summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/16812-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '16812-8.txt')
-rw-r--r--16812-8.txt4441
1 files changed, 4441 insertions, 0 deletions
diff --git a/16812-8.txt b/16812-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..cf1b7b6
--- /dev/null
+++ b/16812-8.txt
@@ -0,0 +1,4441 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barrès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 1
+ Sous l'oeil des barbares
+
+Author: Maurice Barrès
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+par
+
+MAURICE BARRES
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ * * * * *
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+1911
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+
+EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES.
+
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+Voici une courte monographie réaliste
+
+
+LIVRE I
+
+AVEC SES LIVRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--Concordance
+
+_Départ inquiet_
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME.--Concordance
+
+_Tendresse_
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME.--Concordance
+
+_Désintéressement_
+
+
+LIVRE II
+
+A PARIS
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME.--Concordance
+
+_Paris à vingt ans_
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME.--Concordance
+
+_Dandysme_
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME.--Concordance
+
+_Extase_
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME,--Concordance
+
+_Affaissement_
+
+
+Oraison
+
+
+ * * * * *
+
+
+EXAMEN DES TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES
+
+
+ * * * * *
+
+A M. PAUL BOURGET
+
+
+MON CHER AMI,
+
+_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six
+semaines, était ignoré du public, et la plupart des professionnels le
+jugeaient incompréhensible et choquant, quand vous lui apportâtes votre
+autorité et voire amitié fraternelle. Vous m'en avez continué le
+bénéfice jusqu'à ce jour. Vous m'avez abrégé de quelques années le temps
+fort pénible où un écrivain se cherche un public. Peut-être aussi mon
+travail m'est-il devenu plus agréable à moi-même, grâce à cette
+courtoise et affectueuse compréhension par où vous négligez les
+imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
+tentatives intéressantes._
+
+_Ah! les chères journées entre autres que nous avons passées à Hyères!
+Comme vous écriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du
+viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tillière, puis aussi
+de la jeune Bérénice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
+alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
+vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
+détails, c'est-à-dire donner de l'intelligence aux hôteliers et de la
+timidité aux importuns; à ce point que pas une fois, en me mettant à
+table, dans ce temps-là, il ne me vint à l'esprit une réflexion qui
+m'attriste en voyage, à savoir qu'étant donné le grand nombre de bêtes
+qu'on rencontre à travers le monde, il est bien pénible que seuls, ou
+à peu près, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._
+
+_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procuré le plaisir le
+plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._
+
+_Si j'ajoute que vous êtes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
+nette des méthodes convenables à chaque espèce d'esprit et le goût le
+plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
+la liberté de vous adresser ce petit travail, ou je me suis proposé
+d'examiner quelques questions que soulève cette théorie de la culture
+du Moi développée dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le
+Jardin de Bérénice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+EXAMEN
+
+
+Oui, il m'a semblé, en lisant mes critiques les plus bienveillants,
+que ces trois volumes, publiés à de larges intervalles (de 1888 à 91)
+n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attaché à louer ou à
+contester des détails; c'est la suite, l'ensemble logique, le système
+qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en réponse aux
+critiques les plus fréquentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
+d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuseté de me suivre, je
+procéderai par exposition, non par discussion.
+
+Que peut-on demander à ces trois livres?
+
+N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
+Taine ou Bourget. Ceux-ci procèdent selon la méthode des botanistes qui
+nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
+racines, par le sol où elle se développe, par l'air qui l'entoure. Ces
+véritables psychologues prétendent remonter la série des causes de tout
+frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
+nous narrent, ils tirent des lois générales. Tout à l'encontre, ces
+ouvrages-ci ont été écrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de
+Jésus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes,
+et dont la préoccupation d'analyse s'arrête à donner une description
+minutieuse, émouvante et contagieuse des états d'âme qu'il s'est
+proposés.
+
+Le principal défaut de cette manière, c'est qu'elle laisse
+inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
+décrit. Expliquer que tel caractère exceptionnel d'un personnage fut
+préparé par les habitudes de ses ancêtres et par les excitations du
+milieu où il réagit, c'est le pont aux ânes de la psychologie, et c'est
+par là que les lecteurs les moins préparés parviennent à pénétrer dans
+les domaines très particuliers où les invite leur auteur. Si un bon
+psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
+que comprendrions-nous à tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont
+nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
+d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nés catholiques, le
+lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
+lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
+sentiments d'un pur lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à
+vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnête homme
+en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
+Norvégien, un Russe se pourront-ils reconnaître dans le livre que voici,
+où j'ai tenté la monographie des cinq ou six années d'apprentissage d'un
+jeune Français intellectuel?
+
+On le voit, je ne me dissimule pas les difficultés de la méthode que
+j'ai adoptée. Cette obscurité qu'on me reprocha durant quelques années
+n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idée, c'est manque
+d'explications psychologiques. Mais quand j'écrivais, tout mené par mon
+émotion, je ne savais que déterminer et décrire les conditions des
+phénomènes qui se passaient en moi. Comment les eussé-je expliqués?
+
+Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils être fournis
+par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
+de noter qu'on n'est plus arrêté aujourd'hui par ce qu'on déclarait
+incompréhensible à l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et
+voici le fond de ma pensée,--je n'y mêlai aucune part didactique, parce
+que, dans mon esprit, je le recommande uniquement à ceux qui goûtent la
+sincérité sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'âme,
+fussent-elles d'ailleurs singulières.
+
+Ces idéologies, au reste, sont exprimées avec une émotion communicative;
+ceux qui partagent le vieux goût français pour les dissertations
+psychiques trouveront là un intérêt dramatique. J'ai fait de l'idéologie
+passionnée. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
+pourquoi une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être,
+hors de jouer avec des idées, n'essayerait-elle pas le roman de la
+métaphysique?
+
+Voici des mémoires spirituels, des éjaculations aussi, comme ces livres
+de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prières.
+
+Ces monographies présentent un triple intérêt:
+
+1° Elles proposent à plusieurs les _formules_ précises de sentiments
+qu'ils éprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent à eux seuls qu'une
+conscience imparfaite;
+
+2° Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme déjà
+fréquent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
+ceux qui sont aujourd'hui au lycée. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
+délayés et trop forcés par les imitateurs, seront consultés dans la
+suite comme documents;
+
+3° Mais voici un troisième point qui fait l'objet de ma sollicitude
+toute spéciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit
+le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
+s'égarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait à
+l'ambition qu'a exprimée un poète étranger: «_Toute grande poésie est un
+enseignement, je veux que l'on me considère comme un maître ou rien._»
+
+Et, par là, j'appelle la discussion sur la théorie qui remplit ces
+volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite à m'expliquer de mon
+_Scepticisme_, comme ils disent.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I--CULTE DU MOI
+
+
+a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI
+
+
+M'étant proposé de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
+l'univers les gens de notre époque décidés à penser par eux-mêmes et non
+pas à répéter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
+commencer par une étude du Moi. Mes raisons, je les ai exposées dans une
+conférence de décembre 1890, au théâtre d'application, et quoique cette
+dissertation n'ait pas été publiée, il me paraît superflu de la
+reprendre ici dans son détail. Notre morale, notre religion, notre
+sentiment des nationalités sont choses écroulées, constatais-je,
+auxquelles nous ne pouvons emprunter de règles de vie, et, en attendant
+que nos maîtres nous aient refait des certitudes, il convient que nous
+nous en tenions à la seule réalité, au Moi. C'est la conclusion du
+premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des
+Barbares_.
+
+On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fécond, vu qu'on
+la trouve partout. A cela, s'il faut répondre, je réponds qu'une idée
+prend toute son importance et sa signification de l'ordre où nous la
+plaçons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a reçu un
+caractère prépondérant dans l'exposition de mes idées, en même temps que
+j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.
+
+Égoïsme, égotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
+chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur désarroi
+moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'éleva des
+récriminations, les sempiternelles déclamations contre l'égoïsme. Cette
+clameur fait sourire. Il est fâcheux qu'on soit encore obligé d'en
+revenir à des notions qui, une fois pour toutes, devraient être acquises
+aux esprits un peu défrichés. «Les moralistes, disait avec une haute
+clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
+défendent à l'homme l'égoïsme et approuvent le patriotisme, car le
+patriotisme n'est pas autre chose que l'égoïsme national, et cet égoïsme
+fait commettre de nation à nation les mêmes injustices que l'égoïsme
+personnel entre les individus.» En réalité, avec Saint-Simon, tous les
+penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organisés tient à
+l'égoïsme. Le mieux où l'on peut prétendre, c'est à combiner les
+intérêts des hommes de telle façon que l'intérêt particulier et
+l'intérêt général soient dans une commune direction. Et de même que
+la première génération de l'humanité est celle où il y eut le plus
+d'égoïsme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
+intérêts, de même des jeunes gens sincères, ne trouvant pas, à leur
+entrée dans la vie, un maître, «_axiome, religion ou prince des
+hommes_,» qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins
+de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
+assez forts et possesseurs de leur âme, qu'ils regardent alors
+l'humanité et cherchent une voie commune où s'harmoniser. C'est le souci
+qui nous émouvait aux jours d'amour du _Jardin de Bérénice_.
+
+Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
+suites, nous allons toucher, sûrement et sans traîner, leur essentiel et
+leur ordonnance.
+
+
+ * * * * *
+
+
+b.--THÈSE DE «SOUS L'OEIL DES BARBARES»
+
+
+Grave erreur de prêter à ce mot de _barbares_ la signification de
+«philistins» ou de «bourgeois». Quelques-uns s'y méprirent tout
+d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposée à nos
+préoccupations. Par quelle grossière obsession professionnelle
+séparerais-je l'humanité en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
+non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre «sous l'oeil des barbares»,
+ce n'est pas qu'il se sente opprimé par des hommes sans culture ou par
+des négociants; son chagrin c'est de vivre parmi des êtres qui de la vie
+possèdent un rêve opposé à celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
+ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des
+adversaires.
+
+Dans le même sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
+grecque. Au contact des étrangers, et quel que fût d'ailleurs le degré
+de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
+éprouvait un froissement analogue à celui que ressent un jeune homme
+contraint par la vie à fréquenter des êtres qui ne sont pas de sa patrie
+psychique.
+
+Ah! que m'importe la qualité d'âme de qui contredit une sensibilité! Ces
+étrangers qui entravent ou dévoient le développement de tel Moi délicat,
+hésitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
+jeune homme faillira à sa destinée et ne trouvera pas sa joie de vivre,
+je les haïs.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
+termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la manière dont notre
+organisme réagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
+Barbares.
+
+Par une innovation qui, peut-être, ne demeurera pas inféconde, j'ai tenu
+compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les
+concordances_ sont le réçit des faits tels qu'ils peuvent être relevés
+_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le même fait, tel
+qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font
+d'un état de notre âme, là le même état tel que nous en prenons
+conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
+maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier à leur image.
+
+Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le défendre chaque
+jour et chaque jour le créer. Voilà la double vérité sur quoi sont bâtis
+ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
+éthique, où nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
+réclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
+fait par élaguements et par accroissements: nous avons d'abord à épurer
+notre Moi de toutes les parcelles étrangères que la vie continuellement
+y introduit, et puis à lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
+identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle à lui quand il
+se livre sans réaction aux forces de son instinct.
+
+«Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'était tout ce que
+je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'était bon à
+quelque chose; non-moi était tout ce qui pouvait nuire ou résister à
+moi.» Pour tout être passionné qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
+avec cette simplicité que le monde se dessine. Proudhon, petit
+villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
+pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
+Fichte dans nos chambres étroites, ouvertes sur le grand Paris, nous
+autres jeunes bourgeois pâlis, affamés de tous les bonheurs. Appliquez
+à l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
+avez l'état de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares,
+voilà le non-moi, c'est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au
+Moi.
+
+Cette définition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de
+Bérénice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
+que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
+dérobe à notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
+conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambiguë du symbole.
+Ces premiers chapitres des «Barbares», le _Bonhomme Système_, éducation
+désolée qu'avant toute expérience nous reçûmes de nos maîtres,
+_Premières Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
+_Athéné_, assaillie dans une façon de tour d'ivoire par les Barbares,
+sont la description sincère des couches profondes de ma sensibilité....
+Attendez! voici qu'à Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
+haute éducation; voici que les Barbares, vus avec une plus large
+compréhension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
+Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Bérénice_. Quant à ce premier volume,
+je le répète, point de départ et assise de la série, il se limite à
+décrire l'éveil d'un jeune homme à la vie consciente, au milieu de ses
+livres d'abord, puis parmi les premières brutalités de Paris.
+
+Je le vérifiai à leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
+qui s'acharnent à conquérir et à protéger leur Moi, sous toute l'écume
+dont l'éducation l'a recouvert et qu'y rejette la vie à chaque heure.
+Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de célébrer la
+sensibilité qu'ils ont d'eux-mêmes, je leur proposai de la cultiver,
+d'être des «hommes libres», des hommes se possédant en main.
+
+
+ * * * * *
+
+
+c.--THÈSE D'«UN HOMME LIBRE»
+
+
+Ce Moi, qui tout à l'heure ne savait même pas s'il pouvait exister,
+voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
+détail des expériences que Philippe institua et de la religion qu'il
+pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'être ardent et
+clairvoyant.
+
+Pour parvenir délibérément à l'enthousiasme, je me félicite d'avoir
+restauré la puissante méthode de Loyola. Ah! que cette mécanique morale,
+complétée par une bonne connaissance des rapports du physique et du
+moral (où j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
+hypnotiseurs), saurait rendre de services à un amateur des mouvements de
+l'âme! Livre tout de volonté et d'aspect desséché comme un recueil de
+formules, mais si réellement noble! J'y fortifie d'une méthode réfléchie
+un dessein que j'avais formé d'instinct, et en même temps je l'élève.
+A Milan, devant le Vinci, Philippe épure sa conception des Barbares;
+en Lorraine, sa conception du Moi.
+
+Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
+d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
+Venise, qui m'est peut-être le plus précieux du volume. Ils décrivent
+les moments où Philippe se comprit comme un instant d'une chose
+immortelle. Avec une piété sincère, il retrouvait ses origines et il
+entrevoyait ses possibilités futures. A interroger son Moi dans son
+accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'aperçut
+comme l'effort de l'instinct pour se réaliser. Il comprit aussi qu'il
+souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à
+une oeuvre viagère.
+
+Ainsi, à force de s'étendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
+pas y disparaître, mais s'agrandir des forces inépuisables de l'humanité,
+de la vie universelle. De là ce troisième volume, _le Jardin de Bérénice_,
+une théorie de l'amour, où les producteurs français qui tapageaient contre
+Schopenhauer et ne savaient pas reconnaître en lui l'esprit de notre dix-
+huitième siècle, pourront varier leurs développements, s'ils distinguent
+qu'ici l'on a mis Hartmann en action.
+
+
+ * * * * *
+
+
+d.--THÈSE DU «JARDIN DE BÉRÉNICE»
+
+
+Mais peut-être n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
+l'intrigue est aussi serrée que la succession des idées....
+
+A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, découragé du contact
+avec les hommes, aspirait à trouver un ami qui le guidât. Il faut
+toujours en rabattre de nos rêves: du moins trouva-t-il un camarade qui
+partagea ses réflexions et ses sensations dans une retraite méthodique
+et féconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lassé
+pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
+d'expériences menues, aux dernières pages d'_Un Homme libre_, Philippe
+est prêt pour l'action. _Le Jardin de Bérénice_ raconte une campagne
+électorale.
+
+Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Bérénice qui ne font qu'un,
+je n'ai pas à le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
+de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
+leurs développements. Une vive allure et d'élégants raccourcis toujours
+me plurent trop pour que je les gâte de commentaires superflus». Qu'il
+me suffise de renvoyer à une phrase des _Barbares_, fort essentielle,
+quelques-uns qui se troublent, disant: «Bérénice est-elle une
+petite-fille, ou l'âme populaire, ou l'Inconscient?»
+
+ Aux premiers feuillets, leur répondais-je, on voit une jeune femme
+ autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme
+ avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du Moi
+ qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le
+ goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et
+ sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
+ m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors rien d'obscur.
+ Ce n'est pas ici une enquête logique sur la transformation de la
+ sensibilité; je restitue sans retouche des visions ou des émotions
+ profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poèmes,
+ dans la _Vita nuova_, la Béatrice est-elle une amoureuse, l'Église
+ ou la Théologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
+ aboutit, parce qu'_à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire
+ commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
+ nerveuse qu'il nommait, selon les heures, désir de savoir, désir
+ d'aimer, désir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des
+ procédés heureux.
+
+A-t-on remarqué que la femme est la même à travers ces trois volumes,
+accommodée simplement au milieu? L'ombre élégante et très raisonneuse
+des premiers chapitres des _Barbares_, c'est déjà celle qui sera
+Bérénice; elle est vraiment désignée avec exactitude au chapitre
+_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle
+l'«Objet». Voilà bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects,
+au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivée, la part
+sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
+n'était-il pas temps qu'un conteur accueillît ce principe, admis par
+tous les analystes et vérifié par chacun de nous jusqu'au plus profond
+désenchantement, à savoir que l'amour consiste à vêtir la première venue
+qui s'y prête un peu des qualités que nous recherchons cette saison-là?
+
+«C'est nous qui créons l'univers,» telle est la vérité qui imprègne
+chaque page de cette petite oeuvre. De là leurs conclusions: le Moi
+découvre une harmonie universelle à mesure qu'il prend du monde une
+conscience plus large et plus sincère. Cela se conçoit, il crée
+conformément à lui-même; il suffit qu'il existe réellement, qu'il ne
+soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
+l'ensemble de ses pensées régnera la belle ordonnance selon laquelle
+s'adaptent nécessairement les unes aux autres les conceptions d'un
+cerveau lucide.
+
+Cette harmonie, cette sécurité, c'est la révélation qu'on trouve au
+_Jardin de Bérénice_, et en vérité y a-t-il contradiction entre cette
+dernière étape et l'inquiétude du départ _Sous l'oeil des Barbares_?
+Nullement, c'était acheminement. Avant que le Moi créât l'univers, il
+lui fallait exister: ses duretés, ses négations, c'était effort pour
+briser la coquille, pour être.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II.--PRÉTENDU SCEPTICISME
+
+Et maintenant au lecteur informé de reviser ce jugement de scepticisme
+qu'on porta sur notre oeuvre.
+
+Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
+à notre entrée dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informés
+de toutes les façons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
+l'eusse éprouvé en moi-même. L'opinion publique flétrit à bon droit
+l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession à l'opinion
+elle-même, et parfois, quand elle est l'habileté d'un Spinoza ou d'un
+Renan sacrifiant pour leur sécurité aux dieux de l'empire, bien qu'elle
+demeure une défaillance du caractère, elle devient excusable pour les
+qualités de clairvoyance qui la décidèrent. Mais de ce point de vue
+intellectuel même, comment excuser des déguisés sans le savoir, qui
+marchent vêtus de façons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
+introduisent le plus grand désordre dans l'humanité; ils contredisent
+l'inconscient, en se dérobant à jouer le personnage pour lequel de toute
+éternité ils furent façonnés.
+
+Écoeuré de cette mascarade et de ces mélanges impurs, nous avons eu la
+passion d'être sincère et conforme à nos instincts. Nous servons en
+sectaire la part essentielle de nous-même qui compose notre Moi, nous
+haïssons ces étrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrodé. Et cet acte
+de foi, dont reçurent la formule, par mes soins, tant de lèvres qui ne
+savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dît sceptique!
+J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mépris
+sur l'ironie, procédé littéraire qui nous est familier.
+
+Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
+mardi-gras perpétuel, sous des formules louées chez le costumier à la
+mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
+qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
+des mollets de bureaucrates, mais, disgrâce plus grave, sur des âmes
+indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui très
+certainement n'étaient pas héréditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
+tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'héroïsme
+que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
+société et même accepter l'étrange dictionnaire où vous avez défini,
+selon votre intérêt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mérites;
+mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
+crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs, pour distraire
+les simples de l'épouvante où vous les mettez, laissez qu'on leur
+démasque sous vos durs raisonnements l'imbécillité de la plupart d'entre
+vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants à dégager
+notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
+pas, détestables compagnons, que nous prenions au sérieux ces devoirs
+que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coûté une
+larme.
+
+Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athéné dans son Sérapis,
+pour ma tendre Bérénice humiliée, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
+me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jésus portant sa croix,
+ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, à Gundry non plus je
+ne jetterai pas la réprobation, parce que, si nerveuse, elle-même est
+bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui étaient
+misérables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
+jusqu'aux pauvres et aux déshérités, je crois que je plairai à tous ceux
+qui se trouvent dans un état fâcheux au milieu de l'ordre du monde, à
+tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.
+
+Je leur dis, et d'un ton fort assuré: «Il n'y a qu'une chose que nous
+connaissions et qui existe réellement parmi toutes les fausses religions
+qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on prétend
+te rebâtir l'idée de patrie, te communiquer le souci social et
+t'indiquer une direction morale. Cette seule réalité tangible, c'est le
+Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.
+
+«Attachons-nous à notre Moi, protégeons-le contre les étrangers, contre
+les Barbares.
+
+«Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
+cultiver, agir sur lui mécaniquement (étude, curiosité, voyages).
+
+«S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
+politique, industrie, finances).
+
+«Et s'il sent trop de sécheresse, rentre dans l'instinct, aime les
+humbles, les misérables, ceux qui font effort pour croître. Au soleil
+incliné d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras même de
+notre maîtresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
+désoler de la mystérieuse angoisse que témoignent dans leur vasque ces
+bêtes au coeur si doux, les frères des chiens et les nôtres.»
+
+Un tel repliement sur soi-même est desséchant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
+vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
+à la méthode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de génie, qu'il
+s'améliore par son oeuvre, est également vrai de tout analyste du Moi.
+C'est de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souffre
+le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigné sur toutes les
+façons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne à se connaître, il distinguera
+où sont ses curiosités sincères, la direction de son instinct, sa
+vérité. Au sortir de cette étude obstinée de son Moi, à laquelle il ne
+retournera pas plus qu'on ne retourne à sa vingtième année, je lui vois
+une admirable force de sentir, plus d'énergie, de la jeunesse enfin et
+moins de puissance de souffrir. Incomparables bénéfices! Il les doit à
+la science du mécanisme de son Moi qui lui permet de varier à sa volonté
+le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
+sensible.
+
+J'entends que l'on va me parler de solidarité. Le premier point c'était
+d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
+véritablement possesseurs de votre âme, regardez l'humanité et cherchez
+une voie commune où vous harmoniser.
+
+Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
+vous tenir jusqu'à ce qu'une personne énergique vous ait reconstruit une
+religion. Sur ce terrain à bâtir, nous camperons, non pas tels qu'on
+puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
+proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
+conscience d'un problème sérieux,--mais tout à la fois religieux et
+sceptiques.
+
+En effet, nous serions enchanté que quelqu'un survînt qui nous fournît
+des convictions.... Et, d'autre part, nous ne méprisons pas le
+scepticisme, nous ne dédaignons pas l'ironie.... Pour les personnes
+d'une vie intérieure un peu intense, qui parfois sont tentées
+d'accueillir des solutions mal vérifiées, le sens de l'ironie est une
+forte garantie de liberté.
+
+ * * * * *
+
+Au terme de cet examen, où j'ai resserré l'idée qui anime ces petits
+traités, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
+froissés, je crains que le ton démonstratif de ce commentaire ne donne
+le change sur nos préoccupations d'art. En vérité, si notre oeuvre
+n'avait que l'intérêt précis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
+des qualités moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le rêve,
+je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
+qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
+toute de clarté n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
+rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide théorie parcellaire
+et voudrais me jouer dans l'abondante érudition du dictionnaire des
+sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublât
+telle page des manuels écrits par des maîtres de conférences sur
+l'ordinaire de qui j'eusse paru empiéter! Nul qui s'y méprenne: dans ces
+volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
+donner en tableaux émouvants une description sincère de certaines façons
+de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.
+
+De même qu'à la salle d'armes nous préférons le jeu utile de l'épée aux
+finesses du fleuret, de même, si nous aimons la philosophie, c'est pour
+les services que nous en attendons. Nous lui demandons de prêter de la
+profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
+effet, à elles seules, n'éveillent que le bâillement. Je ne m'intéresse
+à mes actes que s'ils sont mêlés d'idéologie, en sorte qu'ils prennent
+devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionné. Des
+pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants.
+J'envoyai chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ
+illimité du monde, en sorte qu'ils devinssent des bêtes vivantes, non
+plus d'insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui
+souffrent. Ces idées où du sang circule, je les livre non à mes aînés,
+non à ceux qui viendront plus tard, mais à plusieurs de mes
+contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
+clairvoyante où nous sommes quelques-uns à nous plaire.
+
+En suivant ainsi mon instinct, je me conformais à l'esthétique où
+excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, préoccupés
+d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
+matière artistique la chose à démontrer.
+
+Or, si j'y avais réussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
+tout l'honneur à l'Italie, où je compris les formes.
+
+Réfléchissant parfois à ce que j'avais le plus aimé au monde, j'ai pensé
+que ce n'était pas même un homme qui me flatte, pas même une femme qui
+pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fièvre
+que j'y prenais m'était très chère, car elle élargit la clairvoyance au
+point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
+mêlaient pour m'être un immense réservoir de jouissance. Et je suivais
+avec une telle acuité mes sentiments encore les plus confus que j'y
+lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai décidé
+toute ma vie, c'est de Venise également que je pourrais dater ces
+ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'être fait une idée assez
+exacte de ces délires lucides que les anciens éprouvaient aux bords de
+certains étangs.
+
+
+ * * * * *
+
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+ * * * * *
+
+Voici une courte monographie réaliste. La réalité varie avec chacun de
+nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
+de raisonner. Je décris un être jeune et sensible dont la vision de
+l'univers se transforme fréquemment et qui garde une mémoire fort nette
+de six ou sept réalités différentes. Tout en soignant la liaison des
+idées et l'agrément du vocabulaire, je me suis surtout appliqué à copier
+exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposés dans
+une conscience. C'est ici l'histoire des années d'apprentissage d'un
+Moi, âme ou esprit.
+
+ * * * * *
+
+Un soir de sécheresse, dont j'ai décrit le malaise à la page 277 [voir:
+AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, très souvent,...M.D.]
+celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses rêves et ses
+casuistiques, parmi tous ces systèmes qu'il avait successivement vêtus
+et rejetés. Il procéda avec méthode, et de frissons en frissons il se
+retrouva: depuis l'éveil de sa pensée, là-bas dans un de ces lits de
+dortoir, où pressé par les misères présentes, trop soumis à ses
+premières lectures, il essayait déjà d'individualiser son humeur
+indocile et hautaine,--jusqu'à cette fièvre de se connaître qui veut ici
+laisser sa trace.
+
+Dans ce roman de la vie intérieure, la suite des jours avec leur
+pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fût transformé en
+rêve ou émotion, car tout y est annoncé d'une conscience qui se souvient
+et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
+devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels spéciaux de raconter où
+jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à
+Paris, son entrée aux Affaires étrangères et toute son intrigue: nous
+leur avons emprunté leur langage pour établir les concordances, mais le
+but précis que je me suis posé, c'est de mettre en valeur les
+modifications qu'a subies, de ces passes banales, une âme infiniment
+sensible.
+
+Celui de qui je décris les apprentissages évoquerait peut-être dans une
+causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait à
+mesure. Certaines sensibilités toujours en émoi vibrent si violemment
+que la poussière extérieure glisse sur elles sans les pénétrer.
+
+J'ai repoussé ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
+l'apaisement de notre maturité, nous affectons souvent au sujet de «nos
+illusions de jeunesse»; mais je me défiai aussi de prêter l'âcreté, où
+il atteignit sur la fin, à ma description de ses premières années, si
+belles de confiance, de tendresse, d'héroïsme sentimental.
+
+ * * * * *
+
+Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermédiaires et
+son atmosphère, se résumant en un épisode caractéristique;
+
+les scènes premières, vagues et un peu abstraites pour respecter
+l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorité défiante
+et qui poussa tout au rêve;
+
+de petits traits choisis, plus abondants à mesure qu'on approche de
+l'instant où nous écrivons;
+
+enfin dans une soirée minutieuse, cet analyste s'abandonnant à la bohème
+de son esprit et de son coeur:
+
+Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisît exactement les
+cinq années d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
+apparaissent à lui-même depuis cette page 277 et dernière où nous le
+surprenons exigeant et lassé qui contemple le tableau de sa vie.
+
+Voilà ce que je projetais, le curieux livret métaphysique, précis et
+succinct, que j'aurais fait prendre en amitié par quelques dandies
+misanthropes, rêvant dans un jour d'hiver derrière des vitres
+grésillées.
+
+ * * * * *
+
+Du moins ai-je décrit sans malice d'art, en bonne lumière et sobrement.
+Je me suis décidé à manquer d'éloquence littéraire; je n'avais pas
+l'onction, ni l'autorité des ecclésiastiques qui parlèrent en termes
+fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
+éducation, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
+amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une façon assez rare de
+catalogue sentimental.
+
+ * * * * *
+
+Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
+Pourquoi les mots, cette précision grossière et qui maltraite nos
+complications!
+
+Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
+N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin
+et mâle? ou encore, à côté du Moi qui se garde, veut se connaître et
+s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif
+chez un être jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
+que mes troubles m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors
+rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquête logique sur la
+transformation de la sensibilité; je restitue sans retouche des visions
+ou émotions, profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
+poèmes, dans la _Vita nuova_, la Béatrice est-elle une amoureuse,
+l'Église ou la Théologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
+aboutit, parce qu'à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
+devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
+nommait, selon les heures, désir de savoir, désir d'aimer, désir sans
+nom--et qu'il rendit immortelle par des procédés heureux.
+
+Avec sa sécheresse, cette monographie, écrite malgré tout à deux pas de
+l'_Éden_ où je flânai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de
+mémoires_.
+
+ * * * * *
+
+On pourra juger que ma probité de copiste va parfois jusqu'à la candeur.
+J'avoue que de simples femmes, agréables et gaies, mais soumises à la
+vision coutumière de l'univers qu'elles relèvent d'une ironie facile, me
+firent plus d'un soir renier à part moi mes poupées de derrière la tête.
+Mais quoi! de la fatigue, une déception, de la musique, et je revenais à
+mes nuances.
+
+Saint Bonaventure, avec un grand sens littéraire, écrit qu'il faut lire
+en aimant. Ceux qui feuillettent ce bréviaire d'égotisme y trouveront
+moins à railler la sensibilité de l'auteur s'ils veulent bien réfléchir
+sur eux-mêmes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa légende.
+Nous servons notre âme comme notre idole; les idées assimilées, les
+hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et
+à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous
+commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la
+place que nous croyons dans l'univers.
+
+Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
+de ne s'émouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
+sans douceur, rien ne lui était. Ainsi le voulut une sensibilité très
+jeune unie à une intelligence assez mûre.
+
+Désireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
+j'ai rédigé des _concordances_, où je marque la clairvoyance qu'il
+conservait sur soi-même dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
+joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
+le monde extérieur. Je souhaite avoir complété ainsi l'atmosphère où ce
+Moi se développait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
+entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
+souvent, où, après des semaines de vision banale, soudain réveillé à la
+vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaîne de ses
+émotions et disait à son passé, renié parfois aux instants gais et de
+bonne santé: «Petit garçon, si timide, tu n'avais pas tort.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LIVRE I
+
+AVEC SES LIVRES
+
+A Stanislas de Guaita.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu où, il n'y avait
+rien de méridional. Quand il eut dix ans, on le mit au collège où, dans
+une grande misère physique (sommeils écourtés, froids et humidité des
+récréations, nourriture grossière), il dut vivre parmi les enfants de
+son âge, fâcheux milieu, car à dix ans ce sont précisément les futurs
+goujats qui dominent par leur hâblerie et leur vigueur, mais celui qui
+sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, à dix ans est encore
+dans les brouillards._
+
+_Il fut initié au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
+pût voir; d'une seule main ce pédagogue arrachait l'oreille d'un élève
+qui de plus en devenait ridicule._
+
+_Comme son tour d'esprit portait notre sujet à généraliser, il commença
+dès lors à ne penser des hommes rien de bon._
+
+_Étant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
+son agitation faite d'orgueil et de malaise déplut._
+
+_Bientôt, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
+lectures qui lui donnèrent sur les choses des certitudes hâtives et
+pleines d'âcreté._
+
+_Le roi Rhamsès II est blâmé par les conservateurs du Louvre, ayant
+usurpé un sphinx sur ses prédécesseurs. Le jeune homme de qui je parle
+inscrivit de même son nom sur des troupes de sphinx qui légitimement
+appartenaient à des littérateurs français. Il s'enorgueillit d'étranges
+douleurs qu'il n'avait pas inventées._
+
+_On serait tenté de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
+curieux, aux poésies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, à la_
+Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet
+et bien d'autres littératures, des pires et des meilleures, mais surtout
+dans_ _«les bibliothèques de quartier» du lycée, il se passionnait pour
+les doctrines audacieuses qui sont mieux exposées que réfutées par la
+lignée classique qui va du charmant Jouffroy à M. Caro. Là est le grand
+secret de l'éducation d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
+prétendait ne lui faire connaître que pour les accabler à ses yeux. A
+dix-huit ans, il était gorgé des plus audacieux paradoxes de la pensée
+humaine; il en eût mal développé l'armature, c'est possible, mais il
+s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
+visions suivantes auxquelles on a gardé leur dessin de songe augmenté
+peut-être par le recul._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DÉPART INQUIET
+
+ Il rencontra le bonhomme
+ Système sur la bourrique
+ Pessimisme.
+
+Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
+charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
+s'acheminent et le soleil les conduit.
+
+--Prenez garde, ami, n'êtes-vous pas sur le point de vous ennuyer?
+
+Sur ses lèvres, son âme exquise souriait au jeune homme, et les
+jonquilles s'inclinaient à son souffle léger.
+
+--N'espérons plus, dit-il avec lassitude, que ma pâleur soit la caresse
+livide du petit jour; je me trouble de ce départ. Jadis, en d'autres
+poitrines, mon coeur épuisa cette énergie dont le suprême parfum, qui
+m'enfièvre vers des buts inconnus, s'évapora dans la brume de ces
+sentiers incertains.
+
+De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nénuphar, la jeune fille
+saisit une libellule dont l'émail vibre, et, jetant vers le soleil
+l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingénument elle
+souriait.--Mais lui contemple sa pensée qui frissonne en son âme
+chagrine.--Elle reprit avec honnêteté:
+
+--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
+rosée et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaître leur
+douceur?
+
+--Ah! près des maîtres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
+que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon rêve matinal possède
+ce qu'il soupire!
+
+--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
+sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnée tel que
+vous m'apparaissez, ne vous plaît-il pas de persister?
+
+Il décroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
+heureuses, il errait parmi la frivolité des libellules.
+
+Cependant elle le suivait de loin, délicate et de hanches merveilleuses.
+
+ * * * * *
+
+Sur l'herbe, au long d'une rivière jonchée de palmes, de palmipèdes et
+d'enfants troussés et vifs, près de sa maison solitaire où fraîchit la
+brise dans les stores, le maître, adossé à un osier mort, contemple la
+fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vêtement, sa face
+blême aux larges paupières, son attitude professorale et retranchée, en
+aucun lieu ne trouveraient leur atmosphère.
+
+Le jeune homme s'arrête, et son coeur battait d'approcher la vérité.
+
+Le miroir bleuâtre frissonna du plongeon des canards huppés de vert, aux
+becs jaunes et claquant; parmi la lumière éclatante jaillissait le
+rhythme lourd des lavandières. Lentement et sans découvrir ses yeux, le
+maître lui parla:
+
+--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
+mètres bornent mon activité. Combien d'esprits naissent au bout du
+chemin; et leur sentier était terminé qu'ils marchaient encore en
+lisière.
+
+Les canards balancés, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
+grève.
+
+--Monsieur, reprit-il avec solennité, des jeunes hommes pour l'ordinaire
+m'entourent, qui se font habiller à Londres par des tailleurs dont ils
+parlent la langue. Ils suivent mes promenades où me porte un ânon qui
+m'économise une perte de chaleur préjudiciable à l'activité cérébrale.
+Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?
+
+Parmi les fleurs, au pâturage, une bourrique sellée se leva, et
+cependant que de ses longs yeux, doucement voilés de cils, elle
+inspectait le jeune homme ému, sa plainte serpentait vers les cieux.
+«Une belle ânesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
+garantis.» C'est en ces termes qu'un vétérinaire lui proposa cette
+acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
+peux-tu entendre le maître, tandis qu'il détaille tes qualités et ton
+humour, juché sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
+sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
+circonspectes! Des gens courbés sur leurs champs se redressent; ils
+abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
+Cependant le maître murmure:
+
+--«Tout est là; répandre les fleurs préférées sous les quarante ans de
+vie moyenne qu'à notre majorité nous entreprîmes. Satisfaisons nos
+appétits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
+Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guère à cette
+heure que les viandes grillées vivement cuites et les déclamations un
+peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
+envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
+satisfaction, fût-ce à être très malheureux. La réflexion est une bonne
+gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tâter le pouls à nos
+émotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
+que rien de l'extérieur ne vienne troubler cet apaisement: «_Ayez de
+l'argent et soyez considéré_.»
+
+La chaleur frémissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie
+rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait à la parole de son
+maître vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune
+fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.
+
+Vous fûtes sage, bourrique, à cette heure. Un fossé vous présentait son
+herbe drue et son eau éclatante que fendillent les genêts. Vous
+arrêtâtes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la
+halte ombreuse, le pain tiré de la poche et qu'on se partage. Des
+paroles, même excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les
+yeux discrètement fermés, avec la longue figure d'un contemplateur qui
+dédaigne jusqu'aux méditations, vous demeuriez entre eux deux, remâchant
+votre goûter, et vos longues oreilles d'argent dressées comme une
+symbolique bannière par-dessus leurs têtes inquiètes, cependant que
+votre maître et le mien reprenait son enseignement:
+
+ * * * * *
+
+«Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicité
+et très vieux. Vous voilà installé dans l'argent et la considération;
+vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,
+hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appétits, vos vices
+et vos vertus les plus exaspérés, et le dernier de vos caprices se
+détache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui
+la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou
+le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses
+un parfum, un suffisant dégoût des hommes et des femmes en vous se
+lèvera.
+
+«Des hommes d'abord, car près d'eux votre expérience s'instruisit de
+plus loin: vous eûtes leur sottise pour compagne, alors que vous
+grandissiez sous la brutalité des camarades et l'imbécillité des
+maîtres; vous méprisâtes de suite la grossièreté de leur fantaisie et la
+lourdeur de leurs ébats; vous répugniez à leurs plaisirs et au serrement
+de leurs mains gluantes; mais le hasard élut quelques-uns vos
+amis.--Hélas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant à soi, se
+déchire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,
+sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,
+il est quelque agrément à consoler et confesser autrui: à s'épancher
+après que l'on a bu. Mais pour ces fins régals d'analyste, faut-il tant
+d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de
+suffisants prétextes à déguster l'expansion, cette tisane du noctambule?
+
+«Ce qui est doux, mystérieux et regrettable dans l'appétit d'amitié,
+c'est les premiers moments qu'elle s'éveille, alors que les parties se
+connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se
+piquent point de franchise.--Toutefois, considérez ceci: deux chiens se
+rencontrent; ils s'abordent, se félicitent, s'inspectent, et, quand ils
+odorent à leur gré, les jeux commencent: aimables indécences, manger
+qu'on partage et qu'on se vole, toutes les émulations; puis, lassés, ils
+s'éloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends
+que, parmi les hommes, la société est un peu mêlée pour ce mode de
+vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme
+saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.
+
+«Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilités, qui
+soupirent depuis des siècles au fond des consciences humaines, ne se
+lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres
+aux grenouilles crépusculaires coassant dans la campagne. A l'heure où
+la lune s'allume, où les bêtes féroces jadis assaillaient nos lointains
+aïeux, où naguère s'embuscadaient nos pères paraphant des alliances dans
+la chair des assassinés, à cette heure étoilée qui frissonne du
+gémissement des fiévreux et du perpétuel soupir des amantes, une
+langueur nous pénètre, un effroi de la solitude, une élévation mystique
+et des désirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.
+
+«Celle-là nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement
+personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre égotisme. Et
+puis, très jeunes parlent les sens. Cela ne dure guère. Les sports,
+quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation
+d'une heure oisive, qu'un spécifique aux bâillements et aux nourritures
+échauffantes. Mais la reposante bêtise, l'esprit tout extérieur (la
+finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui
+caresse, l'alanguissement souple et tiède d'un corps qui se confie),
+c'est ce qu'ignore le jeune mâle et que ne peut oublier l'honnête homme
+affiné et fatigué.
+
+«Hélas! quand il atteint cette maturité de savoir choisir ses baisers,
+elles sont parties les petites jeunes et fraîches, dont le caprice est
+délicieux, car, à la naïveté et à toute la virginité de coeur des amours
+pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la
+complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses écloses du matin
+(préférables au bouton orgueilleux et intact, comme à la fleur parfumée
+d'essence, soutenue d'acier et malgré tout découragée), les jeunes
+amantes ont de l'appétit, une âme amusante à fleur de peau, une pâleur
+qui leur donne un caractère de passion; et leur corps est frais. Étant
+gourmandes de sottises, elles s'attachent à la jeunesse. Quelque
+Méridional bientôt les entraînera, ravies et bondissantes, vers des
+locaux tumultueux.--Très vite l'homme chauve se lassera des caprices
+changeants, à cause des réveils trop froids et des soirées déçues, à
+cause aussi de la cuisine d'amour à jamais humiliante et pareille, à
+cause des nuques percées de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu
+d'amour et d'amitié, il s'enfoncera plus avant dans la vie
+intellectuelle.
+
+«Très sec, opulent et considéré, il connaît alors la douceur de tendre
+son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'égoïstes
+jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides où,
+fort bien installé, l'on rêve de Baruch de Spinoza qui, lassé de
+méditation, sourit aux araignées dévorant des mouches, et ne dédaigne
+pas d'aider à la nécessité de souffrir,--où l'on assiste Hypathie, la
+servante de Platon et d'Homère, très vieille et très pédante,--où l'on
+s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-même devant l'immortel trésor
+des bibliothèques.
+
+«Peu à peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idée
+qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation même
+n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannée, et
+que rien ne vaut que par la forme du dire.
+
+«Et cette forme, si belle que les plus parfaits des véritables dandies
+ont frissonné, jusqu'à la névrosthénie, de l'amour des phrases, cette
+forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des
+caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les
+tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette
+beauté du verbe, plastique et idéale et dont il est délicieux de se
+tourmenter,--on l'explique, on la démonte; elle se fait d'épithètes, de
+cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils
+avilissent; et tout cela écoeure à la longue, comme une liqueur trop
+douce, comme la comédie d'amitié, comme encore les baisers que
+probablement vous désirez....»
+
+ * * * * *
+
+(Une émotion ridicule tenait à la gorge le pauvre homme, et son
+compagnon connut l'orgueil d'être amer.)
+
+ * * * * *
+
+Il se tut. La brume tombait avec sa fraîcheur. Ils se levèrent; et
+tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu
+vers l'inconnu:
+
+«Qu'importe! ceux-là ont souffert que je raconte, mais ils firent
+chanter à leur indépendance les chansons qu'ils préféraient; à toute
+heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le néant: leur
+vie fut telle qu'ils daignèrent. Et je ne crois pas qu'un homme
+raisonnable hésite jamais à mener les mêmes expériences.»
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ombre plus épaisse ils se hâtaient en silence. Lui flattait le
+garrot de la bourrique et même, s'étant penché, il l'embrassa. La bête
+approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient
+sous la lune apaisante.
+
+La vieille domestique (admirable de bon sens, tout à fait dans la
+tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maître; elle
+dit simplement: «Vous n'êtes guère raisonnables, messieurs,» mais
+l'inquiétude faisait trembler sa voix. Et peu après, ils l'entendirent
+injurier la bourrique: «Bête d'Allemagne, sac à tristesse,» et des
+jurons, je crois. Le maître s'interrompit pour sourire, il haussa
+légèrement les épaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille
+judicieuse, ces messieurs n'étaient guère raisonnable.
+
+ * * * * *
+
+Et soulevant ses paupières, il regarda le jeune homme qui s'était laissé
+glisser à terre. Peut-être tant de lassitude l'effraya; peut-être dans
+ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'épaule à
+petits coups: «Qui sait!--cela du moins nous fit passer une
+journée.--D'ailleurs, nos idées influent-elles sur nos actes?--Et quand
+nous savons si peu connaître nos actes, pouvons-nous apprécier nos
+idées?--Attachons-nous à l'unique réalité, au _Moi_.--Et _moi_, alors
+que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes
+mépris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures
+et leur deuil, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la
+paix des religions; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans
+couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de
+repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les
+enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur âme,
+ce vaste charnier de l'univers.»
+
+C'était une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet
+adolescent qu'un homme chauve et très renseigné, d'une voix grandie, lui
+attestant par la poussière des traditions la détresse d'être, et reniant
+le passé et l'avenir et la Chimère elle-même, à cause de ses ailes
+décevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas
+qui vacillent, le troupeau des inconséquences; une grande fatigue
+l'affaissait au départ, devant la prairie des foules. Et son âme demeura
+parmi tant de débris, solitaire au fossé de son premier chemin.
+
+ * * * * *
+
+Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait
+toute une claire journée de prairie; la tendresse de la lune nimbait
+l'éclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraîche sur
+un front brûlant.
+
+--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idées qui planent
+et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin
+que vous; où vous raisonnez, nous pénétrons d'un trait de notre coeur,
+nous pensons si fin que des nuances familières à nos âmes échappent à
+vos formules, peut-être même à nos soupirs.
+
+--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur ému, est-ce que vous existez
+donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.
+
+--Cela dépend, reprit l'enfant avec tranquillité, mais tout d'abord,
+puisque vous avez pénétré les apparences et les convenances, courez les
+oublier avec nous qui savons être ignorantes. Nous respectons des voiles
+légers, qui n'entravent guère nos caprices; nous négligeons le triomphe
+ingénu de supprimer des ombres. Que des âmes un peu épaisses se
+débattent avec le reflet de leur vulgarité; vivons des enchantements qui
+n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes
+bras te sourient des songes. Et s'il était vrai que toutes choses
+eussent perdu leur réalité pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer
+ou d'instituer en ton rêve le mal et la laideur, mais daigne désirer
+pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.
+
+--Quoi, dit-il, relevant son visage lassé, aspirer à quelque but!
+n'est-ce pas oublier la sagesse?
+
+--Assez conté de bêtises, aujourd'hui! fit-elle ingénument en se pendant
+au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends à sourire.
+Pour tes désirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et
+puisqu'il faut absolument à ta faiblesse un maître, daigne te guider
+désormais sur mon inaltérable futilité.
+
+ * * * * *
+
+Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent
+vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre
+constellé de pétales de roses.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de
+l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiène s'y
+prêtaient._
+
+_Ces personnes à défaut d'urbanité de coeur n'offraient pas même ces
+lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les séparations._
+
+_Fréquemment donc il se chagrina._
+
+ * * * * *
+
+_Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échauffant l'imagination, il
+ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte
+qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie
+inévitable de son âge._
+
+
+ * * * * *
+
+
+TENDRESSE
+
+
+ Combien je t'aurais aimé si je ne
+ savais qu'il n'y a qu'un Dieu.
+
+ L'ARÉOPAGITE.
+
+ C'est un baiser sur un miroir.
+
+
+Au soir, une douce tiédeur emplit l'air violet où se turent enfin les
+oiseaux; et parmi les saules, au bord des étangs, le jeune homme et la
+jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.
+
+Elle avait de longs cils, des cheveux dénoués, des draperies flottantes
+et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa
+baguette, à coups légers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son
+fin visage à demi tourné souriait au jeune homme. Et lui, couché parmi
+les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image
+balancée sur les étangs.
+
+ * * * * *
+
+Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle
+s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:
+
+--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensées que vous voulez accueillir
+à cette heure? Daignez comprendre ce qui me plaît parmi ces saules.
+Voulez-vous donc que je rougisse?
+
+Mais elle s'interrompit de sourire, inquiète de ce jeune homme si las,
+devinant peut-être qu'il contemplait là-bas, plus loin que tout désir,
+le temple de la Sagesse Éternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.
+Elle posa sa main délicate sur les yeux du jeune homme.
+
+--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et
+pourquoi faut-il donc que tu m'écartes, pourquoi te peiner, de mon
+sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.
+
+Mais lui répondit à cette amoureuse, avec une légère fatigue:
+
+--Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont
+pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes!
+
+Et comme elle ne répondait point et qu'il craignait toute tristesse, il
+leva les yeux de sa vague image balancée sur l'eau, pour regarder la
+jeune femme. Debout dans la lucidité de ce soir or et rosé,--un oiseau
+comme une flèche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit
+son manteau et révéla son corps dont la ligne était franche, la chair
+jeune et mate.
+
+Sa nudité eût assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge
+exaltaient sur sa taille une gorge fraîche et rougissante. Mais le jeune
+homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolée dans la
+brise et, l'ayant avec grâce baisée, la ramena sur les charmes de la
+jeune femme. Il souriait et il disait:
+
+--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce léger travers,
+comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fléchirait et toutes
+ces grâces peut-être inoubliables. Je sais que la petite ligne du
+sourire des femmes trouble la pensée des sages et, pour nous, la nuance
+des nuages même. Dans vos prunelles mon image serait plus agitée qu'au
+miroir de ces étangs rafraîchis par la brise.
+
+Elle se laissa glisser sur la grève et, cachant contre lui son visage,
+elle gémissait:
+
+--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu
+écoutas ce qui monte du passé, et les morts t'auront mangé le coeur.
+Veux-tu donc être ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais
+peut-être t'inquiètes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et
+que je défie toutes les femmes.
+
+Et lui souriant de cette révolte ingénue:
+
+--Les femmes, amie! crains plutôt ce désir d'amour où je me pâme malgré
+mon âme. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille
+ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'éveille
+mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant
+l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et
+souffrez que je ne m'échappe pas à moi-même.
+
+Hélas! cette musique plaintive mit une joie qui me gâte sa tendresse aux
+lèvres si fines et dans les cils très longs de la jeune fille. Son
+oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce
+coeur. Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que
+bat la vie chez les élus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,
+elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses
+cheveux épars, elle éparpilla dans l'ombre son rire joyeux.
+
+ * * * * *
+
+Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune
+rougissant. Ce profond paysage d'où affleuraient des branches raides et
+la plainte monotone des campagnes noyées dans la nuit, fut-il si
+enchanteur, ou leurs âmes avaient-elles atteint ces équilibres furtifs
+que parfois réalisent deux illusions entrelacées; brûlaient-elles de
+cette ardeur intime qui vaporise toute inquiétude? Qu'importe le mot de
+leur fièvre dévorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons
+onctueux, dans le silence pénétrant et la fraîcheur féconde, la même
+allégresse, en leurs poitrines allégées d'un même poids, rhythmait leurs
+pensées et leur sang; et c'est ainsi qu'étendus côte à côte, sans se
+mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours
+on regrettera sous la pluie dorée de midi, ils ne furent plus qu'un
+frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques très
+lointaines qui fondez les plus ténues subtilités! limites où notre vie
+qui va s'affaisser déjà ne se connaît plus! seules peut-être
+effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliées.
+
+Et lui, le premier, murmura: «Ai-je raison de me croire heureux?»
+
+La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un
+rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient
+comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de
+noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle
+se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle
+prononça ce mot, si vulgaire: «Que vous êtes joli, mon amour!»
+
+Alors soudain il eut au coeur une fêlure légère, la première fêlure
+d'amour, par où s'enfuit le parfum de sa félicité, et se relevant, il
+froissa les deux fleurs.
+
+--Ah! combien je le prévoyais! vous daignez goûter quelques formes où
+j'habite, et jamais vous n'atteindrez à m'aimer moi-même, car votre
+caprice peut-être ne soupçonne même pas sous mes apparences mon âme.
+Ah! mon incertaine beauté qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma
+parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensée! mes incertitudes, où
+trébuche mon élan! tous ces sentiers que je piétine! tout ce vestiaire,
+c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre âme?
+
+Et une rougeur avivait son teint délicat. Pouvait-elle comprendre! Elle
+attira doucement la tête du jeune homme sur son sein; elle posa sa main
+un peu tiède sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berçait;
+en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se réchauffe et
+qui s'endort.... Puis il entrevit peut-être ce temple de la sagesse qui
+fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La
+jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisées, les plaça
+dans sa chevelure; et ces frêles mortes faisaient la plus touchante
+parure qu'une amoureuse eût jamais pour se faire aimer. Tel était son
+charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux déroulés et
+fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils
+sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser à elle. Mais un
+malaise, un regret informe de la solitude flottait en son âme tandis
+qu'ils descendaient vers la vallée. Et comme il était ému il jugea bon
+de se révéler a son amie.
+
+ * * * * *
+
+--«Mon âme, disait-il, ces légendes où notre mémoire résume la vie des
+plus passionnés, ce sentiment qui m'entraîne vers toi, et même
+l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces délicatesses, les
+plus raffinées que nous puissions connaître, ne sont que frivoles
+papillons dont use l'Idée pour dépister les poursuites vulgaires.
+Ma lassitude, qui t'étonna, se complaît à sourire de ces furtives
+apparences et à tressaillir du frôlement de l'Inconnu. J'aime aspirer
+vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire
+fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon
+désir aura ramassé son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer
+uniquement l'irréel, ne puis-je dire, ô mon amie, que je possède
+l'immuable et l'absolu, moi qui réduisis tout mon être à l'espoir d'une
+chose qui jamais ne sera.
+
+«Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obéir,
+c'est encore la paix; mais peut-être fausseras-tu, à me donner trop de
+bonheur, le délicat appareil de mon rêve! Ta beauté est charmante et
+robuste, épargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un
+tendre oreiller à mes lassitudes, un doux sentiment jamais défleuri,
+pareil à ces affections déjà anciennes qui sont plus indulgentes
+peut-être que le miel des débuts et dont la paisible fadeur est
+touchante comme ces deux fleurs fanées en tes cheveux. Et l'un près de
+l'autre, souriant à la tristesse, et souriant de notre bonheur même,
+fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous
+complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, à contempler la théorie des
+idées qui passent, froides et blanches et peut-être illusoires aussi,
+dans le ciel mort de nos désirs; et parmi elles serait l'amour; et si
+tu veux, mon âme, nous aurons un culte plus spécial et des formules
+familières pour évoquer les illustres amours, celles de l'histoire et
+celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et
+l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous
+aimer nous-mêmes.»
+
+ * * * * *
+
+La chevelure de la jeune femme, soulevée par le vent, vint baiser la
+bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa
+pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses propres subtilités; et
+seule la fraîcheur, où soupiraient les fleurs du soir, n'eût pas froissé
+la délicatesse de son rêve.
+
+L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se
+perdait parmi toutes ces choses; et peut-être s'étonnait-elle, étant
+jeune et de bonne santé.
+
+Ah! ce sable qui gémissait sous leurs pieds dans la vallée silencieuse,
+pourra-t-il jamais l'oublier?
+
+Dans cette volupté, un égoïsme presque méchant l'isolait peu à peu;
+jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.
+
+Çà et là, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaçaient, et
+il rougit soudain à songer que peut-être son sentiment n'était pas
+unique au monde.
+
+Mais la jeune fille l'entraînait; légère parmi ses draperies et ses
+cheveux indiqués dans le vent, elle courait au bosquet qu'éclairent
+violemment les chansons et le vin. Sous des arbres très durs, sous des
+torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs
+gesticulants, deux lutteurs s'enlaçaient. D'une beauté choquante, ils
+roulèrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs délicates de ses
+cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au
+reproche du jeune homme, elle répondit sans même le regarder, Dieu sait
+pourquoi: «J'adore la gymnastique.» D'une grâce un peu exagérée, elle
+n'en était que plus émouvante.
+
+Il s'éloigna, et le souci de paraître indifférent ne lui laissait pas le
+loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.
+
+Comment avait-il osé cette chose irréparable, peut-être briser son
+bonheur?
+
+D'où lui venait cette énergie à se perdre?--Il fut choqué de passer en
+arguties les premières minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa
+douleur est donc une joie, une curiosité pour une partie de lui-même,
+qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une
+portion d'homme nouveau.--Il se perdait à ces dédoublements. Sa
+souffrance pleurait et sa tête se vidait à réfléchir. Une tristesse
+découragée réunit enfin et assouvit les différentes âmes qu'il se
+sentait. Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à
+penser à autrui.
+
+Balançant ses bras dans la nuit, sans but, il rêva de la douceur d'être
+deux.
+
+Et, penché sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit
+debout parmi des hommes. Cette pensée lui fut une sensation si complète
+de sa douleur, qu'il atteignit à cette sorte de joie du fiévreux enfin
+seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurité, soudain il
+s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les
+morts, ceux-là mêmes qui lui avaient mangé le coeur, comme elle disait,
+riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil
+qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les
+nuages l'enveloppaient, répétant ce mot «Jamais» qui barrera sa
+vie.--Combien de temps durèrent ces choses?
+
+Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils très longs, et il se
+leva brusquement, le cou serré. Seules des larmes glissaient sur son
+visage.
+
+ * * * * *
+
+Et je ne sais s'il s'aperçut qu'il gravissait vers le temple de la
+Sagesse éternelle.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme
+releva son front, rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des
+hymnes.
+
+Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes
+enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer
+une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverberées
+de ces flèches glorieuses qui sont les pensées des sages, gisaient sur
+les parvis du lieu que nous rêvons.--Lui, porteur du signe d'élection,
+il pénétra dans le Temple.
+
+Là, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre
+sentimental; une froide clarté stagnante est épandue sur la foule des
+sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immémorial
+effrite les groupes cramponnés à des convictions diverses; il sépare et
+il joint; il brise ceux-là qui se déchirent pour aider à l'Idéal, il
+ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette à tous
+les rivages des systèmes, des éloquences et des crânes fêlés; parfois
+une certitude, comme une furtive écume sur la vague, apparaît pour
+disparaître. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanité; une
+incomparable harmonie s'en dégage pour les amateurs.
+
+ * * * * *
+
+Et sa douleur reconnut en ces ténèbres la brume de son âme: ce tumulte
+n'était que l'écho grandi de la plainte qui, goutte à goutte, murmurait
+en son coeur.
+
+ * * * * *
+
+Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et
+renaissent, la monotone subtilité de son regret tournoyait en sa tête
+fiévreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta
+bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rêve de ton corps et
+de ta gorge étroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillée!
+
+Affaissé dans le couchant de son souvenir, évoquant les senteurs
+affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il
+revécut les nuances de sa tendresse dans la lamentation séculaire des
+sages. Tous poussaient à grands cris dans le manège des pensées
+domestiquées par les ancêtres, mais son regard ne se plaisait que sur
+les plus surannés qui, têtus de complexités, coquettent avec les
+mystères et sur ces sages légers qui pivotent sur leurs talons et,
+sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit
+humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait à de
+telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodèrent.
+--Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse,
+étendu sur le dos, bâillait.
+
+Sa jeunesse comprit les suprêmes assoupissements et combien tout est
+gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des
+empreintes d'efforts évoqueraient-ils la furtive félicité de cette âme
+en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins
+possible!...
+
+ * * * * *
+
+Mais le prétexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rêve fuyait à
+travers elle pour communier au rêve de tous, se souvint pourtant des
+souillures de la femme et rentra par des frissons dans la réalité
+familière. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-même
+tenait trop de place en soi pour qu'y pût entrer l'Absolu.
+
+Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui
+fera sa vie une?
+
+Les plus absorbantes douceurs qu'il eût connues ne venaient-elles pas de
+l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-même et de sa substance: il
+aimait de cette façon, parce qu'il était lui, et tous les caractères de
+sa tendresse venaient de lui, non de l'objet où il la dispensait.
+
+Dès lors pourquoi s'en tenir à cette femme dont il souffrait parce
+qu'elle était changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'après cette
+créature bornée qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont
+il la vêtait, se créer une image féminine, fine et douce, et qui
+tressaillerait en lui, et qui serait lui.
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi qu'il vécut désormais parmi la stérile mélopée de tous ces
+sages, extasié en face la bien-aimée, aussi belle, mais plus rêveuse que
+son infidèle. Elle avait, sous les cils très longs, l'éclatante
+tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa
+figure parfois voilée de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de
+son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait
+ses paupières bleuâtres, il voyait encore leur douce flamme
+transparaître.
+
+Il s'agenouilla devant cette dame bénie et jamais extase ne fut plus
+affaissée que les murmures de cet amour.
+
+De son âme, comme d'un encensoir la fumée, s'échappait le corps diaphane
+et presque nu de l'amante, si délicate avec ses hanches exquises, son
+étroite poitrine aiguë et sur ses joues l'ombre des cils. Frêle
+apparition! dans ce nimbe de vapeurs légères, elle semblait un chant
+très bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur
+atténuée d'une fleur lointaine, le soupir de douleur légère qui se
+dissipe en haleine.
+
+ * * * * *
+
+«O mon âme, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car
+après tant de rêves je ne puis le savoir. Suis-je né ou me suis-je créé?
+Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixé!
+J'ose dédaigner la vie et ses apparences qu'elle déroule auprès de mes
+sens. Le passé, je me suis soustrait à ses traditions dès mes premiers
+balbutiements. L'avenir, je me refuse à le créer, lui qui, hier encore,
+palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes
+espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pères que
+les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un
+tremblement que fait le petit souffle de nos désirs; et comme eux
+tuèrent déjà l'être, je tuai même le désir d'être. L'harmonie où
+j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plaît d'aimer et
+c'est moi seul que j'aime, pour le parfum féminin de mon âme. Ah!
+qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je défie ses charmes imparfaits.»
+
+ * * * * *
+
+Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur
+l'admiration des humbles prosternés glissa des parvis du temple dont les
+portes s'écartèrent lentement. Et comme la beauté est une sagesse
+encore, défiée, sur le seuil elle apparut. Son bras léger au-dessus de
+sa tête s'appuyait avec grâce aux colonnades, tandis que le charme de sa
+jeune gorge s'épanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout
+l'univers se résumait au loin à la hauteur de ses petits pieds. Si
+frêle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les
+peupliers et les peuples n'étaient plus que des lignes menues, et
+au-dessus d'elle il voyait l'idéal l'approuver. Le soir bleuâtre
+descendait sur les campagnes.
+
+ * * * * *
+
+Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'âme du jeune homme.
+Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de
+tout le temple devant cette invasion des problèmes; et son émoi
+redoublait à sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de
+lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'épuisait
+vers la bien-aimée, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,
+indécis comme un balbutiement....
+
+Il frissonnait de cette haleine légère et de tous les frôlements un peu
+tièdes oubliés. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,
+véritable petit animal d'amour, ingénue et nerveuse, avec son regard
+bleu, en sorte qu'il murmura brisé: «Fais-moi la pitié de permettre que
+je ne t'aime point.»
+
+Et peut-être eût-il préféré qu'elle l'aimât.
+
+Mais elle le considérait avec curiosité et quoi qu'elle ne comprît
+guère, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de
+ce rire incompréhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, à pleine
+main, il repousse les petits seins stériles de cette femme. Elle
+chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans
+le bruit triomphal de la sagesse sauvée, au travers du temple acclamant
+le héros, sous les bras indignés, rapide et courbée, elle sortit. Jamais
+elle ne lui fut plus délicieuse qu'à cette heure, vaincue et sous ses
+longs cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Et les sages d'un même sursaut, délivrés, déroulèrent l'hymne du
+renoncement, la banalité des soirs alanguis et l'amertume des lèvres
+qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain
+même de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misères affairées. Puis ils
+répandirent comme une rosée les merveilles de demain, de ce siècle
+délicat et somnolent où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance,
+subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et
+autres belles âmes, comme de voluptueuses stériles qui gesticulent aux
+carrefours, et délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les
+martyrs.
+
+Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le
+sort de la caravane, passé l'horizon de sa vie! Peut-être s'était-il
+convaincu que tant de querelles à la passion tournoyent comme une paille
+dans une seconde d'émotion! Il les quitta.
+
+Que la stérile ordonnance de leurs cantiques se déroule éternellement!
+
+ * * * * *
+
+Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle
+disparut sous les feuillages entre les troncs éclatants des bouleaux.
+Elle ne daignait même pas soupçonner ces bras suppliants et ces désirs.
+Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-être
+seulement son coeur était-il froissé. Il reconnut l'univers; il sentit
+une allégresse, mais allait-il encore vivre vis-à-vis de soi-même! Une
+sorte de fièvre le releva, il eut un élan vers l'action, l'énergie, il
+aspirait à l'héroïsme pour s'affirmer sa volonté.
+
+ * * * * *
+
+Vers le soir il atteignit le sable des étangs, et parmi les saules, au
+bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.
+Là-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la
+mémoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit
+indistincte, comme un désir s'apaise.
+
+Il n'avait tant marché que pour revenir à cette petite plage où naquit
+sa tendresse. Son coeur était à bout. Il savait que la vie peut être
+délicieuse; il renonça rêver avec elle au bois des citronniers de
+l'amour et cela seul lui eût souri. Ses méditations familières lui
+faisaient horreur comme une plaine de glace déjà rayée de ses patins.
+Il bâilla légèrement, sourit de soi-même, puis désira pleurer.
+
+Du doigt, il traça sur la grève quelques rapides caractères. La brise
+qui rafraîchissait son âme effaça ces traits légers.--
+
+Cette légende est vraiment de celles qui sont écrites sur le sable.
+
+ * * * * *
+
+Tout de son long étendu, les yeux fatigués par le couchant, seul et
+lassé, il parut regarder en soi....
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à
+sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait
+mieux qu'au lycée; en outre il pouvait s'isoler._
+
+_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force
+de réaction. Les éléments divers qui étaient en lui: 1° culture d'un
+lycéen qui a passé son baccalauréat en 1880; 2° expérience du dégoût que
+donnent à une âme fine la cuistrerie des maîtres, la grossièreté des
+camarades, l'obscénité des distractions; 3° désir et noblesse idéale,
+aboutirent au rêve._
+
+_En frissonnant, il s'enfonçait dans cette façon de rêve scolaire et
+sentimental où l'on retrouvera juxtaposées de confuses aspirations
+idéalistes, des tendresses sans emploi et de l'âcreté._
+
+_En vérité, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images
+d'outre-tombe ne témoignent-ils pas qu'ils sont mécontents de leurs
+contemporains, échauffés de quelque sentiment intime, inassouvi?_
+
+
+ * * * * *
+
+
+DÉSINTÉRESSEMENT
+
+
+Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée,
+tes fleurs seraient-elles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant
+divin, te lasserait-il déjà de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite
+quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, où je
+suis désormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle
+que chérit Aphrodite!
+
+Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux
+yeux et aux cheveux d'une clarté d'or, tandis que glissait la barque sur
+le bleu canal, parmi les nénuphars bruissants. Très bas sur leurs têtes,
+les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.
+La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et
+de sa quiétude. Entre les branches vertes, apparaît par instant le
+marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables
+dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son
+sceptique ami.--Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les
+montagnes, refuges des solitaires et des bêtes féroces, troublaient
+seules la rêverie de ce ciel.
+
+ * * * * *
+
+Mais déjà on approchait de la plage où, mollement couchée sous la
+caresse des flots et des brises, la ville étend ses bras sur l'océan et
+semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse,
+pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux.
+
+Avec une grâce lassée, Amaryllis reposait sur des coussins de soie
+blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement
+blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couronnaient son
+visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très
+harmonieuse:
+
+--Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon
+ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tu as aimé, Lucius, on le dit,
+tu pleuras près des couches trop pleines. Tu t'es lassé du rire de la
+femme; comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des
+hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les
+divines tendresses d'Atys, les inquiétants mystères d'Isis et la
+grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce
+qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que
+naît l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir
+même devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une
+affranchie qui prophétisait; tu es un Romain, presque un Hellène, tu
+sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir
+consoler.»
+
+Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait
+avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'élégance de ses
+mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il
+évitait les mots sérieux qui sont maussades:
+
+--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'étonner qu'un si petit coeur puisse
+tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosités sous un front
+gracieux si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et
+même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses
+innommées!
+
+ * * * * *
+
+Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps tant adoré
+de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec
+la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations.
+On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en
+loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre.
+Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.
+
+--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre
+chère Amaryllis? Je la conduirai selon ses désirs avant de me rendre au
+Serapeum.
+
+--Athéné vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une
+voix réveillée, la jeune femme. Athéné! on dit qu'elle sait les choses
+et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et
+de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les
+tours de Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent
+et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors
+survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et possèdent
+toute certitude. Au-dessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à
+chaque insulte; mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang
+de la victoire et je pense que c'est un présage. Comment subjugue-t-elle
+les âmes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guérir mon
+chagrin.
+
+--Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent ta vie. Daigne
+sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les
+faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de
+l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux
+qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum.
+
+Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.
+Mais elle se mit à pleurer.
+
+--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais
+de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me
+résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mène-moi chez
+Athéné.
+
+Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:
+
+--Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau. Faut-il y
+introduire la pensée qui déforme tout!
+
+Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme
+attristent les plus belles journées:
+
+--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions
+vers Athéné et que je te mène comme un jeune disciple.
+
+ * * * * *
+
+L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage
+tandis qu'elle réparait l'appareil de sa beauté. Les avirons se turent,
+et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la
+barque.
+
+ * * * * *
+
+«Au Serapeum», dit-elle avec orgueil. Dans une litière, à l'ombre des
+colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de
+cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme
+et des jeunes hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent
+une populace hurlante, de figures féroces et enthousiastes: chrétiens
+qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait
+malgré elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement
+de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de
+Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de
+sa taille et de ses excitations lui cria:
+
+--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le
+baiser délivre des caresses de l'homme!
+
+ * * * * *
+
+Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.
+
+ * * * * *
+
+Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent marches
+croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses
+splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs déjoints
+fleurissaient des câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le
+tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent
+mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piété
+d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui
+se retire dans sa tour d'ivoire.
+
+Elle avait hérité des enseignements, et chaque semaine elle réunissait
+les Hellènes. Elle soutenait dans ces esprits, exilés de leur siècle et
+de leur patrie, la dignité de penser et le courage de se souvenir.
+Ceux-là même l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.
+
+Dans la grande salle, pavée de mosaïques éclatantes et tapissée des
+pensées humaines, Athéné, qu'entouraient des Romains, des Grecs,
+beaucoup de lents vieillards et quelques élégantes amoureuses des beaux
+diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux
+et tous ses mouvements étaient harmonieux et calmes.
+
+ * * * * *
+
+Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La
+vierge les accueillit avec simplicité.
+
+--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des nôtres. Tu
+connaîtras ce que fut la Grèce, ses portiques sous un ciel bleu, ses
+bois d'oliviers toujours verts et que berçait l'haleine des dieux, la
+joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile
+comprendra l'harmonie des désirs et de la vie. Plotin, à qui les dieux
+se confièrent, avait coutume de dire: «Où l'amour a passé,
+l'intelligence n'a que faire.» Amaryllis, en toi Kypris habita, prends
+place au milieu de nous, comme une soeur digne d'être écoutée.
+
+--L'amour, Athéné, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?
+
+Elle dédaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle
+avait cessé de parler.
+
+ * * * * *
+
+Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrès de la
+secte chrétienne, qui prétend imposer ses convictions, sur le discrédit
+des temples indulgents et le délaissement des hautes traditions. Il
+évoqua le tableau sinistre des plaines où mourut un empereur philosophe
+parmi les légions consternées. Il dit ta gloire, ô Julien, pâle figure
+d'assassiné au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu
+t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus
+railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu
+des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trône, tu
+connus les belles phrases et les hautes pensées qui dédaignent de
+s'agenouiller.
+
+Tous applaudirent cette glorification de leur frère couronné, et quand
+le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et
+magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,
+et ceux-là, plus nobles encore, qui combattent pour l'indépendance de
+l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les
+jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se
+levèrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et déclarant tout
+d'une voix que le discours fameux de Périclès avait été une fois égalé.
+L'orateur était vieux, il ne sut s'arrêter.
+
+ * * * * *
+
+--Laissez, disait un poète, laissez agir les dieux et la poésie, nous
+triompherons de la populace comme, jadis, nos pères, de tous les
+barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des nôtres?
+
+--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de légion, que
+leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez
+trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour
+ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares
+vous écraseront.
+
+Un murmure s'éleva, et des femmes voilèrent leur visage. Cependant
+Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:
+
+--Nous sommes des Hellènes d'orgueil, mais où va notre coeur? De
+Phrygie, de Phénicie nous vinrent Adonis que les femmes réveillent avec
+des baisers, Isis qui régnait et la grande Artémis d'Ephèse, qui fut
+toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms
+de leurs dieux, étant plus anciens, plaisent davantage à la divinité.
+
+Un autre se récitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.
+
+ * * * * *
+
+L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des
+terrasses un peu d'air pénétrait. Sur la mosaïque, les jeunes hommes
+traînèrent leurs escabeaux d'ébène près des coussins des femmes. La
+ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
+fresques s'éteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
+semblait plus haute, et les dieux de marbre étaient plus des dieux.
+
+La vierge, debout, considérait ce petit monde, le seul qu'elle connût
+parmi les vivants, le seul qui pût la comprendre et la protéger; si elle
+souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanité de son
+entourage, ou si elle vaguait loin de là dans le sein de l'Être, sa
+noble figure ne le disait point. Alors des siècles de grossièreté
+n'avaient pas modelé le visage humain à grimacer comme font mes
+contemporains.
+
+A ce moment une clameur monta de la place, et pénétra en tourbillons
+indistincts dans l'assemblée, qu'elle balaya et fit se dresser inquiète.
+Une bande impure vociférait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
+gravi les premières marches du temple. On les voyait dégoûtants de
+haillons, la tête renversée en arrière, la gorge et la poitrine gonflées
+d'insultes. Et le nom d'Athéné montait confusément de cette tourbe,
+comme une buée d'un marais malsain.
+
+Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrité des balustrades.
+Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
+au Serapeum lui paraissaient les égouts qui charriaient la fange de la
+cité dans cette populace ignominieuse.
+
+Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;
+
+--Tu ne dois pas les écouter ni les craindre.
+
+Elle l'écarta doucement.
+
+ * * * * *
+
+Amaryllis se demandait: «Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
+femmes? Quel charme infini émane du bel adolescent qu'ils servent!» Elle
+se sentait attirée vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
+et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
+pédantismes secs.
+
+Elle entendait à demi l'accent ironique de Lucius:
+
+--Dédaignons-les! un léger dédain est encore un plaisir. Mais
+gardons-nous de les mépriser; le mépris veut un effort et nous
+rapprocherait de ces curieux fanatiques.
+
+A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui décorait la
+place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
+les décombres.
+
+Lentement Athéné se retourna. Une haute dignité s'imposait de cette
+vierge indifférente à la colère d'un peuple, et d'une voix ample et
+douce, semblable sur les clameurs de la foule à la noblesse d'un cygne
+sur des vagues orageuses, elle déclama un hymne héroïque des ancêtres.
+
+Quand elle s'arrêta, le cou gonflé, haletante, transfigurée sous le
+baiser de l'astre qui, là-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
+jeunes gens palpitaient de sa beauté. Un silence majestueux retomba
+derrière ses paroles. Elle haussait les âmes médiocres. Lucius, accoudé
+aux débris de quelque immortel, goûtait une profonde et délicieuse
+mélancolie.
+
+Le soleil disparut de ce jour dans une taché de pourpre et de sang,
+comme un triomphateur et un martyr. Il avait plongé dans la mer toute
+bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable à
+toutes ces grandes choses qui déjà ne sont plus qu'un vain soutenir
+quand nous les admirons encore.
+
+ * * * * *
+
+Athéné maintenant contemplait les jardins, leur stérilité, la ruine des
+laboratoires, et une fade tristesse la pénétrait comme un pressentiment.
+Elle leva la main, et d'une voix basse et précipitée; tandis qu'au loin
+les cloches de Mithra et telles des chrétiens convoquaient leurs
+fidèles, tandis que les hurleurs s'écoulaient et que seul le soir
+bruissait dans la fraîcheur:
+
+--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer à jamais les nobles phrases et les
+hautes pensées, et de dépouiller plutôt la vie que mon indépendance.
+
+Et d'une voix calme, presque divine: «Jurez tous, mes frères!»
+
+--Athéné, sur quoi veux-tu que nous jurions?
+
+--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.
+
+Et tous étendirent la main.
+
+ * * * * *
+
+Mais déjà, la représentation finie, ils s'empressaient à rajuster leurs
+tuniques, à draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
+jardins.
+
+Amaryllis à l'écart pleurait; après cette journée tant émue, ses nerfs
+avaient faibli sous la suprême invocation de la vierge. Athéné promenait
+ses lents regards, et rien dans sa sérénité ne trahissait l'impatience
+de solitude que ces longues séances lui laissaient. Elle vit la courtisane
+et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait à cette
+étreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grèce trouvaient beau la
+vierge aux contours divins enlaçée de la souple Orientale: pure colonne
+de Paros où s'enroule le pampre des ivresses.
+
+ * * * * *
+
+Lucius songeait: «Hélas! Athéné, vous voulez nous élever jusqu'à
+l'intelligence pure et nous défendre toutes les illusions, celles qui
+nous font pleurer et celles dont nous rêvons; craignez qu'il ne vous
+enlève encore cette enfant, celui qui abaissa les pensées de nos sages
+jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, évoque tous les
+troubles de la passion.»
+
+ * * * * *
+
+L'agitation persista, car les ennemis d'Athéné gagnaient de l'audace à
+demeurer impunis, et la foule se prenait à haïr celle qu'on insultait
+tout le jour.
+
+ * * * * *
+
+Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
+ironie, lui conduisit l'Orientale:
+
+--Je te présentai une servante d'Adonis, c'est une chrétienne qu'il faut
+dire aujourd'hui.
+
+Athéné, avec la lassitude de son isolement et de son élévation,
+répondit:
+
+--Qu'importe, peut-être, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
+la vie, être curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
+noblesse de l'esprit; tu la possèdes, Amaryllis. Et pouvons-nous te
+reprocher, à toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
+d'ignorer la forme sereine et définitive, que surent donner à cette
+inquiétude nos aïeux, les penseurs d'Hellas?
+
+Dans cette excuse se dressait un peu de fierté, et ce fut tout son
+reproche à la Chrétienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'être
+venus. Ses amis le plus affichés, jugeant le péril imminent, s'étaient
+excusés. Seul, un vieillard rejoignit, auprès de la vierge, Amaryllis et
+Lucius. Il était poète et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
+égarée, se garderait de tous excès. Lucius et Athéné empêchèrent
+Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
+ce débauché trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
+d'un esprit, et que les plus beaux caractères sont faits du
+développement logique de leurs illusions.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, avec simplicité, Athéné commença son enseignement au petit
+groupe attentif:
+
+--«Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
+poètes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
+héroïnes, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
+n'ont point à user de leur propre coeur pour les frivolités passagères,
+et qu'ainsi, aux heures troublées, ils le trouvent intact dans leur
+poitrine.
+
+«Et puis les poètes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
+plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
+et les hommes inspirés la chantent en termes magnifiques, avec tout le
+déploiement de langage qui convient aux choses sacrées.
+
+«Elle est la félicité suprême, l'inconnue digne de nos méditations, la
+patrie des rêves et des mélancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
+Quelques sueurs et des contractions la précèdent qu'il faut couvrir d'un
+voile, mais aussitôt nous nous fondons dans l'Être, nous sommes
+soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de désir, nous
+nous absorbons dans l'un, dans le tout....»
+
+ * * * * *
+
+Sa voix était un peu cadencée et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
+d'un hymne aux dieux. Au milieu des huées d'un peuple, il y avait une
+rare dignité dans cette vierge si jeune et belle, déployant, comme un
+riche linceul, l'apothéose de la mort.
+
+Elle vit le vieillard qui considérait la salle vide avec des yeux
+touchés de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
+amèrement encore à cet abandon. Et s'interrompant:
+
+ * * * * *
+
+«Je veux laisser là, dit-elle, les pensées des sages, puisque
+aujourd'hui elles l'attristent, ô mon poète! mais garde-toi de mêler de
+mauvaises pensées au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
+de courage qu'ils se refusent à braver la populace, mais songez, mes
+amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
+d'insensés, vous qui préférez vous joindre aux femmes plutôt que de
+suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
+rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermeté la vie qui
+nous est si lourde!»
+
+ * * * * *
+
+A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
+d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussière s'élevait, comme la
+marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi étaient déchaînés les
+plus féroces des hommes contre une femme.
+
+ * * * * *
+
+Lucius et ses amis voulurent entraîner Athéné.
+
+--Ils n'ont que moi, répondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
+les bibliothèques et les statues des ancêtres. Je ne délaisserai pas les
+exilés.
+
+Amaryllis se jeta à genoux, et elle baisait les mains de la vierge
+héroïque.
+
+--Jamais! reprit-elle.
+
+La grandeur du sacrifice lui donnait à cette heure une beauté inconnue
+des vivants. Elle reprit:
+
+--Quittons-nous, mes frères. Le passage des jardins est libre encore.
+
+Elle devina leurs refus, et ses lèvres qu'allait sceller la mort
+consentirent au mensonge.
+
+--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arrêter ces fanatiques; ils nous
+savent innocents et nobles; hâtez-vous de les prévenir....
+
+«Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
+amertume. Transmets à nos frères ma suprême pensée, et que toujours ils
+se souviennent des ancêtres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
+console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, à cette
+extrémité, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un
+d'entre eux ait soupiré auprès de moi, et que ma froideur l'ait
+contristé, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
+de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, à la dernière
+d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner à
+concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
+femmes héroïques, mon coeur gonflé pour Hellas l'emplissait toute.»
+
+Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps déjà, éclata de sanglots et
+déchira ses vêtements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
+Lucius ne purent retenir leurs larmes.
+
+Athéné leur dit doucement:
+
+--Je vous prie, amis.
+
+Puis Amaryllis tremblait d'effroi.
+
+Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
+ville et comme l'embuscade d'un grand crime.
+
+La vierge dit au vieillard, qui seul était demeuré: «Père, laisse-moi.»
+
+Il répondit en sanglotant:
+
+--Je t'ai connue quand tu étais petite.... Je suis très vieux, et toi
+seule m'aime parmi les vivants....
+
+Soudain ils se turent.
+
+ * * * * *
+
+En bas, une marche cadencée retentissait sur les dalles. «Les légions!»
+cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
+quelque chose comme une déception de martyrs. C'étaient les Barbares à
+la solde de l'Empire, casqués d'airain et leurs épées sonnant à chaque
+pas. Honte! ils protègent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
+fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de bêtes, avec des
+piques.
+
+ * * * * *
+
+Elle répéta: «Père, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
+meure devant un homme.»
+
+Il cessa de pleurer, et relevant la tête:
+
+--Linus fut déchiré par des chiens enragés, mais Orphée enchantait les
+bêtes féroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
+tenter un destin semblable.
+
+La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-être convenait-il que
+des vers fussent déclamés devant la mort de la petite-fille de Platon et
+d'Homère.
+
+ * * * * *
+
+De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
+A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, où
+chante le génie des poètes. Et la vierge immaculée dédaigna d'en voir
+davantage. De ce peuple vautré dans la bestialité, elle haussa son
+regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Hélios, qu'environne l'éther
+immense où se meuvent, sur le rhythme des astres, les âmes les plus
+nobles.
+
+On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
+voix hurlant la mort.
+
+ * * * * *
+
+Comme une prêtresse, avec une lente sérénité, dans un jour solennel,
+accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrées, ainsi
+Athéné se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:
+
+--Adieu, disait-elle, ô ma mère! ô la mère de mes aïeux! Athènes qui
+n'es plus qu'une ruine harmonieuse, près de dépouiller l'existence, je
+te salue de ma dernière invocation!
+
+«Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
+contre les choses viles, contre la médiocrité et la souffrance, et s'il
+n'avait tenu qu'à toi, j'eusse connu la douceur du sourire.
+
+«Tu déposas en moi tes plus nobles pensées et tes rhythmes les plus
+harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
+vierge, alanguît ton génie. Et maintenant, mère, puisqu'il te plaît de
+me délivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicité.»
+
+ * * * * *
+
+Puis s'adressant aux statues d'Homère et de Platon:
+
+--Un jour, dit-elle, que je rêvais à vos côtés, j'appris de mon coeur
+qu'une belle pensée est préférable même à une belle action. Et pourtant
+je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
+mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
+chagriner à jamais mon âme?
+
+«Ma mort toutefois n'offensera point votre sérénité, et mon sang pâli
+lavera les parvis de votre demeure.»
+
+ * * * * *
+
+Elle se pencha encore vers les cours intérieures. Çà et là, des pigeons
+y sautillaient de grains en grains. Rêveuse, elle demeura un instant à
+regarder les plantes, les bêtes, la vie qu'elle avait toujours
+dédaignée, et cette dernière seconde lui parut délicieuse.
+
+ * * * * *
+
+Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
+apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
+s'entrouvrit devant elle, car sa démarche était d'une déesse, et nul ne
+voyait ses lèvres pâlies. Mais ses forces faillirent à son courage, elle
+s'évanouit sur les dalles.--Alors, comme les mâchoires d'une bête fauve,
+la foule se referma, et les membres de la vierge furent dispersés,
+tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
+Barbares ricanaient de cet assassinat, éclaboussant la majesté de
+l'empire et le linceul du monde antique.
+
+ * * * * *
+
+Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siècles anciens se tordait
+dans l'épouvante et le délire avec les cris d'une agonisante et d'une
+femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchèrent les restes divins
+de la vierge du Serapis.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le bâton
+des fanatiques, la dernière des Hellènes; et seuls, une courtisane et un
+débauché frivole, honorèrent ses derniers instants. Mais que t'importe,
+ô vierge immortelle, ces défaillances passagères des hommes! ton destin
+mélancolique et ta piété traversèrent les siècles douloureux, et les
+petits-fils de ceux-là qui ricanaient à ton martyre s'agenouillent
+devant ton apothéose, et, rougissant de leurs pères, ils te demandent
+d'oublier les choses irréparables, car cette obscure inquiétude, qui
+jadis excita les aïeux contre ta sérénité, force aujourd'hui les plus
+nobles à s'enfermer dans leur tour d'ivoire, où ils interrogent avec
+amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
+des jeunes hommes de cette époque, que ces quelques jours passés à tes
+genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eût pu rendre ces
+pages dignes de ton héroïque légende.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE II
+
+A PARIS
+
+A Henry de Verneville.
+
+
+ * * * * *
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Quelques mois avant d'être majeur, il quitta sa province pour terminer
+de niaises études, probablement son droit, à Paris. Il y vécut la vie
+des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant
+français un peu intelligent._
+
+_Il fréquenta habituellement:_
+
+_1° Des cafés où se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_
+
+_2° Quelques cabinets de travail de littérateurs connus;_
+
+_3° La Bibliothèque Nationale, l'École des hautes études, des concerts
+le dimanche, des musées._
+
+_Dans cette vie où il se dispersait, il apportait en somme assez de
+clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
+imaginait et à cause desquels il s'était méprisé pendant des années.
+Quant à l'aimable plaisir qu'on y rencontre à chaque heurt de rue ou de
+conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
+suffit._
+
+
+ * * * * *
+
+
+PARIS A VINGT ANS
+
+
+En ces rêves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
+premières sensibilités. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
+âme jusqu'à l'héroïsme. De sa tour d'ivoire,--comme Athéné, du Serapis
+--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
+s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser.
+Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri, vécut son rêve d'une telle
+énergie que sa souffrance égalait son orgueil.
+
+Solitaires promenades jusqu'à l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!
+
+C'était une philosophie abandonnée qu'il venait là pieusement servir.
+Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
+ingénieux qu'il en sût l'agencement, ne paraissaient à son esprit que le
+manteau d'un Dieu. Sa dévotion, soulevant ce linceul qu'elle eût jugé
+grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
+l'enthousiasme.
+
+Quartier déchu! ruelles décriées, qui ombragèrent la chrétienté
+d'incomparables métaphysiques! sa fièvre vous parcourait, insatiable de
+vos inspirations, et ses pieds à marcher sur tant de souvenirs ne
+sentaient plus leurs meurtrissures.
+
+Soirées glorieuses et douces! Son cerveau gorgé de jeunesse dédaignait
+de préciser sa vision; ainsi son génie lui parut infini, et il
+s'enivrait d'être tel.
+
+ * * * * *
+
+La réaction fut violente. A ces délices succéda la sécheresse. Tant de
+nobles aspirations anéanties lui parurent soudain convenues et froides.
+Et son cerveau anémié, ses nerfs surmenés s'affolèrent pour évoquer
+immédiatement, dans cet horizon piétiné comme un manège, quelque sentier
+où fleurît une ferveur nouvelle.
+
+Il avait horreur de la monotone solitude de ses méditations, comme d'une
+débauche quand notre tête et les bougies vacillent au vent de l'aube.
+Une fraîche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent reposé. Mais
+son amie, enfoncée dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
+reparu. Aussi, las et désespéré de ne s'être plus rien de neuf, il
+détesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de façon précise se
+construire un univers permanent.
+
+Toute la journée, il somnolait d'un vague à l'estomac; il fumait sans
+plaisir et bâillait. Il visita des gens et leurs conversations
+poisseuses l'écoeurèrent.
+
+ * * * * *
+
+Or un jour, dans une fête, au soleil sec, où Paris s'épanouissait dont
+le parfum enfièvre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
+marbres d'art, des corbeilles colorées et un tumulte poli, il la
+rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.
+
+De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
+charmés. Elle avait mis à sa libre allure de jeune fille le masque
+frivole d'une mondaine, et ennuagé son corps souple du fouillis des
+choses à la mode. Toujours délicieuse, il la reconnut, elle dont il ne
+put définir le sourire ni les yeux pleins de bonté, et qui, couronnée de
+fleurs, réconfortait les premières mélancolies dont il soupira,--elle
+dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumée et
+près de qui l'on se plaît à gaspiller le temps, la sensualité et la
+métaphysique.
+
+Il lui sembla qu'une partie de soi-même, depuis longtemps fermée, se
+rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.
+
+ * * * * *
+
+Fontaine de vie, figure mystérieuse de petit animal nubile, et dont un
+geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une émotion
+féconde. Lueur qui nous apparaît aux heures rares d'échauffement, et qui
+revêt une forme harmonieuse au décor du moment, pour offrir à notre âme,
+chercheuse de dieux, comme un résumé intense de tous nos troubles.--Son
+désir à nouveau se cristallisait devant lui.
+
+Sous les feuillages, parmi la foule qui s'écarte et admire, elle papote,
+capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
+convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
+son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
+avec une gravité subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
+aspire à dominer le monde pour mépriser tout et tous, et que son mépris
+soit évident.
+
+Cependant auprès de lui, ses camarades, des buveurs de bière, discourent
+d'une voix assurée où sonnent à chaque phrase des mots d'argent, tandis
+que le garçon, balancé sur un pied et qui serre contre son coeur une
+serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
+grossières qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
+et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
+existent.
+
+Sur son coeur un instant échauffé, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
+soleil, sa joie, toute la fête se terminent.
+
+La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
+elle se prête gracieusement au baiser d'un personnage âgé et considérable,
+--à qui elle chuchote quelques mots, en désignant le jeune homme. Puis le
+coupé, glaces relevées, s'éloigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
+rapide et dédaigneux.
+
+ * * * * *
+
+Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre découpée sur la vie par
+cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
+l'âme furtive qu'elle signifie. Ses lèvres, trop mobiles et
+déconcertantes, sont pareilles au rire léger de cette mondaine créature;
+et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
+il nous conquiert tous par l'approbation perpétuelle de sa tête qui
+s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maître qui institua
+des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
+les plus rudes sectaires. Ses paupières sont alourdies, car sur elles
+repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
+voir les prunelles bleues du sophiste rêveur. Il l'aborda sans hésiter;
+il lui dit son inquiétude, qu'une bourrique pessimiste et un théoricien
+ne surent apaiser, ses amours anémiques, ses rêves et ses piétinements.
+Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
+décor d'une fête de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.
+
+ * * * * *
+
+«Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
+procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
+respectâtes la division des genres. Vous connûtes l'amour, et hier
+encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
+expériences bien conduites sont précieuses.... Vous avez sans doute
+vingt-un ans?»
+
+Il sourît et se frotta les mains.
+
+ * * * * *
+
+«S'il vous plaît, reprit-il, goûtons quelque absinthe. Voilà des années
+que je célèbre les jouissances faciles sans les connaître. A mon âge,
+imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues expériences me
+ravissent.»
+
+Et battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, l'illustre
+vieillard se complut encore à quelques compliments ingénieux, tandis
+qu'à chaque gorgée leur soir se teintait de confiance.
+
+ * * * * *
+
+«Mon jeune ami, permettez que je retouche légèrement votre univers. Il
+est assez du goût récent le meilleur, je voudrais seulement le préciser
+ça et là.
+
+«Vos maîtres, leurs livres et leurs pensées diffuses vous firent une
+excellente vision, un monde d'où est absente l'idée du devoir (l'effort,
+le dévouement), sinon comme volupté raffinée; c'est un verger où vous
+n'avez qu'à vous satisfaire, ingénument, par mille gymnastiques (je vous
+suppose quelques rentes et de la santé).
+
+«Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me
+disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus
+pour avoir haussé dessus les barbares un rêve héroïque. Mais quoi!
+faut-il, à cause de ces lendemains désabusés, que votre coeur méfiant
+oublie des instants délicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine
+pleine de charmes? Le spectacle de la vertu piétinée par la plèbe ne
+vous a-t-il pas monté jusqu'à l'enthousiasme?--Siècle lourdaud! Logique
+détestable! Ils disent: «Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons
+dans la joie, n'ont de lendemain.» Qu'importe! Une âme vraiment
+amoureuse ou héroïque bondit à de nouvelles entreprises. C'est à
+vous-même qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de
+votre âme: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.
+
+«Les petits enfants, entre deux travaux de leur âge, jouent au voleur;
+ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance
+et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites,
+et créez-vous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère
+aimable et changeant à l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut
+honorer, écrit: «S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme
+tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination.» Sûtes-vous
+jouer de l'amour; en tresser des guirlandes à votre vie et à votre rêve?
+Je vous vis à l'écart, froissé....»
+
+Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le
+vieillard qui s'en aperçut fit obliquer son discours:
+
+ * * * * *
+
+«Hélas! je négligeai moi-même les mimiques d'amour. Je serai plus
+compétent à vous décrire un autre synonyme du bonheur, c'est la
+recherche de la notoriété que je veux dire: réputation, gloire, toute
+publicité suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mûrs, et des jeunes
+même, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, à
+tendre la main derrière ces instants aimables que je veux vous indiquer,
+vous ne trouverez rien de plus qu'après le baiser de votre amie ou
+l'enivrement de votre vertu, mais, pour créer cette troisième illusion,
+les méthodes sont très amusantes.
+
+«Jeune, infiniment sensible et parfois peut-être humilié, vous êtes prêt
+pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itinéraire sûr, que je
+vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et
+le manteau, à cause des désillusions et du soir où, lassé, on bâille
+dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garçon me verse et l'absinthe et
+la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des
+solécismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la
+grammaire en cabinet particulier.
+
+ * * * * *
+
+«Et d'abord instituez-vous une spécialité et un but.
+
+«Si votre esprit timide ne sait pas, dès sa majorité, embrasser toute
+une carrière, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa
+vie de légers repas, d'épaisses fumeries et de nocturnes abandons où
+l'amitié, l'amour et soi-même lui sourient. C'est d'étape en étape que
+votre jeune audace s'enhardira.
+
+«Dénombrez avec scrupule vos forces: votre santé, votre extérieur, vos
+relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre sécheresse
+rarement surchauffée, vos flâneries et cette délicatesse qui pourra vous
+nuire.
+
+«Ayant dressé ce que vous êtes et ce qu'il vous faut devenir, vous
+posséderez la formule précise de votre conduite. A la rectifier, chaque
+jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous
+énerve, dans l'embrasure des fenêtres mondaines, tandis que passent les
+valseurs.
+
+«Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui
+s'étonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'écrie: «Moi
+aussi....»
+
+«Que désormais chacun _découvre_, et à votre attitude seule, combien
+vous êtes né pour ce but même que secrètement vous vous fixez. Vos
+fréquentations, la coupe de vos vêtements contribueront à créer
+l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est
+l'appareil où se trahit un spécialiste. De là sera déduit votre
+caractère. Je glisse sur le détail, mais que d'exemples, instructifs et
+charmants, à tirer de la vie parisienne: si cela n'était impudent.
+
+ * * * * *
+
+«Votre attitude composée, reste, pour réaliser votre formule, à vous
+faire aider.
+
+«Par qui?
+
+«Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment
+d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs pétaradent et
+disparaîtront bientôt. Puis vos intérêts et les leurs, identiques, se
+contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout écartez toute
+familiarité.
+
+«Des personnes âgées vous seront une meilleure ressource: du premier
+jour leur amitié vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de
+plus, sinon des besognes peut-être et gratuites. Comment, retirés sur
+les sommets de la vie, aideraient-ils à ces petites combinaisons dont
+ils sourient? ils ont oublié leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois,
+leur commerce vous donnera de l'agrément. La vie, si bouffonne, enseigne
+ces hautes intelligences à jouir de la notoriété avec ce détachement que
+je vous prêche dès votre départ. Enfin, ayant un noble esprit, ils y
+joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,
+très égoïste, ne veut pas qu'on se relâche.
+
+«L'excellente société pour vos projets, c'est vos aînés immédiats;
+j'entends qu'ils ont trente à trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour
+activer leur succès ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils
+ont un pied encore dans les chemins où vous entrez, ils s'inquiètent de
+qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattés
+d'obliger.
+
+ * * * * *
+
+«Pour user des personnes âgées et de ceux-ci, faites-vous agréable,
+plaisez. Gardez de prétendre à quelque supériorité; le mérite ne suffit
+pas à conquérir les plus honnêtes. Ayez souci d'approuver et non qu'on
+vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'âme la plus
+vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque mérite réel à mettre
+en relief. Quête amusante, d'ailleurs, où il ne faut qu'un peu
+d'ingéniosité. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent
+pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez
+votre rôle à écouter chacun en tête à tête et à le révéler à soi-même,
+on vous goûtera infiniment.
+
+«A la faveur de cette inclination (et non plus tôt, car celui qui
+prétend nous obliger dès le premier jour souvent nous blesse et toujours
+se déprécie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des
+voitures soit assez élevé à Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la
+jalousie, étouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et
+qu'elle naît de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,
+qu'il est au monde quelque chose d'important.
+
+ * * * * *
+
+«J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrête jamais à mi-chemin dans ce jeu
+d'ambition. Réalise ou parais réaliser ta formule entière; acquiers
+toute la gloire que tu t'es ouvertement proposée. Ceci est une
+nécessité: il ne s'agit plus seulement de te réjouir, en un coin de
+toi-même, de tes contenances savantes; il s'agit d'être ou de ne pas
+être battu quand tu seras vieux.
+
+ * * * * *
+
+«Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--à
+cause qu'étant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exégèse et la
+morale, je me vis contraint de pousser jusqu'à cette notoriété
+considérable où l'on m'honore. Je ne songeais guère à rire. J'avais dès
+mon départ avoué des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on
+me bâtonnât. Aujourd'hui, ayant satisfait à ma formule, je salue et
+j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste à mon plaisir; tout le
+monde, et même des personnes convenables, raffolent de mes petits
+mouvements de tête, de mon grand mouchoir et des ironies, où j'excelle.
+Je dîne tous les soirs en ville avec des dames décolletées, un peu
+grasses comme je les préfère, qui m'entreprennent sur la divinité, et
+avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voilà quelle
+belle chose est la notoriété! Ah, jeune homme! soyons optimistes!»
+
+ * * * * *
+
+Le vénérable M. X... se prit à rire un peu lourdement, puis se leva et
+sur le talon, malgré sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une
+gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains à son coeur, en
+ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommodé qui va vomir.
+D'un trait pourtant il vida son verre. Et, après un silence:
+
+«Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les
+hommes convaincus qu'on se crée ses désirs, ses incertitudes et son
+horizon, et acquérant chaque jour un doigté plus exquis à vouloir des
+choses plus harmonieuses.--Hélas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je
+suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude
+sur la table). C'est toujours l'extériorité qui nous oppresse. Mais
+vivons en dedans. Soyons idéalistes.... (Il s'essuyait le visage.) A
+l'alcool qui n'est décidément qu'une vertu vulgaire, préférez la gloire,
+jeune homme.... (Il s'éventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout
+au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'être
+affectueux et simple, car le grand idéaliste se plaît à tresser chaque
+soir une parure de héros pour sa patrie.--Mais buvons à ceux qui nous
+succéderont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problèmes
+d'une complexité autrement coquette que tes mélancolies, s'ils ajoutent
+au vieux fonds de la nature humaine la curiosité et la science de tous
+ces jeux que nous entrevoyons.» (Et le vieillard un peu chancelant se
+leva.)
+
+Mais j'abrège ce pénible incident. Le jeune homme, naïf, inculte ou
+piqué? ne sut comprendre l'agrément de cette philosophie, et poussé, je
+suppose, par un respect, peut-être héréditaire, pour l'impératif
+catégorique, il passa tout d'un trait les bornes mêmes du pyrrhonisme
+qu'on lui enseignait: jusqu'à soudain administrer à ce vieillard
+compliqué une volée de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,
+mais lui triomphait disant: «Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez
+l'élégiaque.» Même il eût répliqué par les choses de la morale et de la
+métaphysique aux arguments de M. X... si les garçons et le maître
+d'hôtel ne les avaient poussés dehors.
+
+Et le peuple ricanait.
+
+ * * * * *
+
+De ce jardin, véritable printemps de Paris, élégant et sec et plein de
+malaise, le jeune homme sortit fort énervé. Il élevait jusqu'à la haine
+de tout son mécontentement intime. Ardeur étrange et dont je le blâme,
+il eût volontiers consenti à la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il
+désirait s'écroulait, et au même instant il revoyait toutes les
+déceptions et humiliations déjà amassées.
+
+Après s'être ainsi meurtri, s'inquiétant d'avoir battu le glorieux
+vieillard qui fait partout autorité, il cherchait une justification
+raisonnable à cet excès injurieux de sensibilité. Et il disait:
+
+«Si la gloire (académie, tribune française, notoriété, Panama) n'est que
+cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?
+
+«S'il mentait, je fis bien de le châtier, car il salissait un des
+premiers mobiles de la vertu humaine.
+
+«Enfin s'il n'était qu'ivre, joueur de flûte ou corybante, je ne
+l'endommageai guère, car les os de l'ivrogne sont élastiques, nous
+enseigne la science, qui est une belle chose aussi.»
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que, tout à la fois trop grossier et trop sensible, il
+s'éloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siècle aux
+viveurs délicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait
+derrière lui, c'était la plainte des lampes électriques se dévorant dans
+le soir, entre Paris et les étoiles.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Quand saint Georges a sauvé la vierge de Beryte et qu'il est près de
+l'épouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les
+tableaux précédents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous
+peignons les aventures, devient décidément peu séduisante dans ce
+chapitre et sous ce ciel de Paris, où il semble qu'elle eût pu
+s'accorder pleinement avec Lui._
+
+_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleuré de ses
+concitoyens, et il jouit dans le ciel de la béatitude éternelle.--Mais
+ici Lui s'agite; et le désaccord s'accentue entre ses goûts mal définis
+et les conditions de la vie._
+
+ * * * * *
+
+_L'imperfection des plus distingués, la niaiserie de quelques notoires,
+le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les
+spécialistes et la conviction que, s'il faut parfois se résigner à
+paraître fonctionnaire, commerçant, soldat, artiste ou savant, il
+convient de n'oublier jamais que ce sont là de tristes infirmités, et
+que seules deux choses importent: 1° se développer soi-même pour
+soi-même; 2° être bien élevé. Principes auxquels il prêtait une
+excessive importance._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DANDYSME
+
+
+ Et sa poitrine atténuée ne m'est
+ plus qu'une poitrine maigre.
+
+
+Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crépitement dont le souvenir
+désespère le dyspeptique à jamais privé de tabac; une fumée se fondit
+vers le ciel: la couronne blanc cendré apparut.
+
+Il espérait dans son fauteuil être tranquille et ne penser à rien,
+seulement, avant son troisième cigare, se distraire à feuilleter
+l'_Indicateur Chaix_.
+
+ * * * * *
+
+--Ah! dit-il en rougissant un peu de dépit.
+
+Elle s'était posée sur le bras d'un fauteuil, et, sans ôter son chapeau,
+déjà développait ce thème: J'ai des ennuis d'argent.
+
+Il fut excessivement choqué de l'impudeur de ce propos; puis, résigné à
+revenir encore sur le passé, il parla, naturellement avec mélancolie:
+
+--Votre parole, modeste jadis, m'était douce, madame; vous êtes née le
+même jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,
+comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous étions deux enfants
+amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...
+
+Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....
+
+--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour
+sentimental; ce n'est pas ce bonheur-là que je sollicite aujourd'hui.
+Mon épicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent
+parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.
+
+Avec cette grâce dégagée qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du
+papier timbré. Il le refusa gravement.
+
+Elle eut un mouvement de violente impatience.
+
+--L'argent! dit-elle. Que ce mot déchire enfin le voile usé de ton
+univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul
+peut me parer de la suprême élégance, de cette bienveillance qui sied
+aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art délicat qui
+est de flatter presque sincèrement, de tous ces charmes enfin qui
+flottent impalpables dans tes désirs. Ils sont en toi qui aspirent à
+être, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes
+sous tes soupirs, dont le sens se dérobera toujours à ta jeunesse,
+isolée dans son altière indigence, si la fortune ne me permet de les
+consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je
+les déroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, posé sur
+ta sensibilité, en avait trouvé le secret. C'est alors qu'intimidé par
+le cortège de ma beauté, dominé par ma séduction hautaine et qui pose le
+désir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma
+bouche.
+
+Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance
+lui-même, dans sa médiocrité, il prêtait à la fortune. Elle disait:
+
+--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunâtre et qu'il
+mangeait au Bouillon Duval; dès lors ton mécontement se dissipa.--Une
+belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la répulsion,
+quand tu compris que réellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton
+âme en frissonne, mais tu supportes (même ne les recherches-tu pas?) les
+rudes familiarités d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que
+considérable et secrétaire d'État.
+
+Il n'aimait guère qu'on brusquât les convenances. Il rougit qu'elle lui
+jetât des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,
+agrandissant son déplaisir par des considérations philosophiques, il
+répondit avec gravité:
+
+--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je
+n'approuve ni ne blâme l'indépendance de tes observations; je regrette
+simplement que tu troubles mon hygiène spirituelle, car la mathématique
+des banquiers m'importune.
+
+Elle, alors, s'émouvant et d'une douleur contagieuse:
+
+--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et
+pourtant, petite fille, je te consolais à l'aurore de ta vie, au fossé
+de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque
+aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu dévidas les
+sentiments choisis, quand tu me nommais Athéné ou Amaryllis, à cause de
+tes lectures!
+
+--Ah!--dit-il en frissonnant, ramené par cette douceur à une vision de
+l'univers plus banale et coutumière,--je ne suis qu'un attaché de
+seconde classe aux Affaires étrangères, et les restaurants sont fort
+dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans
+chercher à les placer dans la poitrine fraîche des femmes.
+
+--Mais sais-tu ce que tu négliges?
+
+Il craignit qu'elle ne recommençât la scène du chapitre II, et qu'elle
+se dévêtit. Elle ouvrit simplement la fenêtre tout au large:
+
+ * * * * *
+
+De ce cinquième d'un numéro impair du boulevard Haussmann s'étendaient à
+l'infini les vagues de Paris, sombres, où sont enfouis les tapis de jeux
+éclatants, tachés d'or;--les nappes, les bougies, les fruits énormes et
+délicats, dans les restaurants où l'on rit avec le malaise de
+désirer;--les abandons, où la femme est jeune, dans les hôtels de
+tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliothèques, où
+s'alignent à perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de
+joie, cinq cent mille volumes bien catalogués;--les musiques qui nous
+modèlent l'âme et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les
+héroïsmes jusqu'aux émotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous
+sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tièdes et
+fleuris, où, à cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un
+monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec
+aisance nous buvons une tasse de thé, et que, sans crainte, nous
+allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie très soignées;--puis
+des rues plates et solitaires et sèches, où des voitures rapides nous
+emportent vers des affaires, dont il est amusant de débrouiller, avec
+une petite fièvre, la complexité.
+
+Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! Là enfin, il se
+dessaisirait de s'épier sans trêve; et toutefois, fréquentant mille
+sociétés différentes, il ne connaîtrait personne en quelque sorte; il
+serait pour tous également aimable, et aucun ne le meurtrirait.
+
+ * * * * *
+
+Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante mélancolie, mais
+soudain il songea qu'il pensait à peu près comme les jeunes gens de
+brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'âcreté le pénétra.
+«Désormais, dit-il, je ne prendrai plus en grâce les prières, les
+sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions
+vulgaires.»
+
+Et (toujours accoudé devant Paris) sa pensée se mit à courir sans
+relâche hors de cette immense plaine où campent les Barbares.
+
+ * * * * *
+
+Alors il se trouva penché sur son propre univers, et il vaguait parmi
+ses pensées indécises. Il se rappelait qu'à la petite fenêtre d'Ostie
+qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les
+plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage
+italienne), Augustin et Monique, sa mère, qui mourut des fièvres cinq
+jours après, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie
+que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le
+coeur de l'homme ne conçoit pas. Avec une intensité aiguë, il entrevit
+qu'il n'avait, lui, rien à chercher, et que, seul, le vide de sa pensée,
+sans trêve lui battait dans la tête.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, lui dit-elle, réapparaissant comme une idée obsédante qui
+traverse nos méditations, ne t'ai-je pas envoyé M. X...? Ses opinions
+sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le
+dictionnaire du langage que tiennent mes gestes à l'univers. Puisque tu
+naquis ailleurs, il devait te préparer à ma venue, le commenter le
+nouveau rêve de la vie, qui, par moi, doit naître en toi.
+
+ * * * * *
+
+Le jeune homme, la fenêtre fermée, s'assit, baissa un peu l'abat-jour
+car la lumière blessait ses yeux, puis il s'expliqua posément.
+
+--Veuillez, madame, m'écouter. M. X..., dont je ne conteste ni les
+séductions, ni la logique délicieuse, m'installait dans un univers à
+l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon à ces apparences
+que, pour la facilité des relations mondaines ou commerciales, tous les
+Parisiens admettent, et dont les journaux à quinze centimes nous tracent
+chaque matin la géographie.
+
+Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothèse la
+plus répandue, c'est-à-dire la plus accessible à toutes les
+intelligences, il me condamnait à la tenir pour la règle certaine et
+m'engageait à n'y pas croire à part moi. «Limite exactement ton âme à
+des idées, des sentiments, des espoirs fixés par le suffrage universel,
+me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.»
+
+Puis dans ce monde ainsi réglé il me chercha un but de vie. Comme il
+avait surpris, parmi tant de susceptibilités qui s'inquiètent en moi, un
+désir d'être différent et indépendant, il me proposa la domination.
+Grossière psychologie!
+
+J'eus tort de m'emporter. Ce rôle qu'il me proposait, si déplaisant,
+était du moins composé par un homme de goût. Plus apaisé, je reconnais
+qu'avec de bien légères retouches le palais qu'il offrait à mes rêves me
+paraîtrait assez coquet,--si l'horizon, hélas! n'en était
+irrémédiablement vulgaire.
+
+«La gloire ou notoriété flatteuse est uniquement, me disait-il, une
+certaine opinion que les autres prennent de nous, sous prétexte que nous
+sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.»--Pour moi, j'entrevois
+la possibilité de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter
+par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.
+Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.
+
+C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour spécialiste,
+à la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en
+province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de
+Montmartre, la complexité des intrigues, les étapes d'où l'on voit
+chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journées décisives,
+les victoires, les échecs même, tout cela paraît gai, ennobli de fièvre
+et d'imprévu; mais, en fait, il faut dîner avec des imbéciles; on prend
+des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses
+relations! On épie toujours le facteur; on s'amasse un passé écoeurant,
+et le présent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant
+trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demandé des lettres pour celui-ci
+et pour celle-là, et l'on me vit, qui méditais dans des antichambres les
+romans de Balzac avec la vie de Napoléon.
+
+O gloire! voilà les épreuves par où l'on t'approche, maintenant que tu
+ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou
+quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donné à tes amants, si je leur
+enseigne à te conquérir _avec rien du tout!_
+
+
+ * * * * *
+
+
+RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ
+
+
+Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-même:
+
+Prenez donc une idée exacte; joignez-y un relevé des qualités qu'il leur
+faut, plus la liste des adresses où l'on se procure ces qualités, avec
+le temps et l'argent qu'elles coûtent; agitez le tout avec vos pensées,
+vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.
+
+N'y touchez pas. Elle vous pénètre lentement, elle dépose dans votre âme
+la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles
+réussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez où il vous plairait.
+Dès lors les hommes vous paraissent des agités, qui tâtonnent dans une
+obscurité où tout vous est net et lumineux.
+
+Peu à peu cette fatuité intime exsude; elle adoucit et transforme vos
+attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphère spéciale;
+cette confiance superbe que vous respirez subjugue, dès l'abord, les
+timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous
+ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au
+grade qui vous élèvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux
+accabler leurs émules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;
+ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuité. Vous pensez
+bien que la foule les suit.
+
+Alors si vous avez évité avec soin d'exceller en quoi que ce soit,
+d'être raffiné de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'être à la
+mode, si l'on ne peut vous déclarer un Brummel, un don Juan, un viveur,
+non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supériorité
+demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitée par
+aucune définition.
+
+Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, où m'eût conduit M.
+X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.
+
+ * * * * *
+
+Mais je suis tout ensemble un maître de danse et sa première danseuse.
+Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrême simplicité des
+moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de
+pensée.
+
+Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la
+ballerine, n'aurais-je pas honte du signe misérable que j'écrirais?
+C'est trop peu de borner son orgueil à l'approbation d'une plèbe. Laisse
+ces Barbares participer les uns des autres.
+
+Qu'on le classe vulgaire ou d'élite, chacun, hors moi, n'est que
+barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne
+peuvent que tâtonner, dénaturer, ricaner, s'attrister, me déformer
+enfin, comme de grossiers dévastateurs, auprès de la tendresse, des
+restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue à
+cultiver les délicates nuances de mon Moi. Et c'est à ces Barbares que
+je céderais le soin de me créer chaque matin, puisque je dépendrais de
+leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette
+risible vie m'allait séduire!
+
+ * * * * *
+
+Mon esprit, qui ne s'émeut que pour bannir les visions fausses, se
+retrouve, après ces beaux raisonnements stériles, en face du vide. J'ai
+du moins gagné une lumière sur moi-même; j'ai compris que rien n'est
+plus risible que la forme de ma sensibilité, c'est-à-dire les dialogues
+où, toi et moi, nous nous dépensons. Respectons dorénavant les adjectifs
+de la majorité. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si
+touchant, qu'avec les âmes les plus neuves nous paraissions les
+pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir
+l'heure!
+
+Ma bien-aimée, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres
+précédents; c'est le plus net résultat de l'éducation de Paris. J'ignore
+quel univers me bâtir, mais je rougis de mon passé mélancolique.--Et
+voilà pourquoi, madame, je désire que vous cessiez d'exister, et je
+retire de dessous vous mon désir, qui vous soutenait sur le néant.
+
+ * * * * *
+
+Ces paroles judicieuses où vibrait une nuance amère, nouvelle en lui,
+n'étaient qu'un jargon pédant pour une créature aussi dénuée de
+métaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre
+empire sur soi-même; elle se souvint des convenances. Quand il parlait
+de dandysme et de s'imposer à la mode, elle approuvait avec un sérieux
+exagéré et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il
+conclut sur le néant de ses recherches, elle trouva un sourire
+mélancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_.
+
+ * * * * *
+
+Puis, quels que fussent ses sentiments intérieurs, avec une audace
+merveilleuse, elle fut gaie et agaçante jusqu'à dire, soudain
+transformée:
+
+--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe,
+je te verrai deux fois par semaine.
+
+ * * * * *
+
+Il marchait dans la chambre à grands pas, irrésolu, les deux mains
+enfoncées dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu
+embarrassé, presque timide, il répondit.
+
+--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton
+adresse. Mais faut-il y penser à l'avance, et précisément à l'heure de
+la journée où je suis le plus capable d'atteindre à l'enthousiasme et
+par suite à la vérité?
+
+La jeune femme se leva; elle estimait que la scène devenait un peu
+excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle
+lui rendit son léger sourire de moquerie ou de simplicité pour qu'il
+l'embrassât.
+
+ * * * * *
+
+Mais lui, avec rapidité, comprenant la situation et qu'il n'avait plus
+le droit d'être de Genève: «Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est
+assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes à
+7,50 pour aimer comme tout le monde?»
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_C'est une souffrance, après que par la pensée on a embrassé tous les
+degrés du développement humain, de commencer soi-même la vie par les
+plus bas échelons._
+
+_Pendant six mois il fut à son affaire. Il prit des apéritifs avec des
+publicistes, même il s'exerça sur trois jeunes gens à manier les hommes.
+C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du
+cigare: «Hé, voilà que ce jeune homme se fait sa place au soleil.» Ce
+que ton nomme encore:_ il se pousse.
+
+_Et quoiqu'il n'eût qu'à se louer de tout le monde et de soi-même, son
+horreur pour ces contacts était chaque jour plus nerveuse. Peut-être
+aussi se surchargeait-il, étant attaché aux Affaires étrangères,
+secrétaire d'un sous-secrétaire d'État, avec d'autres broutilles._
+
+ * * * * *
+
+
+EXTASE
+
+
+ Qu'on me rende mon moi!
+
+ MICHELET.
+
+
+A cette époque, pour quelque besogne, une enquête sans doute, il fut à
+Bicêtre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinée de
+soleil, il vit les fous joyeux et affairés, qu'un professeur, vieux
+maître décoré, et des jeunes gens sérieux et simples interrogeaient
+discrètement et toujours approuvaient.
+
+Le jeune homme était las: fatigué de cette course matinale et humilié de
+sa besogne prétentieuse. Ce palais de plein air, cette imprévue
+hospitalité où, dans un cadre parfait, dans une exquise régularité de
+confort, ces hommes, _si différents_ cependant, suivaient leur rêve et
+se construisaient des univers, l'émurent. Il les voyait, ces idéalistes,
+se promener en liberté, à l'écart, fronts sérieux, mains derrière le
+dos, s'arrêtant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur
+stérile activité, nul ne les faisait rougir; leurs âmes vagabondaient,
+et vêtus de vêtements amples, ils laissaient aller leurs gestes.
+
+Isolé dans ce délicieux séjour, tandis que personne ne daignait
+s'intéresser à lui, sinon d'un oeil interrogateur et dédaigneux, il fit
+un retour sur lui-même, poussiéreux, incertain du lendemain, hâtif et
+n'ayant pas trouvé son atmosphère....
+
+ * * * * *
+
+De ces nobles préaux où une sage hygiène prend soin de ces rêveurs, il
+sortit bras ballants, éreinté par le soleil de midi, sans voiture, sans
+restaurants voisins, convaincu des difficultés inouïes qu'on rencontre à
+vivre au plus épais des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Tout le jour, dans les intervalles de sa misérable besogne, il revit la
+douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se
+réjouissant soudain à cause d'un geste obscur qui se lève en leur âme,
+et toujours penchés sur le nuage qu'a soulevé en eux quelque grande idée
+tombée de Dieu.
+
+ * * * * *
+
+Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision,
+inexacte peut-être, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les
+feuillages un peu bruissants, se coucher, rêver, ne pas prévoir, ne plus
+connaître personne, et cependant que soit machiné avec précision le
+décor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres
+des eaux courantes.
+
+ * * * * *
+
+Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues
+poussiéreuses où le jour trop sali devient noir, parmi la foule
+gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.
+
+Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur échapper, les
+bruyants et les ressasseurs, il aperçut, pareille à sa marche, la fuite
+grêle d'un avec qui volontiers, des nuits entières, il avait théorisé.
+Celui-là tient toute affirmation pour le propre des pédants et n'en use
+que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et,
+quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sincères.
+
+Il l'abordait d'un premier élan, plein d'une délectation fébrile à
+l'idée que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient
+longuement et pour rien:
+
+1.--Insulter la société, les hommes et surtout les idées.
+
+2.--Se rouler soi-même et leur sotte existence dans la boue.
+
+ * * * * *
+
+Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air pressé,
+d'une voix humble où vibrait une nuance amère: «Ah! vous voilà un grand
+homme, maintenant ... mais si ... mais si ...» Et le ton de cette phrase
+était difficile à rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui?
+Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de
+paraître indifférent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la
+salive de sa bouche étaient malades, son avenir dégoûtant et son passé
+plein d'humiliation.
+
+ * * * * *
+
+Harassé, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il
+ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin
+ses vêtements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis
+rentré dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphère familière:
+
+--Enfin, dit-il, je vais m'embêter à mon saoûl, tranquillement.
+
+Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de
+cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains.
+Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la même interjection lui
+échappe. Il a dans sa gorge l'étranglement des sanglots. Il n'ose même
+pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne à ses
+imaginations,--et toutes idées l'envahissent.
+
+Et d'abord le désir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux
+surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dédain
+ou de protection.
+
+J'oublierai aussi les événements, haïssables parce qu'ils limitent (et
+cependant si j'étais bon et simple, avec l'énergie un peu grossière des
+héros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des
+prudences et toutes ces mesquineries où je dérive).
+
+Je veux échapper encore à tous ces livres, à tous ces problèmes, à
+toutes ces solutions. Toute chose précise et définie, que ce soit une
+question ou une réponse, la première étape ou la limite de la
+connaissance, se réduit en dernière analyse à quelque dérisoire
+banalité. Ces chefs-d'oeuvre tant vantés, comme aussi l'immense délayage
+des papiers nouveaux, ne laissent, après qu'on les a pressés mot par
+mot, que de maigres affirmations juxtaposées, cent fois discutées,
+insipides et sèches. Je n'y trouvai jamais qu'un prétexte à m'échauffer;
+quelques-uns marquent l'instant où telle image s'éveilla en moi.
+Anecdotes rétrécies, tableaux fragmentaires d'après lesquels je crois
+plier mon émotion, moi qui suis le principe et l'universalité des
+choses.
+
+Quelque filet d'idées que je veuille remonter, fatalement je reviens à
+moi-même. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces
+livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude même de
+leurs nomenclatures. Simples casiers où je classe grossièrement les
+notions que j'ai sur moi-même! Leurs titres admis de tous servent
+d'étiquettes sottement précises à diverses parties de mon appétit. Nous
+disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la
+conversation. Ainsi en pleine pâte, à l'emporte-pièce, on découpe des
+étoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers,
+délicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la
+cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette éclaire-t-il le
+ciel inconnaissable et qui nous trouble?
+
+ * * * * *
+
+Il alluma un cigare énorme, noir et sableux. Et il contemplait les
+associations d'idées qui s'amassaient des lointains de sa mémoire pour
+lui bâtir son univers.
+
+ * * * * *
+
+... Déjà les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts,
+souillés, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de
+pensées qui baignent son âme, aussi réelles, quoique insaisissables, que
+le parfum répandu dans tout notre être par le souvenir d'une femme et
+que nous ne saurions préciser. Des bouffées d'imagination indéfinies et
+puissantes le remplissent: désirs d'idées, appétits de savoir, émotions
+de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumée presque pâteuse de
+son cigare. Il halète de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son
+mécanisme de tête puissamment échauffé ne s'arrête pas à se renseigner,
+à déduire, à distinguer, à rapprocher; son regard n'est tendu vers rien
+de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de
+dictionnaire. Il aspire à l'absolu. Il se sent devenir l'idée de l'idée;
+ainsi dans le monde sentimental le moment suprême est l'amour de
+l'amour: aimer sans objet, aimer à aimer.
+
+ * * * * *
+
+Cependant une fois encore, dans cette atmosphère de son Moi, là-bas sur
+l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son âme déroulée à
+l'infini, il devine la jeune femme ou plutôt le lieu où jadis elle lui
+apparut;--parfois dans un éclair de recueillement nous retrouvons les
+longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'était une acuité
+profonde; tout l'être transpercé. Aujourd'hui, une notion, une froide
+chose de mémoire.
+
+Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et
+qu'encensaient ces fleurs courbées, la tendresse et la volupté, jadis le
+troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un
+décor de tentations délicates; elle me souillait les hardiesses qui
+domptent les hommes. Mais le soir, assis près d'elle et me rongeant
+l'esprit, je l'ai salie à la discuter.--Et il bâille devant cette fade
+et perpétuelle revenante, sa sentimentalité.
+
+ * * * * *
+
+--Tu fus le précurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif à ce fluide et
+profond univers qui s'étend derrière les minutes et les faits. Mais
+pourquoi plus longtemps nommer femme mon désir? Je ne goûtai de plaisir
+par toi qu'à mes heures de bonne santé et d'irréflexion; gaîté bien
+furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu
+m'abandonnais que je connus la faiblesse délicieuse de soupirer. Mon
+rêve solitaire fut fécond, il m'a donné la mollesse amoureuse et les
+larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les
+accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition à nous
+préoccuper. Je ne veux plus te rêver et tu ne m'apparaîtras plus.
+J'entends vivre avec la partie de moi-même qui est intacte des basses
+besognes.
+
+ * * * * *
+
+Alors dans la fumée, loin du bruit de la vie, quittant les événements et
+toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui
+fuyait cette vie étroite pour laquelle on a pu créer un vocabulaire. Un
+amas de rêves, de nuances, de délicatesses sans nom et qui s'enfoncent à
+l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, où sont inconnus
+les buts et les causes, où sont tranchés ces mille liens qui nous
+rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, où le drame même qui
+se joue en notre tête ne nous est plus qu'un spectacle.
+
+Quand, porté par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume,
+qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui
+toujours le virent vêtu de complaisance, de médiocres ambitions, de
+futilités et s'énervant à des plaisanteries de café-concert. Au jour les
+besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe!
+Cette nuit célèbre la résurrection de son âme; il est soi, il est le
+passage où se pressent les images et les idées. Sous ce défilé solennel
+il frissonne d'une petite fièvre, d'un tremblement de hâte: vivra-t-il
+assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'émeut dans les peuples,
+le long des siècles!
+
+Il se rejette en arrière pour aspirer une bouffée de tabac, et sa pensée
+soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait,
+l'autre contemplait le monde.
+
+Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y
+voyait grouiller les Barbares, il tremblait à l'idée de descendre parmi
+eux; ce lui était une répulsion et une timidité, avec une angoisse. En
+même temps il les méprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux;
+il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette
+turbulence.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous
+sommes les convaincus. Nous avons donné à chaque chose son nom; nous
+savons quand il convient de rire et d'être sérieux. Nous sommes sourds
+et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges,
+étant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la considération, la
+patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule
+(contre ceux qui sont _différents_), et le type du bon garçon (tant la
+profondeur de notre âme est admirable).
+
+ * * * * *
+
+--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrième
+cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le
+frère trébuchant des âmes fières qui se gardent à l'écart une vision
+singulière du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts
+ma vie, je ne veux point participer de leur médiocrité. Je me reconnais;
+je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis
+évoquer ici par trois idées associées. Que toutes les forces de mon
+orgueil rentrent en mon âme. Et que cette âme dédaigneuse secoue la
+sueur dont l'a souillée un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante.
+J'avais hâte de cette nuit, ô mon bien-aimé, ô moi, pour redevenir un
+dieu.
+
+ * * * * *
+
+--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc déjouer ainsi les jeunes dieux!
+Hier vous parûtes encore un enfant; vos reins s'étaient courbaturés
+pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; à l'aube,
+on vous a vu la peau fripée et dans les yeux de légères fibrilles rouges
+après des expériences sentimentales.
+
+--Qu'importe mon corps! Démence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien
+de commun entre ce produit médiocre de mes fournisseurs et mon âme où
+j'ai mis ma tendresse. Et quelque bévue où ce corps me compromette,
+c'est à lui d'en rougir devant moi.
+
+--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idées, votre âme enfin,
+cinquante que vous connaissez les possédèrent et les ont exprimées avec
+des mots délicieux. Sachez donc que, n'étant pas neuf, vous paraissez
+encore sec, essoufflé, fiévreux; qui donc pensez-vous charmer?
+
+--Mes pensées, mon âme, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir
+ces représentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et
+furtives où vous prétendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et
+par qui elles existent dans leurs différences et dans leur unité,
+pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensées,
+avec mes actes, toutes vapeurs grossières qui s'élèvent de vos sens
+quand vous me regardez!
+
+Il serait beau, dites-vous, d'être petit-fils d'une race qui commanda,
+et l'aïeul d'une lignée de penseurs;--il serait beau que mon corps
+offrît l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van
+Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement
+ma sensibilité contre une sensibilité pareille, et qu'en cette rare
+union l'estime et la volupté ne fussent pas séparées. Misères, tout
+cela! Fragments éparpillés du bon et du beau! Je sais que je vous
+apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en vérité, je
+ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable
+et insaisissable, derrière ce corps, derrière ces pensées, derrière ces
+actes que vous me reprochez; je forme et déforme l'univers, et rien
+n'existe que je sois tenté d'adorer.
+
+Je me désintéresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus
+responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et
+de la dépopulation.
+
+Après quoi si l'on me dit: «Prouvez-vous donc, témoignez que vous êtes
+un dieu.» Je m'indigne et je réponds: «Quoi! comme les autres! me
+définir, c'est-à-dire me limiter! me refléter dans des intelligences qui
+me déformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous
+préparé? Ma tâche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver
+intact. Je m'en tiens à dégager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans
+cesse le fleuve immonde des Barbares.»
+
+ * * * * *
+
+Ainsi se retrouvait-il façonné selon son désir.
+
+ * * * * *
+
+Et peu à peu l'amertume mêlée à ce tourbillon de pensées se fondait.
+Abandonné dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminée parmi
+les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il
+maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idées
+qui ne se révèlent que dans un éclair. La solennité et la profondeur de
+son émotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse
+n'était pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied
+des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portée, sous un ciel
+bas, par un vent âpre, sur la bruyère immense de l'océan breton; mais
+entre ces murs nus et désespérants, ses moindres pensées prenaient une
+intensité poussée jusqu'à un degré prodigieux. Il s'enfonçait avec
+passion à en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession
+... Plénitude, sincérité d'ardeur, que ne peut vous faire sentir
+l'analyse.
+
+Porté sur ce fleuve énorme de pensées qui coule resserré entre le
+coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, désormais débordant
+cet étroit canal d'une nuit, le fleuve allait se répandre et l'emporter
+lui-même sur tout le champ de la vie. Délices de comprendre, de se
+développer, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se
+remplir d'images indéfinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au
+dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous
+grisent en se défendant, et qui de leur secret disent seulement: «Nous
+sommes de la même race que toi, ardents et découragés.»
+
+ * * * * *
+
+Et ce ne sont pas là les pensées familières, les chères pensées
+domestiques, de flânerie ou d'étude, que l'on protège, que l'on
+réchauffe, qu'on voit grandir. A celles-là, le soir, comme à des
+amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument
+comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre
+coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussière
+d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore
+le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse
+terrible: «Sont-elles bonnes? et leur beauté?» Un nuage passe: «D'autres
+les ont possédées; demain elles me paraîtront peut-être froides, vides,
+banales.» Ah! cette sécheresse! ces harassements de reprendre, à froid
+et d'une âme rétrécie, des théories qui hier m'échauffaient! Ah! presser
+une imagination, systématiser, synthétiser, éliminer, affiner, comparer!
+besogne d'écoeurement! dégoût! d'où l'on atteint la stérilité. Et devant
+cet amas de rêves gâchés, le cerveau fourbu demeure toujours, affamé
+jusqu'au désespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de système
+à baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaître ces angoisses.
+
+Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de créer. En cet instant je
+suis une fonction. O bonheur! ivresse! je crée. Quoi? Peu importe; tout.
+L'univers me pénètre et se développe et s'harmonise en moi. Pourquoi
+m'inquiéter que ces pensées soient vraies, justes, grandes? Leurs
+épithètes varient selon les êtres qui les considèrent; et moi, je suis
+tous les êtres. Je frissonne de joie, et, comme la mère qui palpite d'un
+monde, j'ignore ce qui naît en moi.
+
+ * * * * *
+
+Lourds soirs d'été, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buée, de
+sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couché
+sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'étais
+enivré jusqu'à la migraine d'un défilé sensuel d'images faites de grands
+paysages d'eau, d'immobilité et de santé dolente, doucement consolée
+parmi d'immenses solitudes brutalisées d'air salin.--Ainsi dans cette
+chambre sèche roulait en moi tout un univers, âpre et solennisé.
+
+ * * * * *
+
+Comme il se promenait dans l'appartement à demi obscur, parlant tout
+haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetées là
+négligemment, avec la hâte de sa rentrée, et soudain il se rappela qu'il
+devait passer chez son cordonnier, puisqu'à midi recommençait son
+labeur. Déjà sonnaient trois heures du matin: un découragement
+épouvantable l'envahit: il fallait maintenant tâcher de dormir jusqu'à
+l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraîchir
+l'atmosphère enfiévrée, il ouvrit sur l'énorme Paris, qui, repu, lui
+sembla se préparer au lendemain. Il se dévêtit avec ce calme presque
+somnambulique qui naît, après une violente surexcitation, de la
+certitude de l'irrémédiable. Et longtemps avant de s'endormir il se
+répétait, en la grossissant à chaque fois, l'horreur de la vie qu'il
+subissait. Son sommeil fut agité et par tronçons, à cause qu'il avait
+trop fumé: «Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe
+en nous ne nous échappe. Je vois distinctement de petits morceaux de
+rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.» Et, le
+corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour élever sa
+tête brûlante.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son
+anxiété, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._
+
+_Certes il ne prétendait son dégoût universel justifié que contre
+l'_espèce; _il reconnaissait qu'appliquée à l'_individu _sa méfiance
+avait souvent tort, car les caractères spécifiques se témoignent chez
+chacun dans des proportions variables._
+
+_Seulement il était craintif de toute société._
+
+_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraître
+enviable, mais il méprisait les âmes médiocres qui peuvent se satisfaire
+pleinement._
+
+ * * * * *
+
+_C'est malgré lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa
+nature, que nous avons vu se former par cinq années d'efforts, deux hors
+du monde, trois à Paris. Silencieux et affaissé, il cachait le plus
+possible ses sentiments, mais la meilleure réfutation qu'il leur connût
+consistait en un long bain vers dix heures du soir et une préparation de
+chloral._
+
+ * * * * *
+
+AFFAISEMENT
+
+
+C'était, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voilé des chansons
+bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pavé de bois, un peu
+grisé du luxe abondant des équipages, et satisfait de n'avoir aucun
+labeur pour cette soirée ni le lendemain. Il dîna sans énervement, dans
+un endroit paisible et frais, servi par un garçon incolore. Il n'eut pas
+conscience des phénomènes de la digestion, et attablé devant le café
+élégant et désert d'une silencieuse avenue, il goûta sans importuns le
+léger échauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le
+soir tombant, un peu froid pour faire plus agréable son londrès blond
+parfaitement allumé, il contemplait de vagues métaphysiques, charmantes
+et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles
+s'échappant à cette heure de leurs ateliers ingénieux de couture.
+Étaient-elles dans son âme, ou les voyait-il réellement sous ses yeux?
+pour qu'il prît souci de l'éclairer cet affaissement rêveur était trop
+doux.
+
+ * * * * *
+
+Bientôt, mortifié des durs bâtons de sa chaise, il se leva et dut se
+choisir une occupation, un lieu où il eût sa raison d'être ce soir dans
+cet océan mesquin de Paris.
+
+... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de
+camarades. On arrive, on est surpris et illuminé de se revoir; on se
+serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec
+nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide,
+ou sans lever les yeux _à l'homme préoccupé,_ ou en disant: «mon
+vieux»). Puis quoi! les bavardages connus, les doléances, de petites
+envies. Auprès de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je
+n'irai pas risquer ma quiétude. Tandis que les muscles de leurs visages
+et les secrètes transitions de leurs discours révèlent qu'ils mettent
+leur honneur et leur joie dans les médiocres sommes et faveurs où ils se
+hissent, ils n'arrêtent pas de stigmatiser, avec emportement et naïveté,
+les concessions de leurs aînés. Le plus agaçant est que, cramponnés à
+des opinions fragmentaires qu'ils reçurent du hasard, ils s'indignent
+contre celui qui tient d'égale valeur ce qu'ils méprisent et ce qu'ils
+exaltent, comme si toutes attitudes n'étaient pas également
+insignifiantes et justifiées.
+
+ * * * * *
+
+... Dans le monde, à ce début de l'été, plus de réceptions tapageuses.
+Aux salons reposés et frais, quinze à vingt personnes se succèdent
+doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de thé.
+Que n'allait-il s'y délasser? On rencontre dans la société, à défaut
+d'affection, des gens affectueux et bien élevés. Les impressions qu'on y
+échange, prévues, un peu trop lucides, du moins n'éveillent jamais ce
+malaise que nous fait la verve heurtée des jeunes gens. «Peu répandu, je
+sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires,
+politiciens et mondaines; je ne distingue guère leurs petitesses, et,
+dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur
+bienveillant et bref.»--Hélas! sa douloureuse sensibilité lui fermait
+ces élégants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: «Je n'ai pas
+souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne
+m'ait mortifié dès l'abord par quelque parole, insignifiante mais où je
+savais trouver, malgré que je me tinsse, de la peine et de l'irritation.
+J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguèrent avec un goût
+charmant, et leur accueil m'eût transporté, si l'impuissance de paraître
+en une seule minute tout ce que je puis être n'avait alors gâté mon naïf
+épanouissement et si profondément qu'aujourd'hui encore, dans mes
+instants de fatuité, la soudaine évocation de ces circonstances me
+resserre.» Imagination pénible qu'a part soi il comparait à la vanité
+pointilleuse des campagnards, mais enfoncée si avant dans sa chair qu'il
+pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.
+
+ * * * * *
+
+... Une troisième distraction s'offrait: la musique. Amie puissante,
+elle met l'abondance dans l'âme, et, sur la plus sèche, comme une
+humidité de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mécontent honteux,
+pendant les noires journées d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie
+sentimentale des sons, où les tristesses même palpitent d'une si large
+noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eût pas accepté
+cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses
+pensées familières. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie,
+le front touché d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail
+nocturne, il se convainquait d'avoir été _élu_ pour des infortunes
+spéciales.--Mais dans cette molle soirée de tiédeur il répugnait à toute
+secousse. «Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les
+violons; leur puissance trop implorée décroît, et leur vertu ne saurait
+être mise en réserve qui se subtilise avec le soupir expirant de
+l'archet.»
+
+ * * * * *
+
+Il alla simplement se promener au parc Monceau.
+
+Quoique le soir elle sente un peu le marécage, il aimait cette nursery.
+Là, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait
+d'abandonner l'air gaillard et sûr de soi, uniforme du boulevard. Tant
+était douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la
+majorité ne fut jamais spirituel. «Les gens m'épouvantent, ajoutait-il,
+mais à la veille d'un dimanche où je pourrai m'enfermer tout le jour,
+j'ai pour l'humanité mille indulgences. Mes méchancetés ne sont que des
+crises, des excès de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agrès
+admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague
+et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des
+objections; petites phrases de Michelet si pénétrantes, brûlantes du
+culte des groupes humains! amis, belles âmes, qui me communiquez au
+dessert votre sentiment de la responsabilité! moi-même j'ai senti une
+énergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail,
+quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.
+--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pièce, mais je me plais
+infiniment.»
+
+ * * * * *
+
+Dans son épaule, une névralgie lancina soudain, qui le guérit sans plus
+de sa déplaisante fatuité. Humant l'humidité, il se hâta de fuir. Puis
+reprenant avec pondération sa politique:
+
+«La réflexion et l'usage m'engagent à ensevelir au fond de mon âme ma
+vision particulière du monde. La gardant immaculée, précise et
+consolante pour moi à toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut,
+supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarités des gens.--Je
+saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par
+quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on
+agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse à se
+garder en même temps qu'on paraît se donner, un plaisir aigu de mépris.
+Équilibre pourtant difficile à tenir! L'homme intérieur, celui qui
+possède une vision personnelle du monde, parfois s'échappe à soi-même,
+bouscule qui l'entoure et, se révélant, annule des mois merveilleux de
+prudence; s'il se plie sans éclat à servir l'univers vulgaire, s'il
+fraternise et s'il ravale ses dégoûts, je vois l'amertume amassée dans
+son âme qui le pénètre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses,
+et ces lèvres séchées, avec bientôt des coliques hépatiques!»
+
+ * * * * *
+
+Il s'arrêta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois
+encore, ayant posé la vérité (qui est de respecter la majorité), les
+raisonnements se dérobaient, le laissant en contradiction avec soi-même.
+Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniâtrement par un autre côté sa
+rhapsodie:
+
+ * * * * *
+
+«Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en dégoût?
+(Et cette petite formule, déplaisante, trop maigre, désolait sa vie
+depuis des mois.)
+
+«Un jour viendra où ce système, d'après lequel je plie ma conduite, me
+déplaira. Aux heures vagues de la journée, souvent, par une fente
+brusque sur l'avenir, j'entrevois le désespoir qui alors me tournera
+contre moi-même, alors qu'il sera trop tard.
+
+«C'est pitié que dans ce quartier désert je sois seul et indécis à
+remuer mes vieilles humeurs, que fait et défait le hasard des
+températures. Et ce soir, avec ce perpétuel resserrement de l'épigastre
+et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de
+sentir les nerfs qui se montent et seront bientôt les maîtres, ressemble
+à tout mes soirs, sans trêve agités comme les minutes qui précèdent un
+rendez-vous.
+
+«Ceux de mon âge, _éversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont
+une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanés; ils
+doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands
+coups sur les épaules et souvent même sur le plat du ventre, avec
+enthousiasme. Moi qui répugne à ces pétulances et à leurs gourmes, plus
+tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'être
+éloigné des ivresses où des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums
+violents et des corsages délicats, sont gaies puis se déshabillent. Et
+voilà mon moindre regret près de tant de succès proposés, autorité,
+fortune, qu'irrévocablement je refuse. Refusés! qui le croira. Où
+m'arrêterais-je si je me décidais à vouloir?... Hélas! quelque vie que
+je mène, toujours je me tourmenterai d'une âcreté mécontente, pour
+n'avoir pu mener parallèlement les contemplations du moine, les
+expériences du cosmopolite, la spéculation du boursier et tant de vies
+dont j'aurais su agrandir les délices.»
+
+Cependant, par de rapides frottements il échauffait son rhumatisme, et
+il circulait dans ce pâté de maisons mornes, rue de Clichy, square
+Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un
+singulier mélange de dégoût et de timidité, jusqu'à ne pouvoir prononcer
+leurs noms sans malaise, car il y avait récemment habité. Et le souvenir
+des espoirs, des échecs, des angoisses, tant de dégoûts subis des
+Barbares! précisant sa pensée, il tente, une fois encore, de reconnaître
+sa position dans la vision commune de l'univers:
+
+ * * * * *
+
+«A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec
+passion, les plans les plus ingénieux, imaginations commerciales, succès
+mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
+devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitôt par les Barbares
+sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai contrôlé,
+estimé, coté, toisé, apprécié enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
+redresseront, puis ils daigneront m'autoriser à tenter la fortune; et je
+serai exploité, humilié, vexé à en être étonné moi-même, jusqu'à ce
+qu'enfin, excédé de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en
+revienne à ma solitude, de plus en plus resserré, fané, froid, subtil,
+aride et de moins en moins loquace avec mon âme.
+
+«Oui, c'est trop tard pour renoncer d'être l'abstraction qu'on me voit.
+Je fus trop acharné à vérifier de quoi était faite mon ardeur. Pour
+m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits aigus
+d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon
+âme est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis
+si vives et agréables à voir: tristesse et dérision. Et voilà bien la
+guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse!
+Tristesse, tu n'intéresses plus aujourd'hui que des fabricants de
+pilules, qui te vaincront par la chimie. Dérision! m'étant mangé la tête
+comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'épaisseur
+pour que je sourie encore.
+
+«Mon sourire a perdu sa fatuité. Je pensais me sourire à moi-même, et
+j'ai perdu pied dans l'indéfini à me hasarder hors la géographie morale.
+La tâche n'était pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouillé,
+aminci, je me refuse désormais à de nouvelles expériences.
+
+«Je ne sais plus que me répéter; mes dégoûts même n'ont plus de verve:
+simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anémie, misères du passé, je
+vous vois mesquins du haut de la loi que j'ébauchai, ridicules avec les
+yeux du vulgaire.
+
+«Ce que j'appelais mes pensées sont en moi de petits cailloux, ternes et
+secs, qui bruissent et m'étouffent et me blessent.
+
+Je voudrais pleurer, être bercé; je voudrais désirer pleurer. Le voeu
+que je découvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre,
+et tel que je ne le prendrais pas en grippe.
+
+ * * * * *
+
+«J'aurais passé ma journée tant bien que mal sous les besognes. Le soir,
+tous soirs, sans appareil j'irais à lui. Dans la cellule de notre amitié
+fermée au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosité ou son
+indifférence ne me feraient tressaillir. Je serais sincère; lui
+affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je
+lui trouverais de l'autorité, ce serait «mon aîné»; et, pour tout dire,
+il serait à mes côtés? moi-même plus vieux. Telle sensation dont vous
+souffrez, me dirait-il, est rare même chez vous; telle autre que vous
+prêtez au monde, vous est une vision spéciale; analysez mieux. Nous
+suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous êtes au
+pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop
+sillonné par le mal se refusait à comprendre, et, cette supposition est
+plus triste encore, si je méprisais la vérité par orgueil de malade,
+lui, sans méchantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait
+moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon âcreté. Il
+m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est
+quand la fierté me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre
+un dieu dans les bras, pour que du moins le prétexte de ma lassitude
+soit noble. Dans mes détestables lucidités et expansions, il saurait me
+donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La
+sécheresse, cette reine écrasante et désolée qui s'assied sur le coeur
+des fanatiques qui ont abusé de la vie intérieure, il la chasserait.
+A moi qui tentai de transfigurer mon âme en absolu, il redonnerait
+peut-être l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose à désirer,
+à regretter, à pleurer! pour que je n'aie pas la gorge sèche, la tête
+vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des curés, des
+ingénieurs, des demoiselles et des collectionneurs.»
+
+ * * * * *
+
+Marcher dans les rues, céder le trottoir, heurter celui-ci et respecter
+son propre rhumatisme secoue et coupe les idées. Au milieu de son
+émotion, ce jeune homme se mit tout à coup à rêver de la vie qu'il
+s'installerait, s'il parvenait à supporter le contact des Barbares;
+
+«Je serais, pour qu'on ne m'écrase pas, bon, aimable, rare et sans y
+paraître très circonspect.
+
+«Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me préparer des mets
+légers et qui, dans une office fraîche, où j'irais près de lui parfois
+m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du
+jour à feuilleter des traités d'hygiène.
+
+«J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes,
+pour visiter commodément certaines curiosités du vieux Paris, où il faut
+apporter le guide Joanne, gros format.
+
+«Chaque année, de rapides voyages de trente jours me mèneraient à Venise
+pour ennoblir mon type, à Dresde pour rêver devant ses peintures et ses
+musiques, au Vatican et à Berlin pour que leurs antiques précisent mes
+rêves. Enfin, à tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de
+dormir, et je me réveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en
+face du va-et-vient admirable de l'héroïque océan breton, mâle et
+paternel.»
+
+ * * * * *
+
+Rentré chez lui, il calcula sur papier le revenu nécessaire à ce train
+de vie et les besognes qu'il lui en coûterait. Puis il sourit de cet
+enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.
+
+Ensuite accablé, il ne trouva plus la moindre réflexion à faire ... ô
+maître qui guérirait de la sécheresse.
+
+ * * * * *
+
+C'est ce soir-là que décidément incapable de s'échauffer sans un
+bouleversement de son univers intérieur, toujours possible mais que
+depuis des mois il espérait en vain, timide et affaissé devant l'avenir,
+tourmenté d'insomnies, il eut le goût de se souvenir, de répéter les
+émotions, les visions du monde dont jadis il s'était si violemment
+échauffé. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette
+monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les
+solliciteurs de ce député sous-secrétaire d'État.
+
+Il ne s'efforça nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux
+fussent agréables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habileté, les
+divers rêves demeurés empreints sur sa mémoire depuis cinq ans.
+Seulement à cette heure de stérilité, il s'étonnait parfois de retrouver
+dans son souvenir certains accès de tendresse ou de haine. Est-il
+possible que j'aie déclamé! J'espérais cela! O naïveté! Il rougissait.
+Et malgré sa sincérité, ça et là vous devinerez peut-être qu'il a mis la
+sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-même.
+
+Souvent, très souvent, fatigué, perdu dans cette casuistique monotone,
+touché du soupçon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus
+effrayé encore à l'idée de recommencer une vraie vie sérieuse, ferme,
+utile, il s'interrompait:
+
+ * * * * *
+
+O maître, maître, où es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me
+remets!»
+
+
+ * * * * *
+
+
+O maître,
+
+Je me rappelle qu'à dix ans, quand je pleurais contre le poteau de
+gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les
+cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'étais ridicule, je
+m'interrogeais avec angoisse! «Plus tard, quand je serai une grande
+personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?»--Je ne
+sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop
+sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans.
+Petit garçon, tu n'avais pas tort de mépriser les cuistres,
+dispensateurs d'éloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dépendais;
+tu montrais du goût de te plaire, de fois à autre, par les temps humides,
+à pleurer dans un coin plutôt que de jouer avec ceux que tu n'avais pas
+choisis. Crois bien que les soucis et les prétentions des grandes
+personnes ont continué à m'être souverainement indifférents. Aujourd'hui
+comme alors, je sens en elles l'ennemi; près d'elles je retrouve le
+dédain et la timidité que t'inspirait la médiocrité de tes maîtres.
+
+Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd'hui. J'ai
+les mêmes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifié, et il m'enseigne
+que j'avais tort, quand, tous m'ayant blessé, je disais en moi-même:
+«Ils verront bien, un jour.» Chaque année, à chaque semaine presque,
+j'ai pu répéter: «Ils verront bien», ce mot des enfants sans défense
+qu'on humilie. Mais je n'ai plus le désir ni la volonté de manifester
+rien qui soit digne de moi. L'effort égoïste et âpre m'a stérilisé. Il
+faut, mon maître, que tu me secoures.
+
+Je n'ai plus d'énergie, mais compte qu'à la sensibilité violente d'un
+enfant je joins une clairvoyance dès longtemps avertie. Et je te dis
+cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force
+et de fécondité spirituelle que j'ai besoin.
+
+Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de
+laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bête qui flaire et
+vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jeté mon sentiment
+à celle qui passait sans que ma psychologie l'eût élue. Le secret des
+forts est de se contraindre sans répit.
+
+Je sais aussi,--puisque le décor où je vis m'est attristé par mille
+souvenirs, par des sensations confuses incarnées dans les tables du
+boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade
+de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts où veillent mille
+chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours éprouvé que les choses très
+belles me remplissaient d'une âcre mélancolie par le retour qu'elles
+m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les
+passionnerait.
+
+Je sais, mais qui me donnera la grâce? qui fera que je veuille! O
+maître, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec
+confiance à la seule recherche de mon absolu.
+
+Cette légende alexandrine, qui m'engendra autrefois à la vie
+personnelle, m'enseigne que mon âme, étant remontée dans sa tour
+d'ivoire qu'assiègent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences
+vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?
+
+Tout ce récit n'est que l'instant où le problème de la vie se présente à
+moi avec une grande clarté. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en
+paroles mais en oeuvres, après l'élan de l'âme, après la tendresse du
+coeur, le véritable amour serait d'agir.
+
+Toi seul, ô mon maître, m'ayant fortifié dans cette agitation souvent
+douloureuse d'où je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait,
+et je te supplie que par une suprême tutelle, tu me choisisses le
+sentier où s'accomplira ma destinée.
+
+Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou
+prince des hommes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barrès
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 ***
+
+***** This file should be named 16812-8.txt or 16812-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16812/
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.