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+Project Gutenberg's Les Deux Gentilshommes de Vérone, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Deux Gentilshommes de Vérone
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: September 17, 2005 [EBook #16710]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 3
+ Timon d'Athènes
+ Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.
+ Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.
+ Tout est bien qui finit bien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+ ======================================================================
+
+
+ LES
+ DEUX GENTILSHOMMES
+ DE VÉRONE
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+
+NOTICE SUR LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE
+
+Cette pièce, une des moins remarquables de Shakspeare, ressemble à
+beaucoup d'égards à un roman dialogué: cette idée se fortifie quand
+on lit, dans la _Diane_ de Montemayor, la nouvelle où le poëte a sans
+doute puisé sa comédie: soit que la _Diane_ lui eût été connue dans
+une traduction, soit qu'un romancier anglais l'eût imitée ou refondue
+dans un autre ouvrage.
+
+Dans l'épisode de la _Diane_, nous voyons une bergère-amazone sauver
+trois nymphes de la violence de trois hommes sauvages, et leur
+raconter ensuite, sur la rive d'une _onde au doux murmure_, comment
+elle a été la victime des persécutions de Vénus, à qui sa mère, dans
+une discussion mythologique, avait eu l'indiscrétion de préférer
+Pallas.
+
+La belle Félismena reçoit un billet de don Félix, qu'elle lit après
+avoir bien grondé sa suivante, qui a eu l'audace de le lui remettre.
+Elle aime don Félix et se hâte de lui en faire l'aveu; mais le père du
+jeune homme s'oppose à leur mariage et envoie son fils dans une cour
+étrangère, pour lui faire oublier l'engagement qu'il n'approuve pas.
+Félismena ne peut vivre en son absence; elle se procure des habits de
+page et va retrouver son amant; mais déjà don Félix en aime une autre,
+et Félismena, qui passe à son service à la faveur de son déguisement,
+devient le porteur de ses billets doux. Célie, sa rivale, se prend
+tout à coup d'une tendre passion pour le page prétendu, et don Félix
+ne reçoit plus de réponses favorables de sa belle que quand Félismena
+est son messager. Cependant ce cavalier se désole des rigueurs de
+Célie: son désespoir devient si grand que Félismena, craignant pour la
+vie de celui qu'elle aime, se jette aux genoux de sa rivale, qui
+croit que le page va l'implorer pour lui-même. Furieuse de l'entendre
+solliciter pour son maître, elle ne peut supporter la vie et meurt de
+douleur.
+
+Don Félix, à cette nouvelle, part sans dire à personne où il va, et la
+fidèle Félismena court le monde à sa recherche.
+
+Voilà une partie des circonstances que Shakspeare a évidemment
+empruntées pour les deux Véronais, mais il a su en ajouter d'autres;
+et le personnage comique de Launce est une idée originale qui
+n'appartient qu'à lui. Chaque fois que Launce paraît avec son chien,
+on est d'abord forcé de rire, quitte à blâmer ensuite la trivialité de
+quelques plaisanteries. Ces scènes sentent un peu la farce, mais elles
+sont marquées au coin de l'originalité.
+
+Speed, l'autre valet, est totalement éclipsé par Launce; cependant il
+prouve à son maître, d'une manière piquante, qu'il est amoureux.
+
+La coquetterie de Julie, quand elle reçoit la lettre de Protéo, est
+aussi une idée des plus gracieuses; mais, en général, comme Jonson le
+fait observer, on trouve dans cette pièce un singulier mélange
+d'art et de négligence qui a fait douter qu'elle fût réellement de
+Shakspeare. On doit peu s'arrêter à la critique de l'unité de lieu,
+qui n'a jamais été aussi ouvertement violée par le poëte; mais
+l'inconséquence du caractère de Protéo est bien plus impardonnable que
+toutes les fautes contre la géographie et les lois d'Aristote.
+
+La versification des _Deux Gentilshommes de Vérone_ est presque
+toujours excellente, et on y trouve une foule de détails qu'embellit
+la poésie la plus riche.
+
+Malone place la composition de cette pièce dans l'année 1596. Elle
+appartient visiblement à la jeunesse de l'auteur.
+
+
+
+
+LES
+DEUX GENTILSHOMMES
+DE VÉRONE
+
+COMÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ LE DUC DE MILAN, père de Silvie.
+ VALENTIN,} deux gentilhommes de Vérone.
+ PROTÉO, }
+ ANTONIO, père de Protéo.
+ THURIO, espèce de fou, ridicule rival
+ de Valentin.
+ ÉGLAMOUR, confident de Silvie, qui
+ favorise son évasion.
+ L'HÔTE chez lequel loge Julie à Milan.
+ SPEED, valet bouffon de Valentin.
+ LAUNCE, valet de Protéo.
+ PANTHINO, valet d'Antonio.
+ JULIE, dame de Vérone aimée de Protéo.
+ SILVIE, fille du duc de Milan, aimée
+ de Valentin.
+ LUCETTE, suivante de Julie.
+ Proscrits.
+ Domestiques, musiciens.
+
+La scène est tantôt à Vérone, tantôt à Milan, et sur les frontières de
+Mantoue.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+VALENTIN, PROTÉO.
+
+VALENTIN.--Cesse de vouloir me persuader, mon cher Protéo; le jeune
+homme qui demeure toujours dans sa patrie n'a jamais qu'un esprit
+borné. Si l'amour n'enchaînait pas tes jeunes années aux doux regards
+d'une amante digne de tes hommages, je t'engagerais à m'accompagner
+pour voir les merveilles du monde, plutôt que de t'engourdir ici
+dans une stupide indolence, et d'user ta jeunesse dans une inertie
+incapable de donner des formes; mais puisque tu aimes, aime toujours,
+et tâche d'être aussi heureux dans tes amours, que je voudrais l'être
+moi-même lorsque je commencerai d'aimer.
+
+PROTÉO.--Veux-tu donc me quitter? Adieu, mon cher Valentin! Pense
+à ton Protéo, si par hasard tu vois dans tes voyages quelque objet
+remarquable et rare, désire de m'avoir avec toi pour partager ton
+bonheur, lorsqu'il t'arrivera quelque bonne fortune; et dans tes
+dangers, si jamais le danger t'environne, recommande tes malheurs à
+mes saintes prières, car je veux être ton intercesseur, Valentin.
+
+VALENTIN.--Oui, et prier pour moi dans un livre d'amour.
+
+PROTÉO.--Je prierai pour toi dans certain livre que j'aime.
+
+VALENTIN.--C'est-à-dire dans quelque sot livre de profond amour comme
+l'histoire du jeune Léandre qui traversa l'Hellespont[1].
+
+PROTÉO.--C'est une histoire profonde d'un plus profond amour; car
+Léandre avait de l'amour par-dessus les souliers.
+
+VALENTIN.--Tu dis vrai, car tu as de l'amour par-dessus les bottes et
+tu n'as pas encore traversé l'Hellespont à la nage.
+
+PROTÉO.--Par-dessus les bottes? Ne me porte pas de bottes[2].
+
+VALENTIN.--Je m'en garderai bien, car ce serait à propos de bottes[3].
+
+[Note 1: La traduction de Musée, par Marlowe, était populaire et le
+méritait; son _Héro et Léandre_ serait digne de Dryden.]
+
+[Note 2: _Give me not the boots_, expression proverbiale qui signifie:
+«Ne te joue pas de moi,» et qui revient à l'ancienne phrase française:
+«Bailler foin en cornes.»]
+
+[Note 3: Nous avons employé un équivalent à ces mots: _it boots thee
+not_, «cela t'est inutile.»]
+
+PROTÉO--Comment?
+
+VALENTIN.--Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de ses gémissements
+que le mépris, et un timide regard pour les soupirs d'un coeur blessé!
+Acheter un moment de joie passagère par les ennuis et les fatigues
+de vingt nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut
+peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez donc gagné que
+des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, l'amour n'est qu'une folie
+qu'obtient votre esprit, ou votre esprit est vaincu par une folie.
+
+PROTÉO.--Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou?
+
+VALENTIN.--Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu ne le deviennes.
+
+PROTÉO.--C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas l'amour.
+
+VALENTIN.--L'amour est ton maître, car il te maîtrise; et celui qui se
+laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait pas, ce me semble, être
+rangé parmi les sages.
+
+PROTÉO.--Les auteurs disent cependant que l'amour habite dans les
+esprits les plus élevés, comme le ver dévorant s'attache au bouton de
+la plus belle rose.
+
+VALENTIN.--Et les auteurs disent aussi que, comme le bouton le plus
+précoce est rongé intérieurement par un ver avant qu'il s'épanouisse,
+de même l'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils
+se fanent dans la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et
+tout le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer ici
+le temps à te donner des conseils, puisque tu es tout dévoué à de
+tendres désirs? Encore une fois, adieu! Mon père est sur le port à
+m'attendre pour me voir monter sur le vaisseau.
+
+PROTÉO.--Et je veux t'y conduire, Valentin.
+
+VALENTIN.--Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire adieu ici. Quand
+je serai à Milan, que tes lettres m'informent de tes succès en amour,
+et de tout ce qui pourra arriver ici pendant l'absence de ton ami; je
+te visiterai aussi par mes lettres.
+
+PROTÉO.--Puisses-tu ne trouver à Milan que le bonheur!
+
+VALENTIN.--Je t'en souhaite autant à Vérone. Adieu!
+
+(Il sort.)
+
+PROTÉO.--Il poursuit l'honneur et moi l'amour; il abandonne ses amis
+pour les honorer davantage; et moi j'abandonne tout, mes amis
+et moi-même pour l'amour. C'est toi, Julie, c'est toi qui m'as
+métamorphosé! Tu me fais négliger mes études, perdre mon temps,
+combattre les plus sages conseils et compter pour rien tout l'univers;
+mon esprit s'affaiblit dans les rêveries, et mon coeur est malade
+d'inquiétude.
+
+(Entre Speed.)
+
+SPEED.--Seigneur Protéo, Dieu vous garde! avez-vous vu mon maître?
+
+PROTÉO.--Il vient de partir d'ici et va s'embarquer pour Milan.
+
+SPEED.--Vingt contre un alors qu'il est embarqué déjà, et j'ai fait le
+mouton[4] en le perdant.
+
+[Note 4: J'ai fait la bête. Mouton se dit _sheep_ en anglais et se
+prononce comme _ship_, qui veut dire vaisseau. Voilà la clef des
+équivoques qui suivent.]
+
+PROTÉO.--En effet, le mouton s'égare souvent, si le berger est absent
+quelque temps.
+
+SPEED.--Vous concluez donc que mon maître est un berger et moi un
+mouton?
+
+PROTÉO.--Oui.
+
+SPEED.--Eh bien! alors mes cornes sont ses cornes, que je dorme ou que
+je veille.
+
+PROTÉO.--Sotte réponse et digne d'un mouton.
+
+SPEED.--Nouvelle preuve que je suis un mouton.
+
+PROTÉO.--Oui, et ton maître un berger.
+
+SPEED.--Et pourtant je pourrais le nier pour une certaine raison.
+
+PROTÉO.--Cela ira bien mal, si je ne le prouve point par une autre.
+
+SPEED.--Le berger cherche le mouton, et le mouton ne cherche pas le
+berger; mais moi je cherche mon maître et mon maître ne me cherche
+pas; je ne suis donc pas un mouton.
+
+PROTÉO.--Le mouton suit le berger pour obtenir du fourrage, et le
+berger ne suit point le mouton pour un peu de nourriture; tu suis ton
+maître pour des gages, et ton maître ne te suit pas pour des gages.
+Donc tu es un mouton.
+
+SPEED.--Encore une preuve semblable, et vous me ferez crier _beh_!
+
+PROTÉO.--Mais, écoute-moi, as-tu remis ma lettre à Julie?
+
+SPEED.--Oui, monsieur. Moi mouton perdu, j'ai remis votre lettre à
+Julie, mouton en corset[5], et Julie, mouton en corset, ne m'a rien
+donné pour ma peine à moi mouton perdu.
+
+PROTÉO.--Voilà un bien petit pâturage pour tant de moutons.
+
+SPEED.--Si la terre en est trop chargée, vous feriez mieux de
+l'attacher.
+
+PROTÉO.--Non, tu t'égares, il vaudrait mieux te parquer[6].
+
+SPEED.--Oh! monsieur, je me contenterai de moins d'une livre pour
+avoir porté votre lettre.
+
+PROTÉO.--Tu te méprends; je veux parler d'un parc[7].
+
+SPEED.--D'une livre à une épingle[8]? Tournez-la de tous les côtés,
+c'est trois fois trop peu pour porter une lettre à votre belle.
+
+PROTÉO.--Mais qu'a-t-elle dit? a-t-elle fait un signe de tête?
+
+SPEED _fait un signe de tête_.--Bête!
+
+PROTÉO.--Qui appelles-tu bête[9]?
+
+SPEED.--Vous vous trompez, monsieur, c'est vous qui avez dit bête,
+puisque vous avez pris la peine de le dire, gardez-le pour votre
+peine[10].
+
+[Note 5: _Mutton laced_ était un terme tellement commun, pour désigner
+une courtisane, que la rue la plus fréquentée par ces femmes, à
+Clerkenwell, était appelée _Mutton-lane_.]
+
+[Note 6: Équivoque intraduisible. _Pound_, livre sterling, et _to
+pound_, parquer.]
+
+[Note 7: Speed feint toujours de prendre un mot pour l'autre.]
+
+[Note 8: _Pin-fold,_ bergerie; _pin_, épingle.]
+
+[Note 9-10: PROTÉO. _Did she nod_?--SPEED. _I_.--PROTÉO. _Nod I why!
+that is noddy_.--SPEED. _You mistook, sir_.
+
+_Nod_, signe de tête; _to nod_, faire un signe de tête; _noddy_,
+nigaud; _I_, je; pauvres équivoques. Le lecteur perd peu de chose si
+la traduction est impossible.
+
+Selon Pope, cette scène aurait été interpolée par les comédiens.]
+
+PROTÉO.--Non, non, tu le prendras pour avoir porté la lettre.
+
+SPEED.--Fort bien! je m'aperçois qu'il faut que je supporte avec vous.
+
+PROTÉO.--Comment! monsieur, que supportez-vous avec moi?
+
+SPEED.--Pardieu, monsieur, la lettre sans doute, n'ayant que le mot de
+bête pour ma peine.
+
+PROTÉO.--Malepeste, tu as l'esprit vif!
+
+SPEED.--Et pourtant il ne peut attraper votre bourse paresseuse.
+
+PROTÉO.--Allons, allons, qu'a-t-elle dit? acquitte-toi promptement de
+ton message.
+
+SPEED.--Acquittez-vous avec votre bourse, afin que nous soyons quittes
+tous deux.
+
+PROTÉO.--Eh bien! voilà pour ta peine; qu'a-t-elle dit?
+
+SPEED.--Sur ma foi, monsieur, je crois que vous ne la gagnerez pas
+aisément.
+
+PROTÉO.--Quoi donc? t'en a-t-elle laissé tant voir?
+
+SPEED.--Vraiment, monsieur, je n'ai rien vu d'elle; non, non, pas même
+un ducat pour lui avoir remis votre lettre; et puisqu'elle a été si
+dure envers moi, qui lui ai porté votre coeur, je crains qu'elle ne
+soit aussi dure à vous ouvrir le sien; ne lui donnez pas d'autres
+gages d'amour que des pierres, car elle est aussi dure que l'acier.
+
+PROTÉO.--Comment! elle ne t'a rien dit?
+
+SPEED.--Non pas seulement: _Tenez, mon ami, prenez cela pour votre
+peine_. Pour me prouver votre générosité vous m'avez donné un teston!
+Aussi en récompense vous pourrez à l'avenir porter vos lettres
+vous-même; et ainsi, monsieur, je vous recommanderai à mon maître.
+
+PROTÉO.--Va, pars pour sauver du naufrage ton vaisseau, qui ne peut
+périr en t'ayant sur son bord; car tu es destiné à périr à terre
+d'une mort moins humide. Il me faut envoyer quelque autre messager, je
+craindrais que ma Julie ne dédaignât mes lettres, si elle les recevait
+d'un aussi indigne facteur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Vérone. Jardin de la maison de Julie.
+
+JULIE et LUCETTE.
+
+JULIE.--Mais dis-moi donc, Lucette, à présent que nous sommes seules,
+est-ce que tu voudrais me conseiller de tomber amoureuse[11]?
+
+[Note 11: Devenir amoureux se dit en anglais: _to fall in love_, tomber
+en amour; voilà pourquoi Lucette répond en isolant le verbe _to fall_,
+tomber.]
+
+LUCETTE.--Oui, madame, afin de ne pas trébucher sans vous y attendre.
+
+JULIE.--Et de toute la belle troupe de gentilshommes que tu vois
+tous les jours me faire la cour, lequel est à ton avis le plus digne
+d'amour?
+
+LUCETTE.--S'il vous plait, répétez-moi leurs noms, je vous dirai ce
+que je pense suivant mes faibles lumières.
+
+JULIE.--Que penses-tu du beau chevalier Églamour[12]?
+
+[Note 12: Il ne faut pas confondre cet _innamorato_ insignifiant avec
+le chevalier Églamour, personnage que nous trouvons à Milan, et qui a
+juré fidélité et chasteté sur le tombeau de son épouse.]
+
+LUCETTE.--Que c'est un chevalier au doux langage, élégant et bien
+tourné. Mais si j'étais vous, il ne serait jamais à moi.
+
+JULIE.--Que penses-tu du riche Mercatio?
+
+LUCETTE.--Très-bien de sa richesse; mais de sa personne, comme ça.
+
+JULIE.--Et que penses-tu de l'aimable Protéo?
+
+LUCETTE.--Dieu! Dieu! comme la folie s'empare quelquefois de nous!
+
+JULIE.--Comment donc? Et pourquoi cette exclamation à propos de son
+nom?
+
+LUCETTE.--Je vous demande pardon, madame, il est honteux à moi, petite
+créature que je suis, de juger ainsi d'aimables cavaliers.
+
+JULIE.--Et pourquoi ne pas traiter Protéo comme les autres?
+
+LUCETTE.--Eh bien! alors, ils sont tous bien; mais je le trouve le
+plus aimable.
+
+JULIE.--Et ta raison?
+
+LUCETTE.--Je n'en ai pas d'autre qu'une raison de femme. Je le trouve
+le plus aimable, parce que je le trouve le plus aimable.
+
+JULIE.--Et tu voudrais donc que mon amour se fixât sur lui?
+
+LUCETTE.--Oui, si vous pensiez que c'est ne pas le mal placer.
+
+JULIE.--Eh bien! c'est celui de tous qui a fait le moins d'impression
+sur moi.
+
+LUCETTE.--Je crois cependant qu'il est celui de tous qui vous aime le
+plus.
+
+JULIE.--Si peu de paroles indiquent un amour bien faible.
+
+LUCETTE.--Le feu le mieux renfermé est celui qui brûle le plus.
+
+JULIE.--Ils n'aiment pas, ceux qui ne montrent point leur amour.
+
+LUCETTE.--Oh! ils aiment bien moins encore, ceux qui font connaître
+leur amour à tout le monde.
+
+JULIE.--Je voudrais savoir ce qu'il pense.
+
+LUCETTE.--Lisez cette lettre, madame.
+
+JULIE, _à Lucette_.--Dis-moi de quelle part?
+
+LUCETTE.--Vous le verrez en la lisant.
+
+JULIE.--Dis-moi, dis qui te l'a donnée.
+
+LUCETTE.--Le page du seigneur Valentin, qui, à ce que je pense, était
+envoyé par Protéo. Il voulait vous la remettre à vous-même; mais,
+comme il m'a trouvée par les chemins, je l'ai reçue en votre nom:
+pardonnez-moi ma faute, madame.
+
+JULIE.--Vraiment, sur mon honneur, vous êtes une excellente
+négociatrice! Comment osez-vous vous prêter à recevoir des lettres
+amoureuses et à conspirer contre ma jeunesse? Croyez-moi, vous
+choisissez là un bel emploi, et qui vous convient à merveille! Tenez,
+reprenez ce papier; songez à le rendre, ou ne reparaissez jamais
+devant moi.
+
+LUCETTE.--Quand on plaide pour l'amour, on mérite une autre récompense
+que la haine.
+
+JULIE.--Voulez-vous sortir?
+
+LUCETTE.--Afin de vous donner le loisir de réfléchir.
+
+(Elle sort.)
+
+JULIE, _seule_.--Et cependant je voudrais bien avoir parcouru cette
+lettre. Il serait honteux maintenant de la rappeler et d'aller la
+prier de faire une faute pour laquelle je viens de la gronder. Qu'elle
+est insensée! comment? Elle sait que je suis fille, et elle ne me
+force pas de lire cette lettre! car les filles, par pudeur[13], disent
+_non_, et voudraient que le questionneur interprétât ce _non_ par
+_oui_. Fi donc! fi donc! que l'amour est fantasque et bizarre! il
+ressemble à un enfant capricieux qui égratigne sa nourrice, et qui
+l'instant d'après, tout humilié, baise la verge. Avec quelle brutalité
+j'ai chassé Lucette, lorsque j'aurais désiré qu'elle restât ici!
+avec quelle dureté je me suis étudiée à lui montrer un front irrité,
+lorsqu'une joie intérieure forçait mon coeur à sourire! allons, ma
+pénitence sera de rappeler Lucette et de lui demander pardon de ma
+folie.--Lucette! Lucette!
+
+[Note 13: _Les filles disent non et le prennent_. Vieux proverbe.]
+
+(Lucette rentre.)
+
+LUCETTE.--Que désirez-vous, madame?
+
+JULIE.--Est-il bientôt l'heure de dîner?
+
+LUCETTE.--Je le voudrais, afin que vous pussiez passer votre mauvaise
+humeur[14] sur le dîner et non sur votre suivante.
+
+[Note 14: _Stomach_, estomac. Appétit et dépit, mauvaise humeur. _Meat_
+et _maid_ sont aussi des mots de son presque analogue.]
+
+JULIE.--Qu'est-ce donc que vous relevez là si doucement?
+
+LUCETTE.--Rien.
+
+JULIE.--Pourquoi donc vous êtes-vous baissée?
+
+LUCETTE.--Pour ramasser un papier que j'avais laissé tomber.
+
+JULIE.--Et n'est-ce donc rien que ce papier?
+
+LUCETTE.--Non, rien qui me regarde.
+
+JULIE.--Alors, laissez-le à terre pour ceux qu'il regarde.
+
+LUCETTE.--Madame, il ne peut leur en imposer, si on l'interprète bien.
+
+JULIE.--C'est quelque amant sans doute qui vous a écrit une lettre en
+vers.
+
+LUCETTE.--Pour que je puisse chanter ces vers, madame, donnez-moi un
+air; je vous prie; vous en savez plusieurs.
+
+JULIE.--J'en ai le moins possible pour de telles bagatelles; il
+vaudrait mieux les chanter sur l'air: _Lumière d'amour_[15].
+
+LUCETTE.--Ils sont trop lourds pour un air si léger.
+
+JULIE.--Lourds! sans doute qu'ils sont chargés d'un refrain[16]?
+
+LUCETTE.--Oui, et qui serait mélodieux si vous le chantiez.
+
+JULIE.--Pourquoi ne le chanteriez-vous pas vous-même?
+
+LUCETTE.--Je ne puis monter si haut.
+
+JULIE.--Voyons votre chanson.--Eh bien! mignonne?
+
+LUCETTE.--Continuez sur ce ton et vous la chanterez, et pourtant je
+n'aime pas ce ton-là.
+
+JULIE.--Vous ne l'aimez pas?
+
+LUCETTE.--Non madame, il est trop aigu[17].
+
+JULIE.--Et vous, mignonne, trop impertinente.
+
+LUCETTE.--Ah! maintenant vous êtes trop dans le mineur[18], et vous
+détruisez l'harmonie par une dissonance trop dure; il ne manque qu'un
+ténor pour accompagner votre chanson.
+
+[Note 15: _Light of love_, lumière d'amour ou légère d'amour.]
+
+[Note 16: _Burden_, refrain ou fardeau.]
+
+[Note 17: _You are too sharp_, vous êtes trop dans le _dièze_,
+équivoque sur le mot _sharp_.]
+
+[Note 18: _You are too flat_, vous êtes trop dans le _bémol_.]
+
+JULIE.--Le ténor est étouffé par votre basse continue.
+
+LUCETTE.--A vrai dire, je fais la basse pour Protéo.
+
+JULIE.--Ce bavardage ne m'importunera plus; voici le billet avec la
+protestation (_Elle déchire la lettre_.) Allez, allez-vous-en, et
+laissez là ce papier, vous voudriez le toucher pour me mettre en
+colère.
+
+LUCETTE.--Elle s'y prend d'une manière étrange, mais elle serait
+charmée d'avoir à se fâcher pour une seconde lettre.
+
+(Elle sort.)
+
+JULIE, _seule_.--Ah! plût à Dieu que je ressentisse ce courroux contre
+cette lettre! O mains haïssables, d'avoir déchiré des paroles si
+tendres! Ingrats frelons, qui vous nourrissez du miel le plus doux et
+qui percez de vos dards l'abeille qui vous le donne! Pour expier ma
+faute, je baiserai chaque fragment de cette lettre. Ici est écrit:
+_tendre Julie_; ah! plutôt _cruelle Julie!_ Pour te punir de ton
+ingratitude, je jette ton nom sur ces pierres et je foule à mes pieds
+ton dédain. Voyez. Ici est écrit: _Protéo blessé d'amour_. Pauvre nom
+blessé, je veux te recueillir dans mon sein comme dans un lit, jusqu'à
+ce que ta blessure soit bien guérie, et voilà comme je la soude avec
+un baiser souverain. Mais le nom de _Protéo_ était écrit plusieurs
+fois.....--Retiens ton haleine, bon zéphyr, n'emporte pas un seul mot,
+et que je retrouve chaque syllabe de la lettre..... excepté mon nom;
+pour lui, qu'un tourbillon l'enlève sur la cime affreuse d'un rocher
+désert suspendu sur les eaux, et que de là il l'entraîne dans les
+flots de la mer irritée! Vois, dans une seule ligne son nom est écrit
+deux fois: _Le pauvre malheureux Protéo, le passionné Protéo..... à
+la douce Julie_; oui, je veux mettre ces derniers mots en pièces.--Et
+cependant, non. Il a si bien su les réunir à son nom infortuné, que
+je veux les plier ensemble. Allons, baisez-vous, embrassez-vous,
+disputez-vous, faites ce que vous voudrez.
+
+(Lucette revient.)
+
+LUCETTE.--Madame, le dîner est prêt, et votre père vous attend.....
+
+JULIE.--Eh bien! allons.
+
+LUCETTE.--Comment? Est-ce que ces papiers vont raconter des histoires?
+
+JULIE.--Si vous en faites cas, il vaut mieux les relever.
+
+LUCETTE.--Moi, l'on m'a _relevée_ pour les avoir posés à terre;
+cependant il ne faut pas qu'il y restent, de peur qu'ils n'y prennent
+froid.
+
+JULIE.--Je vois que vous vous souvenez de loin.
+
+LUCETTE.--Vraiment, madame, vous pouvez dire ce que vous voyez. Je
+vois aussi les choses, bien que vous vous imaginiez que je ferme les
+yeux.
+
+JULIE.--Allons, allons, vous plaît-il de me suivre?
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Appartement de la maison d'Antonio.
+
+ANTONIO ET PANTHINO.
+
+ANTONIO.--Dites-moi, Panthino, quel est le grave discours que mon
+frère vous tenait dans le cloître?
+
+PANTHINO.--Il parlait de son neveu Protéo, de votre fils.
+
+ANTONIO.--Et qu'en a-t-il dit?
+
+PANTHINO.--Il s'étonne que Votre Seigneurie souffre qu'il passe ici
+sa jeunesse, tandis que tant d'autres pères, de moindre distinction,
+envoient voyager leurs fils pour chercher de l'avancement, les uns à
+la guerre pour y tenter fortune, les autres à la découverte des
+îles lointaines[19], d'autres pour s'instruire dans les universités
+savantes. Il dit que votre fils Protéo était propre à réussir dans
+la plupart de ces exercices, et même dans tous; et il me conjurait de
+vous importuner de ne plus lui laisser perdre son temps au logis, car
+ce serait un grand inconvénient pour lui, dans un âge avancé, de ne
+pas avoir voyagé dans sa jeunesse.
+
+[Note 19: Les fils de bonne maison voyageaient fréquemment du temps
+de Shakspeare, qui regardait les voyages comme propres à former le
+caractère et les idées.]
+
+ANTONIO.--Tu n'as pas grand besoin de m'importuner pour cela; il y a
+plus d'un mois que j'y rêve. J'ai bien remarqué la perte de son temps,
+et comment, sans l'étude et la connaissance du monde, il ne peut
+jamais devenir un homme parfait. L'expérience s'acquiert par
+l'application et se perfectionne pas le cours rapide du temps. Dis-moi
+donc où il serait le plus à propos de l'envoyer.
+
+PANTHINO.--Je pense que Votre Seigneurie n'ignore pas que son ami, le
+jeune Valentin, est attaché à la cour royale de l'empereur[20].
+
+[Note 20: Les empereurs tenaient quelquefois leur cour à Milan; mais, à
+peine le poëte nous y aura-t-il conduits qu'il nous introduira, on ne
+sait par quel caprice, à la cour du duc.]
+
+ANTONIO.--Je le sais.
+
+PANTHINO.--Il serait bon, ce me semble, d'y envoyer aussi votre fils;
+là il pourra s'exercer dans les joutes et les tournois, entendre un
+beau langage, converser avec des hommes d'un sang illustre, et se
+former à tous les exercices dignes de sa jeunesse et de la noblesse de
+sa naissance.
+
+ANTONIO.--J'aime tes avis, tu m'as très-bien conseillé; et, pour
+montrer combien j'approuve ton projet, je veux que sur-le-champ il
+soit exécuté, et que mon fils parte le plus tôt possible pour la cour
+de l'empereur.
+
+PANTHINO.--Demain, si cela vous convient, il peut accompagner Alphonse
+et quelques autres gentilshommes de bonne réputation, qui vont saluer
+l'empereur et lui offrir leurs services.
+
+ANTONIO.--Bonne compagnie; demain Protéo partira avec eux; et, puisque
+le voici fort à propos, je vais lui déclarer net ma résolution.
+
+(Entre Protéo.)
+
+PROTÉO, _à l'écart._--O douce amie! douces lignes! douce existence!
+Voilà sa main! l'interprète de son coeur! Voici ses serments d'amour,
+et le gage de son honneur. Ah! si nos pères pouvaient approuver nos
+amours, et sceller par leur consentement notre bonheur. O céleste
+Julie!
+
+ANTONIO.--Comment! Quelle est donc cette lettre que vous lisez là?
+
+PROTÉO.--Sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, ce sont deux mots
+d'amitié que m'envoie Valentin, et qui m'ont été remis par un ami qui
+arrive de Milan.
+
+ANTONIO.--Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles.
+
+PROTÉO.--Il n'y a aucune nouvelle, seigneur; il m'écrit seulement
+combien la vie qu'il mène est heureuse, combien il est aimé par
+l'empereur; il me souhaite avec lui pour partager son bonheur.
+
+ANTONIO.--Et que pensez-vous de son désir?
+
+PROTÉO.--Je pense, seigneur, comme un fils obéissant qui dépend de son
+père, et non des voeux de l'amitié.
+
+ANTONIO.--Ma volonté s'accorde parfaitement avec son désir; n'allez
+pas hésiter sur un parti que je vous propose si brusquement; car
+ce que je veux, je le veux, et tout finit là. Je suis décidé à vous
+envoyer passer quelque temps, avec Valentin, à la cour de l'empereur.
+Vous recevrez de moi une pension semblable à celle que sa famille lui
+donne pour sa subsistance. Soyez prêt à partir dès demain: point de
+prétextes. Je le veux absolument.
+
+PROTÉO.--Mais, seigneur, je ne puis pas sitôt être pourvu de tout; je
+vous conjure de m'accorder un jour ou deux.
+
+ANTONIO.--Vois-tu, tout ce dont tu auras besoin, on te l'enverra
+quand tu seras parti; plus de retard; il faut partir demain. Suis-moi,
+Panthino; tu vas t'occuper de hâter ses préparatifs.
+
+(Antonio et Panthino sortent.)
+
+PROTÉO, _seul_.--Ainsi j'ai évité le feu dans la crainte de me brûler,
+et je me suis jeté dans la mer où je me suis noyé. Je craignais
+de montrer à mon père la lettre de Julie, de peur qu'il n'eût des
+objections à mon amour; et c'est de mon excuse même qu'il se prévaut
+contre mon amour. Oh! que le printemps de l'amour ressemble bien à
+l'éclat incertain d'un jour d'avril, qui tantôt montre toute la beauté
+du soleil, et qu'à chaque instant un nuage vient obscurcir!
+
+(Panthino revient.)
+
+PANTHINO.--Seigneur Protéo, votre père vous demande. Il est
+très-pressé: ainsi, je vous prie, allez vite.
+
+PROTÉO.--Quoi, j'en suis là! Mon coeur y consent, et mille fois
+cependant il me dit _non_.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Milan. Appartement dans le palais du duc.
+
+VALENTIN et SPEED.
+
+SPEED.--Votre gant, monsieur.
+
+VALENTIN.--Ce n'est pas le mien; j'ai mes gants.
+
+SPEED.--Celui-ci, cependant, pourrait bien être aussi le vôtre,
+quoiqu'il n'y en ait qu'un[21].
+
+[Note 21: Il paraît que _on_ et _one_ se prononçaient jadis de même.
+Speed joue ici sur ces deux mots.]
+
+VALENTIN.--Laisse-moi le voir; ah! oui, donne, il est à moi! doux
+ornement qui pare une main divine!--Ah! Silvie, Silvie!
+
+SPEED.--Madame Silvie! madame Silvie!
+
+VALENTIN.--Eh bien! faquin.
+
+SPEED.--Oh! monsieur, elle n'est pas là pour nous entendre.
+
+VALENTIN.--Qui t'a commandé de l'appeler?
+
+SPEED.--Vous-même, monsieur, ou je ne vous ai pas bien compris.
+
+VALENTIN.--Je vous dis que vous êtes trop empressé.
+
+SPEED.--Et j'ai été grondé hier d'être trop lent.
+
+VALENTIN.--Allons, c'est bien; dis-moi si tu connais madame Silvie!
+
+SPEED.--Celle qu'aime Votre Honneur?
+
+VALENTIN.--Comment sais-tu que je l'aime?
+
+SPEED.--Ma foi! par tous ces signes particuliers: d'abord, vous avez
+appris, à l'exemple du seigneur Protéo, à croiser vos bras comme un
+homme mécontent, à goûter une chanson d'amour comme un rouge-gorge, à
+vous promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme un écolier
+qui a perdu son _A b c_, à pleurer comme une jeune fille qui vient
+d'enterrer sa grand'mère, à jeûner comme un malade qui est à la diète,
+à veiller les nuits comme un homme qui craint les voleurs, à parler
+d'un ton plaintif comme un mendiant à la Toussaint[22]. Vous aviez
+coutume, quand vous vous mettiez à rire, de chanter comme un coq;
+quand vous vous promeniez, vous aviez la démarche assurée du lion;
+quand vous jeûniez, ce n'était jamais qu'immédiatement après le dîner;
+quand vous étiez triste, c'était parce que vous manquiez d'argent; et
+à présent votre maîtresse a opéré en vous une si grande métamorphose
+que, lorsque je vous regarde, je puis à peine croire que vous soyez
+mon maître.
+
+[Note 22: C'est aux approches de l'hiver que les mendiants abondent.]
+
+VALENTIN.--Est-ce qu'on remarque en moi tous ces signes-là?
+
+SPEED.--Hors de vous.
+
+VALENTIN.--Hors de moi? ce n'est pas possible!
+
+SPEED.--Oui, hors de vous. Et rien n'est plus vrai, car _hors vous_
+personne ne serait aussi simple. Mais vous êtes si certainement
+_hors de vous_[23], grâce à ces folies, que ces folies sont en vous et
+brillent au travers de vous-même, comme l'urine dans un vase, de sorte
+qu'aucun oeil ne vous peut voir sans faire comme un médecin et deviner
+votre maladie.
+
+[Note 23: _Without_ signifie _dehors_ et _sans_, _hors_, _hormis_.]
+
+VALENTIN.--Mais réponds-moi donc; connais-tu madame Silvie?
+
+SPEED.--Celle sur qui vous fixez toujours les yeux au souper?
+
+VALENTIN.--L'as-tu remarqué?--Eh bien! c'est elle-même.
+
+SPEED.--Non, monsieur, je ne la connais pas.
+
+VALENTIN.--Tu as remarqué que j'attachais mes yeux sur elle, et
+cependant tu ne la connais pas?
+
+SPEED.--Elle n'est pas disgraciée, seigneur[24]?
+
+[Note 24: _Hard favoured_; le mot _favour_ veut dire _grâce du
+visage_.]
+
+VALENTIN.--Non, mon garçon! elle a plus de grâce que de beauté.
+
+SPEED.--Monsieur, je sais bien cela.
+
+VALENTIN.--Que sais-tu?
+
+SPEED.--Qu'elle n'est pas aussi bien dans sa personne que dans vos
+bonnes grâces.
+
+VALENTIN.--Je veux dire que sa beauté est exquise, mais que ses grâces
+sont infinies.
+
+SPEED.--C'est parce que l'une est peinte et que les autres sont sans
+mesure.
+
+VALENTIN.--Que veux-tu dire par _peinte_ et sans mesure[25]?
+
+[Note 25: _Out of count_, hors de compte.]
+
+SPEED.--Vraiment, monsieur, elle s'est tellement peinte pour se rendre
+belle, que personne ne se donne la peine de mesurer sa beauté.
+
+VALENTIN.--Et pour qui me prends-tu, moi qui fais grand cas de sa
+beauté?
+
+SPEED.--Vous ne l'avez jamais vue depuis qu'elle est enlaidie.
+
+VALENTIN.--Y a-t-il longtemps qu'elle est enlaidie?
+
+SPEED.--Depuis que vous l'aimez.
+
+VALENTIN.--Je l'ai toujours aimée depuis que je l'ai vue, et je la
+trouve toujours belle.
+
+SPEED.--Si vous l'aimez, vous ne pouvez pas la voir.
+
+VALENTIN.--Pourquoi?
+
+SPEED.--Parce _que_ l'amour est aveugle. Oh! si vous aviez mes yeux,
+ou si les vôtres étaient encore aussi clairvoyants qu'ils l'étaient
+lorsque vous reprochiez à Protéo d'aller sans jarretières!
+
+VALENTIN.--Que verrais-je donc?
+
+SPEED.--Votre folie actuelle et son extrême laideur; car Protéo, étant
+amoureux, n'y voyait plus pour attacher ses bas; et vous, amoureux à
+votre tour, vous n'y voyez pas pour mettre les vôtres.
+
+VALENTIN.--Alors, mon garçon, tu es amoureux aussi, à ce qu'il me
+paraît? car hier au matin tu n'as pas pu voir à nettoyer mes souliers.
+
+SPEED.--Cela est vrai, monsieur; j'étais amoureux de mon lit: je vous
+remercie de m'avoir secoué pour mon amour; j'en suis devenu plus hardi
+à vous tancer sur le vôtre.
+
+VALENTIN.--Enfin je demeure[26] amoureux d'elle.
+
+[Note 26: Opposition entre les verbes _to stand_, rester debout, et
+_set_, partir, ou _sit_, s'asseoir.]
+
+SPEED.--Je voudrais que vous _partissiez_, votre amour aurait bientôt
+cessé.
+
+VALENTIN.--Hier au soir, elle m'a ordonné d'écrire des vers à
+quelqu'un qu'elle aime.
+
+SPEED.--Et vous avez écrit?
+
+VALENTIN.--Oui.
+
+SPEED.--N'avez-vous point écrit un peu de travers?
+
+VALENTIN.--Je m'en suis acquitté de mon mieux. Mais silence, la voici
+elle-même.
+
+(Entre Silvie.)
+
+SPEED, _à part_.--O la bonne pièce! ô l'excellente marionnette! Il va
+maintenant lui servir d'interprète.
+
+VALENTIN.--Madame et souveraine maîtresse, mille bonjours.
+
+SPEED, _à part_.--Oh! donnez-nous un _bonsoir_, cela vaut un million
+de compliments.
+
+SILVIE.--Monsieur Valentin, mon serviteur[27], je vous en souhaite deux
+mille.
+
+[Note 27: Au temps de Shakspeare les dames appelaient leurs amants
+leurs serviteurs. Nous voyons encore dans _le Devin du village_:
+
+_J'ai perdu mon serviteur_...]
+
+SPEED.--Ce serait à mon maître à lui payer l'intérêt, et c'est elle
+qui le lui paye.
+
+VALENTIN.--Comme vous me l'avez ordonné, j'ai écrit votre lettre à cet
+heureux ami que vous ne nommez pas; j'aurais eu beaucoup de répugnance
+à la continuer, sans mon obéissance envers votre Seigneurie.
+
+SILVIE.--Je vous remercie, mon aimable serviteur; c'est fait
+très-habilement.
+
+VALENTIN.--Croyez-moi, madame, cela a été rude, car ne sachant à
+qui elle est adressée, j'écrivais à l'aventure, avec beaucoup
+d'incertitude.
+
+SILVIE.--Peut-être trouvez-vous que cela vous a donné trop d'embarras?
+
+VALENTIN.--Non, madame; si cela vous est utile, commandez-moi d'en
+écrire mille fois davantage; et cependant.....
+
+SILVIE.--Une très-jolie phrase! Bien, je devine le reste; et cependant
+je ne le dirai pas..... cependant je ne m'en embarrasse guère... et
+cependant reprenez cette lettre... Cependant je vous remercie, ne
+voulant plus, monsieur, vous importuner à l'avenir.
+
+SPEED, _à part_.--Oh! cependant vous y reviendrez; et nous entendrons
+cependant encore un autre _cependant_.
+
+VALENTIN.--Que veut dire Votre Seigneurie? Cette lettre ne vous plaît
+pas?
+
+SILVIE.--Oui, oui, les vers sont très-bien écrits; mais puisque vous
+l'avez fait avec répugnance, reprenez-les.--Reprenez-les donc.
+
+VALENTIN.--Madame, ils sont pour vous.
+
+SILVIE.--Oui, oui, vous les avez écrits, monsieur, à ma prière; mais
+je n'en veux pas, ils sont pour vous; j'aurais désiré qu'ils fussent
+inspirés par un sentiment plus tendre.
+
+VALENTIN.--Si vous le désirez, madame, je vais en recommencer une
+autre.
+
+SILVIE.--Et quand elle sera écrite, lisez-la pour l'amour de moi. Si
+elle vous plaît, c'est bien; sinon, alors, c'est bien encore.
+
+VALENTIN.--Si elle me plaît, madame! Quoi donc?
+
+SILVIE.--Oui, si elle vous plaît, gardez-la pour votre peine, et
+bonjour, mon serviteur.
+
+(Elle sort.)
+
+SPEED.--O finesse inaperçue, inexplicable, invisible comme le nez
+au milieu du visage ou une girouette sur la pointe d'un clocher. Mon
+maître lui fait la cour, et elle a enseigné à son amant, qui était son
+écolier, le moyen de devenir son professeur. O l'excellente ruse! en
+imagina-t-on jamais une plus adroite? Comment! choisir mon maître pour
+secrétaire, pour s'écrire la lettre à lui-même!
+
+VALENTIN.--Eh bien! faquin, sur quoi raisonnes-tu là tout seul?
+
+SPEED.--Moi, monsieur, je faisais des rimes. C'est vous qui avez la
+raison.
+
+VALENTIN.--De faire quoi?
+
+SPEED.--De servir d'interprète à madame Silvie.
+
+VALENTIN.--Pour qui?
+
+SPEED.--Pour vous-même. Comment! elle vous fait la cour par figure?
+
+VALENTIN.--Quelle figure?
+
+SPEED.--Par une lettre, veux-je dire.
+
+VALENTIN.--Mais elle ne m'a point écrit.
+
+SPEED.--A quoi bon vous écrire, puisqu'elle vous a fait écrire à
+vous-même? Comment! vous ne vous apercevez pas de l'artifice?
+
+VALENTIN.--Non, crois-moi.
+
+SPEED.--Non certainement, en vous croyant, monsieur; mais vous n'avez
+donc pas remarqué ses instances[28]?
+
+[Note 28: _Her earnest_, son air sérieux, ses instances, et aussi _ses
+arrhes_. Speed ne laisse pas échapper une seule occasion de faire un
+jeu de mots.]
+
+VALENTIN.--Elle ne m'a rien donné qu'un reproche.
+
+SPEED.--Mais elle vous a donné une lettre?
+
+VALENTIN.--C'est la lettre que j'ai écrite à son ami.
+
+SPEED.--Cette lettre, elle l'a remise; et voilà qui explique tout.
+
+VALENTIN.--Je voudrais bien qu'il n'y eût rien de pire.
+
+SPEED.--Je vous garantis que c'est comme je vous le dis: _car vous
+lui avez souvent écrit, et elle, par modestie ou faute d'un moment de
+loisir, elle n'a pu vous répondre, peut-être aussi elle a craint qu'un
+messager ne trahit le secret de son coeur, et voilà pourquoi elle a
+voulu que son amant lui-même écrivit à son amant_. Tout ce que je vous
+dis est vrai à la lettre.--Mais à quoi rêvez-vous là, monsieur? voici
+l'heure de dîner.
+
+VALENTIN.--J'ai dîné.
+
+SPEED.--Fort bien; mais écoutez-moi, monsieur: quoique l'Amour, ce
+caméléon[29], puisse vivre d'air, je suis un de ceux qui se nourrissent
+de mets solides, et je voudrais bien avoir à manger. Ah! ne soyez pas
+comme votre maîtresse; laissez-vous émouvoir, laissez-vous émouvoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 29: On a cru longtemps que le caméléon se nourrissait d'air.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Vérone.--Appartement dans la maison de Julie.
+
+_Entrent_ PROTÉO, JULIE.
+
+PROTÉO.--Prenez patience, ma chère Julie.
+
+JULIE.--Il le faut bien, puisqu'il n'y a plus de remède.
+
+PROTÉO.--Aussitôt qu'il me sera possible, je reviendrai.
+
+JULIE.--Si vous ne changez pas, votre retour sera bien plus prompt.
+Gardez ce souvenir pour l'amour de Julie.
+
+(Elle lui donne son anneau.)
+
+PROTÉO.--Alors, nous ferons donc un échange; tenez, prenez ceci.
+
+JULIE.--Scellons cet accord d'un tendre et saint baiser.
+
+PROTÉO.--Voici ma main pour gage d'une éternelle constance; et si
+jamais il se passe une heure dans le jour où je ne soupire pas pour
+ma Julie, que l'heure suivante m'amène quelque grand malheur qui me
+punisse d'avoir oublié mon amante! Mon père m'attend; ne me répondez
+plus rien. C'est l'heure de la marée, non pas celle de tes larmes.
+Ces flots-là m'arrêteraient plus longtemps que je ne dois. (_Julie
+sort._)--Adieu, ma Julie.--Quoi! elle me quitte sans dire une
+parole.--Ah! c'est là le véritable amour; il ne peut parler; et la
+sincérité se prouve mieux par les actions que par les paroles.
+
+(Arrive Panthino.)
+
+PANTHINO.--Seigneur Protéo, on vous attend.
+
+PROTÉO.--Allons, je viens, je viens. Hélas! cette séparation rend les
+pauvres amants muets.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Milan.--Une rue.
+
+LAUNCE _entre en conduisant un chien_.
+
+LAUNCE.--Non, cette heure se passera encore avant que j'aie fini de
+pleurer; toute la race des Launce a ce défaut. J'ai reçu ma part comme
+l'enfant prodigue, et je vais accompagner le seigneur Protéo à la cour
+de l'empereur. Je crois que mon chien _Crab_ est le plus insensible
+des chiens; ma mère pleurait, mon père gémissait, ma soeur criait,
+notre servante hurlait, notre chat se tordait les _mains_, et toute la
+maison était dans la plus profonde douleur; et cependant ce roquet
+au coeur dur n'a pas versé une larme.--C'est une pierre, un véritable
+caillou, et il n'y a pas plus de pitié en lui que dans un chien. Un
+_juif_ aurait pleuré en voyant nos adieux; au point que ma grand'mère,
+qui n'a point d'yeux, s'est rendue aveugle à force de pleurer à
+notre séparation.--Voyons, je vais vous montrer comme tout cela est
+arrivé.--Ce soulier est mon père; non, ce soulier gauche, c'est mon
+père; non, non, ce soulier gauche est ma mère; non, cela ne peut pas
+être non plus.--Oui, c'est cela, c'est cela.--Il a la plus mauvaise
+semelle.--Ce soulier qui est percé, c'est ma mère; et celui-ci, c'est
+mon père.--Je veux être pendu si cela n'est pas vrai.--A présent,
+monsieur, ce bâton est ma soeur; car, vous le voyez, elle est blanche
+comme un lis, et elle est aussi mince qu'une baguette. Ce chapeau,
+c'est Annette, notre servante; je suis le chien; non, le chien est
+lui-même, et je suis le chien.--Ha! ha! le chien est moi, et je suis
+moi!--Oui. oui, c'est cela.--Maintenant, je m'en vais à mon père:
+_Mon père, votre bénédiction._--Maintenant, le soulier devrait tant
+pleurer, qu'il ne peut dire un mot.--Maintenant j'embrasse mon père;
+eh bien! il pleure encore davantage.--Maintenant je vais à ma mère.
+Oh! si à présent elle pouvait parler! mais elle est comme une femme de
+bois. Allons, que je l'embrasse.--Oui, et voilà que ma mère a perdu
+la respiration. Maintenant je m'en vais à ma soeur.--Entendez-vous ses
+gémissements?--Et le chien pendant tout ce temps-là ne répand pas une
+larme, ne dit pas un mot. Mais voyez comme j'abats ici la poussière
+avec mes larmes!
+
+(Entre Panthino.)
+
+PANTHINO.--Launce, allons, allons, à bord. Ton maître est déjà sur le
+vaisseau, et il te faut courir après lui à force de rames. Qu'y a-t-il
+donc? pourquoi pleures-tu? Allons, baudet, tu perdras la marée si tu
+restes ici plus longtemps.
+
+LAUNCE.--Qu'importe que la marée soit perdue! c'est le plus cruel
+amarré que jamais homme ait _amarré_[30].
+
+[Note 30: Amarré, attaché.]
+
+PANTHINO.--Que veux-tu dire par marée cruelle?
+
+LAUNCE.--Eh! celui qui est _amarré_ ici. _Crab_, mon chien.....
+
+PANTHINO.--Bah! imbécile; je veux dire que tu perdras _le flux_; et
+en perdant _le flux_, tu perdras ton voyage; et perdant ton voyage,
+tu perdras ton maître, et perdant ton maître, tu perdras ton service;
+perdant ton service... pourquoi veux-tu me fermer la bouche?
+
+LAUNCE.--De peur que tu ne perdes ta langue.
+
+PANTHINO.--Comment pourrais-je perdre ma langue?
+
+LAUNCE.--Dans ton conte.
+
+PANTHINO.--Dans ta queue[31].
+
+LAUNCE.--Moi, perdre la marée, le voyage, le maître et le service?--La
+marée! tu ne sais donc pas que si la mer était tarie, je la remplirais
+de mes larmes; et que si les vents étaient tombés, je pousserais le
+bateau avec mes soupirs?
+
+PANTHINO.--Allons, partons, Launce; on m'a envoyé t'appeler.
+
+LAUNCE.--Appelle-moi[32] comme tu voudras.
+
+PANTHINO.--Veux-tu t'en aller?
+
+LAUNCE.--Oui, je m'en vais.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 31: _Tail_, queue, et _tale_ conte, se prononcent de même.]
+
+[Note 32: _To call_, appeler, chercher.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Milan.--Appartement dans le palais du duc.
+
+VALENTIN, SILVIE, THURIO et SPEED.
+
+SILVIE.--Mon serviteur!
+
+VALENTIN.--Ma maîtresse!
+
+SPEED.--Monsieur, le seigneur Thurio ne vous voit pas d'un bon oeil.
+
+VALENTIN.--Oui, mon garçon, c'est l'amour qui en est cause.
+
+SPEED.--Pas l'amour qu'il a pour vous.
+
+VALENTIN.--Alors celui qu'il a pour ma maîtresse?
+
+SPEED.--Il serait bon que vous le corrigeassiez.
+
+SILVIE, _à Valentin_.--Mon serviteur, vous êtes triste.
+
+VALENTIN.--Il est vrai que je le parais.
+
+THURIO.--Paraissez-vous ce que vous n'êtes pas?
+
+VALENTIN.--Cela est possible.
+
+THURIO.--Vous vous contrefaites donc?
+
+VALENTIN.--Comme vous.
+
+THURIO.--En quoi parais-je ce que je ne suis pas?
+
+VALENTIN.--Sage.
+
+THURIO.--Quelle preuve avez-vous du contraire?
+
+VALENTIN.--Votre folie.
+
+THURIO.--Et où trouvez-vous ma folie?
+
+VALENTIN.--Je la trouve dans votre pourpoint[33].
+
+[Note 33: _To quote_, citer, et _coat_, habit, se prononcent de même.]
+
+THURIO.--Mon pourpoint est un doublé.
+
+VALENTIN.--Eh bien! je doublerai votre folie.
+
+THURIO.--Comment?
+
+SILVIE.--Quoi, vous êtes fâché, seigneur Thurio? Vous changez de
+couleur.
+
+VALENTIN.--Laissez-le faire, madame, c'est une espèce de _caméléon_.
+
+THURIO.--Qui a beaucoup plus d'envie de vivre de votre sang que de
+_votre air_.
+
+VALENTIN.--Vous avez dit, monsieur?
+
+THURIO.--Oui, monsieur, et fini aussi pour cette fois.
+
+VALENTIN.--Je le sais, monsieur; vous avez toujours fini avant de
+commencer.
+
+SILVIE.--Une jolie volée de paroles, messieurs, et vivement tuées.
+
+VALENTIN.--Cela est vrai, madame, et nous en remercions la _donneuse_.
+
+SILVIE.--Et qui est-ce, mon serviteur?
+
+VALENTIN.--Vous-même, madame, car vous nous avez donné le feu. M.
+Thurio emprunte son esprit aux regards de Votre Seigneurie, et il
+dépense gracieusement ce qu'il emprunte en votre compagnie.
+
+THURIO.--Monsieur, si vous dépensiez avec moi parole pour parole,
+j'aurais bientôt fait faire banqueroute à votre esprit.
+
+VALENTIN.--Je le sais bien, monsieur; vous tenez une banque de
+paroles, et c'est, je pense, la seule monnaie dont vous payez vos
+gens; car il paraît, à leur livrée râpée, qu'ils ne vivent que de
+paroles toutes sèches.
+
+SILVIE.--C'en est assez, messieurs, c'en est assez; voici mon père.
+
+(Le duc entre.)
+
+LE DUC.--Eh bien! Silvia, ma fille, te voilà serrée de bien près, te
+voilà fortement assiégée.--Seigneur Valentin, votre père est en bonne
+santé. Que diriez-vous à la lettre d'un de vos amis qui vous annonce
+de très-bonnes nouvelles?
+
+VALENTIN.--Monseigneur, je serai reconnaissant envers tout messager
+venu de là qui m'apportera de bonnes nouvelles.
+
+LE DUC.--Connaissez-vous don Antonio, votre compatriote?
+
+VALENTIN.--Oui, mon bon seigneur; je le connais pour un gentilhomme
+de considération et d'une grande réputation, et son mérite n'est point
+au-dessous de sa grande réputation.
+
+LE DUC.--N'a-t-il pas un fils?
+
+VALENTIN.--Oui, monseigneur, et un fils qui mérite bien l'estime et
+l'honneur d'un tel père.
+
+LE DUC.--Vous le connaissez bien.
+
+VALENTIN.--Je le connais comme moi-même, car dès la plus tendre
+enfance nous avons été liés et nous avons passé nos jours ensemble.
+Pour moi, je n'ai jamais été qu'un paresseux qui perdais le précieux
+bienfait du temps, au lieu de revêtir ma jeunesse de célestes
+perfections. Mais pour Protéo (car c'est ainsi qu'on le nomme), il
+fait le plus digne usage de ses journées. Il est très-jeune d'années,
+mais il est vieux d'expérience. Sa tête n'est point encore mûrie par
+le temps, mais son jugement est mûr; en un mot (car son mérite
+est au-dessus de tous mes éloges), il est accompli de personne et
+d'esprit, avec toute la bonne grâce qui peut orner un gentilhomme.
+
+LE DUC.--Vraiment, seigneur Valentin, s'il tient ce que vous
+promettez, il est aussi digne d'être l'amant d'une impératrice que
+propre à être le conseiller d'un empereur. Eh bien! monsieur, ce
+gentilhomme vient d'arriver à ma cour, recommandé par de grands
+seigneurs, et il se propose de passer ici quelque temps. Je pense que
+ce n'est pas là pour vous une nouvelle désagréable.
+
+VALENTIN.--Si j'avais souhaité quelque chose, c'eût été lui.
+
+LE DUC.--Recevez-le donc comme il le mérite, Silvie, et vous, seigneur
+Thurio, c'est à vous que je parle; car pour Valentin je n'ai pas
+besoin de l'y exhorter. Je vais vous l'envoyer tout à l'heure.
+
+VALENTIN.--C'est ce gentilhomme dont je vous ai dit, mademoiselle,
+qu'il serait venu avec moi, si les beaux yeux de sa maîtresse
+n'avaient enchaîné les siens.
+
+SILVIE.--Apparemment qu'elle leur a rendu la liberté, sur quelque
+autre gage de sa foi.
+
+VALENTIN.--Non certainement, je crois qu'elle les retient encore
+prisonniers.
+
+SILVIE.--Il serait donc aveugle, et s'il l'était, comment pourrait-il
+trouver son chemin pour vous chercher?
+
+VALENTIN.--Oh! madame, l'Amour a vingt paires d'yeux.
+
+THURIO.--On dit que l'Amour n'en a pas même un.
+
+VALENTIN.--Pour voir des amants comme vous, Thurio. L'Amour ferme les
+yeux sur les objets désagréables.
+
+(Arrive Protéo.)
+
+SILVIE.--Finissons, finissons donc, voici le gentilhomme.
+
+VALENTIN.--Sois le bienvenu, cher Protéo. Maîtresse, je vous en
+conjure, témoignez-lui qu'il est le bienvenu, par quelque faveur
+particulière.
+
+SILVIE.--Son mérite est garant qu'il sera bien accueilli, si c'est
+celui dont vous avez tant de fois désiré des nouvelles.
+
+VALENTIN.--Maîtresse, c'est lui-même. Noble dame, permettez-lui de
+servir avec moi Votre Seigneurie.
+
+SILVIE.--Je suis une trop petite dame pour un si illustre serviteur.
+
+PROTÉO.--Non, aimable dame; c'est moi qui suis un serviteur indigne du
+regard d'une aussi belle maîtresse.
+
+VALENTIN.--Laissez vos excuses sur votre peu de mérite; dame aimable,
+daignez le prendre pour votre serviteur.
+
+PROTÉO.--Je puis me vanter de mon zèle, rien de plus.
+
+SILVIE.--Et jamais le zèle n'a manqué de trouver sa récompense.
+Serviteur, vous êtes le bienvenu auprès d'une maîtresse indigne de
+vous.
+
+PROTÉO.--Je tuerais tout autre que vous qui oserait dire cela.
+
+SILVIE.--Que vous êtes le bienvenu?
+
+PROTÉO.--Non, que vous n'êtes pas digne de moi.
+
+(Entre un domestique.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Madame, le duc votre père demande à vous parler.
+
+SILVIE.--Je me rends à ses ordres.--(_Le domestique sort._) Venez,
+seigneur Thurio, suivez-moi; encore une fois, mon nouveau serviteur,
+soyez le bienvenu. Je vous laisse ici vous entretenir de vos affaires
+domestiques; aussitôt que vous aurez fini, je m'attends à entendre
+parler de vous.
+
+PROTÉO.--Nous irons tous les deux recevoir les ordres de Votre
+Seigneurie.
+
+(Silvie, Thurio, Speed sortent.)
+
+VALENTIN.--Dis-moi à présent comment se porte tout le monde, là d'où
+tu viens.
+
+PROTÉO.--Ta famille est en bonne santé et m'a chargé de mille
+compliments pour toi.
+
+VALENTIN.--Et la tienne?
+
+PROTÉO.--J'ai aussi laissé tous mes parents en bonne santé.
+
+VALENTIN.--Comment va ta maîtresse? Tes amours prospèrent-ils?
+
+PROTÉO.--Mes récits d'amour avaient coutume de t'ennuyer; je sais que
+tu n'aimes pas à parler d'amour.
+
+VALENTIN.--Ah! Protéo! ma vie est bien changée aujourd'hui: j'ai fait
+pénitence d'avoir méprisé l'amour. Il s'est bien vengé de ces dédains
+par les jeûnes cruels, les soupirs de contrition, les larmes des nuits
+et les angoisses du jour. En punition de mes mépris, l'amour a banni
+le sommeil de mes yeux asservis et les a forcés de veiller sans cesse
+les chagrins de mon coeur. O mon cher Protéo! l'amour est un maître
+puissant, et il m'a tant humilié, que je confesse qu'il n'est point de
+maux comparables à ses châtiments, comme il n'est point de bonheur
+sur la terre comparable à son service. Ne me parle plus maintenant
+que d'amour. Maintenant je déjeune, je dîne, je soupe et je dors rien
+qu'avec le nom de l'amour.
+
+PROTÉO.--C'en est assez; je lis ton sort dans tes yeux. Est-ce là
+l'idole que tu adores?
+
+VALENTIN.--Elle-même.--Dis-moi, n'est-ce pas un ange céleste?
+
+PROTÉO.--Non, mais c'est une perfection terrestre.
+
+VALENTIN.--Dis qu'elle est divine.
+
+PROTÉO.--Je ne veux pas flatter.
+
+VALENTIN.--Oh! flatte-moi, l'amour se complaît dans les louanges.
+
+PROTÉO.--Quand j'étais malade, tu me donnais d'amères pilules, et je
+dois t'en faire avaler de semblables à mon tour.
+
+VALENTIN.--Dis au moins la vérité sur Silvie; si tu ne veux pas
+qu'elle soit une divinité, avoue du moins qu'elle est la première
+souveraine de toutes les créatures de la terre.
+
+PROTÉO.--Si tu en exceptes ma maîtresse.
+
+VALENTIN.--Non, mon cher ami, n'en excepte aucune, à moins que tu ne
+veuilles faire injure à ma bien-aimée.
+
+PROTÉO.--N'ai-je pas raison de préférer la mienne?
+
+VALENTIN.--Et je veux même t'aider aussi à la préférer; elle méritera
+l'honneur suprême de porter la queue traînante de ma maîtresse, de
+peur que la terre ignoble ne puisse par hasard voler un baiser à ses
+vêtements, et que fière d'une si grande faveur, elle ne dédaigne de
+nourrir les fleurs[34] de l'été et ne rende éternelles les rigueurs de
+l'hiver.
+
+[Note 34: _Estate tumentes_.]
+
+PROTÉO.--Quoi donc, Valentin! qu'est-ce donc que toute cette
+forfanterie?
+
+VALENTIN.--Pardonne-moi, Protéo, je n'en puis jamais dire assez pour
+louer celle dont le mérite efface tout autre mérite. Elle est seule de
+son espèce.
+
+PROTÉO.--Eh bien, laisse-la seule.
+
+VALENTIN.--Non! pour l'univers entier. Sais-tu, Protéo, qu'elle est
+à moi, et que je suis aussi riche de posséder un pareil joyau, que le
+seraient vingt mers dont tous les grains de sable seraient autant de
+perles, les flots un délicieux nectar, et les rochers de l'or pur.
+Pardonne, si le délire de mon amour ne me permet pas de penser à
+toi. Mon imbécile rival, que le père aime, uniquement à cause de ses
+immenses richesses, vient de partir avec elle, et il faut que je les
+suive, car l'amour, tu le sais, est plein de jalousie.
+
+PROTÉO.--Mais elle t'aime?
+
+VALENTIN.--Oui, et nous sommes fiancés. Il y a plus, l'heure de notre
+mariage et le plan adroit de notre évasion sont décidés, je dois
+monter à sa fenêtre par une échelle de cordes, nous avons combiné tous
+nos projets, et nous sommes convenus de tout pour assurer mon bonheur.
+Mon cher Protéo, viens avec moi dans ma chambre, et dans cette
+importante conjoncture, aide-moi de tes conseils.
+
+PROTÉO.--Va devant, je te rejoindrai bientôt; il faut que j'aille au
+port faire débarquer plusieurs effets dont j'ai un pressant besoin, et
+aussitôt après je me rendrai chez toi.
+
+VALENTIN.--Tu vas faire diligence?
+
+PROTÉO.--Sans doute. (_Valentin sort_.) Comme une chaleur dissipe une
+autre chaleur, ou comme un clou en chasse un autre, le souvenir de
+mon ancien amour est entièrement effacé par un nouvel objet: est-ce
+l'impression qu'ont reçue mes yeux, ou les éloges de Valentin? Est-ce
+le vrai mérite de Silvie, ou le jugement faux de ma mauvaise foi, qui
+me fait raisonner ainsi contre toute raison?--Elle est belle, mais
+elle est belle aussi, la Julie que j'aime... que j'ai aimée, car mon
+amour s'est évaporé. Semblable à une image de cire[35] devant le feu,
+il n'a conservé aucune trace de ce qu'il était. Je sens que mon
+amitié pour Valentin est refroidie, et que je ne l'aime plus comme je
+l'aimais.--Oh! c'est que j'aime trop sa maîtresse, et voilà pourquoi
+je l'aime si peu. Que deviendra donc ma passion quand je la connaîtrai
+mieux, puisque je commence à l'aimer ainsi sans la connaître? Ce que
+j'ai vu d'elle n'est encore que son portrait[36], et il a ébloui
+les yeux de ma raison; mais quand je considérerai l'éclat de ses
+perfections, il n'y a pas de raison pour que je n'en perde pas la vue.
+Si je puis surmonter mon coupable amour, je le ferai, sinon je mettrai
+tout en oeuvre pour obtenir Silvie.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 35: Allusion aux figures de cire que faisaient les sorcières pour
+représenter les personnes qu'elles vouaient à la mort.]
+
+[Note 36: Il n'a vu que le portrait de Silvie, parce qu'il n'a pas
+encore eu le temps de se convaincre que les qualités de son coeur
+égalent les charmes de son visage. Il n'y a point ici d'oubli ni
+d'inconséquence comme le veut Johnson.]
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Rue de Milan.
+
+SPEED et LAUNCE.
+
+SPEED.--Launce, sur mon honneur, sois le bienvenu à Milan.
+
+LAUNCE.--Ne te parjure pas, mon garçon, car je ne suis pas bienvenu
+ici; j'en reviens toujours à dire qu'un homme n'est jamais perdu sans
+ressource tant qu'il n'est pas pendu, et que jamais il n'est bienvenu
+dans un endroit, jusqu'à ce qu'on ait payé certain écot, et que
+l'hôtesse lui ait dit: Soyez le bienvenu.
+
+SPEED.--Viens avec moi, écervelé, je vais te mener tout à l'heure dans
+une taverne où, pour une pièce de dix sous, on te dira dix mille fois:
+Soyez le bienvenu. Mais dis-moi comment ton maître a quitté madame
+Julie.
+
+LAUNCE.--Ma foi, après s'être embrassés fort sérieusement, ils se sont
+séparés en riant.
+
+SPEED.--Mais l'épousera-t-elle?
+
+LAUNCE.--Non.
+
+SPEED.--Comment donc? l'épousera-t-il, lui?
+
+LAUNCE.--Non; ils ne s'épouseront ni l'un ni l'autre.
+
+SPEED.--Ils sont donc désunis?
+
+LAUNCE.--Ils sont unis comme les deux moitiés d'un poisson.
+
+SPEED.--Où en sont donc les choses avec eux?
+
+LAUNCE.--Quand l'un est bien, l'autre l'est aussi.
+
+SPEED.--Quel âne tu fais! je ne te comprends pas.
+
+LAUNCE.--Et toi, quel butor tu es, de ne pas me comprendre! mon bâton
+me comprend.
+
+SPEED.--Que dis-tu?
+
+LAUNCE.--Eh! je dis ce que je fais. Regarde: je ne fais que m'appuyer,
+et mon bâton me comprend.
+
+SPEED.--Oui, il est sous toi, en effet.
+
+LAUNCE.--Eh bien! être dessous et comprendre, c'est tout un[37].
+
+[Note 37: _Stand under_ et _under stand_, c'est la même chose selon
+Launce.]
+
+SPEED.--Mais dis-moi la vérité; ce mariage se fera-t-il?
+
+LAUNCE.--Demande-le à mon chien; s'il te dit oui, il se fera; s'il te
+dit non, il se fera; s'il remue la queue et qu'il ne dise rien, il se
+fera.
+
+SPEED.--La fin de tout cela est donc qu'il se fera.
+
+LAUNCE.--Tu n'obtiendras jamais un pareil secret de moi que par des
+paraboles.
+
+SPEED.--Pourvu que je l'obtienne par ce moyen; mais, Launce, que
+dis-tu de mon maître qui est devenu un amant remarquable?
+
+LAUNCE.--Je ne l'ai jamais connu autrement.
+
+SPEED.--Que pour...
+
+LAUNCE.--Pour un amant remarquable, comme tu le dis fort bien.
+
+SPEED.--Comment, imbécile, tu ne m'entends pas?
+
+LAUNCE.--Insensé, ce n'est pas toi que j'entends, c'est ton maître que
+j'entends.
+
+SPEED.--Je te dis que mon maître est devenu un amant bien chaud.
+
+LAUNCE.--Bon, je te dis, moi, que je ne m'embarrasse guère qu'il se
+_brûle_ d'amour; si tu veux venir avec moi au cabaret, à la bonne
+heure; sinon tu es un Hébreu, un juif, et tu ne mérites pas le nom de
+chrétien.
+
+SPEED.--Pourquoi?
+
+LAUNCE.--Parce que tu n'as pas assez de charité pour accompagner un
+chrétien au cabaret[38]. Veux-tu venir?
+
+SPEED.--Je suis à ton service.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 38: _Ale_, bière, cabaret, et _hell_, enfer, se prononcent de
+même ou à peu près.]
+
+
+
+SCÈNE VI[39]
+
+[Note 39: Johnson prétend que la division des actes et des scènes est
+ici arbitraire et que le second acte doit finir là.]
+
+
+Appartement du palais du duc de Milan.
+
+PROTÉO _seul_.
+
+PROTÉO.--Si j'abandonne ma Julie, je me parjure; si j'aime la belle
+Silvie, je me parjure; si je trahis mon ami, je suis le plus odieux
+des parjures, et cependant c'est la même puissance qui m'a arraché
+mes premiers serments, qui me pousse à ce triple parjure. L'amour m'a
+ordonné de jurer, et maintenant l'amour m'ordonne de me parjurer.--O
+toi, ingénieux séducteur! Amour, si tu pèches, enseigne du moins à ton
+sujet tenté à t'excuser! D'abord j'adorais une étoile scintillante;
+aujourd'hui j'adore un soleil céleste. La réflexion peut rompre des
+voeux irréfléchis, et c'est manquer d'esprit que de n'avoir pas assez
+de résolution pour vouloir échanger le mauvais contre le bon; fi! fi!
+donc! langue insolente, d'appeler mauvaise celle que, par mille et
+mille serments, tu as juré sur ton âme de préférer toujours. Je ne
+puis cesser d'aimer, et cependant je le fais; mais je cesse d'aimer là
+où je devrais aimer; je perds Julie, je perds Valentin, mais si je
+les conserve, je me perds moi-même. Et si je les perds, au lieu de
+Valentin, je me trouve _moi_, et pour Julie je retrouve Silvie. Je me
+suis plus cher à moi-même qu'un ami; car l'amour de soi est toujours
+le plus fort: et Silvie (j'en atteste les cieux qui l'ont faite si
+belle!) fait paraître Julie noire comme une Éthiopienne. Je veux
+oublier que Julie est vivante; en me rappelant que mon amour pour elle
+est mort, je regarderai Valentin comme un ennemi, cherchant à acquérir
+dans Silvie une amie plus tendre; je ne puis maintenant être fidèle à
+moi-même sans user de quelque trahison contre Valentin; il se propose
+cette nuit de monter avec une échelle de corde à la fenêtre de la
+chambre de la céleste Silvie, et il me met dans sa confidence, moi,
+son rival. Je vais sur-le-champ instruire le père de leur feinte et
+de leur projet de fuite; dans sa fureur, il exilera Valentin, car
+il entend que Thurio épouse sa fille; mais Valentin une fois parti,
+j'entraverai promptement, avec quelque ruse adroite, la marche
+pesante de l'imbécile Thurio. Amour, prête-moi des ailes pour hâter
+l'exécution de mon projet, comme tu m'as prêté de l'esprit pour tramer
+ce complot.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Vérone.--Appartement de la maison de Julie.
+
+_Entrent_ JULIE et LUCETTE.
+
+JULIE.--Conseille-moi, Lucette, ma chère Lucette, viens à mon secours,
+et par bonté, toi, dans le coeur de qui sont écrites et gravées toutes
+mes pensées, donne-moi tes avis, apprends-moi par quel moyen je puis,
+sans perdre mon honneur, aller retrouver mon cher Protéo.
+
+LUCETTE.--Hélas! le chemin est long et fatigant.
+
+JULIE.--Un véritable et fidèle pèlerin ne se lasse point de mesurer
+de ses faibles pas l'étendue des royaumes, et je me lasserai beaucoup
+moins encore, moi, à qui l'amour donnera des ailes, surtout quand je
+volerai vers un objet aussi cher, aussi parfait, aussi divin que l'est
+le chevalier Protéo.
+
+LUCETTE.--Vous feriez beaucoup mieux d'attendre que Protéo revînt.
+
+JULIE.--Oh! ne sais-tu pas que ses regards sont la nourriture de mon
+âme? Prends pitié de la disette où je languis, soupirant depuis si
+longtemps après cet aliment. Si tu connaissais l'impression intérieure
+de l'amour, tu essayerais plutôt d'allumer du feu avec la neige, que
+d'éteindre la flamme de l'amour avec des paroles.
+
+LUCETTE.--Je ne cherche point à éteindre les feux brûlants de votre
+amour, mais seulement à en ralentir un peu l'ardeur, de peur qu'il ne
+brûle au delà des bornes de la raison.
+
+JULIE.--Plus tu cherches à l'étouffer, plus il brûle. Qu'on arrête
+le fleuve qui coule avec un doux murmure, tu sais qu'il s'irrite et
+devient furieux. Mais quand rien ne s'oppose à son cours paisible,
+il coule avec un bruit harmonieux sur les cailloux émaillés et baise
+doucement toutes les plantes qu'il rencontre dans son pèlerinage, et
+c'est ainsi qu'après s'être égaré dans mille détours, il va se perdre
+en se jouant dans le vaste océan; laisse-moi donc aller et ne m'arrête
+pas dans ma course. Je serai aussi patiente qu'un paisible ruisseau,
+et je me ferai un passe-temps de la fatigue de chaque pas, jusqu'à ce
+que le dernier me conduise à mon bien-aimé, et là, auprès de lui,
+je me reposerai enfin, comme après les traverses de la vie une âme
+bienheureuse se repose dans l'Élysée.
+
+LUCETTE.--Mais sous quel costume voyagerez-vous?
+
+JULIE.--Pas comme une femme, de peur de m'exposer aux insultes des
+hommes sans pudeur. Chère Lucette, procure-moi quelques habits qui me
+fassent passer pour un page de bonne maison.
+
+LUCETTE.--Alors Votre Seigneurie sera obligée de couper ses cheveux.
+
+JULIE.--Non, ma fille, je les attacherai avec des rubans de soie, dont
+je formerai mille et mille noeuds d'amour des plus singuliers. Quelque
+chose de bizarre ne sied pas mal à un jeune homme d'un âge plus mûr.
+
+LUCETTE.--Comment ferai-je votre haut-de-chausse, madame?
+
+JULIE.--Autant vaudrait me demander: «Seigneur, quelle ampleur
+voulez-vous donner à votre vertugadin?» Fais-le comme il te plaira,
+Lucette.
+
+LUCETTE.--Il faut que vous le portiez, madame, avec une pointe[40],
+suivant la mode.
+
+[Note 40: Allusion à une mode indécente dont parle Montaigne.]
+
+JULIE.--Fi donc! Lucette, fi donc! cela serait indécent.
+
+LUCETTE.--Mais, madame, un haut-de-chausse tout rond ne vaut
+maintenant pas une épingle, à moins que vous n'ayez la pointe à la
+mode pour y attacher vos épingles.
+
+JULIE.--Lucette, si tu m'aimes, prépare ce que tu croiras me convenir
+davantage et ce qui sera le plus élégant; mais, dis-moi donc, ma
+fille, que dira le monde, en me voyant entreprendre un voyage aussi
+imprudent? Je crains d'être un sujet de scandale.
+
+LUCETTE.--Si vous le croyez, restez ici et ne partez pas.
+
+JULIE.--Mais je ne veux pas rester.
+
+LUCETTE.--Ne pensez alors pas au déshonneur et partez. Si Protéo
+approuve votre voyage quand vous arriverez, peu importe à qui il
+déplaira quand vous serez partie! Je crains seulement qu'il n'en soit
+pas trop satisfait.
+
+JULIE.--Va, Lucette, c'est la moindre de mes inquiétudes. Mille
+serments, un océan de larmes, et les preuves aussi infinies de son
+amour, m'assurent que je serai la bienvenue auprès de mon Protéo.
+
+LUCETTE.--Tous ces moyens sont au service des séducteurs.
+
+JULIE.--Ames viles qui s'en servent pour exécuter leurs vils projets!
+Mais des astres plus généreux ont présidé à la naissance de Protéo;
+ses paroles sont des liens, ses serments sont des oracles, son amour
+est sincère, ses pensées sont pures, ses larmes sont les interprètes
+de son coeur, et son coeur est aussi éloigné de la fraude que le ciel
+de la terre.
+
+LUCETTE.--Priez le ciel que vous le trouviez encore ainsi lorsque vous
+le rejoindrez.
+
+JULIE.--Voyons, si tu m'aimes, ne lui fais pas l'injure de mal penser
+de sa sincérité; car tu ne peux mériter mon amour qu'en aimant mon
+cher Protéo; et maintenant viens avec moi dans ma chambre pour prendre
+note de tout ce qu'il est nécessaire que tu me procures pour ce voyage
+que je désire si fort; je laisse à ta disposition tout ce qui est
+à moi, mes richesses, mes terres, ma réputation; je ne te demande
+d'autre retour que de m'aider à partir promptement. Viens, point
+de réplique, mettons-nous tout de suite à l'oeuvre, tout délai
+m'impatiente.
+
+(Elles sortent.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Milan.--Antichambre du palais ducal.
+
+LE DUC, THURIO et PROTÉO.
+
+LE DUC.--Seigneur Thurio, excusez-nous, je vous prie, un moment; nous
+avons besoin de conférer ensemble sur quelques affaires secrètes.
+(_Thurio sort_.) Maintenant, dites-moi, Protéo, ce que vous me voulez.
+
+PROTÉO.--Gracieux seigneur, ce que je voudrais vous découvrir, les
+lois de l'humanité m'ordonnent de le cacher; mais lorsque je repasse
+dans ma mémoire toutes les faveurs dont vous m'avez comblé, sans que
+je les méritasse, mon devoir m'oblige à vous révéler ce que tous les
+trésors de l'univers ne m'arracheraient pas. Sachez, digne prince, que
+Valentin, mon ami, se propose d'enlever cette nuit votre fille; c'est
+à moi qu'il a confié ses projets. Je sais que vous avez résolu de
+la donner à Thurio, que votre aimable fille déteste; vous voir ravir
+votre Silvie serait un cruel tourment pour votre vieillesse; aussi,
+pour remplir mon devoir, j'ai mieux aimé traverser mon ami dans ses
+projets, que d'accumuler sur votre tête, par mon silence, un fardeau
+de douleurs qui, si vous n'étiez pas prévenu, vous ferait descendre
+trop tôt au tombeau.
+
+LE DUC.--Protéo, je vous remercie de votre généreuse affection;
+en récompense, disposez de moi tant que je vivrai. Je me suis déjà
+souvent aperçu de leurs amours, peut-être lorsqu'ils me croyaient
+profondément endormi; et plusieurs fois je me suis proposé d'exiler
+Valentin loin d'elle et de ma cour; mais, craignant de m'être trompé
+dans mes soupçons jaloux et de déshonorer ainsi un homme à tort
+(précipitation de jugement que jusqu'ici j'ai toujours évitée), je
+n'ai pas cessé de lui faire bon visage, pour apprendre par là ce que
+vous venez de me découvrir; pour vous prouver quelles étaient mes
+craintes, et cachant que la tendre jeunesse est facile à séduire, je
+l'enferme toutes les nuits dans une tour, à l'étage supérieur, dont
+j'ai toujours gardé moi-même la clef; et on ne peut l'enlever de là.
+
+PROTÉO.--Sachez, noble seigneur, qu'ils ont imaginé un moyen par
+lequel il pourra monter à la fenêtre de sa chambre, et la faire
+descendre avec une échelle de corde que le jeune amant est allé
+chercher; il va passer tout à l'heure par ici, et, si vous le voulez,
+vous pouvez le surprendre. Mais, je vous en conjure, seigneur,
+faites-le si adroitement qu'il ne se doute pas que je vous ai tout
+découvert; car c'est l'affection que je vous porte, et non point un
+sentiment de haine contre mon ami, qui m'a fait révéler ce projet.
+
+LE DUC.--Sur mon honneur, il ne saura jamais que vous m'ayez le moins
+du monde éclairé là-dessus.
+
+PROTÉO.--Adieu, mon seigneur, voilà Valentin qui vient.
+
+(Protéo sort.)
+
+(Entre Valentin.)
+
+LE DUC.--Seigneur Valentin, où allez-vous si vite?
+
+VALENTIN.--Sous le bon plaisir de Votre Grâce, il y a un messager
+qui m'attend pour porter mes lettres à mes amis, et je vais les lui
+remettre.
+
+LE DUC.--Sont-elles de grande conséquence?
+
+VALENTIN.--Je n'y parle que de ma santé et de mon bonheur à votre
+cour.
+
+LE DUC.--Oh! alors, peu importe! restez un moment avec moi. J'ai à
+vous parler de quelques affaires qui me touchent de près, et pour
+lesquelles je vous demande le secret. Vous n'ignorez pas que j'ai
+désiré de marier ma fille au seigneur Thurio, mon ami.
+
+VALENTIN.--Je le sais, mon prince, et sûrement cette alliance serait
+aussi riche qu'honorable; d'ailleurs ce gentilhomme est plein de
+vertu, de générosité, de mérite et de qualités dignes d'une femme
+telle que votre charmante fille. Votre Altesse ne peut-elle lui
+persuader de l'aimer?
+
+LE DUC.--Non, croyez-moi, Silvie est capricieuse, dédaigneuse,
+mélancolique, fière, désobéissante, opiniâtre, sans respect pour moi,
+ne se souvenant jamais qu'elle est ma fille, et n'ayant pas la crainte
+qu'elle devrait avoir pour son père; et je puis vous dire que son
+orgueil, en m'ouvrant les yeux, a éteint toute ma tendresse pour elle;
+et lorsque j'aurais dû penser que le reste de mes vieux jours serait
+charmé par sa tendresse filiale, je suis résolu à me remarier et à
+l'abandonner à qui voudra s'en charger;--que sa beauté lui serve de
+dot, puisqu'elle fait si peu de cas de son père et de ses biens.
+
+VALENTIN.--Et dans tout cela, seigneur, que voudriez-vous que je
+fisse?
+
+LE DUC.--Il y a ici à Milan, monsieur, une femme que j'affectionne,
+mais elle est prude, réservée, et fait peu de cas de l'éloquence de
+ma vieillesse. Je voudrais donc être aidé de vos leçons (car il y a
+longtemps que j'ai oublié la manière de faire la cour, et d'ailleurs
+la mode est changée); dites-moi comment et de quelle manière je dois
+m'y prendre pour plaire à ses yeux brillants comme le soleil.
+
+VALENTIN.--Si vos paroles ne peuvent rien sur elle, gagnez son coeur
+à force de présents. Les joyaux muets émeuvent souvent, dans leur
+silence, l'âme d'une femme bien plus que les plus beaux discours.
+
+LE DUC.--Mais elle a dédaigné un présent que je lui ai envoyé.
+
+VALENTIN.--Une femme affecte souvent de dédaigner ce qui lui ferait
+le plus de plaisir; envoyez-lui-en un autre et ne perdez jamais
+l'espérance, car le dédain au commencement rend toujours plus fort
+l'amour qui le suit: si elle se montre courroucée, ce n'est pas
+qu'elle vous haïsse, c'est pour augmenter votre amour; si elle vous
+gronde, ne croyez pas qu'elle veuille vous congédier, car soyez sûr
+que les folles perdent tout à fait la raison quand elles se voient
+seules. N'acceptez pas votre congé, quoi qu'elle puisse vous dire.
+En vous disant _retirez-vous_, elle ne veut pas dire _allez-vous-en._
+Flattez, louez, vantez, exaltez leurs grâces; quelque noires qu'elles
+soient, dites-leur qu'elles ont le visage des anges. Oui, je dis que
+tout homme qui a une langue n'est pas homme, si avec sa langue il ne
+sait pas gagner une femme.
+
+LE DUC.--Mais la main de celle dont je vous parle est promise par ses
+parents à un jeune homme de naissance et de mérite; et l'on veille si
+sévèrement pour écarter tous les hommes, que pendant le jour personne
+n'a accès auprès d'elle.
+
+VALENTIN.--Eh bien! j'essayerais alors de la voir pendant la nuit.
+
+LE DUC.--Oui, mais toutes les portes sont fermées et les clefs mises
+en sûreté pour qu'aucun homme ne puisse approcher d'elle pendant la
+nuit.
+
+VALENTIN.--Qui empêche qu'on ne monte dans sa chambre par sa fenêtre?
+
+LE DUC.--Sa chambre est si élevée et les murs en sont si droits qu'on
+ne peut y gravir sans hasarder sa vie.
+
+VALENTIN.--Eh bien! alors, une bonne échelle de corde, qu'on peut
+jeter avec deux crochets pour l'attacher en y montant, suffirait à
+escalader la tour d'une nouvelle Héro, pourvu qu'un hardi Léandre
+l'entreprenne.
+
+LE DUC.--Maintenant, toi, Valentin, qui es un homme bien né,
+enseigne-moi où je pourrai me procurer une semblable échelle?
+
+VALENTIN.--Et quand voudriez-vous vous en servir? dites-le moi,
+seigneur, je vous prie.
+
+LE DUC.--Ce soir même; car l'amour est comme un enfant qui désire tout
+ce qu'il peut obtenir.
+
+VALENTIN.--Vers les sept heures du soir, je vous procurerai une
+échelle.
+
+LE DUC.--Mais écoutez: je veux y aller seul, comment y porter mon
+échelle?
+
+VALENTIN.--Elle sera légère, seigneur, afin que vous puissiez la
+porter sous un manteau un peu long.
+
+LE DUC.--Un manteau comme le tien le serait-il assez?
+
+VALENTIN.--Oui, certes, seigneur.
+
+LE DUC.--Laisse-moi donc voir ton manteau; je veux en prendre un de
+même longueur.
+
+VALENTIN.--Eh! seigneur, n'importe quel manteau fera l'affaire.
+
+LE DUC.--Comment m'y prendrai-je pour porter un manteau? Voyons, je
+te prie, que j'essaye ton manteau. Hé! quelle est cette lettre? Que
+vois-je: _à Silvie_? Eh! voici l'échelle même qui me servira pour mon
+dessein. J'aurai l'audace, pour cette fois, de rompre le cachet. (_Le
+duc lit_): «Mes pensées restent toute la nuit auprès de ma Silvie,
+et ce sont des esclaves rapides que je lui envoie. Oh! si leur maître
+pouvait aller et venir d'un vol aussi léger, comme il irait se placer
+lui-même aux lieux où elles dorment ensemble. Les pensées que je
+t'envoie reposent sur ton beau sein, tandis que moi, qui suis leur roi
+et qui les dépêche vers toi, je maudis l'autorité qui leur accorde
+une si douce faveur, puisque je suis privé moi-même du bonheur de mes
+esclaves. Je me maudis de ce qu'ils sont envoyés par moi aux lieux où
+leur maître devrait être.»--Que veut dire ceci?--«Silvie, cette nuit
+même je te mets en liberté.» C'est cela, et voilà l'échelle qui doit
+servir à ce dessein! Quoi! Phaéton (car tu es le fils de Mérope),
+prétends-tu guider le char du Soleil, et par ton audace téméraire
+diriger le monde? Prétends-tu atteindre les étoiles parce qu'elles
+brillent au-dessus de toi? Vil séducteur, esclave présomptueux, va
+porter tes caresses et ton sourire à tes égales, et crois que tu dois
+à ma patience, bien plus qu'à ton mérite, la faveur de sortir de mes
+États. Remercie-moi de cette grâce bien plus que de tous les bienfaits
+que je t'ai accordés, toujours à tort. Mais si tu restes sur mon
+territoire plus de temps qu'il n'en faut pour le départ le plus
+précipité de notre cour, par le ciel, ma colère surpassera l'affection
+que j'aie jamais portée à ma fille ou à toi. Fuis, je ne veux pas
+écouter tes vaines excuses; mais, si tu aimes la vie, hâte-toi de
+quitter ces lieux.
+
+(Le duc sort.)
+
+VALENTIN.--Et pourquoi ne pas mourir plutôt que de vivre dans les
+tourments? Mourir, c'est être banni de moi-même; et Silvie est
+moi-même; m'exiler d'elle, c'est m'exiler de moi; exil qui vaut la
+mort! La lumière est-elle la lumière, si je ne vois pas Silvie? Quelle
+joie est la joie si Silvie n'est pas auprès de moi, à moins que je ne
+puisse penser qu'elle est auprès de moi, et jouir de l'ombre de
+ses perfections? Oh! si je ne suis pas pendant la nuit auprès de ma
+Silvie, il n'y a point de mélodie dans les chants du rossignol; et si
+le jour je ne vois pas Silvie, le jour ne luit pas pour moi; elle est
+mon essence, et je cesse d'être si sa douce influence ne me ranime, ne
+m'échauffe, ne m'éclaire et ne me conserve à la vie. Je ne fuirai
+pas la mort en fuyant l'arrêt de son père. En restant ici, je ne fais
+qu'attendre la mort; en fuyant de ces lieux, je cours moi-même à la
+mort.
+
+(Entrent Protéo et Launce.)
+
+PROTÉO.--Cours, Launce, cours vite, vite, cherche-le.
+
+LAUNCE.--Holà! hé! holà! holà!
+
+PROTÉO.--Que vois-tu?
+
+LAUNCE.--Celui que nous cherchons; il n'y a pas un cheveu sur sa tête
+qui ne soit pas à un Valentin.
+
+PROTÉO.--Valentin!
+
+VALENTIN.--Non.
+
+PROTÉO.--Que vois-je donc, son ombre?
+
+VALENTIN.--Ni l'un ni l'autre.
+
+PROTÉO.--Quoi donc?
+
+VALENTIN.--Personne.
+
+LAUNCE.--Est-ce que personne parle?--Monsieur, frapperai-je?
+
+PROTÉO.--Qui veux-tu frapper?
+
+LAUNCE.--Personne.
+
+PROTÉO.--Je te le défends, coquin.
+
+LAUNCE.--Mais, monsieur, je ne frapperai personne, je vous prie.
+
+PROTÉO.--Je te le défends, drôle, te dis-je; ami Valentin, un mot.
+
+VALENTIN.--Mes oreilles sont fermées; elles ne peuvent plus recevoir
+de bonnes nouvelles, tant elles sont remplies des mauvaises que je
+viens d'entendre.
+
+PROTÉO.--J'ensevelirai donc les miennes dans un profond silence, car
+elles sont dures, fâcheuses, affligeantes.
+
+VALENTIN.--Silvie est-elle morte?
+
+PROTÉO.--Non, Valentin.
+
+VALENTIN.--Il n'est plus de Valentin[41], en effet, pour l'adorable
+Silvie.--Est-elle parjure?
+
+[Note 41: _No Valentine, no Valentine_, non Valentin, aucun Valentin,
+plus de Valentin. _No_ est employé tour à tour adverbialement et
+adjectivement.]
+
+PROTÉO.--Non, Valentin.
+
+VALENTIN.--Il n'est plus de Valentin, si Silvie est parjure. Quelles
+sont donc vos nouvelles?
+
+LAUNCE.--Seigneur, on vient de proclamer que vous êtes _évanoui_[42].
+
+[Note 42: Évanoui, que vous avez disparu, _vanished_.]
+
+PROTÉO.--Que vous êtes banni, voilà la nouvelle! Banni de cette cour,
+loin de Silvie et de ton ami.
+
+VALENTIN.--Oh! je me suis déjà repu de cette infortune, et son excès
+va me rendre malade.--Silvie sait-elle que je suis banni?
+
+PROTÉO.--Oui, et elle a offert, pour changer cet arrêt qui reste
+irrévocable, un océan de perles fondues, qu'on appelle des larmes;
+elle les a versées par flots aux pieds de son père inflexible,
+prosternée devant lui dans une humble posture, et se tordant les
+mains, dont la blancheur convenait si bien à sa douleur qu'elles
+semblaient en avoir pâli. Mais ni ses genoux fléchis, ni ses
+mains pures levées vers lui, ni ses tristes soupirs, ni ses longs
+gémissements, ni les flots argentés de ses larmes n'ont pu attendrir
+le coeur de son inexorable père. Ah! Valentin, si tu es pris il faut
+que tu meures; d'ailleurs ses prières, lorsqu'elle a demandé ta grâce,
+l'ont tellement irrité qu'il a ordonné qu'on l'enfermât dans une
+prison, avec la menace de l'y laisser toujours.
+
+VALENTIN.--Assez, Protéo, à moins que le mot que tu vas prononcer
+n'ait quelque pouvoir fatal à ma vie. S'il en est ainsi, je t'en
+conjure, fais-le entendre à mon oreille, comme l'antienne finale de
+mon éternelle douleur.
+
+PROTÉO.--Cesse de te lamenter sur ce que tu ne peux empêcher, et
+cherche un soulagement à ce qui cause tes lamentations. Le temps fait
+éclore et prospérer tous les biens. Si tu restes ici, tu ne peux voir
+ton amante, et d'ailleurs en restant tu perdras la vie. L'espérance
+est l'appui d'un amant; saisis-la et sers-t'en pour t'éloigner d'ici
+et te défendre contre les pensées désespérantes. Tes lettres peuvent
+venir ici, quoique tu n'y sois plus; ce qui me sera adressé, je le
+déposerai dans le beau sein[43] de ton amante. Ce n'est pas le moment
+des remontrances. Viens, je vais te conduire aux portes de la ville,
+et avant de me séparer de toi, nous conférerons ensemble sur tout ce
+qui intéresse ton amour; pour l'amour de Silvie, sinon de toi-même,
+pense à ton danger et suis-moi.
+
+[Note 43: Les femmes avaient anciennement au-devant de leur corset une
+petite poche à mettre les billets doux, l'argent, etc.]
+
+VALENTIN.--Je te prie, Launce, si tu vois mon page, dis-lui de se
+hâter de me rejoindre à la porte du Nord.
+
+PROTÉO.--Maraud, cours le chercher... va. Viens, Valentin.
+
+VALENTIN.--Oh! ma chère Silvie! infortuné Valentin!
+
+LAUNCE.--Je ne suis qu'un sot, voyez-vous, et cependant j'ai assez
+d'intelligence pour soupçonner que mon maître est une espèce de
+fripon; mais cela est tout un, s'il n'est fripon que sur un point.
+Il n'existe pas, à l'heure qu'il est, quelqu'un qui sache que j'aime;
+j'aime cependant; mais un attelage de chevaux ne m'arracherait pas ce
+secret, ni le nom de l'objet que j'aime; et cependant c'est une
+femme; mais je ne veux pas me dire à moi-même quelle femme c'est; et
+cependant c'est une fille de ferme. Et cependant ce n'est point une
+fille, car elle a eu affaire à des commères[44]; et pourtant c'est une
+fille, car elle est la fille de son maître, et le sert pour des
+gages. Elle a plus de qualités qu'un barbet qui va à l'eau, ce qui
+est beaucoup pour une simple chrétienne. Voici le catalogue[45] de ses
+talents.--_Imprimis_, elle peut chercher et _rapporter_; un cheval
+n'en saurait faire davantage, et même un cheval ne peut aller
+chercher: il ne peut que _rapporter_; ainsi elle vaut encore mieux
+qu'une rosse. _Item_, elle peut tirer du lait, voyez-vous; belle
+qualité chez une fille qui a les mains propres.
+
+[Note 44: Des commères bavardes et des commères qui ont été les
+marraines de ses enfants.]
+
+[Note 45: _Cat-logue_, c'est le mot catalogue qu'il estropie.]
+
+(Entre Speed.)
+
+SPEED.--Eh bien! comment se porte le seigneur Launce, quelle nouvelle
+me dira Votre Seigneurie?
+
+LAUNCE.--Sa Seigneurie, eh bien! son vaisseau[46] est en mer.
+
+[Note 46: Pour _master-ship,_ votre seigneurie et le vaisseau de votre
+maître, _ship_, vaisseau.]
+
+SPEED.--Encore votre ancien défaut, de vouloir toujours jouer sur le
+mot. Quelles nouvelles avez-vous sur ce papier?
+
+LAUNCE.--Les nouvelles les plus noires que vous ayez jamais apprises.
+
+SPEED.--Noires, dites-vous?
+
+LAUNCE.--Eh! oui! noires comme de l'encre.
+
+SPEED.--Laissez-moi les lire.
+
+LAUNCE.--Allons donc, butor, tu ne sais pas lire.
+
+SPEED.--Tu mens, je sais lire.
+
+LAUNCE.--Je veux t'examiner; dis-moi, qui t'a engendré?
+
+SPEED.--Eh! le fils de mon grand-père.
+
+LAUNCE.--Oh! l'ignorant paresseux, c'est le fils de ta grand'mère;
+cela prouve que tu ne sais pas lire.
+
+SPEED.--Allons, imbécile, voyons, essaye ma science sur ton papier.
+
+LAUNCE.--Viens là et recommande-toi à saint Nicolas[47].
+
+[Note 47: Saint Nicolas, patron des écoliers.]
+
+SPEED, _il lit_.--_«Imprimis:_ Elle sait tirer le lait.
+
+LAUNCE.--Oui, certes, elle le sait bien.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle brasse d'excellente bière.
+
+LAUNCE.--Et c'est là d'où vient le proverbe:--_Béni soit votre coeur,
+vous brassez de la bonne bière!_
+
+SPEED.--_«Item_. Elle sait coudre[48].
+
+[Note 48: _She can sew,--can she so?_ calembour intraduisible.]
+
+LAUNCE.--C'est comme si on disait: le sait-elle?
+
+SPEED.--_«Item_. Elle sait tricoter.
+
+LAUNCE.--Comment un homme peut-il se trouver à bas avec une femme qui
+peut lui tricoter un bas!
+
+SPEED.--_«Item_. Elle sait laver et nettoyer.
+
+LAUNCE.--Une belle qualité, car elle n'a point besoin d'être lavée et
+nettoyée.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle sait filer.
+
+LAUNCE.--Je puis donc laisser tourner le monde sur sa roue, si elle
+file assez pour se nourrir.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle a plusieurs vertus qui n'ont point de nom.
+
+LAUNCE.--Comme qui dirait des _vertus bâtardes_, qui n'ont jamais
+connu leur père, et qui par conséquent n'ont point de nom.
+
+SPEED.--Suivent maintenant ses défauts.
+
+LAUNCE.--Sur les talons de ses vertus.
+
+SPEED.--_«Item_. Il ne faut pas l'embrasser à jeun, à cause de son
+haleine.
+
+LAUNCE.--Bon! c'est un défaut qu'on peut corriger par un déjeuner.
+Continue.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle a le goût des douceurs.
+
+LAUNCE.--Ce qui dédommage de sa mauvaise haleine.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle parle quand elle dort.
+
+LAUNCE.--Oh! cela n'y fait rien, pourvu qu'elle ne dorme pas quand
+elle parle.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle parle lentement.
+
+LAUNCE.--Oh! le sot, qui met cela au nombre de ses défauts; parler
+lentement est la seule vertu d'une femme.--Allons, je te prie,
+efface-moi cela, et place-le au nombre de ses plus grandes vertus.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle est orgueilleuse.
+
+LAUNCE.--Efface-moi cela encore.--C'est l'héritage d'Ève; on ne peut
+le lui ôter.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle n'a pas de dents.
+
+LAUNCE.--Je ne m'embarrasse guère de cela non plus, parce que j'aime
+la croûte.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle est méchante.
+
+LAUNCE.--Eh bien! il est heureux qu'elle n'ait pas de dents pour
+mordre.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle fera souvent l'éloge du vin.
+
+LAUNCE.--Si le vin est bon, elle le louera; si elle ne le veut pas, je
+le louerai, moi; car les bonnes choses doivent être louées.
+
+SPEED.--_«Item_. Elle est trop libre.
+
+LAUNCE.--En paroles; cela est impossible, car il est écrit plus haut
+qu'elle parlait lentement:--en argent; elle ne le pourra pas, je le
+tiendrai sous la clef; si elle donne quelque autre chose, elle en est
+la maîtresse, et je ne puis l'en empêcher.--Bon, continue.
+
+SPEED.--_«Item_.--Elle a plus de cheveux que d'esprit, plus de défauts
+que de cheveux, et plus d'écus que de défauts.
+
+LAUNCE.--Arrête-toi là.--Je veux l'avoir. Deux ou trois fois, dans ce
+dernier article, j'ai dit qu'elle était à moi, et qu'elle n'était pas
+à moi. Relis-moi ce passage, je te prie.
+
+SPEED.--_«Item._--Elle a plus de cheveux que d'esprit.
+
+LAUNCE.--_Plus de cheveux que d'esprit_, cela peut être, je le verrai
+bien: le couvercle du sel cache le sel, et c'est pourquoi il est plus
+que le sel. Les cheveux qui couvrent l'esprit sont plus que l'esprit,
+car le plus grand cache le moindre.--Après.
+
+SPEED.--«Et plus de défauts que de cheveux.
+
+LAUNCE.--Cela est affreux.--Oh! s'il était possible que cela n'y fût
+pas!
+
+SPEED.--«Et plus d'écus que de défauts.»
+
+LAUNCE.--Ha! ha! voilà un mot qui rend ses défauts aimables; oui,
+je veux l'avoir, et s'il se fait un mariage, comme il n'y a rien
+d'impossible...
+
+SPEED.--Eh bien! après?
+
+LAUNCE.--Oh! après!... Je te dirai que ton maître t'attend à la porte
+du Nord.
+
+SPEED.--Moi?
+
+LAUNCE.--Toi? Vraiment, qui es-tu? Il a attendu quelqu'un qui vaut
+mieux que toi.
+
+SPEED.--Et faut-il que j'aille le trouver?
+
+LAUNCE.--Que tu coures le trouver; car tu es resté ici si longtemps
+que ta course à peine pourra réparer le temps que tu as perdu.
+
+SPEED.--Que ne me le disais-tu plus tôt? Que la peste soit de tes
+lettres d'amour!
+
+(Il sort.)
+
+LAUNCE.--Oh! il sera étrillé de la bonne manière pour avoir lu ma
+lettre. Cet impoli faquin, qui veut mettre le nez dans les secrets
+d'autrui. Ha! ha! je vais le suivre pour rire, en lui voyant recevoir
+sa correction.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Appartement du palais ducal, à Milan.
+
+LE DUC et THURIO, PROTÉO _suit derrière_.
+
+LE DUC.--Seigneur Thurio, ne craignez rien, elle viendra à vous aimer
+à présent que Valentin est banni de sa vue.
+
+THURIO.--Depuis qu'il est exilé, elle me méprise encore davantage;
+elle déteste ma présence et me traite avec tant de dédain que je
+désespère de gagner son coeur.
+
+LE DUC.--Cette faible impression de l'amour est comme une figure
+tracée sur la glace, qu'une heure de chaleur efface et dissout. Un
+peu de temps fondra la glace de son coeur, et l'indigne Valentin
+sera oublié. (_Protéo les joint._) Eh bien! seigneur Protéo, votre
+compatriote est-il parti suivant mon décret?
+
+PROTÉO.--Il est parti, seigneur.
+
+LE DUC.--Ma fille est bien triste de ce départ.
+
+PROTÉO.--Un peu de temps dissipera son chagrin, seigneur.
+
+LE DUC.--Je le crois, mais le seigneur Thurio ne le pense pas. Protéo,
+la bonne opinion que j'ai de vous (car vous m'avez donné quelques
+preuves de votre attachement) m'engage de plus en plus à conférer avec
+vous.
+
+PROTÉO.--Puisse le moment où vous me trouverez infidèle à vos
+intérêts, seigneur, être le dernier de ma vie!
+
+LE DUC.--Vous savez combien je désirerais former une alliance entre le
+seigneur Thurio et ma fille.
+
+PROTÉO.--Je le sais, mon seigneur.
+
+LE DUC.--Et je crois bien aussi que vous n'ignorez pas combien elle
+résiste à mes volontés.
+
+PROTÉO.--Elle y résistait, mon prince, lorsque Valentin était ici.
+
+LE DUC.--Mais elle persévère encore dans sa perversité. Que
+pourrions-nous inventer, pour faire oublier Valentin à cette fille et
+lui faire aimer le seigneur Thurio?
+
+PROTÉO.--Le meilleur moyen est d'accuser Valentin d'être infidèle,
+lâche et de basse extraction, trois défauts que les dames détestent
+mortellement.
+
+LE DUC.--Fort bien, mais elle croira qu'on le calomnie par haine.
+
+PROTÉO.--Oui, si c'était un ennemi de Valentin qui le dit; il faudrait
+que cela fût dit, avec des circonstances plausibles, par un homme
+qu'elle croirait être son ami.
+
+LE DUC.--Alors il faut vous charger de le calomnier.
+
+PROTÉO.--C'est, mon prince, ce que j'aurais bien de la répugnance à
+faire: c'est un vilain rôle pour un gentilhomme, surtout contre son
+intime ami.
+
+LE DUC.--Lorsque tous vos éloges ne lui peuvent faire aucun bien, vos
+calomnies ne peuvent certainement lui faire aucun tort. Ce rôle alors
+devient indifférent, surtout quand votre ami vous prie de le faire.
+
+PROTÉO.--Vous l'emportez, seigneur; elle ne l'aimera pas longtemps, je
+vous assure, si je puis y réussir, par tout ce que je pourrai dire
+à son désavantage. Mais s'il arrive que j'extirpe son amour pour
+Valentin, il ne s'ensuit pas qu'elle aimera le seigneur Thurio.
+
+THURIO.--Aussi, en arrachant cet amour fixé sur Valentin, il faut, de
+peur qu'il ne se perde et ne soit bon à personne, faire en sorte de
+l'attacher à moi; c'est ce que vous devez faire en me louant autant
+que vous le déprécierez.
+
+LE DUC.--Mon cher Protéo, nous pouvons nous fier à vous en cette
+affaire, car nous savons, d'après ce que nous a dit Valentin, que vous
+êtes déjà un fidèle sujet de l'amour, et en si peu de temps votre âme
+ne saurait changer, ni se rendre parjure. Avec cette garantie, nous ne
+craignons pas de vous donner accès dans un lieu où vous pouvez
+causer longtemps avec Silvie, car elle est chagrine, languissante,
+mélancolique, et pour l'amour de votre ami, elle sera bien aise de
+vous voir; par vos discours adroits, vous pourrez la consoler et lui
+persuader de haïr le jeune Valentin et d'aimer mon ami.
+
+PROTÉO.--Tout ce qu'il me sera possible de faire, je le ferai. Mais
+vous, seigneur Thurio, vous n'êtes pas assez pressant. Vous devez
+aussi préparer votre glu pour prendre au piège ses désirs par des
+sonnets plaintifs dont les rimes composées exprimeraient votre hommage
+et vos voeux.
+
+LE DUC.--Oui, la poésie, fille du ciel, a un grand pouvoir.
+
+PROTÉO.--Dites à Silvie que sur l'autel de sa beauté vous sacrifiez
+vos larmes, vos soupirs, votre coeur; écrivez jusqu'à ce que votre
+encre soit épuisée, et alors que vos larmes remplissent votre
+écritoire, tracez quelques lignes de sentiment qui puissent attester
+votre sincérité. La lyre d'Orphée était munie de cordes poétiques,
+dont la touche d'or pouvait attendrir le fer et les rochers,
+apprivoiser les tigres, attirer des profonds abîmes de l'Océan
+l'énorme Léviathan et le faire danser sur le sable. Après vos
+plaintives élégies, venez pendant la nuit sous les fenêtres de votre
+maîtresse; joignez une chanson mélancolique au son des instruments
+accompagné de quelque doux concert. Le morne silence de la nuit est
+favorable aux douces plaintes des amants malheureux; tout ceci la
+touchera, ou rien n'y fera.
+
+LE DUC.--Ces conseils prouvent que vous avez été amoureux.
+
+THURIO.--Et, dès ce soir même, je veux les mettre en pratique. Ainsi,
+mon cher Protéo, mon Mentor, allons tout à l'heure à la ville pour
+réunir quelques habiles musiciens. J'ai un sonnet qui fera l'affaire
+pour commencer à suivre tes bons conseils.
+
+LE DUC.--Allons, messieurs, à l'oeuvre!
+
+PROTÉO.--Nous resterons auprès de vous, mon prince, jusqu'après le
+souper, et nous déciderons ensuite la marche à tenir.
+
+LE DUC.--Non, non, mettez-vous de suite à l'oeuvre. Je vous dispense
+de me suivre.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Une forêt près de Mantoue.
+
+_Une troupe de_ BRIGANDS.
+
+PREMIER VOLEUR.--Camarades, tenez ferme: je vois un voyageur.
+
+SECOND VOLEUR.--Et quand il y en aurait dix, ne reculez pas, mais
+terrassons-les.
+
+(Arrivent Valentin et Speed.)
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Halte-là, monsieur, jetez à terre ce que vous avez
+sur vous, sinon nous vous ferons asseoir et nous vous dépouillerons.
+
+SPEED.--Ah! monsieur, nous sommes perdus, ce sont ces brigands que
+tous les voyageurs craignent tant.
+
+VALENTIN.--Mes amis...
+
+PREMIER VOLEUR.--Point du tout, monsieur, nous sommes vos ennemis.
+
+SECOND VOLEUR.--Paix! Nous voulons l'entendre.
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Oui, par ma barbe, nous le voulons, car il a l'air
+d'un brave homme.
+
+VALENTIN.--Sachez donc que j'ai bien peu de chose à perdre. Je suis
+un homme accablé d'infortunes. Toute ma richesse consiste dans ces
+pauvres habillements; si vous me les ôtez, vous prendrez tout ce que
+je possède.
+
+SECOND VOLEUR.--Où allez-vous?
+
+VALENTIN.--A Vérone.
+
+PREMIER VOLEUR.--D'où venez-vous?
+
+VALENTIN.--De Milan.
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Y avez-vous séjourné longtemps?
+
+VALENTIN.--Environ seize mois, et j'y serais encore si la fortune
+perfide ne m'en avait chassé.
+
+PREMIER VOLEUR.--Comment, vous en êtes banni?
+
+VALENTIN.--Je le suis.
+
+SECOND VOLEUR.--Et pour quel crime?
+
+VALENTIN.--Pour un forfait que je ne puis redire sans en être
+tourmenté. J'ai tué un homme, dont je regrette beaucoup la mort; mais
+cependant je l'ai tué bravement, les armes à la main, sans avantage et
+sans lâche trahison.
+
+PREMIER VOLEUR.--Ne vous en repentez jamais, si vous l'avez tué ainsi.
+Mais vous a-t-on banni pour une faute aussi légère?
+
+VALENTIN.--Oui, vraiment, et je me suis trouvé heureux d'en être
+quitte à ce prix.
+
+SECOND VOLEUR.--Possédez-vous les langues?
+
+VALENTIN.--C'est un bonheur que je dois aux voyages que j'ai faits
+dans ma jeunesse, et sans lequel je me serais trouvé souvent bien
+malheureux.
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Par la tête tonsurée du gros moine de
+Robin-Hood[49], cet homme-là devrait être roi de notre troupe.
+
+[Note 49: Le moine Tuck. Voyez les histoires de _Robin-Hood_ et
+l'_Ivanhoë_ de sir Walter Scott.]
+
+PREMIER VOLEUR.--Nous l'aurons, messieurs; un mot à l'oreille.
+
+(Les voleurs se parlent ensemble tout bas.)
+
+SPEED.--Monsieur, joignez-vous à eux; c'est une honorable espèce de
+voleurs.
+
+VALENTIN.--Tais-toi, misérable.
+
+SECOND VOLEUR.--Dites-nous, êtes-vous attaché à quelque chose?
+
+VALENTIN.--A rien, sinon à ma fortune.
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Sachez donc que plusieurs d'entre nous sont des
+gentilshommes, que la fougue d'une jeunesse indisciplinée a chassés de
+la société des hommes soumis aux lois. Moi-même, je fus aussi banni
+de Vérone, pour avoir tenté d'enlever une jeune héritière, très-proche
+parente du prince.
+
+SECOND VOLEUR.--Et moi de Mantoue pour avoir, dans ma colère, enfoncé
+mon poignard dans le coeur d'un gentilhomme.
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Et moi aussi, pour de petits crimes à peu près
+semblables. Mais revenons à notre affaire, car si nous racontons
+nos fautes, c'est uniquement pour excuser à vos yeux notre vie
+irrégulière; et comme vous êtes doué d'une belle tournure et que
+d'ailleurs vous nous dites savoir les langues, et que dans notre
+société nous aurions besoin d'un homme tel que vous...
+
+SECOND VOLEUR.--A vrai dire, c'est surtout parce que vous êtes banni
+que nous entrons en traité avec vous. Vous contenteriez-vous d'être
+notre général, de faire de nécessité vertu, et de vivre avec nous dans
+les forêts?
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Qu'en dis-tu? Veux-tu être de notre association?
+Dis oui, et tu es notre chef à tous. Nous te rendrons hommage, tu nous
+commanderas, et nous t'aimerons tous comme notre capitaine et notre
+roi.
+
+PREMIER VOLEUR.--Mais si tu méprises nos avances tu es mort.
+
+SECOND VOLEUR.--Tu ne vivras point pour aller te vanter de nos offres.
+
+VALENTIN.--Je les accepte et je veux vivre avec vous, pourvu que
+vous ne fassiez aucun outrage aux femmes sans défense, ni aux pauvres
+voyageurs.
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Non, nous avons horreur de ces lâches indignités.
+Viens, suis-nous; nous te mènerons à nos camarades, et nous voulons te
+montrer nos trésors, dont tu peux disposer comme nous-mêmes.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Milan.--Cour du palais.
+
+_Entre_ PROTÉO.
+
+J'ai déjà trompé Valentin, il faut aussi que je trahisse Thurio. Sous
+prétexte de parler en sa faveur, j'ai la liberté d'avancer mon amour
+auprès de Silvie; mais Silvie est trop droite, trop sincère, trop
+pure, pour se laisser séduire par mes vils présents. Quand je lui
+promets une fidélité inviolable, elle me reproche d'avoir trahi mon
+ami. Quand je jure d'être fidèle à sa beauté, elle me rappelle que
+je me suis parjuré en violant la foi promise à Julie que j'aimais.
+Cependant, malgré tous ses violents reproches, dont le moindre
+pourrait éteindre tout l'espoir d'un amant, eh bien! plus elle méprise
+mon amour et plus il croît, et, semblable à un souple épagneul, plus
+il devient caressant. Mais voici Thurio: il nous faut aller sous la
+fenêtre de Silvie et lui donner une sérénade nocturne.
+
+(Arrivent Thurio et les musiciens.)
+
+THURIO.--Comment! seigneur Protéo, vous vous êtes glissé ici avant
+nous?
+
+PROTÉO.--Oui, mon cher Thurio, vous savez que l'amour se glisse où il
+ne saurait entrer de front.
+
+THURIO.--Oui, mais j'espère cependant que vous n'aimez pas ici.
+
+PROTÉO.--Oui, seigneur, j'aime, sans cela je ne serais pas ici.
+
+THURIO.--Et qui donc aimez-vous? Silvie?
+
+PROTÉO.--Oui, Silvie.--Pour vous.
+
+THURIO.--Je vous en remercie pour vous-même. (_Aux musiciens._)
+Allons, messieurs, accordez vos instruments et mettez-vous à l'ouvrage
+avec vigueur.
+
+(Paraît l'aubergiste à quelque distance, avec Julie en habit d'homme.)
+
+L'AUBERGISTE.--Eh bien! mon jeune hôte, il me semble que vous êtes
+_allycolique_[50]; pourquoi donc, je vous prie?
+
+[Note 50: _Mélancolique_, mot estropié.]
+
+JULIE.--Vraiment, mon hôte, c'est parce que je ne saurais être gai.
+
+L'AUBERGISTE.--Allons, allons, je veux vous donner de la gaieté; je
+vais vous conduire dans un endroit où vous entendrez de la musique et
+où vous verrez le gentilhomme que vous demandiez.
+
+JULIE.--Mais l'entendrai-je parler?
+
+L'AUBERGISTE.--Oui, vraiment.
+
+JULIE, _à part._--Ce sera pour moi la musique.
+
+(Les musiciens préludent.)
+
+L'AUBERGISTE.--Écoutez! écoutez!
+
+JULIE.--Est-il parmi ces musiciens?
+
+L'AUBERGISTE.--Oui, mais silence, écoutons-les.
+
+ CHANSON.
+
+ Quelle est Silvie? Quelle est celle
+ Que chantent tous nos bergers?
+ Elle est pure, elle est belle, elle est sage.
+ Les cieux l'ont douée de toutes les grâces
+ Qui pouvaient la faire adorer.
+
+ Est-elle aussi tendre qu'elle est belle?
+ Car la beauté vit de la tendresse.
+ L'Amour va chercher dans ses yeux
+ Le remède à son aveuglement;
+ Reconnaissant, il se plaît à y demeurer.
+
+ Chantez donc, chantez Silvie,
+ Chantez qu'elle est parfaite,
+ Qu'elle surpasse toutes les beautés mortelles
+ Qui habitent sur le globe de la terre,
+ Courons lui porter nos guirlandes.
+
+L'AUBERGISTE--Eh bien! qu'est-ce donc? vous êtes encore plus triste
+qu'auparavant. Qu'avez-vous donc, jeune homme? est-ce que la musique
+ne vous plaît pas?
+
+JULIE--Vous vous méprenez; c'est le musicien qui ne me plaît pas.
+
+L'AUBERGISTE--Et pourquoi, mon beau monsieur?
+
+JULIE--Il joue faux, mon ami.
+
+L'AUBERGISTE--Est-ce que les cordes ne sont pas d'accord?
+
+JULIE--Ce n'est pas cela; et cependant il joue si faux qu'il offense
+les fibres de mon coeur.
+
+L'AUBERGISTE--Vous avez l'oreille bien fine!
+
+JULIE--Je voudrais être sourde.--Cela me contriste le coeur.
+
+L'AUBERGISTE--Je m'aperçois que vous n'aimez pas la musique.
+
+JULIE--Nullement, quand elle est si discordante.
+
+L'AUBERGISTE--Écoutez, quel changement dans la musique!
+
+JULIE--Oui, ce changement fait mon malheur.
+
+L'AUBERGISTE--Vous voudriez donc qu'ils jouassent toujours la même
+chose?
+
+JULIE--Oui, je voudrais qu'un homme jouât toujours le même air. Mais,
+mon hôte, dites-moi, le seigneur Protéo, de qui nous parlons, vient-il
+souvent chez cette dame?
+
+L'AUBERGISTE--Je vous dirai que Launce, son valet, m'a confié qu'il
+l'aimait outre mesure.
+
+JULIE--Où est donc ce Launce?
+
+L'AUBERGISTE--Il est allé chercher son chien; demain, par l'ordre de
+son maître, il doit le porter en présent à sa maîtresse.
+
+JULIE--Silence! retirons-nous à l'écart, voici la compagnie qui se
+sépare.
+
+PROTÉO--Ne craignez rien, seigneur Thurio; je parlerai pour vous de
+manière que vous me regarderez comme passé maître en ruses d'amour.
+
+THURIO.--Où nous retrouverons-nous?
+
+PROTÉO--A la fontaine Saint-Grégoire.
+
+THURIO.--Adieu.
+
+(Thurio et la musique sortent.)
+
+(Silvie à sa fenêtre.)
+
+PROTÉO--Madame, je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.
+
+SILVIE--Je vous remercie de votre musique, messieurs. Mais quel est
+celui qui vient de parler?
+
+PROTÉO--Un homme que vous reconnaîtriez bientôt à la voix, si vous
+connaissiez la sincérité de son coeur.
+
+SILVIE--C'est le seigneur Protéo, à ce qu'il me semble.
+
+PROTÉO--Oui, c'est Protéo, notre dame; c'est votre serviteur.
+
+SILVIE--Quel est donc votre bon plaisir?
+
+PROTÉO--De savoir le vôtre.
+
+SILVIE--Vos voeux sont exaucés; mon bon plaisir est que sur l'heure
+vous vous éloigniez de ces lieux, et que vous alliez vous mettre au
+lit. Fourbe, parjure, homme faux et déloyal, penses-tu que je
+sois assez simple, assez stupide, pour me laisser séduire par tes
+flatteries, toi qui as trompé tant d'infortunées par les serments?
+Retourne, retourne vers le premier objet de ton amour, et demande-lui
+pardon; car, pour moi, j'en jure par cette pâle reine de la nuit, je
+suis aussi loin de céder à tes voeux que je te méprise pour ta lâche
+et coupable recherche. Et je vais me reprocher tout à l'heure le temps
+que je perds ici à te répondre.
+
+PROTÉO--J'avoue, belle Silvie, que j'ai aimé une dame, mais elle est
+morte.
+
+JULIE, _à part._--Tu ne serais qu'un menteur si je parlais, car je
+suis sure qu'elle n'est pas enterrée.
+
+SILVIE--Tu dis qu'elle est morte; mais Valentin, ton ami, il vit
+encore, et tu es témoin que je lui suis fiancée; ne rougis-tu pas de
+le trahir ici par tes importunités?
+
+PROTÉO--J'ai appris aussi que Valentin était mort.
+
+SILVIE--Eh bien! suppose aussi que je le suis; car, je te t'assure,
+mon amour est enseveli dans son tombeau.
+
+PROTÉO--Douce Silvie, laissez-le-moi tirer de la terre.
+
+SILVIE--Va sur le tombeau de ton amante, réveille-la par tes
+gémissements; ou au moins que sa tombe soit la tienne.
+
+JULIE, _à part._--Il n'entend pas cela.
+
+PROTÉO--Madame, si votre coeur est si endurci, daignez du moins
+accorder votre portrait à mon amour; ce portrait qui est suspendu dans
+votre chambre. Je lui parlerai, je lui adresserai mes soupirs et
+mes larmes; car, puisque votre personne si parfaite est dévouée à un
+autre, je ne suis qu'une ombre, et je consacrerai un fidèle amour à la
+vôtre.
+
+JULIE, _à part._--Si tu possédais l'original, tu le tromperais à coup
+sûr, et tu n'en ferais bientôt qu'une ombre comme moi.
+
+SILVIE--Il ne me plaît guère, monsieur, d'être votre idole, mais
+puisqu'il convient à votre coeur perfide d'adorer des ombres et
+d'idolâtrer des formes vaines, envoyez demain le chercher chez moi, et
+je vous le donnerai. Ainsi, bonne nuit.
+
+PROTÉO--Oui, une nuit comme celle que passent les malheureux qui
+s'attendent à être exécutés le lendemain matin.
+
+(Silvie ferme sa fenêtre. Protéo sort.)
+
+JULIE--Mon hôte, voulez-vous partir?
+
+L'AUBERGISTE--Par Notre-Dame! j'étais profondément endormi.
+
+JULIE--Dites-moi, je vous prie, où demeure le seigneur Protéo.
+
+L'AUBERGISTE--Il loge chez moi. Hé! mais vraiment, je crois qu'il est
+bientôt jour.
+
+JULIE--Non, pas encore; mais cette nuit est bien la plus longue et la
+plus cruelle que j'aie passée de ma vie.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+La scène est toujours dans la cour du palais.
+
+_Entre_ ÉGLAMOUR.
+
+ÉGLAMOUR--Voici l'heure où madame Silvie m'a prié de venir savoir ses
+intentions. Elle veut m'employer sans doute dans quelque importante
+affaire. (_Il l'appelle._) Madame, madame!
+
+SILVIE, _à sa fenêtre._--Qui appelle?
+
+ÉGLAMOUR--Votre serviteur et votre ami, qui se rend aux ordres de
+Votre Seigneurie.
+
+SILVIE--Bonjour mille fois, seigneur Églamour.
+
+ÉGLAMOUR--Je vous en souhaite autant, noble dame. Comme vous me l'avez
+commandé, je suis venu de bonne heure pour savoir à quel service il
+est de votre bon plaisir de m'employer.
+
+SILVIE--Églamour, vous êtes un noble chevalier; ne croyez pas que je
+vous flatte, je jure que je dis la vérité; oui, vous êtes brave, sage,
+compatissant, accompli. Vous n'ignorez pas l'amour que je porte
+à Valentin exilé; ni que mon père voudrait me forcer à épouser
+l'orgueilleux Thurio que mon âme déteste. Vous avez aimé, cher
+Églamour, et je vous ai entendu dire que jamais douleur ne fut plus
+déchirante pour votre coeur que la mort de votre dame et fidèle amie,
+sur le tombeau de laquelle Vous avez juré une chasteté éternelle[51].
+Cher Églamour, je voudrais aller trouver Valentin à Mantoue, où
+j'apprends qu'il s'est retiré. Comme cette route est dangereuse, je
+désirerais me voir accompagnée d'un brave chevalier tel que vous, dont
+je connusse la foi et l'honneur. Ne m'objectez point le courroux de
+mon père; Églamour, ne pensez qu'à ma douleur, à la douleur d'une
+femme et à la justice de ma fuite, pour me soustraire à une alliance
+impie, que le ciel et la fortune puniraient de mille fléaux. Avec
+un coeur aussi plein de chagrins que la mer l'est de sables, je vous
+conjure de m'accompagner et de me conduire à Mantoue. Si vous me
+refusez, cachez au moins ce que je vous confie, et je me hasarderai à
+partir seule.
+
+[Note 51: C'était l'usage des maris inconsolables du temps de
+Shakspeare.]
+
+ÉGLAMOUR--Madame, je suis sensible à vos douleurs; sachant combien
+votre amour est vertueux, je consens à partir avec vous, et je
+m'inquiète aussi peu de ce qui m'en arrivera, que je désire ardemment
+que vous soyez heureuse. Quand voulez-vous partir?
+
+SILVIE--Dès ce soir.
+
+ÉGLAMOUR--Où vous trouverai-je?
+
+SILVIE--A la cellule du frère Patrice, auquel je me propose de me
+confesser.
+
+ÉGLAMOUR--Je ne ferai pas défaut à Votre Seigneurie; adieu, douce
+dame.
+
+SILVIE--Bonjour, généreux Églamour.
+
+(Elle rentre, Églamour sort.)
+
+LAUNCE, _avec son chien._--Quand le domestique d'un homme fait le
+chien avec lui, voyez-vous, cela va mal. Un chien que j'ai élevé dès
+sa plus tendre enfance, que j'ai sauvé de la rivière, lorsqu'on y
+jeta trois ou quatre de ses frères et soeurs encore aveugles! je
+l'ai instruit, précisément de manière à faire dire: «Voilà comme
+je voudrais instruire un chien.» Eh bien! j'allais pour en faire un
+présent à madame Silvie de la part de mon maître, et je suis à peine
+entré dans la salle à manger, qu'il a déjà sauté sur son assiette, et
+lui a volé une cuisse de chapon. Oh! c'est une terrible chose, quand
+un chien ne sait pas se contenir dans toutes les compagnies! Je
+voudrais en avoir, comme qui dirait, un qui prît une bonne fois sur
+lui d'être un véritable chien, ce qu'on appelle un chien, un chien
+en tout. Si je n'avais pas eu plus d'esprit que lui, en me chargeant
+d'une faute qu'il avait commise, je pense, ma foi, qu'il aurait été
+pendu; aussi vrai que je vis, il l'aurait payée. Je veux que vous en
+jugiez. Il se faufile, moi présent, en la compagnie de trois ou quatre
+messieurs chiens sous la table du duc; à peine y était-il resté,
+permettez-moi de le dire, le temps de pisser, que toute la chambre le
+sentait. À la porte le chien! dit l'un; quel est ce roquet-là? dit un
+autre; fouettez-le, dit un troisième; pendez-le, dit le duc. Moi qui
+connaissais l'odeur, je compris que c'était Crab: je m'en vais au
+garçon qui fouette les chiens: «Ami, lui dis-je, vous voulez battre le
+chien?»--Oui, vraiment, dit-il.--«Vous lui faites injure, ai-je
+dit: c'est moi qui ai fait la chose que vous savez.» Lui, sans autre
+question, me chasse de la chambre à coups de fouet. Combien y a-t-il
+de maîtres qui en voudraient faire autant pour leur domestique? Ce
+n'est pas tout; je dirai que l'on m'a mis aux ceps pour des puddings
+qu'il avait volés, et sans cela il eût été exécuté; je me suis laissé
+mettre au pilori pour des oies qu'il avait tuées, et sans cela il les
+aurait payées. Tu ne penses plus à cela maintenant; mais moi, je me
+souviens du tour que tu m'as joué, lorsque j'ai pris congé de madame
+Silvie. Ne t'ai-je pas toujours dit de me regarder et de faire ce que
+je fais? Quand m'as-tu vu lever la jambe, et lâcher de l'eau contre le
+vertugadin d'une demoiselle, m'as-tu jamais vu faire un pareil tour?
+
+(Protéo et Julie toujours déguisée entrent.)
+
+PROTÉO.--Tu t'appelles Sébastien? Tu me plais, je veux t'employer tout
+à l'heure.
+
+JULIE.--À tout ce qu'il vous plaira, monsieur; je ferai tout ce qui
+sera en mon pouvoir.
+
+PROTÉO.--Je l'espère, mon ami. (_A Launce._) Eh bien! rustaud, où
+avez-vous été flâner ces deux jours-ci?
+
+LAUNCE.--Ma foi, monsieur, j'ai porté à madame Silvie le chien dont
+vous m'aviez ordonné de lui faire présent.
+
+PROTÉO.--Et que dit-elle de mon petit Bijou?
+
+LAUNCE.--Mais elle dit que votre chien est un roquet, et que des
+remerciements de chien sont assez bons pour un pareil présent.
+
+PROTÉO.--- Mais elle a reçu mon chien?
+
+LAUNCE.--Non, vraiment, elle ne l'a pas reçu. Je l'ai ramené ici.
+
+PROTÉO.--Comment! tu lui as offert ce chien de ma part?
+
+LAUNCE.--Oui, monsieur. L'autre, qui était comme un écureuil, m'a été
+volé par les enfants du bourreau sur la place du marché; et, alors,
+j'ai offert à Silvie mon chien propre, qui est un chien dix fois plus
+gros que le vôtre. Ainsi le présent était bien plus considérable.
+
+PROTÉO.--Va-t'en; cours retrouver mon chien, ou ne reparais jamais
+à mes yeux. Va-t'en, te dis-je. Restes-tu là pour me faire mettre
+en colère? Un coquin qui m'expose tous les jours à rougir de ses
+sottises! (_Launce sort._) Sébastien, je t'ai pris à mon service,
+en partie parce que j'ai besoin d'un jeune homme comme toi, qui
+s'acquitte de mes ordres avec quelque intelligence; car je ne peux
+jamais me fier à ce butor; mais c'est encore plus pour ta physionomie
+et tes manières, qui, je ne me trompe point dans mes conjectures,
+annoncent une bonne éducation, un caractère heureux et franc. Sache
+donc bien que c'est à cause de cela que je te retiens à mon service.
+Pars à l'instant, et remets cet anneau à madame Silvie. Elle m'aimait
+bien, celle qui me l'a donné.
+
+JULIE.--Il paraît que vous ne l'aimiez pas, puisque vous vous défaites
+ainsi de ses présents. Elle est morte, probablement.
+
+PROTÉO.--Non, je crois qu'elle vit encore.
+
+JULIE.--Hélas!
+
+PROTÉO.--Pourquoi cet hélas?
+
+JULIE.--Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié d'elle.
+
+PROTÉO.--Pourquoi aurais-tu pitié d'elle?
+
+JULIE.--Parce que je crois qu'elle vous aimait autant que vous aimez
+votre madame Silvie. Elle rêve à celui qui a oublié sa tendresse
+et vous ne respirez que pour celle qui dédaigne vos hommages; c'est
+dommage que l'amour soit si contraire à lui-même, et cette pensée me
+force à dire _hélas_!
+
+PROTÉO.--Allons; donne-lui cet anneau et aussi cette lettre.--Voilà
+sa chambre; dis à madame Silvie que je réclame le céleste portrait
+qu'elle m'a promis. Ce message fait, reviens aussitôt à ma chambre, où
+tu me trouveras triste et solitaire.
+
+(Protéo sort.)
+
+JULIE.--Combien est-il de femmes qui voulussent se charger d'un pareil
+message?--Hélas! pauvre Protéo, tu as pris un renard pour servir de
+berger à tes brebis.--Hélas! malheureuse insensée, pourquoi plaindre
+celui dont le coeur me dédaigne? c'est parce qu'il en aime une autre
+qu'il me dédaigne; et moi, parce que je l'aime, je dois le plaindre.
+Voilà cet anneau même que je lui donnai, quand il me quitta, pour
+l'engager à se rappeler mon amour; et maintenant, malheureux messager,
+je suis chargée de demander ce que je ne voudrais pas obtenir; de
+porter ce que je voudrais qu'on refusât; de louer sa constance, que
+je voudrais entendre déprécier. Je suis la fidèle et sincère amante
+de mon maître; mais je ne puis le servir fidèlement, sans me trahir
+moi-même. Je veux cependant aller parler à Silvie en sa faveur, mais
+si froidement, que je souhaite (le ciel le sait!) de ne pas réussir.
+
+(Entre Silvie avec une suite.)
+
+JULIE.--Salut, madame; je vous conjure de vouloir bien m'indiquer le
+moyen de me rendre où je pourrai parler à madame Silvie.
+
+SILVIE.--Et que lui voudriez-vous, si j'étais elle-même?
+
+JULIE.--Si vous êtes Silvie, je vous conjure de vouloir bien entendre
+ce que l'on m'a chargé de vous dire.
+
+SILVIE.--De quelle part?
+
+JULIE.--De la part de mon maître, le seigneur Protéo.
+
+SILVIE.--Oh! il t'envoie pour un portrait, n'est-ce pas?
+
+JULIE.--Oui, mademoiselle.
+
+SILVIE.--Ursule, apportez ici mon portrait. (_Ursule apporte le
+portrait._) Va, donne ceci à ton maître, et dis-lui de ma part qu'une
+certaine Julie, que son coeur inconstant a pu oublier, ornerait
+beaucoup mieux sa chambre que cette ombre vaine.
+
+JULIE.--Madame, voudriez-vous bien lire cette lettre? Pardonnez,
+madame, j'allais vous en donner une qui ne vous est pas adressée;
+voici celle de Votre Seigneurie.
+
+SILVIE.--Laisse-moi revoir l'autre, je te prie.
+
+JULIE.--Je ne le puis; excusez-moi, madame.
+
+SILVIE.--Tiens, reprends celle-ci. Je ne veux pas jeter les yeux sur
+la lettre de ton maître; je sais quelle est farcie de protestations et
+de serments nouvellement inventés, et qu'il violerait aussi aisément
+que je déchire son papier.
+
+JULIE.--Il vous envoie aussi cet anneau, madame.
+
+SILVIE.--C'est une honte de plus pour celui qui me l'envoie; car je
+lui ai mille fois entendu dire que sa Julie le lui avait donné à son
+départ. Quoique son doigt parjure ait profané l'anneau, le mien ne
+fera point à Julie un tel affront.
+
+JULIE.--Elle vous remercie.
+
+SILVIE.--Que dis-tu?
+
+JULIE.--Je vous remercie, madame, de ce que vous avez compassion
+d'elle. La pauvre fille! mon maître l'a traitée bien mal.
+
+SILVIE.--Tu la connais donc?
+
+JULIE.--Presque aussi bien que moi-même; en pensant à ses malheurs, je
+vous jure que j'ai pleuré cent fois.
+
+SILVIE.--Probablement elle croit que Protéo l'a abandonnée.
+
+JULIE.--Je le crois; et c'est là ce qui cause ses chagrins.
+
+SILVIE.--N'est-elle pas d'une beauté rare?
+
+JULIE.--Elle a été beaucoup plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui,
+madame. Lorsqu'elle se croyait tendrement aimée de mon maître, elle
+était, à mon avis, aussi belle que vous; mais depuis qu'elle a négligé
+son miroir, et a quitté le masque qui la garantissait des feux du
+soleil, l'air a flétri les roses de son teint, il a fané les lis de
+ses joues, et elle est aujourd'hui aussi brune que moi.
+
+SILVIE.--Est-elle grande?
+
+JULIE.--A peu près de ma taille; car à la Pentecôte, lorsqu'on donnait
+les pantomimes de la fête, notre jeunesse me força de prendre un
+rôle de femme, et l'on me donna les habits de mademoiselle Julie,
+qui m'allaient aussi bien, à ce que disait tout le monde, que s'ils
+eussent été faits pour moi. C'est de là que je sais qu'elle est à
+peu près de ma taille; je la fis ce jour-là pleurer tout de bon, car
+j'avais à remplir un rôle fort triste, madame; je représentais Ariane
+abandonnée, et gémissant sur le parjure et l'indigne fuite de son
+cher Thésée; je versai des larmes si amères, que ma pauvre maîtresse
+attendrie pleura amèrement, et je veux mourir à l'instant, si je ne
+ressentais pas en pensée toutes ses douleurs.
+
+SILVIE.--Elle vous a des obligations, bon jeune homme. Hélas! la
+pauvre fille, délaissée et désolée! Je pleure moi-même, en pensant à
+ton récit. Tiens, mon bon ami, voici ma bourse; je te la donne à cause
+de ton aimable maîtresse, parce que tu l'aimes bien; adieu!
+
+(Silvie sort.)
+
+JULIE.--Et elle vous en remerciera, si jamais vous pouvez la
+connaître. Vertueuse Silvie! qu'elle est douce et belle! J'espère
+que les feux de mon maître se refroidiront, puisqu'elle prend tant
+d'intérêt au sort de ma maîtresse. Hélas! comme un coeur amoureux
+cherche lui-même à se faire illusion! Voici son portrait; que je le
+voie. Je crois que ma figure, si j'étais parée aussi, serait tout
+aussi agréable que la sienne; et cependant le peintre l'a un peu
+flattée, à moins que je ne me flatte pas trop moi-même. Sa chevelure
+est cendrée, la mienne est blonde comme l'or; si c'est là l'unique
+cause de son changement, je me procurerai des cheveux de la couleur
+des siens; ses yeux sont gris comme le verre, les miens le sont aussi.
+Oui, mais elle a le front très-bas, le mien est élevé. Qu'y a-t-il
+donc qui plaise en elle, que je ne puisse trouver aussi aimable en
+moi, si ce fol Amour n'était pas un dieu aveugle? Ombre de toi-même,
+allons, emporte cette ombre ennemie: c'est ta rivale. O toi, image
+insensible, tu seras adorée, baisée, aimée, idolâtrée, et s'il avait
+quelque sens commun dans son idolâtrie, il aurait ma personne au lieu
+d'un portrait. Je veux bien te traiter à cause de ta maîtresse, qui
+m'a traitée aussi avec bonté; autrement, je le jure par Jupiter,
+j'aurais effacé tes yeux inanimés, pour t'enlever l'amour de mon
+maître.
+
+(Elle sort.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Milan.--Une abbaye.
+
+ÉGLAMOUR _seul_.
+
+ÉGLAMOUR.--Le soleil commence à dorer l'occident, et bientôt voici
+l'heure où Silvie doit me venir joindre à la cellule du frère Patrice.
+Elle n'y manquera pas; car les amants ne manquent à l'heure que pour
+la devancer, tant ils sont empressés. Mais la voici. (_Entre Silvie._)
+Madame, je vous souhaite une heureuse soirée.
+
+SILVIE.--Amen! amen! Hâtons-nous, cher Églamour; sortons par la
+poterne de la muraille du monastère. Je crains d'être suivie par
+quelques espions.
+
+ÉGLAMOUR.--Ne craignez rien. La forêt n'est qu'à trois lieues d'ici;
+si nous pouvons la gagner, nous sommes en sûreté.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Appartement du palais du duc.
+
+THURIO, PROTÉO, JULIE.
+
+THURIO.--Eh bien! seigneur Protéo, que dit Silvie de ma demande?
+
+PROTÉO.--Oh! monsieur, je l'ai trouvée plus traitable qu'elle ne
+l'était naguère; et cependant elle trouve quelque chose encore à
+redire à votre personne.
+
+THURIO.--Quoi? Est-ce parce que ma jambe est trop longue?
+
+PROTÉO.--Non; c'est parce qu'elle est trop courte.
+
+THURIO.--Je prendrai des bottes pour la rendre un peu plus ronde.
+
+PROTÉO.--Mais l'amour ne veut pas être poussé à coup d'éperon, c'est
+ce qui lui déplaît.
+
+THURIO.--Que dit-elle de mon visage?
+
+PROTÉO.--Elle dit qu'il est blanc[52].
+
+[Note 52: _Fair_, blond, blanc, beau; _black_, noir, brun, etc.]
+
+THURIO.--Oh! elle ment, la petite friponne; mon visage est brun.
+
+PROTÉO.--Mais les perles sont blanches, et le proverbe dit: _qu'un
+homme brun est une perle aux yeux des belles dames_.
+
+JULIE, _à part_.--Oui, une perle qui crève les yeux des dames;
+j'aimerais mieux être aveugle que de la regarder.
+
+THURIO.--Comment trouve-t-elle que je raisonne?
+
+PROTÉO.--Mal, quand vous parlez de la guerre.
+
+THURIO.--Mais lorsque je raisonne sur l'amour et sur la paix?
+
+JULIE, _à part_.--Oh! beaucoup mieux quand vous vous tenez en paix.
+
+THURIO.--Que dit-elle de ma valeur?
+
+PROTÉO.--Monsieur, elle n'a aucun doute sur ce point.
+
+JULIE, _à part_.--Sans doute: elle connaît trop bien ta lâcheté.
+
+THURIO.--Et de ma naissance, qu'en dit-elle?
+
+PROTÉO.--Que vous _descendez_ d'une illustre famille.
+
+JULIE, _à part_.--Oui vraiment, d'un brave chevalier il est _descendu_
+à un franc imbécile.
+
+THURIO.--Considère-t-elle mes biens?
+
+PROTÉO.--Oui, et elle les plaint...
+
+THURIO.--Pourquoi donc?
+
+JULIE, _à part_.--D'être possédés par un pareil âne.
+
+PROTÉO.--Parce que vous les avez _loués_ désavantageusement.
+
+(Le duc paraît.)
+
+JULIE.--Voici le duc.
+
+LE DUC.--Bonjour, seigneur Protéo; bonjour, seigneur Thurio. Qui de
+vous deux a vu récemment le chevalier Églamour?
+
+THURIO.--Ce n'est pas moi.
+
+PROTÉO.--Ni moi.
+
+LE DUC--Avez-vous vu ma fille?
+
+PROTÉO.--Ni l'un ni l'autre.
+
+LE DUC.--Eh bien! alors elle est allée rejoindre ce rustre de
+Valentin, et le chevalier Églamour l'accompagne. Cela est certain; car
+le frère Laurence les a rencontrés tous les deux, pendant qu'il errait
+dans la forêt par pénitence. Il a bien reconnu Églamour, et il a
+soupçonné que c'était elle; mais comme elle était masquée, il n'en est
+pas sûr. D'ailleurs, elle m'a dit qu'elle devrait se confesser ce
+soir au père Patrice, et elle n'y est point allée. Ces circonstances
+confirment sa fuite. Je vous conjure donc de ne pas rester là à
+discourir, mais de monter à cheval sur l'heure et de me joindre sur
+le chemin de Mantoue, où ils se sont enfuis. Allons, chers amis,
+hâtez-vous et suivez-moi.
+
+THURIO.--Voilà une fille bien folle, de fuir le bonheur qui la suit.
+Je veux les suivre plutôt pour me venger d'Églamour que par amour pour
+l'ingrate Silvie.
+
+PROTÉO.--Et moi je veux les suivre, plutôt par amour pour Silvie que
+par haine pour Églamour qui l'accompagne.
+
+JULIE, _à part_.--Et moi je veux aussi les suivre, plutôt pour mettre
+obstacle à cet amour que par haine pour Silvie, à qui l'amour a fait
+prendre la fuite.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Forêt aux environs de Mantoue.
+
+SILVIE, _conduite par les_ VOLEURS.
+
+PREMIER VOLEUR.--Venez, venez, soyez tranquille; il faut que nous vous
+conduisions à notre capitaine.
+
+SILVIE.--Des malheurs mille fois plus grands m'ont appris à supporter
+celui-ci avec patience.
+
+SECOND VOLEUR.--Allons, conduisez-la.
+
+PREMIER VOLEUR.--Où est le gentilhomme qui était avec elle?
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Comme il a le pied très-leste, il nous a échappé;
+mais Moïse et Valère le suivent. Va avec elle à l'ouest de la forêt,
+où est notre capitaine; nous allons courir après le fuyard. Le taillis
+est gardé de toutes parts; il ne peut nous échapper.
+
+PREMIER VOLEUR.--Venez, il faut que je vous conduise à la caverne de
+notre capitaine: ne craignez rien, c'est un coeur généreux, et il ne
+souffrirait pas qu'une femme fût maltraitée.
+
+SILVIE.--O Valentin! je supporte ceci par amour pour toi!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Autre partie de la forêt.
+
+VALENTIN _entre_
+
+Combien l'habitude a d'empire sur l'homme: ces sombres déserts, ces
+bois solitaires, je les préfère aux villes peuplées et florissantes.
+Ici, je puis m'asseoir seul, sans être vu de personne; je puis unir
+ma voix gémissante aux accents plaintifs du rossignol et raconter mes
+douleurs; O toi qui habites dans mon sein, ne laisse pas la maison si
+longtemps sans maître, de peur que, tombant en ruines, l'édifice ne
+s'écroule et ne laisse plus aucun souvenir de ce qu'il était. Répare
+ma vie par ta présence, Silvie, aimable nymphe, console ton berger au
+désespoir.--Quels cris et quel tumulte on fait aujourd'hui! ce sont
+mes camarades qui font de leurs volontés leurs lois. Ils poursuivent
+probablement quelque malheureux voyageur. Ils m'aiment beaucoup, et
+cependant j'ai bien à faire à les empêcher de commettre des actions
+cruelles. Retire-toi, Valentin. Quel est celui qui s'avance de ce
+côté?
+
+(Valentin se retire à l'écart.)
+
+(Entrent Protéo, Silvie et Julie.)
+
+PROTÉO.--Belle Silvie (quoique vous n'ayez aucun égard à ce que fait
+votre serviteur), ce service que je vous ai rendu de hasarder ma vie
+et de vous arracher au brigand qui aurait fait violence à votre amour
+et à votre honneur mérite bien qu'en récompense vous m'accordiez au
+moins un tendre regard. Je ne puis demander une moindre faveur, et je
+suis sûr que vous ne pouvez donner moins.
+
+VALENTIN, _à part_.--Est-ce un songe, ce que je vois, ce que
+j'entends?--O amour! donne-moi la patience de supporter ceci un
+moment!
+
+SILVIE.--Malheureuse, infortunée que je suis!
+
+PROTÉO.--Vous étiez malheureuse avant que j'arrivasse; mais, depuis
+mon arrivée, je vous ai rendue heureuse.
+
+SILVIE.--Ton approche me rend la plus malheureuse des femmes!
+
+JULIE, _à part_.--Et moi aussi, quand il est auprès de vous.
+
+SILVIE.--Si j'eusse été saisie par un lion affamé, j'eusse mieux aimé
+servir de pâture à ce féroce animal, que de me voir sauvée par le
+traître Protéo. Ciel! sois-moi témoin combien j'aime Valentin! mon âme
+ne m'est pas plus chère que sa vie, et je déteste tout autant (car
+je n'en puis dire davantage) le lâche, le parjure Protéo! Va-t'en, ne
+m'importune plus!
+
+PROTÉO.--Quel danger, m'en eût-il dû coûter la vie, n'aurais-je pas
+affronté, pour obtenir un seul doux regard! Oh! c'est la malédiction
+éternelle de l'amour, que les femmes ne puissent aimer ceux qui les
+aiment.
+
+SILVIE.--C'est que Protéo n'aime point celle qui l'aime. Lis dans le
+coeur de ta Julie, le premier à qui tu aies promis ta foi, par mille
+et mille serments, dont tu as fait autant de parjures en m'aimant. Il
+ne te reste plus de foi, à moins que tu n'en eusses deux, ce qui est
+pis encore que de n'en avoir aucune; il vaut mieux n'en point avoir
+que d'en avoir plusieurs. Quand la foi est double, il y en a toujours
+une de trop. N'as-tu pas trahi ton plus fidèle ami?
+
+PROTÉO.--En amour, quel homme s'inquiète de son ami?
+
+SILVIE.--Tous les hommes, excepté Protéo.
+
+PROTÉO.--Eh bien! si les douces paroles de l'amour ne peuvent amollir
+ton coeur, je te ferai la cour en soldat, et, par la loi du plus
+fort, j'emploierai pour t'aimer ce qui répugne le plus à la nature de
+l'amour, la violence.
+
+SILVIE.--O ciel!
+
+PROTÉO.--Je te forcerai de céder à mes désirs.
+
+VALENTIN.--Misérable, laisse-la, éloigne ces mains odieuses et
+brutales, indigne et faux ami!
+
+PROTÉO.--Valentin!
+
+VALENTIN.--Ami comme tous les autres, c'est-à-dire sans foi et sans
+amour (car tels sont les amis de nos jours), perfide, tu as trahi
+toutes mes espérances. Il fallait que je le visse de mes yeux pour le
+croire. Maintenant je n'ose pas dire que j'ai un ami au monde, tu me
+prouverais le contraire. A qui se fier désormais, quand la main droite
+est infidèle au coeur? Protéo, je suis fâché de ne pouvoir plus
+avoir confiance en toi. Tu es cause que le monde entier va me devenir
+étranger: la blessure faite par un ami est la plus profonde! O siècle
+maudit! où de tous mes ennemis, c'est mon ami qui est le plus cruel de
+tous!
+
+PROTÉO.--Mon crime et ma honte me confondent. Pardonne-moi, Valentin;
+si un chagrin sincère suffit pour expier l'offense, je te l'offre ici:
+la douleur de mon remords égale le crime que j'ai commis.
+
+VALENTIN.--Je suis satisfait, et je te reçois de nouveau pour un
+honnête homme: celui qui n'est pas apaisé par le repentir n'est pas
+digne du ciel ni de la terre, car tous deux, se laissent attendrir, et
+le repentir apaise la colère de l'Éternel. Pour te donner une preuve
+de ma sincérité, je te cède tous les droits que je pouvais avoir sur
+Silvie.
+
+JULIE.--Malheureuse que je suis!
+
+(Elle s'évanouit.)
+
+PROTÉO.--Voyez donc ce jeune homme.
+
+VALENTIN.--Eh bien! mon garçon, qu'avez-vous? Qu'y a-t-il? Voyons,
+regardez-nous, parlez.
+
+JULIE.--Oh! mon brave monsieur, mon maître m'avait chargé de remettre
+une bague à madame Silvie, et j'ai oublié de le faire.
+
+PROTÉO.--Où est cette bague, mon garçon?
+
+JULIE.--La voici. Prenez.
+
+PROTÉO.--Comment? Laissez-moi voir. Eh! c'est la bague que j'ai donnée
+à Julie!
+
+JULIE.--Oh! pardonnez-moi, monsieur je me suis trompée. Voilà la bague
+que vous avez envoyée à Silvie.
+
+(Elle lui présente une bague.)
+
+PROTÉO.--D'où t'est venue cette bague? C'est celle que j'ai donnée à
+Julie en la quittant.
+
+JULIE.--Et c'est Julie elle-même qui me l'a donnée, et c'est Julie
+elle-même qui l'a apportée ici.
+
+PROTÉO.--Comment? Julie!
+
+JULIE.--Reconnais celle qui fut l'objet de tous tes serments qu'elle
+conservait profondément dans son coeur. Ah! combien de fois, par tes
+parjures, tu as voulu les en arracher! Protéo, rougis de me voir
+ici sous cet habit; rougis de ce qu'il m'a fallu revêtir ce costume
+indécent, si pourtant le déguisement inspiré par l'amour peut être
+honteux; aux yeux de la pudeur, il est bien moins honteux pour une
+femme de changer d'habit, qu'il ne l'est pour un homme de changer de
+sentiments.
+
+PROTÉO.--De changer de sentiments? Il est vrai; ô ciel! si l'homme
+était seulement constant, il serait parfait. Ce seul défaut l'entraîne
+dans tous les autres et le porte à tous les crimes. Mais mon
+inconstance finit avant même d'avoir commencé: qu'y a-t-il donc dans
+les traits de Silvie, que l'oeil de la constance ne puisse trouver
+plus charmant chez ma Julie?
+
+VALENTIN.--Allons, donnez-moi tous deux la main que j'aie la joie
+de former cette heureuse union. Il serait cruel que deux coeurs qui
+s'aiment tant fussent longtemps ennemis.
+
+PROTÉO.--J'en atteste le ciel! je ne désire pas autre chose.
+
+JULIE.--Et moi j'ai tout ce que je désire.
+
+(Entrent les voleurs, le duc et Thurio.)
+
+UN VOLEUR.--Une prise! une prise! une prise!
+
+VALENTIN.--Arrêtez, arrêtez! c'est mon seigneur le duc. Mon prince,
+vous êtes le bienvenu auprès d'un homme disgracié, de Valentin, que
+vous avez banni.
+
+LE DUC.--Comment? Valentin!
+
+THURIO.--J'aperçois Silvie, et Silvie est à moi.
+
+VALENTIN.--Thurio, recule ou reçois la mort. Ne t'avance pas à la
+portée de ma colère. Ne dis pas que Silvie est à toi.--S'il t'arrive
+de le répéter, Milan ne te reverra plus. La voici; ose seulement
+porter la main sur elle. Je te défie de toucher même de ton souffle
+celle que j'aime.
+
+THURIO.--Seigneur Valentin, je ne me soucie guère d'elle, moi. Je
+regarderais comme un fou celui qui voudrait exposer ses jours pour une
+fille qui ne l'aime pas: je n'ai aucune prétention sur elle, elle est
+donc à toi.
+
+LE DUC.--Tu n'en es que plus lâche et plus dégénéré, de l'abandonner
+sous un si frivole prétexte, après tous les moyens que tu as employés
+pour la gagner.--Oui, par l'honneur de mes ancêtres, j'honore ton
+courage, Valentin, et te crois digne de l'amour d'une impératrice.
+Sache donc que j'oublie dès ce moment tous tes torts, que je perds
+toute rancune et que je te rappelle à ma cour. Demande tous les
+honneurs dus à ton mérite, j'y souscris par ces mots: «Valentin, tu
+es un gentilhomme et de bonne maison; reçois la main de ta Silvie, tu
+l'as méritée.»
+
+VALENTIN.--Je vous rends grâces, mon prince; ce don fait mon bonheur,
+et je vous conjure maintenant, pour l'amour de votre fille, de
+m'accorder une grâce que je vais vous demander.
+
+LE DUC.--Je l'accorde pour l'amour de toi, quelle qu'elle soit.
+
+VALENTIN.--Ces hommes bannis, parmi lesquels j'ai vécu, sont doués
+de bonnes qualités; pardonnez-leur les fautes qu'ils ont faites,
+et qu'ils soient rappelés de leur exil. Mon prince, ils sont bien
+changés; ils sont devenus doux, civils et pleins de zèle pour le bien:
+ils peuvent rendre les plus grands services à l'État.
+
+LE DUC.--Tu l'emportes, je leur pardonne ainsi qu'à toi: dispose d'eux
+suivant les mérites que tu leur connais. Partons pour Milan, et que
+toutes nos querelles se terminent par la joie, les bals et les fêtes
+les plus solennelles.
+
+VALENTIN.--Et, sur la route, j'oserai prendre la liberté de vous faire
+sourire par le récit de mes aventures. Mon prince, que pensez-vous de
+ce page?
+
+LE DUC.--Je trouve que ce jeune homme a beaucoup de grâce; il rougit.
+
+VALENTIN.--Je vous réponds, mon prince, qu'il en a beaucoup plus qu'un
+jeune homme.
+
+LE DUC.--Que veux-tu dire par là?
+
+VALENTIN.--Si vous le permettez, mon prince, je vous raconterai en
+route des aventures qui vous surprendront. Viens, Protéo; ce sera ta
+pénitence d'entendre raconter l'histoire de tes amours. Ensuite le
+jour de notre mariage sera le vôtre, nous n'aurons qu'un seul festin,
+qu'une seule maison, et qu'un mutuel et commun bonheur.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Deux Gentilshommes de Vérone
+by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE ***
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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