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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Deux Gentilshommes de Vérone + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: September 17, 2005 [EBook #16710] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur.</p> +<p>=================================================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p><br> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p><br> + +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p><br> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br> + +<p>Volume 3</p> +<p>Timon d'Athènes</p> +<p>Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.</p> +<p>Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.</p> +<p>Tout est bien qui finit bien.</p><br> + +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br> +<p>1862</p><br> + + +<p>=================================================================</p> + </div> </div> + + +<h1>LES<br> + +DEUX GENTILSHOMMES<br> + +DE VÉRONE</h1> + +<h3>COMÉDIE</h3><br> + + + +<h3>NOTICE<br> SUR LES DEUX GENTILSHOMMES + +DE VÉRONE</h3> + +<p>Cette pièce, une des moins remarquables de Shakspeare, ressemble +à beaucoup d'égards à un roman dialogué: cette idée se fortifie quand +on lit, dans la <i>Diane</i> de Montemayor, la nouvelle où le poëte a sans +doute puisé sa comédie: soit que la <i>Diane</i> lui eût été connue dans +une traduction, soit qu'un romancier anglais l'eût imitée ou refondue +dans un autre ouvrage.</p> + +<p>Dans l'épisode de la <i>Diane</i>, nous voyons une bergère-amazone sauver +trois nymphes de la violence de trois hommes sauvages, et leur +raconter ensuite, sur la rive d'une <i>onde au doux murmure</i>, comment +elle a été la victime des persécutions de Vénus, à qui sa mère, dans +une discussion mythologique, avait eu l'indiscrétion de préférer +Pallas.</p> + +<p>La belle Félismena reçoit un billet de don Félix, qu'elle lit après +avoir bien grondé sa suivante, qui a eu l'audace de le lui remettre. +Elle aime don Félix et se hâte de lui en faire l'aveu; mais le père +du jeune homme s'oppose à leur mariage et envoie son fils dans +une cour étrangère, pour lui faire oublier l'engagement qu'il n'approuve +pas. Félismena ne peut vivre en son absence; elle se procure +des habits de page et va retrouver son amant; mais déjà don Félix +en aime une autre, et Félismena, qui passe à son service à la faveur +de son déguisement, devient le porteur de ses billets doux. Célie, sa +rivale, se prend tout à coup d'une tendre passion pour le page prétendu, +et don Félix ne reçoit plus de réponses favorables de sa belle +que quand Félismena est son messager. Cependant ce cavalier se +désole des rigueurs de Célie: son désespoir devient si grand que Félismena, +craignant pour la vie de celui qu'elle aime, se jette aux genoux +de sa rivale, qui croit que le page va l'implorer pour lui-même. +Furieuse de l'entendre solliciter pour son maître, elle ne peut supporter +la vie et meurt de douleur.</p> + +<p>Don Félix, à cette nouvelle, part sans dire à personne où il va, +et la fidèle Félismena court le monde à sa recherche.</p> + +<p>Voilà une partie des circonstances que Shakspeare a évidemment +empruntées pour les deux Véronais, mais il a su en ajouter d'autres; +et le personnage comique de Launce est une idée originale qui n'appartient +qu'à lui. Chaque fois que Launce paraît avec son chien, on +est d'abord forcé de rire, quitte à blâmer ensuite la trivialité de +quelques plaisanteries. Ces scènes sentent un peu la farce, mais elles +sont marquées au coin de l'originalité.</p> + +<p>Speed, l'autre valet, est totalement éclipsé par Launce; cependant +il prouve à son maître, d'une manière piquante, qu'il est amoureux.</p> + +<p>La coquetterie de Julie, quand elle reçoit la lettre de Protéo, est +aussi une idée des plus gracieuses; mais, en général, comme Jonson +le fait observer, on trouve dans cette pièce un singulier mélange +d'art et de négligence qui a fait douter qu'elle fût réellement de +Shakspeare. On doit peu s'arrêter à la critique de l'unité de lieu, +qui n'a jamais été aussi ouvertement violée par le poëte; mais l'inconséquence +du caractère de Protéo est bien plus impardonnable +que toutes les fautes contre la géographie et les lois d'Aristote.</p> + +<p>La versification des <i>Deux Gentilshommes de Vérone</i> est presque +toujours excellente, et on y trouve une foule de détails qu'embellit +la poésie la plus riche.</p> + +<p>Malone place la composition de cette pièce dans l'année 1596. Elle +appartient visiblement à la jeunesse de l'auteur.</p> +<br><br> + +<h1>LES<br> + +DEUX GENTILSHOMMES<br> + +DE VÉRONE</h1> + +<h3>COMÉDIE</h3> +<br> + + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LE DUC DE MILAN, père de Silvie.</p> +<p>VALENTIN,} deux gentilhommes de Vérone.</p> +<p>PROTÉO, }</p> +<p>ANTONIO, père de Protéo.</p> +<p>THURIO, espèce de fou, ridicule rival</p> +<p>de Valentin.</p> +<p>ÉGLAMOUR, confident de Silvie, qui</p> +<p>favorise son évasion.</p> +<p>L'HÔTE chez lequel loge Julie à Milan.</p> +<p>SPEED, valet bouffon de Valentin.</p> +<p>LAUNCE, valet de Protéo.</p> +<p>PANTHINO, valet d'Antonio.</p> +<p>JULIE, dame de Vérone aimée de Protéo.</p> +<p>SILVIE, fille du duc de Milan, aimée</p> +<p>de Valentin.</p> +<p>LUCETTE, suivante de Julie.</p> +<p>Proscrits.</p> +<p>Domestiques, musiciens.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">La scène est tantôt à Vérone, tantôt à Milan, et sur les frontières +de Mantoue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE PREMIER</h3> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">VALENTIN, PROTÉO.</p> + +<p>VALENTIN.—Cesse de vouloir me persuader, mon cher +Protéo; le jeune homme qui demeure toujours dans sa +patrie n'a jamais qu'un esprit borné. Si l'amour n'enchaînait +pas tes jeunes années aux doux regards d'une +amante digne de tes hommages, je t'engagerais à m'accompagner +pour voir les merveilles du monde, plutôt +que de t'engourdir ici dans une stupide indolence, et +d'user ta jeunesse dans une inertie incapable de donner +des formes; mais puisque tu aimes, aime toujours, et +tâche d'être aussi heureux dans tes amours, que je voudrais +l'être moi-même lorsque je commencerai d'aimer.</p> + +<p>PROTÉO.—Veux-tu donc me quitter? Adieu, mon cher +Valentin! Pense à ton Protéo, si par hasard tu vois dans +tes voyages quelque objet remarquable et rare, désire de +m'avoir avec toi pour partager ton bonheur, lorsqu'il +t'arrivera quelque bonne fortune; et dans tes dangers, +si jamais le danger t'environne, recommande tes malheurs +à mes saintes prières, car je veux être ton intercesseur, +Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, et prier pour moi dans un livre d'amour.</p> + +<p>PROTÉO.—Je prierai pour toi dans certain livre que +j'aime.</p> + +<p>VALENTIN.—C'est-à-dire dans quelque sot livre de profond +amour comme l'histoire du jeune Léandre qui traversa +l'Hellespont<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<p>PROTÉO.—C'est une histoire profonde d'un plus profond +amour; car Léandre avait de l'amour par-dessus les souliers.</p> + +<p>VALENTIN.—Tu dis vrai, car tu as de l'amour par-dessus +les bottes et tu n'as pas encore traversé l'Hellespont +à la nage.</p> + +<p>PROTÉO.—Par-dessus les bottes? Ne me porte pas de +bottes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<p>VALENTIN.—Je m'en garderai bien, car ce serait à propos +de bottes<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>La traduction de Musée, par Marlowe, était populaire et le +méritait; son <i>Héro et Léandre</i> serait digne de Dryden.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>Give me not the boots</i>, expression proverbiale qui signifie: +«Ne te joue pas de moi,» et qui revient à l'ancienne phrase +française: «Bailler foin en cornes.»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Nous avons employé un équivalent à ces mots: <i>it boots thee +not</i>, «cela t'est inutile.»</p></blockquote> + +<p>PROTÉO—Comment?</p> + +<p>VALENTIN.—Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de +ses gémissements que le mépris, et un timide regard +pour les soupirs d'un coeur blessé! Acheter un moment +de joie passagère par les ennuis et les fatigues de vingt +nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut +peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez +donc gagné que des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, +l'amour n'est qu'une folie qu'obtient votre esprit, ou votre +esprit est vaincu par une folie.</p> + +<p>PROTÉO.—Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou?</p> + +<p>VALENTIN.—Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu +ne le deviennes.</p> + +<p>PROTÉO.—C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas +l'amour.</p> + +<p>VALENTIN.—L'amour est ton maître, car il te maîtrise; +et celui qui se laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait +pas, ce me semble, être rangé parmi les sages.</p> + +<p>PROTÉO.—Les auteurs disent cependant que l'amour +habite dans les esprits les plus élevés, comme le ver dévorant +s'attache au bouton de la plus belle rose.</p> + +<p>VALENTIN.—Et les auteurs disent aussi que, comme le +bouton le plus précoce est rongé intérieurement par un +ver avant qu'il s'épanouisse, de même l'amour porte à +la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils se fanent dans +la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et tout +le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer +ici le temps à te donner des conseils, puisque tu +es tout dévoué à de tendres désirs? Encore une fois, +adieu! Mon père est sur le port à m'attendre pour me +voir monter sur le vaisseau.</p> + +<p>PROTÉO.—Et je veux t'y conduire, Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire +adieu ici. Quand je serai à Milan, que tes lettres m'informent +de tes succès en amour, et de tout ce qui pourra +arriver ici pendant l'absence de ton ami; je te visiterai +aussi par mes lettres.</p> + +<p>PROTÉO.—Puisses-tu ne trouver à Milan que le bonheur!</p> + +<p>VALENTIN.—Je t'en souhaite autant à Vérone. Adieu!</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<p>PROTÉO.—Il poursuit l'honneur et moi l'amour; il +abandonne ses amis pour les honorer davantage; et moi +j'abandonne tout, mes amis et moi-même pour l'amour. +C'est toi, Julie, c'est toi qui m'as métamorphosé! Tu +me fais négliger mes études, perdre mon temps, combattre +les plus sages conseils et compter pour rien tout +l'univers; mon esprit s'affaiblit dans les rêveries, et mon +coeur est malade d'inquiétude.</p> + + +<p class="stage1">(Entre Speed.)</p> + + + +<p>SPEED.—Seigneur Protéo, Dieu vous garde! avez-vous +vu mon maître?</p> + +<p>PROTÉO.—Il vient de partir d'ici et va s'embarquer pour +Milan.</p> + +<p>SPEED.—Vingt contre un alors qu'il est embarqué déjà, +et j'ai fait le mouton<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> en le perdant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>J'ai fait la bête. Mouton se dit <i>sheep</i> en anglais et se prononce +comme <i>ship</i>, qui veut dire vaisseau. Voilà la clef des équivoques +qui suivent.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—En effet, le mouton s'égare souvent, si le +berger est absent quelque temps.</p> + +<p>SPEED.—Vous concluez donc que mon maître est un +berger et moi un mouton?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui.</p> + +<p>SPEED.—Eh bien! alors mes cornes sont ses cornes, +que je dorme ou que je veille.</p> + +<p>PROTÉO.—Sotte réponse et digne d'un mouton.</p> + +<p>SPEED.—Nouvelle preuve que je suis un mouton.</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, et ton maître un berger.</p> + +<p>SPEED.—Et pourtant je pourrais le nier pour une certaine +raison.</p> + +<p>PROTÉO.—Cela ira bien mal, si je ne le prouve point +par une autre.</p> + +<p>SPEED.—Le berger cherche le mouton, et le mouton +ne cherche pas le berger; mais moi je cherche mon +maître et mon maître ne me cherche pas; je ne suis donc +pas un mouton.</p> + +<p>PROTÉO.—Le mouton suit le berger pour obtenir du +fourrage, et le berger ne suit point le mouton pour un +peu de nourriture; tu suis ton maître pour des gages, et +ton maître ne te suit pas pour des gages. Donc tu es un +mouton.</p> + +<p>SPEED.—Encore une preuve semblable, et vous me +ferez crier <i>beh</i>!</p> + +<p>PROTÉO.—Mais, écoute-moi, as-tu remis ma lettre à +Julie?</p> + +<p>SPEED.—Oui, monsieur. Moi mouton perdu, j'ai remis +votre lettre à Julie, mouton en corset<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, et Julie, mouton +en corset, ne m'a rien donné pour ma peine à moi mouton +perdu.</p> + +<p>PROTÉO.—Voilà un bien petit pâturage pour tant de +moutons.</p> + +<p>SPEED.—Si la terre en est trop chargée, vous feriez +mieux de l'attacher.</p> + +<p>PROTÉO.—Non, tu t'égares, il vaudrait mieux te parquer<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<p>SPEED.—Oh! monsieur, je me contenterai de moins +d'une livre pour avoir porté votre lettre.</p> + +<p>PROTÉO.—Tu te méprends; je veux parler d'un parc<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<p>SPEED.—D'une livre à une épingle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>? Tournez-la de +tous les côtés, c'est trois fois trop peu pour porter une +lettre à votre belle.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais qu'a-t-elle dit? a-t-elle fait un signe +de tête?</p> + +<p>SPEED <span class="stage1"> <i>fait un signe de tête</i>.</span>—Bête!</p> + +<p>PROTÉO.—Qui appelles-tu bête<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>?</p> + +<p>SPEED.—Vous vous trompez, monsieur, c'est vous qui +avez dit bête, puisque vous avez pris la peine de le +dire, gardez-le pour votre peine<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote9"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Mutton laced</i> était un terme tellement commun, pour désigner +une courtisane, que la rue la plus fréquentée par ces femmes, à +Clerkenwell, était appelée <i>Mutton-lane</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Équivoque intraduisible. <i>Pound</i>, livre sterling, et <i>to pound</i>, +parquer.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Speed feint toujours de prendre un mot pour l'autre.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p><i>Pin-fold,</i> bergerie; <i>pin</i>, épingle.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9-10: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>PROTÉO. <i>Did she nod</i>?—SPEED. <i>I</i>.—PROTÉO. <i>Nod I why! that +is noddy</i>.—SPEED. <i>You mistook, sir</i>.</p> + +<p><i>Nod</i>, signe de tête; <i>to nod</i>, faire un signe de tête; <i>noddy</i>, nigaud; +<i>I</i>, je; pauvres équivoques. Le lecteur perd peu de chose +si la traduction est impossible.</p> + +<p>Selon Pope, cette scène aurait été interpolée par les comédiens.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—Non, non, tu le prendras pour avoir porté la +lettre.</p> + +<p>SPEED.—Fort bien! je m'aperçois qu'il faut que je supporte +avec vous.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment! monsieur, que supportez-vous +avec moi?</p> + +<p>SPEED.—Pardieu, monsieur, la lettre sans doute, +n'ayant que le mot de bête pour ma peine.</p> + +<p>PROTÉO.—Malepeste, tu as l'esprit vif!</p> + +<p>SPEED.—Et pourtant il ne peut attraper votre bourse +paresseuse.</p> + +<p>PROTÉO.—Allons, allons, qu'a-t-elle dit? acquitte-toi +promptement de ton message.</p> + +<p>SPEED.—Acquittez-vous avec votre bourse, afin que +nous soyons quittes tous deux.</p> + +<p>PROTÉO.—Eh bien! voilà pour ta peine; qu'a-t-elle dit?</p> + +<p>SPEED.—Sur ma foi, monsieur, je crois que vous ne +la gagnerez pas aisément.</p> + +<p>PROTÉO.—Quoi donc? t'en a-t-elle laissé tant voir?</p> + +<p>SPEED.—Vraiment, monsieur, je n'ai rien vu d'elle; +non, non, pas même un ducat pour lui avoir remis votre +lettre; et puisqu'elle a été si dure envers moi, qui lui ai +porté votre coeur, je crains qu'elle ne soit aussi dure à +vous ouvrir le sien; ne lui donnez pas d'autres gages +d'amour que des pierres, car elle est aussi dure que +l'acier.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment! elle ne t'a rien dit?</p> + +<p>SPEED.—Non pas seulement: <i>Tenez, mon ami, prenez +cela pour votre peine</i>. Pour me prouver votre générosité +vous m'avez donné un teston! Aussi en récompense vous +pourrez à l'avenir porter vos lettres vous-même; et ainsi, +monsieur, je vous recommanderai à mon maître.</p> + +<p>PROTÉO.—Va, pars pour sauver du naufrage ton vaisseau, +qui ne peut périr en t'ayant sur son bord; car tu +es destiné à périr à terre d'une mort moins humide. Il +me faut envoyer quelque autre messager, je craindrais +que ma Julie ne dédaignât mes lettres, si elle les recevait +d'un aussi indigne facteur.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Vérone. Jardin de la maison de Julie.</p> + +<p class="stage1">JULIE et LUCETTE.</p> + + +<p>JULIE.—Mais dis-moi donc, Lucette, à présent que +nous sommes seules, est-ce que tu voudrais me conseiller +de tomber amoureuse<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Devenir amoureux se dit en anglais: <i>to fall in love</i>, tomber +en amour; voilà pourquoi Lucette répond en isolant le verbe <i>to +fall</i>, tomber.</p></blockquote> + +<p>LUCETTE.—Oui, madame, afin de ne pas trébucher sans +vous y attendre.</p> + +<p>JULIE.—Et de toute la belle troupe de gentilshommes +que tu vois tous les jours me faire la cour, lequel est à +ton avis le plus digne d'amour?</p> + +<p>LUCETTE.—S'il vous plait, répétez-moi leurs noms, +je vous dirai ce que je pense suivant mes faibles lumières.</p> + +<p>JULIE.—Que penses-tu du beau chevalier Églamour<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Il ne faut pas confondre cet <i>innamorato</i> insignifiant avec le +chevalier Églamour, personnage que nous trouvons à Milan, et +qui a juré fidélité et chasteté sur le tombeau de son épouse.</p></blockquote> + +<p>LUCETTE.—Que c'est un chevalier au doux langage, +élégant et bien tourné. Mais si j'étais vous, il ne serait +jamais à moi.</p> + +<p>JULIE.—Que penses-tu du riche Mercatio?</p> + +<p>LUCETTE.—Très-bien de sa richesse; mais de sa personne, +comme ça.</p> + +<p>JULIE.—Et que penses-tu de l'aimable Protéo?</p> + +<p>LUCETTE.—Dieu! Dieu! comme la folie s'empare quelquefois +de nous!</p> + +<p>JULIE.—Comment donc? Et pourquoi cette exclamation +à propos de son nom?</p> + +<p>LUCETTE.—Je vous demande pardon, madame, il est +honteux à moi, petite créature que je suis, de juger ainsi +d'aimables cavaliers.</p> + +<p>JULIE.—Et pourquoi ne pas traiter Protéo comme les +autres?</p> + +<p>LUCETTE.—Eh bien! alors, ils sont tous bien; mais je +le trouve le plus aimable.</p> + +<p>JULIE.—Et ta raison?</p> + +<p>LUCETTE.—Je n'en ai pas d'autre qu'une raison de +femme. Je le trouve le plus aimable, parce que je le +trouve le plus aimable.</p> + +<p>JULIE.—Et tu voudrais donc que mon amour se fixât +sur lui?</p> + +<p>LUCETTE.—Oui, si vous pensiez que c'est ne pas le +mal placer.</p> + +<p>JULIE.—Eh bien! c'est celui de tous qui a fait le moins +d'impression sur moi.</p> + +<p>LUCETTE.—Je crois cependant qu'il est celui de tous +qui vous aime le plus.</p> + +<p>JULIE.—Si peu de paroles indiquent un amour bien +faible.</p> + +<p>LUCETTE.—Le feu le mieux renfermé est celui qui +brûle le plus.</p> + +<p>JULIE.—Ils n'aiment pas, ceux qui ne montrent point +leur amour.</p> + +<p>LUCETTE.—Oh! ils aiment bien moins encore, ceux +qui font connaître leur amour à tout le monde.</p> + +<p>JULIE.—Je voudrais savoir ce qu'il pense.</p> + +<p>LUCETTE.—Lisez cette lettre, madame.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à Lucette</i></span>.—Dis-moi de quelle part?</p> + +<p>LUCETTE.—Vous le verrez en la lisant.</p> + +<p>JULIE.—Dis-moi, dis qui te l'a donnée.</p> + +<p>LUCETTE.—Le page du seigneur Valentin, qui, à ce que +je pense, était envoyé par Protéo. Il voulait vous la remettre +à vous-même; mais, comme il m'a trouvée par +les chemins, je l'ai reçue en votre nom: pardonnez-moi +ma faute, madame.</p> + +<p>JULIE.—Vraiment, sur mon honneur, vous êtes une +excellente négociatrice! Comment osez-vous vous prêter +à recevoir des lettres amoureuses et à conspirer contre ma +jeunesse? Croyez-moi, vous choisissez là un bel emploi, +et qui vous convient à merveille! Tenez, reprenez ce papier; +songez à le rendre, ou ne reparaissez jamais devant +moi.</p> + +<p>LUCETTE.—Quand on plaide pour l'amour, on mérite +une autre récompense que la haine.</p> + +<p>JULIE.—Voulez-vous sortir?</p> + +<p>LUCETTE.—Afin de vous donner le loisir de réfléchir.</p> + + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + + + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>seule</i></span>.—Et cependant je voudrais bien avoir parcouru +cette lettre. Il serait honteux maintenant de la +rappeler et d'aller la prier de faire une faute pour laquelle +je viens de la gronder. Qu'elle est insensée! comment? +Elle sait que je suis fille, et elle ne me force pas de lire +cette lettre! car les filles, par pudeur<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, disent <i>non</i>, et +voudraient que le questionneur interprétât ce <i>non</i> par +<i>oui</i>. Fi donc! fi donc! que l'amour est fantasque et bizarre! +il ressemble à un enfant capricieux qui égratigne sa +nourrice, et qui l'instant d'après, tout humilié, baise la +verge. Avec quelle brutalité j'ai chassé Lucette, lorsque +j'aurais désiré qu'elle restât ici! avec quelle dureté je me +suis étudiée à lui montrer un front irrité, lorsqu'une joie +intérieure forçait mon coeur à sourire! allons, ma pénitence +sera de rappeler Lucette et de lui demander pardon +de ma folie.—Lucette! Lucette!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>Les filles disent non et le prennent</i>. Vieux proverbe.</p></blockquote> + + +<p class="stage1">(Lucette rentre.)</p> + + + +<p>LUCETTE.—Que désirez-vous, madame?</p> + +<p>JULIE.—Est-il bientôt l'heure de dîner?</p> + +<p>LUCETTE.—Je le voudrais, afin que vous pussiez passer +votre mauvaise humeur<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> sur le dîner et non sur +votre suivante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Stomach</i>, estomac. Appétit et dépit, mauvaise humeur. <i>Meat</i> +et <i>maid</i> sont aussi des mots de son presque analogue.</p></blockquote> + +<p>JULIE.—Qu'est-ce donc que vous relevez là si doucement?</p> + +<p>LUCETTE.—Rien.</p> + +<p>JULIE.—Pourquoi donc vous êtes-vous baissée?</p> + +<p>LUCETTE.—Pour ramasser un papier que j'avais laissé +tomber.</p> + +<p>JULIE.—Et n'est-ce donc rien que ce papier?</p> + +<p>LUCETTE.—Non, rien qui me regarde.</p> + +<p>JULIE.—Alors, laissez-le à terre pour ceux qu'il regarde.</p> + +<p>LUCETTE.—Madame, il ne peut leur en imposer, si on +l'interprète bien.</p> + +<p>JULIE.—C'est quelque amant sans doute qui vous a +écrit une lettre en vers.</p> + +<p>LUCETTE.—Pour que je puisse chanter ces vers, madame, +donnez-moi un air; je vous prie; vous en savez +plusieurs.</p> + +<p>JULIE.—J'en ai le moins possible pour de telles bagatelles; +il vaudrait mieux les chanter sur l'air: <i>Lumière +d'amour</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<p>LUCETTE.—Ils sont trop lourds pour un air si léger.</p> + +<p>JULIE.—Lourds! sans doute qu'ils sont chargés d'un +refrain<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>?</p> + +<p>LUCETTE.—Oui, et qui serait mélodieux si vous le chantiez.</p> + +<p>JULIE.—Pourquoi ne le chanteriez-vous pas vous-même?</p> + +<p>LUCETTE.—Je ne puis monter si haut.</p> + +<p>JULIE.—Voyons votre chanson.—Eh bien! mignonne?</p> + +<p>LUCETTE.—Continuez sur ce ton et vous la chanterez, +et pourtant je n'aime pas ce ton-là.</p> + +<p>JULIE.—Vous ne l'aimez pas?</p> + +<p>LUCETTE.—Non madame, il est trop aigu<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<p>JULIE.—Et vous, mignonne, trop impertinente.</p> + +<p>LUCETTE.—Ah! maintenant vous êtes trop dans le mineur<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, +et vous détruisez l'harmonie par une dissonance +trop dure; il ne manque qu'un ténor pour accompagner +votre chanson.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p><i>Light of love</i>, lumière d'amour ou légère d'amour.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p><i>Burden</i>, refrain ou fardeau.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p><i>You are too sharp</i>, vous êtes trop dans le <i>dièze</i>, équivoque sur +le mot <i>sharp</i></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>You are too flat</i>, vous êtes trop dans le <i>bémol</i>.</p></blockquote> + +<p>JULIE.—Le ténor est étouffé par votre basse continue.</p> + +<p>LUCETTE.—A vrai dire, je fais la basse pour Protéo.</p> + +<p>JULIE.—Ce bavardage ne m'importunera plus; voici +le billet avec la protestation <span class="stage2">(<i>Elle déchire la lettre</i>.)</span> Allez, +allez-vous-en, et laissez là ce papier, vous voudriez le +toucher pour me mettre en colère.</p> + +<p>LUCETTE.—Elle s'y prend d'une manière étrange, mais +elle serait charmée d'avoir à se fâcher pour une seconde +lettre.</p> + + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + + + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>seule</i>.</span>—Ah! plût à Dieu que je ressentisse ce courroux +contre cette lettre! O mains haïssables, d'avoir déchiré +des paroles si tendres! Ingrats frelons, qui vous +nourrissez du miel le plus doux et qui percez de vos +dards l'abeille qui vous le donne! Pour expier ma faute, +je baiserai chaque fragment de cette lettre. Ici est écrit: +<i>tendre Julie</i>; ah! plutôt <i>cruelle Julie!</i> Pour te punir de +ton ingratitude, je jette ton nom sur ces pierres et je +foule à mes pieds ton dédain. Voyez. Ici est écrit: <i>Protéo +blessé d'amour</i>. Pauvre nom blessé, je veux te recueillir +dans mon sein comme dans un lit, jusqu'à ce que ta +blessure soit bien guérie, et voilà comme je la soude +avec un baiser souverain. Mais le nom de <i>Protéo</i> était +écrit plusieurs fois.....—Retiens ton haleine, bon zéphyr, +n'emporte pas un seul mot, et que je retrouve chaque +syllabe de la lettre..... excepté mon nom; pour lui, qu'un +tourbillon l'enlève sur la cime affreuse d'un rocher désert +suspendu sur les eaux, et que de là il l'entraîne dans +les flots de la mer irritée! Vois, dans une seule ligne son +nom est écrit deux fois: <i>Le pauvre malheureux Protéo, le +passionné Protéo..... à la douce Julie</i>; oui, je veux mettre +ces derniers mots en pièces.—Et cependant, non. Il a si +bien su les réunir à son nom infortuné, que je veux les +plier ensemble. Allons, baisez-vous, embrassez-vous, disputez-vous, +faites ce que vous voudrez.</p> + + +<p class="stage1">(Lucette revient.)</p> + + + +<p>LUCETTE.—Madame, le dîner est prêt, et votre père vous +attend.....</p> + +<p>JULIE.—Eh bien! allons.</p> + +<p>LUCETTE.—Comment? Est-ce que ces papiers vont raconter +des histoires?</p> + +<p>JULIE.—Si vous en faites cas, il vaut mieux les relever.</p> + +<p>LUCETTE.—Moi, l'on m'a <i>relevée</i> pour les avoir posés à +terre; cependant il ne faut pas qu'il y restent, de peur +qu'ils n'y prennent froid.</p> + +<p>JULIE.—Je vois que vous vous souvenez de loin.</p> + +<p>LUCETTE.—Vraiment, madame, vous pouvez dire ce que +vous voyez. Je vois aussi les choses, bien que vous vous +imaginiez que je ferme les yeux.</p> + +<p>JULIE.—Allons, allons, vous plaît-il de me suivre?</p> + + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + + +<p class="stage1">Appartement de la maison d'Antonio.</p> + +<p class="stage1">ANTONIO ET PANTHINO.</p> + + +<p>ANTONIO.—Dites-moi, Panthino, quel est le grave discours +que mon frère vous tenait dans le cloître?</p> + +<p>PANTHINO.—Il parlait de son neveu Protéo, de votre +fils.</p> + +<p>ANTONIO.—Et qu'en a-t-il dit?</p> + +<p>PANTHINO.—Il s'étonne que Votre Seigneurie souffre +qu'il passe ici sa jeunesse, tandis que tant d'autres pères, +de moindre distinction, envoient voyager leurs fils pour +chercher de l'avancement, les uns à la guerre pour y +tenter fortune, les autres à la découverte des îles lointaines<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, +d'autres pour s'instruire dans les universités savantes. +Il dit que votre fils Protéo était propre à réussir +dans la plupart de ces exercices, et même dans tous; et +il me conjurait de vous importuner de ne plus lui +laisser perdre son temps au logis, car ce serait un grand +inconvénient pour lui, dans un âge avancé, de ne pas +avoir voyagé dans sa jeunesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Les fils de bonne maison voyageaient fréquemment du temps> +de Shakspeare, qui regardait les voyages comme propres à former +le caractère et les idées.</p></blockquote> + +<p>ANTONIO.—Tu n'as pas grand besoin de m'importuner +pour cela; il y a plus d'un mois que j'y rêve. J'ai bien +remarqué la perte de son temps, et comment, sans l'étude +et la connaissance du monde, il ne peut jamais devenir +un homme parfait. L'expérience s'acquiert par l'application +et se perfectionne pas le cours rapide du temps. +Dis-moi donc où il serait le plus à propos de l'envoyer.</p> + +<p>PANTHINO.—Je pense que Votre Seigneurie n'ignore pas +que son ami, le jeune Valentin, est attaché à la cour +royale de l'empereur<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Les empereurs tenaient quelquefois leur cour à Milan; mais, +à peine le poëte nous y aura-t-il conduits qu'il nous introduira, +on ne sait par quel caprice, à la cour du duc.</p></blockquote> + +<p>ANTONIO.—Je le sais.</p> + +<p>PANTHINO.—Il serait bon, ce me semble, d'y envoyer +aussi votre fils; là il pourra s'exercer dans les joutes et +les tournois, entendre un beau langage, converser avec +des hommes d'un sang illustre, et se former à tous les +exercices dignes de sa jeunesse et de la noblesse de sa +naissance.</p> + +<p>ANTONIO.—J'aime tes avis, tu m'as très-bien conseillé; +et, pour montrer combien j'approuve ton projet, je veux +que sur-le-champ il soit exécuté, et que mon fils parte +le plus tôt possible pour la cour de l'empereur.</p> + +<p>PANTHINO.—Demain, si cela vous convient, il peut accompagner +Alphonse et quelques autres gentilshommes +de bonne réputation, qui vont saluer l'empereur et lui +offrir leurs services.</p> + +<p>ANTONIO.—Bonne compagnie; demain Protéo partira +avec eux; et, puisque le voici fort à propos, je vais lui +déclarer net ma résolution.</p> + + +<p class="stage1">(Entre Protéo.)</p> + + + +<p>PROTÉO, <span class="stage2"><i>à l'écart.</i></span>—O douce amie! douces lignes! +douce existence! Voilà sa main! l'interprète de son coeur! +Voici ses serments d'amour, et le gage de son honneur. +Ah! si nos pères pouvaient approuver nos amours, et +sceller par leur consentement notre bonheur. O céleste +Julie!</p> + +<p>ANTONIO.—Comment! Quelle est donc cette lettre que +vous lisez là?</p> + +<p>PROTÉO.—Sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, ce +sont deux mots d'amitié que m'envoie Valentin, et qui +m'ont été remis par un ami qui arrive de Milan.</p> + +<p>ANTONIO.—Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles.</p> + +<p>PROTÉO.—Il n'y a aucune nouvelle, seigneur; il m'écrit +seulement combien la vie qu'il mène est heureuse, +combien il est aimé par l'empereur; il me souhaite avec +lui pour partager son bonheur.</p> + +<p>ANTONIO.—Et que pensez-vous de son désir?</p> + +<p>PROTÉO.—Je pense, seigneur, comme un fils obéissant +qui dépend de son père, et non des voeux de l'amitié.</p> + +<p>ANTONIO.—Ma volonté s'accorde parfaitement avec son +désir; n'allez pas hésiter sur un parti que je vous propose +si brusquement; car ce que je veux, je le veux, et +tout finit là. Je suis décidé à vous envoyer passer quelque +temps, avec Valentin, à la cour de l'empereur. Vous +recevrez de moi une pension semblable à celle que sa +famille lui donne pour sa subsistance. Soyez prêt à partir +dès demain: point de prétextes. Je le veux absolument.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais, seigneur, je ne puis pas sitôt être pourvu +de tout; je vous conjure de m'accorder un jour ou deux.</p> + +<p>ANTONIO.—Vois-tu, tout ce dont tu auras besoin, on te +l'enverra quand tu seras parti; plus de retard; il faut +partir demain. Suis-moi, Panthino; tu vas t'occuper de +hâter ses préparatifs.</p> + + +<p class="stage1">(Antonio et Panthino sortent.)</p> + + + +<p>PROTÉO, <span class="stage2"><i>seul</i>.</span>—Ainsi j'ai évité le feu dans la crainte de +me brûler, et je me suis jeté dans la mer où je me suis +noyé. Je craignais de montrer à mon père la lettre de Julie, +de peur qu'il n'eût des objections à mon amour; et +c'est de mon excuse même qu'il se prévaut contre mon +amour. Oh! que le printemps de l'amour ressemble bien +à l'éclat incertain d'un jour d'avril, qui tantôt montre +toute la beauté du soleil, et qu'à chaque instant un nuage +vient obscurcir!</p> + + +<p class="stage1">(Panthino revient.)</p> + + + +<p>PANTHINO.—Seigneur Protéo, votre père vous demande. +Il est très-pressé: ainsi, je vous prie, allez vite.</p> + +<p>PROTÉO.—Quoi, j'en suis là! Mon coeur y consent, et +mille fois cependant il me dit <i>non</i>.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> + +<br><br><br> +<h3>ACTE DEUXIÈME</h3> + + + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + + +<p class="stage1">Milan. Appartement dans le palais du duc.</p> + +<p class="stage1">VALENTIN et SPEED.</p> + + +<p>SPEED.—Votre gant, monsieur.</p> + +<p>VALENTIN.—Ce n'est pas le mien; j'ai mes gants.</p> + +<p>SPEED.—Celui-ci, cependant, pourrait bien être aussi +le vôtre, quoiqu'il n'y en ait qu'un<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>Il paraît que <i>on</i> et <i>one</i> se prononçaient jadis de même. Speed +joue ici sur ces deux mots.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Laisse-moi le voir; ah! oui, donne, il est +à moi! doux ornement qui pare une main divine!—Ah! +Silvie, Silvie!</p> + +<p>SPEED.—Madame Silvie! madame Silvie!</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! faquin.</p> + +<p>SPEED.—Oh! monsieur, elle n'est pas là pour nous entendre.</p> + +<p>VALENTIN.—Qui t'a commandé de l'appeler?</p> + +<p>SPEED.—Vous-même, monsieur, ou je ne vous ai pas +bien compris.</p> + +<p>VALENTIN.—Je vous dis que vous êtes trop empressé.</p> + +<p>SPEED.—Et j'ai été grondé hier d'être trop lent.</p> + +<p>VALENTIN.—Allons, c'est bien; dis-moi si tu connais +madame Silvie!</p> + +<p>SPEED.—Celle qu'aime Votre Honneur?</p> + +<p>VALENTIN.—Comment sais-tu que je l'aime?</p> + +<p>SPEED.—Ma foi! par tous ces signes particuliers: d'abord, +vous avez appris, à l'exemple du seigneur Protéo, +à croiser vos bras comme un homme mécontent, à goûter +une chanson d'amour comme un rouge-gorge, à vous +promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme +un écolier qui a perdu son <i>A b c</i>, à pleurer comme une +jeune fille qui vient d'enterrer sa grand'mère, à jeûner +comme un malade qui est à la diète, à veiller les nuits +comme un homme qui craint les voleurs, à parler d'un +ton plaintif comme un mendiant à la Toussaint<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Vous +aviez coutume, quand vous vous mettiez à rire, de chanter +comme un coq; quand vous vous promeniez, vous +aviez la démarche assurée du lion; quand vous jeûniez, ce +n'était jamais qu'immédiatement après le dîner; quand +vous étiez triste, c'était parce que vous manquiez d'argent; +et à présent votre maîtresse a opéré en vous une +si grande métamorphose que, lorsque je vous regarde, +je puis à peine croire que vous soyez mon maître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>C'est aux approches de l'hiver que les mendiants abondent.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Est-ce qu'on remarque en moi tous ces +signes-là?</p> + +<p>SPEED.—Hors de vous.</p> + +<p>VALENTIN.—Hors de moi? ce n'est pas possible!</p> + +<p>SPEED.—Oui, hors de vous. Et rien n'est plus vrai, car +<i>hors vous</i> personne ne serait aussi simple. Mais vous êtes +si certainement <i>hors de vous</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, grâce à ces folies, que ces +folies sont en vous et brillent au travers de vous-même, +comme l'urine dans un vase, de sorte qu'aucun oeil ne +vous peut voir sans faire comme un médecin et deviner +votre maladie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Without</i> signifie <i>dehors</i> et <i>sans</i>, <i>hors</i>, <i>hormis</i>.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Mais réponds-moi donc; connais-tu madame +Silvie?</p> + +<p>SPEED.—Celle sur qui vous fixez toujours les yeux au +souper?</p> + +<p>VALENTIN.—L'as-tu remarqué?—Eh bien! c'est elle-même.</p> + +<p>SPEED.—Non, monsieur, je ne la connais pas.</p> + +<p>VALENTIN.—Tu as remarqué que j'attachais mes yeux +sur elle, et cependant tu ne la connais pas?</p> + +<p>SPEED.—Elle n'est pas disgraciée, seigneur<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>Hard favoured</i>; le mot <i>favour</i> veut dire <i>grâce du visage</i>.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Non, mon garçon! elle a plus de grâce que +de beauté.</p> + +<p>SPEED.—Monsieur, je sais bien cela.</p> + +<p>VALENTIN.—Que sais-tu?</p> + +<p>SPEED.—Qu'elle n'est pas aussi bien dans sa personne +que dans vos bonnes grâces.</p> + +<p>VALENTIN.—Je veux dire que sa beauté est exquise, +mais que ses grâces sont infinies.</p> + +<p>SPEED.—C'est parce que l'une est peinte et que les autres +sont sans mesure.</p> + +<p>VALENTIN.—Que veux-tu dire par <i>peinte</i> et sans mesure<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Out of count</i>, hors de compte.</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Vraiment, monsieur, elle s'est tellement +peinte pour se rendre belle, que personne ne se donne +la peine de mesurer sa beauté.</p> + +<p>VALENTIN.—Et pour qui me prends-tu, moi qui fais +grand cas de sa beauté?</p> + +<p>SPEED.—Vous ne l'avez jamais vue depuis qu'elle est +enlaidie.</p> + +<p>VALENTIN.—Y a-t-il longtemps qu'elle est enlaidie?</p> + +<p>SPEED.—Depuis que vous l'aimez.</p> + +<p>VALENTIN.—Je l'ai toujours aimée depuis que je l'ai +vue, et je la trouve toujours belle.</p> + +<p>SPEED.—Si vous l'aimez, vous ne pouvez pas la voir.</p> + +<p>VALENTIN.—Pourquoi?</p> + +<p>SPEED.—Parce <i>que</i> l'amour est aveugle. Oh! si vous +aviez mes yeux, ou si les vôtres étaient encore aussi +clairvoyants qu'ils l'étaient lorsque vous reprochiez à +Protéo d'aller sans jarretières!</p> + +<p>VALENTIN.—Que verrais-je donc?</p> + +<p>SPEED.—Votre folie actuelle et son extrême laideur; +car Protéo, étant amoureux, n'y voyait plus pour attacher +ses bas; et vous, amoureux à votre tour, vous n'y +voyez pas pour mettre les vôtres.</p> + +<p>VALENTIN.—Alors, mon garçon, tu es amoureux aussi, +à ce qu'il me paraît? car hier au matin tu n'as pas pu +voir à nettoyer mes souliers.</p> + +<p>SPEED.—Cela est vrai, monsieur; j'étais amoureux de +mon lit: je vous remercie de m'avoir secoué pour mon +amour; j'en suis devenu plus hardi à vous tancer sur le +vôtre.</p> + +<p>VALENTIN.—Enfin je demeure<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> amoureux d'elle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p>Opposition entre les verbes <i>to stand</i>, rester debout, et <i>set</i>, partir, +ou <i>sit</i>, s'asseoir.</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Je voudrais que vous <i>partissiez</i>, votre amour +aurait bientôt cessé.</p> + +<p>VALENTIN.—Hier au soir, elle m'a ordonné d'écrire des +vers à quelqu'un qu'elle aime.</p> + +<p>SPEED.—Et vous avez écrit?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui.</p> + +<p>SPEED.—N'avez-vous point écrit un peu de travers?</p> + +<p>VALENTIN.—Je m'en suis acquitté de mon mieux. Mais +silence, la voici elle-même.</p> + + +<p class="stage1">(Entre Silvie.)</p> + + + +<p>SPEED, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—O la bonne pièce! ô l'excellente marionnette! +Il va maintenant lui servir d'interprète.</p> + +<p>VALENTIN.—Madame et souveraine maîtresse, mille +bonjours.</p> + +<p>SPEED, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Oh! donnez-nous un <i>bonsoir</i>, cela vaut +un million de compliments.</p> + +<p>SILVIE.—Monsieur Valentin, mon serviteur<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, je vous en +souhaite deux mille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Au temps de Shakspeare les dames appelaient leurs amants +leurs serviteurs. Nous voyons encore dans <i>le Devin du village</i>:</p> + + +<p><i>J'ai perdu mon serviteur</i>...</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Ce serait à mon maître à lui payer l'intérêt, et +c'est elle qui le lui paye.</p> + +<p>VALENTIN.—Comme vous me l'avez ordonné, j'ai écrit +votre lettre à cet heureux ami que vous ne nommez pas; +j'aurais eu beaucoup de répugnance à la continuer, sans +mon obéissance envers votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE.—Je vous remercie, mon aimable serviteur; c'est +fait très-habilement.</p> + +<p>VALENTIN.—Croyez-moi, madame, cela a été rude, car +ne sachant à qui elle est adressée, j'écrivais à l'aventure, +avec beaucoup d'incertitude.</p> + +<p>SILVIE.—Peut-être trouvez-vous que cela vous a donné +trop d'embarras?</p> + +<p>VALENTIN.—Non, madame; si cela vous est utile, commandez-moi +d'en écrire mille fois davantage; et cependant.....</p> + +<p>SILVIE.—Une très-jolie phrase! Bien, je devine le reste; +et cependant je ne le dirai pas..... cependant je ne m'en +embarrasse guère... et cependant reprenez cette lettre... +Cependant je vous remercie, ne voulant plus, monsieur, +vous importuner à l'avenir.</p> + +<p>SPEED, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Oh! cependant vous y reviendrez; et +nous entendrons cependant encore un autre <i>cependant</i>.</p> + +<p>VALENTIN.—Que veut dire Votre Seigneurie? Cette lettre +ne vous plaît pas?</p> + +<p>SILVIE.—Oui, oui, les vers sont très-bien écrits; mais +puisque vous l'avez fait avec répugnance, reprenez-les.—Reprenez-les +donc.</p> + +<p>VALENTIN.—Madame, ils sont pour vous.</p> + +<p>SILVIE.—Oui, oui, vous les avez écrits, monsieur, à ma +prière; mais je n'en veux pas, ils sont pour vous; j'aurais +désiré qu'ils fussent inspirés par un sentiment plus +tendre.</p> + +<p>VALENTIN.—Si vous le désirez, madame, je vais en recommencer +une autre.</p> + +<p>SILVIE.—Et quand elle sera écrite, lisez-la pour l'amour +de moi. Si elle vous plaît, c'est bien; sinon, alors, c'est +bien encore.</p> + +<p>VALENTIN.—Si elle me plaît, madame! Quoi donc?</p> + +<p>SILVIE.—Oui, si elle vous plaît, gardez-la pour votre +peine, et bonjour, mon serviteur.</p> + + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + + + +<p>SPEED.—O finesse inaperçue, inexplicable, invisible +comme le nez au milieu du visage ou une girouette sur +la pointe d'un clocher. Mon maître lui fait la cour, et +elle a enseigné à son amant, qui était son écolier, le +moyen de devenir son professeur. O l'excellente ruse! +en imagina-t-on jamais une plus adroite? Comment! +choisir mon maître pour secrétaire, pour s'écrire la +lettre à lui-même!</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! faquin, sur quoi raisonnes-tu là +tout seul?</p> + +<p>SPEED.—Moi, monsieur, je faisais des rimes. C'est vous +qui avez la raison.</p> + +<p>VALENTIN.—De faire quoi?</p> + +<p>SPEED.—De servir d'interprète à madame Silvie.</p> + +<p>VALENTIN.—Pour qui?</p> + +<p>SPEED.—Pour vous-même. Comment! elle vous fait la +cour par figure?</p> + +<p>VALENTIN.—Quelle figure?</p> + +<p>SPEED.—Par une lettre, veux-je dire.</p> + +<p>VALENTIN.—Mais elle ne m'a point écrit.</p> + +<p>SPEED.—A quoi bon vous écrire, puisqu'elle vous a fait +écrire à vous-même? Comment! vous ne vous apercevez +pas de l'artifice?</p> + +<p>VALENTIN.—Non, crois-moi.</p> + +<p>SPEED.—Non certainement, en vous croyant, monsieur; +mais vous n'avez donc pas remarqué ses instances<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p><i>Her earnest</i>, son air sérieux, ses instances, et aussi <i>ses arrhes</i>. +Speed ne laisse pas échapper une seule occasion de faire un jeu +de mots.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Elle ne m'a rien donné qu'un reproche.</p> + +<p>SPEED.—Mais elle vous a donné une lettre?</p> + +<p>VALENTIN.—C'est la lettre que j'ai écrite à son ami.</p> + +<p>SPEED.—Cette lettre, elle l'a remise; et voilà qui explique +tout.</p> + +<p>VALENTIN.—Je voudrais bien qu'il n'y eût rien de pire.</p> + +<p>SPEED.—Je vous garantis que c'est comme je vous le +dis: <i>car vous lui avez souvent écrit, et elle, par modestie ou +faute d'un moment de loisir, elle n'a pu vous répondre, peut-être +aussi elle a craint qu'un messager ne trahit le secret de +son coeur, et voilà pourquoi elle a voulu que son amant lui-même +écrivit à son amant</i>. Tout ce que je vous dis est vrai +à la lettre.—Mais à quoi rêvez-vous là, monsieur? voici +l'heure de dîner.</p> + +<p>VALENTIN.—J'ai dîné.</p> + +<p>SPEED.—Fort bien; mais écoutez-moi, monsieur: quoique +l'Amour, ce caméléon<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, puisse vivre d'air, je suis un +de ceux qui se nourrissent de mets solides, et je voudrais +bien avoir à manger. Ah! ne soyez pas comme votre +maîtresse; laissez-vous émouvoir, laissez-vous émouvoir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>On a cru longtemps que le caméléon se nourrissait d'air.</p></blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + + +<p class="stage1">Vérone.—Appartement dans la maison de Julie.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PROTÉO, JULIE.</p> + + +<p>PROTÉO.—Prenez patience, ma chère Julie.</p> + +<p>JULIE.—Il le faut bien, puisqu'il n'y a plus de remède.</p> + +<p>PROTÉO.—Aussitôt qu'il me sera possible, je reviendrai.</p> + +<p>JULIE.—Si vous ne changez pas, votre retour sera bien +plus prompt. Gardez ce souvenir pour l'amour de Julie.</p> + + +<p class="stage1">(Elle lui donne son anneau.)</p> + + + +<p>PROTÉO.—Alors, nous ferons donc un échange; tenez, +prenez ceci.</p> + +<p>JULIE.—Scellons cet accord d'un tendre et saint baiser.</p> + +<p>PROTÉO.—Voici ma main pour gage d'une éternelle +constance; et si jamais il se passe une heure dans le jour +où je ne soupire pas pour ma Julie, que l'heure suivante +m'amène quelque grand malheur qui me punisse d'avoir +oublié mon amante! Mon père m'attend; ne me répondez +plus rien. C'est l'heure de la marée, non pas celle de tes +larmes. Ces flots-là m'arrêteraient plus longtemps que je +ne dois. (<i>Julie sort.</i>)—Adieu, ma Julie.—Quoi! elle me +quitte sans dire une parole.—Ah! c'est là le véritable +amour; il ne peut parler; et la sincérité se prouve +mieux par les actions que par les paroles.</p> + + +<p class="stage1">(Arrive Panthino.)</p> + + +<p>PANTHINO.—Seigneur Protéo, on vous attend.</p> + +<p>PROTÉO.—Allons, je viens, je viens. Hélas! cette séparation +rend les pauvres amants muets.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Milan.—Une rue.</p> + +<p class="stage1">LAUNCE <i>entre en conduisant un chien</i>.</p> + + +<p>LAUNCE.—Non, cette heure se passera encore avant +que j'aie fini de pleurer; toute la race des Launce a ce +défaut. J'ai reçu ma part comme l'enfant prodigue, et je +vais accompagner le seigneur Protéo à la cour de l'empereur. +Je crois que mon chien <i>Crab</i> est le plus insensible +des chiens; ma mère pleurait, mon père gémissait, +ma soeur criait, notre servante hurlait, notre chat se tordait +les <i>mains</i>, et toute la maison était dans la plus profonde +douleur; et cependant ce roquet au coeur dur n'a +pas versé une larme.—C'est une pierre, un véritable caillou, +et il n'y a pas plus de pitié en lui que dans un chien. +Un <i>juif</i> aurait pleuré en voyant nos adieux; au point que +ma grand'mère, qui n'a point d'yeux, s'est rendue aveugle +à force de pleurer à notre séparation.—Voyons, je +vais vous montrer comme tout cela est arrivé.—Ce soulier +est mon père; non, ce soulier gauche, c'est mon +père; non, non, ce soulier gauche est ma mère; non, cela +ne peut pas être non plus.—Oui, c'est cela, c'est cela.—Il +a la plus mauvaise semelle.—Ce soulier qui est percé, +c'est ma mère; et celui-ci, c'est mon père.—Je veux être +pendu si cela n'est pas vrai.—A présent, monsieur, ce +bâton est ma soeur; car, vous le voyez, elle est blanche +comme un lis, et elle est aussi mince qu'une baguette. +Ce chapeau, c'est Annette, notre servante; je suis le chien; +non, le chien est lui-même, et je suis le chien.—Ha! +ha! le chien est moi, et je suis moi!—Oui. oui, c'est cela.—Maintenant, +je m'en vais à mon père: <i>Mon père, votre +bénédiction.</i>—Maintenant, le soulier devrait tant pleurer, +qu'il ne peut dire un mot.—Maintenant j'embrasse mon +père; eh bien! il pleure encore davantage.—Maintenant +je vais à ma mère. Oh! si à présent elle pouvait parler! +mais elle est comme une femme de bois. Allons, que je +l'embrasse.—Oui, et voilà que ma mère a perdu la respiration. +Maintenant je m'en vais à ma soeur.—Entendez-vous +ses gémissements?—Et le chien pendant tout ce +temps-là ne répand pas une larme, ne dit pas un mot. +Mais voyez comme j'abats ici la poussière avec mes +larmes!</p> + + +<p class="stage1">(Entre Panthino.)</p> + + +<p>PANTHINO.—Launce, allons, allons, à bord. Ton maître +est déjà sur le vaisseau, et il te faut courir après lui à +force de rames. Qu'y a-t-il donc? pourquoi pleures-tu? +Allons, baudet, tu perdras la marée si tu restes ici plus +longtemps.</p> + +<p>LAUNCE.—Qu'importe que la marée soit perdue! c'est le +plus cruel amarré que jamais homme ait <i>amarré</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Amarré, attaché.</p></blockquote> + +<p>PANTHINO.—Que veux-tu dire par marée cruelle?</p> + +<p>LAUNCE.—Eh! celui qui est <i>amarré</i> ici. <i>Crab</i>, mon +chien.....</p> + +<p>PANTHINO.—Bah! imbécile; je veux dire que tu perdras +<i>le flux</i>; et en perdant <i>le flux</i>, tu perdras ton voyage; +et perdant ton voyage, tu perdras ton maître, et perdant +ton maître, tu perdras ton service; perdant ton service... +pourquoi veux-tu me fermer la bouche?</p> + +<p>LAUNCE.—De peur que tu ne perdes ta langue.</p> + +<p>PANTHINO.—Comment pourrais-je perdre ma langue?</p> + +<p>LAUNCE.—Dans ton conte.</p> + +<p>PANTHINO.—Dans ta queue<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p> + +<p>LAUNCE.—Moi, perdre la marée, le voyage, le maître et +le service?—La marée! tu ne sais donc pas que si la mer +était tarie, je la remplirais de mes larmes; et que si les +vents étaient tombés, je pousserais le bateau avec mes +soupirs?</p> + +<p>PANTHINO.—Allons, partons, Launce; on m'a envoyé +t'appeler.</p> + +<p>LAUNCE.—Appelle-moi<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a> comme tu voudras.</p> + +<p>PANTHINO.—Veux-tu t'en aller?</p> + +<p>LAUNCE.—Oui, je m'en vais.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p><i>Tail</i>, queue, et <i>tale</i> conte, se prononcent de même.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p><i>To call</i>, appeler, chercher.</p></blockquote> +<br> + + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Milan.—Appartement dans le palais du duc.</p> + +<p class="stage1">VALENTIN, SILVIE, THURIO et SPEED.</p> + + + +<p>SILVIE.—Mon serviteur!</p> + +<p>VALENTIN.—Ma maîtresse!</p> + +<p>SPEED.—Monsieur, le seigneur Thurio ne vous voit pas +d'un bon oeil.</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, mon garçon, c'est l'amour qui en est +cause.</p> + +<p>SPEED.—Pas l'amour qu'il a pour vous.</p> + +<p>VALENTIN.—Alors celui qu'il a pour ma maîtresse?</p> + +<p>SPEED.—Il serait bon que vous le corrigeassiez.</p> + +<p>SILVIE, <span class="stage2"><i>à Valentin</i>.</span>—Mon serviteur, vous êtes triste.</p> + +<p>VALENTIN.—Il est vrai que je le parais.</p> + +<p>THURIO.—Paraissez-vous ce que vous n'êtes pas?</p> + +<p>VALENTIN.—Cela est possible.</p> + +<p>THURIO.—Vous vous contrefaites donc?</p> + +<p>VALENTIN.—Comme vous.</p> + +<p>THURIO.—En quoi parais-je ce que je ne suis pas?</p> + +<p>VALENTIN.—Sage.</p> + +<p>THURIO.—Quelle preuve avez-vous du contraire?</p> + +<p>VALENTIN.—Votre folie.</p> + +<p>THURIO.—Et où trouvez-vous ma folie?</p> + +<p>VALENTIN.—Je la trouve dans votre pourpoint<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p><i>To quote</i>, citer, et <i>coat</i>, habit, se prononcent de même.</p></blockquote> + +<p>THURIO.—Mon pourpoint est un doublé.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! je doublerai votre folie.</p> + +<p>THURIO.—Comment?</p> + +<p>SILVIE.—Quoi, vous êtes fâché, seigneur Thurio? Vous +changez de couleur.</p> + +<p>VALENTIN.—Laissez-le faire, madame, c'est une espèce +de <i>caméléon</i>.</p> + +<p>THURIO.—Qui a beaucoup plus d'envie de vivre de votre +sang que de <i>votre air</i>.</p> + +<p>VALENTIN.—Vous avez dit, monsieur?</p> + +<p>THURIO.—Oui, monsieur, et fini aussi pour cette fois.</p> + +<p>VALENTIN.—Je le sais, monsieur; vous avez toujours +fini avant de commencer.</p> + +<p>SILVIE.—Une jolie volée de paroles, messieurs, et vivement +tuées.</p> + +<p>VALENTIN.—Cela est vrai, madame, et nous en remercions +la <i>donneuse</i>.</p> + +<p>SILVIE.—Et qui est-ce, mon serviteur?</p> + +<p>VALENTIN.—Vous-même, madame, car vous nous avez +donné le feu. M. Thurio emprunte son esprit aux regards +de Votre Seigneurie, et il dépense gracieusement ce qu'il +emprunte en votre compagnie.</p> + +<p>THURIO.—Monsieur, si vous dépensiez avec moi parole +pour parole, j'aurais bientôt fait faire banqueroute à +votre esprit.</p> + +<p>VALENTIN.—Je le sais bien, monsieur; vous tenez une +banque de paroles, et c'est, je pense, la seule monnaie +dont vous payez vos gens; car il paraît, à leur livrée râpée, +qu'ils ne vivent que de paroles toutes sèches.</p> + +<p>SILVIE.—C'en est assez, messieurs, c'en est assez; voici +mon père.</p> + + +<p class="stage1">(Le duc entre.)</p> + + +<p>LE DUC.—Eh bien! Silvia, ma fille, te voilà serrée de +bien près, te voilà fortement assiégée.—Seigneur Valentin, +votre père est en bonne santé. Que diriez-vous à la +lettre d'un de vos amis qui vous annonce de très-bonnes +nouvelles?</p> + +<p>VALENTIN.—Monseigneur, je serai reconnaissant envers +tout messager venu de là qui m'apportera de bonnes +nouvelles.</p> + +<p>LE DUC.—Connaissez-vous don Antonio, votre compatriote?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, mon bon seigneur; je le connais pour +un gentilhomme de considération et d'une grande réputation, +et son mérite n'est point au-dessous de sa +grande réputation.</p> + +<p>LE DUC.—N'a-t-il pas un fils?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, monseigneur, et un fils qui mérite +bien l'estime et l'honneur d'un tel père.</p> + +<p>LE DUC.—Vous le connaissez bien.</p> + +<p>VALENTIN.—Je le connais comme moi-même, car dès +la plus tendre enfance nous avons été liés et nous avons +passé nos jours ensemble. Pour moi, je n'ai jamais été +qu'un paresseux qui perdais le précieux bienfait du +temps, au lieu de revêtir ma jeunesse de célestes perfections. +Mais pour Protéo (car c'est ainsi qu'on le nomme), +il fait le plus digne usage de ses journées. Il est très-jeune +d'années, mais il est vieux d'expérience. Sa tête +n'est point encore mûrie par le temps, mais son jugement +est mûr; en un mot (car son mérite est au-dessus +de tous mes éloges), il est accompli de personne et d'esprit, +avec toute la bonne grâce qui peut orner un gentilhomme.</p> + +<p>LE DUC.—Vraiment, seigneur Valentin, s'il tient ce que +vous promettez, il est aussi digne d'être l'amant d'une +impératrice que propre à être le conseiller d'un empereur. +Eh bien! monsieur, ce gentilhomme vient d'arriver +à ma cour, recommandé par de grands seigneurs, et +il se propose de passer ici quelque temps. Je pense que +ce n'est pas là pour vous une nouvelle désagréable.</p> + +<p>VALENTIN.—Si j'avais souhaité quelque chose, c'eût +été lui.</p> + +<p>LE DUC.—Recevez-le donc comme il le mérite, Silvie, +et vous, seigneur Thurio, c'est à vous que je parle; car +pour Valentin je n'ai pas besoin de l'y exhorter. Je vais +vous l'envoyer tout à l'heure.</p> + +<p>VALENTIN.—C'est ce gentilhomme dont je vous ai dit, +mademoiselle, qu'il serait venu avec moi, si les beaux +yeux de sa maîtresse n'avaient enchaîné les siens.</p> + +<p>SILVIE.—Apparemment qu'elle leur a rendu la liberté, +sur quelque autre gage de sa foi.</p> + +<p>VALENTIN.—Non certainement, je crois qu'elle les retient +encore prisonniers.</p> + +<p>SILVIE.—Il serait donc aveugle, et s'il l'était, comment +pourrait-il trouver son chemin pour vous chercher?</p> + +<p>VALENTIN.—Oh! madame, l'Amour a vingt paires +d'yeux.</p> + +<p>THURIO.—On dit que l'Amour n'en a pas même un.</p> + +<p>VALENTIN.—Pour voir des amants comme vous, Thurio. +L'Amour ferme les yeux sur les objets désagréables.</p> + + +<p class="stage1">(Arrive Protéo.)</p> + + +<p>SILVIE.—Finissons, finissons donc, voici le gentilhomme.</p> + +<p>VALENTIN.—Sois le bienvenu, cher Protéo. Maîtresse, +je vous en conjure, témoignez-lui qu'il est le bienvenu, +par quelque faveur particulière.</p> + +<p>SILVIE.—Son mérite est garant qu'il sera bien accueilli, +si c'est celui dont vous avez tant de fois désiré des nouvelles.</p> + +<p>VALENTIN.—Maîtresse, c'est lui-même. Noble dame, +permettez-lui de servir avec moi Votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE.—Je suis une trop petite dame pour un si illustre +serviteur.</p> + +<p>PROTÉO.—Non, aimable dame; c'est moi qui suis un +serviteur indigne du regard d'une aussi belle maîtresse.</p> + +<p>VALENTIN.—Laissez vos excuses sur votre peu de mérite; +dame aimable, daignez le prendre pour votre serviteur.</p> + +<p>PROTÉO.—Je puis me vanter de mon zèle, rien de plus.</p> + +<p>SILVIE.—Et jamais le zèle n'a manqué de trouver sa +récompense. Serviteur, vous êtes le bienvenu auprès +d'une maîtresse indigne de vous.</p> + +<p>PROTÉO.—Je tuerais tout autre que vous qui oserait +dire cela.</p> + +<p>SILVIE.—Que vous êtes le bienvenu?</p> + +<p>PROTÉO.—Non, que vous n'êtes pas digne de moi.</p> + + +<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p> + + + +<p>LE DOMESTIQUE.—Madame, le duc votre père demande +à vous parler.</p> + +<p>SILVIE.—Je me rends à ses ordres.—<span class="stage2">(<i>Le domestique sort.</i>)</span> +Venez, seigneur Thurio, suivez-moi; encore une fois, +mon nouveau serviteur, soyez le bienvenu. Je vous laisse +ici vous entretenir de vos affaires domestiques; aussitôt +que vous aurez fini, je m'attends à entendre parler de +vous.</p> + +<p>PROTÉO.—Nous irons tous les deux recevoir les ordres +de Votre Seigneurie.</p> + + +<p class="stage1">(Silvie, Thurio, Speed sortent.)</p> + + +<p>VALENTIN.—Dis-moi à présent comment se porte tout +le monde, là d'où tu viens.</p> + +<p>PROTÉO.—Ta famille est en bonne santé et m'a chargé +de mille compliments pour toi.</p> + +<p>VALENTIN.—Et la tienne?</p> + +<p>PROTÉO.—J'ai aussi laissé tous mes parents en bonne +santé.</p> + +<p>VALENTIN.—Comment va ta maîtresse? Tes amours +prospèrent-ils?</p> + +<p>PROTÉO.—Mes récits d'amour avaient coutume de t'ennuyer; +je sais que tu n'aimes pas à parler d'amour.</p> + +<p>VALENTIN.—Ah! Protéo! ma vie est bien changée aujourd'hui: +j'ai fait pénitence d'avoir méprisé l'amour. +Il s'est bien vengé de ces dédains par les jeûnes cruels, +les soupirs de contrition, les larmes des nuits et les angoisses +du jour. En punition de mes mépris, l'amour a +banni le sommeil de mes yeux asservis et les a forcés de +veiller sans cesse les chagrins de mon coeur. O mon cher +Protéo! l'amour est un maître puissant, et il m'a tant +humilié, que je confesse qu'il n'est point de maux comparables +à ses châtiments, comme il n'est point de bonheur +sur la terre comparable à son service. Ne me parle +plus maintenant que d'amour. Maintenant je déjeune, je +dîne, je soupe et je dors rien qu'avec le nom de l'amour.</p> + +<p>PROTÉO.—C'en est assez; je lis ton sort dans tes yeux. +Est-ce là l'idole que tu adores?</p> + +<p>VALENTIN.—Elle-même.—Dis-moi, n'est-ce pas un ange +céleste?</p> + +<p>PROTÉO.—Non, mais c'est une perfection terrestre.</p> + +<p>VALENTIN.—Dis qu'elle est divine.</p> + +<p>PROTÉO.—Je ne veux pas flatter.</p> + +<p>VALENTIN.—Oh! flatte-moi, l'amour se complaît dans +les louanges.</p> + +<p>PROTÉO.—Quand j'étais malade, tu me donnais d'amères +pilules, et je dois t'en faire avaler de semblables à +mon tour.</p> + +<p>VALENTIN.—Dis au moins la vérité sur Silvie; si tu ne +veux pas qu'elle soit une divinité, avoue du moins +qu'elle est la première souveraine de toutes les créatures +de la terre.</p> + +<p>PROTÉO.—Si tu en exceptes ma maîtresse.</p> + +<p>VALENTIN.—Non, mon cher ami, n'en excepte aucune, +à moins que tu ne veuilles faire injure à ma bien-aimée.</p> + +<p>PROTÉO.—N'ai-je pas raison de préférer la mienne?</p> + +<p>VALENTIN.—Et je veux même t'aider aussi à la préférer; +elle méritera l'honneur suprême de porter la queue +traînante de ma maîtresse, de peur que la terre ignoble +ne puisse par hasard voler un baiser à ses vêtements, +et que fière d'une si grande faveur, elle ne dédaigne de +nourrir les fleurs<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> de l'été et ne rende éternelles les +rigueurs de l'hiver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p><i>Estate tumentes</i>.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—Quoi donc, Valentin! qu'est-ce donc que +toute cette forfanterie?</p> + +<p>VALENTIN.—Pardonne-moi, Protéo, je n'en puis jamais +dire assez pour louer celle dont le mérite efface tout autre +mérite. Elle est seule de son espèce.</p> + +<p>PROTÉO.—Eh bien, laisse-la seule.</p> + +<p>VALENTIN.—Non! pour l'univers entier. Sais-tu, Protéo, +qu'elle est à moi, et que je suis aussi riche de posséder +un pareil joyau, que le seraient vingt mers dont tous +les grains de sable seraient autant de perles, les flots un +délicieux nectar, et les rochers de l'or pur. Pardonne, si +le délire de mon amour ne me permet pas de penser à +toi. Mon imbécile rival, que le père aime, uniquement à +cause de ses immenses richesses, vient de partir avec +elle, et il faut que je les suive, car l'amour, tu le sais, est +plein de jalousie.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais elle t'aime?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, et nous sommes fiancés. Il y a plus, +l'heure de notre mariage et le plan adroit de notre évasion +sont décidés, je dois monter à sa fenêtre par une +échelle de cordes, nous avons combiné tous nos projets, +et nous sommes convenus de tout pour assurer mon +bonheur. Mon cher Protéo, viens avec moi dans ma +chambre, et dans cette importante conjoncture, aide-moi +de tes conseils.</p> + +<p>PROTÉO.—Va devant, je te rejoindrai bientôt; il faut +que j'aille au port faire débarquer plusieurs effets dont +j'ai un pressant besoin, et aussitôt après je me rendrai +chez toi.</p> + +<p>VALENTIN.—Tu vas faire diligence?</p> + +<p>PROTÉO.—Sans doute. (<i>Valentin sort</i>.) Comme une chaleur +dissipe une autre chaleur, ou comme un clou en +chasse un autre, le souvenir de mon ancien amour est +entièrement effacé par un nouvel objet: est-ce l'impression +qu'ont reçue mes yeux, ou les éloges de Valentin? +Est-ce le vrai mérite de Silvie, ou le jugement faux de +ma mauvaise foi, qui me fait raisonner ainsi contre toute +raison?—Elle est belle, mais elle est belle aussi, la Julie +que j'aime... que j'ai aimée, car mon amour s'est évaporé. +Semblable à une image de cire<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a> devant le feu, il n'a +conservé aucune trace de ce qu'il était. Je sens que mon +amitié pour Valentin est refroidie, et que je ne l'aime +plus comme je l'aimais.—Oh! c'est que j'aime trop sa +maîtresse, et voilà pourquoi je l'aime si peu. Que deviendra +donc ma passion quand je la connaîtrai mieux, +puisque je commence à l'aimer ainsi sans la connaître? +Ce que j'ai vu d'elle n'est encore que son portrait<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>, et il +a ébloui les yeux de ma raison; mais quand je considérerai +l'éclat de ses perfections, il n'y a pas de raison pour +que je n'en perde pas la vue. Si je puis surmonter mon +coupable amour, je le ferai, sinon je mettrai tout en +oeuvre pour obtenir Silvie.</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Allusion aux figures de cire que faisaient les sorcières pour +représenter les personnes qu'elles vouaient à la mort.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Il n'a vu que le portrait de Silvie, parce qu'il n'a pas encore +eu le temps de se convaincre que les qualités de son coeur égalent +les charmes de son visage. Il n'y a point ici d'oubli ni d'inconséquence +comme le veut Johnson.</p></blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + + +<p class="stage1">Rue de Milan.</p> + +<p class="stage1">SPEED et LAUNCE.</p> + + +<p>SPEED.—Launce, sur mon honneur, sois le bienvenu à +Milan.</p> + +<p>LAUNCE.—Ne te parjure pas, mon garçon, car je ne suis +pas bienvenu ici; j'en reviens toujours à dire qu'un +homme n'est jamais perdu sans ressource tant qu'il +n'est pas pendu, et que jamais il n'est bienvenu dans un +endroit, jusqu'à ce qu'on ait payé certain écot, et que +l'hôtesse lui ait dit: Soyez le bienvenu.</p> + +<p>SPEED.—Viens avec moi, écervelé, je vais te mener +tout à l'heure dans une taverne où, pour une pièce de +dix sous, on te dira dix mille fois: Soyez le bienvenu. +Mais dis-moi comment ton maître a quitté madame Julie.</p> + +<p>LAUNCE.—Ma foi, après s'être embrassés fort sérieusement, +ils se sont séparés en riant.</p> + +<p>SPEED.—Mais l'épousera-t-elle?</p> + +<p>LAUNCE.—Non.</p> + +<p>SPEED.—Comment donc? l'épousera-t-il, lui?</p> + +<p>LAUNCE.—Non; ils ne s'épouseront ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>SPEED.—Ils sont donc désunis?</p> + +<p>LAUNCE.—Ils sont unis comme les deux moitiés d'un +poisson.</p> + +<p>SPEED.—Où en sont donc les choses avec eux?</p> + +<p>LAUNCE.—Quand l'un est bien, l'autre l'est aussi.</p> + +<p>SPEED.—Quel âne tu fais! je ne te comprends pas.</p> + +<p>LAUNCE.—Et toi, quel butor tu es, de ne pas me comprendre! +mon bâton me comprend.</p> + +<p>SPEED.—Que dis-tu?</p> + +<p>LAUNCE.—Eh! je dis ce que je fais. Regarde: je ne fais +que m'appuyer, et mon bâton me comprend.</p> + +<p>SPEED.—Oui, il est sous toi, en effet.</p> + +<p>LAUNCE.—Eh bien! être dessous et comprendre, c'est +tout un<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p><i>Stand under</i> et <i>under stand</i>, c'est la même chose selon Launce.</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Mais dis-moi la vérité; ce mariage se fera-t-il?</p> + +<p>LAUNCE.—Demande-le à mon chien; s'il te dit oui, il +se fera; s'il te dit non, il se fera; s'il remue la queue et +qu'il ne dise rien, il se fera.</p> + +<p>SPEED.—La fin de tout cela est donc qu'il se fera.</p> + +<p>LAUNCE.—Tu n'obtiendras jamais un pareil secret de +moi que par des paraboles.</p> + +<p>SPEED.—Pourvu que je l'obtienne par ce moyen; mais, +Launce, que dis-tu de mon maître qui est devenu un +amant remarquable?</p> + +<p>LAUNCE.—Je ne l'ai jamais connu autrement.</p> + +<p>SPEED.—Que pour...</p> + +<p>LAUNCE.—Pour un amant remarquable, comme tu le +dis fort bien.</p> + +<p>SPEED.—Comment, imbécile, tu ne m'entends pas?</p> + +<p>LAUNCE.—Insensé, ce n'est pas toi que j'entends, c'est +ton maître que j'entends.</p> + +<p>SPEED.—Je te dis que mon maître est devenu un amant +bien chaud.</p> + +<p>LAUNCE.—Bon, je te dis, moi, que je ne m'embarrasse +guère qu'il se <i>brûle</i> d'amour; si tu veux venir avec moi +au cabaret, à la bonne heure; sinon tu es un Hébreu, un +juif, et tu ne mérites pas le nom de chrétien.</p> + +<p>SPEED.—Pourquoi?</p> + +<p>LAUNCE.—Parce que tu n'as pas assez de charité pour +accompagner un chrétien au cabaret<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>. Veux-tu venir?</p> + +<p>SPEED.—Je suis à ton service.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p><i>Ale</i>, bière, cabaret, et <i>hell</i>, enfer, se prononcent de même ou +à peu près.</p></blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE VI<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup style="font-size: 10pt">39</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p>Johnson prétend que la division des actes et des scènes est +ici arbitraire et que le second acte doit finir là.</p></blockquote> + + +<p class="stage1">Appartement du palais du duc de Milan.</p> + +<p class="stage1">PROTÉO <i>seul</i>.</p> + +<p>PROTÉO.—Si j'abandonne ma Julie, je me parjure; si +j'aime la belle Silvie, je me parjure; si je trahis mon ami, +je suis le plus odieux des parjures, et cependant c'est la +même puissance qui m'a arraché mes premiers serments, +qui me pousse à ce triple parjure. L'amour m'a ordonné +de jurer, et maintenant l'amour m'ordonne de me parjurer.—O +toi, ingénieux séducteur! Amour, si tu pèches, +enseigne du moins à ton sujet tenté à t'excuser! D'abord +j'adorais une étoile scintillante; aujourd'hui j'adore un +soleil céleste. La réflexion peut rompre des voeux irréfléchis, +et c'est manquer d'esprit que de n'avoir pas assez +de résolution pour vouloir échanger le mauvais contre +le bon; fi! fi! donc! langue insolente, d'appeler mauvaise +celle que, par mille et mille serments, tu as juré sur ton +âme de préférer toujours. Je ne puis cesser d'aimer, et +cependant je le fais; mais je cesse d'aimer là où je devrais +aimer; je perds Julie, je perds Valentin, mais si je +les conserve, je me perds moi-même. Et si je les perds, +au lieu de Valentin, je me trouve <i>moi</i>, et pour Julie je +retrouve Silvie. Je me suis plus cher à moi-même qu'un +ami; car l'amour de soi est toujours le plus fort: et Silvie +(j'en atteste les cieux qui l'ont faite si belle!) fait paraître +Julie noire comme une Éthiopienne. Je veux oublier +que Julie est vivante; en me rappelant que mon +amour pour elle est mort, je regarderai Valentin comme +un ennemi, cherchant à acquérir dans Silvie une amie +plus tendre; je ne puis maintenant être fidèle à moi-même +sans user de quelque trahison contre Valentin; +il se propose cette nuit de monter avec une échelle de +corde à la fenêtre de la chambre de la céleste Silvie, et +il me met dans sa confidence, moi, son rival. Je vais sur-le-champ +instruire le père de leur feinte et de leur projet +de fuite; dans sa fureur, il exilera Valentin, car il +entend que Thurio épouse sa fille; mais Valentin une +fois parti, j'entraverai promptement, avec quelque ruse +adroite, la marche pesante de l'imbécile Thurio. Amour, +prête-moi des ailes pour hâter l'exécution de mon projet, +comme tu m'as prêté de l'esprit pour tramer ce complot.</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + + +<p class="stage1">Vérone.—Appartement de la maison de Julie.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> JULIE et LUCETTE.</p> + + +<p>JULIE.—Conseille-moi, Lucette, ma chère Lucette, +viens à mon secours, et par bonté, toi, dans le coeur de +qui sont écrites et gravées toutes mes pensées, donne-moi +tes avis, apprends-moi par quel moyen je puis, sans +perdre mon honneur, aller retrouver mon cher Protéo.</p> + +<p>LUCETTE.—Hélas! le chemin est long et fatigant.</p> + +<p>JULIE.—Un véritable et fidèle pèlerin ne se lasse point +de mesurer de ses faibles pas l'étendue des royaumes, et +je me lasserai beaucoup moins encore, moi, à qui l'amour +donnera des ailes, surtout quand je volerai vers un +objet aussi cher, aussi parfait, aussi divin que l'est le +chevalier Protéo.</p> + +<p>LUCETTE.—Vous feriez beaucoup mieux d'attendre que +Protéo revînt.</p> + +<p>JULIE.—Oh! ne sais-tu pas que ses regards sont la +nourriture de mon âme? Prends pitié de la disette où je +languis, soupirant depuis si longtemps après cet aliment. +Si tu connaissais l'impression intérieure de l'amour, +tu essayerais plutôt d'allumer du feu avec la +neige, que d'éteindre la flamme de l'amour avec des paroles.</p> + +<p>LUCETTE.—Je ne cherche point à éteindre les feux brûlants +de votre amour, mais seulement à en ralentir un +peu l'ardeur, de peur qu'il ne brûle au delà des bornes +de la raison.</p> + +<p>JULIE.—Plus tu cherches à l'étouffer, plus il brûle. +Qu'on arrête le fleuve qui coule avec un doux murmure, +tu sais qu'il s'irrite et devient furieux. Mais quand rien +ne s'oppose à son cours paisible, il coule avec un bruit +harmonieux sur les cailloux émaillés et baise doucement +toutes les plantes qu'il rencontre dans son pèlerinage, +et c'est ainsi qu'après s'être égaré dans mille détours, il +va se perdre en se jouant dans le vaste océan; laisse-moi +donc aller et ne m'arrête pas dans ma course. Je serai +aussi patiente qu'un paisible ruisseau, et je me ferai un +passe-temps de la fatigue de chaque pas, jusqu'à ce que +le dernier me conduise à mon bien-aimé, et là, auprès +de lui, je me reposerai enfin, comme après les traverses +de la vie une âme bienheureuse se repose dans l'Élysée.</p> + +<p>LUCETTE.—Mais sous quel costume voyagerez-vous?</p> + +<p>JULIE.—Pas comme une femme, de peur de m'exposer +aux insultes des hommes sans pudeur. Chère Lucette, +procure-moi quelques habits qui me fassent passer pour +un page de bonne maison.</p> + +<p>LUCETTE.—Alors Votre Seigneurie sera obligée de couper +ses cheveux.</p> + +<p>JULIE.—Non, ma fille, je les attacherai avec des rubans +de soie, dont je formerai mille et mille noeuds d'amour +des plus singuliers. Quelque chose de bizarre ne sied pas +mal à un jeune homme d'un âge plus mûr.</p> + +<p>LUCETTE.—Comment ferai-je votre haut-de-chausse, +madame?</p> + +<p>JULIE.—Autant vaudrait me demander: «Seigneur, +quelle ampleur voulez-vous donner à votre vertugadin?» +Fais-le comme il te plaira, Lucette.</p> + +<p>LUCETTE.—Il faut que vous le portiez, madame, avec +une pointe<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>, suivant la mode.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Allusion à une mode indécente dont parle Montaigne.</p></blockquote> + +<p>JULIE.—Fi donc! Lucette, fi donc! cela serait indécent.</p> + +<p>LUCETTE.—Mais, madame, un haut-de-chausse tout +rond ne vaut maintenant pas une épingle, à moins que +vous n'ayez la pointe à la mode pour y attacher vos +épingles.</p> + +<p>JULIE.—Lucette, si tu m'aimes, prépare ce que tu croiras +me convenir davantage et ce qui sera le plus élégant; +mais, dis-moi donc, ma fille, que dira le monde, en me +voyant entreprendre un voyage aussi imprudent? Je +crains d'être un sujet de scandale.</p> + +<p>LUCETTE.—Si vous le croyez, restez ici et ne partez +pas.</p> + +<p>JULIE.—Mais je ne veux pas rester.</p> + +<p>LUCETTE.—Ne pensez alors pas au déshonneur et partez. +Si Protéo approuve votre voyage quand vous arriverez, +peu importe à qui il déplaira quand vous serez +partie! Je crains seulement qu'il n'en soit pas trop satisfait.</p> + +<p>JULIE.—Va, Lucette, c'est la moindre de mes inquiétudes. +Mille serments, un océan de larmes, et les preuves +aussi infinies de son amour, m'assurent que je serai la +bienvenue auprès de mon Protéo.</p> + +<p>LUCETTE.—Tous ces moyens sont au service des séducteurs.</p> + +<p>JULIE.—Ames viles qui s'en servent pour exécuter +leurs vils projets! Mais des astres plus généreux ont présidé +à la naissance de Protéo; ses paroles sont des liens, +ses serments sont des oracles, son amour est sincère, ses +pensées sont pures, ses larmes sont les interprètes de son +coeur, et son coeur est aussi éloigné de la fraude que le +ciel de la terre.</p> + +<p>LUCETTE.—Priez le ciel que vous le trouviez encore +ainsi lorsque vous le rejoindrez.</p> + +<p>JULIE.—Voyons, si tu m'aimes, ne lui fais pas l'injure +de mal penser de sa sincérité; car tu ne peux mériter +mon amour qu'en aimant mon cher Protéo; et maintenant +viens avec moi dans ma chambre pour prendre +note de tout ce qu'il est nécessaire que tu me procures +pour ce voyage que je désire si fort; je laisse à ta disposition +tout ce qui est à moi, mes richesses, mes terres, +ma réputation; je ne te demande d'autre retour que de +m'aider à partir promptement. Viens, point de réplique, +mettons-nous tout de suite à l'oeuvre, tout délai m'impatiente.</p> + + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + + + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE TROISIÈME</h3> +<br> + + + +<h3>SCÈNE I</h3> + + +<p class="stage1">Milan.—Antichambre du palais ducal.</p> + +<p class="stage1">LE DUC, THURIO et PROTÉO.</p> + + +<p>LE DUC.—Seigneur Thurio, excusez-nous, je vous prie, +un moment; nous avons besoin de conférer ensemble +sur quelques affaires secrètes. <span class="stage2">(<i>Thurio sort</i>.)</span> Maintenant, +dites-moi, Protéo, ce que vous me voulez.</p> + +<p>PROTÉO.—Gracieux seigneur, ce que je voudrais vous +découvrir, les lois de l'humanité m'ordonnent de le cacher; +mais lorsque je repasse dans ma mémoire toutes +les faveurs dont vous m'avez comblé, sans que je les méritasse, +mon devoir m'oblige à vous révéler ce que tous +les trésors de l'univers ne m'arracheraient pas. Sachez, +digne prince, que Valentin, mon ami, se propose d'enlever +cette nuit votre fille; c'est à moi qu'il a confié ses +projets. Je sais que vous avez résolu de la donner à Thurio, +que votre aimable fille déteste; vous voir ravir votre +Silvie serait un cruel tourment pour votre vieillesse; +aussi, pour remplir mon devoir, j'ai mieux aimé traverser +mon ami dans ses projets, que d'accumuler sur votre +tête, par mon silence, un fardeau de douleurs qui, si +vous n'étiez pas prévenu, vous ferait descendre trop tôt +au tombeau.</p> + +<p>LE DUC.—Protéo, je vous remercie de votre généreuse +affection; en récompense, disposez de moi tant que je +vivrai. Je me suis déjà souvent aperçu de leurs amours, +peut-être lorsqu'ils me croyaient profondément endormi; +et plusieurs fois je me suis proposé d'exiler Valentin +loin d'elle et de ma cour; mais, craignant de +m'être trompé dans mes soupçons jaloux et de déshonorer +ainsi un homme à tort (précipitation de jugement +que jusqu'ici j'ai toujours évitée), je n'ai pas cessé de lui +faire bon visage, pour apprendre par là ce que vous venez +de me découvrir; pour vous prouver quelles étaient +mes craintes, et cachant que la tendre jeunesse est facile +à séduire, je l'enferme toutes les nuits dans une tour, à +l'étage supérieur, dont j'ai toujours gardé moi-même la +clef; et on ne peut l'enlever de là.</p> + +<p>PROTÉO.—Sachez, noble seigneur, qu'ils ont imaginé +un moyen par lequel il pourra monter à la fenêtre de sa +chambre, et la faire descendre avec une échelle de corde +que le jeune amant est allé chercher; il va passer tout à +l'heure par ici, et, si vous le voulez, vous pouvez le surprendre. +Mais, je vous en conjure, seigneur, faites-le si +adroitement qu'il ne se doute pas que je vous ai tout découvert; +car c'est l'affection que je vous porte, et non +point un sentiment de haine contre mon ami, qui m'a fait +révéler ce projet.</p> + +<p>LE DUC.—Sur mon honneur, il ne saura jamais que +vous m'ayez le moins du monde éclairé là-dessus.</p> + +<p>PROTÉO.—Adieu, mon seigneur, voilà Valentin qui +vient.</p> + + +<p class="stage1">(Protéo sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Valentin.)</p> + + +<p>LE DUC.—Seigneur Valentin, où allez-vous si vite?</p> + +<p>VALENTIN.—Sous le bon plaisir de Votre Grâce, il y a un +messager qui m'attend pour porter mes lettres à mes +amis, et je vais les lui remettre.</p> + +<p>LE DUC.—Sont-elles de grande conséquence?</p> + +<p>VALENTIN.—Je n'y parle que de ma santé et de mon +bonheur à votre cour.</p> + +<p>LE DUC.—Oh! alors, peu importe! restez un moment +avec moi. J'ai à vous parler de quelques affaires qui me +touchent de près, et pour lesquelles je vous demande le +secret. Vous n'ignorez pas que j'ai désiré de marier ma +fille au seigneur Thurio, mon ami.</p> + +<p>VALENTIN.—Je le sais, mon prince, et sûrement cette +alliance serait aussi riche qu'honorable; d'ailleurs ce +gentilhomme est plein de vertu, de générosité, de mérite +et de qualités dignes d'une femme telle que votre charmante +fille. Votre Altesse ne peut-elle lui persuader de +l'aimer?</p> + +<p>LE DUC.—Non, croyez-moi, Silvie est capricieuse, dédaigneuse, +mélancolique, fière, désobéissante, opiniâtre, +sans respect pour moi, ne se souvenant jamais qu'elle est +ma fille, et n'ayant pas la crainte qu'elle devrait avoir +pour son père; et je puis vous dire que son orgueil, en +m'ouvrant les yeux, a éteint toute ma tendresse pour +elle; et lorsque j'aurais dû penser que le reste de mes +vieux jours serait charmé par sa tendresse filiale, je suis +résolu à me remarier et à l'abandonner à qui voudra +s'en charger;—que sa beauté lui serve de dot, puisqu'elle +fait si peu de cas de son père et de ses biens.</p> + +<p>VALENTIN.—Et dans tout cela, seigneur, que voudriez-vous +que je fisse?</p> + +<p>LE DUC.—Il y a ici à Milan, monsieur, une femme que +j'affectionne, mais elle est prude, réservée, et fait peu de +cas de l'éloquence de ma vieillesse. Je voudrais donc être +aidé de vos leçons (car il y a longtemps que j'ai oublié la +manière de faire la cour, et d'ailleurs la mode est changée); +dites-moi comment et de quelle manière je dois +m'y prendre pour plaire à ses yeux brillants comme le +soleil.</p> + +<p>VALENTIN.—Si vos paroles ne peuvent rien sur elle, gagnez +son coeur à force de présents. Les joyaux muets +émeuvent souvent, dans leur silence, l'âme d'une femme +bien plus que les plus beaux discours.</p> + +<p>LE DUC.—Mais elle a dédaigné un présent que je lui ai +envoyé.</p> + +<p>VALENTIN.—Une femme affecte souvent de dédaigner ce +qui lui ferait le plus de plaisir; envoyez-lui-en un autre +et ne perdez jamais l'espérance, car le dédain au commencement +rend toujours plus fort l'amour qui le suit: +si elle se montre courroucée, ce n'est pas qu'elle vous +haïsse, c'est pour augmenter votre amour; si elle vous +gronde, ne croyez pas qu'elle veuille vous congédier, car +soyez sûr que les folles perdent tout à fait la raison quand +elles se voient seules. N'acceptez pas votre congé, quoi +qu'elle puisse vous dire. En vous disant <i>retirez-vous</i>, elle +ne veut pas dire <i>allez-vous-en.</i> Flattez, louez, vantez, +exaltez leurs grâces; quelque noires qu'elles soient, dites-leur +qu'elles ont le visage des anges. Oui, je dis que tout +homme qui a une langue n'est pas homme, si avec sa +langue il ne sait pas gagner une femme.</p> + +<p>LE DUC.—Mais la main de celle dont je vous parle est +promise par ses parents à un jeune homme de naissance +et de mérite; et l'on veille si sévèrement pour écarter +tous les hommes, que pendant le jour personne n'a accès +auprès d'elle.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! j'essayerais alors de la voir pendant +la nuit.</p> + +<p>LE DUC.—Oui, mais toutes les portes sont fermées et les +clefs mises en sûreté pour qu'aucun homme ne puisse +approcher d'elle pendant la nuit.</p> + +<p>VALENTIN.—Qui empêche qu'on ne monte dans sa +chambre par sa fenêtre?</p> + +<p>LE DUC.—Sa chambre est si élevée et les murs en sont +si droits qu'on ne peut y gravir sans hasarder sa vie.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! alors, une bonne échelle de corde, +qu'on peut jeter avec deux crochets pour l'attacher en +y montant, suffirait à escalader la tour d'une nouvelle +Héro, pourvu qu'un hardi Léandre l'entreprenne.</p> + +<p>LE DUC.—Maintenant, toi, Valentin, qui es un homme +bien né, enseigne-moi où je pourrai me procurer une +semblable échelle?</p> + +<p>VALENTIN.—Et quand voudriez-vous vous en servir? +dites-le moi, seigneur, je vous prie.</p> + +<p>LE DUC.—Ce soir même; car l'amour est comme un +enfant qui désire tout ce qu'il peut obtenir.</p> + +<p>VALENTIN.—Vers les sept heures du soir, je vous procurerai +une échelle.</p> + +<p>LE DUC.—Mais écoutez: je veux y aller seul, comment +y porter mon échelle?</p> + +<p>VALENTIN.—Elle sera légère, seigneur, afin que vous +puissiez la porter sous un manteau un peu long.</p> + +<p>LE DUC.—Un manteau comme le tien le serait-il assez?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, certes, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Laisse-moi donc voir ton manteau; je veux +en prendre un de même longueur.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh! seigneur, n'importe quel manteau fera +l'affaire.</p> + +<p>LE DUC.—Comment m'y prendrai-je pour porter un +manteau? Voyons, je te prie, que j'essaye ton manteau. +Hé! quelle est cette lettre? Que vois-je? <span class="stage2"><i>à Silvie:</i></span> Eh! +voici l'échelle même qui me servira pour mon dessein. +J'aurai l'audace, pour cette fois, de rompre le cachet. +<span class="stage2">(<i>Le duc lit</i>)</span>: «Mes pensées restent toute la nuit auprès de +ma Silvie, et ce sont des esclaves rapides que je lui envoie. +Oh! si leur maître pouvait aller et venir d'un vol +aussi léger, comme il irait se placer lui-même aux +lieux où elles dorment ensemble. Les pensées que je +t'envoie reposent sur ton beau sein, tandis que moi, +qui suis leur roi et qui les dépêche vers toi, je maudis +l'autorité qui leur accorde une si douce faveur, puisque +je suis privé moi-même du bonheur de mes esclaves. +Je me maudis de ce qu'ils sont envoyés par +moi aux lieux où leur maître devrait être.»—Que veut +dire ceci?—«Silvie, cette nuit même je te mets en liberté.» +C'est cela, et voilà l'échelle qui doit servir à ce dessein! +Quoi! Phaéton (car tu es le fils de Mérope), prétends-tu +guider le char du Soleil, et par ton audace téméraire diriger +le monde? Prétends-tu atteindre les étoiles parce +qu'elles brillent au-dessus de toi? Vil séducteur, esclave +présomptueux, va porter tes caresses et ton sourire à tes +égales, et crois que tu dois à ma patience, bien plus qu'à +ton mérite, la faveur de sortir de mes États. Remercie-moi +de cette grâce bien plus que de tous les bienfaits que +je t'ai accordés, toujours à tort. Mais si tu restes sur mon +territoire plus de temps qu'il n'en faut pour le départ +le plus précipité de notre cour, par le ciel, ma colère +surpassera l'affection que j'aie jamais portée à ma +fille ou à toi. Fuis, je ne veux pas écouter tes vaines excuses; +mais, si tu aimes la vie, hâte-toi de quitter ces lieux.</p> + + +<p class="stage1">(Le duc sort.)</p> + + +<p>VALENTIN.—Et pourquoi ne pas mourir plutôt que de +vivre dans les tourments? Mourir, c'est être banni de +moi-même; et Silvie est moi-même; m'exiler d'elle, c'est +m'exiler de moi; exil qui vaut la mort! La lumière est-elle +la lumière, si je ne vois pas Silvie? Quelle joie est la +joie si Silvie n'est pas auprès de moi, à moins que je ne +puisse penser qu'elle est auprès de moi, et jouir de l'ombre +de ses perfections? Oh! si je ne suis pas pendant la +nuit auprès de ma Silvie, il n'y a point de mélodie dans +les chants du rossignol; et si le jour je ne vois pas Silvie, +le jour ne luit pas pour moi; elle est mon essence, et je +cesse d'être si sa douce influence ne me ranime, ne m'échauffe, +ne m'éclaire et ne me conserve à la vie. Je ne +fuirai pas la mort en fuyant l'arrêt de son père. En restant +ici, je ne fais qu'attendre la mort; en fuyant de ces +lieux, je cours moi-même à la mort.</p> + + +<p class="stage1">(Entrent Protéo et Launce.)</p> + + +<p>PROTÉO.—Cours, Launce, cours vite, vite, cherche-le.</p> + +<p>LAUNCE.—Holà! hé! holà! holà!</p> + +<p>PROTÉO.—Que vois-tu?</p> + +<p>LAUNCE.—Celui que nous cherchons; il n'y a pas un +cheveu sur sa tête qui ne soit pas à un Valentin.</p> + +<p>PROTÉO.—Valentin!</p> + +<p>VALENTIN.—Non.</p> + +<p>PROTÉO.—Que vois-je donc, son ombre?</p> + +<p>VALENTIN.—Ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>PROTÉO.—Quoi donc?</p> + +<p>VALENTIN.—Personne.</p> + +<p>LAUNCE.—Est-ce que personne parle?—Monsieur, frapperai-je?</p> + +<p>PROTÉO.—Qui veux-tu frapper?</p> + +<p>LAUNCE.—Personne.</p> + +<p>PROTÉO.—Je te le défends, coquin.</p> + +<p>LAUNCE.—Mais, monsieur, je ne frapperai personne, +je vous prie.</p> + +<p>PROTÉO.—Je te le défends, drôle, te dis-je; ami Valentin, +un mot.</p> + +<p>VALENTIN.—Mes oreilles sont fermées; elles ne peuvent +plus recevoir de bonnes nouvelles, tant elles sont remplies +des mauvaises que je viens d'entendre.</p> + +<p>PROTÉO.—J'ensevelirai donc les miennes dans un profond +silence, car elles sont dures, fâcheuses, affligeantes.</p> + +<p>VALENTIN.—Silvie est-elle morte?</p> + +<p>PROTÉO.—Non, Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Il n'est plus de Valentin<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>, en effet, pour +l'adorable Silvie.—Est-elle parjure?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p><i>No Valentine, no Valentine</i>, non Valentin, aucun Valentin, plus +de Valentin. <i>No</i> est employé tour à tour adverbialement et adjectivement.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—Non, Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Il n'est plus de Valentin, si Silvie est parjure. +Quelles sont donc vos nouvelles?</p> + +<p>LAUNCE.—Seigneur, on vient de proclamer que vous +êtes <i>évanoui</i><a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>Évanoui, que vous avez disparu, <i>vanished</i>.</p></blockquote> + +<p>PROTÉO.—Que vous êtes banni, voilà la nouvelle! Banni +de cette cour, loin de Silvie et de ton ami.</p> + +<p>VALENTIN.—Oh! je me suis déjà repu de cette infortune, +et son excès va me rendre malade.—Silvie sait-elle que +je suis banni?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, et elle a offert, pour changer cet arrêt +qui reste irrévocable, un océan de perles fondues, qu'on +appelle des larmes; elle les a versées par flots aux pieds +de son père inflexible, prosternée devant lui dans une +humble posture, et se tordant les mains, dont la blancheur +convenait si bien à sa douleur qu'elles semblaient +en avoir pâli. Mais ni ses genoux fléchis, ni ses mains +pures levées vers lui, ni ses tristes soupirs, ni ses longs +gémissements, ni les flots argentés de ses larmes n'ont +pu attendrir le coeur de son inexorable père. Ah! Valentin, +si tu es pris il faut que tu meures; d'ailleurs ses +prières, lorsqu'elle a demandé ta grâce, l'ont tellement +irrité qu'il a ordonné qu'on l'enfermât dans une prison, +avec la menace de l'y laisser toujours.</p> + +<p>VALENTIN.—Assez, Protéo, à moins que le mot que tu +vas prononcer n'ait quelque pouvoir fatal à ma vie. S'il +en est ainsi, je t'en conjure, fais-le entendre à mon oreille, +comme l'antienne finale de mon éternelle douleur.</p> + +<p>PROTÉO.—Cesse de te lamenter sur ce que tu ne peux +empêcher, et cherche un soulagement à ce qui cause tes +lamentations. Le temps fait éclore et prospérer tous les +biens. Si tu restes ici, tu ne peux voir ton amante, et d'ailleurs +en restant tu perdras la vie. L'espérance est l'appui +d'un amant; saisis-la et sers-t'en pour t'éloigner d'ici et +te défendre contre les pensées désespérantes. Tes lettres +peuvent venir ici, quoique tu n'y sois plus; ce qui me +sera adressé, je le déposerai dans le beau sein<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> de ton +amante. Ce n'est pas le moment des remontrances. Viens, +je vais te conduire aux portes de la ville, et avant de me +séparer de toi, nous conférerons ensemble sur tout ce +qui intéresse ton amour; pour l'amour de Silvie, sinon +de toi-même, pense à ton danger et suis-moi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Les femmes avaient anciennement au-devant de leur corset +une petite poche à mettre les billets doux, l'argent, etc.</p></blockquote> + +<p>VALENTIN.—Je te prie, Launce, si tu vois mon page, +dis-lui de se hâter de me rejoindre à la porte du Nord.</p> + +<p>PROTÉO.—Maraud, cours le chercher... va. Viens, Valentin.</p> + +<p>VALENTIN.—Oh! ma chère Silvie! infortuné Valentin!</p> + +<p>LAUNCE.—Je ne suis qu'un sot, voyez-vous, et cependant +j'ai assez d'intelligence pour soupçonner que mon +maître est une espèce de fripon; mais cela est tout un, +s'il n'est fripon que sur un point. Il n'existe pas, à l'heure +qu'il est, quelqu'un qui sache que j'aime; j'aime cependant; +mais un attelage de chevaux ne m'arracherait pas +ce secret, ni le nom de l'objet que j'aime; et cependant +c'est une femme; mais je ne veux pas me dire à moi-même +quelle femme c'est; et cependant c'est une fille de +ferme. Et cependant ce n'est point une fille, car elle a eu +affaire à des commères<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>; et pourtant c'est une fille, car +elle est la fille de son maître, et le sert pour des gages. +Elle a plus de qualités qu'un barbet qui va à l'eau, ce +qui est beaucoup pour une simple chrétienne. Voici le +catalogue<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a> de ses talents.—<i>Imprimis</i>, elle peut chercher et +<i>rapporter</i>; un cheval n'en saurait faire davantage, et +même un cheval ne peut aller chercher: il ne peut que +<i>rapporter</i>; ainsi elle vaut encore mieux qu'une rosse. +<i>Item</i>, elle peut tirer du lait, voyez-vous; belle qualité +chez une fille qui a les mains propres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Des commères bavardes et des commères qui ont été les +marraines de ses enfants.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>Cat-logue</i>, c'est le mot catalogue qu'il estropie.</p></blockquote> + + + + +<p class="stage1">(Entre Speed.)</p> + + +<p>SPEED.—Eh bien! comment se porte le seigneur Launce, +quelle nouvelle me dira Votre Seigneurie?</p> + +<p>LAUNCE.—Sa Seigneurie, eh bien! son vaisseau<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a> est en +mer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p>Pour <i>master-ship,</i> votre seigneurie et le vaisseau de votre +maître, <i>ship</i>, vaisseau.</p></blockquote> + +<p>SPEED.—Encore votre ancien défaut, de vouloir toujours +jouer sur le mot. Quelles nouvelles avez-vous sur ce papier?</p> + +<p>LAUNCE.—Les nouvelles les plus noires que vous ayez +jamais apprises.</p> + +<p>SPEED.—Noires, dites-vous?</p> + +<p>LAUNCE.—Eh! oui! noires comme de l'encre.</p> + +<p>SPEED.—Laissez-moi les lire.</p> + +<p>LAUNCE.—Allons donc, butor, tu ne sais pas lire.</p> + +<p>SPEED.—Tu mens, je sais lire.</p> + +<p>LAUNCE.—Je veux t'examiner; dis-moi, qui t'a engendré?</p> + +<p>SPEED.—Eh! le fils de mon grand-père.</p> + +<p>LAUNCE.—Oh! l'ignorant paresseux, c'est le fils de ta +grand'mère; cela prouve que tu ne sais pas lire.</p> + +<p>SPEED.—Allons, imbécile, voyons, essaye ma science +sur ton papier.</p> + +<p>LAUNCE.—Viens là et recommande-toi à saint Nicolas<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>Saint Nicolas, patron des écoliers.</p></blockquote> + +<p>SPEED, <i>il lit</i>.—<i>«Imprimis:</i> Elle sait tirer le lait.</p> + +<p>LAUNCE.—Oui, certes, elle le sait bien.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle brasse d'excellente bière.</p> + +<p>LAUNCE.—Et c'est là d'où vient le proverbe:—<i>Béni soit +votre coeur, vous brassez de la bonne bière!</i></p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle sait coudre<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>She can sew,—can she so?</i> calembour intraduisible.</p></blockquote> + +<p>LAUNCE.—C'est comme si on disait: le sait-elle?</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle sait tricoter.</p> + +<p>LAUNCE.—Comment un homme peut-il se trouver à bas +avec une femme qui peut lui tricoter un bas!</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle sait laver et nettoyer.</p> + +<p>LAUNCE.—Une belle qualité, car elle n'a point besoin +d'être lavée et nettoyée.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle sait filer.</p> + +<p>LAUNCE.—Je puis donc laisser tourner le monde sur sa +roue, si elle file assez pour se nourrir.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle a plusieurs vertus qui n'ont point +de nom.</p> + +<p>LAUNCE.—Comme qui dirait des <i>vertus bâtardes</i>, qui +n'ont jamais connu leur père, et qui par conséquent n'ont +point de nom.</p> + +<p>SPEED.—Suivent maintenant ses défauts.</p> + +<p>LAUNCE.—Sur les talons de ses vertus.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Il ne faut pas l'embrasser à jeun, à cause +de son haleine.</p> + +<p>LAUNCE.—Bon! c'est un défaut qu'on peut corriger par +un déjeuner. Continue.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle a le goût des douceurs.</p> + +<p>LAUNCE.—Ce qui dédommage de sa mauvaise haleine.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle parle quand elle dort.</p> + +<p>LAUNCE.—Oh! cela n'y fait rien, pourvu qu'elle ne +dorme pas quand elle parle.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle parle lentement.</p> + +<p>LAUNCE.—Oh! le sot, qui met cela au nombre de ses +défauts; parler lentement est la seule vertu d'une femme.—Allons, +je te prie, efface-moi cela, et place-le au nombre +de ses plus grandes vertus.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle est orgueilleuse.</p> + +<p>LAUNCE.—Efface-moi cela encore.—C'est l'héritage +d'Ève; on ne peut le lui ôter.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle n'a pas de dents.</p> + +<p>LAUNCE.—Je ne m'embarrasse guère de cela non plus, +parce que j'aime la croûte.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle est méchante.</p> + +<p>LAUNCE.—Eh bien! il est heureux qu'elle n'ait pas de +dents pour mordre.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle fera souvent l'éloge du vin.</p> + +<p>LAUNCE.—Si le vin est bon, elle le louera; si elle ne le +veut pas, je le louerai, moi; car les bonnes choses doivent +être louées.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>. Elle est trop libre.</p> + +<p>LAUNCE.—En paroles; cela est impossible, car il est +écrit plus haut qu'elle parlait lentement:—en argent; +elle ne le pourra pas, je le tiendrai sous la clef; si elle +donne quelque autre chose, elle en est la maîtresse, et +je ne puis l'en empêcher.—Bon, continue.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item</i>.—Elle a plus de cheveux que d'esprit, +plus de défauts que de cheveux, et plus d'écus que de +défauts.</p> + +<p>LAUNCE.—Arrête-toi là.—Je veux l'avoir. Deux ou trois +fois, dans ce dernier article, j'ai dit qu'elle était à moi, et +qu'elle n'était pas à moi. Relis-moi ce passage, je te prie.</p> + +<p>SPEED.—<i>«Item.</i>—Elle a plus de cheveux que d'esprit.</p> + +<p>LAUNCE.—<i>Plus de cheveux que d'esprit</i>, cela peut être, +je le verrai bien: le couvercle du sel cache le sel, et c'est +pourquoi il est plus que le sel. Les cheveux qui couvrent +l'esprit sont plus que l'esprit, car le plus grand cache le +moindre.—Après.</p> + +<p>SPEED.—«Et plus de défauts que de cheveux.</p> + +<p>LAUNCE.—Cela est affreux.—Oh! s'il était possible que +cela n'y fût pas!</p> + +<p>SPEED.—«Et plus d'écus que de défauts.»</p> + +<p>LAUNCE.—Ha! ha! voilà un mot qui rend ses défauts +aimables; oui, je veux l'avoir, et s'il se fait un mariage, +comme il n'y a rien d'impossible...</p> + +<p>SPEED.—Eh bien! après?</p> + +<p>LAUNCE.—Oh! après!... Je te dirai que ton maître t'attend +à la porte du Nord.</p> + +<p>SPEED.—Moi?</p> + +<p>LAUNCE.—Toi? Vraiment, qui es-tu? Il a attendu quelqu'un +qui vaut mieux que toi.</p> + +<p>SPEED.—Et faut-il que j'aille le trouver?</p> + +<p>LAUNCE.—Que tu coures le trouver; car tu es resté ici +si longtemps que ta course à peine pourra réparer le +temps que tu as perdu.</p> + +<p>SPEED.—Que ne me le disais-tu plus tôt? Que la peste +soit de tes lettres d'amour!</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<p>LAUNCE.—Oh! il sera étrillé de la bonne manière pour +avoir lu ma lettre. Cet impoli faquin, qui veut mettre le +nez dans les secrets d'autrui. Ha! ha! je vais le suivre +pour rire, en lui voyant recevoir sa correction.</p> + + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + + +<p class="stage1">Appartement du palais ducal, à Milan.</p> + +<p class="stage1">LE DUC et THURIO, PROTÉO <i>suit derrière</i>.</p> + + +<p>LE DUC.—Seigneur Thurio, ne craignez rien, elle viendra +à vous aimer à présent que Valentin est banni de +sa vue.</p> + +<p>THURIO.—Depuis qu'il est exilé, elle me méprise encore +davantage; elle déteste ma présence et me traite +avec tant de dédain que je désespère de gagner son +coeur.</p> + +<p>LE DUC.—Cette faible impression de l'amour est comme +une figure tracée sur la glace, qu'une heure de chaleur +efface et dissout. Un peu de temps fondra la glace de son +coeur, et l'indigne Valentin sera oublié. <span class="stage2">(<i>Protéo les joint.</i>)</span> +Eh bien! seigneur Protéo, votre compatriote est-il +parti suivant mon décret?</p> + +<p>PROTÉO.—Il est parti, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Ma fille est bien triste de ce départ.</p> + +<p>PROTÉO.—Un peu de temps dissipera son chagrin, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Je le crois, mais le seigneur Thurio ne le +pense pas. Protéo, la bonne opinion que j'ai de vous +(car vous m'avez donné quelques preuves de votre attachement) +m'engage de plus en plus à conférer avec +vous.</p> + +<p>PROTÉO.—Puisse le moment où vous me trouverez +infidèle à vos intérêts, seigneur, être le dernier de ma +vie!</p> + +<p>LE DUC.—Vous savez combien je désirerais former une +alliance entre le seigneur Thurio et ma fille.</p> + +<p>PROTÉO.—Je le sais, mon seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Et je crois bien aussi que vous n'ignorez pas +combien elle résiste à mes volontés.</p> + +<p>PROTÉO.—Elle y résistait, mon prince, lorsque Valentin +était ici.</p> + +<p>LE DUC.—Mais elle persévère encore dans sa perversité. +Que pourrions-nous inventer, pour faire oublier +Valentin à cette fille et lui faire aimer le seigneur +Thurio?</p> + +<p>PROTÉO.—Le meilleur moyen est d'accuser Valentin +d'être infidèle, lâche et de basse extraction, trois défauts +que les dames détestent mortellement.</p> + +<p>LE DUC.—Fort bien, mais elle croira qu'on le calomnie +par haine.</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, si c'était un ennemi de Valentin qui le +dit; il faudrait que cela fût dit, avec des circonstances +plausibles, par un homme qu'elle croirait être son ami.</p> + +<p>LE DUC.—Alors il faut vous charger de le calomnier.</p> + +<p>PROTÉO.—C'est, mon prince, ce que j'aurais bien de la +répugnance à faire: c'est un vilain rôle pour un gentilhomme, +surtout contre son intime ami.</p> + +<p>LE DUC.—Lorsque tous vos éloges ne lui peuvent faire +aucun bien, vos calomnies ne peuvent certainement lui +faire aucun tort. Ce rôle alors devient indifférent, surtout +quand votre ami vous prie de le faire.</p> + +<p>PROTÉO.—Vous l'emportez, seigneur; elle ne l'aimera +pas longtemps, je vous assure, si je puis y réussir, par +tout ce que je pourrai dire à son désavantage. Mais s'il +arrive que j'extirpe son amour pour Valentin, il ne s'ensuit +pas qu'elle aimera le seigneur Thurio.</p> + +<p>THURIO.—Aussi, en arrachant cet amour fixé sur Valentin, +il faut, de peur qu'il ne se perde et ne soit bon à +personne, faire en sorte de l'attacher à moi; c'est ce que +vous devez faire en me louant autant que vous le déprécierez.</p> + +<p>LE DUC.—Mon cher Protéo, nous pouvons nous fier à +vous en cette affaire, car nous savons, d'après ce que +nous a dit Valentin, que vous êtes déjà un fidèle sujet de +l'amour, et en si peu de temps votre âme ne saurait changer, +ni se rendre parjure. Avec cette garantie, nous ne +craignons pas de vous donner accès dans un lieu où +vous pouvez causer longtemps avec Silvie, car elle +est chagrine, languissante, mélancolique, et pour l'amour +de votre ami, elle sera bien aise de vous voir; +par vos discours adroits, vous pourrez la consoler et +lui persuader de haïr le jeune Valentin et d'aimer mon +ami.</p> + +<p>PROTÉO.—Tout ce qu'il me sera possible de faire, je le +ferai. Mais vous, seigneur Thurio, vous n'êtes pas assez +pressant. Vous devez aussi préparer votre glu pour prendre +au piège ses désirs par des sonnets plaintifs dont les +rimes composées exprimeraient votre hommage et vos +voeux.</p> + +<p>LE DUC.—Oui, la poésie, fille du ciel, a un grand pouvoir.</p> + +<p>PROTÉO.—Dites à Silvie que sur l'autel de sa beauté vous +sacrifiez vos larmes, vos soupirs, votre coeur; écrivez +jusqu'à ce que votre encre soit épuisée, et alors que vos +larmes remplissent votre écritoire, tracez quelques lignes +de sentiment qui puissent attester votre sincérité. La +lyre d'Orphée était munie de cordes poétiques, dont la +touche d'or pouvait attendrir le fer et les rochers, apprivoiser +les tigres, attirer des profonds abîmes de l'Océan +l'énorme Léviathan et le faire danser sur le sable. Après +vos plaintives élégies, venez pendant la nuit sous les fenêtres +de votre maîtresse; joignez une chanson mélancolique +au son des instruments accompagné de quelque +doux concert. Le morne silence de la nuit est favorable +aux douces plaintes des amants malheureux; tout ceci la +touchera, ou rien n'y fera.</p> + +<p>LE DUC.—Ces conseils prouvent que vous avez été +amoureux.</p> + +<p>THURIO.—Et, dès ce soir même, je veux les mettre en +pratique. Ainsi, mon cher Protéo, mon Mentor, allons +tout à l'heure à la ville pour réunir quelques habiles +musiciens. J'ai un sonnet qui fera l'affaire pour commencer +à suivre tes bons conseils.</p> + +<p>LE DUC.—Allons, messieurs, à l'oeuvre!</p> + +<p>PROTÉO.—Nous resterons auprès de vous, mon prince, +jusqu'après le souper, et nous déciderons ensuite la +marche à tenir.</p> + +<p>LE DUC.—Non, non, mettez-vous de suite à l'oeuvre. Je +vous dispense de me suivre.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + + + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE QUATRIÈME</h3> +<br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + + +<p class="stage1">Une forêt près de Mantoue.</p> + +<p class="stage1"><i>Une troupe de</i> BRIGANDS.</p> + + +<p>PREMIER VOLEUR.—Camarades, tenez ferme: je vois un +voyageur.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Et quand il y en aurait dix, ne reculez +pas, mais terrassons-les.</p> + + +<p class="stage1">(Arrivent Valentin et Speed.)</p> + + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Halte-là, monsieur, jetez à terre +ce que vous avez sur vous, sinon nous vous ferons asseoir +et nous vous dépouillerons.</p> + +<p>SPEED.—Ah! monsieur, nous sommes perdus, ce sont +ces brigands que tous les voyageurs craignent tant.</p> + +<p>VALENTIN.—Mes amis...</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Point du tout, monsieur, nous +sommes vos ennemis.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Paix! Nous voulons l'entendre.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Oui, par ma barbe, nous le voulons, +car il a l'air d'un brave homme.</p> + +<p>VALENTIN.—Sachez donc que j'ai bien peu de chose à +perdre. Je suis un homme accablé d'infortunes. Toute +ma richesse consiste dans ces pauvres habillements; si +vous me les ôtez, vous prendrez tout ce que je possède.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Où allez-vous?</p> + +<p>VALENTIN.—A Vérone.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—D'où venez-vous?</p> + +<p>VALENTIN.—De Milan.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Y avez-vous séjourné longtemps?</p> + +<p>VALENTIN.—Environ seize mois, et j'y serais encore si +la fortune perfide ne m'en avait chassé.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Comment, vous en êtes banni?</p> + +<p>VALENTIN.—Je le suis.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Et pour quel crime?</p> + +<p>VALENTIN.—Pour un forfait que je ne puis redire sans +en être tourmenté. J'ai tué un homme, dont je regrette +beaucoup la mort; mais cependant je l'ai tué bravement, +les armes à la main, sans avantage et sans lâche trahison.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Ne vous en repentez jamais, si vous +l'avez tué ainsi. Mais vous a-t-on banni pour une faute +aussi légère?</p> + +<p>VALENTIN.—Oui, vraiment, et je me suis trouvé heureux +d'en être quitte à ce prix.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Possédez-vous les langues?</p> + +<p>VALENTIN.—C'est un bonheur que je dois aux voyages +que j'ai faits dans ma jeunesse, et sans lequel je me serais +trouvé souvent bien malheureux.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Par la tête tonsurée du gros moine +de Robin-Hood<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>, cet homme-là devrait être roi de notre +troupe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Le moine Tuck. Voyez les histoires de <i>Robin-Hood</i> et l'<i>Ivanhoë</i> +de sir Walter Scott.</p></blockquote> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Nous l'aurons, messieurs; un mot +à l'oreille.</p> + + +<p class="stage1">(Les voleurs se parlent ensemble tout bas.)</p> + + +<p>SPEED.—Monsieur, joignez-vous à eux; c'est une honorable +espèce de voleurs.</p> + +<p>VALENTIN.—Tais-toi, misérable.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Dites-nous, êtes-vous attaché à quelque +chose?</p> + +<p>VALENTIN.—A rien, sinon à ma fortune.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Sachez donc que plusieurs d'entre +nous sont des gentilshommes, que la fougue d'une jeunesse +indisciplinée a chassés de la société des hommes +soumis aux lois. Moi-même, je fus aussi banni de Vérone, +pour avoir tenté d'enlever une jeune héritière, très-proche +parente du prince.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Et moi de Mantoue pour avoir, dans +ma colère, enfoncé mon poignard dans le coeur d'un gentilhomme.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Et moi aussi, pour de petits crimes +à peu près semblables. Mais revenons à notre affaire, +car si nous racontons nos fautes, c'est uniquement pour +excuser à vos yeux notre vie irrégulière; et comme vous +êtes doué d'une belle tournure et que d'ailleurs vous nous +dites savoir les langues, et que dans notre société nous +aurions besoin d'un homme tel que vous...</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—A vrai dire, c'est surtout parce que +vous êtes banni que nous entrons en traité avec vous. +Vous contenteriez-vous d'être notre général, de faire de +nécessité vertu, et de vivre avec nous dans les forêts?</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Qu'en dis-tu? Veux-tu être de notre +association? Dis oui, et tu es notre chef à tous. Nous te +rendrons hommage, tu nous commanderas, et nous t'aimerons +tous comme notre capitaine et notre roi.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Mais si tu méprises nos avances tu +es mort.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Tu ne vivras point pour aller te vanter +de nos offres.</p> + +<p>VALENTIN.—Je les accepte et je veux vivre avec vous, +pourvu que vous ne fassiez aucun outrage aux femmes +sans défense, ni aux pauvres voyageurs.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Non, nous avons horreur de ces +lâches indignités. Viens, suis-nous; nous te mènerons à +nos camarades, et nous voulons te montrer nos trésors, +dont tu peux disposer comme nous-mêmes.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + + +<p class="stage1">Milan.—Cour du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> PROTÉO.</p> + + +<p>J'ai déjà trompé Valentin, il faut aussi que je trahisse +Thurio. Sous prétexte de parler en sa faveur, j'ai la liberté +d'avancer mon amour auprès de Silvie; mais Silvie +est trop droite, trop sincère, trop pure, pour se laisser +séduire par mes vils présents. Quand je lui promets +une fidélité inviolable, elle me reproche d'avoir trahi +mon ami. Quand je jure d'être fidèle à sa beauté, elle +me rappelle que je me suis parjuré en violant la foi +promise à Julie que j'aimais. Cependant, malgré tous ses +violents reproches, dont le moindre pourrait éteindre +tout l'espoir d'un amant, eh bien! plus elle méprise mon +amour et plus il croît, et, semblable à un souple épagneul, +plus il devient caressant. Mais voici Thurio: il +nous faut aller sous la fenêtre de Silvie et lui donner une +sérénade nocturne.</p> + + +<p class="stage1">(Arrivent Thurio et les musiciens.)</p> + + +<p>THURIO.—Comment! seigneur Protéo, vous vous êtes +glissé ici avant nous?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, mon cher Thurio, vous savez que l'amour +se glisse où il ne saurait entrer de front.</p> + +<p>THURIO.—Oui, mais j'espère cependant que vous n'aimez +pas ici.</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, seigneur, j'aime, sans cela je ne serais +pas ici.</p> + +<p>THURIO.—Et qui donc aimez-vous? Silvie?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, Silvie.—Pour vous.</p> + +<p>THURIO.—Je vous en remercie pour vous-même. <span class="stage2">(<i>Aux +musiciens.</i>)</span> Allons, messieurs, accordez vos instruments +et mettez-vous à l'ouvrage avec vigueur.</p> + + +<p class="stage1">(Paraît l'aubergiste à quelque distance, avec Julie en habit +d'homme.)</p> + + +<p>L'AUBERGISTE.—Eh bien! mon jeune hôte, il me semble +que vous êtes <i>allycolique</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>; pourquoi donc, je vous prie?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p><i>Mélancolique</i>, mot estropié.</p></blockquote> + +<p>JULIE.—Vraiment, mon hôte, c'est parce que je ne saurais +être gai.</p> + +<p>L'AUBERGISTE.—Allons, allons, je veux vous donner de +la gaieté; je vais vous conduire dans un endroit où vous +entendrez de la musique et où vous verrez le gentilhomme +que vous demandiez.</p> + +<p>JULIE.—Mais l'entendrai-je parler?</p> + +<p>L'AUBERGISTE.—Oui, vraiment.</p> + +<p>JULIE, <i>à part.</i>—Ce sera pour moi la musique.</p> + + +<p class="stage1">(Les musiciens préludent.)</p> + + +<p>L'AUBERGISTE.—Écoutez! écoutez!</p> + +<p>JULIE.—Est-il parmi ces musiciens?</p> + +<p>L'AUBERGISTE.—Oui, mais silence, écoutons-les.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CHANSON.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quelle est Silvie? Quelle est celle</p> +<p>Que chantent tous nos bergers?</p> +<p>Elle est pure, elle est belle, elle est sage.</p> +<p>Les cieux l'ont douée de toutes les grâces</p> +<p>Qui pouvaient la faire adorer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-elle aussi tendre qu'elle est belle?</p> +<p>Car la beauté vit de la tendresse.</p> +<p>L'Amour va chercher dans ses yeux</p> +<p>Le remède à son aveuglement;</p> +<p>Reconnaissant, il se plaît à y demeurer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chantez donc, chantez Silvie,</p> +<p>Chantez qu'elle est parfaite,</p> +<p>Qu'elle surpasse toutes les beautés mortelles</p> +<p>Qui habitent sur le globe de la terre,</p> +<p>Courons lui porter nos guirlandes.</p> + </div> </div> + +<p>L'AUBERGISTE—Eh bien! qu'est-ce donc? vous êtes encore +plus triste qu'auparavant. Qu'avez-vous donc, jeune +homme? est-ce que la musique ne vous plaît pas?</p> + +<p>JULIE—Vous vous méprenez; c'est le musicien qui ne +me plaît pas.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Et pourquoi, mon beau monsieur?</p> + +<p>JULIE—Il joue faux, mon ami.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Est-ce que les cordes ne sont pas d'accord?</p> + +<p>JULIE—Ce n'est pas cela; et cependant il joue si faux +qu'il offense les fibres de mon coeur.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Vous avez l'oreille bien fine!</p> + +<p>JULIE—Je voudrais être sourde.—Cela me contriste le +coeur.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Je m'aperçois que vous n'aimez pas la +musique.</p> + +<p>JULIE—Nullement, quand elle est si discordante.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Écoutez, quel changement dans la musique!</p> + +<p>JULIE—Oui, ce changement fait mon malheur.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Vous voudriez donc qu'ils jouassent +toujours la même chose?</p> + +<p>JULIE—Oui, je voudrais qu'un homme jouât toujours +le même air. Mais, mon hôte, dites-moi, le seigneur Protéo, +de qui nous parlons, vient-il souvent chez cette +dame?</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Je vous dirai que Launce, son valet, +m'a confié qu'il l'aimait outre mesure.</p> + +<p>JULIE—Où est donc ce Launce?</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Il est allé chercher son chien; demain, +par l'ordre de son maître, il doit le porter en présent à +sa maîtresse.</p> + +<p>JULIE—Silence! retirons-nous à l'écart, voici la compagnie +qui se sépare.</p> + +<p>PROTÉO—Ne craignez rien, seigneur Thurio; je parlerai +pour vous de manière que vous me regarderez comme +passé maître en ruses d'amour.</p> + +<p>THURIO.—Où nous retrouverons-nous?</p> + +<p>PROTÉO—A la fontaine Saint-Grégoire.</p> + +<p>THURIO.—Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Thurio et la musique sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Silvie à sa fenêtre.)</p> + +<p>PROTÉO—Madame, je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE—Je vous remercie de votre musique, messieurs. +Mais quel est celui qui vient de parler?</p> + +<p>PROTÉO—Un homme que vous reconnaîtriez bientôt à +la voix, si vous connaissiez la sincérité de son coeur.</p> + +<p>SILVIE—C'est le seigneur Protéo, à ce qu'il me semble.</p> + +<p>PROTÉO—Oui, c'est Protéo, notre dame; c'est votre serviteur.</p> + +<p>SILVIE—Quel est donc votre bon plaisir?</p> + +<p>PROTÉO—De savoir le vôtre.</p> + +<p>SILVIE—Vos voeux sont exaucés; mon bon plaisir est +que sur l'heure vous vous éloigniez de ces lieux, et que +vous alliez vous mettre au lit. Fourbe, parjure, homme +faux et déloyal, penses-tu que je sois assez simple, assez +stupide, pour me laisser séduire par tes flatteries, toi qui +as trompé tant d'infortunées par les serments? Retourne, +retourne vers le premier objet de ton amour, et demande-lui +pardon; car, pour moi, j'en jure par cette pâle reine +de la nuit, je suis aussi loin de céder à tes voeux que je +te méprise pour ta lâche et coupable recherche. Et je vais +me reprocher tout à l'heure le temps que je perds ici à +te répondre.</p> + +<p>PROTÉO—J'avoue, belle Silvie, que j'ai aimé une dame, +mais elle est morte.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>—Tu ne serais qu'un menteur si je parlais, +car je suis sure qu'elle n'est pas enterrée.</p> + +<p>SILVIE—Tu dis qu'elle est morte; mais Valentin, ton +ami, il vit encore, et tu es témoin que je lui suis fiancée; +ne rougis-tu pas de le trahir ici par tes importunités?</p> + +<p>PROTÉO—J'ai appris aussi que Valentin était mort.</p> + +<p>SILVIE—Eh bien! suppose aussi que je le suis; car, je +te t'assure, mon amour est enseveli dans son tombeau.</p> + +<p>PROTÉO—Douce Silvie, laissez-le-moi tirer de la +terre.</p> + +<p>SILVIE—Va sur le tombeau de ton amante, réveille-la +par tes gémissements; ou au moins que sa tombe soit la +tienne.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>—Il n'entend pas cela.</p> + +<p>PROTÉO—Madame, si votre coeur est si endurci, daignez +du moins accorder votre portrait à mon amour; ce +portrait qui est suspendu dans votre chambre. Je lui parlerai, +je lui adresserai mes soupirs et mes larmes; car, +puisque votre personne si parfaite est dévouée à un autre, +je ne suis qu'une ombre, et je consacrerai un fidèle +amour à la vôtre.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>—Si tu possédais l'original, tu le tromperais +à coup sûr, et tu n'en ferais bientôt qu'une ombre +comme moi.</p> + +<p>SILVIE—Il ne me plaît guère, monsieur, d'être votre +idole, mais puisqu'il convient à votre coeur perfide d'adorer +des ombres et d'idolâtrer des formes vaines, envoyez +demain le chercher chez moi, et je vous le donnerai. +Ainsi, bonne nuit.</p> + +<p>PROTÉO—Oui, une nuit comme celle que passent les +malheureux qui s'attendent à être exécutés le lendemain +matin.</p> + +<p class="stage1">(Silvie ferme sa fenêtre. Protéo sort.)</p> + +<p>JULIE—Mon hôte, voulez-vous partir?</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Par Notre-Dame! j'étais profondément +endormi.</p> + +<p>JULIE—Dites-moi, je vous prie, où demeure le seigneur +Protéo.</p> + +<p>L'AUBERGISTE—Il loge chez moi. Hé! mais vraiment, +je crois qu'il est bientôt jour.</p> + +<p>JULIE—Non, pas encore; mais cette nuit est bien la +plus longue et la plus cruelle que j'aie passée de ma vie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">La scène est toujours dans la cour du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> ÉGLAMOUR.</p> + + +<p>ÉGLAMOUR—Voici l'heure où madame Silvie m'a prié +de venir savoir ses intentions. Elle veut m'employer sans +doute dans quelque importante affaire. <span class="stage2">(<i>Il l'appelle.</i>)</span> Madame, +madame!</p> + +<p>SILVIE, <span class="stage2"><i>à sa fenêtre.</i></span>—Qui appelle?</p> + +<p>ÉGLAMOUR—Votre serviteur et votre ami, qui se rend +aux ordres de Votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE—Bonjour mille fois, seigneur Églamour.</p> + +<p>ÉGLAMOUR—Je vous en souhaite autant, noble dame. +Comme vous me l'avez commandé, je suis venu de +bonne heure pour savoir à quel service il est de votre +bon plaisir de m'employer.</p> + +<p>SILVIE—Églamour, vous êtes un noble chevalier; ne +croyez pas que je vous flatte, je jure que je dis la vérité; +oui, vous êtes brave, sage, compatissant, accompli. Vous +n'ignorez pas l'amour que je porte à Valentin exilé; ni +que mon père voudrait me forcer à épouser l'orgueilleux +Thurio que mon âme déteste. Vous avez aimé, cher +Églamour, et je vous ai entendu dire que jamais douleur +ne fut plus déchirante pour votre coeur que la mort de +votre dame et fidèle amie, sur le tombeau de laquelle +Vous avez juré une chasteté éternelle<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Cher Églamour, +je voudrais aller trouver Valentin à Mantoue, où j'apprends +qu'il s'est retiré. Comme cette route est dangereuse, +je désirerais me voir accompagnée d'un brave +chevalier tel que vous, dont je connusse la foi et l'honneur. +Ne m'objectez point le courroux de mon père; +Églamour, ne pensez qu'à ma douleur, à la douleur d'une +femme et à la justice de ma fuite, pour me soustraire à +une alliance impie, que le ciel et la fortune puniraient +de mille fléaux. Avec un coeur aussi plein de chagrins que +la mer l'est de sables, je vous conjure de m'accompagner +et de me conduire à Mantoue. Si vous me refusez, cachez +au moins ce que je vous confie, et je me hasarderai à +partir seule.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>C'était l'usage des maris inconsolables du temps de Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>ÉGLAMOUR—Madame, je suis sensible à vos douleurs; +sachant combien votre amour est vertueux, je consens à +partir avec vous, et je m'inquiète aussi peu de ce qui +m'en arrivera, que je désire ardemment que vous soyez +heureuse. Quand voulez-vous partir?</p> + +<p>SILVIE—Dès ce soir.</p> + +<p>ÉGLAMOUR—Où vous trouverai-je?</p> + +<p>SILVIE—A la cellule du frère Patrice, auquel je me propose +de me confesser.</p> + +<p>ÉGLAMOUR—Je ne ferai pas défaut à Votre Seigneurie; +adieu, douce dame.</p> + +<p>SILVIE—Bonjour, généreux Églamour.</p> + + +<p class="stage1">(Elle rentre, Églamour sort.)</p> + + + +<p>LAUNCE, <span class="stage2"><i>avec son chien.</i></span>—Quand le domestique d'un +homme fait le chien avec lui, voyez-vous, cela va mal. +Un chien que j'ai élevé dès sa plus tendre enfance, que +j'ai sauvé de la rivière, lorsqu'on y jeta trois ou quatre +de ses frères et soeurs encore aveugles! je l'ai instruit, +précisément de manière à faire dire: «Voilà comme je +voudrais instruire un chien.» Eh bien! j'allais pour en +faire un présent à madame Silvie de la part de mon +maître, et je suis à peine entré dans la salle à manger, +qu'il a déjà sauté sur son assiette, et lui a volé une cuisse +de chapon. Oh! c'est une terrible chose, quand un chien +ne sait pas se contenir dans toutes les compagnies! Je +voudrais en avoir, comme qui dirait, un qui prît une +bonne fois sur lui d'être un véritable chien, ce qu'on appelle +un chien, un chien en tout. Si je n'avais pas eu plus +d'esprit que lui, en me chargeant d'une faute qu'il avait +commise, je pense, ma foi, qu'il aurait été pendu; aussi +vrai que je vis, il l'aurait payée. Je veux que vous en jugiez. +Il se faufile, moi présent, en la compagnie de trois ou +quatre messieurs chiens sous la table du duc; à peine y +était-il resté, permettez-moi de le dire, le temps de pisser, +que toute la chambre le sentait. À la porte le chien! dit +l'un; quel est ce roquet-là? dit un autre; fouettez-le, dit un +troisième; pendez-le, dit le duc. Moi qui connaissais l'odeur, +je compris que c'était Crab: je m'en vais au garçon +qui fouette les chiens: «Ami, lui dis-je, vous voulez +battre le chien?»—Oui, vraiment, dit-il.—«Vous lui +faites injure, ai-je dit: c'est moi qui ai fait la chose que +vous savez.» Lui, sans autre question, me chasse de la +chambre à coups de fouet. Combien y a-t-il de maîtres +qui en voudraient faire autant pour leur domestique? Ce +n'est pas tout; je dirai que l'on m'a mis aux ceps pour +des puddings qu'il avait volés, et sans cela il eût été exécuté; +je me suis laissé mettre au pilori pour des oies +qu'il avait tuées, et sans cela il les aurait payées. Tu ne +penses plus à cela maintenant; mais moi, je me souviens +du tour que tu m'as joué, lorsque j'ai pris congé de madame +Silvie. Ne t'ai-je pas toujours dit de me regarder +et de faire ce que je fais? Quand m'as-tu vu lever la +jambe, et lâcher de l'eau contre le vertugadin d'une demoiselle, +m'as-tu jamais vu faire un pareil tour?</p> + +<p class="stage1">(Protéo et Julie toujours déguisée entrent.)</p> + +<p>PROTÉO.—Tu t'appelles Sébastien? Tu me plais, je veux +t'employer tout à l'heure.</p> + +<p>JULIE.—À tout ce qu'il vous plaira, monsieur; je ferai +tout ce qui sera en mon pouvoir.</p> + +<p>PROTÉO.—Je l'espère, mon ami. <span class="stage2"><i>(A Launce.)</i></span> Eh bien! +rustaud, où avez-vous été flâner ces deux jours-ci?</p> + +<p>LAUNCE.—Ma foi, monsieur, j'ai porté à madame Silvie +le chien dont vous m'aviez ordonné de lui faire présent.</p> + +<p>PROTÉO.—Et que dit-elle de mon petit Bijou?</p> + +<p>LAUNCE.—Mais elle dit que votre chien est un roquet, +et que des remerciements de chien sont assez bons pour +un pareil présent.</p> + +<p>PROTÉO.—- Mais elle a reçu mon chien?</p> + +<p>LAUNCE.—Non, vraiment, elle ne l'a pas reçu. Je l'ai +ramené ici.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment! tu lui as offert ce chien de ma +part?</p> + +<p>LAUNCE.—Oui, monsieur. L'autre, qui était comme un +écureuil, m'a été volé par les enfants du bourreau sur la +place du marché; et, alors, j'ai offert à Silvie mon chien +propre, qui est un chien dix fois plus gros que le vôtre. +Ainsi le présent était bien plus considérable.</p> + +<p>PROTÉO.—Va-t'en; cours retrouver mon chien, ou ne +reparais jamais à mes yeux. Va-t'en, te dis-je. Restes-tu +là pour me faire mettre en colère? Un coquin qui m'expose +tous les jours à rougir de ses sottises! <span class="stage2">(<i>Launce sort.</i>)</span> +Sébastien, je t'ai pris à mon service, en partie parce que +j'ai besoin d'un jeune homme comme toi, qui s'acquitte +de mes ordres avec quelque intelligence; car je ne peux +jamais me fier à ce butor; mais c'est encore plus pour ta +physionomie et tes manières, qui, je ne me trompe point +dans mes conjectures, annoncent une bonne éducation, +un caractère heureux et franc. Sache donc bien que c'est +à cause de cela que je te retiens à mon service. Pars à +l'instant, et remets cet anneau à madame Silvie. Elle +m'aimait bien, celle qui me l'a donné.</p> + +<p>JULIE.—Il paraît que vous ne l'aimiez pas, puisque vous +vous défaites ainsi de ses présents. Elle est morte, probablement.</p> + +<p>PROTÉO.—Non, je crois qu'elle vit encore.</p> + +<p>JULIE.—Hélas!</p> + +<p>PROTÉO.—Pourquoi cet hélas?</p> + +<p>JULIE.—Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié d'elle.</p> + +<p>PROTÉO.—Pourquoi aurais-tu pitié d'elle?</p> + +<p>JULIE.—Parce que je crois qu'elle vous aimait autant +que vous aimez votre madame Silvie. Elle rêve à celui qui +a oublié sa tendresse et vous ne respirez que pour celle +qui dédaigne vos hommages; c'est dommage que l'amour +soit si contraire à lui-même, et cette pensée me force à +dire <i>hélas</i>!</p> + +<p>PROTÉO.—Allons; donne-lui cet anneau et aussi cette +lettre.—Voilà sa chambre; dis à madame Silvie que je +réclame le céleste portrait qu'elle m'a promis. Ce message +fait, reviens aussitôt à ma chambre, où tu me trouveras +triste et solitaire.</p> + +<p class="stage1">(Protéo sort.)</p> + +<p>JULIE.—Combien est-il de femmes qui voulussent se +charger d'un pareil message?—Hélas! pauvre Protéo, +tu as pris un renard pour servir de berger à tes brebis.—Hélas! +malheureuse insensée, pourquoi plaindre celui +dont le coeur me dédaigne? c'est parce qu'il en aime une +autre qu'il me dédaigne; et moi, parce que je l'aime, je +dois le plaindre. Voilà cet anneau même que je lui donnai, +quand il me quitta, pour l'engager à se rappeler mon +amour; et maintenant, malheureux messager, je suis +chargée de demander ce que je ne voudrais pas obtenir; +de porter ce que je voudrais qu'on refusât; de louer sa +constance, que je voudrais entendre déprécier. Je suis la +fidèle et sincère amante de mon maître; mais je ne puis +le servir fidèlement, sans me trahir moi-même. Je veux +cependant aller parler à Silvie en sa faveur, mais si froidement, +que je souhaite (le ciel le sait!) de ne pas réussir.</p> + +<p class="stage1">(Entre Silvie avec une suite.)</p> + +<p>JULIE.—Salut, madame; je vous conjure de vouloir bien +m'indiquer le moyen de me rendre où je pourrai parler +à madame Silvie.</p> + +<p>SILVIE.—Et que lui voudriez-vous, si j'étais elle-même?</p> + +<p>JULIE.—Si vous êtes Silvie, je vous conjure de vouloir +bien entendre ce que l'on m'a chargé de vous dire.</p> + +<p>SILVIE.—De quelle part?</p> + +<p>JULIE.—De la part de mon maître, le seigneur Protéo.</p> + +<p>SILVIE.—Oh! il t'envoie pour un portrait, n'est-ce pas?</p> + +<p>JULIE.—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>SILVIE.—Ursule, apportez ici mon portrait. (<i>Ursule apporte +le portrait.</i>) Va, donne ceci à ton maître, et dis-lui +de ma part qu'une certaine Julie, que son coeur inconstant +a pu oublier, ornerait beaucoup mieux sa chambre +que cette ombre vaine.</p> + +<p>JULIE.—Madame, voudriez-vous bien lire cette lettre? +Pardonnez, madame, j'allais vous en donner une qui ne +vous est pas adressée; voici celle de Votre Seigneurie.</p> + +<p>SILVIE.—Laisse-moi revoir l'autre, je te prie.</p> + +<p>JULIE.—Je ne le puis; excusez-moi, madame.</p> + +<p>SILVIE.—Tiens, reprends celle-ci. Je ne veux pas jeter +les yeux sur la lettre de ton maître; je sais quelle est farcie +de protestations et de serments nouvellement inventés, +et qu'il violerait aussi aisément que je déchire son +papier.</p> + +<p>JULIE.—Il vous envoie aussi cet anneau, madame.</p> + +<p>SILVIE.—C'est une honte de plus pour celui qui me +l'envoie; car je lui ai mille fois entendu dire que sa Julie +le lui avait donné à son départ. Quoique son doigt parjure +ait profané l'anneau, le mien ne fera point à Julie un +tel affront.</p> + +<p>JULIE.—Elle vous remercie.</p> + +<p>SILVIE.—Que dis-tu?</p> + +<p>JULIE.—Je vous remercie, madame, de ce que vous +avez compassion d'elle. La pauvre fille! mon maître l'a +traitée bien mal.</p> + +<p>SILVIE.—Tu la connais donc?</p> + +<p>JULIE.—Presque aussi bien que moi-même; en pensant +à ses malheurs, je vous jure que j'ai pleuré cent fois.</p> + +<p>SILVIE.—Probablement elle croit que Protéo l'a abandonnée.</p> + +<p>JULIE.—Je le crois; et c'est là ce qui cause ses chagrins.</p> + +<p>SILVIE.—N'est-elle pas d'une beauté rare?</p> + +<p>JULIE.—Elle a été beaucoup plus belle qu'elle ne l'est +aujourd'hui, madame. Lorsqu'elle se croyait tendrement +aimée de mon maître, elle était, à mon avis, aussi belle +que vous; mais depuis qu'elle a négligé son miroir, et +a quitté le masque qui la garantissait des feux du soleil, +l'air a flétri les roses de son teint, il a fané les lis de ses +joues, et elle est aujourd'hui aussi brune que moi.</p> + +<p>SILVIE.—Est-elle grande?</p> + +<p>JULIE.—A peu près de ma taille; car à la Pentecôte, +lorsqu'on donnait les pantomimes de la fête, notre jeunesse +me força de prendre un rôle de femme, et l'on me +donna les habits de mademoiselle Julie, qui m'allaient +aussi bien, à ce que disait tout le monde, que s'ils eussent +été faits pour moi. C'est de là que je sais qu'elle est à +peu près de ma taille; je la fis ce jour-là pleurer tout de +bon, car j'avais à remplir un rôle fort triste, madame; je +représentais Ariane abandonnée, et gémissant sur le parjure +et l'indigne fuite de son cher Thésée; je versai des +larmes si amères, que ma pauvre maîtresse attendrie +pleura amèrement, et je veux mourir à l'instant, si je +ne ressentais pas en pensée toutes ses douleurs.</p> + +<p>SILVIE.—Elle vous a des obligations, bon jeune homme. +Hélas! la pauvre fille, délaissée et désolée! Je pleure moi-même, +en pensant à ton récit. Tiens, mon bon ami, voici +ma bourse; je te la donne à cause de ton aimable maîtresse, +parce que tu l'aimes bien; adieu!</p> + + +<p class="stage1">(Silvie sort.)</p> + +<p>JULIE.—Et elle vous en remerciera, si jamais vous pouvez +la connaître. Vertueuse Silvie! qu'elle est douce et +belle! J'espère que les feux de mon maître se refroidiront, +puisqu'elle prend tant d'intérêt au sort de ma maîtresse. +Hélas! comme un coeur amoureux cherche lui-même +à se faire illusion! Voici son portrait; que je le +voie. Je crois que ma figure, si j'étais parée aussi, serait +tout aussi agréable que la sienne; et cependant le +peintre l'a un peu flattée, à moins que je ne me flatte pas +trop moi-même. Sa chevelure est cendrée, la mienne est +blonde comme l'or; si c'est là l'unique cause de son +changement, je me procurerai des cheveux de la couleur +des siens; ses yeux sont gris comme le verre, les miens +le sont aussi. Oui, mais elle a le front très-bas, le mien +est élevé. Qu'y a-t-il donc qui plaise en elle, que je ne +puisse trouver aussi aimable en moi, si ce fol Amour +n'était pas un dieu aveugle? Ombre de toi-même, allons, +emporte cette ombre ennemie: c'est ta rivale. O toi, +image insensible, tu seras adorée, baisée, aimée, idolâtrée, +et s'il avait quelque sens commun dans son idolâtrie, +il aurait ma personne au lieu d'un portrait. Je veux +bien te traiter à cause de ta maîtresse, qui m'a traitée +aussi avec bonté; autrement, je le jure par Jupiter, j'aurais +effacé tes yeux inanimés, pour t'enlever l'amour de +mon maître.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE CINQUIÈME</h3> +<br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Milan.—Une abbaye.</p> + +<p class="stage1">ÉGLAMOUR <i>seul</i>.</p> + +<p>ÉGLAMOUR.—Le soleil commence à dorer l'occident, et +bientôt voici l'heure où Silvie doit me venir joindre à la +cellule du frère Patrice. Elle n'y manquera pas; car les +amants ne manquent à l'heure que pour la devancer, tant +ils sont empressés. Mais la voici. <span class="stage2">(<i>Entre Silvie.</i>)</span> Madame, +je vous souhaite une heureuse soirée.</p> + +<p>SILVIE.—Amen! amen! Hâtons-nous, cher Églamour; +sortons par la poterne de la muraille du monastère. Je +crains d'être suivie par quelques espions.</p> + +<p>ÉGLAMOUR.—Ne craignez rien. La forêt n'est qu'à trois +lieues d'ici; si nous pouvons la gagner, nous sommes en +sûreté.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Appartement du palais du duc.</p> + +<p class="stage1">THURIO, PROTÉO, JULIE.</p> + +<p>THURIO.—Eh bien! seigneur Protéo, que dit Silvie de +ma demande?</p> + +<p>PROTÉO.—Oh! monsieur, je l'ai trouvée plus traitable +qu'elle ne l'était naguère; et cependant elle trouve quelque +chose encore à redire à votre personne.</p> + +<p>THURIO.—Quoi? Est-ce parce que ma jambe est trop +longue?</p> + +<p>PROTÉO.—Non; c'est parce qu'elle est trop courte.</p> + +<p>THURIO.—Je prendrai des bottes pour la rendre un peu +plus ronde.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais l'amour ne veut pas être poussé à coup +d'éperon, c'est ce qui lui déplaît.</p> + +<p>THURIO.—Que dit-elle de mon visage?</p> + +<p>PROTÉO.—Elle dit qu'il est blanc<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p><i>Fair</i>, blond, blanc, beau; <i>black</i>, noir, brun, etc.</p></blockquote> + +<p>THURIO.—Oh! elle ment, la petite friponne; mon visage +est brun.</p> + +<p>PROTÉO.—Mais les perles sont blanches, et le proverbe +dit: <i>qu'un homme brun est une perle aux yeux des belles +dames</i>.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oui, une perle qui crève les yeux des +dames; j'aimerais mieux être aveugle que de la regarder.</p> + +<p>THURIO.—Comment trouve-t-elle que je raisonne?</p> + +<p>PROTÉO.—Mal, quand vous parlez de la guerre.</p> + +<p>THURIO.—Mais lorsque je raisonne sur l'amour et sur +la paix?</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Oh! beaucoup mieux quand vous vous +tenez en paix.</p> + +<p>THURIO.—Que dit-elle de ma valeur?</p> + +<p>PROTÉO.—Monsieur, elle n'a aucun doute sur ce point.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Sans doute: elle connaît trop bien ta +lâcheté.</p> + +<p>THURIO.—Et de ma naissance, qu'en dit-elle?</p> + +<p>PROTÉO.—Que vous <i>descendez</i> d'une illustre famille.</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oui vraiment, d'un brave chevalier il +est <i>descendu</i> à un franc imbécile.</p> + +<p>THURIO.—Considère-t-elle mes biens?</p> + +<p>PROTÉO.—Oui, et elle les plaint...</p> + +<p>THURIO.—Pourquoi donc?</p> + +<p>JULIE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—D'être possédés par un pareil âne.</p> + +<p>PROTÉO.—Parce que vous les avez <i>loués</i> désavantageusement.</p> + +<p class="stage1">(Le duc paraît.)</p> + +<p>JULIE.—Voici le duc.</p> + +<p>LE DUC.—Bonjour, seigneur Protéo; bonjour, seigneur +Thurio. Qui de vous deux a vu récemment le chevalier +Églamour?</p> + +<p>THURIO.—Ce n'est pas moi.</p> + +<p>PROTÉO.—Ni moi.</p> + +<p>LE DUC—Avez-vous vu ma fille?</p> + +<p>PROTÉO.—Ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>LE DUC.—Eh bien! alors elle est allée rejoindre ce rustre +de Valentin, et le chevalier Églamour l'accompagne. +Cela est certain; car le frère Laurence les a rencontrés +tous les deux, pendant qu'il errait dans la forêt par pénitence. +Il a bien reconnu Églamour, et il a soupçonné +que c'était elle; mais comme elle était masquée, il n'en +est pas sûr. D'ailleurs, elle m'a dit qu'elle devrait se confesser +ce soir au père Patrice, et elle n'y est point allée. +Ces circonstances confirment sa fuite. Je vous conjure +donc de ne pas rester là à discourir, mais de monter à +cheval sur l'heure et de me joindre sur le chemin de +Mantoue, où ils se sont enfuis. Allons, chers amis, hâtez-vous +et suivez-moi.</p> + +<p>THURIO.—Voilà une fille bien folle, de fuir le bonheur +qui la suit. Je veux les suivre plutôt pour me venger +d'Églamour que par amour pour l'ingrate Silvie.</p> + +<p>PROTÉO.—Et moi je veux les suivre, plutôt par amour +pour Silvie que par haine pour Églamour qui l'accompagne.</p> + +<p>JULIE, <i>à part</i>.—Et moi je veux aussi les suivre, plutôt +pour mettre obstacle à cet amour que par haine pour +Silvie, à qui l'amour a fait prendre la fuite.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Forêt aux environs de Mantoue.</p> + +<p class="stage1">SILVIE, <i>conduite par les</i> VOLEURS.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Venez, venez, soyez tranquille; il +faut que nous vous conduisions à notre capitaine.</p> + +<p>SILVIE.—Des malheurs mille fois plus grands m'ont +appris à supporter celui-ci avec patience.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Allons, conduisez-la.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Où est le gentilhomme qui était avec +elle?</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Comme il a le pied très-leste, il +nous a échappé; mais Moïse et Valère le suivent. Va avec +elle à l'ouest de la forêt, où est notre capitaine; nous allons +courir après le fuyard. Le taillis est gardé de toutes +parts; il ne peut nous échapper.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Venez, il faut que je vous conduise +à la caverne de notre capitaine: ne craignez rien, c'est +un coeur généreux, et il ne souffrirait pas qu'une femme +fût maltraitée.</p> + +<p>SILVIE.—O Valentin! je supporte ceci par amour pour toi!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Autre partie de la forêt.</p> + +<p class="stage1">VALENTIN <i>entre</i></p> + +<p>Combien l'habitude a d'empire sur l'homme: ces sombres +déserts, ces bois solitaires, je les préfère aux villes +peuplées et florissantes. Ici, je puis m'asseoir seul, sans +être vu de personne; je puis unir ma voix gémissante +aux accents plaintifs du rossignol et raconter mes douleurs; +O toi qui habites dans mon sein, ne laisse pas la +maison si longtemps sans maître, de peur que, tombant +en ruines, l'édifice ne s'écroule et ne laisse plus aucun +souvenir de ce qu'il était. Répare ma vie par ta présence, +Silvie, aimable nymphe, console ton berger au désespoir.—Quels +cris et quel tumulte on fait aujourd'hui! ce sont +mes camarades qui font de leurs volontés leurs lois. Ils +poursuivent probablement quelque malheureux voyageur. +Ils m'aiment beaucoup, et cependant j'ai bien à +faire à les empêcher de commettre des actions cruelles. +Retire-toi, Valentin. Quel est celui qui s'avance de ce +côté?</p> + +<p class="stage1">(Valentin se retire à l'écart.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Protéo, Silvie et Julie.)</p> + +<p>PROTÉO.—Belle Silvie (quoique vous n'ayez aucun égard +à ce que fait votre serviteur), ce service que je vous ai +rendu de hasarder ma vie et de vous arracher au brigand +qui aurait fait violence à votre amour et à votre honneur +mérite bien qu'en récompense vous m'accordiez +au moins un tendre regard. Je ne puis demander une +moindre faveur, et je suis sûr que vous ne pouvez donner +moins.</p> + +<p>VALENTIN, <i>à part</i>.—Est-ce un songe, ce que je vois, ce +que j'entends?—O amour! donne-moi la patience de supporter +ceci un moment!</p> + +<p>SILVIE.—Malheureuse, infortunée que je suis!</p> + +<p>PROTÉO.—Vous étiez malheureuse avant que j'arrivasse; +mais, depuis mon arrivée, je vous ai rendue heureuse.</p> + +<p>SILVIE.—Ton approche me rend la plus malheureuse +des femmes!</p> + +<p>JULIE, <i>à part</i>.—Et moi aussi, quand il est auprès de +vous.</p> + +<p>SILVIE.—Si j'eusse été saisie par un lion affamé, j'eusse +mieux aimé servir de pâture à ce féroce animal, que de +me voir sauvée par le traître Protéo. Ciel! sois-moi +témoin combien j'aime Valentin! mon âme ne m'est pas +plus chère que sa vie, et je déteste tout autant (car je n'en +puis dire davantage) le lâche, le parjure Protéo! Va-t'en, +ne m'importune plus!</p> + +<p>PROTÉO.—Quel danger, m'en eût-il dû coûter la vie, +n'aurais-je pas affronté, pour obtenir un seul doux regard! +Oh! c'est la malédiction éternelle de l'amour, que +les femmes ne puissent aimer ceux qui les aiment.</p> + +<p>SILVIE.—C'est que Protéo n'aime point celle qui l'aime. +Lis dans le coeur de ta Julie, le premier à qui tu aies promis +ta foi, par mille et mille serments, dont tu as fait +autant de parjures en m'aimant. Il ne te reste plus de +foi, à moins que tu n'en eusses deux, ce qui est pis encore +que de n'en avoir aucune; il vaut mieux n'en point +avoir que d'en avoir plusieurs. Quand la foi est double, +il y en a toujours une de trop. N'as-tu pas trahi ton plus +fidèle ami?</p> + +<p>PROTÉO.—En amour, quel homme s'inquiète de son +ami?</p> + +<p>SILVIE.—Tous les hommes, excepté Protéo.</p> + +<p>PROTÉO.—Eh bien! si les douces paroles de l'amour ne +peuvent amollir ton coeur, je te ferai la cour en soldat, +et, par la loi du plus fort, j'emploierai pour t'aimer ce +qui répugne le plus à la nature de l'amour, la violence.</p> + +<p>SILVIE.—O ciel!</p> + +<p>PROTÉO.—Je te forcerai de céder à mes désirs.</p> + +<p>VALENTIN.—Misérable, laisse-la, éloigne ces mains +odieuses et brutales, indigne et faux ami!</p> + +<p>PROTÉO.—Valentin!</p> + +<p>VALENTIN.—Ami comme tous les autres, c'est-à-dire +sans foi et sans amour (car tels sont les amis de nos +jours), perfide, tu as trahi toutes mes espérances. Il fallait +que je le visse de mes yeux pour le croire. Maintenant +je n'ose pas dire que j'ai un ami au monde, tu me +prouverais le contraire. A qui se fier désormais, quand +la main droite est infidèle au coeur? Protéo, je suis fâché +de ne pouvoir plus avoir confiance en toi. Tu es cause +que le monde entier va me devenir étranger: la blessure +faite par un ami est la plus profonde! O siècle maudit! +où de tous mes ennemis, c'est mon ami qui est le plus +cruel de tous!</p> + +<p>PROTÉO.—Mon crime et ma honte me confondent. Pardonne-moi, +Valentin; si un chagrin sincère suffit pour +expier l'offense, je te l'offre ici: la douleur de mon remords +égale le crime que j'ai commis.</p> + +<p>VALENTIN.—Je suis satisfait, et je te reçois de nouveau +pour un honnête homme: celui qui n'est pas apaisé par +le repentir n'est pas digne du ciel ni de la terre, car tous +deux, se laissent attendrir, et le repentir apaise la colère +de l'Éternel. Pour te donner une preuve de ma sincérité, +je te cède tous les droits que je pouvais avoir sur Silvie.</p> + +<p>JULIE.—Malheureuse que je suis!</p> + +<p class="stage1">(Elle s'évanouit.)</p> + +<p>PROTÉO.—Voyez donc ce jeune homme.</p> + +<p>VALENTIN.—Eh bien! mon garçon, qu'avez-vous? Qu'y +a-t-il? Voyons, regardez-nous, parlez.</p> + +<p>JULIE.—Oh! mon brave monsieur, mon maître m'avait +chargé de remettre une bague à madame Silvie, et j'ai +oublié de le faire.</p> + +<p>PROTÉO.—Où est cette bague, mon garçon?</p> + +<p>JULIE.—La voici. Prenez.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment? Laissez-moi voir. Eh! c'est la +bague que j'ai donnée à Julie!</p> + +<p>JULIE.—Oh! pardonnez-moi, monsieur je me suis trompée. +Voilà la bague que vous avez envoyée à Silvie.</p> + +<p class="stage1">(Elle lui présente une bague.)</p> + +<p>PROTÉO.—D'où t'est venue cette bague? C'est celle que +j'ai donnée à Julie en la quittant.</p> + +<p>JULIE.—Et c'est Julie elle-même qui me l'a donnée, et +c'est Julie elle-même qui l'a apportée ici.</p> + +<p>PROTÉO.—Comment? Julie!</p> + +<p>JULIE.—Reconnais celle qui fut l'objet de tous tes serments +qu'elle conservait profondément dans son coeur. +Ah! combien de fois, par tes parjures, tu as voulu les en +arracher! Protéo, rougis de me voir ici sous cet habit; +rougis de ce qu'il m'a fallu revêtir ce costume indécent, +si pourtant le déguisement inspiré par l'amour peut être +honteux; aux yeux de la pudeur, il est bien moins honteux +pour une femme de changer d'habit, qu'il ne l'est +pour un homme de changer de sentiments.</p> + +<p>PROTÉO.—De changer de sentiments? Il est vrai; ô +ciel! si l'homme était seulement constant, il serait parfait. +Ce seul défaut l'entraîne dans tous les autres et le +porte à tous les crimes. Mais mon inconstance finit avant +même d'avoir commencé: qu'y a-t-il donc dans les traits +de Silvie, que l'oeil de la constance ne puisse trouver plus +charmant chez ma Julie?</p> + +<p>VALENTIN.—Allons, donnez-moi tous deux la main que +j'aie la joie de former cette heureuse union. Il serait +cruel que deux coeurs qui s'aiment tant fussent longtemps +ennemis.</p> + +<p>PROTÉO.—J'en atteste le ciel! je ne désire pas autre +chose.</p> + +<p>JULIE.—Et moi j'ai tout ce que je désire.</p> + +<p class="stage1">(Entrent les voleurs, le duc et Thurio.)</p> + +<p>UN VOLEUR.—Une prise! une prise! une prise!</p> + +<p>VALENTIN.—Arrêtez, arrêtez! c'est mon seigneur le duc. +Mon prince, vous êtes le bienvenu auprès d'un homme +disgracié, de Valentin, que vous avez banni.</p> + +<p>LE DUC.—Comment? Valentin!</p> + +<p>THURIO.—J'aperçois Silvie, et Silvie est à moi.</p> + +<p>VALENTIN.—Thurio, recule ou reçois la mort. Ne t'avance +pas à la portée de ma colère. Ne dis pas que Silvie +est à toi.—S'il t'arrive de le répéter, Milan ne te reverra +plus. La voici; ose seulement porter la main sur elle. Je +te défie de toucher même de ton souffle celle que j'aime.</p> + +<p>THURIO.—Seigneur Valentin, je ne me soucie guère +d'elle, moi. Je regarderais comme un fou celui qui voudrait +exposer ses jours pour une fille qui ne l'aime pas: +je n'ai aucune prétention sur elle, elle est donc à toi.</p> + +<p>LE DUC.—Tu n'en es que plus lâche et plus dégénéré, +de l'abandonner sous un si frivole prétexte, après tous +les moyens que tu as employés pour la gagner.—Oui, +par l'honneur de mes ancêtres, j'honore ton courage, +Valentin, et te crois digne de l'amour d'une impératrice. +Sache donc que j'oublie dès ce moment tous tes torts, +que je perds toute rancune et que je te rappelle à ma +cour. Demande tous les honneurs dus à ton mérite, j'y +souscris par ces mots: «Valentin, tu es un gentilhomme +et de bonne maison; reçois la main de ta Silvie, tu l'as +méritée.»</p> + +<p>VALENTIN.—Je vous rends grâces, mon prince; ce don +fait mon bonheur, et je vous conjure maintenant, pour +l'amour de votre fille, de m'accorder une grâce que je +vais vous demander.</p> + +<p>LE DUC.—Je l'accorde pour l'amour de toi, quelle +qu'elle soit.</p> + +<p>VALENTIN.—Ces hommes bannis, parmi lesquels j'ai +vécu, sont doués de bonnes qualités; pardonnez-leur les +fautes qu'ils ont faites, et qu'ils soient rappelés de leur +exil. Mon prince, ils sont bien changés; ils sont devenus +doux, civils et pleins de zèle pour le bien: ils peuvent +rendre les plus grands services à l'État.</p> + +<p>LE DUC.—Tu l'emportes, je leur pardonne ainsi qu'à +toi: dispose d'eux suivant les mérites que tu leur connais. +Partons pour Milan, et que toutes nos querelles se +terminent par la joie, les bals et les fêtes les plus solennelles.</p> + +<p>VALENTIN.—Et, sur la route, j'oserai prendre la liberté +de vous faire sourire par le récit de mes aventures. Mon +prince, que pensez-vous de ce page?</p> + +<p>LE DUC.—Je trouve que ce jeune homme a beaucoup +de grâce; il rougit.</p> + +<p>VALENTIN.—Je vous réponds, mon prince, qu'il en a +beaucoup plus qu'un jeune homme.</p> + +<p>LE DUC.—Que veux-tu dire par là?</p> + +<p>VALENTIN.—Si vous le permettez, mon prince, je vous +raconterai en route des aventures qui vous surprendront. +Viens, Protéo; ce sera ta pénitence d'entendre +raconter l'histoire de tes amours. Ensuite le jour de +notre mariage sera le vôtre, nous n'aurons qu'un seul festin, +qu'une seule maison, et qu'un mutuel et commun +bonheur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Deux Gentilshommes de Vérone +by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE *** + +***** This file should be named 16710-h.htm or 16710-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/1/16710/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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