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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barres
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le culte du moi 1
+ Sous l'oeil des barbares
+
+Author: Maurice Barres
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
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+ * * * * *
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+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+par
+
+MAURICE BARRES
+
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+ * * * * *
+
+NOUVELLE EDITION
+
+PARIS
+
+1911
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+
+EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES.
+
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+Voici une courte monographie realiste
+
+
+LIVRE I
+
+AVEC SES LIVRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--Concordance
+
+_Depart inquiet_
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME.--Concordance
+
+_Tendresse_
+
+
+CHAPITRE TROISIEME.--Concordance
+
+_Desinteressement_
+
+
+LIVRE II
+
+A PARIS
+
+
+CHAPITRE QUATRIEME.--Concordance
+
+_Paris a vingt ans_
+
+
+CHAPITRE CINQUIEME.--Concordance
+
+_Dandysme_
+
+
+CHAPITRE SIXIEME.--Concordance
+
+_Extase_
+
+
+CHAPITRE SEPTIEME,--Concordance
+
+_Affaissement_
+
+
+Oraison
+
+
+ * * * * *
+
+
+EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES
+
+
+ * * * * *
+
+A M. PAUL BOURGET
+
+
+MON CHER AMI,
+
+_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six
+semaines, etait ignore du public, et la plupart des professionnels le
+jugeaient incomprehensible et choquant, quand vous lui apportates votre
+autorite et voire amitie fraternelle. Vous m'en avez continue le
+benefice jusqu'a ce jour. Vous m'avez abrege de quelques annees le temps
+fort penible ou un ecrivain se cherche un public. Peut-etre aussi mon
+travail m'est-il devenu plus agreable a moi-meme, grace a cette
+courtoise et affectueuse comprehension par ou vous negligez les
+imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
+tentatives interessantes._
+
+_Ah! les cheres journees entre autres que nous avons passees a Hyeres!
+Comme vous ecriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du
+viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tilliere, puis aussi
+de la jeune Berenice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
+alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
+vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
+details, c'est-a-dire donner de l'intelligence aux hoteliers et de la
+timidite aux importuns; a ce point que pas une fois, en me mettant a
+table, dans ce temps-la, il ne me vint a l'esprit une reflexion qui
+m'attriste en voyage, a savoir qu'etant donne le grand nombre de betes
+qu'on rencontre a travers le monde, il est bien penible que seuls, ou
+a peu pres, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._
+
+_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procure le plaisir le
+plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._
+
+_Si j'ajoute que vous etes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
+nette des methodes convenables a chaque espece d'esprit et le gout le
+plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
+la liberte de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propose
+d'examiner quelques questions que souleve cette theorie de la culture
+du Moi developpee dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le
+Jardin de Berenice.
+
+
+ * * * * *
+
+
+EXAMEN
+
+
+Oui, il m'a semble, en lisant mes critiques les plus bienveillants,
+que ces trois volumes, publies a de larges intervalles (de 1888 a 91)
+n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attache a louer ou a
+contester des details; c'est la suite, l'ensemble logique, le systeme
+qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en reponse aux
+critiques les plus frequentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
+d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieusete de me suivre, je
+procederai par exposition, non par discussion.
+
+Que peut-on demander a ces trois livres?
+
+N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
+Taine ou Bourget. Ceux-ci procedent selon la methode des botanistes qui
+nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
+racines, par le sol ou elle se developpe, par l'air qui l'entoure. Ces
+veritables psychologues pretendent remonter la serie des causes de tout
+frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
+nous narrent, ils tirent des lois generales. Tout a l'encontre, ces
+ouvrages-ci ont ete ecrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de
+Jesus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes,
+et dont la preoccupation d'analyse s'arrete a donner une description
+minutieuse, emouvante et contagieuse des etats d'ame qu'il s'est
+proposes.
+
+Le principal defaut de cette maniere, c'est qu'elle laisse
+inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
+decrit. Expliquer que tel caractere exceptionnel d'un personnage fut
+prepare par les habitudes de ses ancetres et par les excitations du
+milieu ou il reagit, c'est le pont aux anes de la psychologie, et c'est
+par la que les lecteurs les moins prepares parviennent a penetrer dans
+les domaines tres particuliers ou les invite leur auteur. Si un bon
+psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
+que comprendrions-nous a tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont
+nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
+d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nes catholiques, le
+lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
+lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
+sentiments d'un pur lettre, orgueilleux, raffine et desarme, jete a
+vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnete homme
+en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
+Norvegien, un Russe se pourront-ils reconnaitre dans le livre que voici,
+ou j'ai tente la monographie des cinq ou six annees d'apprentissage d'un
+jeune Francais intellectuel?
+
+On le voit, je ne me dissimule pas les difficultes de la methode que
+j'ai adoptee. Cette obscurite qu'on me reprocha durant quelques annees
+n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idee, c'est manque
+d'explications psychologiques. Mais quand j'ecrivais, tout mene par mon
+emotion, je ne savais que determiner et decrire les conditions des
+phenomenes qui se passaient en moi. Comment les eusse-je expliques?
+
+Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils etre fournis
+par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
+de noter qu'on n'est plus arrete aujourd'hui par ce qu'on declarait
+incomprehensible a l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et
+voici le fond de ma pensee,--je n'y melai aucune part didactique, parce
+que, dans mon esprit, je le recommande uniquement a ceux qui goutent la
+sincerite sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'ame,
+fussent-elles d'ailleurs singulieres.
+
+Ces ideologies, au reste, sont exprimees avec une emotion communicative;
+ceux qui partagent le vieux gout francais pour les dissertations
+psychiques trouveront la un interet dramatique. J'ai fait de l'ideologie
+passionnee. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
+pourquoi une generation degoutee de beaucoup de choses, de tout peut-etre,
+hors de jouer avec des idees, n'essayerait-elle pas le roman de la
+metaphysique?
+
+Voici des memoires spirituels, des ejaculations aussi, comme ces livres
+de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prieres.
+
+Ces monographies presentent un triple interet:
+
+1 deg. Elles proposent a plusieurs les _formules_ precises de sentiments
+qu'ils eprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent a eux seuls qu'une
+conscience imparfaite;
+
+2 deg. Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme deja
+frequent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
+ceux qui sont aujourd'hui au lycee. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
+delayes et trop forces par les imitateurs, seront consultes dans la
+suite comme documents;
+
+3 deg. Mais voici un troisieme point qui fait l'objet de ma sollicitude
+toute speciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit
+le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
+s'egarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait a
+l'ambition qu'a exprimee un poete etranger: "_Toute grande poesie est un
+enseignement, je veux que l'on me considere comme un maitre ou rien._"
+
+Et, par la, j'appelle la discussion sur la theorie qui remplit ces
+volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite a m'expliquer de mon
+_Scepticisme_, comme ils disent.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I--CULTE DU MOI
+
+
+a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI
+
+
+M'etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
+l'univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non
+pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
+commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une
+conference de decembre 1890, au theatre d'application, et quoique cette
+dissertation n'ait pas ete publiee, il me parait superflu de la
+reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre
+sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je,
+auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant
+que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous
+nous en tenions a la seule realite, au Moi. C'est la conclusion du
+premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des
+Barbares_.
+
+On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fecond, vu qu'on
+la trouve partout. A cela, s'il faut repondre, je reponds qu'une idee
+prend toute son importance et sa signification de l'ordre ou nous la
+placons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un
+caractere preponderant dans l'exposition de mes idees, en meme temps que
+j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.
+
+Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
+chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi
+moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'eleva des
+recriminations, les sempiternelles declamations contre l'egoisme. Cette
+clameur fait sourire. Il est facheux qu'on soit encore oblige d'en
+revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises
+aux esprits un peu defriches. "Les moralistes, disait avec une haute
+clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
+defendent a l'homme l'egoisme et approuvent le patriotisme, car le
+patriotisme n'est pas autre chose que l'egoisme national, et cet egoisme
+fait commettre de nation a nation les memes injustices que l'egoisme
+personnel entre les individus." En realite, avec Saint-Simon, tous les
+penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organises tient a
+l'egoisme. Le mieux ou l'on peut pretendre, c'est a combiner les
+interets des hommes de telle facon que l'interet particulier et
+l'interet general soient dans une commune direction. Et de meme que
+la premiere generation de l'humanite est celle ou il y eut le plus
+d'egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
+interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur
+entree dans la vie, un maitre, "_axiome, religion ou prince des
+hommes_," qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins
+de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
+assez forts et possesseurs de leur ame, qu'ils regardent alors
+l'humanite et cherchent une voie commune ou s'harmoniser. C'est le souci
+qui nous emouvait aux jours d'amour du _Jardin de Berenice_.
+
+Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
+suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et
+leur ordonnance.
+
+
+ * * * * *
+
+
+b.--THESE DE "SOUS L'OEIL DES BARBARES"
+
+
+Grave erreur de preter a ce mot de _barbares_ la signification de
+"philistins" ou de "bourgeois". Quelques-uns s'y meprirent tout
+d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos
+preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle
+separerais-je l'humanite en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
+non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre "sous l'oeil des barbares",
+ce n'est pas qu'il se sente opprime par des hommes sans culture ou par
+des negociants; son chagrin c'est de vivre parmi des etres qui de la vie
+possedent un reve oppose a celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
+ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des
+adversaires.
+
+Dans le meme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
+grecque. Au contact des etrangers, et quel que fut d'ailleurs le degre
+de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
+eprouvait un froissement analogue a celui que ressent un jeune homme
+contraint par la vie a frequenter des etres qui ne sont pas de sa patrie
+psychique.
+
+Ah! que m'importe la qualite d'ame de qui contredit une sensibilite! Ces
+etrangers qui entravent ou devoient le developpement de tel Moi delicat,
+hesitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
+jeune homme faillira a sa destinee et ne trouvera pas sa joie de vivre,
+je les hais.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
+termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la maniere dont notre
+organisme reagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
+Barbares.
+
+Par une innovation qui, peut-etre, ne demeurera pas infeconde, j'ai tenu
+compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les
+concordances_ sont le recit des faits tels qu'ils peuvent etre releves
+_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le meme fait, tel
+qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font
+d'un etat de notre ame, la le meme etat tel que nous en prenons
+conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
+maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier a leur image.
+
+Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le defendre chaque
+jour et chaque jour le creer. Voila la double verite sur quoi sont batis
+ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
+ethique, ou nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
+reclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
+fait par elaguements et par accroissements: nous avons d'abord a epurer
+notre Moi de toutes les parcelles etrangeres que la vie continuellement
+y introduit, et puis a lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
+identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle a lui quand il
+se livre sans reaction aux forces de son instinct.
+
+"Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'etait tout ce que
+je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'etait bon a
+quelque chose; non-moi etait tout ce qui pouvait nuire ou resister a
+moi." Pour tout etre passionne qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
+avec cette simplicite que le monde se dessine. Proudhon, petit
+villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
+pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
+Fichte dans nos chambres etroites, ouvertes sur le grand Paris, nous
+autres jeunes bourgeois palis, affames de tous les bonheurs. Appliquez
+a l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
+avez l'etat de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares,
+voila le non-moi, c'est-a-dire tout ce qui peut nuire ou resister au
+Moi.
+
+Cette definition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de
+Berenice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
+que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
+derobe a notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
+conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigue du symbole.
+Ces premiers chapitres des "Barbares", le _Bonhomme Systeme_, education
+desolee qu'avant toute experience nous recumes de nos maitres,
+_Premieres Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
+_Athene_, assaillie dans une facon de tour d'ivoire par les Barbares,
+sont la description sincere des couches profondes de ma sensibilite....
+Attendez! voici qu'a Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
+haute education; voici que les Barbares, vus avec une plus large
+comprehension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
+Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Berenice_. Quant a ce premier volume,
+je le repete, point de depart et assise de la serie, il se limite a
+decrire l'eveil d'un jeune homme a la vie consciente, au milieu de ses
+livres d'abord, puis parmi les premieres brutalites de Paris.
+
+Je le verifiai a leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
+qui s'acharnent a conquerir et a proteger leur Moi, sous toute l'ecume
+dont l'education l'a recouvert et qu'y rejette la vie a chaque heure.
+Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de celebrer la
+sensibilite qu'ils ont d'eux-memes, je leur proposai de la cultiver,
+d'etre des "hommes libres", des hommes se possedant en main.
+
+
+ * * * * *
+
+
+c.--THESE D'"UN HOMME LIBRE"
+
+
+Ce Moi, qui tout a l'heure ne savait meme pas s'il pouvait exister,
+voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
+detail des experiences que Philippe institua et de la religion qu'il
+pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'etre ardent et
+clairvoyant.
+
+Pour parvenir deliberement a l'enthousiasme, je me felicite d'avoir
+restaure la puissante methode de Loyola. Ah! que cette mecanique morale,
+completee par une bonne connaissance des rapports du physique et du
+moral (ou j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
+hypnotiseurs), saurait rendre de services a un amateur des mouvements de
+l'ame! Livre tout de volonte et d'aspect desseche comme un recueil de
+formules, mais si reellement noble! J'y fortifie d'une methode reflechie
+un dessein que j'avais forme d'instinct, et en meme temps je l'eleve.
+A Milan, devant le Vinci, Philippe epure sa conception des Barbares;
+en Lorraine, sa conception du Moi.
+
+Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
+d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
+Venise, qui m'est peut-etre le plus precieux du volume. Ils decrivent
+les moments ou Philippe se comprit comme un instant d'une chose
+immortelle. Avec une piete sincere, il retrouvait ses origines et il
+entrevoyait ses possibilites futures. A interroger son Moi dans son
+accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'apercut
+comme l'effort de l'instinct pour se realiser. Il comprit aussi qu'il
+souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passe et tout consacre a
+une oeuvre viagere.
+
+Ainsi, a force de s'etendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
+pas y disparaitre, mais s'agrandir des forces inepuisables de l'humanite,
+de la vie universelle. De la ce troisieme volume, _le Jardin de Berenice_,
+une theorie de l'amour, ou les producteurs francais qui tapageaient contre
+Schopenhauer et ne savaient pas reconnaitre en lui l'esprit de notre dix-
+huitieme siecle, pourront varier leurs developpements, s'ils distinguent
+qu'ici l'on a mis Hartmann en action.
+
+
+ * * * * *
+
+
+d.--THESE DU "JARDIN DE BERENICE"
+
+
+Mais peut-etre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
+l'intrigue est aussi serree que la succession des idees....
+
+A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, decourage du contact
+avec les hommes, aspirait a trouver un ami qui le guidat. Il faut
+toujours en rabattre de nos reves: du moins trouva-t-il un camarade qui
+partagea ses reflexions et ses sensations dans une retraite methodique
+et feconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lasse
+pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
+d'experiences menues, aux dernieres pages d'_Un Homme libre_, Philippe
+est pret pour l'action. _Le Jardin de Berenice_ raconte une campagne
+electorale.
+
+Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Berenice qui ne font qu'un,
+je n'ai pas a le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
+de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
+leurs developpements. Une vive allure et d'elegants raccourcis toujours
+me plurent trop pour que je les gate de commentaires superflus". Qu'il
+me suffise de renvoyer a une phrase des _Barbares_, fort essentielle,
+quelques-uns qui se troublent, disant: "Berenice est-elle une
+petite-fille, ou l'ame populaire, ou l'Inconscient?"
+
+ Aux premiers feuillets, leur repondais-je, on voit une jeune femme
+ autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame
+ avec ses deux elements, feminin et male? Ou encore, a cote du Moi
+ qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le
+ gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et
+ sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
+ m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur.
+ Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la
+ sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou des emotions
+ profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes,
+ dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise
+ ou la Theologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
+ aboutit, parce qu'_a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire
+ commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
+ nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir
+ d'aimer, desir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des
+ procedes heureux.
+
+A-t-on remarque que la femme est la meme a travers ces trois volumes,
+accommodee simplement au milieu? L'ombre elegante et tres raisonneuse
+des premiers chapitres des _Barbares_, c'est deja celle qui sera
+Berenice; elle est vraiment designee avec exactitude au chapitre
+_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle
+l'"Objet". Voila bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects,
+au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivee, la part
+sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
+n'etait-il pas temps qu'un conteur accueillit ce principe, admis par
+tous les analystes et verifie par chacun de nous jusqu'au plus profond
+desenchantement, a savoir que l'amour consiste a vetir la premiere venue
+qui s'y prete un peu des qualites que nous recherchons cette saison-la?
+
+"C'est nous qui creons l'univers," telle est la verite qui impregne
+chaque page de cette petite oeuvre. De la leurs conclusions: le Moi
+decouvre une harmonie universelle a mesure qu'il prend du monde une
+conscience plus large et plus sincere. Cela se concoit, il cree
+conformement a lui-meme; il suffit qu'il existe reellement, qu'il ne
+soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
+l'ensemble de ses pensees regnera la belle ordonnance selon laquelle
+s'adaptent necessairement les unes aux autres les conceptions d'un
+cerveau lucide.
+
+Cette harmonie, cette securite, c'est la revelation qu'on trouve au
+_Jardin de Berenice_, et en verite y a-t-il contradiction entre cette
+derniere etape et l'inquietude du depart _Sous l'oeil des Barbares_?
+Nullement, c'etait acheminement. Avant que le Moi creat l'univers, il
+lui fallait exister: ses duretes, ses negations, c'etait effort pour
+briser la coquille, pour etre.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II.--PRETENDU SCEPTICISME
+
+Et maintenant au lecteur informe de reviser ce jugement de scepticisme
+qu'on porta sur notre oeuvre.
+
+Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
+a notre entree dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informes
+de toutes les facons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
+l'eusse eprouve en moi-meme. L'opinion publique fletrit a bon droit
+l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession a l'opinion
+elle-meme, et parfois, quand elle est l'habilete d'un Spinoza ou d'un
+Renan sacrifiant pour leur securite aux dieux de l'empire, bien qu'elle
+demeure une defaillance du caractere, elle devient excusable pour les
+qualites de clairvoyance qui la deciderent. Mais de ce point de vue
+intellectuel meme, comment excuser des deguises sans le savoir, qui
+marchent vetus de facons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
+introduisent le plus grand desordre dans l'humanite; ils contredisent
+l'inconscient, en se derobant a jouer le personnage pour lequel de toute
+eternite ils furent faconnes.
+
+Ecoeure de cette mascarade et de ces melanges impurs, nous avons eu la
+passion d'etre sincere et conforme a nos instincts. Nous servons en
+sectaire la part essentielle de nous-meme qui compose notre Moi, nous
+haissons ces etrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrode. Et cet acte
+de foi, dont recurent la formule, par mes soins, tant de levres qui ne
+savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dit sceptique!
+J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mepris
+sur l'ironie, procede litteraire qui nous est familier.
+
+Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
+mardi-gras perpetuel, sous des formules louees chez le costumier a la
+mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
+qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
+des mollets de bureaucrates, mais, disgrace plus grave, sur des ames
+indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tres
+certainement n'etaient pas hereditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
+tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'heroisme
+que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
+societe et meme accepter l'etrange dictionnaire ou vous avez defini,
+selon votre interet, le juste et l'injuste, les devoirs et les merites;
+mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
+crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, educateurs, pour distraire
+les simples de l'epouvante ou vous les mettez, laissez qu'on leur
+demasque sous vos durs raisonnements l'imbecillite de la plupart d'entre
+vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants a degager
+notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
+pas, detestables compagnons, que nous prenions au serieux ces devoirs
+que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coute une
+larme.
+
+Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athene dans son Serapis,
+pour ma tendre Berenice humiliee, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
+me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jesus portant sa croix,
+ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, a Gundry non plus je
+ne jetterai pas la reprobation, parce que, si nerveuse, elle-meme est
+bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui etaient
+miserables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
+jusqu'aux pauvres et aux desherites, je crois que je plairai a tous ceux
+qui se trouvent dans un etat facheux au milieu de l'ordre du monde, a
+tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.
+
+Je leur dis, et d'un ton fort assure: "Il n'y a qu'une chose que nous
+connaissions et qui existe reellement parmi toutes les fausses religions
+qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pretend
+te rebatir l'idee de patrie, te communiquer le souci social et
+t'indiquer une direction morale. Cette seule realite tangible, c'est le
+Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.
+
+"Attachons-nous a notre Moi, protegeons-le contre les etrangers, contre
+les Barbares.
+
+"Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
+cultiver, agir sur lui mecaniquement (etude, curiosite, voyages).
+
+"S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
+politique, industrie, finances).
+
+"Et s'il sent trop de secheresse, rentre dans l'instinct, aime les
+humbles, les miserables, ceux qui font effort pour croitre. Au soleil
+incline d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras meme de
+notre maitresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
+desoler de la mysterieuse angoisse que temoignent dans leur vasque ces
+betes au coeur si doux, les freres des chiens et les notres."
+
+Un tel repliement sur soi-meme est dessechant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
+vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
+a la methode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de genie, qu'il
+s'ameliore par son oeuvre, est egalement vrai de tout analyste du Moi.
+C'est de manquer d'energie et de ne savoir ou s'interesser que souffre
+le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigne sur toutes les
+facons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne a se connaitre, il distinguera
+ou sont ses curiosites sinceres, la direction de son instinct, sa
+verite. Au sortir de cette etude obstinee de son Moi, a laquelle il ne
+retournera pas plus qu'on ne retourne a sa vingtieme annee, je lui vois
+une admirable force de sentir, plus d'energie, de la jeunesse enfin et
+moins de puissance de souffrir. Incomparables benefices! Il les doit a
+la science du mecanisme de son Moi qui lui permet de varier a sa volonte
+le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
+sensible.
+
+J'entends que l'on va me parler de solidarite. Le premier point c'etait
+d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
+veritablement possesseurs de votre ame, regardez l'humanite et cherchez
+une voie commune ou vous harmoniser.
+
+Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
+vous tenir jusqu'a ce qu'une personne energique vous ait reconstruit une
+religion. Sur ce terrain a batir, nous camperons, non pas tels qu'on
+puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
+proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
+conscience d'un probleme serieux,--mais tout a la fois religieux et
+sceptiques.
+
+En effet, nous serions enchante que quelqu'un survint qui nous fournit
+des convictions.... Et, d'autre part, nous ne meprisons pas le
+scepticisme, nous ne dedaignons pas l'ironie.... Pour les personnes
+d'une vie interieure un peu intense, qui parfois sont tentees
+d'accueillir des solutions mal verifiees, le sens de l'ironie est une
+forte garantie de liberte.
+
+ * * * * *
+
+Au terme de cet examen, ou j'ai resserre l'idee qui anime ces petits
+traites, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
+froisses, je crains que le ton demonstratif de ce commentaire ne donne
+le change sur nos preoccupations d'art. En verite, si notre oeuvre
+n'avait que l'interet precis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
+des qualites moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le reve,
+je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
+qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
+toute de clarte n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
+rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide theorie parcellaire
+et voudrais me jouer dans l'abondante erudition du dictionnaire des
+sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublat
+telle page des manuels ecrits par des maitres de conferences sur
+l'ordinaire de qui j'eusse paru empieter! Nul qui s'y meprenne: dans ces
+volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
+donner en tableaux emouvants une description sincere de certaines facons
+de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.
+
+De meme qu'a la salle d'armes nous preferons le jeu utile de l'epee aux
+finesses du fleuret, de meme, si nous aimons la philosophie, c'est pour
+les services que nous en attendons. Nous lui demandons de preter de la
+profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
+effet, a elles seules, n'eveillent que le baillement. Je ne m'interesse
+a mes actes que s'ils sont meles d'ideologie, en sorte qu'ils prennent
+devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionne. Des
+pensees pures, des actes sans plus, sont egalement insuffisants.
+J'envoyai chacun de mes reves brouter de la realite dans le champ
+illimite du monde, en sorte qu'ils devinssent des betes vivantes, non
+plus d'insaisissables chimeres, mais des etres qui desirent et qui
+souffrent. Ces idees ou du sang circule, je les livre non a mes aines,
+non a ceux qui viendront plus tard, mais a plusieurs de mes
+contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
+clairvoyante ou nous sommes quelques-uns a nous plaire.
+
+En suivant ainsi mon instinct, je me conformais a l'esthetique ou
+excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, preoccupes
+d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
+matiere artistique la chose a demontrer.
+
+Or, si j'y avais reussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
+tout l'honneur a l'Italie, ou je compris les formes.
+
+Reflechissant parfois a ce que j'avais le plus aime au monde, j'ai pense
+que ce n'etait pas meme un homme qui me flatte, pas meme une femme qui
+pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fievre
+que j'y prenais m'etait tres chere, car elle elargit la clairvoyance au
+point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
+melaient pour m'etre un immense reservoir de jouissance. Et je suivais
+avec une telle acuite mes sentiments encore les plus confus que j'y
+lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai decide
+toute ma vie, c'est de Venise egalement que je pourrais dater ces
+ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'etre fait une idee assez
+exacte de ces delires lucides que les anciens eprouvaient aux bords de
+certains etangs.
+
+
+ * * * * *
+
+
+SOUS L'OEIL DES BARBARES
+
+ * * * * *
+
+Voici une courte monographie realiste. La realite varie avec chacun de
+nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
+de raisonner. Je decris un etre jeune et sensible dont la vision de
+l'univers se transforme frequemment et qui garde une memoire fort nette
+de six ou sept realites differentes. Tout en soignant la liaison des
+idees et l'agrement du vocabulaire, je me suis surtout applique a copier
+exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposes dans
+une conscience. C'est ici l'histoire des annees d'apprentissage d'un
+Moi, ame ou esprit.
+
+ * * * * *
+
+Un soir de secheresse, dont j'ai decrit le malaise a la page 277 [voir:
+AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, tres souvent,...M.D.]
+celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses reves et ses
+casuistiques, parmi tous ces systemes qu'il avait successivement vetus
+et rejetes. Il proceda avec methode, et de frissons en frissons il se
+retrouva: depuis l'eveil de sa pensee, la-bas dans un de ces lits de
+dortoir, ou presse par les miseres presentes, trop soumis a ses
+premieres lectures, il essayait deja d'individualiser son humeur
+indocile et hautaine,--jusqu'a cette fievre de se connaitre qui veut ici
+laisser sa trace.
+
+Dans ce roman de la vie interieure, la suite des jours avec leur
+pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fut transforme en
+reve ou emotion, car tout y est annonce d'une conscience qui se souvient
+et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
+devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels speciaux de raconter ou
+jette sa gourme un jeune homme, sa bibliotheque, son installation a
+Paris, son entree aux Affaires etrangeres et toute son intrigue: nous
+leur avons emprunte leur langage pour etablir les concordances, mais le
+but precis que je me suis pose, c'est de mettre en valeur les
+modifications qu'a subies, de ces passes banales, une ame infiniment
+sensible.
+
+Celui de qui je decris les apprentissages evoquerait peut-etre dans une
+causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait a
+mesure. Certaines sensibilites toujours en emoi vibrent si violemment
+que la poussiere exterieure glisse sur elles sans les penetrer.
+
+J'ai repousse ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
+l'apaisement de notre maturite, nous affectons souvent au sujet de "nos
+illusions de jeunesse"; mais je me defiai aussi de preter l'acrete, ou
+il atteignit sur la fin, a ma description de ses premieres annees, si
+belles de confiance, de tendresse, d'heroisme sentimental.
+
+ * * * * *
+
+Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermediaires et
+son atmosphere, se resumant en un episode caracteristique;
+
+les scenes premieres, vagues et un peu abstraites pour respecter
+l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorite defiante
+et qui poussa tout au reve;
+
+de petits traits choisis, plus abondants a mesure qu'on approche de
+l'instant ou nous ecrivons;
+
+enfin dans une soiree minutieuse, cet analyste s'abandonnant a la boheme
+de son esprit et de son coeur:
+
+Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisit exactement les
+cinq annees d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
+apparaissent a lui-meme depuis cette page 277 et derniere ou nous le
+surprenons exigeant et lasse qui contemple le tableau de sa vie.
+
+Voila ce que je projetais, le curieux livret metaphysique, precis et
+succinct, que j'aurais fait prendre en amitie par quelques dandies
+misanthropes, revant dans un jour d'hiver derriere des vitres
+gresillees.
+
+ * * * * *
+
+Du moins ai-je decrit sans malice d'art, en bonne lumiere et sobrement.
+Je me suis decide a manquer d'eloquence litteraire; je n'avais pas
+l'onction, ni l'autorite des ecclesiastiques qui parlerent en termes
+fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
+education, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
+amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une facon assez rare de
+catalogue sentimental.
+
+ * * * * *
+
+Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
+Pourquoi les mots, cette precision grossiere et qui maltraite nos
+complications!
+
+Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
+N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin
+et male? ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et
+s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif
+chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
+que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors
+rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la
+transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions
+ou emotions, profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
+poemes, dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse,
+l'Eglise ou la Theologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
+aboutit, parce qu'a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
+devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
+nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans
+nom--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux.
+
+Avec sa secheresse, cette monographie, ecrite malgre tout a deux pas de
+l'_Eden_ ou je flanai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de
+memoires_.
+
+ * * * * *
+
+On pourra juger que ma probite de copiste va parfois jusqu'a la candeur.
+J'avoue que de simples femmes, agreables et gaies, mais soumises a la
+vision coutumiere de l'univers qu'elles relevent d'une ironie facile, me
+firent plus d'un soir renier a part moi mes poupees de derriere la tete.
+Mais quoi! de la fatigue, une deception, de la musique, et je revenais a
+mes nuances.
+
+Saint Bonaventure, avec un grand sens litteraire, ecrit qu'il faut lire
+en aimant. Ceux qui feuillettent ce breviaire d'egotisme y trouveront
+moins a railler la sensibilite de l'auteur s'ils veulent bien reflechir
+sur eux-memes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa legende.
+Nous servons notre ame comme notre idole; les idees assimilees, les
+hommes penetres, toutes nos experiences nous servent a l'embellir et
+a nous tromper. C'est en ecoutant les legendes des autres que nous
+commencons a limiter notre ame; nous soupconnons qu'elle n'occupe pas la
+place que nous croyons dans l'univers.
+
+Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
+de ne s'emouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
+sans douceur, rien ne lui etait. Ainsi le voulut une sensibilite tres
+jeune unie a une intelligence assez mure.
+
+Desireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
+j'ai redige des _concordances_, ou je marque la clairvoyance qu'il
+conservait sur soi-meme dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
+joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
+le monde exterieur. Je souhaite avoir complete ainsi l'atmosphere ou ce
+Moi se developpait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
+entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
+souvent, ou, apres des semaines de vision banale, soudain reveille a la
+vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaine de ses
+emotions et disait a son passe, renie parfois aux instants gais et de
+bonne sante: "Petit garcon, si timide, tu n'avais pas tort."
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LIVRE I
+
+AVEC SES LIVRES
+
+A Stanislas de Guaita.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu ou, il n'y avait
+rien de meridional. Quand il eut dix ans, on le mit au college ou, dans
+une grande misere physique (sommeils ecourtes, froids et humidite des
+recreations, nourriture grossiere), il dut vivre parmi les enfants de
+son age, facheux milieu, car a dix ans ce sont precisement les futurs
+goujats qui dominent par leur hablerie et leur vigueur, mais celui qui
+sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, a dix ans est encore
+dans les brouillards._
+
+_Il fut initie au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
+put voir; d'une seule main ce pedagogue arrachait l'oreille d'un eleve
+qui de plus en devenait ridicule._
+
+_Comme son tour d'esprit portait notre sujet a generaliser, il commenca
+des lors a ne penser des hommes rien de bon._
+
+_Etant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
+son agitation faite d'orgueil et de malaise deplut._
+
+_Bientot, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
+lectures qui lui donnerent sur les choses des certitudes hatives et
+pleines d'acrete._
+
+_Le roi Rhamses II est blame par les conservateurs du Louvre, ayant
+usurpe un sphinx sur ses predecesseurs. Le jeune homme de qui je parle
+inscrivit de meme son nom sur des troupes de sphinx qui legitimement
+appartenaient a des litterateurs francais. Il s'enorgueillit d'etranges
+douleurs qu'il n'avait pas inventees._
+
+_On serait tente de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
+curieux, aux poesies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, a la_
+Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet
+et bien d'autres litteratures, des pires et des meilleures, mais surtout
+dans_ _"les bibliotheques de quartier" du lycee, il se passionnait pour
+les doctrines audacieuses qui sont mieux exposees que refutees par la
+lignee classique qui va du charmant Jouffroy a M. Caro. La est le grand
+secret de l'education d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
+pretendait ne lui faire connaitre que pour les accabler a ses yeux. A
+dix-huit ans, il etait gorge des plus audacieux paradoxes de la pensee
+humaine; il en eut mal developpe l'armature, c'est possible, mais il
+s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
+visions suivantes auxquelles on a garde leur dessin de songe augmente
+peut-etre par le recul._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEPART INQUIET
+
+ Il rencontra le bonhomme
+ Systeme sur la bourrique
+ Pessimisme.
+
+Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
+charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
+s'acheminent et le soleil les conduit.
+
+--Prenez garde, ami, n'etes-vous pas sur le point de vous ennuyer?
+
+Sur ses levres, son ame exquise souriait au jeune homme, et les
+jonquilles s'inclinaient a son souffle leger.
+
+--N'esperons plus, dit-il avec lassitude, que ma paleur soit la caresse
+livide du petit jour; je me trouble de ce depart. Jadis, en d'autres
+poitrines, mon coeur epuisa cette energie dont le supreme parfum, qui
+m'enfievre vers des buts inconnus, s'evapora dans la brume de ces
+sentiers incertains.
+
+De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nenuphar, la jeune fille
+saisit une libellule dont l'email vibre, et, jetant vers le soleil
+l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingenument elle
+souriait.--Mais lui contemple sa pensee qui frissonne en son ame
+chagrine.--Elle reprit avec honnetete:
+
+--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
+rosee et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaitre leur
+douceur?
+
+--Ah! pres des maitres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
+que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon reve matinal possede
+ce qu'il soupire!
+
+--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
+sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnee tel que
+vous m'apparaissez, ne vous plait-il pas de persister?
+
+Il decroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
+heureuses, il errait parmi la frivolite des libellules.
+
+Cependant elle le suivait de loin, delicate et de hanches merveilleuses.
+
+ * * * * *
+
+Sur l'herbe, au long d'une riviere jonchee de palmes, de palmipedes et
+d'enfants trousses et vifs, pres de sa maison solitaire ou fraichit la
+brise dans les stores, le maitre, adosse a un osier mort, contemple la
+fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vetement, sa face
+bleme aux larges paupieres, son attitude professorale et retranchee, en
+aucun lieu ne trouveraient leur atmosphere.
+
+Le jeune homme s'arrete, et son coeur battait d'approcher la verite.
+
+Le miroir bleuatre frissonna du plongeon des canards huppes de vert, aux
+becs jaunes et claquant; parmi la lumiere eclatante jaillissait le
+rhythme lourd des lavandieres. Lentement et sans decouvrir ses yeux, le
+maitre lui parla:
+
+--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
+metres bornent mon activite. Combien d'esprits naissent au bout du
+chemin; et leur sentier etait termine qu'ils marchaient encore en
+lisiere.
+
+Les canards balances, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
+greve.
+
+--Monsieur, reprit-il avec solennite, des jeunes hommes pour l'ordinaire
+m'entourent, qui se font habiller a Londres par des tailleurs dont ils
+parlent la langue. Ils suivent mes promenades ou me porte un anon qui
+m'economise une perte de chaleur prejudiciable a l'activite cerebrale.
+Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?
+
+Parmi les fleurs, au paturage, une bourrique sellee se leva, et
+cependant que de ses longs yeux, doucement voiles de cils, elle
+inspectait le jeune homme emu, sa plainte serpentait vers les cieux.
+"Une belle anesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
+garantis." C'est en ces termes qu'un veterinaire lui proposa cette
+acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
+peux-tu entendre le maitre, tandis qu'il detaille tes qualites et ton
+humour, juche sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
+sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
+circonspectes! Des gens courbes sur leurs champs se redressent; ils
+abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
+Cependant le maitre murmure:
+
+--"Tout est la; repandre les fleurs preferees sous les quarante ans de
+vie moyenne qu'a notre majorite nous entreprimes. Satisfaisons nos
+appetits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
+Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guere a cette
+heure que les viandes grillees vivement cuites et les declamations un
+peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
+envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
+satisfaction, fut-ce a etre tres malheureux. La reflexion est une bonne
+gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tater le pouls a nos
+emotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
+que rien de l'exterieur ne vienne troubler cet apaisement: "_Ayez de
+l'argent et soyez considere_."
+
+La chaleur fremissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie
+rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait a la parole de son
+maitre vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune
+fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.
+
+Vous futes sage, bourrique, a cette heure. Un fosse vous presentait son
+herbe drue et son eau eclatante que fendillent les genets. Vous
+arretates leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la
+halte ombreuse, le pain tire de la poche et qu'on se partage. Des
+paroles, meme excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les
+yeux discretement fermes, avec la longue figure d'un contemplateur qui
+dedaigne jusqu'aux meditations, vous demeuriez entre eux deux, remachant
+votre gouter, et vos longues oreilles d'argent dressees comme une
+symbolique banniere par-dessus leurs tetes inquietes, cependant que
+votre maitre et le mien reprenait son enseignement:
+
+ * * * * *
+
+"Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicite
+et tres vieux. Vous voila installe dans l'argent et la consideration;
+vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,
+hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appetits, vos vices
+et vos vertus les plus exasperes, et le dernier de vos caprices se
+detache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui
+la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou
+le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses
+un parfum, un suffisant degout des hommes et des femmes en vous se
+levera.
+
+"Des hommes d'abord, car pres d'eux votre experience s'instruisit de
+plus loin: vous eutes leur sottise pour compagne, alors que vous
+grandissiez sous la brutalite des camarades et l'imbecillite des
+maitres; vous meprisates de suite la grossierete de leur fantaisie et la
+lourdeur de leurs ebats; vous repugniez a leurs plaisirs et au serrement
+de leurs mains gluantes; mais le hasard elut quelques-uns vos
+amis.--Helas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant a soi, se
+dechire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,
+sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,
+il est quelque agrement a consoler et confesser autrui: a s'epancher
+apres que l'on a bu. Mais pour ces fins regals d'analyste, faut-il tant
+d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de
+suffisants pretextes a deguster l'expansion, cette tisane du noctambule?
+
+"Ce qui est doux, mysterieux et regrettable dans l'appetit d'amitie,
+c'est les premiers moments qu'elle s'eveille, alors que les parties se
+connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se
+piquent point de franchise.--Toutefois, considerez ceci: deux chiens se
+rencontrent; ils s'abordent, se felicitent, s'inspectent, et, quand ils
+odorent a leur gre, les jeux commencent: aimables indecences, manger
+qu'on partage et qu'on se vole, toutes les emulations; puis, lasses, ils
+s'eloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends
+que, parmi les hommes, la societe est un peu melee pour ce mode de
+vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme
+saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.
+
+"Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilites, qui
+soupirent depuis des siecles au fond des consciences humaines, ne se
+lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres
+aux grenouilles crepusculaires coassant dans la campagne. A l'heure ou
+la lune s'allume, ou les betes feroces jadis assaillaient nos lointains
+aieux, ou naguere s'embuscadaient nos peres paraphant des alliances dans
+la chair des assassines, a cette heure etoilee qui frissonne du
+gemissement des fievreux et du perpetuel soupir des amantes, une
+langueur nous penetre, un effroi de la solitude, une elevation mystique
+et des desirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.
+
+"Celle-la nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement
+personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre egotisme. Et
+puis, tres jeunes parlent les sens. Cela ne dure guere. Les sports,
+quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation
+d'une heure oisive, qu'un specifique aux baillements et aux nourritures
+echauffantes. Mais la reposante betise, l'esprit tout exterieur (la
+finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui
+caresse, l'alanguissement souple et tiede d'un corps qui se confie),
+c'est ce qu'ignore le jeune male et que ne peut oublier l'honnete homme
+affine et fatigue.
+
+"Helas! quand il atteint cette maturite de savoir choisir ses baisers,
+elles sont parties les petites jeunes et fraiches, dont le caprice est
+delicieux, car, a la naivete et a toute la virginite de coeur des amours
+pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la
+complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses ecloses du matin
+(preferables au bouton orgueilleux et intact, comme a la fleur parfumee
+d'essence, soutenue d'acier et malgre tout decouragee), les jeunes
+amantes ont de l'appetit, une ame amusante a fleur de peau, une paleur
+qui leur donne un caractere de passion; et leur corps est frais. Etant
+gourmandes de sottises, elles s'attachent a la jeunesse. Quelque
+Meridional bientot les entrainera, ravies et bondissantes, vers des
+locaux tumultueux.--Tres vite l'homme chauve se lassera des caprices
+changeants, a cause des reveils trop froids et des soirees decues, a
+cause aussi de la cuisine d'amour a jamais humiliante et pareille, a
+cause des nuques percees de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu
+d'amour et d'amitie, il s'enfoncera plus avant dans la vie
+intellectuelle.
+
+"Tres sec, opulent et considere, il connait alors la douceur de tendre
+son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'egoistes
+jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides ou,
+fort bien installe, l'on reve de Baruch de Spinoza qui, lasse de
+meditation, sourit aux araignees devorant des mouches, et ne dedaigne
+pas d'aider a la necessite de souffrir,--ou l'on assiste Hypathie, la
+servante de Platon et d'Homere, tres vieille et tres pedante,--ou l'on
+s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-meme devant l'immortel tresor
+des bibliotheques.
+
+"Peu a peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idee
+qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation meme
+n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannee, et
+que rien ne vaut que par la forme du dire.
+
+"Et cette forme, si belle que les plus parfaits des veritables dandies
+ont frissonne, jusqu'a la nevrosthenie, de l'amour des phrases, cette
+forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des
+caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les
+tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette
+beaute du verbe, plastique et ideale et dont il est delicieux de se
+tourmenter,--on l'explique, on la demonte; elle se fait d'epithetes, de
+cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils
+avilissent; et tout cela ecoeure a la longue, comme une liqueur trop
+douce, comme la comedie d'amitie, comme encore les baisers que
+probablement vous desirez...."
+
+ * * * * *
+
+(Une emotion ridicule tenait a la gorge le pauvre homme, et son
+compagnon connut l'orgueil d'etre amer.)
+
+ * * * * *
+
+Il se tut. La brume tombait avec sa fraicheur. Ils se leverent; et
+tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu
+vers l'inconnu:
+
+"Qu'importe! ceux-la ont souffert que je raconte, mais ils firent
+chanter a leur independance les chansons qu'ils preferaient; a toute
+heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le neant: leur
+vie fut telle qu'ils daignerent. Et je ne crois pas qu'un homme
+raisonnable hesite jamais a mener les memes experiences."
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ombre plus epaisse ils se hataient en silence. Lui flattait le
+garrot de la bourrique et meme, s'etant penche, il l'embrassa. La bete
+approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient
+sous la lune apaisante.
+
+La vieille domestique (admirable de bon sens, tout a fait dans la
+tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maitre; elle
+dit simplement: "Vous n'etes guere raisonnables, messieurs," mais
+l'inquietude faisait trembler sa voix. Et peu apres, ils l'entendirent
+injurier la bourrique: "Bete d'Allemagne, sac a tristesse," et des
+jurons, je crois. Le maitre s'interrompit pour sourire, il haussa
+legerement les epaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille
+judicieuse, ces messieurs n'etaient guere raisonnable.
+
+ * * * * *
+
+Et soulevant ses paupieres, il regarda le jeune homme qui s'etait laisse
+glisser a terre. Peut-etre tant de lassitude l'effraya; peut-etre dans
+ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'epaule a
+petits coups: "Qui sait!--cela du moins nous fit passer une
+journee.--D'ailleurs, nos idees influent-elles sur nos actes?--Et quand
+nous savons si peu connaitre nos actes, pouvons-nous apprecier nos
+idees?--Attachons-nous a l'unique realite, au _Moi_.--Et _moi_, alors
+que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guerir tous mes
+mepris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures
+et leur deuil, qui n'ont que faire des charites de leurs freres et de la
+paix des religions; leur orgueil se rejouit de reconnaitre un monde sans
+couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de
+repousser comme vaines toutes les dilections qui seduisent les
+enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur ame,
+ce vaste charnier de l'univers."
+
+C'etait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet
+adolescent qu'un homme chauve et tres renseigne, d'une voix grandie, lui
+attestant par la poussiere des traditions la detresse d'etre, et reniant
+le passe et l'avenir et la Chimere elle-meme, a cause de ses ailes
+decevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas
+qui vacillent, le troupeau des inconsequences; une grande fatigue
+l'affaissait au depart, devant la prairie des foules. Et son ame demeura
+parmi tant de debris, solitaire au fosse de son premier chemin.
+
+ * * * * *
+
+Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait
+toute une claire journee de prairie; la tendresse de la lune nimbait
+l'eclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraiche sur
+un front brulant.
+
+--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idees qui planent
+et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin
+que vous; ou vous raisonnez, nous penetrons d'un trait de notre coeur,
+nous pensons si fin que des nuances familieres a nos ames echappent a
+vos formules, peut-etre meme a nos soupirs.
+
+--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur emu, est-ce que vous existez
+donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.
+
+--Cela depend, reprit l'enfant avec tranquillite, mais tout d'abord,
+puisque vous avez penetre les apparences et les convenances, courez les
+oublier avec nous qui savons etre ignorantes. Nous respectons des voiles
+legers, qui n'entravent guere nos caprices; nous negligeons le triomphe
+ingenu de supprimer des ombres. Que des ames un peu epaisses se
+debattent avec le reflet de leur vulgarite; vivons des enchantements qui
+n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes
+bras te sourient des songes. Et s'il etait vrai que toutes choses
+eussent perdu leur realite pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer
+ou d'instituer en ton reve le mal et la laideur, mais daigne desirer
+pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.
+
+--Quoi, dit-il, relevant son visage lasse, aspirer a quelque but!
+n'est-ce pas oublier la sagesse?
+
+--Assez conte de betises, aujourd'hui! fit-elle ingenument en se pendant
+au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends a sourire.
+Pour tes desirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et
+puisqu'il faut absolument a ta faiblesse un maitre, daigne te guider
+desormais sur mon inalterable futilite.
+
+ * * * * *
+
+Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent
+vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre
+constelle de petales de roses.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Par luxure assurement et par desir de paraitre, il fit le geste de
+l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiene s'y
+pretaient._
+
+_Ces personnes a defaut d'urbanite de coeur n'offraient pas meme ces
+lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les separations._
+
+_Frequemment donc il se chagrina._
+
+ * * * * *
+
+_Et les soirs suivants, jusqu'a l'aube, s'echauffant l'imagination, il
+ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et penetrants, en sorte
+qu'elle devint digne de son desir de se desoler et de la niaiserie
+inevitable de son age._
+
+
+ * * * * *
+
+
+TENDRESSE
+
+
+ Combien je t'aurais aime si je ne
+ savais qu'il n'y a qu'un Dieu.
+
+ L'AREOPAGITE.
+
+ C'est un baiser sur un miroir.
+
+
+Au soir, une douce tiedeur emplit l'air violet ou se turent enfin les
+oiseaux; et parmi les saules, au bord des etangs, le jeune homme et la
+jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.
+
+Elle avait de longs cils, des cheveux denoues, des draperies flottantes
+et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa
+baguette, a coups legers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son
+fin visage a demi tourne souriait au jeune homme. Et lui, couche parmi
+les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image
+balancee sur les etangs.
+
+ * * * * *
+
+Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle
+s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:
+
+--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensees que vous voulez accueillir
+a cette heure? Daignez comprendre ce qui me plait parmi ces saules.
+Voulez-vous donc que je rougisse?
+
+Mais elle s'interrompit de sourire, inquiete de ce jeune homme si las,
+devinant peut-etre qu'il contemplait la-bas, plus loin que tout desir,
+le temple de la Sagesse Eternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.
+Elle posa sa main delicate sur les yeux du jeune homme.
+
+--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et
+pourquoi faut-il donc que tu m'ecartes, pourquoi te peiner, de mon
+sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.
+
+Mais lui repondit a cette amoureuse, avec une legere fatigue:
+
+--Ne connais-tu pas aussi ceux-la qui dedaignent vos frissons et n'ont
+pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupieres lourdes!
+
+Et comme elle ne repondait point et qu'il craignait toute tristesse, il
+leva les yeux de sa vague image balancee sur l'eau, pour regarder la
+jeune femme. Debout dans la lucidite de ce soir or et rose,--un oiseau
+comme une fleche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit
+son manteau et revela son corps dont la ligne etait franche, la chair
+jeune et mate.
+
+Sa nudite eut assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge
+exaltaient sur sa taille une gorge fraiche et rougissante. Mais le jeune
+homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolee dans la
+brise et, l'ayant avec grace baisee, la ramena sur les charmes de la
+jeune femme. Il souriait et il disait:
+
+--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce leger travers,
+comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui flechirait et toutes
+ces graces peut-etre inoubliables. Je sais que la petite ligne du
+sourire des femmes trouble la pensee des sages et, pour nous, la nuance
+des nuages meme. Dans vos prunelles mon image serait plus agitee qu'au
+miroir de ces etangs rafraichis par la brise.
+
+Elle se laissa glisser sur la greve et, cachant contre lui son visage,
+elle gemissait:
+
+--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu
+ecoutas ce qui monte du passe, et les morts t'auront mange le coeur.
+Veux-tu donc etre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais
+peut-etre t'inquietes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et
+que je defie toutes les femmes.
+
+Et lui souriant de cette revolte ingenue:
+
+--Les femmes, amie! crains plutot ce desir d'amour ou je me pame malgre
+mon ame. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille
+ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'eveille
+mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant
+l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et
+souffrez que je ne m'echappe pas a moi-meme.
+
+Helas! cette musique plaintive mit une joie qui me gate sa tendresse aux
+levres si fines et dans les cils tres longs de la jeune fille. Son
+oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce
+coeur. Creature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que
+bat la vie chez les elus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,
+elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses
+cheveux epars, elle eparpilla dans l'ombre son rire joyeux.
+
+ * * * * *
+
+Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune
+rougissant. Ce profond paysage d'ou affleuraient des branches raides et
+la plainte monotone des campagnes noyees dans la nuit, fut-il si
+enchanteur, ou leurs ames avaient-elles atteint ces equilibres furtifs
+que parfois realisent deux illusions entrelacees; brulaient-elles de
+cette ardeur intime qui vaporise toute inquietude? Qu'importe le mot de
+leur fievre devorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons
+onctueux, dans le silence penetrant et la fraicheur feconde, la meme
+allegresse, en leurs poitrines allegees d'un meme poids, rhythmait leurs
+pensees et leur sang; et c'est ainsi qu'etendus cote a cote, sans se
+mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours
+on regrettera sous la pluie doree de midi, ils ne furent plus qu'un
+frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques tres
+lointaines qui fondez les plus tenues subtilites! limites ou notre vie
+qui va s'affaisser deja ne se connait plus! seules peut-etre
+effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliees.
+
+Et lui, le premier, murmura: "Ai-je raison de me croire heureux?"
+
+La jeune femme se souleva, ses seins peut-etre haletaient faiblement. Un
+rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanees se penchaient
+comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de
+noblesse qu'en cette lassitude precoce. A cette minute il semble qu'elle
+se troubla de cette paleur et de ces lignes inquietes. Absente, elle
+prononca ce mot, si vulgaire: "Que vous etes joli, mon amour!"
+
+Alors soudain il eut au coeur une felure legere, la premiere felure
+d'amour, par ou s'enfuit le parfum de sa felicite, et se relevant, il
+froissa les deux fleurs.
+
+--Ah! combien je le prevoyais! vous daignez gouter quelques formes ou
+j'habite, et jamais vous n'atteindrez a m'aimer moi-meme, car votre
+caprice peut-etre ne soupconne meme pas sous mes apparences mon ame.
+Ah! mon incertaine beaute qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma
+parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensee! mes incertitudes, ou
+trebuche mon elan! tous ces sentiers que je pietine! tout ce vestiaire,
+c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre ame?
+
+Et une rougeur avivait son teint delicat. Pouvait-elle comprendre! Elle
+attira doucement la tete du jeune homme sur son sein; elle posa sa main
+un peu tiede sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le bercait;
+en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se rechauffe et
+qui s'endort.... Puis il entrevit peut-etre ce temple de la sagesse qui
+fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La
+jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisees, les placa
+dans sa chevelure; et ces freles mortes faisaient la plus touchante
+parure qu'une amoureuse eut jamais pour se faire aimer. Tel etait son
+charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux deroules et
+fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils
+sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser a elle. Mais un
+malaise, un regret informe de la solitude flottait en son ame tandis
+qu'ils descendaient vers la vallee. Et comme il etait emu il jugea bon
+de se reveler a son amie.
+
+ * * * * *
+
+--"Mon ame, disait-il, ces legendes ou notre memoire resume la vie des
+plus passionnes, ce sentiment qui m'entraine vers toi, et meme
+l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces delicatesses, les
+plus raffinees que nous puissions connaitre, ne sont que frivoles
+papillons dont use l'Idee pour depister les poursuites vulgaires.
+Ma lassitude, qui t'etonna, se complait a sourire de ces furtives
+apparences et a tressaillir du frolement de l'Inconnu. J'aime aspirer
+vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire
+fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon
+desir aura ramasse son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer
+uniquement l'irreel, ne puis-je dire, o mon amie, que je possede
+l'immuable et l'absolu, moi qui reduisis tout mon etre a l'espoir d'une
+chose qui jamais ne sera.
+
+"Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obeir,
+c'est encore la paix; mais peut-etre fausseras-tu, a me donner trop de
+bonheur, le delicat appareil de mon reve! Ta beaute est charmante et
+robuste, epargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un
+tendre oreiller a mes lassitudes, un doux sentiment jamais defleuri,
+pareil a ces affections deja anciennes qui sont plus indulgentes
+peut-etre que le miel des debuts et dont la paisible fadeur est
+touchante comme ces deux fleurs fanees en tes cheveux. Et l'un pres de
+l'autre, souriant a la tristesse, et souriant de notre bonheur meme,
+fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous
+complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, a contempler la theorie des
+idees qui passent, froides et blanches et peut-etre illusoires aussi,
+dans le ciel mort de nos desirs; et parmi elles serait l'amour; et si
+tu veux, mon ame, nous aurons un culte plus special et des formules
+familieres pour evoquer les illustres amours, celles de l'histoire et
+celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et
+l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous
+aimer nous-memes."
+
+ * * * * *
+
+La chevelure de la jeune femme, soulevee par le vent, vint baiser la
+bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa
+pensee qu'il se tut, impuissant a saisir ses propres subtilites; et
+seule la fraicheur, ou soupiraient les fleurs du soir, n'eut pas froisse
+la delicatesse de son reve.
+
+L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se
+perdait parmi toutes ces choses; et peut-etre s'etonnait-elle, etant
+jeune et de bonne sante.
+
+Ah! ce sable qui gemissait sous leurs pieds dans la vallee silencieuse,
+pourra-t-il jamais l'oublier?
+
+Dans cette volupte, un egoisme presque mechant l'isolait peu a peu;
+jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.
+
+Ca et la, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlacaient, et
+il rougit soudain a songer que peut-etre son sentiment n'etait pas
+unique au monde.
+
+Mais la jeune fille l'entrainait; legere parmi ses draperies et ses
+cheveux indiques dans le vent, elle courait au bosquet qu'eclairent
+violemment les chansons et le vin. Sous des arbres tres durs, sous des
+torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs
+gesticulants, deux lutteurs s'enlacaient. D'une beaute choquante, ils
+roulerent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs delicates de ses
+cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au
+reproche du jeune homme, elle repondit sans meme le regarder, Dieu sait
+pourquoi: "J'adore la gymnastique." D'une grace un peu exageree, elle
+n'en etait que plus emouvante.
+
+Il s'eloigna, et le souci de paraitre indifferent ne lui laissait pas le
+loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.
+
+Comment avait-il ose cette chose irreparable, peut-etre briser son
+bonheur?
+
+D'ou lui venait cette energie a se perdre?--Il fut choque de passer en
+arguties les premieres minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa
+douleur est donc une joie, une curiosite pour une partie de lui-meme,
+qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une
+portion d'homme nouveau.--Il se perdait a ces dedoublements. Sa
+souffrance pleurait et sa tete se vidait a reflechir. Une tristesse
+decouragee reunit enfin et assouvit les differentes ames qu'il se
+sentait. Il comprit qu'il etait sali parce qu'il s'etait abaisse a
+penser a autrui.
+
+Balancant ses bras dans la nuit, sans but, il reva de la douceur d'etre
+deux.
+
+Et, penche sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit
+debout parmi des hommes. Cette pensee lui fut une sensation si complete
+de sa douleur, qu'il atteignit a cette sorte de joie du fievreux enfin
+seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurite, soudain il
+s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les
+morts, ceux-la memes qui lui avaient mange le coeur, comme elle disait,
+riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil
+qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les
+nuages l'enveloppaient, repetant ce mot "Jamais" qui barrera sa
+vie.--Combien de temps durerent ces choses?
+
+Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils tres longs, et il se
+leva brusquement, le cou serre. Seules des larmes glissaient sur son
+visage.
+
+ * * * * *
+
+Et je ne sais s'il s'apercut qu'il gravissait vers le temple de la
+Sagesse eternelle.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme
+releva son front, rafraichi par l'ombre du temple et le frisson des
+hymnes.
+
+Ces eternelles sacrifiees, les meres et les amoureuses, et les blemes
+enfants un peu morts, de qui les peres escompterent la vie pour animer
+une formule, toutes les victimes des egoismes superieurs, transverberees
+de ces fleches glorieuses qui sont les pensees des sages, gisaient sur
+les parvis du lieu que nous revons.--Lui, porteur du signe d'election,
+il penetra dans le Temple.
+
+La, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre
+sentimental; une froide clarte stagnante est epandue sur la foule des
+sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immemorial
+effrite les groupes cramponnes a des convictions diverses; il separe et
+il joint; il brise ceux-la qui se dechirent pour aider a l'Ideal, il
+ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette a tous
+les rivages des systemes, des eloquences et des cranes feles; parfois
+une certitude, comme une furtive ecume sur la vague, apparait pour
+disparaitre. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanite; une
+incomparable harmonie s'en degage pour les amateurs.
+
+ * * * * *
+
+Et sa douleur reconnut en ces tenebres la brume de son ame: ce tumulte
+n'etait que l'echo grandi de la plainte qui, goutte a goutte, murmurait
+en son coeur.
+
+ * * * * *
+
+Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et
+renaissent, la monotone subtilite de son regret tournoyait en sa tete
+fievreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta
+bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le reve de ton corps et
+de ta gorge etroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillee!
+
+Affaisse dans le couchant de son souvenir, evoquant les senteurs
+affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il
+revecut les nuances de sa tendresse dans la lamentation seculaire des
+sages. Tous poussaient a grands cris dans le manege des pensees
+domestiquees par les ancetres, mais son regard ne se plaisait que sur
+les plus surannes qui, tetus de complexites, coquettent avec les
+mysteres et sur ces sages legers qui pivotent sur leurs talons et,
+sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit
+humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait a de
+telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommoderent.
+--Supreme fleur de toutes ces cultures, l'heritier d'une telle sagesse,
+etendu sur le dos, baillait.
+
+Sa jeunesse comprit les supremes assoupissements et combien tout est
+gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des
+empreintes d'efforts evoqueraient-ils la furtive felicite de cette ame
+en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins
+possible!...
+
+ * * * * *
+
+Mais le pretexte de notre moi, sa chair, si lasse que son reve fuyait a
+travers elle pour communier au reve de tous, se souvint pourtant des
+souillures de la femme et rentra par des frissons dans la realite
+familiere. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-meme
+tenait trop de place en soi pour qu'y put entrer l'Absolu.
+
+Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui
+fera sa vie une?
+
+Les plus absorbantes douceurs qu'il eut connues ne venaient-elles pas de
+l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-meme et de sa substance: il
+aimait de cette facon, parce qu'il etait lui, et tous les caracteres de
+sa tendresse venaient de lui, non de l'objet ou il la dispensait.
+
+Des lors pourquoi s'en tenir a cette femme dont il souffrait parce
+qu'elle etait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'apres cette
+creature bornee qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont
+il la vetait, se creer une image feminine, fine et douce, et qui
+tressaillerait en lui, et qui serait lui.
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi qu'il vecut desormais parmi la sterile melopee de tous ces
+sages, extasie en face la bien-aimee, aussi belle, mais plus reveuse que
+son infidele. Elle avait, sous les cils tres longs, l'eclatante
+tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa
+figure parfois voilee de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de
+son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait
+ses paupieres bleuatres, il voyait encore leur douce flamme
+transparaitre.
+
+Il s'agenouilla devant cette dame benie et jamais extase ne fut plus
+affaissee que les murmures de cet amour.
+
+De son ame, comme d'un encensoir la fumee, s'echappait le corps diaphane
+et presque nu de l'amante, si delicate avec ses hanches exquises, son
+etroite poitrine aigue et sur ses joues l'ombre des cils. Frele
+apparition! dans ce nimbe de vapeurs legeres, elle semblait un chant
+tres bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur
+attenuee d'une fleur lointaine, le soupir de douleur legere qui se
+dissipe en haleine.
+
+ * * * * *
+
+"O mon ame, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car
+apres tant de reves je ne puis le savoir. Suis-je ne ou me suis-je cree?
+Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixe!
+J'ose dedaigner la vie et ses apparences qu'elle deroule aupres de mes
+sens. Le passe, je me suis soustrait a ses traditions des mes premiers
+balbutiements. L'avenir, je me refuse a le creer, lui qui, hier encore,
+palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes
+espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos peres que
+les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un
+tremblement que fait le petit souffle de nos desirs; et comme eux
+tuerent deja l'etre, je tuai meme le desir d'etre. L'harmonie ou
+j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plait d'aimer et
+c'est moi seul que j'aime, pour le parfum feminin de mon ame. Ah!
+qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je defie ses charmes imparfaits."
+
+ * * * * *
+
+Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur
+l'admiration des humbles prosternes glissa des parvis du temple dont les
+portes s'ecarterent lentement. Et comme la beaute est une sagesse
+encore, defiee, sur le seuil elle apparut. Son bras leger au-dessus de
+sa tete s'appuyait avec grace aux colonnades, tandis que le charme de sa
+jeune gorge s'epanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout
+l'univers se resumait au loin a la hauteur de ses petits pieds. Si
+frele, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les
+peupliers et les peuples n'etaient plus que des lignes menues, et
+au-dessus d'elle il voyait l'ideal l'approuver. Le soir bleuatre
+descendait sur les campagnes.
+
+ * * * * *
+
+Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'ame du jeune homme.
+Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de
+tout le temple devant cette invasion des problemes; et son emoi
+redoublait a sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de
+lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'epuisait
+vers la bien-aimee, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,
+indecis comme un balbutiement....
+
+Il frissonnait de cette haleine legere et de tous les frolements un peu
+tiedes oublies. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,
+veritable petit animal d'amour, ingenue et nerveuse, avec son regard
+bleu, en sorte qu'il murmura brise: "Fais-moi la pitie de permettre que
+je ne t'aime point."
+
+Et peut-etre eut-il prefere qu'elle l'aimat.
+
+Mais elle le considerait avec curiosite et quoi qu'elle ne comprit
+guere, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de
+ce rire incomprehensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, a pleine
+main, il repousse les petits seins steriles de cette femme. Elle
+chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans
+le bruit triomphal de la sagesse sauvee, au travers du temple acclamant
+le heros, sous les bras indignes, rapide et courbee, elle sortit. Jamais
+elle ne lui fut plus delicieuse qu'a cette heure, vaincue et sous ses
+longs cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Et les sages d'un meme sursaut, delivres, deroulerent l'hymne du
+renoncement, la banalite des soirs alanguis et l'amertume des levres
+qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain
+meme de maudire, leurs fadeurs et toutes nos miseres affairees. Puis ils
+repandirent comme une rosee les merveilles de demain, de ce siecle
+delicat et somnolent ou des reveurs aux gestes doux, avec bienveillance,
+subissant une vie a peine vivante, s'ecarteront des reformateurs et
+autres belles ames, comme de voluptueuses steriles qui gesticulent aux
+carrefours, et delaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les
+martyrs.
+
+Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le
+sort de la caravane, passe l'horizon de sa vie! Peut-etre s'etait-il
+convaincu que tant de querelles a la passion tournoyent comme une paille
+dans une seconde d'emotion! Il les quitta.
+
+Que la sterile ordonnance de leurs cantiques se deroule eternellement!
+
+ * * * * *
+
+Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle
+disparut sous les feuillages entre les troncs eclatants des bouleaux.
+Elle ne daignait meme pas soupconner ces bras suppliants et ces desirs.
+Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-etre
+seulement son coeur etait-il froisse. Il reconnut l'univers; il sentit
+une allegresse, mais allait-il encore vivre vis-a-vis de soi-meme! Une
+sorte de fievre le releva, il eut un elan vers l'action, l'energie, il
+aspirait a l'heroisme pour s'affirmer sa volonte.
+
+ * * * * *
+
+Vers le soir il atteignit le sable des etangs, et parmi les saules, au
+bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.
+La-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la
+memoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit
+indistincte, comme un desir s'apaise.
+
+Il n'avait tant marche que pour revenir a cette petite plage ou naquit
+sa tendresse. Son coeur etait a bout. Il savait que la vie peut etre
+delicieuse; il renonca rever avec elle au bois des citronniers de
+l'amour et cela seul lui eut souri. Ses meditations familieres lui
+faisaient horreur comme une plaine de glace deja rayee de ses patins.
+Il bailla legerement, sourit de soi-meme, puis desira pleurer.
+
+Du doigt, il traca sur la greve quelques rapides caracteres. La brise
+qui rafraichissait son ame effaca ces traits legers.--
+
+Cette legende est vraiment de celles qui sont ecrites sur le sable.
+
+ * * * * *
+
+Tout de son long etendu, les yeux fatigues par le couchant, seul et
+lasse, il parut regarder en soi....
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CHAPITRE TROISIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_A vingt ans, il sentait comme a dix-huit, mais il etait etudiant et a
+sa table d'hote (celle des officiers a cent francs par mois) mangeait
+mieux qu'au lycee; en outre il pouvait s'isoler._
+
+_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmenterent sa force
+de reaction. Les elements divers qui etaient en lui: 1 deg. culture d'un
+lyceen qui a passe son baccalaureat en 1880; 2 deg. experience du degout que
+donnent a une ame fine la cuistrerie des maitres, la grossierete des
+camarades, l'obscenite des distractions; 3 deg. desir et noblesse ideale,
+aboutirent au reve._
+
+_En frissonnant, il s'enfoncait dans cette facon de reve scolaire et
+sentimental ou l'on retrouvera juxtaposees de confuses aspirations
+idealistes, des tendresses sans emploi et de l'acrete._
+
+_En verite, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images
+d'outre-tombe ne temoignent-ils pas qu'ils sont mecontents de leurs
+contemporains, echauffes de quelque sentiment intime, inassouvi?_
+
+
+ * * * * *
+
+
+DESINTERESSEMENT
+
+
+Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils delaissee,
+tes fleurs seraient-elles fanees ou tes parfums evanouis? Atys, l'enfant
+divin, te lasserait-il deja de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite
+quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, ou je
+suis desormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle
+que cherit Aphrodite!
+
+Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la tres jeune courtisane, aux
+yeux et aux cheveux d'une clarte d'or, tandis que glissait la barque sur
+le bleu canal, parmi les nenuphars bruissants. Tres bas sur leurs tetes,
+les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.
+La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forets d'orangers et
+de sa quietude. Entre les branches vertes, apparait par instant le
+marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables
+dedaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son
+sceptique ami.--Au loin, pale ligne rosee fondant sous la chaleur, les
+montagnes, refuges des solitaires et des betes feroces, troublaient
+seules la reverie de ce ciel.
+
+ * * * * *
+
+Mais deja on approchait de la plage ou, mollement couchee sous la
+caresse des flots et des brises, la ville etend ses bras sur l'ocean et
+semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumee et fievreuse,
+pour aider a l'agonie d'un monde et a la formation des siecles nouveaux.
+
+Avec une grace lassee, Amaryllis reposait sur des coussins de soie
+blanche. Son lourd manteau d'argent casse semblait voluptueusement
+blesser son corps souple. Ses bras ronds veines de bleu couronnaient son
+visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix tres
+harmonieuse:
+
+--Riez, o Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon
+ennui, c'est a toi qu'irait mon espoir. Tu as aime, Lucius, on le dit,
+tu pleuras pres des couches trop pleines. Tu t'es lasse du rire de la
+femme; comprends donc que je me desespere du perpetuel soupir des
+hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, o Lucius. Les
+divines tendresses d'Atys, les inquietants mysteres d'Isis et la
+grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs desirs; or je sais trop ce
+qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que
+nait l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gemir
+meme devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une
+affranchie qui prophetisait; tu es un Romain, presque un Hellene, tu
+sais railler, o Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir
+consoler."
+
+Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait
+avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'elegance de ses
+mouvements revelait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il
+evitait les mots serieux qui sont maussades:
+
+--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'etonner qu'un si petit coeur puisse
+tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosites sous un front
+gracieux si etroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et
+meme des singes qui font rire. Pourquoi desirer des dieux et des choses
+innommees!
+
+ * * * * *
+
+Sous la soie bleuatre de sa tunique transparaissait le corps tant adore
+de la jeune femme encadre de brocart. Ses doigts effiles jouaient avec
+la bulle de cristal jaunatre, ou sa mere jadis enferma les conjurations.
+On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en
+loin sautait un poisson avec le rapide eclat d'argent de son ventre.
+Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.
+
+--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre
+chere Amaryllis? Je la conduirai selon ses desirs avant de me rendre au
+Serapeum.
+
+--Athene vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une
+voix reveillee, la jeune femme. Athene! on dit qu'elle sait les choses
+et des dieux la protegent. Une fois que j'etais couronnee de fleurs et
+de jeunes amants, comme on sort d'une fete de nuit, je l'ai vue sur les
+tours de Serapeum, extasiee et en robe blanche. Mes amis l'acclamerent
+et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinite chaste. Alors
+survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifie et possedent
+toute certitude. Au-dessus d'elle la lune palissait, plus lointaine a
+chaque insulte; mais eux etaient trempes du soleil levant comme du sang
+de la victoire et je pense que c'est un presage. Comment subjugue-t-elle
+les ames? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guerir mon
+chagrin.
+
+--Tu reves toujours, Amaryllis, et tes reves te gatent ta vie. Daigne
+sourire, ma chere Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les
+faibles et depouiller leurs dernieres illusions les forts. Jouis de
+l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitie de ceux
+qui sont las, et laissons vivre du passe la vierge du Serapeum.
+
+Et s'etant incline, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.
+Mais elle se mit a pleurer.
+
+--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais
+de mes petites fossettes, par ta haine des chretiens qui seuls me
+resistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mene-moi chez
+Athene.
+
+Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:
+
+--Le sort, lui dit-il, t'avait donne un corps sain et beau. Faut-il y
+introduire la pensee qui deforme tout!
+
+Mais comme elle ne cessait de gemir et que les pleurs d'une femme
+attristent les plus belles journees:
+
+--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions
+vers Athene et que je te mene comme un jeune disciple.
+
+ * * * * *
+
+L'enfant releva la tete. Un sourire joyeux eclairait son fin visage
+tandis qu'elle reparait l'appareil de sa beaute. Les avirons se turent,
+et contre la rive ou circulait tout un peuple, un faible choc secoua la
+barque.
+
+ * * * * *
+
+"Au Serapeum", dit-elle avec orgueil. Dans une litiere, a l'ombre des
+colonnades, ils avancaient lentement parmi toutes les races parfumees de
+cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme
+et des jeunes hommes. Soudain, au detour d'une rue, ils rencontrerent
+une populace hurlante, de figures feroces et enthousiastes: chretiens
+qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait
+malgre elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement
+de sa chevelure doree elle cherchait, en souriant un peu, le regard de
+Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de
+sa taille et de ses excitations lui cria:
+
+--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le
+baiser delivre des caresses de l'homme!
+
+ * * * * *
+
+Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.
+
+ * * * * *
+
+Avec la triple couronne de ses galeries effritees et les cent marches
+croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses
+splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs dejoints
+fleurissaient des capriers sauvages. Mais il apparaissait comme le
+tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent
+mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piete
+d'une auguste vierge, Athene, pareille a notre sensibilite froissee qui
+se retire dans sa tour d'ivoire.
+
+Elle avait herite des enseignements, et chaque semaine elle reunissait
+les Hellenes. Elle soutenait dans ces esprits, exiles de leur siecle et
+de leur patrie, la dignite de penser et le courage de se souvenir.
+Ceux-la meme l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.
+
+Dans la grande salle, pavee de mosaiques eclatantes et tapissee des
+pensees humaines, Athene, qu'entouraient des Romains, des Grecs,
+beaucoup de lents vieillards et quelques elegantes amoureuses des beaux
+diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux
+et tous ses mouvements etaient harmonieux et calmes.
+
+ * * * * *
+
+Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La
+vierge les accueillit avec simplicite.
+
+--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des notres. Tu
+connaitras ce que fut la Grece, ses portiques sous un ciel bleu, ses
+bois d'oliviers toujours verts et que bercait l'haleine des dieux, la
+joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile
+comprendra l'harmonie des desirs et de la vie. Plotin, a qui les dieux
+se confierent, avait coutume de dire: "Ou l'amour a passe,
+l'intelligence n'a que faire." Amaryllis, en toi Kypris habita, prends
+place au milieu de nous, comme une soeur digne d'etre ecoutee.
+
+--L'amour, Athene, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?
+
+Elle dedaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle
+avait cesse de parler.
+
+ * * * * *
+
+Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progres de la
+secte chretienne, qui pretend imposer ses convictions, sur le discredit
+des temples indulgents et le delaissement des hautes traditions. Il
+evoqua le tableau sinistre des plaines ou mourut un empereur philosophe
+parmi les legions consternees. Il dit ta gloire, o Julien, pale figure
+d'assassine au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu
+t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus
+railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu
+des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trone, tu
+connus les belles phrases et les hautes pensees qui dedaignent de
+s'agenouiller.
+
+Tous applaudirent cette glorification de leur frere couronne, et quand
+le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et
+magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,
+et ceux-la, plus nobles encore, qui combattent pour l'independance de
+l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les
+jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se
+leverent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et declarant tout
+d'une voix que le discours fameux de Pericles avait ete une fois egale.
+L'orateur etait vieux, il ne sut s'arreter.
+
+ * * * * *
+
+--Laissez, disait un poete, laissez agir les dieux et la poesie, nous
+triompherons de la populace comme, jadis, nos peres, de tous les
+barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des notres?
+
+--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de legion, que
+leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez
+trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour
+ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares
+vous ecraseront.
+
+Un murmure s'eleva, et des femmes voilerent leur visage. Cependant
+Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:
+
+--Nous sommes des Hellenes d'orgueil, mais ou va notre coeur? De
+Phrygie, de Phenicie nous vinrent Adonis que les femmes reveillent avec
+des baisers, Isis qui regnait et la grande Artemis d'Ephese, qui fut
+toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms
+de leurs dieux, etant plus anciens, plaisent davantage a la divinite.
+
+Un autre se recitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.
+
+ * * * * *
+
+L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des
+terrasses un peu d'air penetrait. Sur la mosaique, les jeunes hommes
+trainerent leurs escabeaux d'ebene pres des coussins des femmes. La
+ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
+fresques s'eteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
+semblait plus haute, et les dieux de marbre etaient plus des dieux.
+
+La vierge, debout, considerait ce petit monde, le seul qu'elle connut
+parmi les vivants, le seul qui put la comprendre et la proteger; si elle
+souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanite de son
+entourage, ou si elle vaguait loin de la dans le sein de l'Etre, sa
+noble figure ne le disait point. Alors des siecles de grossierete
+n'avaient pas modele le visage humain a grimacer comme font mes
+contemporains.
+
+A ce moment une clameur monta de la place, et penetra en tourbillons
+indistincts dans l'assemblee, qu'elle balaya et fit se dresser inquiete.
+Une bande impure vociferait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
+gravi les premieres marches du temple. On les voyait degoutants de
+haillons, la tete renversee en arriere, la gorge et la poitrine gonflees
+d'insultes. Et le nom d'Athene montait confusement de cette tourbe,
+comme une buee d'un marais malsain.
+
+Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrite des balustrades.
+Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
+au Serapeum lui paraissaient les egouts qui charriaient la fange de la
+cite dans cette populace ignominieuse.
+
+Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;
+
+--Tu ne dois pas les ecouter ni les craindre.
+
+Elle l'ecarta doucement.
+
+ * * * * *
+
+Amaryllis se demandait: "Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
+femmes? Quel charme infini emane du bel adolescent qu'ils servent!" Elle
+se sentait attiree vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
+et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
+pedantismes secs.
+
+Elle entendait a demi l'accent ironique de Lucius:
+
+--Dedaignons-les! un leger dedain est encore un plaisir. Mais
+gardons-nous de les mepriser; le mepris veut un effort et nous
+rapprocherait de ces curieux fanatiques.
+
+A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui decorait la
+place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
+les decombres.
+
+Lentement Athene se retourna. Une haute dignite s'imposait de cette
+vierge indifferente a la colere d'un peuple, et d'une voix ample et
+douce, semblable sur les clameurs de la foule a la noblesse d'un cygne
+sur des vagues orageuses, elle declama un hymne heroique des ancetres.
+
+Quand elle s'arreta, le cou gonfle, haletante, transfiguree sous le
+baiser de l'astre qui, la-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
+jeunes gens palpitaient de sa beaute. Un silence majestueux retomba
+derriere ses paroles. Elle haussait les ames mediocres. Lucius, accoude
+aux debris de quelque immortel, goutait une profonde et delicieuse
+melancolie.
+
+Le soleil disparut de ce jour dans une tache de pourpre et de sang,
+comme un triomphateur et un martyr. Il avait plonge dans la mer toute
+bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable a
+toutes ces grandes choses qui deja ne sont plus qu'un vain soutenir
+quand nous les admirons encore.
+
+ * * * * *
+
+Athene maintenant contemplait les jardins, leur sterilite, la ruine des
+laboratoires, et une fade tristesse la penetrait comme un pressentiment.
+Elle leva la main, et d'une voix basse et precipitee; tandis qu'au loin
+les cloches de Mithra et telles des chretiens convoquaient leurs
+fideles, tandis que les hurleurs s'ecoulaient et que seul le soir
+bruissait dans la fraicheur:
+
+--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer a jamais les nobles phrases et les
+hautes pensees, et de depouiller plutot la vie que mon independance.
+
+Et d'une voix calme, presque divine: "Jurez tous, mes freres!"
+
+--Athene, sur quoi veux-tu que nous jurions?
+
+--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.
+
+Et tous etendirent la main.
+
+ * * * * *
+
+Mais deja, la representation finie, ils s'empressaient a rajuster leurs
+tuniques, a draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
+jardins.
+
+Amaryllis a l'ecart pleurait; apres cette journee tant emue, ses nerfs
+avaient faibli sous la supreme invocation de la vierge. Athene promenait
+ses lents regards, et rien dans sa serenite ne trahissait l'impatience
+de solitude que ces longues seances lui laissaient. Elle vit la courtisane
+et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait a cette
+etreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grece trouvaient beau la
+vierge aux contours divins enlacee de la souple Orientale: pure colonne
+de Paros ou s'enroule le pampre des ivresses.
+
+ * * * * *
+
+Lucius songeait: "Helas! Athene, vous voulez nous elever jusqu'a
+l'intelligence pure et nous defendre toutes les illusions, celles qui
+nous font pleurer et celles dont nous revons; craignez qu'il ne vous
+enleve encore cette enfant, celui qui abaissa les pensees de nos sages
+jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, evoque tous les
+troubles de la passion."
+
+ * * * * *
+
+L'agitation persista, car les ennemis d'Athene gagnaient de l'audace a
+demeurer impunis, et la foule se prenait a hair celle qu'on insultait
+tout le jour.
+
+ * * * * *
+
+Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
+ironie, lui conduisit l'Orientale:
+
+--Je te presentai une servante d'Adonis, c'est une chretienne qu'il faut
+dire aujourd'hui.
+
+Athene, avec la lassitude de son isolement et de son elevation,
+repondit:
+
+--Qu'importe, peut-etre, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
+la vie, etre curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
+noblesse de l'esprit; tu la possedes, Amaryllis. Et pouvons-nous te
+reprocher, a toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
+d'ignorer la forme sereine et definitive, que surent donner a cette
+inquietude nos aieux, les penseurs d'Hellas?
+
+Dans cette excuse se dressait un peu de fierte, et ce fut tout son
+reproche a la Chretienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'etre
+venus. Ses amis le plus affiches, jugeant le peril imminent, s'etaient
+excuses. Seul, un vieillard rejoignit, aupres de la vierge, Amaryllis et
+Lucius. Il etait poete et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
+egaree, se garderait de tous exces. Lucius et Athene empecherent
+Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
+ce debauche trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
+d'un esprit, et que les plus beaux caracteres sont faits du
+developpement logique de leurs illusions.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, avec simplicite, Athene commenca son enseignement au petit
+groupe attentif:
+
+--"Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
+poetes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
+heroines, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
+n'ont point a user de leur propre coeur pour les frivolites passageres,
+et qu'ainsi, aux heures troublees, ils le trouvent intact dans leur
+poitrine.
+
+"Et puis les poetes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
+plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
+et les hommes inspires la chantent en termes magnifiques, avec tout le
+deploiement de langage qui convient aux choses sacrees.
+
+"Elle est la felicite supreme, l'inconnue digne de nos meditations, la
+patrie des reves et des melancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
+Quelques sueurs et des contractions la precedent qu'il faut couvrir d'un
+voile, mais aussitot nous nous fondons dans l'Etre, nous sommes
+soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de desir, nous
+nous absorbons dans l'un, dans le tout...."
+
+ * * * * *
+
+Sa voix etait un peu cadencee et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
+d'un hymne aux dieux. Au milieu des huees d'un peuple, il y avait une
+rare dignite dans cette vierge si jeune et belle, deployant, comme un
+riche linceul, l'apotheose de la mort.
+
+Elle vit le vieillard qui considerait la salle vide avec des yeux
+touches de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
+amerement encore a cet abandon. Et s'interrompant:
+
+ * * * * *
+
+"Je veux laisser la, dit-elle, les pensees des sages, puisque
+aujourd'hui elles l'attristent, o mon poete! mais garde-toi de meler de
+mauvaises pensees au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
+de courage qu'ils se refusent a braver la populace, mais songez, mes
+amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
+d'insenses, vous qui preferez vous joindre aux femmes plutot que de
+suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
+rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermete la vie qui
+nous est si lourde!"
+
+ * * * * *
+
+A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
+d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussiere s'elevait, comme la
+marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi etaient dechaines les
+plus feroces des hommes contre une femme.
+
+ * * * * *
+
+Lucius et ses amis voulurent entrainer Athene.
+
+--Ils n'ont que moi, repondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
+les bibliotheques et les statues des ancetres. Je ne delaisserai pas les
+exiles.
+
+Amaryllis se jeta a genoux, et elle baisait les mains de la vierge
+heroique.
+
+--Jamais! reprit-elle.
+
+La grandeur du sacrifice lui donnait a cette heure une beaute inconnue
+des vivants. Elle reprit:
+
+--Quittons-nous, mes freres. Le passage des jardins est libre encore.
+
+Elle devina leurs refus, et ses levres qu'allait sceller la mort
+consentirent au mensonge.
+
+--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arreter ces fanatiques; ils nous
+savent innocents et nobles; hatez-vous de les prevenir....
+
+"Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
+amertume. Transmets a nos freres ma supreme pensee, et que toujours ils
+se souviennent des ancetres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
+console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, a cette
+extremite, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un
+d'entre eux ait soupire aupres de moi, et que ma froideur l'ait
+contriste, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
+de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, a la derniere
+d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner a
+concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
+femmes heroiques, mon coeur gonfle pour Hellas l'emplissait toute."
+
+Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps deja, eclata de sanglots et
+dechira ses vetements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
+Lucius ne purent retenir leurs larmes.
+
+Athene leur dit doucement:
+
+--Je vous prie, amis.
+
+Puis Amaryllis tremblait d'effroi.
+
+Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
+ville et comme l'embuscade d'un grand crime.
+
+La vierge dit au vieillard, qui seul etait demeure: "Pere, laisse-moi."
+
+Il repondit en sanglotant:
+
+--Je t'ai connue quand tu etais petite.... Je suis tres vieux, et toi
+seule m'aime parmi les vivants....
+
+Soudain ils se turent.
+
+ * * * * *
+
+En bas, une marche cadencee retentissait sur les dalles. "Les legions!"
+cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
+quelque chose comme une deception de martyrs. C'etaient les Barbares a
+la solde de l'Empire, casques d'airain et leurs epees sonnant a chaque
+pas. Honte! ils protegent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
+fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de betes, avec des
+piques.
+
+ * * * * *
+
+Elle repeta: "Pere, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
+meure devant un homme."
+
+Il cessa de pleurer, et relevant la tete:
+
+--Linus fut dechire par des chiens enrages, mais Orphee enchantait les
+betes feroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
+tenter un destin semblable.
+
+La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-etre convenait-il que
+des vers fussent declames devant la mort de la petite-fille de Platon et
+d'Homere.
+
+ * * * * *
+
+De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
+A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, ou
+chante le genie des poetes. Et la vierge immaculee dedaigna d'en voir
+davantage. De ce peuple vautre dans la bestialite, elle haussa son
+regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Helios, qu'environne l'ether
+immense ou se meuvent, sur le rhythme des astres, les ames les plus
+nobles.
+
+On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
+voix hurlant la mort.
+
+ * * * * *
+
+Comme une pretresse, avec une lente serenite, dans un jour solennel,
+accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrees, ainsi
+Athene se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:
+
+--Adieu, disait-elle, o ma mere! o la mere de mes aieux! Athenes qui
+n'es plus qu'une ruine harmonieuse, pres de depouiller l'existence, je
+te salue de ma derniere invocation!
+
+"Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
+contre les choses viles, contre la mediocrite et la souffrance, et s'il
+n'avait tenu qu'a toi, j'eusse connu la douceur du sourire.
+
+"Tu deposas en moi tes plus nobles pensees et tes rhythmes les plus
+harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
+vierge, alanguit ton genie. Et maintenant, mere, puisqu'il te plait de
+me delivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicite."
+
+ * * * * *
+
+Puis s'adressant aux statues d'Homere et de Platon:
+
+--Un jour, dit-elle, que je revais a vos cotes, j'appris de mon coeur
+qu'une belle pensee est preferable meme a une belle action. Et pourtant
+je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
+mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
+chagriner a jamais mon ame?
+
+"Ma mort toutefois n'offensera point votre serenite, et mon sang pali
+lavera les parvis de votre demeure."
+
+ * * * * *
+
+Elle se pencha encore vers les cours interieures. Ca et la, des pigeons
+y sautillaient de grains en grains. Reveuse, elle demeura un instant a
+regarder les plantes, les betes, la vie qu'elle avait toujours
+dedaignee, et cette derniere seconde lui parut delicieuse.
+
+ * * * * *
+
+Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
+apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
+s'entrouvrit devant elle, car sa demarche etait d'une deesse, et nul ne
+voyait ses levres palies. Mais ses forces faillirent a son courage, elle
+s'evanouit sur les dalles.--Alors, comme les machoires d'une bete fauve,
+la foule se referma, et les membres de la vierge furent disperses,
+tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
+Barbares ricanaient de cet assassinat, eclaboussant la majeste de
+l'empire et le linceul du monde antique.
+
+ * * * * *
+
+Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siecles anciens se tordait
+dans l'epouvante et le delire avec les cris d'une agonisante et d'une
+femme qui enfante, Amaryllis et Lucius rechercherent les restes divins
+de la vierge du Serapis.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le baton
+des fanatiques, la derniere des Hellenes; et seuls, une courtisane et un
+debauche frivole, honorerent ses derniers instants. Mais que t'importe,
+o vierge immortelle, ces defaillances passageres des hommes! ton destin
+melancolique et ta piete traverserent les siecles douloureux, et les
+petits-fils de ceux-la qui ricanaient a ton martyre s'agenouillent
+devant ton apotheose, et, rougissant de leurs peres, ils te demandent
+d'oublier les choses irreparables, car cette obscure inquietude, qui
+jadis excita les aieux contre ta serenite, force aujourd'hui les plus
+nobles a s'enfermer dans leur tour d'ivoire, ou ils interrogent avec
+amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
+des jeunes hommes de cette epoque, que ces quelques jours passes a tes
+genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eut pu rendre ces
+pages dignes de ton heroique legende.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE II
+
+A PARIS
+
+A Henry de Verneville.
+
+
+ * * * * *
+
+CHAPITRE QUATRIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Quelques mois avant d'etre majeur, il quitta sa province pour terminer
+de niaises etudes, probablement son droit, a Paris. Il y vecut la vie
+des conversations interminables qui est toute l'existence d'un etudiant
+francais un peu intelligent._
+
+_Il frequenta habituellement:_
+
+_1 deg. Des cafes ou se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_
+
+_2 deg. Quelques cabinets de travail de litterateurs connus;_
+
+_3 deg. La Bibliotheque Nationale, l'Ecole des hautes etudes, des concerts
+le dimanche, des musees._
+
+_Dans cette vie ou il se dispersait, il apportait en somme assez de
+clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
+imaginait et a cause desquels il s'etait meprise pendant des annees.
+Quant a l'aimable plaisir qu'on y rencontre a chaque heurt de rue ou de
+conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
+suffit._
+
+
+ * * * * *
+
+
+PARIS A VINGT ANS
+
+
+En ces reves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
+premieres sensibilites. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
+ame jusqu'a l'heroisme. De sa tour d'ivoire,--comme Athene, du Serapis
+--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
+s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mepriser.
+Et cet enfant isole, vaniteux et meurtri, vecut son reve d'une telle
+energie que sa souffrance egalait son orgueil.
+
+Solitaires promenades jusqu'a l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!
+
+C'etait une philosophie abandonnee qu'il venait la pieusement servir.
+Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
+ingenieux qu'il en sut l'agencement, ne paraissaient a son esprit que le
+manteau d'un Dieu. Sa devotion, soulevant ce linceul qu'elle eut juge
+grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
+l'enthousiasme.
+
+Quartier dechu! ruelles decriees, qui ombragerent la chretiente
+d'incomparables metaphysiques! sa fievre vous parcourait, insatiable de
+vos inspirations, et ses pieds a marcher sur tant de souvenirs ne
+sentaient plus leurs meurtrissures.
+
+Soirees glorieuses et douces! Son cerveau gorge de jeunesse dedaignait
+de preciser sa vision; ainsi son genie lui parut infini, et il
+s'enivrait d'etre tel.
+
+ * * * * *
+
+La reaction fut violente. A ces delices succeda la secheresse. Tant de
+nobles aspirations aneanties lui parurent soudain convenues et froides.
+Et son cerveau anemie, ses nerfs surmenes s'affolerent pour evoquer
+immediatement, dans cet horizon pietine comme un manege, quelque sentier
+ou fleurit une ferveur nouvelle.
+
+Il avait horreur de la monotone solitude de ses meditations, comme d'une
+debauche quand notre tete et les bougies vacillent au vent de l'aube.
+Une fraiche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repose. Mais
+son amie, enfoncee dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
+reparu. Aussi, las et desespere de ne s'etre plus rien de neuf, il
+detesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de facon precise se
+construire un univers permanent.
+
+Toute la journee, il somnolait d'un vague a l'estomac; il fumait sans
+plaisir et baillait. Il visita des gens et leurs conversations
+poisseuses l'ecoeurerent.
+
+ * * * * *
+
+Or un jour, dans une fete, au soleil sec, ou Paris s'epanouissait dont
+le parfum enfievre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
+marbres d'art, des corbeilles colorees et un tumulte poli, il la
+rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.
+
+De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
+charmes. Elle avait mis a sa libre allure de jeune fille le masque
+frivole d'une mondaine, et ennuage son corps souple du fouillis des
+choses a la mode. Toujours delicieuse, il la reconnut, elle dont il ne
+put definir le sourire ni les yeux pleins de bonte, et qui, couronnee de
+fleurs, reconfortait les premieres melancolies dont il soupira,--elle
+dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumee et
+pres de qui l'on se plait a gaspiller le temps, la sensualite et la
+metaphysique.
+
+Il lui sembla qu'une partie de soi-meme, depuis longtemps fermee, se
+rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.
+
+ * * * * *
+
+Fontaine de vie, figure mysterieuse de petit animal nubile, et dont un
+geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une emotion
+feconde. Lueur qui nous apparait aux heures rares d'echauffement, et qui
+revet une forme harmonieuse au decor du moment, pour offrir a notre ame,
+chercheuse de dieux, comme un resume intense de tous nos troubles.--Son
+desir a nouveau se cristallisait devant lui.
+
+Sous les feuillages, parmi la foule qui s'ecarte et admire, elle papote,
+capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
+convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
+son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
+avec une gravite subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
+aspire a dominer le monde pour mepriser tout et tous, et que son mepris
+soit evident.
+
+Cependant aupres de lui, ses camarades, des buveurs de biere, discourent
+d'une voix assuree ou sonnent a chaque phrase des mots d'argent, tandis
+que le garcon, balance sur un pied et qui serre contre son coeur une
+serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
+grossieres qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
+et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
+existent.
+
+Sur son coeur un instant echauffe, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
+soleil, sa joie, toute la fete se terminent.
+
+La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
+elle se prete gracieusement au baiser d'un personnage age et considerable,
+--a qui elle chuchote quelques mots, en designant le jeune homme. Puis le
+coupe, glaces relevees, s'eloigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
+rapide et dedaigneux.
+
+ * * * * *
+
+Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre decoupee sur la vie par
+cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
+l'ame furtive qu'elle signifie. Ses levres, trop mobiles et
+deconcertantes, sont pareilles au rire leger de cette mondaine creature;
+et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
+il nous conquiert tous par l'approbation perpetuelle de sa tete qui
+s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maitre qui institua
+des doubles a toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
+les plus rudes sectaires. Ses paupieres sont alourdies, car sur elles
+repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
+voir les prunelles bleues du sophiste reveur. Il l'aborda sans hesiter;
+il lui dit son inquietude, qu'une bourrique pessimiste et un theoricien
+ne surent apaiser, ses amours anemiques, ses reves et ses pietinements.
+Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
+decor d'une fete de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.
+
+ * * * * *
+
+"Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
+procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
+respectates la division des genres. Vous connutes l'amour, et hier
+encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
+experiences bien conduites sont precieuses.... Vous avez sans doute
+vingt-un ans?"
+
+Il sourit et se frotta les mains.
+
+ * * * * *
+
+"S'il vous plait, reprit-il, goutons quelque absinthe. Voila des annees
+que je celebre les jouissances faciles sans les connaitre. A mon age,
+imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues experiences me
+ravissent."
+
+Et battant son absinthe avec une delicieuse gaucherie, l'illustre
+vieillard se complut encore a quelques compliments ingenieux, tandis
+qu'a chaque gorgee leur soir se teintait de confiance.
+
+ * * * * *
+
+"Mon jeune ami, permettez que je retouche legerement votre univers. Il
+est assez du gout recent le meilleur, je voudrais seulement le preciser
+ca et la.
+
+"Vos maitres, leurs livres et leurs pensees diffuses vous firent une
+excellente vision, un monde d'ou est absente l'idee du devoir (l'effort,
+le devouement), sinon comme volupte raffinee; c'est un verger ou vous
+n'avez qu'a vous satisfaire, ingenument, par mille gymnastiques (je vous
+suppose quelques rentes et de la sante).
+
+"Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me
+disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus
+pour avoir hausse dessus les barbares un reve heroique. Mais quoi!
+faut-il, a cause de ces lendemains desabuses, que votre coeur mefiant
+oublie des instants delicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine
+pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pietinee par la plebe ne
+vous a-t-il pas monte jusqu'a l'enthousiasme?--Siecle lourdaud! Logique
+detestable! Ils disent: "Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons
+dans la joie, n'ont de lendemain." Qu'importe! Une ame vraiment
+amoureuse ou heroique bondit a de nouvelles entreprises. C'est a
+vous-meme qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de
+votre ame: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.
+
+"Les petits enfants, entre deux travaux de leur age, jouent au voleur;
+ils goutent avec intensite les plaisirs de l'astuce, de l'independance
+et du peche, entre quatre murs, de telle a telle heure. Ainsi faites,
+et creez-vous mille univers. Que votre pensee vous soit une atmosphere
+aimable et changeant a l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut
+honorer, ecrit: "S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme
+tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination." Sutes-vous
+jouer de l'amour; en tresser des guirlandes a votre vie et a votre reve?
+Je vous vis a l'ecart, froisse...."
+
+Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le
+vieillard qui s'en apercut fit obliquer son discours:
+
+ * * * * *
+
+"Helas! je negligeai moi-meme les mimiques d'amour. Je serai plus
+competent a vous decrire un autre synonyme du bonheur, c'est la
+recherche de la notoriete que je veux dire: reputation, gloire, toute
+publicite suivie d'avantages flatteurs. Des hommes murs, et des jeunes
+meme, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, a
+tendre la main derriere ces instants aimables que je veux vous indiquer,
+vous ne trouverez rien de plus qu'apres le baiser de votre amie ou
+l'enivrement de votre vertu, mais, pour creer cette troisieme illusion,
+les methodes sont tres amusantes.
+
+"Jeune, infiniment sensible et parfois peut-etre humilie, vous etes pret
+pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itineraire sur, que je
+vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et
+le manteau, a cause des desillusions et du soir ou, lasse, on baille
+dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garcon me verse et l'absinthe et
+la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des
+solecismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la
+grammaire en cabinet particulier.
+
+ * * * * *
+
+"Et d'abord instituez-vous une specialite et un but.
+
+"Si votre esprit timide ne sait pas, des sa majorite, embrasser toute
+une carriere, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa
+vie de legers repas, d'epaisses fumeries et de nocturnes abandons ou
+l'amitie, l'amour et soi-meme lui sourient. C'est d'etape en etape que
+votre jeune audace s'enhardira.
+
+"Denombrez avec scrupule vos forces: votre sante, votre exterieur, vos
+relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre secheresse
+rarement surchauffee, vos flaneries et cette delicatesse qui pourra vous
+nuire.
+
+"Ayant dresse ce que vous etes et ce qu'il vous faut devenir, vous
+possederez la formule precise de votre conduite. A la rectifier, chaque
+jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous
+enerve, dans l'embrasure des fenetres mondaines, tandis que passent les
+valseurs.
+
+"Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui
+s'etonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'ecrie: "Moi
+aussi...."
+
+"Que desormais chacun _decouvre_, et a votre attitude seule, combien
+vous etes ne pour ce but meme que secretement vous vous fixez. Vos
+frequentations, la coupe de vos vetements contribueront a creer
+l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est
+l'appareil ou se trahit un specialiste. De la sera deduit votre
+caractere. Je glisse sur le detail, mais que d'exemples, instructifs et
+charmants, a tirer de la vie parisienne: si cela n'etait impudent.
+
+ * * * * *
+
+"Votre attitude composee, reste, pour realiser votre formule, a vous
+faire aider.
+
+"Par qui?
+
+"Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment
+d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs petaradent et
+disparaitront bientot. Puis vos interets et les leurs, identiques, se
+contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout ecartez toute
+familiarite.
+
+"Des personnes agees vous seront une meilleure ressource: du premier
+jour leur amitie vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de
+plus, sinon des besognes peut-etre et gratuites. Comment, retires sur
+les sommets de la vie, aideraient-ils a ces petites combinaisons dont
+ils sourient? ils ont oublie leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois,
+leur commerce vous donnera de l'agrement. La vie, si bouffonne, enseigne
+ces hautes intelligences a jouir de la notoriete avec ce detachement que
+je vous preche des votre depart. Enfin, ayant un noble esprit, ils y
+joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,
+tres egoiste, ne veut pas qu'on se relache.
+
+"L'excellente societe pour vos projets, c'est vos aines immediats;
+j'entends qu'ils ont trente a trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour
+activer leur succes ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils
+ont un pied encore dans les chemins ou vous entrez, ils s'inquietent de
+qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattes
+d'obliger.
+
+ * * * * *
+
+"Pour user des personnes agees et de ceux-ci, faites-vous agreable,
+plaisez. Gardez de pretendre a quelque superiorite; le merite ne suffit
+pas a conquerir les plus honnetes. Ayez souci d'approuver et non qu'on
+vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'ame la plus
+vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque merite reel a mettre
+en relief. Quete amusante, d'ailleurs, ou il ne faut qu'un peu
+d'ingeniosite. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent
+pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez
+votre role a ecouter chacun en tete a tete et a le reveler a soi-meme,
+on vous goutera infiniment.
+
+"A la faveur de cette inclination (et non plus tot, car celui qui
+pretend nous obliger des le premier jour souvent nous blesse et toujours
+se deprecie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des
+voitures soit assez eleve a Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la
+jalousie, etouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et
+qu'elle nait de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,
+qu'il est au monde quelque chose d'important.
+
+ * * * * *
+
+"J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrete jamais a mi-chemin dans ce jeu
+d'ambition. Realise ou parais realiser ta formule entiere; acquiers
+toute la gloire que tu t'es ouvertement proposee. Ceci est une
+necessite: il ne s'agit plus seulement de te rejouir, en un coin de
+toi-meme, de tes contenances savantes; il s'agit d'etre ou de ne pas
+etre battu quand tu seras vieux.
+
+ * * * * *
+
+"Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--a
+cause qu'etant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exegese et la
+morale, je me vis contraint de pousser jusqu'a cette notoriete
+considerable ou l'on m'honore. Je ne songeais guere a rire. J'avais des
+mon depart avoue des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on
+me batonnat. Aujourd'hui, ayant satisfait a ma formule, je salue et
+j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste a mon plaisir; tout le
+monde, et meme des personnes convenables, raffolent de mes petits
+mouvements de tete, de mon grand mouchoir et des ironies, ou j'excelle.
+Je dine tous les soirs en ville avec des dames decolletees, un peu
+grasses comme je les prefere, qui m'entreprennent sur la divinite, et
+avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voila quelle
+belle chose est la notoriete! Ah, jeune homme! soyons optimistes!"
+
+ * * * * *
+
+Le venerable M. X... se prit a rire un peu lourdement, puis se leva et
+sur le talon, malgre sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une
+gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains a son coeur, en
+ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommode qui va vomir.
+D'un trait pourtant il vida son verre. Et, apres un silence:
+
+"Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les
+hommes convaincus qu'on se cree ses desirs, ses incertitudes et son
+horizon, et acquerant chaque jour un doigte plus exquis a vouloir des
+choses plus harmonieuses.--Helas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je
+suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude
+sur la table). C'est toujours l'exteriorite qui nous oppresse. Mais
+vivons en dedans. Soyons idealistes.... (Il s'essuyait le visage.) A
+l'alcool qui n'est decidement qu'une vertu vulgaire, preferez la gloire,
+jeune homme.... (Il s'eventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout
+au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'etre
+affectueux et simple, car le grand idealiste se plait a tresser chaque
+soir une parure de heros pour sa patrie.--Mais buvons a ceux qui nous
+succederont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problemes
+d'une complexite autrement coquette que tes melancolies, s'ils ajoutent
+au vieux fonds de la nature humaine la curiosite et la science de tous
+ces jeux que nous entrevoyons." (Et le vieillard un peu chancelant se
+leva.)
+
+Mais j'abrege ce penible incident. Le jeune homme, naif, inculte ou
+pique? ne sut comprendre l'agrement de cette philosophie, et pousse, je
+suppose, par un respect, peut-etre hereditaire, pour l'imperatif
+categorique, il passa tout d'un trait les bornes memes du pyrrhonisme
+qu'on lui enseignait: jusqu'a soudain administrer a ce vieillard
+complique une volee de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,
+mais lui triomphait disant: "Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez
+l'elegiaque." Meme il eut replique par les choses de la morale et de la
+metaphysique aux arguments de M. X... si les garcons et le maitre
+d'hotel ne les avaient pousses dehors.
+
+Et le peuple ricanait.
+
+ * * * * *
+
+De ce jardin, veritable printemps de Paris, elegant et sec et plein de
+malaise, le jeune homme sortit fort enerve. Il elevait jusqu'a la haine
+de tout son mecontentement intime. Ardeur etrange et dont je le blame,
+il eut volontiers consenti a la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il
+desirait s'ecroulait, et au meme instant il revoyait toutes les
+deceptions et humiliations deja amassees.
+
+Apres s'etre ainsi meurtri, s'inquietant d'avoir battu le glorieux
+vieillard qui fait partout autorite, il cherchait une justification
+raisonnable a cet exces injurieux de sensibilite. Et il disait:
+
+"Si la gloire (academie, tribune francaise, notoriete, Panama) n'est que
+cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?
+
+"S'il mentait, je fis bien de le chatier, car il salissait un des
+premiers mobiles de la vertu humaine.
+
+"Enfin s'il n'etait qu'ivre, joueur de flute ou corybante, je ne
+l'endommageai guere, car les os de l'ivrogne sont elastiques, nous
+enseigne la science, qui est une belle chose aussi."
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que, tout a la fois trop grossier et trop sensible, il
+s'eloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siecle aux
+viveurs delicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait
+derriere lui, c'etait la plainte des lampes electriques se devorant dans
+le soir, entre Paris et les etoiles.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE CINQUIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_Quand saint Georges a sauve la vierge de Beryte et qu'il est pres de
+l'epouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les
+tableaux precedents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous
+peignons les aventures, devient decidement peu seduisante dans ce
+chapitre et sous ce ciel de Paris, ou il semble qu'elle eut pu
+s'accorder pleinement avec Lui._
+
+_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleure de ses
+concitoyens, et il jouit dans le ciel de la beatitude eternelle.--Mais
+ici Lui s'agite; et le desaccord s'accentue entre ses gouts mal definis
+et les conditions de la vie._
+
+ * * * * *
+
+_L'imperfection des plus distingues, la niaiserie de quelques notoires,
+le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les
+specialistes et la conviction que, s'il faut parfois se resigner a
+paraitre fonctionnaire, commercant, soldat, artiste ou savant, il
+convient de n'oublier jamais que ce sont la de tristes infirmites, et
+que seules deux choses importent: 1 deg. se developper soi-meme pour
+soi-meme; 2 deg. etre bien eleve. Principes auxquels il pretait une
+excessive importance._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DANDYSME
+
+
+ Et sa poitrine attenuee ne m'est
+ plus qu'une poitrine maigre.
+
+
+Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crepitement dont le souvenir
+desespere le dyspeptique a jamais prive de tabac; une fumee se fondit
+vers le ciel: la couronne blanc cendre apparut.
+
+Il esperait dans son fauteuil etre tranquille et ne penser a rien,
+seulement, avant son troisieme cigare, se distraire a feuilleter
+l'_Indicateur Chaix_.
+
+ * * * * *
+
+--Ah! dit-il en rougissant un peu de depit.
+
+Elle s'etait posee sur le bras d'un fauteuil, et, sans oter son chapeau,
+deja developpait ce theme: J'ai des ennuis d'argent.
+
+Il fut excessivement choque de l'impudeur de ce propos; puis, resigne a
+revenir encore sur le passe, il parla, naturellement avec melancolie:
+
+--Votre parole, modeste jadis, m'etait douce, madame; vous etes nee le
+meme jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,
+comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous etions deux enfants
+amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...
+
+Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....
+
+--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour
+sentimental; ce n'est pas ce bonheur-la que je sollicite aujourd'hui.
+Mon epicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent
+parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.
+
+Avec cette grace degagee qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du
+papier timbre. Il le refusa gravement.
+
+Elle eut un mouvement de violente impatience.
+
+--L'argent! dit-elle. Que ce mot dechire enfin le voile use de ton
+univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul
+peut me parer de la supreme elegance, de cette bienveillance qui sied
+aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art delicat qui
+est de flatter presque sincerement, de tous ces charmes enfin qui
+flottent impalpables dans tes desirs. Ils sont en toi qui aspirent a
+etre, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes
+sous tes soupirs, dont le sens se derobera toujours a ta jeunesse,
+isolee dans son altiere indigence, si la fortune ne me permet de les
+consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je
+les deroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, pose sur
+ta sensibilite, en avait trouve le secret. C'est alors qu'intimide par
+le cortege de ma beaute, domine par ma seduction hautaine et qui pose le
+desir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma
+bouche.
+
+Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance
+lui-meme, dans sa mediocrite, il pretait a la fortune. Elle disait:
+
+--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunatre et qu'il
+mangeait au Bouillon Duval; des lors ton mecontement se dissipa.--Une
+belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la repulsion,
+quand tu compris que reellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton
+ame en frissonne, mais tu supportes (meme ne les recherches-tu pas?) les
+rudes familiarites d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que
+considerable et secretaire d'Etat.
+
+Il n'aimait guere qu'on brusquat les convenances. Il rougit qu'elle lui
+jetat des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,
+agrandissant son deplaisir par des considerations philosophiques, il
+repondit avec gravite:
+
+--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je
+n'approuve ni ne blame l'independance de tes observations; je regrette
+simplement que tu troubles mon hygiene spirituelle, car la mathematique
+des banquiers m'importune.
+
+Elle, alors, s'emouvant et d'une douleur contagieuse:
+
+--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et
+pourtant, petite fille, je te consolais a l'aurore de ta vie, au fosse
+de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque
+aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu devidas les
+sentiments choisis, quand tu me nommais Athene ou Amaryllis, a cause de
+tes lectures!
+
+--Ah!--dit-il en frissonnant, ramene par cette douceur a une vision de
+l'univers plus banale et coutumiere,--je ne suis qu'un attache de
+seconde classe aux Affaires etrangeres, et les restaurants sont fort
+dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans
+chercher a les placer dans la poitrine fraiche des femmes.
+
+--Mais sais-tu ce que tu negliges?
+
+Il craignit qu'elle ne recommencat la scene du chapitre II, et qu'elle
+se devetit. Elle ouvrit simplement la fenetre tout au large:
+
+ * * * * *
+
+De ce cinquieme d'un numero impair du boulevard Haussmann s'etendaient a
+l'infini les vagues de Paris, sombres, ou sont enfouis les tapis de jeux
+eclatants, taches d'or;--les nappes, les bougies, les fruits enormes et
+delicats, dans les restaurants ou l'on rit avec le malaise de
+desirer;--les abandons, ou la femme est jeune, dans les hotels de
+tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliotheques, ou
+s'alignent a perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de
+joie, cinq cent mille volumes bien catalogues;--les musiques qui nous
+modelent l'ame et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les
+heroismes jusqu'aux emotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous
+sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tiedes et
+fleuris, ou, a cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un
+monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec
+aisance nous buvons une tasse de the, et que, sans crainte, nous
+allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie tres soignees;--puis
+des rues plates et solitaires et seches, ou des voitures rapides nous
+emportent vers des affaires, dont il est amusant de debrouiller, avec
+une petite fievre, la complexite.
+
+Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! La enfin, il se
+dessaisirait de s'epier sans treve; et toutefois, frequentant mille
+societes differentes, il ne connaitrait personne en quelque sorte; il
+serait pour tous egalement aimable, et aucun ne le meurtrirait.
+
+ * * * * *
+
+Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante melancolie, mais
+soudain il songea qu'il pensait a peu pres comme les jeunes gens de
+brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'acrete le penetra.
+"Desormais, dit-il, je ne prendrai plus en grace les prieres, les
+sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions
+vulgaires."
+
+Et (toujours accoude devant Paris) sa pensee se mit a courir sans
+relache hors de cette immense plaine ou campent les Barbares.
+
+ * * * * *
+
+Alors il se trouva penche sur son propre univers, et il vaguait parmi
+ses pensees indecises. Il se rappelait qu'a la petite fenetre d'Ostie
+qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les
+plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage
+italienne), Augustin et Monique, sa mere, qui mourut des fievres cinq
+jours apres, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie
+que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le
+coeur de l'homme ne concoit pas. Avec une intensite aigue, il entrevit
+qu'il n'avait, lui, rien a chercher, et que, seul, le vide de sa pensee,
+sans treve lui battait dans la tete.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, lui dit-elle, reapparaissant comme une idee obsedante qui
+traverse nos meditations, ne t'ai-je pas envoye M. X...? Ses opinions
+sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le
+dictionnaire du langage que tiennent mes gestes a l'univers. Puisque tu
+naquis ailleurs, il devait te preparer a ma venue, le commenter le
+nouveau reve de la vie, qui, par moi, doit naitre en toi.
+
+ * * * * *
+
+Le jeune homme, la fenetre fermee, s'assit, baissa un peu l'abat-jour
+car la lumiere blessait ses yeux, puis il s'expliqua posement.
+
+--Veuillez, madame, m'ecouter. M. X..., dont je ne conteste ni les
+seductions, ni la logique delicieuse, m'installait dans un univers a
+l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon a ces apparences
+que, pour la facilite des relations mondaines ou commerciales, tous les
+Parisiens admettent, et dont les journaux a quinze centimes nous tracent
+chaque matin la geographie.
+
+Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothese la
+plus repandue, c'est-a-dire la plus accessible a toutes les
+intelligences, il me condamnait a la tenir pour la regle certaine et
+m'engageait a n'y pas croire a part moi. "Limite exactement ton ame a
+des idees, des sentiments, des espoirs fixes par le suffrage universel,
+me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire."
+
+Puis dans ce monde ainsi regle il me chercha un but de vie. Comme il
+avait surpris, parmi tant de susceptibilites qui s'inquietent en moi, un
+desir d'etre different et independant, il me proposa la domination.
+Grossiere psychologie!
+
+J'eus tort de m'emporter. Ce role qu'il me proposait, si deplaisant,
+etait du moins compose par un homme de gout. Plus apaise, je reconnais
+qu'avec de bien legeres retouches le palais qu'il offrait a mes reves me
+paraitrait assez coquet,--si l'horizon, helas! n'en etait
+irremediablement vulgaire.
+
+"La gloire ou notoriete flatteuse est uniquement, me disait-il, une
+certaine opinion que les autres prennent de nous, sous pretexte que nous
+sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc."--Pour moi, j'entrevois
+la possibilite de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter
+par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.
+Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.
+
+C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour specialiste,
+a la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en
+province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de
+Montmartre, la complexite des intrigues, les etapes d'ou l'on voit
+chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journees decisives,
+les victoires, les echecs meme, tout cela parait gai, ennobli de fievre
+et d'imprevu; mais, en fait, il faut diner avec des imbeciles; on prend
+des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses
+relations! On epie toujours le facteur; on s'amasse un passe ecoeurant,
+et le present ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant
+trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demande des lettres pour celui-ci
+et pour celle-la, et l'on me vit, qui meditais dans des antichambres les
+romans de Balzac avec la vie de Napoleon.
+
+O gloire! voila les epreuves par ou l'on t'approche, maintenant que tu
+ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou
+quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donne a tes amants, si je leur
+enseigne a te conquerir _avec rien du tout!_
+
+
+ * * * * *
+
+
+RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIETE
+
+
+Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-meme:
+
+Prenez donc une idee exacte; joignez-y un releve des qualites qu'il leur
+faut, plus la liste des adresses ou l'on se procure ces qualites, avec
+le temps et l'argent qu'elles coutent; agitez le tout avec vos pensees,
+vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.
+
+N'y touchez pas. Elle vous penetre lentement, elle depose dans votre ame
+la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles
+reussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez ou il vous plairait.
+Des lors les hommes vous paraissent des agites, qui tatonnent dans une
+obscurite ou tout vous est net et lumineux.
+
+Peu a peu cette fatuite intime exsude; elle adoucit et transforme vos
+attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphere speciale;
+cette confiance superbe que vous respirez subjugue, des l'abord, les
+timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous
+ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au
+grade qui vous elevent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux
+accabler leurs emules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;
+ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuite. Vous pensez
+bien que la foule les suit.
+
+Alors si vous avez evite avec soin d'exceller en quoi que ce soit,
+d'etre raffine de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'etre a la
+mode, si l'on ne peut vous declarer un Brummel, un don Juan, un viveur,
+non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre superiorite
+demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitee par
+aucune definition.
+
+Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, ou m'eut conduit M.
+X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.
+
+ * * * * *
+
+Mais je suis tout ensemble un maitre de danse et sa premiere danseuse.
+Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extreme simplicite des
+moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de
+pensee.
+
+Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la
+ballerine, n'aurais-je pas honte du signe miserable que j'ecrirais?
+C'est trop peu de borner son orgueil a l'approbation d'une plebe. Laisse
+ces Barbares participer les uns des autres.
+
+Qu'on le classe vulgaire ou d'elite, chacun, hors moi, n'est que
+barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne
+peuvent que tatonner, denaturer, ricaner, s'attrister, me deformer
+enfin, comme de grossiers devastateurs, aupres de la tendresse, des
+restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue a
+cultiver les delicates nuances de mon Moi. Et c'est a ces Barbares que
+je cederais le soin de me creer chaque matin, puisque je dependrais de
+leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette
+risible vie m'allait seduire!
+
+ * * * * *
+
+Mon esprit, qui ne s'emeut que pour bannir les visions fausses, se
+retrouve, apres ces beaux raisonnements steriles, en face du vide. J'ai
+du moins gagne une lumiere sur moi-meme; j'ai compris que rien n'est
+plus risible que la forme de ma sensibilite, c'est-a-dire les dialogues
+ou, toi et moi, nous nous depensons. Respectons dorenavant les adjectifs
+de la majorite. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si
+touchant, qu'avec les ames les plus neuves nous paraissions les
+pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir
+l'heure!
+
+Ma bien-aimee, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres
+precedents; c'est le plus net resultat de l'education de Paris. J'ignore
+quel univers me batir, mais je rougis de mon passe melancolique.--Et
+voila pourquoi, madame, je desire que vous cessiez d'exister, et je
+retire de dessous vous mon desir, qui vous soutenait sur le neant.
+
+ * * * * *
+
+Ces paroles judicieuses ou vibrait une nuance amere, nouvelle en lui,
+n'etaient qu'un jargon pedant pour une creature aussi denuee de
+metaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre
+empire sur soi-meme; elle se souvint des convenances. Quand il parlait
+de dandysme et de s'imposer a la mode, elle approuvait avec un serieux
+exagere et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il
+conclut sur le neant de ses recherches, elle trouva un sourire
+melancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_.
+
+ * * * * *
+
+Puis, quels que fussent ses sentiments interieurs, avec une audace
+merveilleuse, elle fut gaie et agacante jusqu'a dire, soudain
+transformee:
+
+--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe,
+je te verrai deux fois par semaine.
+
+ * * * * *
+
+Il marchait dans la chambre a grands pas, irresolu, les deux mains
+enfoncees dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu
+embarrasse, presque timide, il repondit.
+
+--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton
+adresse. Mais faut-il y penser a l'avance, et precisement a l'heure de
+la journee ou je suis le plus capable d'atteindre a l'enthousiasme et
+par suite a la verite?
+
+La jeune femme se leva; elle estimait que la scene devenait un peu
+excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle
+lui rendit son leger sourire de moquerie ou de simplicite pour qu'il
+l'embrassat.
+
+ * * * * *
+
+Mais lui, avec rapidite, comprenant la situation et qu'il n'avait plus
+le droit d'etre de Geneve: "Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est
+assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes a
+7,50 pour aimer comme tout le monde?"
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SIXIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_C'est une souffrance, apres que par la pensee on a embrasse tous les
+degres du developpement humain, de commencer soi-meme la vie par les
+plus bas echelons._
+
+_Pendant six mois il fut a son affaire. Il prit des aperitifs avec des
+publicistes, meme il s'exerca sur trois jeunes gens a manier les hommes.
+C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du
+cigare: "He, voila que ce jeune homme se fait sa place au soleil." Ce
+que ton nomme encore:_ il se pousse.
+
+_Et quoiqu'il n'eut qu'a se louer de tout le monde et de soi-meme, son
+horreur pour ces contacts etait chaque jour plus nerveuse. Peut-etre
+aussi se surchargeait-il, etant attache aux Affaires etrangeres,
+secretaire d'un sous-secretaire d'Etat, avec d'autres broutilles._
+
+ * * * * *
+
+
+EXTASE
+
+
+ Qu'on me rende mon moi!
+
+ MICHELET.
+
+
+A cette epoque, pour quelque besogne, une enquete sans doute, il fut a
+Bicetre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinee de
+soleil, il vit les fous joyeux et affaires, qu'un professeur, vieux
+maitre decore, et des jeunes gens serieux et simples interrogeaient
+discretement et toujours approuvaient.
+
+Le jeune homme etait las: fatigue de cette course matinale et humilie de
+sa besogne pretentieuse. Ce palais de plein air, cette imprevue
+hospitalite ou, dans un cadre parfait, dans une exquise regularite de
+confort, ces hommes, _si differents_ cependant, suivaient leur reve et
+se construisaient des univers, l'emurent. Il les voyait, ces idealistes,
+se promener en liberte, a l'ecart, fronts serieux, mains derriere le
+dos, s'arretant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur
+sterile activite, nul ne les faisait rougir; leurs ames vagabondaient,
+et vetus de vetements amples, ils laissaient aller leurs gestes.
+
+Isole dans ce delicieux sejour, tandis que personne ne daignait
+s'interesser a lui, sinon d'un oeil interrogateur et dedaigneux, il fit
+un retour sur lui-meme, poussiereux, incertain du lendemain, hatif et
+n'ayant pas trouve son atmosphere....
+
+ * * * * *
+
+De ces nobles preaux ou une sage hygiene prend soin de ces reveurs, il
+sortit bras ballants, ereinte par le soleil de midi, sans voiture, sans
+restaurants voisins, convaincu des difficultes inouies qu'on rencontre a
+vivre au plus epais des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Tout le jour, dans les intervalles de sa miserable besogne, il revit la
+douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se
+rejouissant soudain a cause d'un geste obscur qui se leve en leur ame,
+et toujours penches sur le nuage qu'a souleve en eux quelque grande idee
+tombee de Dieu.
+
+ * * * * *
+
+Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision,
+inexacte peut-etre, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les
+feuillages un peu bruissants, se coucher, rever, ne pas prevoir, ne plus
+connaitre personne, et cependant que soit machine avec precision le
+decor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres
+des eaux courantes.
+
+ * * * * *
+
+Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues
+poussiereuses ou le jour trop sali devient noir, parmi la foule
+gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.
+
+Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur echapper, les
+bruyants et les ressasseurs, il apercut, pareille a sa marche, la fuite
+grele d'un avec qui volontiers, des nuits entieres, il avait theorise.
+Celui-la tient toute affirmation pour le propre des pedants et n'en use
+que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et,
+quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sinceres.
+
+Il l'abordait d'un premier elan, plein d'une delectation febrile a
+l'idee que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient
+longuement et pour rien:
+
+1.--Insulter la societe, les hommes et surtout les idees.
+
+2.--Se rouler soi-meme et leur sotte existence dans la boue.
+
+ * * * * *
+
+Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air presse,
+d'une voix humble ou vibrait une nuance amere: "Ah! vous voila un grand
+homme, maintenant ... mais si ... mais si ..." Et le ton de cette phrase
+etait difficile a rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui?
+Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de
+paraitre indifferent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la
+salive de sa bouche etaient malades, son avenir degoutant et son passe
+plein d'humiliation.
+
+ * * * * *
+
+Harasse, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il
+ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin
+ses vetements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis
+rentre dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphere familiere:
+
+--Enfin, dit-il, je vais m'embeter a mon saoul, tranquillement.
+
+Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de
+cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains.
+Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la meme interjection lui
+echappe. Il a dans sa gorge l'etranglement des sanglots. Il n'ose meme
+pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne a ses
+imaginations,--et toutes idees l'envahissent.
+
+Et d'abord le desir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux
+surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dedain
+ou de protection.
+
+J'oublierai aussi les evenements, haissables parce qu'ils limitent (et
+cependant si j'etais bon et simple, avec l'energie un peu grossiere des
+heros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des
+prudences et toutes ces mesquineries ou je derive).
+
+Je veux echapper encore a tous ces livres, a tous ces problemes, a
+toutes ces solutions. Toute chose precise et definie, que ce soit une
+question ou une reponse, la premiere etape ou la limite de la
+connaissance, se reduit en derniere analyse a quelque derisoire
+banalite. Ces chefs-d'oeuvre tant vantes, comme aussi l'immense delayage
+des papiers nouveaux, ne laissent, apres qu'on les a presses mot par
+mot, que de maigres affirmations juxtaposees, cent fois discutees,
+insipides et seches. Je n'y trouvai jamais qu'un pretexte a m'echauffer;
+quelques-uns marquent l'instant ou telle image s'eveilla en moi.
+Anecdotes retrecies, tableaux fragmentaires d'apres lesquels je crois
+plier mon emotion, moi qui suis le principe et l'universalite des
+choses.
+
+Quelque filet d'idees que je veuille remonter, fatalement je reviens a
+moi-meme. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces
+livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude meme de
+leurs nomenclatures. Simples casiers ou je classe grossierement les
+notions que j'ai sur moi-meme! Leurs titres admis de tous servent
+d'etiquettes sottement precises a diverses parties de mon appetit. Nous
+disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la
+conversation. Ainsi en pleine pate, a l'emporte-piece, on decoupe des
+etoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers,
+delicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la
+cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette eclaire-t-il le
+ciel inconnaissable et qui nous trouble?
+
+ * * * * *
+
+Il alluma un cigare enorme, noir et sableux. Et il contemplait les
+associations d'idees qui s'amassaient des lointains de sa memoire pour
+lui batir son univers.
+
+ * * * * *
+
+... Deja les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts,
+souilles, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de
+pensees qui baignent son ame, aussi reelles, quoique insaisissables, que
+le parfum repandu dans tout notre etre par le souvenir d'une femme et
+que nous ne saurions preciser. Des bouffees d'imagination indefinies et
+puissantes le remplissent: desirs d'idees, appetits de savoir, emotions
+de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumee presque pateuse de
+son cigare. Il halete de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son
+mecanisme de tete puissamment echauffe ne s'arrete pas a se renseigner,
+a deduire, a distinguer, a rapprocher; son regard n'est tendu vers rien
+de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de
+dictionnaire. Il aspire a l'absolu. Il se sent devenir l'idee de l'idee;
+ainsi dans le monde sentimental le moment supreme est l'amour de
+l'amour: aimer sans objet, aimer a aimer.
+
+ * * * * *
+
+Cependant une fois encore, dans cette atmosphere de son Moi, la-bas sur
+l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son ame deroulee a
+l'infini, il devine la jeune femme ou plutot le lieu ou jadis elle lui
+apparut;--parfois dans un eclair de recueillement nous retrouvons les
+longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'etait une acuite
+profonde; tout l'etre transperce. Aujourd'hui, une notion, une froide
+chose de memoire.
+
+Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et
+qu'encensaient ces fleurs courbees, la tendresse et la volupte, jadis le
+troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un
+decor de tentations delicates; elle me souillait les hardiesses qui
+domptent les hommes. Mais le soir, assis pres d'elle et me rongeant
+l'esprit, je l'ai salie a la discuter.--Et il baille devant cette fade
+et perpetuelle revenante, sa sentimentalite.
+
+ * * * * *
+
+--Tu fus le precurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif a ce fluide et
+profond univers qui s'etend derriere les minutes et les faits. Mais
+pourquoi plus longtemps nommer femme mon desir? Je ne goutai de plaisir
+par toi qu'a mes heures de bonne sante et d'irreflexion; gaite bien
+furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu
+m'abandonnais que je connus la faiblesse delicieuse de soupirer. Mon
+reve solitaire fut fecond, il m'a donne la mollesse amoureuse et les
+larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les
+accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition a nous
+preoccuper. Je ne veux plus te rever et tu ne m'apparaitras plus.
+J'entends vivre avec la partie de moi-meme qui est intacte des basses
+besognes.
+
+ * * * * *
+
+Alors dans la fumee, loin du bruit de la vie, quittant les evenements et
+toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui
+fuyait cette vie etroite pour laquelle on a pu creer un vocabulaire. Un
+amas de reves, de nuances, de delicatesses sans nom et qui s'enfoncent a
+l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, ou sont inconnus
+les buts et les causes, ou sont tranches ces mille liens qui nous
+rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, ou le drame meme qui
+se joue en notre tete ne nous est plus qu'un spectacle.
+
+Quand, porte par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume,
+qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui
+toujours le virent vetu de complaisance, de mediocres ambitions, de
+futilites et s'enervant a des plaisanteries de cafe-concert. Au jour les
+besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe!
+Cette nuit celebre la resurrection de son ame; il est soi, il est le
+passage ou se pressent les images et les idees. Sous ce defile solennel
+il frissonne d'une petite fievre, d'un tremblement de hate: vivra-t-il
+assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'emeut dans les peuples,
+le long des siecles!
+
+Il se rejette en arriere pour aspirer une bouffee de tabac, et sa pensee
+soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait,
+l'autre contemplait le monde.
+
+Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y
+voyait grouiller les Barbares, il tremblait a l'idee de descendre parmi
+eux; ce lui etait une repulsion et une timidite, avec une angoisse. En
+meme temps il les meprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux;
+il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette
+turbulence.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous
+sommes les convaincus. Nous avons donne a chaque chose son nom; nous
+savons quand il convient de rire et d'etre serieux. Nous sommes sourds
+et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges,
+etant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la consideration, la
+patrie et toutes les places. Nous avons cree la notion du ridicule
+(contre ceux qui sont _differents_), et le type du bon garcon (tant la
+profondeur de notre ame est admirable).
+
+ * * * * *
+
+--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrieme
+cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le
+frere trebuchant des ames fieres qui se gardent a l'ecart une vision
+singuliere du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts
+ma vie, je ne veux point participer de leur mediocrite. Je me reconnais;
+je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis
+evoquer ici par trois idees associees. Que toutes les forces de mon
+orgueil rentrent en mon ame. Et que cette ame dedaigneuse secoue la
+sueur dont l'a souillee un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante.
+J'avais hate de cette nuit, o mon bien-aime, o moi, pour redevenir un
+dieu.
+
+ * * * * *
+
+--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc dejouer ainsi les jeunes dieux!
+Hier vous parutes encore un enfant; vos reins s'etaient courbatures
+pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; a l'aube,
+on vous a vu la peau fripee et dans les yeux de legeres fibrilles rouges
+apres des experiences sentimentales.
+
+--Qu'importe mon corps! Demence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien
+de commun entre ce produit mediocre de mes fournisseurs et mon ame ou
+j'ai mis ma tendresse. Et quelque bevue ou ce corps me compromette,
+c'est a lui d'en rougir devant moi.
+
+--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idees, votre ame enfin,
+cinquante que vous connaissez les possederent et les ont exprimees avec
+des mots delicieux. Sachez donc que, n'etant pas neuf, vous paraissez
+encore sec, essouffle, fievreux; qui donc pensez-vous charmer?
+
+--Mes pensees, mon ame, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir
+ces representations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et
+furtives ou vous pretendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et
+par qui elles existent dans leurs differences et dans leur unite,
+pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensees,
+avec mes actes, toutes vapeurs grossieres qui s'elevent de vos sens
+quand vous me regardez!
+
+Il serait beau, dites-vous, d'etre petit-fils d'une race qui commanda,
+et l'aieul d'une lignee de penseurs;--il serait beau que mon corps
+offrit l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van
+Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement
+ma sensibilite contre une sensibilite pareille, et qu'en cette rare
+union l'estime et la volupte ne fussent pas separees. Miseres, tout
+cela! Fragments eparpilles du bon et du beau! Je sais que je vous
+apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en verite, je
+ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable
+et insaisissable, derriere ce corps, derriere ces pensees, derriere ces
+actes que vous me reprochez; je forme et deforme l'univers, et rien
+n'existe que je sois tente d'adorer.
+
+Je me desinteresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus
+responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et
+de la depopulation.
+
+Apres quoi si l'on me dit: "Prouvez-vous donc, temoignez que vous etes
+un dieu." Je m'indigne et je reponds: "Quoi! comme les autres! me
+definir, c'est-a-dire me limiter! me refleter dans des intelligences qui
+me deformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous
+prepare? Ma tache, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver
+intact. Je m'en tiens a degager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans
+cesse le fleuve immonde des Barbares."
+
+ * * * * *
+
+Ainsi se retrouvait-il faconne selon son desir.
+
+ * * * * *
+
+Et peu a peu l'amertume melee a ce tourbillon de pensees se fondait.
+Abandonne dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminee parmi
+les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il
+maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idees
+qui ne se revelent que dans un eclair. La solennite et la profondeur de
+son emotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse
+n'etait pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied
+des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portee, sous un ciel
+bas, par un vent apre, sur la bruyere immense de l'ocean breton; mais
+entre ces murs nus et desesperants, ses moindres pensees prenaient une
+intensite poussee jusqu'a un degre prodigieux. Il s'enfoncait avec
+passion a en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession
+... Plenitude, sincerite d'ardeur, que ne peut vous faire sentir
+l'analyse.
+
+Porte sur ce fleuve enorme de pensees qui coule resserre entre le
+coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, desormais debordant
+cet etroit canal d'une nuit, le fleuve allait se repandre et l'emporter
+lui-meme sur tout le champ de la vie. Delices de comprendre, de se
+developper, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se
+remplir d'images indefinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au
+dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous
+grisent en se defendant, et qui de leur secret disent seulement: "Nous
+sommes de la meme race que toi, ardents et decourages."
+
+ * * * * *
+
+Et ce ne sont pas la les pensees familieres, les cheres pensees
+domestiques, de flanerie ou d'etude, que l'on protege, que l'on
+rechauffe, qu'on voit grandir. A celles-la, le soir, comme a des
+amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument
+comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre
+coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussiere
+d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore
+le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse
+terrible: "Sont-elles bonnes? et leur beaute?" Un nuage passe: "D'autres
+les ont possedees; demain elles me paraitront peut-etre froides, vides,
+banales." Ah! cette secheresse! ces harassements de reprendre, a froid
+et d'une ame retrecie, des theories qui hier m'echauffaient! Ah! presser
+une imagination, systematiser, synthetiser, eliminer, affiner, comparer!
+besogne d'ecoeurement! degout! d'ou l'on atteint la sterilite. Et devant
+cet amas de reves gaches, le cerveau fourbu demeure toujours, affame
+jusqu'au desespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de systeme
+a baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaitre ces angoisses.
+
+Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de creer. En cet instant je
+suis une fonction. O bonheur! ivresse! je cree. Quoi? Peu importe; tout.
+L'univers me penetre et se developpe et s'harmonise en moi. Pourquoi
+m'inquieter que ces pensees soient vraies, justes, grandes? Leurs
+epithetes varient selon les etres qui les considerent; et moi, je suis
+tous les etres. Je frissonne de joie, et, comme la mere qui palpite d'un
+monde, j'ignore ce qui nait en moi.
+
+ * * * * *
+
+Lourds soirs d'ete, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buee, de
+sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couche
+sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'etais
+enivre jusqu'a la migraine d'un defile sensuel d'images faites de grands
+paysages d'eau, d'immobilite et de sante dolente, doucement consolee
+parmi d'immenses solitudes brutalisees d'air salin.--Ainsi dans cette
+chambre seche roulait en moi tout un univers, apre et solennise.
+
+ * * * * *
+
+Comme il se promenait dans l'appartement a demi obscur, parlant tout
+haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetees la
+negligemment, avec la hate de sa rentree, et soudain il se rappela qu'il
+devait passer chez son cordonnier, puisqu'a midi recommencait son
+labeur. Deja sonnaient trois heures du matin: un decouragement
+epouvantable l'envahit: il fallait maintenant tacher de dormir jusqu'a
+l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraichir
+l'atmosphere enfievree, il ouvrit sur l'enorme Paris, qui, repu, lui
+sembla se preparer au lendemain. Il se devetit avec ce calme presque
+somnambulique qui nait, apres une violente surexcitation, de la
+certitude de l'irremediable. Et longtemps avant de s'endormir il se
+repetait, en la grossissant a chaque fois, l'horreur de la vie qu'il
+subissait. Son sommeil fut agite et par troncons, a cause qu'il avait
+trop fume: "Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe
+en nous ne nous echappe. Je vois distinctement de petits morceaux de
+rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif." Et, le
+corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour elever sa
+tete brulante.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SEPTIEME
+
+ * * * * *
+
+CONCORDANCE
+
+
+_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son
+anxiete, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._
+
+_Certes il ne pretendait son degout universel justifie que contre
+l'_espece; _il reconnaissait qu'appliquee a l'_individu _sa mefiance
+avait souvent tort, car les caracteres specifiques se temoignent chez
+chacun dans des proportions variables._
+
+_Seulement il etait craintif de toute societe._
+
+_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraitre
+enviable, mais il meprisait les ames mediocres qui peuvent se satisfaire
+pleinement._
+
+ * * * * *
+
+_C'est malgre lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa
+nature, que nous avons vu se former par cinq annees d'efforts, deux hors
+du monde, trois a Paris. Silencieux et affaisse, il cachait le plus
+possible ses sentiments, mais la meilleure refutation qu'il leur connut
+consistait en un long bain vers dix heures du soir et une preparation de
+chloral._
+
+ * * * * *
+
+AFFAISEMENT
+
+
+C'etait, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voile des chansons
+bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pave de bois, un peu
+grise du luxe abondant des equipages, et satisfait de n'avoir aucun
+labeur pour cette soiree ni le lendemain. Il dina sans enervement, dans
+un endroit paisible et frais, servi par un garcon incolore. Il n'eut pas
+conscience des phenomenes de la digestion, et attable devant le cafe
+elegant et desert d'une silencieuse avenue, il gouta sans importuns le
+leger echauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le
+soir tombant, un peu froid pour faire plus agreable son londres blond
+parfaitement allume, il contemplait de vagues metaphysiques, charmantes
+et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles
+s'echappant a cette heure de leurs ateliers ingenieux de couture.
+Etaient-elles dans son ame, ou les voyait-il reellement sous ses yeux?
+pour qu'il prit souci de l'eclairer cet affaissement reveur etait trop
+doux.
+
+ * * * * *
+
+Bientot, mortifie des durs batons de sa chaise, il se leva et dut se
+choisir une occupation, un lieu ou il eut sa raison d'etre ce soir dans
+cet ocean mesquin de Paris.
+
+... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de
+camarades. On arrive, on est surpris et illumine de se revoir; on se
+serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec
+nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide,
+ou sans lever les yeux _a l'homme preoccupe,_ ou en disant: "mon
+vieux"). Puis quoi! les bavardages connus, les doleances, de petites
+envies. Aupres de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je
+n'irai pas risquer ma quietude. Tandis que les muscles de leurs visages
+et les secretes transitions de leurs discours revelent qu'ils mettent
+leur honneur et leur joie dans les mediocres sommes et faveurs ou ils se
+hissent, ils n'arretent pas de stigmatiser, avec emportement et naivete,
+les concessions de leurs aines. Le plus agacant est que, cramponnes a
+des opinions fragmentaires qu'ils recurent du hasard, ils s'indignent
+contre celui qui tient d'egale valeur ce qu'ils meprisent et ce qu'ils
+exaltent, comme si toutes attitudes n'etaient pas egalement
+insignifiantes et justifiees.
+
+ * * * * *
+
+... Dans le monde, a ce debut de l'ete, plus de receptions tapageuses.
+Aux salons reposes et frais, quinze a vingt personnes se succedent
+doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de the.
+Que n'allait-il s'y delasser? On rencontre dans la societe, a defaut
+d'affection, des gens affectueux et bien eleves. Les impressions qu'on y
+echange, prevues, un peu trop lucides, du moins n'eveillent jamais ce
+malaise que nous fait la verve heurtee des jeunes gens. "Peu repandu, je
+sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires,
+politiciens et mondaines; je ne distingue guere leurs petitesses, et,
+dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur
+bienveillant et bref."--Helas! sa douloureuse sensibilite lui fermait
+ces elegants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: "Je n'ai pas
+souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne
+m'ait mortifie des l'abord par quelque parole, insignifiante mais ou je
+savais trouver, malgre que je me tinsse, de la peine et de l'irritation.
+J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguerent avec un gout
+charmant, et leur accueil m'eut transporte, si l'impuissance de paraitre
+en une seule minute tout ce que je puis etre n'avait alors gate mon naif
+epanouissement et si profondement qu'aujourd'hui encore, dans mes
+instants de fatuite, la soudaine evocation de ces circonstances me
+resserre." Imagination penible qu'a part soi il comparait a la vanite
+pointilleuse des campagnards, mais enfoncee si avant dans sa chair qu'il
+pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.
+
+ * * * * *
+
+... Une troisieme distraction s'offrait: la musique. Amie puissante,
+elle met l'abondance dans l'ame, et, sur la plus seche, comme une
+humidite de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mecontent honteux,
+pendant les noires journees d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie
+sentimentale des sons, ou les tristesses meme palpitent d'une si large
+noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eut pas accepte
+cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses
+pensees familieres. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie,
+le front touche d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail
+nocturne, il se convainquait d'avoir ete _elu_ pour des infortunes
+speciales.--Mais dans cette molle soiree de tiedeur il repugnait a toute
+secousse. "Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les
+violons; leur puissance trop imploree decroit, et leur vertu ne saurait
+etre mise en reserve qui se subtilise avec le soupir expirant de
+l'archet."
+
+ * * * * *
+
+Il alla simplement se promener au parc Monceau.
+
+Quoique le soir elle sente un peu le marecage, il aimait cette nursery.
+La, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait
+d'abandonner l'air gaillard et sur de soi, uniforme du boulevard. Tant
+etait douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la
+majorite ne fut jamais spirituel. "Les gens m'epouvantent, ajoutait-il,
+mais a la veille d'un dimanche ou je pourrai m'enfermer tout le jour,
+j'ai pour l'humanite mille indulgences. Mes mechancetes ne sont que des
+crises, des exces de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agres
+admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague
+et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des
+objections; petites phrases de Michelet si penetrantes, brulantes du
+culte des groupes humains! amis, belles ames, qui me communiquez au
+dessert votre sentiment de la responsabilite! moi-meme j'ai senti une
+energie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail,
+quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.
+--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une piece, mais je me plais
+infiniment."
+
+ * * * * *
+
+Dans son epaule, une nevralgie lancina soudain, qui le guerit sans plus
+de sa deplaisante fatuite. Humant l'humidite, il se hata de fuir. Puis
+reprenant avec ponderation sa politique:
+
+"La reflexion et l'usage m'engagent a ensevelir au fond de mon ame ma
+vision particuliere du monde. La gardant immaculee, precise et
+consolante pour moi a toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut,
+supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarites des gens.--Je
+saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par
+quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on
+agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse a se
+garder en meme temps qu'on parait se donner, un plaisir aigu de mepris.
+Equilibre pourtant difficile a tenir! L'homme interieur, celui qui
+possede une vision personnelle du monde, parfois s'echappe a soi-meme,
+bouscule qui l'entoure et, se revelant, annule des mois merveilleux de
+prudence; s'il se plie sans eclat a servir l'univers vulgaire, s'il
+fraternise et s'il ravale ses degouts, je vois l'amertume amassee dans
+son ame qui le penetre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses,
+et ces levres sechees, avec bientot des coliques hepatiques!"
+
+ * * * * *
+
+Il s'arreta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois
+encore, ayant pose la verite (qui est de respecter la majorite), les
+raisonnements se derobaient, le laissant en contradiction avec soi-meme.
+Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniatrement par un autre cote sa
+rhapsodie:
+
+ * * * * *
+
+"Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en degout?
+(Et cette petite formule, deplaisante, trop maigre, desolait sa vie
+depuis des mois.)
+
+"Un jour viendra ou ce systeme, d'apres lequel je plie ma conduite, me
+deplaira. Aux heures vagues de la journee, souvent, par une fente
+brusque sur l'avenir, j'entrevois le desespoir qui alors me tournera
+contre moi-meme, alors qu'il sera trop tard.
+
+"C'est pitie que dans ce quartier desert je sois seul et indecis a
+remuer mes vieilles humeurs, que fait et defait le hasard des
+temperatures. Et ce soir, avec ce perpetuel resserrement de l'epigastre
+et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de
+sentir les nerfs qui se montent et seront bientot les maitres, ressemble
+a tout mes soirs, sans treve agites comme les minutes qui precedent un
+rendez-vous.
+
+"Ceux de mon age, _eversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont
+une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanes; ils
+doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands
+coups sur les epaules et souvent meme sur le plat du ventre, avec
+enthousiasme. Moi qui repugne a ces petulances et a leurs gourmes, plus
+tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'etre
+eloigne des ivresses ou des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums
+violents et des corsages delicats, sont gaies puis se deshabillent. Et
+voila mon moindre regret pres de tant de succes proposes, autorite,
+fortune, qu'irrevocablement je refuse. Refuses! qui le croira. Ou
+m'arreterais-je si je me decidais a vouloir?... Helas! quelque vie que
+je mene, toujours je me tourmenterai d'une acrete mecontente, pour
+n'avoir pu mener parallelement les contemplations du moine, les
+experiences du cosmopolite, la speculation du boursier et tant de vies
+dont j'aurais su agrandir les delices."
+
+Cependant, par de rapides frottements il echauffait son rhumatisme, et
+il circulait dans ce pate de maisons mornes, rue de Clichy, square
+Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un
+singulier melange de degout et de timidite, jusqu'a ne pouvoir prononcer
+leurs noms sans malaise, car il y avait recemment habite. Et le souvenir
+des espoirs, des echecs, des angoisses, tant de degouts subis des
+Barbares! precisant sa pensee, il tente, une fois encore, de reconnaitre
+sa position dans la vision commune de l'univers:
+
+ * * * * *
+
+"A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec
+passion, les plans les plus ingenieux, imaginations commerciales, succes
+mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
+devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitot par les Barbares
+sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai controle,
+estime, cote, toise, apprecie enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
+redresseront, puis ils daigneront m'autoriser a tenter la fortune; et je
+serai exploite, humilie, vexe a en etre etonne moi-meme, jusqu'a ce
+qu'enfin, excede de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en
+revienne a ma solitude, de plus en plus resserre, fane, froid, subtil,
+aride et de moins en moins loquace avec mon ame.
+
+"Oui, c'est trop tard pour renoncer d'etre l'abstraction qu'on me voit.
+Je fus trop acharne a verifier de quoi etait faite mon ardeur. Pour
+m'eprouver, je me touchai avec ingeniosite de mille traits aigus
+d'analyse jusque dans les fibres les plus delicates de ma pensee. Mon
+ame est toute dechiree. Je fatigue a la reparer. Mes curiosites, jadis
+si vives et agreables a voir: tristesse et derision. Et voila bien la
+guitare demodee de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse!
+Tristesse, tu n'interesses plus aujourd'hui que des fabricants de
+pilules, qui te vaincront par la chimie. Derision! m'etant mange la tete
+comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'epaisseur
+pour que je sourie encore.
+
+"Mon sourire a perdu sa fatuite. Je pensais me sourire a moi-meme, et
+j'ai perdu pied dans l'indefini a me hasarder hors la geographie morale.
+La tache n'etait pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouille,
+aminci, je me refuse desormais a de nouvelles experiences.
+
+"Je ne sais plus que me repeter; mes degouts meme n'ont plus de verve:
+simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anemie, miseres du passe, je
+vous vois mesquins du haut de la loi que j'ebauchai, ridicules avec les
+yeux du vulgaire.
+
+"Ce que j'appelais mes pensees sont en moi de petits cailloux, ternes et
+secs, qui bruissent et m'etouffent et me blessent.
+
+Je voudrais pleurer, etre berce; je voudrais desirer pleurer. Le voeu
+que je decouvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre,
+et tel que je ne le prendrais pas en grippe.
+
+ * * * * *
+
+"J'aurais passe ma journee tant bien que mal sous les besognes. Le soir,
+tous soirs, sans appareil j'irais a lui. Dans la cellule de notre amitie
+fermee au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosite ou son
+indifference ne me feraient tressaillir. Je serais sincere; lui
+affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je
+lui trouverais de l'autorite, ce serait "mon aine"; et, pour tout dire,
+il serait a mes cotes? moi-meme plus vieux. Telle sensation dont vous
+souffrez, me dirait-il, est rare meme chez vous; telle autre que vous
+pretez au monde, vous est une vision speciale; analysez mieux. Nous
+suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous etes au
+pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop
+sillonne par le mal se refusait a comprendre, et, cette supposition est
+plus triste encore, si je meprisais la verite par orgueil de malade,
+lui, sans mechantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait
+moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon acrete. Il
+m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est
+quand la fierte me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre
+un dieu dans les bras, pour que du moins le pretexte de ma lassitude
+soit noble. Dans mes detestables lucidites et expansions, il saurait me
+donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La
+secheresse, cette reine ecrasante et desolee qui s'assied sur le coeur
+des fanatiques qui ont abuse de la vie interieure, il la chasserait.
+A moi qui tentai de transfigurer mon ame en absolu, il redonnerait
+peut-etre l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose a desirer,
+a regretter, a pleurer! pour que je n'aie pas la gorge seche, la tete
+vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des cures, des
+ingenieurs, des demoiselles et des collectionneurs."
+
+ * * * * *
+
+Marcher dans les rues, ceder le trottoir, heurter celui-ci et respecter
+son propre rhumatisme secoue et coupe les idees. Au milieu de son
+emotion, ce jeune homme se mit tout a coup a rever de la vie qu'il
+s'installerait, s'il parvenait a supporter le contact des Barbares;
+
+"Je serais, pour qu'on ne m'ecrase pas, bon, aimable, rare et sans y
+paraitre tres circonspect.
+
+"Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me preparer des mets
+legers et qui, dans une office fraiche, ou j'irais pres de lui parfois
+m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du
+jour a feuilleter des traites d'hygiene.
+
+"J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes,
+pour visiter commodement certaines curiosites du vieux Paris, ou il faut
+apporter le guide Joanne, gros format.
+
+"Chaque annee, de rapides voyages de trente jours me meneraient a Venise
+pour ennoblir mon type, a Dresde pour rever devant ses peintures et ses
+musiques, au Vatican et a Berlin pour que leurs antiques precisent mes
+reves. Enfin, a tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de
+dormir, et je me reveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en
+face du va-et-vient admirable de l'heroique ocean breton, male et
+paternel."
+
+ * * * * *
+
+Rentre chez lui, il calcula sur papier le revenu necessaire a ce train
+de vie et les besognes qu'il lui en couterait. Puis il sourit de cet
+enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.
+
+Ensuite accable, il ne trouva plus la moindre reflexion a faire ... o
+maitre qui guerirait de la secheresse.
+
+ * * * * *
+
+C'est ce soir-la que decidement incapable de s'echauffer sans un
+bouleversement de son univers interieur, toujours possible mais que
+depuis des mois il esperait en vain, timide et affaisse devant l'avenir,
+tourmente d'insomnies, il eut le gout de se souvenir, de repeter les
+emotions, les visions du monde dont jadis il s'etait si violemment
+echauffe. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette
+monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les
+solliciteurs de ce depute sous-secretaire d'Etat.
+
+Il ne s'efforca nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux
+fussent agreables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habilete, les
+divers reves demeures empreints sur sa memoire depuis cinq ans.
+Seulement a cette heure de sterilite, il s'etonnait parfois de retrouver
+dans son souvenir certains acces de tendresse ou de haine. Est-il
+possible que j'aie declame! J'esperais cela! O naivete! Il rougissait.
+Et malgre sa sincerite, ca et la vous devinerez peut-etre qu'il a mis la
+sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-meme.
+
+Souvent, tres souvent, fatigue, perdu dans cette casuistique monotone,
+touche du soupcon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus
+effraye encore a l'idee de recommencer une vraie vie serieuse, ferme,
+utile, il s'interrompait:
+
+ * * * * *
+
+O maitre, maitre, ou es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me
+remets!"
+
+
+ * * * * *
+
+
+O maitre,
+
+Je me rappelle qu'a dix ans, quand je pleurais contre le poteau de
+gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les
+cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'etais ridicule, je
+m'interrogeais avec angoisse! "Plus tard, quand je serai une grande
+personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?"--Je ne
+sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop
+sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans.
+Petit garcon, tu n'avais pas tort de mepriser les cuistres,
+dispensateurs d'eloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dependais;
+tu montrais du gout de te plaire, de fois a autre, par les temps humides,
+a pleurer dans un coin plutot que de jouer avec ceux que tu n'avais pas
+choisis. Crois bien que les soucis et les pretentions des grandes
+personnes ont continue a m'etre souverainement indifferents. Aujourd'hui
+comme alors, je sens en elles l'ennemi; pres d'elles je retrouve le
+dedain et la timidite que t'inspirait la mediocrite de tes maitres.
+
+Rien de mes emotions de jadis ne me paraitrait leger aujourd'hui. J'ai
+les memes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifie, et il m'enseigne
+que j'avais tort, quand, tous m'ayant blesse, je disais en moi-meme:
+"Ils verront bien, un jour." Chaque annee, a chaque semaine presque,
+j'ai pu repeter: "Ils verront bien", ce mot des enfants sans defense
+qu'on humilie. Mais je n'ai plus le desir ni la volonte de manifester
+rien qui soit digne de moi. L'effort egoiste et apre m'a sterilise. Il
+faut, mon maitre, que tu me secoures.
+
+Je n'ai plus d'energie, mais compte qu'a la sensibilite violente d'un
+enfant je joins une clairvoyance des longtemps avertie. Et je te dis
+cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force
+et de fecondite spirituelle que j'ai besoin.
+
+Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de
+laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bete qui flaire et
+vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jete mon sentiment
+a celle qui passait sans que ma psychologie l'eut elue. Le secret des
+forts est de se contraindre sans repit.
+
+Je sais aussi,--puisque le decor ou je vis m'est attriste par mille
+souvenirs, par des sensations confuses incarnees dans les tables du
+boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade
+de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts ou veillent mille
+chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours eprouve que les choses tres
+belles me remplissaient d'une acre melancolie par le retour qu'elles
+m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les
+passionnerait.
+
+Je sais, mais qui me donnera la grace? qui fera que je veuille! O
+maitre, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec
+confiance a la seule recherche de mon absolu.
+
+Cette legende alexandrine, qui m'engendra autrefois a la vie
+personnelle, m'enseigne que mon ame, etant remontee dans sa tour
+d'ivoire qu'assiegent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences
+vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?
+
+Tout ce recit n'est que l'instant ou le probleme de la vie se presente a
+moi avec une grande clarte. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en
+paroles mais en oeuvres, apres l'elan de l'ame, apres la tendresse du
+coeur, le veritable amour serait d'agir.
+
+Toi seul, o mon maitre, m'ayant fortifie dans cette agitation souvent
+douloureuse d'ou je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait,
+et je te supplie que par une supreme tutelle, tu me choisisses le
+sentier ou s'accomplira ma destinee.
+
+Toi seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou
+prince des hommes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
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+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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