi qu'il +souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à +une oeuvre viagère.</p> + +<p>Ainsi, à force de s'étendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non +pas y disparaître, mais s'agrandir des forces inépuisables de +l'humanité, de la vie universelle. De là ce troisième volume, <i>le Jardin +de Bérénice</i>, une théorie de l'amour, où les producteurs français qui +tapageaient contre Schopenhauer et ne savaient pas reconnaître en lui +l'esprit de notre dix-huitième siècle, pourront varier leurs +développements, s'ils distinguent qu'ici l'on a mis Hartmann en action.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h4>d.—THÈSE DU «JARDIN DE BÉRÉNICE»</h4> + + +<p>Mais peut-être n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de +l'intrigue est aussi serrée que la succession des idées....</p> + +<p>A la fin de <i>Sous l'oeil des Barbares</i>, Philippe, découragé du contact +avec les hommes, aspirait à trouver un ami qui le guidât. Il faut +toujours en rabattre de nos rêves: du moins trouva-t-il un camarade qui +partagea ses réflexions et ses sensations dans une retraite méthodique +et féconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lassé +pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant +d'expériences menues, aux dernières pages d'<i>Un Homme libre</i>, Philippe +est prêt pour l'action. <i>Le Jardin de Bérénice</i> raconte une campagne +électorale.</p> + +<p>Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Bérénice qui ne font qu'un, +je n'ai pas à le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit +de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre +leurs développements. Une vive allure et d'élégants raccourcis toujours +me plurent trop pour que je les gâte de commentaires superflus». Qu'il +me suffise de renvoyer à une phrase des <i>Barbares</i>, fort essentielle, +quelques-uns qui se troublent, disant: «Bérénice est-elle une +petite-fille, ou l'âme populaire, ou l'Inconscient?»</p> + +<div class="blockquot"><p>Aux premiers feuillets, leur répondais-je, on voit une jeune femme + autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme + avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du Moi + qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le + goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et + sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles + m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors rien d'obscur. + Ce n'est pas ici une enquête logique sur la transformation de la + sensibilité; je restitue sans retouche des visions ou des émotions + profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poèmes, + dans la <i>Vita nuova</i>, la Béatrice est-elle une amoureuse, l'Église + ou la Théologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y + aboutit, parce qu'<i>à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire + commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation + nerveuse qu'il nommait, selon les heures, désir de savoir, désir + d'aimer, désir sans nom,</i>—et qu'il rendit immortelle par des + procédés heureux.</p></div> + +<p>A-t-on remarqué que la femme est la même à travers ces trois volumes, +accommodée simplement au milieu? L'ombre élégante et très raisonneuse +des premiers chapitres des <i>Barbares</i>, c'est déjà celle qui sera +Bérénice; elle est vraiment désignée avec exactitude au chapitre +<i>Aventures d'amour</i>, dans <i>l'Homme libre</i>, quand Philippe l'appelle +l'«Objet». Voilà bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects, au +cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivée, la part +sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment +n'était-il pas temps qu'un conteur accueillît ce principe, admis par +tous les analystes et vérifié par chacun de nous jusqu'au plus profond +désenchantement, à savoir que l'amour consiste à vêtir la première venue +qui s'y prête un peu des qualités que nous recherchons cette saison-là?</p> + +<p>«C'est nous qui créons l'univers,» telle est la vérité qui imprègne +chaque page de cette petite oeuvre. De là leurs conclusions: le Moi +découvre une harmonie universelle à mesure qu'il prend du monde une +conscience plus large et plus sincère. Cela se conçoit, il crée +conformément à lui-même; il suffit qu'il existe réellement, qu'il ne +soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que +l'ensemble de ses pensées régnera la belle ordonnance selon laquelle +s'adaptent nécessairement les unes aux autres les conceptions d'un +cerveau lucide.</p> + +<p>Cette harmonie, cette sécurité, c'est la révélation qu'on trouve au +<i>Jardin de Bérénice</i>, et en vérité y a-t-il contradiction entre cette +dernière étape et l'inquiétude du départ <i>Sous l'oeil des Barbares</i>? +Nullement, c'était acheminement. Avant que le Moi créât l'univers, il +lui fallait exister: ses duretés, ses négations, c'était effort pour +briser la coquille, pour être.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>II.—PRÉTENDU SCEPTICISME</h3> + + +<p>Et maintenant au lecteur informé de reviser ce jugement de scepticisme +qu'on porta sur notre oeuvre.</p> + +<p>Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que, +à notre entrée dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informés +de toutes les façons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne +l'eusse éprouvé en moi-même. L'opinion publique flétrit à bon droit +l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession à l'opinion +elle-même, et parfois, quand elle est l'habileté d'un Spinoza ou d'un +Renan sacrifiant pour leur sécurité aux dieux de l'empire, bien qu'elle +demeure une défaillance du caractère, elle devient excusable pour les +qualités de clairvoyance qui la décidèrent. Mais de ce point de vue +intellectuel même, comment excuser des déguisés sans le savoir, qui +marchent vêtus de façons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils +introduisent le plus grand désordre dans l'humanité; ils contredisent +l'inconscient, en se dérobant à jouer le personnage pour lequel de toute +éternité ils furent façonnés.</p> + +<p>Écoeuré de cette mascarade et de ces mélanges impurs, nous avons eu la +passion d'être sincère et conforme à nos instincts. Nous servons en +sectaire la part essentielle de nous-même qui compose notre Moi, nous +haïssons ces étrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrodé. Et cet acte +de foi, dont reçurent la formule, par mes soins, tant de lèvres qui ne +savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dît sceptique! +J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mépris +sur l'ironie, procédé littéraire qui nous est familier.</p> + +<p>Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un +mardi-gras perpétuel, sous des formules louées chez le costumier à la +mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour +qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur +des mollets de bureaucrates, mais, disgrâce plus grave, sur des âmes +indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui très +certainement n'étaient pas héréditaires!... Ah! laissez-m'en sourire, +tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'héroïsme +que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de +société et même accepter l'étrange dictionnaire où vous avez défini, +selon votre intérêt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mérites; +mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de +crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs, pour distraire +les simples de l'épouvante où vous les mettez, laissez qu'on leur +démasque sous vos durs raisonnements l'imbécillité de la plupart d'entre +vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants à dégager +notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant +pas, détestables compagnons, que nous prenions au sérieux ces devoirs +que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coûté une +larme.</p> + +<p>Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athéné dans son Sérapis, +pour ma tendre Bérénice humiliée, pour les pauvres animaux? Nul ne peut +me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jésus portant sa croix, +ce rire qui nous glace dans <i>Parsifal</i>. Seulement, à Gundry non plus je +ne jetterai pas la réprobation, parce que, si nerveuse, elle-même est +bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui étaient +misérables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller +jusqu'aux pauvres et aux déshérités, je crois que je plairai à tous ceux +qui se trouvent dans un état fâcheux au milieu de l'ordre du monde, à +tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.</p> + +<p>Je leur dis, et d'un ton fort assuré: «Il n'y a qu'une chose que nous +connaissions et qui existe réellement parmi toutes les fausses religions +qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on prétend +te rebâtir l'idée de patrie, te communiquer le souci social et +t'indiquer une direction morale. Cette seule réalité tangible, c'est le +Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.</p> + +<p>«Attachons-nous à notre Moi, protégeons-le contre les étrangers, contre +les Barbares.</p> + +<p>«Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le +cultiver, agir sur lui mécaniquement (étude, curiosité, voyages).</p> + +<p>«S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire, +politique, industrie, finances).</p> + +<p>«Et s'il sent trop de sécheresse, rentre dans l'instinct, aime les +humbles, les misérables, ceux qui font effort pour croître. Au soleil +incliné d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras même de +notre maîtresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous +désoler de la mystérieuse angoisse que témoignent dans leur vasque ces +bêtes au coeur si doux, les frères des chiens et les nôtres.»</p> + +<p>Un tel repliement sur soi-même est desséchant, m'a-t-on dit. Nul d'entre +vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme +à la méthode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de génie, qu'il +s'améliore par son oeuvre, est également vrai de tout analyste du Moi. +C'est de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souffre +le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigné sur toutes les +façons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne à se connaître, il distinguera +où sont ses curiosités sincères, la direction de son instinct, sa +vérité. Au sortir de cette étude obstinée de son Moi, à laquelle il ne +retournera pas plus qu'on ne retourne à sa vingtième année, je lui vois +une admirable force de sentir, plus d'énergie, de la jeunesse enfin et +moins de puissance de souffrir. Incomparables bénéfices! Il les doit à +la science du mécanisme de son Moi qui lui permet de varier à sa volonté +le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental +sensible.</p> + +<p>J'entends que l'on va me parler de solidarité. Le premier point c'était +d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et +véritablement possesseurs de votre âme, regardez l'humanité et cherchez +une voie commune où vous harmoniser.</p> + +<p>Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez +vous tenir jusqu'à ce qu'une personne énergique vous ait reconstruit une +religion. Sur ce terrain à bâtir, nous camperons, non pas tels qu'on +puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous +proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons +conscience d'un problème sérieux,—mais tout à la fois religieux et +sceptiques.</p> + +<p>En effet, nous serions enchanté que quelqu'un survînt qui nous fournît +des convictions.... Et, d'autre part, nous ne méprisons pas le +scepticisme, nous ne dédaignons pas l'ironie.... Pour les personnes +d'une vie intérieure un peu intense, qui parfois sont tentées +d'accueillir des solutions mal vérifiées, le sens de l'ironie est une +forte garantie de liberté.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Au terme de cet examen, où j'ai resserré l'idée qui anime ces petits +traités, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout +froissés, je crains que le ton démonstratif de ce commentaire ne donne +le change sur nos préoccupations d'art. En vérité, si notre oeuvre +n'avait que l'intérêt précis que nous expliquons ici et n'y joignait pas +des qualités moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le rêve, +je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance +qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et +toute de clarté n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je +rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide théorie parcellaire +et voudrais me jouer dans l'abondante érudition du dictionnaire des +sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublât +telle page des manuels écrits par des maîtres de conférences sur +l'ordinaire de qui j'eusse paru empiéter! Nul qui s'y méprenne: dans ces +volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de +donner en tableaux émouvants une description sincère de certaines façons +de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.</p> + +<p>De même qu'à la salle d'armes nous préférons le jeu utile de l'épée aux +finesses du fleuret, de même, si nous aimons la philosophie, c'est pour +les services que nous en attendons. Nous lui demandons de prêter de la +profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en +effet, à elles seules, n'éveillent que le bâillement. Je ne m'intéresse +à mes actes que s'ils sont mêlés d'idéologie, en sorte qu'ils prennent +devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionné. Des +pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants. +J'envoyai chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ +illimité du monde, en sorte qu'ils devinssent des bêtes vivantes, non +plus d'insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui +souffrent. Ces idées où du sang circule, je les livre non à mes aînés, +non à ceux qui viendront plus tard, mais à plusieurs de mes +contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et +clairvoyante où nous sommes quelques-uns à nous plaire.</p> + +<p>En suivant ainsi mon instinct, je me conformais à l'esthétique où +excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, préoccupés +d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en +matière artistique la chose à démontrer.</p> + +<p>Or, si j'y avais réussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter +tout l'honneur à l'Italie, où je compris les formes.</p> + +<p>Réfléchissant parfois à ce que j'avais le plus aimé au monde, j'ai pensé +que ce n'était pas même un homme qui me flatte, pas même une femme qui +pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fièvre +que j'y prenais m'était très chère, car elle élargit la clairvoyance au +point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se +mêlaient pour m'être un immense réservoir de jouissance. Et je suivais +avec une telle acuité mes sentiments encore les plus confus que j'y +lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai décidé +toute ma vie, c'est de Venise également que je pourrais dater ces +ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'être fait une idée assez +exacte de ces délires lucides que les anciens éprouvaient aux bords de +certains étangs.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>SOUS L'OEIL DES BARBARES</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><a name="Voici" id="Voici"></a>Voici une courte monographie réaliste. La réalité varie avec chacun de +nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et +de raisonner. Je décris un être jeune et sensible dont la vision de +l'univers se transforme fréquemment et qui garde une mémoire fort nette +de six ou sept réalités différentes. Tout en soignant la liaison des +idées et l'agrément du vocabulaire, je me suis surtout appliqué à copier +exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposés dans +une conscience. C'est ici l'histoire des années d'apprentissage d'un +Moi, âme ou esprit.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un soir de sécheresse, dont j'ai décrit le malaise à la page 277, celui +de qui je parle imagina de se plaire parmi ses rêves et ses +casuistiques, parmi tous ces systèmes qu'il avait successivement vêtus +et rejetés. Il procéda avec méthode, et de frissons en frissons il se +retrouva: depuis l'éveil de sa pensée, là-bas dans un de ces lits de +dortoir, où pressé par les misères présentes, trop soumis à ses +premières lectures, il essayait déjà d'individualiser son humeur +indocile et hautaine,—jusqu'à cette fièvre de se connaître qui veut ici +laisser sa trace.</p> + +<p>Dans ce roman de la vie intérieure, la suite des jours avec leur +pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fût transformé en +rêve ou émotion, car tout y est annoncé d'une conscience qui se souvient +et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en +devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels spéciaux de raconter où +jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à +Paris, son entrée aux Affaires étrangères et toute son intrigue: nous +leur avons emprunté leur langage pour établir les concordances, mais le +but précis que je me suis posé, c'est de mettre en valeur les +modifications qu'a subies, de ces passes banales, une âme infiniment +sensible.</p> + +<p>Celui de qui je décris les apprentissages évoquerait peut-être dans une +causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait à +mesure. Certaines sensibilités toujours en émoi vibrent si violemment +que la poussière extérieure glisse sur elles sans les pénétrer.</p> + +<p>J'ai repoussé ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire +l'apaisement de notre maturité, nous affectons souvent au sujet de «nos +illusions de jeunesse»; mais je me défiai aussi de prêter l'âcreté, où +il atteignit sur la fin, à ma description de ses premières années, si +belles de confiance, de tendresse, d'héroïsme sentimental.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermédiaires et +son atmosphère, se résumant en un épisode caractéristique;</p> + +<p>les scènes premières, vagues et un peu abstraites pour respecter +l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorité défiante +et qui poussa tout au rêve;</p> + +<p>de petits traits choisis, plus abondants à mesure qu'on approche de +l'instant où nous écrivons;</p> + +<p>enfin dans une soirée minutieuse, cet analyste s'abandonnant à la bohème +de son esprit et de son coeur:</p> + +<p>Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisît exactement les +cinq années d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui +apparaissent à lui-même depuis cette page 277 et dernière où nous le +surprenons exigeant et lassé qui contemple le tableau de sa vie.</p> + +<p>Voilà ce que je projetais, le curieux livret métaphysique, précis et +succinct, que j'aurais fait prendre en amitié par quelques dandies +misanthropes, rêvant dans un jour d'hiver derrière des vitres +grésillées.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Du moins ai-je décrit sans malice d'art, en bonne lumière et sobrement. +Je me suis décidé à manquer d'éloquence littéraire; je n'avais pas +l'onction, ni l'autorité des ecclésiastiques qui parlèrent en termes +fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une +éducation, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots +amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une façon assez rare de +catalogue sentimental.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse! +Pourquoi les mots, cette précision grossière et qui maltraite nos +complications!</p> + +<p>Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. +N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin +et mâle? ou encore, à côté du Moi qui se garde, veut se connaître et +s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif +chez un être jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement +que mes troubles m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors +rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquête logique sur la +transformation de la sensibilité; je restitue sans retouche des visions +ou émotions, profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des +poèmes, dans la <i>Vita nuova</i>, la Béatrice est-elle une amoureuse, +l'Église ou la Théologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y +aboutit, parce qu'à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire commun +devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il +nommait, selon les heures, désir de savoir, désir d'aimer, désir sans +nom—et qu'il rendit immortelle par des procédés heureux.</p> + +<p>Avec sa sécheresse, cette monographie, écrite malgré tout à deux pas de +l'<i>Éden</i> où je flânai tant de soirs, est aussi une partie d'<i>un livre de +mémoires</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>On pourra juger que ma probité de copiste va parfois jusqu'à la candeur. +J'avoue que de simples femmes, agréables et gaies, mais soumises à la +vision coutumière de l'univers qu'elles relèvent d'une ironie facile, me +firent plus d'un soir renier à part moi mes poupées de derrière la tête. +Mais quoi! de la fatigue, une déception, de la musique, et je revenais à +mes nuances.</p> + +<p>Saint Bonaventure, avec un grand sens littéraire, écrit qu'il faut lire +en aimant. Ceux qui feuillettent ce bréviaire d'égotisme y trouveront +moins à railler la sensibilité de l'auteur s'ils veulent bien réfléchir +sur eux-mêmes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa légende. +Nous servons notre âme comme notre idole; les idées assimilées, les +hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et +à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous +commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la +place que nous croyons dans l'univers.</p> + +<p>Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur +de ne s'émouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent +sans douceur, rien ne lui était. Ainsi le voulut une sensibilité très +jeune unie à une intelligence assez mûre.</p> + +<p>Désireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination, +j'ai rédigé des <i>concordances</i>, où je marque la clairvoyance qu'il +conservait sur soi-même dans ses troubles les plus indociles. J'y ai +joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans +le monde extérieur. Je souhaite avoir complété ainsi l'atmosphère où ce +Moi se développait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes +entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus +souvent, où, après des semaines de vision banale, soudain réveillé à la +vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaîne de ses +émotions et disait à son passé, renié parfois aux instants gais et de +bonne santé: «Petit garçon, si timide, tu n'avais pas tort.»</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2>LIVRE I</h2> + +<h2>AVEC SES LIVRES</h2> + +<h4>A Stanislas de Guaita.</h4> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="ca" id="ca"></a>CONCORDANCE</h3> + +<p><i>Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu où, il n'y avait +rien de méridional. Quand il eut dix ans, on le mit au collège où, dans +une grande misère physique (sommeils écourtés, froids et humidité des +récréations, nourriture grossière), il dut vivre parmi les enfants de +son âge, fâcheux milieu, car à dix ans ce sont précisément les futurs +goujats qui dominent par leur hâblerie et leur vigueur, mais celui qui +sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, à dix ans est encore +dans les brouillards.</i></p> + +<p><i>Il fut initié au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on +pût voir; d'une seule main ce pédagogue arrachait l'oreille d'un élève +qui de plus en devenait ridicule.</i></p> + +<p><i>Comme son tour d'esprit portait notre sujet à généraliser, il commença +dès lors à ne penser des hommes rien de bon.</i></p> + +<p><i>Étant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et +son agitation faite d'orgueil et de malaise déplut.</i></p> + +<p><i>Bientôt, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des +lectures qui lui donnèrent sur les choses des certitudes hâtives et +pleines d'âcreté.</i></p> + +<p><i>Le roi Rhamsès II est blâmé par les conservateurs du Louvre, ayant +usurpé un sphinx sur ses prédécesseurs. Le jeune homme de qui je parle +inscrivit de même son nom sur des troupes de sphinx qui légitimement +appartenaient à des littérateurs français. Il s'enorgueillit d'étranges +douleurs qu'il n'avait pas inventées.</i></p> + +<p><i>On serait tenté de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits +curieux, aux poésies de Heine, au</i> Thomas Graindorge <i>de Taine, à la</i> +Tentation de saint Antoine, <i>aux</i> Fleurs du Mal; <i>il lut cela en effet +et bien d'autres littératures, des pires et des meilleures, mais surtout +dans</i> <i>«les bibliothèques de quartier» du lycée, il se passionnait pour +les doctrines audacieuses qui sont mieux exposées que réfutées par la +lignée classique qui va du charmant Jouffroy à M. Caro. Là est le grand +secret de l'éducation d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on +prétendait ne lui faire connaître que pour les accabler à ses yeux. A +dix-huit ans, il était gorgé des plus audacieux paradoxes de la pensée +humaine; il en eût mal développé l'armature, c'est possible, mais il +s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux +visions suivantes auxquelles on a gardé leur dessin de songe augmenté +peut-être par le recul.</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="dep" id="dep"></a>DÉPART INQUIET</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Il rencontra le bonhomme</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">Système sur la bourrique</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">Pessimisme.</span><br /> +</p> + + +<p>Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les +charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main +s'acheminent et le soleil les conduit.</p> + +<p>—Prenez garde, ami, n'êtes-vous pas sur le point de vous ennuyer?</p> + +<p>Sur ses lèvres, son âme exquise souriait au jeune homme, et les +jonquilles s'inclinaient à son souffle léger.</p> + +<p>—N'espérons plus, dit-il avec lassitude, que ma pâleur soit la caresse +livide du petit jour; je me trouble de ce départ. Jadis, en d'autres +poitrines, mon coeur épuisa cette énergie dont le suprême parfum, qui +m'enfièvre vers des buts inconnus, s'évapora dans la brume de ces +sentiers incertains.</p> + +<p>De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nénuphar, la jeune fille +saisit une libellule dont l'émail vibre, et, jetant vers le soleil +l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingénument elle +souriait.—Mais lui contemple sa pensée qui frissonne en son âme +chagrine.—Elle reprit avec honnêteté:</p> + +<p>—Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la +rosée et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaître leur +douceur?</p> + +<p>—Ah! près des maîtres qui concentrent la sagesse des derniers soirs, +que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon rêve matinal possède +ce qu'il soupire!</p> + +<p>—Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre +sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnée tel que +vous m'apparaissez, ne vous plaît-il pas de persister?</p> + +<p>Il décroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs +heureuses, il errait parmi la frivolité des libellules.</p> + +<p>Cependant elle le suivait de loin, délicate et de hanches merveilleuses.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Sur l'herbe, au long d'une rivière jonchée de palmes, de palmipèdes et +d'enfants troussés et vifs, près de sa maison solitaire où fraîchit la +brise dans les stores, le maître, adossé à un osier mort, contemple la +fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vêtement, sa face +blême aux larges paupières, son attitude professorale et retranchée, en +aucun lieu ne trouveraient leur atmosphère.</p> + +<p>Le jeune homme s'arrête, et son coeur battait d'approcher la vérité.</p> + +<p>Le miroir bleuâtre frissonna du plongeon des canards huppés de vert, aux +becs jaunes et claquant; parmi la lumière éclatante jaillissait le +rhythme lourd des lavandières. Lentement et sans découvrir ses yeux, le +maître lui parla:</p> + +<p>—Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents +mètres bornent mon activité. Combien d'esprits naissent au bout du +chemin; et leur sentier était terminé qu'ils marchaient encore en +lisière.</p> + +<p>Les canards balancés, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la +grève.</p> + +<p>—Monsieur, reprit-il avec solennité, des jeunes hommes pour l'ordinaire +m'entourent, qui se font habiller à Londres par des tailleurs dont ils +parlent la langue. Ils suivent mes promenades où me porte un ânon qui +m'économise une perte de chaleur préjudiciable à l'activité cérébrale. +Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?</p> + +<p>Parmi les fleurs, au pâturage, une bourrique sellée se leva, et +cependant que de ses longs yeux, doucement voilés de cils, elle +inspectait le jeune homme ému, sa plainte serpentait vers les cieux. +«Une belle ânesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le +garantis.» C'est en ces termes qu'un vétérinaire lui proposa cette +acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne +peux-tu entendre le maître, tandis qu'il détaille tes qualités et ton +humour, juché sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste +sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et +circonspectes! Des gens courbés sur leurs champs se redressent; ils +abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent. +Cependant le maître murmure:</p> + +<p>—«Tout est là; répandre les fleurs préférées sous les quarante ans de +vie moyenne qu'à notre majorité nous entreprîmes. Satisfaisons nos +appétits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire. +Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guère à cette +heure que les viandes grillées vivement cuites et les déclamations un +peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus +envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque +satisfaction, fût-ce à être très malheureux. La réflexion est une bonne +gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tâter le pouls à nos +émotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il +que rien de l'extérieur ne vienne troubler cet apaisement: «<i>Ayez de +l'argent et soyez considéré</i>.»</p> + +<p>La chaleur frémissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie +rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait à la parole de son +maître vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune +fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.</p> + +<p>Vous fûtes sage, bourrique, à cette heure. Un fossé vous présentait son +herbe drue et son eau éclatante que fendillent les genêts. Vous +arrêtâtes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la +halte ombreuse, le pain tiré de la poche et qu'on se partage. Des +paroles, même excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les +yeux discrètement fermés, avec la longue figure d'un contemplateur qui +dédaigne jusqu'aux méditations, vous demeuriez entre eux deux, remâchant +votre goûter, et vos longues oreilles d'argent dressées comme une +symbolique bannière par-dessus leurs têtes inquiètes, cependant que +votre maître et le mien reprenait son enseignement:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicité +et très vieux. Vous voilà installé dans l'argent et la considération; +vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel, +hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appétits, vos vices +et vos vertus les plus exaspérés, et le dernier de vos caprices se +détache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui +la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou +le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses +un parfum, un suffisant dégoût des hommes et des femmes en vous se +lèvera.</p> + +<p>«Des hommes d'abord, car près d'eux votre expérience s'instruisit de +plus loin: vous eûtes leur sottise pour compagne, alors que vous +grandissiez sous la brutalité des camarades et l'imbécillité des +maîtres; vous méprisâtes de suite la grossièreté de leur fantaisie et la +lourdeur de leurs ébats; vous répugniez à leurs plaisirs et au serrement +de leurs mains gluantes; mais le hasard élut quelques-uns vos +amis.—Hélas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant à soi, se +déchire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser, +sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes, +il est quelque agrément à consoler et confesser autrui: à s'épancher +après que l'on a bu. Mais pour ces fins régals d'analyste, faut-il tant +d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de +suffisants prétextes à déguster l'expansion, cette tisane du noctambule?</p> + +<p>«Ce qui est doux, mystérieux et regrettable dans l'appétit d'amitié, +c'est les premiers moments qu'elle s'éveille, alors que les parties se +connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se +piquent point de franchise.—Toutefois, considérez ceci: deux chiens se +rencontrent; ils s'abordent, se félicitent, s'inspectent, et, quand ils +odorent à leur gré, les jeux commencent: aimables indécences, manger +qu'on partage et qu'on se vole, toutes les émulations; puis, lassés, ils +s'éloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends +que, parmi les hommes, la société est un peu mêlée pour ce mode de +vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme +saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.</p> + +<p>«Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilités, qui +soupirent depuis des siècles au fond des consciences humaines, ne se +lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres +aux grenouilles crépusculaires coassant dans la campagne. A l'heure où +la lune s'allume, où les bêtes féroces jadis assaillaient nos lointains +aïeux, où naguère s'embuscadaient nos pères paraphant des alliances dans +la chair des assassinés, à cette heure étoilée qui frissonne du +gémissement des fiévreux et du perpétuel soupir des amantes, une +langueur nous pénètre, un effroi de la solitude, une élévation mystique +et des désirs assez vifs,—et s'avance pour triompher la femme.</p> + +<p>«Celle-là nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement +personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre égotisme. Et +puis, très jeunes parlent les sens. Cela ne dure guère. Les sports, +quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation +d'une heure oisive, qu'un spécifique aux bâillements et aux nourritures +échauffantes. Mais la reposante bêtise, l'esprit tout extérieur (la +finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui +caresse, l'alanguissement souple et tiède d'un corps qui se confie), +c'est ce qu'ignore le jeune mâle et que ne peut oublier l'honnête homme +affiné et fatigué.</p> + +<p>«Hélas! quand il atteint cette maturité de savoir choisir ses baisers, +elles sont parties les petites jeunes et fraîches, dont le caprice est +délicieux, car, à la naïveté et à toute la virginité de coeur des amours +pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la +complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses écloses du matin +(préférables au bouton orgueilleux et intact, comme à la fleur parfumée +d'essence, soutenue d'acier et malgré tout découragée), les jeunes +amantes ont de l'appétit, une âme amusante à fleur de peau, une pâleur +qui leur donne un caractère de passion; et leur corps est frais. Étant +gourmandes de sottises, elles s'attachent à la jeunesse. Quelque +Méridional bientôt les entraînera, ravies et bondissantes, vers des +locaux tumultueux.—Très vite l'homme chauve se lassera des caprices +changeants, à cause des réveils trop froids et des soirées déçues, à +cause aussi de la cuisine d'amour à jamais humiliante et pareille, à +cause des nuques percées de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu +d'amour et d'amitié, il s'enfoncera plus avant dans la vie +intellectuelle.</p> + +<p>«Très sec, opulent et considéré, il connaît alors la douceur de tendre +son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'égoïstes +jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides où, +fort bien installé, l'on rêve de Baruch de Spinoza qui, lassé de +méditation, sourit aux araignées dévorant des mouches, et ne dédaigne +pas d'aider à la nécessité de souffrir,—où l'on assiste Hypathie, la +servante de Platon et d'Homère, très vieille et très pédante,—où l'on +s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-même devant l'immortel trésor +des bibliothèques.</p> + +<p>«Peu à peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idée +qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation même +n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannée, et +que rien ne vaut que par la forme du dire.</p> + +<p>«Et cette forme, si belle que les plus parfaits des véritables dandies +ont frissonné, jusqu'à la névrosthénie, de l'amour des phrases, cette +forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des +caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les +tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette +beauté du verbe, plastique et idéale et dont il est délicieux de se +tourmenter,—on l'explique, on la démonte; elle se fait d'épithètes, de +cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils +avilissent; et tout cela écoeure à la longue, comme une liqueur trop +douce, comme la comédie d'amitié, comme encore les baisers que +probablement vous désirez....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>(Une émotion ridicule tenait à la gorge le pauvre homme, et son +compagnon connut l'orgueil d'être amer.)</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il se tut. La brume tombait avec sa fraîcheur. Ils se levèrent; et +tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu +vers l'inconnu:</p> + +<p>«Qu'importe! ceux-là ont souffert que je raconte, mais ils firent +chanter à leur indépendance les chansons qu'ils préféraient; à toute +heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le néant: leur +vie fut telle qu'ils daignèrent. Et je ne crois pas qu'un homme +raisonnable hésite jamais à mener les mêmes expériences.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dans l'ombre plus épaisse ils se hâtaient en silence. Lui flattait le +garrot de la bourrique et même, s'étant penché, il l'embrassa. La bête +approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient +sous la lune apaisante.</p> + +<p>La vieille domestique (admirable de bon sens, tout à fait dans la +tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maître; elle +dit simplement: «Vous n'êtes guère raisonnables, messieurs,» mais +l'inquiétude faisait trembler sa voix. Et peu après, ils l'entendirent +injurier la bourrique: «Bête d'Allemagne, sac à tristesse,» et des +jurons, je crois. Le maître s'interrompit pour sourire, il haussa +légèrement les épaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille +judicieuse, ces messieurs n'étaient guère raisonnable.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et soulevant ses paupières, il regarda le jeune homme qui s'était laissé +glisser à terre. Peut-être tant de lassitude l'effraya; peut-être dans +ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'épaule à +petits coups: «Qui sait!—cela du moins nous fit passer une +journée.—D'ailleurs, nos idées influent-elles sur nos actes?—Et quand +nous savons si peu connaître nos actes, pouvons-nous apprécier nos +idées?—Attachons-nous à l'unique réalité, au <i>Moi</i>.—Et <i>moi</i>, alors +que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes +mépris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures +et leur deuil, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la +paix des religions; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans +couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de +repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les +enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur âme, +ce vaste charnier de l'univers.»</p> + +<p>C'était une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet +adolescent qu'un homme chauve et très renseigné, d'une voix grandie, lui +attestant par la poussière des traditions la détresse d'être, et reniant +le passé et l'avenir et la Chimère elle-même, à cause de ses ailes +décevantes.—Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas +qui vacillent, le troupeau des inconséquences; une grande fatigue +l'affaissait au départ, devant la prairie des foules. Et son âme demeura +parmi tant de débris, solitaire au fossé de son premier chemin.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait +toute une claire journée de prairie; la tendresse de la lune nimbait +l'éclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraîche sur +un front brûlant.</p> + +<p>—Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idées qui planent +et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin +que vous; où vous raisonnez, nous pénétrons d'un trait de notre coeur, +nous pensons si fin que des nuances familières à nos âmes échappent à +vos formules, peut-être même à nos soupirs.</p> + +<p>—Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur ému, est-ce que vous existez +donc, vous, mon <i>amie!</i> et il sanglotait sur le sable.</p> + +<p>—Cela dépend, reprit l'enfant avec tranquillité, mais tout d'abord, +puisque vous avez pénétré les apparences et les convenances, courez les +oublier avec nous qui savons être ignorantes. Nous respectons des voiles +légers, qui n'entravent guère nos caprices; nous négligeons le triomphe +ingénu de supprimer des ombres. Que des âmes un peu épaisses se +débattent avec le reflet de leur vulgarité; vivons des enchantements qui +n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes +bras te sourient des songes. Et s'il était vrai que toutes choses +eussent perdu leur réalité pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer +ou d'instituer en ton rêve le mal et la laideur, mais daigne désirer +pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.</p> + +<p>—Quoi, dit-il, relevant son visage lassé, aspirer à quelque but! +n'est-ce pas oublier la sagesse?</p> + +<p>—Assez conté de bêtises, aujourd'hui! fit-elle ingénument en se pendant +au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends à sourire. +Pour tes désirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et +puisqu'il faut absolument à ta faiblesse un maître, daigne te guider +désormais sur mon inaltérable futilité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent +vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre +constellé de pétales de roses.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2>CHAPITRE DEUXIÈME</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="cb" id="cb"></a>CONCORDANCE</h3> + + +<p><i>Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de +l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiène s'y +prêtaient.</i></p> + +<p><i>Ces personnes à défaut d'urbanité de coeur n'offraient pas même ces +lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les séparations.</i></p> + +<p><i>Fréquemment donc il se chagrina.</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échauffant l'imagination, il +ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte +qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie +inévitable de son âge.</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="te" id="te"></a>TENDRESSE</h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Combien je t'aurais aimé si je ne</span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">savais qu'il n'y a qu'un Dieu.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 8em;">L'ARÉOPAGITE.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 3.5em;">C'est un baiser sur un miroir.</span><br /> +</p> + + +<p>Au soir, une douce tiédeur emplit l'air violet où se turent enfin les +oiseaux; et parmi les saules, au bord des étangs, le jeune homme et la +jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.</p> + +<p>Elle avait de longs cils, des cheveux dénoués, des draperies flottantes +et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa +baguette, à coups légers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son +fin visage à demi tourné souriait au jeune homme. Et lui, couché parmi +les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image +balancée sur les étangs.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle +s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:</p> + +<p>—Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensées que vous voulez accueillir +à cette heure? Daignez comprendre ce qui me plaît parmi ces saules. +Voulez-vous donc que je rougisse?</p> + +<p>Mais elle s'interrompit de sourire, inquiète de ce jeune homme si las, +devinant peut-être qu'il contemplait là-bas, plus loin que tout désir, +le temple de la Sagesse Éternelle vers qui les plus nobles s'exaltent. +Elle posa sa main délicate sur les yeux du jeune homme.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et +pourquoi faut-il donc que tu m'écartes, pourquoi te peiner, de mon +sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.</p> + +<p>Mais lui répondit à cette amoureuse, avec une légère fatigue:</p> + +<p>—Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont +pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes!</p> + +<p>Et comme elle ne répondait point et qu'il craignait toute tristesse, il +leva les yeux de sa vague image balancée sur l'eau, pour regarder la +jeune femme. Debout dans la lucidité de ce soir or et rosé,—un oiseau +comme une flèche dans le ciel entrait,—d'un geste pur, elle entr'ouvrit +son manteau et révéla son corps dont la ligne était franche, la chair +jeune et mate.</p> + +<p>Sa nudité eût assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge +exaltaient sur sa taille une gorge fraîche et rougissante. Mais le jeune +homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolée dans la +brise et, l'ayant avec grâce baisée, la ramena sur les charmes de la +jeune femme. Il souriait et il disait:</p> + +<p>—J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce léger travers, +comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fléchirait et toutes +ces grâces peut-être inoubliables. Je sais que la petite ligne du +sourire des femmes trouble la pensée des sages et, pour nous, la nuance +des nuages même. Dans vos prunelles mon image serait plus agitée qu'au +miroir de ces étangs rafraîchis par la brise.</p> + +<p>Elle se laissa glisser sur la grève et, cachant contre lui son visage, +elle gémissait:</p> + +<p>—Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu +écoutas ce qui monte du passé, et les morts t'auront mangé le coeur. +Veux-tu donc être ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais +peut-être t'inquiètes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et +que je défie toutes les femmes.</p> + +<p>Et lui souriant de cette révolte ingénue:</p> + +<p>—Les femmes, amie! crains plutôt ce désir d'amour où je me pâme malgré +mon âme. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille +ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'éveille +mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant +l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et +souffrez que je ne m'échappe pas à moi-même.</p> + +<p>Hélas! cette musique plaintive mit une joie qui me gâte sa tendresse aux +lèvres si fines et dans les cils très longs de la jeune fille. Son +oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce +coeur. Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que +bat la vie chez les élus. Parce que le sein du jeune homme palpitait, +elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses +cheveux épars, elle éparpilla dans l'ombre son rire joyeux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune +rougissant. Ce profond paysage d'où affleuraient des branches raides et +la plainte monotone des campagnes noyées dans la nuit, fut-il si +enchanteur, ou leurs âmes avaient-elles atteint ces équilibres furtifs +que parfois réalisent deux illusions entrelacées; brûlaient-elles de +cette ardeur intime qui vaporise toute inquiétude? Qu'importe le mot de +leur fièvre dévorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons +onctueux, dans le silence pénétrant et la fraîcheur féconde, la même +allégresse, en leurs poitrines allégées d'un même poids, rhythmait leurs +pensées et leur sang; et c'est ainsi qu'étendus côte à côte, sans se +mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours +on regrettera sous la pluie dorée de midi, ils ne furent plus qu'un +frissonnement du bonheur impersonnel.—Nuances des musiques très +lointaines qui fondez les plus ténues subtilités! limites où notre vie +qui va s'affaisser déjà ne se connaît plus! seules peut-être +effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliées.</p> + +<p>Et lui, le premier, murmura: «Ai-je raison de me croire heureux?»</p> + +<p>La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un +rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient +comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de +noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle +se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle +prononça ce mot, si vulgaire: «Que vous êtes joli, mon amour!»</p> + +<p>Alors soudain il eut au coeur une fêlure légère, la première fêlure +d'amour, par où s'enfuit le parfum de sa félicité, et se relevant, il +froissa les deux fleurs.</p> + +<p>—Ah! combien je le prévoyais! vous daignez goûter quelques formes où +j'habite, et jamais vous n'atteindrez à m'aimer moi-même, car votre +caprice peut-être ne soupçonne même pas sous mes apparences mon âme. +Ah! mon incertaine beauté qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma +parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensée! mes incertitudes, où +trébuche mon élan! tous ces sentiers que je piétine! tout ce vestiaire, +c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre âme?</p> + +<p>Et une rougeur avivait son teint délicat. Pouvait-elle comprendre! Elle +attira doucement la tête du jeune homme sur son sein; elle posa sa main +un peu tiède sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berçait; +en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se réchauffe et +qui s'endort.... Puis il entrevit peut-être ce temple de la sagesse qui +fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La +jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisées, les plaça +dans sa chevelure; et ces frêles mortes faisaient la plus touchante +parure qu'une amoureuse eût jamais pour se faire aimer. Tel était son +charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux déroulés et +fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils +sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser à elle. Mais un +malaise, un regret informe de la solitude flottait en son âme tandis +qu'ils descendaient vers la vallée. Et comme il était ému il jugea bon +de se révéler a son amie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«Mon âme, disait-il, ces légendes où notre mémoire résume la vie des +plus passionnés, ce sentiment qui m'entraîne vers toi, et même +l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces délicatesses, les +plus raffinées que nous puissions connaître, ne sont que frivoles +papillons dont use l'Idée pour dépister les poursuites vulgaires. +Ma lassitude, qui t'étonna, se complaît à sourire de ces furtives +apparences et à tressaillir du frôlement de l'Inconnu. J'aime aspirer +vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire +fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon +désir aura ramassé son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer +uniquement l'irréel, ne puis-je dire, ô mon amie, que je possède +l'immuable et l'absolu, moi qui réduisis tout mon être à l'espoir d'une +chose qui jamais ne sera.</p> + +<p>«Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obéir, +c'est encore la paix; mais peut-être fausseras-tu, à me donner trop de +bonheur, le délicat appareil de mon rêve! Ta beauté est charmante et +robuste, épargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un +tendre oreiller à mes lassitudes, un doux sentiment jamais défleuri, +pareil à ces affections déjà anciennes qui sont plus indulgentes +peut-être que le miel des débuts et dont la paisible fadeur est +touchante comme ces deux fleurs fanées en tes cheveux. Et l'un près de +l'autre, souriant à la tristesse, et souriant de notre bonheur même, +fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous +complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, à contempler la théorie des +idées qui passent, froides et blanches et peut-être illusoires aussi, +dans le ciel mort de nos désirs; et parmi elles serait l'amour; et si +tu veux, mon âme, nous aurons un culte plus spécial et des formules +familières pour évoquer les illustres amours, celles de l'histoire et +celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et +l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous +aimer nous-mêmes.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La chevelure de la jeune femme, soulevée par le vent, vint baiser la +bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa +pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses propres subtilités; et +seule la fraîcheur, où soupiraient les fleurs du soir, n'eût pas froissé +la délicatesse de son rêve.</p> + +<p>L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se +perdait parmi toutes ces choses; et peut-être s'étonnait-elle, étant +jeune et de bonne santé.</p> + +<p>Ah! ce sable qui gémissait sous leurs pieds dans la vallée silencieuse, +pourra-t-il jamais l'oublier?</p> + +<p>Dans cette volupté, un égoïsme presque méchant l'isolait peu à peu; +jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.</p> + +<p>Çà et là, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaçaient, et +il rougit soudain à songer que peut-être son sentiment n'était pas +unique au monde.</p> + +<p>Mais la jeune fille l'entraînait; légère parmi ses draperies et ses +cheveux indiqués dans le vent, elle courait au bosquet qu'éclairent +violemment les chansons et le vin. Sous des arbres très durs, sous des +torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs +gesticulants, deux lutteurs s'enlaçaient. D'une beauté choquante, ils +roulèrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs délicates de ses +cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....—Au +reproche du jeune homme, elle répondit sans même le regarder, Dieu sait +pourquoi: «J'adore la gymnastique.» D'une grâce un peu exagérée, elle +n'en était que plus émouvante.</p> + +<p>Il s'éloigna, et le souci de paraître indifférent ne lui laissait pas le +loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.</p> + +<p>Comment avait-il osé cette chose irréparable, peut-être briser son +bonheur?</p> + +<p>D'où lui venait cette énergie à se perdre?—Il fut choqué de passer en +arguties les premières minutes d'une angoisse inconnue.—Mais sa +douleur est donc une joie, une curiosité pour une partie de lui-même, +qu'il se reproche de l'oublier?—En effet, il est fier de devenir une +portion d'homme nouveau.—Il se perdait à ces dédoublements. Sa +souffrance pleurait et sa tête se vidait à réfléchir. Une tristesse +découragée réunit enfin et assouvit les différentes âmes qu'il se +sentait. Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à +penser à autrui.</p> + +<p>Balançant ses bras dans la nuit, sans but, il rêva de la douceur d'être +deux.</p> + +<p>Et, penché sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit +debout parmi des hommes. Cette pensée lui fut une sensation si complète +de sa douleur, qu'il atteignit à cette sorte de joie du fiévreux enfin +seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurité, soudain il +s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les +morts, ceux-là mêmes qui lui avaient mangé le coeur, comme elle disait, +riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil +qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les +nuages l'enveloppaient, répétant ce mot «Jamais» qui barrera sa +vie.—Combien de temps durèrent ces choses?</p> + +<p>Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils très longs, et il se +leva brusquement, le cou serré. Seules des larmes glissaient sur son +visage.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et je ne sais s'il s'aperçut qu'il gravissait vers le temple de la +Sagesse éternelle.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme +releva son front, rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des +hymnes.</p> + +<p>Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes +enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer +une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverberées +de ces flèches glorieuses qui sont les pensées des sages, gisaient sur +les parvis du lieu que nous rêvons.—Lui, porteur du signe d'élection, +il pénétra dans le Temple.</p> + +<p>Là, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre +sentimental; une froide clarté stagnante est épandue sur la foule des +sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immémorial +effrite les groupes cramponnés à des convictions diverses; il sépare et +il joint; il brise ceux-là qui se déchirent pour aider à l'Idéal, il +ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette à tous +les rivages des systèmes, des éloquences et des crânes fêlés; parfois +une certitude, comme une furtive écume sur la vague, apparaît pour +disparaître. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanité; une +incomparable harmonie s'en dégage pour les amateurs.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et sa douleur reconnut en ces ténèbres la brume de son âme: ce tumulte +n'était que l'écho grandi de la plainte qui, goutte à goutte, murmurait +en son coeur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et +renaissent, la monotone subtilité de son regret tournoyait en sa tête +fiévreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta +bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rêve de ton corps et +de ta gorge étroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillée!</p> + +<p>Affaissé dans le couchant de son souvenir, évoquant les senteurs +affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il +revécut les nuances de sa tendresse dans la lamentation séculaire des +sages. Tous poussaient à grands cris dans le manège des pensées +domestiquées par les ancêtres, mais son regard ne se plaisait que sur +les plus surannés qui, têtus de complexités, coquettent avec les +mystères et sur ces sages légers qui pivotent sur leurs talons et, +sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit +humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait à de +telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodèrent. +—Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse, +étendu sur le dos, bâillait.</p> + +<p>Sa jeunesse comprit les suprêmes assoupissements et combien tout est +gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des +empreintes d'efforts évoqueraient-ils la furtive félicité de cette âme +en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins +possible!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais le prétexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rêve fuyait à +travers elle pour communier au rêve de tous, se souvint pourtant des +souillures de la femme et rentra par des frissons dans la réalité +familière. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-même +tenait trop de place en soi pour qu'y pût entrer l'Absolu.</p> + +<p>Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui +fera sa vie une?</p> + +<p>Les plus absorbantes douceurs qu'il eût connues ne venaient-elles pas de +l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-même et de sa substance: il +aimait de cette façon, parce qu'il était lui, et tous les caractères de +sa tendresse venaient de lui, non de l'objet où il la dispensait.</p> + +<p>Dès lors pourquoi s'en tenir à cette femme dont il souffrait parce +qu'elle était changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'après cette +créature bornée qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont +il la vêtait, se créer une image féminine, fine et douce, et qui +tressaillerait en lui, et qui serait lui.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>C'est ainsi qu'il vécut désormais parmi la stérile mélopée de tous ces +sages, extasié en face la bien-aimée, aussi belle, mais plus rêveuse que +son infidèle. Elle avait, sous les cils très longs, l'éclatante +tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa +figure parfois voilée de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de +son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait +ses paupières bleuâtres, il voyait encore leur douce flamme +transparaître.</p> + +<p>Il s'agenouilla devant cette dame bénie et jamais extase ne fut plus +affaissée que les murmures de cet amour.</p> + +<p>De son âme, comme d'un encensoir la fumée, s'échappait le corps diaphane +et presque nu de l'amante, si délicate avec ses hanches exquises, son +étroite poitrine aiguë et sur ses joues l'ombre des cils. Frêle +apparition! dans ce nimbe de vapeurs légères, elle semblait un chant +très bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur +atténuée d'une fleur lointaine, le soupir de douleur légère qui se +dissipe en haleine.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«O mon âme, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car +après tant de rêves je ne puis le savoir. Suis-je né ou me suis-je créé? +Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixé! +J'ose dédaigner la vie et ses apparences qu'elle déroule auprès de mes +sens. Le passé, je me suis soustrait à ses traditions dès mes premiers +balbutiements. L'avenir, je me refuse à le créer, lui qui, hier encore, +palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes +espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pères que +les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un +tremblement que fait le petit souffle de nos désirs; et comme eux +tuèrent déjà l'être, je tuai même le désir d'être. L'harmonie où +j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plaît d'aimer et +c'est moi seul que j'aime, pour le parfum féminin de mon âme. Ah! +qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je défie ses charmes imparfaits.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur +l'admiration des humbles prosternés glissa des parvis du temple dont les +portes s'écartèrent lentement. Et comme la beauté est une sagesse +encore, défiée, sur le seuil elle apparut. Son bras léger au-dessus de +sa tête s'appuyait avec grâce aux colonnades, tandis que le charme de sa +jeune gorge s'épanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout +l'univers se résumait au loin à la hauteur de ses petits pieds. Si +frêle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les +peupliers et les peuples n'étaient plus que des lignes menues, et +au-dessus d'elle il voyait l'idéal l'approuver. Le soir bleuâtre +descendait sur les campagnes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'âme du jeune homme. +Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de +tout le temple devant cette invasion des problèmes; et son émoi +redoublait à sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de +lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'épuisait +vers la bien-aimée, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle, +indécis comme un balbutiement....</p> + +<p>Il frissonnait de cette haleine légère et de tous les frôlements un peu +tièdes oubliés. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur, +véritable petit animal d'amour, ingénue et nerveuse, avec son regard +bleu, en sorte qu'il murmura brisé: «Fais-moi la pitié de permettre que +je ne t'aime point.»</p> + +<p>Et peut-être eût-il préféré qu'elle l'aimât.</p> + +<p>Mais elle le considérait avec curiosité et quoi qu'elle ne comprît +guère, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de +ce rire incompréhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, à pleine +main, il repousse les petits seins stériles de cette femme. Elle +chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans +le bruit triomphal de la sagesse sauvée, au travers du temple acclamant +le héros, sous les bras indignés, rapide et courbée, elle sortit. Jamais +elle ne lui fut plus délicieuse qu'à cette heure, vaincue et sous ses +longs cheveux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et les sages d'un même sursaut, délivrés, déroulèrent l'hymne du +renoncement, la banalité des soirs alanguis et l'amertume des lèvres +qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain +même de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misères affairées. Puis ils +répandirent comme une rosée les merveilles de demain, de ce siècle +délicat et somnolent où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance, +subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et +autres belles âmes, comme de voluptueuses stériles qui gesticulent aux +carrefours, et délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les +martyrs.</p> + +<p>Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le +sort de la caravane, passé l'horizon de sa vie! Peut-être s'était-il +convaincu que tant de querelles à la passion tournoyent comme une paille +dans une seconde d'émotion! Il les quitta.</p> + +<p>Que la stérile ordonnance de leurs cantiques se déroule éternellement!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle +disparut sous les feuillages entre les troncs éclatants des bouleaux. +Elle ne daignait même pas soupçonner ces bras suppliants et ces désirs. +Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-être +seulement son coeur était-il froissé. Il reconnut l'univers; il sentit +une allégresse, mais allait-il encore vivre vis-à-vis de soi-même! Une +sorte de fièvre le releva, il eut un élan vers l'action, l'énergie, il +aspirait à l'héroïsme pour s'affirmer sa volonté.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Vers le soir il atteignit le sable des étangs, et parmi les saules, au +bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne. +Là-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la +mémoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit +indistincte, comme un désir s'apaise.</p> + +<p>Il n'avait tant marché que pour revenir à cette petite plage où naquit +sa tendresse. Son coeur était à bout. Il savait que la vie peut être +délicieuse; il renonça rêver avec elle au bois des citronniers de +l'amour et cela seul lui eût souri. Ses méditations familières lui +faisaient horreur comme une plaine de glace déjà rayée de ses patins. +Il bâilla légèrement, sourit de soi-même, puis désira pleurer.</p> + +<p>Du doigt, il traça sur la grève quelques rapides caractères. La brise +qui rafraîchissait son âme effaça ces traits légers.—</p> + +<p>Cette légende est vraiment de celles qui sont écrites sur le sable.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tout de son long étendu, les yeux fatigués par le couchant, seul et +lassé, il parut regarder en soi....</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2>CHAPITRE TROISIÈME</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="cc" id="cc"></a>CONCORDANCE</h3> + + +<p><i>A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à +sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait +mieux qu'au lycée; en outre il pouvait s'isoler.</i></p> + +<p><i>L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force +de réaction. Les éléments divers qui étaient en lui: 1° culture d'un +lycéen qui a passé son baccalauréat en 1880; 2° expérience du dégoût que +donnent à une âme fine la cuistrerie des maîtres, la grossièreté des +camarades, l'obscénité des distractions; 3° désir et noblesse idéale, +aboutirent au rêve.</i></p> + +<p><i>En frissonnant, il s'enfonçait dans cette façon de rêve scolaire et +sentimental où l'on retrouvera juxtaposées de confuses aspirations +idéalistes, des tendresses sans emploi et de l'âcreté.</i></p> + +<p><i>En vérité, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images +d'outre-tombe ne témoignent-ils pas qu'ils sont mécontents de leurs +contemporains, échauffés de quelque sentiment intime, inassouvi?</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="des" id="des"></a>DÉSINTÉRESSEMENT</h3> + + +<p>Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée, +tes fleurs seraient-elles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant +divin, te lasserait-il déjà de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite +quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, où je +suis désormais impuissant;—encore, que ne pourrait un sourire de celle +que chérit Aphrodite!</p> + +<p>Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux +yeux et aux cheveux d'une clarté d'or, tandis que glissait la barque sur +le bleu canal, parmi les nénuphars bruissants. Très bas sur leurs têtes, +les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde. +La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et +de sa quiétude. Entre les branches vertes, apparaît par instant le +marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables +dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son +sceptique ami.—Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les +montagnes, refuges des solitaires et des bêtes féroces, troublaient +seules la rêverie de ce ciel.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais déjà on approchait de la plage où, mollement couchée sous la +caresse des flots et des brises, la ville étend ses bras sur l'océan et +semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse, +pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux.</p> + +<p>Avec une grâce lassée, Amaryllis reposait sur des coussins de soie +blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement +blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couronnaient son +visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très +harmonieuse:</p> + +<p>—Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon +ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tu as aimé, Lucius, on le dit, +tu pleuras près des couches trop pleines. Tu t'es lassé du rire de la +femme; comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des +hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les +divines tendresses d'Atys, les inquiétants mystères d'Isis et la +grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce +qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que +naît l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir +même devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une +affranchie qui prophétisait; tu es un Romain, presque un Hellène, tu +sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir +consoler.»</p> + +<p>Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait +avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'élégance de ses +mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il +évitait les mots sérieux qui sont maussades:</p> + +<p>—Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'étonner qu'un si petit coeur puisse +tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosités sous un front +gracieux si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et +même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses +innommées!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps tant adoré +de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec +la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations. +On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en +loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre. +Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.</p> + +<p>—Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre +chère Amaryllis? Je la conduirai selon ses désirs avant de me rendre au +Serapeum.</p> + +<p>—Athéné vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une +voix réveillée, la jeune femme. Athéné! on dit qu'elle sait les choses +et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et +de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les +tours de Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent +et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors +survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et possèdent +toute certitude. Au-dessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à +chaque insulte; mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang +de la victoire et je pense que c'est un présage. Comment subjugue-t-elle +les âmes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guérir mon +chagrin.</p> + +<p>—Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent ta vie. Daigne +sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les +faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de +l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux +qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum.</p> + +<p>Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts. +Mais elle se mit à pleurer.</p> + +<p>—Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais +de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me +résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mène-moi chez +Athéné.</p> + +<p>Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:</p> + +<p>—Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau. Faut-il y +introduire la pensée qui déforme tout!</p> + +<p>Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme +attristent les plus belles journées:</p> + +<p>—Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions +vers Athéné et que je te mène comme un jeune disciple.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage +tandis qu'elle réparait l'appareil de sa beauté. Les avirons se turent, +et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la +barque.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Au Serapeum», dit-elle avec orgueil. Dans une litière, à l'ombre des +colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de +cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme +et des jeunes hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent +une populace hurlante, de figures féroces et enthousiastes: chrétiens +qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait +malgré elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement +de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de +Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de +sa taille et de ses excitations lui cria:</p> + +<p>—La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le +baiser délivre des caresses de l'homme!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent marches +croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses +splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs déjoints +fleurissaient des câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le +tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent +mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piété +d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui +se retire dans sa tour d'ivoire.</p> + +<p>Elle avait hérité des enseignements, et chaque semaine elle réunissait +les Hellènes. Elle soutenait dans ces esprits, exilés de leur siècle et +de leur patrie, la dignité de penser et le courage de se souvenir. +Ceux-là même l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.</p> + +<p>Dans la grande salle, pavée de mosaïques éclatantes et tapissée des +pensées humaines, Athéné, qu'entouraient des Romains, des Grecs, +beaucoup de lents vieillards et quelques élégantes amoureuses des beaux +diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux +et tous ses mouvements étaient harmonieux et calmes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La +vierge les accueillit avec simplicité.</p> + +<p>—Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des nôtres. Tu +connaîtras ce que fut la Grèce, ses portiques sous un ciel bleu, ses +bois d'oliviers toujours verts et que berçait l'haleine des dieux, la +joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile +comprendra l'harmonie des désirs et de la vie. Plotin, à qui les dieux +se confièrent, avait coutume de dire: «Où l'amour a passé, +l'intelligence n'a que faire.» Amaryllis, en toi Kypris habita, prends +place au milieu de nous, comme une soeur digne d'être écoutée.</p> + +<p>—L'amour, Athéné, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?</p> + +<p>Elle dédaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle +avait cessé de parler.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrès de la +secte chrétienne, qui prétend imposer ses convictions, sur le discrédit +des temples indulgents et le délaissement des hautes traditions. Il +évoqua le tableau sinistre des plaines où mourut un empereur philosophe +parmi les légions consternées. Il dit ta gloire, ô Julien, pâle figure +d'assassiné au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu +t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus +railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu +des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trône, tu +connus les belles phrases et les hautes pensées qui dédaignent de +s'agenouiller.</p> + +<p>Tous applaudirent cette glorification de leur frère couronné, et quand +le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et +magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares, +et ceux-là, plus nobles encore, qui combattent pour l'indépendance de +l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les +jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se +levèrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et déclarant tout +d'une voix que le discours fameux de Périclès avait été une fois égalé. +L'orateur était vieux, il ne sut s'arrêter.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Laissez, disait un poète, laissez agir les dieux et la poésie, nous +triompherons de la populace comme, jadis, nos pères, de tous les +barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des nôtres?</p> + +<p>—Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de légion, que +leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez +trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour +ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares +vous écraseront.</p> + +<p>Un murmure s'éleva, et des femmes voilèrent leur visage. Cependant +Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:</p> + +<p>—Nous sommes des Hellènes d'orgueil, mais où va notre coeur? De +Phrygie, de Phénicie nous vinrent Adonis que les femmes réveillent avec +des baisers, Isis qui régnait et la grande Artémis d'Ephèse, qui fut +toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms +de leurs dieux, étant plus anciens, plaisent davantage à la divinité.</p> + +<p>Un autre se récitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des +terrasses un peu d'air pénétrait. Sur la mosaïque, les jeunes hommes +traînèrent leurs escabeaux d'ébène près des coussins des femmes. La +ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les +fresques s'éteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle +semblait plus haute, et les dieux de marbre étaient plus des dieux.</p> + +<p>La vierge, debout, considérait ce petit monde, le seul qu'elle connût +parmi les vivants, le seul qui pût la comprendre et la protéger; si elle +souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanité de son +entourage, ou si elle vaguait loin de là dans le sein de l'Être, sa +noble figure ne le disait point. Alors des siècles de grossièreté +n'avaient pas modelé le visage humain à grimacer comme font mes +contemporains.</p> + +<p>A ce moment une clameur monta de la place, et pénétra en tourbillons +indistincts dans l'assemblée, qu'elle balaya et fit se dresser inquiète. +Une bande impure vociférait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient +gravi les premières marches du temple. On les voyait dégoûtants de +haillons, la tête renversée en arrière, la gorge et la poitrine gonflées +d'insultes. Et le nom d'Athéné montait confusément de cette tourbe, +comme une buée d'un marais malsain.</p> + +<p>Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrité des balustrades. +Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant +au Serapeum lui paraissaient les égouts qui charriaient la fange de la +cité dans cette populace ignominieuse.</p> + +<p>Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;</p> + +<p>—Tu ne dois pas les écouter ni les craindre.</p> + +<p>Elle l'écarta doucement.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Amaryllis se demandait: «Est-il vrai que leurs temples sont pleins de +femmes? Quel charme infini émane du bel adolescent qu'ils servent!» Elle +se sentait attirée vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents +et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces +pédantismes secs.</p> + +<p>Elle entendait à demi l'accent ironique de Lucius:</p> + +<p>—Dédaignons-les! un léger dédain est encore un plaisir. Mais +gardons-nous de les mépriser; le mépris veut un effort et nous +rapprocherait de ces curieux fanatiques.</p> + +<p>A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui décorait la +place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus +les décombres.</p> + +<p>Lentement Athéné se retourna. Une haute dignité s'imposait de cette +vierge indifférente à la colère d'un peuple, et d'une voix ample et +douce, semblable sur les clameurs de la foule à la noblesse d'un cygne +sur des vagues orageuses, elle déclama un hymne héroïque des ancêtres.</p> + +<p>Quand elle s'arrêta, le cou gonflé, haletante, transfigurée sous le +baiser de l'astre qui, là-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les +jeunes gens palpitaient de sa beauté. Un silence majestueux retomba +derrière ses paroles. Elle haussait les âmes médiocres. Lucius, accoudé +aux débris de quelque immortel, goûtait une profonde et délicieuse +mélancolie.</p> + +<p>Le soleil disparut de ce jour dans une taché de pourpre et de sang, +comme un triomphateur et un martyr. Il avait plongé dans la mer toute +bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable à +toutes ces grandes choses qui déjà ne sont plus qu'un vain soutenir +quand nous les admirons encore.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Athéné maintenant contemplait les jardins, leur stérilité, la ruine des +laboratoires, et une fade tristesse la pénétrait comme un pressentiment. +Elle leva la main, et d'une voix basse et précipitée; tandis qu'au loin +les cloches de Mithra et telles des chrétiens convoquaient leurs +fidèles, tandis que les hurleurs s'écoulaient et que seul le soir +bruissait dans la fraîcheur:</p> + +<p>—Je jure, dit-elle, je jure d'aimer à jamais les nobles phrases et les +hautes pensées, et de dépouiller plutôt la vie que mon indépendance.</p> + +<p>Et d'une voix calme, presque divine: «Jurez tous, mes frères!»</p> + +<p>—Athéné, sur quoi veux-tu que nous jurions?</p> + +<p>—Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.</p> + +<p>Et tous étendirent la main.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais déjà, la représentation finie, ils s'empressaient à rajuster leurs +tuniques, à draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les +jardins.</p> + +<p>Amaryllis à l'écart pleurait; après cette journée tant émue, ses nerfs +avaient faibli sous la suprême invocation de la vierge. Athéné promenait +ses lents regards, et rien dans sa sérénité ne trahissait l'impatience +de solitude que ces longues séances lui laissaient. Elle vit la courtisane +et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait à cette +étreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grèce trouvaient beau la +vierge aux contours divins enlaçée de la souple Orientale: pure colonne +de Paros où s'enroule le pampre des ivresses.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Lucius songeait: «Hélas! Athéné, vous voulez nous élever jusqu'à +l'intelligence pure et nous défendre toutes les illusions, celles qui +nous font pleurer et celles dont nous rêvons; craignez qu'il ne vous +enlève encore cette enfant, celui qui abaissa les pensées de nos sages +jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, évoque tous les +troubles de la passion.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'agitation persista, car les ennemis d'Athéné gagnaient de l'audace à +demeurer impunis, et la foule se prenait à haïr celle qu'on insultait +tout le jour.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante +ironie, lui conduisit l'Orientale:</p> + +<p>—Je te présentai une servante d'Adonis, c'est une chrétienne qu'il faut +dire aujourd'hui.</p> + +<p>Athéné, avec la lassitude de son isolement et de son élévation, +répondit:</p> + +<p>—Qu'importe, peut-être, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de +la vie, être curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse +noblesse de l'esprit; tu la possèdes, Amaryllis. Et pouvons-nous te +reprocher, à toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur +d'ignorer la forme sereine et définitive, que surent donner à cette +inquiétude nos aïeux, les penseurs d'Hellas?</p> + +<p>Dans cette excuse se dressait un peu de fierté, et ce fut tout son +reproche à la Chrétienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'être +venus. Ses amis le plus affichés, jugeant le péril imminent, s'étaient +excusés. Seul, un vieillard rejoignit, auprès de la vierge, Amaryllis et +Lucius. Il était poète et chancelant. Il affirma que la populace, un peu +égarée, se garderait de tous excès. Lucius et Athéné empêchèrent +Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et +ce débauché trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie +d'un esprit, et que les plus beaux caractères sont faits du +développement logique de leurs illusions.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cependant, avec simplicité, Athéné commença son enseignement au petit +groupe attentif:</p> + +<p>—«Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les +poètes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes +héroïnes, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes, +n'ont point à user de leur propre coeur pour les frivolités passagères, +et qu'ainsi, aux heures troublées, ils le trouvent intact dans leur +poitrine.</p> + +<p>«Et puis les poètes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter +plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais, +et les hommes inspirés la chantent en termes magnifiques, avec tout le +déploiement de langage qui convient aux choses sacrées.</p> + +<p>«Elle est la félicité suprême, l'inconnue digne de nos méditations, la +patrie des rêves et des mélancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur. +Quelques sueurs et des contractions la précèdent qu'il faut couvrir d'un +voile, mais aussitôt nous nous fondons dans l'Être, nous sommes +soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de désir, nous +nous absorbons dans l'un, dans le tout....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Sa voix était un peu cadencée et, par moments, s'envolait avec l'ampleur +d'un hymne aux dieux. Au milieu des huées d'un peuple, il y avait une +rare dignité dans cette vierge si jeune et belle, déployant, comme un +riche linceul, l'apothéose de la mort.</p> + +<p>Elle vit le vieillard qui considérait la salle vide avec des yeux +touchés de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus +amèrement encore à cet abandon. Et s'interrompant:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Je veux laisser là, dit-elle, les pensées des sages, puisque +aujourd'hui elles l'attristent, ô mon poète! mais garde-toi de mêler de +mauvaises pensées au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute +de courage qu'ils se refusent à braver la populace, mais songez, mes +amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter +d'insensés, vous qui préférez vous joindre aux femmes plutôt que de +suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas +rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermeté la vie qui +nous est si lourde!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris +d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussière s'élevait, comme la +marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi étaient déchaînés les +plus féroces des hommes contre une femme.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Lucius et ses amis voulurent entraîner Athéné.</p> + +<p>—Ils n'ont que moi, répondit-elle en indiquant d'un geste les armoires, +les bibliothèques et les statues des ancêtres. Je ne délaisserai pas les +exilés.</p> + +<p>Amaryllis se jeta à genoux, et elle baisait les mains de la vierge +héroïque.</p> + +<p>—Jamais! reprit-elle.</p> + +<p>La grandeur du sacrifice lui donnait à cette heure une beauté inconnue +des vivants. Elle reprit:</p> + +<p>—Quittons-nous, mes frères. Le passage des jardins est libre encore.</p> + +<p>Elle devina leurs refus, et ses lèvres qu'allait sceller la mort +consentirent au mensonge.</p> + +<p>—Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arrêter ces fanatiques; ils nous +savent innocents et nobles; hâtez-vous de les prévenir....</p> + +<p>«Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute +amertume. Transmets à nos frères ma suprême pensée, et que toujours ils +se souviennent des ancêtres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle, +console les jeunes hommes; s'il se trouvait,—je puis, à cette +extrémité, supposer une chose pareille,—s'il se trouvait que quelqu'un +d'entre eux ait soupiré auprès de moi, et que ma froideur l'ait +contristé, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien +de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, à la dernière +d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner à +concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des +femmes héroïques, mon coeur gonflé pour Hellas l'emplissait toute.»</p> + +<p>Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps déjà, éclata de sanglots et +déchira ses vêtements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et +Lucius ne purent retenir leurs larmes.</p> + +<p>Athéné leur dit doucement:</p> + +<p>—Je vous prie, amis.</p> + +<p>Puis Amaryllis tremblait d'effroi.</p> + +<p>Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une +ville et comme l'embuscade d'un grand crime.</p> + +<p>La vierge dit au vieillard, qui seul était demeuré: «Père, laisse-moi.»</p> + +<p>Il répondit en sanglotant:</p> + +<p>—Je t'ai connue quand tu étais petite.... Je suis très vieux, et toi +seule m'aime parmi les vivants....</p> + +<p>Soudain ils se turent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>En bas, une marche cadencée retentissait sur les dalles. «Les légions!» +cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant +quelque chose comme une déception de martyrs. C'étaient les Barbares à +la solde de l'Empire, casqués d'airain et leurs épées sonnant à chaque +pas. Honte! ils protègent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux +fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de bêtes, avec des +piques.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Elle répéta: «Père, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme +meure devant un homme.»</p> + +<p>Il cessa de pleurer, et relevant la tête:</p> + +<p>—Linus fut déchiré par des chiens enragés, mais Orphée enchantait les +bêtes féroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de +tenter un destin semblable.</p> + +<p>La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-être convenait-il que +des vers fussent déclamés devant la mort de la petite-fille de Platon et +d'Homère.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace. +A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, où +chante le génie des poètes. Et la vierge immaculée dédaigna d'en voir +davantage. De ce peuple vautré dans la bestialité, elle haussa son +regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Hélios, qu'environne l'éther +immense où se meuvent, sur le rhythme des astres, les âmes les plus +nobles.</p> + +<p>On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des +voix hurlant la mort.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Comme une prêtresse, avec une lente sérénité, dans un jour solennel, +accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrées, ainsi +Athéné se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:</p> + +<p>—Adieu, disait-elle, ô ma mère! ô la mère de mes aïeux! Athènes qui +n'es plus qu'une ruine harmonieuse, près de dépouiller l'existence, je +te salue de ma dernière invocation!</p> + +<p>«Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire +contre les choses viles, contre la médiocrité et la souffrance, et s'il +n'avait tenu qu'à toi, j'eusse connu la douceur du sourire.</p> + +<p>«Tu déposas en moi tes plus nobles pensées et tes rhythmes les plus +harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de +vierge, alanguît ton génie. Et maintenant, mère, puisqu'il te plaît de +me délivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicité.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Puis s'adressant aux statues d'Homère et de Platon:</p> + +<p>—Un jour, dit-elle, que je rêvais à vos côtés, j'appris de mon coeur +qu'une belle pensée est préférable même à une belle action. Et pourtant +je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut +mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas +chagriner à jamais mon âme?</p> + +<p>«Ma mort toutefois n'offensera point votre sérénité, et mon sang pâli +lavera les parvis de votre demeure.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Elle se pencha encore vers les cours intérieures. Çà et là, des pigeons +y sautillaient de grains en grains. Rêveuse, elle demeura un instant à +regarder les plantes, les bêtes, la vie qu'elle avait toujours +dédaignée, et cette dernière seconde lui parut délicieuse.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle +apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord +s'entrouvrit devant elle, car sa démarche était d'une déesse, et nul ne +voyait ses lèvres pâlies. Mais ses forces faillirent à son courage, elle +s'évanouit sur les dalles.—Alors, comme les mâchoires d'une bête fauve, +la foule se referma, et les membres de la vierge furent dispersés, +tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les +Barbares ricanaient de cet assassinat, éclaboussant la majesté de +l'empire et le linceul du monde antique.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siècles anciens se tordait +dans l'épouvante et le délire avec les cris d'une agonisante et d'une +femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchèrent les restes divins +de la vierge du Serapis.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le bâton +des fanatiques, la dernière des Hellènes; et seuls, une courtisane et un +débauché frivole, honorèrent ses derniers instants. Mais que t'importe, +ô vierge immortelle, ces défaillances passagères des hommes! ton destin +mélancolique et ta piété traversèrent les siècles douloureux, et les +petits-fils de ceux-là qui ricanaient à ton martyre s'agenouillent +devant ton apothéose, et, rougissant de leurs pères, ils te demandent +d'oublier les choses irréparables, car cette obscure inquiétude, qui +jadis excita les aïeux contre ta sérénité, force aujourd'hui les plus +nobles à s'enfermer dans leur tour d'ivoire, où ils interrogent avec +amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un +des jeunes hommes de cette époque, que ces quelques jours passés à tes +genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eût pu rendre ces +pages dignes de ton héroïque légende.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>LIVRE II</h2> + +<h2>A PARIS</h2> + +<h4>A Henry de Verneville.</h4> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h2>CHAPITRE QUATRIÈME</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="cd" id="cd"></a>CONCORDANCE</h3> + + +<p><i>Quelques mois avant d'être majeur, il quitta sa province pour terminer +de niaises études, probablement son droit, à Paris. Il y vécut la vie +des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant +français un peu intelligent.</i></p> + +<p><i>Il fréquenta habituellement:</i></p> + +<p><i>1° Des cafés où se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;</i></p> + +<p><i>2° Quelques cabinets de travail de littérateurs connus;</i></p> + +<p><i>3° La Bibliothèque Nationale, l'École des hautes études, des concerts +le dimanche, des musées.</i></p> + +<p><i>Dans cette vie où il se dispersait, il apportait en somme assez de +clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il +imaginait et à cause desquels il s'était méprisé pendant des années. +Quant à l'aimable plaisir qu'on y rencontre à chaque heurt de rue ou de +conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela +suffit.</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="par" id="par"></a>PARIS A VINGT ANS</h3> + + +<p>En ces rêves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses +premières sensibilités. Durant trente jours et davantage, il gonfla son +âme jusqu'à l'héroïsme. De sa tour d'ivoire,—comme Athéné, du Serapis +—son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il +s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser. +Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri, vécut son rêve d'une telle +énergie que sa souffrance égalait son orgueil.</p> + +<p>Solitaires promenades jusqu'à l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!</p> + +<p>C'était une philosophie abandonnée qu'il venait là pieusement servir. +Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si +ingénieux qu'il en sût l'agencement, ne paraissaient à son esprit que le +manteau d'un Dieu. Sa dévotion, soulevant ce linceul qu'elle eût jugé +grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver +l'enthousiasme.</p> + +<p>Quartier déchu! ruelles décriées, qui ombragèrent la chrétienté +d'incomparables métaphysiques! sa fièvre vous parcourait, insatiable de +vos inspirations, et ses pieds à marcher sur tant de souvenirs ne +sentaient plus leurs meurtrissures.</p> + +<p>Soirées glorieuses et douces! Son cerveau gorgé de jeunesse dédaignait +de préciser sa vision; ainsi son génie lui parut infini, et il +s'enivrait d'être tel.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La réaction fut violente. A ces délices succéda la sécheresse. Tant de +nobles aspirations anéanties lui parurent soudain convenues et froides. +Et son cerveau anémié, ses nerfs surmenés s'affolèrent pour évoquer +immédiatement, dans cet horizon piétiné comme un manège, quelque sentier +où fleurît une ferveur nouvelle.</p> + +<p>Il avait horreur de la monotone solitude de ses méditations, comme d'une +débauche quand notre tête et les bougies vacillent au vent de l'aube. +Une fraîche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent reposé. Mais +son amie, enfoncée dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas +reparu. Aussi, las et désespéré de ne s'être plus rien de neuf, il +détesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de façon précise se +construire un univers permanent.</p> + +<p>Toute la journée, il somnolait d'un vague à l'estomac; il fumait sans +plaisir et bâillait. Il visita des gens et leurs conversations +poisseuses l'écoeurèrent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Or un jour, dans une fête, au soleil sec, où Paris s'épanouissait dont +le parfum enfièvre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des +marbres d'art, des corbeilles colorées et un tumulte poli, il la +rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.</p> + +<p>De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens +charmés. Elle avait mis à sa libre allure de jeune fille le masque +frivole d'une mondaine, et ennuagé son corps souple du fouillis des +choses à la mode. Toujours délicieuse, il la reconnut, elle dont il ne +put définir le sourire ni les yeux pleins de bonté, et qui, couronnée de +fleurs, réconfortait les premières mélancolies dont il soupira,—elle +dont il souffrit d'amour,—elle encore qui fut Amaryllis, parfumée et +près de qui l'on se plaît à gaspiller le temps, la sensualité et la +métaphysique.</p> + +<p>Il lui sembla qu'une partie de soi-même, depuis longtemps fermée, se +rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Fontaine de vie, figure mystérieuse de petit animal nubile, et dont un +geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une émotion +féconde. Lueur qui nous apparaît aux heures rares d'échauffement, et qui +revêt une forme harmonieuse au décor du moment, pour offrir à notre âme, +chercheuse de dieux, comme un résumé intense de tous nos troubles.—Son +désir à nouveau se cristallisait devant lui.</p> + +<p>Sous les feuillages, parmi la foule qui s'écarte et admire, elle papote, +capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises +convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de +son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde +avec une gravité subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il +aspire à dominer le monde pour mépriser tout et tous, et que son mépris +soit évident.</p> + +<p>Cependant auprès de lui, ses camarades, des buveurs de bière, discourent +d'une voix assurée où sonnent à chaque phrase des mots d'argent, tandis +que le garçon, balancé sur un pied et qui serre contre son coeur une +serviette, approuve.—Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes +grossières qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses +et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils +existent.</p> + +<p>Sur son coeur un instant échauffé, du ciel las, la pluie tombe fine. Le +soleil, sa joie, toute la fête se terminent.</p> + +<p>La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai; +elle se prête gracieusement au baiser d'un personnage âgé et considérable, +—à qui elle chuchote quelques mots, en désignant le jeune homme. Puis le +coupé, glaces relevées, s'éloigne; et s'efface sous la pluie le cocher, +rapide et dédaigneux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre découpée sur la vie par +cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de +l'âme furtive qu'elle signifie. Ses lèvres, trop mobiles et +déconcertantes, sont pareilles au rire léger de cette mondaine créature; +et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante, +il nous conquiert tous par l'approbation perpétuelle de sa tête qui +s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maître qui institua +des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit +les plus rudes sectaires. Ses paupières sont alourdies, car sur elles +repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut +voir les prunelles bleues du sophiste rêveur. Il l'aborda sans hésiter; +il lui dit son inquiétude, qu'une bourrique pessimiste et un théoricien +ne surent apaiser, ses amours anémiques, ses rêves et ses piétinements. +Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce +décor d'une fête de Paris.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous +procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous +respectâtes la division des genres. Vous connûtes l'amour, et hier +encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles +expériences bien conduites sont précieuses.... Vous avez sans doute +vingt-un ans?»</p> + +<p>Il sourît et se frotta les mains.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«S'il vous plaît, reprit-il, goûtons quelque absinthe. Voilà des années +que je célèbre les jouissances faciles sans les connaître. A mon âge, +imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues expériences me +ravissent.»</p> + +<p>Et battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, l'illustre +vieillard se complut encore à quelques compliments ingénieux, tandis +qu'à chaque gorgée leur soir se teintait de confiance.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Mon jeune ami, permettez que je retouche légèrement votre univers. Il +est assez du goût récent le meilleur, je voudrais seulement le préciser +ça et là.</p> + +<p>«Vos maîtres, leurs livres et leurs pensées diffuses vous firent une +excellente vision, un monde d'où est absente l'idée du devoir (l'effort, +le dévouement), sinon comme volupté raffinée; c'est un verger où vous +n'avez qu'à vous satisfaire, ingénument, par mille gymnastiques (je vous +suppose quelques rentes et de la santé).</p> + +<p>«Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me +disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus +pour avoir haussé dessus les barbares un rêve héroïque. Mais quoi! +faut-il, à cause de ces lendemains désabusés, que votre coeur méfiant +oublie des instants délicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine +pleine de charmes? Le spectacle de la vertu piétinée par la plèbe ne +vous a-t-il pas monté jusqu'à l'enthousiasme?—Siècle lourdaud! Logique +détestable! Ils disent: «Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons +dans la joie, n'ont de lendemain.» Qu'importe! Une âme vraiment +amoureuse ou héroïque bondit à de nouvelles entreprises. C'est à +vous-même qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de +votre âme: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.</p> + +<p>«Les petits enfants, entre deux travaux de leur âge, jouent au voleur; +ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance +et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites, +et créez-vous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère +aimable et changeant à l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut +honorer, écrit: «S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme +tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination.» Sûtes-vous +jouer de l'amour; en tresser des guirlandes à votre vie et à votre rêve? +Je vous vis à l'écart, froissé....»</p> + +<p>Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le +vieillard qui s'en aperçut fit obliquer son discours:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Hélas! je négligeai moi-même les mimiques d'amour. Je serai plus +compétent à vous décrire un autre synonyme du bonheur, c'est la +recherche de la notoriété que je veux dire: réputation, gloire, toute +publicité suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mûrs, et des jeunes +même, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, à +tendre la main derrière ces instants aimables que je veux vous indiquer, +vous ne trouverez rien de plus qu'après le baiser de votre amie ou +l'enivrement de votre vertu, mais, pour créer cette troisième illusion, +les méthodes sont très amusantes.</p> + +<p>«Jeune, infiniment sensible et parfois peut-être humilié, vous êtes prêt +pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itinéraire sûr, que je +vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et +le manteau, à cause des désillusions et du soir où, lassé, on bâille +dans l'auberge solitaire.—Donc qu'un garçon me verse et l'absinthe et +la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des +solécismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la +grammaire en cabinet particulier.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Et d'abord instituez-vous une spécialité et un but.</p> + +<p>«Si votre esprit timide ne sait pas, dès sa majorité, embrasser toute +une carrière, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa +vie de légers repas, d'épaisses fumeries et de nocturnes abandons où +l'amitié, l'amour et soi-même lui sourient. C'est d'étape en étape que +votre jeune audace s'enhardira.</p> + +<p>«Dénombrez avec scrupule vos forces: votre santé, votre extérieur, vos +relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre sécheresse +rarement surchauffée, vos flâneries et cette délicatesse qui pourra vous +nuire.</p> + +<p>«Ayant dressé ce que vous êtes et ce qu'il vous faut devenir, vous +posséderez la formule précise de votre conduite. A la rectifier, chaque +jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous +énerve, dans l'embrasure des fenêtres mondaines, tandis que passent les +valseurs.</p> + +<p>«Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui +s'étonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'écrie: «Moi +aussi....»</p> + +<p>«Que désormais chacun <i>découvre</i>, et à votre attitude seule, combien +vous êtes né pour ce but même que secrètement vous vous fixez. Vos +fréquentations, la coupe de vos vêtements contribueront à créer +l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est +l'appareil où se trahit un spécialiste. De là sera déduit votre +caractère. Je glisse sur le détail, mais que d'exemples, instructifs et +charmants, à tirer de la vie parisienne: si cela n'était impudent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Votre attitude composée, reste, pour réaliser votre formule, à vous +faire aider.</p> + +<p>«Par qui?</p> + +<p>«Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment +d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs pétaradent et +disparaîtront bientôt. Puis vos intérêts et les leurs, identiques, se +contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout écartez toute +familiarité.</p> + +<p>«Des personnes âgées vous seront une meilleure ressource: du premier +jour leur amitié vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de +plus, sinon des besognes peut-être et gratuites. Comment, retirés sur +les sommets de la vie, aideraient-ils à ces petites combinaisons dont +ils sourient? ils ont oublié leurs efforts!—Plus qu'aucun toutefois, +leur commerce vous donnera de l'agrément. La vie, si bouffonne, enseigne +ces hautes intelligences à jouir de la notoriété avec ce détachement que +je vous prêche dès votre départ. Enfin, ayant un noble esprit, ils y +joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y, +très égoïste, ne veut pas qu'on se relâche.</p> + +<p>«L'excellente société pour vos projets, c'est vos aînés immédiats; +j'entends qu'ils ont trente à trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour +activer leur succès ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils +ont un pied encore dans les chemins où vous entrez, ils s'inquiètent de +qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattés +d'obliger.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Pour user des personnes âgées et de ceux-ci, faites-vous agréable, +plaisez. Gardez de prétendre à quelque supériorité; le mérite ne suffit +pas à conquérir les plus honnêtes. Ayez souci d'approuver et non qu'on +vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'âme la plus +vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque mérite réel à mettre +en relief. Quête amusante, d'ailleurs, où il ne faut qu'un peu +d'ingéniosité. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent +pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez +votre rôle à écouter chacun en tête à tête et à le révéler à soi-même, +on vous goûtera infiniment.</p> + +<p>«A la faveur de cette inclination (et non plus tôt, car celui qui +prétend nous obliger dès le premier jour souvent nous blesse et toujours +se déprécie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des +voitures soit assez élevé à Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la +jalousie, étouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et +qu'elle naît de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents, +qu'il est au monde quelque chose d'important.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrête jamais à mi-chemin dans ce jeu +d'ambition. Réalise ou parais réaliser ta formule entière; acquiers +toute la gloire que tu t'es ouvertement proposée. Ceci est une +nécessité: il ne s'agit plus seulement de te réjouir, en un coin de +toi-même, de tes contenances savantes; il s'agit d'être ou de ne pas +être battu quand tu seras vieux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Pour moi, jeune homme,—il vida son verre et prit sa voix grave,—à +cause qu'étant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exégèse et la +morale, je me vis contraint de pousser jusqu'à cette notoriété +considérable où l'on m'honore. Je ne songeais guère à rire. J'avais dès +mon départ avoué des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on +me bâtonnât. Aujourd'hui, ayant satisfait à ma formule, je salue et +j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste à mon plaisir; tout le +monde, et même des personnes convenables, raffolent de mes petits +mouvements de tête, de mon grand mouchoir et des ironies, où j'excelle. +Je dîne tous les soirs en ville avec des dames décolletées, un peu +grasses comme je les préfère, qui m'entreprennent sur la divinité, et +avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voilà quelle +belle chose est la notoriété! Ah, jeune homme! soyons optimistes!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le vénérable M. X... se prit à rire un peu lourdement, puis se leva et +sur le talon, malgré sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une +gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains à son coeur, en +ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommodé qui va vomir. +D'un trait pourtant il vida son verre. Et, après un silence:</p> + +<p>«Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les +hommes convaincus qu'on se crée ses désirs, ses incertitudes et son +horizon, et acquérant chaque jour un doigté plus exquis à vouloir des +choses plus harmonieuses.—Hélas! il y aura toujours la maladie.—Oh! je +suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude +sur la table). C'est toujours l'extériorité qui nous oppresse. Mais +vivons en dedans. Soyons idéalistes.... (Il s'essuyait le visage.) A +l'alcool qui n'est décidément qu'une vertu vulgaire, préférez la gloire, +jeune homme.... (Il s'éventait avec le <i>Figaro</i>.) Elle te permettra tout +au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'être +affectueux et simple, car le grand idéaliste se plaît à tresser chaque +soir une parure de héros pour sa patrie.—Mais buvons à ceux qui nous +succéderont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problèmes +d'une complexité autrement coquette que tes mélancolies, s'ils ajoutent +au vieux fonds de la nature humaine la curiosité et la science de tous +ces jeux que nous entrevoyons.» (Et le vieillard un peu chancelant se +leva.)</p> + +<p>Mais j'abrège ce pénible incident. Le jeune homme, naïf, inculte ou +piqué? ne sut comprendre l'agrément de cette philosophie, et poussé, je +suppose, par un respect, peut-être héréditaire, pour l'impératif +catégorique, il passa tout d'un trait les bornes mêmes du pyrrhonisme +qu'on lui enseignait: jusqu'à soudain administrer à ce vieillard +compliqué une volée de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment, +mais lui triomphait disant: «Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez +l'élégiaque.» Même il eût répliqué par les choses de la morale et de la +métaphysique aux arguments de M. X... si les garçons et le maître +d'hôtel ne les avaient poussés dehors.</p> + +<p>Et le peuple ricanait.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>De ce jardin, véritable printemps de Paris, élégant et sec et plein de +malaise, le jeune homme sortit fort énervé. Il élevait jusqu'à la haine +de tout son mécontentement intime. Ardeur étrange et dont je le blâme, +il eût volontiers consenti à la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il +désirait s'écroulait, et au même instant il revoyait toutes les +déceptions et humiliations déjà amassées.</p> + +<p>Après s'être ainsi meurtri, s'inquiétant d'avoir battu le glorieux +vieillard qui fait partout autorité, il cherchait une justification +raisonnable à cet excès injurieux de sensibilité. Et il disait:</p> + +<p>«Si la gloire (académie, tribune française, notoriété, Panama) n'est que +cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?</p> + +<p>«S'il mentait, je fis bien de le châtier, car il salissait un des +premiers mobiles de la vertu humaine.</p> + +<p>«Enfin s'il n'était qu'ivre, joueur de flûte ou corybante, je ne +l'endommageai guère, car les os de l'ivrogne sont élastiques, nous +enseigne la science, qui est une belle chose aussi.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>C'est ainsi que, tout à la fois trop grossier et trop sensible, il +s'éloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siècle aux +viveurs délicats.—En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait +derrière lui, c'était la plainte des lampes électriques se dévorant dans +le soir, entre Paris et les étoiles.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>CHAPITRE CINQUIÈME</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="ce" id="ce"></a>CONCORDANCE</h3> + + +<p><i>Quand saint Georges a sauvé la vierge de Beryte et qu'il est près de +l'épouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les +tableaux précédents.—Tout au contraire, la sentimentale, dont nous +peignons les aventures, devient décidément peu séduisante dans ce +chapitre et sous ce ciel de Paris, où il semble qu'elle eût pu +s'accorder pleinement avec Lui.</i></p> + +<p><i>Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleuré de ses +concitoyens, et il jouit dans le ciel de la béatitude éternelle.—Mais +ici Lui s'agite; et le désaccord s'accentue entre ses goûts mal définis +et les conditions de la vie.</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>L'imperfection des plus distingués, la niaiserie de quelques notoires, +le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les +spécialistes et la conviction que, s'il faut parfois se résigner à +paraître fonctionnaire, commerçant, soldat, artiste ou savant, il +convient de n'oublier jamais que ce sont là de tristes infirmités, et +que seules deux choses importent: 1° se développer soi-même pour +soi-même; 2° être bien élevé. Principes auxquels il prêtait une +excessive importance.</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="dan" id="dan"></a>DANDYSME</h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Et sa poitrine atténuée ne m'est</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">plus qu'une poitrine maigre.</span><br /> +</p> + + +<p>Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crépitement dont le souvenir +désespère le dyspeptique à jamais privé de tabac; une fumée se fondit +vers le ciel: la couronne blanc cendré apparut.</p> + +<p>Il espérait dans son fauteuil être tranquille et ne penser à rien, +seulement, avant son troisième cigare, se distraire à feuilleter +l'<i>Indicateur Chaix</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Ah! dit-il en rougissant un peu de dépit.</p> + +<p>Elle s'était posée sur le bras d'un fauteuil, et, sans ôter son chapeau, +déjà développait ce thème: J'ai des ennuis d'argent.</p> + +<p>Il fut excessivement choqué de l'impudeur de ce propos; puis, résigné à +revenir encore sur le passé, il parla, naturellement avec mélancolie:</p> + +<p>—Votre parole, modeste jadis, m'était douce, madame; vous êtes née le +même jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur, +comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous étions deux enfants +amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...</p> + +<p>Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....</p> + +<p>—Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour +sentimental; ce n'est pas ce bonheur-là que je sollicite aujourd'hui. +Mon épicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent +parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.</p> + +<p>Avec cette grâce dégagée qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du +papier timbré. Il le refusa gravement.</p> + +<p>Elle eut un mouvement de violente impatience.</p> + +<p>—L'argent! dit-elle. Que ce mot déchire enfin le voile usé de ton +univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul +peut me parer de la suprême élégance, de cette bienveillance qui sied +aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art délicat qui +est de flatter presque sincèrement, de tous ces charmes enfin qui +flottent impalpables dans tes désirs. Ils sont en toi qui aspirent à +être, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes +sous tes soupirs, dont le sens se dérobera toujours à ta jeunesse, +isolée dans son altière indigence, si la fortune ne me permet de les +consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je +les déroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, posé sur +ta sensibilité, en avait trouvé le secret. C'est alors qu'intimidé par +le cortège de ma beauté, dominé par ma séduction hautaine et qui pose le +désir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma +bouche.</p> + +<p>Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance +lui-même, dans sa médiocrité, il prêtait à la fortune. Elle disait:</p> + +<p>—Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunâtre et qu'il +mangeait au Bouillon Duval; dès lors ton mécontement se dissipa.—Une +belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la répulsion, +quand tu compris que réellement sa bouche avait faim.—Tu supportes, ton +âme en frissonne, mais tu supportes (même ne les recherches-tu pas?) les +rudes familiarités d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que +considérable et secrétaire d'État.</p> + +<p>Il n'aimait guère qu'on brusquât les convenances. Il rougit qu'elle lui +jetât des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume, +agrandissant son déplaisir par des considérations philosophiques, il +répondit avec gravité:</p> + +<p>—Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je +n'approuve ni ne blâme l'indépendance de tes observations; je regrette +simplement que tu troubles mon hygiène spirituelle, car la mathématique +des banquiers m'importune.</p> + +<p>Elle, alors, s'émouvant et d'une douleur contagieuse:</p> + +<p>—Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et +pourtant, petite fille, je te consolais à l'aurore de ta vie, au fossé +de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque +aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu dévidas les +sentiments choisis, quand tu me nommais Athéné ou Amaryllis, à cause de +tes lectures!</p> + +<p>—Ah!—dit-il en frissonnant, ramené par cette douceur à une vision de +l'univers plus banale et coutumière,—je ne suis qu'un attaché de +seconde classe aux Affaires étrangères, et les restaurants sont fort +dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans +chercher à les placer dans la poitrine fraîche des femmes.</p> + +<p>—Mais sais-tu ce que tu négliges?</p> + +<p>Il craignit qu'elle ne recommençât la scène du chapitre II, et qu'elle +se dévêtit. Elle ouvrit simplement la fenêtre tout au large:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>De ce cinquième d'un numéro impair du boulevard Haussmann s'étendaient à +l'infini les vagues de Paris, sombres, où sont enfouis les tapis de jeux +éclatants, tachés d'or;—les nappes, les bougies, les fruits énormes et +délicats, dans les restaurants où l'on rit avec le malaise de +désirer;—les abandons, où la femme est jeune, dans les hôtels de +tapisserie, de soie et silencieux;—les immenses bibliothèques, où +s'alignent à perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de +joie, cinq cent mille volumes bien catalogués;—les musiques qui nous +modèlent l'âme et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les +héroïsmes jusqu'aux émotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous +sommes convenables dans notre cravate blanche;—les salons tièdes et +fleuris, où, à cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un +monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec +aisance nous buvons une tasse de thé, et que, sans crainte, nous +allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie très soignées;—puis +des rues plates et solitaires et sèches, où des voitures rapides nous +emportent vers des affaires, dont il est amusant de débrouiller, avec +une petite fièvre, la complexité.</p> + +<p>Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! Là enfin, il se +dessaisirait de s'épier sans trêve; et toutefois, fréquentant mille +sociétés différentes, il ne connaîtrait personne en quelque sorte; il +serait pour tous également aimable, et aucun ne le meurtrirait.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante mélancolie, mais +soudain il songea qu'il pensait à peu près comme les jeunes gens de +brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'âcreté le pénétra. +«Désormais, dit-il, je ne prendrai plus en grâce les prières, les +sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions +vulgaires.»</p> + +<p>Et (toujours accoudé devant Paris) sa pensée se mit à courir sans +relâche hors de cette immense plaine où campent les Barbares.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Alors il se trouva penché sur son propre univers, et il vaguait parmi +ses pensées indécises. Il se rappelait qu'à la petite fenêtre d'Ostie +qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les +plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage +italienne), Augustin et Monique, sa mère, qui mourut des fièvres cinq +jours après, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie +que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le +coeur de l'homme ne conçoit pas. Avec une intensité aiguë, il entrevit +qu'il n'avait, lui, rien à chercher, et que, seul, le vide de sa pensée, +sans trêve lui battait dans la tête.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Mais, lui dit-elle, réapparaissant comme une idée obsédante qui +traverse nos méditations, ne t'ai-je pas envoyé M. X...? Ses opinions +sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le +dictionnaire du langage que tiennent mes gestes à l'univers. Puisque tu +naquis ailleurs, il devait te préparer à ma venue, le commenter le +nouveau rêve de la vie, qui, par moi, doit naître en toi.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le jeune homme, la fenêtre fermée, s'assit, baissa un peu l'abat-jour +car la lumière blessait ses yeux, puis il s'expliqua posément.</p> + +<p>—Veuillez, madame, m'écouter. M. X..., dont je ne conteste ni les +séductions, ni la logique délicieuse, m'installait dans un univers à +l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon à ces apparences +que, pour la facilité des relations mondaines ou commerciales, tous les +Parisiens admettent, et dont les journaux à quinze centimes nous tracent +chaque matin la géographie.</p> + +<p>Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothèse la +plus répandue, c'est-à-dire la plus accessible à toutes les +intelligences, il me condamnait à la tenir pour la règle certaine et +m'engageait à n'y pas croire à part moi. «Limite exactement ton âme à +des idées, des sentiments, des espoirs fixés par le suffrage universel, +me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.»</p> + +<p>Puis dans ce monde ainsi réglé il me chercha un but de vie. Comme il +avait surpris, parmi tant de susceptibilités qui s'inquiètent en moi, un +désir d'être différent et indépendant, il me proposa la domination. +Grossière psychologie!</p> + +<p>J'eus tort de m'emporter. Ce rôle qu'il me proposait, si déplaisant, +était du moins composé par un homme de goût. Plus apaisé, je reconnais +qu'avec de bien légères retouches le palais qu'il offrait à mes rêves me +paraîtrait assez coquet,—si l'horizon, hélas! n'en était +irrémédiablement vulgaire.</p> + +<p>«La gloire ou notoriété flatteuse est uniquement, me disait-il, une +certaine opinion que les autres prennent de nous, sous prétexte que nous +sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.»—Pour moi, j'entrevois +la possibilité de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter +par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout. +Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.</p> + +<p>C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour spécialiste, +à la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en +province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de +Montmartre, la complexité des intrigues, les étapes d'où l'on voit +chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journées décisives, +les victoires, les échecs même, tout cela paraît gai, ennobli de fièvre +et d'imprévu; mais, en fait, il faut dîner avec des imbéciles; on prend +des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses +relations! On épie toujours le facteur; on s'amasse un passé écoeurant, +et le présent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant +trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demandé des lettres pour celui-ci +et pour celle-là, et l'on me vit, qui méditais dans des antichambres les +romans de Balzac avec la vie de Napoléon.</p> + +<p>O gloire! voilà les épreuves par où l'on t'approche, maintenant que tu +ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou +quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donné à tes amants, si je leur +enseigne à te conquérir <i>avec rien du tout!</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ</h3> + + +<p>Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-même:</p> + +<p>Prenez donc une idée exacte; joignez-y un relevé des qualités qu'il leur +faut, plus la liste des adresses où l'on se procure ces qualités, avec +le temps et l'argent qu'elles coûtent; agitez le tout avec vos pensées, +vos sentiments familiers; laissez reposer,—votre opinion est faite.</p> + +<p>N'y touchez pas. Elle vous pénètre lentement, elle dépose dans votre âme +la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles +réussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez où il vous plairait. +Dès lors les hommes vous paraissent des agités, qui tâtonnent dans une +obscurité où tout vous est net et lumineux.</p> + +<p>Peu à peu cette fatuité intime exsude; elle adoucit et transforme vos +attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphère spéciale; +cette confiance superbe que vous respirez subjugue, dès l'abord, les +timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous +ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au +grade qui vous élèvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux +accabler leurs émules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer; +ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuité. Vous pensez +bien que la foule les suit.</p> + +<p>Alors si vous avez évité avec soin d'exceller en quoi que ce soit, +d'être raffiné de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'être à la +mode, si l'on ne peut vous déclarer un Brummel, un don Juan, un viveur, +non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supériorité +demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitée par +aucune définition.</p> + +<p>Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, où m'eût conduit M. +X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais je suis tout ensemble un maître de danse et sa première danseuse. +Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrême simplicité des +moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de +pensée.</p> + +<p>Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la +ballerine, n'aurais-je pas honte du signe misérable que j'écrirais? +C'est trop peu de borner son orgueil à l'approbation d'une plèbe. Laisse +ces Barbares participer les uns des autres.</p> + +<p>Qu'on le classe vulgaire ou d'élite, chacun, hors moi, n'est que +barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne +peuvent que tâtonner, dénaturer, ricaner, s'attrister, me déformer +enfin, comme de grossiers dévastateurs, auprès de la tendresse, des +restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue à +cultiver les délicates nuances de mon Moi. Et c'est à ces Barbares que +je céderais le soin de me créer chaque matin, puisque je dépendrais de +leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette +risible vie m'allait séduire!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mon esprit, qui ne s'émeut que pour bannir les visions fausses, se +retrouve, après ces beaux raisonnements stériles, en face du vide. J'ai +du moins gagné une lumière sur moi-même; j'ai compris que rien n'est +plus risible que la forme de ma sensibilité, c'est-à-dire les dialogues +où, toi et moi, nous nous dépensons. Respectons dorénavant les adjectifs +de la majorité. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si +touchant, qu'avec les âmes les plus neuves nous paraissions les +pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir +l'heure!</p> + +<p>Ma bien-aimée, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres +précédents; c'est le plus net résultat de l'éducation de Paris. J'ignore +quel univers me bâtir, mais je rougis de mon passé mélancolique.—Et +voilà pourquoi, madame, je désire que vous cessiez d'exister, et je +retire de dessous vous mon désir, qui vous soutenait sur le néant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ces paroles judicieuses où vibrait une nuance amère, nouvelle en lui, +n'étaient qu'un jargon pédant pour une créature aussi dénuée de +métaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre +empire sur soi-même; elle se souvint des convenances. Quand il parlait +de dandysme et de s'imposer à la mode, elle approuvait avec un sérieux +exagéré et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il +conclut sur le néant de ses recherches, elle trouva un sourire +mélancolique comme une page de <i>l'Eau de Jouvence</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Puis, quels que fussent ses sentiments intérieurs, avec une audace +merveilleuse, elle fut gaie et agaçante jusqu'à dire, soudain +transformée:</p> + +<p>—Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe, +je te verrai deux fois par semaine.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il marchait dans la chambre à grands pas, irrésolu, les deux mains +enfoncées dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu +embarrassé, presque timide, il répondit.</p> + +<p>—Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton +adresse. Mais faut-il y penser à l'avance, et précisément à l'heure de +la journée où je suis le plus capable d'atteindre à l'enthousiasme et +par suite à la vérité?</p> + +<p>La jeune femme se leva; elle estimait que la scène devenait un peu +excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle +lui rendit son léger sourire de moquerie ou de simplicité pour qu'il +l'embrassât.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais lui, avec rapidité, comprenant la situation et qu'il n'avait plus +le droit d'être de Genève: «Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est +assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes à +7,50 pour aimer comme tout le monde?»</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>CHAPITRE SIXIÈME</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="cf" id="cf"></a>CONCORDANCE</h3> + + +<p><i>C'est une souffrance, après que par la pensée on a embrassé tous les +degrés du développement humain, de commencer soi-même la vie par les +plus bas échelons.</i></p> + +<p><i>Pendant six mois il fut à son affaire. Il prit des apéritifs avec des +publicistes, même il s'exerça sur trois jeunes gens à manier les hommes. +C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du +cigare: «Hé, voilà que ce jeune homme se fait sa place au soleil.» Ce +que ton nomme encore:</i> il se pousse.</p> + +<p><i>Et quoiqu'il n'eût qu'à se louer de tout le monde et de soi-même, son +horreur pour ces contacts était chaque jour plus nerveuse. Peut-être +aussi se surchargeait-il, étant attaché aux Affaires étrangères, +secrétaire d'un sous-secrétaire d'État, avec d'autres broutilles.</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="ext" id="ext"></a>EXTASE</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'on me rende mon moi!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 7.5em;">MICHELET.</span><br /> +</p> + +<p>A cette époque, pour quelque besogne, une enquête sans doute, il fut à +Bicêtre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinée de +soleil, il vit les fous joyeux et affairés, qu'un professeur, vieux +maître décoré, et des jeunes gens sérieux et simples interrogeaient +discrètement et toujours approuvaient.</p> + +<p>Le jeune homme était las: fatigué de cette course matinale et humilié de +sa besogne prétentieuse. Ce palais de plein air, cette imprévue +hospitalité où, dans un cadre parfait, dans une exquise régularité de +confort, ces hommes, <i>si différents</i> cependant, suivaient leur rêve et +se construisaient des univers, l'émurent. Il les voyait, ces idéalistes, +se promener en liberté, à l'écart, fronts sérieux, mains derrière le +dos, s'arrêtant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur +stérile activité, nul ne les faisait rougir; leurs âmes vagabondaient, +et vêtus de vêtements amples, ils laissaient aller leurs gestes.</p> + +<p>Isolé dans ce délicieux séjour, tandis que personne ne daignait +s'intéresser à lui, sinon d'un oeil interrogateur et dédaigneux, il fit +un retour sur lui-même, poussiéreux, incertain du lendemain, hâtif et +n'ayant pas trouvé son atmosphère....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>De ces nobles préaux où une sage hygiène prend soin de ces rêveurs, il +sortit bras ballants, éreinté par le soleil de midi, sans voiture, sans +restaurants voisins, convaincu des difficultés inouïes qu'on rencontre à +vivre au plus épais des hommes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tout le jour, dans les intervalles de sa misérable besogne, il revit la +douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se +réjouissant soudain à cause d'un geste obscur qui se lève en leur âme, +et toujours penchés sur le nuage qu'a soulevé en eux quelque grande idée +tombée de Dieu.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision, +inexacte peut-être, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les +feuillages un peu bruissants, se coucher, rêver, ne pas prévoir, ne plus +connaître personne, et cependant que soit machiné avec précision le +décor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres +des eaux courantes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues +poussiéreuses où le jour trop sali devient noir, parmi la foule +gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.</p> + +<p>Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur échapper, les +bruyants et les ressasseurs, il aperçut, pareille à sa marche, la fuite +grêle d'un avec qui volontiers, des nuits entières, il avait théorisé. +Celui-là tient toute affirmation pour le propre des pédants et n'en use +que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et, +quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sincères.</p> + +<p>Il l'abordait d'un premier élan, plein d'une délectation fébrile à +l'idée que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient +longuement et pour rien:</p> + +<p>1.—Insulter la société, les hommes et surtout les idées.</p> + +<p>2.—Se rouler soi-même et leur sotte existence dans la boue.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air pressé, +d'une voix humble où vibrait une nuance amère: «Ah! vous voilà un grand +homme, maintenant ... mais si ... mais si ...» Et le ton de cette phrase +était difficile à rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui? +Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de +paraître indifférent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la +salive de sa bouche étaient malades, son avenir dégoûtant et son passé +plein d'humiliation.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Harassé, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il +ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin +ses vêtements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis +rentré dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphère familière:</p> + +<p>—Enfin, dit-il, je vais m'embêter à mon saoûl, tranquillement.</p> + +<p>Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de +cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains. +Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la même interjection lui +échappe. Il a dans sa gorge l'étranglement des sanglots. Il n'ose même +pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne à ses +imaginations,—et toutes idées l'envahissent.</p> + +<p>Et d'abord le désir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux +surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dédain +ou de protection.</p> + +<p>J'oublierai aussi les événements, haïssables parce qu'ils limitent (et +cependant si j'étais bon et simple, avec l'énergie un peu grossière des +héros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des +prudences et toutes ces mesquineries où je dérive).</p> + +<p>Je veux échapper encore à tous ces livres, à tous ces problèmes, à +toutes ces solutions. Toute chose précise et définie, que ce soit une +question ou une réponse, la première étape ou la limite de la +connaissance, se réduit en dernière analyse à quelque dérisoire +banalité. Ces chefs-d'oeuvre tant vantés, comme aussi l'immense délayage +des papiers nouveaux, ne laissent, après qu'on les a pressés mot par +mot, que de maigres affirmations juxtaposées, cent fois discutées, +insipides et sèches. Je n'y trouvai jamais qu'un prétexte à m'échauffer; +quelques-uns marquent l'instant où telle image s'éveilla en moi. +Anecdotes rétrécies, tableaux fragmentaires d'après lesquels je crois +plier mon émotion, moi qui suis le principe et l'universalité des +choses.</p> + +<p>Quelque filet d'idées que je veuille remonter, fatalement je reviens à +moi-même. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces +livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude même de +leurs nomenclatures. Simples casiers où je classe grossièrement les +notions que j'ai sur moi-même! Leurs titres admis de tous servent +d'étiquettes sottement précises à diverses parties de mon appétit. Nous +disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la +conversation. Ainsi en pleine pâte, à l'emporte-pièce, on découpe des +étoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers, +délicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la +cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette éclaire-t-il le +ciel inconnaissable et qui nous trouble?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il alluma un cigare énorme, noir et sableux. Et il contemplait les +associations d'idées qui s'amassaient des lointains de sa mémoire pour +lui bâtir son univers.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>... Déjà les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts, +souillés, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de +pensées qui baignent son âme, aussi réelles, quoique insaisissables, que +le parfum répandu dans tout notre être par le souvenir d'une femme et +que nous ne saurions préciser. Des bouffées d'imagination indéfinies et +puissantes le remplissent: désirs d'idées, appétits de savoir, émotions +de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumée presque pâteuse de +son cigare. Il halète de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son +mécanisme de tête puissamment échauffé ne s'arrête pas à se renseigner, +à déduire, à distinguer, à rapprocher; son regard n'est tendu vers rien +de relatif, de singulier,—c'est toute besogne de fabricant de +dictionnaire. Il aspire à l'absolu. Il se sent devenir l'idée de l'idée; +ainsi dans le monde sentimental le moment suprême est l'amour de +l'amour: aimer sans objet, aimer à aimer.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cependant une fois encore, dans cette atmosphère de son Moi, là-bas sur +l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son âme déroulée à +l'infini, il devine la jeune femme ou plutôt le lieu où jadis elle lui +apparut;—parfois dans un éclair de recueillement nous retrouvons les +longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'était une acuité +profonde; tout l'être transpercé. Aujourd'hui, une notion, une froide +chose de mémoire.</p> + +<p>Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et +qu'encensaient ces fleurs courbées, la tendresse et la volupté, jadis le +troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un +décor de tentations délicates; elle me souillait les hardiesses qui +domptent les hommes. Mais le soir, assis près d'elle et me rongeant +l'esprit, je l'ai salie à la discuter.—Et il bâille devant cette fade +et perpétuelle revenante, sa sentimentalité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Tu fus le précurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif à ce fluide et +profond univers qui s'étend derrière les minutes et les faits. Mais +pourquoi plus longtemps nommer femme mon désir? Je ne goûtai de plaisir +par toi qu'à mes heures de bonne santé et d'irréflexion; gaîté bien +furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu +m'abandonnais que je connus la faiblesse délicieuse de soupirer. Mon +rêve solitaire fut fécond, il m'a donné la mollesse amoureuse et les +larmes. D'ailleurs tu <i>compares</i> et tu <i>envies</i>, ainsi tu autorises les +accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition à nous +préoccuper. Je ne veux plus te rêver et tu ne m'apparaîtras plus. +J'entends vivre avec la partie de moi-même qui est intacte des basses +besognes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Alors dans la fumée, loin du bruit de la vie, quittant les événements et +toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui +fuyait cette vie étroite pour laquelle on a pu créer un vocabulaire. Un +amas de rêves, de nuances, de délicatesses sans nom et qui s'enfoncent à +l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, où sont inconnus +les buts et les causes, où sont tranchés ces mille liens qui nous +rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, où le drame même qui +se joue en notre tête ne nous est plus qu'un spectacle.</p> + +<p>Quand, porté par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume, +qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui +toujours le virent vêtu de complaisance, de médiocres ambitions, de +futilités et s'énervant à des plaisanteries de café-concert. Au jour les +besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe! +Cette nuit célèbre la résurrection de son âme; il est soi, il est le +passage où se pressent les images et les idées. Sous ce défilé solennel +il frissonne d'une petite fièvre, d'un tremblement de hâte: vivra-t-il +assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'émeut dans les peuples, +le long des siècles!</p> + +<p>Il se rejette en arrière pour aspirer une bouffée de tabac, et sa pensée +soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait, +l'autre contemplait le monde.</p> + +<p>Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y +voyait grouiller les Barbares, il tremblait à l'idée de descendre parmi +eux; ce lui était une répulsion et une timidité, avec une angoisse. En +même temps il les méprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux; +il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette +turbulence.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous +sommes les convaincus. Nous avons donné à chaque chose son nom; nous +savons quand il convient de rire et d'être sérieux. Nous sommes sourds +et bien nourris, et nous plaisons—car de cela encore nous sommes juges, +étant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la considération, la +patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule +(contre ceux qui sont <i>différents</i>), et le type du bon garçon (tant la +profondeur de notre âme est admirable).</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrième +cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le +frère trébuchant des âmes fières qui se gardent à l'écart une vision +singulière du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts +ma vie, je ne veux point participer de leur médiocrité. Je me reconnais; +je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis +évoquer ici par trois idées associées. Que toutes les forces de mon +orgueil rentrent en mon âme. Et que cette âme dédaigneuse secoue la +sueur dont l'a souillée un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante. +J'avais hâte de cette nuit, ô mon bien-aimé, ô moi, pour redevenir un +dieu.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Mon pauvre ami, que pensez-vous donc déjouer ainsi les jeunes dieux! +Hier vous parûtes encore un enfant; vos reins s'étaient courbaturés +pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; à l'aube, +on vous a vu la peau fripée et dans les yeux de légères fibrilles rouges +après des expériences sentimentales.</p> + +<p>—Qu'importe mon corps! Démence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien +de commun entre ce produit médiocre de mes fournisseurs et mon âme où +j'ai mis ma tendresse. Et quelque bévue où ce corps me compromette, +c'est à lui d'en rougir devant moi.</p> + +<p>—Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idées, votre âme enfin, +cinquante que vous connaissez les possédèrent et les ont exprimées avec +des mots délicieux. Sachez donc que, n'étant pas neuf, vous paraissez +encore sec, essoufflé, fiévreux; qui donc pensez-vous charmer?</p> + +<p>—Mes pensées, mon âme, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir +ces représentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et +furtives où vous prétendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et +par qui elles existent dans leurs différences et dans leur unité, +pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensées, +avec mes actes, toutes vapeurs grossières qui s'élèvent de vos sens +quand vous me regardez!</p> + +<p>Il serait beau, dites-vous, d'être petit-fils d'une race qui commanda, +et l'aïeul d'une lignée de penseurs;—il serait beau que mon corps +offrît l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van +Dyck, la morgue de Velasquez;—il serait beau de satisfaire pleinement +ma sensibilité contre une sensibilité pareille, et qu'en cette rare +union l'estime et la volupté ne fussent pas séparées. Misères, tout +cela! Fragments éparpillés du bon et du beau! Je sais que je vous +apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en vérité, je +ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable +et insaisissable, derrière ce corps, derrière ces pensées, derrière ces +actes que vous me reprochez; je forme et déforme l'univers, et rien +n'existe que je sois tenté d'adorer.</p> + +<p>Je me désintéresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus +responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et +de la dépopulation.</p> + +<p>Après quoi si l'on me dit: «Prouvez-vous donc, témoignez que vous êtes +un dieu.» Je m'indigne et je réponds: «Quoi! comme les autres! me +définir, c'est-à-dire me limiter! me refléter dans des intelligences qui +me déformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous +préparé? Ma tâche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver +intact. Je m'en tiens à dégager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans +cesse le fleuve immonde des Barbares.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ainsi se retrouvait-il façonné selon son désir.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et peu à peu l'amertume mêlée à ce tourbillon de pensées se fondait. +Abandonné dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminée parmi +les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il +maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idées +qui ne se révèlent que dans un éclair. La solennité et la profondeur de +son émotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse +n'était pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied +des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portée, sous un ciel +bas, par un vent âpre, sur la bruyère immense de l'océan breton; mais +entre ces murs nus et désespérants, ses moindres pensées prenaient une +intensité poussée jusqu'à un degré prodigieux. Il s'enfonçait avec +passion à en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession +... Plénitude, sincérité d'ardeur, que ne peut vous faire sentir +l'analyse.</p> + +<p>Porté sur ce fleuve énorme de pensées qui coule resserré entre le +coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, désormais débordant +cet étroit canal d'une nuit, le fleuve allait se répandre et l'emporter +lui-même sur tout le champ de la vie. Délices de comprendre, de se +développer, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se +remplir d'images indéfinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au +dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous +grisent en se défendant, et qui de leur secret disent seulement: «Nous +sommes de la même race que toi, ardents et découragés.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et ce ne sont pas là les pensées familières, les chères pensées +domestiques, de flânerie ou d'étude, que l'on protège, que l'on +réchauffe, qu'on voit grandir. A celles-là, le soir, comme à des +amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument +comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre +coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussière +d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore +le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse +terrible: «Sont-elles bonnes? et leur beauté?» Un nuage passe: «D'autres +les ont possédées; demain elles me paraîtront peut-être froides, vides, +banales.» Ah! cette sécheresse! ces harassements de reprendre, à froid +et d'une âme rétrécie, des théories qui hier m'échauffaient! Ah! presser +une imagination, systématiser, synthétiser, éliminer, affiner, comparer! +besogne d'écoeurement! dégoût! d'où l'on atteint la stérilité. Et devant +cet amas de rêves gâchés, le cerveau fourbu demeure toujours, affamé +jusqu'au désespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de système +à baratter.—Vraiment, je me soucie peu de connaître ces angoisses.</p> + +<p>Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de créer. En cet instant je +suis une fonction. O bonheur! ivresse! je crée. Quoi? Peu importe; tout. +L'univers me pénètre et se développe et s'harmonise en moi. Pourquoi +m'inquiéter que ces pensées soient vraies, justes, grandes? Leurs +épithètes varient selon les êtres qui les considèrent; et moi, je suis +tous les êtres. Je frissonne de joie, et, comme la mère qui palpite d'un +monde, j'ignore ce qui naît en moi.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Lourds soirs d'été, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buée, de +sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couché +sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'étais +enivré jusqu'à la migraine d'un défilé sensuel d'images faites de grands +paysages d'eau, d'immobilité et de santé dolente, doucement consolée +parmi d'immenses solitudes brutalisées d'air salin.—Ainsi dans cette +chambre sèche roulait en moi tout un univers, âpre et solennisé.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Comme il se promenait dans l'appartement à demi obscur, parlant tout +haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetées là +négligemment, avec la hâte de sa rentrée, et soudain il se rappela qu'il +devait passer chez son cordonnier, puisqu'à midi recommençait son +labeur. Déjà sonnaient trois heures du matin: un découragement +épouvantable l'envahit: il fallait maintenant tâcher de dormir jusqu'à +l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraîchir +l'atmosphère enfiévrée, il ouvrit sur l'énorme Paris, qui, repu, lui +sembla se préparer au lendemain. Il se dévêtit avec ce calme presque +somnambulique qui naît, après une violente surexcitation, de la +certitude de l'irrémédiable. Et longtemps avant de s'endormir il se +répétait, en la grossissant à chaque fois, l'horreur de la vie qu'il +subissait. Son sommeil fut agité et par tronçons, à cause qu'il avait +trop fumé: «Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe +en nous ne nous échappe. Je vois distinctement de petits morceaux de +rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.» Et, le +corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour élever sa +tête brûlante.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>CHAPITRE SEPTIÈME</h2> +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="cg" id="cg"></a>CONCORDANCE</h3> + + +<p><i>De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son +anxiété, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait.</i></p> + +<p><i>Certes il ne prétendait son dégoût universel justifié que contre +l'</i>espèce; <i>il reconnaissait qu'appliquée à l'</i>individu <i>sa méfiance +avait souvent tort, car les caractères spécifiques se témoignent chez +chacun dans des proportions variables.</i></p> + +<p><i>Seulement il était craintif de toute société.</i></p> + +<p><i>Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraître +enviable, mais il méprisait les âmes médiocres qui peuvent se satisfaire +pleinement.</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>C'est malgré lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa +nature, que nous avons vu se former par cinq années d'efforts, deux hors +du monde, trois à Paris. Silencieux et affaissé, il cachait le plus +possible ses sentiments, mais la meilleure réfutation qu'il leur connût +consistait en un long bain vers dix heures du soir et une préparation de +chloral.</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="aff" id="aff"></a>AFFAISEMENT</h3> + + +<p>C'était, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voilé des chansons +bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pavé de bois, un peu +grisé du luxe abondant des équipages, et satisfait de n'avoir aucun +labeur pour cette soirée ni le lendemain. Il dîna sans énervement, dans +un endroit paisible et frais, servi par un garçon incolore. Il n'eut pas +conscience des phénomènes de la digestion, et attablé devant le café +élégant et désert d'une silencieuse avenue, il goûta sans importuns le +léger échauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le +soir tombant, un peu froid pour faire plus agréable son londrès blond +parfaitement allumé, il contemplait de vagues métaphysiques, charmantes +et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles +s'échappant à cette heure de leurs ateliers ingénieux de couture. +Étaient-elles dans son âme, ou les voyait-il réellement sous ses yeux? +pour qu'il prît souci de l'éclairer cet affaissement rêveur était trop +doux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Bientôt, mortifié des durs bâtons de sa chaise, il se leva et dut se +choisir une occupation, un lieu où il eût sa raison d'être ce soir dans +cet océan mesquin de Paris.</p> + +<p>... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de +camarades. On arrive, on est surpris et illuminé de se revoir; on se +serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec +nonchalance, ou cordialement <i>en camarade loyal,</i> ou d'une main humide, +ou sans lever les yeux <i>à l'homme préoccupé,</i> ou en disant: «mon +vieux»). Puis quoi! les bavardages connus, les doléances, de petites +envies. Auprès de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je +n'irai pas risquer ma quiétude. Tandis que les muscles de leurs visages +et les secrètes transitions de leurs discours révèlent qu'ils mettent +leur honneur et leur joie dans les médiocres sommes et faveurs où ils se +hissent, ils n'arrêtent pas de stigmatiser, avec emportement et naïveté, +les concessions de leurs aînés. Le plus agaçant est que, cramponnés à +des opinions fragmentaires qu'ils reçurent du hasard, ils s'indignent +contre celui qui tient d'égale valeur ce qu'ils méprisent et ce qu'ils +exaltent, comme si toutes attitudes n'étaient pas également +insignifiantes et justifiées.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>... Dans le monde, à ce début de l'été, plus de réceptions tapageuses. +Aux salons reposés et frais, quinze à vingt personnes se succèdent +doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de thé. +Que n'allait-il s'y délasser? On rencontre dans la société, à défaut +d'affection, des gens affectueux et bien élevés. Les impressions qu'on y +échange, prévues, un peu trop lucides, du moins n'éveillent jamais ce +malaise que nous fait la verve heurtée des jeunes gens. «Peu répandu, je +sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires, +politiciens et mondaines; je ne distingue guère leurs petitesses, et, +dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur +bienveillant et bref.»—Hélas! sa douloureuse sensibilité lui fermait +ces élégants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: «Je n'ai pas +souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne +m'ait mortifié dès l'abord par quelque parole, insignifiante mais où je +savais trouver, malgré que je me tinsse, de la peine et de l'irritation. +J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguèrent avec un goût +charmant, et leur accueil m'eût transporté, si l'impuissance de paraître +en une seule minute tout ce que je puis être n'avait alors gâté mon naïf +épanouissement et si profondément qu'aujourd'hui encore, dans mes +instants de fatuité, la soudaine évocation de ces circonstances me +resserre.» Imagination pénible qu'a part soi il comparait à la vanité +pointilleuse des campagnards, mais enfoncée si avant dans sa chair qu'il +pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>... Une troisième distraction s'offrait: la musique. Amie puissante, +elle met l'abondance dans l'âme, et, sur la plus sèche, comme une +humidité de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mécontent honteux, +pendant les noires journées d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie +sentimentale des sons, où les tristesses même palpitent d'une si large +noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eût pas accepté +cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses +pensées familières. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie, +le front touché d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail +nocturne, il se convainquait d'avoir été <i>élu</i> pour des infortunes +spéciales.—Mais dans cette molle soirée de tiédeur il répugnait à toute +secousse. «Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les +violons; leur puissance trop implorée décroît, et leur vertu ne saurait +être mise en réserve qui se subtilise avec le soupir expirant de +l'archet.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il alla simplement se promener au parc Monceau.</p> + +<p>Quoique le soir elle sente un peu le marécage, il aimait cette nursery. +Là, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait +d'abandonner l'air gaillard et sûr de soi, uniforme du boulevard. Tant +était douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la +majorité ne fut jamais spirituel. «Les gens m'épouvantent, ajoutait-il, +mais à la veille d'un dimanche où je pourrai m'enfermer tout le jour, +j'ai pour l'humanité mille indulgences. Mes méchancetés ne sont que des +crises, des excès de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agrès +admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague +et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des +objections; petites phrases de Michelet si pénétrantes, brûlantes du +culte des groupes humains! amis, belles âmes, qui me communiquez au +dessert votre sentiment de la responsabilité! moi-même j'ai senti une +énergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail, +quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes. +—Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pièce, mais je me plais +infiniment.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dans son épaule, une névralgie lancina soudain, qui le guérit sans plus +de sa déplaisante fatuité. Humant l'humidité, il se hâta de fuir. Puis +reprenant avec pondération sa politique:</p> + +<p>«La réflexion et l'usage m'engagent à ensevelir au fond de mon âme ma +vision particulière du monde. La gardant immaculée, précise et +consolante pour moi à toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut, +supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarités des gens.—Je +saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par +quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on +agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse à se +garder en même temps qu'on paraît se donner, un plaisir aigu de mépris. +Équilibre pourtant difficile à tenir! L'homme intérieur, celui qui +possède une vision personnelle du monde, parfois s'échappe à soi-même, +bouscule qui l'entoure et, se révélant, annule des mois merveilleux de +prudence; s'il se plie sans éclat à servir l'univers vulgaire, s'il +fraternise et s'il ravale ses dégoûts, je vois l'amertume amassée dans +son âme qui le pénètre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses, +et ces lèvres séchées, avec bientôt des coliques hépatiques!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il s'arrêta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois +encore, ayant posé la vérité (qui est de respecter la majorité), les +raisonnements se dérobaient, le laissant en contradiction avec soi-même. +Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniâtrement par un autre côté sa +rhapsodie:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en dégoût? +(Et cette petite formule, déplaisante, trop maigre, désolait sa vie +depuis des mois.)</p> + +<p>«Un jour viendra où ce système, d'après lequel je plie ma conduite, me +déplaira. Aux heures vagues de la journée, souvent, par une fente +brusque sur l'avenir, j'entrevois le désespoir qui alors me tournera +contre moi-même, alors qu'il sera trop tard.</p> + +<p>«C'est pitié que dans ce quartier désert je sois seul et indécis à +remuer mes vieilles humeurs, que fait et défait le hasard des +températures. Et ce soir, avec ce perpétuel resserrement de l'épigastre +et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de +sentir les nerfs qui se montent et seront bientôt les maîtres, ressemble +à tout mes soirs, sans trêve agités comme les minutes qui précèdent un +rendez-vous.</p> + +<p>«Ceux de mon âge, <i>éversores</i>, des ravageurs, dit saint Augustin, ont +une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanés; ils +doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands +coups sur les épaules et souvent même sur le plat du ventre, avec +enthousiasme. Moi qui répugne à ces pétulances et à leurs gourmes, plus +tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'être +éloigné des ivresses où des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums +violents et des corsages délicats, sont gaies puis se déshabillent. Et +voilà mon moindre regret près de tant de succès proposés, autorité, +fortune, qu'irrévocablement je refuse. Refusés! qui le croira. Où +m'arrêterais-je si je me décidais à vouloir?... Hélas! quelque vie que +je mène, toujours je me tourmenterai d'une âcreté mécontente, pour +n'avoir pu mener parallèlement les contemplations du moine, les +expériences du cosmopolite, la spéculation du boursier et tant de vies +dont j'aurais su agrandir les délices.»</p> + +<p>Cependant, par de rapides frottements il échauffait son rhumatisme, et +il circulait dans ce pâté de maisons mornes, rue de Clichy, square +Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un +singulier mélange de dégoût et de timidité, jusqu'à ne pouvoir prononcer +leurs noms sans malaise, car il y avait récemment habité. Et le souvenir +des espoirs, des échecs, des angoisses, tant de dégoûts subis des +Barbares! précisant sa pensée, il tente, une fois encore, de reconnaître +sa position dans la vision commune de l'univers:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec +passion, les plans les plus ingénieux, imaginations commerciales, succès +mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les +devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitôt par les Barbares +sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai contrôlé, +estimé, coté, toisé, apprécié enfin; ils m'admonesteront, reformeront, +redresseront, puis ils daigneront m'autoriser à tenter la fortune; et je +serai exploité, humilié, vexé à en être étonné moi-même, jusqu'à ce +qu'enfin, excédé de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en +revienne à ma solitude, de plus en plus resserré, fané, froid, subtil, +aride et de moins en moins loquace avec mon âme.</p> + +<p>«Oui, c'est trop tard pour renoncer d'être l'abstraction qu'on me voit. +Je fus trop acharné à vérifier de quoi était faite mon ardeur. Pour +m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits aigus +d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon +âme est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis +si vives et agréables à voir: tristesse et dérision. Et voilà bien la +guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse! +Tristesse, tu n'intéresses plus aujourd'hui que des fabricants de +pilules, qui te vaincront par la chimie. Dérision! m'étant mangé la tête +comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'épaisseur +pour que je sourie encore.</p> + +<p>«Mon sourire a perdu sa fatuité. Je pensais me sourire à moi-même, et +j'ai perdu pied dans l'indéfini à me hasarder hors la géographie morale. +La tâche n'était pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouillé, +aminci, je me refuse désormais à de nouvelles expériences.</p> + +<p>«Je ne sais plus que me répéter; mes dégoûts même n'ont plus de verve: +simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anémie, misères du passé, je +vous vois mesquins du haut de la loi que j'ébauchai, ridicules avec les +yeux du vulgaire.</p> + +<p>«Ce que j'appelais mes pensées sont en moi de petits cailloux, ternes et +secs, qui bruissent et m'étouffent et me blessent.</p> + +<p>Je voudrais pleurer, être bercé; je voudrais désirer pleurer. Le voeu +que je découvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre, +et tel que je ne le prendrais pas en grippe.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«J'aurais passé ma journée tant bien que mal sous les besognes. Le soir, +tous soirs, sans appareil j'irais à lui. Dans la cellule de notre amitié +fermée au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosité ou son +indifférence ne me feraient tressaillir. Je serais sincère; lui +affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je +lui trouverais de l'autorité, ce serait «mon aîné»; et, pour tout dire, +il serait à mes côtés? moi-même plus vieux. Telle sensation dont vous +souffrez, me dirait-il, est rare même chez vous; telle autre que vous +prêtez au monde, vous est une vision spéciale; analysez mieux. Nous +suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous êtes au +pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop +sillonné par le mal se refusait à comprendre, et, cette supposition est +plus triste encore, si je méprisais la vérité par orgueil de malade, +lui, sans méchantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait +moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon âcreté. Il +m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est +quand la fierté me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre +un dieu dans les bras, pour que du moins le prétexte de ma lassitude +soit noble. Dans mes détestables lucidités et expansions, il saurait me +donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La +sécheresse, cette reine écrasante et désolée qui s'assied sur le coeur +des fanatiques qui ont abusé de la vie intérieure, il la chasserait. +A moi qui tentai de transfigurer mon âme en absolu, il redonnerait +peut-être l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose à désirer, +à regretter, à pleurer! pour que je n'aie pas la gorge sèche, la tête +vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des curés, des +ingénieurs, des demoiselles et des collectionneurs.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Marcher dans les rues, céder le trottoir, heurter celui-ci et respecter +son propre rhumatisme secoue et coupe les idées. Au milieu de son +émotion, ce jeune homme se mit tout à coup à rêver de la vie qu'il +s'installerait, s'il parvenait à supporter le contact des Barbares;</p> + +<p>«Je serais, pour qu'on ne m'écrase pas, bon, aimable, rare et sans y +paraître très circonspect.</p> + +<p>«Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me préparer des mets +légers et qui, dans une office fraîche, où j'irais près de lui parfois +m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du +jour à feuilleter des traités d'hygiène.</p> + +<p>«J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes, +pour visiter commodément certaines curiosités du vieux Paris, où il faut +apporter le guide Joanne, gros format.</p> + +<p>«Chaque année, de rapides voyages de trente jours me mèneraient à Venise +pour ennoblir mon type, à Dresde pour rêver devant ses peintures et ses +musiques, au Vatican et à Berlin pour que leurs antiques précisent mes +rêves. Enfin, à tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de +dormir, et je me réveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en +face du va-et-vient admirable de l'héroïque océan breton, mâle et +paternel.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Rentré chez lui, il calcula sur papier le revenu nécessaire à ce train +de vie et les besognes qu'il lui en coûterait. Puis il sourit de cet +enfantillage—qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.</p> + +<p>Ensuite accablé, il ne trouva plus la moindre réflexion à faire ... ô +maître qui guérirait de la sécheresse.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>C'est ce soir-là que décidément incapable de s'échauffer sans un +bouleversement de son univers intérieur, toujours possible mais que +depuis des mois il espérait en vain, timide et affaissé devant l'avenir, +tourmenté d'insomnies, il eut le goût de se souvenir, de répéter les +émotions, les visions du monde dont jadis il s'était si violemment +échauffé. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette +monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les +solliciteurs de ce député sous-secrétaire d'État.</p> + +<p>Il ne s'efforça nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux +fussent agréables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habileté, les +divers rêves demeurés empreints sur sa mémoire depuis cinq ans. +Seulement à cette heure de stérilité, il s'étonnait parfois de retrouver +dans son souvenir certains accès de tendresse ou de haine. Est-il +possible que j'aie déclamé! J'espérais cela! O naïveté! Il rougissait. +Et malgré sa sincérité, ça et là vous devinerez peut-être qu'il a mis la +sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-même.</p> + +<p>Souvent, très souvent, fatigué, perdu dans cette casuistique monotone, +touché du soupçon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus +effrayé encore à l'idée de recommencer une vraie vie sérieuse, ferme, +utile, il s'interrompait:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>O maître, maître, où es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me +remets!»</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p><a name="ora" id="ora"></a>O maître,</p> + +<p>Je me rappelle qu'à dix ans, quand je pleurais contre le poteau de +gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les +cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'étais ridicule, je +m'interrogeais avec angoisse! «Plus tard, quand je serai une grande +personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?»—Je ne +sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop +sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans. +Petit garçon, tu n'avais pas tort de mépriser les cuistres, +dispensateurs d'éloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dépendais; +tu montrais du goût de te plaire, de fois à autre, par les temps humides, +à pleurer dans un coin plutôt que de jouer avec ceux que tu n'avais pas +choisis. Crois bien que les soucis et les prétentions des grandes +personnes ont continué à m'être souverainement indifférents. Aujourd'hui +comme alors, je sens en elles l'ennemi; près d'elles je retrouve le +dédain et la timidité que t'inspirait la médiocrité de tes maîtres.</p> + +<p>Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd'hui. J'ai +les mêmes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifié, et il m'enseigne +que j'avais tort, quand, tous m'ayant blessé, je disais en moi-même: +«Ils verront bien, un jour.» Chaque année, à chaque semaine presque, +j'ai pu répéter: «Ils verront bien», ce mot des enfants sans défense +qu'on humilie. Mais je n'ai plus le désir ni la volonté de manifester +rien qui soit digne de moi. L'effort égoïste et âpre m'a stérilisé. Il +faut, mon maître, que tu me secoures.</p> + +<p>Je n'ai plus d'énergie, mais compte qu'à la sensibilité violente d'un +enfant je joins une clairvoyance dès longtemps avertie. Et je te dis +cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force +et de fécondité spirituelle que j'ai besoin.</p> + +<p>Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de +laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bête qui flaire et +vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jeté mon sentiment +à celle qui passait sans que ma psychologie l'eût élue. Le secret des +forts est de se contraindre sans répit.</p> + +<p>Je sais aussi,—puisque le décor où je vis m'est attristé par mille +souvenirs, par des sensations confuses incarnées dans les tables du +boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade +de ce fiacre roulant,—je sais des endroits intacts où veillent mille +chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours éprouvé que les choses très +belles me remplissaient d'une âcre mélancolie par le retour qu'elles +m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les +passionnerait.</p> + +<p>Je sais, mais qui me donnera la grâce? qui fera que je veuille! O +maître, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec +confiance à la seule recherche de mon absolu.</p> + +<p>Cette légende alexandrine, qui m'engendra autrefois à la vie +personnelle, m'enseigne que mon âme, étant remontée dans sa tour +d'ivoire qu'assiègent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences +vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?</p> + +<p>Tout ce récit n'est que l'instant où le problème de la vie se présente à +moi avec une grande clarté. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en +paroles mais en oeuvres, après l'élan de l'âme, après la tendresse du +coeur, le véritable amour serait d'agir.</p> + +<p>Toi seul, ô mon maître, m'ayant fortifié dans cette agitation souvent +douloureuse d'où je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait, +et je te supplie que par une suprême tutelle, tu me choisisses le +sentier où s'accomplira ma destinée.</p> + +<p>Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou +prince des hommes.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barrès + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 *** + +***** This file should be named 16812-h.htm or 16812-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16812/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/16812.txt b/16812.txt new file mode 100644 index 0000000..41b2d84 --- /dev/null +++ b/16812.txt @@ -0,0 +1,4441 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barres + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 1 + Sous l'oeil des barbares + +Author: Maurice Barres + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + * * * * * + + + +LE CULTE DU MOI + + * * * * * + +SOUS L'OEIL DES BARBARES + +par + +MAURICE BARRES + +DE L'ACADEMIE FRANCAISE + + * * * * * + +NOUVELLE EDITION + +PARIS + +1911 + + + * * * * * + + +TABLE + + +EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES. + + +SOUS L'OEIL DES BARBARES + +Voici une courte monographie realiste + + +LIVRE I + +AVEC SES LIVRES + + +CHAPITRE PREMIER.--Concordance + +_Depart inquiet_ + + +CHAPITRE DEUXIEME.--Concordance + +_Tendresse_ + + +CHAPITRE TROISIEME.--Concordance + +_Desinteressement_ + + +LIVRE II + +A PARIS + + +CHAPITRE QUATRIEME.--Concordance + +_Paris a vingt ans_ + + +CHAPITRE CINQUIEME.--Concordance + +_Dandysme_ + + +CHAPITRE SIXIEME.--Concordance + +_Extase_ + + +CHAPITRE SEPTIEME,--Concordance + +_Affaissement_ + + +Oraison + + + * * * * * + + +EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES + + + * * * * * + +A M. PAUL BOURGET + + +MON CHER AMI, + +_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six +semaines, etait ignore du public, et la plupart des professionnels le +jugeaient incomprehensible et choquant, quand vous lui apportates votre +autorite et voire amitie fraternelle. Vous m'en avez continue le +benefice jusqu'a ce jour. Vous m'avez abrege de quelques annees le temps +fort penible ou un ecrivain se cherche un public. Peut-etre aussi mon +travail m'est-il devenu plus agreable a moi-meme, grace a cette +courtoise et affectueuse comprehension par ou vous negligez les +imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de +tentatives interessantes._ + +_Ah! les cheres journees entre autres que nous avons passees a Hyeres! +Comme vous ecriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du +viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tilliere, puis aussi +de la jeune Berenice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient +alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que +vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres +details, c'est-a-dire donner de l'intelligence aux hoteliers et de la +timidite aux importuns; a ce point que pas une fois, en me mettant a +table, dans ce temps-la, il ne me vint a l'esprit une reflexion qui +m'attriste en voyage, a savoir qu'etant donne le grand nombre de betes +qu'on rencontre a travers le monde, il est bien penible que seuls, ou +a peu pres, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._ + +_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procure le plaisir le +plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._ + +_Si j'ajoute que vous etes le penseur de ce temps ayant la vue la plus +nette des methodes convenables a chaque espece d'esprit et le gout le +plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne +la liberte de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propose +d'examiner quelques questions que souleve cette theorie de la culture +du Moi developpee dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le +Jardin de Berenice. + + + * * * * * + + +EXAMEN + + +Oui, il m'a semble, en lisant mes critiques les plus bienveillants, +que ces trois volumes, publies a de larges intervalles (de 1888 a 91) +n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attache a louer ou a +contester des details; c'est la suite, l'ensemble logique, le systeme +qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en reponse aux +critiques les plus frequentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte +d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieusete de me suivre, je +procederai par exposition, non par discussion. + +Que peut-on demander a ces trois livres? + +N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM. +Taine ou Bourget. Ceux-ci procedent selon la methode des botanistes qui +nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses +racines, par le sol ou elle se developpe, par l'air qui l'entoure. Ces +veritables psychologues pretendent remonter la serie des causes de tout +frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils +nous narrent, ils tirent des lois generales. Tout a l'encontre, ces +ouvrages-ci ont ete ecrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de +Jesus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes, +et dont la preoccupation d'analyse s'arrete a donner une description +minutieuse, emouvante et contagieuse des etats d'ame qu'il s'est +proposes. + +Le principal defaut de cette maniere, c'est qu'elle laisse +inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle +decrit. Expliquer que tel caractere exceptionnel d'un personnage fut +prepare par les habitudes de ses ancetres et par les excitations du +milieu ou il reagit, c'est le pont aux anes de la psychologie, et c'est +par la que les lecteurs les moins prepares parviennent a penetrer dans +les domaines tres particuliers ou les invite leur auteur. Si un bon +psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire, +que comprendrions-nous a tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont +nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule +d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nes catholiques, le +lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des +lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les +sentiments d'un pur lettre, orgueilleux, raffine et desarme, jete a +vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnete homme +en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un +Norvegien, un Russe se pourront-ils reconnaitre dans le livre que voici, +ou j'ai tente la monographie des cinq ou six annees d'apprentissage d'un +jeune Francais intellectuel? + +On le voit, je ne me dissimule pas les difficultes de la methode que +j'ai adoptee. Cette obscurite qu'on me reprocha durant quelques annees +n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idee, c'est manque +d'explications psychologiques. Mais quand j'ecrivais, tout mene par mon +emotion, je ne savais que determiner et decrire les conditions des +phenomenes qui se passaient en moi. Comment les eusse-je expliques? + +Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils etre fournis +par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis +de noter qu'on n'est plus arrete aujourd'hui par ce qu'on declarait +incomprehensible a l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et +voici le fond de ma pensee,--je n'y melai aucune part didactique, parce +que, dans mon esprit, je le recommande uniquement a ceux qui goutent la +sincerite sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'ame, +fussent-elles d'ailleurs singulieres. + +Ces ideologies, au reste, sont exprimees avec une emotion communicative; +ceux qui partagent le vieux gout francais pour les dissertations +psychiques trouveront la un interet dramatique. J'ai fait de l'ideologie +passionnee. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes; +pourquoi une generation degoutee de beaucoup de choses, de tout peut-etre, +hors de jouer avec des idees, n'essayerait-elle pas le roman de la +metaphysique? + +Voici des memoires spirituels, des ejaculations aussi, comme ces livres +de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prieres. + +Ces monographies presentent un triple interet: + +1 deg. Elles proposent a plusieurs les _formules_ precises de sentiments +qu'ils eprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent a eux seuls qu'une +conscience imparfaite; + +2 deg. Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme deja +frequent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi +ceux qui sont aujourd'hui au lycee. Ces livres, s'ils ne sont pas trop +delayes et trop forces par les imitateurs, seront consultes dans la +suite comme documents; + +3 deg. Mais voici un troisieme point qui fait l'objet de ma sollicitude +toute speciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit +le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur +s'egarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait a +l'ambition qu'a exprimee un poete etranger: "_Toute grande poesie est un +enseignement, je veux que l'on me considere comme un maitre ou rien._" + +Et, par la, j'appelle la discussion sur la theorie qui remplit ces +volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite a m'expliquer de mon +_Scepticisme_, comme ils disent. + + + * * * * * + + +I--CULTE DU MOI + + +a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI + + +M'etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de +l'univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non +pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir +commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une +conference de decembre 1890, au theatre d'application, et quoique cette +dissertation n'ait pas ete publiee, il me parait superflu de la +reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre +sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je, +auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant +que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous +nous en tenions a la seule realite, au Moi. C'est la conclusion du +premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des +Barbares_. + +On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fecond, vu qu'on +la trouve partout. A cela, s'il faut repondre, je reponds qu'une idee +prend toute son importance et sa signification de l'ordre ou nous la +placons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un +caractere preponderant dans l'exposition de mes idees, en meme temps que +j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre. + +Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur +chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi +moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'eleva des +recriminations, les sempiternelles declamations contre l'egoisme. Cette +clameur fait sourire. Il est facheux qu'on soit encore oblige d'en +revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises +aux esprits un peu defriches. "Les moralistes, disait avec une haute +clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils +defendent a l'homme l'egoisme et approuvent le patriotisme, car le +patriotisme n'est pas autre chose que l'egoisme national, et cet egoisme +fait commettre de nation a nation les memes injustices que l'egoisme +personnel entre les individus." En realite, avec Saint-Simon, tous les +penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organises tient a +l'egoisme. Le mieux ou l'on peut pretendre, c'est a combiner les +interets des hommes de telle facon que l'interet particulier et +l'interet general soient dans une commune direction. Et de meme que +la premiere generation de l'humanite est celle ou il y eut le plus +d'egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs +interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur +entree dans la vie, un maitre, "_axiome, religion ou prince des +hommes_," qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins +de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront +assez forts et possesseurs de leur ame, qu'ils regardent alors +l'humanite et cherchent une voie commune ou s'harmoniser. C'est le souci +qui nous emouvait aux jours d'amour du _Jardin de Berenice_. + +Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites +suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et +leur ordonnance. + + + * * * * * + + +b.--THESE DE "SOUS L'OEIL DES BARBARES" + + +Grave erreur de preter a ce mot de _barbares_ la signification de +"philistins" ou de "bourgeois". Quelques-uns s'y meprirent tout +d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos +preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle +separerais-je l'humanite en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en +non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre "sous l'oeil des barbares", +ce n'est pas qu'il se sente opprime par des hommes sans culture ou par +des negociants; son chagrin c'est de vivre parmi des etres qui de la vie +possedent un reve oppose a celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par +ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des +adversaires. + +Dans le meme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie +grecque. Au contact des etrangers, et quel que fut d'ailleurs le degre +de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture +eprouvait un froissement analogue a celui que ressent un jeune homme +contraint par la vie a frequenter des etres qui ne sont pas de sa patrie +psychique. + +Ah! que m'importe la qualite d'ame de qui contredit une sensibilite! Ces +etrangers qui entravent ou devoient le developpement de tel Moi delicat, +hesitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un +jeune homme faillira a sa destinee et ne trouvera pas sa joie de vivre, +je les hais. + + * * * * * + +Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux +termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la maniere dont notre +organisme reagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des +Barbares. + +Par une innovation qui, peut-etre, ne demeurera pas infeconde, j'ai tenu +compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les +concordances_ sont le recit des faits tels qu'ils peuvent etre releves +_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le meme fait, tel +qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font +d'un etat de notre ame, la le meme etat tel que nous en prenons +conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se +maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier a leur image. + +Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le defendre chaque +jour et chaque jour le creer. Voila la double verite sur quoi sont batis +ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette +ethique, ou nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance, +reclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se +fait par elaguements et par accroissements: nous avons d'abord a epurer +notre Moi de toutes les parcelles etrangeres que la vie continuellement +y introduit, et puis a lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est +identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle a lui quand il +se livre sans reaction aux forces de son instinct. + +"Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'etait tout ce que +je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'etait bon a +quelque chose; non-moi etait tout ce qui pouvait nuire ou resister a +moi." Pour tout etre passionne qu'emporte son jeune instinct, c'est bien +avec cette simplicite que le monde se dessine. Proudhon, petit +villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait +pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de +Fichte dans nos chambres etroites, ouvertes sur le grand Paris, nous +autres jeunes bourgeois palis, affames de tous les bonheurs. Appliquez +a l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous +avez l'etat de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares, +voila le non-moi, c'est-a-dire tout ce qui peut nuire ou resister au +Moi. + +Cette definition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de +Berenice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est +que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se +derobe a notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en +conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigue du symbole. +Ces premiers chapitres des "Barbares", le _Bonhomme Systeme_, education +desolee qu'avant toute experience nous recumes de nos maitres, +_Premieres Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis +_Athene_, assaillie dans une facon de tour d'ivoire par les Barbares, +sont la description sincere des couches profondes de ma sensibilite.... +Attendez! voici qu'a Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa +haute education; voici que les Barbares, vus avec une plus large +comprehension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise. +Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Berenice_. Quant a ce premier volume, +je le repete, point de depart et assise de la serie, il se limite a +decrire l'eveil d'un jeune homme a la vie consciente, au milieu de ses +livres d'abord, puis parmi les premieres brutalites de Paris. + +Je le verifiai a leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans +qui s'acharnent a conquerir et a proteger leur Moi, sous toute l'ecume +dont l'education l'a recouvert et qu'y rejette la vie a chaque heure. +Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de celebrer la +sensibilite qu'ils ont d'eux-memes, je leur proposai de la cultiver, +d'etre des "hommes libres", des hommes se possedant en main. + + + * * * * * + + +c.--THESE D'"UN HOMME LIBRE" + + +Ce Moi, qui tout a l'heure ne savait meme pas s'il pouvait exister, +voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le +detail des experiences que Philippe institua et de la religion qu'il +pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'etre ardent et +clairvoyant. + +Pour parvenir deliberement a l'enthousiasme, je me felicite d'avoir +restaure la puissante methode de Loyola. Ah! que cette mecanique morale, +completee par une bonne connaissance des rapports du physique et du +moral (ou j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos +hypnotiseurs), saurait rendre de services a un amateur des mouvements de +l'ame! Livre tout de volonte et d'aspect desseche comme un recueil de +formules, mais si reellement noble! J'y fortifie d'une methode reflechie +un dessein que j'avais forme d'instinct, et en meme temps je l'eleve. +A Milan, devant le Vinci, Philippe epure sa conception des Barbares; +en Lorraine, sa conception du Moi. + +Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout +d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur +Venise, qui m'est peut-etre le plus precieux du volume. Ils decrivent +les moments ou Philippe se comprit comme un instant d'une chose +immortelle. Avec une piete sincere, il retrouvait ses origines et il +entrevoyait ses possibilites futures. A interroger son Moi dans son +accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'apercut +comme l'effort de l'instinct pour se realiser. Il comprit aussi qu'il +souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passe et tout consacre a +une oeuvre viagere. + +Ainsi, a force de s'etendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non +pas y disparaitre, mais s'agrandir des forces inepuisables de l'humanite, +de la vie universelle. De la ce troisieme volume, _le Jardin de Berenice_, +une theorie de l'amour, ou les producteurs francais qui tapageaient contre +Schopenhauer et ne savaient pas reconnaitre en lui l'esprit de notre dix- +huitieme siecle, pourront varier leurs developpements, s'ils distinguent +qu'ici l'on a mis Hartmann en action. + + + * * * * * + + +d.--THESE DU "JARDIN DE BERENICE" + + +Mais peut-etre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de +l'intrigue est aussi serree que la succession des idees.... + +A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, decourage du contact +avec les hommes, aspirait a trouver un ami qui le guidat. Il faut +toujours en rabattre de nos reves: du moins trouva-t-il un camarade qui +partagea ses reflexions et ses sensations dans une retraite methodique +et feconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lasse +pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant +d'experiences menues, aux dernieres pages d'_Un Homme libre_, Philippe +est pret pour l'action. _Le Jardin de Berenice_ raconte une campagne +electorale. + +Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Berenice qui ne font qu'un, +je n'ai pas a le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit +de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre +leurs developpements. Une vive allure et d'elegants raccourcis toujours +me plurent trop pour que je les gate de commentaires superflus". Qu'il +me suffise de renvoyer a une phrase des _Barbares_, fort essentielle, +quelques-uns qui se troublent, disant: "Berenice est-elle une +petite-fille, ou l'ame populaire, ou l'Inconscient?" + + Aux premiers feuillets, leur repondais-je, on voit une jeune femme + autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame + avec ses deux elements, feminin et male? Ou encore, a cote du Moi + qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le + gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et + sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles + m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur. + Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la + sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou des emotions + profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes, + dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise + ou la Theologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y + aboutit, parce qu'_a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire + commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation + nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir + d'aimer, desir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des + procedes heureux. + +A-t-on remarque que la femme est la meme a travers ces trois volumes, +accommodee simplement au milieu? L'ombre elegante et tres raisonneuse +des premiers chapitres des _Barbares_, c'est deja celle qui sera +Berenice; elle est vraiment designee avec exactitude au chapitre +_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle +l'"Objet". Voila bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects, +au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivee, la part +sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment +n'etait-il pas temps qu'un conteur accueillit ce principe, admis par +tous les analystes et verifie par chacun de nous jusqu'au plus profond +desenchantement, a savoir que l'amour consiste a vetir la premiere venue +qui s'y prete un peu des qualites que nous recherchons cette saison-la? + +"C'est nous qui creons l'univers," telle est la verite qui impregne +chaque page de cette petite oeuvre. De la leurs conclusions: le Moi +decouvre une harmonie universelle a mesure qu'il prend du monde une +conscience plus large et plus sincere. Cela se concoit, il cree +conformement a lui-meme; il suffit qu'il existe reellement, qu'il ne +soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que +l'ensemble de ses pensees regnera la belle ordonnance selon laquelle +s'adaptent necessairement les unes aux autres les conceptions d'un +cerveau lucide. + +Cette harmonie, cette securite, c'est la revelation qu'on trouve au +_Jardin de Berenice_, et en verite y a-t-il contradiction entre cette +derniere etape et l'inquietude du depart _Sous l'oeil des Barbares_? +Nullement, c'etait acheminement. Avant que le Moi creat l'univers, il +lui fallait exister: ses duretes, ses negations, c'etait effort pour +briser la coquille, pour etre. + + + * * * * * + + +II.--PRETENDU SCEPTICISME + +Et maintenant au lecteur informe de reviser ce jugement de scepticisme +qu'on porta sur notre oeuvre. + +Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que, +a notre entree dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informes +de toutes les facons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne +l'eusse eprouve en moi-meme. L'opinion publique fletrit a bon droit +l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession a l'opinion +elle-meme, et parfois, quand elle est l'habilete d'un Spinoza ou d'un +Renan sacrifiant pour leur securite aux dieux de l'empire, bien qu'elle +demeure une defaillance du caractere, elle devient excusable pour les +qualites de clairvoyance qui la deciderent. Mais de ce point de vue +intellectuel meme, comment excuser des deguises sans le savoir, qui +marchent vetus de facons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils +introduisent le plus grand desordre dans l'humanite; ils contredisent +l'inconscient, en se derobant a jouer le personnage pour lequel de toute +eternite ils furent faconnes. + +Ecoeure de cette mascarade et de ces melanges impurs, nous avons eu la +passion d'etre sincere et conforme a nos instincts. Nous servons en +sectaire la part essentielle de nous-meme qui compose notre Moi, nous +haissons ces etrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrode. Et cet acte +de foi, dont recurent la formule, par mes soins, tant de levres qui ne +savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dit sceptique! +J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mepris +sur l'ironie, procede litteraire qui nous est familier. + +Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un +mardi-gras perpetuel, sous des formules louees chez le costumier a la +mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour +qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur +des mollets de bureaucrates, mais, disgrace plus grave, sur des ames +indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tres +certainement n'etaient pas hereditaires!... Ah! laissez-m'en sourire, +tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'heroisme +que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de +societe et meme accepter l'etrange dictionnaire ou vous avez defini, +selon votre interet, le juste et l'injuste, les devoirs et les merites; +mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de +crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, educateurs, pour distraire +les simples de l'epouvante ou vous les mettez, laissez qu'on leur +demasque sous vos durs raisonnements l'imbecillite de la plupart d'entre +vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants a degager +notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant +pas, detestables compagnons, que nous prenions au serieux ces devoirs +que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coute une +larme. + +Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athene dans son Serapis, +pour ma tendre Berenice humiliee, pour les pauvres animaux? Nul ne peut +me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jesus portant sa croix, +ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, a Gundry non plus je +ne jetterai pas la reprobation, parce que, si nerveuse, elle-meme est +bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui etaient +miserables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller +jusqu'aux pauvres et aux desherites, je crois que je plairai a tous ceux +qui se trouvent dans un etat facheux au milieu de l'ordre du monde, a +tous ceux qui se sentent faibles devant la vie. + +Je leur dis, et d'un ton fort assure: "Il n'y a qu'une chose que nous +connaissions et qui existe reellement parmi toutes les fausses religions +qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pretend +te rebatir l'idee de patrie, te communiquer le souci social et +t'indiquer une direction morale. Cette seule realite tangible, c'est le +Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide. + +"Attachons-nous a notre Moi, protegeons-le contre les etrangers, contre +les Barbares. + +"Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le +cultiver, agir sur lui mecaniquement (etude, curiosite, voyages). + +"S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire, +politique, industrie, finances). + +"Et s'il sent trop de secheresse, rentre dans l'instinct, aime les +humbles, les miserables, ceux qui font effort pour croitre. Au soleil +incline d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras meme de +notre maitresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous +desoler de la mysterieuse angoisse que temoignent dans leur vasque ces +betes au coeur si doux, les freres des chiens et les notres." + +Un tel repliement sur soi-meme est dessechant, m'a-t-on dit. Nul d'entre +vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme +a la methode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de genie, qu'il +s'ameliore par son oeuvre, est egalement vrai de tout analyste du Moi. +C'est de manquer d'energie et de ne savoir ou s'interesser que souffre +le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigne sur toutes les +facons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne a se connaitre, il distinguera +ou sont ses curiosites sinceres, la direction de son instinct, sa +verite. Au sortir de cette etude obstinee de son Moi, a laquelle il ne +retournera pas plus qu'on ne retourne a sa vingtieme annee, je lui vois +une admirable force de sentir, plus d'energie, de la jeunesse enfin et +moins de puissance de souffrir. Incomparables benefices! Il les doit a +la science du mecanisme de son Moi qui lui permet de varier a sa volonte +le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental +sensible. + +J'entends que l'on va me parler de solidarite. Le premier point c'etait +d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et +veritablement possesseurs de votre ame, regardez l'humanite et cherchez +une voie commune ou vous harmoniser. + +Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez +vous tenir jusqu'a ce qu'une personne energique vous ait reconstruit une +religion. Sur ce terrain a batir, nous camperons, non pas tels qu'on +puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous +proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons +conscience d'un probleme serieux,--mais tout a la fois religieux et +sceptiques. + +En effet, nous serions enchante que quelqu'un survint qui nous fournit +des convictions.... Et, d'autre part, nous ne meprisons pas le +scepticisme, nous ne dedaignons pas l'ironie.... Pour les personnes +d'une vie interieure un peu intense, qui parfois sont tentees +d'accueillir des solutions mal verifiees, le sens de l'ironie est une +forte garantie de liberte. + + * * * * * + +Au terme de cet examen, ou j'ai resserre l'idee qui anime ces petits +traites, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout +froisses, je crains que le ton demonstratif de ce commentaire ne donne +le change sur nos preoccupations d'art. En verite, si notre oeuvre +n'avait que l'interet precis que nous expliquons ici et n'y joignait pas +des qualites moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le reve, +je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance +qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et +toute de clarte n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je +rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide theorie parcellaire +et voudrais me jouer dans l'abondante erudition du dictionnaire des +sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublat +telle page des manuels ecrits par des maitres de conferences sur +l'ordinaire de qui j'eusse paru empieter! Nul qui s'y meprenne: dans ces +volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de +donner en tableaux emouvants une description sincere de certaines facons +de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie. + +De meme qu'a la salle d'armes nous preferons le jeu utile de l'epee aux +finesses du fleuret, de meme, si nous aimons la philosophie, c'est pour +les services que nous en attendons. Nous lui demandons de preter de la +profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en +effet, a elles seules, n'eveillent que le baillement. Je ne m'interesse +a mes actes que s'ils sont meles d'ideologie, en sorte qu'ils prennent +devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionne. Des +pensees pures, des actes sans plus, sont egalement insuffisants. +J'envoyai chacun de mes reves brouter de la realite dans le champ +illimite du monde, en sorte qu'ils devinssent des betes vivantes, non +plus d'insaisissables chimeres, mais des etres qui desirent et qui +souffrent. Ces idees ou du sang circule, je les livre non a mes aines, +non a ceux qui viendront plus tard, mais a plusieurs de mes +contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et +clairvoyante ou nous sommes quelques-uns a nous plaire. + +En suivant ainsi mon instinct, je me conformais a l'esthetique ou +excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, preoccupes +d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en +matiere artistique la chose a demontrer. + +Or, si j'y avais reussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter +tout l'honneur a l'Italie, ou je compris les formes. + +Reflechissant parfois a ce que j'avais le plus aime au monde, j'ai pense +que ce n'etait pas meme un homme qui me flatte, pas meme une femme qui +pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fievre +que j'y prenais m'etait tres chere, car elle elargit la clairvoyance au +point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se +melaient pour m'etre un immense reservoir de jouissance. Et je suivais +avec une telle acuite mes sentiments encore les plus confus que j'y +lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai decide +toute ma vie, c'est de Venise egalement que je pourrais dater ces +ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'etre fait une idee assez +exacte de ces delires lucides que les anciens eprouvaient aux bords de +certains etangs. + + + * * * * * + + +SOUS L'OEIL DES BARBARES + + * * * * * + +Voici une courte monographie realiste. La realite varie avec chacun de +nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et +de raisonner. Je decris un etre jeune et sensible dont la vision de +l'univers se transforme frequemment et qui garde une memoire fort nette +de six ou sept realites differentes. Tout en soignant la liaison des +idees et l'agrement du vocabulaire, je me suis surtout applique a copier +exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposes dans +une conscience. C'est ici l'histoire des annees d'apprentissage d'un +Moi, ame ou esprit. + + * * * * * + +Un soir de secheresse, dont j'ai decrit le malaise a la page 277 [voir: +AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, tres souvent,...M.D.] +celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses reves et ses +casuistiques, parmi tous ces systemes qu'il avait successivement vetus +et rejetes. Il proceda avec methode, et de frissons en frissons il se +retrouva: depuis l'eveil de sa pensee, la-bas dans un de ces lits de +dortoir, ou presse par les miseres presentes, trop soumis a ses +premieres lectures, il essayait deja d'individualiser son humeur +indocile et hautaine,--jusqu'a cette fievre de se connaitre qui veut ici +laisser sa trace. + +Dans ce roman de la vie interieure, la suite des jours avec leur +pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fut transforme en +reve ou emotion, car tout y est annonce d'une conscience qui se souvient +et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en +devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels speciaux de raconter ou +jette sa gourme un jeune homme, sa bibliotheque, son installation a +Paris, son entree aux Affaires etrangeres et toute son intrigue: nous +leur avons emprunte leur langage pour etablir les concordances, mais le +but precis que je me suis pose, c'est de mettre en valeur les +modifications qu'a subies, de ces passes banales, une ame infiniment +sensible. + +Celui de qui je decris les apprentissages evoquerait peut-etre dans une +causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait a +mesure. Certaines sensibilites toujours en emoi vibrent si violemment +que la poussiere exterieure glisse sur elles sans les penetrer. + +J'ai repousse ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire +l'apaisement de notre maturite, nous affectons souvent au sujet de "nos +illusions de jeunesse"; mais je me defiai aussi de preter l'acrete, ou +il atteignit sur la fin, a ma description de ses premieres annees, si +belles de confiance, de tendresse, d'heroisme sentimental. + + * * * * * + +Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermediaires et +son atmosphere, se resumant en un episode caracteristique; + +les scenes premieres, vagues et un peu abstraites pour respecter +l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorite defiante +et qui poussa tout au reve; + +de petits traits choisis, plus abondants a mesure qu'on approche de +l'instant ou nous ecrivons; + +enfin dans une soiree minutieuse, cet analyste s'abandonnant a la boheme +de son esprit et de son coeur: + +Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisit exactement les +cinq annees d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui +apparaissent a lui-meme depuis cette page 277 et derniere ou nous le +surprenons exigeant et lasse qui contemple le tableau de sa vie. + +Voila ce que je projetais, le curieux livret metaphysique, precis et +succinct, que j'aurais fait prendre en amitie par quelques dandies +misanthropes, revant dans un jour d'hiver derriere des vitres +gresillees. + + * * * * * + +Du moins ai-je decrit sans malice d'art, en bonne lumiere et sobrement. +Je me suis decide a manquer d'eloquence litteraire; je n'avais pas +l'onction, ni l'autorite des ecclesiastiques qui parlerent en termes +fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une +education, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots +amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une facon assez rare de +catalogue sentimental. + + * * * * * + +Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse! +Pourquoi les mots, cette precision grossiere et qui maltraite nos +complications! + +Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. +N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin +et male? ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et +s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif +chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement +que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors +rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la +transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions +ou emotions, profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des +poemes, dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse, +l'Eglise ou la Theologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y +aboutit, parce qu'a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun +devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il +nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans +nom--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux. + +Avec sa secheresse, cette monographie, ecrite malgre tout a deux pas de +l'_Eden_ ou je flanai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de +memoires_. + + * * * * * + +On pourra juger que ma probite de copiste va parfois jusqu'a la candeur. +J'avoue que de simples femmes, agreables et gaies, mais soumises a la +vision coutumiere de l'univers qu'elles relevent d'une ironie facile, me +firent plus d'un soir renier a part moi mes poupees de derriere la tete. +Mais quoi! de la fatigue, une deception, de la musique, et je revenais a +mes nuances. + +Saint Bonaventure, avec un grand sens litteraire, ecrit qu'il faut lire +en aimant. Ceux qui feuillettent ce breviaire d'egotisme y trouveront +moins a railler la sensibilite de l'auteur s'ils veulent bien reflechir +sur eux-memes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa legende. +Nous servons notre ame comme notre idole; les idees assimilees, les +hommes penetres, toutes nos experiences nous servent a l'embellir et +a nous tromper. C'est en ecoutant les legendes des autres que nous +commencons a limiter notre ame; nous soupconnons qu'elle n'occupe pas la +place que nous croyons dans l'univers. + +Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur +de ne s'emouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent +sans douceur, rien ne lui etait. Ainsi le voulut une sensibilite tres +jeune unie a une intelligence assez mure. + +Desireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination, +j'ai redige des _concordances_, ou je marque la clairvoyance qu'il +conservait sur soi-meme dans ses troubles les plus indociles. J'y ai +joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans +le monde exterieur. Je souhaite avoir complete ainsi l'atmosphere ou ce +Moi se developpait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes +entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus +souvent, ou, apres des semaines de vision banale, soudain reveille a la +vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaine de ses +emotions et disait a son passe, renie parfois aux instants gais et de +bonne sante: "Petit garcon, si timide, tu n'avais pas tort." + + + + * * * * * + + + +LIVRE I + +AVEC SES LIVRES + +A Stanislas de Guaita. + + + * * * * * + + +CHAPITRE PREMIER + + * * * * * + +CONCORDANCE + +_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu ou, il n'y avait +rien de meridional. Quand il eut dix ans, on le mit au college ou, dans +une grande misere physique (sommeils ecourtes, froids et humidite des +recreations, nourriture grossiere), il dut vivre parmi les enfants de +son age, facheux milieu, car a dix ans ce sont precisement les futurs +goujats qui dominent par leur hablerie et leur vigueur, mais celui qui +sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, a dix ans est encore +dans les brouillards._ + +_Il fut initie au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on +put voir; d'une seule main ce pedagogue arrachait l'oreille d'un eleve +qui de plus en devenait ridicule._ + +_Comme son tour d'esprit portait notre sujet a generaliser, il commenca +des lors a ne penser des hommes rien de bon._ + +_Etant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et +son agitation faite d'orgueil et de malaise deplut._ + +_Bientot, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des +lectures qui lui donnerent sur les choses des certitudes hatives et +pleines d'acrete._ + +_Le roi Rhamses II est blame par les conservateurs du Louvre, ayant +usurpe un sphinx sur ses predecesseurs. Le jeune homme de qui je parle +inscrivit de meme son nom sur des troupes de sphinx qui legitimement +appartenaient a des litterateurs francais. Il s'enorgueillit d'etranges +douleurs qu'il n'avait pas inventees._ + +_On serait tente de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits +curieux, aux poesies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, a la_ +Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet +et bien d'autres litteratures, des pires et des meilleures, mais surtout +dans_ _"les bibliotheques de quartier" du lycee, il se passionnait pour +les doctrines audacieuses qui sont mieux exposees que refutees par la +lignee classique qui va du charmant Jouffroy a M. Caro. La est le grand +secret de l'education d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on +pretendait ne lui faire connaitre que pour les accabler a ses yeux. A +dix-huit ans, il etait gorge des plus audacieux paradoxes de la pensee +humaine; il en eut mal developpe l'armature, c'est possible, mais il +s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux +visions suivantes auxquelles on a garde leur dessin de songe augmente +peut-etre par le recul._ + + + * * * * * + + +DEPART INQUIET + + Il rencontra le bonhomme + Systeme sur la bourrique + Pessimisme. + +Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les +charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main +s'acheminent et le soleil les conduit. + +--Prenez garde, ami, n'etes-vous pas sur le point de vous ennuyer? + +Sur ses levres, son ame exquise souriait au jeune homme, et les +jonquilles s'inclinaient a son souffle leger. + +--N'esperons plus, dit-il avec lassitude, que ma paleur soit la caresse +livide du petit jour; je me trouble de ce depart. Jadis, en d'autres +poitrines, mon coeur epuisa cette energie dont le supreme parfum, qui +m'enfievre vers des buts inconnus, s'evapora dans la brume de ces +sentiers incertains. + +De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nenuphar, la jeune fille +saisit une libellule dont l'email vibre, et, jetant vers le soleil +l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingenument elle +souriait.--Mais lui contemple sa pensee qui frissonne en son ame +chagrine.--Elle reprit avec honnetete: + +--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la +rosee et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaitre leur +douceur? + +--Ah! pres des maitres qui concentrent la sagesse des derniers soirs, +que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon reve matinal possede +ce qu'il soupire! + +--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre +sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnee tel que +vous m'apparaissez, ne vous plait-il pas de persister? + +Il decroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs +heureuses, il errait parmi la frivolite des libellules. + +Cependant elle le suivait de loin, delicate et de hanches merveilleuses. + + * * * * * + +Sur l'herbe, au long d'une riviere jonchee de palmes, de palmipedes et +d'enfants trousses et vifs, pres de sa maison solitaire ou fraichit la +brise dans les stores, le maitre, adosse a un osier mort, contemple la +fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vetement, sa face +bleme aux larges paupieres, son attitude professorale et retranchee, en +aucun lieu ne trouveraient leur atmosphere. + +Le jeune homme s'arrete, et son coeur battait d'approcher la verite. + +Le miroir bleuatre frissonna du plongeon des canards huppes de vert, aux +becs jaunes et claquant; parmi la lumiere eclatante jaillissait le +rhythme lourd des lavandieres. Lentement et sans decouvrir ses yeux, le +maitre lui parla: + +--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents +metres bornent mon activite. Combien d'esprits naissent au bout du +chemin; et leur sentier etait termine qu'ils marchaient encore en +lisiere. + +Les canards balances, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la +greve. + +--Monsieur, reprit-il avec solennite, des jeunes hommes pour l'ordinaire +m'entourent, qui se font habiller a Londres par des tailleurs dont ils +parlent la langue. Ils suivent mes promenades ou me porte un anon qui +m'economise une perte de chaleur prejudiciable a l'activite cerebrale. +Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui? + +Parmi les fleurs, au paturage, une bourrique sellee se leva, et +cependant que de ses longs yeux, doucement voiles de cils, elle +inspectait le jeune homme emu, sa plainte serpentait vers les cieux. +"Une belle anesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le +garantis." C'est en ces termes qu'un veterinaire lui proposa cette +acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne +peux-tu entendre le maitre, tandis qu'il detaille tes qualites et ton +humour, juche sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste +sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et +circonspectes! Des gens courbes sur leurs champs se redressent; ils +abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent. +Cependant le maitre murmure: + +--"Tout est la; repandre les fleurs preferees sous les quarante ans de +vie moyenne qu'a notre majorite nous entreprimes. Satisfaisons nos +appetits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire. +Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guere a cette +heure que les viandes grillees vivement cuites et les declamations un +peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus +envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque +satisfaction, fut-ce a etre tres malheureux. La reflexion est une bonne +gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tater le pouls a nos +emotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il +que rien de l'exterieur ne vienne troubler cet apaisement: "_Ayez de +l'argent et soyez considere_." + +La chaleur fremissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie +rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait a la parole de son +maitre vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune +fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique. + +Vous futes sage, bourrique, a cette heure. Un fosse vous presentait son +herbe drue et son eau eclatante que fendillent les genets. Vous +arretates leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la +halte ombreuse, le pain tire de la poche et qu'on se partage. Des +paroles, meme excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les +yeux discretement fermes, avec la longue figure d'un contemplateur qui +dedaigne jusqu'aux meditations, vous demeuriez entre eux deux, remachant +votre gouter, et vos longues oreilles d'argent dressees comme une +symbolique banniere par-dessus leurs tetes inquietes, cependant que +votre maitre et le mien reprenait son enseignement: + + * * * * * + +"Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicite +et tres vieux. Vous voila installe dans l'argent et la consideration; +vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel, +hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appetits, vos vices +et vos vertus les plus exasperes, et le dernier de vos caprices se +detache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui +la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou +le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses +un parfum, un suffisant degout des hommes et des femmes en vous se +levera. + +"Des hommes d'abord, car pres d'eux votre experience s'instruisit de +plus loin: vous eutes leur sottise pour compagne, alors que vous +grandissiez sous la brutalite des camarades et l'imbecillite des +maitres; vous meprisates de suite la grossierete de leur fantaisie et la +lourdeur de leurs ebats; vous repugniez a leurs plaisirs et au serrement +de leurs mains gluantes; mais le hasard elut quelques-uns vos +amis.--Helas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant a soi, se +dechire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser, +sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes, +il est quelque agrement a consoler et confesser autrui: a s'epancher +apres que l'on a bu. Mais pour ces fins regals d'analyste, faut-il tant +d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de +suffisants pretextes a deguster l'expansion, cette tisane du noctambule? + +"Ce qui est doux, mysterieux et regrettable dans l'appetit d'amitie, +c'est les premiers moments qu'elle s'eveille, alors que les parties se +connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se +piquent point de franchise.--Toutefois, considerez ceci: deux chiens se +rencontrent; ils s'abordent, se felicitent, s'inspectent, et, quand ils +odorent a leur gre, les jeux commencent: aimables indecences, manger +qu'on partage et qu'on se vole, toutes les emulations; puis, lasses, ils +s'eloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends +que, parmi les hommes, la societe est un peu melee pour ce mode de +vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme +saura tirer profit, je pense, de cette facile observation. + +"Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilites, qui +soupirent depuis des siecles au fond des consciences humaines, ne se +lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres +aux grenouilles crepusculaires coassant dans la campagne. A l'heure ou +la lune s'allume, ou les betes feroces jadis assaillaient nos lointains +aieux, ou naguere s'embuscadaient nos peres paraphant des alliances dans +la chair des assassines, a cette heure etoilee qui frissonne du +gemissement des fievreux et du perpetuel soupir des amantes, une +langueur nous penetre, un effroi de la solitude, une elevation mystique +et des desirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme. + +"Celle-la nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement +personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre egotisme. Et +puis, tres jeunes parlent les sens. Cela ne dure guere. Les sports, +quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation +d'une heure oisive, qu'un specifique aux baillements et aux nourritures +echauffantes. Mais la reposante betise, l'esprit tout exterieur (la +finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui +caresse, l'alanguissement souple et tiede d'un corps qui se confie), +c'est ce qu'ignore le jeune male et que ne peut oublier l'honnete homme +affine et fatigue. + +"Helas! quand il atteint cette maturite de savoir choisir ses baisers, +elles sont parties les petites jeunes et fraiches, dont le caprice est +delicieux, car, a la naivete et a toute la virginite de coeur des amours +pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la +complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses ecloses du matin +(preferables au bouton orgueilleux et intact, comme a la fleur parfumee +d'essence, soutenue d'acier et malgre tout decouragee), les jeunes +amantes ont de l'appetit, une ame amusante a fleur de peau, une paleur +qui leur donne un caractere de passion; et leur corps est frais. Etant +gourmandes de sottises, elles s'attachent a la jeunesse. Quelque +Meridional bientot les entrainera, ravies et bondissantes, vers des +locaux tumultueux.--Tres vite l'homme chauve se lassera des caprices +changeants, a cause des reveils trop froids et des soirees decues, a +cause aussi de la cuisine d'amour a jamais humiliante et pareille, a +cause des nuques percees de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu +d'amour et d'amitie, il s'enfoncera plus avant dans la vie +intellectuelle. + +"Tres sec, opulent et considere, il connait alors la douceur de tendre +son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'egoistes +jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides ou, +fort bien installe, l'on reve de Baruch de Spinoza qui, lasse de +meditation, sourit aux araignees devorant des mouches, et ne dedaigne +pas d'aider a la necessite de souffrir,--ou l'on assiste Hypathie, la +servante de Platon et d'Homere, tres vieille et tres pedante,--ou l'on +s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-meme devant l'immortel tresor +des bibliotheques. + +"Peu a peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idee +qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation meme +n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannee, et +que rien ne vaut que par la forme du dire. + +"Et cette forme, si belle que les plus parfaits des veritables dandies +ont frissonne, jusqu'a la nevrosthenie, de l'amour des phrases, cette +forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des +caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les +tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette +beaute du verbe, plastique et ideale et dont il est delicieux de se +tourmenter,--on l'explique, on la demonte; elle se fait d'epithetes, de +cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils +avilissent; et tout cela ecoeure a la longue, comme une liqueur trop +douce, comme la comedie d'amitie, comme encore les baisers que +probablement vous desirez...." + + * * * * * + +(Une emotion ridicule tenait a la gorge le pauvre homme, et son +compagnon connut l'orgueil d'etre amer.) + + * * * * * + +Il se tut. La brume tombait avec sa fraicheur. Ils se leverent; et +tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu +vers l'inconnu: + +"Qu'importe! ceux-la ont souffert que je raconte, mais ils firent +chanter a leur independance les chansons qu'ils preferaient; a toute +heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le neant: leur +vie fut telle qu'ils daignerent. Et je ne crois pas qu'un homme +raisonnable hesite jamais a mener les memes experiences." + + * * * * * + +Dans l'ombre plus epaisse ils se hataient en silence. Lui flattait le +garrot de la bourrique et meme, s'etant penche, il l'embrassa. La bete +approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient +sous la lune apaisante. + +La vieille domestique (admirable de bon sens, tout a fait dans la +tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maitre; elle +dit simplement: "Vous n'etes guere raisonnables, messieurs," mais +l'inquietude faisait trembler sa voix. Et peu apres, ils l'entendirent +injurier la bourrique: "Bete d'Allemagne, sac a tristesse," et des +jurons, je crois. Le maitre s'interrompit pour sourire, il haussa +legerement les epaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille +judicieuse, ces messieurs n'etaient guere raisonnable. + + * * * * * + +Et soulevant ses paupieres, il regarda le jeune homme qui s'etait laisse +glisser a terre. Peut-etre tant de lassitude l'effraya; peut-etre dans +ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'epaule a +petits coups: "Qui sait!--cela du moins nous fit passer une +journee.--D'ailleurs, nos idees influent-elles sur nos actes?--Et quand +nous savons si peu connaitre nos actes, pouvons-nous apprecier nos +idees?--Attachons-nous a l'unique realite, au _Moi_.--Et _moi_, alors +que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guerir tous mes +mepris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures +et leur deuil, qui n'ont que faire des charites de leurs freres et de la +paix des religions; leur orgueil se rejouit de reconnaitre un monde sans +couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de +repousser comme vaines toutes les dilections qui seduisent les +enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur ame, +ce vaste charnier de l'univers." + +C'etait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet +adolescent qu'un homme chauve et tres renseigne, d'une voix grandie, lui +attestant par la poussiere des traditions la detresse d'etre, et reniant +le passe et l'avenir et la Chimere elle-meme, a cause de ses ailes +decevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas +qui vacillent, le troupeau des inconsequences; une grande fatigue +l'affaissait au depart, devant la prairie des foules. Et son ame demeura +parmi tant de debris, solitaire au fosse de son premier chemin. + + * * * * * + +Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait +toute une claire journee de prairie; la tendresse de la lune nimbait +l'eclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraiche sur +un front brulant. + +--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idees qui planent +et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin +que vous; ou vous raisonnez, nous penetrons d'un trait de notre coeur, +nous pensons si fin que des nuances familieres a nos ames echappent a +vos formules, peut-etre meme a nos soupirs. + +--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur emu, est-ce que vous existez +donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable. + +--Cela depend, reprit l'enfant avec tranquillite, mais tout d'abord, +puisque vous avez penetre les apparences et les convenances, courez les +oublier avec nous qui savons etre ignorantes. Nous respectons des voiles +legers, qui n'entravent guere nos caprices; nous negligeons le triomphe +ingenu de supprimer des ombres. Que des ames un peu epaisses se +debattent avec le reflet de leur vulgarite; vivons des enchantements qui +n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes +bras te sourient des songes. Et s'il etait vrai que toutes choses +eussent perdu leur realite pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer +ou d'instituer en ton reve le mal et la laideur, mais daigne desirer +pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes. + +--Quoi, dit-il, relevant son visage lasse, aspirer a quelque but! +n'est-ce pas oublier la sagesse? + +--Assez conte de betises, aujourd'hui! fit-elle ingenument en se pendant +au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends a sourire. +Pour tes desirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et +puisqu'il faut absolument a ta faiblesse un maitre, daigne te guider +desormais sur mon inalterable futilite. + + * * * * * + +Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent +vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre +constelle de petales de roses. + + + + * * * * * + + + +CHAPITRE DEUXIEME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_Par luxure assurement et par desir de paraitre, il fit le geste de +l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiene s'y +pretaient._ + +_Ces personnes a defaut d'urbanite de coeur n'offraient pas meme ces +lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les separations._ + +_Frequemment donc il se chagrina._ + + * * * * * + +_Et les soirs suivants, jusqu'a l'aube, s'echauffant l'imagination, il +ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et penetrants, en sorte +qu'elle devint digne de son desir de se desoler et de la niaiserie +inevitable de son age._ + + + * * * * * + + +TENDRESSE + + + Combien je t'aurais aime si je ne + savais qu'il n'y a qu'un Dieu. + + L'AREOPAGITE. + + C'est un baiser sur un miroir. + + +Au soir, une douce tiedeur emplit l'air violet ou se turent enfin les +oiseaux; et parmi les saules, au bord des etangs, le jeune homme et la +jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon. + +Elle avait de longs cils, des cheveux denoues, des draperies flottantes +et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa +baguette, a coups legers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son +fin visage a demi tourne souriait au jeune homme. Et lui, couche parmi +les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image +balancee sur les etangs. + + * * * * * + +Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle +s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer: + +--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensees que vous voulez accueillir +a cette heure? Daignez comprendre ce qui me plait parmi ces saules. +Voulez-vous donc que je rougisse? + +Mais elle s'interrompit de sourire, inquiete de ce jeune homme si las, +devinant peut-etre qu'il contemplait la-bas, plus loin que tout desir, +le temple de la Sagesse Eternelle vers qui les plus nobles s'exaltent. +Elle posa sa main delicate sur les yeux du jeune homme. + +--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et +pourquoi faut-il donc que tu m'ecartes, pourquoi te peiner, de mon +sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient. + +Mais lui repondit a cette amoureuse, avec une legere fatigue: + +--Ne connais-tu pas aussi ceux-la qui dedaignent vos frissons et n'ont +pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupieres lourdes! + +Et comme elle ne repondait point et qu'il craignait toute tristesse, il +leva les yeux de sa vague image balancee sur l'eau, pour regarder la +jeune femme. Debout dans la lucidite de ce soir or et rose,--un oiseau +comme une fleche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit +son manteau et revela son corps dont la ligne etait franche, la chair +jeune et mate. + +Sa nudite eut assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge +exaltaient sur sa taille une gorge fraiche et rougissante. Mais le jeune +homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolee dans la +brise et, l'ayant avec grace baisee, la ramena sur les charmes de la +jeune femme. Il souriait et il disait: + +--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce leger travers, +comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui flechirait et toutes +ces graces peut-etre inoubliables. Je sais que la petite ligne du +sourire des femmes trouble la pensee des sages et, pour nous, la nuance +des nuages meme. Dans vos prunelles mon image serait plus agitee qu'au +miroir de ces etangs rafraichis par la brise. + +Elle se laissa glisser sur la greve et, cachant contre lui son visage, +elle gemissait: + +--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu +ecoutas ce qui monte du passe, et les morts t'auront mange le coeur. +Veux-tu donc etre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais +peut-etre t'inquietes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et +que je defie toutes les femmes. + +Et lui souriant de cette revolte ingenue: + +--Les femmes, amie! crains plutot ce desir d'amour ou je me pame malgre +mon ame. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille +ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'eveille +mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant +l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et +souffrez que je ne m'echappe pas a moi-meme. + +Helas! cette musique plaintive mit une joie qui me gate sa tendresse aux +levres si fines et dans les cils tres longs de la jeune fille. Son +oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce +coeur. Creature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que +bat la vie chez les elus. Parce que le sein du jeune homme palpitait, +elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses +cheveux epars, elle eparpilla dans l'ombre son rire joyeux. + + * * * * * + +Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune +rougissant. Ce profond paysage d'ou affleuraient des branches raides et +la plainte monotone des campagnes noyees dans la nuit, fut-il si +enchanteur, ou leurs ames avaient-elles atteint ces equilibres furtifs +que parfois realisent deux illusions entrelacees; brulaient-elles de +cette ardeur intime qui vaporise toute inquietude? Qu'importe le mot de +leur fievre devorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons +onctueux, dans le silence penetrant et la fraicheur feconde, la meme +allegresse, en leurs poitrines allegees d'un meme poids, rhythmait leurs +pensees et leur sang; et c'est ainsi qu'etendus cote a cote, sans se +mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours +on regrettera sous la pluie doree de midi, ils ne furent plus qu'un +frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques tres +lointaines qui fondez les plus tenues subtilites! limites ou notre vie +qui va s'affaisser deja ne se connait plus! seules peut-etre +effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliees. + +Et lui, le premier, murmura: "Ai-je raison de me croire heureux?" + +La jeune femme se souleva, ses seins peut-etre haletaient faiblement. Un +rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanees se penchaient +comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de +noblesse qu'en cette lassitude precoce. A cette minute il semble qu'elle +se troubla de cette paleur et de ces lignes inquietes. Absente, elle +prononca ce mot, si vulgaire: "Que vous etes joli, mon amour!" + +Alors soudain il eut au coeur une felure legere, la premiere felure +d'amour, par ou s'enfuit le parfum de sa felicite, et se relevant, il +froissa les deux fleurs. + +--Ah! combien je le prevoyais! vous daignez gouter quelques formes ou +j'habite, et jamais vous n'atteindrez a m'aimer moi-meme, car votre +caprice peut-etre ne soupconne meme pas sous mes apparences mon ame. +Ah! mon incertaine beaute qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma +parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensee! mes incertitudes, ou +trebuche mon elan! tous ces sentiers que je pietine! tout ce vestiaire, +c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre ame? + +Et une rougeur avivait son teint delicat. Pouvait-elle comprendre! Elle +attira doucement la tete du jeune homme sur son sein; elle posa sa main +un peu tiede sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le bercait; +en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se rechauffe et +qui s'endort.... Puis il entrevit peut-etre ce temple de la sagesse qui +fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La +jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisees, les placa +dans sa chevelure; et ces freles mortes faisaient la plus touchante +parure qu'une amoureuse eut jamais pour se faire aimer. Tel etait son +charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux deroules et +fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils +sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser a elle. Mais un +malaise, un regret informe de la solitude flottait en son ame tandis +qu'ils descendaient vers la vallee. Et comme il etait emu il jugea bon +de se reveler a son amie. + + * * * * * + +--"Mon ame, disait-il, ces legendes ou notre memoire resume la vie des +plus passionnes, ce sentiment qui m'entraine vers toi, et meme +l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces delicatesses, les +plus raffinees que nous puissions connaitre, ne sont que frivoles +papillons dont use l'Idee pour depister les poursuites vulgaires. +Ma lassitude, qui t'etonna, se complait a sourire de ces furtives +apparences et a tressaillir du frolement de l'Inconnu. J'aime aspirer +vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire +fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon +desir aura ramasse son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer +uniquement l'irreel, ne puis-je dire, o mon amie, que je possede +l'immuable et l'absolu, moi qui reduisis tout mon etre a l'espoir d'une +chose qui jamais ne sera. + +"Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obeir, +c'est encore la paix; mais peut-etre fausseras-tu, a me donner trop de +bonheur, le delicat appareil de mon reve! Ta beaute est charmante et +robuste, epargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un +tendre oreiller a mes lassitudes, un doux sentiment jamais defleuri, +pareil a ces affections deja anciennes qui sont plus indulgentes +peut-etre que le miel des debuts et dont la paisible fadeur est +touchante comme ces deux fleurs fanees en tes cheveux. Et l'un pres de +l'autre, souriant a la tristesse, et souriant de notre bonheur meme, +fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous +complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, a contempler la theorie des +idees qui passent, froides et blanches et peut-etre illusoires aussi, +dans le ciel mort de nos desirs; et parmi elles serait l'amour; et si +tu veux, mon ame, nous aurons un culte plus special et des formules +familieres pour evoquer les illustres amours, celles de l'histoire et +celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et +l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous +aimer nous-memes." + + * * * * * + +La chevelure de la jeune femme, soulevee par le vent, vint baiser la +bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa +pensee qu'il se tut, impuissant a saisir ses propres subtilites; et +seule la fraicheur, ou soupiraient les fleurs du soir, n'eut pas froisse +la delicatesse de son reve. + +L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se +perdait parmi toutes ces choses; et peut-etre s'etonnait-elle, etant +jeune et de bonne sante. + +Ah! ce sable qui gemissait sous leurs pieds dans la vallee silencieuse, +pourra-t-il jamais l'oublier? + +Dans cette volupte, un egoisme presque mechant l'isolait peu a peu; +jamais sa solitude ne l'avait fait si seul. + +Ca et la, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlacaient, et +il rougit soudain a songer que peut-etre son sentiment n'etait pas +unique au monde. + +Mais la jeune fille l'entrainait; legere parmi ses draperies et ses +cheveux indiques dans le vent, elle courait au bosquet qu'eclairent +violemment les chansons et le vin. Sous des arbres tres durs, sous des +torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs +gesticulants, deux lutteurs s'enlacaient. D'une beaute choquante, ils +roulerent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs delicates de ses +cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au +reproche du jeune homme, elle repondit sans meme le regarder, Dieu sait +pourquoi: "J'adore la gymnastique." D'une grace un peu exageree, elle +n'en etait que plus emouvante. + +Il s'eloigna, et le souci de paraitre indifferent ne lui laissait pas le +loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit. + +Comment avait-il ose cette chose irreparable, peut-etre briser son +bonheur? + +D'ou lui venait cette energie a se perdre?--Il fut choque de passer en +arguties les premieres minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa +douleur est donc une joie, une curiosite pour une partie de lui-meme, +qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une +portion d'homme nouveau.--Il se perdait a ces dedoublements. Sa +souffrance pleurait et sa tete se vidait a reflechir. Une tristesse +decouragee reunit enfin et assouvit les differentes ames qu'il se +sentait. Il comprit qu'il etait sali parce qu'il s'etait abaisse a +penser a autrui. + +Balancant ses bras dans la nuit, sans but, il reva de la douceur d'etre +deux. + +Et, penche sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit +debout parmi des hommes. Cette pensee lui fut une sensation si complete +de sa douleur, qu'il atteignit a cette sorte de joie du fievreux enfin +seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurite, soudain il +s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les +morts, ceux-la memes qui lui avaient mange le coeur, comme elle disait, +riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil +qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les +nuages l'enveloppaient, repetant ce mot "Jamais" qui barrera sa +vie.--Combien de temps durerent ces choses? + +Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils tres longs, et il se +leva brusquement, le cou serre. Seules des larmes glissaient sur son +visage. + + * * * * * + +Et je ne sais s'il s'apercut qu'il gravissait vers le temple de la +Sagesse eternelle. + + * * * * * + +Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme +releva son front, rafraichi par l'ombre du temple et le frisson des +hymnes. + +Ces eternelles sacrifiees, les meres et les amoureuses, et les blemes +enfants un peu morts, de qui les peres escompterent la vie pour animer +une formule, toutes les victimes des egoismes superieurs, transverberees +de ces fleches glorieuses qui sont les pensees des sages, gisaient sur +les parvis du lieu que nous revons.--Lui, porteur du signe d'election, +il penetra dans le Temple. + +La, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre +sentimental; une froide clarte stagnante est epandue sur la foule des +sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immemorial +effrite les groupes cramponnes a des convictions diverses; il separe et +il joint; il brise ceux-la qui se dechirent pour aider a l'Ideal, il +ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette a tous +les rivages des systemes, des eloquences et des cranes feles; parfois +une certitude, comme une furtive ecume sur la vague, apparait pour +disparaitre. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanite; une +incomparable harmonie s'en degage pour les amateurs. + + * * * * * + +Et sa douleur reconnut en ces tenebres la brume de son ame: ce tumulte +n'etait que l'echo grandi de la plainte qui, goutte a goutte, murmurait +en son coeur. + + * * * * * + +Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et +renaissent, la monotone subtilite de son regret tournoyait en sa tete +fievreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta +bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le reve de ton corps et +de ta gorge etroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillee! + +Affaisse dans le couchant de son souvenir, evoquant les senteurs +affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il +revecut les nuances de sa tendresse dans la lamentation seculaire des +sages. Tous poussaient a grands cris dans le manege des pensees +domestiquees par les ancetres, mais son regard ne se plaisait que sur +les plus surannes qui, tetus de complexites, coquettent avec les +mysteres et sur ces sages legers qui pivotent sur leurs talons et, +sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit +humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait a de +telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommoderent. +--Supreme fleur de toutes ces cultures, l'heritier d'une telle sagesse, +etendu sur le dos, baillait. + +Sa jeunesse comprit les supremes assoupissements et combien tout est +gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des +empreintes d'efforts evoqueraient-ils la furtive felicite de cette ame +en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins +possible!... + + * * * * * + +Mais le pretexte de notre moi, sa chair, si lasse que son reve fuyait a +travers elle pour communier au reve de tous, se souvint pourtant des +souillures de la femme et rentra par des frissons dans la realite +familiere. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-meme +tenait trop de place en soi pour qu'y put entrer l'Absolu. + +Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui +fera sa vie une? + +Les plus absorbantes douceurs qu'il eut connues ne venaient-elles pas de +l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-meme et de sa substance: il +aimait de cette facon, parce qu'il etait lui, et tous les caracteres de +sa tendresse venaient de lui, non de l'objet ou il la dispensait. + +Des lors pourquoi s'en tenir a cette femme dont il souffrait parce +qu'elle etait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'apres cette +creature bornee qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont +il la vetait, se creer une image feminine, fine et douce, et qui +tressaillerait en lui, et qui serait lui. + + * * * * * + +C'est ainsi qu'il vecut desormais parmi la sterile melopee de tous ces +sages, extasie en face la bien-aimee, aussi belle, mais plus reveuse que +son infidele. Elle avait, sous les cils tres longs, l'eclatante +tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa +figure parfois voilee de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de +son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait +ses paupieres bleuatres, il voyait encore leur douce flamme +transparaitre. + +Il s'agenouilla devant cette dame benie et jamais extase ne fut plus +affaissee que les murmures de cet amour. + +De son ame, comme d'un encensoir la fumee, s'echappait le corps diaphane +et presque nu de l'amante, si delicate avec ses hanches exquises, son +etroite poitrine aigue et sur ses joues l'ombre des cils. Frele +apparition! dans ce nimbe de vapeurs legeres, elle semblait un chant +tres bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur +attenuee d'une fleur lointaine, le soupir de douleur legere qui se +dissipe en haleine. + + * * * * * + +"O mon ame, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car +apres tant de reves je ne puis le savoir. Suis-je ne ou me suis-je cree? +Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixe! +J'ose dedaigner la vie et ses apparences qu'elle deroule aupres de mes +sens. Le passe, je me suis soustrait a ses traditions des mes premiers +balbutiements. L'avenir, je me refuse a le creer, lui qui, hier encore, +palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes +espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos peres que +les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un +tremblement que fait le petit souffle de nos desirs; et comme eux +tuerent deja l'etre, je tuai meme le desir d'etre. L'harmonie ou +j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plait d'aimer et +c'est moi seul que j'aime, pour le parfum feminin de mon ame. Ah! +qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je defie ses charmes imparfaits." + + * * * * * + +Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur +l'admiration des humbles prosternes glissa des parvis du temple dont les +portes s'ecarterent lentement. Et comme la beaute est une sagesse +encore, defiee, sur le seuil elle apparut. Son bras leger au-dessus de +sa tete s'appuyait avec grace aux colonnades, tandis que le charme de sa +jeune gorge s'epanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout +l'univers se resumait au loin a la hauteur de ses petits pieds. Si +frele, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les +peupliers et les peuples n'etaient plus que des lignes menues, et +au-dessus d'elle il voyait l'ideal l'approuver. Le soir bleuatre +descendait sur les campagnes. + + * * * * * + +Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'ame du jeune homme. +Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de +tout le temple devant cette invasion des problemes; et son emoi +redoublait a sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de +lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'epuisait +vers la bien-aimee, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle, +indecis comme un balbutiement.... + +Il frissonnait de cette haleine legere et de tous les frolements un peu +tiedes oublies. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur, +veritable petit animal d'amour, ingenue et nerveuse, avec son regard +bleu, en sorte qu'il murmura brise: "Fais-moi la pitie de permettre que +je ne t'aime point." + +Et peut-etre eut-il prefere qu'elle l'aimat. + +Mais elle le considerait avec curiosite et quoi qu'elle ne comprit +guere, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de +ce rire incomprehensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, a pleine +main, il repousse les petits seins steriles de cette femme. Elle +chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans +le bruit triomphal de la sagesse sauvee, au travers du temple acclamant +le heros, sous les bras indignes, rapide et courbee, elle sortit. Jamais +elle ne lui fut plus delicieuse qu'a cette heure, vaincue et sous ses +longs cheveux. + + * * * * * + +Et les sages d'un meme sursaut, delivres, deroulerent l'hymne du +renoncement, la banalite des soirs alanguis et l'amertume des levres +qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain +meme de maudire, leurs fadeurs et toutes nos miseres affairees. Puis ils +repandirent comme une rosee les merveilles de demain, de ce siecle +delicat et somnolent ou des reveurs aux gestes doux, avec bienveillance, +subissant une vie a peine vivante, s'ecarteront des reformateurs et +autres belles ames, comme de voluptueuses steriles qui gesticulent aux +carrefours, et delaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les +martyrs. + +Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le +sort de la caravane, passe l'horizon de sa vie! Peut-etre s'etait-il +convaincu que tant de querelles a la passion tournoyent comme une paille +dans une seconde d'emotion! Il les quitta. + +Que la sterile ordonnance de leurs cantiques se deroule eternellement! + + * * * * * + +Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle +disparut sous les feuillages entre les troncs eclatants des bouleaux. +Elle ne daignait meme pas soupconner ces bras suppliants et ces desirs. +Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-etre +seulement son coeur etait-il froisse. Il reconnut l'univers; il sentit +une allegresse, mais allait-il encore vivre vis-a-vis de soi-meme! Une +sorte de fievre le releva, il eut un elan vers l'action, l'energie, il +aspirait a l'heroisme pour s'affirmer sa volonte. + + * * * * * + +Vers le soir il atteignit le sable des etangs, et parmi les saules, au +bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne. +La-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la +memoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit +indistincte, comme un desir s'apaise. + +Il n'avait tant marche que pour revenir a cette petite plage ou naquit +sa tendresse. Son coeur etait a bout. Il savait que la vie peut etre +delicieuse; il renonca rever avec elle au bois des citronniers de +l'amour et cela seul lui eut souri. Ses meditations familieres lui +faisaient horreur comme une plaine de glace deja rayee de ses patins. +Il bailla legerement, sourit de soi-meme, puis desira pleurer. + +Du doigt, il traca sur la greve quelques rapides caracteres. La brise +qui rafraichissait son ame effaca ces traits legers.-- + +Cette legende est vraiment de celles qui sont ecrites sur le sable. + + * * * * * + +Tout de son long etendu, les yeux fatigues par le couchant, seul et +lasse, il parut regarder en soi.... + + + + * * * * * + + + +CHAPITRE TROISIEME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_A vingt ans, il sentait comme a dix-huit, mais il etait etudiant et a +sa table d'hote (celle des officiers a cent francs par mois) mangeait +mieux qu'au lycee; en outre il pouvait s'isoler._ + +_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmenterent sa force +de reaction. Les elements divers qui etaient en lui: 1 deg. culture d'un +lyceen qui a passe son baccalaureat en 1880; 2 deg. experience du degout que +donnent a une ame fine la cuistrerie des maitres, la grossierete des +camarades, l'obscenite des distractions; 3 deg. desir et noblesse ideale, +aboutirent au reve._ + +_En frissonnant, il s'enfoncait dans cette facon de reve scolaire et +sentimental ou l'on retrouvera juxtaposees de confuses aspirations +idealistes, des tendresses sans emploi et de l'acrete._ + +_En verite, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images +d'outre-tombe ne temoignent-ils pas qu'ils sont mecontents de leurs +contemporains, echauffes de quelque sentiment intime, inassouvi?_ + + + * * * * * + + +DESINTERESSEMENT + + +Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils delaissee, +tes fleurs seraient-elles fanees ou tes parfums evanouis? Atys, l'enfant +divin, te lasserait-il deja de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite +quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, ou je +suis desormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle +que cherit Aphrodite! + +Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la tres jeune courtisane, aux +yeux et aux cheveux d'une clarte d'or, tandis que glissait la barque sur +le bleu canal, parmi les nenuphars bruissants. Tres bas sur leurs tetes, +les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde. +La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forets d'orangers et +de sa quietude. Entre les branches vertes, apparait par instant le +marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables +dedaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son +sceptique ami.--Au loin, pale ligne rosee fondant sous la chaleur, les +montagnes, refuges des solitaires et des betes feroces, troublaient +seules la reverie de ce ciel. + + * * * * * + +Mais deja on approchait de la plage ou, mollement couchee sous la +caresse des flots et des brises, la ville etend ses bras sur l'ocean et +semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumee et fievreuse, +pour aider a l'agonie d'un monde et a la formation des siecles nouveaux. + +Avec une grace lassee, Amaryllis reposait sur des coussins de soie +blanche. Son lourd manteau d'argent casse semblait voluptueusement +blesser son corps souple. Ses bras ronds veines de bleu couronnaient son +visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix tres +harmonieuse: + +--Riez, o Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon +ennui, c'est a toi qu'irait mon espoir. Tu as aime, Lucius, on le dit, +tu pleuras pres des couches trop pleines. Tu t'es lasse du rire de la +femme; comprends donc que je me desespere du perpetuel soupir des +hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, o Lucius. Les +divines tendresses d'Atys, les inquietants mysteres d'Isis et la +grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs desirs; or je sais trop ce +qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que +nait l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gemir +meme devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une +affranchie qui prophetisait; tu es un Romain, presque un Hellene, tu +sais railler, o Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir +consoler." + +Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait +avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'elegance de ses +mouvements revelait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il +evitait les mots serieux qui sont maussades: + +--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'etonner qu'un si petit coeur puisse +tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosites sous un front +gracieux si etroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et +meme des singes qui font rire. Pourquoi desirer des dieux et des choses +innommees! + + * * * * * + +Sous la soie bleuatre de sa tunique transparaissait le corps tant adore +de la jeune femme encadre de brocart. Ses doigts effiles jouaient avec +la bulle de cristal jaunatre, ou sa mere jadis enferma les conjurations. +On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en +loin sautait un poisson avec le rapide eclat d'argent de son ventre. +Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant. + +--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre +chere Amaryllis? Je la conduirai selon ses desirs avant de me rendre au +Serapeum. + +--Athene vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une +voix reveillee, la jeune femme. Athene! on dit qu'elle sait les choses +et des dieux la protegent. Une fois que j'etais couronnee de fleurs et +de jeunes amants, comme on sort d'une fete de nuit, je l'ai vue sur les +tours de Serapeum, extasiee et en robe blanche. Mes amis l'acclamerent +et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinite chaste. Alors +survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifie et possedent +toute certitude. Au-dessus d'elle la lune palissait, plus lointaine a +chaque insulte; mais eux etaient trempes du soleil levant comme du sang +de la victoire et je pense que c'est un presage. Comment subjugue-t-elle +les ames? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guerir mon +chagrin. + +--Tu reves toujours, Amaryllis, et tes reves te gatent ta vie. Daigne +sourire, ma chere Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les +faibles et depouiller leurs dernieres illusions les forts. Jouis de +l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitie de ceux +qui sont las, et laissons vivre du passe la vierge du Serapeum. + +Et s'etant incline, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts. +Mais elle se mit a pleurer. + +--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais +de mes petites fossettes, par ta haine des chretiens qui seuls me +resistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mene-moi chez +Athene. + +Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle: + +--Le sort, lui dit-il, t'avait donne un corps sain et beau. Faut-il y +introduire la pensee qui deforme tout! + +Mais comme elle ne cessait de gemir et que les pleurs d'une femme +attristent les plus belles journees: + +--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions +vers Athene et que je te mene comme un jeune disciple. + + * * * * * + +L'enfant releva la tete. Un sourire joyeux eclairait son fin visage +tandis qu'elle reparait l'appareil de sa beaute. Les avirons se turent, +et contre la rive ou circulait tout un peuple, un faible choc secoua la +barque. + + * * * * * + +"Au Serapeum", dit-elle avec orgueil. Dans une litiere, a l'ombre des +colonnades, ils avancaient lentement parmi toutes les races parfumees de +cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme +et des jeunes hommes. Soudain, au detour d'une rue, ils rencontrerent +une populace hurlante, de figures feroces et enthousiastes: chretiens +qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait +malgre elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement +de sa chevelure doree elle cherchait, en souriant un peu, le regard de +Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de +sa taille et de ses excitations lui cria: + +--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le +baiser delivre des caresses de l'homme! + + * * * * * + +Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres. + + * * * * * + +Avec la triple couronne de ses galeries effritees et les cent marches +croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses +splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs dejoints +fleurissaient des capriers sauvages. Mais il apparaissait comme le +tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent +mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piete +d'une auguste vierge, Athene, pareille a notre sensibilite froissee qui +se retire dans sa tour d'ivoire. + +Elle avait herite des enseignements, et chaque semaine elle reunissait +les Hellenes. Elle soutenait dans ces esprits, exiles de leur siecle et +de leur patrie, la dignite de penser et le courage de se souvenir. +Ceux-la meme l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre. + +Dans la grande salle, pavee de mosaiques eclatantes et tapissee des +pensees humaines, Athene, qu'entouraient des Romains, des Grecs, +beaucoup de lents vieillards et quelques elegantes amoureuses des beaux +diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux +et tous ses mouvements etaient harmonieux et calmes. + + * * * * * + +Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La +vierge les accueillit avec simplicite. + +--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des notres. Tu +connaitras ce que fut la Grece, ses portiques sous un ciel bleu, ses +bois d'oliviers toujours verts et que bercait l'haleine des dieux, la +joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile +comprendra l'harmonie des desirs et de la vie. Plotin, a qui les dieux +se confierent, avait coutume de dire: "Ou l'amour a passe, +l'intelligence n'a que faire." Amaryllis, en toi Kypris habita, prends +place au milieu de nous, comme une soeur digne d'etre ecoutee. + +--L'amour, Athene, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue? + +Elle dedaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle +avait cesse de parler. + + * * * * * + +Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progres de la +secte chretienne, qui pretend imposer ses convictions, sur le discredit +des temples indulgents et le delaissement des hautes traditions. Il +evoqua le tableau sinistre des plaines ou mourut un empereur philosophe +parmi les legions consternees. Il dit ta gloire, o Julien, pale figure +d'assassine au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu +t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus +railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu +des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trone, tu +connus les belles phrases et les hautes pensees qui dedaignent de +s'agenouiller. + +Tous applaudirent cette glorification de leur frere couronne, et quand +le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et +magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares, +et ceux-la, plus nobles encore, qui combattent pour l'independance de +l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les +jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se +leverent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et declarant tout +d'une voix que le discours fameux de Pericles avait ete une fois egale. +L'orateur etait vieux, il ne sut s'arreter. + + * * * * * + +--Laissez, disait un poete, laissez agir les dieux et la poesie, nous +triompherons de la populace comme, jadis, nos peres, de tous les +barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des notres? + +--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de legion, que +leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez +trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour +ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares +vous ecraseront. + +Un murmure s'eleva, et des femmes voilerent leur visage. Cependant +Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse: + +--Nous sommes des Hellenes d'orgueil, mais ou va notre coeur? De +Phrygie, de Phenicie nous vinrent Adonis que les femmes reveillent avec +des baisers, Isis qui regnait et la grande Artemis d'Ephese, qui fut +toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms +de leurs dieux, etant plus anciens, plaisent davantage a la divinite. + +Un autre se recitait des idylles, et une douce joie inondait son visage. + + * * * * * + +L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des +terrasses un peu d'air penetrait. Sur la mosaique, les jeunes hommes +trainerent leurs escabeaux d'ebene pres des coussins des femmes. La +ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les +fresques s'eteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle +semblait plus haute, et les dieux de marbre etaient plus des dieux. + +La vierge, debout, considerait ce petit monde, le seul qu'elle connut +parmi les vivants, le seul qui put la comprendre et la proteger; si elle +souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanite de son +entourage, ou si elle vaguait loin de la dans le sein de l'Etre, sa +noble figure ne le disait point. Alors des siecles de grossierete +n'avaient pas modele le visage humain a grimacer comme font mes +contemporains. + +A ce moment une clameur monta de la place, et penetra en tourbillons +indistincts dans l'assemblee, qu'elle balaya et fit se dresser inquiete. +Une bande impure vociferait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient +gravi les premieres marches du temple. On les voyait degoutants de +haillons, la tete renversee en arriere, la gorge et la poitrine gonflees +d'insultes. Et le nom d'Athene montait confusement de cette tourbe, +comme une buee d'un marais malsain. + +Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrite des balustrades. +Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant +au Serapeum lui paraissaient les egouts qui charriaient la fange de la +cite dans cette populace ignominieuse. + +Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit; + +--Tu ne dois pas les ecouter ni les craindre. + +Elle l'ecarta doucement. + + * * * * * + +Amaryllis se demandait: "Est-il vrai que leurs temples sont pleins de +femmes? Quel charme infini emane du bel adolescent qu'ils servent!" Elle +se sentait attiree vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents +et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces +pedantismes secs. + +Elle entendait a demi l'accent ironique de Lucius: + +--Dedaignons-les! un leger dedain est encore un plaisir. Mais +gardons-nous de les mepriser; le mepris veut un effort et nous +rapprocherait de ces curieux fanatiques. + +A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui decorait la +place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus +les decombres. + +Lentement Athene se retourna. Une haute dignite s'imposait de cette +vierge indifferente a la colere d'un peuple, et d'une voix ample et +douce, semblable sur les clameurs de la foule a la noblesse d'un cygne +sur des vagues orageuses, elle declama un hymne heroique des ancetres. + +Quand elle s'arreta, le cou gonfle, haletante, transfiguree sous le +baiser de l'astre qui, la-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les +jeunes gens palpitaient de sa beaute. Un silence majestueux retomba +derriere ses paroles. Elle haussait les ames mediocres. Lucius, accoude +aux debris de quelque immortel, goutait une profonde et delicieuse +melancolie. + +Le soleil disparut de ce jour dans une tache de pourpre et de sang, +comme un triomphateur et un martyr. Il avait plonge dans la mer toute +bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable a +toutes ces grandes choses qui deja ne sont plus qu'un vain soutenir +quand nous les admirons encore. + + * * * * * + +Athene maintenant contemplait les jardins, leur sterilite, la ruine des +laboratoires, et une fade tristesse la penetrait comme un pressentiment. +Elle leva la main, et d'une voix basse et precipitee; tandis qu'au loin +les cloches de Mithra et telles des chretiens convoquaient leurs +fideles, tandis que les hurleurs s'ecoulaient et que seul le soir +bruissait dans la fraicheur: + +--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer a jamais les nobles phrases et les +hautes pensees, et de depouiller plutot la vie que mon independance. + +Et d'une voix calme, presque divine: "Jurez tous, mes freres!" + +--Athene, sur quoi veux-tu que nous jurions? + +--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas. + +Et tous etendirent la main. + + * * * * * + +Mais deja, la representation finie, ils s'empressaient a rajuster leurs +tuniques, a draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les +jardins. + +Amaryllis a l'ecart pleurait; apres cette journee tant emue, ses nerfs +avaient faibli sous la supreme invocation de la vierge. Athene promenait +ses lents regards, et rien dans sa serenite ne trahissait l'impatience +de solitude que ces longues seances lui laissaient. Elle vit la courtisane +et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait a cette +etreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grece trouvaient beau la +vierge aux contours divins enlacee de la souple Orientale: pure colonne +de Paros ou s'enroule le pampre des ivresses. + + * * * * * + +Lucius songeait: "Helas! Athene, vous voulez nous elever jusqu'a +l'intelligence pure et nous defendre toutes les illusions, celles qui +nous font pleurer et celles dont nous revons; craignez qu'il ne vous +enleve encore cette enfant, celui qui abaissa les pensees de nos sages +jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, evoque tous les +troubles de la passion." + + * * * * * + +L'agitation persista, car les ennemis d'Athene gagnaient de l'audace a +demeurer impunis, et la foule se prenait a hair celle qu'on insultait +tout le jour. + + * * * * * + +Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante +ironie, lui conduisit l'Orientale: + +--Je te presentai une servante d'Adonis, c'est une chretienne qu'il faut +dire aujourd'hui. + +Athene, avec la lassitude de son isolement et de son elevation, +repondit: + +--Qu'importe, peut-etre, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de +la vie, etre curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse +noblesse de l'esprit; tu la possedes, Amaryllis. Et pouvons-nous te +reprocher, a toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur +d'ignorer la forme sereine et definitive, que surent donner a cette +inquietude nos aieux, les penseurs d'Hellas? + +Dans cette excuse se dressait un peu de fierte, et ce fut tout son +reproche a la Chretienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'etre +venus. Ses amis le plus affiches, jugeant le peril imminent, s'etaient +excuses. Seul, un vieillard rejoignit, aupres de la vierge, Amaryllis et +Lucius. Il etait poete et chancelant. Il affirma que la populace, un peu +egaree, se garderait de tous exces. Lucius et Athene empecherent +Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et +ce debauche trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie +d'un esprit, et que les plus beaux caracteres sont faits du +developpement logique de leurs illusions. + + * * * * * + +Cependant, avec simplicite, Athene commenca son enseignement au petit +groupe attentif: + +--"Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les +poetes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes +heroines, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes, +n'ont point a user de leur propre coeur pour les frivolites passageres, +et qu'ainsi, aux heures troublees, ils le trouvent intact dans leur +poitrine. + +"Et puis les poetes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter +plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais, +et les hommes inspires la chantent en termes magnifiques, avec tout le +deploiement de langage qui convient aux choses sacrees. + +"Elle est la felicite supreme, l'inconnue digne de nos meditations, la +patrie des reves et des melancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur. +Quelques sueurs et des contractions la precedent qu'il faut couvrir d'un +voile, mais aussitot nous nous fondons dans l'Etre, nous sommes +soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de desir, nous +nous absorbons dans l'un, dans le tout...." + + * * * * * + +Sa voix etait un peu cadencee et, par moments, s'envolait avec l'ampleur +d'un hymne aux dieux. Au milieu des huees d'un peuple, il y avait une +rare dignite dans cette vierge si jeune et belle, deployant, comme un +riche linceul, l'apotheose de la mort. + +Elle vit le vieillard qui considerait la salle vide avec des yeux +touches de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus +amerement encore a cet abandon. Et s'interrompant: + + * * * * * + +"Je veux laisser la, dit-elle, les pensees des sages, puisque +aujourd'hui elles l'attristent, o mon poete! mais garde-toi de meler de +mauvaises pensees au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute +de courage qu'ils se refusent a braver la populace, mais songez, mes +amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter +d'insenses, vous qui preferez vous joindre aux femmes plutot que de +suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas +rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermete la vie qui +nous est si lourde!" + + * * * * * + +A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris +d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussiere s'elevait, comme la +marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi etaient dechaines les +plus feroces des hommes contre une femme. + + * * * * * + +Lucius et ses amis voulurent entrainer Athene. + +--Ils n'ont que moi, repondit-elle en indiquant d'un geste les armoires, +les bibliotheques et les statues des ancetres. Je ne delaisserai pas les +exiles. + +Amaryllis se jeta a genoux, et elle baisait les mains de la vierge +heroique. + +--Jamais! reprit-elle. + +La grandeur du sacrifice lui donnait a cette heure une beaute inconnue +des vivants. Elle reprit: + +--Quittons-nous, mes freres. Le passage des jardins est libre encore. + +Elle devina leurs refus, et ses levres qu'allait sceller la mort +consentirent au mensonge. + +--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arreter ces fanatiques; ils nous +savent innocents et nobles; hatez-vous de les prevenir.... + +"Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute +amertume. Transmets a nos freres ma supreme pensee, et que toujours ils +se souviennent des ancetres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle, +console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, a cette +extremite, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un +d'entre eux ait soupire aupres de moi, et que ma froideur l'ait +contriste, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien +de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, a la derniere +d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner a +concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des +femmes heroiques, mon coeur gonfle pour Hellas l'emplissait toute." + +Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps deja, eclata de sanglots et +dechira ses vetements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et +Lucius ne purent retenir leurs larmes. + +Athene leur dit doucement: + +--Je vous prie, amis. + +Puis Amaryllis tremblait d'effroi. + +Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une +ville et comme l'embuscade d'un grand crime. + +La vierge dit au vieillard, qui seul etait demeure: "Pere, laisse-moi." + +Il repondit en sanglotant: + +--Je t'ai connue quand tu etais petite.... Je suis tres vieux, et toi +seule m'aime parmi les vivants.... + +Soudain ils se turent. + + * * * * * + +En bas, une marche cadencee retentissait sur les dalles. "Les legions!" +cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant +quelque chose comme une deception de martyrs. C'etaient les Barbares a +la solde de l'Empire, casques d'airain et leurs epees sonnant a chaque +pas. Honte! ils protegent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux +fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de betes, avec des +piques. + + * * * * * + +Elle repeta: "Pere, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme +meure devant un homme." + +Il cessa de pleurer, et relevant la tete: + +--Linus fut dechire par des chiens enrages, mais Orphee enchantait les +betes feroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de +tenter un destin semblable. + +La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-etre convenait-il que +des vers fussent declames devant la mort de la petite-fille de Platon et +d'Homere. + + * * * * * + +De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace. +A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, ou +chante le genie des poetes. Et la vierge immaculee dedaigna d'en voir +davantage. De ce peuple vautre dans la bestialite, elle haussa son +regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Helios, qu'environne l'ether +immense ou se meuvent, sur le rhythme des astres, les ames les plus +nobles. + +On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des +voix hurlant la mort. + + * * * * * + +Comme une pretresse, avec une lente serenite, dans un jour solennel, +accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrees, ainsi +Athene se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas: + +--Adieu, disait-elle, o ma mere! o la mere de mes aieux! Athenes qui +n'es plus qu'une ruine harmonieuse, pres de depouiller l'existence, je +te salue de ma derniere invocation! + +"Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire +contre les choses viles, contre la mediocrite et la souffrance, et s'il +n'avait tenu qu'a toi, j'eusse connu la douceur du sourire. + +"Tu deposas en moi tes plus nobles pensees et tes rhythmes les plus +harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de +vierge, alanguit ton genie. Et maintenant, mere, puisqu'il te plait de +me delivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicite." + + * * * * * + +Puis s'adressant aux statues d'Homere et de Platon: + +--Un jour, dit-elle, que je revais a vos cotes, j'appris de mon coeur +qu'une belle pensee est preferable meme a une belle action. Et pourtant +je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut +mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas +chagriner a jamais mon ame? + +"Ma mort toutefois n'offensera point votre serenite, et mon sang pali +lavera les parvis de votre demeure." + + * * * * * + +Elle se pencha encore vers les cours interieures. Ca et la, des pigeons +y sautillaient de grains en grains. Reveuse, elle demeura un instant a +regarder les plantes, les betes, la vie qu'elle avait toujours +dedaignee, et cette derniere seconde lui parut delicieuse. + + * * * * * + +Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle +apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord +s'entrouvrit devant elle, car sa demarche etait d'une deesse, et nul ne +voyait ses levres palies. Mais ses forces faillirent a son courage, elle +s'evanouit sur les dalles.--Alors, comme les machoires d'une bete fauve, +la foule se referma, et les membres de la vierge furent disperses, +tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les +Barbares ricanaient de cet assassinat, eclaboussant la majeste de +l'empire et le linceul du monde antique. + + * * * * * + +Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siecles anciens se tordait +dans l'epouvante et le delire avec les cris d'une agonisante et d'une +femme qui enfante, Amaryllis et Lucius rechercherent les restes divins +de la vierge du Serapis. + + * * * * * + +Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le baton +des fanatiques, la derniere des Hellenes; et seuls, une courtisane et un +debauche frivole, honorerent ses derniers instants. Mais que t'importe, +o vierge immortelle, ces defaillances passageres des hommes! ton destin +melancolique et ta piete traverserent les siecles douloureux, et les +petits-fils de ceux-la qui ricanaient a ton martyre s'agenouillent +devant ton apotheose, et, rougissant de leurs peres, ils te demandent +d'oublier les choses irreparables, car cette obscure inquietude, qui +jadis excita les aieux contre ta serenite, force aujourd'hui les plus +nobles a s'enfermer dans leur tour d'ivoire, ou ils interrogent avec +amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un +des jeunes hommes de cette epoque, que ces quelques jours passes a tes +genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eut pu rendre ces +pages dignes de ton heroique legende. + + + * * * * * + + +LIVRE II + +A PARIS + +A Henry de Verneville. + + + * * * * * + +CHAPITRE QUATRIEME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_Quelques mois avant d'etre majeur, il quitta sa province pour terminer +de niaises etudes, probablement son droit, a Paris. Il y vecut la vie +des conversations interminables qui est toute l'existence d'un etudiant +francais un peu intelligent._ + +_Il frequenta habituellement:_ + +_1 deg. Des cafes ou se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_ + +_2 deg. Quelques cabinets de travail de litterateurs connus;_ + +_3 deg. La Bibliotheque Nationale, l'Ecole des hautes etudes, des concerts +le dimanche, des musees._ + +_Dans cette vie ou il se dispersait, il apportait en somme assez de +clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il +imaginait et a cause desquels il s'etait meprise pendant des annees. +Quant a l'aimable plaisir qu'on y rencontre a chaque heurt de rue ou de +conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela +suffit._ + + + * * * * * + + +PARIS A VINGT ANS + + +En ces reves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses +premieres sensibilites. Durant trente jours et davantage, il gonfla son +ame jusqu'a l'heroisme. De sa tour d'ivoire,--comme Athene, du Serapis +--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il +s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mepriser. +Et cet enfant isole, vaniteux et meurtri, vecut son reve d'une telle +energie que sa souffrance egalait son orgueil. + +Solitaires promenades jusqu'a l'aube dans l'ombre de Notre-Dame! + +C'etait une philosophie abandonnee qu'il venait la pieusement servir. +Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si +ingenieux qu'il en sut l'agencement, ne paraissaient a son esprit que le +manteau d'un Dieu. Sa devotion, soulevant ce linceul qu'elle eut juge +grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver +l'enthousiasme. + +Quartier dechu! ruelles decriees, qui ombragerent la chretiente +d'incomparables metaphysiques! sa fievre vous parcourait, insatiable de +vos inspirations, et ses pieds a marcher sur tant de souvenirs ne +sentaient plus leurs meurtrissures. + +Soirees glorieuses et douces! Son cerveau gorge de jeunesse dedaignait +de preciser sa vision; ainsi son genie lui parut infini, et il +s'enivrait d'etre tel. + + * * * * * + +La reaction fut violente. A ces delices succeda la secheresse. Tant de +nobles aspirations aneanties lui parurent soudain convenues et froides. +Et son cerveau anemie, ses nerfs surmenes s'affolerent pour evoquer +immediatement, dans cet horizon pietine comme un manege, quelque sentier +ou fleurit une ferveur nouvelle. + +Il avait horreur de la monotone solitude de ses meditations, comme d'une +debauche quand notre tete et les bougies vacillent au vent de l'aube. +Une fraiche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repose. Mais +son amie, enfoncee dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas +reparu. Aussi, las et desespere de ne s'etre plus rien de neuf, il +detesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de facon precise se +construire un univers permanent. + +Toute la journee, il somnolait d'un vague a l'estomac; il fumait sans +plaisir et baillait. Il visita des gens et leurs conversations +poisseuses l'ecoeurerent. + + * * * * * + +Or un jour, dans une fete, au soleil sec, ou Paris s'epanouissait dont +le parfum enfievre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des +marbres d'art, des corbeilles colorees et un tumulte poli, il la +rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie. + +De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens +charmes. Elle avait mis a sa libre allure de jeune fille le masque +frivole d'une mondaine, et ennuage son corps souple du fouillis des +choses a la mode. Toujours delicieuse, il la reconnut, elle dont il ne +put definir le sourire ni les yeux pleins de bonte, et qui, couronnee de +fleurs, reconfortait les premieres melancolies dont il soupira,--elle +dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumee et +pres de qui l'on se plait a gaspiller le temps, la sensualite et la +metaphysique. + +Il lui sembla qu'une partie de soi-meme, depuis longtemps fermee, se +rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers. + + * * * * * + +Fontaine de vie, figure mysterieuse de petit animal nubile, et dont un +geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une emotion +feconde. Lueur qui nous apparait aux heures rares d'echauffement, et qui +revet une forme harmonieuse au decor du moment, pour offrir a notre ame, +chercheuse de dieux, comme un resume intense de tous nos troubles.--Son +desir a nouveau se cristallisait devant lui. + +Sous les feuillages, parmi la foule qui s'ecarte et admire, elle papote, +capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises +convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de +son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde +avec une gravite subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il +aspire a dominer le monde pour mepriser tout et tous, et que son mepris +soit evident. + +Cependant aupres de lui, ses camarades, des buveurs de biere, discourent +d'une voix assuree ou sonnent a chaque phrase des mots d'argent, tandis +que le garcon, balance sur un pied et qui serre contre son coeur une +serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes +grossieres qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses +et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils +existent. + +Sur son coeur un instant echauffe, du ciel las, la pluie tombe fine. Le +soleil, sa joie, toute la fete se terminent. + +La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai; +elle se prete gracieusement au baiser d'un personnage age et considerable, +--a qui elle chuchote quelques mots, en designant le jeune homme. Puis le +coupe, glaces relevees, s'eloigne; et s'efface sous la pluie le cocher, +rapide et dedaigneux. + + * * * * * + +Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre decoupee sur la vie par +cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de +l'ame furtive qu'elle signifie. Ses levres, trop mobiles et +deconcertantes, sont pareilles au rire leger de cette mondaine creature; +et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante, +il nous conquiert tous par l'approbation perpetuelle de sa tete qui +s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maitre qui institua +des doubles a toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit +les plus rudes sectaires. Ses paupieres sont alourdies, car sur elles +repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut +voir les prunelles bleues du sophiste reveur. Il l'aborda sans hesiter; +il lui dit son inquietude, qu'une bourrique pessimiste et un theoricien +ne surent apaiser, ses amours anemiques, ses reves et ses pietinements. +Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce +decor d'une fete de Paris. + + * * * * * + +Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord. + + * * * * * + +"Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous +procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous +respectates la division des genres. Vous connutes l'amour, et hier +encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles +experiences bien conduites sont precieuses.... Vous avez sans doute +vingt-un ans?" + +Il sourit et se frotta les mains. + + * * * * * + +"S'il vous plait, reprit-il, goutons quelque absinthe. Voila des annees +que je celebre les jouissances faciles sans les connaitre. A mon age, +imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues experiences me +ravissent." + +Et battant son absinthe avec une delicieuse gaucherie, l'illustre +vieillard se complut encore a quelques compliments ingenieux, tandis +qu'a chaque gorgee leur soir se teintait de confiance. + + * * * * * + +"Mon jeune ami, permettez que je retouche legerement votre univers. Il +est assez du gout recent le meilleur, je voudrais seulement le preciser +ca et la. + +"Vos maitres, leurs livres et leurs pensees diffuses vous firent une +excellente vision, un monde d'ou est absente l'idee du devoir (l'effort, +le devouement), sinon comme volupte raffinee; c'est un verger ou vous +n'avez qu'a vous satisfaire, ingenument, par mille gymnastiques (je vous +suppose quelques rentes et de la sante). + +"Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me +disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus +pour avoir hausse dessus les barbares un reve heroique. Mais quoi! +faut-il, a cause de ces lendemains desabuses, que votre coeur mefiant +oublie des instants delicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine +pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pietinee par la plebe ne +vous a-t-il pas monte jusqu'a l'enthousiasme?--Siecle lourdaud! Logique +detestable! Ils disent: "Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons +dans la joie, n'ont de lendemain." Qu'importe! Une ame vraiment +amoureuse ou heroique bondit a de nouvelles entreprises. C'est a +vous-meme qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de +votre ame: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde. + +"Les petits enfants, entre deux travaux de leur age, jouent au voleur; +ils goutent avec intensite les plaisirs de l'astuce, de l'independance +et du peche, entre quatre murs, de telle a telle heure. Ainsi faites, +et creez-vous mille univers. Que votre pensee vous soit une atmosphere +aimable et changeant a l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut +honorer, ecrit: "S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme +tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination." Sutes-vous +jouer de l'amour; en tresser des guirlandes a votre vie et a votre reve? +Je vous vis a l'ecart, froisse...." + +Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le +vieillard qui s'en apercut fit obliquer son discours: + + * * * * * + +"Helas! je negligeai moi-meme les mimiques d'amour. Je serai plus +competent a vous decrire un autre synonyme du bonheur, c'est la +recherche de la notoriete que je veux dire: reputation, gloire, toute +publicite suivie d'avantages flatteurs. Des hommes murs, et des jeunes +meme, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, a +tendre la main derriere ces instants aimables que je veux vous indiquer, +vous ne trouverez rien de plus qu'apres le baiser de votre amie ou +l'enivrement de votre vertu, mais, pour creer cette troisieme illusion, +les methodes sont tres amusantes. + +"Jeune, infiniment sensible et parfois peut-etre humilie, vous etes pret +pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itineraire sur, que je +vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et +le manteau, a cause des desillusions et du soir ou, lasse, on baille +dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garcon me verse et l'absinthe et +la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des +solecismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la +grammaire en cabinet particulier. + + * * * * * + +"Et d'abord instituez-vous une specialite et un but. + +"Si votre esprit timide ne sait pas, des sa majorite, embrasser toute +une carriere, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa +vie de legers repas, d'epaisses fumeries et de nocturnes abandons ou +l'amitie, l'amour et soi-meme lui sourient. C'est d'etape en etape que +votre jeune audace s'enhardira. + +"Denombrez avec scrupule vos forces: votre sante, votre exterieur, vos +relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre secheresse +rarement surchauffee, vos flaneries et cette delicatesse qui pourra vous +nuire. + +"Ayant dresse ce que vous etes et ce qu'il vous faut devenir, vous +possederez la formule precise de votre conduite. A la rectifier, chaque +jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous +enerve, dans l'embrasure des fenetres mondaines, tandis que passent les +valseurs. + +"Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui +s'etonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'ecrie: "Moi +aussi...." + +"Que desormais chacun _decouvre_, et a votre attitude seule, combien +vous etes ne pour ce but meme que secretement vous vous fixez. Vos +frequentations, la coupe de vos vetements contribueront a creer +l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est +l'appareil ou se trahit un specialiste. De la sera deduit votre +caractere. Je glisse sur le detail, mais que d'exemples, instructifs et +charmants, a tirer de la vie parisienne: si cela n'etait impudent. + + * * * * * + +"Votre attitude composee, reste, pour realiser votre formule, a vous +faire aider. + +"Par qui? + +"Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment +d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs petaradent et +disparaitront bientot. Puis vos interets et les leurs, identiques, se +contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout ecartez toute +familiarite. + +"Des personnes agees vous seront une meilleure ressource: du premier +jour leur amitie vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de +plus, sinon des besognes peut-etre et gratuites. Comment, retires sur +les sommets de la vie, aideraient-ils a ces petites combinaisons dont +ils sourient? ils ont oublie leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois, +leur commerce vous donnera de l'agrement. La vie, si bouffonne, enseigne +ces hautes intelligences a jouir de la notoriete avec ce detachement que +je vous preche des votre depart. Enfin, ayant un noble esprit, ils y +joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y, +tres egoiste, ne veut pas qu'on se relache. + +"L'excellente societe pour vos projets, c'est vos aines immediats; +j'entends qu'ils ont trente a trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour +activer leur succes ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils +ont un pied encore dans les chemins ou vous entrez, ils s'inquietent de +qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattes +d'obliger. + + * * * * * + +"Pour user des personnes agees et de ceux-ci, faites-vous agreable, +plaisez. Gardez de pretendre a quelque superiorite; le merite ne suffit +pas a conquerir les plus honnetes. Ayez souci d'approuver et non qu'on +vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'ame la plus +vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque merite reel a mettre +en relief. Quete amusante, d'ailleurs, ou il ne faut qu'un peu +d'ingeniosite. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent +pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez +votre role a ecouter chacun en tete a tete et a le reveler a soi-meme, +on vous goutera infiniment. + +"A la faveur de cette inclination (et non plus tot, car celui qui +pretend nous obliger des le premier jour souvent nous blesse et toujours +se deprecie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des +voitures soit assez eleve a Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la +jalousie, etouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et +qu'elle nait de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents, +qu'il est au monde quelque chose d'important. + + * * * * * + +"J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrete jamais a mi-chemin dans ce jeu +d'ambition. Realise ou parais realiser ta formule entiere; acquiers +toute la gloire que tu t'es ouvertement proposee. Ceci est une +necessite: il ne s'agit plus seulement de te rejouir, en un coin de +toi-meme, de tes contenances savantes; il s'agit d'etre ou de ne pas +etre battu quand tu seras vieux. + + * * * * * + +"Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--a +cause qu'etant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exegese et la +morale, je me vis contraint de pousser jusqu'a cette notoriete +considerable ou l'on m'honore. Je ne songeais guere a rire. J'avais des +mon depart avoue des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on +me batonnat. Aujourd'hui, ayant satisfait a ma formule, je salue et +j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste a mon plaisir; tout le +monde, et meme des personnes convenables, raffolent de mes petits +mouvements de tete, de mon grand mouchoir et des ironies, ou j'excelle. +Je dine tous les soirs en ville avec des dames decolletees, un peu +grasses comme je les prefere, qui m'entreprennent sur la divinite, et +avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voila quelle +belle chose est la notoriete! Ah, jeune homme! soyons optimistes!" + + * * * * * + +Le venerable M. X... se prit a rire un peu lourdement, puis se leva et +sur le talon, malgre sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une +gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains a son coeur, en +ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommode qui va vomir. +D'un trait pourtant il vida son verre. Et, apres un silence: + +"Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les +hommes convaincus qu'on se cree ses desirs, ses incertitudes et son +horizon, et acquerant chaque jour un doigte plus exquis a vouloir des +choses plus harmonieuses.--Helas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je +suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude +sur la table). C'est toujours l'exteriorite qui nous oppresse. Mais +vivons en dedans. Soyons idealistes.... (Il s'essuyait le visage.) A +l'alcool qui n'est decidement qu'une vertu vulgaire, preferez la gloire, +jeune homme.... (Il s'eventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout +au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'etre +affectueux et simple, car le grand idealiste se plait a tresser chaque +soir une parure de heros pour sa patrie.--Mais buvons a ceux qui nous +succederont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problemes +d'une complexite autrement coquette que tes melancolies, s'ils ajoutent +au vieux fonds de la nature humaine la curiosite et la science de tous +ces jeux que nous entrevoyons." (Et le vieillard un peu chancelant se +leva.) + +Mais j'abrege ce penible incident. Le jeune homme, naif, inculte ou +pique? ne sut comprendre l'agrement de cette philosophie, et pousse, je +suppose, par un respect, peut-etre hereditaire, pour l'imperatif +categorique, il passa tout d'un trait les bornes memes du pyrrhonisme +qu'on lui enseignait: jusqu'a soudain administrer a ce vieillard +complique une volee de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment, +mais lui triomphait disant: "Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez +l'elegiaque." Meme il eut replique par les choses de la morale et de la +metaphysique aux arguments de M. X... si les garcons et le maitre +d'hotel ne les avaient pousses dehors. + +Et le peuple ricanait. + + * * * * * + +De ce jardin, veritable printemps de Paris, elegant et sec et plein de +malaise, le jeune homme sortit fort enerve. Il elevait jusqu'a la haine +de tout son mecontentement intime. Ardeur etrange et dont je le blame, +il eut volontiers consenti a la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il +desirait s'ecroulait, et au meme instant il revoyait toutes les +deceptions et humiliations deja amassees. + +Apres s'etre ainsi meurtri, s'inquietant d'avoir battu le glorieux +vieillard qui fait partout autorite, il cherchait une justification +raisonnable a cet exces injurieux de sensibilite. Et il disait: + +"Si la gloire (academie, tribune francaise, notoriete, Panama) n'est que +cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je? + +"S'il mentait, je fis bien de le chatier, car il salissait un des +premiers mobiles de la vertu humaine. + +"Enfin s'il n'etait qu'ivre, joueur de flute ou corybante, je ne +l'endommageai guere, car les os de l'ivrogne sont elastiques, nous +enseigne la science, qui est une belle chose aussi." + + * * * * * + +C'est ainsi que, tout a la fois trop grossier et trop sensible, il +s'eloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siecle aux +viveurs delicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait +derriere lui, c'etait la plainte des lampes electriques se devorant dans +le soir, entre Paris et les etoiles. + + + * * * * * + + +CHAPITRE CINQUIEME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_Quand saint Georges a sauve la vierge de Beryte et qu'il est pres de +l'epouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les +tableaux precedents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous +peignons les aventures, devient decidement peu seduisante dans ce +chapitre et sous ce ciel de Paris, ou il semble qu'elle eut pu +s'accorder pleinement avec Lui._ + +_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleure de ses +concitoyens, et il jouit dans le ciel de la beatitude eternelle.--Mais +ici Lui s'agite; et le desaccord s'accentue entre ses gouts mal definis +et les conditions de la vie._ + + * * * * * + +_L'imperfection des plus distingues, la niaiserie de quelques notoires, +le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les +specialistes et la conviction que, s'il faut parfois se resigner a +paraitre fonctionnaire, commercant, soldat, artiste ou savant, il +convient de n'oublier jamais que ce sont la de tristes infirmites, et +que seules deux choses importent: 1 deg. se developper soi-meme pour +soi-meme; 2 deg. etre bien eleve. Principes auxquels il pretait une +excessive importance._ + + + * * * * * + + +DANDYSME + + + Et sa poitrine attenuee ne m'est + plus qu'une poitrine maigre. + + +Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crepitement dont le souvenir +desespere le dyspeptique a jamais prive de tabac; une fumee se fondit +vers le ciel: la couronne blanc cendre apparut. + +Il esperait dans son fauteuil etre tranquille et ne penser a rien, +seulement, avant son troisieme cigare, se distraire a feuilleter +l'_Indicateur Chaix_. + + * * * * * + +--Ah! dit-il en rougissant un peu de depit. + +Elle s'etait posee sur le bras d'un fauteuil, et, sans oter son chapeau, +deja developpait ce theme: J'ai des ennuis d'argent. + +Il fut excessivement choque de l'impudeur de ce propos; puis, resigne a +revenir encore sur le passe, il parla, naturellement avec melancolie: + +--Votre parole, modeste jadis, m'etait douce, madame; vous etes nee le +meme jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur, +comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous etions deux enfants +amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?... + +Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure.... + +--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour +sentimental; ce n'est pas ce bonheur-la que je sollicite aujourd'hui. +Mon epicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent +parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir. + +Avec cette grace degagee qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du +papier timbre. Il le refusa gravement. + +Elle eut un mouvement de violente impatience. + +--L'argent! dit-elle. Que ce mot dechire enfin le voile use de ton +univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul +peut me parer de la supreme elegance, de cette bienveillance qui sied +aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art delicat qui +est de flatter presque sincerement, de tous ces charmes enfin qui +flottent impalpables dans tes desirs. Ils sont en toi qui aspirent a +etre, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes +sous tes soupirs, dont le sens se derobera toujours a ta jeunesse, +isolee dans son altiere indigence, si la fortune ne me permet de les +consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je +les deroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, pose sur +ta sensibilite, en avait trouve le secret. C'est alors qu'intimide par +le cortege de ma beaute, domine par ma seduction hautaine et qui pose le +desir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma +bouche. + +Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance +lui-meme, dans sa mediocrite, il pretait a la fortune. Elle disait: + +--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunatre et qu'il +mangeait au Bouillon Duval; des lors ton mecontement se dissipa.--Une +belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la repulsion, +quand tu compris que reellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton +ame en frissonne, mais tu supportes (meme ne les recherches-tu pas?) les +rudes familiarites d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que +considerable et secretaire d'Etat. + +Il n'aimait guere qu'on brusquat les convenances. Il rougit qu'elle lui +jetat des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume, +agrandissant son deplaisir par des considerations philosophiques, il +repondit avec gravite: + +--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je +n'approuve ni ne blame l'independance de tes observations; je regrette +simplement que tu troubles mon hygiene spirituelle, car la mathematique +des banquiers m'importune. + +Elle, alors, s'emouvant et d'une douleur contagieuse: + +--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et +pourtant, petite fille, je te consolais a l'aurore de ta vie, au fosse +de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque +aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu devidas les +sentiments choisis, quand tu me nommais Athene ou Amaryllis, a cause de +tes lectures! + +--Ah!--dit-il en frissonnant, ramene par cette douceur a une vision de +l'univers plus banale et coutumiere,--je ne suis qu'un attache de +seconde classe aux Affaires etrangeres, et les restaurants sont fort +dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans +chercher a les placer dans la poitrine fraiche des femmes. + +--Mais sais-tu ce que tu negliges? + +Il craignit qu'elle ne recommencat la scene du chapitre II, et qu'elle +se devetit. Elle ouvrit simplement la fenetre tout au large: + + * * * * * + +De ce cinquieme d'un numero impair du boulevard Haussmann s'etendaient a +l'infini les vagues de Paris, sombres, ou sont enfouis les tapis de jeux +eclatants, taches d'or;--les nappes, les bougies, les fruits enormes et +delicats, dans les restaurants ou l'on rit avec le malaise de +desirer;--les abandons, ou la femme est jeune, dans les hotels de +tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliotheques, ou +s'alignent a perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de +joie, cinq cent mille volumes bien catalogues;--les musiques qui nous +modelent l'ame et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les +heroismes jusqu'aux emotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous +sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tiedes et +fleuris, ou, a cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un +monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec +aisance nous buvons une tasse de the, et que, sans crainte, nous +allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie tres soignees;--puis +des rues plates et solitaires et seches, ou des voitures rapides nous +emportent vers des affaires, dont il est amusant de debrouiller, avec +une petite fievre, la complexite. + +Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! La enfin, il se +dessaisirait de s'epier sans treve; et toutefois, frequentant mille +societes differentes, il ne connaitrait personne en quelque sorte; il +serait pour tous egalement aimable, et aucun ne le meurtrirait. + + * * * * * + +Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante melancolie, mais +soudain il songea qu'il pensait a peu pres comme les jeunes gens de +brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'acrete le penetra. +"Desormais, dit-il, je ne prendrai plus en grace les prieres, les +sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions +vulgaires." + +Et (toujours accoude devant Paris) sa pensee se mit a courir sans +relache hors de cette immense plaine ou campent les Barbares. + + * * * * * + +Alors il se trouva penche sur son propre univers, et il vaguait parmi +ses pensees indecises. Il se rappelait qu'a la petite fenetre d'Ostie +qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les +plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage +italienne), Augustin et Monique, sa mere, qui mourut des fievres cinq +jours apres, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie +que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le +coeur de l'homme ne concoit pas. Avec une intensite aigue, il entrevit +qu'il n'avait, lui, rien a chercher, et que, seul, le vide de sa pensee, +sans treve lui battait dans la tete. + + * * * * * + +--Mais, lui dit-elle, reapparaissant comme une idee obsedante qui +traverse nos meditations, ne t'ai-je pas envoye M. X...? Ses opinions +sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le +dictionnaire du langage que tiennent mes gestes a l'univers. Puisque tu +naquis ailleurs, il devait te preparer a ma venue, le commenter le +nouveau reve de la vie, qui, par moi, doit naitre en toi. + + * * * * * + +Le jeune homme, la fenetre fermee, s'assit, baissa un peu l'abat-jour +car la lumiere blessait ses yeux, puis il s'expliqua posement. + +--Veuillez, madame, m'ecouter. M. X..., dont je ne conteste ni les +seductions, ni la logique delicieuse, m'installait dans un univers a +l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon a ces apparences +que, pour la facilite des relations mondaines ou commerciales, tous les +Parisiens admettent, et dont les journaux a quinze centimes nous tracent +chaque matin la geographie. + +Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothese la +plus repandue, c'est-a-dire la plus accessible a toutes les +intelligences, il me condamnait a la tenir pour la regle certaine et +m'engageait a n'y pas croire a part moi. "Limite exactement ton ame a +des idees, des sentiments, des espoirs fixes par le suffrage universel, +me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire." + +Puis dans ce monde ainsi regle il me chercha un but de vie. Comme il +avait surpris, parmi tant de susceptibilites qui s'inquietent en moi, un +desir d'etre different et independant, il me proposa la domination. +Grossiere psychologie! + +J'eus tort de m'emporter. Ce role qu'il me proposait, si deplaisant, +etait du moins compose par un homme de gout. Plus apaise, je reconnais +qu'avec de bien legeres retouches le palais qu'il offrait a mes reves me +paraitrait assez coquet,--si l'horizon, helas! n'en etait +irremediablement vulgaire. + +"La gloire ou notoriete flatteuse est uniquement, me disait-il, une +certaine opinion que les autres prennent de nous, sous pretexte que nous +sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc."--Pour moi, j'entrevois +la possibilite de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter +par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout. +Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante. + +C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour specialiste, +a la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en +province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de +Montmartre, la complexite des intrigues, les etapes d'ou l'on voit +chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journees decisives, +les victoires, les echecs meme, tout cela parait gai, ennobli de fievre +et d'imprevu; mais, en fait, il faut diner avec des imbeciles; on prend +des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses +relations! On epie toujours le facteur; on s'amasse un passe ecoeurant, +et le present ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant +trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demande des lettres pour celui-ci +et pour celle-la, et l'on me vit, qui meditais dans des antichambres les +romans de Balzac avec la vie de Napoleon. + +O gloire! voila les epreuves par ou l'on t'approche, maintenant que tu +ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou +quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donne a tes amants, si je leur +enseigne a te conquerir _avec rien du tout!_ + + + * * * * * + + +RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIETE + + +Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-meme: + +Prenez donc une idee exacte; joignez-y un releve des qualites qu'il leur +faut, plus la liste des adresses ou l'on se procure ces qualites, avec +le temps et l'argent qu'elles coutent; agitez le tout avec vos pensees, +vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite. + +N'y touchez pas. Elle vous penetre lentement, elle depose dans votre ame +la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles +reussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez ou il vous plairait. +Des lors les hommes vous paraissent des agites, qui tatonnent dans une +obscurite ou tout vous est net et lumineux. + +Peu a peu cette fatuite intime exsude; elle adoucit et transforme vos +attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphere speciale; +cette confiance superbe que vous respirez subjugue, des l'abord, les +timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous +ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au +grade qui vous elevent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux +accabler leurs emules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer; +ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuite. Vous pensez +bien que la foule les suit. + +Alors si vous avez evite avec soin d'exceller en quoi que ce soit, +d'etre raffine de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'etre a la +mode, si l'on ne peut vous declarer un Brummel, un don Juan, un viveur, +non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre superiorite +demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitee par +aucune definition. + +Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, ou m'eut conduit M. +X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire. + + * * * * * + +Mais je suis tout ensemble un maitre de danse et sa premiere danseuse. +Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extreme simplicite des +moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de +pensee. + +Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la +ballerine, n'aurais-je pas honte du signe miserable que j'ecrirais? +C'est trop peu de borner son orgueil a l'approbation d'une plebe. Laisse +ces Barbares participer les uns des autres. + +Qu'on le classe vulgaire ou d'elite, chacun, hors moi, n'est que +barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne +peuvent que tatonner, denaturer, ricaner, s'attrister, me deformer +enfin, comme de grossiers devastateurs, aupres de la tendresse, des +restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue a +cultiver les delicates nuances de mon Moi. Et c'est a ces Barbares que +je cederais le soin de me creer chaque matin, puisque je dependrais de +leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette +risible vie m'allait seduire! + + * * * * * + +Mon esprit, qui ne s'emeut que pour bannir les visions fausses, se +retrouve, apres ces beaux raisonnements steriles, en face du vide. J'ai +du moins gagne une lumiere sur moi-meme; j'ai compris que rien n'est +plus risible que la forme de ma sensibilite, c'est-a-dire les dialogues +ou, toi et moi, nous nous depensons. Respectons dorenavant les adjectifs +de la majorite. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si +touchant, qu'avec les ames les plus neuves nous paraissions les +pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir +l'heure! + +Ma bien-aimee, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres +precedents; c'est le plus net resultat de l'education de Paris. J'ignore +quel univers me batir, mais je rougis de mon passe melancolique.--Et +voila pourquoi, madame, je desire que vous cessiez d'exister, et je +retire de dessous vous mon desir, qui vous soutenait sur le neant. + + * * * * * + +Ces paroles judicieuses ou vibrait une nuance amere, nouvelle en lui, +n'etaient qu'un jargon pedant pour une creature aussi denuee de +metaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre +empire sur soi-meme; elle se souvint des convenances. Quand il parlait +de dandysme et de s'imposer a la mode, elle approuvait avec un serieux +exagere et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il +conclut sur le neant de ses recherches, elle trouva un sourire +melancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_. + + * * * * * + +Puis, quels que fussent ses sentiments interieurs, avec une audace +merveilleuse, elle fut gaie et agacante jusqu'a dire, soudain +transformee: + +--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe, +je te verrai deux fois par semaine. + + * * * * * + +Il marchait dans la chambre a grands pas, irresolu, les deux mains +enfoncees dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu +embarrasse, presque timide, il repondit. + +--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton +adresse. Mais faut-il y penser a l'avance, et precisement a l'heure de +la journee ou je suis le plus capable d'atteindre a l'enthousiasme et +par suite a la verite? + +La jeune femme se leva; elle estimait que la scene devenait un peu +excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle +lui rendit son leger sourire de moquerie ou de simplicite pour qu'il +l'embrassat. + + * * * * * + +Mais lui, avec rapidite, comprenant la situation et qu'il n'avait plus +le droit d'etre de Geneve: "Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est +assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes a +7,50 pour aimer comme tout le monde?" + + + * * * * * + + +CHAPITRE SIXIEME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_C'est une souffrance, apres que par la pensee on a embrasse tous les +degres du developpement humain, de commencer soi-meme la vie par les +plus bas echelons._ + +_Pendant six mois il fut a son affaire. Il prit des aperitifs avec des +publicistes, meme il s'exerca sur trois jeunes gens a manier les hommes. +C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du +cigare: "He, voila que ce jeune homme se fait sa place au soleil." Ce +que ton nomme encore:_ il se pousse. + +_Et quoiqu'il n'eut qu'a se louer de tout le monde et de soi-meme, son +horreur pour ces contacts etait chaque jour plus nerveuse. Peut-etre +aussi se surchargeait-il, etant attache aux Affaires etrangeres, +secretaire d'un sous-secretaire d'Etat, avec d'autres broutilles._ + + * * * * * + + +EXTASE + + + Qu'on me rende mon moi! + + MICHELET. + + +A cette epoque, pour quelque besogne, une enquete sans doute, il fut a +Bicetre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinee de +soleil, il vit les fous joyeux et affaires, qu'un professeur, vieux +maitre decore, et des jeunes gens serieux et simples interrogeaient +discretement et toujours approuvaient. + +Le jeune homme etait las: fatigue de cette course matinale et humilie de +sa besogne pretentieuse. Ce palais de plein air, cette imprevue +hospitalite ou, dans un cadre parfait, dans une exquise regularite de +confort, ces hommes, _si differents_ cependant, suivaient leur reve et +se construisaient des univers, l'emurent. Il les voyait, ces idealistes, +se promener en liberte, a l'ecart, fronts serieux, mains derriere le +dos, s'arretant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur +sterile activite, nul ne les faisait rougir; leurs ames vagabondaient, +et vetus de vetements amples, ils laissaient aller leurs gestes. + +Isole dans ce delicieux sejour, tandis que personne ne daignait +s'interesser a lui, sinon d'un oeil interrogateur et dedaigneux, il fit +un retour sur lui-meme, poussiereux, incertain du lendemain, hatif et +n'ayant pas trouve son atmosphere.... + + * * * * * + +De ces nobles preaux ou une sage hygiene prend soin de ces reveurs, il +sortit bras ballants, ereinte par le soleil de midi, sans voiture, sans +restaurants voisins, convaincu des difficultes inouies qu'on rencontre a +vivre au plus epais des hommes. + + * * * * * + +Tout le jour, dans les intervalles de sa miserable besogne, il revit la +douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se +rejouissant soudain a cause d'un geste obscur qui se leve en leur ame, +et toujours penches sur le nuage qu'a souleve en eux quelque grande idee +tombee de Dieu. + + * * * * * + +Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision, +inexacte peut-etre, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les +feuillages un peu bruissants, se coucher, rever, ne pas prevoir, ne plus +connaitre personne, et cependant que soit machine avec precision le +decor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres +des eaux courantes. + + * * * * * + +Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues +poussiereuses ou le jour trop sali devient noir, parmi la foule +gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta. + +Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur echapper, les +bruyants et les ressasseurs, il apercut, pareille a sa marche, la fuite +grele d'un avec qui volontiers, des nuits entieres, il avait theorise. +Celui-la tient toute affirmation pour le propre des pedants et n'en use +que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et, +quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sinceres. + +Il l'abordait d'un premier elan, plein d'une delectation febrile a +l'idee que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient +longuement et pour rien: + +1.--Insulter la societe, les hommes et surtout les idees. + +2.--Se rouler soi-meme et leur sotte existence dans la boue. + + * * * * * + +Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air presse, +d'une voix humble ou vibrait une nuance amere: "Ah! vous voila un grand +homme, maintenant ... mais si ... mais si ..." Et le ton de cette phrase +etait difficile a rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui? +Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de +paraitre indifferent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la +salive de sa bouche etaient malades, son avenir degoutant et son passe +plein d'humiliation. + + * * * * * + +Harasse, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il +ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin +ses vetements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis +rentre dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphere familiere: + +--Enfin, dit-il, je vais m'embeter a mon saoul, tranquillement. + +Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de +cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains. +Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la meme interjection lui +echappe. Il a dans sa gorge l'etranglement des sanglots. Il n'ose meme +pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne a ses +imaginations,--et toutes idees l'envahissent. + +Et d'abord le desir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux +surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dedain +ou de protection. + +J'oublierai aussi les evenements, haissables parce qu'ils limitent (et +cependant si j'etais bon et simple, avec l'energie un peu grossiere des +heros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des +prudences et toutes ces mesquineries ou je derive). + +Je veux echapper encore a tous ces livres, a tous ces problemes, a +toutes ces solutions. Toute chose precise et definie, que ce soit une +question ou une reponse, la premiere etape ou la limite de la +connaissance, se reduit en derniere analyse a quelque derisoire +banalite. Ces chefs-d'oeuvre tant vantes, comme aussi l'immense delayage +des papiers nouveaux, ne laissent, apres qu'on les a presses mot par +mot, que de maigres affirmations juxtaposees, cent fois discutees, +insipides et seches. Je n'y trouvai jamais qu'un pretexte a m'echauffer; +quelques-uns marquent l'instant ou telle image s'eveilla en moi. +Anecdotes retrecies, tableaux fragmentaires d'apres lesquels je crois +plier mon emotion, moi qui suis le principe et l'universalite des +choses. + +Quelque filet d'idees que je veuille remonter, fatalement je reviens a +moi-meme. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces +livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude meme de +leurs nomenclatures. Simples casiers ou je classe grossierement les +notions que j'ai sur moi-meme! Leurs titres admis de tous servent +d'etiquettes sottement precises a diverses parties de mon appetit. Nous +disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la +conversation. Ainsi en pleine pate, a l'emporte-piece, on decoupe des +etoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers, +delicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la +cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette eclaire-t-il le +ciel inconnaissable et qui nous trouble? + + * * * * * + +Il alluma un cigare enorme, noir et sableux. Et il contemplait les +associations d'idees qui s'amassaient des lointains de sa memoire pour +lui batir son univers. + + * * * * * + +... Deja les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts, +souilles, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de +pensees qui baignent son ame, aussi reelles, quoique insaisissables, que +le parfum repandu dans tout notre etre par le souvenir d'une femme et +que nous ne saurions preciser. Des bouffees d'imagination indefinies et +puissantes le remplissent: desirs d'idees, appetits de savoir, emotions +de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumee presque pateuse de +son cigare. Il halete de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son +mecanisme de tete puissamment echauffe ne s'arrete pas a se renseigner, +a deduire, a distinguer, a rapprocher; son regard n'est tendu vers rien +de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de +dictionnaire. Il aspire a l'absolu. Il se sent devenir l'idee de l'idee; +ainsi dans le monde sentimental le moment supreme est l'amour de +l'amour: aimer sans objet, aimer a aimer. + + * * * * * + +Cependant une fois encore, dans cette atmosphere de son Moi, la-bas sur +l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son ame deroulee a +l'infini, il devine la jeune femme ou plutot le lieu ou jadis elle lui +apparut;--parfois dans un eclair de recueillement nous retrouvons les +longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'etait une acuite +profonde; tout l'etre transperce. Aujourd'hui, une notion, une froide +chose de memoire. + +Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et +qu'encensaient ces fleurs courbees, la tendresse et la volupte, jadis le +troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un +decor de tentations delicates; elle me souillait les hardiesses qui +domptent les hommes. Mais le soir, assis pres d'elle et me rongeant +l'esprit, je l'ai salie a la discuter.--Et il baille devant cette fade +et perpetuelle revenante, sa sentimentalite. + + * * * * * + +--Tu fus le precurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif a ce fluide et +profond univers qui s'etend derriere les minutes et les faits. Mais +pourquoi plus longtemps nommer femme mon desir? Je ne goutai de plaisir +par toi qu'a mes heures de bonne sante et d'irreflexion; gaite bien +furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu +m'abandonnais que je connus la faiblesse delicieuse de soupirer. Mon +reve solitaire fut fecond, il m'a donne la mollesse amoureuse et les +larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les +accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition a nous +preoccuper. Je ne veux plus te rever et tu ne m'apparaitras plus. +J'entends vivre avec la partie de moi-meme qui est intacte des basses +besognes. + + * * * * * + +Alors dans la fumee, loin du bruit de la vie, quittant les evenements et +toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui +fuyait cette vie etroite pour laquelle on a pu creer un vocabulaire. Un +amas de reves, de nuances, de delicatesses sans nom et qui s'enfoncent a +l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, ou sont inconnus +les buts et les causes, ou sont tranches ces mille liens qui nous +rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, ou le drame meme qui +se joue en notre tete ne nous est plus qu'un spectacle. + +Quand, porte par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume, +qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui +toujours le virent vetu de complaisance, de mediocres ambitions, de +futilites et s'enervant a des plaisanteries de cafe-concert. Au jour les +besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe! +Cette nuit celebre la resurrection de son ame; il est soi, il est le +passage ou se pressent les images et les idees. Sous ce defile solennel +il frissonne d'une petite fievre, d'un tremblement de hate: vivra-t-il +assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'emeut dans les peuples, +le long des siecles! + +Il se rejette en arriere pour aspirer une bouffee de tabac, et sa pensee +soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait, +l'autre contemplait le monde. + +Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y +voyait grouiller les Barbares, il tremblait a l'idee de descendre parmi +eux; ce lui etait une repulsion et une timidite, avec une angoisse. En +meme temps il les meprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux; +il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette +turbulence. + + * * * * * + +Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous +sommes les convaincus. Nous avons donne a chaque chose son nom; nous +savons quand il convient de rire et d'etre serieux. Nous sommes sourds +et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges, +etant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la consideration, la +patrie et toutes les places. Nous avons cree la notion du ridicule +(contre ceux qui sont _differents_), et le type du bon garcon (tant la +profondeur de notre ame est admirable). + + * * * * * + +--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrieme +cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le +frere trebuchant des ames fieres qui se gardent a l'ecart une vision +singuliere du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts +ma vie, je ne veux point participer de leur mediocrite. Je me reconnais; +je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis +evoquer ici par trois idees associees. Que toutes les forces de mon +orgueil rentrent en mon ame. Et que cette ame dedaigneuse secoue la +sueur dont l'a souillee un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante. +J'avais hate de cette nuit, o mon bien-aime, o moi, pour redevenir un +dieu. + + * * * * * + +--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc dejouer ainsi les jeunes dieux! +Hier vous parutes encore un enfant; vos reins s'etaient courbatures +pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; a l'aube, +on vous a vu la peau fripee et dans les yeux de legeres fibrilles rouges +apres des experiences sentimentales. + +--Qu'importe mon corps! Demence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien +de commun entre ce produit mediocre de mes fournisseurs et mon ame ou +j'ai mis ma tendresse. Et quelque bevue ou ce corps me compromette, +c'est a lui d'en rougir devant moi. + +--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idees, votre ame enfin, +cinquante que vous connaissez les possederent et les ont exprimees avec +des mots delicieux. Sachez donc que, n'etant pas neuf, vous paraissez +encore sec, essouffle, fievreux; qui donc pensez-vous charmer? + +--Mes pensees, mon ame, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir +ces representations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et +furtives ou vous pretendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et +par qui elles existent dans leurs differences et dans leur unite, +pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensees, +avec mes actes, toutes vapeurs grossieres qui s'elevent de vos sens +quand vous me regardez! + +Il serait beau, dites-vous, d'etre petit-fils d'une race qui commanda, +et l'aieul d'une lignee de penseurs;--il serait beau que mon corps +offrit l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van +Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement +ma sensibilite contre une sensibilite pareille, et qu'en cette rare +union l'estime et la volupte ne fussent pas separees. Miseres, tout +cela! Fragments eparpilles du bon et du beau! Je sais que je vous +apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en verite, je +ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable +et insaisissable, derriere ce corps, derriere ces pensees, derriere ces +actes que vous me reprochez; je forme et deforme l'univers, et rien +n'existe que je sois tente d'adorer. + +Je me desinteresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus +responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et +de la depopulation. + +Apres quoi si l'on me dit: "Prouvez-vous donc, temoignez que vous etes +un dieu." Je m'indigne et je reponds: "Quoi! comme les autres! me +definir, c'est-a-dire me limiter! me refleter dans des intelligences qui +me deformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous +prepare? Ma tache, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver +intact. Je m'en tiens a degager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans +cesse le fleuve immonde des Barbares." + + * * * * * + +Ainsi se retrouvait-il faconne selon son desir. + + * * * * * + +Et peu a peu l'amertume melee a ce tourbillon de pensees se fondait. +Abandonne dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminee parmi +les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il +maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idees +qui ne se revelent que dans un eclair. La solennite et la profondeur de +son emotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse +n'etait pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied +des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portee, sous un ciel +bas, par un vent apre, sur la bruyere immense de l'ocean breton; mais +entre ces murs nus et desesperants, ses moindres pensees prenaient une +intensite poussee jusqu'a un degre prodigieux. Il s'enfoncait avec +passion a en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession +... Plenitude, sincerite d'ardeur, que ne peut vous faire sentir +l'analyse. + +Porte sur ce fleuve enorme de pensees qui coule resserre entre le +coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, desormais debordant +cet etroit canal d'une nuit, le fleuve allait se repandre et l'emporter +lui-meme sur tout le champ de la vie. Delices de comprendre, de se +developper, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se +remplir d'images indefinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au +dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous +grisent en se defendant, et qui de leur secret disent seulement: "Nous +sommes de la meme race que toi, ardents et decourages." + + * * * * * + +Et ce ne sont pas la les pensees familieres, les cheres pensees +domestiques, de flanerie ou d'etude, que l'on protege, que l'on +rechauffe, qu'on voit grandir. A celles-la, le soir, comme a des +amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument +comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre +coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussiere +d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore +le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse +terrible: "Sont-elles bonnes? et leur beaute?" Un nuage passe: "D'autres +les ont possedees; demain elles me paraitront peut-etre froides, vides, +banales." Ah! cette secheresse! ces harassements de reprendre, a froid +et d'une ame retrecie, des theories qui hier m'echauffaient! Ah! presser +une imagination, systematiser, synthetiser, eliminer, affiner, comparer! +besogne d'ecoeurement! degout! d'ou l'on atteint la sterilite. Et devant +cet amas de reves gaches, le cerveau fourbu demeure toujours, affame +jusqu'au desespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de systeme +a baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaitre ces angoisses. + +Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de creer. En cet instant je +suis une fonction. O bonheur! ivresse! je cree. Quoi? Peu importe; tout. +L'univers me penetre et se developpe et s'harmonise en moi. Pourquoi +m'inquieter que ces pensees soient vraies, justes, grandes? Leurs +epithetes varient selon les etres qui les considerent; et moi, je suis +tous les etres. Je frissonne de joie, et, comme la mere qui palpite d'un +monde, j'ignore ce qui nait en moi. + + * * * * * + +Lourds soirs d'ete, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buee, de +sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couche +sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'etais +enivre jusqu'a la migraine d'un defile sensuel d'images faites de grands +paysages d'eau, d'immobilite et de sante dolente, doucement consolee +parmi d'immenses solitudes brutalisees d'air salin.--Ainsi dans cette +chambre seche roulait en moi tout un univers, apre et solennise. + + * * * * * + +Comme il se promenait dans l'appartement a demi obscur, parlant tout +haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetees la +negligemment, avec la hate de sa rentree, et soudain il se rappela qu'il +devait passer chez son cordonnier, puisqu'a midi recommencait son +labeur. Deja sonnaient trois heures du matin: un decouragement +epouvantable l'envahit: il fallait maintenant tacher de dormir jusqu'a +l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraichir +l'atmosphere enfievree, il ouvrit sur l'enorme Paris, qui, repu, lui +sembla se preparer au lendemain. Il se devetit avec ce calme presque +somnambulique qui nait, apres une violente surexcitation, de la +certitude de l'irremediable. Et longtemps avant de s'endormir il se +repetait, en la grossissant a chaque fois, l'horreur de la vie qu'il +subissait. Son sommeil fut agite et par troncons, a cause qu'il avait +trop fume: "Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe +en nous ne nous echappe. Je vois distinctement de petits morceaux de +rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif." Et, le +corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour elever sa +tete brulante. + + + * * * * * + + +CHAPITRE SEPTIEME + + * * * * * + +CONCORDANCE + + +_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son +anxiete, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._ + +_Certes il ne pretendait son degout universel justifie que contre +l'_espece; _il reconnaissait qu'appliquee a l'_individu _sa mefiance +avait souvent tort, car les caracteres specifiques se temoignent chez +chacun dans des proportions variables._ + +_Seulement il etait craintif de toute societe._ + +_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraitre +enviable, mais il meprisait les ames mediocres qui peuvent se satisfaire +pleinement._ + + * * * * * + +_C'est malgre lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa +nature, que nous avons vu se former par cinq annees d'efforts, deux hors +du monde, trois a Paris. Silencieux et affaisse, il cachait le plus +possible ses sentiments, mais la meilleure refutation qu'il leur connut +consistait en un long bain vers dix heures du soir et une preparation de +chloral._ + + * * * * * + +AFFAISEMENT + + +C'etait, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voile des chansons +bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pave de bois, un peu +grise du luxe abondant des equipages, et satisfait de n'avoir aucun +labeur pour cette soiree ni le lendemain. Il dina sans enervement, dans +un endroit paisible et frais, servi par un garcon incolore. Il n'eut pas +conscience des phenomenes de la digestion, et attable devant le cafe +elegant et desert d'une silencieuse avenue, il gouta sans importuns le +leger echauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le +soir tombant, un peu froid pour faire plus agreable son londres blond +parfaitement allume, il contemplait de vagues metaphysiques, charmantes +et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles +s'echappant a cette heure de leurs ateliers ingenieux de couture. +Etaient-elles dans son ame, ou les voyait-il reellement sous ses yeux? +pour qu'il prit souci de l'eclairer cet affaissement reveur etait trop +doux. + + * * * * * + +Bientot, mortifie des durs batons de sa chaise, il se leva et dut se +choisir une occupation, un lieu ou il eut sa raison d'etre ce soir dans +cet ocean mesquin de Paris. + +... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de +camarades. On arrive, on est surpris et illumine de se revoir; on se +serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec +nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide, +ou sans lever les yeux _a l'homme preoccupe,_ ou en disant: "mon +vieux"). Puis quoi! les bavardages connus, les doleances, de petites +envies. Aupres de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je +n'irai pas risquer ma quietude. Tandis que les muscles de leurs visages +et les secretes transitions de leurs discours revelent qu'ils mettent +leur honneur et leur joie dans les mediocres sommes et faveurs ou ils se +hissent, ils n'arretent pas de stigmatiser, avec emportement et naivete, +les concessions de leurs aines. Le plus agacant est que, cramponnes a +des opinions fragmentaires qu'ils recurent du hasard, ils s'indignent +contre celui qui tient d'egale valeur ce qu'ils meprisent et ce qu'ils +exaltent, comme si toutes attitudes n'etaient pas egalement +insignifiantes et justifiees. + + * * * * * + +... Dans le monde, a ce debut de l'ete, plus de receptions tapageuses. +Aux salons reposes et frais, quinze a vingt personnes se succedent +doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de the. +Que n'allait-il s'y delasser? On rencontre dans la societe, a defaut +d'affection, des gens affectueux et bien eleves. Les impressions qu'on y +echange, prevues, un peu trop lucides, du moins n'eveillent jamais ce +malaise que nous fait la verve heurtee des jeunes gens. "Peu repandu, je +sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires, +politiciens et mondaines; je ne distingue guere leurs petitesses, et, +dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur +bienveillant et bref."--Helas! sa douloureuse sensibilite lui fermait +ces elegants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: "Je n'ai pas +souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne +m'ait mortifie des l'abord par quelque parole, insignifiante mais ou je +savais trouver, malgre que je me tinsse, de la peine et de l'irritation. +J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguerent avec un gout +charmant, et leur accueil m'eut transporte, si l'impuissance de paraitre +en une seule minute tout ce que je puis etre n'avait alors gate mon naif +epanouissement et si profondement qu'aujourd'hui encore, dans mes +instants de fatuite, la soudaine evocation de ces circonstances me +resserre." Imagination penible qu'a part soi il comparait a la vanite +pointilleuse des campagnards, mais enfoncee si avant dans sa chair qu'il +pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir. + + * * * * * + +... Une troisieme distraction s'offrait: la musique. Amie puissante, +elle met l'abondance dans l'ame, et, sur la plus seche, comme une +humidite de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mecontent honteux, +pendant les noires journees d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie +sentimentale des sons, ou les tristesses meme palpitent d'une si large +noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eut pas accepte +cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses +pensees familieres. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie, +le front touche d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail +nocturne, il se convainquait d'avoir ete _elu_ pour des infortunes +speciales.--Mais dans cette molle soiree de tiedeur il repugnait a toute +secousse. "Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les +violons; leur puissance trop imploree decroit, et leur vertu ne saurait +etre mise en reserve qui se subtilise avec le soupir expirant de +l'archet." + + * * * * * + +Il alla simplement se promener au parc Monceau. + +Quoique le soir elle sente un peu le marecage, il aimait cette nursery. +La, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait +d'abandonner l'air gaillard et sur de soi, uniforme du boulevard. Tant +etait douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la +majorite ne fut jamais spirituel. "Les gens m'epouvantent, ajoutait-il, +mais a la veille d'un dimanche ou je pourrai m'enfermer tout le jour, +j'ai pour l'humanite mille indulgences. Mes mechancetes ne sont que des +crises, des exces de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agres +admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague +et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des +objections; petites phrases de Michelet si penetrantes, brulantes du +culte des groupes humains! amis, belles ames, qui me communiquez au +dessert votre sentiment de la responsabilite! moi-meme j'ai senti une +energie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail, +quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes. +--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une piece, mais je me plais +infiniment." + + * * * * * + +Dans son epaule, une nevralgie lancina soudain, qui le guerit sans plus +de sa deplaisante fatuite. Humant l'humidite, il se hata de fuir. Puis +reprenant avec ponderation sa politique: + +"La reflexion et l'usage m'engagent a ensevelir au fond de mon ame ma +vision particuliere du monde. La gardant immaculee, precise et +consolante pour moi a toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut, +supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarites des gens.--Je +saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par +quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on +agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse a se +garder en meme temps qu'on parait se donner, un plaisir aigu de mepris. +Equilibre pourtant difficile a tenir! L'homme interieur, celui qui +possede une vision personnelle du monde, parfois s'echappe a soi-meme, +bouscule qui l'entoure et, se revelant, annule des mois merveilleux de +prudence; s'il se plie sans eclat a servir l'univers vulgaire, s'il +fraternise et s'il ravale ses degouts, je vois l'amertume amassee dans +son ame qui le penetre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses, +et ces levres sechees, avec bientot des coliques hepatiques!" + + * * * * * + +Il s'arreta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois +encore, ayant pose la verite (qui est de respecter la majorite), les +raisonnements se derobaient, le laissant en contradiction avec soi-meme. +Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniatrement par un autre cote sa +rhapsodie: + + * * * * * + +"Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en degout? +(Et cette petite formule, deplaisante, trop maigre, desolait sa vie +depuis des mois.) + +"Un jour viendra ou ce systeme, d'apres lequel je plie ma conduite, me +deplaira. Aux heures vagues de la journee, souvent, par une fente +brusque sur l'avenir, j'entrevois le desespoir qui alors me tournera +contre moi-meme, alors qu'il sera trop tard. + +"C'est pitie que dans ce quartier desert je sois seul et indecis a +remuer mes vieilles humeurs, que fait et defait le hasard des +temperatures. Et ce soir, avec ce perpetuel resserrement de l'epigastre +et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de +sentir les nerfs qui se montent et seront bientot les maitres, ressemble +a tout mes soirs, sans treve agites comme les minutes qui precedent un +rendez-vous. + +"Ceux de mon age, _eversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont +une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanes; ils +doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands +coups sur les epaules et souvent meme sur le plat du ventre, avec +enthousiasme. Moi qui repugne a ces petulances et a leurs gourmes, plus +tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'etre +eloigne des ivresses ou des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums +violents et des corsages delicats, sont gaies puis se deshabillent. Et +voila mon moindre regret pres de tant de succes proposes, autorite, +fortune, qu'irrevocablement je refuse. Refuses! qui le croira. Ou +m'arreterais-je si je me decidais a vouloir?... Helas! quelque vie que +je mene, toujours je me tourmenterai d'une acrete mecontente, pour +n'avoir pu mener parallelement les contemplations du moine, les +experiences du cosmopolite, la speculation du boursier et tant de vies +dont j'aurais su agrandir les delices." + +Cependant, par de rapides frottements il echauffait son rhumatisme, et +il circulait dans ce pate de maisons mornes, rue de Clichy, square +Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un +singulier melange de degout et de timidite, jusqu'a ne pouvoir prononcer +leurs noms sans malaise, car il y avait recemment habite. Et le souvenir +des espoirs, des echecs, des angoisses, tant de degouts subis des +Barbares! precisant sa pensee, il tente, une fois encore, de reconnaitre +sa position dans la vision commune de l'univers: + + * * * * * + +"A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec +passion, les plans les plus ingenieux, imaginations commerciales, succes +mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les +devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitot par les Barbares +sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai controle, +estime, cote, toise, apprecie enfin; ils m'admonesteront, reformeront, +redresseront, puis ils daigneront m'autoriser a tenter la fortune; et je +serai exploite, humilie, vexe a en etre etonne moi-meme, jusqu'a ce +qu'enfin, excede de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en +revienne a ma solitude, de plus en plus resserre, fane, froid, subtil, +aride et de moins en moins loquace avec mon ame. + +"Oui, c'est trop tard pour renoncer d'etre l'abstraction qu'on me voit. +Je fus trop acharne a verifier de quoi etait faite mon ardeur. Pour +m'eprouver, je me touchai avec ingeniosite de mille traits aigus +d'analyse jusque dans les fibres les plus delicates de ma pensee. Mon +ame est toute dechiree. Je fatigue a la reparer. Mes curiosites, jadis +si vives et agreables a voir: tristesse et derision. Et voila bien la +guitare demodee de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse! +Tristesse, tu n'interesses plus aujourd'hui que des fabricants de +pilules, qui te vaincront par la chimie. Derision! m'etant mange la tete +comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'epaisseur +pour que je sourie encore. + +"Mon sourire a perdu sa fatuite. Je pensais me sourire a moi-meme, et +j'ai perdu pied dans l'indefini a me hasarder hors la geographie morale. +La tache n'etait pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouille, +aminci, je me refuse desormais a de nouvelles experiences. + +"Je ne sais plus que me repeter; mes degouts meme n'ont plus de verve: +simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anemie, miseres du passe, je +vous vois mesquins du haut de la loi que j'ebauchai, ridicules avec les +yeux du vulgaire. + +"Ce que j'appelais mes pensees sont en moi de petits cailloux, ternes et +secs, qui bruissent et m'etouffent et me blessent. + +Je voudrais pleurer, etre berce; je voudrais desirer pleurer. Le voeu +que je decouvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre, +et tel que je ne le prendrais pas en grippe. + + * * * * * + +"J'aurais passe ma journee tant bien que mal sous les besognes. Le soir, +tous soirs, sans appareil j'irais a lui. Dans la cellule de notre amitie +fermee au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosite ou son +indifference ne me feraient tressaillir. Je serais sincere; lui +affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je +lui trouverais de l'autorite, ce serait "mon aine"; et, pour tout dire, +il serait a mes cotes? moi-meme plus vieux. Telle sensation dont vous +souffrez, me dirait-il, est rare meme chez vous; telle autre que vous +pretez au monde, vous est une vision speciale; analysez mieux. Nous +suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous etes au +pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop +sillonne par le mal se refusait a comprendre, et, cette supposition est +plus triste encore, si je meprisais la verite par orgueil de malade, +lui, sans mechantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait +moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon acrete. Il +m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est +quand la fierte me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre +un dieu dans les bras, pour que du moins le pretexte de ma lassitude +soit noble. Dans mes detestables lucidites et expansions, il saurait me +donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La +secheresse, cette reine ecrasante et desolee qui s'assied sur le coeur +des fanatiques qui ont abuse de la vie interieure, il la chasserait. +A moi qui tentai de transfigurer mon ame en absolu, il redonnerait +peut-etre l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose a desirer, +a regretter, a pleurer! pour que je n'aie pas la gorge seche, la tete +vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des cures, des +ingenieurs, des demoiselles et des collectionneurs." + + * * * * * + +Marcher dans les rues, ceder le trottoir, heurter celui-ci et respecter +son propre rhumatisme secoue et coupe les idees. Au milieu de son +emotion, ce jeune homme se mit tout a coup a rever de la vie qu'il +s'installerait, s'il parvenait a supporter le contact des Barbares; + +"Je serais, pour qu'on ne m'ecrase pas, bon, aimable, rare et sans y +paraitre tres circonspect. + +"Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me preparer des mets +legers et qui, dans une office fraiche, ou j'irais pres de lui parfois +m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du +jour a feuilleter des traites d'hygiene. + +"J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes, +pour visiter commodement certaines curiosites du vieux Paris, ou il faut +apporter le guide Joanne, gros format. + +"Chaque annee, de rapides voyages de trente jours me meneraient a Venise +pour ennoblir mon type, a Dresde pour rever devant ses peintures et ses +musiques, au Vatican et a Berlin pour que leurs antiques precisent mes +reves. Enfin, a tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de +dormir, et je me reveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en +face du va-et-vient admirable de l'heroique ocean breton, male et +paternel." + + * * * * * + +Rentre chez lui, il calcula sur papier le revenu necessaire a ce train +de vie et les besognes qu'il lui en couterait. Puis il sourit de cet +enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner. + +Ensuite accable, il ne trouva plus la moindre reflexion a faire ... o +maitre qui guerirait de la secheresse. + + * * * * * + +C'est ce soir-la que decidement incapable de s'echauffer sans un +bouleversement de son univers interieur, toujours possible mais que +depuis des mois il esperait en vain, timide et affaisse devant l'avenir, +tourmente d'insomnies, il eut le gout de se souvenir, de repeter les +emotions, les visions du monde dont jadis il s'etait si violemment +echauffe. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette +monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les +solliciteurs de ce depute sous-secretaire d'Etat. + +Il ne s'efforca nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux +fussent agreables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habilete, les +divers reves demeures empreints sur sa memoire depuis cinq ans. +Seulement a cette heure de sterilite, il s'etonnait parfois de retrouver +dans son souvenir certains acces de tendresse ou de haine. Est-il +possible que j'aie declame! J'esperais cela! O naivete! Il rougissait. +Et malgre sa sincerite, ca et la vous devinerez peut-etre qu'il a mis la +sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-meme. + +Souvent, tres souvent, fatigue, perdu dans cette casuistique monotone, +touche du soupcon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus +effraye encore a l'idee de recommencer une vraie vie serieuse, ferme, +utile, il s'interrompait: + + * * * * * + +O maitre, maitre, ou es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me +remets!" + + + * * * * * + + +O maitre, + +Je me rappelle qu'a dix ans, quand je pleurais contre le poteau de +gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les +cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'etais ridicule, je +m'interrogeais avec angoisse! "Plus tard, quand je serai une grande +personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?"--Je ne +sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop +sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans. +Petit garcon, tu n'avais pas tort de mepriser les cuistres, +dispensateurs d'eloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dependais; +tu montrais du gout de te plaire, de fois a autre, par les temps humides, +a pleurer dans un coin plutot que de jouer avec ceux que tu n'avais pas +choisis. Crois bien que les soucis et les pretentions des grandes +personnes ont continue a m'etre souverainement indifferents. Aujourd'hui +comme alors, je sens en elles l'ennemi; pres d'elles je retrouve le +dedain et la timidite que t'inspirait la mediocrite de tes maitres. + +Rien de mes emotions de jadis ne me paraitrait leger aujourd'hui. J'ai +les memes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifie, et il m'enseigne +que j'avais tort, quand, tous m'ayant blesse, je disais en moi-meme: +"Ils verront bien, un jour." Chaque annee, a chaque semaine presque, +j'ai pu repeter: "Ils verront bien", ce mot des enfants sans defense +qu'on humilie. Mais je n'ai plus le desir ni la volonte de manifester +rien qui soit digne de moi. L'effort egoiste et apre m'a sterilise. Il +faut, mon maitre, que tu me secoures. + +Je n'ai plus d'energie, mais compte qu'a la sensibilite violente d'un +enfant je joins une clairvoyance des longtemps avertie. Et je te dis +cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force +et de fecondite spirituelle que j'ai besoin. + +Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de +laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bete qui flaire et +vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jete mon sentiment +a celle qui passait sans que ma psychologie l'eut elue. Le secret des +forts est de se contraindre sans repit. + +Je sais aussi,--puisque le decor ou je vis m'est attriste par mille +souvenirs, par des sensations confuses incarnees dans les tables du +boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade +de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts ou veillent mille +chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours eprouve que les choses tres +belles me remplissaient d'une acre melancolie par le retour qu'elles +m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les +passionnerait. + +Je sais, mais qui me donnera la grace? qui fera que je veuille! O +maitre, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec +confiance a la seule recherche de mon absolu. + +Cette legende alexandrine, qui m'engendra autrefois a la vie +personnelle, m'enseigne que mon ame, etant remontee dans sa tour +d'ivoire qu'assiegent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences +vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir? + +Tout ce recit n'est que l'instant ou le probleme de la vie se presente a +moi avec une grande clarte. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en +paroles mais en oeuvres, apres l'elan de l'ame, apres la tendresse du +coeur, le veritable amour serait d'agir. + +Toi seul, o mon maitre, m'ayant fortifie dans cette agitation souvent +douloureuse d'ou je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait, +et je te supplie que par une supreme tutelle, tu me choisisses le +sentier ou s'accomplira ma destinee. + +Toi seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou +prince des hommes. + + + * * * * * + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barres + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 *** + +***** This file should be named 16812.txt or 16812.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16812/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/16812.zip b/16812.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f304ba6 --- /dev/null +++ b/16812.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..7bce8a0 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #16812 (https://www.gutenberg.org/ebooks/16812) |
