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This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 3 + Timon d'Athènes + Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone. + Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été. + Tout est bien qui finit bien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + ====================================================================== + + + LES + DEUX GENTILSHOMMES + DE VÉRONE + + COMÉDIE + + + + +NOTICE SUR LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE + +Cette pièce, une des moins remarquables de Shakspeare, ressemble à +beaucoup d'égards à un roman dialogué: cette idée se fortifie quand +on lit, dans la _Diane_ de Montemayor, la nouvelle où le poëte a sans +doute puisé sa comédie: soit que la _Diane_ lui eût été connue dans +une traduction, soit qu'un romancier anglais l'eût imitée ou refondue +dans un autre ouvrage. + +Dans l'épisode de la _Diane_, nous voyons une bergère-amazone sauver +trois nymphes de la violence de trois hommes sauvages, et leur +raconter ensuite, sur la rive d'une _onde au doux murmure_, comment +elle a été la victime des persécutions de Vénus, à qui sa mère, dans +une discussion mythologique, avait eu l'indiscrétion de préférer +Pallas. + +La belle Félismena reçoit un billet de don Félix, qu'elle lit après +avoir bien grondé sa suivante, qui a eu l'audace de le lui remettre. +Elle aime don Félix et se hâte de lui en faire l'aveu; mais le père du +jeune homme s'oppose à leur mariage et envoie son fils dans une cour +étrangère, pour lui faire oublier l'engagement qu'il n'approuve pas. +Félismena ne peut vivre en son absence; elle se procure des habits de +page et va retrouver son amant; mais déjà don Félix en aime une autre, +et Félismena, qui passe à son service à la faveur de son déguisement, +devient le porteur de ses billets doux. Célie, sa rivale, se prend +tout à coup d'une tendre passion pour le page prétendu, et don Félix +ne reçoit plus de réponses favorables de sa belle que quand Félismena +est son messager. Cependant ce cavalier se désole des rigueurs de +Célie: son désespoir devient si grand que Félismena, craignant pour la +vie de celui qu'elle aime, se jette aux genoux de sa rivale, qui +croit que le page va l'implorer pour lui-même. Furieuse de l'entendre +solliciter pour son maître, elle ne peut supporter la vie et meurt de +douleur. + +Don Félix, à cette nouvelle, part sans dire à personne où il va, et la +fidèle Félismena court le monde à sa recherche. + +Voilà une partie des circonstances que Shakspeare a évidemment +empruntées pour les deux Véronais, mais il a su en ajouter d'autres; +et le personnage comique de Launce est une idée originale qui +n'appartient qu'à lui. Chaque fois que Launce paraît avec son chien, +on est d'abord forcé de rire, quitte à blâmer ensuite la trivialité de +quelques plaisanteries. Ces scènes sentent un peu la farce, mais elles +sont marquées au coin de l'originalité. + +Speed, l'autre valet, est totalement éclipsé par Launce; cependant il +prouve à son maître, d'une manière piquante, qu'il est amoureux. + +La coquetterie de Julie, quand elle reçoit la lettre de Protéo, est +aussi une idée des plus gracieuses; mais, en général, comme Jonson le +fait observer, on trouve dans cette pièce un singulier mélange +d'art et de négligence qui a fait douter qu'elle fût réellement de +Shakspeare. On doit peu s'arrêter à la critique de l'unité de lieu, +qui n'a jamais été aussi ouvertement violée par le poëte; mais +l'inconséquence du caractère de Protéo est bien plus impardonnable que +toutes les fautes contre la géographie et les lois d'Aristote. + +La versification des _Deux Gentilshommes de Vérone_ est presque +toujours excellente, et on y trouve une foule de détails qu'embellit +la poésie la plus riche. + +Malone place la composition de cette pièce dans l'année 1596. Elle +appartient visiblement à la jeunesse de l'auteur. + + + + +LES +DEUX GENTILSHOMMES +DE VÉRONE + +COMÉDIE + + + +PERSONNAGES + + LE DUC DE MILAN, père de Silvie. + VALENTIN,} deux gentilhommes de Vérone. + PROTÉO, } + ANTONIO, père de Protéo. + THURIO, espèce de fou, ridicule rival + de Valentin. + ÉGLAMOUR, confident de Silvie, qui + favorise son évasion. + L'HÔTE chez lequel loge Julie à Milan. + SPEED, valet bouffon de Valentin. + LAUNCE, valet de Protéo. + PANTHINO, valet d'Antonio. + JULIE, dame de Vérone aimée de Protéo. + SILVIE, fille du duc de Milan, aimée + de Valentin. + LUCETTE, suivante de Julie. + Proscrits. + Domestiques, musiciens. + +La scène est tantôt à Vérone, tantôt à Milan, et sur les frontières de +Mantoue. + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +VALENTIN, PROTÉO. + +VALENTIN.--Cesse de vouloir me persuader, mon cher Protéo; le jeune +homme qui demeure toujours dans sa patrie n'a jamais qu'un esprit +borné. Si l'amour n'enchaînait pas tes jeunes années aux doux regards +d'une amante digne de tes hommages, je t'engagerais à m'accompagner +pour voir les merveilles du monde, plutôt que de t'engourdir ici +dans une stupide indolence, et d'user ta jeunesse dans une inertie +incapable de donner des formes; mais puisque tu aimes, aime toujours, +et tâche d'être aussi heureux dans tes amours, que je voudrais l'être +moi-même lorsque je commencerai d'aimer. + +PROTÉO.--Veux-tu donc me quitter? Adieu, mon cher Valentin! Pense +à ton Protéo, si par hasard tu vois dans tes voyages quelque objet +remarquable et rare, désire de m'avoir avec toi pour partager ton +bonheur, lorsqu'il t'arrivera quelque bonne fortune; et dans tes +dangers, si jamais le danger t'environne, recommande tes malheurs à +mes saintes prières, car je veux être ton intercesseur, Valentin. + +VALENTIN.--Oui, et prier pour moi dans un livre d'amour. + +PROTÉO.--Je prierai pour toi dans certain livre que j'aime. + +VALENTIN.--C'est-à-dire dans quelque sot livre de profond amour comme +l'histoire du jeune Léandre qui traversa l'Hellespont[1]. + +PROTÉO.--C'est une histoire profonde d'un plus profond amour; car +Léandre avait de l'amour par-dessus les souliers. + +VALENTIN.--Tu dis vrai, car tu as de l'amour par-dessus les bottes et +tu n'as pas encore traversé l'Hellespont à la nage. + +PROTÉO.--Par-dessus les bottes? Ne me porte pas de bottes[2]. + +VALENTIN.--Je m'en garderai bien, car ce serait à propos de bottes[3]. + +[Note 1: La traduction de Musée, par Marlowe, était populaire et le +méritait; son _Héro et Léandre_ serait digne de Dryden.] + +[Note 2: _Give me not the boots_, expression proverbiale qui signifie: +«Ne te joue pas de moi,» et qui revient à l'ancienne phrase française: +«Bailler foin en cornes.»] + +[Note 3: Nous avons employé un équivalent à ces mots: _it boots thee +not_, «cela t'est inutile.»] + +PROTÉO--Comment? + +VALENTIN.--Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de ses gémissements +que le mépris, et un timide regard pour les soupirs d'un coeur blessé! +Acheter un moment de joie passagère par les ennuis et les fatigues +de vingt nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut +peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez donc gagné que +des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, l'amour n'est qu'une folie +qu'obtient votre esprit, ou votre esprit est vaincu par une folie. + +PROTÉO.--Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou? + +VALENTIN.--Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu ne le deviennes. + +PROTÉO.--C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas l'amour. + +VALENTIN.--L'amour est ton maître, car il te maîtrise; et celui qui se +laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait pas, ce me semble, être +rangé parmi les sages. + +PROTÉO.--Les auteurs disent cependant que l'amour habite dans les +esprits les plus élevés, comme le ver dévorant s'attache au bouton de +la plus belle rose. + +VALENTIN.--Et les auteurs disent aussi que, comme le bouton le plus +précoce est rongé intérieurement par un ver avant qu'il s'épanouisse, +de même l'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils +se fanent dans la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et +tout le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer ici +le temps à te donner des conseils, puisque tu es tout dévoué à de +tendres désirs? Encore une fois, adieu! Mon père est sur le port à +m'attendre pour me voir monter sur le vaisseau. + +PROTÉO.--Et je veux t'y conduire, Valentin. + +VALENTIN.--Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire adieu ici. Quand +je serai à Milan, que tes lettres m'informent de tes succès en amour, +et de tout ce qui pourra arriver ici pendant l'absence de ton ami; je +te visiterai aussi par mes lettres. + +PROTÉO.--Puisses-tu ne trouver à Milan que le bonheur! + +VALENTIN.--Je t'en souhaite autant à Vérone. Adieu! + +(Il sort.) + +PROTÉO.--Il poursuit l'honneur et moi l'amour; il abandonne ses amis +pour les honorer davantage; et moi j'abandonne tout, mes amis +et moi-même pour l'amour. C'est toi, Julie, c'est toi qui m'as +métamorphosé! Tu me fais négliger mes études, perdre mon temps, +combattre les plus sages conseils et compter pour rien tout l'univers; +mon esprit s'affaiblit dans les rêveries, et mon coeur est malade +d'inquiétude. + +(Entre Speed.) + +SPEED.--Seigneur Protéo, Dieu vous garde! avez-vous vu mon maître? + +PROTÉO.--Il vient de partir d'ici et va s'embarquer pour Milan. + +SPEED.--Vingt contre un alors qu'il est embarqué déjà, et j'ai fait le +mouton[4] en le perdant. + +[Note 4: J'ai fait la bête. Mouton se dit _sheep_ en anglais et se +prononce comme _ship_, qui veut dire vaisseau. Voilà la clef des +équivoques qui suivent.] + +PROTÉO.--En effet, le mouton s'égare souvent, si le berger est absent +quelque temps. + +SPEED.--Vous concluez donc que mon maître est un berger et moi un +mouton? + +PROTÉO.--Oui. + +SPEED.--Eh bien! alors mes cornes sont ses cornes, que je dorme ou que +je veille. + +PROTÉO.--Sotte réponse et digne d'un mouton. + +SPEED.--Nouvelle preuve que je suis un mouton. + +PROTÉO.--Oui, et ton maître un berger. + +SPEED.--Et pourtant je pourrais le nier pour une certaine raison. + +PROTÉO.--Cela ira bien mal, si je ne le prouve point par une autre. + +SPEED.--Le berger cherche le mouton, et le mouton ne cherche pas le +berger; mais moi je cherche mon maître et mon maître ne me cherche +pas; je ne suis donc pas un mouton. + +PROTÉO.--Le mouton suit le berger pour obtenir du fourrage, et le +berger ne suit point le mouton pour un peu de nourriture; tu suis ton +maître pour des gages, et ton maître ne te suit pas pour des gages. +Donc tu es un mouton. + +SPEED.--Encore une preuve semblable, et vous me ferez crier _beh_! + +PROTÉO.--Mais, écoute-moi, as-tu remis ma lettre à Julie? + +SPEED.--Oui, monsieur. Moi mouton perdu, j'ai remis votre lettre à +Julie, mouton en corset[5], et Julie, mouton en corset, ne m'a rien +donné pour ma peine à moi mouton perdu. + +PROTÉO.--Voilà un bien petit pâturage pour tant de moutons. + +SPEED.--Si la terre en est trop chargée, vous feriez mieux de +l'attacher. + +PROTÉO.--Non, tu t'égares, il vaudrait mieux te parquer[6]. + +SPEED.--Oh! monsieur, je me contenterai de moins d'une livre pour +avoir porté votre lettre. + +PROTÉO.--Tu te méprends; je veux parler d'un parc[7]. + +SPEED.--D'une livre à une épingle[8]? Tournez-la de tous les côtés, +c'est trois fois trop peu pour porter une lettre à votre belle. + +PROTÉO.--Mais qu'a-t-elle dit? a-t-elle fait un signe de tête? + +SPEED _fait un signe de tête_.--Bête! + +PROTÉO.--Qui appelles-tu bête[9]? + +SPEED.--Vous vous trompez, monsieur, c'est vous qui avez dit bête, +puisque vous avez pris la peine de le dire, gardez-le pour votre +peine[10]. + +[Note 5: _Mutton laced_ était un terme tellement commun, pour désigner +une courtisane, que la rue la plus fréquentée par ces femmes, à +Clerkenwell, était appelée _Mutton-lane_.] + +[Note 6: Équivoque intraduisible. _Pound_, livre sterling, et _to +pound_, parquer.] + +[Note 7: Speed feint toujours de prendre un mot pour l'autre.] + +[Note 8: _Pin-fold,_ bergerie; _pin_, épingle.] + +[Note 9-10: PROTÉO. _Did she nod_?--SPEED. _I_.--PROTÉO. _Nod I why! +that is noddy_.--SPEED. _You mistook, sir_. + +_Nod_, signe de tête; _to nod_, faire un signe de tête; _noddy_, +nigaud; _I_, je; pauvres équivoques. Le lecteur perd peu de chose si +la traduction est impossible. + +Selon Pope, cette scène aurait été interpolée par les comédiens.] + +PROTÉO.--Non, non, tu le prendras pour avoir porté la lettre. + +SPEED.--Fort bien! je m'aperçois qu'il faut que je supporte avec vous. + +PROTÉO.--Comment! monsieur, que supportez-vous avec moi? + +SPEED.--Pardieu, monsieur, la lettre sans doute, n'ayant que le mot de +bête pour ma peine. + +PROTÉO.--Malepeste, tu as l'esprit vif! + +SPEED.--Et pourtant il ne peut attraper votre bourse paresseuse. + +PROTÉO.--Allons, allons, qu'a-t-elle dit? acquitte-toi promptement de +ton message. + +SPEED.--Acquittez-vous avec votre bourse, afin que nous soyons quittes +tous deux. + +PROTÉO.--Eh bien! voilà pour ta peine; qu'a-t-elle dit? + +SPEED.--Sur ma foi, monsieur, je crois que vous ne la gagnerez pas +aisément. + +PROTÉO.--Quoi donc? t'en a-t-elle laissé tant voir? + +SPEED.--Vraiment, monsieur, je n'ai rien vu d'elle; non, non, pas même +un ducat pour lui avoir remis votre lettre; et puisqu'elle a été si +dure envers moi, qui lui ai porté votre coeur, je crains qu'elle ne +soit aussi dure à vous ouvrir le sien; ne lui donnez pas d'autres +gages d'amour que des pierres, car elle est aussi dure que l'acier. + +PROTÉO.--Comment! elle ne t'a rien dit? + +SPEED.--Non pas seulement: _Tenez, mon ami, prenez cela pour votre +peine_. Pour me prouver votre générosité vous m'avez donné un teston! +Aussi en récompense vous pourrez à l'avenir porter vos lettres +vous-même; et ainsi, monsieur, je vous recommanderai à mon maître. + +PROTÉO.--Va, pars pour sauver du naufrage ton vaisseau, qui ne peut +périr en t'ayant sur son bord; car tu es destiné à périr à terre +d'une mort moins humide. Il me faut envoyer quelque autre messager, je +craindrais que ma Julie ne dédaignât mes lettres, si elle les recevait +d'un aussi indigne facteur. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Vérone. Jardin de la maison de Julie. + +JULIE et LUCETTE. + +JULIE.--Mais dis-moi donc, Lucette, à présent que nous sommes seules, +est-ce que tu voudrais me conseiller de tomber amoureuse[11]? + +[Note 11: Devenir amoureux se dit en anglais: _to fall in love_, tomber +en amour; voilà pourquoi Lucette répond en isolant le verbe _to fall_, +tomber.] + +LUCETTE.--Oui, madame, afin de ne pas trébucher sans vous y attendre. + +JULIE.--Et de toute la belle troupe de gentilshommes que tu vois +tous les jours me faire la cour, lequel est à ton avis le plus digne +d'amour? + +LUCETTE.--S'il vous plait, répétez-moi leurs noms, je vous dirai ce +que je pense suivant mes faibles lumières. + +JULIE.--Que penses-tu du beau chevalier Églamour[12]? + +[Note 12: Il ne faut pas confondre cet _innamorato_ insignifiant avec +le chevalier Églamour, personnage que nous trouvons à Milan, et qui a +juré fidélité et chasteté sur le tombeau de son épouse.] + +LUCETTE.--Que c'est un chevalier au doux langage, élégant et bien +tourné. Mais si j'étais vous, il ne serait jamais à moi. + +JULIE.--Que penses-tu du riche Mercatio? + +LUCETTE.--Très-bien de sa richesse; mais de sa personne, comme ça. + +JULIE.--Et que penses-tu de l'aimable Protéo? + +LUCETTE.--Dieu! Dieu! comme la folie s'empare quelquefois de nous! + +JULIE.--Comment donc? Et pourquoi cette exclamation à propos de son +nom? + +LUCETTE.--Je vous demande pardon, madame, il est honteux à moi, petite +créature que je suis, de juger ainsi d'aimables cavaliers. + +JULIE.--Et pourquoi ne pas traiter Protéo comme les autres? + +LUCETTE.--Eh bien! alors, ils sont tous bien; mais je le trouve le +plus aimable. + +JULIE.--Et ta raison? + +LUCETTE.--Je n'en ai pas d'autre qu'une raison de femme. Je le trouve +le plus aimable, parce que je le trouve le plus aimable. + +JULIE.--Et tu voudrais donc que mon amour se fixât sur lui? + +LUCETTE.--Oui, si vous pensiez que c'est ne pas le mal placer. + +JULIE.--Eh bien! c'est celui de tous qui a fait le moins d'impression +sur moi. + +LUCETTE.--Je crois cependant qu'il est celui de tous qui vous aime le +plus. + +JULIE.--Si peu de paroles indiquent un amour bien faible. + +LUCETTE.--Le feu le mieux renfermé est celui qui brûle le plus. + +JULIE.--Ils n'aiment pas, ceux qui ne montrent point leur amour. + +LUCETTE.--Oh! ils aiment bien moins encore, ceux qui font connaître +leur amour à tout le monde. + +JULIE.--Je voudrais savoir ce qu'il pense. + +LUCETTE.--Lisez cette lettre, madame. + +JULIE, _à Lucette_.--Dis-moi de quelle part? + +LUCETTE.--Vous le verrez en la lisant. + +JULIE.--Dis-moi, dis qui te l'a donnée. + +LUCETTE.--Le page du seigneur Valentin, qui, à ce que je pense, était +envoyé par Protéo. Il voulait vous la remettre à vous-même; mais, +comme il m'a trouvée par les chemins, je l'ai reçue en votre nom: +pardonnez-moi ma faute, madame. + +JULIE.--Vraiment, sur mon honneur, vous êtes une excellente +négociatrice! Comment osez-vous vous prêter à recevoir des lettres +amoureuses et à conspirer contre ma jeunesse? Croyez-moi, vous +choisissez là un bel emploi, et qui vous convient à merveille! Tenez, +reprenez ce papier; songez à le rendre, ou ne reparaissez jamais +devant moi. + +LUCETTE.--Quand on plaide pour l'amour, on mérite une autre récompense +que la haine. + +JULIE.--Voulez-vous sortir? + +LUCETTE.--Afin de vous donner le loisir de réfléchir. + +(Elle sort.) + +JULIE, _seule_.--Et cependant je voudrais bien avoir parcouru cette +lettre. Il serait honteux maintenant de la rappeler et d'aller la +prier de faire une faute pour laquelle je viens de la gronder. Qu'elle +est insensée! comment? Elle sait que je suis fille, et elle ne me +force pas de lire cette lettre! car les filles, par pudeur[13], disent +_non_, et voudraient que le questionneur interprétât ce _non_ par +_oui_. Fi donc! fi donc! que l'amour est fantasque et bizarre! il +ressemble à un enfant capricieux qui égratigne sa nourrice, et qui +l'instant d'après, tout humilié, baise la verge. Avec quelle brutalité +j'ai chassé Lucette, lorsque j'aurais désiré qu'elle restât ici! +avec quelle dureté je me suis étudiée à lui montrer un front irrité, +lorsqu'une joie intérieure forçait mon coeur à sourire! allons, ma +pénitence sera de rappeler Lucette et de lui demander pardon de ma +folie.--Lucette! Lucette! + +[Note 13: _Les filles disent non et le prennent_. Vieux proverbe.] + +(Lucette rentre.) + +LUCETTE.--Que désirez-vous, madame? + +JULIE.--Est-il bientôt l'heure de dîner? + +LUCETTE.--Je le voudrais, afin que vous pussiez passer votre mauvaise +humeur[14] sur le dîner et non sur votre suivante. + +[Note 14: _Stomach_, estomac. Appétit et dépit, mauvaise humeur. _Meat_ +et _maid_ sont aussi des mots de son presque analogue.] + +JULIE.--Qu'est-ce donc que vous relevez là si doucement? + +LUCETTE.--Rien. + +JULIE.--Pourquoi donc vous êtes-vous baissée? + +LUCETTE.--Pour ramasser un papier que j'avais laissé tomber. + +JULIE.--Et n'est-ce donc rien que ce papier? + +LUCETTE.--Non, rien qui me regarde. + +JULIE.--Alors, laissez-le à terre pour ceux qu'il regarde. + +LUCETTE.--Madame, il ne peut leur en imposer, si on l'interprète bien. + +JULIE.--C'est quelque amant sans doute qui vous a écrit une lettre en +vers. + +LUCETTE.--Pour que je puisse chanter ces vers, madame, donnez-moi un +air; je vous prie; vous en savez plusieurs. + +JULIE.--J'en ai le moins possible pour de telles bagatelles; il +vaudrait mieux les chanter sur l'air: _Lumière d'amour_[15]. + +LUCETTE.--Ils sont trop lourds pour un air si léger. + +JULIE.--Lourds! sans doute qu'ils sont chargés d'un refrain[16]? + +LUCETTE.--Oui, et qui serait mélodieux si vous le chantiez. + +JULIE.--Pourquoi ne le chanteriez-vous pas vous-même? + +LUCETTE.--Je ne puis monter si haut. + +JULIE.--Voyons votre chanson.--Eh bien! mignonne? + +LUCETTE.--Continuez sur ce ton et vous la chanterez, et pourtant je +n'aime pas ce ton-là. + +JULIE.--Vous ne l'aimez pas? + +LUCETTE.--Non madame, il est trop aigu[17]. + +JULIE.--Et vous, mignonne, trop impertinente. + +LUCETTE.--Ah! maintenant vous êtes trop dans le mineur[18], et vous +détruisez l'harmonie par une dissonance trop dure; il ne manque qu'un +ténor pour accompagner votre chanson. + +[Note 15: _Light of love_, lumière d'amour ou légère d'amour.] + +[Note 16: _Burden_, refrain ou fardeau.] + +[Note 17: _You are too sharp_, vous êtes trop dans le _dièze_, +équivoque sur le mot _sharp_.] + +[Note 18: _You are too flat_, vous êtes trop dans le _bémol_.] + +JULIE.--Le ténor est étouffé par votre basse continue. + +LUCETTE.--A vrai dire, je fais la basse pour Protéo. + +JULIE.--Ce bavardage ne m'importunera plus; voici le billet avec la +protestation (_Elle déchire la lettre_.) Allez, allez-vous-en, et +laissez là ce papier, vous voudriez le toucher pour me mettre en +colère. + +LUCETTE.--Elle s'y prend d'une manière étrange, mais elle serait +charmée d'avoir à se fâcher pour une seconde lettre. + +(Elle sort.) + +JULIE, _seule_.--Ah! plût à Dieu que je ressentisse ce courroux contre +cette lettre! O mains haïssables, d'avoir déchiré des paroles si +tendres! Ingrats frelons, qui vous nourrissez du miel le plus doux et +qui percez de vos dards l'abeille qui vous le donne! Pour expier ma +faute, je baiserai chaque fragment de cette lettre. Ici est écrit: +_tendre Julie_; ah! plutôt _cruelle Julie!_ Pour te punir de ton +ingratitude, je jette ton nom sur ces pierres et je foule à mes pieds +ton dédain. Voyez. Ici est écrit: _Protéo blessé d'amour_. Pauvre nom +blessé, je veux te recueillir dans mon sein comme dans un lit, jusqu'à +ce que ta blessure soit bien guérie, et voilà comme je la soude avec +un baiser souverain. Mais le nom de _Protéo_ était écrit plusieurs +fois.....--Retiens ton haleine, bon zéphyr, n'emporte pas un seul mot, +et que je retrouve chaque syllabe de la lettre..... excepté mon nom; +pour lui, qu'un tourbillon l'enlève sur la cime affreuse d'un rocher +désert suspendu sur les eaux, et que de là il l'entraîne dans les +flots de la mer irritée! Vois, dans une seule ligne son nom est écrit +deux fois: _Le pauvre malheureux Protéo, le passionné Protéo..... à +la douce Julie_; oui, je veux mettre ces derniers mots en pièces.--Et +cependant, non. Il a si bien su les réunir à son nom infortuné, que +je veux les plier ensemble. Allons, baisez-vous, embrassez-vous, +disputez-vous, faites ce que vous voudrez. + +(Lucette revient.) + +LUCETTE.--Madame, le dîner est prêt, et votre père vous attend..... + +JULIE.--Eh bien! allons. + +LUCETTE.--Comment? Est-ce que ces papiers vont raconter des histoires? + +JULIE.--Si vous en faites cas, il vaut mieux les relever. + +LUCETTE.--Moi, l'on m'a _relevée_ pour les avoir posés à terre; +cependant il ne faut pas qu'il y restent, de peur qu'ils n'y prennent +froid. + +JULIE.--Je vois que vous vous souvenez de loin. + +LUCETTE.--Vraiment, madame, vous pouvez dire ce que vous voyez. Je +vois aussi les choses, bien que vous vous imaginiez que je ferme les +yeux. + +JULIE.--Allons, allons, vous plaît-il de me suivre? + +(Elles sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Appartement de la maison d'Antonio. + +ANTONIO ET PANTHINO. + +ANTONIO.--Dites-moi, Panthino, quel est le grave discours que mon +frère vous tenait dans le cloître? + +PANTHINO.--Il parlait de son neveu Protéo, de votre fils. + +ANTONIO.--Et qu'en a-t-il dit? + +PANTHINO.--Il s'étonne que Votre Seigneurie souffre qu'il passe ici +sa jeunesse, tandis que tant d'autres pères, de moindre distinction, +envoient voyager leurs fils pour chercher de l'avancement, les uns à +la guerre pour y tenter fortune, les autres à la découverte des +îles lointaines[19], d'autres pour s'instruire dans les universités +savantes. Il dit que votre fils Protéo était propre à réussir dans +la plupart de ces exercices, et même dans tous; et il me conjurait de +vous importuner de ne plus lui laisser perdre son temps au logis, car +ce serait un grand inconvénient pour lui, dans un âge avancé, de ne +pas avoir voyagé dans sa jeunesse. + +[Note 19: Les fils de bonne maison voyageaient fréquemment du temps +de Shakspeare, qui regardait les voyages comme propres à former le +caractère et les idées.] + +ANTONIO.--Tu n'as pas grand besoin de m'importuner pour cela; il y a +plus d'un mois que j'y rêve. J'ai bien remarqué la perte de son temps, +et comment, sans l'étude et la connaissance du monde, il ne peut +jamais devenir un homme parfait. L'expérience s'acquiert par +l'application et se perfectionne pas le cours rapide du temps. Dis-moi +donc où il serait le plus à propos de l'envoyer. + +PANTHINO.--Je pense que Votre Seigneurie n'ignore pas que son ami, le +jeune Valentin, est attaché à la cour royale de l'empereur[20]. + +[Note 20: Les empereurs tenaient quelquefois leur cour à Milan; mais, à +peine le poëte nous y aura-t-il conduits qu'il nous introduira, on ne +sait par quel caprice, à la cour du duc.] + +ANTONIO.--Je le sais. + +PANTHINO.--Il serait bon, ce me semble, d'y envoyer aussi votre fils; +là il pourra s'exercer dans les joutes et les tournois, entendre un +beau langage, converser avec des hommes d'un sang illustre, et se +former à tous les exercices dignes de sa jeunesse et de la noblesse de +sa naissance. + +ANTONIO.--J'aime tes avis, tu m'as très-bien conseillé; et, pour +montrer combien j'approuve ton projet, je veux que sur-le-champ il +soit exécuté, et que mon fils parte le plus tôt possible pour la cour +de l'empereur. + +PANTHINO.--Demain, si cela vous convient, il peut accompagner Alphonse +et quelques autres gentilshommes de bonne réputation, qui vont saluer +l'empereur et lui offrir leurs services. + +ANTONIO.--Bonne compagnie; demain Protéo partira avec eux; et, puisque +le voici fort à propos, je vais lui déclarer net ma résolution. + +(Entre Protéo.) + +PROTÉO, _à l'écart._--O douce amie! douces lignes! douce existence! +Voilà sa main! l'interprète de son coeur! Voici ses serments d'amour, +et le gage de son honneur. Ah! si nos pères pouvaient approuver nos +amours, et sceller par leur consentement notre bonheur. O céleste +Julie! + +ANTONIO.--Comment! Quelle est donc cette lettre que vous lisez là? + +PROTÉO.--Sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, ce sont deux mots +d'amitié que m'envoie Valentin, et qui m'ont été remis par un ami qui +arrive de Milan. + +ANTONIO.--Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles. + +PROTÉO.--Il n'y a aucune nouvelle, seigneur; il m'écrit seulement +combien la vie qu'il mène est heureuse, combien il est aimé par +l'empereur; il me souhaite avec lui pour partager son bonheur. + +ANTONIO.--Et que pensez-vous de son désir? + +PROTÉO.--Je pense, seigneur, comme un fils obéissant qui dépend de son +père, et non des voeux de l'amitié. + +ANTONIO.--Ma volonté s'accorde parfaitement avec son désir; n'allez +pas hésiter sur un parti que je vous propose si brusquement; car +ce que je veux, je le veux, et tout finit là. Je suis décidé à vous +envoyer passer quelque temps, avec Valentin, à la cour de l'empereur. +Vous recevrez de moi une pension semblable à celle que sa famille lui +donne pour sa subsistance. Soyez prêt à partir dès demain: point de +prétextes. Je le veux absolument. + +PROTÉO.--Mais, seigneur, je ne puis pas sitôt être pourvu de tout; je +vous conjure de m'accorder un jour ou deux. + +ANTONIO.--Vois-tu, tout ce dont tu auras besoin, on te l'enverra +quand tu seras parti; plus de retard; il faut partir demain. Suis-moi, +Panthino; tu vas t'occuper de hâter ses préparatifs. + +(Antonio et Panthino sortent.) + +PROTÉO, _seul_.--Ainsi j'ai évité le feu dans la crainte de me brûler, +et je me suis jeté dans la mer où je me suis noyé. Je craignais +de montrer à mon père la lettre de Julie, de peur qu'il n'eût des +objections à mon amour; et c'est de mon excuse même qu'il se prévaut +contre mon amour. Oh! que le printemps de l'amour ressemble bien à +l'éclat incertain d'un jour d'avril, qui tantôt montre toute la beauté +du soleil, et qu'à chaque instant un nuage vient obscurcir! + +(Panthino revient.) + +PANTHINO.--Seigneur Protéo, votre père vous demande. Il est +très-pressé: ainsi, je vous prie, allez vite. + +PROTÉO.--Quoi, j'en suis là! Mon coeur y consent, et mille fois +cependant il me dit _non_. + +(Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Milan. Appartement dans le palais du duc. + +VALENTIN et SPEED. + +SPEED.--Votre gant, monsieur. + +VALENTIN.--Ce n'est pas le mien; j'ai mes gants. + +SPEED.--Celui-ci, cependant, pourrait bien être aussi le vôtre, +quoiqu'il n'y en ait qu'un[21]. + +[Note 21: Il paraît que _on_ et _one_ se prononçaient jadis de même. +Speed joue ici sur ces deux mots.] + +VALENTIN.--Laisse-moi le voir; ah! oui, donne, il est à moi! doux +ornement qui pare une main divine!--Ah! Silvie, Silvie! + +SPEED.--Madame Silvie! madame Silvie! + +VALENTIN.--Eh bien! faquin. + +SPEED.--Oh! monsieur, elle n'est pas là pour nous entendre. + +VALENTIN.--Qui t'a commandé de l'appeler? + +SPEED.--Vous-même, monsieur, ou je ne vous ai pas bien compris. + +VALENTIN.--Je vous dis que vous êtes trop empressé. + +SPEED.--Et j'ai été grondé hier d'être trop lent. + +VALENTIN.--Allons, c'est bien; dis-moi si tu connais madame Silvie! + +SPEED.--Celle qu'aime Votre Honneur? + +VALENTIN.--Comment sais-tu que je l'aime? + +SPEED.--Ma foi! par tous ces signes particuliers: d'abord, vous avez +appris, à l'exemple du seigneur Protéo, à croiser vos bras comme un +homme mécontent, à goûter une chanson d'amour comme un rouge-gorge, à +vous promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme un écolier +qui a perdu son _A b c_, à pleurer comme une jeune fille qui vient +d'enterrer sa grand'mère, à jeûner comme un malade qui est à la diète, +à veiller les nuits comme un homme qui craint les voleurs, à parler +d'un ton plaintif comme un mendiant à la Toussaint[22]. Vous aviez +coutume, quand vous vous mettiez à rire, de chanter comme un coq; +quand vous vous promeniez, vous aviez la démarche assurée du lion; +quand vous jeûniez, ce n'était jamais qu'immédiatement après le dîner; +quand vous étiez triste, c'était parce que vous manquiez d'argent; et +à présent votre maîtresse a opéré en vous une si grande métamorphose +que, lorsque je vous regarde, je puis à peine croire que vous soyez +mon maître. + +[Note 22: C'est aux approches de l'hiver que les mendiants abondent.] + +VALENTIN.--Est-ce qu'on remarque en moi tous ces signes-là? + +SPEED.--Hors de vous. + +VALENTIN.--Hors de moi? ce n'est pas possible! + +SPEED.--Oui, hors de vous. Et rien n'est plus vrai, car _hors vous_ +personne ne serait aussi simple. Mais vous êtes si certainement +_hors de vous_[23], grâce à ces folies, que ces folies sont en vous et +brillent au travers de vous-même, comme l'urine dans un vase, de sorte +qu'aucun oeil ne vous peut voir sans faire comme un médecin et deviner +votre maladie. + +[Note 23: _Without_ signifie _dehors_ et _sans_, _hors_, _hormis_.] + +VALENTIN.--Mais réponds-moi donc; connais-tu madame Silvie? + +SPEED.--Celle sur qui vous fixez toujours les yeux au souper? + +VALENTIN.--L'as-tu remarqué?--Eh bien! c'est elle-même. + +SPEED.--Non, monsieur, je ne la connais pas. + +VALENTIN.--Tu as remarqué que j'attachais mes yeux sur elle, et +cependant tu ne la connais pas? + +SPEED.--Elle n'est pas disgraciée, seigneur[24]? + +[Note 24: _Hard favoured_; le mot _favour_ veut dire _grâce du +visage_.] + +VALENTIN.--Non, mon garçon! elle a plus de grâce que de beauté. + +SPEED.--Monsieur, je sais bien cela. + +VALENTIN.--Que sais-tu? + +SPEED.--Qu'elle n'est pas aussi bien dans sa personne que dans vos +bonnes grâces. + +VALENTIN.--Je veux dire que sa beauté est exquise, mais que ses grâces +sont infinies. + +SPEED.--C'est parce que l'une est peinte et que les autres sont sans +mesure. + +VALENTIN.--Que veux-tu dire par _peinte_ et sans mesure[25]? + +[Note 25: _Out of count_, hors de compte.] + +SPEED.--Vraiment, monsieur, elle s'est tellement peinte pour se rendre +belle, que personne ne se donne la peine de mesurer sa beauté. + +VALENTIN.--Et pour qui me prends-tu, moi qui fais grand cas de sa +beauté? + +SPEED.--Vous ne l'avez jamais vue depuis qu'elle est enlaidie. + +VALENTIN.--Y a-t-il longtemps qu'elle est enlaidie? + +SPEED.--Depuis que vous l'aimez. + +VALENTIN.--Je l'ai toujours aimée depuis que je l'ai vue, et je la +trouve toujours belle. + +SPEED.--Si vous l'aimez, vous ne pouvez pas la voir. + +VALENTIN.--Pourquoi? + +SPEED.--Parce _que_ l'amour est aveugle. Oh! si vous aviez mes yeux, +ou si les vôtres étaient encore aussi clairvoyants qu'ils l'étaient +lorsque vous reprochiez à Protéo d'aller sans jarretières! + +VALENTIN.--Que verrais-je donc? + +SPEED.--Votre folie actuelle et son extrême laideur; car Protéo, étant +amoureux, n'y voyait plus pour attacher ses bas; et vous, amoureux à +votre tour, vous n'y voyez pas pour mettre les vôtres. + +VALENTIN.--Alors, mon garçon, tu es amoureux aussi, à ce qu'il me +paraît? car hier au matin tu n'as pas pu voir à nettoyer mes souliers. + +SPEED.--Cela est vrai, monsieur; j'étais amoureux de mon lit: je vous +remercie de m'avoir secoué pour mon amour; j'en suis devenu plus hardi +à vous tancer sur le vôtre. + +VALENTIN.--Enfin je demeure[26] amoureux d'elle. + +[Note 26: Opposition entre les verbes _to stand_, rester debout, et +_set_, partir, ou _sit_, s'asseoir.] + +SPEED.--Je voudrais que vous _partissiez_, votre amour aurait bientôt +cessé. + +VALENTIN.--Hier au soir, elle m'a ordonné d'écrire des vers à +quelqu'un qu'elle aime. + +SPEED.--Et vous avez écrit? + +VALENTIN.--Oui. + +SPEED.--N'avez-vous point écrit un peu de travers? + +VALENTIN.--Je m'en suis acquitté de mon mieux. Mais silence, la voici +elle-même. + +(Entre Silvie.) + +SPEED, _à part_.--O la bonne pièce! ô l'excellente marionnette! Il va +maintenant lui servir d'interprète. + +VALENTIN.--Madame et souveraine maîtresse, mille bonjours. + +SPEED, _à part_.--Oh! donnez-nous un _bonsoir_, cela vaut un million +de compliments. + +SILVIE.--Monsieur Valentin, mon serviteur[27], je vous en souhaite deux +mille. + +[Note 27: Au temps de Shakspeare les dames appelaient leurs amants +leurs serviteurs. Nous voyons encore dans _le Devin du village_: + +_J'ai perdu mon serviteur_...] + +SPEED.--Ce serait à mon maître à lui payer l'intérêt, et c'est elle +qui le lui paye. + +VALENTIN.--Comme vous me l'avez ordonné, j'ai écrit votre lettre à cet +heureux ami que vous ne nommez pas; j'aurais eu beaucoup de répugnance +à la continuer, sans mon obéissance envers votre Seigneurie. + +SILVIE.--Je vous remercie, mon aimable serviteur; c'est fait +très-habilement. + +VALENTIN.--Croyez-moi, madame, cela a été rude, car ne sachant à +qui elle est adressée, j'écrivais à l'aventure, avec beaucoup +d'incertitude. + +SILVIE.--Peut-être trouvez-vous que cela vous a donné trop d'embarras? + +VALENTIN.--Non, madame; si cela vous est utile, commandez-moi d'en +écrire mille fois davantage; et cependant..... + +SILVIE.--Une très-jolie phrase! Bien, je devine le reste; et cependant +je ne le dirai pas..... cependant je ne m'en embarrasse guère... et +cependant reprenez cette lettre... Cependant je vous remercie, ne +voulant plus, monsieur, vous importuner à l'avenir. + +SPEED, _à part_.--Oh! cependant vous y reviendrez; et nous entendrons +cependant encore un autre _cependant_. + +VALENTIN.--Que veut dire Votre Seigneurie? Cette lettre ne vous plaît +pas? + +SILVIE.--Oui, oui, les vers sont très-bien écrits; mais puisque vous +l'avez fait avec répugnance, reprenez-les.--Reprenez-les donc. + +VALENTIN.--Madame, ils sont pour vous. + +SILVIE.--Oui, oui, vous les avez écrits, monsieur, à ma prière; mais +je n'en veux pas, ils sont pour vous; j'aurais désiré qu'ils fussent +inspirés par un sentiment plus tendre. + +VALENTIN.--Si vous le désirez, madame, je vais en recommencer une +autre. + +SILVIE.--Et quand elle sera écrite, lisez-la pour l'amour de moi. Si +elle vous plaît, c'est bien; sinon, alors, c'est bien encore. + +VALENTIN.--Si elle me plaît, madame! Quoi donc? + +SILVIE.--Oui, si elle vous plaît, gardez-la pour votre peine, et +bonjour, mon serviteur. + +(Elle sort.) + +SPEED.--O finesse inaperçue, inexplicable, invisible comme le nez +au milieu du visage ou une girouette sur la pointe d'un clocher. Mon +maître lui fait la cour, et elle a enseigné à son amant, qui était son +écolier, le moyen de devenir son professeur. O l'excellente ruse! en +imagina-t-on jamais une plus adroite? Comment! choisir mon maître pour +secrétaire, pour s'écrire la lettre à lui-même! + +VALENTIN.--Eh bien! faquin, sur quoi raisonnes-tu là tout seul? + +SPEED.--Moi, monsieur, je faisais des rimes. C'est vous qui avez la +raison. + +VALENTIN.--De faire quoi? + +SPEED.--De servir d'interprète à madame Silvie. + +VALENTIN.--Pour qui? + +SPEED.--Pour vous-même. Comment! elle vous fait la cour par figure? + +VALENTIN.--Quelle figure? + +SPEED.--Par une lettre, veux-je dire. + +VALENTIN.--Mais elle ne m'a point écrit. + +SPEED.--A quoi bon vous écrire, puisqu'elle vous a fait écrire à +vous-même? Comment! vous ne vous apercevez pas de l'artifice? + +VALENTIN.--Non, crois-moi. + +SPEED.--Non certainement, en vous croyant, monsieur; mais vous n'avez +donc pas remarqué ses instances[28]? + +[Note 28: _Her earnest_, son air sérieux, ses instances, et aussi _ses +arrhes_. Speed ne laisse pas échapper une seule occasion de faire un +jeu de mots.] + +VALENTIN.--Elle ne m'a rien donné qu'un reproche. + +SPEED.--Mais elle vous a donné une lettre? + +VALENTIN.--C'est la lettre que j'ai écrite à son ami. + +SPEED.--Cette lettre, elle l'a remise; et voilà qui explique tout. + +VALENTIN.--Je voudrais bien qu'il n'y eût rien de pire. + +SPEED.--Je vous garantis que c'est comme je vous le dis: _car vous +lui avez souvent écrit, et elle, par modestie ou faute d'un moment de +loisir, elle n'a pu vous répondre, peut-être aussi elle a craint qu'un +messager ne trahit le secret de son coeur, et voilà pourquoi elle a +voulu que son amant lui-même écrivit à son amant_. Tout ce que je vous +dis est vrai à la lettre.--Mais à quoi rêvez-vous là, monsieur? voici +l'heure de dîner. + +VALENTIN.--J'ai dîné. + +SPEED.--Fort bien; mais écoutez-moi, monsieur: quoique l'Amour, ce +caméléon[29], puisse vivre d'air, je suis un de ceux qui se nourrissent +de mets solides, et je voudrais bien avoir à manger. Ah! ne soyez pas +comme votre maîtresse; laissez-vous émouvoir, laissez-vous émouvoir. + +(Ils sortent.) + +[Note 29: On a cru longtemps que le caméléon se nourrissait d'air.] + + + +SCÈNE II + + +Vérone.--Appartement dans la maison de Julie. + +_Entrent_ PROTÉO, JULIE. + +PROTÉO.--Prenez patience, ma chère Julie. + +JULIE.--Il le faut bien, puisqu'il n'y a plus de remède. + +PROTÉO.--Aussitôt qu'il me sera possible, je reviendrai. + +JULIE.--Si vous ne changez pas, votre retour sera bien plus prompt. +Gardez ce souvenir pour l'amour de Julie. + +(Elle lui donne son anneau.) + +PROTÉO.--Alors, nous ferons donc un échange; tenez, prenez ceci. + +JULIE.--Scellons cet accord d'un tendre et saint baiser. + +PROTÉO.--Voici ma main pour gage d'une éternelle constance; et si +jamais il se passe une heure dans le jour où je ne soupire pas pour +ma Julie, que l'heure suivante m'amène quelque grand malheur qui me +punisse d'avoir oublié mon amante! Mon père m'attend; ne me répondez +plus rien. C'est l'heure de la marée, non pas celle de tes larmes. +Ces flots-là m'arrêteraient plus longtemps que je ne dois. (_Julie +sort._)--Adieu, ma Julie.--Quoi! elle me quitte sans dire une +parole.--Ah! c'est là le véritable amour; il ne peut parler; et la +sincérité se prouve mieux par les actions que par les paroles. + +(Arrive Panthino.) + +PANTHINO.--Seigneur Protéo, on vous attend. + +PROTÉO.--Allons, je viens, je viens. Hélas! cette séparation rend les +pauvres amants muets. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Milan.--Une rue. + +LAUNCE _entre en conduisant un chien_. + +LAUNCE.--Non, cette heure se passera encore avant que j'aie fini de +pleurer; toute la race des Launce a ce défaut. J'ai reçu ma part comme +l'enfant prodigue, et je vais accompagner le seigneur Protéo à la cour +de l'empereur. Je crois que mon chien _Crab_ est le plus insensible +des chiens; ma mère pleurait, mon père gémissait, ma soeur criait, +notre servante hurlait, notre chat se tordait les _mains_, et toute la +maison était dans la plus profonde douleur; et cependant ce roquet +au coeur dur n'a pas versé une larme.--C'est une pierre, un véritable +caillou, et il n'y a pas plus de pitié en lui que dans un chien. Un +_juif_ aurait pleuré en voyant nos adieux; au point que ma grand'mère, +qui n'a point d'yeux, s'est rendue aveugle à force de pleurer à +notre séparation.--Voyons, je vais vous montrer comme tout cela est +arrivé.--Ce soulier est mon père; non, ce soulier gauche, c'est mon +père; non, non, ce soulier gauche est ma mère; non, cela ne peut pas +être non plus.--Oui, c'est cela, c'est cela.--Il a la plus mauvaise +semelle.--Ce soulier qui est percé, c'est ma mère; et celui-ci, c'est +mon père.--Je veux être pendu si cela n'est pas vrai.--A présent, +monsieur, ce bâton est ma soeur; car, vous le voyez, elle est blanche +comme un lis, et elle est aussi mince qu'une baguette. Ce chapeau, +c'est Annette, notre servante; je suis le chien; non, le chien est +lui-même, et je suis le chien.--Ha! ha! le chien est moi, et je suis +moi!--Oui. oui, c'est cela.--Maintenant, je m'en vais à mon père: +_Mon père, votre bénédiction._--Maintenant, le soulier devrait tant +pleurer, qu'il ne peut dire un mot.--Maintenant j'embrasse mon père; +eh bien! il pleure encore davantage.--Maintenant je vais à ma mère. +Oh! si à présent elle pouvait parler! mais elle est comme une femme de +bois. Allons, que je l'embrasse.--Oui, et voilà que ma mère a perdu +la respiration. Maintenant je m'en vais à ma soeur.--Entendez-vous ses +gémissements?--Et le chien pendant tout ce temps-là ne répand pas une +larme, ne dit pas un mot. Mais voyez comme j'abats ici la poussière +avec mes larmes! + +(Entre Panthino.) + +PANTHINO.--Launce, allons, allons, à bord. Ton maître est déjà sur le +vaisseau, et il te faut courir après lui à force de rames. Qu'y a-t-il +donc? pourquoi pleures-tu? Allons, baudet, tu perdras la marée si tu +restes ici plus longtemps. + +LAUNCE.--Qu'importe que la marée soit perdue! c'est le plus cruel +amarré que jamais homme ait _amarré_[30]. + +[Note 30: Amarré, attaché.] + +PANTHINO.--Que veux-tu dire par marée cruelle? + +LAUNCE.--Eh! celui qui est _amarré_ ici. _Crab_, mon chien..... + +PANTHINO.--Bah! imbécile; je veux dire que tu perdras _le flux_; et +en perdant _le flux_, tu perdras ton voyage; et perdant ton voyage, +tu perdras ton maître, et perdant ton maître, tu perdras ton service; +perdant ton service... pourquoi veux-tu me fermer la bouche? + +LAUNCE.--De peur que tu ne perdes ta langue. + +PANTHINO.--Comment pourrais-je perdre ma langue? + +LAUNCE.--Dans ton conte. + +PANTHINO.--Dans ta queue[31]. + +LAUNCE.--Moi, perdre la marée, le voyage, le maître et le service?--La +marée! tu ne sais donc pas que si la mer était tarie, je la remplirais +de mes larmes; et que si les vents étaient tombés, je pousserais le +bateau avec mes soupirs? + +PANTHINO.--Allons, partons, Launce; on m'a envoyé t'appeler. + +LAUNCE.--Appelle-moi[32] comme tu voudras. + +PANTHINO.--Veux-tu t'en aller? + +LAUNCE.--Oui, je m'en vais. + +(Ils sortent.) + +[Note 31: _Tail_, queue, et _tale_ conte, se prononcent de même.] + +[Note 32: _To call_, appeler, chercher.] + + + +SCÈNE IV + + +Milan.--Appartement dans le palais du duc. + +VALENTIN, SILVIE, THURIO et SPEED. + +SILVIE.--Mon serviteur! + +VALENTIN.--Ma maîtresse! + +SPEED.--Monsieur, le seigneur Thurio ne vous voit pas d'un bon oeil. + +VALENTIN.--Oui, mon garçon, c'est l'amour qui en est cause. + +SPEED.--Pas l'amour qu'il a pour vous. + +VALENTIN.--Alors celui qu'il a pour ma maîtresse? + +SPEED.--Il serait bon que vous le corrigeassiez. + +SILVIE, _à Valentin_.--Mon serviteur, vous êtes triste. + +VALENTIN.--Il est vrai que je le parais. + +THURIO.--Paraissez-vous ce que vous n'êtes pas? + +VALENTIN.--Cela est possible. + +THURIO.--Vous vous contrefaites donc? + +VALENTIN.--Comme vous. + +THURIO.--En quoi parais-je ce que je ne suis pas? + +VALENTIN.--Sage. + +THURIO.--Quelle preuve avez-vous du contraire? + +VALENTIN.--Votre folie. + +THURIO.--Et où trouvez-vous ma folie? + +VALENTIN.--Je la trouve dans votre pourpoint[33]. + +[Note 33: _To quote_, citer, et _coat_, habit, se prononcent de même.] + +THURIO.--Mon pourpoint est un doublé. + +VALENTIN.--Eh bien! je doublerai votre folie. + +THURIO.--Comment? + +SILVIE.--Quoi, vous êtes fâché, seigneur Thurio? Vous changez de +couleur. + +VALENTIN.--Laissez-le faire, madame, c'est une espèce de _caméléon_. + +THURIO.--Qui a beaucoup plus d'envie de vivre de votre sang que de +_votre air_. + +VALENTIN.--Vous avez dit, monsieur? + +THURIO.--Oui, monsieur, et fini aussi pour cette fois. + +VALENTIN.--Je le sais, monsieur; vous avez toujours fini avant de +commencer. + +SILVIE.--Une jolie volée de paroles, messieurs, et vivement tuées. + +VALENTIN.--Cela est vrai, madame, et nous en remercions la _donneuse_. + +SILVIE.--Et qui est-ce, mon serviteur? + +VALENTIN.--Vous-même, madame, car vous nous avez donné le feu. M. +Thurio emprunte son esprit aux regards de Votre Seigneurie, et il +dépense gracieusement ce qu'il emprunte en votre compagnie. + +THURIO.--Monsieur, si vous dépensiez avec moi parole pour parole, +j'aurais bientôt fait faire banqueroute à votre esprit. + +VALENTIN.--Je le sais bien, monsieur; vous tenez une banque de +paroles, et c'est, je pense, la seule monnaie dont vous payez vos +gens; car il paraît, à leur livrée râpée, qu'ils ne vivent que de +paroles toutes sèches. + +SILVIE.--C'en est assez, messieurs, c'en est assez; voici mon père. + +(Le duc entre.) + +LE DUC.--Eh bien! Silvia, ma fille, te voilà serrée de bien près, te +voilà fortement assiégée.--Seigneur Valentin, votre père est en bonne +santé. Que diriez-vous à la lettre d'un de vos amis qui vous annonce +de très-bonnes nouvelles? + +VALENTIN.--Monseigneur, je serai reconnaissant envers tout messager +venu de là qui m'apportera de bonnes nouvelles. + +LE DUC.--Connaissez-vous don Antonio, votre compatriote? + +VALENTIN.--Oui, mon bon seigneur; je le connais pour un gentilhomme +de considération et d'une grande réputation, et son mérite n'est point +au-dessous de sa grande réputation. + +LE DUC.--N'a-t-il pas un fils? + +VALENTIN.--Oui, monseigneur, et un fils qui mérite bien l'estime et +l'honneur d'un tel père. + +LE DUC.--Vous le connaissez bien. + +VALENTIN.--Je le connais comme moi-même, car dès la plus tendre +enfance nous avons été liés et nous avons passé nos jours ensemble. +Pour moi, je n'ai jamais été qu'un paresseux qui perdais le précieux +bienfait du temps, au lieu de revêtir ma jeunesse de célestes +perfections. Mais pour Protéo (car c'est ainsi qu'on le nomme), il +fait le plus digne usage de ses journées. Il est très-jeune d'années, +mais il est vieux d'expérience. Sa tête n'est point encore mûrie par +le temps, mais son jugement est mûr; en un mot (car son mérite +est au-dessus de tous mes éloges), il est accompli de personne et +d'esprit, avec toute la bonne grâce qui peut orner un gentilhomme. + +LE DUC.--Vraiment, seigneur Valentin, s'il tient ce que vous +promettez, il est aussi digne d'être l'amant d'une impératrice que +propre à être le conseiller d'un empereur. Eh bien! monsieur, ce +gentilhomme vient d'arriver à ma cour, recommandé par de grands +seigneurs, et il se propose de passer ici quelque temps. Je pense que +ce n'est pas là pour vous une nouvelle désagréable. + +VALENTIN.--Si j'avais souhaité quelque chose, c'eût été lui. + +LE DUC.--Recevez-le donc comme il le mérite, Silvie, et vous, seigneur +Thurio, c'est à vous que je parle; car pour Valentin je n'ai pas +besoin de l'y exhorter. Je vais vous l'envoyer tout à l'heure. + +VALENTIN.--C'est ce gentilhomme dont je vous ai dit, mademoiselle, +qu'il serait venu avec moi, si les beaux yeux de sa maîtresse +n'avaient enchaîné les siens. + +SILVIE.--Apparemment qu'elle leur a rendu la liberté, sur quelque +autre gage de sa foi. + +VALENTIN.--Non certainement, je crois qu'elle les retient encore +prisonniers. + +SILVIE.--Il serait donc aveugle, et s'il l'était, comment pourrait-il +trouver son chemin pour vous chercher? + +VALENTIN.--Oh! madame, l'Amour a vingt paires d'yeux. + +THURIO.--On dit que l'Amour n'en a pas même un. + +VALENTIN.--Pour voir des amants comme vous, Thurio. L'Amour ferme les +yeux sur les objets désagréables. + +(Arrive Protéo.) + +SILVIE.--Finissons, finissons donc, voici le gentilhomme. + +VALENTIN.--Sois le bienvenu, cher Protéo. Maîtresse, je vous en +conjure, témoignez-lui qu'il est le bienvenu, par quelque faveur +particulière. + +SILVIE.--Son mérite est garant qu'il sera bien accueilli, si c'est +celui dont vous avez tant de fois désiré des nouvelles. + +VALENTIN.--Maîtresse, c'est lui-même. Noble dame, permettez-lui de +servir avec moi Votre Seigneurie. + +SILVIE.--Je suis une trop petite dame pour un si illustre serviteur. + +PROTÉO.--Non, aimable dame; c'est moi qui suis un serviteur indigne du +regard d'une aussi belle maîtresse. + +VALENTIN.--Laissez vos excuses sur votre peu de mérite; dame aimable, +daignez le prendre pour votre serviteur. + +PROTÉO.--Je puis me vanter de mon zèle, rien de plus. + +SILVIE.--Et jamais le zèle n'a manqué de trouver sa récompense. +Serviteur, vous êtes le bienvenu auprès d'une maîtresse indigne de +vous. + +PROTÉO.--Je tuerais tout autre que vous qui oserait dire cela. + +SILVIE.--Que vous êtes le bienvenu? + +PROTÉO.--Non, que vous n'êtes pas digne de moi. + +(Entre un domestique.) + +LE DOMESTIQUE.--Madame, le duc votre père demande à vous parler. + +SILVIE.--Je me rends à ses ordres.--(_Le domestique sort._) Venez, +seigneur Thurio, suivez-moi; encore une fois, mon nouveau serviteur, +soyez le bienvenu. Je vous laisse ici vous entretenir de vos affaires +domestiques; aussitôt que vous aurez fini, je m'attends à entendre +parler de vous. + +PROTÉO.--Nous irons tous les deux recevoir les ordres de Votre +Seigneurie. + +(Silvie, Thurio, Speed sortent.) + +VALENTIN.--Dis-moi à présent comment se porte tout le monde, là d'où +tu viens. + +PROTÉO.--Ta famille est en bonne santé et m'a chargé de mille +compliments pour toi. + +VALENTIN.--Et la tienne? + +PROTÉO.--J'ai aussi laissé tous mes parents en bonne santé. + +VALENTIN.--Comment va ta maîtresse? Tes amours prospèrent-ils? + +PROTÉO.--Mes récits d'amour avaient coutume de t'ennuyer; je sais que +tu n'aimes pas à parler d'amour. + +VALENTIN.--Ah! Protéo! ma vie est bien changée aujourd'hui: j'ai fait +pénitence d'avoir méprisé l'amour. Il s'est bien vengé de ces dédains +par les jeûnes cruels, les soupirs de contrition, les larmes des nuits +et les angoisses du jour. En punition de mes mépris, l'amour a banni +le sommeil de mes yeux asservis et les a forcés de veiller sans cesse +les chagrins de mon coeur. O mon cher Protéo! l'amour est un maître +puissant, et il m'a tant humilié, que je confesse qu'il n'est point de +maux comparables à ses châtiments, comme il n'est point de bonheur +sur la terre comparable à son service. Ne me parle plus maintenant +que d'amour. Maintenant je déjeune, je dîne, je soupe et je dors rien +qu'avec le nom de l'amour. + +PROTÉO.--C'en est assez; je lis ton sort dans tes yeux. Est-ce là +l'idole que tu adores? + +VALENTIN.--Elle-même.--Dis-moi, n'est-ce pas un ange céleste? + +PROTÉO.--Non, mais c'est une perfection terrestre. + +VALENTIN.--Dis qu'elle est divine. + +PROTÉO.--Je ne veux pas flatter. + +VALENTIN.--Oh! flatte-moi, l'amour se complaît dans les louanges. + +PROTÉO.--Quand j'étais malade, tu me donnais d'amères pilules, et je +dois t'en faire avaler de semblables à mon tour. + +VALENTIN.--Dis au moins la vérité sur Silvie; si tu ne veux pas +qu'elle soit une divinité, avoue du moins qu'elle est la première +souveraine de toutes les créatures de la terre. + +PROTÉO.--Si tu en exceptes ma maîtresse. + +VALENTIN.--Non, mon cher ami, n'en excepte aucune, à moins que tu ne +veuilles faire injure à ma bien-aimée. + +PROTÉO.--N'ai-je pas raison de préférer la mienne? + +VALENTIN.--Et je veux même t'aider aussi à la préférer; elle méritera +l'honneur suprême de porter la queue traînante de ma maîtresse, de +peur que la terre ignoble ne puisse par hasard voler un baiser à ses +vêtements, et que fière d'une si grande faveur, elle ne dédaigne de +nourrir les fleurs[34] de l'été et ne rende éternelles les rigueurs de +l'hiver. + +[Note 34: _Estate tumentes_.] + +PROTÉO.--Quoi donc, Valentin! qu'est-ce donc que toute cette +forfanterie? + +VALENTIN.--Pardonne-moi, Protéo, je n'en puis jamais dire assez pour +louer celle dont le mérite efface tout autre mérite. Elle est seule de +son espèce. + +PROTÉO.--Eh bien, laisse-la seule. + +VALENTIN.--Non! pour l'univers entier. Sais-tu, Protéo, qu'elle est +à moi, et que je suis aussi riche de posséder un pareil joyau, que le +seraient vingt mers dont tous les grains de sable seraient autant de +perles, les flots un délicieux nectar, et les rochers de l'or pur. +Pardonne, si le délire de mon amour ne me permet pas de penser à +toi. Mon imbécile rival, que le père aime, uniquement à cause de ses +immenses richesses, vient de partir avec elle, et il faut que je les +suive, car l'amour, tu le sais, est plein de jalousie. + +PROTÉO.--Mais elle t'aime? + +VALENTIN.--Oui, et nous sommes fiancés. Il y a plus, l'heure de notre +mariage et le plan adroit de notre évasion sont décidés, je dois +monter à sa fenêtre par une échelle de cordes, nous avons combiné tous +nos projets, et nous sommes convenus de tout pour assurer mon bonheur. +Mon cher Protéo, viens avec moi dans ma chambre, et dans cette +importante conjoncture, aide-moi de tes conseils. + +PROTÉO.--Va devant, je te rejoindrai bientôt; il faut que j'aille au +port faire débarquer plusieurs effets dont j'ai un pressant besoin, et +aussitôt après je me rendrai chez toi. + +VALENTIN.--Tu vas faire diligence? + +PROTÉO.--Sans doute. (_Valentin sort_.) Comme une chaleur dissipe une +autre chaleur, ou comme un clou en chasse un autre, le souvenir de +mon ancien amour est entièrement effacé par un nouvel objet: est-ce +l'impression qu'ont reçue mes yeux, ou les éloges de Valentin? Est-ce +le vrai mérite de Silvie, ou le jugement faux de ma mauvaise foi, qui +me fait raisonner ainsi contre toute raison?--Elle est belle, mais +elle est belle aussi, la Julie que j'aime... que j'ai aimée, car mon +amour s'est évaporé. Semblable à une image de cire[35] devant le feu, +il n'a conservé aucune trace de ce qu'il était. Je sens que mon +amitié pour Valentin est refroidie, et que je ne l'aime plus comme je +l'aimais.--Oh! c'est que j'aime trop sa maîtresse, et voilà pourquoi +je l'aime si peu. Que deviendra donc ma passion quand je la connaîtrai +mieux, puisque je commence à l'aimer ainsi sans la connaître? Ce que +j'ai vu d'elle n'est encore que son portrait[36], et il a ébloui +les yeux de ma raison; mais quand je considérerai l'éclat de ses +perfections, il n'y a pas de raison pour que je n'en perde pas la vue. +Si je puis surmonter mon coupable amour, je le ferai, sinon je mettrai +tout en oeuvre pour obtenir Silvie. + +(Il sort.) + +[Note 35: Allusion aux figures de cire que faisaient les sorcières pour +représenter les personnes qu'elles vouaient à la mort.] + +[Note 36: Il n'a vu que le portrait de Silvie, parce qu'il n'a pas +encore eu le temps de se convaincre que les qualités de son coeur +égalent les charmes de son visage. Il n'y a point ici d'oubli ni +d'inconséquence comme le veut Johnson.] + + + +SCÈNE V + + +Rue de Milan. + +SPEED et LAUNCE. + +SPEED.--Launce, sur mon honneur, sois le bienvenu à Milan. + +LAUNCE.--Ne te parjure pas, mon garçon, car je ne suis pas bienvenu +ici; j'en reviens toujours à dire qu'un homme n'est jamais perdu sans +ressource tant qu'il n'est pas pendu, et que jamais il n'est bienvenu +dans un endroit, jusqu'à ce qu'on ait payé certain écot, et que +l'hôtesse lui ait dit: Soyez le bienvenu. + +SPEED.--Viens avec moi, écervelé, je vais te mener tout à l'heure dans +une taverne où, pour une pièce de dix sous, on te dira dix mille fois: +Soyez le bienvenu. Mais dis-moi comment ton maître a quitté madame +Julie. + +LAUNCE.--Ma foi, après s'être embrassés fort sérieusement, ils se sont +séparés en riant. + +SPEED.--Mais l'épousera-t-elle? + +LAUNCE.--Non. + +SPEED.--Comment donc? l'épousera-t-il, lui? + +LAUNCE.--Non; ils ne s'épouseront ni l'un ni l'autre. + +SPEED.--Ils sont donc désunis? + +LAUNCE.--Ils sont unis comme les deux moitiés d'un poisson. + +SPEED.--Où en sont donc les choses avec eux? + +LAUNCE.--Quand l'un est bien, l'autre l'est aussi. + +SPEED.--Quel âne tu fais! je ne te comprends pas. + +LAUNCE.--Et toi, quel butor tu es, de ne pas me comprendre! mon bâton +me comprend. + +SPEED.--Que dis-tu? + +LAUNCE.--Eh! je dis ce que je fais. Regarde: je ne fais que m'appuyer, +et mon bâton me comprend. + +SPEED.--Oui, il est sous toi, en effet. + +LAUNCE.--Eh bien! être dessous et comprendre, c'est tout un[37]. + +[Note 37: _Stand under_ et _under stand_, c'est la même chose selon +Launce.] + +SPEED.--Mais dis-moi la vérité; ce mariage se fera-t-il? + +LAUNCE.--Demande-le à mon chien; s'il te dit oui, il se fera; s'il te +dit non, il se fera; s'il remue la queue et qu'il ne dise rien, il se +fera. + +SPEED.--La fin de tout cela est donc qu'il se fera. + +LAUNCE.--Tu n'obtiendras jamais un pareil secret de moi que par des +paraboles. + +SPEED.--Pourvu que je l'obtienne par ce moyen; mais, Launce, que +dis-tu de mon maître qui est devenu un amant remarquable? + +LAUNCE.--Je ne l'ai jamais connu autrement. + +SPEED.--Que pour... + +LAUNCE.--Pour un amant remarquable, comme tu le dis fort bien. + +SPEED.--Comment, imbécile, tu ne m'entends pas? + +LAUNCE.--Insensé, ce n'est pas toi que j'entends, c'est ton maître que +j'entends. + +SPEED.--Je te dis que mon maître est devenu un amant bien chaud. + +LAUNCE.--Bon, je te dis, moi, que je ne m'embarrasse guère qu'il se +_brûle_ d'amour; si tu veux venir avec moi au cabaret, à la bonne +heure; sinon tu es un Hébreu, un juif, et tu ne mérites pas le nom de +chrétien. + +SPEED.--Pourquoi? + +LAUNCE.--Parce que tu n'as pas assez de charité pour accompagner un +chrétien au cabaret[38]. Veux-tu venir? + +SPEED.--Je suis à ton service. + +(Ils sortent.) + +[Note 38: _Ale_, bière, cabaret, et _hell_, enfer, se prononcent de +même ou à peu près.] + + + +SCÈNE VI[39] + +[Note 39: Johnson prétend que la division des actes et des scènes est +ici arbitraire et que le second acte doit finir là.] + + +Appartement du palais du duc de Milan. + +PROTÉO _seul_. + +PROTÉO.--Si j'abandonne ma Julie, je me parjure; si j'aime la belle +Silvie, je me parjure; si je trahis mon ami, je suis le plus odieux +des parjures, et cependant c'est la même puissance qui m'a arraché +mes premiers serments, qui me pousse à ce triple parjure. L'amour m'a +ordonné de jurer, et maintenant l'amour m'ordonne de me parjurer.--O +toi, ingénieux séducteur! Amour, si tu pèches, enseigne du moins à ton +sujet tenté à t'excuser! D'abord j'adorais une étoile scintillante; +aujourd'hui j'adore un soleil céleste. La réflexion peut rompre des +voeux irréfléchis, et c'est manquer d'esprit que de n'avoir pas assez +de résolution pour vouloir échanger le mauvais contre le bon; fi! fi! +donc! langue insolente, d'appeler mauvaise celle que, par mille et +mille serments, tu as juré sur ton âme de préférer toujours. Je ne +puis cesser d'aimer, et cependant je le fais; mais je cesse d'aimer là +où je devrais aimer; je perds Julie, je perds Valentin, mais si je +les conserve, je me perds moi-même. Et si je les perds, au lieu de +Valentin, je me trouve _moi_, et pour Julie je retrouve Silvie. Je me +suis plus cher à moi-même qu'un ami; car l'amour de soi est toujours +le plus fort: et Silvie (j'en atteste les cieux qui l'ont faite si +belle!) fait paraître Julie noire comme une Éthiopienne. Je veux +oublier que Julie est vivante; en me rappelant que mon amour pour elle +est mort, je regarderai Valentin comme un ennemi, cherchant à acquérir +dans Silvie une amie plus tendre; je ne puis maintenant être fidèle à +moi-même sans user de quelque trahison contre Valentin; il se propose +cette nuit de monter avec une échelle de corde à la fenêtre de la +chambre de la céleste Silvie, et il me met dans sa confidence, moi, +son rival. Je vais sur-le-champ instruire le père de leur feinte et +de leur projet de fuite; dans sa fureur, il exilera Valentin, car +il entend que Thurio épouse sa fille; mais Valentin une fois parti, +j'entraverai promptement, avec quelque ruse adroite, la marche +pesante de l'imbécile Thurio. Amour, prête-moi des ailes pour hâter +l'exécution de mon projet, comme tu m'as prêté de l'esprit pour tramer +ce complot. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE VII + + +Vérone.--Appartement de la maison de Julie. + +_Entrent_ JULIE et LUCETTE. + +JULIE.--Conseille-moi, Lucette, ma chère Lucette, viens à mon secours, +et par bonté, toi, dans le coeur de qui sont écrites et gravées toutes +mes pensées, donne-moi tes avis, apprends-moi par quel moyen je puis, +sans perdre mon honneur, aller retrouver mon cher Protéo. + +LUCETTE.--Hélas! le chemin est long et fatigant. + +JULIE.--Un véritable et fidèle pèlerin ne se lasse point de mesurer +de ses faibles pas l'étendue des royaumes, et je me lasserai beaucoup +moins encore, moi, à qui l'amour donnera des ailes, surtout quand je +volerai vers un objet aussi cher, aussi parfait, aussi divin que l'est +le chevalier Protéo. + +LUCETTE.--Vous feriez beaucoup mieux d'attendre que Protéo revînt. + +JULIE.--Oh! ne sais-tu pas que ses regards sont la nourriture de mon +âme? Prends pitié de la disette où je languis, soupirant depuis si +longtemps après cet aliment. Si tu connaissais l'impression intérieure +de l'amour, tu essayerais plutôt d'allumer du feu avec la neige, que +d'éteindre la flamme de l'amour avec des paroles. + +LUCETTE.--Je ne cherche point à éteindre les feux brûlants de votre +amour, mais seulement à en ralentir un peu l'ardeur, de peur qu'il ne +brûle au delà des bornes de la raison. + +JULIE.--Plus tu cherches à l'étouffer, plus il brûle. Qu'on arrête +le fleuve qui coule avec un doux murmure, tu sais qu'il s'irrite et +devient furieux. Mais quand rien ne s'oppose à son cours paisible, +il coule avec un bruit harmonieux sur les cailloux émaillés et baise +doucement toutes les plantes qu'il rencontre dans son pèlerinage, et +c'est ainsi qu'après s'être égaré dans mille détours, il va se perdre +en se jouant dans le vaste océan; laisse-moi donc aller et ne m'arrête +pas dans ma course. Je serai aussi patiente qu'un paisible ruisseau, +et je me ferai un passe-temps de la fatigue de chaque pas, jusqu'à ce +que le dernier me conduise à mon bien-aimé, et là, auprès de lui, +je me reposerai enfin, comme après les traverses de la vie une âme +bienheureuse se repose dans l'Élysée. + +LUCETTE.--Mais sous quel costume voyagerez-vous? + +JULIE.--Pas comme une femme, de peur de m'exposer aux insultes des +hommes sans pudeur. Chère Lucette, procure-moi quelques habits qui me +fassent passer pour un page de bonne maison. + +LUCETTE.--Alors Votre Seigneurie sera obligée de couper ses cheveux. + +JULIE.--Non, ma fille, je les attacherai avec des rubans de soie, dont +je formerai mille et mille noeuds d'amour des plus singuliers. Quelque +chose de bizarre ne sied pas mal à un jeune homme d'un âge plus mûr. + +LUCETTE.--Comment ferai-je votre haut-de-chausse, madame? + +JULIE.--Autant vaudrait me demander: «Seigneur, quelle ampleur +voulez-vous donner à votre vertugadin?» Fais-le comme il te plaira, +Lucette. + +LUCETTE.--Il faut que vous le portiez, madame, avec une pointe[40], +suivant la mode. + +[Note 40: Allusion à une mode indécente dont parle Montaigne.] + +JULIE.--Fi donc! Lucette, fi donc! cela serait indécent. + +LUCETTE.--Mais, madame, un haut-de-chausse tout rond ne vaut +maintenant pas une épingle, à moins que vous n'ayez la pointe à la +mode pour y attacher vos épingles. + +JULIE.--Lucette, si tu m'aimes, prépare ce que tu croiras me convenir +davantage et ce qui sera le plus élégant; mais, dis-moi donc, ma +fille, que dira le monde, en me voyant entreprendre un voyage aussi +imprudent? Je crains d'être un sujet de scandale. + +LUCETTE.--Si vous le croyez, restez ici et ne partez pas. + +JULIE.--Mais je ne veux pas rester. + +LUCETTE.--Ne pensez alors pas au déshonneur et partez. Si Protéo +approuve votre voyage quand vous arriverez, peu importe à qui il +déplaira quand vous serez partie! Je crains seulement qu'il n'en soit +pas trop satisfait. + +JULIE.--Va, Lucette, c'est la moindre de mes inquiétudes. Mille +serments, un océan de larmes, et les preuves aussi infinies de son +amour, m'assurent que je serai la bienvenue auprès de mon Protéo. + +LUCETTE.--Tous ces moyens sont au service des séducteurs. + +JULIE.--Ames viles qui s'en servent pour exécuter leurs vils projets! +Mais des astres plus généreux ont présidé à la naissance de Protéo; +ses paroles sont des liens, ses serments sont des oracles, son amour +est sincère, ses pensées sont pures, ses larmes sont les interprètes +de son coeur, et son coeur est aussi éloigné de la fraude que le ciel +de la terre. + +LUCETTE.--Priez le ciel que vous le trouviez encore ainsi lorsque vous +le rejoindrez. + +JULIE.--Voyons, si tu m'aimes, ne lui fais pas l'injure de mal penser +de sa sincérité; car tu ne peux mériter mon amour qu'en aimant mon +cher Protéo; et maintenant viens avec moi dans ma chambre pour prendre +note de tout ce qu'il est nécessaire que tu me procures pour ce voyage +que je désire si fort; je laisse à ta disposition tout ce qui est +à moi, mes richesses, mes terres, ma réputation; je ne te demande +d'autre retour que de m'aider à partir promptement. Viens, point +de réplique, mettons-nous tout de suite à l'oeuvre, tout délai +m'impatiente. + +(Elles sortent.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Milan.--Antichambre du palais ducal. + +LE DUC, THURIO et PROTÉO. + +LE DUC.--Seigneur Thurio, excusez-nous, je vous prie, un moment; nous +avons besoin de conférer ensemble sur quelques affaires secrètes. +(_Thurio sort_.) Maintenant, dites-moi, Protéo, ce que vous me voulez. + +PROTÉO.--Gracieux seigneur, ce que je voudrais vous découvrir, les +lois de l'humanité m'ordonnent de le cacher; mais lorsque je repasse +dans ma mémoire toutes les faveurs dont vous m'avez comblé, sans que +je les méritasse, mon devoir m'oblige à vous révéler ce que tous les +trésors de l'univers ne m'arracheraient pas. Sachez, digne prince, que +Valentin, mon ami, se propose d'enlever cette nuit votre fille; c'est +à moi qu'il a confié ses projets. Je sais que vous avez résolu de +la donner à Thurio, que votre aimable fille déteste; vous voir ravir +votre Silvie serait un cruel tourment pour votre vieillesse; aussi, +pour remplir mon devoir, j'ai mieux aimé traverser mon ami dans ses +projets, que d'accumuler sur votre tête, par mon silence, un fardeau +de douleurs qui, si vous n'étiez pas prévenu, vous ferait descendre +trop tôt au tombeau. + +LE DUC.--Protéo, je vous remercie de votre généreuse affection; +en récompense, disposez de moi tant que je vivrai. Je me suis déjà +souvent aperçu de leurs amours, peut-être lorsqu'ils me croyaient +profondément endormi; et plusieurs fois je me suis proposé d'exiler +Valentin loin d'elle et de ma cour; mais, craignant de m'être trompé +dans mes soupçons jaloux et de déshonorer ainsi un homme à tort +(précipitation de jugement que jusqu'ici j'ai toujours évitée), je +n'ai pas cessé de lui faire bon visage, pour apprendre par là ce que +vous venez de me découvrir; pour vous prouver quelles étaient mes +craintes, et cachant que la tendre jeunesse est facile à séduire, je +l'enferme toutes les nuits dans une tour, à l'étage supérieur, dont +j'ai toujours gardé moi-même la clef; et on ne peut l'enlever de là. + +PROTÉO.--Sachez, noble seigneur, qu'ils ont imaginé un moyen par +lequel il pourra monter à la fenêtre de sa chambre, et la faire +descendre avec une échelle de corde que le jeune amant est allé +chercher; il va passer tout à l'heure par ici, et, si vous le voulez, +vous pouvez le surprendre. Mais, je vous en conjure, seigneur, +faites-le si adroitement qu'il ne se doute pas que je vous ai tout +découvert; car c'est l'affection que je vous porte, et non point un +sentiment de haine contre mon ami, qui m'a fait révéler ce projet. + +LE DUC.--Sur mon honneur, il ne saura jamais que vous m'ayez le moins +du monde éclairé là-dessus. + +PROTÉO.--Adieu, mon seigneur, voilà Valentin qui vient. + +(Protéo sort.) + +(Entre Valentin.) + +LE DUC.--Seigneur Valentin, où allez-vous si vite? + +VALENTIN.--Sous le bon plaisir de Votre Grâce, il y a un messager +qui m'attend pour porter mes lettres à mes amis, et je vais les lui +remettre. + +LE DUC.--Sont-elles de grande conséquence? + +VALENTIN.--Je n'y parle que de ma santé et de mon bonheur à votre +cour. + +LE DUC.--Oh! alors, peu importe! restez un moment avec moi. J'ai à +vous parler de quelques affaires qui me touchent de près, et pour +lesquelles je vous demande le secret. Vous n'ignorez pas que j'ai +désiré de marier ma fille au seigneur Thurio, mon ami. + +VALENTIN.--Je le sais, mon prince, et sûrement cette alliance serait +aussi riche qu'honorable; d'ailleurs ce gentilhomme est plein de +vertu, de générosité, de mérite et de qualités dignes d'une femme +telle que votre charmante fille. Votre Altesse ne peut-elle lui +persuader de l'aimer? + +LE DUC.--Non, croyez-moi, Silvie est capricieuse, dédaigneuse, +mélancolique, fière, désobéissante, opiniâtre, sans respect pour moi, +ne se souvenant jamais qu'elle est ma fille, et n'ayant pas la crainte +qu'elle devrait avoir pour son père; et je puis vous dire que son +orgueil, en m'ouvrant les yeux, a éteint toute ma tendresse pour elle; +et lorsque j'aurais dû penser que le reste de mes vieux jours serait +charmé par sa tendresse filiale, je suis résolu à me remarier et à +l'abandonner à qui voudra s'en charger;--que sa beauté lui serve de +dot, puisqu'elle fait si peu de cas de son père et de ses biens. + +VALENTIN.--Et dans tout cela, seigneur, que voudriez-vous que je +fisse? + +LE DUC.--Il y a ici à Milan, monsieur, une femme que j'affectionne, +mais elle est prude, réservée, et fait peu de cas de l'éloquence de +ma vieillesse. Je voudrais donc être aidé de vos leçons (car il y a +longtemps que j'ai oublié la manière de faire la cour, et d'ailleurs +la mode est changée); dites-moi comment et de quelle manière je dois +m'y prendre pour plaire à ses yeux brillants comme le soleil. + +VALENTIN.--Si vos paroles ne peuvent rien sur elle, gagnez son coeur +à force de présents. Les joyaux muets émeuvent souvent, dans leur +silence, l'âme d'une femme bien plus que les plus beaux discours. + +LE DUC.--Mais elle a dédaigné un présent que je lui ai envoyé. + +VALENTIN.--Une femme affecte souvent de dédaigner ce qui lui ferait +le plus de plaisir; envoyez-lui-en un autre et ne perdez jamais +l'espérance, car le dédain au commencement rend toujours plus fort +l'amour qui le suit: si elle se montre courroucée, ce n'est pas +qu'elle vous haïsse, c'est pour augmenter votre amour; si elle vous +gronde, ne croyez pas qu'elle veuille vous congédier, car soyez sûr +que les folles perdent tout à fait la raison quand elles se voient +seules. N'acceptez pas votre congé, quoi qu'elle puisse vous dire. +En vous disant _retirez-vous_, elle ne veut pas dire _allez-vous-en._ +Flattez, louez, vantez, exaltez leurs grâces; quelque noires qu'elles +soient, dites-leur qu'elles ont le visage des anges. Oui, je dis que +tout homme qui a une langue n'est pas homme, si avec sa langue il ne +sait pas gagner une femme. + +LE DUC.--Mais la main de celle dont je vous parle est promise par ses +parents à un jeune homme de naissance et de mérite; et l'on veille si +sévèrement pour écarter tous les hommes, que pendant le jour personne +n'a accès auprès d'elle. + +VALENTIN.--Eh bien! j'essayerais alors de la voir pendant la nuit. + +LE DUC.--Oui, mais toutes les portes sont fermées et les clefs mises +en sûreté pour qu'aucun homme ne puisse approcher d'elle pendant la +nuit. + +VALENTIN.--Qui empêche qu'on ne monte dans sa chambre par sa fenêtre? + +LE DUC.--Sa chambre est si élevée et les murs en sont si droits qu'on +ne peut y gravir sans hasarder sa vie. + +VALENTIN.--Eh bien! alors, une bonne échelle de corde, qu'on peut +jeter avec deux crochets pour l'attacher en y montant, suffirait à +escalader la tour d'une nouvelle Héro, pourvu qu'un hardi Léandre +l'entreprenne. + +LE DUC.--Maintenant, toi, Valentin, qui es un homme bien né, +enseigne-moi où je pourrai me procurer une semblable échelle? + +VALENTIN.--Et quand voudriez-vous vous en servir? dites-le moi, +seigneur, je vous prie. + +LE DUC.--Ce soir même; car l'amour est comme un enfant qui désire tout +ce qu'il peut obtenir. + +VALENTIN.--Vers les sept heures du soir, je vous procurerai une +échelle. + +LE DUC.--Mais écoutez: je veux y aller seul, comment y porter mon +échelle? + +VALENTIN.--Elle sera légère, seigneur, afin que vous puissiez la +porter sous un manteau un peu long. + +LE DUC.--Un manteau comme le tien le serait-il assez? + +VALENTIN.--Oui, certes, seigneur. + +LE DUC.--Laisse-moi donc voir ton manteau; je veux en prendre un de +même longueur. + +VALENTIN.--Eh! seigneur, n'importe quel manteau fera l'affaire. + +LE DUC.--Comment m'y prendrai-je pour porter un manteau? Voyons, je +te prie, que j'essaye ton manteau. Hé! quelle est cette lettre? Que +vois-je: _à Silvie_? Eh! voici l'échelle même qui me servira pour mon +dessein. J'aurai l'audace, pour cette fois, de rompre le cachet. (_Le +duc lit_): «Mes pensées restent toute la nuit auprès de ma Silvie, +et ce sont des esclaves rapides que je lui envoie. Oh! si leur maître +pouvait aller et venir d'un vol aussi léger, comme il irait se placer +lui-même aux lieux où elles dorment ensemble. Les pensées que je +t'envoie reposent sur ton beau sein, tandis que moi, qui suis leur roi +et qui les dépêche vers toi, je maudis l'autorité qui leur accorde +une si douce faveur, puisque je suis privé moi-même du bonheur de mes +esclaves. Je me maudis de ce qu'ils sont envoyés par moi aux lieux où +leur maître devrait être.»--Que veut dire ceci?--«Silvie, cette nuit +même je te mets en liberté.» C'est cela, et voilà l'échelle qui doit +servir à ce dessein! Quoi! Phaéton (car tu es le fils de Mérope), +prétends-tu guider le char du Soleil, et par ton audace téméraire +diriger le monde? Prétends-tu atteindre les étoiles parce qu'elles +brillent au-dessus de toi? Vil séducteur, esclave présomptueux, va +porter tes caresses et ton sourire à tes égales, et crois que tu dois +à ma patience, bien plus qu'à ton mérite, la faveur de sortir de mes +États. Remercie-moi de cette grâce bien plus que de tous les bienfaits +que je t'ai accordés, toujours à tort. Mais si tu restes sur mon +territoire plus de temps qu'il n'en faut pour le départ le plus +précipité de notre cour, par le ciel, ma colère surpassera l'affection +que j'aie jamais portée à ma fille ou à toi. Fuis, je ne veux pas +écouter tes vaines excuses; mais, si tu aimes la vie, hâte-toi de +quitter ces lieux. + +(Le duc sort.) + +VALENTIN.--Et pourquoi ne pas mourir plutôt que de vivre dans les +tourments? Mourir, c'est être banni de moi-même; et Silvie est +moi-même; m'exiler d'elle, c'est m'exiler de moi; exil qui vaut la +mort! La lumière est-elle la lumière, si je ne vois pas Silvie? Quelle +joie est la joie si Silvie n'est pas auprès de moi, à moins que je ne +puisse penser qu'elle est auprès de moi, et jouir de l'ombre de +ses perfections? Oh! si je ne suis pas pendant la nuit auprès de ma +Silvie, il n'y a point de mélodie dans les chants du rossignol; et si +le jour je ne vois pas Silvie, le jour ne luit pas pour moi; elle est +mon essence, et je cesse d'être si sa douce influence ne me ranime, ne +m'échauffe, ne m'éclaire et ne me conserve à la vie. Je ne fuirai +pas la mort en fuyant l'arrêt de son père. En restant ici, je ne fais +qu'attendre la mort; en fuyant de ces lieux, je cours moi-même à la +mort. + +(Entrent Protéo et Launce.) + +PROTÉO.--Cours, Launce, cours vite, vite, cherche-le. + +LAUNCE.--Holà! hé! holà! holà! + +PROTÉO.--Que vois-tu? + +LAUNCE.--Celui que nous cherchons; il n'y a pas un cheveu sur sa tête +qui ne soit pas à un Valentin. + +PROTÉO.--Valentin! + +VALENTIN.--Non. + +PROTÉO.--Que vois-je donc, son ombre? + +VALENTIN.--Ni l'un ni l'autre. + +PROTÉO.--Quoi donc? + +VALENTIN.--Personne. + +LAUNCE.--Est-ce que personne parle?--Monsieur, frapperai-je? + +PROTÉO.--Qui veux-tu frapper? + +LAUNCE.--Personne. + +PROTÉO.--Je te le défends, coquin. + +LAUNCE.--Mais, monsieur, je ne frapperai personne, je vous prie. + +PROTÉO.--Je te le défends, drôle, te dis-je; ami Valentin, un mot. + +VALENTIN.--Mes oreilles sont fermées; elles ne peuvent plus recevoir +de bonnes nouvelles, tant elles sont remplies des mauvaises que je +viens d'entendre. + +PROTÉO.--J'ensevelirai donc les miennes dans un profond silence, car +elles sont dures, fâcheuses, affligeantes. + +VALENTIN.--Silvie est-elle morte? + +PROTÉO.--Non, Valentin. + +VALENTIN.--Il n'est plus de Valentin[41], en effet, pour l'adorable +Silvie.--Est-elle parjure? + +[Note 41: _No Valentine, no Valentine_, non Valentin, aucun Valentin, +plus de Valentin. _No_ est employé tour à tour adverbialement et +adjectivement.] + +PROTÉO.--Non, Valentin. + +VALENTIN.--Il n'est plus de Valentin, si Silvie est parjure. Quelles +sont donc vos nouvelles? + +LAUNCE.--Seigneur, on vient de proclamer que vous êtes _évanoui_[42]. + +[Note 42: Évanoui, que vous avez disparu, _vanished_.] + +PROTÉO.--Que vous êtes banni, voilà la nouvelle! Banni de cette cour, +loin de Silvie et de ton ami. + +VALENTIN.--Oh! je me suis déjà repu de cette infortune, et son excès +va me rendre malade.--Silvie sait-elle que je suis banni? + +PROTÉO.--Oui, et elle a offert, pour changer cet arrêt qui reste +irrévocable, un océan de perles fondues, qu'on appelle des larmes; +elle les a versées par flots aux pieds de son père inflexible, +prosternée devant lui dans une humble posture, et se tordant les +mains, dont la blancheur convenait si bien à sa douleur qu'elles +semblaient en avoir pâli. Mais ni ses genoux fléchis, ni ses +mains pures levées vers lui, ni ses tristes soupirs, ni ses longs +gémissements, ni les flots argentés de ses larmes n'ont pu attendrir +le coeur de son inexorable père. Ah! Valentin, si tu es pris il faut +que tu meures; d'ailleurs ses prières, lorsqu'elle a demandé ta grâce, +l'ont tellement irrité qu'il a ordonné qu'on l'enfermât dans une +prison, avec la menace de l'y laisser toujours. + +VALENTIN.--Assez, Protéo, à moins que le mot que tu vas prononcer +n'ait quelque pouvoir fatal à ma vie. S'il en est ainsi, je t'en +conjure, fais-le entendre à mon oreille, comme l'antienne finale de +mon éternelle douleur. + +PROTÉO.--Cesse de te lamenter sur ce que tu ne peux empêcher, et +cherche un soulagement à ce qui cause tes lamentations. Le temps fait +éclore et prospérer tous les biens. Si tu restes ici, tu ne peux voir +ton amante, et d'ailleurs en restant tu perdras la vie. L'espérance +est l'appui d'un amant; saisis-la et sers-t'en pour t'éloigner d'ici +et te défendre contre les pensées désespérantes. Tes lettres peuvent +venir ici, quoique tu n'y sois plus; ce qui me sera adressé, je le +déposerai dans le beau sein[43] de ton amante. Ce n'est pas le moment +des remontrances. Viens, je vais te conduire aux portes de la ville, +et avant de me séparer de toi, nous conférerons ensemble sur tout ce +qui intéresse ton amour; pour l'amour de Silvie, sinon de toi-même, +pense à ton danger et suis-moi. + +[Note 43: Les femmes avaient anciennement au-devant de leur corset une +petite poche à mettre les billets doux, l'argent, etc.] + +VALENTIN.--Je te prie, Launce, si tu vois mon page, dis-lui de se +hâter de me rejoindre à la porte du Nord. + +PROTÉO.--Maraud, cours le chercher... va. Viens, Valentin. + +VALENTIN.--Oh! ma chère Silvie! infortuné Valentin! + +LAUNCE.--Je ne suis qu'un sot, voyez-vous, et cependant j'ai assez +d'intelligence pour soupçonner que mon maître est une espèce de +fripon; mais cela est tout un, s'il n'est fripon que sur un point. +Il n'existe pas, à l'heure qu'il est, quelqu'un qui sache que j'aime; +j'aime cependant; mais un attelage de chevaux ne m'arracherait pas ce +secret, ni le nom de l'objet que j'aime; et cependant c'est une +femme; mais je ne veux pas me dire à moi-même quelle femme c'est; et +cependant c'est une fille de ferme. Et cependant ce n'est point une +fille, car elle a eu affaire à des commères[44]; et pourtant c'est une +fille, car elle est la fille de son maître, et le sert pour des +gages. Elle a plus de qualités qu'un barbet qui va à l'eau, ce qui +est beaucoup pour une simple chrétienne. Voici le catalogue[45] de ses +talents.--_Imprimis_, elle peut chercher et _rapporter_; un cheval +n'en saurait faire davantage, et même un cheval ne peut aller +chercher: il ne peut que _rapporter_; ainsi elle vaut encore mieux +qu'une rosse. _Item_, elle peut tirer du lait, voyez-vous; belle +qualité chez une fille qui a les mains propres. + +[Note 44: Des commères bavardes et des commères qui ont été les +marraines de ses enfants.] + +[Note 45: _Cat-logue_, c'est le mot catalogue qu'il estropie.] + +(Entre Speed.) + +SPEED.--Eh bien! comment se porte le seigneur Launce, quelle nouvelle +me dira Votre Seigneurie? + +LAUNCE.--Sa Seigneurie, eh bien! son vaisseau[46] est en mer. + +[Note 46: Pour _master-ship,_ votre seigneurie et le vaisseau de votre +maître, _ship_, vaisseau.] + +SPEED.--Encore votre ancien défaut, de vouloir toujours jouer sur le +mot. Quelles nouvelles avez-vous sur ce papier? + +LAUNCE.--Les nouvelles les plus noires que vous ayez jamais apprises. + +SPEED.--Noires, dites-vous? + +LAUNCE.--Eh! oui! noires comme de l'encre. + +SPEED.--Laissez-moi les lire. + +LAUNCE.--Allons donc, butor, tu ne sais pas lire. + +SPEED.--Tu mens, je sais lire. + +LAUNCE.--Je veux t'examiner; dis-moi, qui t'a engendré? + +SPEED.--Eh! le fils de mon grand-père. + +LAUNCE.--Oh! l'ignorant paresseux, c'est le fils de ta grand'mère; +cela prouve que tu ne sais pas lire. + +SPEED.--Allons, imbécile, voyons, essaye ma science sur ton papier. + +LAUNCE.--Viens là et recommande-toi à saint Nicolas[47]. + +[Note 47: Saint Nicolas, patron des écoliers.] + +SPEED, _il lit_.--_«Imprimis:_ Elle sait tirer le lait. + +LAUNCE.--Oui, certes, elle le sait bien. + +SPEED.--_«Item_. Elle brasse d'excellente bière. + +LAUNCE.--Et c'est là d'où vient le proverbe:--_Béni soit votre coeur, +vous brassez de la bonne bière!_ + +SPEED.--_«Item_. Elle sait coudre[48]. + +[Note 48: _She can sew,--can she so?_ calembour intraduisible.] + +LAUNCE.--C'est comme si on disait: le sait-elle? + +SPEED.--_«Item_. Elle sait tricoter. + +LAUNCE.--Comment un homme peut-il se trouver à bas avec une femme qui +peut lui tricoter un bas! + +SPEED.--_«Item_. Elle sait laver et nettoyer. + +LAUNCE.--Une belle qualité, car elle n'a point besoin d'être lavée et +nettoyée. + +SPEED.--_«Item_. Elle sait filer. + +LAUNCE.--Je puis donc laisser tourner le monde sur sa roue, si elle +file assez pour se nourrir. + +SPEED.--_«Item_. Elle a plusieurs vertus qui n'ont point de nom. + +LAUNCE.--Comme qui dirait des _vertus bâtardes_, qui n'ont jamais +connu leur père, et qui par conséquent n'ont point de nom. + +SPEED.--Suivent maintenant ses défauts. + +LAUNCE.--Sur les talons de ses vertus. + +SPEED.--_«Item_. Il ne faut pas l'embrasser à jeun, à cause de son +haleine. + +LAUNCE.--Bon! c'est un défaut qu'on peut corriger par un déjeuner. +Continue. + +SPEED.--_«Item_. Elle a le goût des douceurs. + +LAUNCE.--Ce qui dédommage de sa mauvaise haleine. + +SPEED.--_«Item_. Elle parle quand elle dort. + +LAUNCE.--Oh! cela n'y fait rien, pourvu qu'elle ne dorme pas quand +elle parle. + +SPEED.--_«Item_. Elle parle lentement. + +LAUNCE.--Oh! le sot, qui met cela au nombre de ses défauts; parler +lentement est la seule vertu d'une femme.--Allons, je te prie, +efface-moi cela, et place-le au nombre de ses plus grandes vertus. + +SPEED.--_«Item_. Elle est orgueilleuse. + +LAUNCE.--Efface-moi cela encore.--C'est l'héritage d'Ève; on ne peut +le lui ôter. + +SPEED.--_«Item_. Elle n'a pas de dents. + +LAUNCE.--Je ne m'embarrasse guère de cela non plus, parce que j'aime +la croûte. + +SPEED.--_«Item_. Elle est méchante. + +LAUNCE.--Eh bien! il est heureux qu'elle n'ait pas de dents pour +mordre. + +SPEED.--_«Item_. Elle fera souvent l'éloge du vin. + +LAUNCE.--Si le vin est bon, elle le louera; si elle ne le veut pas, je +le louerai, moi; car les bonnes choses doivent être louées. + +SPEED.--_«Item_. Elle est trop libre. + +LAUNCE.--En paroles; cela est impossible, car il est écrit plus haut +qu'elle parlait lentement:--en argent; elle ne le pourra pas, je le +tiendrai sous la clef; si elle donne quelque autre chose, elle en est +la maîtresse, et je ne puis l'en empêcher.--Bon, continue. + +SPEED.--_«Item_.--Elle a plus de cheveux que d'esprit, plus de défauts +que de cheveux, et plus d'écus que de défauts. + +LAUNCE.--Arrête-toi là.--Je veux l'avoir. Deux ou trois fois, dans ce +dernier article, j'ai dit qu'elle était à moi, et qu'elle n'était pas +à moi. Relis-moi ce passage, je te prie. + +SPEED.--_«Item._--Elle a plus de cheveux que d'esprit. + +LAUNCE.--_Plus de cheveux que d'esprit_, cela peut être, je le verrai +bien: le couvercle du sel cache le sel, et c'est pourquoi il est plus +que le sel. Les cheveux qui couvrent l'esprit sont plus que l'esprit, +car le plus grand cache le moindre.--Après. + +SPEED.--«Et plus de défauts que de cheveux. + +LAUNCE.--Cela est affreux.--Oh! s'il était possible que cela n'y fût +pas! + +SPEED.--«Et plus d'écus que de défauts.» + +LAUNCE.--Ha! ha! voilà un mot qui rend ses défauts aimables; oui, +je veux l'avoir, et s'il se fait un mariage, comme il n'y a rien +d'impossible... + +SPEED.--Eh bien! après? + +LAUNCE.--Oh! après!... Je te dirai que ton maître t'attend à la porte +du Nord. + +SPEED.--Moi? + +LAUNCE.--Toi? Vraiment, qui es-tu? Il a attendu quelqu'un qui vaut +mieux que toi. + +SPEED.--Et faut-il que j'aille le trouver? + +LAUNCE.--Que tu coures le trouver; car tu es resté ici si longtemps +que ta course à peine pourra réparer le temps que tu as perdu. + +SPEED.--Que ne me le disais-tu plus tôt? Que la peste soit de tes +lettres d'amour! + +(Il sort.) + +LAUNCE.--Oh! il sera étrillé de la bonne manière pour avoir lu ma +lettre. Cet impoli faquin, qui veut mettre le nez dans les secrets +d'autrui. Ha! ha! je vais le suivre pour rire, en lui voyant recevoir +sa correction. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE II + + +Appartement du palais ducal, à Milan. + +LE DUC et THURIO, PROTÉO _suit derrière_. + +LE DUC.--Seigneur Thurio, ne craignez rien, elle viendra à vous aimer +à présent que Valentin est banni de sa vue. + +THURIO.--Depuis qu'il est exilé, elle me méprise encore davantage; +elle déteste ma présence et me traite avec tant de dédain que je +désespère de gagner son coeur. + +LE DUC.--Cette faible impression de l'amour est comme une figure +tracée sur la glace, qu'une heure de chaleur efface et dissout. Un +peu de temps fondra la glace de son coeur, et l'indigne Valentin +sera oublié. (_Protéo les joint._) Eh bien! seigneur Protéo, votre +compatriote est-il parti suivant mon décret? + +PROTÉO.--Il est parti, seigneur. + +LE DUC.--Ma fille est bien triste de ce départ. + +PROTÉO.--Un peu de temps dissipera son chagrin, seigneur. + +LE DUC.--Je le crois, mais le seigneur Thurio ne le pense pas. Protéo, +la bonne opinion que j'ai de vous (car vous m'avez donné quelques +preuves de votre attachement) m'engage de plus en plus à conférer avec +vous. + +PROTÉO.--Puisse le moment où vous me trouverez infidèle à vos +intérêts, seigneur, être le dernier de ma vie! + +LE DUC.--Vous savez combien je désirerais former une alliance entre le +seigneur Thurio et ma fille. + +PROTÉO.--Je le sais, mon seigneur. + +LE DUC.--Et je crois bien aussi que vous n'ignorez pas combien elle +résiste à mes volontés. + +PROTÉO.--Elle y résistait, mon prince, lorsque Valentin était ici. + +LE DUC.--Mais elle persévère encore dans sa perversité. Que +pourrions-nous inventer, pour faire oublier Valentin à cette fille et +lui faire aimer le seigneur Thurio? + +PROTÉO.--Le meilleur moyen est d'accuser Valentin d'être infidèle, +lâche et de basse extraction, trois défauts que les dames détestent +mortellement. + +LE DUC.--Fort bien, mais elle croira qu'on le calomnie par haine. + +PROTÉO.--Oui, si c'était un ennemi de Valentin qui le dit; il faudrait +que cela fût dit, avec des circonstances plausibles, par un homme +qu'elle croirait être son ami. + +LE DUC.--Alors il faut vous charger de le calomnier. + +PROTÉO.--C'est, mon prince, ce que j'aurais bien de la répugnance à +faire: c'est un vilain rôle pour un gentilhomme, surtout contre son +intime ami. + +LE DUC.--Lorsque tous vos éloges ne lui peuvent faire aucun bien, vos +calomnies ne peuvent certainement lui faire aucun tort. Ce rôle alors +devient indifférent, surtout quand votre ami vous prie de le faire. + +PROTÉO.--Vous l'emportez, seigneur; elle ne l'aimera pas longtemps, je +vous assure, si je puis y réussir, par tout ce que je pourrai dire +à son désavantage. Mais s'il arrive que j'extirpe son amour pour +Valentin, il ne s'ensuit pas qu'elle aimera le seigneur Thurio. + +THURIO.--Aussi, en arrachant cet amour fixé sur Valentin, il faut, de +peur qu'il ne se perde et ne soit bon à personne, faire en sorte de +l'attacher à moi; c'est ce que vous devez faire en me louant autant +que vous le déprécierez. + +LE DUC.--Mon cher Protéo, nous pouvons nous fier à vous en cette +affaire, car nous savons, d'après ce que nous a dit Valentin, que vous +êtes déjà un fidèle sujet de l'amour, et en si peu de temps votre âme +ne saurait changer, ni se rendre parjure. Avec cette garantie, nous ne +craignons pas de vous donner accès dans un lieu où vous pouvez +causer longtemps avec Silvie, car elle est chagrine, languissante, +mélancolique, et pour l'amour de votre ami, elle sera bien aise de +vous voir; par vos discours adroits, vous pourrez la consoler et lui +persuader de haïr le jeune Valentin et d'aimer mon ami. + +PROTÉO.--Tout ce qu'il me sera possible de faire, je le ferai. Mais +vous, seigneur Thurio, vous n'êtes pas assez pressant. Vous devez +aussi préparer votre glu pour prendre au piège ses désirs par des +sonnets plaintifs dont les rimes composées exprimeraient votre hommage +et vos voeux. + +LE DUC.--Oui, la poésie, fille du ciel, a un grand pouvoir. + +PROTÉO.--Dites à Silvie que sur l'autel de sa beauté vous sacrifiez +vos larmes, vos soupirs, votre coeur; écrivez jusqu'à ce que votre +encre soit épuisée, et alors que vos larmes remplissent votre +écritoire, tracez quelques lignes de sentiment qui puissent attester +votre sincérité. La lyre d'Orphée était munie de cordes poétiques, +dont la touche d'or pouvait attendrir le fer et les rochers, +apprivoiser les tigres, attirer des profonds abîmes de l'Océan +l'énorme Léviathan et le faire danser sur le sable. Après vos +plaintives élégies, venez pendant la nuit sous les fenêtres de votre +maîtresse; joignez une chanson mélancolique au son des instruments +accompagné de quelque doux concert. Le morne silence de la nuit est +favorable aux douces plaintes des amants malheureux; tout ceci la +touchera, ou rien n'y fera. + +LE DUC.--Ces conseils prouvent que vous avez été amoureux. + +THURIO.--Et, dès ce soir même, je veux les mettre en pratique. Ainsi, +mon cher Protéo, mon Mentor, allons tout à l'heure à la ville pour +réunir quelques habiles musiciens. J'ai un sonnet qui fera l'affaire +pour commencer à suivre tes bons conseils. + +LE DUC.--Allons, messieurs, à l'oeuvre! + +PROTÉO.--Nous resterons auprès de vous, mon prince, jusqu'après le +souper, et nous déciderons ensuite la marche à tenir. + +LE DUC.--Non, non, mettez-vous de suite à l'oeuvre. Je vous dispense +de me suivre. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +Une forêt près de Mantoue. + +_Une troupe de_ BRIGANDS. + +PREMIER VOLEUR.--Camarades, tenez ferme: je vois un voyageur. + +SECOND VOLEUR.--Et quand il y en aurait dix, ne reculez pas, mais +terrassons-les. + +(Arrivent Valentin et Speed.) + +TROISIÈME VOLEUR.--Halte-là, monsieur, jetez à terre ce que vous avez +sur vous, sinon nous vous ferons asseoir et nous vous dépouillerons. + +SPEED.--Ah! monsieur, nous sommes perdus, ce sont ces brigands que +tous les voyageurs craignent tant. + +VALENTIN.--Mes amis... + +PREMIER VOLEUR.--Point du tout, monsieur, nous sommes vos ennemis. + +SECOND VOLEUR.--Paix! Nous voulons l'entendre. + +TROISIÈME VOLEUR.--Oui, par ma barbe, nous le voulons, car il a l'air +d'un brave homme. + +VALENTIN.--Sachez donc que j'ai bien peu de chose à perdre. Je suis +un homme accablé d'infortunes. Toute ma richesse consiste dans ces +pauvres habillements; si vous me les ôtez, vous prendrez tout ce que +je possède. + +SECOND VOLEUR.--Où allez-vous? + +VALENTIN.--A Vérone. + +PREMIER VOLEUR.--D'où venez-vous? + +VALENTIN.--De Milan. + +TROISIÈME VOLEUR.--Y avez-vous séjourné longtemps? + +VALENTIN.--Environ seize mois, et j'y serais encore si la fortune +perfide ne m'en avait chassé. + +PREMIER VOLEUR.--Comment, vous en êtes banni? + +VALENTIN.--Je le suis. + +SECOND VOLEUR.--Et pour quel crime? + +VALENTIN.--Pour un forfait que je ne puis redire sans en être +tourmenté. J'ai tué un homme, dont je regrette beaucoup la mort; mais +cependant je l'ai tué bravement, les armes à la main, sans avantage et +sans lâche trahison. + +PREMIER VOLEUR.--Ne vous en repentez jamais, si vous l'avez tué ainsi. +Mais vous a-t-on banni pour une faute aussi légère? + +VALENTIN.--Oui, vraiment, et je me suis trouvé heureux d'en être +quitte à ce prix. + +SECOND VOLEUR.--Possédez-vous les langues? + +VALENTIN.--C'est un bonheur que je dois aux voyages que j'ai faits +dans ma jeunesse, et sans lequel je me serais trouvé souvent bien +malheureux. + +TROISIÈME VOLEUR.--Par la tête tonsurée du gros moine de +Robin-Hood[49], cet homme-là devrait être roi de notre troupe. + +[Note 49: Le moine Tuck. Voyez les histoires de _Robin-Hood_ et +l'_Ivanhoë_ de sir Walter Scott.] + +PREMIER VOLEUR.--Nous l'aurons, messieurs; un mot à l'oreille. + +(Les voleurs se parlent ensemble tout bas.) + +SPEED.--Monsieur, joignez-vous à eux; c'est une honorable espèce de +voleurs. + +VALENTIN.--Tais-toi, misérable. + +SECOND VOLEUR.--Dites-nous, êtes-vous attaché à quelque chose? + +VALENTIN.--A rien, sinon à ma fortune. + +TROISIÈME VOLEUR.--Sachez donc que plusieurs d'entre nous sont des +gentilshommes, que la fougue d'une jeunesse indisciplinée a chassés de +la société des hommes soumis aux lois. Moi-même, je fus aussi banni +de Vérone, pour avoir tenté d'enlever une jeune héritière, très-proche +parente du prince. + +SECOND VOLEUR.--Et moi de Mantoue pour avoir, dans ma colère, enfoncé +mon poignard dans le coeur d'un gentilhomme. + +TROISIÈME VOLEUR.--Et moi aussi, pour de petits crimes à peu près +semblables. Mais revenons à notre affaire, car si nous racontons +nos fautes, c'est uniquement pour excuser à vos yeux notre vie +irrégulière; et comme vous êtes doué d'une belle tournure et que +d'ailleurs vous nous dites savoir les langues, et que dans notre +société nous aurions besoin d'un homme tel que vous... + +SECOND VOLEUR.--A vrai dire, c'est surtout parce que vous êtes banni +que nous entrons en traité avec vous. Vous contenteriez-vous d'être +notre général, de faire de nécessité vertu, et de vivre avec nous dans +les forêts? + +TROISIÈME VOLEUR.--Qu'en dis-tu? Veux-tu être de notre association? +Dis oui, et tu es notre chef à tous. Nous te rendrons hommage, tu nous +commanderas, et nous t'aimerons tous comme notre capitaine et notre +roi. + +PREMIER VOLEUR.--Mais si tu méprises nos avances tu es mort. + +SECOND VOLEUR.--Tu ne vivras point pour aller te vanter de nos offres. + +VALENTIN.--Je les accepte et je veux vivre avec vous, pourvu que +vous ne fassiez aucun outrage aux femmes sans défense, ni aux pauvres +voyageurs. + +TROISIÈME VOLEUR.--Non, nous avons horreur de ces lâches indignités. +Viens, suis-nous; nous te mènerons à nos camarades, et nous voulons te +montrer nos trésors, dont tu peux disposer comme nous-mêmes. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Milan.--Cour du palais. + +_Entre_ PROTÉO. + +J'ai déjà trompé Valentin, il faut aussi que je trahisse Thurio. Sous +prétexte de parler en sa faveur, j'ai la liberté d'avancer mon amour +auprès de Silvie; mais Silvie est trop droite, trop sincère, trop +pure, pour se laisser séduire par mes vils présents. Quand je lui +promets une fidélité inviolable, elle me reproche d'avoir trahi mon +ami. Quand je jure d'être fidèle à sa beauté, elle me rappelle que +je me suis parjuré en violant la foi promise à Julie que j'aimais. +Cependant, malgré tous ses violents reproches, dont le moindre +pourrait éteindre tout l'espoir d'un amant, eh bien! plus elle méprise +mon amour et plus il croît, et, semblable à un souple épagneul, plus +il devient caressant. Mais voici Thurio: il nous faut aller sous la +fenêtre de Silvie et lui donner une sérénade nocturne. + +(Arrivent Thurio et les musiciens.) + +THURIO.--Comment! seigneur Protéo, vous vous êtes glissé ici avant +nous? + +PROTÉO.--Oui, mon cher Thurio, vous savez que l'amour se glisse où il +ne saurait entrer de front. + +THURIO.--Oui, mais j'espère cependant que vous n'aimez pas ici. + +PROTÉO.--Oui, seigneur, j'aime, sans cela je ne serais pas ici. + +THURIO.--Et qui donc aimez-vous? Silvie? + +PROTÉO.--Oui, Silvie.--Pour vous. + +THURIO.--Je vous en remercie pour vous-même. (_Aux musiciens._) +Allons, messieurs, accordez vos instruments et mettez-vous à l'ouvrage +avec vigueur. + +(Paraît l'aubergiste à quelque distance, avec Julie en habit d'homme.) + +L'AUBERGISTE.--Eh bien! mon jeune hôte, il me semble que vous êtes +_allycolique_[50]; pourquoi donc, je vous prie? + +[Note 50: _Mélancolique_, mot estropié.] + +JULIE.--Vraiment, mon hôte, c'est parce que je ne saurais être gai. + +L'AUBERGISTE.--Allons, allons, je veux vous donner de la gaieté; je +vais vous conduire dans un endroit où vous entendrez de la musique et +où vous verrez le gentilhomme que vous demandiez. + +JULIE.--Mais l'entendrai-je parler? + +L'AUBERGISTE.--Oui, vraiment. + +JULIE, _à part._--Ce sera pour moi la musique. + +(Les musiciens préludent.) + +L'AUBERGISTE.--Écoutez! écoutez! + +JULIE.--Est-il parmi ces musiciens? + +L'AUBERGISTE.--Oui, mais silence, écoutons-les. + + CHANSON. + + Quelle est Silvie? Quelle est celle + Que chantent tous nos bergers? + Elle est pure, elle est belle, elle est sage. + Les cieux l'ont douée de toutes les grâces + Qui pouvaient la faire adorer. + + Est-elle aussi tendre qu'elle est belle? + Car la beauté vit de la tendresse. + L'Amour va chercher dans ses yeux + Le remède à son aveuglement; + Reconnaissant, il se plaît à y demeurer. + + Chantez donc, chantez Silvie, + Chantez qu'elle est parfaite, + Qu'elle surpasse toutes les beautés mortelles + Qui habitent sur le globe de la terre, + Courons lui porter nos guirlandes. + +L'AUBERGISTE--Eh bien! qu'est-ce donc? vous êtes encore plus triste +qu'auparavant. Qu'avez-vous donc, jeune homme? est-ce que la musique +ne vous plaît pas? + +JULIE--Vous vous méprenez; c'est le musicien qui ne me plaît pas. + +L'AUBERGISTE--Et pourquoi, mon beau monsieur? + +JULIE--Il joue faux, mon ami. + +L'AUBERGISTE--Est-ce que les cordes ne sont pas d'accord? + +JULIE--Ce n'est pas cela; et cependant il joue si faux qu'il offense +les fibres de mon coeur. + +L'AUBERGISTE--Vous avez l'oreille bien fine! + +JULIE--Je voudrais être sourde.--Cela me contriste le coeur. + +L'AUBERGISTE--Je m'aperçois que vous n'aimez pas la musique. + +JULIE--Nullement, quand elle est si discordante. + +L'AUBERGISTE--Écoutez, quel changement dans la musique! + +JULIE--Oui, ce changement fait mon malheur. + +L'AUBERGISTE--Vous voudriez donc qu'ils jouassent toujours la même +chose? + +JULIE--Oui, je voudrais qu'un homme jouât toujours le même air. Mais, +mon hôte, dites-moi, le seigneur Protéo, de qui nous parlons, vient-il +souvent chez cette dame? + +L'AUBERGISTE--Je vous dirai que Launce, son valet, m'a confié qu'il +l'aimait outre mesure. + +JULIE--Où est donc ce Launce? + +L'AUBERGISTE--Il est allé chercher son chien; demain, par l'ordre de +son maître, il doit le porter en présent à sa maîtresse. + +JULIE--Silence! retirons-nous à l'écart, voici la compagnie qui se +sépare. + +PROTÉO--Ne craignez rien, seigneur Thurio; je parlerai pour vous de +manière que vous me regarderez comme passé maître en ruses d'amour. + +THURIO.--Où nous retrouverons-nous? + +PROTÉO--A la fontaine Saint-Grégoire. + +THURIO.--Adieu. + +(Thurio et la musique sortent.) + +(Silvie à sa fenêtre.) + +PROTÉO--Madame, je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie. + +SILVIE--Je vous remercie de votre musique, messieurs. Mais quel est +celui qui vient de parler? + +PROTÉO--Un homme que vous reconnaîtriez bientôt à la voix, si vous +connaissiez la sincérité de son coeur. + +SILVIE--C'est le seigneur Protéo, à ce qu'il me semble. + +PROTÉO--Oui, c'est Protéo, notre dame; c'est votre serviteur. + +SILVIE--Quel est donc votre bon plaisir? + +PROTÉO--De savoir le vôtre. + +SILVIE--Vos voeux sont exaucés; mon bon plaisir est que sur l'heure +vous vous éloigniez de ces lieux, et que vous alliez vous mettre au +lit. Fourbe, parjure, homme faux et déloyal, penses-tu que je +sois assez simple, assez stupide, pour me laisser séduire par tes +flatteries, toi qui as trompé tant d'infortunées par les serments? +Retourne, retourne vers le premier objet de ton amour, et demande-lui +pardon; car, pour moi, j'en jure par cette pâle reine de la nuit, je +suis aussi loin de céder à tes voeux que je te méprise pour ta lâche +et coupable recherche. Et je vais me reprocher tout à l'heure le temps +que je perds ici à te répondre. + +PROTÉO--J'avoue, belle Silvie, que j'ai aimé une dame, mais elle est +morte. + +JULIE, _à part._--Tu ne serais qu'un menteur si je parlais, car je +suis sure qu'elle n'est pas enterrée. + +SILVIE--Tu dis qu'elle est morte; mais Valentin, ton ami, il vit +encore, et tu es témoin que je lui suis fiancée; ne rougis-tu pas de +le trahir ici par tes importunités? + +PROTÉO--J'ai appris aussi que Valentin était mort. + +SILVIE--Eh bien! suppose aussi que je le suis; car, je te t'assure, +mon amour est enseveli dans son tombeau. + +PROTÉO--Douce Silvie, laissez-le-moi tirer de la terre. + +SILVIE--Va sur le tombeau de ton amante, réveille-la par tes +gémissements; ou au moins que sa tombe soit la tienne. + +JULIE, _à part._--Il n'entend pas cela. + +PROTÉO--Madame, si votre coeur est si endurci, daignez du moins +accorder votre portrait à mon amour; ce portrait qui est suspendu dans +votre chambre. Je lui parlerai, je lui adresserai mes soupirs et +mes larmes; car, puisque votre personne si parfaite est dévouée à un +autre, je ne suis qu'une ombre, et je consacrerai un fidèle amour à la +vôtre. + +JULIE, _à part._--Si tu possédais l'original, tu le tromperais à coup +sûr, et tu n'en ferais bientôt qu'une ombre comme moi. + +SILVIE--Il ne me plaît guère, monsieur, d'être votre idole, mais +puisqu'il convient à votre coeur perfide d'adorer des ombres et +d'idolâtrer des formes vaines, envoyez demain le chercher chez moi, et +je vous le donnerai. Ainsi, bonne nuit. + +PROTÉO--Oui, une nuit comme celle que passent les malheureux qui +s'attendent à être exécutés le lendemain matin. + +(Silvie ferme sa fenêtre. Protéo sort.) + +JULIE--Mon hôte, voulez-vous partir? + +L'AUBERGISTE--Par Notre-Dame! j'étais profondément endormi. + +JULIE--Dites-moi, je vous prie, où demeure le seigneur Protéo. + +L'AUBERGISTE--Il loge chez moi. Hé! mais vraiment, je crois qu'il est +bientôt jour. + +JULIE--Non, pas encore; mais cette nuit est bien la plus longue et la +plus cruelle que j'aie passée de ma vie. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +La scène est toujours dans la cour du palais. + +_Entre_ ÉGLAMOUR. + +ÉGLAMOUR--Voici l'heure où madame Silvie m'a prié de venir savoir ses +intentions. Elle veut m'employer sans doute dans quelque importante +affaire. (_Il l'appelle._) Madame, madame! + +SILVIE, _à sa fenêtre._--Qui appelle? + +ÉGLAMOUR--Votre serviteur et votre ami, qui se rend aux ordres de +Votre Seigneurie. + +SILVIE--Bonjour mille fois, seigneur Églamour. + +ÉGLAMOUR--Je vous en souhaite autant, noble dame. Comme vous me l'avez +commandé, je suis venu de bonne heure pour savoir à quel service il +est de votre bon plaisir de m'employer. + +SILVIE--Églamour, vous êtes un noble chevalier; ne croyez pas que je +vous flatte, je jure que je dis la vérité; oui, vous êtes brave, sage, +compatissant, accompli. Vous n'ignorez pas l'amour que je porte +à Valentin exilé; ni que mon père voudrait me forcer à épouser +l'orgueilleux Thurio que mon âme déteste. Vous avez aimé, cher +Églamour, et je vous ai entendu dire que jamais douleur ne fut plus +déchirante pour votre coeur que la mort de votre dame et fidèle amie, +sur le tombeau de laquelle Vous avez juré une chasteté éternelle[51]. +Cher Églamour, je voudrais aller trouver Valentin à Mantoue, où +j'apprends qu'il s'est retiré. Comme cette route est dangereuse, je +désirerais me voir accompagnée d'un brave chevalier tel que vous, dont +je connusse la foi et l'honneur. Ne m'objectez point le courroux de +mon père; Églamour, ne pensez qu'à ma douleur, à la douleur d'une +femme et à la justice de ma fuite, pour me soustraire à une alliance +impie, que le ciel et la fortune puniraient de mille fléaux. Avec +un coeur aussi plein de chagrins que la mer l'est de sables, je vous +conjure de m'accompagner et de me conduire à Mantoue. Si vous me +refusez, cachez au moins ce que je vous confie, et je me hasarderai à +partir seule. + +[Note 51: C'était l'usage des maris inconsolables du temps de +Shakspeare.] + +ÉGLAMOUR--Madame, je suis sensible à vos douleurs; sachant combien +votre amour est vertueux, je consens à partir avec vous, et je +m'inquiète aussi peu de ce qui m'en arrivera, que je désire ardemment +que vous soyez heureuse. Quand voulez-vous partir? + +SILVIE--Dès ce soir. + +ÉGLAMOUR--Où vous trouverai-je? + +SILVIE--A la cellule du frère Patrice, auquel je me propose de me +confesser. + +ÉGLAMOUR--Je ne ferai pas défaut à Votre Seigneurie; adieu, douce +dame. + +SILVIE--Bonjour, généreux Églamour. + +(Elle rentre, Églamour sort.) + +LAUNCE, _avec son chien._--Quand le domestique d'un homme fait le +chien avec lui, voyez-vous, cela va mal. Un chien que j'ai élevé dès +sa plus tendre enfance, que j'ai sauvé de la rivière, lorsqu'on y +jeta trois ou quatre de ses frères et soeurs encore aveugles! je +l'ai instruit, précisément de manière à faire dire: «Voilà comme +je voudrais instruire un chien.» Eh bien! j'allais pour en faire un +présent à madame Silvie de la part de mon maître, et je suis à peine +entré dans la salle à manger, qu'il a déjà sauté sur son assiette, et +lui a volé une cuisse de chapon. Oh! c'est une terrible chose, quand +un chien ne sait pas se contenir dans toutes les compagnies! Je +voudrais en avoir, comme qui dirait, un qui prît une bonne fois sur +lui d'être un véritable chien, ce qu'on appelle un chien, un chien +en tout. Si je n'avais pas eu plus d'esprit que lui, en me chargeant +d'une faute qu'il avait commise, je pense, ma foi, qu'il aurait été +pendu; aussi vrai que je vis, il l'aurait payée. Je veux que vous en +jugiez. Il se faufile, moi présent, en la compagnie de trois ou quatre +messieurs chiens sous la table du duc; à peine y était-il resté, +permettez-moi de le dire, le temps de pisser, que toute la chambre le +sentait. À la porte le chien! dit l'un; quel est ce roquet-là? dit un +autre; fouettez-le, dit un troisième; pendez-le, dit le duc. Moi qui +connaissais l'odeur, je compris que c'était Crab: je m'en vais au +garçon qui fouette les chiens: «Ami, lui dis-je, vous voulez battre le +chien?»--Oui, vraiment, dit-il.--«Vous lui faites injure, ai-je +dit: c'est moi qui ai fait la chose que vous savez.» Lui, sans autre +question, me chasse de la chambre à coups de fouet. Combien y a-t-il +de maîtres qui en voudraient faire autant pour leur domestique? Ce +n'est pas tout; je dirai que l'on m'a mis aux ceps pour des puddings +qu'il avait volés, et sans cela il eût été exécuté; je me suis laissé +mettre au pilori pour des oies qu'il avait tuées, et sans cela il les +aurait payées. Tu ne penses plus à cela maintenant; mais moi, je me +souviens du tour que tu m'as joué, lorsque j'ai pris congé de madame +Silvie. Ne t'ai-je pas toujours dit de me regarder et de faire ce que +je fais? Quand m'as-tu vu lever la jambe, et lâcher de l'eau contre le +vertugadin d'une demoiselle, m'as-tu jamais vu faire un pareil tour? + +(Protéo et Julie toujours déguisée entrent.) + +PROTÉO.--Tu t'appelles Sébastien? Tu me plais, je veux t'employer tout +à l'heure. + +JULIE.--À tout ce qu'il vous plaira, monsieur; je ferai tout ce qui +sera en mon pouvoir. + +PROTÉO.--Je l'espère, mon ami. (_A Launce._) Eh bien! rustaud, où +avez-vous été flâner ces deux jours-ci? + +LAUNCE.--Ma foi, monsieur, j'ai porté à madame Silvie le chien dont +vous m'aviez ordonné de lui faire présent. + +PROTÉO.--Et que dit-elle de mon petit Bijou? + +LAUNCE.--Mais elle dit que votre chien est un roquet, et que des +remerciements de chien sont assez bons pour un pareil présent. + +PROTÉO.--- Mais elle a reçu mon chien? + +LAUNCE.--Non, vraiment, elle ne l'a pas reçu. Je l'ai ramené ici. + +PROTÉO.--Comment! tu lui as offert ce chien de ma part? + +LAUNCE.--Oui, monsieur. L'autre, qui était comme un écureuil, m'a été +volé par les enfants du bourreau sur la place du marché; et, alors, +j'ai offert à Silvie mon chien propre, qui est un chien dix fois plus +gros que le vôtre. Ainsi le présent était bien plus considérable. + +PROTÉO.--Va-t'en; cours retrouver mon chien, ou ne reparais jamais +à mes yeux. Va-t'en, te dis-je. Restes-tu là pour me faire mettre +en colère? Un coquin qui m'expose tous les jours à rougir de ses +sottises! (_Launce sort._) Sébastien, je t'ai pris à mon service, +en partie parce que j'ai besoin d'un jeune homme comme toi, qui +s'acquitte de mes ordres avec quelque intelligence; car je ne peux +jamais me fier à ce butor; mais c'est encore plus pour ta physionomie +et tes manières, qui, je ne me trompe point dans mes conjectures, +annoncent une bonne éducation, un caractère heureux et franc. Sache +donc bien que c'est à cause de cela que je te retiens à mon service. +Pars à l'instant, et remets cet anneau à madame Silvie. Elle m'aimait +bien, celle qui me l'a donné. + +JULIE.--Il paraît que vous ne l'aimiez pas, puisque vous vous défaites +ainsi de ses présents. Elle est morte, probablement. + +PROTÉO.--Non, je crois qu'elle vit encore. + +JULIE.--Hélas! + +PROTÉO.--Pourquoi cet hélas? + +JULIE.--Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié d'elle. + +PROTÉO.--Pourquoi aurais-tu pitié d'elle? + +JULIE.--Parce que je crois qu'elle vous aimait autant que vous aimez +votre madame Silvie. Elle rêve à celui qui a oublié sa tendresse +et vous ne respirez que pour celle qui dédaigne vos hommages; c'est +dommage que l'amour soit si contraire à lui-même, et cette pensée me +force à dire _hélas_! + +PROTÉO.--Allons; donne-lui cet anneau et aussi cette lettre.--Voilà +sa chambre; dis à madame Silvie que je réclame le céleste portrait +qu'elle m'a promis. Ce message fait, reviens aussitôt à ma chambre, où +tu me trouveras triste et solitaire. + +(Protéo sort.) + +JULIE.--Combien est-il de femmes qui voulussent se charger d'un pareil +message?--Hélas! pauvre Protéo, tu as pris un renard pour servir de +berger à tes brebis.--Hélas! malheureuse insensée, pourquoi plaindre +celui dont le coeur me dédaigne? c'est parce qu'il en aime une autre +qu'il me dédaigne; et moi, parce que je l'aime, je dois le plaindre. +Voilà cet anneau même que je lui donnai, quand il me quitta, pour +l'engager à se rappeler mon amour; et maintenant, malheureux messager, +je suis chargée de demander ce que je ne voudrais pas obtenir; de +porter ce que je voudrais qu'on refusât; de louer sa constance, que +je voudrais entendre déprécier. Je suis la fidèle et sincère amante +de mon maître; mais je ne puis le servir fidèlement, sans me trahir +moi-même. Je veux cependant aller parler à Silvie en sa faveur, mais +si froidement, que je souhaite (le ciel le sait!) de ne pas réussir. + +(Entre Silvie avec une suite.) + +JULIE.--Salut, madame; je vous conjure de vouloir bien m'indiquer le +moyen de me rendre où je pourrai parler à madame Silvie. + +SILVIE.--Et que lui voudriez-vous, si j'étais elle-même? + +JULIE.--Si vous êtes Silvie, je vous conjure de vouloir bien entendre +ce que l'on m'a chargé de vous dire. + +SILVIE.--De quelle part? + +JULIE.--De la part de mon maître, le seigneur Protéo. + +SILVIE.--Oh! il t'envoie pour un portrait, n'est-ce pas? + +JULIE.--Oui, mademoiselle. + +SILVIE.--Ursule, apportez ici mon portrait. (_Ursule apporte le +portrait._) Va, donne ceci à ton maître, et dis-lui de ma part qu'une +certaine Julie, que son coeur inconstant a pu oublier, ornerait +beaucoup mieux sa chambre que cette ombre vaine. + +JULIE.--Madame, voudriez-vous bien lire cette lettre? Pardonnez, +madame, j'allais vous en donner une qui ne vous est pas adressée; +voici celle de Votre Seigneurie. + +SILVIE.--Laisse-moi revoir l'autre, je te prie. + +JULIE.--Je ne le puis; excusez-moi, madame. + +SILVIE.--Tiens, reprends celle-ci. Je ne veux pas jeter les yeux sur +la lettre de ton maître; je sais quelle est farcie de protestations et +de serments nouvellement inventés, et qu'il violerait aussi aisément +que je déchire son papier. + +JULIE.--Il vous envoie aussi cet anneau, madame. + +SILVIE.--C'est une honte de plus pour celui qui me l'envoie; car je +lui ai mille fois entendu dire que sa Julie le lui avait donné à son +départ. Quoique son doigt parjure ait profané l'anneau, le mien ne +fera point à Julie un tel affront. + +JULIE.--Elle vous remercie. + +SILVIE.--Que dis-tu? + +JULIE.--Je vous remercie, madame, de ce que vous avez compassion +d'elle. La pauvre fille! mon maître l'a traitée bien mal. + +SILVIE.--Tu la connais donc? + +JULIE.--Presque aussi bien que moi-même; en pensant à ses malheurs, je +vous jure que j'ai pleuré cent fois. + +SILVIE.--Probablement elle croit que Protéo l'a abandonnée. + +JULIE.--Je le crois; et c'est là ce qui cause ses chagrins. + +SILVIE.--N'est-elle pas d'une beauté rare? + +JULIE.--Elle a été beaucoup plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui, +madame. Lorsqu'elle se croyait tendrement aimée de mon maître, elle +était, à mon avis, aussi belle que vous; mais depuis qu'elle a négligé +son miroir, et a quitté le masque qui la garantissait des feux du +soleil, l'air a flétri les roses de son teint, il a fané les lis de +ses joues, et elle est aujourd'hui aussi brune que moi. + +SILVIE.--Est-elle grande? + +JULIE.--A peu près de ma taille; car à la Pentecôte, lorsqu'on donnait +les pantomimes de la fête, notre jeunesse me força de prendre un +rôle de femme, et l'on me donna les habits de mademoiselle Julie, +qui m'allaient aussi bien, à ce que disait tout le monde, que s'ils +eussent été faits pour moi. C'est de là que je sais qu'elle est à +peu près de ma taille; je la fis ce jour-là pleurer tout de bon, car +j'avais à remplir un rôle fort triste, madame; je représentais Ariane +abandonnée, et gémissant sur le parjure et l'indigne fuite de son +cher Thésée; je versai des larmes si amères, que ma pauvre maîtresse +attendrie pleura amèrement, et je veux mourir à l'instant, si je ne +ressentais pas en pensée toutes ses douleurs. + +SILVIE.--Elle vous a des obligations, bon jeune homme. Hélas! la +pauvre fille, délaissée et désolée! Je pleure moi-même, en pensant à +ton récit. Tiens, mon bon ami, voici ma bourse; je te la donne à cause +de ton aimable maîtresse, parce que tu l'aimes bien; adieu! + +(Silvie sort.) + +JULIE.--Et elle vous en remerciera, si jamais vous pouvez la +connaître. Vertueuse Silvie! qu'elle est douce et belle! J'espère +que les feux de mon maître se refroidiront, puisqu'elle prend tant +d'intérêt au sort de ma maîtresse. Hélas! comme un coeur amoureux +cherche lui-même à se faire illusion! Voici son portrait; que je le +voie. Je crois que ma figure, si j'étais parée aussi, serait tout +aussi agréable que la sienne; et cependant le peintre l'a un peu +flattée, à moins que je ne me flatte pas trop moi-même. Sa chevelure +est cendrée, la mienne est blonde comme l'or; si c'est là l'unique +cause de son changement, je me procurerai des cheveux de la couleur +des siens; ses yeux sont gris comme le verre, les miens le sont aussi. +Oui, mais elle a le front très-bas, le mien est élevé. Qu'y a-t-il +donc qui plaise en elle, que je ne puisse trouver aussi aimable en +moi, si ce fol Amour n'était pas un dieu aveugle? Ombre de toi-même, +allons, emporte cette ombre ennemie: c'est ta rivale. O toi, image +insensible, tu seras adorée, baisée, aimée, idolâtrée, et s'il avait +quelque sens commun dans son idolâtrie, il aurait ma personne au lieu +d'un portrait. Je veux bien te traiter à cause de ta maîtresse, qui +m'a traitée aussi avec bonté; autrement, je le jure par Jupiter, +j'aurais effacé tes yeux inanimés, pour t'enlever l'amour de mon +maître. + +(Elle sort.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +Milan.--Une abbaye. + +ÉGLAMOUR _seul_. + +ÉGLAMOUR.--Le soleil commence à dorer l'occident, et bientôt voici +l'heure où Silvie doit me venir joindre à la cellule du frère Patrice. +Elle n'y manquera pas; car les amants ne manquent à l'heure que pour +la devancer, tant ils sont empressés. Mais la voici. (_Entre Silvie._) +Madame, je vous souhaite une heureuse soirée. + +SILVIE.--Amen! amen! Hâtons-nous, cher Églamour; sortons par la +poterne de la muraille du monastère. Je crains d'être suivie par +quelques espions. + +ÉGLAMOUR.--Ne craignez rien. La forêt n'est qu'à trois lieues d'ici; +si nous pouvons la gagner, nous sommes en sûreté. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Appartement du palais du duc. + +THURIO, PROTÉO, JULIE. + +THURIO.--Eh bien! seigneur Protéo, que dit Silvie de ma demande? + +PROTÉO.--Oh! monsieur, je l'ai trouvée plus traitable qu'elle ne +l'était naguère; et cependant elle trouve quelque chose encore à +redire à votre personne. + +THURIO.--Quoi? Est-ce parce que ma jambe est trop longue? + +PROTÉO.--Non; c'est parce qu'elle est trop courte. + +THURIO.--Je prendrai des bottes pour la rendre un peu plus ronde. + +PROTÉO.--Mais l'amour ne veut pas être poussé à coup d'éperon, c'est +ce qui lui déplaît. + +THURIO.--Que dit-elle de mon visage? + +PROTÉO.--Elle dit qu'il est blanc[52]. + +[Note 52: _Fair_, blond, blanc, beau; _black_, noir, brun, etc.] + +THURIO.--Oh! elle ment, la petite friponne; mon visage est brun. + +PROTÉO.--Mais les perles sont blanches, et le proverbe dit: _qu'un +homme brun est une perle aux yeux des belles dames_. + +JULIE, _à part_.--Oui, une perle qui crève les yeux des dames; +j'aimerais mieux être aveugle que de la regarder. + +THURIO.--Comment trouve-t-elle que je raisonne? + +PROTÉO.--Mal, quand vous parlez de la guerre. + +THURIO.--Mais lorsque je raisonne sur l'amour et sur la paix? + +JULIE, _à part_.--Oh! beaucoup mieux quand vous vous tenez en paix. + +THURIO.--Que dit-elle de ma valeur? + +PROTÉO.--Monsieur, elle n'a aucun doute sur ce point. + +JULIE, _à part_.--Sans doute: elle connaît trop bien ta lâcheté. + +THURIO.--Et de ma naissance, qu'en dit-elle? + +PROTÉO.--Que vous _descendez_ d'une illustre famille. + +JULIE, _à part_.--Oui vraiment, d'un brave chevalier il est _descendu_ +à un franc imbécile. + +THURIO.--Considère-t-elle mes biens? + +PROTÉO.--Oui, et elle les plaint... + +THURIO.--Pourquoi donc? + +JULIE, _à part_.--D'être possédés par un pareil âne. + +PROTÉO.--Parce que vous les avez _loués_ désavantageusement. + +(Le duc paraît.) + +JULIE.--Voici le duc. + +LE DUC.--Bonjour, seigneur Protéo; bonjour, seigneur Thurio. Qui de +vous deux a vu récemment le chevalier Églamour? + +THURIO.--Ce n'est pas moi. + +PROTÉO.--Ni moi. + +LE DUC--Avez-vous vu ma fille? + +PROTÉO.--Ni l'un ni l'autre. + +LE DUC.--Eh bien! alors elle est allée rejoindre ce rustre de +Valentin, et le chevalier Églamour l'accompagne. Cela est certain; car +le frère Laurence les a rencontrés tous les deux, pendant qu'il errait +dans la forêt par pénitence. Il a bien reconnu Églamour, et il a +soupçonné que c'était elle; mais comme elle était masquée, il n'en est +pas sûr. D'ailleurs, elle m'a dit qu'elle devrait se confesser ce +soir au père Patrice, et elle n'y est point allée. Ces circonstances +confirment sa fuite. Je vous conjure donc de ne pas rester là à +discourir, mais de monter à cheval sur l'heure et de me joindre sur +le chemin de Mantoue, où ils se sont enfuis. Allons, chers amis, +hâtez-vous et suivez-moi. + +THURIO.--Voilà une fille bien folle, de fuir le bonheur qui la suit. +Je veux les suivre plutôt pour me venger d'Églamour que par amour pour +l'ingrate Silvie. + +PROTÉO.--Et moi je veux les suivre, plutôt par amour pour Silvie que +par haine pour Églamour qui l'accompagne. + +JULIE, _à part_.--Et moi je veux aussi les suivre, plutôt pour mettre +obstacle à cet amour que par haine pour Silvie, à qui l'amour a fait +prendre la fuite. + + + +SCÈNE III + + +Forêt aux environs de Mantoue. + +SILVIE, _conduite par les_ VOLEURS. + +PREMIER VOLEUR.--Venez, venez, soyez tranquille; il faut que nous vous +conduisions à notre capitaine. + +SILVIE.--Des malheurs mille fois plus grands m'ont appris à supporter +celui-ci avec patience. + +SECOND VOLEUR.--Allons, conduisez-la. + +PREMIER VOLEUR.--Où est le gentilhomme qui était avec elle? + +TROISIÈME VOLEUR.--Comme il a le pied très-leste, il nous a échappé; +mais Moïse et Valère le suivent. Va avec elle à l'ouest de la forêt, +où est notre capitaine; nous allons courir après le fuyard. Le taillis +est gardé de toutes parts; il ne peut nous échapper. + +PREMIER VOLEUR.--Venez, il faut que je vous conduise à la caverne de +notre capitaine: ne craignez rien, c'est un coeur généreux, et il ne +souffrirait pas qu'une femme fût maltraitée. + +SILVIE.--O Valentin! je supporte ceci par amour pour toi! + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Autre partie de la forêt. + +VALENTIN _entre_ + +Combien l'habitude a d'empire sur l'homme: ces sombres déserts, ces +bois solitaires, je les préfère aux villes peuplées et florissantes. +Ici, je puis m'asseoir seul, sans être vu de personne; je puis unir +ma voix gémissante aux accents plaintifs du rossignol et raconter mes +douleurs; O toi qui habites dans mon sein, ne laisse pas la maison si +longtemps sans maître, de peur que, tombant en ruines, l'édifice ne +s'écroule et ne laisse plus aucun souvenir de ce qu'il était. Répare +ma vie par ta présence, Silvie, aimable nymphe, console ton berger au +désespoir.--Quels cris et quel tumulte on fait aujourd'hui! ce sont +mes camarades qui font de leurs volontés leurs lois. Ils poursuivent +probablement quelque malheureux voyageur. Ils m'aiment beaucoup, et +cependant j'ai bien à faire à les empêcher de commettre des actions +cruelles. Retire-toi, Valentin. Quel est celui qui s'avance de ce +côté? + +(Valentin se retire à l'écart.) + +(Entrent Protéo, Silvie et Julie.) + +PROTÉO.--Belle Silvie (quoique vous n'ayez aucun égard à ce que fait +votre serviteur), ce service que je vous ai rendu de hasarder ma vie +et de vous arracher au brigand qui aurait fait violence à votre amour +et à votre honneur mérite bien qu'en récompense vous m'accordiez au +moins un tendre regard. Je ne puis demander une moindre faveur, et je +suis sûr que vous ne pouvez donner moins. + +VALENTIN, _à part_.--Est-ce un songe, ce que je vois, ce que +j'entends?--O amour! donne-moi la patience de supporter ceci un +moment! + +SILVIE.--Malheureuse, infortunée que je suis! + +PROTÉO.--Vous étiez malheureuse avant que j'arrivasse; mais, depuis +mon arrivée, je vous ai rendue heureuse. + +SILVIE.--Ton approche me rend la plus malheureuse des femmes! + +JULIE, _à part_.--Et moi aussi, quand il est auprès de vous. + +SILVIE.--Si j'eusse été saisie par un lion affamé, j'eusse mieux aimé +servir de pâture à ce féroce animal, que de me voir sauvée par le +traître Protéo. Ciel! sois-moi témoin combien j'aime Valentin! mon âme +ne m'est pas plus chère que sa vie, et je déteste tout autant (car +je n'en puis dire davantage) le lâche, le parjure Protéo! Va-t'en, ne +m'importune plus! + +PROTÉO.--Quel danger, m'en eût-il dû coûter la vie, n'aurais-je pas +affronté, pour obtenir un seul doux regard! Oh! c'est la malédiction +éternelle de l'amour, que les femmes ne puissent aimer ceux qui les +aiment. + +SILVIE.--C'est que Protéo n'aime point celle qui l'aime. Lis dans le +coeur de ta Julie, le premier à qui tu aies promis ta foi, par mille +et mille serments, dont tu as fait autant de parjures en m'aimant. Il +ne te reste plus de foi, à moins que tu n'en eusses deux, ce qui est +pis encore que de n'en avoir aucune; il vaut mieux n'en point avoir +que d'en avoir plusieurs. Quand la foi est double, il y en a toujours +une de trop. N'as-tu pas trahi ton plus fidèle ami? + +PROTÉO.--En amour, quel homme s'inquiète de son ami? + +SILVIE.--Tous les hommes, excepté Protéo. + +PROTÉO.--Eh bien! si les douces paroles de l'amour ne peuvent amollir +ton coeur, je te ferai la cour en soldat, et, par la loi du plus +fort, j'emploierai pour t'aimer ce qui répugne le plus à la nature de +l'amour, la violence. + +SILVIE.--O ciel! + +PROTÉO.--Je te forcerai de céder à mes désirs. + +VALENTIN.--Misérable, laisse-la, éloigne ces mains odieuses et +brutales, indigne et faux ami! + +PROTÉO.--Valentin! + +VALENTIN.--Ami comme tous les autres, c'est-à-dire sans foi et sans +amour (car tels sont les amis de nos jours), perfide, tu as trahi +toutes mes espérances. Il fallait que je le visse de mes yeux pour le +croire. Maintenant je n'ose pas dire que j'ai un ami au monde, tu me +prouverais le contraire. A qui se fier désormais, quand la main droite +est infidèle au coeur? Protéo, je suis fâché de ne pouvoir plus +avoir confiance en toi. Tu es cause que le monde entier va me devenir +étranger: la blessure faite par un ami est la plus profonde! O siècle +maudit! où de tous mes ennemis, c'est mon ami qui est le plus cruel de +tous! + +PROTÉO.--Mon crime et ma honte me confondent. Pardonne-moi, Valentin; +si un chagrin sincère suffit pour expier l'offense, je te l'offre ici: +la douleur de mon remords égale le crime que j'ai commis. + +VALENTIN.--Je suis satisfait, et je te reçois de nouveau pour un +honnête homme: celui qui n'est pas apaisé par le repentir n'est pas +digne du ciel ni de la terre, car tous deux, se laissent attendrir, et +le repentir apaise la colère de l'Éternel. Pour te donner une preuve +de ma sincérité, je te cède tous les droits que je pouvais avoir sur +Silvie. + +JULIE.--Malheureuse que je suis! + +(Elle s'évanouit.) + +PROTÉO.--Voyez donc ce jeune homme. + +VALENTIN.--Eh bien! mon garçon, qu'avez-vous? Qu'y a-t-il? Voyons, +regardez-nous, parlez. + +JULIE.--Oh! mon brave monsieur, mon maître m'avait chargé de remettre +une bague à madame Silvie, et j'ai oublié de le faire. + +PROTÉO.--Où est cette bague, mon garçon? + +JULIE.--La voici. Prenez. + +PROTÉO.--Comment? Laissez-moi voir. Eh! c'est la bague que j'ai donnée +à Julie! + +JULIE.--Oh! pardonnez-moi, monsieur je me suis trompée. Voilà la bague +que vous avez envoyée à Silvie. + +(Elle lui présente une bague.) + +PROTÉO.--D'où t'est venue cette bague? C'est celle que j'ai donnée à +Julie en la quittant. + +JULIE.--Et c'est Julie elle-même qui me l'a donnée, et c'est Julie +elle-même qui l'a apportée ici. + +PROTÉO.--Comment? Julie! + +JULIE.--Reconnais celle qui fut l'objet de tous tes serments qu'elle +conservait profondément dans son coeur. Ah! combien de fois, par tes +parjures, tu as voulu les en arracher! Protéo, rougis de me voir +ici sous cet habit; rougis de ce qu'il m'a fallu revêtir ce costume +indécent, si pourtant le déguisement inspiré par l'amour peut être +honteux; aux yeux de la pudeur, il est bien moins honteux pour une +femme de changer d'habit, qu'il ne l'est pour un homme de changer de +sentiments. + +PROTÉO.--De changer de sentiments? Il est vrai; ô ciel! si l'homme +était seulement constant, il serait parfait. Ce seul défaut l'entraîne +dans tous les autres et le porte à tous les crimes. Mais mon +inconstance finit avant même d'avoir commencé: qu'y a-t-il donc dans +les traits de Silvie, que l'oeil de la constance ne puisse trouver +plus charmant chez ma Julie? + +VALENTIN.--Allons, donnez-moi tous deux la main que j'aie la joie +de former cette heureuse union. Il serait cruel que deux coeurs qui +s'aiment tant fussent longtemps ennemis. + +PROTÉO.--J'en atteste le ciel! je ne désire pas autre chose. + +JULIE.--Et moi j'ai tout ce que je désire. + +(Entrent les voleurs, le duc et Thurio.) + +UN VOLEUR.--Une prise! une prise! une prise! + +VALENTIN.--Arrêtez, arrêtez! c'est mon seigneur le duc. Mon prince, +vous êtes le bienvenu auprès d'un homme disgracié, de Valentin, que +vous avez banni. + +LE DUC.--Comment? Valentin! + +THURIO.--J'aperçois Silvie, et Silvie est à moi. + +VALENTIN.--Thurio, recule ou reçois la mort. Ne t'avance pas à la +portée de ma colère. Ne dis pas que Silvie est à toi.--S'il t'arrive +de le répéter, Milan ne te reverra plus. La voici; ose seulement +porter la main sur elle. Je te défie de toucher même de ton souffle +celle que j'aime. + +THURIO.--Seigneur Valentin, je ne me soucie guère d'elle, moi. Je +regarderais comme un fou celui qui voudrait exposer ses jours pour une +fille qui ne l'aime pas: je n'ai aucune prétention sur elle, elle est +donc à toi. + +LE DUC.--Tu n'en es que plus lâche et plus dégénéré, de l'abandonner +sous un si frivole prétexte, après tous les moyens que tu as employés +pour la gagner.--Oui, par l'honneur de mes ancêtres, j'honore ton +courage, Valentin, et te crois digne de l'amour d'une impératrice. +Sache donc que j'oublie dès ce moment tous tes torts, que je perds +toute rancune et que je te rappelle à ma cour. Demande tous les +honneurs dus à ton mérite, j'y souscris par ces mots: «Valentin, tu +es un gentilhomme et de bonne maison; reçois la main de ta Silvie, tu +l'as méritée.» + +VALENTIN.--Je vous rends grâces, mon prince; ce don fait mon bonheur, +et je vous conjure maintenant, pour l'amour de votre fille, de +m'accorder une grâce que je vais vous demander. + +LE DUC.--Je l'accorde pour l'amour de toi, quelle qu'elle soit. + +VALENTIN.--Ces hommes bannis, parmi lesquels j'ai vécu, sont doués +de bonnes qualités; pardonnez-leur les fautes qu'ils ont faites, +et qu'ils soient rappelés de leur exil. Mon prince, ils sont bien +changés; ils sont devenus doux, civils et pleins de zèle pour le bien: +ils peuvent rendre les plus grands services à l'État. + +LE DUC.--Tu l'emportes, je leur pardonne ainsi qu'à toi: dispose d'eux +suivant les mérites que tu leur connais. Partons pour Milan, et que +toutes nos querelles se terminent par la joie, les bals et les fêtes +les plus solennelles. + +VALENTIN.--Et, sur la route, j'oserai prendre la liberté de vous faire +sourire par le récit de mes aventures. Mon prince, que pensez-vous de +ce page? + +LE DUC.--Je trouve que ce jeune homme a beaucoup de grâce; il rougit. + +VALENTIN.--Je vous réponds, mon prince, qu'il en a beaucoup plus qu'un +jeune homme. + +LE DUC.--Que veux-tu dire par là? + +VALENTIN.--Si vous le permettez, mon prince, je vous raconterai en +route des aventures qui vous surprendront. Viens, Protéo; ce sera ta +pénitence d'entendre raconter l'histoire de tes amours. Ensuite le +jour de notre mariage sera le vôtre, nous n'aurons qu'un seul festin, +qu'une seule maison, et qu'un mutuel et commun bonheur. + +(Ils sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Deux Gentilshommes de Vérone +by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE *** + +***** This file should be named 16710-8.txt or 16710-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/1/16710/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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