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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:30 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Deux Gentilshommes de Vérone + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: September 17, 2005 [EBook #16710] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 3 + Timon d'Athènes + Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone. + Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été. + Tout est bien qui finit bien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + ====================================================================== + + + LES + DEUX GENTILSHOMMES + DE VÉRONE + + COMÉDIE + + + + +NOTICE SUR LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE + +Cette pièce, une des moins remarquables de Shakspeare, ressemble à +beaucoup d'égards à un roman dialogué: cette idée se fortifie quand +on lit, dans la _Diane_ de Montemayor, la nouvelle où le poëte a sans +doute puisé sa comédie: soit que la _Diane_ lui eût été connue dans +une traduction, soit qu'un romancier anglais l'eût imitée ou refondue +dans un autre ouvrage. + +Dans l'épisode de la _Diane_, nous voyons une bergère-amazone sauver +trois nymphes de la violence de trois hommes sauvages, et leur +raconter ensuite, sur la rive d'une _onde au doux murmure_, comment +elle a été la victime des persécutions de Vénus, à qui sa mère, dans +une discussion mythologique, avait eu l'indiscrétion de préférer +Pallas. + +La belle Félismena reçoit un billet de don Félix, qu'elle lit après +avoir bien grondé sa suivante, qui a eu l'audace de le lui remettre. +Elle aime don Félix et se hâte de lui en faire l'aveu; mais le père du +jeune homme s'oppose à leur mariage et envoie son fils dans une cour +étrangère, pour lui faire oublier l'engagement qu'il n'approuve pas. +Félismena ne peut vivre en son absence; elle se procure des habits de +page et va retrouver son amant; mais déjà don Félix en aime une autre, +et Félismena, qui passe à son service à la faveur de son déguisement, +devient le porteur de ses billets doux. Célie, sa rivale, se prend +tout à coup d'une tendre passion pour le page prétendu, et don Félix +ne reçoit plus de réponses favorables de sa belle que quand Félismena +est son messager. Cependant ce cavalier se désole des rigueurs de +Célie: son désespoir devient si grand que Félismena, craignant pour la +vie de celui qu'elle aime, se jette aux genoux de sa rivale, qui +croit que le page va l'implorer pour lui-même. Furieuse de l'entendre +solliciter pour son maître, elle ne peut supporter la vie et meurt de +douleur. + +Don Félix, à cette nouvelle, part sans dire à personne où il va, et la +fidèle Félismena court le monde à sa recherche. + +Voilà une partie des circonstances que Shakspeare a évidemment +empruntées pour les deux Véronais, mais il a su en ajouter d'autres; +et le personnage comique de Launce est une idée originale qui +n'appartient qu'à lui. Chaque fois que Launce paraît avec son chien, +on est d'abord forcé de rire, quitte à blâmer ensuite la trivialité de +quelques plaisanteries. Ces scènes sentent un peu la farce, mais elles +sont marquées au coin de l'originalité. + +Speed, l'autre valet, est totalement éclipsé par Launce; cependant il +prouve à son maître, d'une manière piquante, qu'il est amoureux. + +La coquetterie de Julie, quand elle reçoit la lettre de Protéo, est +aussi une idée des plus gracieuses; mais, en général, comme Jonson le +fait observer, on trouve dans cette pièce un singulier mélange +d'art et de négligence qui a fait douter qu'elle fût réellement de +Shakspeare. On doit peu s'arrêter à la critique de l'unité de lieu, +qui n'a jamais été aussi ouvertement violée par le poëte; mais +l'inconséquence du caractère de Protéo est bien plus impardonnable que +toutes les fautes contre la géographie et les lois d'Aristote. + +La versification des _Deux Gentilshommes de Vérone_ est presque +toujours excellente, et on y trouve une foule de détails qu'embellit +la poésie la plus riche. + +Malone place la composition de cette pièce dans l'année 1596. Elle +appartient visiblement à la jeunesse de l'auteur. + + + + +LES +DEUX GENTILSHOMMES +DE VÉRONE + +COMÉDIE + + + +PERSONNAGES + + LE DUC DE MILAN, père de Silvie. + VALENTIN,} deux gentilhommes de Vérone. + PROTÉO, } + ANTONIO, père de Protéo. + THURIO, espèce de fou, ridicule rival + de Valentin. + ÉGLAMOUR, confident de Silvie, qui + favorise son évasion. + L'HÔTE chez lequel loge Julie à Milan. + SPEED, valet bouffon de Valentin. + LAUNCE, valet de Protéo. + PANTHINO, valet d'Antonio. + JULIE, dame de Vérone aimée de Protéo. + SILVIE, fille du duc de Milan, aimée + de Valentin. + LUCETTE, suivante de Julie. + Proscrits. + Domestiques, musiciens. + +La scène est tantôt à Vérone, tantôt à Milan, et sur les frontières de +Mantoue. + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +VALENTIN, PROTÉO. + +VALENTIN.--Cesse de vouloir me persuader, mon cher Protéo; le jeune +homme qui demeure toujours dans sa patrie n'a jamais qu'un esprit +borné. Si l'amour n'enchaînait pas tes jeunes années aux doux regards +d'une amante digne de tes hommages, je t'engagerais à m'accompagner +pour voir les merveilles du monde, plutôt que de t'engourdir ici +dans une stupide indolence, et d'user ta jeunesse dans une inertie +incapable de donner des formes; mais puisque tu aimes, aime toujours, +et tâche d'être aussi heureux dans tes amours, que je voudrais l'être +moi-même lorsque je commencerai d'aimer. + +PROTÉO.--Veux-tu donc me quitter? Adieu, mon cher Valentin! Pense +à ton Protéo, si par hasard tu vois dans tes voyages quelque objet +remarquable et rare, désire de m'avoir avec toi pour partager ton +bonheur, lorsqu'il t'arrivera quelque bonne fortune; et dans tes +dangers, si jamais le danger t'environne, recommande tes malheurs à +mes saintes prières, car je veux être ton intercesseur, Valentin. + +VALENTIN.--Oui, et prier pour moi dans un livre d'amour. + +PROTÉO.--Je prierai pour toi dans certain livre que j'aime. + +VALENTIN.--C'est-à-dire dans quelque sot livre de profond amour comme +l'histoire du jeune Léandre qui traversa l'Hellespont[1]. + +PROTÉO.--C'est une histoire profonde d'un plus profond amour; car +Léandre avait de l'amour par-dessus les souliers. + +VALENTIN.--Tu dis vrai, car tu as de l'amour par-dessus les bottes et +tu n'as pas encore traversé l'Hellespont à la nage. + +PROTÉO.--Par-dessus les bottes? Ne me porte pas de bottes[2]. + +VALENTIN.--Je m'en garderai bien, car ce serait à propos de bottes[3]. + +[Note 1: La traduction de Musée, par Marlowe, était populaire et le +méritait; son _Héro et Léandre_ serait digne de Dryden.] + +[Note 2: _Give me not the boots_, expression proverbiale qui signifie: +«Ne te joue pas de moi,» et qui revient à l'ancienne phrase française: +«Bailler foin en cornes.»] + +[Note 3: Nous avons employé un équivalent à ces mots: _it boots thee +not_, «cela t'est inutile.»] + +PROTÉO--Comment? + +VALENTIN.--Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de ses gémissements +que le mépris, et un timide regard pour les soupirs d'un coeur blessé! +Acheter un moment de joie passagère par les ennuis et les fatigues +de vingt nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut +peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez donc gagné que +des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, l'amour n'est qu'une folie +qu'obtient votre esprit, ou votre esprit est vaincu par une folie. + +PROTÉO.--Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou? + +VALENTIN.--Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu ne le deviennes. + +PROTÉO.--C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas l'amour. + +VALENTIN.--L'amour est ton maître, car il te maîtrise; et celui qui se +laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait pas, ce me semble, être +rangé parmi les sages. + +PROTÉO.--Les auteurs disent cependant que l'amour habite dans les +esprits les plus élevés, comme le ver dévorant s'attache au bouton de +la plus belle rose. + +VALENTIN.--Et les auteurs disent aussi que, comme le bouton le plus +précoce est rongé intérieurement par un ver avant qu'il s'épanouisse, +de même l'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils +se fanent dans la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et +tout le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer ici +le temps à te donner des conseils, puisque tu es tout dévoué à de +tendres désirs? Encore une fois, adieu! Mon père est sur le port à +m'attendre pour me voir monter sur le vaisseau. + +PROTÉO.--Et je veux t'y conduire, Valentin. + +VALENTIN.--Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire adieu ici. Quand +je serai à Milan, que tes lettres m'informent de tes succès en amour, +et de tout ce qui pourra arriver ici pendant l'absence de ton ami; je +te visiterai aussi par mes lettres. + +PROTÉO.--Puisses-tu ne trouver à Milan que le bonheur! + +VALENTIN.--Je t'en souhaite autant à Vérone. Adieu! + +(Il sort.) + +PROTÉO.--Il poursuit l'honneur et moi l'amour; il abandonne ses amis +pour les honorer davantage; et moi j'abandonne tout, mes amis +et moi-même pour l'amour. C'est toi, Julie, c'est toi qui m'as +métamorphosé! Tu me fais négliger mes études, perdre mon temps, +combattre les plus sages conseils et compter pour rien tout l'univers; +mon esprit s'affaiblit dans les rêveries, et mon coeur est malade +d'inquiétude. + +(Entre Speed.) + +SPEED.--Seigneur Protéo, Dieu vous garde! avez-vous vu mon maître? + +PROTÉO.--Il vient de partir d'ici et va s'embarquer pour Milan. + +SPEED.--Vingt contre un alors qu'il est embarqué déjà, et j'ai fait le +mouton[4] en le perdant. + +[Note 4: J'ai fait la bête. Mouton se dit _sheep_ en anglais et se +prononce comme _ship_, qui veut dire vaisseau. Voilà la clef des +équivoques qui suivent.] + +PROTÉO.--En effet, le mouton s'égare souvent, si le berger est absent +quelque temps. + +SPEED.--Vous concluez donc que mon maître est un berger et moi un +mouton? + +PROTÉO.--Oui. + +SPEED.--Eh bien! alors mes cornes sont ses cornes, que je dorme ou que +je veille. + +PROTÉO.--Sotte réponse et digne d'un mouton. + +SPEED.--Nouvelle preuve que je suis un mouton. + +PROTÉO.--Oui, et ton maître un berger. + +SPEED.--Et pourtant je pourrais le nier pour une certaine raison. + +PROTÉO.--Cela ira bien mal, si je ne le prouve point par une autre. + +SPEED.--Le berger cherche le mouton, et le mouton ne cherche pas le +berger; mais moi je cherche mon maître et mon maître ne me cherche +pas; je ne suis donc pas un mouton. + +PROTÉO.--Le mouton suit le berger pour obtenir du fourrage, et le +berger ne suit point le mouton pour un peu de nourriture; tu suis ton +maître pour des gages, et ton maître ne te suit pas pour des gages. +Donc tu es un mouton. + +SPEED.--Encore une preuve semblable, et vous me ferez crier _beh_! + +PROTÉO.--Mais, écoute-moi, as-tu remis ma lettre à Julie? + +SPEED.--Oui, monsieur. Moi mouton perdu, j'ai remis votre lettre à +Julie, mouton en corset[5], et Julie, mouton en corset, ne m'a rien +donné pour ma peine à moi mouton perdu. + +PROTÉO.--Voilà un bien petit pâturage pour tant de moutons. + +SPEED.--Si la terre en est trop chargée, vous feriez mieux de +l'attacher. + +PROTÉO.--Non, tu t'égares, il vaudrait mieux te parquer[6]. + +SPEED.--Oh! monsieur, je me contenterai de moins d'une livre pour +avoir porté votre lettre. + +PROTÉO.--Tu te méprends; je veux parler d'un parc[7]. + +SPEED.--D'une livre à une épingle[8]? Tournez-la de tous les côtés, +c'est trois fois trop peu pour porter une lettre à votre belle. + +PROTÉO.--Mais qu'a-t-elle dit? a-t-elle fait un signe de tête? + +SPEED _fait un signe de tête_.--Bête! + +PROTÉO.--Qui appelles-tu bête[9]? + +SPEED.--Vous vous trompez, monsieur, c'est vous qui avez dit bête, +puisque vous avez pris la peine de le dire, gardez-le pour votre +peine[10]. + +[Note 5: _Mutton laced_ était un terme tellement commun, pour désigner +une courtisane, que la rue la plus fréquentée par ces femmes, à +Clerkenwell, était appelée _Mutton-lane_.] + +[Note 6: Équivoque intraduisible. _Pound_, livre sterling, et _to +pound_, parquer.] + +[Note 7: Speed feint toujours de prendre un mot pour l'autre.] + +[Note 8: _Pin-fold,_ bergerie; _pin_, épingle.] + +[Note 9-10: PROTÉO. _Did she nod_?--SPEED. _I_.--PROTÉO. _Nod I why! +that is noddy_.--SPEED. _You mistook, sir_. + +_Nod_, signe de tête; _to nod_, faire un signe de tête; _noddy_, +nigaud; _I_, je; pauvres équivoques. Le lecteur perd peu de chose si +la traduction est impossible. + +Selon Pope, cette scène aurait été interpolée par les comédiens.] + +PROTÉO.--Non, non, tu le prendras pour avoir porté la lettre. + +SPEED.--Fort bien! je m'aperçois qu'il faut que je supporte avec vous. + +PROTÉO.--Comment! monsieur, que supportez-vous avec moi? + +SPEED.--Pardieu, monsieur, la lettre sans doute, n'ayant que le mot de +bête pour ma peine. + +PROTÉO.--Malepeste, tu as l'esprit vif! + +SPEED.--Et pourtant il ne peut attraper votre bourse paresseuse. + +PROTÉO.--Allons, allons, qu'a-t-elle dit? acquitte-toi promptement de +ton message. + +SPEED.--Acquittez-vous avec votre bourse, afin que nous soyons quittes +tous deux. + +PROTÉO.--Eh bien! voilà pour ta peine; qu'a-t-elle dit? + +SPEED.--Sur ma foi, monsieur, je crois que vous ne la gagnerez pas +aisément. + +PROTÉO.--Quoi donc? t'en a-t-elle laissé tant voir? + +SPEED.--Vraiment, monsieur, je n'ai rien vu d'elle; non, non, pas même +un ducat pour lui avoir remis votre lettre; et puisqu'elle a été si +dure envers moi, qui lui ai porté votre coeur, je crains qu'elle ne +soit aussi dure à vous ouvrir le sien; ne lui donnez pas d'autres +gages d'amour que des pierres, car elle est aussi dure que l'acier. + +PROTÉO.--Comment! elle ne t'a rien dit? + +SPEED.--Non pas seulement: _Tenez, mon ami, prenez cela pour votre +peine_. Pour me prouver votre générosité vous m'avez donné un teston! +Aussi en récompense vous pourrez à l'avenir porter vos lettres +vous-même; et ainsi, monsieur, je vous recommanderai à mon maître. + +PROTÉO.--Va, pars pour sauver du naufrage ton vaisseau, qui ne peut +périr en t'ayant sur son bord; car tu es destiné à périr à terre +d'une mort moins humide. Il me faut envoyer quelque autre messager, je +craindrais que ma Julie ne dédaignât mes lettres, si elle les recevait +d'un aussi indigne facteur. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Vérone. Jardin de la maison de Julie. + +JULIE et LUCETTE. + +JULIE.--Mais dis-moi donc, Lucette, à présent que nous sommes seules, +est-ce que tu voudrais me conseiller de tomber amoureuse[11]? + +[Note 11: Devenir amoureux se dit en anglais: _to fall in love_, tomber +en amour; voilà pourquoi Lucette répond en isolant le verbe _to fall_, +tomber.] + +LUCETTE.--Oui, madame, afin de ne pas trébucher sans vous y attendre. + +JULIE.--Et de toute la belle troupe de gentilshommes que tu vois +tous les jours me faire la cour, lequel est à ton avis le plus digne +d'amour? + +LUCETTE.--S'il vous plait, répétez-moi leurs noms, je vous dirai ce +que je pense suivant mes faibles lumières. + +JULIE.--Que penses-tu du beau chevalier Églamour[12]? + +[Note 12: Il ne faut pas confondre cet _innamorato_ insignifiant avec +le chevalier Églamour, personnage que nous trouvons à Milan, et qui a +juré fidélité et chasteté sur le tombeau de son épouse.] + +LUCETTE.--Que c'est un chevalier au doux langage, élégant et bien +tourné. Mais si j'étais vous, il ne serait jamais à moi. + +JULIE.--Que penses-tu du riche Mercatio? + +LUCETTE.--Très-bien de sa richesse; mais de sa personne, comme ça. + +JULIE.--Et que penses-tu de l'aimable Protéo? + +LUCETTE.--Dieu! Dieu! comme la folie s'empare quelquefois de nous! + +JULIE.--Comment donc? Et pourquoi cette exclamation à propos de son +nom? + +LUCETTE.--Je vous demande pardon, madame, il est honteux à moi, petite +créature que je suis, de juger ainsi d'aimables cavaliers. + +JULIE.--Et pourquoi ne pas traiter Protéo comme les autres? + +LUCETTE.--Eh bien! alors, ils sont tous bien; mais je le trouve le +plus aimable. + +JULIE.--Et ta raison? + +LUCETTE.--Je n'en ai pas d'autre qu'une raison de femme. Je le trouve +le plus aimable, parce que je le trouve le plus aimable. + +JULIE.--Et tu voudrais donc que mon amour se fixât sur lui? + +LUCETTE.--Oui, si vous pensiez que c'est ne pas le mal placer. + +JULIE.--Eh bien! c'est celui de tous qui a fait le moins d'impression +sur moi. + +LUCETTE.--Je crois cependant qu'il est celui de tous qui vous aime le +plus. + +JULIE.--Si peu de paroles indiquent un amour bien faible. + +LUCETTE.--Le feu le mieux renfermé est celui qui brûle le plus. + +JULIE.--Ils n'aiment pas, ceux qui ne montrent point leur amour. + +LUCETTE.--Oh! ils aiment bien moins encore, ceux qui font connaître +leur amour à tout le monde. + +JULIE.--Je voudrais savoir ce qu'il pense. + +LUCETTE.--Lisez cette lettre, madame. + +JULIE, _à Lucette_.--Dis-moi de quelle part? + +LUCETTE.--Vous le verrez en la lisant. + +JULIE.--Dis-moi, dis qui te l'a donnée. + +LUCETTE.--Le page du seigneur Valentin, qui, à ce que je pense, était +envoyé par Protéo. Il voulait vous la remettre à vous-même; mais, +comme il m'a trouvée par les chemins, je l'ai reçue en votre nom: +pardonnez-moi ma faute, madame. + +JULIE.--Vraiment, sur mon honneur, vous êtes une excellente +négociatrice! Comment osez-vous vous prêter à recevoir des lettres +amoureuses et à conspirer contre ma jeunesse? Croyez-moi, vous +choisissez là un bel emploi, et qui vous convient à merveille! Tenez, +reprenez ce papier; songez à le rendre, ou ne reparaissez jamais +devant moi. + +LUCETTE.--Quand on plaide pour l'amour, on mérite une autre récompense +que la haine. + +JULIE.--Voulez-vous sortir? + +LUCETTE.--Afin de vous donner le loisir de réfléchir. + +(Elle sort.) + +JULIE, _seule_.--Et cependant je voudrais bien avoir parcouru cette +lettre. Il serait honteux maintenant de la rappeler et d'aller la +prier de faire une faute pour laquelle je viens de la gronder. Qu'elle +est insensée! comment? Elle sait que je suis fille, et elle ne me +force pas de lire cette lettre! car les filles, par pudeur[13], disent +_non_, et voudraient que le questionneur interprétât ce _non_ par +_oui_. Fi donc! fi donc! que l'amour est fantasque et bizarre! il +ressemble à un enfant capricieux qui égratigne sa nourrice, et qui +l'instant d'après, tout humilié, baise la verge. Avec quelle brutalité +j'ai chassé Lucette, lorsque j'aurais désiré qu'elle restât ici! +avec quelle dureté je me suis étudiée à lui montrer un front irrité, +lorsqu'une joie intérieure forçait mon coeur à sourire! allons, ma +pénitence sera de rappeler Lucette et de lui demander pardon de ma +folie.--Lucette! Lucette! + +[Note 13: _Les filles disent non et le prennent_. Vieux proverbe.] + +(Lucette rentre.) + +LUCETTE.--Que désirez-vous, madame? + +JULIE.--Est-il bientôt l'heure de dîner? + +LUCETTE.--Je le voudrais, afin que vous pussiez passer votre mauvaise +humeur[14] sur le dîner et non sur votre suivante. + +[Note 14: _Stomach_, estomac. Appétit et dépit, mauvaise humeur. _Meat_ +et _maid_ sont aussi des mots de son presque analogue.] + +JULIE.--Qu'est-ce donc que vous relevez là si doucement? + +LUCETTE.--Rien. + +JULIE.--Pourquoi donc vous êtes-vous baissée? + +LUCETTE.--Pour ramasser un papier que j'avais laissé tomber. + +JULIE.--Et n'est-ce donc rien que ce papier? + +LUCETTE.--Non, rien qui me regarde. + +JULIE.--Alors, laissez-le à terre pour ceux qu'il regarde. + +LUCETTE.--Madame, il ne peut leur en imposer, si on l'interprète bien. + +JULIE.--C'est quelque amant sans doute qui vous a écrit une lettre en +vers. + +LUCETTE.--Pour que je puisse chanter ces vers, madame, donnez-moi un +air; je vous prie; vous en savez plusieurs. + +JULIE.--J'en ai le moins possible pour de telles bagatelles; il +vaudrait mieux les chanter sur l'air: _Lumière d'amour_[15]. + +LUCETTE.--Ils sont trop lourds pour un air si léger. + +JULIE.--Lourds! sans doute qu'ils sont chargés d'un refrain[16]? + +LUCETTE.--Oui, et qui serait mélodieux si vous le chantiez. + +JULIE.--Pourquoi ne le chanteriez-vous pas vous-même? + +LUCETTE.--Je ne puis monter si haut. + +JULIE.--Voyons votre chanson.--Eh bien! mignonne? + +LUCETTE.--Continuez sur ce ton et vous la chanterez, et pourtant je +n'aime pas ce ton-là. + +JULIE.--Vous ne l'aimez pas? + +LUCETTE.--Non madame, il est trop aigu[17]. + +JULIE.--Et vous, mignonne, trop impertinente. + +LUCETTE.--Ah! maintenant vous êtes trop dans le mineur[18], et vous +détruisez l'harmonie par une dissonance trop dure; il ne manque qu'un +ténor pour accompagner votre chanson. + +[Note 15: _Light of love_, lumière d'amour ou légère d'amour.] + +[Note 16: _Burden_, refrain ou fardeau.] + +[Note 17: _You are too sharp_, vous êtes trop dans le _dièze_, +équivoque sur le mot _sharp_.] + +[Note 18: _You are too flat_, vous êtes trop dans le _bémol_.] + +JULIE.--Le ténor est étouffé par votre basse continue. + +LUCETTE.--A vrai dire, je fais la basse pour Protéo. + +JULIE.--Ce bavardage ne m'importunera plus; voici le billet avec la +protestation (_Elle déchire la lettre_.) Allez, allez-vous-en, et +laissez là ce papier, vous voudriez le toucher pour me mettre en +colère. + +LUCETTE.--Elle s'y prend d'une manière étrange, mais elle serait +charmée d'avoir à se fâcher pour une seconde lettre. + +(Elle sort.) + +JULIE, _seule_.--Ah! plût à Dieu que je ressentisse ce courroux contre +cette lettre! O mains haïssables, d'avoir déchiré des paroles si +tendres! Ingrats frelons, qui vous nourrissez du miel le plus doux et +qui percez de vos dards l'abeille qui vous le donne! Pour expier ma +faute, je baiserai chaque fragment de cette lettre. Ici est écrit: +_tendre Julie_; ah! plutôt _cruelle Julie!_ Pour te punir de ton +ingratitude, je jette ton nom sur ces pierres et je foule à mes pieds +ton dédain. Voyez. Ici est écrit: _Protéo blessé d'amour_. Pauvre nom +blessé, je veux te recueillir dans mon sein comme dans un lit, jusqu'à +ce que ta blessure soit bien guérie, et voilà comme je la soude avec +un baiser souverain. Mais le nom de _Protéo_ était écrit plusieurs +fois.....--Retiens ton haleine, bon zéphyr, n'emporte pas un seul mot, +et que je retrouve chaque syllabe de la lettre..... excepté mon nom; +pour lui, qu'un tourbillon l'enlève sur la cime affreuse d'un rocher +désert suspendu sur les eaux, et que de là il l'entraîne dans les +flots de la mer irritée! Vois, dans une seule ligne son nom est écrit +deux fois: _Le pauvre malheureux Protéo, le passionné Protéo..... à +la douce Julie_; oui, je veux mettre ces derniers mots en pièces.--Et +cependant, non. Il a si bien su les réunir à son nom infortuné, que +je veux les plier ensemble. Allons, baisez-vous, embrassez-vous, +disputez-vous, faites ce que vous voudrez. + +(Lucette revient.) + +LUCETTE.--Madame, le dîner est prêt, et votre père vous attend..... + +JULIE.--Eh bien! allons. + +LUCETTE.--Comment? Est-ce que ces papiers vont raconter des histoires? + +JULIE.--Si vous en faites cas, il vaut mieux les relever. + +LUCETTE.--Moi, l'on m'a _relevée_ pour les avoir posés à terre; +cependant il ne faut pas qu'il y restent, de peur qu'ils n'y prennent +froid. + +JULIE.--Je vois que vous vous souvenez de loin. + +LUCETTE.--Vraiment, madame, vous pouvez dire ce que vous voyez. Je +vois aussi les choses, bien que vous vous imaginiez que je ferme les +yeux. + +JULIE.--Allons, allons, vous plaît-il de me suivre? + +(Elles sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Appartement de la maison d'Antonio. + +ANTONIO ET PANTHINO. + +ANTONIO.--Dites-moi, Panthino, quel est le grave discours que mon +frère vous tenait dans le cloître? + +PANTHINO.--Il parlait de son neveu Protéo, de votre fils. + +ANTONIO.--Et qu'en a-t-il dit? + +PANTHINO.--Il s'étonne que Votre Seigneurie souffre qu'il passe ici +sa jeunesse, tandis que tant d'autres pères, de moindre distinction, +envoient voyager leurs fils pour chercher de l'avancement, les uns à +la guerre pour y tenter fortune, les autres à la découverte des +îles lointaines[19], d'autres pour s'instruire dans les universités +savantes. Il dit que votre fils Protéo était propre à réussir dans +la plupart de ces exercices, et même dans tous; et il me conjurait de +vous importuner de ne plus lui laisser perdre son temps au logis, car +ce serait un grand inconvénient pour lui, dans un âge avancé, de ne +pas avoir voyagé dans sa jeunesse. + +[Note 19: Les fils de bonne maison voyageaient fréquemment du temps +de Shakspeare, qui regardait les voyages comme propres à former le +caractère et les idées.] + +ANTONIO.--Tu n'as pas grand besoin de m'importuner pour cela; il y a +plus d'un mois que j'y rêve. J'ai bien remarqué la perte de son temps, +et comment, sans l'étude et la connaissance du monde, il ne peut +jamais devenir un homme parfait. L'expérience s'acquiert par +l'application et se perfectionne pas le cours rapide du temps. Dis-moi +donc où il serait le plus à propos de l'envoyer. + +PANTHINO.--Je pense que Votre Seigneurie n'ignore pas que son ami, le +jeune Valentin, est attaché à la cour royale de l'empereur[20]. + +[Note 20: Les empereurs tenaient quelquefois leur cour à Milan; mais, à +peine le poëte nous y aura-t-il conduits qu'il nous introduira, on ne +sait par quel caprice, à la cour du duc.] + +ANTONIO.--Je le sais. + +PANTHINO.--Il serait bon, ce me semble, d'y envoyer aussi votre fils; +là il pourra s'exercer dans les joutes et les tournois, entendre un +beau langage, converser avec des hommes d'un sang illustre, et se +former à tous les exercices dignes de sa jeunesse et de la noblesse de +sa naissance. + +ANTONIO.--J'aime tes avis, tu m'as très-bien conseillé; et, pour +montrer combien j'approuve ton projet, je veux que sur-le-champ il +soit exécuté, et que mon fils parte le plus tôt possible pour la cour +de l'empereur. + +PANTHINO.--Demain, si cela vous convient, il peut accompagner Alphonse +et quelques autres gentilshommes de bonne réputation, qui vont saluer +l'empereur et lui offrir leurs services. + +ANTONIO.--Bonne compagnie; demain Protéo partira avec eux; et, puisque +le voici fort à propos, je vais lui déclarer net ma résolution. + +(Entre Protéo.) + +PROTÉO, _à l'écart._--O douce amie! douces lignes! douce existence! +Voilà sa main! l'interprète de son coeur! Voici ses serments d'amour, +et le gage de son honneur. Ah! si nos pères pouvaient approuver nos +amours, et sceller par leur consentement notre bonheur. O céleste +Julie! + +ANTONIO.--Comment! Quelle est donc cette lettre que vous lisez là? + +PROTÉO.--Sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, ce sont deux mots +d'amitié que m'envoie Valentin, et qui m'ont été remis par un ami qui +arrive de Milan. + +ANTONIO.--Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles. + +PROTÉO.--Il n'y a aucune nouvelle, seigneur; il m'écrit seulement +combien la vie qu'il mène est heureuse, combien il est aimé par +l'empereur; il me souhaite avec lui pour partager son bonheur. + +ANTONIO.--Et que pensez-vous de son désir? + +PROTÉO.--Je pense, seigneur, comme un fils obéissant qui dépend de son +père, et non des voeux de l'amitié. + +ANTONIO.--Ma volonté s'accorde parfaitement avec son désir; n'allez +pas hésiter sur un parti que je vous propose si brusquement; car +ce que je veux, je le veux, et tout finit là. Je suis décidé à vous +envoyer passer quelque temps, avec Valentin, à la cour de l'empereur. +Vous recevrez de moi une pension semblable à celle que sa famille lui +donne pour sa subsistance. Soyez prêt à partir dès demain: point de +prétextes. Je le veux absolument. + +PROTÉO.--Mais, seigneur, je ne puis pas sitôt être pourvu de tout; je +vous conjure de m'accorder un jour ou deux. + +ANTONIO.--Vois-tu, tout ce dont tu auras besoin, on te l'enverra +quand tu seras parti; plus de retard; il faut partir demain. Suis-moi, +Panthino; tu vas t'occuper de hâter ses préparatifs. + +(Antonio et Panthino sortent.) + +PROTÉO, _seul_.--Ainsi j'ai évité le feu dans la crainte de me brûler, +et je me suis jeté dans la mer où je me suis noyé. Je craignais +de montrer à mon père la lettre de Julie, de peur qu'il n'eût des +objections à mon amour; et c'est de mon excuse même qu'il se prévaut +contre mon amour. Oh! que le printemps de l'amour ressemble bien à +l'éclat incertain d'un jour d'avril, qui tantôt montre toute la beauté +du soleil, et qu'à chaque instant un nuage vient obscurcir! + +(Panthino revient.) + +PANTHINO.--Seigneur Protéo, votre père vous demande. Il est +très-pressé: ainsi, je vous prie, allez vite. + +PROTÉO.--Quoi, j'en suis là! Mon coeur y consent, et mille fois +cependant il me dit _non_. + +(Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Milan. Appartement dans le palais du duc. + +VALENTIN et SPEED. + +SPEED.--Votre gant, monsieur. + +VALENTIN.--Ce n'est pas le mien; j'ai mes gants. + +SPEED.--Celui-ci, cependant, pourrait bien être aussi le vôtre, +quoiqu'il n'y en ait qu'un[21]. + +[Note 21: Il paraît que _on_ et _one_ se prononçaient jadis de même. +Speed joue ici sur ces deux mots.] + +VALENTIN.--Laisse-moi le voir; ah! oui, donne, il est à moi! doux +ornement qui pare une main divine!--Ah! Silvie, Silvie! + +SPEED.--Madame Silvie! madame Silvie! + +VALENTIN.--Eh bien! faquin. + +SPEED.--Oh! monsieur, elle n'est pas là pour nous entendre. + +VALENTIN.--Qui t'a commandé de l'appeler? + +SPEED.--Vous-même, monsieur, ou je ne vous ai pas bien compris. + +VALENTIN.--Je vous dis que vous êtes trop empressé. + +SPEED.--Et j'ai été grondé hier d'être trop lent. + +VALENTIN.--Allons, c'est bien; dis-moi si tu connais madame Silvie! + +SPEED.--Celle qu'aime Votre Honneur? + +VALENTIN.--Comment sais-tu que je l'aime? + +SPEED.--Ma foi! par tous ces signes particuliers: d'abord, vous avez +appris, à l'exemple du seigneur Protéo, à croiser vos bras comme un +homme mécontent, à goûter une chanson d'amour comme un rouge-gorge, à +vous promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme un écolier +qui a perdu son _A b c_, à pleurer comme une jeune fille qui vient +d'enterrer sa grand'mère, à jeûner comme un malade qui est à la diète, +à veiller les nuits comme un homme qui craint les voleurs, à parler +d'un ton plaintif comme un mendiant à la Toussaint[22]. Vous aviez +coutume, quand vous vous mettiez à rire, de chanter comme un coq; +quand vous vous promeniez, vous aviez la démarche assurée du lion; +quand vous jeûniez, ce n'était jamais qu'immédiatement après le dîner; +quand vous étiez triste, c'était parce que vous manquiez d'argent; et +à présent votre maîtresse a opéré en vous une si grande métamorphose +que, lorsque je vous regarde, je puis à peine croire que vous soyez +mon maître. + +[Note 22: C'est aux approches de l'hiver que les mendiants abondent.] + +VALENTIN.--Est-ce qu'on remarque en moi tous ces signes-là? + +SPEED.--Hors de vous. + +VALENTIN.--Hors de moi? ce n'est pas possible! + +SPEED.--Oui, hors de vous. Et rien n'est plus vrai, car _hors vous_ +personne ne serait aussi simple. Mais vous êtes si certainement +_hors de vous_[23], grâce à ces folies, que ces folies sont en vous et +brillent au travers de vous-même, comme l'urine dans un vase, de sorte +qu'aucun oeil ne vous peut voir sans faire comme un médecin et deviner +votre maladie. + +[Note 23: _Without_ signifie _dehors_ et _sans_, _hors_, _hormis_.] + +VALENTIN.--Mais réponds-moi donc; connais-tu madame Silvie? + +SPEED.--Celle sur qui vous fixez toujours les yeux au souper? + +VALENTIN.--L'as-tu remarqué?--Eh bien! c'est elle-même. + +SPEED.--Non, monsieur, je ne la connais pas. + +VALENTIN.--Tu as remarqué que j'attachais mes yeux sur elle, et +cependant tu ne la connais pas? + +SPEED.--Elle n'est pas disgraciée, seigneur[24]? + +[Note 24: _Hard favoured_; le mot _favour_ veut dire _grâce du +visage_.] + +VALENTIN.--Non, mon garçon! elle a plus de grâce que de beauté. + +SPEED.--Monsieur, je sais bien cela. + +VALENTIN.--Que sais-tu? + +SPEED.--Qu'elle n'est pas aussi bien dans sa personne que dans vos +bonnes grâces. + +VALENTIN.--Je veux dire que sa beauté est exquise, mais que ses grâces +sont infinies. + +SPEED.--C'est parce que l'une est peinte et que les autres sont sans +mesure. + +VALENTIN.--Que veux-tu dire par _peinte_ et sans mesure[25]? + +[Note 25: _Out of count_, hors de compte.] + +SPEED.--Vraiment, monsieur, elle s'est tellement peinte pour se rendre +belle, que personne ne se donne la peine de mesurer sa beauté. + +VALENTIN.--Et pour qui me prends-tu, moi qui fais grand cas de sa +beauté? + +SPEED.--Vous ne l'avez jamais vue depuis qu'elle est enlaidie. + +VALENTIN.--Y a-t-il longtemps qu'elle est enlaidie? + +SPEED.--Depuis que vous l'aimez. + +VALENTIN.--Je l'ai toujours aimée depuis que je l'ai vue, et je la +trouve toujours belle. + +SPEED.--Si vous l'aimez, vous ne pouvez pas la voir. + +VALENTIN.--Pourquoi? + +SPEED.--Parce _que_ l'amour est aveugle. Oh! si vous aviez mes yeux, +ou si les vôtres étaient encore aussi clairvoyants qu'ils l'étaient +lorsque vous reprochiez à Protéo d'aller sans jarretières! + +VALENTIN.--Que verrais-je donc? + +SPEED.--Votre folie actuelle et son extrême laideur; car Protéo, étant +amoureux, n'y voyait plus pour attacher ses bas; et vous, amoureux à +votre tour, vous n'y voyez pas pour mettre les vôtres. + +VALENTIN.--Alors, mon garçon, tu es amoureux aussi, à ce qu'il me +paraît? car hier au matin tu n'as pas pu voir à nettoyer mes souliers. + +SPEED.--Cela est vrai, monsieur; j'étais amoureux de mon lit: je vous +remercie de m'avoir secoué pour mon amour; j'en suis devenu plus hardi +à vous tancer sur le vôtre. + +VALENTIN.--Enfin je demeure[26] amoureux d'elle. + +[Note 26: Opposition entre les verbes _to stand_, rester debout, et +_set_, partir, ou _sit_, s'asseoir.] + +SPEED.--Je voudrais que vous _partissiez_, votre amour aurait bientôt +cessé. + +VALENTIN.--Hier au soir, elle m'a ordonné d'écrire des vers à +quelqu'un qu'elle aime. + +SPEED.--Et vous avez écrit? + +VALENTIN.--Oui. + +SPEED.--N'avez-vous point écrit un peu de travers? + +VALENTIN.--Je m'en suis acquitté de mon mieux. Mais silence, la voici +elle-même. + +(Entre Silvie.) + +SPEED, _à part_.--O la bonne pièce! ô l'excellente marionnette! Il va +maintenant lui servir d'interprète. + +VALENTIN.--Madame et souveraine maîtresse, mille bonjours. + +SPEED, _à part_.--Oh! donnez-nous un _bonsoir_, cela vaut un million +de compliments. + +SILVIE.--Monsieur Valentin, mon serviteur[27], je vous en souhaite deux +mille. + +[Note 27: Au temps de Shakspeare les dames appelaient leurs amants +leurs serviteurs. Nous voyons encore dans _le Devin du village_: + +_J'ai perdu mon serviteur_...] + +SPEED.--Ce serait à mon maître à lui payer l'intérêt, et c'est elle +qui le lui paye. + +VALENTIN.--Comme vous me l'avez ordonné, j'ai écrit votre lettre à cet +heureux ami que vous ne nommez pas; j'aurais eu beaucoup de répugnance +à la continuer, sans mon obéissance envers votre Seigneurie. + +SILVIE.--Je vous remercie, mon aimable serviteur; c'est fait +très-habilement. + +VALENTIN.--Croyez-moi, madame, cela a été rude, car ne sachant à +qui elle est adressée, j'écrivais à l'aventure, avec beaucoup +d'incertitude. + +SILVIE.--Peut-être trouvez-vous que cela vous a donné trop d'embarras? + +VALENTIN.--Non, madame; si cela vous est utile, commandez-moi d'en +écrire mille fois davantage; et cependant..... + +SILVIE.--Une très-jolie phrase! Bien, je devine le reste; et cependant +je ne le dirai pas..... cependant je ne m'en embarrasse guère... et +cependant reprenez cette lettre... Cependant je vous remercie, ne +voulant plus, monsieur, vous importuner à l'avenir. + +SPEED, _à part_.--Oh! cependant vous y reviendrez; et nous entendrons +cependant encore un autre _cependant_. + +VALENTIN.--Que veut dire Votre Seigneurie? Cette lettre ne vous plaît +pas? + +SILVIE.--Oui, oui, les vers sont très-bien écrits; mais puisque vous +l'avez fait avec répugnance, reprenez-les.--Reprenez-les donc. + +VALENTIN.--Madame, ils sont pour vous. + +SILVIE.--Oui, oui, vous les avez écrits, monsieur, à ma prière; mais +je n'en veux pas, ils sont pour vous; j'aurais désiré qu'ils fussent +inspirés par un sentiment plus tendre. + +VALENTIN.--Si vous le désirez, madame, je vais en recommencer une +autre. + +SILVIE.--Et quand elle sera écrite, lisez-la pour l'amour de moi. Si +elle vous plaît, c'est bien; sinon, alors, c'est bien encore. + +VALENTIN.--Si elle me plaît, madame! Quoi donc? + +SILVIE.--Oui, si elle vous plaît, gardez-la pour votre peine, et +bonjour, mon serviteur. + +(Elle sort.) + +SPEED.--O finesse inaperçue, inexplicable, invisible comme le nez +au milieu du visage ou une girouette sur la pointe d'un clocher. Mon +maître lui fait la cour, et elle a enseigné à son amant, qui était son +écolier, le moyen de devenir son professeur. O l'excellente ruse! en +imagina-t-on jamais une plus adroite? Comment! choisir mon maître pour +secrétaire, pour s'écrire la lettre à lui-même! + +VALENTIN.--Eh bien! faquin, sur quoi raisonnes-tu là tout seul? + +SPEED.--Moi, monsieur, je faisais des rimes. C'est vous qui avez la +raison. + +VALENTIN.--De faire quoi? + +SPEED.--De servir d'interprète à madame Silvie. + +VALENTIN.--Pour qui? + +SPEED.--Pour vous-même. Comment! elle vous fait la cour par figure? + +VALENTIN.--Quelle figure? + +SPEED.--Par une lettre, veux-je dire. + +VALENTIN.--Mais elle ne m'a point écrit. + +SPEED.--A quoi bon vous écrire, puisqu'elle vous a fait écrire à +vous-même? Comment! vous ne vous apercevez pas de l'artifice? + +VALENTIN.--Non, crois-moi. + +SPEED.--Non certainement, en vous croyant, monsieur; mais vous n'avez +donc pas remarqué ses instances[28]? + +[Note 28: _Her earnest_, son air sérieux, ses instances, et aussi _ses +arrhes_. Speed ne laisse pas échapper une seule occasion de faire un +jeu de mots.] + +VALENTIN.--Elle ne m'a rien donné qu'un reproche. + +SPEED.--Mais elle vous a donné une lettre? + +VALENTIN.--C'est la lettre que j'ai écrite à son ami. + +SPEED.--Cette lettre, elle l'a remise; et voilà qui explique tout. + +VALENTIN.--Je voudrais bien qu'il n'y eût rien de pire. + +SPEED.--Je vous garantis que c'est comme je vous le dis: _car vous +lui avez souvent écrit, et elle, par modestie ou faute d'un moment de +loisir, elle n'a pu vous répondre, peut-être aussi elle a craint qu'un +messager ne trahit le secret de son coeur, et voilà pourquoi elle a +voulu que son amant lui-même écrivit à son amant_. Tout ce que je vous +dis est vrai à la lettre.--Mais à quoi rêvez-vous là, monsieur? voici +l'heure de dîner. + +VALENTIN.--J'ai dîné. + +SPEED.--Fort bien; mais écoutez-moi, monsieur: quoique l'Amour, ce +caméléon[29], puisse vivre d'air, je suis un de ceux qui se nourrissent +de mets solides, et je voudrais bien avoir à manger. Ah! ne soyez pas +comme votre maîtresse; laissez-vous émouvoir, laissez-vous émouvoir. + +(Ils sortent.) + +[Note 29: On a cru longtemps que le caméléon se nourrissait d'air.] + + + +SCÈNE II + + +Vérone.--Appartement dans la maison de Julie. + +_Entrent_ PROTÉO, JULIE. + +PROTÉO.--Prenez patience, ma chère Julie. + +JULIE.--Il le faut bien, puisqu'il n'y a plus de remède. + +PROTÉO.--Aussitôt qu'il me sera possible, je reviendrai. + +JULIE.--Si vous ne changez pas, votre retour sera bien plus prompt. +Gardez ce souvenir pour l'amour de Julie. + +(Elle lui donne son anneau.) + +PROTÉO.--Alors, nous ferons donc un échange; tenez, prenez ceci. + +JULIE.--Scellons cet accord d'un tendre et saint baiser. + +PROTÉO.--Voici ma main pour gage d'une éternelle constance; et si +jamais il se passe une heure dans le jour où je ne soupire pas pour +ma Julie, que l'heure suivante m'amène quelque grand malheur qui me +punisse d'avoir oublié mon amante! Mon père m'attend; ne me répondez +plus rien. C'est l'heure de la marée, non pas celle de tes larmes. +Ces flots-là m'arrêteraient plus longtemps que je ne dois. (_Julie +sort._)--Adieu, ma Julie.--Quoi! elle me quitte sans dire une +parole.--Ah! c'est là le véritable amour; il ne peut parler; et la +sincérité se prouve mieux par les actions que par les paroles. + +(Arrive Panthino.) + +PANTHINO.--Seigneur Protéo, on vous attend. + +PROTÉO.--Allons, je viens, je viens. Hélas! cette séparation rend les +pauvres amants muets. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Milan.--Une rue. + +LAUNCE _entre en conduisant un chien_. + +LAUNCE.--Non, cette heure se passera encore avant que j'aie fini de +pleurer; toute la race des Launce a ce défaut. J'ai reçu ma part comme +l'enfant prodigue, et je vais accompagner le seigneur Protéo à la cour +de l'empereur. Je crois que mon chien _Crab_ est le plus insensible +des chiens; ma mère pleurait, mon père gémissait, ma soeur criait, +notre servante hurlait, notre chat se tordait les _mains_, et toute la +maison était dans la plus profonde douleur; et cependant ce roquet +au coeur dur n'a pas versé une larme.--C'est une pierre, un véritable +caillou, et il n'y a pas plus de pitié en lui que dans un chien. Un +_juif_ aurait pleuré en voyant nos adieux; au point que ma grand'mère, +qui n'a point d'yeux, s'est rendue aveugle à force de pleurer à +notre séparation.--Voyons, je vais vous montrer comme tout cela est +arrivé.--Ce soulier est mon père; non, ce soulier gauche, c'est mon +père; non, non, ce soulier gauche est ma mère; non, cela ne peut pas +être non plus.--Oui, c'est cela, c'est cela.--Il a la plus mauvaise +semelle.--Ce soulier qui est percé, c'est ma mère; et celui-ci, c'est +mon père.--Je veux être pendu si cela n'est pas vrai.--A présent, +monsieur, ce bâton est ma soeur; car, vous le voyez, elle est blanche +comme un lis, et elle est aussi mince qu'une baguette. Ce chapeau, +c'est Annette, notre servante; je suis le chien; non, le chien est +lui-même, et je suis le chien.--Ha! ha! le chien est moi, et je suis +moi!--Oui. oui, c'est cela.--Maintenant, je m'en vais à mon père: +_Mon père, votre bénédiction._--Maintenant, le soulier devrait tant +pleurer, qu'il ne peut dire un mot.--Maintenant j'embrasse mon père; +eh bien! il pleure encore davantage.--Maintenant je vais à ma mère. +Oh! si à présent elle pouvait parler! mais elle est comme une femme de +bois. Allons, que je l'embrasse.--Oui, et voilà que ma mère a perdu +la respiration. Maintenant je m'en vais à ma soeur.--Entendez-vous ses +gémissements?--Et le chien pendant tout ce temps-là ne répand pas une +larme, ne dit pas un mot. Mais voyez comme j'abats ici la poussière +avec mes larmes! + +(Entre Panthino.) + +PANTHINO.--Launce, allons, allons, à bord. Ton maître est déjà sur le +vaisseau, et il te faut courir après lui à force de rames. Qu'y a-t-il +donc? pourquoi pleures-tu? Allons, baudet, tu perdras la marée si tu +restes ici plus longtemps. + +LAUNCE.--Qu'importe que la marée soit perdue! c'est le plus cruel +amarré que jamais homme ait _amarré_[30]. + +[Note 30: Amarré, attaché.] + +PANTHINO.--Que veux-tu dire par marée cruelle? + +LAUNCE.--Eh! celui qui est _amarré_ ici. _Crab_, mon chien..... + +PANTHINO.--Bah! imbécile; je veux dire que tu perdras _le flux_; et +en perdant _le flux_, tu perdras ton voyage; et perdant ton voyage, +tu perdras ton maître, et perdant ton maître, tu perdras ton service; +perdant ton service... pourquoi veux-tu me fermer la bouche? + +LAUNCE.--De peur que tu ne perdes ta langue. + +PANTHINO.--Comment pourrais-je perdre ma langue? + +LAUNCE.--Dans ton conte. + +PANTHINO.--Dans ta queue[31]. + +LAUNCE.--Moi, perdre la marée, le voyage, le maître et le service?--La +marée! tu ne sais donc pas que si la mer était tarie, je la remplirais +de mes larmes; et que si les vents étaient tombés, je pousserais le +bateau avec mes soupirs? + +PANTHINO.--Allons, partons, Launce; on m'a envoyé t'appeler. + +LAUNCE.--Appelle-moi[32] comme tu voudras. + +PANTHINO.--Veux-tu t'en aller? + +LAUNCE.--Oui, je m'en vais. + +(Ils sortent.) + +[Note 31: _Tail_, queue, et _tale_ conte, se prononcent de même.] + +[Note 32: _To call_, appeler, chercher.] + + + +SCÈNE IV + + +Milan.--Appartement dans le palais du duc. + +VALENTIN, SILVIE, THURIO et SPEED. + +SILVIE.--Mon serviteur! + +VALENTIN.--Ma maîtresse! + +SPEED.--Monsieur, le seigneur Thurio ne vous voit pas d'un bon oeil. + +VALENTIN.--Oui, mon garçon, c'est l'amour qui en est cause. + +SPEED.--Pas l'amour qu'il a pour vous. + +VALENTIN.--Alors celui qu'il a pour ma maîtresse? + +SPEED.--Il serait bon que vous le corrigeassiez. + +SILVIE, _à Valentin_.--Mon serviteur, vous êtes triste. + +VALENTIN.--Il est vrai que je le parais. + +THURIO.--Paraissez-vous ce que vous n'êtes pas? + +VALENTIN.--Cela est possible. + +THURIO.--Vous vous contrefaites donc? + +VALENTIN.--Comme vous. + +THURIO.--En quoi parais-je ce que je ne suis pas? + +VALENTIN.--Sage. + +THURIO.--Quelle preuve avez-vous du contraire? + +VALENTIN.--Votre folie. + +THURIO.--Et où trouvez-vous ma folie? + +VALENTIN.--Je la trouve dans votre pourpoint[33]. + +[Note 33: _To quote_, citer, et _coat_, habit, se prononcent de même.] + +THURIO.--Mon pourpoint est un doublé. + +VALENTIN.--Eh bien! je doublerai votre folie. + +THURIO.--Comment? + +SILVIE.--Quoi, vous êtes fâché, seigneur Thurio? Vous changez de +couleur. + +VALENTIN.--Laissez-le faire, madame, c'est une espèce de _caméléon_. + +THURIO.--Qui a beaucoup plus d'envie de vivre de votre sang que de +_votre air_. + +VALENTIN.--Vous avez dit, monsieur? + +THURIO.--Oui, monsieur, et fini aussi pour cette fois. + +VALENTIN.--Je le sais, monsieur; vous avez toujours fini avant de +commencer. + +SILVIE.--Une jolie volée de paroles, messieurs, et vivement tuées. + +VALENTIN.--Cela est vrai, madame, et nous en remercions la _donneuse_. + +SILVIE.--Et qui est-ce, mon serviteur? + +VALENTIN.--Vous-même, madame, car vous nous avez donné le feu. M. +Thurio emprunte son esprit aux regards de Votre Seigneurie, et il +dépense gracieusement ce qu'il emprunte en votre compagnie. + +THURIO.--Monsieur, si vous dépensiez avec moi parole pour parole, +j'aurais bientôt fait faire banqueroute à votre esprit. + +VALENTIN.--Je le sais bien, monsieur; vous tenez une banque de +paroles, et c'est, je pense, la seule monnaie dont vous payez vos +gens; car il paraît, à leur livrée râpée, qu'ils ne vivent que de +paroles toutes sèches. + +SILVIE.--C'en est assez, messieurs, c'en est assez; voici mon père. + +(Le duc entre.) + +LE DUC.--Eh bien! Silvia, ma fille, te voilà serrée de bien près, te +voilà fortement assiégée.--Seigneur Valentin, votre père est en bonne +santé. Que diriez-vous à la lettre d'un de vos amis qui vous annonce +de très-bonnes nouvelles? + +VALENTIN.--Monseigneur, je serai reconnaissant envers tout messager +venu de là qui m'apportera de bonnes nouvelles. + +LE DUC.--Connaissez-vous don Antonio, votre compatriote? + +VALENTIN.--Oui, mon bon seigneur; je le connais pour un gentilhomme +de considération et d'une grande réputation, et son mérite n'est point +au-dessous de sa grande réputation. + +LE DUC.--N'a-t-il pas un fils? + +VALENTIN.--Oui, monseigneur, et un fils qui mérite bien l'estime et +l'honneur d'un tel père. + +LE DUC.--Vous le connaissez bien. + +VALENTIN.--Je le connais comme moi-même, car dès la plus tendre +enfance nous avons été liés et nous avons passé nos jours ensemble. +Pour moi, je n'ai jamais été qu'un paresseux qui perdais le précieux +bienfait du temps, au lieu de revêtir ma jeunesse de célestes +perfections. Mais pour Protéo (car c'est ainsi qu'on le nomme), il +fait le plus digne usage de ses journées. Il est très-jeune d'années, +mais il est vieux d'expérience. Sa tête n'est point encore mûrie par +le temps, mais son jugement est mûr; en un mot (car son mérite +est au-dessus de tous mes éloges), il est accompli de personne et +d'esprit, avec toute la bonne grâce qui peut orner un gentilhomme. + +LE DUC.--Vraiment, seigneur Valentin, s'il tient ce que vous +promettez, il est aussi digne d'être l'amant d'une impératrice que +propre à être le conseiller d'un empereur. Eh bien! monsieur, ce +gentilhomme vient d'arriver à ma cour, recommandé par de grands +seigneurs, et il se propose de passer ici quelque temps. Je pense que +ce n'est pas là pour vous une nouvelle désagréable. + +VALENTIN.--Si j'avais souhaité quelque chose, c'eût été lui. + +LE DUC.--Recevez-le donc comme il le mérite, Silvie, et vous, seigneur +Thurio, c'est à vous que je parle; car pour Valentin je n'ai pas +besoin de l'y exhorter. Je vais vous l'envoyer tout à l'heure. + +VALENTIN.--C'est ce gentilhomme dont je vous ai dit, mademoiselle, +qu'il serait venu avec moi, si les beaux yeux de sa maîtresse +n'avaient enchaîné les siens. + +SILVIE.--Apparemment qu'elle leur a rendu la liberté, sur quelque +autre gage de sa foi. + +VALENTIN.--Non certainement, je crois qu'elle les retient encore +prisonniers. + +SILVIE.--Il serait donc aveugle, et s'il l'était, comment pourrait-il +trouver son chemin pour vous chercher? + +VALENTIN.--Oh! madame, l'Amour a vingt paires d'yeux. + +THURIO.--On dit que l'Amour n'en a pas même un. + +VALENTIN.--Pour voir des amants comme vous, Thurio. L'Amour ferme les +yeux sur les objets désagréables. + +(Arrive Protéo.) + +SILVIE.--Finissons, finissons donc, voici le gentilhomme. + +VALENTIN.--Sois le bienvenu, cher Protéo. Maîtresse, je vous en +conjure, témoignez-lui qu'il est le bienvenu, par quelque faveur +particulière. + +SILVIE.--Son mérite est garant qu'il sera bien accueilli, si c'est +celui dont vous avez tant de fois désiré des nouvelles. + +VALENTIN.--Maîtresse, c'est lui-même. Noble dame, permettez-lui de +servir avec moi Votre Seigneurie. + +SILVIE.--Je suis une trop petite dame pour un si illustre serviteur. + +PROTÉO.--Non, aimable dame; c'est moi qui suis un serviteur indigne du +regard d'une aussi belle maîtresse. + +VALENTIN.--Laissez vos excuses sur votre peu de mérite; dame aimable, +daignez le prendre pour votre serviteur. + +PROTÉO.--Je puis me vanter de mon zèle, rien de plus. + +SILVIE.--Et jamais le zèle n'a manqué de trouver sa récompense. +Serviteur, vous êtes le bienvenu auprès d'une maîtresse indigne de +vous. + +PROTÉO.--Je tuerais tout autre que vous qui oserait dire cela. + +SILVIE.--Que vous êtes le bienvenu? + +PROTÉO.--Non, que vous n'êtes pas digne de moi. + +(Entre un domestique.) + +LE DOMESTIQUE.--Madame, le duc votre père demande à vous parler. + +SILVIE.--Je me rends à ses ordres.--(_Le domestique sort._) Venez, +seigneur Thurio, suivez-moi; encore une fois, mon nouveau serviteur, +soyez le bienvenu. Je vous laisse ici vous entretenir de vos affaires +domestiques; aussitôt que vous aurez fini, je m'attends à entendre +parler de vous. + +PROTÉO.--Nous irons tous les deux recevoir les ordres de Votre +Seigneurie. + +(Silvie, Thurio, Speed sortent.) + +VALENTIN.--Dis-moi à présent comment se porte tout le monde, là d'où +tu viens. + +PROTÉO.--Ta famille est en bonne santé et m'a chargé de mille +compliments pour toi. + +VALENTIN.--Et la tienne? + +PROTÉO.--J'ai aussi laissé tous mes parents en bonne santé. + +VALENTIN.--Comment va ta maîtresse? Tes amours prospèrent-ils? + +PROTÉO.--Mes récits d'amour avaient coutume de t'ennuyer; je sais que +tu n'aimes pas à parler d'amour. + +VALENTIN.--Ah! Protéo! ma vie est bien changée aujourd'hui: j'ai fait +pénitence d'avoir méprisé l'amour. Il s'est bien vengé de ces dédains +par les jeûnes cruels, les soupirs de contrition, les larmes des nuits +et les angoisses du jour. En punition de mes mépris, l'amour a banni +le sommeil de mes yeux asservis et les a forcés de veiller sans cesse +les chagrins de mon coeur. O mon cher Protéo! l'amour est un maître +puissant, et il m'a tant humilié, que je confesse qu'il n'est point de +maux comparables à ses châtiments, comme il n'est point de bonheur +sur la terre comparable à son service. Ne me parle plus maintenant +que d'amour. Maintenant je déjeune, je dîne, je soupe et je dors rien +qu'avec le nom de l'amour. + +PROTÉO.--C'en est assez; je lis ton sort dans tes yeux. Est-ce là +l'idole que tu adores? + +VALENTIN.--Elle-même.--Dis-moi, n'est-ce pas un ange céleste? + +PROTÉO.--Non, mais c'est une perfection terrestre. + +VALENTIN.--Dis qu'elle est divine. + +PROTÉO.--Je ne veux pas flatter. + +VALENTIN.--Oh! flatte-moi, l'amour se complaît dans les louanges. + +PROTÉO.--Quand j'étais malade, tu me donnais d'amères pilules, et je +dois t'en faire avaler de semblables à mon tour. + +VALENTIN.--Dis au moins la vérité sur Silvie; si tu ne veux pas +qu'elle soit une divinité, avoue du moins qu'elle est la première +souveraine de toutes les créatures de la terre. + +PROTÉO.--Si tu en exceptes ma maîtresse. + +VALENTIN.--Non, mon cher ami, n'en excepte aucune, à moins que tu ne +veuilles faire injure à ma bien-aimée. + +PROTÉO.--N'ai-je pas raison de préférer la mienne? + +VALENTIN.--Et je veux même t'aider aussi à la préférer; elle méritera +l'honneur suprême de porter la queue traînante de ma maîtresse, de +peur que la terre ignoble ne puisse par hasard voler un baiser à ses +vêtements, et que fière d'une si grande faveur, elle ne dédaigne de +nourrir les fleurs[34] de l'été et ne rende éternelles les rigueurs de +l'hiver. + +[Note 34: _Estate tumentes_.] + +PROTÉO.--Quoi donc, Valentin! qu'est-ce donc que toute cette +forfanterie? + +VALENTIN.--Pardonne-moi, Protéo, je n'en puis jamais dire assez pour +louer celle dont le mérite efface tout autre mérite. Elle est seule de +son espèce. + +PROTÉO.--Eh bien, laisse-la seule. + +VALENTIN.--Non! pour l'univers entier. Sais-tu, Protéo, qu'elle est +à moi, et que je suis aussi riche de posséder un pareil joyau, que le +seraient vingt mers dont tous les grains de sable seraient autant de +perles, les flots un délicieux nectar, et les rochers de l'or pur. +Pardonne, si le délire de mon amour ne me permet pas de penser à +toi. Mon imbécile rival, que le père aime, uniquement à cause de ses +immenses richesses, vient de partir avec elle, et il faut que je les +suive, car l'amour, tu le sais, est plein de jalousie. + +PROTÉO.--Mais elle t'aime? + +VALENTIN.--Oui, et nous sommes fiancés. Il y a plus, l'heure de notre +mariage et le plan adroit de notre évasion sont décidés, je dois +monter à sa fenêtre par une échelle de cordes, nous avons combiné tous +nos projets, et nous sommes convenus de tout pour assurer mon bonheur. +Mon cher Protéo, viens avec moi dans ma chambre, et dans cette +importante conjoncture, aide-moi de tes conseils. + +PROTÉO.--Va devant, je te rejoindrai bientôt; il faut que j'aille au +port faire débarquer plusieurs effets dont j'ai un pressant besoin, et +aussitôt après je me rendrai chez toi. + +VALENTIN.--Tu vas faire diligence? + +PROTÉO.--Sans doute. (_Valentin sort_.) Comme une chaleur dissipe une +autre chaleur, ou comme un clou en chasse un autre, le souvenir de +mon ancien amour est entièrement effacé par un nouvel objet: est-ce +l'impression qu'ont reçue mes yeux, ou les éloges de Valentin? Est-ce +le vrai mérite de Silvie, ou le jugement faux de ma mauvaise foi, qui +me fait raisonner ainsi contre toute raison?--Elle est belle, mais +elle est belle aussi, la Julie que j'aime... que j'ai aimée, car mon +amour s'est évaporé. Semblable à une image de cire[35] devant le feu, +il n'a conservé aucune trace de ce qu'il était. Je sens que mon +amitié pour Valentin est refroidie, et que je ne l'aime plus comme je +l'aimais.--Oh! c'est que j'aime trop sa maîtresse, et voilà pourquoi +je l'aime si peu. Que deviendra donc ma passion quand je la connaîtrai +mieux, puisque je commence à l'aimer ainsi sans la connaître? Ce que +j'ai vu d'elle n'est encore que son portrait[36], et il a ébloui +les yeux de ma raison; mais quand je considérerai l'éclat de ses +perfections, il n'y a pas de raison pour que je n'en perde pas la vue. +Si je puis surmonter mon coupable amour, je le ferai, sinon je mettrai +tout en oeuvre pour obtenir Silvie. + +(Il sort.) + +[Note 35: Allusion aux figures de cire que faisaient les sorcières pour +représenter les personnes qu'elles vouaient à la mort.] + +[Note 36: Il n'a vu que le portrait de Silvie, parce qu'il n'a pas +encore eu le temps de se convaincre que les qualités de son coeur +égalent les charmes de son visage. Il n'y a point ici d'oubli ni +d'inconséquence comme le veut Johnson.] + + + +SCÈNE V + + +Rue de Milan. + +SPEED et LAUNCE. + +SPEED.--Launce, sur mon honneur, sois le bienvenu à Milan. + +LAUNCE.--Ne te parjure pas, mon garçon, car je ne suis pas bienvenu +ici; j'en reviens toujours à dire qu'un homme n'est jamais perdu sans +ressource tant qu'il n'est pas pendu, et que jamais il n'est bienvenu +dans un endroit, jusqu'à ce qu'on ait payé certain écot, et que +l'hôtesse lui ait dit: Soyez le bienvenu. + +SPEED.--Viens avec moi, écervelé, je vais te mener tout à l'heure dans +une taverne où, pour une pièce de dix sous, on te dira dix mille fois: +Soyez le bienvenu. Mais dis-moi comment ton maître a quitté madame +Julie. + +LAUNCE.--Ma foi, après s'être embrassés fort sérieusement, ils se sont +séparés en riant. + +SPEED.--Mais l'épousera-t-elle? + +LAUNCE.--Non. + +SPEED.--Comment donc? l'épousera-t-il, lui? + +LAUNCE.--Non; ils ne s'épouseront ni l'un ni l'autre. + +SPEED.--Ils sont donc désunis? + +LAUNCE.--Ils sont unis comme les deux moitiés d'un poisson. + +SPEED.--Où en sont donc les choses avec eux? + +LAUNCE.--Quand l'un est bien, l'autre l'est aussi. + +SPEED.--Quel âne tu fais! je ne te comprends pas. + +LAUNCE.--Et toi, quel butor tu es, de ne pas me comprendre! mon bâton +me comprend. + +SPEED.--Que dis-tu? + +LAUNCE.--Eh! je dis ce que je fais. Regarde: je ne fais que m'appuyer, +et mon bâton me comprend. + +SPEED.--Oui, il est sous toi, en effet. + +LAUNCE.--Eh bien! être dessous et comprendre, c'est tout un[37]. + +[Note 37: _Stand under_ et _under stand_, c'est la même chose selon +Launce.] + +SPEED.--Mais dis-moi la vérité; ce mariage se fera-t-il? + +LAUNCE.--Demande-le à mon chien; s'il te dit oui, il se fera; s'il te +dit non, il se fera; s'il remue la queue et qu'il ne dise rien, il se +fera. + +SPEED.--La fin de tout cela est donc qu'il se fera. + +LAUNCE.--Tu n'obtiendras jamais un pareil secret de moi que par des +paraboles. + +SPEED.--Pourvu que je l'obtienne par ce moyen; mais, Launce, que +dis-tu de mon maître qui est devenu un amant remarquable? + +LAUNCE.--Je ne l'ai jamais connu autrement. + +SPEED.--Que pour... + +LAUNCE.--Pour un amant remarquable, comme tu le dis fort bien. + +SPEED.--Comment, imbécile, tu ne m'entends pas? + +LAUNCE.--Insensé, ce n'est pas toi que j'entends, c'est ton maître que +j'entends. + +SPEED.--Je te dis que mon maître est devenu un amant bien chaud. + +LAUNCE.--Bon, je te dis, moi, que je ne m'embarrasse guère qu'il se +_brûle_ d'amour; si tu veux venir avec moi au cabaret, à la bonne +heure; sinon tu es un Hébreu, un juif, et tu ne mérites pas le nom de +chrétien. + +SPEED.--Pourquoi? + +LAUNCE.--Parce que tu n'as pas assez de charité pour accompagner un +chrétien au cabaret[38]. Veux-tu venir? + +SPEED.--Je suis à ton service. + +(Ils sortent.) + +[Note 38: _Ale_, bière, cabaret, et _hell_, enfer, se prononcent de +même ou à peu près.] + + + +SCÈNE VI[39] + +[Note 39: Johnson prétend que la division des actes et des scènes est +ici arbitraire et que le second acte doit finir là.] + + +Appartement du palais du duc de Milan. + +PROTÉO _seul_. + +PROTÉO.--Si j'abandonne ma Julie, je me parjure; si j'aime la belle +Silvie, je me parjure; si je trahis mon ami, je suis le plus odieux +des parjures, et cependant c'est la même puissance qui m'a arraché +mes premiers serments, qui me pousse à ce triple parjure. L'amour m'a +ordonné de jurer, et maintenant l'amour m'ordonne de me parjurer.--O +toi, ingénieux séducteur! Amour, si tu pèches, enseigne du moins à ton +sujet tenté à t'excuser! D'abord j'adorais une étoile scintillante; +aujourd'hui j'adore un soleil céleste. La réflexion peut rompre des +voeux irréfléchis, et c'est manquer d'esprit que de n'avoir pas assez +de résolution pour vouloir échanger le mauvais contre le bon; fi! fi! +donc! langue insolente, d'appeler mauvaise celle que, par mille et +mille serments, tu as juré sur ton âme de préférer toujours. Je ne +puis cesser d'aimer, et cependant je le fais; mais je cesse d'aimer là +où je devrais aimer; je perds Julie, je perds Valentin, mais si je +les conserve, je me perds moi-même. Et si je les perds, au lieu de +Valentin, je me trouve _moi_, et pour Julie je retrouve Silvie. Je me +suis plus cher à moi-même qu'un ami; car l'amour de soi est toujours +le plus fort: et Silvie (j'en atteste les cieux qui l'ont faite si +belle!) fait paraître Julie noire comme une Éthiopienne. Je veux +oublier que Julie est vivante; en me rappelant que mon amour pour elle +est mort, je regarderai Valentin comme un ennemi, cherchant à acquérir +dans Silvie une amie plus tendre; je ne puis maintenant être fidèle à +moi-même sans user de quelque trahison contre Valentin; il se propose +cette nuit de monter avec une échelle de corde à la fenêtre de la +chambre de la céleste Silvie, et il me met dans sa confidence, moi, +son rival. Je vais sur-le-champ instruire le père de leur feinte et +de leur projet de fuite; dans sa fureur, il exilera Valentin, car +il entend que Thurio épouse sa fille; mais Valentin une fois parti, +j'entraverai promptement, avec quelque ruse adroite, la marche +pesante de l'imbécile Thurio. Amour, prête-moi des ailes pour hâter +l'exécution de mon projet, comme tu m'as prêté de l'esprit pour tramer +ce complot. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE VII + + +Vérone.--Appartement de la maison de Julie. + +_Entrent_ JULIE et LUCETTE. + +JULIE.--Conseille-moi, Lucette, ma chère Lucette, viens à mon secours, +et par bonté, toi, dans le coeur de qui sont écrites et gravées toutes +mes pensées, donne-moi tes avis, apprends-moi par quel moyen je puis, +sans perdre mon honneur, aller retrouver mon cher Protéo. + +LUCETTE.--Hélas! le chemin est long et fatigant. + +JULIE.--Un véritable et fidèle pèlerin ne se lasse point de mesurer +de ses faibles pas l'étendue des royaumes, et je me lasserai beaucoup +moins encore, moi, à qui l'amour donnera des ailes, surtout quand je +volerai vers un objet aussi cher, aussi parfait, aussi divin que l'est +le chevalier Protéo. + +LUCETTE.--Vous feriez beaucoup mieux d'attendre que Protéo revînt. + +JULIE.--Oh! ne sais-tu pas que ses regards sont la nourriture de mon +âme? Prends pitié de la disette où je languis, soupirant depuis si +longtemps après cet aliment. Si tu connaissais l'impression intérieure +de l'amour, tu essayerais plutôt d'allumer du feu avec la neige, que +d'éteindre la flamme de l'amour avec des paroles. + +LUCETTE.--Je ne cherche point à éteindre les feux brûlants de votre +amour, mais seulement à en ralentir un peu l'ardeur, de peur qu'il ne +brûle au delà des bornes de la raison. + +JULIE.--Plus tu cherches à l'étouffer, plus il brûle. Qu'on arrête +le fleuve qui coule avec un doux murmure, tu sais qu'il s'irrite et +devient furieux. Mais quand rien ne s'oppose à son cours paisible, +il coule avec un bruit harmonieux sur les cailloux émaillés et baise +doucement toutes les plantes qu'il rencontre dans son pèlerinage, et +c'est ainsi qu'après s'être égaré dans mille détours, il va se perdre +en se jouant dans le vaste océan; laisse-moi donc aller et ne m'arrête +pas dans ma course. Je serai aussi patiente qu'un paisible ruisseau, +et je me ferai un passe-temps de la fatigue de chaque pas, jusqu'à ce +que le dernier me conduise à mon bien-aimé, et là, auprès de lui, +je me reposerai enfin, comme après les traverses de la vie une âme +bienheureuse se repose dans l'Élysée. + +LUCETTE.--Mais sous quel costume voyagerez-vous? + +JULIE.--Pas comme une femme, de peur de m'exposer aux insultes des +hommes sans pudeur. Chère Lucette, procure-moi quelques habits qui me +fassent passer pour un page de bonne maison. + +LUCETTE.--Alors Votre Seigneurie sera obligée de couper ses cheveux. + +JULIE.--Non, ma fille, je les attacherai avec des rubans de soie, dont +je formerai mille et mille noeuds d'amour des plus singuliers. Quelque +chose de bizarre ne sied pas mal à un jeune homme d'un âge plus mûr. + +LUCETTE.--Comment ferai-je votre haut-de-chausse, madame? + +JULIE.--Autant vaudrait me demander: «Seigneur, quelle ampleur +voulez-vous donner à votre vertugadin?» Fais-le comme il te plaira, +Lucette. + +LUCETTE.--Il faut que vous le portiez, madame, avec une pointe[40], +suivant la mode. + +[Note 40: Allusion à une mode indécente dont parle Montaigne.] + +JULIE.--Fi donc! Lucette, fi donc! cela serait indécent. + +LUCETTE.--Mais, madame, un haut-de-chausse tout rond ne vaut +maintenant pas une épingle, à moins que vous n'ayez la pointe à la +mode pour y attacher vos épingles. + +JULIE.--Lucette, si tu m'aimes, prépare ce que tu croiras me convenir +davantage et ce qui sera le plus élégant; mais, dis-moi donc, ma +fille, que dira le monde, en me voyant entreprendre un voyage aussi +imprudent? Je crains d'être un sujet de scandale. + +LUCETTE.--Si vous le croyez, restez ici et ne partez pas. + +JULIE.--Mais je ne veux pas rester. + +LUCETTE.--Ne pensez alors pas au déshonneur et partez. Si Protéo +approuve votre voyage quand vous arriverez, peu importe à qui il +déplaira quand vous serez partie! Je crains seulement qu'il n'en soit +pas trop satisfait. + +JULIE.--Va, Lucette, c'est la moindre de mes inquiétudes. Mille +serments, un océan de larmes, et les preuves aussi infinies de son +amour, m'assurent que je serai la bienvenue auprès de mon Protéo. + +LUCETTE.--Tous ces moyens sont au service des séducteurs. + +JULIE.--Ames viles qui s'en servent pour exécuter leurs vils projets! +Mais des astres plus généreux ont présidé à la naissance de Protéo; +ses paroles sont des liens, ses serments sont des oracles, son amour +est sincère, ses pensées sont pures, ses larmes sont les interprètes +de son coeur, et son coeur est aussi éloigné de la fraude que le ciel +de la terre. + +LUCETTE.--Priez le ciel que vous le trouviez encore ainsi lorsque vous +le rejoindrez. + +JULIE.--Voyons, si tu m'aimes, ne lui fais pas l'injure de mal penser +de sa sincérité; car tu ne peux mériter mon amour qu'en aimant mon +cher Protéo; et maintenant viens avec moi dans ma chambre pour prendre +note de tout ce qu'il est nécessaire que tu me procures pour ce voyage +que je désire si fort; je laisse à ta disposition tout ce qui est +à moi, mes richesses, mes terres, ma réputation; je ne te demande +d'autre retour que de m'aider à partir promptement. Viens, point +de réplique, mettons-nous tout de suite à l'oeuvre, tout délai +m'impatiente. + +(Elles sortent.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Milan.--Antichambre du palais ducal. + +LE DUC, THURIO et PROTÉO. + +LE DUC.--Seigneur Thurio, excusez-nous, je vous prie, un moment; nous +avons besoin de conférer ensemble sur quelques affaires secrètes. +(_Thurio sort_.) Maintenant, dites-moi, Protéo, ce que vous me voulez. + +PROTÉO.--Gracieux seigneur, ce que je voudrais vous découvrir, les +lois de l'humanité m'ordonnent de le cacher; mais lorsque je repasse +dans ma mémoire toutes les faveurs dont vous m'avez comblé, sans que +je les méritasse, mon devoir m'oblige à vous révéler ce que tous les +trésors de l'univers ne m'arracheraient pas. Sachez, digne prince, que +Valentin, mon ami, se propose d'enlever cette nuit votre fille; c'est +à moi qu'il a confié ses projets. Je sais que vous avez résolu de +la donner à Thurio, que votre aimable fille déteste; vous voir ravir +votre Silvie serait un cruel tourment pour votre vieillesse; aussi, +pour remplir mon devoir, j'ai mieux aimé traverser mon ami dans ses +projets, que d'accumuler sur votre tête, par mon silence, un fardeau +de douleurs qui, si vous n'étiez pas prévenu, vous ferait descendre +trop tôt au tombeau. + +LE DUC.--Protéo, je vous remercie de votre généreuse affection; +en récompense, disposez de moi tant que je vivrai. Je me suis déjà +souvent aperçu de leurs amours, peut-être lorsqu'ils me croyaient +profondément endormi; et plusieurs fois je me suis proposé d'exiler +Valentin loin d'elle et de ma cour; mais, craignant de m'être trompé +dans mes soupçons jaloux et de déshonorer ainsi un homme à tort +(précipitation de jugement que jusqu'ici j'ai toujours évitée), je +n'ai pas cessé de lui faire bon visage, pour apprendre par là ce que +vous venez de me découvrir; pour vous prouver quelles étaient mes +craintes, et cachant que la tendre jeunesse est facile à séduire, je +l'enferme toutes les nuits dans une tour, à l'étage supérieur, dont +j'ai toujours gardé moi-même la clef; et on ne peut l'enlever de là. + +PROTÉO.--Sachez, noble seigneur, qu'ils ont imaginé un moyen par +lequel il pourra monter à la fenêtre de sa chambre, et la faire +descendre avec une échelle de corde que le jeune amant est allé +chercher; il va passer tout à l'heure par ici, et, si vous le voulez, +vous pouvez le surprendre. Mais, je vous en conjure, seigneur, +faites-le si adroitement qu'il ne se doute pas que je vous ai tout +découvert; car c'est l'affection que je vous porte, et non point un +sentiment de haine contre mon ami, qui m'a fait révéler ce projet. + +LE DUC.--Sur mon honneur, il ne saura jamais que vous m'ayez le moins +du monde éclairé là-dessus. + +PROTÉO.--Adieu, mon seigneur, voilà Valentin qui vient. + +(Protéo sort.) + +(Entre Valentin.) + +LE DUC.--Seigneur Valentin, où allez-vous si vite? + +VALENTIN.--Sous le bon plaisir de Votre Grâce, il y a un messager +qui m'attend pour porter mes lettres à mes amis, et je vais les lui +remettre. + +LE DUC.--Sont-elles de grande conséquence? + +VALENTIN.--Je n'y parle que de ma santé et de mon bonheur à votre +cour. + +LE DUC.--Oh! alors, peu importe! restez un moment avec moi. J'ai à +vous parler de quelques affaires qui me touchent de près, et pour +lesquelles je vous demande le secret. Vous n'ignorez pas que j'ai +désiré de marier ma fille au seigneur Thurio, mon ami. + +VALENTIN.--Je le sais, mon prince, et sûrement cette alliance serait +aussi riche qu'honorable; d'ailleurs ce gentilhomme est plein de +vertu, de générosité, de mérite et de qualités dignes d'une femme +telle que votre charmante fille. Votre Altesse ne peut-elle lui +persuader de l'aimer? + +LE DUC.--Non, croyez-moi, Silvie est capricieuse, dédaigneuse, +mélancolique, fière, désobéissante, opiniâtre, sans respect pour moi, +ne se souvenant jamais qu'elle est ma fille, et n'ayant pas la crainte +qu'elle devrait avoir pour son père; et je puis vous dire que son +orgueil, en m'ouvrant les yeux, a éteint toute ma tendresse pour elle; +et lorsque j'aurais dû penser que le reste de mes vieux jours serait +charmé par sa tendresse filiale, je suis résolu à me remarier et à +l'abandonner à qui voudra s'en charger;--que sa beauté lui serve de +dot, puisqu'elle fait si peu de cas de son père et de ses biens. + +VALENTIN.--Et dans tout cela, seigneur, que voudriez-vous que je +fisse? + +LE DUC.--Il y a ici à Milan, monsieur, une femme que j'affectionne, +mais elle est prude, réservée, et fait peu de cas de l'éloquence de +ma vieillesse. Je voudrais donc être aidé de vos leçons (car il y a +longtemps que j'ai oublié la manière de faire la cour, et d'ailleurs +la mode est changée); dites-moi comment et de quelle manière je dois +m'y prendre pour plaire à ses yeux brillants comme le soleil. + +VALENTIN.--Si vos paroles ne peuvent rien sur elle, gagnez son coeur +à force de présents. Les joyaux muets émeuvent souvent, dans leur +silence, l'âme d'une femme bien plus que les plus beaux discours. + +LE DUC.--Mais elle a dédaigné un présent que je lui ai envoyé. + +VALENTIN.--Une femme affecte souvent de dédaigner ce qui lui ferait +le plus de plaisir; envoyez-lui-en un autre et ne perdez jamais +l'espérance, car le dédain au commencement rend toujours plus fort +l'amour qui le suit: si elle se montre courroucée, ce n'est pas +qu'elle vous haïsse, c'est pour augmenter votre amour; si elle vous +gronde, ne croyez pas qu'elle veuille vous congédier, car soyez sûr +que les folles perdent tout à fait la raison quand elles se voient +seules. N'acceptez pas votre congé, quoi qu'elle puisse vous dire. +En vous disant _retirez-vous_, elle ne veut pas dire _allez-vous-en._ +Flattez, louez, vantez, exaltez leurs grâces; quelque noires qu'elles +soient, dites-leur qu'elles ont le visage des anges. Oui, je dis que +tout homme qui a une langue n'est pas homme, si avec sa langue il ne +sait pas gagner une femme. + +LE DUC.--Mais la main de celle dont je vous parle est promise par ses +parents à un jeune homme de naissance et de mérite; et l'on veille si +sévèrement pour écarter tous les hommes, que pendant le jour personne +n'a accès auprès d'elle. + +VALENTIN.--Eh bien! j'essayerais alors de la voir pendant la nuit. + +LE DUC.--Oui, mais toutes les portes sont fermées et les clefs mises +en sûreté pour qu'aucun homme ne puisse approcher d'elle pendant la +nuit. + +VALENTIN.--Qui empêche qu'on ne monte dans sa chambre par sa fenêtre? + +LE DUC.--Sa chambre est si élevée et les murs en sont si droits qu'on +ne peut y gravir sans hasarder sa vie. + +VALENTIN.--Eh bien! alors, une bonne échelle de corde, qu'on peut +jeter avec deux crochets pour l'attacher en y montant, suffirait à +escalader la tour d'une nouvelle Héro, pourvu qu'un hardi Léandre +l'entreprenne. + +LE DUC.--Maintenant, toi, Valentin, qui es un homme bien né, +enseigne-moi où je pourrai me procurer une semblable échelle? + +VALENTIN.--Et quand voudriez-vous vous en servir? dites-le moi, +seigneur, je vous prie. + +LE DUC.--Ce soir même; car l'amour est comme un enfant qui désire tout +ce qu'il peut obtenir. + +VALENTIN.--Vers les sept heures du soir, je vous procurerai une +échelle. + +LE DUC.--Mais écoutez: je veux y aller seul, comment y porter mon +échelle? + +VALENTIN.--Elle sera légère, seigneur, afin que vous puissiez la +porter sous un manteau un peu long. + +LE DUC.--Un manteau comme le tien le serait-il assez? + +VALENTIN.--Oui, certes, seigneur. + +LE DUC.--Laisse-moi donc voir ton manteau; je veux en prendre un de +même longueur. + +VALENTIN.--Eh! seigneur, n'importe quel manteau fera l'affaire. + +LE DUC.--Comment m'y prendrai-je pour porter un manteau? Voyons, je +te prie, que j'essaye ton manteau. Hé! quelle est cette lettre? Que +vois-je: _à Silvie_? Eh! voici l'échelle même qui me servira pour mon +dessein. J'aurai l'audace, pour cette fois, de rompre le cachet. (_Le +duc lit_): «Mes pensées restent toute la nuit auprès de ma Silvie, +et ce sont des esclaves rapides que je lui envoie. Oh! si leur maître +pouvait aller et venir d'un vol aussi léger, comme il irait se placer +lui-même aux lieux où elles dorment ensemble. Les pensées que je +t'envoie reposent sur ton beau sein, tandis que moi, qui suis leur roi +et qui les dépêche vers toi, je maudis l'autorité qui leur accorde +une si douce faveur, puisque je suis privé moi-même du bonheur de mes +esclaves. Je me maudis de ce qu'ils sont envoyés par moi aux lieux où +leur maître devrait être.»--Que veut dire ceci?--«Silvie, cette nuit +même je te mets en liberté.» C'est cela, et voilà l'échelle qui doit +servir à ce dessein! Quoi! Phaéton (car tu es le fils de Mérope), +prétends-tu guider le char du Soleil, et par ton audace téméraire +diriger le monde? Prétends-tu atteindre les étoiles parce qu'elles +brillent au-dessus de toi? Vil séducteur, esclave présomptueux, va +porter tes caresses et ton sourire à tes égales, et crois que tu dois +à ma patience, bien plus qu'à ton mérite, la faveur de sortir de mes +États. Remercie-moi de cette grâce bien plus que de tous les bienfaits +que je t'ai accordés, toujours à tort. Mais si tu restes sur mon +territoire plus de temps qu'il n'en faut pour le départ le plus +précipité de notre cour, par le ciel, ma colère surpassera l'affection +que j'aie jamais portée à ma fille ou à toi. Fuis, je ne veux pas +écouter tes vaines excuses; mais, si tu aimes la vie, hâte-toi de +quitter ces lieux. + +(Le duc sort.) + +VALENTIN.--Et pourquoi ne pas mourir plutôt que de vivre dans les +tourments? Mourir, c'est être banni de moi-même; et Silvie est +moi-même; m'exiler d'elle, c'est m'exiler de moi; exil qui vaut la +mort! La lumière est-elle la lumière, si je ne vois pas Silvie? Quelle +joie est la joie si Silvie n'est pas auprès de moi, à moins que je ne +puisse penser qu'elle est auprès de moi, et jouir de l'ombre de +ses perfections? Oh! si je ne suis pas pendant la nuit auprès de ma +Silvie, il n'y a point de mélodie dans les chants du rossignol; et si +le jour je ne vois pas Silvie, le jour ne luit pas pour moi; elle est +mon essence, et je cesse d'être si sa douce influence ne me ranime, ne +m'échauffe, ne m'éclaire et ne me conserve à la vie. Je ne fuirai +pas la mort en fuyant l'arrêt de son père. En restant ici, je ne fais +qu'attendre la mort; en fuyant de ces lieux, je cours moi-même à la +mort. + +(Entrent Protéo et Launce.) + +PROTÉO.--Cours, Launce, cours vite, vite, cherche-le. + +LAUNCE.--Holà! hé! holà! holà! + +PROTÉO.--Que vois-tu? + +LAUNCE.--Celui que nous cherchons; il n'y a pas un cheveu sur sa tête +qui ne soit pas à un Valentin. + +PROTÉO.--Valentin! + +VALENTIN.--Non. + +PROTÉO.--Que vois-je donc, son ombre? + +VALENTIN.--Ni l'un ni l'autre. + +PROTÉO.--Quoi donc? + +VALENTIN.--Personne. + +LAUNCE.--Est-ce que personne parle?--Monsieur, frapperai-je? + +PROTÉO.--Qui veux-tu frapper? + +LAUNCE.--Personne. + +PROTÉO.--Je te le défends, coquin. + +LAUNCE.--Mais, monsieur, je ne frapperai personne, je vous prie. + +PROTÉO.--Je te le défends, drôle, te dis-je; ami Valentin, un mot. + +VALENTIN.--Mes oreilles sont fermées; elles ne peuvent plus recevoir +de bonnes nouvelles, tant elles sont remplies des mauvaises que je +viens d'entendre. + +PROTÉO.--J'ensevelirai donc les miennes dans un profond silence, car +elles sont dures, fâcheuses, affligeantes. + +VALENTIN.--Silvie est-elle morte? + +PROTÉO.--Non, Valentin. + +VALENTIN.--Il n'est plus de Valentin[41], en effet, pour l'adorable +Silvie.--Est-elle parjure? + +[Note 41: _No Valentine, no Valentine_, non Valentin, aucun Valentin, +plus de Valentin. _No_ est employé tour à tour adverbialement et +adjectivement.] + +PROTÉO.--Non, Valentin. + +VALENTIN.--Il n'est plus de Valentin, si Silvie est parjure. Quelles +sont donc vos nouvelles? + +LAUNCE.--Seigneur, on vient de proclamer que vous êtes _évanoui_[42]. + +[Note 42: Évanoui, que vous avez disparu, _vanished_.] + +PROTÉO.--Que vous êtes banni, voilà la nouvelle! Banni de cette cour, +loin de Silvie et de ton ami. + +VALENTIN.--Oh! je me suis déjà repu de cette infortune, et son excès +va me rendre malade.--Silvie sait-elle que je suis banni? + +PROTÉO.--Oui, et elle a offert, pour changer cet arrêt qui reste +irrévocable, un océan de perles fondues, qu'on appelle des larmes; +elle les a versées par flots aux pieds de son père inflexible, +prosternée devant lui dans une humble posture, et se tordant les +mains, dont la blancheur convenait si bien à sa douleur qu'elles +semblaient en avoir pâli. Mais ni ses genoux fléchis, ni ses +mains pures levées vers lui, ni ses tristes soupirs, ni ses longs +gémissements, ni les flots argentés de ses larmes n'ont pu attendrir +le coeur de son inexorable père. Ah! Valentin, si tu es pris il faut +que tu meures; d'ailleurs ses prières, lorsqu'elle a demandé ta grâce, +l'ont tellement irrité qu'il a ordonné qu'on l'enfermât dans une +prison, avec la menace de l'y laisser toujours. + +VALENTIN.--Assez, Protéo, à moins que le mot que tu vas prononcer +n'ait quelque pouvoir fatal à ma vie. S'il en est ainsi, je t'en +conjure, fais-le entendre à mon oreille, comme l'antienne finale de +mon éternelle douleur. + +PROTÉO.--Cesse de te lamenter sur ce que tu ne peux empêcher, et +cherche un soulagement à ce qui cause tes lamentations. Le temps fait +éclore et prospérer tous les biens. Si tu restes ici, tu ne peux voir +ton amante, et d'ailleurs en restant tu perdras la vie. L'espérance +est l'appui d'un amant; saisis-la et sers-t'en pour t'éloigner d'ici +et te défendre contre les pensées désespérantes. Tes lettres peuvent +venir ici, quoique tu n'y sois plus; ce qui me sera adressé, je le +déposerai dans le beau sein[43] de ton amante. Ce n'est pas le moment +des remontrances. Viens, je vais te conduire aux portes de la ville, +et avant de me séparer de toi, nous conférerons ensemble sur tout ce +qui intéresse ton amour; pour l'amour de Silvie, sinon de toi-même, +pense à ton danger et suis-moi. + +[Note 43: Les femmes avaient anciennement au-devant de leur corset une +petite poche à mettre les billets doux, l'argent, etc.] + +VALENTIN.--Je te prie, Launce, si tu vois mon page, dis-lui de se +hâter de me rejoindre à la porte du Nord. + +PROTÉO.--Maraud, cours le chercher... va. Viens, Valentin. + +VALENTIN.--Oh! ma chère Silvie! infortuné Valentin! + +LAUNCE.--Je ne suis qu'un sot, voyez-vous, et cependant j'ai assez +d'intelligence pour soupçonner que mon maître est une espèce de +fripon; mais cela est tout un, s'il n'est fripon que sur un point. +Il n'existe pas, à l'heure qu'il est, quelqu'un qui sache que j'aime; +j'aime cependant; mais un attelage de chevaux ne m'arracherait pas ce +secret, ni le nom de l'objet que j'aime; et cependant c'est une +femme; mais je ne veux pas me dire à moi-même quelle femme c'est; et +cependant c'est une fille de ferme. Et cependant ce n'est point une +fille, car elle a eu affaire à des commères[44]; et pourtant c'est une +fille, car elle est la fille de son maître, et le sert pour des +gages. Elle a plus de qualités qu'un barbet qui va à l'eau, ce qui +est beaucoup pour une simple chrétienne. Voici le catalogue[45] de ses +talents.--_Imprimis_, elle peut chercher et _rapporter_; un cheval +n'en saurait faire davantage, et même un cheval ne peut aller +chercher: il ne peut que _rapporter_; ainsi elle vaut encore mieux +qu'une rosse. _Item_, elle peut tirer du lait, voyez-vous; belle +qualité chez une fille qui a les mains propres. + +[Note 44: Des commères bavardes et des commères qui ont été les +marraines de ses enfants.] + +[Note 45: _Cat-logue_, c'est le mot catalogue qu'il estropie.] + +(Entre Speed.) + +SPEED.--Eh bien! comment se porte le seigneur Launce, quelle nouvelle +me dira Votre Seigneurie? + +LAUNCE.--Sa Seigneurie, eh bien! son vaisseau[46] est en mer. + +[Note 46: Pour _master-ship,_ votre seigneurie et le vaisseau de votre +maître, _ship_, vaisseau.] + +SPEED.--Encore votre ancien défaut, de vouloir toujours jouer sur le +mot. Quelles nouvelles avez-vous sur ce papier? + +LAUNCE.--Les nouvelles les plus noires que vous ayez jamais apprises. + +SPEED.--Noires, dites-vous? + +LAUNCE.--Eh! oui! noires comme de l'encre. + +SPEED.--Laissez-moi les lire. + +LAUNCE.--Allons donc, butor, tu ne sais pas lire. + +SPEED.--Tu mens, je sais lire. + +LAUNCE.--Je veux t'examiner; dis-moi, qui t'a engendré? + +SPEED.--Eh! le fils de mon grand-père. + +LAUNCE.--Oh! l'ignorant paresseux, c'est le fils de ta grand'mère; +cela prouve que tu ne sais pas lire. + +SPEED.--Allons, imbécile, voyons, essaye ma science sur ton papier. + +LAUNCE.--Viens là et recommande-toi à saint Nicolas[47]. + +[Note 47: Saint Nicolas, patron des écoliers.] + +SPEED, _il lit_.--_«Imprimis:_ Elle sait tirer le lait. + +LAUNCE.--Oui, certes, elle le sait bien. + +SPEED.--_«Item_. Elle brasse d'excellente bière. + +LAUNCE.--Et c'est là d'où vient le proverbe:--_Béni soit votre coeur, +vous brassez de la bonne bière!_ + +SPEED.--_«Item_. Elle sait coudre[48]. + +[Note 48: _She can sew,--can she so?_ calembour intraduisible.] + +LAUNCE.--C'est comme si on disait: le sait-elle? + +SPEED.--_«Item_. Elle sait tricoter. + +LAUNCE.--Comment un homme peut-il se trouver à bas avec une femme qui +peut lui tricoter un bas! + +SPEED.--_«Item_. Elle sait laver et nettoyer. + +LAUNCE.--Une belle qualité, car elle n'a point besoin d'être lavée et +nettoyée. + +SPEED.--_«Item_. Elle sait filer. + +LAUNCE.--Je puis donc laisser tourner le monde sur sa roue, si elle +file assez pour se nourrir. + +SPEED.--_«Item_. Elle a plusieurs vertus qui n'ont point de nom. + +LAUNCE.--Comme qui dirait des _vertus bâtardes_, qui n'ont jamais +connu leur père, et qui par conséquent n'ont point de nom. + +SPEED.--Suivent maintenant ses défauts. + +LAUNCE.--Sur les talons de ses vertus. + +SPEED.--_«Item_. Il ne faut pas l'embrasser à jeun, à cause de son +haleine. + +LAUNCE.--Bon! c'est un défaut qu'on peut corriger par un déjeuner. +Continue. + +SPEED.--_«Item_. Elle a le goût des douceurs. + +LAUNCE.--Ce qui dédommage de sa mauvaise haleine. + +SPEED.--_«Item_. Elle parle quand elle dort. + +LAUNCE.--Oh! cela n'y fait rien, pourvu qu'elle ne dorme pas quand +elle parle. + +SPEED.--_«Item_. Elle parle lentement. + +LAUNCE.--Oh! le sot, qui met cela au nombre de ses défauts; parler +lentement est la seule vertu d'une femme.--Allons, je te prie, +efface-moi cela, et place-le au nombre de ses plus grandes vertus. + +SPEED.--_«Item_. Elle est orgueilleuse. + +LAUNCE.--Efface-moi cela encore.--C'est l'héritage d'Ève; on ne peut +le lui ôter. + +SPEED.--_«Item_. Elle n'a pas de dents. + +LAUNCE.--Je ne m'embarrasse guère de cela non plus, parce que j'aime +la croûte. + +SPEED.--_«Item_. Elle est méchante. + +LAUNCE.--Eh bien! il est heureux qu'elle n'ait pas de dents pour +mordre. + +SPEED.--_«Item_. Elle fera souvent l'éloge du vin. + +LAUNCE.--Si le vin est bon, elle le louera; si elle ne le veut pas, je +le louerai, moi; car les bonnes choses doivent être louées. + +SPEED.--_«Item_. Elle est trop libre. + +LAUNCE.--En paroles; cela est impossible, car il est écrit plus haut +qu'elle parlait lentement:--en argent; elle ne le pourra pas, je le +tiendrai sous la clef; si elle donne quelque autre chose, elle en est +la maîtresse, et je ne puis l'en empêcher.--Bon, continue. + +SPEED.--_«Item_.--Elle a plus de cheveux que d'esprit, plus de défauts +que de cheveux, et plus d'écus que de défauts. + +LAUNCE.--Arrête-toi là.--Je veux l'avoir. Deux ou trois fois, dans ce +dernier article, j'ai dit qu'elle était à moi, et qu'elle n'était pas +à moi. Relis-moi ce passage, je te prie. + +SPEED.--_«Item._--Elle a plus de cheveux que d'esprit. + +LAUNCE.--_Plus de cheveux que d'esprit_, cela peut être, je le verrai +bien: le couvercle du sel cache le sel, et c'est pourquoi il est plus +que le sel. Les cheveux qui couvrent l'esprit sont plus que l'esprit, +car le plus grand cache le moindre.--Après. + +SPEED.--«Et plus de défauts que de cheveux. + +LAUNCE.--Cela est affreux.--Oh! s'il était possible que cela n'y fût +pas! + +SPEED.--«Et plus d'écus que de défauts.» + +LAUNCE.--Ha! ha! voilà un mot qui rend ses défauts aimables; oui, +je veux l'avoir, et s'il se fait un mariage, comme il n'y a rien +d'impossible... + +SPEED.--Eh bien! après? + +LAUNCE.--Oh! après!... Je te dirai que ton maître t'attend à la porte +du Nord. + +SPEED.--Moi? + +LAUNCE.--Toi? Vraiment, qui es-tu? Il a attendu quelqu'un qui vaut +mieux que toi. + +SPEED.--Et faut-il que j'aille le trouver? + +LAUNCE.--Que tu coures le trouver; car tu es resté ici si longtemps +que ta course à peine pourra réparer le temps que tu as perdu. + +SPEED.--Que ne me le disais-tu plus tôt? Que la peste soit de tes +lettres d'amour! + +(Il sort.) + +LAUNCE.--Oh! il sera étrillé de la bonne manière pour avoir lu ma +lettre. Cet impoli faquin, qui veut mettre le nez dans les secrets +d'autrui. Ha! ha! je vais le suivre pour rire, en lui voyant recevoir +sa correction. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE II + + +Appartement du palais ducal, à Milan. + +LE DUC et THURIO, PROTÉO _suit derrière_. + +LE DUC.--Seigneur Thurio, ne craignez rien, elle viendra à vous aimer +à présent que Valentin est banni de sa vue. + +THURIO.--Depuis qu'il est exilé, elle me méprise encore davantage; +elle déteste ma présence et me traite avec tant de dédain que je +désespère de gagner son coeur. + +LE DUC.--Cette faible impression de l'amour est comme une figure +tracée sur la glace, qu'une heure de chaleur efface et dissout. Un +peu de temps fondra la glace de son coeur, et l'indigne Valentin +sera oublié. (_Protéo les joint._) Eh bien! seigneur Protéo, votre +compatriote est-il parti suivant mon décret? + +PROTÉO.--Il est parti, seigneur. + +LE DUC.--Ma fille est bien triste de ce départ. + +PROTÉO.--Un peu de temps dissipera son chagrin, seigneur. + +LE DUC.--Je le crois, mais le seigneur Thurio ne le pense pas. Protéo, +la bonne opinion que j'ai de vous (car vous m'avez donné quelques +preuves de votre attachement) m'engage de plus en plus à conférer avec +vous. + +PROTÉO.--Puisse le moment où vous me trouverez infidèle à vos +intérêts, seigneur, être le dernier de ma vie! + +LE DUC.--Vous savez combien je désirerais former une alliance entre le +seigneur Thurio et ma fille. + +PROTÉO.--Je le sais, mon seigneur. + +LE DUC.--Et je crois bien aussi que vous n'ignorez pas combien elle +résiste à mes volontés. + +PROTÉO.--Elle y résistait, mon prince, lorsque Valentin était ici. + +LE DUC.--Mais elle persévère encore dans sa perversité. Que +pourrions-nous inventer, pour faire oublier Valentin à cette fille et +lui faire aimer le seigneur Thurio? + +PROTÉO.--Le meilleur moyen est d'accuser Valentin d'être infidèle, +lâche et de basse extraction, trois défauts que les dames détestent +mortellement. + +LE DUC.--Fort bien, mais elle croira qu'on le calomnie par haine. + +PROTÉO.--Oui, si c'était un ennemi de Valentin qui le dit; il faudrait +que cela fût dit, avec des circonstances plausibles, par un homme +qu'elle croirait être son ami. + +LE DUC.--Alors il faut vous charger de le calomnier. + +PROTÉO.--C'est, mon prince, ce que j'aurais bien de la répugnance à +faire: c'est un vilain rôle pour un gentilhomme, surtout contre son +intime ami. + +LE DUC.--Lorsque tous vos éloges ne lui peuvent faire aucun bien, vos +calomnies ne peuvent certainement lui faire aucun tort. Ce rôle alors +devient indifférent, surtout quand votre ami vous prie de le faire. + +PROTÉO.--Vous l'emportez, seigneur; elle ne l'aimera pas longtemps, je +vous assure, si je puis y réussir, par tout ce que je pourrai dire +à son désavantage. Mais s'il arrive que j'extirpe son amour pour +Valentin, il ne s'ensuit pas qu'elle aimera le seigneur Thurio. + +THURIO.--Aussi, en arrachant cet amour fixé sur Valentin, il faut, de +peur qu'il ne se perde et ne soit bon à personne, faire en sorte de +l'attacher à moi; c'est ce que vous devez faire en me louant autant +que vous le déprécierez. + +LE DUC.--Mon cher Protéo, nous pouvons nous fier à vous en cette +affaire, car nous savons, d'après ce que nous a dit Valentin, que vous +êtes déjà un fidèle sujet de l'amour, et en si peu de temps votre âme +ne saurait changer, ni se rendre parjure. Avec cette garantie, nous ne +craignons pas de vous donner accès dans un lieu où vous pouvez +causer longtemps avec Silvie, car elle est chagrine, languissante, +mélancolique, et pour l'amour de votre ami, elle sera bien aise de +vous voir; par vos discours adroits, vous pourrez la consoler et lui +persuader de haïr le jeune Valentin et d'aimer mon ami. + +PROTÉO.--Tout ce qu'il me sera possible de faire, je le ferai. Mais +vous, seigneur Thurio, vous n'êtes pas assez pressant. Vous devez +aussi préparer votre glu pour prendre au piège ses désirs par des +sonnets plaintifs dont les rimes composées exprimeraient votre hommage +et vos voeux. + +LE DUC.--Oui, la poésie, fille du ciel, a un grand pouvoir. + +PROTÉO.--Dites à Silvie que sur l'autel de sa beauté vous sacrifiez +vos larmes, vos soupirs, votre coeur; écrivez jusqu'à ce que votre +encre soit épuisée, et alors que vos larmes remplissent votre +écritoire, tracez quelques lignes de sentiment qui puissent attester +votre sincérité. La lyre d'Orphée était munie de cordes poétiques, +dont la touche d'or pouvait attendrir le fer et les rochers, +apprivoiser les tigres, attirer des profonds abîmes de l'Océan +l'énorme Léviathan et le faire danser sur le sable. Après vos +plaintives élégies, venez pendant la nuit sous les fenêtres de votre +maîtresse; joignez une chanson mélancolique au son des instruments +accompagné de quelque doux concert. Le morne silence de la nuit est +favorable aux douces plaintes des amants malheureux; tout ceci la +touchera, ou rien n'y fera. + +LE DUC.--Ces conseils prouvent que vous avez été amoureux. + +THURIO.--Et, dès ce soir même, je veux les mettre en pratique. Ainsi, +mon cher Protéo, mon Mentor, allons tout à l'heure à la ville pour +réunir quelques habiles musiciens. J'ai un sonnet qui fera l'affaire +pour commencer à suivre tes bons conseils. + +LE DUC.--Allons, messieurs, à l'oeuvre! + +PROTÉO.--Nous resterons auprès de vous, mon prince, jusqu'après le +souper, et nous déciderons ensuite la marche à tenir. + +LE DUC.--Non, non, mettez-vous de suite à l'oeuvre. Je vous dispense +de me suivre. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +Une forêt près de Mantoue. + +_Une troupe de_ BRIGANDS. + +PREMIER VOLEUR.--Camarades, tenez ferme: je vois un voyageur. + +SECOND VOLEUR.--Et quand il y en aurait dix, ne reculez pas, mais +terrassons-les. + +(Arrivent Valentin et Speed.) + +TROISIÈME VOLEUR.--Halte-là, monsieur, jetez à terre ce que vous avez +sur vous, sinon nous vous ferons asseoir et nous vous dépouillerons. + +SPEED.--Ah! monsieur, nous sommes perdus, ce sont ces brigands que +tous les voyageurs craignent tant. + +VALENTIN.--Mes amis... + +PREMIER VOLEUR.--Point du tout, monsieur, nous sommes vos ennemis. + +SECOND VOLEUR.--Paix! Nous voulons l'entendre. + +TROISIÈME VOLEUR.--Oui, par ma barbe, nous le voulons, car il a l'air +d'un brave homme. + +VALENTIN.--Sachez donc que j'ai bien peu de chose à perdre. Je suis +un homme accablé d'infortunes. Toute ma richesse consiste dans ces +pauvres habillements; si vous me les ôtez, vous prendrez tout ce que +je possède. + +SECOND VOLEUR.--Où allez-vous? + +VALENTIN.--A Vérone. + +PREMIER VOLEUR.--D'où venez-vous? + +VALENTIN.--De Milan. + +TROISIÈME VOLEUR.--Y avez-vous séjourné longtemps? + +VALENTIN.--Environ seize mois, et j'y serais encore si la fortune +perfide ne m'en avait chassé. + +PREMIER VOLEUR.--Comment, vous en êtes banni? + +VALENTIN.--Je le suis. + +SECOND VOLEUR.--Et pour quel crime? + +VALENTIN.--Pour un forfait que je ne puis redire sans en être +tourmenté. J'ai tué un homme, dont je regrette beaucoup la mort; mais +cependant je l'ai tué bravement, les armes à la main, sans avantage et +sans lâche trahison. + +PREMIER VOLEUR.--Ne vous en repentez jamais, si vous l'avez tué ainsi. +Mais vous a-t-on banni pour une faute aussi légère? + +VALENTIN.--Oui, vraiment, et je me suis trouvé heureux d'en être +quitte à ce prix. + +SECOND VOLEUR.--Possédez-vous les langues? + +VALENTIN.--C'est un bonheur que je dois aux voyages que j'ai faits +dans ma jeunesse, et sans lequel je me serais trouvé souvent bien +malheureux. + +TROISIÈME VOLEUR.--Par la tête tonsurée du gros moine de +Robin-Hood[49], cet homme-là devrait être roi de notre troupe. + +[Note 49: Le moine Tuck. Voyez les histoires de _Robin-Hood_ et +l'_Ivanhoë_ de sir Walter Scott.] + +PREMIER VOLEUR.--Nous l'aurons, messieurs; un mot à l'oreille. + +(Les voleurs se parlent ensemble tout bas.) + +SPEED.--Monsieur, joignez-vous à eux; c'est une honorable espèce de +voleurs. + +VALENTIN.--Tais-toi, misérable. + +SECOND VOLEUR.--Dites-nous, êtes-vous attaché à quelque chose? + +VALENTIN.--A rien, sinon à ma fortune. + +TROISIÈME VOLEUR.--Sachez donc que plusieurs d'entre nous sont des +gentilshommes, que la fougue d'une jeunesse indisciplinée a chassés de +la société des hommes soumis aux lois. Moi-même, je fus aussi banni +de Vérone, pour avoir tenté d'enlever une jeune héritière, très-proche +parente du prince. + +SECOND VOLEUR.--Et moi de Mantoue pour avoir, dans ma colère, enfoncé +mon poignard dans le coeur d'un gentilhomme. + +TROISIÈME VOLEUR.--Et moi aussi, pour de petits crimes à peu près +semblables. Mais revenons à notre affaire, car si nous racontons +nos fautes, c'est uniquement pour excuser à vos yeux notre vie +irrégulière; et comme vous êtes doué d'une belle tournure et que +d'ailleurs vous nous dites savoir les langues, et que dans notre +société nous aurions besoin d'un homme tel que vous... + +SECOND VOLEUR.--A vrai dire, c'est surtout parce que vous êtes banni +que nous entrons en traité avec vous. Vous contenteriez-vous d'être +notre général, de faire de nécessité vertu, et de vivre avec nous dans +les forêts? + +TROISIÈME VOLEUR.--Qu'en dis-tu? Veux-tu être de notre association? +Dis oui, et tu es notre chef à tous. Nous te rendrons hommage, tu nous +commanderas, et nous t'aimerons tous comme notre capitaine et notre +roi. + +PREMIER VOLEUR.--Mais si tu méprises nos avances tu es mort. + +SECOND VOLEUR.--Tu ne vivras point pour aller te vanter de nos offres. + +VALENTIN.--Je les accepte et je veux vivre avec vous, pourvu que +vous ne fassiez aucun outrage aux femmes sans défense, ni aux pauvres +voyageurs. + +TROISIÈME VOLEUR.--Non, nous avons horreur de ces lâches indignités. +Viens, suis-nous; nous te mènerons à nos camarades, et nous voulons te +montrer nos trésors, dont tu peux disposer comme nous-mêmes. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Milan.--Cour du palais. + +_Entre_ PROTÉO. + +J'ai déjà trompé Valentin, il faut aussi que je trahisse Thurio. Sous +prétexte de parler en sa faveur, j'ai la liberté d'avancer mon amour +auprès de Silvie; mais Silvie est trop droite, trop sincère, trop +pure, pour se laisser séduire par mes vils présents. Quand je lui +promets une fidélité inviolable, elle me reproche d'avoir trahi mon +ami. Quand je jure d'être fidèle à sa beauté, elle me rappelle que +je me suis parjuré en violant la foi promise à Julie que j'aimais. +Cependant, malgré tous ses violents reproches, dont le moindre +pourrait éteindre tout l'espoir d'un amant, eh bien! plus elle méprise +mon amour et plus il croît, et, semblable à un souple épagneul, plus +il devient caressant. Mais voici Thurio: il nous faut aller sous la +fenêtre de Silvie et lui donner une sérénade nocturne. + +(Arrivent Thurio et les musiciens.) + +THURIO.--Comment! seigneur Protéo, vous vous êtes glissé ici avant +nous? + +PROTÉO.--Oui, mon cher Thurio, vous savez que l'amour se glisse où il +ne saurait entrer de front. + +THURIO.--Oui, mais j'espère cependant que vous n'aimez pas ici. + +PROTÉO.--Oui, seigneur, j'aime, sans cela je ne serais pas ici. + +THURIO.--Et qui donc aimez-vous? Silvie? + +PROTÉO.--Oui, Silvie.--Pour vous. + +THURIO.--Je vous en remercie pour vous-même. (_Aux musiciens._) +Allons, messieurs, accordez vos instruments et mettez-vous à l'ouvrage +avec vigueur. + +(Paraît l'aubergiste à quelque distance, avec Julie en habit d'homme.) + +L'AUBERGISTE.--Eh bien! mon jeune hôte, il me semble que vous êtes +_allycolique_[50]; pourquoi donc, je vous prie? + +[Note 50: _Mélancolique_, mot estropié.] + +JULIE.--Vraiment, mon hôte, c'est parce que je ne saurais être gai. + +L'AUBERGISTE.--Allons, allons, je veux vous donner de la gaieté; je +vais vous conduire dans un endroit où vous entendrez de la musique et +où vous verrez le gentilhomme que vous demandiez. + +JULIE.--Mais l'entendrai-je parler? + +L'AUBERGISTE.--Oui, vraiment. + +JULIE, _à part._--Ce sera pour moi la musique. + +(Les musiciens préludent.) + +L'AUBERGISTE.--Écoutez! écoutez! + +JULIE.--Est-il parmi ces musiciens? + +L'AUBERGISTE.--Oui, mais silence, écoutons-les. + + CHANSON. + + Quelle est Silvie? Quelle est celle + Que chantent tous nos bergers? + Elle est pure, elle est belle, elle est sage. + Les cieux l'ont douée de toutes les grâces + Qui pouvaient la faire adorer. + + Est-elle aussi tendre qu'elle est belle? + Car la beauté vit de la tendresse. + L'Amour va chercher dans ses yeux + Le remède à son aveuglement; + Reconnaissant, il se plaît à y demeurer. + + Chantez donc, chantez Silvie, + Chantez qu'elle est parfaite, + Qu'elle surpasse toutes les beautés mortelles + Qui habitent sur le globe de la terre, + Courons lui porter nos guirlandes. + +L'AUBERGISTE--Eh bien! qu'est-ce donc? vous êtes encore plus triste +qu'auparavant. Qu'avez-vous donc, jeune homme? est-ce que la musique +ne vous plaît pas? + +JULIE--Vous vous méprenez; c'est le musicien qui ne me plaît pas. + +L'AUBERGISTE--Et pourquoi, mon beau monsieur? + +JULIE--Il joue faux, mon ami. + +L'AUBERGISTE--Est-ce que les cordes ne sont pas d'accord? + +JULIE--Ce n'est pas cela; et cependant il joue si faux qu'il offense +les fibres de mon coeur. + +L'AUBERGISTE--Vous avez l'oreille bien fine! + +JULIE--Je voudrais être sourde.--Cela me contriste le coeur. + +L'AUBERGISTE--Je m'aperçois que vous n'aimez pas la musique. + +JULIE--Nullement, quand elle est si discordante. + +L'AUBERGISTE--Écoutez, quel changement dans la musique! + +JULIE--Oui, ce changement fait mon malheur. + +L'AUBERGISTE--Vous voudriez donc qu'ils jouassent toujours la même +chose? + +JULIE--Oui, je voudrais qu'un homme jouât toujours le même air. Mais, +mon hôte, dites-moi, le seigneur Protéo, de qui nous parlons, vient-il +souvent chez cette dame? + +L'AUBERGISTE--Je vous dirai que Launce, son valet, m'a confié qu'il +l'aimait outre mesure. + +JULIE--Où est donc ce Launce? + +L'AUBERGISTE--Il est allé chercher son chien; demain, par l'ordre de +son maître, il doit le porter en présent à sa maîtresse. + +JULIE--Silence! retirons-nous à l'écart, voici la compagnie qui se +sépare. + +PROTÉO--Ne craignez rien, seigneur Thurio; je parlerai pour vous de +manière que vous me regarderez comme passé maître en ruses d'amour. + +THURIO.--Où nous retrouverons-nous? + +PROTÉO--A la fontaine Saint-Grégoire. + +THURIO.--Adieu. + +(Thurio et la musique sortent.) + +(Silvie à sa fenêtre.) + +PROTÉO--Madame, je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie. + +SILVIE--Je vous remercie de votre musique, messieurs. Mais quel est +celui qui vient de parler? + +PROTÉO--Un homme que vous reconnaîtriez bientôt à la voix, si vous +connaissiez la sincérité de son coeur. + +SILVIE--C'est le seigneur Protéo, à ce qu'il me semble. + +PROTÉO--Oui, c'est Protéo, notre dame; c'est votre serviteur. + +SILVIE--Quel est donc votre bon plaisir? + +PROTÉO--De savoir le vôtre. + +SILVIE--Vos voeux sont exaucés; mon bon plaisir est que sur l'heure +vous vous éloigniez de ces lieux, et que vous alliez vous mettre au +lit. Fourbe, parjure, homme faux et déloyal, penses-tu que je +sois assez simple, assez stupide, pour me laisser séduire par tes +flatteries, toi qui as trompé tant d'infortunées par les serments? +Retourne, retourne vers le premier objet de ton amour, et demande-lui +pardon; car, pour moi, j'en jure par cette pâle reine de la nuit, je +suis aussi loin de céder à tes voeux que je te méprise pour ta lâche +et coupable recherche. Et je vais me reprocher tout à l'heure le temps +que je perds ici à te répondre. + +PROTÉO--J'avoue, belle Silvie, que j'ai aimé une dame, mais elle est +morte. + +JULIE, _à part._--Tu ne serais qu'un menteur si je parlais, car je +suis sure qu'elle n'est pas enterrée. + +SILVIE--Tu dis qu'elle est morte; mais Valentin, ton ami, il vit +encore, et tu es témoin que je lui suis fiancée; ne rougis-tu pas de +le trahir ici par tes importunités? + +PROTÉO--J'ai appris aussi que Valentin était mort. + +SILVIE--Eh bien! suppose aussi que je le suis; car, je te t'assure, +mon amour est enseveli dans son tombeau. + +PROTÉO--Douce Silvie, laissez-le-moi tirer de la terre. + +SILVIE--Va sur le tombeau de ton amante, réveille-la par tes +gémissements; ou au moins que sa tombe soit la tienne. + +JULIE, _à part._--Il n'entend pas cela. + +PROTÉO--Madame, si votre coeur est si endurci, daignez du moins +accorder votre portrait à mon amour; ce portrait qui est suspendu dans +votre chambre. Je lui parlerai, je lui adresserai mes soupirs et +mes larmes; car, puisque votre personne si parfaite est dévouée à un +autre, je ne suis qu'une ombre, et je consacrerai un fidèle amour à la +vôtre. + +JULIE, _à part._--Si tu possédais l'original, tu le tromperais à coup +sûr, et tu n'en ferais bientôt qu'une ombre comme moi. + +SILVIE--Il ne me plaît guère, monsieur, d'être votre idole, mais +puisqu'il convient à votre coeur perfide d'adorer des ombres et +d'idolâtrer des formes vaines, envoyez demain le chercher chez moi, et +je vous le donnerai. Ainsi, bonne nuit. + +PROTÉO--Oui, une nuit comme celle que passent les malheureux qui +s'attendent à être exécutés le lendemain matin. + +(Silvie ferme sa fenêtre. Protéo sort.) + +JULIE--Mon hôte, voulez-vous partir? + +L'AUBERGISTE--Par Notre-Dame! j'étais profondément endormi. + +JULIE--Dites-moi, je vous prie, où demeure le seigneur Protéo. + +L'AUBERGISTE--Il loge chez moi. Hé! mais vraiment, je crois qu'il est +bientôt jour. + +JULIE--Non, pas encore; mais cette nuit est bien la plus longue et la +plus cruelle que j'aie passée de ma vie. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +La scène est toujours dans la cour du palais. + +_Entre_ ÉGLAMOUR. + +ÉGLAMOUR--Voici l'heure où madame Silvie m'a prié de venir savoir ses +intentions. Elle veut m'employer sans doute dans quelque importante +affaire. (_Il l'appelle._) Madame, madame! + +SILVIE, _à sa fenêtre._--Qui appelle? + +ÉGLAMOUR--Votre serviteur et votre ami, qui se rend aux ordres de +Votre Seigneurie. + +SILVIE--Bonjour mille fois, seigneur Églamour. + +ÉGLAMOUR--Je vous en souhaite autant, noble dame. Comme vous me l'avez +commandé, je suis venu de bonne heure pour savoir à quel service il +est de votre bon plaisir de m'employer. + +SILVIE--Églamour, vous êtes un noble chevalier; ne croyez pas que je +vous flatte, je jure que je dis la vérité; oui, vous êtes brave, sage, +compatissant, accompli. Vous n'ignorez pas l'amour que je porte +à Valentin exilé; ni que mon père voudrait me forcer à épouser +l'orgueilleux Thurio que mon âme déteste. Vous avez aimé, cher +Églamour, et je vous ai entendu dire que jamais douleur ne fut plus +déchirante pour votre coeur que la mort de votre dame et fidèle amie, +sur le tombeau de laquelle Vous avez juré une chasteté éternelle[51]. +Cher Églamour, je voudrais aller trouver Valentin à Mantoue, où +j'apprends qu'il s'est retiré. Comme cette route est dangereuse, je +désirerais me voir accompagnée d'un brave chevalier tel que vous, dont +je connusse la foi et l'honneur. Ne m'objectez point le courroux de +mon père; Églamour, ne pensez qu'à ma douleur, à la douleur d'une +femme et à la justice de ma fuite, pour me soustraire à une alliance +impie, que le ciel et la fortune puniraient de mille fléaux. Avec +un coeur aussi plein de chagrins que la mer l'est de sables, je vous +conjure de m'accompagner et de me conduire à Mantoue. Si vous me +refusez, cachez au moins ce que je vous confie, et je me hasarderai à +partir seule. + +[Note 51: C'était l'usage des maris inconsolables du temps de +Shakspeare.] + +ÉGLAMOUR--Madame, je suis sensible à vos douleurs; sachant combien +votre amour est vertueux, je consens à partir avec vous, et je +m'inquiète aussi peu de ce qui m'en arrivera, que je désire ardemment +que vous soyez heureuse. Quand voulez-vous partir? + +SILVIE--Dès ce soir. + +ÉGLAMOUR--Où vous trouverai-je? + +SILVIE--A la cellule du frère Patrice, auquel je me propose de me +confesser. + +ÉGLAMOUR--Je ne ferai pas défaut à Votre Seigneurie; adieu, douce +dame. + +SILVIE--Bonjour, généreux Églamour. + +(Elle rentre, Églamour sort.) + +LAUNCE, _avec son chien._--Quand le domestique d'un homme fait le +chien avec lui, voyez-vous, cela va mal. Un chien que j'ai élevé dès +sa plus tendre enfance, que j'ai sauvé de la rivière, lorsqu'on y +jeta trois ou quatre de ses frères et soeurs encore aveugles! je +l'ai instruit, précisément de manière à faire dire: «Voilà comme +je voudrais instruire un chien.» Eh bien! j'allais pour en faire un +présent à madame Silvie de la part de mon maître, et je suis à peine +entré dans la salle à manger, qu'il a déjà sauté sur son assiette, et +lui a volé une cuisse de chapon. Oh! c'est une terrible chose, quand +un chien ne sait pas se contenir dans toutes les compagnies! Je +voudrais en avoir, comme qui dirait, un qui prît une bonne fois sur +lui d'être un véritable chien, ce qu'on appelle un chien, un chien +en tout. Si je n'avais pas eu plus d'esprit que lui, en me chargeant +d'une faute qu'il avait commise, je pense, ma foi, qu'il aurait été +pendu; aussi vrai que je vis, il l'aurait payée. Je veux que vous en +jugiez. Il se faufile, moi présent, en la compagnie de trois ou quatre +messieurs chiens sous la table du duc; à peine y était-il resté, +permettez-moi de le dire, le temps de pisser, que toute la chambre le +sentait. À la porte le chien! dit l'un; quel est ce roquet-là? dit un +autre; fouettez-le, dit un troisième; pendez-le, dit le duc. Moi qui +connaissais l'odeur, je compris que c'était Crab: je m'en vais au +garçon qui fouette les chiens: «Ami, lui dis-je, vous voulez battre le +chien?»--Oui, vraiment, dit-il.--«Vous lui faites injure, ai-je +dit: c'est moi qui ai fait la chose que vous savez.» Lui, sans autre +question, me chasse de la chambre à coups de fouet. Combien y a-t-il +de maîtres qui en voudraient faire autant pour leur domestique? Ce +n'est pas tout; je dirai que l'on m'a mis aux ceps pour des puddings +qu'il avait volés, et sans cela il eût été exécuté; je me suis laissé +mettre au pilori pour des oies qu'il avait tuées, et sans cela il les +aurait payées. Tu ne penses plus à cela maintenant; mais moi, je me +souviens du tour que tu m'as joué, lorsque j'ai pris congé de madame +Silvie. Ne t'ai-je pas toujours dit de me regarder et de faire ce que +je fais? Quand m'as-tu vu lever la jambe, et lâcher de l'eau contre le +vertugadin d'une demoiselle, m'as-tu jamais vu faire un pareil tour? + +(Protéo et Julie toujours déguisée entrent.) + +PROTÉO.--Tu t'appelles Sébastien? Tu me plais, je veux t'employer tout +à l'heure. + +JULIE.--À tout ce qu'il vous plaira, monsieur; je ferai tout ce qui +sera en mon pouvoir. + +PROTÉO.--Je l'espère, mon ami. (_A Launce._) Eh bien! rustaud, où +avez-vous été flâner ces deux jours-ci? + +LAUNCE.--Ma foi, monsieur, j'ai porté à madame Silvie le chien dont +vous m'aviez ordonné de lui faire présent. + +PROTÉO.--Et que dit-elle de mon petit Bijou? + +LAUNCE.--Mais elle dit que votre chien est un roquet, et que des +remerciements de chien sont assez bons pour un pareil présent. + +PROTÉO.--- Mais elle a reçu mon chien? + +LAUNCE.--Non, vraiment, elle ne l'a pas reçu. Je l'ai ramené ici. + +PROTÉO.--Comment! tu lui as offert ce chien de ma part? + +LAUNCE.--Oui, monsieur. L'autre, qui était comme un écureuil, m'a été +volé par les enfants du bourreau sur la place du marché; et, alors, +j'ai offert à Silvie mon chien propre, qui est un chien dix fois plus +gros que le vôtre. Ainsi le présent était bien plus considérable. + +PROTÉO.--Va-t'en; cours retrouver mon chien, ou ne reparais jamais +à mes yeux. Va-t'en, te dis-je. Restes-tu là pour me faire mettre +en colère? Un coquin qui m'expose tous les jours à rougir de ses +sottises! (_Launce sort._) Sébastien, je t'ai pris à mon service, +en partie parce que j'ai besoin d'un jeune homme comme toi, qui +s'acquitte de mes ordres avec quelque intelligence; car je ne peux +jamais me fier à ce butor; mais c'est encore plus pour ta physionomie +et tes manières, qui, je ne me trompe point dans mes conjectures, +annoncent une bonne éducation, un caractère heureux et franc. Sache +donc bien que c'est à cause de cela que je te retiens à mon service. +Pars à l'instant, et remets cet anneau à madame Silvie. Elle m'aimait +bien, celle qui me l'a donné. + +JULIE.--Il paraît que vous ne l'aimiez pas, puisque vous vous défaites +ainsi de ses présents. Elle est morte, probablement. + +PROTÉO.--Non, je crois qu'elle vit encore. + +JULIE.--Hélas! + +PROTÉO.--Pourquoi cet hélas? + +JULIE.--Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié d'elle. + +PROTÉO.--Pourquoi aurais-tu pitié d'elle? + +JULIE.--Parce que je crois qu'elle vous aimait autant que vous aimez +votre madame Silvie. Elle rêve à celui qui a oublié sa tendresse +et vous ne respirez que pour celle qui dédaigne vos hommages; c'est +dommage que l'amour soit si contraire à lui-même, et cette pensée me +force à dire _hélas_! + +PROTÉO.--Allons; donne-lui cet anneau et aussi cette lettre.--Voilà +sa chambre; dis à madame Silvie que je réclame le céleste portrait +qu'elle m'a promis. Ce message fait, reviens aussitôt à ma chambre, où +tu me trouveras triste et solitaire. + +(Protéo sort.) + +JULIE.--Combien est-il de femmes qui voulussent se charger d'un pareil +message?--Hélas! pauvre Protéo, tu as pris un renard pour servir de +berger à tes brebis.--Hélas! malheureuse insensée, pourquoi plaindre +celui dont le coeur me dédaigne? c'est parce qu'il en aime une autre +qu'il me dédaigne; et moi, parce que je l'aime, je dois le plaindre. +Voilà cet anneau même que je lui donnai, quand il me quitta, pour +l'engager à se rappeler mon amour; et maintenant, malheureux messager, +je suis chargée de demander ce que je ne voudrais pas obtenir; de +porter ce que je voudrais qu'on refusât; de louer sa constance, que +je voudrais entendre déprécier. Je suis la fidèle et sincère amante +de mon maître; mais je ne puis le servir fidèlement, sans me trahir +moi-même. Je veux cependant aller parler à Silvie en sa faveur, mais +si froidement, que je souhaite (le ciel le sait!) de ne pas réussir. + +(Entre Silvie avec une suite.) + +JULIE.--Salut, madame; je vous conjure de vouloir bien m'indiquer le +moyen de me rendre où je pourrai parler à madame Silvie. + +SILVIE.--Et que lui voudriez-vous, si j'étais elle-même? + +JULIE.--Si vous êtes Silvie, je vous conjure de vouloir bien entendre +ce que l'on m'a chargé de vous dire. + +SILVIE.--De quelle part? + +JULIE.--De la part de mon maître, le seigneur Protéo. + +SILVIE.--Oh! il t'envoie pour un portrait, n'est-ce pas? + +JULIE.--Oui, mademoiselle. + +SILVIE.--Ursule, apportez ici mon portrait. (_Ursule apporte le +portrait._) Va, donne ceci à ton maître, et dis-lui de ma part qu'une +certaine Julie, que son coeur inconstant a pu oublier, ornerait +beaucoup mieux sa chambre que cette ombre vaine. + +JULIE.--Madame, voudriez-vous bien lire cette lettre? Pardonnez, +madame, j'allais vous en donner une qui ne vous est pas adressée; +voici celle de Votre Seigneurie. + +SILVIE.--Laisse-moi revoir l'autre, je te prie. + +JULIE.--Je ne le puis; excusez-moi, madame. + +SILVIE.--Tiens, reprends celle-ci. Je ne veux pas jeter les yeux sur +la lettre de ton maître; je sais quelle est farcie de protestations et +de serments nouvellement inventés, et qu'il violerait aussi aisément +que je déchire son papier. + +JULIE.--Il vous envoie aussi cet anneau, madame. + +SILVIE.--C'est une honte de plus pour celui qui me l'envoie; car je +lui ai mille fois entendu dire que sa Julie le lui avait donné à son +départ. Quoique son doigt parjure ait profané l'anneau, le mien ne +fera point à Julie un tel affront. + +JULIE.--Elle vous remercie. + +SILVIE.--Que dis-tu? + +JULIE.--Je vous remercie, madame, de ce que vous avez compassion +d'elle. La pauvre fille! mon maître l'a traitée bien mal. + +SILVIE.--Tu la connais donc? + +JULIE.--Presque aussi bien que moi-même; en pensant à ses malheurs, je +vous jure que j'ai pleuré cent fois. + +SILVIE.--Probablement elle croit que Protéo l'a abandonnée. + +JULIE.--Je le crois; et c'est là ce qui cause ses chagrins. + +SILVIE.--N'est-elle pas d'une beauté rare? + +JULIE.--Elle a été beaucoup plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui, +madame. Lorsqu'elle se croyait tendrement aimée de mon maître, elle +était, à mon avis, aussi belle que vous; mais depuis qu'elle a négligé +son miroir, et a quitté le masque qui la garantissait des feux du +soleil, l'air a flétri les roses de son teint, il a fané les lis de +ses joues, et elle est aujourd'hui aussi brune que moi. + +SILVIE.--Est-elle grande? + +JULIE.--A peu près de ma taille; car à la Pentecôte, lorsqu'on donnait +les pantomimes de la fête, notre jeunesse me força de prendre un +rôle de femme, et l'on me donna les habits de mademoiselle Julie, +qui m'allaient aussi bien, à ce que disait tout le monde, que s'ils +eussent été faits pour moi. C'est de là que je sais qu'elle est à +peu près de ma taille; je la fis ce jour-là pleurer tout de bon, car +j'avais à remplir un rôle fort triste, madame; je représentais Ariane +abandonnée, et gémissant sur le parjure et l'indigne fuite de son +cher Thésée; je versai des larmes si amères, que ma pauvre maîtresse +attendrie pleura amèrement, et je veux mourir à l'instant, si je ne +ressentais pas en pensée toutes ses douleurs. + +SILVIE.--Elle vous a des obligations, bon jeune homme. Hélas! la +pauvre fille, délaissée et désolée! Je pleure moi-même, en pensant à +ton récit. Tiens, mon bon ami, voici ma bourse; je te la donne à cause +de ton aimable maîtresse, parce que tu l'aimes bien; adieu! + +(Silvie sort.) + +JULIE.--Et elle vous en remerciera, si jamais vous pouvez la +connaître. Vertueuse Silvie! qu'elle est douce et belle! J'espère +que les feux de mon maître se refroidiront, puisqu'elle prend tant +d'intérêt au sort de ma maîtresse. Hélas! comme un coeur amoureux +cherche lui-même à se faire illusion! Voici son portrait; que je le +voie. Je crois que ma figure, si j'étais parée aussi, serait tout +aussi agréable que la sienne; et cependant le peintre l'a un peu +flattée, à moins que je ne me flatte pas trop moi-même. Sa chevelure +est cendrée, la mienne est blonde comme l'or; si c'est là l'unique +cause de son changement, je me procurerai des cheveux de la couleur +des siens; ses yeux sont gris comme le verre, les miens le sont aussi. +Oui, mais elle a le front très-bas, le mien est élevé. Qu'y a-t-il +donc qui plaise en elle, que je ne puisse trouver aussi aimable en +moi, si ce fol Amour n'était pas un dieu aveugle? Ombre de toi-même, +allons, emporte cette ombre ennemie: c'est ta rivale. O toi, image +insensible, tu seras adorée, baisée, aimée, idolâtrée, et s'il avait +quelque sens commun dans son idolâtrie, il aurait ma personne au lieu +d'un portrait. Je veux bien te traiter à cause de ta maîtresse, qui +m'a traitée aussi avec bonté; autrement, je le jure par Jupiter, +j'aurais effacé tes yeux inanimés, pour t'enlever l'amour de mon +maître. + +(Elle sort.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +Milan.--Une abbaye. + +ÉGLAMOUR _seul_. + +ÉGLAMOUR.--Le soleil commence à dorer l'occident, et bientôt voici +l'heure où Silvie doit me venir joindre à la cellule du frère Patrice. +Elle n'y manquera pas; car les amants ne manquent à l'heure que pour +la devancer, tant ils sont empressés. Mais la voici. (_Entre Silvie._) +Madame, je vous souhaite une heureuse soirée. + +SILVIE.--Amen! amen! Hâtons-nous, cher Églamour; sortons par la +poterne de la muraille du monastère. Je crains d'être suivie par +quelques espions. + +ÉGLAMOUR.--Ne craignez rien. La forêt n'est qu'à trois lieues d'ici; +si nous pouvons la gagner, nous sommes en sûreté. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Appartement du palais du duc. + +THURIO, PROTÉO, JULIE. + +THURIO.--Eh bien! seigneur Protéo, que dit Silvie de ma demande? + +PROTÉO.--Oh! monsieur, je l'ai trouvée plus traitable qu'elle ne +l'était naguère; et cependant elle trouve quelque chose encore à +redire à votre personne. + +THURIO.--Quoi? Est-ce parce que ma jambe est trop longue? + +PROTÉO.--Non; c'est parce qu'elle est trop courte. + +THURIO.--Je prendrai des bottes pour la rendre un peu plus ronde. + +PROTÉO.--Mais l'amour ne veut pas être poussé à coup d'éperon, c'est +ce qui lui déplaît. + +THURIO.--Que dit-elle de mon visage? + +PROTÉO.--Elle dit qu'il est blanc[52]. + +[Note 52: _Fair_, blond, blanc, beau; _black_, noir, brun, etc.] + +THURIO.--Oh! elle ment, la petite friponne; mon visage est brun. + +PROTÉO.--Mais les perles sont blanches, et le proverbe dit: _qu'un +homme brun est une perle aux yeux des belles dames_. + +JULIE, _à part_.--Oui, une perle qui crève les yeux des dames; +j'aimerais mieux être aveugle que de la regarder. + +THURIO.--Comment trouve-t-elle que je raisonne? + +PROTÉO.--Mal, quand vous parlez de la guerre. + +THURIO.--Mais lorsque je raisonne sur l'amour et sur la paix? + +JULIE, _à part_.--Oh! beaucoup mieux quand vous vous tenez en paix. + +THURIO.--Que dit-elle de ma valeur? + +PROTÉO.--Monsieur, elle n'a aucun doute sur ce point. + +JULIE, _à part_.--Sans doute: elle connaît trop bien ta lâcheté. + +THURIO.--Et de ma naissance, qu'en dit-elle? + +PROTÉO.--Que vous _descendez_ d'une illustre famille. + +JULIE, _à part_.--Oui vraiment, d'un brave chevalier il est _descendu_ +à un franc imbécile. + +THURIO.--Considère-t-elle mes biens? + +PROTÉO.--Oui, et elle les plaint... + +THURIO.--Pourquoi donc? + +JULIE, _à part_.--D'être possédés par un pareil âne. + +PROTÉO.--Parce que vous les avez _loués_ désavantageusement. + +(Le duc paraît.) + +JULIE.--Voici le duc. + +LE DUC.--Bonjour, seigneur Protéo; bonjour, seigneur Thurio. Qui de +vous deux a vu récemment le chevalier Églamour? + +THURIO.--Ce n'est pas moi. + +PROTÉO.--Ni moi. + +LE DUC--Avez-vous vu ma fille? + +PROTÉO.--Ni l'un ni l'autre. + +LE DUC.--Eh bien! alors elle est allée rejoindre ce rustre de +Valentin, et le chevalier Églamour l'accompagne. Cela est certain; car +le frère Laurence les a rencontrés tous les deux, pendant qu'il errait +dans la forêt par pénitence. Il a bien reconnu Églamour, et il a +soupçonné que c'était elle; mais comme elle était masquée, il n'en est +pas sûr. D'ailleurs, elle m'a dit qu'elle devrait se confesser ce +soir au père Patrice, et elle n'y est point allée. Ces circonstances +confirment sa fuite. Je vous conjure donc de ne pas rester là à +discourir, mais de monter à cheval sur l'heure et de me joindre sur +le chemin de Mantoue, où ils se sont enfuis. Allons, chers amis, +hâtez-vous et suivez-moi. + +THURIO.--Voilà une fille bien folle, de fuir le bonheur qui la suit. +Je veux les suivre plutôt pour me venger d'Églamour que par amour pour +l'ingrate Silvie. + +PROTÉO.--Et moi je veux les suivre, plutôt par amour pour Silvie que +par haine pour Églamour qui l'accompagne. + +JULIE, _à part_.--Et moi je veux aussi les suivre, plutôt pour mettre +obstacle à cet amour que par haine pour Silvie, à qui l'amour a fait +prendre la fuite. + + + +SCÈNE III + + +Forêt aux environs de Mantoue. + +SILVIE, _conduite par les_ VOLEURS. + +PREMIER VOLEUR.--Venez, venez, soyez tranquille; il faut que nous vous +conduisions à notre capitaine. + +SILVIE.--Des malheurs mille fois plus grands m'ont appris à supporter +celui-ci avec patience. + +SECOND VOLEUR.--Allons, conduisez-la. + +PREMIER VOLEUR.--Où est le gentilhomme qui était avec elle? + +TROISIÈME VOLEUR.--Comme il a le pied très-leste, il nous a échappé; +mais Moïse et Valère le suivent. Va avec elle à l'ouest de la forêt, +où est notre capitaine; nous allons courir après le fuyard. Le taillis +est gardé de toutes parts; il ne peut nous échapper. + +PREMIER VOLEUR.--Venez, il faut que je vous conduise à la caverne de +notre capitaine: ne craignez rien, c'est un coeur généreux, et il ne +souffrirait pas qu'une femme fût maltraitée. + +SILVIE.--O Valentin! je supporte ceci par amour pour toi! + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Autre partie de la forêt. + +VALENTIN _entre_ + +Combien l'habitude a d'empire sur l'homme: ces sombres déserts, ces +bois solitaires, je les préfère aux villes peuplées et florissantes. +Ici, je puis m'asseoir seul, sans être vu de personne; je puis unir +ma voix gémissante aux accents plaintifs du rossignol et raconter mes +douleurs; O toi qui habites dans mon sein, ne laisse pas la maison si +longtemps sans maître, de peur que, tombant en ruines, l'édifice ne +s'écroule et ne laisse plus aucun souvenir de ce qu'il était. Répare +ma vie par ta présence, Silvie, aimable nymphe, console ton berger au +désespoir.--Quels cris et quel tumulte on fait aujourd'hui! ce sont +mes camarades qui font de leurs volontés leurs lois. Ils poursuivent +probablement quelque malheureux voyageur. Ils m'aiment beaucoup, et +cependant j'ai bien à faire à les empêcher de commettre des actions +cruelles. Retire-toi, Valentin. Quel est celui qui s'avance de ce +côté? + +(Valentin se retire à l'écart.) + +(Entrent Protéo, Silvie et Julie.) + +PROTÉO.--Belle Silvie (quoique vous n'ayez aucun égard à ce que fait +votre serviteur), ce service que je vous ai rendu de hasarder ma vie +et de vous arracher au brigand qui aurait fait violence à votre amour +et à votre honneur mérite bien qu'en récompense vous m'accordiez au +moins un tendre regard. Je ne puis demander une moindre faveur, et je +suis sûr que vous ne pouvez donner moins. + +VALENTIN, _à part_.--Est-ce un songe, ce que je vois, ce que +j'entends?--O amour! donne-moi la patience de supporter ceci un +moment! + +SILVIE.--Malheureuse, infortunée que je suis! + +PROTÉO.--Vous étiez malheureuse avant que j'arrivasse; mais, depuis +mon arrivée, je vous ai rendue heureuse. + +SILVIE.--Ton approche me rend la plus malheureuse des femmes! + +JULIE, _à part_.--Et moi aussi, quand il est auprès de vous. + +SILVIE.--Si j'eusse été saisie par un lion affamé, j'eusse mieux aimé +servir de pâture à ce féroce animal, que de me voir sauvée par le +traître Protéo. Ciel! sois-moi témoin combien j'aime Valentin! mon âme +ne m'est pas plus chère que sa vie, et je déteste tout autant (car +je n'en puis dire davantage) le lâche, le parjure Protéo! Va-t'en, ne +m'importune plus! + +PROTÉO.--Quel danger, m'en eût-il dû coûter la vie, n'aurais-je pas +affronté, pour obtenir un seul doux regard! Oh! c'est la malédiction +éternelle de l'amour, que les femmes ne puissent aimer ceux qui les +aiment. + +SILVIE.--C'est que Protéo n'aime point celle qui l'aime. Lis dans le +coeur de ta Julie, le premier à qui tu aies promis ta foi, par mille +et mille serments, dont tu as fait autant de parjures en m'aimant. Il +ne te reste plus de foi, à moins que tu n'en eusses deux, ce qui est +pis encore que de n'en avoir aucune; il vaut mieux n'en point avoir +que d'en avoir plusieurs. Quand la foi est double, il y en a toujours +une de trop. N'as-tu pas trahi ton plus fidèle ami? + +PROTÉO.--En amour, quel homme s'inquiète de son ami? + +SILVIE.--Tous les hommes, excepté Protéo. + +PROTÉO.--Eh bien! si les douces paroles de l'amour ne peuvent amollir +ton coeur, je te ferai la cour en soldat, et, par la loi du plus +fort, j'emploierai pour t'aimer ce qui répugne le plus à la nature de +l'amour, la violence. + +SILVIE.--O ciel! + +PROTÉO.--Je te forcerai de céder à mes désirs. + +VALENTIN.--Misérable, laisse-la, éloigne ces mains odieuses et +brutales, indigne et faux ami! + +PROTÉO.--Valentin! + +VALENTIN.--Ami comme tous les autres, c'est-à-dire sans foi et sans +amour (car tels sont les amis de nos jours), perfide, tu as trahi +toutes mes espérances. Il fallait que je le visse de mes yeux pour le +croire. Maintenant je n'ose pas dire que j'ai un ami au monde, tu me +prouverais le contraire. A qui se fier désormais, quand la main droite +est infidèle au coeur? Protéo, je suis fâché de ne pouvoir plus +avoir confiance en toi. Tu es cause que le monde entier va me devenir +étranger: la blessure faite par un ami est la plus profonde! O siècle +maudit! où de tous mes ennemis, c'est mon ami qui est le plus cruel de +tous! + +PROTÉO.--Mon crime et ma honte me confondent. Pardonne-moi, Valentin; +si un chagrin sincère suffit pour expier l'offense, je te l'offre ici: +la douleur de mon remords égale le crime que j'ai commis. + +VALENTIN.--Je suis satisfait, et je te reçois de nouveau pour un +honnête homme: celui qui n'est pas apaisé par le repentir n'est pas +digne du ciel ni de la terre, car tous deux, se laissent attendrir, et +le repentir apaise la colère de l'Éternel. Pour te donner une preuve +de ma sincérité, je te cède tous les droits que je pouvais avoir sur +Silvie. + +JULIE.--Malheureuse que je suis! + +(Elle s'évanouit.) + +PROTÉO.--Voyez donc ce jeune homme. + +VALENTIN.--Eh bien! mon garçon, qu'avez-vous? Qu'y a-t-il? Voyons, +regardez-nous, parlez. + +JULIE.--Oh! mon brave monsieur, mon maître m'avait chargé de remettre +une bague à madame Silvie, et j'ai oublié de le faire. + +PROTÉO.--Où est cette bague, mon garçon? + +JULIE.--La voici. Prenez. + +PROTÉO.--Comment? Laissez-moi voir. Eh! c'est la bague que j'ai donnée +à Julie! + +JULIE.--Oh! pardonnez-moi, monsieur je me suis trompée. Voilà la bague +que vous avez envoyée à Silvie. + +(Elle lui présente une bague.) + +PROTÉO.--D'où t'est venue cette bague? C'est celle que j'ai donnée à +Julie en la quittant. + +JULIE.--Et c'est Julie elle-même qui me l'a donnée, et c'est Julie +elle-même qui l'a apportée ici. + +PROTÉO.--Comment? Julie! + +JULIE.--Reconnais celle qui fut l'objet de tous tes serments qu'elle +conservait profondément dans son coeur. Ah! combien de fois, par tes +parjures, tu as voulu les en arracher! Protéo, rougis de me voir +ici sous cet habit; rougis de ce qu'il m'a fallu revêtir ce costume +indécent, si pourtant le déguisement inspiré par l'amour peut être +honteux; aux yeux de la pudeur, il est bien moins honteux pour une +femme de changer d'habit, qu'il ne l'est pour un homme de changer de +sentiments. + +PROTÉO.--De changer de sentiments? Il est vrai; ô ciel! si l'homme +était seulement constant, il serait parfait. Ce seul défaut l'entraîne +dans tous les autres et le porte à tous les crimes. Mais mon +inconstance finit avant même d'avoir commencé: qu'y a-t-il donc dans +les traits de Silvie, que l'oeil de la constance ne puisse trouver +plus charmant chez ma Julie? + +VALENTIN.--Allons, donnez-moi tous deux la main que j'aie la joie +de former cette heureuse union. Il serait cruel que deux coeurs qui +s'aiment tant fussent longtemps ennemis. + +PROTÉO.--J'en atteste le ciel! je ne désire pas autre chose. + +JULIE.--Et moi j'ai tout ce que je désire. + +(Entrent les voleurs, le duc et Thurio.) + +UN VOLEUR.--Une prise! une prise! une prise! + +VALENTIN.--Arrêtez, arrêtez! c'est mon seigneur le duc. Mon prince, +vous êtes le bienvenu auprès d'un homme disgracié, de Valentin, que +vous avez banni. + +LE DUC.--Comment? Valentin! + +THURIO.--J'aperçois Silvie, et Silvie est à moi. + +VALENTIN.--Thurio, recule ou reçois la mort. Ne t'avance pas à la +portée de ma colère. Ne dis pas que Silvie est à toi.--S'il t'arrive +de le répéter, Milan ne te reverra plus. La voici; ose seulement +porter la main sur elle. Je te défie de toucher même de ton souffle +celle que j'aime. + +THURIO.--Seigneur Valentin, je ne me soucie guère d'elle, moi. Je +regarderais comme un fou celui qui voudrait exposer ses jours pour une +fille qui ne l'aime pas: je n'ai aucune prétention sur elle, elle est +donc à toi. + +LE DUC.--Tu n'en es que plus lâche et plus dégénéré, de l'abandonner +sous un si frivole prétexte, après tous les moyens que tu as employés +pour la gagner.--Oui, par l'honneur de mes ancêtres, j'honore ton +courage, Valentin, et te crois digne de l'amour d'une impératrice. +Sache donc que j'oublie dès ce moment tous tes torts, que je perds +toute rancune et que je te rappelle à ma cour. Demande tous les +honneurs dus à ton mérite, j'y souscris par ces mots: «Valentin, tu +es un gentilhomme et de bonne maison; reçois la main de ta Silvie, tu +l'as méritée.» + +VALENTIN.--Je vous rends grâces, mon prince; ce don fait mon bonheur, +et je vous conjure maintenant, pour l'amour de votre fille, de +m'accorder une grâce que je vais vous demander. + +LE DUC.--Je l'accorde pour l'amour de toi, quelle qu'elle soit. + +VALENTIN.--Ces hommes bannis, parmi lesquels j'ai vécu, sont doués +de bonnes qualités; pardonnez-leur les fautes qu'ils ont faites, +et qu'ils soient rappelés de leur exil. Mon prince, ils sont bien +changés; ils sont devenus doux, civils et pleins de zèle pour le bien: +ils peuvent rendre les plus grands services à l'État. + +LE DUC.--Tu l'emportes, je leur pardonne ainsi qu'à toi: dispose d'eux +suivant les mérites que tu leur connais. Partons pour Milan, et que +toutes nos querelles se terminent par la joie, les bals et les fêtes +les plus solennelles. + +VALENTIN.--Et, sur la route, j'oserai prendre la liberté de vous faire +sourire par le récit de mes aventures. Mon prince, que pensez-vous de +ce page? + +LE DUC.--Je trouve que ce jeune homme a beaucoup de grâce; il rougit. + +VALENTIN.--Je vous réponds, mon prince, qu'il en a beaucoup plus qu'un +jeune homme. + +LE DUC.--Que veux-tu dire par là? + +VALENTIN.--Si vous le permettez, mon prince, je vous raconterai en +route des aventures qui vous surprendront. Viens, Protéo; ce sera ta +pénitence d'entendre raconter l'histoire de tes amours. Ensuite le +jour de notre mariage sera le vôtre, nous n'aurons qu'un seul festin, +qu'une seule maison, et qu'un mutuel et commun bonheur. + +(Ils sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Deux Gentilshommes de Vérone +by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE *** + +***** This file should be named 16710-8.txt or 16710-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/1/16710/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Deux Gentilshommes de Vérone + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: September 17, 2005 [EBook #16710] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur.</p> +<p>=================================================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p><br> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p><br> + +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p><br> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br> + +<p>Volume 3</p> +<p>Timon d'Athènes</p> +<p>Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.</p> +<p>Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.</p> +<p>Tout est bien qui finit bien.</p><br> + +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br> +<p>1862</p><br> + + +<p>=================================================================</p> + </div> </div> + + +<h1>LES<br> + +DEUX GENTILSHOMMES<br> + +DE VÉRONE</h1> + +<h3>COMÉDIE</h3><br> + + + +<h3>NOTICE<br> SUR LES DEUX GENTILSHOMMES + +DE VÉRONE</h3> + +<p>Cette pièce, une des moins remarquables de Shakspeare, ressemble +à beaucoup d'égards à un roman dialogué: cette idée se fortifie quand +on lit, dans la <i>Diane</i> de Montemayor, la nouvelle où le poëte a sans +doute puisé sa comédie: soit que la <i>Diane</i> lui eût été connue dans +une traduction, soit qu'un romancier anglais l'eût imitée ou refondue +dans un autre ouvrage.</p> + +<p>Dans l'épisode de la <i>Diane</i>, nous voyons une bergère-amazone sauver +trois nymphes de la violence de trois hommes sauvages, et leur +raconter ensuite, sur la rive d'une <i>onde au doux murmure</i>, comment +elle a été la victime des persécutions de Vénus, à qui sa mère, dans +une discussion mythologique, avait eu l'indiscrétion de préférer +Pallas.</p> + +<p>La belle Félismena reçoit un billet de don Félix, qu'elle lit après +avoir bien grondé sa suivante, qui a eu l'audace de le lui remettre. +Elle aime don Félix et se hâte de lui en faire l'aveu; mais le père +du jeune homme s'oppose à leur mariage et envoie son fils dans +une cour étrangère, pour lui faire oublier l'engagement qu'il n'approuve +pas. Félismena ne peut vivre en son absence; elle se procure +des habits de page et va retrouver son amant; mais déjà don Félix +en aime une autre, et Félismena, qui passe à son service à la faveur +de son déguisement, devient le porteur de ses billets doux. Célie, sa +rivale, se prend tout à coup d'une tendre passion pour le page prétendu, +et don Félix ne reçoit plus de réponses favorables de sa belle +que quand Félismena est son messager. Cependant ce cavalier se +désole des rigueurs de Célie: son désespoir devient si grand que Félismena, +craignant pour la vie de celui qu'elle aime, se jette aux genoux +de sa rivale, qui croit que le page va l'implorer pour lui-même. +Furieuse de l'entendre solliciter pour son maître, elle ne peut supporter +la vie et meurt de douleur.</p> + +<p>Don Félix, à cette nouvelle, part sans dire à personne où il va, +et la fidèle Félismena court le monde à sa recherche.</p> + +<p>Voilà une partie des circonstances que Shakspeare a évidemment +empruntées pour les deux Véronais, mais il a su en ajouter d'autres; +et le personnage comique de Launce est une idée originale qui n'appartient +qu'à lui. Chaque fois que Launce paraît avec son chien, on +est d'abord forcé de rire, quitte à blâmer ensuite la trivialité de +quelques plaisanteries. Ces scènes sentent un peu la farce, mais elles +sont marquées au coin de l'originalité.</p> + +<p>Speed, l'autre valet, est totalement éclipsé par Launce; cependant +il prouve à son maître, d'une manière piquante, qu'il est amoureux.</p> + +<p>La coquetterie de Julie, quand elle reçoit la lettre de Protéo, est +aussi une idée des plus gracieuses; mais, en général, comme Jonson +le fait observer, on trouve dans cette pièce un singulier mélange +d'art et de négligence qui a fait douter qu'elle fût réellement de +Shakspeare. On doit peu s'arrêter à la critique de l'unité de lieu, +qui n'a jamais été aussi ouvertement violée par le poëte; mais l'inconséquence +du caractère de Protéo est bien plus impardonnable +que toutes les fautes contre la géographie et les lois d'Aristote.</p> + +<p>La versification des <i>Deux Gentilshommes de Vérone</i> est presque +toujours excellente, et on y trouve une foule de détails qu'embellit +la poésie la plus riche.</p> + +<p>Malone place la composition de cette pièce dans l'année 1596. Elle +appartient visiblement à la jeunesse de l'auteur.</p> +<br><br> + +<h1>LES<br> + +DEUX GENTILSHOMMES<br> + +DE VÉRONE</h1> + +<h3>COMÉDIE</h3> +<br> + + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LE DUC DE MILAN, père de Silvie.</p> +<p>VALENTIN,} deux gentilhommes de Vérone.</p> +<p>PROTÉO, }</p> +<p>ANTONIO, père de Protéo.</p> +<p>THURIO, espèce de fou, ridicule rival</p> +<p>de Valentin.</p> +<p>ÉGLAMOUR, confident de Silvie, qui</p> +<p>favorise son évasion.</p> +<p>L'HÔTE chez lequel loge Julie à Milan.</p> +<p>SPEED, valet bouffon de Valentin.</p> +<p>LAUNCE, valet de Protéo.</p> +<p>PANTHINO, valet d'Antonio.</p> +<p>JULIE, dame de Vérone aimée de Protéo.</p> +<p>SILVIE, fille du duc de Milan, aimée</p> +<p>de Valentin.</p> +<p>LUCETTE, suivante de Julie.</p> +<p>Proscrits.</p> +<p>Domestiques, musiciens.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">La scène est tantôt à Vérone, tantôt à Milan, et sur les frontières +de Mantoue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE PREMIER</h3> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">VALENTIN, PROTÉO.</p> + +<p>VALENTIN.—Cesse de vouloir me persuader, mon cher +Protéo; le jeune homme qui demeure toujours dans sa +patrie n'a jamais qu'un esprit borné. Si l'amour n'enchaînait +pas tes jeunes années aux doux regards d'une +amante digne de tes hommages, je t'engagerais à m'accompagner +pour voir les merveilles du monde, plutôt +que de t'engourdir ici dans une stupide indolence, et +d'user ta jeunesse dans une inertie incapable de donner +des formes; mais puisque tu aimes, aime toujours, et +tâche d'être aussi heureux dans tes amours, que je voudrais +l'être moi-même lorsque je commencerai d'aimer.</p> + +<p>PROTÉO.—Veux-tu donc me quitter? Adieu, mon cher +Valentin! Pense à ton Protéo, si par hasard tu vois dans +tes voyages quelque objet remarquable et rare, désire de +m'avoir avec toi pour partager ton bonheur, lorsqu'il +t'arrivera quelque bonne fortune; et dans tes dangers, +si jamais le danger t'environne, recommande tes malheurs +à mes saintes prières, car je veux être ton intercesseur, +Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, et prier pour moi dans un livre d'amour.</p> + +<p>PROTÉO.—Je prierai pour toi dans certain livre que +j'aime.</p> + +<p>VALENTIN.—C'est-à-dire dans quelque sot livre de profond +amour comme l'histoire du jeune Léandre qui traversa +l'Hellespont<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<p>PROTÉO.—C'est une histoire profonde d'un plus profond +amour; car Léandre avait de l'amour par-dessus les souliers.</p> + +<p>VALENTIN.—Tu dis vrai, car tu as de l'amour par-dessus +les bottes et tu n'as pas encore traversé l'Hellespont +à la nage.</p> + +<p>PROTÉO.—Par-dessus les bottes? Ne me porte pas de +bottes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<p>VALENTIN.—Je m'en garderai bien, car ce serait à propos +de bottes<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>La traduction de Musée, par Marlowe, était populaire et le +méritait; son <i>Héro et Léandre</i> serait digne de Dryden.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>Give me not the boots</i>, expression proverbiale qui signifie: +«Ne te joue pas de moi,» et qui revient à l'ancienne phrase +française: «Bailler foin en cornes.»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Nous avons employé un équivalent à ces mots: <i>it boots thee +not</i>, «cela t'est inutile.»</p></blockquote> + +<p>PROTÉO—Comment?</p> + +<p>VALENTIN.—Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de +ses gémissements que le mépris, et un timide regard +pour les soupirs d'un coeur blessé! Acheter un moment +de joie passagère par les ennuis et les fatigues de vingt +nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut +peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez +donc gagné que des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, +l'amour n'est qu'une folie qu'obtient votre esprit, ou votre +esprit est vaincu par une folie.</p> + +<p>PROTÉO.—Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou?</p> + +<p>VALENTIN.—Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu +ne le deviennes.</p> + +<p>PROTÉO.—C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas +l'amour.</p> + +<p>VALENTIN.—L'amour est ton maître, car il te maîtrise; +et celui qui se laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait +pas, ce me semble, être rangé parmi les sages.</p> + +<p>PROTÉO.—Les auteurs disent cependant que l'amour +habite dans les esprits les plus élevés, comme le ver dévorant +s'attache au bouton de la plus belle rose.</p> + +<p>VALENTIN.—Et les auteurs disent aussi que, comme le +bouton le plus précoce est rongé intérieurement par un +ver avant qu'il s'épanouisse, de même l'amour porte à +la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils se fanent dans +la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et tout +le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer +ici le temps à te donner des conseils, puisque tu +es tout dévoué à de tendres désirs? Encore une fois, +adieu! Mon père est sur le port à m'attendre pour me +voir monter sur le vaisseau.</p> + +<p>PROTÉO.—Et je veux t'y conduire, Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire +adieu ici. Quand je serai à Milan, que tes lettres m'informent +de tes succès en amour, et de tout ce qui pourra +arriver ici pendant l'absence de ton ami; je te visiterai +aussi par mes lettres.</p> + +<p>PROTÉO.—Puisses-tu ne trouver à Milan que le bonheur!</p> + +<p>VALENTIN.—Je t'en souhaite autant à Vérone. Adieu!</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<p>PROTÉO.—Il poursuit l'honneur et moi l'amour; il +abandonne ses amis pour les honorer davantage; et moi +j'abandonne tout, mes amis et moi-même pour l'amour. +C'est toi, Julie, c'est toi qui m'as métamorphosé! Tu +me fais négliger mes études, perdre mon temps, combattre +les plus sages conseils et compter pour rien tout +l'univers; mon esprit s'affaiblit dans les rêveries, et mon +coeur est malade d'inquiétude.</p> + + +<p class="stage1">(Entre Speed.)</p> + + + +<p>SPEED.—Seigneur Protéo, Dieu vous garde! avez-vous +vu mon maître?</p> + +<p>PROTÉO.—Il vient de partir d'ici et va s'embarquer pour +Milan.</p> + +<p>SPEED.—Vingt contre un alors qu'il est embarqué déjà, +et j'ai fait le mouton<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> en le perdant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>J'ai fait la bête. Mouton se dit <i>sheep</i> en anglais et se prononce +comme <i>ship</i>, qui veut dire vaisseau. Voilà la clef des équivoques +qui suivent.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—En effet, le mouton s'égare souvent, si le +berger est absent quelque temps.</p> + +<p>SPEED.—Vous concluez donc que mon maître est un +berger et moi un mouton?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui.</p> + +<p>SPEED.—Eh bien! alors mes cornes sont ses cornes, +que je dorme ou que je veille.</p> + +<p>PROTÉO.—Sotte réponse et digne d'un mouton.</p> + +<p>SPEED.—Nouvelle preuve que je suis un mouton.</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, et ton maître un berger.</p> + +<p>SPEED.—Et pourtant je pourrais le nier pour une certaine +raison.</p> + +<p>PROTÉO.—Cela ira bien mal, si je ne le prouve point +par une autre.</p> + +<p>SPEED.—Le berger cherche le mouton, et le mouton +ne cherche pas le berger; mais moi je cherche mon +maître et mon maître ne me cherche pas; je ne suis donc +pas un mouton.</p> + +<p>PROTÉO.—Le mouton suit le berger pour obtenir du +fourrage, et le berger ne suit point le mouton pour un +peu de nourriture; tu suis ton maître pour des gages, et +ton maître ne te suit pas pour des gages. Donc tu es un +mouton.</p> + +<p>SPEED.—Encore une preuve semblable, et vous me +ferez crier <i>beh</i>!</p> + +<p>PROTÉO.—Mais, écoute-moi, as-tu remis ma lettre à +Julie?</p> + +<p>SPEED.—Oui, monsieur. Moi mouton perdu, j'ai remis +votre lettre à Julie, mouton en corset<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, et Julie, mouton +en corset, ne m'a rien donné pour ma peine à moi mouton +perdu.</p> + +<p>PROTÉO.—Voilà un bien petit pâturage pour tant de +moutons.</p> + +<p>SPEED.—Si la terre en est trop chargée, vous feriez +mieux de l'attacher.</p> + +<p>PROTÉO.—Non, tu t'égares, il vaudrait mieux te parquer<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<p>SPEED.—Oh! monsieur, je me contenterai de moins +d'une livre pour avoir porté votre lettre.</p> + +<p>PROTÉO.—Tu te méprends; je veux parler d'un parc<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<p>SPEED.—D'une livre à une épingle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>? Tournez-la de +tous les côtés, c'est trois fois trop peu pour porter une +lettre à votre belle.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais qu'a-t-elle dit? a-t-elle fait un signe +de tête?</p> + +<p>SPEED <span class="stage1"> <i>fait un signe de tête</i>.</span>—Bête!</p> + +<p>PROTÉO.—Qui appelles-tu bête<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>?</p> + +<p>SPEED.—Vous vous trompez, monsieur, c'est vous qui +avez dit bête, puisque vous avez pris la peine de le +dire, gardez-le pour votre peine<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote9"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Mutton laced</i> était un terme tellement commun, pour désigner +une courtisane, que la rue la plus fréquentée par ces femmes, à +Clerkenwell, était appelée <i>Mutton-lane</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Équivoque intraduisible. <i>Pound</i>, livre sterling, et <i>to pound</i>, +parquer.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Speed feint toujours de prendre un mot pour l'autre.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p><i>Pin-fold,</i> bergerie; <i>pin</i>, épingle.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9-10: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>PROTÉO. <i>Did she nod</i>?—SPEED. <i>I</i>.—PROTÉO. <i>Nod I why! that +is noddy</i>.—SPEED. <i>You mistook, sir</i>.</p> + +<p><i>Nod</i>, signe de tête; <i>to nod</i>, faire un signe de tête; <i>noddy</i>, nigaud; +<i>I</i>, je; pauvres équivoques. Le lecteur perd peu de chose +si la traduction est impossible.</p> + +<p>Selon Pope, cette scène aurait été interpolée par les comédiens.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—Non, non, tu le prendras pour avoir porté la +lettre.</p> + +<p>SPEED.—Fort bien! je m'aperçois qu'il faut que je supporte +avec vous.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment! monsieur, que supportez-vous +avec moi?</p> + +<p>SPEED.—Pardieu, monsieur, la lettre sans doute, +n'ayant que le mot de bête pour ma peine.</p> + +<p>PROTÉO.—Malepeste, tu as l'esprit vif!</p> + +<p>SPEED.—Et pourtant il ne peut attraper votre bourse +paresseuse.</p> + +<p>PROTÉO.—Allons, allons, qu'a-t-elle dit? acquitte-toi +promptement de ton message.</p> + +<p>SPEED.—Acquittez-vous avec votre bourse, afin que +nous soyons quittes tous deux.</p> + +<p>PROTÉO.—Eh bien! voilà pour ta peine; qu'a-t-elle dit?</p> + +<p>SPEED.—Sur ma foi, monsieur, je crois que vous ne +la gagnerez pas aisément.</p> + +<p>PROTÉO.—Quoi donc? t'en a-t-elle laissé tant voir?</p> + +<p>SPEED.—Vraiment, monsieur, je n'ai rien vu d'elle; +non, non, pas même un ducat pour lui avoir remis votre +lettre; et puisqu'elle a été si dure envers moi, qui lui ai +porté votre coeur, je crains qu'elle ne soit aussi dure à +vous ouvrir le sien; ne lui donnez pas d'autres gages +d'amour que des pierres, car elle est aussi dure que +l'acier.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment! elle ne t'a rien dit?</p> + +<p>SPEED.—Non pas seulement: <i>Tenez, mon ami, prenez +cela pour votre peine</i>. Pour me prouver votre générosité +vous m'avez donné un teston! Aussi en récompense vous +pourrez à l'avenir porter vos lettres vous-même; et ainsi, +monsieur, je vous recommanderai à mon maître.</p> + +<p>PROTÉO.—Va, pars pour sauver du naufrage ton vaisseau, +qui ne peut périr en t'ayant sur son bord; car tu +es destiné à périr à terre d'une mort moins humide. Il +me faut envoyer quelque autre messager, je craindrais +que ma Julie ne dédaignât mes lettres, si elle les recevait +d'un aussi indigne facteur.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Vérone. Jardin de la maison de Julie.</p> + +<p class="stage1">JULIE et LUCETTE.</p> + + +<p>JULIE.—Mais dis-moi donc, Lucette, à présent que +nous sommes seules, est-ce que tu voudrais me conseiller +de tomber amoureuse<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Devenir amoureux se dit en anglais: <i>to fall in love</i>, tomber +en amour; voilà pourquoi Lucette répond en isolant le verbe <i>to +fall</i>, tomber.</p></blockquote> + +<p>LUCETTE.—Oui, madame, afin de ne pas trébucher sans +vous y attendre.</p> + +<p>JULIE.—Et de toute la belle troupe de gentilshommes +que tu vois tous les jours me faire la cour, lequel est à +ton avis le plus digne d'amour?</p> + +<p>LUCETTE.—S'il vous plait, répétez-moi leurs noms, +je vous dirai ce que je pense suivant mes faibles lumières.</p> + +<p>JULIE.—Que penses-tu du beau chevalier Églamour<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Il ne faut pas confondre cet <i>innamorato</i> insignifiant avec le +chevalier Églamour, personnage que nous trouvons à Milan, et +qui a juré fidélité et chasteté sur le tombeau de son épouse.</p></blockquote> + +<p>LUCETTE.—Que c'est un chevalier au doux langage, +élégant et bien tourné. Mais si j'étais vous, il ne serait +jamais à moi.</p> + +<p>JULIE.—Que penses-tu du riche Mercatio?</p> + +<p>LUCETTE.—Très-bien de sa richesse; mais de sa personne, +comme ça.</p> + +<p>JULIE.—Et que penses-tu de l'aimable Protéo?</p> + +<p>LUCETTE.—Dieu! Dieu! comme la folie s'empare quelquefois +de nous!</p> + +<p>JULIE.—Comment donc? Et pourquoi cette exclamation +à propos de son nom?</p> + +<p>LUCETTE.—Je vous demande pardon, madame, il est +honteux à moi, petite créature que je suis, de juger ainsi +d'aimables cavaliers.</p> + +<p>JULIE.—Et pourquoi ne pas traiter Protéo comme les +autres?</p> + +<p>LUCETTE.—Eh bien! alors, ils sont tous bien; mais je +le trouve le plus aimable.</p> + +<p>JULIE.—Et ta raison?</p> + +<p>LUCETTE.—Je n'en ai pas d'autre qu'une raison de +femme. Je le trouve le plus aimable, parce que je le +trouve le plus aimable.</p> + +<p>JULIE.—Et tu voudrais donc que mon amour se fixât +sur lui?</p> + +<p>LUCETTE.—Oui, si vous pensiez que c'est ne pas le +mal placer.</p> + +<p>JULIE.—Eh bien! c'est celui de tous qui a fait le moins +d'impression sur moi.</p> + +<p>LUCETTE.—Je crois cependant qu'il est celui de tous +qui vous aime le plus.</p> + +<p>JULIE.—Si peu de paroles indiquent un amour bien +faible.</p> + +<p>LUCETTE.—Le feu le mieux renfermé est celui qui +brûle le plus.</p> + +<p>JULIE.—Ils n'aiment pas, ceux qui ne montrent point +leur amour.</p> + +<p>LUCETTE.—Oh! ils aiment bien moins encore, ceux +qui font connaître leur amour à tout le monde.</p> + +<p>JULIE.—Je voudrais savoir ce qu'il pense.</p> + +<p>LUCETTE.—Lisez cette lettre, madame.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à Lucette</i></span>.—Dis-moi de quelle part?</p> + +<p>LUCETTE.—Vous le verrez en la lisant.</p> + +<p>JULIE.—Dis-moi, dis qui te l'a donnée.</p> + +<p>LUCETTE.—Le page du seigneur Valentin, qui, à ce que +je pense, était envoyé par Protéo. Il voulait vous la remettre +à vous-même; mais, comme il m'a trouvée par +les chemins, je l'ai reçue en votre nom: pardonnez-moi +ma faute, madame.</p> + +<p>JULIE.—Vraiment, sur mon honneur, vous êtes une +excellente négociatrice! Comment osez-vous vous prêter +à recevoir des lettres amoureuses et à conspirer contre ma +jeunesse? Croyez-moi, vous choisissez là un bel emploi, +et qui vous convient à merveille! Tenez, reprenez ce papier; +songez à le rendre, ou ne reparaissez jamais devant +moi.</p> + +<p>LUCETTE.—Quand on plaide pour l'amour, on mérite +une autre récompense que la haine.</p> + +<p>JULIE.—Voulez-vous sortir?</p> + +<p>LUCETTE.—Afin de vous donner le loisir de réfléchir.</p> + + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + + + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>seule</i></span>.—Et cependant je voudrais bien avoir parcouru +cette lettre. Il serait honteux maintenant de la +rappeler et d'aller la prier de faire une faute pour laquelle +je viens de la gronder. Qu'elle est insensée! comment? +Elle sait que je suis fille, et elle ne me force pas de lire +cette lettre! car les filles, par pudeur<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, disent <i>non</i>, et +voudraient que le questionneur interprétât ce <i>non</i> par +<i>oui</i>. Fi donc! fi donc! que l'amour est fantasque et bizarre! +il ressemble à un enfant capricieux qui égratigne sa +nourrice, et qui l'instant d'après, tout humilié, baise la +verge. Avec quelle brutalité j'ai chassé Lucette, lorsque +j'aurais désiré qu'elle restât ici! avec quelle dureté je me +suis étudiée à lui montrer un front irrité, lorsqu'une joie +intérieure forçait mon coeur à sourire! allons, ma pénitence +sera de rappeler Lucette et de lui demander pardon +de ma folie.—Lucette! Lucette!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>Les filles disent non et le prennent</i>. Vieux proverbe.</p></blockquote> + + +<p class="stage1">(Lucette rentre.)</p> + + + +<p>LUCETTE.—Que désirez-vous, madame?</p> + +<p>JULIE.—Est-il bientôt l'heure de dîner?</p> + +<p>LUCETTE.—Je le voudrais, afin que vous pussiez passer +votre mauvaise humeur<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> sur le dîner et non sur +votre suivante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Stomach</i>, estomac. Appétit et dépit, mauvaise humeur. <i>Meat</i> +et <i>maid</i> sont aussi des mots de son presque analogue.</p></blockquote> + +<p>JULIE.—Qu'est-ce donc que vous relevez là si doucement?</p> + +<p>LUCETTE.—Rien.</p> + +<p>JULIE.—Pourquoi donc vous êtes-vous baissée?</p> + +<p>LUCETTE.—Pour ramasser un papier que j'avais laissé +tomber.</p> + +<p>JULIE.—Et n'est-ce donc rien que ce papier?</p> + +<p>LUCETTE.—Non, rien qui me regarde.</p> + +<p>JULIE.—Alors, laissez-le à terre pour ceux qu'il regarde.</p> + +<p>LUCETTE.—Madame, il ne peut leur en imposer, si on +l'interprète bien.</p> + +<p>JULIE.—C'est quelque amant sans doute qui vous a +écrit une lettre en vers.</p> + +<p>LUCETTE.—Pour que je puisse chanter ces vers, madame, +donnez-moi un air; je vous prie; vous en savez +plusieurs.</p> + +<p>JULIE.—J'en ai le moins possible pour de telles bagatelles; +il vaudrait mieux les chanter sur l'air: <i>Lumière +d'amour</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<p>LUCETTE.—Ils sont trop lourds pour un air si léger.</p> + +<p>JULIE.—Lourds! sans doute qu'ils sont chargés d'un +refrain<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>?</p> + +<p>LUCETTE.—Oui, et qui serait mélodieux si vous le chantiez.</p> + +<p>JULIE.—Pourquoi ne le chanteriez-vous pas vous-même?</p> + +<p>LUCETTE.—Je ne puis monter si haut.</p> + +<p>JULIE.—Voyons votre chanson.—Eh bien! mignonne?</p> + +<p>LUCETTE.—Continuez sur ce ton et vous la chanterez, +et pourtant je n'aime pas ce ton-là.</p> + +<p>JULIE.—Vous ne l'aimez pas?</p> + +<p>LUCETTE.—Non madame, il est trop aigu<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<p>JULIE.—Et vous, mignonne, trop impertinente.</p> + +<p>LUCETTE.—Ah! maintenant vous êtes trop dans le mineur<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, +et vous détruisez l'harmonie par une dissonance +trop dure; il ne manque qu'un ténor pour accompagner +votre chanson.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p><i>Light of love</i>, lumière d'amour ou légère d'amour.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p><i>Burden</i>, refrain ou fardeau.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p><i>You are too sharp</i>, vous êtes trop dans le <i>dièze</i>, équivoque sur +le mot <i>sharp</i></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>You are too flat</i>, vous êtes trop dans le <i>bémol</i>.</p></blockquote> + +<p>JULIE.—Le ténor est étouffé par votre basse continue.</p> + +<p>LUCETTE.—A vrai dire, je fais la basse pour Protéo.</p> + +<p>JULIE.—Ce bavardage ne m'importunera plus; voici +le billet avec la protestation <span class="stage2">(<i>Elle déchire la lettre</i>.)</span> Allez, +allez-vous-en, et laissez là ce papier, vous voudriez le +toucher pour me mettre en colère.</p> + +<p>LUCETTE.—Elle s'y prend d'une manière étrange, mais +elle serait charmée d'avoir à se fâcher pour une seconde +lettre.</p> + + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + + + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>seule</i>.</span>—Ah! plût à Dieu que je ressentisse ce courroux +contre cette lettre! O mains haïssables, d'avoir déchiré +des paroles si tendres! Ingrats frelons, qui vous +nourrissez du miel le plus doux et qui percez de vos +dards l'abeille qui vous le donne! Pour expier ma faute, +je baiserai chaque fragment de cette lettre. Ici est écrit: +<i>tendre Julie</i>; ah! plutôt <i>cruelle Julie!</i> Pour te punir de +ton ingratitude, je jette ton nom sur ces pierres et je +foule à mes pieds ton dédain. Voyez. Ici est écrit: <i>Protéo +blessé d'amour</i>. Pauvre nom blessé, je veux te recueillir +dans mon sein comme dans un lit, jusqu'à ce que ta +blessure soit bien guérie, et voilà comme je la soude +avec un baiser souverain. Mais le nom de <i>Protéo</i> était +écrit plusieurs fois.....—Retiens ton haleine, bon zéphyr, +n'emporte pas un seul mot, et que je retrouve chaque +syllabe de la lettre..... excepté mon nom; pour lui, qu'un +tourbillon l'enlève sur la cime affreuse d'un rocher désert +suspendu sur les eaux, et que de là il l'entraîne dans +les flots de la mer irritée! Vois, dans une seule ligne son +nom est écrit deux fois: <i>Le pauvre malheureux Protéo, le +passionné Protéo..... à la douce Julie</i>; oui, je veux mettre +ces derniers mots en pièces.—Et cependant, non. Il a si +bien su les réunir à son nom infortuné, que je veux les +plier ensemble. Allons, baisez-vous, embrassez-vous, disputez-vous, +faites ce que vous voudrez.</p> + + +<p class="stage1">(Lucette revient.)</p> + + + +<p>LUCETTE.—Madame, le dîner est prêt, et votre père vous +attend.....</p> + +<p>JULIE.—Eh bien! allons.</p> + +<p>LUCETTE.—Comment? Est-ce que ces papiers vont raconter +des histoires?</p> + +<p>JULIE.—Si vous en faites cas, il vaut mieux les relever.</p> + +<p>LUCETTE.—Moi, l'on m'a <i>relevée</i> pour les avoir posés à +terre; cependant il ne faut pas qu'il y restent, de peur +qu'ils n'y prennent froid.</p> + +<p>JULIE.—Je vois que vous vous souvenez de loin.</p> + +<p>LUCETTE.—Vraiment, madame, vous pouvez dire ce que +vous voyez. Je vois aussi les choses, bien que vous vous +imaginiez que je ferme les yeux.</p> + +<p>JULIE.—Allons, allons, vous plaît-il de me suivre?</p> + + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + + +<p class="stage1">Appartement de la maison d'Antonio.</p> + +<p class="stage1">ANTONIO ET PANTHINO.</p> + + +<p>ANTONIO.—Dites-moi, Panthino, quel est le grave discours +que mon frère vous tenait dans le cloître?</p> + +<p>PANTHINO.—Il parlait de son neveu Protéo, de votre +fils.</p> + +<p>ANTONIO.—Et qu'en a-t-il dit?</p> + +<p>PANTHINO.—Il s'étonne que Votre Seigneurie souffre +qu'il passe ici sa jeunesse, tandis que tant d'autres pères, +de moindre distinction, envoient voyager leurs fils pour +chercher de l'avancement, les uns à la guerre pour y +tenter fortune, les autres à la découverte des îles lointaines<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, +d'autres pour s'instruire dans les universités savantes. +Il dit que votre fils Protéo était propre à réussir +dans la plupart de ces exercices, et même dans tous; et +il me conjurait de vous importuner de ne plus lui +laisser perdre son temps au logis, car ce serait un grand +inconvénient pour lui, dans un âge avancé, de ne pas +avoir voyagé dans sa jeunesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Les fils de bonne maison voyageaient fréquemment du temps> +de Shakspeare, qui regardait les voyages comme propres à former +le caractère et les idées.</p></blockquote> + +<p>ANTONIO.—Tu n'as pas grand besoin de m'importuner +pour cela; il y a plus d'un mois que j'y rêve. J'ai bien +remarqué la perte de son temps, et comment, sans l'étude +et la connaissance du monde, il ne peut jamais devenir +un homme parfait. L'expérience s'acquiert par l'application +et se perfectionne pas le cours rapide du temps. +Dis-moi donc où il serait le plus à propos de l'envoyer.</p> + +<p>PANTHINO.—Je pense que Votre Seigneurie n'ignore pas +que son ami, le jeune Valentin, est attaché à la cour +royale de l'empereur<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Les empereurs tenaient quelquefois leur cour à Milan; mais, +à peine le poëte nous y aura-t-il conduits qu'il nous introduira, +on ne sait par quel caprice, à la cour du duc.</p></blockquote> + +<p>ANTONIO.—Je le sais.</p> + +<p>PANTHINO.—Il serait bon, ce me semble, d'y envoyer +aussi votre fils; là il pourra s'exercer dans les joutes et +les tournois, entendre un beau langage, converser avec +des hommes d'un sang illustre, et se former à tous les +exercices dignes de sa jeunesse et de la noblesse de sa +naissance.</p> + +<p>ANTONIO.—J'aime tes avis, tu m'as très-bien conseillé; +et, pour montrer combien j'approuve ton projet, je veux +que sur-le-champ il soit exécuté, et que mon fils parte +le plus tôt possible pour la cour de l'empereur.</p> + +<p>PANTHINO.—Demain, si cela vous convient, il peut accompagner +Alphonse et quelques autres gentilshommes +de bonne réputation, qui vont saluer l'empereur et lui +offrir leurs services.</p> + +<p>ANTONIO.—Bonne compagnie; demain Protéo partira +avec eux; et, puisque le voici fort à propos, je vais lui +déclarer net ma résolution.</p> + + +<p class="stage1">(Entre Protéo.)</p> + + + +<p>PROTÉO, <span class="stage2"><i>à l'écart.</i></span>—O douce amie! douces lignes! +douce existence! Voilà sa main! l'interprète de son coeur! +Voici ses serments d'amour, et le gage de son honneur. +Ah! si nos pères pouvaient approuver nos amours, et +sceller par leur consentement notre bonheur. O céleste +Julie!</p> + +<p>ANTONIO.—Comment! Quelle est donc cette lettre que +vous lisez là?</p> + +<p>PROTÉO.—Sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, ce +sont deux mots d'amitié que m'envoie Valentin, et qui +m'ont été remis par un ami qui arrive de Milan.</p> + +<p>ANTONIO.—Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles.</p> + +<p>PROTÉO.—Il n'y a aucune nouvelle, seigneur; il m'écrit +seulement combien la vie qu'il mène est heureuse, +combien il est aimé par l'empereur; il me souhaite avec +lui pour partager son bonheur.</p> + +<p>ANTONIO.—Et que pensez-vous de son désir?</p> + +<p>PROTÉO.—Je pense, seigneur, comme un fils obéissant +qui dépend de son père, et non des voeux de l'amitié.</p> + +<p>ANTONIO.—Ma volonté s'accorde parfaitement avec son +désir; n'allez pas hésiter sur un parti que je vous propose +si brusquement; car ce que je veux, je le veux, et +tout finit là. Je suis décidé à vous envoyer passer quelque +temps, avec Valentin, à la cour de l'empereur. Vous +recevrez de moi une pension semblable à celle que sa +famille lui donne pour sa subsistance. Soyez prêt à partir +dès demain: point de prétextes. Je le veux absolument.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais, seigneur, je ne puis pas sitôt être pourvu +de tout; je vous conjure de m'accorder un jour ou deux.</p> + +<p>ANTONIO.—Vois-tu, tout ce dont tu auras besoin, on te +l'enverra quand tu seras parti; plus de retard; il faut +partir demain. Suis-moi, Panthino; tu vas t'occuper de +hâter ses préparatifs.</p> + + +<p class="stage1">(Antonio et Panthino sortent.)</p> + + + +<p>PROTÉO, <span class="stage2"><i>seul</i>.</span>—Ainsi j'ai évité le feu dans la crainte de +me brûler, et je me suis jeté dans la mer où je me suis +noyé. Je craignais de montrer à mon père la lettre de Julie, +de peur qu'il n'eût des objections à mon amour; et +c'est de mon excuse même qu'il se prévaut contre mon +amour. Oh! que le printemps de l'amour ressemble bien +à l'éclat incertain d'un jour d'avril, qui tantôt montre +toute la beauté du soleil, et qu'à chaque instant un nuage +vient obscurcir!</p> + + +<p class="stage1">(Panthino revient.)</p> + + + +<p>PANTHINO.—Seigneur Protéo, votre père vous demande. +Il est très-pressé: ainsi, je vous prie, allez vite.</p> + +<p>PROTÉO.—Quoi, j'en suis là! Mon coeur y consent, et +mille fois cependant il me dit <i>non</i>.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> + +<br><br><br> +<h3>ACTE DEUXIÈME</h3> + + + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + + +<p class="stage1">Milan. Appartement dans le palais du duc.</p> + +<p class="stage1">VALENTIN et SPEED.</p> + + +<p>SPEED.—Votre gant, monsieur.</p> + +<p>VALENTIN.—Ce n'est pas le mien; j'ai mes gants.</p> + +<p>SPEED.—Celui-ci, cependant, pourrait bien être aussi +le vôtre, quoiqu'il n'y en ait qu'un<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>Il paraît que <i>on</i> et <i>one</i> se prononçaient jadis de même. Speed +joue ici sur ces deux mots.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Laisse-moi le voir; ah! oui, donne, il est +à moi! doux ornement qui pare une main divine!—Ah! +Silvie, Silvie!</p> + +<p>SPEED.—Madame Silvie! madame Silvie!</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! faquin.</p> + +<p>SPEED.—Oh! monsieur, elle n'est pas là pour nous entendre.</p> + +<p>VALENTIN.—Qui t'a commandé de l'appeler?</p> + +<p>SPEED.—Vous-même, monsieur, ou je ne vous ai pas +bien compris.</p> + +<p>VALENTIN.—Je vous dis que vous êtes trop empressé.</p> + +<p>SPEED.—Et j'ai été grondé hier d'être trop lent.</p> + +<p>VALENTIN.—Allons, c'est bien; dis-moi si tu connais +madame Silvie!</p> + +<p>SPEED.—Celle qu'aime Votre Honneur?</p> + +<p>VALENTIN.—Comment sais-tu que je l'aime?</p> + +<p>SPEED.—Ma foi! par tous ces signes particuliers: d'abord, +vous avez appris, à l'exemple du seigneur Protéo, +à croiser vos bras comme un homme mécontent, à goûter +une chanson d'amour comme un rouge-gorge, à vous +promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme +un écolier qui a perdu son <i>A b c</i>, à pleurer comme une +jeune fille qui vient d'enterrer sa grand'mère, à jeûner +comme un malade qui est à la diète, à veiller les nuits +comme un homme qui craint les voleurs, à parler d'un +ton plaintif comme un mendiant à la Toussaint<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Vous +aviez coutume, quand vous vous mettiez à rire, de chanter +comme un coq; quand vous vous promeniez, vous +aviez la démarche assurée du lion; quand vous jeûniez, ce +n'était jamais qu'immédiatement après le dîner; quand +vous étiez triste, c'était parce que vous manquiez d'argent; +et à présent votre maîtresse a opéré en vous une +si grande métamorphose que, lorsque je vous regarde, +je puis à peine croire que vous soyez mon maître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>C'est aux approches de l'hiver que les mendiants abondent.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Est-ce qu'on remarque en moi tous ces +signes-là?</p> + +<p>SPEED.—Hors de vous.</p> + +<p>VALENTIN.—Hors de moi? ce n'est pas possible!</p> + +<p>SPEED.—Oui, hors de vous. Et rien n'est plus vrai, car +<i>hors vous</i> personne ne serait aussi simple. Mais vous êtes +si certainement <i>hors de vous</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, grâce à ces folies, que ces +folies sont en vous et brillent au travers de vous-même, +comme l'urine dans un vase, de sorte qu'aucun oeil ne +vous peut voir sans faire comme un médecin et deviner +votre maladie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Without</i> signifie <i>dehors</i> et <i>sans</i>, <i>hors</i>, <i>hormis</i>.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Mais réponds-moi donc; connais-tu madame +Silvie?</p> + +<p>SPEED.—Celle sur qui vous fixez toujours les yeux au +souper?</p> + +<p>VALENTIN.—L'as-tu remarqué?—Eh bien! c'est elle-même.</p> + +<p>SPEED.—Non, monsieur, je ne la connais pas.</p> + +<p>VALENTIN.—Tu as remarqué que j'attachais mes yeux +sur elle, et cependant tu ne la connais pas?</p> + +<p>SPEED.—Elle n'est pas disgraciée, seigneur<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>Hard favoured</i>; le mot <i>favour</i> veut dire <i>grâce du visage</i>.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Non, mon garçon! elle a plus de grâce que +de beauté.</p> + +<p>SPEED.—Monsieur, je sais bien cela.</p> + +<p>VALENTIN.—Que sais-tu?</p> + +<p>SPEED.—Qu'elle n'est pas aussi bien dans sa personne +que dans vos bonnes grâces.</p> + +<p>VALENTIN.—Je veux dire que sa beauté est exquise, +mais que ses grâces sont infinies.</p> + +<p>SPEED.—C'est parce que l'une est peinte et que les autres +sont sans mesure.</p> + +<p>VALENTIN.—Que veux-tu dire par <i>peinte</i> et sans mesure<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Out of count</i>, hors de compte.</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Vraiment, monsieur, elle s'est tellement +peinte pour se rendre belle, que personne ne se donne +la peine de mesurer sa beauté.</p> + +<p>VALENTIN.—Et pour qui me prends-tu, moi qui fais +grand cas de sa beauté?</p> + +<p>SPEED.—Vous ne l'avez jamais vue depuis qu'elle est +enlaidie.</p> + +<p>VALENTIN.—Y a-t-il longtemps qu'elle est enlaidie?</p> + +<p>SPEED.—Depuis que vous l'aimez.</p> + +<p>VALENTIN.—Je l'ai toujours aimée depuis que je l'ai +vue, et je la trouve toujours belle.</p> + +<p>SPEED.—Si vous l'aimez, vous ne pouvez pas la voir.</p> + +<p>VALENTIN.—Pourquoi?</p> + +<p>SPEED.—Parce <i>que</i> l'amour est aveugle. Oh! si vous +aviez mes yeux, ou si les vôtres étaient encore aussi +clairvoyants qu'ils l'étaient lorsque vous reprochiez à +Protéo d'aller sans jarretières!</p> + +<p>VALENTIN.—Que verrais-je donc?</p> + +<p>SPEED.—Votre folie actuelle et son extrême laideur; +car Protéo, étant amoureux, n'y voyait plus pour attacher +ses bas; et vous, amoureux à votre tour, vous n'y +voyez pas pour mettre les vôtres.</p> + +<p>VALENTIN.—Alors, mon garçon, tu es amoureux aussi, +à ce qu'il me paraît? car hier au matin tu n'as pas pu +voir à nettoyer mes souliers.</p> + +<p>SPEED.—Cela est vrai, monsieur; j'étais amoureux de +mon lit: je vous remercie de m'avoir secoué pour mon +amour; j'en suis devenu plus hardi à vous tancer sur le +vôtre.</p> + +<p>VALENTIN.—Enfin je demeure<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> amoureux d'elle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p>Opposition entre les verbes <i>to stand</i>, rester debout, et <i>set</i>, partir, +ou <i>sit</i>, s'asseoir.</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Je voudrais que vous <i>partissiez</i>, votre amour +aurait bientôt cessé.</p> + +<p>VALENTIN.—Hier au soir, elle m'a ordonné d'écrire des +vers à quelqu'un qu'elle aime.</p> + +<p>SPEED.—Et vous avez écrit?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui.</p> + +<p>SPEED.—N'avez-vous point écrit un peu de travers?</p> + +<p>VALENTIN.—Je m'en suis acquitté de mon mieux. Mais +silence, la voici elle-même.</p> + + +<p class="stage1">(Entre Silvie.)</p> + + + +<p>SPEED, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—O la bonne pièce! ô l'excellente marionnette! +Il va maintenant lui servir d'interprète.</p> + +<p>VALENTIN.—Madame et souveraine maîtresse, mille +bonjours.</p> + +<p>SPEED, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Oh! donnez-nous un <i>bonsoir</i>, cela vaut +un million de compliments.</p> + +<p>SILVIE.—Monsieur Valentin, mon serviteur<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, je vous en +souhaite deux mille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Au temps de Shakspeare les dames appelaient leurs amants +leurs serviteurs. Nous voyons encore dans <i>le Devin du village</i>:</p> + + +<p><i>J'ai perdu mon serviteur</i>...</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Ce serait à mon maître à lui payer l'intérêt, et +c'est elle qui le lui paye.</p> + +<p>VALENTIN.—Comme vous me l'avez ordonné, j'ai écrit +votre lettre à cet heureux ami que vous ne nommez pas; +j'aurais eu beaucoup de répugnance à la continuer, sans +mon obéissance envers votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE.—Je vous remercie, mon aimable serviteur; c'est +fait très-habilement.</p> + +<p>VALENTIN.—Croyez-moi, madame, cela a été rude, car +ne sachant à qui elle est adressée, j'écrivais à l'aventure, +avec beaucoup d'incertitude.</p> + +<p>SILVIE.—Peut-être trouvez-vous que cela vous a donné +trop d'embarras?</p> + +<p>VALENTIN.—Non, madame; si cela vous est utile, commandez-moi +d'en écrire mille fois davantage; et cependant.....</p> + +<p>SILVIE.—Une très-jolie phrase! Bien, je devine le reste; +et cependant je ne le dirai pas..... cependant je ne m'en +embarrasse guère... et cependant reprenez cette lettre... +Cependant je vous remercie, ne voulant plus, monsieur, +vous importuner à l'avenir.</p> + +<p>SPEED, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Oh! cependant vous y reviendrez; et +nous entendrons cependant encore un autre <i>cependant</i>.</p> + +<p>VALENTIN.—Que veut dire Votre Seigneurie? Cette lettre +ne vous plaît pas?</p> + +<p>SILVIE.—Oui, oui, les vers sont très-bien écrits; mais +puisque vous l'avez fait avec répugnance, reprenez-les.—Reprenez-les +donc.</p> + +<p>VALENTIN.—Madame, ils sont pour vous.</p> + +<p>SILVIE.—Oui, oui, vous les avez écrits, monsieur, à ma +prière; mais je n'en veux pas, ils sont pour vous; j'aurais +désiré qu'ils fussent inspirés par un sentiment plus +tendre.</p> + +<p>VALENTIN.—Si vous le désirez, madame, je vais en recommencer +une autre.</p> + +<p>SILVIE.—Et quand elle sera écrite, lisez-la pour l'amour +de moi. Si elle vous plaît, c'est bien; sinon, alors, c'est +bien encore.</p> + +<p>VALENTIN.—Si elle me plaît, madame! Quoi donc?</p> + +<p>SILVIE.—Oui, si elle vous plaît, gardez-la pour votre +peine, et bonjour, mon serviteur.</p> + + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + + + +<p>SPEED.—O finesse inaperçue, inexplicable, invisible +comme le nez au milieu du visage ou une girouette sur +la pointe d'un clocher. Mon maître lui fait la cour, et +elle a enseigné à son amant, qui était son écolier, le +moyen de devenir son professeur. O l'excellente ruse! +en imagina-t-on jamais une plus adroite? Comment! +choisir mon maître pour secrétaire, pour s'écrire la +lettre à lui-même!</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! faquin, sur quoi raisonnes-tu là +tout seul?</p> + +<p>SPEED.—Moi, monsieur, je faisais des rimes. C'est vous +qui avez la raison.</p> + +<p>VALENTIN.—De faire quoi?</p> + +<p>SPEED.—De servir d'interprète à madame Silvie.</p> + +<p>VALENTIN.—Pour qui?</p> + +<p>SPEED.—Pour vous-même. Comment! elle vous fait la +cour par figure?</p> + +<p>VALENTIN.—Quelle figure?</p> + +<p>SPEED.—Par une lettre, veux-je dire.</p> + +<p>VALENTIN.—Mais elle ne m'a point écrit.</p> + +<p>SPEED.—A quoi bon vous écrire, puisqu'elle vous a fait +écrire à vous-même? Comment! vous ne vous apercevez +pas de l'artifice?</p> + +<p>VALENTIN.—Non, crois-moi.</p> + +<p>SPEED.—Non certainement, en vous croyant, monsieur; +mais vous n'avez donc pas remarqué ses instances<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p><i>Her earnest</i>, son air sérieux, ses instances, et aussi <i>ses arrhes</i>. +Speed ne laisse pas échapper une seule occasion de faire un jeu +de mots.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Elle ne m'a rien donné qu'un reproche.</p> + +<p>SPEED.—Mais elle vous a donné une lettre?</p> + +<p>VALENTIN.—C'est la lettre que j'ai écrite à son ami.</p> + +<p>SPEED.—Cette lettre, elle l'a remise; et voilà qui explique +tout.</p> + +<p>VALENTIN.—Je voudrais bien qu'il n'y eût rien de pire.</p> + +<p>SPEED.—Je vous garantis que c'est comme je vous le +dis: <i>car vous lui avez souvent écrit, et elle, par modestie ou +faute d'un moment de loisir, elle n'a pu vous répondre, peut-être +aussi elle a craint qu'un messager ne trahit le secret de +son coeur, et voilà pourquoi elle a voulu que son amant lui-même +écrivit à son amant</i>. Tout ce que je vous dis est vrai +à la lettre.—Mais à quoi rêvez-vous là, monsieur? voici +l'heure de dîner.</p> + +<p>VALENTIN.—J'ai dîné.</p> + +<p>SPEED.—Fort bien; mais écoutez-moi, monsieur: quoique +l'Amour, ce caméléon<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, puisse vivre d'air, je suis un +de ceux qui se nourrissent de mets solides, et je voudrais +bien avoir à manger. Ah! ne soyez pas comme votre +maîtresse; laissez-vous émouvoir, laissez-vous émouvoir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>On a cru longtemps que le caméléon se nourrissait d'air.</p></blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + + +<p class="stage1">Vérone.—Appartement dans la maison de Julie.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PROTÉO, JULIE.</p> + + +<p>PROTÉO.—Prenez patience, ma chère Julie.</p> + +<p>JULIE.—Il le faut bien, puisqu'il n'y a plus de remède.</p> + +<p>PROTÉO.—Aussitôt qu'il me sera possible, je reviendrai.</p> + +<p>JULIE.—Si vous ne changez pas, votre retour sera bien +plus prompt. Gardez ce souvenir pour l'amour de Julie.</p> + + +<p class="stage1">(Elle lui donne son anneau.)</p> + + + +<p>PROTÉO.—Alors, nous ferons donc un échange; tenez, +prenez ceci.</p> + +<p>JULIE.—Scellons cet accord d'un tendre et saint baiser.</p> + +<p>PROTÉO.—Voici ma main pour gage d'une éternelle +constance; et si jamais il se passe une heure dans le jour +où je ne soupire pas pour ma Julie, que l'heure suivante +m'amène quelque grand malheur qui me punisse d'avoir +oublié mon amante! Mon père m'attend; ne me répondez +plus rien. C'est l'heure de la marée, non pas celle de tes +larmes. Ces flots-là m'arrêteraient plus longtemps que je +ne dois. (<i>Julie sort.</i>)—Adieu, ma Julie.—Quoi! elle me +quitte sans dire une parole.—Ah! c'est là le véritable +amour; il ne peut parler; et la sincérité se prouve +mieux par les actions que par les paroles.</p> + + +<p class="stage1">(Arrive Panthino.)</p> + + +<p>PANTHINO.—Seigneur Protéo, on vous attend.</p> + +<p>PROTÉO.—Allons, je viens, je viens. Hélas! cette séparation +rend les pauvres amants muets.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Milan.—Une rue.</p> + +<p class="stage1">LAUNCE <i>entre en conduisant un chien</i>.</p> + + +<p>LAUNCE.—Non, cette heure se passera encore avant +que j'aie fini de pleurer; toute la race des Launce a ce +défaut. J'ai reçu ma part comme l'enfant prodigue, et je +vais accompagner le seigneur Protéo à la cour de l'empereur. +Je crois que mon chien <i>Crab</i> est le plus insensible +des chiens; ma mère pleurait, mon père gémissait, +ma soeur criait, notre servante hurlait, notre chat se tordait +les <i>mains</i>, et toute la maison était dans la plus profonde +douleur; et cependant ce roquet au coeur dur n'a +pas versé une larme.—C'est une pierre, un véritable caillou, +et il n'y a pas plus de pitié en lui que dans un chien. +Un <i>juif</i> aurait pleuré en voyant nos adieux; au point que +ma grand'mère, qui n'a point d'yeux, s'est rendue aveugle +à force de pleurer à notre séparation.—Voyons, je +vais vous montrer comme tout cela est arrivé.—Ce soulier +est mon père; non, ce soulier gauche, c'est mon +père; non, non, ce soulier gauche est ma mère; non, cela +ne peut pas être non plus.—Oui, c'est cela, c'est cela.—Il +a la plus mauvaise semelle.—Ce soulier qui est percé, +c'est ma mère; et celui-ci, c'est mon père.—Je veux être +pendu si cela n'est pas vrai.—A présent, monsieur, ce +bâton est ma soeur; car, vous le voyez, elle est blanche +comme un lis, et elle est aussi mince qu'une baguette. +Ce chapeau, c'est Annette, notre servante; je suis le chien; +non, le chien est lui-même, et je suis le chien.—Ha! +ha! le chien est moi, et je suis moi!—Oui. oui, c'est cela.—Maintenant, +je m'en vais à mon père: <i>Mon père, votre +bénédiction.</i>—Maintenant, le soulier devrait tant pleurer, +qu'il ne peut dire un mot.—Maintenant j'embrasse mon +père; eh bien! il pleure encore davantage.—Maintenant +je vais à ma mère. Oh! si à présent elle pouvait parler! +mais elle est comme une femme de bois. Allons, que je +l'embrasse.—Oui, et voilà que ma mère a perdu la respiration. +Maintenant je m'en vais à ma soeur.—Entendez-vous +ses gémissements?—Et le chien pendant tout ce +temps-là ne répand pas une larme, ne dit pas un mot. +Mais voyez comme j'abats ici la poussière avec mes +larmes!</p> + + +<p class="stage1">(Entre Panthino.)</p> + + +<p>PANTHINO.—Launce, allons, allons, à bord. Ton maître +est déjà sur le vaisseau, et il te faut courir après lui à +force de rames. Qu'y a-t-il donc? pourquoi pleures-tu? +Allons, baudet, tu perdras la marée si tu restes ici plus +longtemps.</p> + +<p>LAUNCE.—Qu'importe que la marée soit perdue! c'est le +plus cruel amarré que jamais homme ait <i>amarré</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Amarré, attaché.</p></blockquote> + +<p>PANTHINO.—Que veux-tu dire par marée cruelle?</p> + +<p>LAUNCE.—Eh! celui qui est <i>amarré</i> ici. <i>Crab</i>, mon +chien.....</p> + +<p>PANTHINO.—Bah! imbécile; je veux dire que tu perdras +<i>le flux</i>; et en perdant <i>le flux</i>, tu perdras ton voyage; +et perdant ton voyage, tu perdras ton maître, et perdant +ton maître, tu perdras ton service; perdant ton service... +pourquoi veux-tu me fermer la bouche?</p> + +<p>LAUNCE.—De peur que tu ne perdes ta langue.</p> + +<p>PANTHINO.—Comment pourrais-je perdre ma langue?</p> + +<p>LAUNCE.—Dans ton conte.</p> + +<p>PANTHINO.—Dans ta queue<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p> + +<p>LAUNCE.—Moi, perdre la marée, le voyage, le maître et +le service?—La marée! tu ne sais donc pas que si la mer +était tarie, je la remplirais de mes larmes; et que si les +vents étaient tombés, je pousserais le bateau avec mes +soupirs?</p> + +<p>PANTHINO.—Allons, partons, Launce; on m'a envoyé +t'appeler.</p> + +<p>LAUNCE.—Appelle-moi<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a> comme tu voudras.</p> + +<p>PANTHINO.—Veux-tu t'en aller?</p> + +<p>LAUNCE.—Oui, je m'en vais.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p><i>Tail</i>, queue, et <i>tale</i> conte, se prononcent de même.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p><i>To call</i>, appeler, chercher.</p></blockquote> +<br> + + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Milan.—Appartement dans le palais du duc.</p> + +<p class="stage1">VALENTIN, SILVIE, THURIO et SPEED.</p> + + + +<p>SILVIE.—Mon serviteur!</p> + +<p>VALENTIN.—Ma maîtresse!</p> + +<p>SPEED.—Monsieur, le seigneur Thurio ne vous voit pas +d'un bon oeil.</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, mon garçon, c'est l'amour qui en est +cause.</p> + +<p>SPEED.—Pas l'amour qu'il a pour vous.</p> + +<p>VALENTIN.—Alors celui qu'il a pour ma maîtresse?</p> + +<p>SPEED.—Il serait bon que vous le corrigeassiez.</p> + +<p>SILVIE, <span class="stage2"><i>à Valentin</i>.</span>—Mon serviteur, vous êtes triste.</p> + +<p>VALENTIN.—Il est vrai que je le parais.</p> + +<p>THURIO.—Paraissez-vous ce que vous n'êtes pas?</p> + +<p>VALENTIN.—Cela est possible.</p> + +<p>THURIO.—Vous vous contrefaites donc?</p> + +<p>VALENTIN.—Comme vous.</p> + +<p>THURIO.—En quoi parais-je ce que je ne suis pas?</p> + +<p>VALENTIN.—Sage.</p> + +<p>THURIO.—Quelle preuve avez-vous du contraire?</p> + +<p>VALENTIN.—Votre folie.</p> + +<p>THURIO.—Et où trouvez-vous ma folie?</p> + +<p>VALENTIN.—Je la trouve dans votre pourpoint<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p><i>To quote</i>, citer, et <i>coat</i>, habit, se prononcent de même.</p></blockquote> + +<p>THURIO.—Mon pourpoint est un doublé.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! je doublerai votre folie.</p> + +<p>THURIO.—Comment?</p> + +<p>SILVIE.—Quoi, vous êtes fâché, seigneur Thurio? Vous +changez de couleur.</p> + +<p>VALENTIN.—Laissez-le faire, madame, c'est une espèce +de <i>caméléon</i>.</p> + +<p>THURIO.—Qui a beaucoup plus d'envie de vivre de votre +sang que de <i>votre air</i>.</p> + +<p>VALENTIN.—Vous avez dit, monsieur?</p> + +<p>THURIO.—Oui, monsieur, et fini aussi pour cette fois.</p> + +<p>VALENTIN.—Je le sais, monsieur; vous avez toujours +fini avant de commencer.</p> + +<p>SILVIE.—Une jolie volée de paroles, messieurs, et vivement +tuées.</p> + +<p>VALENTIN.—Cela est vrai, madame, et nous en remercions +la <i>donneuse</i>.</p> + +<p>SILVIE.—Et qui est-ce, mon serviteur?</p> + +<p>VALENTIN.—Vous-même, madame, car vous nous avez +donné le feu. M. Thurio emprunte son esprit aux regards +de Votre Seigneurie, et il dépense gracieusement ce qu'il +emprunte en votre compagnie.</p> + +<p>THURIO.—Monsieur, si vous dépensiez avec moi parole +pour parole, j'aurais bientôt fait faire banqueroute à +votre esprit.</p> + +<p>VALENTIN.—Je le sais bien, monsieur; vous tenez une +banque de paroles, et c'est, je pense, la seule monnaie +dont vous payez vos gens; car il paraît, à leur livrée râpée, +qu'ils ne vivent que de paroles toutes sèches.</p> + +<p>SILVIE.—C'en est assez, messieurs, c'en est assez; voici +mon père.</p> + + +<p class="stage1">(Le duc entre.)</p> + + +<p>LE DUC.—Eh bien! Silvia, ma fille, te voilà serrée de +bien près, te voilà fortement assiégée.—Seigneur Valentin, +votre père est en bonne santé. Que diriez-vous à la +lettre d'un de vos amis qui vous annonce de très-bonnes +nouvelles?</p> + +<p>VALENTIN.—Monseigneur, je serai reconnaissant envers +tout messager venu de là qui m'apportera de bonnes +nouvelles.</p> + +<p>LE DUC.—Connaissez-vous don Antonio, votre compatriote?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, mon bon seigneur; je le connais pour +un gentilhomme de considération et d'une grande réputation, +et son mérite n'est point au-dessous de sa +grande réputation.</p> + +<p>LE DUC.—N'a-t-il pas un fils?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, monseigneur, et un fils qui mérite +bien l'estime et l'honneur d'un tel père.</p> + +<p>LE DUC.—Vous le connaissez bien.</p> + +<p>VALENTIN.—Je le connais comme moi-même, car dès +la plus tendre enfance nous avons été liés et nous avons +passé nos jours ensemble. Pour moi, je n'ai jamais été +qu'un paresseux qui perdais le précieux bienfait du +temps, au lieu de revêtir ma jeunesse de célestes perfections. +Mais pour Protéo (car c'est ainsi qu'on le nomme), +il fait le plus digne usage de ses journées. Il est très-jeune +d'années, mais il est vieux d'expérience. Sa tête +n'est point encore mûrie par le temps, mais son jugement +est mûr; en un mot (car son mérite est au-dessus +de tous mes éloges), il est accompli de personne et d'esprit, +avec toute la bonne grâce qui peut orner un gentilhomme.</p> + +<p>LE DUC.—Vraiment, seigneur Valentin, s'il tient ce que +vous promettez, il est aussi digne d'être l'amant d'une +impératrice que propre à être le conseiller d'un empereur. +Eh bien! monsieur, ce gentilhomme vient d'arriver +à ma cour, recommandé par de grands seigneurs, et +il se propose de passer ici quelque temps. Je pense que +ce n'est pas là pour vous une nouvelle désagréable.</p> + +<p>VALENTIN.—Si j'avais souhaité quelque chose, c'eût +été lui.</p> + +<p>LE DUC.—Recevez-le donc comme il le mérite, Silvie, +et vous, seigneur Thurio, c'est à vous que je parle; car +pour Valentin je n'ai pas besoin de l'y exhorter. Je vais +vous l'envoyer tout à l'heure.</p> + +<p>VALENTIN.—C'est ce gentilhomme dont je vous ai dit, +mademoiselle, qu'il serait venu avec moi, si les beaux +yeux de sa maîtresse n'avaient enchaîné les siens.</p> + +<p>SILVIE.—Apparemment qu'elle leur a rendu la liberté, +sur quelque autre gage de sa foi.</p> + +<p>VALENTIN.—Non certainement, je crois qu'elle les retient +encore prisonniers.</p> + +<p>SILVIE.—Il serait donc aveugle, et s'il l'était, comment +pourrait-il trouver son chemin pour vous chercher?</p> + +<p>VALENTIN.—Oh! madame, l'Amour a vingt paires +d'yeux.</p> + +<p>THURIO.—On dit que l'Amour n'en a pas même un.</p> + +<p>VALENTIN.—Pour voir des amants comme vous, Thurio. +L'Amour ferme les yeux sur les objets désagréables.</p> + + +<p class="stage1">(Arrive Protéo.)</p> + + +<p>SILVIE.—Finissons, finissons donc, voici le gentilhomme.</p> + +<p>VALENTIN.—Sois le bienvenu, cher Protéo. Maîtresse, +je vous en conjure, témoignez-lui qu'il est le bienvenu, +par quelque faveur particulière.</p> + +<p>SILVIE.—Son mérite est garant qu'il sera bien accueilli, +si c'est celui dont vous avez tant de fois désiré des nouvelles.</p> + +<p>VALENTIN.—Maîtresse, c'est lui-même. Noble dame, +permettez-lui de servir avec moi Votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE.—Je suis une trop petite dame pour un si illustre +serviteur.</p> + +<p>PROTÉO.—Non, aimable dame; c'est moi qui suis un +serviteur indigne du regard d'une aussi belle maîtresse.</p> + +<p>VALENTIN.—Laissez vos excuses sur votre peu de mérite; +dame aimable, daignez le prendre pour votre serviteur.</p> + +<p>PROTÉO.—Je puis me vanter de mon zèle, rien de plus.</p> + +<p>SILVIE.—Et jamais le zèle n'a manqué de trouver sa +récompense. Serviteur, vous êtes le bienvenu auprès +d'une maîtresse indigne de vous.</p> + +<p>PROTÉO.—Je tuerais tout autre que vous qui oserait +dire cela.</p> + +<p>SILVIE.—Que vous êtes le bienvenu?</p> + +<p>PROTÉO.—Non, que vous n'êtes pas digne de moi.</p> + + +<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p> + + + +<p>LE DOMESTIQUE.—Madame, le duc votre père demande +à vous parler.</p> + +<p>SILVIE.—Je me rends à ses ordres.—<span class="stage2">(<i>Le domestique sort.</i>)</span> +Venez, seigneur Thurio, suivez-moi; encore une fois, +mon nouveau serviteur, soyez le bienvenu. Je vous laisse +ici vous entretenir de vos affaires domestiques; aussitôt +que vous aurez fini, je m'attends à entendre parler de +vous.</p> + +<p>PROTÉO.—Nous irons tous les deux recevoir les ordres +de Votre Seigneurie.</p> + + +<p class="stage1">(Silvie, Thurio, Speed sortent.)</p> + + +<p>VALENTIN.—Dis-moi à présent comment se porte tout +le monde, là d'où tu viens.</p> + +<p>PROTÉO.—Ta famille est en bonne santé et m'a chargé +de mille compliments pour toi.</p> + +<p>VALENTIN.—Et la tienne?</p> + +<p>PROTÉO.—J'ai aussi laissé tous mes parents en bonne +santé.</p> + +<p>VALENTIN.—Comment va ta maîtresse? Tes amours +prospèrent-ils?</p> + +<p>PROTÉO.—Mes récits d'amour avaient coutume de t'ennuyer; +je sais que tu n'aimes pas à parler d'amour.</p> + +<p>VALENTIN.—Ah! Protéo! ma vie est bien changée aujourd'hui: +j'ai fait pénitence d'avoir méprisé l'amour. +Il s'est bien vengé de ces dédains par les jeûnes cruels, +les soupirs de contrition, les larmes des nuits et les angoisses +du jour. En punition de mes mépris, l'amour a +banni le sommeil de mes yeux asservis et les a forcés de +veiller sans cesse les chagrins de mon coeur. O mon cher +Protéo! l'amour est un maître puissant, et il m'a tant +humilié, que je confesse qu'il n'est point de maux comparables +à ses châtiments, comme il n'est point de bonheur +sur la terre comparable à son service. Ne me parle +plus maintenant que d'amour. Maintenant je déjeune, je +dîne, je soupe et je dors rien qu'avec le nom de l'amour.</p> + +<p>PROTÉO.—C'en est assez; je lis ton sort dans tes yeux. +Est-ce là l'idole que tu adores?</p> + +<p>VALENTIN.—Elle-même.—Dis-moi, n'est-ce pas un ange +céleste?</p> + +<p>PROTÉO.—Non, mais c'est une perfection terrestre.</p> + +<p>VALENTIN.—Dis qu'elle est divine.</p> + +<p>PROTÉO.—Je ne veux pas flatter.</p> + +<p>VALENTIN.—Oh! flatte-moi, l'amour se complaît dans +les louanges.</p> + +<p>PROTÉO.—Quand j'étais malade, tu me donnais d'amères +pilules, et je dois t'en faire avaler de semblables à +mon tour.</p> + +<p>VALENTIN.—Dis au moins la vérité sur Silvie; si tu ne +veux pas qu'elle soit une divinité, avoue du moins +qu'elle est la première souveraine de toutes les créatures +de la terre.</p> + +<p>PROTÉO.—Si tu en exceptes ma maîtresse.</p> + +<p>VALENTIN.—Non, mon cher ami, n'en excepte aucune, +à moins que tu ne veuilles faire injure à ma bien-aimée.</p> + +<p>PROTÉO.—N'ai-je pas raison de préférer la mienne?</p> + +<p>VALENTIN.—Et je veux même t'aider aussi à la préférer; +elle méritera l'honneur suprême de porter la queue +traînante de ma maîtresse, de peur que la terre ignoble +ne puisse par hasard voler un baiser à ses vêtements, +et que fière d'une si grande faveur, elle ne dédaigne de +nourrir les fleurs<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> de l'été et ne rende éternelles les +rigueurs de l'hiver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p><i>Estate tumentes</i>.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—Quoi donc, Valentin! qu'est-ce donc que +toute cette forfanterie?</p> + +<p>VALENTIN.—Pardonne-moi, Protéo, je n'en puis jamais +dire assez pour louer celle dont le mérite efface tout autre +mérite. Elle est seule de son espèce.</p> + +<p>PROTÉO.—Eh bien, laisse-la seule.</p> + +<p>VALENTIN.—Non! pour l'univers entier. Sais-tu, Protéo, +qu'elle est à moi, et que je suis aussi riche de posséder +un pareil joyau, que le seraient vingt mers dont tous +les grains de sable seraient autant de perles, les flots un +délicieux nectar, et les rochers de l'or pur. Pardonne, si +le délire de mon amour ne me permet pas de penser à +toi. Mon imbécile rival, que le père aime, uniquement à +cause de ses immenses richesses, vient de partir avec +elle, et il faut que je les suive, car l'amour, tu le sais, est +plein de jalousie.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais elle t'aime?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, et nous sommes fiancés. Il y a plus, +l'heure de notre mariage et le plan adroit de notre évasion +sont décidés, je dois monter à sa fenêtre par une +échelle de cordes, nous avons combiné tous nos projets, +et nous sommes convenus de tout pour assurer mon +bonheur. Mon cher Protéo, viens avec moi dans ma +chambre, et dans cette importante conjoncture, aide-moi +de tes conseils.</p> + +<p>PROTÉO.—Va devant, je te rejoindrai bientôt; il faut +que j'aille au port faire débarquer plusieurs effets dont +j'ai un pressant besoin, et aussitôt après je me rendrai +chez toi.</p> + +<p>VALENTIN.—Tu vas faire diligence?</p> + +<p>PROTÉO.—Sans doute. (<i>Valentin sort</i>.) Comme une chaleur +dissipe une autre chaleur, ou comme un clou en +chasse un autre, le souvenir de mon ancien amour est +entièrement effacé par un nouvel objet: est-ce l'impression +qu'ont reçue mes yeux, ou les éloges de Valentin? +Est-ce le vrai mérite de Silvie, ou le jugement faux de +ma mauvaise foi, qui me fait raisonner ainsi contre toute +raison?—Elle est belle, mais elle est belle aussi, la Julie +que j'aime... que j'ai aimée, car mon amour s'est évaporé. +Semblable à une image de cire<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a> devant le feu, il n'a +conservé aucune trace de ce qu'il était. Je sens que mon +amitié pour Valentin est refroidie, et que je ne l'aime +plus comme je l'aimais.—Oh! c'est que j'aime trop sa +maîtresse, et voilà pourquoi je l'aime si peu. Que deviendra +donc ma passion quand je la connaîtrai mieux, +puisque je commence à l'aimer ainsi sans la connaître? +Ce que j'ai vu d'elle n'est encore que son portrait<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>, et il +a ébloui les yeux de ma raison; mais quand je considérerai +l'éclat de ses perfections, il n'y a pas de raison pour +que je n'en perde pas la vue. Si je puis surmonter mon +coupable amour, je le ferai, sinon je mettrai tout en +oeuvre pour obtenir Silvie.</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Allusion aux figures de cire que faisaient les sorcières pour +représenter les personnes qu'elles vouaient à la mort.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Il n'a vu que le portrait de Silvie, parce qu'il n'a pas encore +eu le temps de se convaincre que les qualités de son coeur égalent +les charmes de son visage. Il n'y a point ici d'oubli ni d'inconséquence +comme le veut Johnson.</p></blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + + +<p class="stage1">Rue de Milan.</p> + +<p class="stage1">SPEED et LAUNCE.</p> + + +<p>SPEED.—Launce, sur mon honneur, sois le bienvenu à +Milan.</p> + +<p>LAUNCE.—Ne te parjure pas, mon garçon, car je ne suis +pas bienvenu ici; j'en reviens toujours à dire qu'un +homme n'est jamais perdu sans ressource tant qu'il +n'est pas pendu, et que jamais il n'est bienvenu dans un +endroit, jusqu'à ce qu'on ait payé certain écot, et que +l'hôtesse lui ait dit: Soyez le bienvenu.</p> + +<p>SPEED.—Viens avec moi, écervelé, je vais te mener +tout à l'heure dans une taverne où, pour une pièce de +dix sous, on te dira dix mille fois: Soyez le bienvenu. +Mais dis-moi comment ton maître a quitté madame Julie.</p> + +<p>LAUNCE.—Ma foi, après s'être embrassés fort sérieusement, +ils se sont séparés en riant.</p> + +<p>SPEED.—Mais l'épousera-t-elle?</p> + +<p>LAUNCE.—Non.</p> + +<p>SPEED.—Comment donc? l'épousera-t-il, lui?</p> + +<p>LAUNCE.—Non; ils ne s'épouseront ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>SPEED.—Ils sont donc désunis?</p> + +<p>LAUNCE.—Ils sont unis comme les deux moitiés d'un +poisson.</p> + +<p>SPEED.—Où en sont donc les choses avec eux?</p> + +<p>LAUNCE.—Quand l'un est bien, l'autre l'est aussi.</p> + +<p>SPEED.—Quel âne tu fais! je ne te comprends pas.</p> + +<p>LAUNCE.—Et toi, quel butor tu es, de ne pas me comprendre! +mon bâton me comprend.</p> + +<p>SPEED.—Que dis-tu?</p> + +<p>LAUNCE.—Eh! je dis ce que je fais. Regarde: je ne fais +que m'appuyer, et mon bâton me comprend.</p> + +<p>SPEED.—Oui, il est sous toi, en effet.</p> + +<p>LAUNCE.—Eh bien! être dessous et comprendre, c'est +tout un<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p><i>Stand under</i> et <i>under stand</i>, c'est la même chose selon Launce.</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Mais dis-moi la vérité; ce mariage se fera-t-il?</p> + +<p>LAUNCE.—Demande-le à mon chien; s'il te dit oui, il +se fera; s'il te dit non, il se fera; s'il remue la queue et +qu'il ne dise rien, il se fera.</p> + +<p>SPEED.—La fin de tout cela est donc qu'il se fera.</p> + +<p>LAUNCE.—Tu n'obtiendras jamais un pareil secret de +moi que par des paraboles.</p> + +<p>SPEED.—Pourvu que je l'obtienne par ce moyen; mais, +Launce, que dis-tu de mon maître qui est devenu un +amant remarquable?</p> + +<p>LAUNCE.—Je ne l'ai jamais connu autrement.</p> + +<p>SPEED.—Que pour...</p> + +<p>LAUNCE.—Pour un amant remarquable, comme tu le +dis fort bien.</p> + +<p>SPEED.—Comment, imbécile, tu ne m'entends pas?</p> + +<p>LAUNCE.—Insensé, ce n'est pas toi que j'entends, c'est +ton maître que j'entends.</p> + +<p>SPEED.—Je te dis que mon maître est devenu un amant +bien chaud.</p> + +<p>LAUNCE.—Bon, je te dis, moi, que je ne m'embarrasse +guère qu'il se <i>brûle</i> d'amour; si tu veux venir avec moi +au cabaret, à la bonne heure; sinon tu es un Hébreu, un +juif, et tu ne mérites pas le nom de chrétien.</p> + +<p>SPEED.—Pourquoi?</p> + +<p>LAUNCE.—Parce que tu n'as pas assez de charité pour +accompagner un chrétien au cabaret<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>. Veux-tu venir?</p> + +<p>SPEED.—Je suis à ton service.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p><i>Ale</i>, bière, cabaret, et <i>hell</i>, enfer, se prononcent de même ou +à peu près.</p></blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE VI<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup style="font-size: 10pt">39</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p>Johnson prétend que la division des actes et des scènes est +ici arbitraire et que le second acte doit finir là.</p></blockquote> + + +<p class="stage1">Appartement du palais du duc de Milan.</p> + +<p class="stage1">PROTÉO <i>seul</i>.</p> + +<p>PROTÉO.—Si j'abandonne ma Julie, je me parjure; si +j'aime la belle Silvie, je me parjure; si je trahis mon ami, +je suis le plus odieux des parjures, et cependant c'est la +même puissance qui m'a arraché mes premiers serments, +qui me pousse à ce triple parjure. L'amour m'a ordonné +de jurer, et maintenant l'amour m'ordonne de me parjurer.—O +toi, ingénieux séducteur! Amour, si tu pèches, +enseigne du moins à ton sujet tenté à t'excuser! D'abord +j'adorais une étoile scintillante; aujourd'hui j'adore un +soleil céleste. La réflexion peut rompre des voeux irréfléchis, +et c'est manquer d'esprit que de n'avoir pas assez +de résolution pour vouloir échanger le mauvais contre +le bon; fi! fi! donc! langue insolente, d'appeler mauvaise +celle que, par mille et mille serments, tu as juré sur ton +âme de préférer toujours. Je ne puis cesser d'aimer, et +cependant je le fais; mais je cesse d'aimer là où je devrais +aimer; je perds Julie, je perds Valentin, mais si je +les conserve, je me perds moi-même. Et si je les perds, +au lieu de Valentin, je me trouve <i>moi</i>, et pour Julie je +retrouve Silvie. Je me suis plus cher à moi-même qu'un +ami; car l'amour de soi est toujours le plus fort: et Silvie +(j'en atteste les cieux qui l'ont faite si belle!) fait paraître +Julie noire comme une Éthiopienne. Je veux oublier +que Julie est vivante; en me rappelant que mon +amour pour elle est mort, je regarderai Valentin comme +un ennemi, cherchant à acquérir dans Silvie une amie +plus tendre; je ne puis maintenant être fidèle à moi-même +sans user de quelque trahison contre Valentin; +il se propose cette nuit de monter avec une échelle de +corde à la fenêtre de la chambre de la céleste Silvie, et +il me met dans sa confidence, moi, son rival. Je vais sur-le-champ +instruire le père de leur feinte et de leur projet +de fuite; dans sa fureur, il exilera Valentin, car il +entend que Thurio épouse sa fille; mais Valentin une +fois parti, j'entraverai promptement, avec quelque ruse +adroite, la marche pesante de l'imbécile Thurio. Amour, +prête-moi des ailes pour hâter l'exécution de mon projet, +comme tu m'as prêté de l'esprit pour tramer ce complot.</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + + +<p class="stage1">Vérone.—Appartement de la maison de Julie.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> JULIE et LUCETTE.</p> + + +<p>JULIE.—Conseille-moi, Lucette, ma chère Lucette, +viens à mon secours, et par bonté, toi, dans le coeur de +qui sont écrites et gravées toutes mes pensées, donne-moi +tes avis, apprends-moi par quel moyen je puis, sans +perdre mon honneur, aller retrouver mon cher Protéo.</p> + +<p>LUCETTE.—Hélas! le chemin est long et fatigant.</p> + +<p>JULIE.—Un véritable et fidèle pèlerin ne se lasse point +de mesurer de ses faibles pas l'étendue des royaumes, et +je me lasserai beaucoup moins encore, moi, à qui l'amour +donnera des ailes, surtout quand je volerai vers un +objet aussi cher, aussi parfait, aussi divin que l'est le +chevalier Protéo.</p> + +<p>LUCETTE.—Vous feriez beaucoup mieux d'attendre que +Protéo revînt.</p> + +<p>JULIE.—Oh! ne sais-tu pas que ses regards sont la +nourriture de mon âme? Prends pitié de la disette où je +languis, soupirant depuis si longtemps après cet aliment. +Si tu connaissais l'impression intérieure de l'amour, +tu essayerais plutôt d'allumer du feu avec la +neige, que d'éteindre la flamme de l'amour avec des paroles.</p> + +<p>LUCETTE.—Je ne cherche point à éteindre les feux brûlants +de votre amour, mais seulement à en ralentir un +peu l'ardeur, de peur qu'il ne brûle au delà des bornes +de la raison.</p> + +<p>JULIE.—Plus tu cherches à l'étouffer, plus il brûle. +Qu'on arrête le fleuve qui coule avec un doux murmure, +tu sais qu'il s'irrite et devient furieux. Mais quand rien +ne s'oppose à son cours paisible, il coule avec un bruit +harmonieux sur les cailloux émaillés et baise doucement +toutes les plantes qu'il rencontre dans son pèlerinage, +et c'est ainsi qu'après s'être égaré dans mille détours, il +va se perdre en se jouant dans le vaste océan; laisse-moi +donc aller et ne m'arrête pas dans ma course. Je serai +aussi patiente qu'un paisible ruisseau, et je me ferai un +passe-temps de la fatigue de chaque pas, jusqu'à ce que +le dernier me conduise à mon bien-aimé, et là, auprès +de lui, je me reposerai enfin, comme après les traverses +de la vie une âme bienheureuse se repose dans l'Élysée.</p> + +<p>LUCETTE.—Mais sous quel costume voyagerez-vous?</p> + +<p>JULIE.—Pas comme une femme, de peur de m'exposer +aux insultes des hommes sans pudeur. Chère Lucette, +procure-moi quelques habits qui me fassent passer pour +un page de bonne maison.</p> + +<p>LUCETTE.—Alors Votre Seigneurie sera obligée de couper +ses cheveux.</p> + +<p>JULIE.—Non, ma fille, je les attacherai avec des rubans +de soie, dont je formerai mille et mille noeuds d'amour +des plus singuliers. Quelque chose de bizarre ne sied pas +mal à un jeune homme d'un âge plus mûr.</p> + +<p>LUCETTE.—Comment ferai-je votre haut-de-chausse, +madame?</p> + +<p>JULIE.—Autant vaudrait me demander: «Seigneur, +quelle ampleur voulez-vous donner à votre vertugadin?» +Fais-le comme il te plaira, Lucette.</p> + +<p>LUCETTE.—Il faut que vous le portiez, madame, avec +une pointe<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>, suivant la mode.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Allusion à une mode indécente dont parle Montaigne.</p></blockquote> + +<p>JULIE.—Fi donc! Lucette, fi donc! cela serait indécent.</p> + +<p>LUCETTE.—Mais, madame, un haut-de-chausse tout +rond ne vaut maintenant pas une épingle, à moins que +vous n'ayez la pointe à la mode pour y attacher vos +épingles.</p> + +<p>JULIE.—Lucette, si tu m'aimes, prépare ce que tu croiras +me convenir davantage et ce qui sera le plus élégant; +mais, dis-moi donc, ma fille, que dira le monde, en me +voyant entreprendre un voyage aussi imprudent? Je +crains d'être un sujet de scandale.</p> + +<p>LUCETTE.—Si vous le croyez, restez ici et ne partez +pas.</p> + +<p>JULIE.—Mais je ne veux pas rester.</p> + +<p>LUCETTE.—Ne pensez alors pas au déshonneur et partez. +Si Protéo approuve votre voyage quand vous arriverez, +peu importe à qui il déplaira quand vous serez +partie! Je crains seulement qu'il n'en soit pas trop satisfait.</p> + +<p>JULIE.—Va, Lucette, c'est la moindre de mes inquiétudes. +Mille serments, un océan de larmes, et les preuves +aussi infinies de son amour, m'assurent que je serai la +bienvenue auprès de mon Protéo.</p> + +<p>LUCETTE.—Tous ces moyens sont au service des séducteurs.</p> + +<p>JULIE.—Ames viles qui s'en servent pour exécuter +leurs vils projets! Mais des astres plus généreux ont présidé +à la naissance de Protéo; ses paroles sont des liens, +ses serments sont des oracles, son amour est sincère, ses +pensées sont pures, ses larmes sont les interprètes de son +coeur, et son coeur est aussi éloigné de la fraude que le +ciel de la terre.</p> + +<p>LUCETTE.—Priez le ciel que vous le trouviez encore +ainsi lorsque vous le rejoindrez.</p> + +<p>JULIE.—Voyons, si tu m'aimes, ne lui fais pas l'injure +de mal penser de sa sincérité; car tu ne peux mériter +mon amour qu'en aimant mon cher Protéo; et maintenant +viens avec moi dans ma chambre pour prendre +note de tout ce qu'il est nécessaire que tu me procures +pour ce voyage que je désire si fort; je laisse à ta disposition +tout ce qui est à moi, mes richesses, mes terres, +ma réputation; je ne te demande d'autre retour que de +m'aider à partir promptement. Viens, point de réplique, +mettons-nous tout de suite à l'oeuvre, tout délai m'impatiente.</p> + + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + + + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE TROISIÈME</h3> +<br> + + + +<h3>SCÈNE I</h3> + + +<p class="stage1">Milan.—Antichambre du palais ducal.</p> + +<p class="stage1">LE DUC, THURIO et PROTÉO.</p> + + +<p>LE DUC.—Seigneur Thurio, excusez-nous, je vous prie, +un moment; nous avons besoin de conférer ensemble +sur quelques affaires secrètes. <span class="stage2">(<i>Thurio sort</i>.)</span> Maintenant, +dites-moi, Protéo, ce que vous me voulez.</p> + +<p>PROTÉO.—Gracieux seigneur, ce que je voudrais vous +découvrir, les lois de l'humanité m'ordonnent de le cacher; +mais lorsque je repasse dans ma mémoire toutes +les faveurs dont vous m'avez comblé, sans que je les méritasse, +mon devoir m'oblige à vous révéler ce que tous +les trésors de l'univers ne m'arracheraient pas. Sachez, +digne prince, que Valentin, mon ami, se propose d'enlever +cette nuit votre fille; c'est à moi qu'il a confié ses +projets. Je sais que vous avez résolu de la donner à Thurio, +que votre aimable fille déteste; vous voir ravir votre +Silvie serait un cruel tourment pour votre vieillesse; +aussi, pour remplir mon devoir, j'ai mieux aimé traverser +mon ami dans ses projets, que d'accumuler sur votre +tête, par mon silence, un fardeau de douleurs qui, si +vous n'étiez pas prévenu, vous ferait descendre trop tôt +au tombeau.</p> + +<p>LE DUC.—Protéo, je vous remercie de votre généreuse +affection; en récompense, disposez de moi tant que je +vivrai. Je me suis déjà souvent aperçu de leurs amours, +peut-être lorsqu'ils me croyaient profondément endormi; +et plusieurs fois je me suis proposé d'exiler Valentin +loin d'elle et de ma cour; mais, craignant de +m'être trompé dans mes soupçons jaloux et de déshonorer +ainsi un homme à tort (précipitation de jugement +que jusqu'ici j'ai toujours évitée), je n'ai pas cessé de lui +faire bon visage, pour apprendre par là ce que vous venez +de me découvrir; pour vous prouver quelles étaient +mes craintes, et cachant que la tendre jeunesse est facile +à séduire, je l'enferme toutes les nuits dans une tour, à +l'étage supérieur, dont j'ai toujours gardé moi-même la +clef; et on ne peut l'enlever de là.</p> + +<p>PROTÉO.—Sachez, noble seigneur, qu'ils ont imaginé +un moyen par lequel il pourra monter à la fenêtre de sa +chambre, et la faire descendre avec une échelle de corde +que le jeune amant est allé chercher; il va passer tout à +l'heure par ici, et, si vous le voulez, vous pouvez le surprendre. +Mais, je vous en conjure, seigneur, faites-le si +adroitement qu'il ne se doute pas que je vous ai tout découvert; +car c'est l'affection que je vous porte, et non +point un sentiment de haine contre mon ami, qui m'a fait +révéler ce projet.</p> + +<p>LE DUC.—Sur mon honneur, il ne saura jamais que +vous m'ayez le moins du monde éclairé là-dessus.</p> + +<p>PROTÉO.—Adieu, mon seigneur, voilà Valentin qui +vient.</p> + + +<p class="stage1">(Protéo sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Valentin.)</p> + + +<p>LE DUC.—Seigneur Valentin, où allez-vous si vite?</p> + +<p>VALENTIN.—Sous le bon plaisir de Votre Grâce, il y a un +messager qui m'attend pour porter mes lettres à mes +amis, et je vais les lui remettre.</p> + +<p>LE DUC.—Sont-elles de grande conséquence?</p> + +<p>VALENTIN.—Je n'y parle que de ma santé et de mon +bonheur à votre cour.</p> + +<p>LE DUC.—Oh! alors, peu importe! restez un moment +avec moi. J'ai à vous parler de quelques affaires qui me +touchent de près, et pour lesquelles je vous demande le +secret. Vous n'ignorez pas que j'ai désiré de marier ma +fille au seigneur Thurio, mon ami.</p> + +<p>VALENTIN.—Je le sais, mon prince, et sûrement cette +alliance serait aussi riche qu'honorable; d'ailleurs ce +gentilhomme est plein de vertu, de générosité, de mérite +et de qualités dignes d'une femme telle que votre charmante +fille. Votre Altesse ne peut-elle lui persuader de +l'aimer?</p> + +<p>LE DUC.—Non, croyez-moi, Silvie est capricieuse, dédaigneuse, +mélancolique, fière, désobéissante, opiniâtre, +sans respect pour moi, ne se souvenant jamais qu'elle est +ma fille, et n'ayant pas la crainte qu'elle devrait avoir +pour son père; et je puis vous dire que son orgueil, en +m'ouvrant les yeux, a éteint toute ma tendresse pour +elle; et lorsque j'aurais dû penser que le reste de mes +vieux jours serait charmé par sa tendresse filiale, je suis +résolu à me remarier et à l'abandonner à qui voudra +s'en charger;—que sa beauté lui serve de dot, puisqu'elle +fait si peu de cas de son père et de ses biens.</p> + +<p>VALENTIN.—Et dans tout cela, seigneur, que voudriez-vous +que je fisse?</p> + +<p>LE DUC.—Il y a ici à Milan, monsieur, une femme que +j'affectionne, mais elle est prude, réservée, et fait peu de +cas de l'éloquence de ma vieillesse. Je voudrais donc être +aidé de vos leçons (car il y a longtemps que j'ai oublié la +manière de faire la cour, et d'ailleurs la mode est changée); +dites-moi comment et de quelle manière je dois +m'y prendre pour plaire à ses yeux brillants comme le +soleil.</p> + +<p>VALENTIN.—Si vos paroles ne peuvent rien sur elle, gagnez +son coeur à force de présents. Les joyaux muets +émeuvent souvent, dans leur silence, l'âme d'une femme +bien plus que les plus beaux discours.</p> + +<p>LE DUC.—Mais elle a dédaigné un présent que je lui ai +envoyé.</p> + +<p>VALENTIN.—Une femme affecte souvent de dédaigner ce +qui lui ferait le plus de plaisir; envoyez-lui-en un autre +et ne perdez jamais l'espérance, car le dédain au commencement +rend toujours plus fort l'amour qui le suit: +si elle se montre courroucée, ce n'est pas qu'elle vous +haïsse, c'est pour augmenter votre amour; si elle vous +gronde, ne croyez pas qu'elle veuille vous congédier, car +soyez sûr que les folles perdent tout à fait la raison quand +elles se voient seules. N'acceptez pas votre congé, quoi +qu'elle puisse vous dire. En vous disant <i>retirez-vous</i>, elle +ne veut pas dire <i>allez-vous-en.</i> Flattez, louez, vantez, +exaltez leurs grâces; quelque noires qu'elles soient, dites-leur +qu'elles ont le visage des anges. Oui, je dis que tout +homme qui a une langue n'est pas homme, si avec sa +langue il ne sait pas gagner une femme.</p> + +<p>LE DUC.—Mais la main de celle dont je vous parle est +promise par ses parents à un jeune homme de naissance +et de mérite; et l'on veille si sévèrement pour écarter +tous les hommes, que pendant le jour personne n'a accès +auprès d'elle.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! j'essayerais alors de la voir pendant +la nuit.</p> + +<p>LE DUC.—Oui, mais toutes les portes sont fermées et les +clefs mises en sûreté pour qu'aucun homme ne puisse +approcher d'elle pendant la nuit.</p> + +<p>VALENTIN.—Qui empêche qu'on ne monte dans sa +chambre par sa fenêtre?</p> + +<p>LE DUC.—Sa chambre est si élevée et les murs en sont +si droits qu'on ne peut y gravir sans hasarder sa vie.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! alors, une bonne échelle de corde, +qu'on peut jeter avec deux crochets pour l'attacher en +y montant, suffirait à escalader la tour d'une nouvelle +Héro, pourvu qu'un hardi Léandre l'entreprenne.</p> + +<p>LE DUC.—Maintenant, toi, Valentin, qui es un homme +bien né, enseigne-moi où je pourrai me procurer une +semblable échelle?</p> + +<p>VALENTIN.—Et quand voudriez-vous vous en servir? +dites-le moi, seigneur, je vous prie.</p> + +<p>LE DUC.—Ce soir même; car l'amour est comme un +enfant qui désire tout ce qu'il peut obtenir.</p> + +<p>VALENTIN.—Vers les sept heures du soir, je vous procurerai +une échelle.</p> + +<p>LE DUC.—Mais écoutez: je veux y aller seul, comment +y porter mon échelle?</p> + +<p>VALENTIN.—Elle sera légère, seigneur, afin que vous +puissiez la porter sous un manteau un peu long.</p> + +<p>LE DUC.—Un manteau comme le tien le serait-il assez?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, certes, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Laisse-moi donc voir ton manteau; je veux +en prendre un de même longueur.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh! seigneur, n'importe quel manteau fera +l'affaire.</p> + +<p>LE DUC.—Comment m'y prendrai-je pour porter un +manteau? Voyons, je te prie, que j'essaye ton manteau. +Hé! quelle est cette lettre? Que vois-je? <span class="stage2"><i>à Silvie:</i></span> Eh! +voici l'échelle même qui me servira pour mon dessein. +J'aurai l'audace, pour cette fois, de rompre le cachet. +<span class="stage2">(<i>Le duc lit</i>)</span>: «Mes pensées restent toute la nuit auprès de +ma Silvie, et ce sont des esclaves rapides que je lui envoie. +Oh! si leur maître pouvait aller et venir d'un vol +aussi léger, comme il irait se placer lui-même aux +lieux où elles dorment ensemble. Les pensées que je +t'envoie reposent sur ton beau sein, tandis que moi, +qui suis leur roi et qui les dépêche vers toi, je maudis +l'autorité qui leur accorde une si douce faveur, puisque +je suis privé moi-même du bonheur de mes esclaves. +Je me maudis de ce qu'ils sont envoyés par +moi aux lieux où leur maître devrait être.»—Que veut +dire ceci?—«Silvie, cette nuit même je te mets en liberté.» +C'est cela, et voilà l'échelle qui doit servir à ce dessein! +Quoi! Phaéton (car tu es le fils de Mérope), prétends-tu +guider le char du Soleil, et par ton audace téméraire diriger +le monde? Prétends-tu atteindre les étoiles parce +qu'elles brillent au-dessus de toi? Vil séducteur, esclave +présomptueux, va porter tes caresses et ton sourire à tes +égales, et crois que tu dois à ma patience, bien plus qu'à +ton mérite, la faveur de sortir de mes États. Remercie-moi +de cette grâce bien plus que de tous les bienfaits que +je t'ai accordés, toujours à tort. Mais si tu restes sur mon +territoire plus de temps qu'il n'en faut pour le départ +le plus précipité de notre cour, par le ciel, ma colère +surpassera l'affection que j'aie jamais portée à ma +fille ou à toi. Fuis, je ne veux pas écouter tes vaines excuses; +mais, si tu aimes la vie, hâte-toi de quitter ces lieux.</p> + + +<p class="stage1">(Le duc sort.)</p> + + +<p>VALENTIN.—Et pourquoi ne pas mourir plutôt que de +vivre dans les tourments? Mourir, c'est être banni de +moi-même; et Silvie est moi-même; m'exiler d'elle, c'est +m'exiler de moi; exil qui vaut la mort! La lumière est-elle +la lumière, si je ne vois pas Silvie? Quelle joie est la +joie si Silvie n'est pas auprès de moi, à moins que je ne +puisse penser qu'elle est auprès de moi, et jouir de l'ombre +de ses perfections? Oh! si je ne suis pas pendant la +nuit auprès de ma Silvie, il n'y a point de mélodie dans +les chants du rossignol; et si le jour je ne vois pas Silvie, +le jour ne luit pas pour moi; elle est mon essence, et je +cesse d'être si sa douce influence ne me ranime, ne m'échauffe, +ne m'éclaire et ne me conserve à la vie. Je ne +fuirai pas la mort en fuyant l'arrêt de son père. En restant +ici, je ne fais qu'attendre la mort; en fuyant de ces +lieux, je cours moi-même à la mort.</p> + + +<p class="stage1">(Entrent Protéo et Launce.)</p> + + +<p>PROTÉO.—Cours, Launce, cours vite, vite, cherche-le.</p> + +<p>LAUNCE.—Holà! hé! holà! holà!</p> + +<p>PROTÉO.—Que vois-tu?</p> + +<p>LAUNCE.—Celui que nous cherchons; il n'y a pas un +cheveu sur sa tête qui ne soit pas à un Valentin.</p> + +<p>PROTÉO.—Valentin!</p> + +<p>VALENTIN.—Non.</p> + +<p>PROTÉO.—Que vois-je donc, son ombre?</p> + +<p>VALENTIN.—Ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>PROTÉO.—Quoi donc?</p> + +<p>VALENTIN.—Personne.</p> + +<p>LAUNCE.—Est-ce que personne parle?—Monsieur, frapperai-je?</p> + +<p>PROTÉO.—Qui veux-tu frapper?</p> + +<p>LAUNCE.—Personne.</p> + +<p>PROTÉO.—Je te le défends, coquin.</p> + +<p>LAUNCE.—Mais, monsieur, je ne frapperai personne, +je vous prie.</p> + +<p>PROTÉO.—Je te le défends, drôle, te dis-je; ami Valentin, +un mot.</p> + +<p>VALENTIN.—Mes oreilles sont fermées; elles ne peuvent +plus recevoir de bonnes nouvelles, tant elles sont remplies +des mauvaises que je viens d'entendre.</p> + +<p>PROTÉO.—J'ensevelirai donc les miennes dans un profond +silence, car elles sont dures, fâcheuses, affligeantes.</p> + +<p>VALENTIN.—Silvie est-elle morte?</p> + +<p>PROTÉO.—Non, Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Il n'est plus de Valentin<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>, en effet, pour +l'adorable Silvie.—Est-elle parjure?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p><i>No Valentine, no Valentine</i>, non Valentin, aucun Valentin, plus +de Valentin. <i>No</i> est employé tour à tour adverbialement et adjectivement.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—Non, Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Il n'est plus de Valentin, si Silvie est parjure. +Quelles sont donc vos nouvelles?</p> + +<p>LAUNCE.—Seigneur, on vient de proclamer que vous +êtes <i>évanoui</i><a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>Évanoui, que vous avez disparu, <i>vanished</i>.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—Que vous êtes banni, voilà la nouvelle! Banni +de cette cour, loin de Silvie et de ton ami.</p> + +<p>VALENTIN.—Oh! je me suis déjà repu de cette infortune, +et son excès va me rendre malade.—Silvie sait-elle que +je suis banni?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, et elle a offert, pour changer cet arrêt +qui reste irrévocable, un océan de perles fondues, qu'on +appelle des larmes; elle les a versées par flots aux pieds +de son père inflexible, prosternée devant lui dans une +humble posture, et se tordant les mains, dont la blancheur +convenait si bien à sa douleur qu'elles semblaient +en avoir pâli. Mais ni ses genoux fléchis, ni ses mains +pures levées vers lui, ni ses tristes soupirs, ni ses longs +gémissements, ni les flots argentés de ses larmes n'ont +pu attendrir le coeur de son inexorable père. Ah! Valentin, +si tu es pris il faut que tu meures; d'ailleurs ses +prières, lorsqu'elle a demandé ta grâce, l'ont tellement +irrité qu'il a ordonné qu'on l'enfermât dans une prison, +avec la menace de l'y laisser toujours.</p> + +<p>VALENTIN.—Assez, Protéo, à moins que le mot que tu +vas prononcer n'ait quelque pouvoir fatal à ma vie. S'il +en est ainsi, je t'en conjure, fais-le entendre à mon oreille, +comme l'antienne finale de mon éternelle douleur.</p> + +<p>PROTÉO.—Cesse de te lamenter sur ce que tu ne peux +empêcher, et cherche un soulagement à ce qui cause tes +lamentations. Le temps fait éclore et prospérer tous les +biens. Si tu restes ici, tu ne peux voir ton amante, et d'ailleurs +en restant tu perdras la vie. L'espérance est l'appui +d'un amant; saisis-la et sers-t'en pour t'éloigner d'ici et +te défendre contre les pensées désespérantes. Tes lettres +peuvent venir ici, quoique tu n'y sois plus; ce qui me +sera adressé, je le déposerai dans le beau sein<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> de ton +amante. Ce n'est pas le moment des remontrances. Viens, +je vais te conduire aux portes de la ville, et avant de me +séparer de toi, nous conférerons ensemble sur tout ce +qui intéresse ton amour; pour l'amour de Silvie, sinon +de toi-même, pense à ton danger et suis-moi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Les femmes avaient anciennement au-devant de leur corset +une petite poche à mettre les billets doux, l'argent, etc.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Je te prie, Launce, si tu vois mon page, +dis-lui de se hâter de me rejoindre à la porte du Nord.</p> + +<p>PROTÉO.—Maraud, cours le chercher... va. Viens, Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Oh! ma chère Silvie! infortuné Valentin!</p> + +<p>LAUNCE.—Je ne suis qu'un sot, voyez-vous, et cependant +j'ai assez d'intelligence pour soupçonner que mon +maître est une espèce de fripon; mais cela est tout un, +s'il n'est fripon que sur un point. Il n'existe pas, à l'heure +qu'il est, quelqu'un qui sache que j'aime; j'aime cependant; +mais un attelage de chevaux ne m'arracherait pas +ce secret, ni le nom de l'objet que j'aime; et cependant +c'est une femme; mais je ne veux pas me dire à moi-même +quelle femme c'est; et cependant c'est une fille de +ferme. Et cependant ce n'est point une fille, car elle a eu +affaire à des commères<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>; et pourtant c'est une fille, car +elle est la fille de son maître, et le sert pour des gages. +Elle a plus de qualités qu'un barbet qui va à l'eau, ce +qui est beaucoup pour une simple chrétienne. Voici le +catalogue<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a> de ses talents.—<i>Imprimis</i>, elle peut chercher et +<i>rapporter</i>; un cheval n'en saurait faire davantage, et +même un cheval ne peut aller chercher: il ne peut que +<i>rapporter</i>; ainsi elle vaut encore mieux qu'une rosse. +<i>Item</i>, elle peut tirer du lait, voyez-vous; belle qualité +chez une fille qui a les mains propres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Des commères bavardes et des commères qui ont été les +marraines de ses enfants.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>Cat-logue</i>, c'est le mot catalogue qu'il estropie.</p></blockquote> + + + + +<p class="stage1">(Entre Speed.)</p> + + +<p>SPEED.—Eh bien! comment se porte le seigneur Launce, +quelle nouvelle me dira Votre Seigneurie?</p> + +<p>LAUNCE.—Sa Seigneurie, eh bien! son vaisseau<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a> est en +mer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p>Pour <i>master-ship,</i> votre seigneurie et le vaisseau de votre +maître, <i>ship</i>, vaisseau.</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Encore votre ancien défaut, de vouloir toujours +jouer sur le mot. Quelles nouvelles avez-vous sur ce papier?</p> + +<p>LAUNCE.—Les nouvelles les plus noires que vous ayez +jamais apprises.</p> + +<p>SPEED.—Noires, dites-vous?</p> + +<p>LAUNCE.—Eh! oui! noires comme de l'encre.</p> + +<p>SPEED.—Laissez-moi les lire.</p> + +<p>LAUNCE.—Allons donc, butor, tu ne sais pas lire.</p> + +<p>SPEED.—Tu mens, je sais lire.</p> + +<p>LAUNCE.—Je veux t'examiner; dis-moi, qui t'a engendré?</p> + +<p>SPEED.—Eh! le fils de mon grand-père.</p> + +<p>LAUNCE.—Oh! l'ignorant paresseux, c'est le fils de ta +grand'mère; cela prouve que tu ne sais pas lire.</p> + +<p>SPEED.—Allons, imbécile, voyons, essaye ma science +sur ton papier.</p> + +<p>LAUNCE.—Viens là et recommande-toi à saint Nicolas<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>Saint Nicolas, patron des écoliers.</p></blockquote> + +<p>SPEED, <i>il lit</i>.—<i>«Imprimis:</i> Elle sait tirer le lait.</p> + +<p>LAUNCE.—Oui, certes, elle le sait bien.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle brasse d'excellente bière.</p> + +<p>LAUNCE.—Et c'est là d'où vient le proverbe:—<i>Béni soit +votre coeur, vous brassez de la bonne bière!</i></p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle sait coudre<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>She can sew,—can she so?</i> calembour intraduisible.</p></blockquote> + +<p>LAUNCE.—C'est comme si on disait: le sait-elle?</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle sait tricoter.</p> + +<p>LAUNCE.—Comment un homme peut-il se trouver à bas +avec une femme qui peut lui tricoter un bas!</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle sait laver et nettoyer.</p> + +<p>LAUNCE.—Une belle qualité, car elle n'a point besoin +d'être lavée et nettoyée.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle sait filer.</p> + +<p>LAUNCE.—Je puis donc laisser tourner le monde sur sa +roue, si elle file assez pour se nourrir.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle a plusieurs vertus qui n'ont point +de nom.</p> + +<p>LAUNCE.—Comme qui dirait des <i>vertus bâtardes</i>, qui +n'ont jamais connu leur père, et qui par conséquent n'ont +point de nom.</p> + +<p>SPEED.—Suivent maintenant ses défauts.</p> + +<p>LAUNCE.—Sur les talons de ses vertus.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Il ne faut pas l'embrasser à jeun, à cause +de son haleine.</p> + +<p>LAUNCE.—Bon! c'est un défaut qu'on peut corriger par +un déjeuner. Continue.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle a le goût des douceurs.</p> + +<p>LAUNCE.—Ce qui dédommage de sa mauvaise haleine.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle parle quand elle dort.</p> + +<p>LAUNCE.—Oh! cela n'y fait rien, pourvu qu'elle ne +dorme pas quand elle parle.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle parle lentement.</p> + +<p>LAUNCE.—Oh! le sot, qui met cela au nombre de ses +défauts; parler lentement est la seule vertu d'une femme.—Allons, +je te prie, efface-moi cela, et place-le au nombre +de ses plus grandes vertus.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle est orgueilleuse.</p> + +<p>LAUNCE.—Efface-moi cela encore.—C'est l'héritage +d'Ève; on ne peut le lui ôter.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle n'a pas de dents.</p> + +<p>LAUNCE.—Je ne m'embarrasse guère de cela non plus, +parce que j'aime la croûte.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle est méchante.</p> + +<p>LAUNCE.—Eh bien! il est heureux qu'elle n'ait pas de +dents pour mordre.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle fera souvent l'éloge du vin.</p> + +<p>LAUNCE.—Si le vin est bon, elle le louera; si elle ne le +veut pas, je le louerai, moi; car les bonnes choses doivent +être louées.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle est trop libre.</p> + +<p>LAUNCE.—En paroles; cela est impossible, car il est +écrit plus haut qu'elle parlait lentement:—en argent; +elle ne le pourra pas, je le tiendrai sous la clef; si elle +donne quelque autre chose, elle en est la maîtresse, et +je ne puis l'en empêcher.—Bon, continue.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>.—Elle a plus de cheveux que d'esprit, +plus de défauts que de cheveux, et plus d'écus que de +défauts.</p> + +<p>LAUNCE.—Arrête-toi là.—Je veux l'avoir. Deux ou trois +fois, dans ce dernier article, j'ai dit qu'elle était à moi, et +qu'elle n'était pas à moi. Relis-moi ce passage, je te prie.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item.</i>—Elle a plus de cheveux que d'esprit.</p> + +<p>LAUNCE.—<i>Plus de cheveux que d'esprit</i>, cela peut être, +je le verrai bien: le couvercle du sel cache le sel, et c'est +pourquoi il est plus que le sel. Les cheveux qui couvrent +l'esprit sont plus que l'esprit, car le plus grand cache le +moindre.—Après.</p> + +<p>SPEED.—«Et plus de défauts que de cheveux.</p> + +<p>LAUNCE.—Cela est affreux.—Oh! s'il était possible que +cela n'y fût pas!</p> + +<p>SPEED.—«Et plus d'écus que de défauts.»</p> + +<p>LAUNCE.—Ha! ha! voilà un mot qui rend ses défauts +aimables; oui, je veux l'avoir, et s'il se fait un mariage, +comme il n'y a rien d'impossible...</p> + +<p>SPEED.—Eh bien! après?</p> + +<p>LAUNCE.—Oh! après!... Je te dirai que ton maître t'attend +à la porte du Nord.</p> + +<p>SPEED.—Moi?</p> + +<p>LAUNCE.—Toi? Vraiment, qui es-tu? Il a attendu quelqu'un +qui vaut mieux que toi.</p> + +<p>SPEED.—Et faut-il que j'aille le trouver?</p> + +<p>LAUNCE.—Que tu coures le trouver; car tu es resté ici +si longtemps que ta course à peine pourra réparer le +temps que tu as perdu.</p> + +<p>SPEED.—Que ne me le disais-tu plus tôt? Que la peste +soit de tes lettres d'amour!</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<p>LAUNCE.—Oh! il sera étrillé de la bonne manière pour +avoir lu ma lettre. Cet impoli faquin, qui veut mettre le +nez dans les secrets d'autrui. Ha! ha! je vais le suivre +pour rire, en lui voyant recevoir sa correction.</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + + +<p class="stage1">Appartement du palais ducal, à Milan.</p> + +<p class="stage1">LE DUC et THURIO, PROTÉO <i>suit derrière</i>.</p> + + +<p>LE DUC.—Seigneur Thurio, ne craignez rien, elle viendra +à vous aimer à présent que Valentin est banni de +sa vue.</p> + +<p>THURIO.—Depuis qu'il est exilé, elle me méprise encore +davantage; elle déteste ma présence et me traite +avec tant de dédain que je désespère de gagner son +coeur.</p> + +<p>LE DUC.—Cette faible impression de l'amour est comme +une figure tracée sur la glace, qu'une heure de chaleur +efface et dissout. Un peu de temps fondra la glace de son +coeur, et l'indigne Valentin sera oublié. <span class="stage2">(<i>Protéo les joint.</i>)</span> +Eh bien! seigneur Protéo, votre compatriote est-il +parti suivant mon décret?</p> + +<p>PROTÉO.—Il est parti, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Ma fille est bien triste de ce départ.</p> + +<p>PROTÉO.—Un peu de temps dissipera son chagrin, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Je le crois, mais le seigneur Thurio ne le +pense pas. Protéo, la bonne opinion que j'ai de vous +(car vous m'avez donné quelques preuves de votre attachement) +m'engage de plus en plus à conférer avec +vous.</p> + +<p>PROTÉO.—Puisse le moment où vous me trouverez +infidèle à vos intérêts, seigneur, être le dernier de ma +vie!</p> + +<p>LE DUC.—Vous savez combien je désirerais former une +alliance entre le seigneur Thurio et ma fille.</p> + +<p>PROTÉO.—Je le sais, mon seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Et je crois bien aussi que vous n'ignorez pas +combien elle résiste à mes volontés.</p> + +<p>PROTÉO.—Elle y résistait, mon prince, lorsque Valentin +était ici.</p> + +<p>LE DUC.—Mais elle persévère encore dans sa perversité. +Que pourrions-nous inventer, pour faire oublier +Valentin à cette fille et lui faire aimer le seigneur +Thurio?</p> + +<p>PROTÉO.—Le meilleur moyen est d'accuser Valentin +d'être infidèle, lâche et de basse extraction, trois défauts +que les dames détestent mortellement.</p> + +<p>LE DUC.—Fort bien, mais elle croira qu'on le calomnie +par haine.</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, si c'était un ennemi de Valentin qui le +dit; il faudrait que cela fût dit, avec des circonstances +plausibles, par un homme qu'elle croirait être son ami.</p> + +<p>LE DUC.—Alors il faut vous charger de le calomnier.</p> + +<p>PROTÉO.—C'est, mon prince, ce que j'aurais bien de la +répugnance à faire: c'est un vilain rôle pour un gentilhomme, +surtout contre son intime ami.</p> + +<p>LE DUC.—Lorsque tous vos éloges ne lui peuvent faire +aucun bien, vos calomnies ne peuvent certainement lui +faire aucun tort. Ce rôle alors devient indifférent, surtout +quand votre ami vous prie de le faire.</p> + +<p>PROTÉO.—Vous l'emportez, seigneur; elle ne l'aimera +pas longtemps, je vous assure, si je puis y réussir, par +tout ce que je pourrai dire à son désavantage. Mais s'il +arrive que j'extirpe son amour pour Valentin, il ne s'ensuit +pas qu'elle aimera le seigneur Thurio.</p> + +<p>THURIO.—Aussi, en arrachant cet amour fixé sur Valentin, +il faut, de peur qu'il ne se perde et ne soit bon à +personne, faire en sorte de l'attacher à moi; c'est ce que +vous devez faire en me louant autant que vous le déprécierez.</p> + +<p>LE DUC.—Mon cher Protéo, nous pouvons nous fier à +vous en cette affaire, car nous savons, d'après ce que +nous a dit Valentin, que vous êtes déjà un fidèle sujet de +l'amour, et en si peu de temps votre âme ne saurait changer, +ni se rendre parjure. Avec cette garantie, nous ne +craignons pas de vous donner accès dans un lieu où +vous pouvez causer longtemps avec Silvie, car elle +est chagrine, languissante, mélancolique, et pour l'amour +de votre ami, elle sera bien aise de vous voir; +par vos discours adroits, vous pourrez la consoler et +lui persuader de haïr le jeune Valentin et d'aimer mon +ami.</p> + +<p>PROTÉO.—Tout ce qu'il me sera possible de faire, je le +ferai. Mais vous, seigneur Thurio, vous n'êtes pas assez +pressant. Vous devez aussi préparer votre glu pour prendre +au piège ses désirs par des sonnets plaintifs dont les +rimes composées exprimeraient votre hommage et vos +voeux.</p> + +<p>LE DUC.—Oui, la poésie, fille du ciel, a un grand pouvoir.</p> + +<p>PROTÉO.—Dites à Silvie que sur l'autel de sa beauté vous +sacrifiez vos larmes, vos soupirs, votre coeur; écrivez +jusqu'à ce que votre encre soit épuisée, et alors que vos +larmes remplissent votre écritoire, tracez quelques lignes +de sentiment qui puissent attester votre sincérité. La +lyre d'Orphée était munie de cordes poétiques, dont la +touche d'or pouvait attendrir le fer et les rochers, apprivoiser +les tigres, attirer des profonds abîmes de l'Océan +l'énorme Léviathan et le faire danser sur le sable. Après +vos plaintives élégies, venez pendant la nuit sous les fenêtres +de votre maîtresse; joignez une chanson mélancolique +au son des instruments accompagné de quelque +doux concert. Le morne silence de la nuit est favorable +aux douces plaintes des amants malheureux; tout ceci la +touchera, ou rien n'y fera.</p> + +<p>LE DUC.—Ces conseils prouvent que vous avez été +amoureux.</p> + +<p>THURIO.—Et, dès ce soir même, je veux les mettre en +pratique. Ainsi, mon cher Protéo, mon Mentor, allons +tout à l'heure à la ville pour réunir quelques habiles +musiciens. J'ai un sonnet qui fera l'affaire pour commencer +à suivre tes bons conseils.</p> + +<p>LE DUC.—Allons, messieurs, à l'oeuvre!</p> + +<p>PROTÉO.—Nous resterons auprès de vous, mon prince, +jusqu'après le souper, et nous déciderons ensuite la +marche à tenir.</p> + +<p>LE DUC.—Non, non, mettez-vous de suite à l'oeuvre. Je +vous dispense de me suivre.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + + + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE QUATRIÈME</h3> +<br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + + +<p class="stage1">Une forêt près de Mantoue.</p> + +<p class="stage1"><i>Une troupe de</i> BRIGANDS.</p> + + +<p>PREMIER VOLEUR.—Camarades, tenez ferme: je vois un +voyageur.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Et quand il y en aurait dix, ne reculez +pas, mais terrassons-les.</p> + + +<p class="stage1">(Arrivent Valentin et Speed.)</p> + + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Halte-là, monsieur, jetez à terre +ce que vous avez sur vous, sinon nous vous ferons asseoir +et nous vous dépouillerons.</p> + +<p>SPEED.—Ah! monsieur, nous sommes perdus, ce sont +ces brigands que tous les voyageurs craignent tant.</p> + +<p>VALENTIN.—Mes amis...</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Point du tout, monsieur, nous +sommes vos ennemis.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Paix! Nous voulons l'entendre.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Oui, par ma barbe, nous le voulons, +car il a l'air d'un brave homme.</p> + +<p>VALENTIN.—Sachez donc que j'ai bien peu de chose à +perdre. Je suis un homme accablé d'infortunes. Toute +ma richesse consiste dans ces pauvres habillements; si +vous me les ôtez, vous prendrez tout ce que je possède.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Où allez-vous?</p> + +<p>VALENTIN.—A Vérone.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—D'où venez-vous?</p> + +<p>VALENTIN.—De Milan.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Y avez-vous séjourné longtemps?</p> + +<p>VALENTIN.—Environ seize mois, et j'y serais encore si +la fortune perfide ne m'en avait chassé.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Comment, vous en êtes banni?</p> + +<p>VALENTIN.—Je le suis.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Et pour quel crime?</p> + +<p>VALENTIN.—Pour un forfait que je ne puis redire sans +en être tourmenté. J'ai tué un homme, dont je regrette +beaucoup la mort; mais cependant je l'ai tué bravement, +les armes à la main, sans avantage et sans lâche trahison.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Ne vous en repentez jamais, si vous +l'avez tué ainsi. Mais vous a-t-on banni pour une faute +aussi légère?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, vraiment, et je me suis trouvé heureux +d'en être quitte à ce prix.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Possédez-vous les langues?</p> + +<p>VALENTIN.—C'est un bonheur que je dois aux voyages +que j'ai faits dans ma jeunesse, et sans lequel je me serais +trouvé souvent bien malheureux.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Par la tête tonsurée du gros moine +de Robin-Hood<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>, cet homme-là devrait être roi de notre +troupe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Le moine Tuck. Voyez les histoires de <i>Robin-Hood</i> et l'<i>Ivanhoë</i> +de sir Walter Scott.</p></blockquote> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Nous l'aurons, messieurs; un mot +à l'oreille.</p> + + +<p class="stage1">(Les voleurs se parlent ensemble tout bas.)</p> + + +<p>SPEED.—Monsieur, joignez-vous à eux; c'est une honorable +espèce de voleurs.</p> + +<p>VALENTIN.—Tais-toi, misérable.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Dites-nous, êtes-vous attaché à quelque +chose?</p> + +<p>VALENTIN.—A rien, sinon à ma fortune.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Sachez donc que plusieurs d'entre +nous sont des gentilshommes, que la fougue d'une jeunesse +indisciplinée a chassés de la société des hommes +soumis aux lois. Moi-même, je fus aussi banni de Vérone, +pour avoir tenté d'enlever une jeune héritière, très-proche +parente du prince.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Et moi de Mantoue pour avoir, dans +ma colère, enfoncé mon poignard dans le coeur d'un gentilhomme.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Et moi aussi, pour de petits crimes +à peu près semblables. Mais revenons à notre affaire, +car si nous racontons nos fautes, c'est uniquement pour +excuser à vos yeux notre vie irrégulière; et comme vous +êtes doué d'une belle tournure et que d'ailleurs vous nous +dites savoir les langues, et que dans notre société nous +aurions besoin d'un homme tel que vous...</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—A vrai dire, c'est surtout parce que +vous êtes banni que nous entrons en traité avec vous. +Vous contenteriez-vous d'être notre général, de faire de +nécessité vertu, et de vivre avec nous dans les forêts?</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Qu'en dis-tu? Veux-tu être de notre +association? Dis oui, et tu es notre chef à tous. Nous te +rendrons hommage, tu nous commanderas, et nous t'aimerons +tous comme notre capitaine et notre roi.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Mais si tu méprises nos avances tu +es mort.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Tu ne vivras point pour aller te vanter +de nos offres.</p> + +<p>VALENTIN.—Je les accepte et je veux vivre avec vous, +pourvu que vous ne fassiez aucun outrage aux femmes +sans défense, ni aux pauvres voyageurs.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Non, nous avons horreur de ces +lâches indignités. Viens, suis-nous; nous te mènerons à +nos camarades, et nous voulons te montrer nos trésors, +dont tu peux disposer comme nous-mêmes.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + + +<p class="stage1">Milan.—Cour du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> PROTÉO.</p> + + +<p>J'ai déjà trompé Valentin, il faut aussi que je trahisse +Thurio. Sous prétexte de parler en sa faveur, j'ai la liberté +d'avancer mon amour auprès de Silvie; mais Silvie +est trop droite, trop sincère, trop pure, pour se laisser +séduire par mes vils présents. Quand je lui promets +une fidélité inviolable, elle me reproche d'avoir trahi +mon ami. Quand je jure d'être fidèle à sa beauté, elle +me rappelle que je me suis parjuré en violant la foi +promise à Julie que j'aimais. Cependant, malgré tous ses +violents reproches, dont le moindre pourrait éteindre +tout l'espoir d'un amant, eh bien! plus elle méprise mon +amour et plus il croît, et, semblable à un souple épagneul, +plus il devient caressant. Mais voici Thurio: il +nous faut aller sous la fenêtre de Silvie et lui donner une +sérénade nocturne.</p> + + +<p class="stage1">(Arrivent Thurio et les musiciens.)</p> + + +<p>THURIO.—Comment! seigneur Protéo, vous vous êtes +glissé ici avant nous?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, mon cher Thurio, vous savez que l'amour +se glisse où il ne saurait entrer de front.</p> + +<p>THURIO.—Oui, mais j'espère cependant que vous n'aimez +pas ici.</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, seigneur, j'aime, sans cela je ne serais +pas ici.</p> + +<p>THURIO.—Et qui donc aimez-vous? Silvie?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, Silvie.—Pour vous.</p> + +<p>THURIO.—Je vous en remercie pour vous-même. <span class="stage2">(<i>Aux +musiciens.</i>)</span> Allons, messieurs, accordez vos instruments +et mettez-vous à l'ouvrage avec vigueur.</p> + + +<p class="stage1">(Paraît l'aubergiste à quelque distance, avec Julie en habit +d'homme.)</p> + + +<p>L'AUBERGISTE.—Eh bien! mon jeune hôte, il me semble +que vous êtes <i>allycolique</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>; pourquoi donc, je vous prie?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p><i>Mélancolique</i>, mot estropié.</p></blockquote> + +<p>JULIE.—Vraiment, mon hôte, c'est parce que je ne saurais +être gai.</p> + +<p>L'AUBERGISTE.—Allons, allons, je veux vous donner de +la gaieté; je vais vous conduire dans un endroit où vous +entendrez de la musique et où vous verrez le gentilhomme +que vous demandiez.</p> + +<p>JULIE.—Mais l'entendrai-je parler?</p> + +<p>L'AUBERGISTE.—Oui, vraiment.</p> + +<p>JULIE, <i>à part.</i>—Ce sera pour moi la musique.</p> + + +<p class="stage1">(Les musiciens préludent.)</p> + + +<p>L'AUBERGISTE.—Écoutez! écoutez!</p> + +<p>JULIE.—Est-il parmi ces musiciens?</p> + +<p>L'AUBERGISTE.—Oui, mais silence, écoutons-les.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CHANSON.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quelle est Silvie? Quelle est celle</p> +<p>Que chantent tous nos bergers?</p> +<p>Elle est pure, elle est belle, elle est sage.</p> +<p>Les cieux l'ont douée de toutes les grâces</p> +<p>Qui pouvaient la faire adorer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-elle aussi tendre qu'elle est belle?</p> +<p>Car la beauté vit de la tendresse.</p> +<p>L'Amour va chercher dans ses yeux</p> +<p>Le remède à son aveuglement;</p> +<p>Reconnaissant, il se plaît à y demeurer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chantez donc, chantez Silvie,</p> +<p>Chantez qu'elle est parfaite,</p> +<p>Qu'elle surpasse toutes les beautés mortelles</p> +<p>Qui habitent sur le globe de la terre,</p> +<p>Courons lui porter nos guirlandes.</p> + </div> </div> + +<p>L'AUBERGISTE—Eh bien! qu'est-ce donc? vous êtes encore +plus triste qu'auparavant. Qu'avez-vous donc, jeune +homme? est-ce que la musique ne vous plaît pas?</p> + +<p>JULIE—Vous vous méprenez; c'est le musicien qui ne +me plaît pas.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Et pourquoi, mon beau monsieur?</p> + +<p>JULIE—Il joue faux, mon ami.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Est-ce que les cordes ne sont pas d'accord?</p> + +<p>JULIE—Ce n'est pas cela; et cependant il joue si faux +qu'il offense les fibres de mon coeur.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Vous avez l'oreille bien fine!</p> + +<p>JULIE—Je voudrais être sourde.—Cela me contriste le +coeur.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Je m'aperçois que vous n'aimez pas la +musique.</p> + +<p>JULIE—Nullement, quand elle est si discordante.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Écoutez, quel changement dans la musique!</p> + +<p>JULIE—Oui, ce changement fait mon malheur.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Vous voudriez donc qu'ils jouassent +toujours la même chose?</p> + +<p>JULIE—Oui, je voudrais qu'un homme jouât toujours +le même air. Mais, mon hôte, dites-moi, le seigneur Protéo, +de qui nous parlons, vient-il souvent chez cette +dame?</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Je vous dirai que Launce, son valet, +m'a confié qu'il l'aimait outre mesure.</p> + +<p>JULIE—Où est donc ce Launce?</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Il est allé chercher son chien; demain, +par l'ordre de son maître, il doit le porter en présent à +sa maîtresse.</p> + +<p>JULIE—Silence! retirons-nous à l'écart, voici la compagnie +qui se sépare.</p> + +<p>PROTÉO—Ne craignez rien, seigneur Thurio; je parlerai +pour vous de manière que vous me regarderez comme +passé maître en ruses d'amour.</p> + +<p>THURIO.—Où nous retrouverons-nous?</p> + +<p>PROTÉO—A la fontaine Saint-Grégoire.</p> + +<p>THURIO.—Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Thurio et la musique sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Silvie à sa fenêtre.)</p> + +<p>PROTÉO—Madame, je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE—Je vous remercie de votre musique, messieurs. +Mais quel est celui qui vient de parler?</p> + +<p>PROTÉO—Un homme que vous reconnaîtriez bientôt à +la voix, si vous connaissiez la sincérité de son coeur.</p> + +<p>SILVIE—C'est le seigneur Protéo, à ce qu'il me semble.</p> + +<p>PROTÉO—Oui, c'est Protéo, notre dame; c'est votre serviteur.</p> + +<p>SILVIE—Quel est donc votre bon plaisir?</p> + +<p>PROTÉO—De savoir le vôtre.</p> + +<p>SILVIE—Vos voeux sont exaucés; mon bon plaisir est +que sur l'heure vous vous éloigniez de ces lieux, et que +vous alliez vous mettre au lit. Fourbe, parjure, homme +faux et déloyal, penses-tu que je sois assez simple, assez +stupide, pour me laisser séduire par tes flatteries, toi qui +as trompé tant d'infortunées par les serments? Retourne, +retourne vers le premier objet de ton amour, et demande-lui +pardon; car, pour moi, j'en jure par cette pâle reine +de la nuit, je suis aussi loin de céder à tes voeux que je +te méprise pour ta lâche et coupable recherche. Et je vais +me reprocher tout à l'heure le temps que je perds ici à +te répondre.</p> + +<p>PROTÉO—J'avoue, belle Silvie, que j'ai aimé une dame, +mais elle est morte.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>—Tu ne serais qu'un menteur si je parlais, +car je suis sure qu'elle n'est pas enterrée.</p> + +<p>SILVIE—Tu dis qu'elle est morte; mais Valentin, ton +ami, il vit encore, et tu es témoin que je lui suis fiancée; +ne rougis-tu pas de le trahir ici par tes importunités?</p> + +<p>PROTÉO—J'ai appris aussi que Valentin était mort.</p> + +<p>SILVIE—Eh bien! suppose aussi que je le suis; car, je +te t'assure, mon amour est enseveli dans son tombeau.</p> + +<p>PROTÉO—Douce Silvie, laissez-le-moi tirer de la +terre.</p> + +<p>SILVIE—Va sur le tombeau de ton amante, réveille-la +par tes gémissements; ou au moins que sa tombe soit la +tienne.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>—Il n'entend pas cela.</p> + +<p>PROTÉO—Madame, si votre coeur est si endurci, daignez +du moins accorder votre portrait à mon amour; ce +portrait qui est suspendu dans votre chambre. Je lui parlerai, +je lui adresserai mes soupirs et mes larmes; car, +puisque votre personne si parfaite est dévouée à un autre, +je ne suis qu'une ombre, et je consacrerai un fidèle +amour à la vôtre.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>—Si tu possédais l'original, tu le tromperais +à coup sûr, et tu n'en ferais bientôt qu'une ombre +comme moi.</p> + +<p>SILVIE—Il ne me plaît guère, monsieur, d'être votre +idole, mais puisqu'il convient à votre coeur perfide d'adorer +des ombres et d'idolâtrer des formes vaines, envoyez +demain le chercher chez moi, et je vous le donnerai. +Ainsi, bonne nuit.</p> + +<p>PROTÉO—Oui, une nuit comme celle que passent les +malheureux qui s'attendent à être exécutés le lendemain +matin.</p> + +<p class="stage1">(Silvie ferme sa fenêtre. Protéo sort.)</p> + +<p>JULIE—Mon hôte, voulez-vous partir?</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Par Notre-Dame! j'étais profondément +endormi.</p> + +<p>JULIE—Dites-moi, je vous prie, où demeure le seigneur +Protéo.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Il loge chez moi. Hé! mais vraiment, +je crois qu'il est bientôt jour.</p> + +<p>JULIE—Non, pas encore; mais cette nuit est bien la +plus longue et la plus cruelle que j'aie passée de ma vie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">La scène est toujours dans la cour du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> ÉGLAMOUR.</p> + + +<p>ÉGLAMOUR—Voici l'heure où madame Silvie m'a prié +de venir savoir ses intentions. Elle veut m'employer sans +doute dans quelque importante affaire. <span class="stage2">(<i>Il l'appelle.</i>)</span> Madame, +madame!</p> + +<p>SILVIE, <span class="stage2"><i>à sa fenêtre.</i></span>—Qui appelle?</p> + +<p>ÉGLAMOUR—Votre serviteur et votre ami, qui se rend +aux ordres de Votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE—Bonjour mille fois, seigneur Églamour.</p> + +<p>ÉGLAMOUR—Je vous en souhaite autant, noble dame. +Comme vous me l'avez commandé, je suis venu de +bonne heure pour savoir à quel service il est de votre +bon plaisir de m'employer.</p> + +<p>SILVIE—Églamour, vous êtes un noble chevalier; ne +croyez pas que je vous flatte, je jure que je dis la vérité; +oui, vous êtes brave, sage, compatissant, accompli. Vous +n'ignorez pas l'amour que je porte à Valentin exilé; ni +que mon père voudrait me forcer à épouser l'orgueilleux +Thurio que mon âme déteste. Vous avez aimé, cher +Églamour, et je vous ai entendu dire que jamais douleur +ne fut plus déchirante pour votre coeur que la mort de +votre dame et fidèle amie, sur le tombeau de laquelle +Vous avez juré une chasteté éternelle<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Cher Églamour, +je voudrais aller trouver Valentin à Mantoue, où j'apprends +qu'il s'est retiré. Comme cette route est dangereuse, +je désirerais me voir accompagnée d'un brave +chevalier tel que vous, dont je connusse la foi et l'honneur. +Ne m'objectez point le courroux de mon père; +Églamour, ne pensez qu'à ma douleur, à la douleur d'une +femme et à la justice de ma fuite, pour me soustraire à +une alliance impie, que le ciel et la fortune puniraient +de mille fléaux. Avec un coeur aussi plein de chagrins que +la mer l'est de sables, je vous conjure de m'accompagner +et de me conduire à Mantoue. Si vous me refusez, cachez +au moins ce que je vous confie, et je me hasarderai à +partir seule.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>C'était l'usage des maris inconsolables du temps de Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>ÉGLAMOUR—Madame, je suis sensible à vos douleurs; +sachant combien votre amour est vertueux, je consens à +partir avec vous, et je m'inquiète aussi peu de ce qui +m'en arrivera, que je désire ardemment que vous soyez +heureuse. Quand voulez-vous partir?</p> + +<p>SILVIE—Dès ce soir.</p> + +<p>ÉGLAMOUR—Où vous trouverai-je?</p> + +<p>SILVIE—A la cellule du frère Patrice, auquel je me propose +de me confesser.</p> + +<p>ÉGLAMOUR—Je ne ferai pas défaut à Votre Seigneurie; +adieu, douce dame.</p> + +<p>SILVIE—Bonjour, généreux Églamour.</p> + + +<p class="stage1">(Elle rentre, Églamour sort.)</p> + + + +<p>LAUNCE, <span class="stage2"><i>avec son chien.</i></span>—Quand le domestique d'un +homme fait le chien avec lui, voyez-vous, cela va mal. +Un chien que j'ai élevé dès sa plus tendre enfance, que +j'ai sauvé de la rivière, lorsqu'on y jeta trois ou quatre +de ses frères et soeurs encore aveugles! je l'ai instruit, +précisément de manière à faire dire: «Voilà comme je +voudrais instruire un chien.» Eh bien! j'allais pour en +faire un présent à madame Silvie de la part de mon +maître, et je suis à peine entré dans la salle à manger, +qu'il a déjà sauté sur son assiette, et lui a volé une cuisse +de chapon. Oh! c'est une terrible chose, quand un chien +ne sait pas se contenir dans toutes les compagnies! Je +voudrais en avoir, comme qui dirait, un qui prît une +bonne fois sur lui d'être un véritable chien, ce qu'on appelle +un chien, un chien en tout. Si je n'avais pas eu plus +d'esprit que lui, en me chargeant d'une faute qu'il avait +commise, je pense, ma foi, qu'il aurait été pendu; aussi +vrai que je vis, il l'aurait payée. Je veux que vous en jugiez. +Il se faufile, moi présent, en la compagnie de trois ou +quatre messieurs chiens sous la table du duc; à peine y +était-il resté, permettez-moi de le dire, le temps de pisser, +que toute la chambre le sentait. À la porte le chien! dit +l'un; quel est ce roquet-là? dit un autre; fouettez-le, dit un +troisième; pendez-le, dit le duc. Moi qui connaissais l'odeur, +je compris que c'était Crab: je m'en vais au garçon +qui fouette les chiens: «Ami, lui dis-je, vous voulez +battre le chien?»—Oui, vraiment, dit-il.—«Vous lui +faites injure, ai-je dit: c'est moi qui ai fait la chose que +vous savez.» Lui, sans autre question, me chasse de la +chambre à coups de fouet. Combien y a-t-il de maîtres +qui en voudraient faire autant pour leur domestique? Ce +n'est pas tout; je dirai que l'on m'a mis aux ceps pour +des puddings qu'il avait volés, et sans cela il eût été exécuté; +je me suis laissé mettre au pilori pour des oies +qu'il avait tuées, et sans cela il les aurait payées. Tu ne +penses plus à cela maintenant; mais moi, je me souviens +du tour que tu m'as joué, lorsque j'ai pris congé de madame +Silvie. Ne t'ai-je pas toujours dit de me regarder +et de faire ce que je fais? Quand m'as-tu vu lever la +jambe, et lâcher de l'eau contre le vertugadin d'une demoiselle, +m'as-tu jamais vu faire un pareil tour?</p> + +<p class="stage1">(Protéo et Julie toujours déguisée entrent.)</p> + +<p>PROTÉO.—Tu t'appelles Sébastien? Tu me plais, je veux +t'employer tout à l'heure.</p> + +<p>JULIE.—À tout ce qu'il vous plaira, monsieur; je ferai +tout ce qui sera en mon pouvoir.</p> + +<p>PROTÉO.—Je l'espère, mon ami. <span class="stage2"><i>(A Launce.)</i></span> Eh bien! +rustaud, où avez-vous été flâner ces deux jours-ci?</p> + +<p>LAUNCE.—Ma foi, monsieur, j'ai porté à madame Silvie +le chien dont vous m'aviez ordonné de lui faire présent.</p> + +<p>PROTÉO.—Et que dit-elle de mon petit Bijou?</p> + +<p>LAUNCE.—Mais elle dit que votre chien est un roquet, +et que des remerciements de chien sont assez bons pour +un pareil présent.</p> + +<p>PROTÉO.—- Mais elle a reçu mon chien?</p> + +<p>LAUNCE.—Non, vraiment, elle ne l'a pas reçu. Je l'ai +ramené ici.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment! tu lui as offert ce chien de ma +part?</p> + +<p>LAUNCE.—Oui, monsieur. L'autre, qui était comme un +écureuil, m'a été volé par les enfants du bourreau sur la +place du marché; et, alors, j'ai offert à Silvie mon chien +propre, qui est un chien dix fois plus gros que le vôtre. +Ainsi le présent était bien plus considérable.</p> + +<p>PROTÉO.—Va-t'en; cours retrouver mon chien, ou ne +reparais jamais à mes yeux. Va-t'en, te dis-je. Restes-tu +là pour me faire mettre en colère? Un coquin qui m'expose +tous les jours à rougir de ses sottises! <span class="stage2">(<i>Launce sort.</i>)</span> +Sébastien, je t'ai pris à mon service, en partie parce que +j'ai besoin d'un jeune homme comme toi, qui s'acquitte +de mes ordres avec quelque intelligence; car je ne peux +jamais me fier à ce butor; mais c'est encore plus pour ta +physionomie et tes manières, qui, je ne me trompe point +dans mes conjectures, annoncent une bonne éducation, +un caractère heureux et franc. Sache donc bien que c'est +à cause de cela que je te retiens à mon service. Pars à +l'instant, et remets cet anneau à madame Silvie. Elle +m'aimait bien, celle qui me l'a donné.</p> + +<p>JULIE.—Il paraît que vous ne l'aimiez pas, puisque vous +vous défaites ainsi de ses présents. Elle est morte, probablement.</p> + +<p>PROTÉO.—Non, je crois qu'elle vit encore.</p> + +<p>JULIE.—Hélas!</p> + +<p>PROTÉO.—Pourquoi cet hélas?</p> + +<p>JULIE.—Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié d'elle.</p> + +<p>PROTÉO.—Pourquoi aurais-tu pitié d'elle?</p> + +<p>JULIE.—Parce que je crois qu'elle vous aimait autant +que vous aimez votre madame Silvie. Elle rêve à celui qui +a oublié sa tendresse et vous ne respirez que pour celle +qui dédaigne vos hommages; c'est dommage que l'amour +soit si contraire à lui-même, et cette pensée me force à +dire <i>hélas</i>!</p> + +<p>PROTÉO.—Allons; donne-lui cet anneau et aussi cette +lettre.—Voilà sa chambre; dis à madame Silvie que je +réclame le céleste portrait qu'elle m'a promis. Ce message +fait, reviens aussitôt à ma chambre, où tu me trouveras +triste et solitaire.</p> + +<p class="stage1">(Protéo sort.)</p> + +<p>JULIE.—Combien est-il de femmes qui voulussent se +charger d'un pareil message?—Hélas! pauvre Protéo, +tu as pris un renard pour servir de berger à tes brebis.—Hélas! +malheureuse insensée, pourquoi plaindre celui +dont le coeur me dédaigne? c'est parce qu'il en aime une +autre qu'il me dédaigne; et moi, parce que je l'aime, je +dois le plaindre. Voilà cet anneau même que je lui donnai, +quand il me quitta, pour l'engager à se rappeler mon +amour; et maintenant, malheureux messager, je suis +chargée de demander ce que je ne voudrais pas obtenir; +de porter ce que je voudrais qu'on refusât; de louer sa +constance, que je voudrais entendre déprécier. Je suis la +fidèle et sincère amante de mon maître; mais je ne puis +le servir fidèlement, sans me trahir moi-même. Je veux +cependant aller parler à Silvie en sa faveur, mais si froidement, +que je souhaite (le ciel le sait!) de ne pas réussir.</p> + +<p class="stage1">(Entre Silvie avec une suite.)</p> + +<p>JULIE.—Salut, madame; je vous conjure de vouloir bien +m'indiquer le moyen de me rendre où je pourrai parler +à madame Silvie.</p> + +<p>SILVIE.—Et que lui voudriez-vous, si j'étais elle-même?</p> + +<p>JULIE.—Si vous êtes Silvie, je vous conjure de vouloir +bien entendre ce que l'on m'a chargé de vous dire.</p> + +<p>SILVIE.—De quelle part?</p> + +<p>JULIE.—De la part de mon maître, le seigneur Protéo.</p> + +<p>SILVIE.—Oh! il t'envoie pour un portrait, n'est-ce pas?</p> + +<p>JULIE.—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>SILVIE.—Ursule, apportez ici mon portrait. (<i>Ursule apporte +le portrait.</i>) Va, donne ceci à ton maître, et dis-lui +de ma part qu'une certaine Julie, que son coeur inconstant +a pu oublier, ornerait beaucoup mieux sa chambre +que cette ombre vaine.</p> + +<p>JULIE.—Madame, voudriez-vous bien lire cette lettre? +Pardonnez, madame, j'allais vous en donner une qui ne +vous est pas adressée; voici celle de Votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE.—Laisse-moi revoir l'autre, je te prie.</p> + +<p>JULIE.—Je ne le puis; excusez-moi, madame.</p> + +<p>SILVIE.—Tiens, reprends celle-ci. Je ne veux pas jeter +les yeux sur la lettre de ton maître; je sais quelle est farcie +de protestations et de serments nouvellement inventés, +et qu'il violerait aussi aisément que je déchire son +papier.</p> + +<p>JULIE.—Il vous envoie aussi cet anneau, madame.</p> + +<p>SILVIE.—C'est une honte de plus pour celui qui me +l'envoie; car je lui ai mille fois entendu dire que sa Julie +le lui avait donné à son départ. Quoique son doigt parjure +ait profané l'anneau, le mien ne fera point à Julie un +tel affront.</p> + +<p>JULIE.—Elle vous remercie.</p> + +<p>SILVIE.—Que dis-tu?</p> + +<p>JULIE.—Je vous remercie, madame, de ce que vous +avez compassion d'elle. La pauvre fille! mon maître l'a +traitée bien mal.</p> + +<p>SILVIE.—Tu la connais donc?</p> + +<p>JULIE.—Presque aussi bien que moi-même; en pensant +à ses malheurs, je vous jure que j'ai pleuré cent fois.</p> + +<p>SILVIE.—Probablement elle croit que Protéo l'a abandonnée.</p> + +<p>JULIE.—Je le crois; et c'est là ce qui cause ses chagrins.</p> + +<p>SILVIE.—N'est-elle pas d'une beauté rare?</p> + +<p>JULIE.—Elle a été beaucoup plus belle qu'elle ne l'est +aujourd'hui, madame. Lorsqu'elle se croyait tendrement +aimée de mon maître, elle était, à mon avis, aussi belle +que vous; mais depuis qu'elle a négligé son miroir, et +a quitté le masque qui la garantissait des feux du soleil, +l'air a flétri les roses de son teint, il a fané les lis de ses +joues, et elle est aujourd'hui aussi brune que moi.</p> + +<p>SILVIE.—Est-elle grande?</p> + +<p>JULIE.—A peu près de ma taille; car à la Pentecôte, +lorsqu'on donnait les pantomimes de la fête, notre jeunesse +me força de prendre un rôle de femme, et l'on me +donna les habits de mademoiselle Julie, qui m'allaient +aussi bien, à ce que disait tout le monde, que s'ils eussent +été faits pour moi. C'est de là que je sais qu'elle est à +peu près de ma taille; je la fis ce jour-là pleurer tout de +bon, car j'avais à remplir un rôle fort triste, madame; je +représentais Ariane abandonnée, et gémissant sur le parjure +et l'indigne fuite de son cher Thésée; je versai des +larmes si amères, que ma pauvre maîtresse attendrie +pleura amèrement, et je veux mourir à l'instant, si je +ne ressentais pas en pensée toutes ses douleurs.</p> + +<p>SILVIE.—Elle vous a des obligations, bon jeune homme. +Hélas! la pauvre fille, délaissée et désolée! Je pleure moi-même, +en pensant à ton récit. Tiens, mon bon ami, voici +ma bourse; je te la donne à cause de ton aimable maîtresse, +parce que tu l'aimes bien; adieu!</p> + + +<p class="stage1">(Silvie sort.)</p> + +<p>JULIE.—Et elle vous en remerciera, si jamais vous pouvez +la connaître. Vertueuse Silvie! qu'elle est douce et +belle! J'espère que les feux de mon maître se refroidiront, +puisqu'elle prend tant d'intérêt au sort de ma maîtresse. +Hélas! comme un coeur amoureux cherche lui-même +à se faire illusion! Voici son portrait; que je le +voie. Je crois que ma figure, si j'étais parée aussi, serait +tout aussi agréable que la sienne; et cependant le +peintre l'a un peu flattée, à moins que je ne me flatte pas +trop moi-même. Sa chevelure est cendrée, la mienne est +blonde comme l'or; si c'est là l'unique cause de son +changement, je me procurerai des cheveux de la couleur +des siens; ses yeux sont gris comme le verre, les miens +le sont aussi. Oui, mais elle a le front très-bas, le mien +est élevé. Qu'y a-t-il donc qui plaise en elle, que je ne +puisse trouver aussi aimable en moi, si ce fol Amour +n'était pas un dieu aveugle? Ombre de toi-même, allons, +emporte cette ombre ennemie: c'est ta rivale. O toi, +image insensible, tu seras adorée, baisée, aimée, idolâtrée, +et s'il avait quelque sens commun dans son idolâtrie, +il aurait ma personne au lieu d'un portrait. Je veux +bien te traiter à cause de ta maîtresse, qui m'a traitée +aussi avec bonté; autrement, je le jure par Jupiter, j'aurais +effacé tes yeux inanimés, pour t'enlever l'amour de +mon maître.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE CINQUIÈME</h3> +<br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Milan.—Une abbaye.</p> + +<p class="stage1">ÉGLAMOUR <i>seul</i>.</p> + +<p>ÉGLAMOUR.—Le soleil commence à dorer l'occident, et +bientôt voici l'heure où Silvie doit me venir joindre à la +cellule du frère Patrice. Elle n'y manquera pas; car les +amants ne manquent à l'heure que pour la devancer, tant +ils sont empressés. Mais la voici. <span class="stage2">(<i>Entre Silvie.</i>)</span> Madame, +je vous souhaite une heureuse soirée.</p> + +<p>SILVIE.—Amen! amen! Hâtons-nous, cher Églamour; +sortons par la poterne de la muraille du monastère. Je +crains d'être suivie par quelques espions.</p> + +<p>ÉGLAMOUR.—Ne craignez rien. La forêt n'est qu'à trois +lieues d'ici; si nous pouvons la gagner, nous sommes en +sûreté.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Appartement du palais du duc.</p> + +<p class="stage1">THURIO, PROTÉO, JULIE.</p> + +<p>THURIO.—Eh bien! seigneur Protéo, que dit Silvie de +ma demande?</p> + +<p>PROTÉO.—Oh! monsieur, je l'ai trouvée plus traitable +qu'elle ne l'était naguère; et cependant elle trouve quelque +chose encore à redire à votre personne.</p> + +<p>THURIO.—Quoi? Est-ce parce que ma jambe est trop +longue?</p> + +<p>PROTÉO.—Non; c'est parce qu'elle est trop courte.</p> + +<p>THURIO.—Je prendrai des bottes pour la rendre un peu +plus ronde.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais l'amour ne veut pas être poussé à coup +d'éperon, c'est ce qui lui déplaît.</p> + +<p>THURIO.—Que dit-elle de mon visage?</p> + +<p>PROTÉO.—Elle dit qu'il est blanc<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p><i>Fair</i>, blond, blanc, beau; <i>black</i>, noir, brun, etc.</p></blockquote> + +<p>THURIO.—Oh! elle ment, la petite friponne; mon visage +est brun.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais les perles sont blanches, et le proverbe +dit: <i>qu'un homme brun est une perle aux yeux des belles +dames</i>.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oui, une perle qui crève les yeux des +dames; j'aimerais mieux être aveugle que de la regarder.</p> + +<p>THURIO.—Comment trouve-t-elle que je raisonne?</p> + +<p>PROTÉO.—Mal, quand vous parlez de la guerre.</p> + +<p>THURIO.—Mais lorsque je raisonne sur l'amour et sur +la paix?</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Oh! beaucoup mieux quand vous vous +tenez en paix.</p> + +<p>THURIO.—Que dit-elle de ma valeur?</p> + +<p>PROTÉO.—Monsieur, elle n'a aucun doute sur ce point.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Sans doute: elle connaît trop bien ta +lâcheté.</p> + +<p>THURIO.—Et de ma naissance, qu'en dit-elle?</p> + +<p>PROTÉO.—Que vous <i>descendez</i> d'une illustre famille.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oui vraiment, d'un brave chevalier il +est <i>descendu</i> à un franc imbécile.</p> + +<p>THURIO.—Considère-t-elle mes biens?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, et elle les plaint...</p> + +<p>THURIO.—Pourquoi donc?</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—D'être possédés par un pareil âne.</p> + +<p>PROTÉO.—Parce que vous les avez <i>loués</i> désavantageusement.</p> + +<p class="stage1">(Le duc paraît.)</p> + +<p>JULIE.—Voici le duc.</p> + +<p>LE DUC.—Bonjour, seigneur Protéo; bonjour, seigneur +Thurio. Qui de vous deux a vu récemment le chevalier +Églamour?</p> + +<p>THURIO.—Ce n'est pas moi.</p> + +<p>PROTÉO.—Ni moi.</p> + +<p>LE DUC—Avez-vous vu ma fille?</p> + +<p>PROTÉO.—Ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>LE DUC.—Eh bien! alors elle est allée rejoindre ce rustre +de Valentin, et le chevalier Églamour l'accompagne. +Cela est certain; car le frère Laurence les a rencontrés +tous les deux, pendant qu'il errait dans la forêt par pénitence. +Il a bien reconnu Églamour, et il a soupçonné +que c'était elle; mais comme elle était masquée, il n'en +est pas sûr. D'ailleurs, elle m'a dit qu'elle devrait se confesser +ce soir au père Patrice, et elle n'y est point allée. +Ces circonstances confirment sa fuite. Je vous conjure +donc de ne pas rester là à discourir, mais de monter à +cheval sur l'heure et de me joindre sur le chemin de +Mantoue, où ils se sont enfuis. Allons, chers amis, hâtez-vous +et suivez-moi.</p> + +<p>THURIO.—Voilà une fille bien folle, de fuir le bonheur +qui la suit. Je veux les suivre plutôt pour me venger +d'Églamour que par amour pour l'ingrate Silvie.</p> + +<p>PROTÉO.—Et moi je veux les suivre, plutôt par amour +pour Silvie que par haine pour Églamour qui l'accompagne.</p> + +<p>JULIE, <i>à part</i>.—Et moi je veux aussi les suivre, plutôt +pour mettre obstacle à cet amour que par haine pour +Silvie, à qui l'amour a fait prendre la fuite.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Forêt aux environs de Mantoue.</p> + +<p class="stage1">SILVIE, <i>conduite par les</i> VOLEURS.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Venez, venez, soyez tranquille; il +faut que nous vous conduisions à notre capitaine.</p> + +<p>SILVIE.—Des malheurs mille fois plus grands m'ont +appris à supporter celui-ci avec patience.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Allons, conduisez-la.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Où est le gentilhomme qui était avec +elle?</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Comme il a le pied très-leste, il +nous a échappé; mais Moïse et Valère le suivent. Va avec +elle à l'ouest de la forêt, où est notre capitaine; nous allons +courir après le fuyard. Le taillis est gardé de toutes +parts; il ne peut nous échapper.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Venez, il faut que je vous conduise +à la caverne de notre capitaine: ne craignez rien, c'est +un coeur généreux, et il ne souffrirait pas qu'une femme +fût maltraitée.</p> + +<p>SILVIE.—O Valentin! je supporte ceci par amour pour toi!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Autre partie de la forêt.</p> + +<p class="stage1">VALENTIN <i>entre</i></p> + +<p>Combien l'habitude a d'empire sur l'homme: ces sombres +déserts, ces bois solitaires, je les préfère aux villes +peuplées et florissantes. Ici, je puis m'asseoir seul, sans +être vu de personne; je puis unir ma voix gémissante +aux accents plaintifs du rossignol et raconter mes douleurs; +O toi qui habites dans mon sein, ne laisse pas la +maison si longtemps sans maître, de peur que, tombant +en ruines, l'édifice ne s'écroule et ne laisse plus aucun +souvenir de ce qu'il était. Répare ma vie par ta présence, +Silvie, aimable nymphe, console ton berger au désespoir.—Quels +cris et quel tumulte on fait aujourd'hui! ce sont +mes camarades qui font de leurs volontés leurs lois. Ils +poursuivent probablement quelque malheureux voyageur. +Ils m'aiment beaucoup, et cependant j'ai bien à +faire à les empêcher de commettre des actions cruelles. +Retire-toi, Valentin. Quel est celui qui s'avance de ce +côté?</p> + +<p class="stage1">(Valentin se retire à l'écart.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Protéo, Silvie et Julie.)</p> + +<p>PROTÉO.—Belle Silvie (quoique vous n'ayez aucun égard +à ce que fait votre serviteur), ce service que je vous ai +rendu de hasarder ma vie et de vous arracher au brigand +qui aurait fait violence à votre amour et à votre honneur +mérite bien qu'en récompense vous m'accordiez +au moins un tendre regard. Je ne puis demander une +moindre faveur, et je suis sûr que vous ne pouvez donner +moins.</p> + +<p>VALENTIN, <i>à part</i>.—Est-ce un songe, ce que je vois, ce +que j'entends?—O amour! donne-moi la patience de supporter +ceci un moment!</p> + +<p>SILVIE.—Malheureuse, infortunée que je suis!</p> + +<p>PROTÉO.—Vous étiez malheureuse avant que j'arrivasse; +mais, depuis mon arrivée, je vous ai rendue heureuse.</p> + +<p>SILVIE.—Ton approche me rend la plus malheureuse +des femmes!</p> + +<p>JULIE, <i>à part</i>.—Et moi aussi, quand il est auprès de +vous.</p> + +<p>SILVIE.—Si j'eusse été saisie par un lion affamé, j'eusse +mieux aimé servir de pâture à ce féroce animal, que de +me voir sauvée par le traître Protéo. Ciel! sois-moi +témoin combien j'aime Valentin! mon âme ne m'est pas +plus chère que sa vie, et je déteste tout autant (car je n'en +puis dire davantage) le lâche, le parjure Protéo! Va-t'en, +ne m'importune plus!</p> + +<p>PROTÉO.—Quel danger, m'en eût-il dû coûter la vie, +n'aurais-je pas affronté, pour obtenir un seul doux regard! +Oh! c'est la malédiction éternelle de l'amour, que +les femmes ne puissent aimer ceux qui les aiment.</p> + +<p>SILVIE.—C'est que Protéo n'aime point celle qui l'aime. +Lis dans le coeur de ta Julie, le premier à qui tu aies promis +ta foi, par mille et mille serments, dont tu as fait +autant de parjures en m'aimant. Il ne te reste plus de +foi, à moins que tu n'en eusses deux, ce qui est pis encore +que de n'en avoir aucune; il vaut mieux n'en point +avoir que d'en avoir plusieurs. Quand la foi est double, +il y en a toujours une de trop. N'as-tu pas trahi ton plus +fidèle ami?</p> + +<p>PROTÉO.—En amour, quel homme s'inquiète de son +ami?</p> + +<p>SILVIE.—Tous les hommes, excepté Protéo.</p> + +<p>PROTÉO.—Eh bien! si les douces paroles de l'amour ne +peuvent amollir ton coeur, je te ferai la cour en soldat, +et, par la loi du plus fort, j'emploierai pour t'aimer ce +qui répugne le plus à la nature de l'amour, la violence.</p> + +<p>SILVIE.—O ciel!</p> + +<p>PROTÉO.—Je te forcerai de céder à mes désirs.</p> + +<p>VALENTIN.—Misérable, laisse-la, éloigne ces mains +odieuses et brutales, indigne et faux ami!</p> + +<p>PROTÉO.—Valentin!</p> + +<p>VALENTIN.—Ami comme tous les autres, c'est-à-dire +sans foi et sans amour (car tels sont les amis de nos +jours), perfide, tu as trahi toutes mes espérances. Il fallait +que je le visse de mes yeux pour le croire. Maintenant +je n'ose pas dire que j'ai un ami au monde, tu me +prouverais le contraire. A qui se fier désormais, quand +la main droite est infidèle au coeur? Protéo, je suis fâché +de ne pouvoir plus avoir confiance en toi. Tu es cause +que le monde entier va me devenir étranger: la blessure +faite par un ami est la plus profonde! O siècle maudit! +où de tous mes ennemis, c'est mon ami qui est le plus +cruel de tous!</p> + +<p>PROTÉO.—Mon crime et ma honte me confondent. Pardonne-moi, +Valentin; si un chagrin sincère suffit pour +expier l'offense, je te l'offre ici: la douleur de mon remords +égale le crime que j'ai commis.</p> + +<p>VALENTIN.—Je suis satisfait, et je te reçois de nouveau +pour un honnête homme: celui qui n'est pas apaisé par +le repentir n'est pas digne du ciel ni de la terre, car tous +deux, se laissent attendrir, et le repentir apaise la colère +de l'Éternel. Pour te donner une preuve de ma sincérité, +je te cède tous les droits que je pouvais avoir sur Silvie.</p> + +<p>JULIE.—Malheureuse que je suis!</p> + +<p class="stage1">(Elle s'évanouit.)</p> + +<p>PROTÉO.—Voyez donc ce jeune homme.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! mon garçon, qu'avez-vous? Qu'y +a-t-il? Voyons, regardez-nous, parlez.</p> + +<p>JULIE.—Oh! mon brave monsieur, mon maître m'avait +chargé de remettre une bague à madame Silvie, et j'ai +oublié de le faire.</p> + +<p>PROTÉO.—Où est cette bague, mon garçon?</p> + +<p>JULIE.—La voici. Prenez.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment? Laissez-moi voir. Eh! c'est la +bague que j'ai donnée à Julie!</p> + +<p>JULIE.—Oh! pardonnez-moi, monsieur je me suis trompée. +Voilà la bague que vous avez envoyée à Silvie.</p> + +<p class="stage1">(Elle lui présente une bague.)</p> + +<p>PROTÉO.—D'où t'est venue cette bague? C'est celle que +j'ai donnée à Julie en la quittant.</p> + +<p>JULIE.—Et c'est Julie elle-même qui me l'a donnée, et +c'est Julie elle-même qui l'a apportée ici.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment? Julie!</p> + +<p>JULIE.—Reconnais celle qui fut l'objet de tous tes serments +qu'elle conservait profondément dans son coeur. +Ah! combien de fois, par tes parjures, tu as voulu les en +arracher! Protéo, rougis de me voir ici sous cet habit; +rougis de ce qu'il m'a fallu revêtir ce costume indécent, +si pourtant le déguisement inspiré par l'amour peut être +honteux; aux yeux de la pudeur, il est bien moins honteux +pour une femme de changer d'habit, qu'il ne l'est +pour un homme de changer de sentiments.</p> + +<p>PROTÉO.—De changer de sentiments? Il est vrai; ô +ciel! si l'homme était seulement constant, il serait parfait. +Ce seul défaut l'entraîne dans tous les autres et le +porte à tous les crimes. Mais mon inconstance finit avant +même d'avoir commencé: qu'y a-t-il donc dans les traits +de Silvie, que l'oeil de la constance ne puisse trouver plus +charmant chez ma Julie?</p> + +<p>VALENTIN.—Allons, donnez-moi tous deux la main que +j'aie la joie de former cette heureuse union. Il serait +cruel que deux coeurs qui s'aiment tant fussent longtemps +ennemis.</p> + +<p>PROTÉO.—J'en atteste le ciel! je ne désire pas autre +chose.</p> + +<p>JULIE.—Et moi j'ai tout ce que je désire.</p> + +<p class="stage1">(Entrent les voleurs, le duc et Thurio.)</p> + +<p>UN VOLEUR.—Une prise! une prise! une prise!</p> + +<p>VALENTIN.—Arrêtez, arrêtez! c'est mon seigneur le duc. +Mon prince, vous êtes le bienvenu auprès d'un homme +disgracié, de Valentin, que vous avez banni.</p> + +<p>LE DUC.—Comment? Valentin!</p> + +<p>THURIO.—J'aperçois Silvie, et Silvie est à moi.</p> + +<p>VALENTIN.—Thurio, recule ou reçois la mort. Ne t'avance +pas à la portée de ma colère. Ne dis pas que Silvie +est à toi.—S'il t'arrive de le répéter, Milan ne te reverra +plus. La voici; ose seulement porter la main sur elle. Je +te défie de toucher même de ton souffle celle que j'aime.</p> + +<p>THURIO.—Seigneur Valentin, je ne me soucie guère +d'elle, moi. Je regarderais comme un fou celui qui voudrait +exposer ses jours pour une fille qui ne l'aime pas: +je n'ai aucune prétention sur elle, elle est donc à toi.</p> + +<p>LE DUC.—Tu n'en es que plus lâche et plus dégénéré, +de l'abandonner sous un si frivole prétexte, après tous +les moyens que tu as employés pour la gagner.—Oui, +par l'honneur de mes ancêtres, j'honore ton courage, +Valentin, et te crois digne de l'amour d'une impératrice. +Sache donc que j'oublie dès ce moment tous tes torts, +que je perds toute rancune et que je te rappelle à ma +cour. Demande tous les honneurs dus à ton mérite, j'y +souscris par ces mots: «Valentin, tu es un gentilhomme +et de bonne maison; reçois la main de ta Silvie, tu l'as +méritée.»</p> + +<p>VALENTIN.—Je vous rends grâces, mon prince; ce don +fait mon bonheur, et je vous conjure maintenant, pour +l'amour de votre fille, de m'accorder une grâce que je +vais vous demander.</p> + +<p>LE DUC.—Je l'accorde pour l'amour de toi, quelle +qu'elle soit.</p> + +<p>VALENTIN.—Ces hommes bannis, parmi lesquels j'ai +vécu, sont doués de bonnes qualités; pardonnez-leur les +fautes qu'ils ont faites, et qu'ils soient rappelés de leur +exil. Mon prince, ils sont bien changés; ils sont devenus +doux, civils et pleins de zèle pour le bien: ils peuvent +rendre les plus grands services à l'État.</p> + +<p>LE DUC.—Tu l'emportes, je leur pardonne ainsi qu'à +toi: dispose d'eux suivant les mérites que tu leur connais. +Partons pour Milan, et que toutes nos querelles se +terminent par la joie, les bals et les fêtes les plus solennelles.</p> + +<p>VALENTIN.—Et, sur la route, j'oserai prendre la liberté +de vous faire sourire par le récit de mes aventures. Mon +prince, que pensez-vous de ce page?</p> + +<p>LE DUC.—Je trouve que ce jeune homme a beaucoup +de grâce; il rougit.</p> + +<p>VALENTIN.—Je vous réponds, mon prince, qu'il en a +beaucoup plus qu'un jeune homme.</p> + +<p>LE DUC.—Que veux-tu dire par là?</p> + +<p>VALENTIN.—Si vous le permettez, mon prince, je vous +raconterai en route des aventures qui vous surprendront. +Viens, Protéo; ce sera ta pénitence d'entendre +raconter l'histoire de tes amours. Ensuite le jour de +notre mariage sera le vôtre, nous n'aurons qu'un seul festin, +qu'une seule maison, et qu'un mutuel et commun +bonheur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Deux Gentilshommes de Vérone +by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE *** + +***** This file should be named 16710-h.htm or 16710-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/1/16710/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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