diff options
Diffstat (limited to 'old')
| -rw-r--r-- | old/15579-8.txt | 15374 | ||||
| -rw-r--r-- | old/15579-8.zip | bin | 0 -> 280657 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/15579-r.rtf | 5260 | ||||
| -rw-r--r-- | old/15579-r.zip | bin | 0 -> 301258 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/2005-04-07-15579-8.txt | 16655 | ||||
| -rw-r--r-- | old/2005-04-07-15579-8.zip | bin | 0 -> 289067 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/2005-04-07-15579-r.rtf | 1 | ||||
| -rw-r--r-- | old/2005-04-07-15579-r.zip | bin | 0 -> 283055 bytes |
8 files changed, 37290 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/15579-8.txt b/old/15579-8.txt new file mode 100644 index 0000000..61e5f99 --- /dev/null +++ b/old/15579-8.txt @@ -0,0 +1,15374 @@ + + + +Émile Gaboriau + +L'AFFAIRE LEROUGE + +(1865) + + + + +I + + +Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du Mardi gras, cinq femmes du village +de La Jonchère se présentaient au bureau de police de Bougival. + +Elles racontaient que depuis deux jours personne n'avait aperçu une de +leurs voisines, la veuve Lerouge, qui habitait seule une maisonnette +isolée. À plusieurs reprises, elles avaient frappé en vain. Les fenêtres +comme la porte étant exactement fermées, il avait été impossible de +jeter un coup d'oeil à l'intérieur. Ce silence, cette disparition les +inquiétaient. Redoutant un crime, ou tout au moins un accident, elles +demandaient que la «Justice» voulût bien, pour les rassurer, forcer la +porte et pénétrer dans la maison. + +Bougival est un pays aimable, peuplé tous les dimanches de canotiers et +de canotières; on y relève beaucoup de délits, mais les crimes y sont +rares. Le commissaire refusa donc d'abord de se rendre à la prière des +solliciteuses. Cependant elles firent si bien, elles insistèrent tant et +si longtemps, que le magistrat fatigué céda. Il envoya chercher le +brigadier de gendarmerie et deux de ses hommes, requit un serrurier et, +ainsi accompagné, suivit les voisines de la veuve Lerouge. + +La Jonchère doit quelque célébrité à l'inventeur du chemin de fer à +glissement qui, depuis plusieurs années, y fait avec plus de +persévérance que de succès des expériences publiques de son système. +C'est un hameau sans importance, assis sur la pente du coteau qui domine +la Seine, entre la Malmaison et Bougival. Il est à vingt minutes environ +de la grande route qui va de Paris à Saint-Germain en passant par Rueil +et Port-Marly. Un chemin escarpé, inconnu aux ponts et chaussées, y +conduit. + +La petite troupe, les gendarmes en tête, suivit donc la large chaussée +qui endigue la Seine à cet endroit, et bientôt, tournant à droite, +s'engagea dans le chemin de traverse, bordé de murs et profondément +encaissé. + +Après quelques centaines de pas, on arriva devant une habitation aussi +modeste que possible, mais d'honnête apparence. Cette maison, cette +chaumière plutôt, devait avoir été bâtie par quelque boutiquier +parisien, amoureux de la belle nature, car tous les arbres avaient été +soigneusement abattus. Plus profonde que large, elle se composait d'un +rez-de-chaussée de deux pièces, avec un grenier au-dessus. Autour +s'étendait un jardin à peine entretenu, mal protégé contre les +maraudeurs par un mur en pierres sèches d'un mètre de haut environ, qui +encore s'écroulait par places. Une légère grille de bois tournant dans +des attaches de fil de fer donnait accès dans le jardin. + +--C'est ici, dirent les femmes. + +Le commissaire de police s'arrêta. Pendant le trajet, sa suite s'était +rapidement grossie de tous les badauds et de tous les désoeuvrés du pays. +Il était maintenant entouré d'une quarantaine de curieux. + +--Que personne ne pénètre dans le jardin, dit-il. + +Et, pour être certain d'être obéi, il plaça les deux gendarmes en +faction devant l'entrée, et s'avança escorté du brigadier de gendarmerie +et du serrurier. Lui-même, à plusieurs reprises, il frappa très fort +avec la pomme de sa canne plombée, à la porte d'abord, puis +successivement à tous les volets. Après chaque coup il collait son +oreille contre le bois et écoutait. N'entendant rien, il se retourna +vers le serrurier. + +--Ouvrez, lui dit-il. + +L'ouvrier déboucla sa trousse et prépara ses outils. Déjà il avait +introduit un de ses crochets dans la serrure, quand une grande rumeur +éclata dans le groupe des badauds. + +--La clé! criait-on, voici la clé! + +En effet, un enfant d'une douzaine d'années, jouant avec un de ses +camarades, avait aperçu dans le fossé qui borde la route une clé énorme; +il l'avait ramassée et l'apportait en triomphe. + +--Donne, gamin, lui dit le brigadier, nous allons voir. + +La clé fut essayée; c'était bien celle de la maison. Le commissaire et +le serrurier échangèrent un regard plein de sinistres inquiétudes. + +--Ça va mal! murmura le brigadier. + +Et ils entrèrent dans la maison, tandis que la foule, contenue avec +peine par les gendarmes, trépignait d'impatience, tendant le cou et +s'allongeant sur le mur, pour tâcher de voir, de saisir quelque chose de +ce qui allait se passer. Ceux qui avaient parlé de crime ne s'étaient +malheureusement pas trompés, le commissaire de police en fut convaincu +dès le seuil. Tout, dans la première pièce, dénonçait avec une lugubre +éloquence la présence des malfaiteurs. Les meubles, une commode et deux +grands bahuts, étaient forcés et défoncés. Dans la seconde pièce, qui +servait de chambre à coucher, le désordre était plus grand encore. +C'était à croire qu'une main furieuse avait pris plaisir à tout +bouleverser. + +Enfin, près de la cheminée, la face dans les cendres, était étendu le +cadavre de la veuve Lerouge. Tout un côté de la figure et les cheveux +étaient brûlés, et c'était miracle que le feu ne se fût pas communiqué +aux vêtements. + +--Canailles, va! murmura le brigadier de gendarmerie, n'auraient-ils pas +pu la voler sans l'assassiner, cette pauvre femme! + +--Mais où donc a-t-elle été frappée? demanda le commissaire, je ne vois +pas de sang. + +--Tenez, là, entre les deux épaules, mon commissaire, reprit le +gendarme. Deux fiers coups, ma foi! Je parierais mes galons qu'elle n'a +pas seulement eu le temps de faire ouf! + +Il se pencha sur le corps et le toucha. + +--Oh! continua-t-il, elle est bien froide. Même il me semble qu'elle +n'est déjà plus très roide; il y a au moins trente-six heures que le +coup est fait. + +Le commissaire, tant bien que mal, écrivit sur un coin de table un +procès-verbal sommaire. + +--Il ne s'agit pas de pérorer, dit-il au brigadier, mais bien de trouver +les coupables. Qu'on prévienne le juge de paix et le maire. De plus, il +faut courir à Paris porter cette lettre au parquet. Dans deux heures un +juge d'instruction peut être ici. Je vais en attendant procéder à une +enquête provisoire. + +--Est-ce moi qui dois porter la lettre? demanda le brigadier. + +--Non. Envoyez un de vos hommes, vous me serez utile ici, vous, pour +contenir ces curieux et aussi pour me trouver les témoins dont j'aurai +besoin. Il faut tout laisser ici tel quel, je vais m'installer dans la +première chambre. + +Un gendarme s'élança au pas de course vers la station de Rueil, et +aussitôt le commissaire commença l'information préalable prescrite par +la loi. + +Qui était cette veuve Lerouge, d'où était-elle, que faisait-elle, de +quoi vivait-elle, et comment? Quelles étaient ses habitudes, ses moeurs, +ses fréquentations? Lui connaissait-on des ennemis, était-elle avare, +passait-elle pour avoir de l'argent? Voilà ce qu'il importait au +commissaire de savoir. + +Mais pour être nombreux, les témoins n'en étaient pas mieux informés. +Les dépositions des voisins, successivement interrogés, étaient vides, +incohérentes, incomplètes. Personne ne savait rien de la victime, +étrangère au pays. Beaucoup de gens se présentaient, d'ailleurs, qui +venaient bien moins pour donner des renseignements que pour en demander. +Une jardinière qui avait été l'amie de la veuve Lerouge et une laitière +chez qui elle se fournissait purent seules donner quelques +renseignements assez insignifiants mais précis. + +Enfin, après trois heures d'interrogatoires insupportables, après avoir +subi tous les on-dit du pays, recueilli les témoignages les plus +contradictoires et les plus ridicules commérages, voici ce qui parut à +peu près certain au commissaire de police: + +Deux ans auparavant, au commencement de 1860, la femme Lerouge était +arrivée à Bougival avec une grande voiture de déménagement pleine de +meubles, de linge et d'effets. Elle était descendue dans une auberge, +manifestant l'intention de se fixer dans les environs, et aussitôt +s'était mise en quête d'une maison. Ayant trouvé celle-ci à son gré, +elle l'avait louée sans marchander, moyennant trois cent vingt francs +payables par semestre et d'avance, mais n'avait pas consenti à signer de +bail. + +La maison louée, elle s'y était installée le jour même et avait dépensé +une centaine de francs en réparations. C'était une femme de +cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, bien conservée, forte, et d'une +santé excellente. Nul ne savait pourquoi elle avait choisi pour +s'établir un pays où elle ne connaissait absolument personne. On la +supposait Normande, parce que souvent, le matin, on l'avait aperçue +coiffée d'un bonnet de coton. Cette coiffure de nuit ne l'empêchait pas +d'être très coquette le jour. Elle portait d'ordinaire de très jolies +robes, mettait force rubans à ses bonnets, et se couvrait de bijoux +comme une chapelle. Sans doute, elle avait habité la côte, car la mer et +les navires revenaient sans cesse dans ses conversations. + +Elle n'aimait pas à parler de son mari, mort, disait-elle, dans un +naufrage. Jamais à ce sujet elle n'avait donné le moindre détail. Une +fois seulement elle avait dit à la laitière devant trois personnes: +«Jamais une femme n'a été plus malheureuse que moi dans son ménage.» Une +autre fois, elle avait dit: «Tout nouveau, tout beau: défunt mon homme +ne m'a aimée qu'un an.» + +La veuve Lerouge passait pour riche ou du moins pour très à l'aise. Elle +n'était pas avare. Elle avait prêté à une femme de la Malmaison soixante +francs pour son terme et n'avait pas voulu qu'elle les lui rendît. Une +autre fois, elle avait avancé deux cents francs à un pêcheur de +Port-Marly. Elle aimait à bien vivre, dépensait beaucoup pour sa +nourriture et faisait venir du vin par demi-pièce. Son plaisir était de +traiter ses connaissances, et ses dîners étaient excellents. Si on la +complimentait d'être riche, elle ne s'en défendait pas beaucoup. On lui +avait souvent entendu dire: «Je ne possède pas de rentes, mais j'ai tout +ce dont j'ai besoin. Si je voulais davantage, je l'aurais.» + +D'ailleurs, jamais la moindre allusion à son passé, à son pays ou à sa +famille, n'avait été surprise. Elle était très bavarde, mais, quand elle +avait bien causé, elle n'avait rien dit que du mal de son prochain. Elle +devait pourtant avoir vu le monde et savait beaucoup de choses. Très +défiante, elle se barricadait chez elle comme dans une forteresse. +Jamais elle ne sortait le soir; on savait qu'elle s'enivrait +régulièrement à son dîner et qu'elle se couchait après. Rarement on +avait vu des étrangers chez elle: quatre ou cinq fois une dame et un +jeune homme, et une autre fois deux messieurs: un vieux très décoré et +un jeune. Ces derniers étaient venus dans une voiture magnifique. + +En somme, on l'estimait peu. Ses propos étaient souvent choquants et +singuliers dans la bouche d'une femme de son âge. On l'avait entendue +donner à une jeune fille les plus détestables conseils. Un charcutier de +Bougival, gêné dans son commerce, lui avait cependant fait la cour. Elle +l'avait repoussé en disant que se marier une fois était suffisant. À +diverses reprises on avait vu venir des hommes chez elle. D'abord un +jeune, qui avait l'air d'un employé du chemin de fer, puis un grand brun +assez vieux, vêtu d'une blouse et qui paraissait très méchant. On +supposait que l'un et l'autre étaient ses amants. + +Tout en interrogeant, le commissaire résumait par écrit les dépositions, +et il en était là lorsque arriva le juge d'instruction. Il amenait avec +lui le chef de la police de sûreté et un de ses agents. + +M. Daburon, que ses amis ont vu avec une profonde surprise donner sa +démission pour aller planter ses choux au moment où se dessinait sa +fortune, était alors un homme de trente-huit ans, bien fait de sa +personne, sympathique malgré sa froideur, d'une physionomie douce et un +peu triste. Cette tristesse lui était restée d'une grande maladie qui +deux ans auparavant avait failli l'emporter. + +Juge d'instruction depuis 1859, il s'était vite acquis une brillante +réputation. Laborieux, patient, doué d'un sens subtil, il savait avec +une pénétration rare démêler l'écheveau de l'affaire la plus +embrouillée, et, au milieu de mille fils, saisir le fil conducteur. Nul +mieux que lui, armé d'une implacable logique, ne pouvait résoudre ces +terribles problèmes où l'X est le coupable. Habile à déduire du connu à +l'inconnu, il excellait à grouper les faits et à réunir en un faisceau +de preuves accablantes les circonstances les plus futiles et en +apparence les plus indifférentes. + +Avec tant et de si précieuses qualités, il ne paraissait cependant pas +né pour ses terribles fonctions. Il ne les exerçait qu'en frémissant, se +défiant de l'entraînement de ses immenses pouvoirs. L'audace lui +manquait pour les coups de théâtre risqués qui font éclater la vérité. + +Il avait été long à s'accoutumer à certaines pratiques employées sans +scrupules par les plus rigoristes de ses confrères. Ainsi il lui +répugnait de tromper même un prévenu et de lui tendre des pièges. On +disait de lui au parquet: «C'est un trembleur.» Le fait est qu'au seul +souvenir des erreurs judiciaires connues, ses cheveux se dressaient sur +sa tête. Ce qu'il lui fallait, c'était non la conviction, non les plus +probables présomptions, mais la certitude absolue. Pas de repos pour lui +jusqu'au jour où l'accusé était forcé de courber le front devant +l'évidence. Si bien qu'un substitut lui reprochait en riant de chercher +non plus des coupables, mais des innocents. + +Le chef de la police de sûreté n'était autre que le célèbre Gévrol, +lequel ne manquera pas de jouer un rôle important dans les drames de nos +neveux. C'est assurément un habile homme, mais la persévérance lui +manque et il est sujet à se laisser aveugler par une incroyable +obstination. S'il perd une piste, il ne peut consentir à l'avouer, +encore moins à revenir sur ses pas. D'ailleurs, plein d'audace et de +sang-froid, il est impossible à déconcerter. D'une force herculéenne +cachée sous des apparences grêles, il n'a jamais hésité à affronter les +plus dangereux malfaiteurs. + +Mais sa spécialité, sa gloire, son triomphe, c'est une mémoire des +physionomies, si prodigieuse qu'elle passe les bornes du croyable. +A-t-il vu une figure cinq minutes, c'est fini, elle est casée, elle lui +appartient. Partout, en tout temps, il la reconnaîtra. Les +impossibilités de lieux, les invraisemblances de circonstances, les plus +incroyables déguisements ne le dérouteront pas. Cela tient, prétend-il, +à ce que d'un homme il ne voit, il ne regarde que les yeux. Il reconnaît +le regard sans se préoccuper des traits. + +L'expérience fut tentée il n'y a pas bien des mois à Poissy. On drapa +dans des couvertures trois détenus, afin de déguiser leur taille; on +leur mit sur la face un voile épais où des trous étaient ménagés pour +les yeux, et en cet état on les présenta à Gévrol. + +Sans la moindre hésitation il reconnut trois de ses pratiques et les +nomma. + +Le hasard seul l'avait-il servi? + +L'aide de camp de Gévrol était, ce jour-là, un ancien repris de justice +réconcilié avec les lois, un gaillard habile dans son métier, fin comme +l'ambre, et jaloux de son chef qu'il jugeait médiocrement fort. On le +nommait Lecoq. + +Le commissaire de police, que sa responsabilité commençait à gêner, +accueillit le juge d'instruction et les deux agents comme des +libérateurs. Il exposa rapidement les faits et lut son procès-verbal. + +--Vous avez fort bien procédé, monsieur, lui dit le juge, tout ceci est +très net; seulement, il est un fait que vous oubliez. + +--Lequel, monsieur? demanda le commissaire. + +--Quel jour a-t-on vu pour la dernière fois la veuve Lerouge, et à +quelle heure? + +--J'allais y arriver, monsieur. On l'a rencontrée le soir du Mardi gras, +à cinq heures vingt minutes. Elle revenait de Bougival avec un panier de +provisions. + +--Monsieur le commissaire est sûr de l'heure? interrogea Gévrol. + +--Parfaitement, et voici pourquoi: les deux témoins dont la déposition +me fixe, la femme Tellier et un tonnelier, qui demeurent ici près, +descendaient de l'omnibus américain qui part de Marly toutes les heures, +lorsqu'ils ont aperçu la veuve Lerouge dans le chemin de traverse. Ils +ont pressé le pas pour la rejoindre, ont causé avec elle et ne l'ont +quittée qu'à sa porte. + +--Et qu'avait-elle dans son panier? demanda le juge d'instruction. + +--Les témoins l'ignorent. Ils savent seulement qu'elle rapportait deux +bouteilles de vin cacheté et un litre d'eau-de-vie. Elle se plaignait du +mal de tête et leur dit que, bien qu'il fût d'usage de s'amuser le jour +du Mardi gras, elle allait se coucher. + +--Eh bien! s'exclama le chef de la sûreté, je sais où il faut chercher. + +--Vous croyez? fit M. Daburon. + +--Parbleu! c'est assez clair. Il s'agit de trouver le grand brun, le +gaillard à la blouse. L'eau-de-vie et le vin lui étaient destinés. La +veuve l'attendait pour souper. Il est venu, l'aimable galant. + +--Oh! insinua le brigadier évidemment révolté, elle était bien laide et +terriblement vieille. + +Gévrol regarda d'un air goguenard l'honnête gendarme. + +--Sachez, brigadier, dit-il, qu'une femme qui a de l'argent est toujours +jeune et jolie, si cela lui convient. + +--Peut-être y a-t-il là quelque chose, reprit le juge d'instruction; +pourtant ce n'est pas là ce qui me frappe. Ce seraient plutôt ces mots +de la veuve Lerouge: «Si je voulais davantage, je l'aurais.» + +--C'est aussi ce qui éveilla mon attention, appuya le commissaire. + +Mais Gévrol ne se donnait plus la peine d'écouter. Il tenait sa piste, +il inspectait minutieusement les coins et les recoins de la pièce. Tout +à coup il revint vers le commissaire. + +--J'y pense! s'écria-t-il, n'est-ce pas le mardi que le temps a +changé?... Il gelait depuis une quinzaine et nous avons eu de l'eau. À +quelle heure la pluie a-t-elle commencé? + +--À neuf heures et demie, répondit le brigadier. Je sortais de souper et +j'allais faire ma tournée dans les bals, quand j'ai été pris par une +averse vis-à-vis de la rue des Pêcheurs. En moins de dix minutes il y +avait un demi-pouce d'eau sur la chaussée. + +--Très bien! dit Gévrol. Donc, si l'homme est venu après neuf heures et +demie, il devait avoir ses souliers pleins de boue... sinon, c'est qu'il +est arrivé avant. On aurait dû voir cela ici, puisque le carreau est +frotté. Y avait-il des empreintes de pas, monsieur le commissaire? + +--Je dois avouer que nous ne nous en sommes pas occupés. + +--Ah! fit le chef de la sûreté d'un ton dépité, c'est bien fâcheux. + +--Attendez, reprit le commissaire, il est encore temps d'y voir, non +dans cette pièce mais dans l'autre. Nous n'y avons rien dérangé +absolument. Mes pas et ceux du brigadier seraient aisés à distinguer. +Voyons... + +Comme le commissaire ouvrait la porte de la seconde chambre, Gévrol +l'arrêta. + +--Je demanderai à monsieur le juge, dit-il, de me permettre de tout bien +examiner avant que personne entre, c'est important pour moi. + +--Certainement, approuva M. Daburon. + +Gévrol passa le premier, et tous, derrière lui, s'arrêtèrent sur le +seuil. Ainsi ils embrassaient d'un coup d'oeil le théâtre du crime. + +Tout, ainsi que l'avait constaté le commissaire, semblait avoir été mis +sens dessus dessous par quelque furieux. + +Au milieu de la chambre était une table dressée. Une nappe fine, blanche +comme la neige, la recouvrait. Dessus se trouvaient un magnifique verre +de cristal taillé, un très beau couteau et une assiette de porcelaine. +Il y avait encore une bouteille de vin à peine entamée et une bouteille +d'eau-de-vie dont on avait bu la valeur de cinq à six petits verres. + +À droite, le long du mur, étaient appuyées deux belles armoires de noyer +à serrures ouvragées, une de chaque côté de la fenêtre. L'une et l'autre +étaient vides, et de tous côtés, sur le carreau, le contenu était +éparpillé. C'étaient des hardes, du linge, des effets dépliés, secoués, +froissés. + +Au fond, près de la cheminée, un grand placard renfermant de la +vaisselle était resté ouvert. De l'autre côté de la cheminée, un vieux +secrétaire à dessus de marbre avait été défoncé, brisé, mis en morceaux +et fouillé sans doute jusque dans ses moindres rainures. La tablette +arrachée pendait, retenue par une seule charnière; les tiroirs avaient +été retirés et jetés à terre. + +Enfin, à gauche, le lit avait été complètement défait et bouleversé. La +paille même de la paillasse avait été retirée. + +--Pas la plus légère empreinte, murmura Gévrol contrarié; il est arrivé +avant neuf heures et demie. Nous pouvons entrer sans inconvénient +maintenant. + +Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve Lerouge, près duquel il +s'agenouilla. + +--Il n'y a pas à dire, grogna-t-il, c'est proprement fait. L'assassin +n'est pas un apprenti. + +Puis, regardant de droite et de gauche: + +--Oh! oh! continua-t-il, la pauvre diablesse était en train de faire la +cuisine quand on l'a frappée. Voilà sa poêle par terre, du jambon et des +oeufs. Le brutal n'a pas eu la patience d'attendre le dîner. Monsieur +était pressé, il a fait le coup le ventre vide. De la sorte il ne pourra +pas invoquer pour sa défense la gaieté du dessert. + +--Il est évident, disait le commissaire de police au juge d'instruction, +que le vol a été le mobile du crime. + +--C'est probable, répondit Gévrol d'un ton narquois, c'est même pour +cela que vous n'apercevez pas sur la table le plus léger couvert +d'argent. + +--Tiens! des pièces d'or dans ce tiroir! s'exclama Lecoq, qui furetait +de son côté; il y en a pour trois cent vingt francs. + +--Par exemple! fit Gévrol un peu déconcerté. + +Mais il revint vite de son étonnement et continua: + +--Il les aura oubliées. On cite plus fort que cela. J'ai vu, moi, un +assassin qui, le meurtre accompli, perdit si bien la tête qu'il ne se +souvint plus de ce qu'il était venu faire et s'enfuit sans rien prendre. +Notre gaillard aura été ému. Qui sait s'il n'a pas été dérangé? On peut +avoir frappé à la porte. Ce qui me le ferait croire volontiers, c'est +que le gredin n'a pas laissé brûler la bougie, il s'est donné la peine +de la souffler. + +--Bast! fit Lecoq, cela ne prouve rien. C'était peut-être un homme +économe et soigneux. + +Les investigations des deux agents continuèrent par toute la maison, +mais les plus minutieuses recherches ne leur firent rien découvrir +absolument, pas une pièce à conviction, pas le plus faible indice +pouvant servir de point de repère ou de départ. Même, tous les papiers +de la veuve Lerouge, si elle en possédait, avaient disparu. On ne +rencontra ni une lettre, ni un chiffon de papier, rien. + +De temps à autre, Gévrol s'interrompait pour jurer ou pour grommeler: + +--Oh! c'est crânement fait! voilà de la besogne numéro un. Le gredin a +de la main! + +--Eh bien! messieurs? demanda enfin le juge d'instruction. + +--Refaits, monsieur le juge, répondit Gévrol, nous sommes refaits! Le +scélérat avait bien pris toutes ses précautions. Mais je le pincerai... +Avant ce soir j'aurai une douzaine d'hommes en campagne. D'ailleurs, il +nous reviendra toujours. Il a emporté de l'argenterie et des bijoux, il +est perdu. + +--Avec tout cela, fit M. Daburon, nous ne sommes pas plus avancés que ce +matin! + +--Dame! on fait ce qu'on peut, gronda Gévrol. + +--Saperlotte! dit Lecoq entre haut et bas, pourquoi le père Tirauclair +n'est-il pas ici? + +--Que ferait-il de plus que nous? riposta Gévrol en lançant un regard +furieux à son subordonné. + +Lecoq baissa la tête et ne souffla mot, enchanté intérieurement d'avoir +blessé son chef. + +--Qu'est-ce que ce père Tirauclair? demanda le juge d'instruction; il me +semble avoir entendu ce nom-là je ne sais où. + +--C'est un rude homme! s'exclama Lecoq. + +--C'est un ancien employé du Mont-de-Piété, ajouta Gévrol; un vieux +richard dont le vrai nom est Tabaret. Il fait de la police, comme +Ancelin était devenu garde du commerce, pour son plaisir. + +--Et augmenter ses revenus, remarqua le commissaire. + +--Lui! répondit Lecoq, il n'y a pas de danger. C'est si bien pour la +gloire qu'il travaille que souvent il en est de sa poche. C'est un +amusement, quoi! Nous l'avons, là-bas, surnommé Tirauclair, à cause +d'une phrase qu'il répète toujours. Ah! il est fort, le vieux mâtin! +C'est lui qui, dans l'affaire de la femme de ce banquier, vous savez? a +deviné que la dame s'est volée elle-même, et qui l'a prouvé. + +--C'est vrai, riposta Gévrol. C'est aussi lui qui a failli faire couper +le cou à ce pauvre Derème, ce petit tailleur qu'on accusait d'avoir tué +sa femme, une rien du tout, et qui était innocent... + +--Nous perdons notre temps, messieurs, interrompit le juge +d'instruction. + +Et s'adressant à Lecoq: + +--Allez, dit-il, me chercher le père Tabaret. J'ai beaucoup entendu +parler de lui, je ne serai pas fâché de le voir à l'oeuvre. + +Lecoq sortit en courant. Gévrol était sérieusement humilié. + +--Monsieur le juge d'instruction, commença-t-il, a bien le droit de +demander les services de qui bon lui semble; cependant... + +--Ne nous fâchons pas, monsieur Gévrol, interrompit M. Daburon. Ce n'est +point d'hier que je vous connais, je sais ce que vous valez; seulement +aujourd'hui, nous différons complètement d'opinion. Vous tenez +absolument à votre homme brun, et moi je suis convaincu que vous n'êtes +pas sur la voie. + +--Je crois que j'ai raison, répondit le chef de la sûreté, et j'espère +bien le prouver. Je trouverai le gredin, quel qu'il soit. + +--Je ne demande pas mieux. + +--Seulement, que monsieur le juge me permette de donner un... comment +dirais-je, sans manquer de respect? un... conseil. + +--Parlez. + +--Eh bien! j'engagerai monsieur le juge à se méfier du père Tabaret. + +--Vraiment! et pourquoi cela? + +--C'est que le bonhomme est trop passionné. Il fait de la police pour le +succès, ni plus ni moins qu'un auteur. Et comme il est orgueilleux plus +qu'un paon, il est sujet à s'emporter, à se monter le coup. Dès qu'il +est en présence d'un crime, comme celui d'aujourd'hui, par exemple, il a +la prétention de tout expliquer sur-le-champ. Et en effet, il invente +une histoire qui se rapporte exactement à la situation. Il prétend avec +un seul fait reconstruire toutes les scènes d'un assassinat, comme ce +savant qui sur un os rebâtissait les animaux perdus. Quelquefois, il +devine juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l'affaire du +tailleur, de ce malheureux Derème, sans moi... + +--Je vous remercie de l'avis, interrompit M. Daburon, j'en profiterai. +Maintenant, monsieur le commissaire, continua-t-il, à tout prix il faut +tâcher de découvrir de quel pays était la veuve Lerouge. + +La procession des témoins amenés par le brigadier de gendarmerie +recommença à défiler devant le juge d'instruction. + +Mais aucun fait nouveau ne se révélait. Il fallait que la veuve Lerouge +eût été de son vivant une personne singulièrement discrète pour que de +toutes ses paroles--et elle en prononçait beaucoup en un jour--rien de +significatif ne fût resté dans l'oreille des commères d'alentour. + +Seulement, tous les gens interrogés s'obstinaient à faire part au juge +de leurs convictions et de leurs conjectures personnelles. L'opinion +publique se déclarait pour Gévrol. Il n'y avait qu'une voix pour accuser +l'homme à la blouse grise, le grand brun. Celui-là sûrement était le +coupable. On se souvenait de son air féroce, qui avait effrayé tout le +pays. Beaucoup, frappés de sa mise suspecte, l'avaient sagement évité. +Il avait un soir menacé une femme, et un autre jour battu un enfant. On +ne pouvait désigner ni l'enfant ni la femme, mais n'importe, ces actes +de brutalité étaient de notoriété publique. + +M. Daburon désespérait de faire jaillir la moindre lumière, lorsqu'on +lui amena une épicière de Bougival, chez qui se fournissait la victime, +et un enfant de treize ans qui savaient, assurait-on, des choses +positives. + +L'épicière comparut la première. Elle avait entendu la veuve Lerouge +parler d'un fils à elle, encore vivant. + +--En êtes-vous bien sûre? insista le juge. + +--Comme de mon existence, répondit l'épicière, même que, ce soir-là, +c'était un soir, elle était, sauf votre respect, un peu ivre. Elle est +restée dans ma boutique plus d'une heure. + +--Et elle disait? + +--Il me semble la voir encore, continua la marchande; elle était accotée +sur le comptoir près des balances; elle plaisantait avec un pêcheur de +Marly, le père Husson, qui peut vous le répéter, et elle l'appelait +marin d'eau douce. «Mon mari à moi, disait-elle, était marin, lui, mais +pour de bon, et la preuve, c'est qu'il restait des années en voyage, et +toujours il me rapportait des noix de coco. J'ai un garçon qui est +marin, comme défunt son père, sur un vaisseau de l'État.» + +--Avait-elle prononcé le nom de son fils? + +--Pas cette fois-là, mais une autre, qu'elle était, si j'ose dire, très +saoule. Elle nous a conté que son garçon s'appelait Jacques et qu'elle +ne l'avait pas vu depuis très longtemps. + +--Disait-elle du mal de son mari? + +--Jamais. Seulement elle disait que le défunt était jaloux et brutal, +bon homme au fond, et qu'il lui faisait une vie pitoyable. Il avait la +tête faible et se forgeait des idées pour un rien. Enfin il était bête +par trop d'honnêteté. + +--Son fils était-il venu la voir depuis qu'elle habitait La Jonchère? + +--Elle ne m'en a pas parlé. + +--Dépensait-elle beaucoup chez vous? + +--C'est selon. Elle nous prenait pour une soixantaine de francs par +mois, quelquefois plus, parce qu'elle voulait du cognac vieux. Elle +payait comptant. + +L'épicière, ne sachant plus rien, fut congédiée. L'enfant qui lui +succéda appartenait à des gens aisés de la commune. Il était grand et +fort pour son âge. Il avait l'oeil intelligent, la physionomie éveillée +et narquoise. Le juge ne sembla nullement l'intimider. + +--Voyons, mon garçon, lui demanda le juge, que sais-tu? + +--Monsieur, l'autre avant-hier, le jour du dimanche gras, j'ai vu un +homme sur la porte du jardin de madame Lerouge. + +--À quel moment de la journée? + +--De grand matin, j'allais à l'église pour servir la seconde messe. + +--Bien! fit le juge, et cet homme était un grand brun, vêtu d'une +blouse... + +--Non, monsieur, au contraire, celui-là était petit, court, très gros et +pas mal vieux. + +--Tu ne te trompes pas? + +--Plus souvent! répondit le gamin. Je l'ai envisagé de près, puisque je +lui ai parlé. + +--Alors, voyons, raconte-moi cela. + +--Donc, monsieur, je passais, quand je vois ce gros-là sur la porte. Il +avait l'air vexé, oh! mais vexé comme il n'est pas possible. Sa figure +était rouge, c'est-à-dire violette jusqu'au milieu de la tête, ce qui se +voyait très bien, car il était tête nue et n'avait plus guère de +cheveux. + +--Et il t'a parlé le premier? + +--Oui, monsieur. En m'apercevant, il m'a appelé: «Eh! petit!» Je me suis +approché. «Voyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes?» Moi je réponds: +«Oui.» Alors il me prend l'oreille, mais sans me faire de mal, en me +disant: «Puisque c'est comme ça, tu vas me faire une commission et je te +donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu'à la Seine. Avant d'arriver au +quai, tu verras un grand bateau amarré; tu y entreras et tu demanderas +le patron Gervais. Sois tranquille, il y sera; tu lui diras qu'il peut +parer à filer, que je suis prêt.» Là-dessus, il m'a mis dix sous dans la +main, et je suis parti. + +--Si tous les témoins étaient comme ce petit garçon, murmura le +commissaire, ce serait un plaisir. + +--Maintenant, demanda le juge, dis-nous comment tu as fait ta +commission? + +--Je suis allé au bateau, monsieur, j'ai trouvé l'homme, je lui ai dit +la chose, et c'est tout. + +Gévrol, qui écoutait avec la plus vive attention, se pencha vers +l'oreille de M. Daburon. + +--Monsieur le juge, fit-il à voix basse, serait-il assez bon pour me +permettre de poser quelques questions à ce mioche? + +--Certainement, monsieur Gévrol. + +--Voyons, mon petit ami, interrogea l'agent, si tu voyais cet homme dont +tu nous parles, le reconnaîtrais-tu? + +--Oh! pour ça, oui. + +--Il avait donc quelque chose de particulier? + +--Dame!... sa figure de brique. + +--Et c'est tout? + +--Mais oui! monsieur. + +--Cependant, tu sais comme il était vêtu; avait-il une blouse? + +--Non. C'était une veste. Sous les bras, elle avait de grandes poches, +et de l'une d'elles sortait à moitié un mouchoir à carreaux bleus. + +--Comment était son pantalon? + +--Je ne me le rappelle pas. + +--Et son gilet? + +--Attendez donc! répondit l'enfant. Avait-il un gilet?... Il me semble +que non. Si, pourtant... Mais non, je me souviens, il n'en portait pas, +il avait une longue cravate attachée près du cou avec un gros anneau. + +--Ah! fit Gévrol d'un air satisfait, tu n'es pas un sot, mon garçon, et +je parie qu'en cherchant bien tu vas trouver d'autres renseignements +encore à nous donner. + +L'enfant baissa la tête et garda le silence. Aux plis de son jeune +front, on devinait qu'il faisait un violent effort de mémoire. + +--Oui! s'écria-t-il, j'ai encore remarqué une chose. + +--Quoi? + +--L'homme avait des boucles d'oreilles très grandes. + +--Bravo! fit Gévrol, voilà un signalement complet. Je le retrouverai, +celui-là; monsieur le juge peut préparer son mandat de comparution. + +--Je crois, en effet, le témoignage de cet enfant de la plus haute +importance, répondit M. Daburon. Et se retournant vers l'enfant: + +--Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous dire de quoi était +chargé le bateau? + +--C'est que je n'en sais rien, monsieur, il était ponté. + +--Montait-il ou descendait-il la Seine? + +--Mais, monsieur, il était arrêté. + +--Nous le pensons bien, dit Gévrol; monsieur le juge te demande de quel +côté était tourné l'avant du bateau. Était-ce vers Paris ou vers Marly? + +--Les deux bouts du bateau m'ont semblé pareils. + +Le chef de la sûreté fit un geste de désappointement. + +--Ah! reprit-il en s'adressant à l'enfant, tu aurais bien dû regarder le +nom du bateau; tu sais lire, je suppose. Il faut toujours regarder le +nom des bateaux sur lesquels on monte. + +--Je n'ai pas vu de nom, dit le petit garçon. + +--Si ce bateau s'est arrêté à quelques pas du quai, objecta M. Daburon, +il aura probablement été remarqué par des habitants de Bougival. + +--Monsieur le juge a raison, approuva le commissaire. + +--C'est juste, fit Gévrol. Du reste les mariniers ont dû descendre et +aller au cabaret. Je m'informerai. Mais comment était ce patron Gervais, +mon petit ami? + +--Comme tous les mariniers d'ici, monsieur. + +Le petit garçon se préparait à sortir; le juge le rappela. + +--Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as parlé à quelqu'un de ta +rencontre avant aujourd'hui? + +--Monsieur, j'ai tout dit à maman, le dimanche en revenant de l'église; +je lui ai même remis les dix sous de l'homme. + +--Et tu nous as bien avoué toute la vérité? continua le juge. Tu sais +que c'est une chose très grave que d'en imposer à la justice. Elle le +découvre toujours, et je dois te prévenir qu'elle réserve des punitions +terribles pour les menteurs. + +Le petit témoin devint rouge comme une cerise et baissa les yeux. + +--Tu vois, insista M. Daburon, tu nous as dissimulé quelque chose. Tu +ignores donc que la police connaît tout? + +--Pardon! monsieur! s'écria l'enfant en fondant en larmes, pardon, ne me +faites pas de mal, je ne recommencerai plus! + +--Alors, dis en quoi tu nous as trompés. + +--Eh bien! monsieur, ce n'est pas dix sous que l'homme m'a donnés, c'est +vingt sous. J'en ai avoué la moitié à maman et j'ai gardé le reste pour +m'acheter des billes... + +--Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette fois je te pardonne. +Mais que ceci te serve de leçon pour toute ta vie. Retire-toi et +souviens-toi que vainement on cèle la vérité, elle se découvre toujours. + + + + +II + + +Les deux dernières dépositions recueillies par le juge d'instruction +pouvaient enfin donner quelque espérance. Au milieu des ténèbres, la +plus humble veilleuse brille comme un phare. + +--Je vais descendre à Bougival, si monsieur le juge le trouve bon, +proposa Gévrol. + +--Peut-être ferez-vous bien d'attendre un peu, répondit M. Daburon. Cet +homme a été vu le dimanche matin. Informons-nous de la conduite de la +veuve Lerouge pendant cette journée. + +Trois voisines furent appelées. Elles s'accordèrent à dire que la veuve +Lerouge avait gardé le lit tout le jour le dimanche gras. À une de ces +femmes qui s'était informée de son mal, elle avait répondu: «Ah! j'ai eu +cette nuit un accident terrible.» On n'avait pas alors attaché +d'importance à ce propos. + +--L'homme aux boucles d'oreilles devient de plus en plus important, dit +le juge quand les femmes se furent retirées. Le retrouver est +indispensable. Cela vous regarde, monsieur Gévrol. + +--Avant huit jours je l'aurai, répondit le chef de la sûreté, quand je +devrais moi-même fouiller tous les bateaux de la Seine, de sa source à +son embouchure. + +»Je sais le nom du patron: Gervais; le bureau de la navigation me +donnera bien quelque renseignement... + +Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout essoufflé. + +--Voici le père Tabaret, dit-il; je l'ai rencontré comme il sortait. +Quel homme! Il n'a pas voulu attendre le départ du train. Il a donné je +ne sais combien à un cocher, et nous sommes venus ici en cinquante +minutes. Enfoncé le chemin de fer! + +Presque aussitôt parut sur le seuil un homme dont l'aspect, il faut bien +l'avouer, ne répondait en rien à l'idée qu'on se pouvait faire d'un +agent de police pour la gloire. + +Il avait bien une soixantaine d'années et ne semblait pas les porter +très lestement. Petit, maigre et un peu voûté, il s'appuyait sur un gros +jonc à pomme d'ivoire sculptée. + +Sa figure ronde avait cette expression d'étonnement perpétuel mêlé +d'inquiétude qui a fait la fortune de deux comiques du Palais-Royal. +Scrupuleusement rasé, il avait le menton très court, de grosses lèvres +bonasses, et son nez désagréablement retroussé comme le pavillon de +certains instruments de M. Sax. Ses yeux, d'un gris terne, petits, +bordés d'écarlate, ne disaient absolument rien, mais ils fatiguaient par +une insupportable mobilité. De rares cheveux plats ombrageaient son +front, fuyant comme celui d'un lévrier, et dissimulaient mal de longues +oreilles, larges, béantes, très éloignées du crâne. + +Il était très confortablement vêtu, propre comme un sou neuf, étalant du +linge d'une blancheur éblouissante et portant des gants de soie et des +guêtres. Une longue chaîne d'or très massive, d'un goût déplorable, +faisait trois fois le tour de son cou et retombait en cascades dans la +poche de son gilet. + +Le père Tabaret dit Tirauclair salua, dès la porte, jusqu'à terre, +arrondissant en arc sa vieille échine. C'est de la voix la plus humble +qu'il demanda: + +--Monsieur le juge d'instruction a daigné me faire demander? + +--Oui! répondit M. Daburon. + +Et tout bas il se disait: si celui-là est un habile homme, en tout cas +il n'y paraît guère à sa mine... + +--Me voici, continua le bonhomme, tout à la disposition de la justice. + +--Il s'agit de voir, reprit le juge, si, plus heureux que nous, vous +parviendrez à saisir quelque indice qui puisse nous mettre sur la trace +de l'assassin. On va vous expliquer l'affaire... + +--Oh! j'en sais assez, interrompit le père Tabaret. Lecoq m'a dit la +chose en gros, le long de la route, juste ce qui m'est nécessaire. + +--Cependant..., commença le commissaire de police. + +--Que monsieur le juge se fie à moi. J'aime à procéder sans +renseignements, afin d'être plus maître de mes impressions. Quand on +connaît l'opinion d'autrui, malgré soi on se laisse influencer, de sorte +que... je vais toujours commencer mes recherches avec Lecoq. + +À mesure que le bonhomme parlait, son petit oeil gris s'allumait et +brillait comme une escarboucle. Sa physionomie reflétait une jubilation +intérieure, et ses rides semblaient rire. Sa taille s'était redressée, +et c'est d'un pas presque leste qu'il s'élança dans la seconde chambre. + +Il y resta une demi-heure environ, puis il sortit en courant. Il y +revint, ressortit encore, reparut de nouveau et s'éloigna presque +aussitôt. Le juge ne pouvait s'empêcher de remarquer en lui cette +sollicitude inquiète et remuante du chien qui quête... Son nez en +trompette lui-même remuait, comme pour aspirer quelque émanation subtile +de l'assassin. Tout en allant et venant, il parlait haut et gesticulait, +il s'apostrophait, se disait des injures, poussait de petits cris de +triomphe ou s'encourageait. Il ne laissait pas une seconde de paix à +Lecoq. Il lui fallait ceci ou cela, ou telle autre chose. Il demandait +du papier et un crayon, puis il voulait une bêche. Il criait pour avoir +tout de suite du plâtre, de l'eau et une bouteille d'huile. + +Après plus d'une heure, le juge d'instruction, qui commençait à +s'impatienter, s'informa de ce que devenait son volontaire. + +--Il est sur la route, répondit le brigadier, couché à plat ventre dans +la boue, et il gâche du plâtre dans une assiette. Il dit qu'il a presque +fini et qu'il va revenir. + +Il revint en effet presque aussitôt, joyeux, triomphant, rajeuni de +vingt ans. Lecoq le suivait, portant avec mille précautions un grand +panier. + +--Je tiens la chose, dit-il au juge d'instruction, complètement. C'est +tiré au clair maintenant et simple comme bonjour. Lecoq, mets le panier +sur la table, mon garçon. + +Gévrol, lui aussi, revenait d'expédition non moins satisfait. + +--Je suis sur la trace de l'homme aux boucles d'oreilles, dit-il. Le +bateau descendait. J'ai le signalement exact du patron Gervais. + +--Parlez, monsieur Tabaret, dit le juge d'instruction. + +Le bonhomme avait vidé sur une table le contenu du panier, une grosse +motte de terre glaise, plusieurs grandes feuilles de papier et trois ou +quatre petits morceaux de plâtre encore humide. Debout, devant cette +table, il était presque grotesque, ressemblant fort à ces messieurs qui, +sur les places publiques, escamotent des muscades et les sous du public. +Sa toilette avait singulièrement souffert. Il était crotté jusqu'à +l'échine. + +--Je commence, dit-il enfin d'un ton vaniteusement modeste. Le vol n'est +pour rien dans le crime qui nous occupe. + +--Non, au contraire! murmura Gévrol. + +--Je le prouverai, poursuivit le père Tabaret, par l'évidence. Je dirai +aussi mon humble avis sur le mobile de l'assassinat, mais plus tard. +Donc, l'assassin est arrivé ici avant neuf heures et demie, c'est-à-dire +avant la pluie. Pas plus que monsieur Gévrol je n'ai trouvé d'empreintes +boueuses, mais sous la table, à l'endroit où se sont posés les pieds de +l'assassin, j'ai relevé des traces de poussière. Nous voilà donc fixés +quant à l'heure. La veuve Lerouge n'attendait nullement celui qui est +venu. Elle avait commencé à se déshabiller et était en train de remonter +son coucou lorsque cette personne a frappé. + +--Voilà des détails! fit le commissaire. + +--Ils sont faciles à constater, reprit l'agent volontaire: examinez ce +coucou, au-dessus du secrétaire. Il est de ceux qui marchent quatorze à +quinze heures, pas davantage, je m'en suis assuré. Or, il est plus que +probable, il est certain que la veuve le remontait le soir avant de se +mettre au lit. + +»Comment donc se fait-il que ce coucou soit arrêté sur cinq heures? +C'est qu'elle y a touché. C'est qu'elle commençait à tirer la chaîne +quand on a frappé. À l'appui de ce que j'avance, je montre cette chaise +au-dessous du coucou, et sur l'étoffe de cette chaise la marque fort +visible d'un pied. Puis, regardez le costume de la victime: le corsage +de la robe est retiré. Pour ouvrir plus vite elle ne l'a pas remis, elle +a bien vite croisé ce vieux châle sur ses épaules. + +--Cristi! s'exclama le brigadier, évidemment empoigné. + +--La veuve, continua le bonhomme, connaissait celui qui frappait. Son +empressement à ouvrir le fait soupçonner, la suite le prouve. L'assassin +a donc été admis sans difficultés. C'est un homme encore jeune, d'une +taille un peu au-dessus de la moyenne, élégamment vêtu. Il portait, ce +soir-là, un chapeau à haute forme, il avait un parapluie et fumait un +trabucos avec un porte-cigare... + +--Par exemple! s'écria Gévrol, c'est trop fort! + +--Trop fort, peut-être, riposta le père Tabaret, en tout cas c'est la +vérité. Si vous n'êtes pas minutieux, vous, je n'y puis rien, mais je le +suis, moi. Je cherche et je trouve. Ah! c'est trop fort! dites-vous. Eh +bien! daignez jeter un regard sur ces morceaux de plâtre humide. Ils +vous représentent les talons des bottes de l'assassin dont j'ai trouvé +le moule d'une netteté magnifique près du fossé où on a aperçu la clé. +Sur ces feuilles de papier j'ai calqué l'empreinte entière du pied que +je ne pouvais relever; car elle se trouve sur du sable. + +»Regardez: talon haut, cambrure prononcée, semelle petite et étroite, +chaussure d'élégant à pied soigné, bien évidemment. Cherchez-la, cette +empreinte, tout le long du chemin, vous la rencontrerez deux fois +encore. Puis vous la trouverez répétée cinq fois dans le jardin où +personne n'a pénétré. Ce qui prouve, entre parenthèses, que l'assassin a +frappé, non à la porte, mais au volet sous lequel passait un filet de +lumière. À l'entrée du jardin, mon homme a sauté pour éviter un carré +planté, la pointe du pied plus enfoncée l'annonce. Il a franchi sans +peine près de deux mètres: donc il est leste, c'est-à-dire jeune. + +Le père Tabaret parlait d'une petite voix claire et tranchante, et son +oeil allait de l'un à l'autre de ses auditeurs, guettant leurs +impressions. + +--Est-ce le chapeau qui vous étonne, monsieur Gévrol? poursuivait le +père Tabaret; considérez le cercle parfait tracé sur le marbre du +secrétaire, qui était un peu poussiéreux. Est-ce parce que j'ai fixé la +taille que vous êtes surpris? Prenez la peine d'examiner le dessus des +armoires, et vous reconnaîtrez que l'assassin y a promené ses mains. +Donc, il est bien plus grand que moi. Et ne dites pas qu'il est monté +sur une chaise, car, en ce cas, il aurait vu et n'aurait point été +obligé de toucher. Seriez-vous stupéfait du parapluie? Cette motte de +terre garde une empreinte admirable non seulement du bout, mais encore +de la rondelle de bois qui retient l'étoffe. Est-ce le cigare qui vous +confond? Voici le bout du trabucos que j'ai recueilli dans les cendres. +L'extrémité est-elle mordillée, a-t-elle été mouillée par la salive? +Non. Donc celui qui fumait se servait d'un porte-cigare. + +Lecoq dissimulait mal une admiration enthousiaste; sans bruit il +choquait ses mains l'une contre l'autre. Le commissaire semblait +stupéfait, le juge avait l'air ravi. Par contre, la mine de Gévrol +s'allongeait sensiblement. Quant au brigadier, il se cristallisait. + +--Maintenant, reprit le bonhomme, écoutez-moi bien. Voici donc le jeune +homme introduit. Comment a-t-il expliqué sa présence à cette heure, je +ne le sais. Ce qui est sûr, c'est qu'il a dit à la veuve Lerouge qu'il +n'avait pas dîné. La brave femme a été ravie, et tout aussitôt s'est +occupée de préparer un repas. Ce repas n'était point pour elle. + +»Dans l'armoire, j'ai retrouvé les débris de son dîner, elle avait mangé +du poisson, l'autopsie le prouvera. Du reste, vous le voyez, il n'y a +qu'un verre sur la table et un seul couteau. Mais quel est ce jeune +homme? Il est certain que la veuve le considérait comme bien au-dessus +d'elle. Dans le placard est une nappe encore propre. S'en est-elle +servie? Non. Pour son hôte elle a sorti du linge blanc, et son plus +beau. Elle lui destinait ce verre magnifique, un présent sans doute. +Enfin il est clair qu'elle ne se servait pas ordinairement de ce couteau +à manche d'ivoire. + +--Tout cela est précis, murmurait le juge, très précis. + +--Voilà donc le jeune homme assis. Il a commencé par boire un verre de +vin, tandis que la veuve mettait sa poêle sur le feu. Puis, le coeur lui +manquant, il a demandé de l'eau-de-vie et en a bu la valeur de cinq +petits verres. Après une lutte intérieure de dix minutes, il a fallu ce +temps pour cuire le jambon et les oeufs au point où ils le sont, le jeune +homme s'est levé, s'est approché de la veuve alors accroupie et penchée +en avant, et lui a donné deux coups dans le dos. Elle n'est pas morte +instantanément. Elle s'est redressée à demi, se cramponnant aux mains de +l'assassin. Lui, alors, s'étant reculé, l'a soulevée brusquement et l'a +rejetée dans la position où vous la voyez. + +»Cette courte lutte est indiquée par la posture du cadavre. Accroupie et +frappée dans le dos, c'est sur le dos qu'elle devait tomber. Le +meurtrier s'est servi d'une arme aiguë et fine qui doit être, si je ne +m'abuse, un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. En essuyant son arme +au jupon de la victime il nous a laissé cette indication. Il n'a pas +d'ailleurs été marqué dans la lutte. La victime s'est bien cramponnée à +ses mains, mais comme il n'avait pas quitté ses gants gris... + +--Mais c'est du roman! s'exclama Gévrol. + +--Avez-vous visité les ongles de la veuve Lerouge, monsieur le chef de +la sûreté? Non. Eh bien! allez les inspecter, vous me direz si je me +trompe. Donc, voici la femme morte. Que veut l'assassin? De l'argent, +des valeurs? Non, non, cent fois non! Ce qu'il veut, ce qu'il cherche, +ce qu'il lui faut, ce sont des papiers qu'il sait en la possession de la +victime. Pour les avoir il bouleverse tout, il renverse les armoires, +déplie le linge, défonce le secrétaire dont il n'a pas la clé, et vide +la paillasse. + +»Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu'il en fait, de ces papiers? il +les brûle, non dans la cheminée, mais dans le petit poêle de la première +pièce. Son but est rempli désormais. Que va-t-il faire? Fuir en +emportant tout ce qu'il trouve de précieux pour dérouter les recherches +et indiquer un vol. Ayant fait main basse sur tout, il l'enveloppe dans +la serviette dont il devait se servir pour dîner, et, soufflant la +bougie, il s'enfuit, ferme la porte en dehors et jette la clé dans un +fossé... Et voilà. + +--Monsieur Tabaret, fit le juge, votre enquête est admirable, et je suis +persuadé que vous êtes dans le vrai. + +--Hein! s'écria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa Tirauclair! + +--Pyramidal! renchérit ironiquement Gévrol; je pense seulement que ce +jeune homme très bien devait être un peu gêné par un paquet enveloppé +dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort loin. + +--Aussi ne l'a-t-il pas emporté à cent lieues, répondit le père Tabaret; +vous comprenez que pour gagner la station du chemin de fer il n'a pas eu +la bêtise de prendre l'omnibus américain. Il s'y est rendu à pied, par +la route plus courte du bord de l'eau. Or, en arrivant à la Seine, à +moins qu'il ne soit plus fort encore que je ne le suppose, son premier +soin a été d'y jeter ce paquet indiscret. + +--Croyez-vous, papa Tirauclair? demanda Gévrol. + +--Je le parierais, et la preuve, c'est que j'ai envoyé trois hommes, +sous la surveillance d'un gendarme, pour fouiller la Seine à l'endroit +le plus rapproché d'ici. S'ils retrouvent le paquet, je leur ai promis +une récompense. + +--De votre poche, vieux passionné? + +--Oui, monsieur Gévrol, de ma poche. + +--Si on trouvait ce paquet, pourtant! murmura le juge. + +Un gendarme entra sur ces mots. + +--Voici, dit-il en présentant une serviette mouillée renfermant de +l'argenterie, de l'argent et des bijoux, ce que les hommes ont trouvé. +Ils réclament cent francs qu'on leur a promis. + +Le père Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque, qu'il +remit au gendarme. + +--Maintenant, demanda-t-il en écrasant Gévrol d'un regard superbe, que +pense monsieur le juge d'instruction? + +--Je crois que, grâce à votre pénétration remarquable, nous aboutirons +et... + +Il n'acheva pas. Le médecin, mandé pour l'autopsie de la victime, se +présentait. + +Le docteur, sa répugnante besogne achevée, ne put que confirmer les +assertions et les conjectures du père Tabaret. Ainsi il expliquait comme +le bonhomme la position du cadavre. À son avis aussi, il devait y avoir +eu lutte. Même, autour du cou de la victime, il fit remarquer un cercle +bleuâtre à peine perceptible, produit vraisemblablement par une étreinte +suprême du meurtrier. Enfin, il déclara que la veuve Lerouge avait mangé +trois heures environ avant d'être frappée. + +Il ne restait plus qu'à rassembler quelques pièces à conviction +recueillies, qui plus tard pouvaient servir à confondre le coupable. + +Le père Tabaret visita avec un soin extrême les ongles de la morte, et, +avec des précautions infinies, il put en extraire les quelques +éraillures de peau qui s'y étaient logées. Le plus grand de ces débris +de gant n'avait pas deux millimètres; cependant on distinguait très +aisément la couleur. Il mit aussi de côté le morceau de jupon où +l'assassin avait essuyé son arme. C'était, avec le paquet retrouvé dans +la Seine et les diverses empreintes relevées par le bonhomme, tout ce +que le meurtrier avait laissé derrière lui. + +Ce n'était rien, mais ce rien était énorme aux yeux de M. Daburon, et il +avait bon espoir. Le plus grand écueil dans les instructions de crimes +mystérieux est une erreur sur le mobile. Si les recherches prennent une +fausse direction, elles vont s'écartant de plus en plus de la vérité, à +mesure qu'on les poursuit. Grâce au père Tabaret, le juge était à peu +près certain de ne point se tromper. + +La nuit était venue; pendant ce temps, le magistrat n'avait désormais +rien à faire à La Jonchère. Gévrol, que poignait le désir de rejoindre +l'homme aux boucles d'oreilles, déclara qu'il restait à Bougival. Il +promit de bien employer sa soirée, de courir tous les cabarets et de +dénicher, s'il se pouvait, de nouveaux témoins. + +Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde eurent pris +congé de lui, M. Daburon proposa au père Tabaret de l'accompagner. + +--J'allais solliciter cet honneur, répondit le bonhomme. + +Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait d'être +découvert et qui les préoccupait également devint le sujet de la +conversation. + +--Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les antécédents de cette vieille +femme? répétait le père Tabaret, tout est là désormais. + +--Nous les connaîtrons, répondait le juge, si l'épicière a dit vrai. Si +le mari de la veuve Lerouge a navigué, si son fils Jacques est embarqué, +le ministère de la Marine nous aura vite donné les éléments qui nous +manquent. J'écrirai ce soir même. + +Ils arrivèrent à la station de Rueil et prirent le chemin de fer. Le +hasard les servit bien. Ils se trouvèrent seuls dans un compartiment de +première. + +Mais le père Tabaret ne causait plus. Il réfléchissait, il cherchait, il +combinait, et sur sa physionomie on pouvait suivre le travail de sa +pensée. Le juge le considérait curieusement, intrigué par le caractère +de ce singulier bonhomme, qu'une passion, pour le moins originale, +mettait au service de la rue de Jérusalem. + +--Monsieur Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il longtemps, +dites-moi, que vous faites de la police? + +--Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passés, et je suis assez surpris, +permettez-moi de vous l'avouer, que vous n'ayez pas déjà entendu parler +de moi. + +--Je vous connaissais de réputation sans m'en douter, répondit M. +Daburon, et c'est en entendant célébrer votre talent que j'ai eu +l'excellente idée de vous faire appeler. Je me demande seulement ce qui +a pu vous pousser dans cette voie? + +--Le chagrin, monsieur le juge, l'isolement, l'ennui. Ah! je n'ai pas +toujours été heureux, allez!... + +--On m'a dit que vous étiez riche. + +Le bonhomme poussa un gros soupir qui révélait à lui seul les plus +cruelles déceptions. + +--Je suis à mon aise, en effet, répondit-il, mais il n'en a pas toujours +été ainsi. Jusqu'à quarante-cinq ans j'ai vécu de sacrifices et de +privations absurdes et inutiles. J'ai eu un père qui a flétri ma +jeunesse, gâté ma vie et fait de moi le plus à plaindre des hommes. + +Il est de ces professions dont le caractère est tel qu'on ne parvient +jamais à le dépouiller entièrement. + +M. Daburon était toujours et partout un peu juge d'instruction. + +--Comment! monsieur Tabaret, interrogea-t-il, votre père est l'auteur de +toutes vos infortunes? + +--Hélas! oui, monsieur. Je lui ai pardonné à la longue, autrefois je +l'ai bien maudit. J'ai jadis accablé sa mémoire de toutes les injures +que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j'ai su... Mais je +puis bien vous confier cela. J'avais vingt-cinq ans, et je gagnais deux +mille francs par an au Mont-de-Piété, quand un matin mon père entra chez +moi et m'annonce brusquement qu'il est ruiné, qu'il ne lui reste plus de +quoi manger. Il paraissait au désespoir et parlait d'en finir avec la +vie. Moi, je l'aimais. Naturellement je le rassure, je lui embellis ma +situation, je lui explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi +vivre, il ne manquera de rien, et, pour commencer, je lui déclare que +nous allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant vingt +ans je l'ai eu à ma charge, le vieux... + +--Quoi! vous vous repentez de votre honorable conduite, monsieur +Tabaret? + +--Si je m'en repens! C'est-à-dire qu'il aurait mérité d'être empoisonné +par le pain que je lui donnais! + +M. Daburon laissa échapper un geste de surprise qui fut remarqué du +bonhomme. + +--Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voilà, à +vingt-cinq ans, m'imposant pour le père les plus rudes privations. Plus +d'amis, plus d'amourettes, rien. Le soir, pour augmenter nos revenus, +j'allais copier les rôles chez un notaire. Je me refusais jusqu'à du +tabac. J'avais beau faire, le vieux se plaignait sans cesse, il +regrettait son aisance passée, il lui fallait de l'argent de poche, pour +ceci, pour cela; mes plus grands efforts ne parvenaient pas à le +contenter. Dieu sait ce que j'ai souffert! + +»Je n'étais pas né pour vivre et vieillir seul comme un chien. J'ai la +bosse de la famille. Mon rêve aurait été de me marier, d'adorer une +bonne femme, d'en être un peu aimé et de voir grouiller autour de moi +des enfants bien venants. Mais bast... quand ces idées me serraient le +coeur à m'étouffer et me tiraient une larme ou deux, je me révoltais +contre moi. Je me disais: mon garçon, quand on ne gagne que trois mille +francs par an, et qu'on possède un vieux père chéri, on étouffe ses +sentiments et on reste célibataire. Et cependant j'avais rencontré une +jeune fille! Tenez, il y a trente ans de cela: eh bien! regardez-moi, je +dois ressembler à une tomate... Elle s'appelait Hortense. Qui sait ce +qu'elle est devenue? Elle était belle et pauvre. Enfin j'étais un +vieillard lorsque mon père est mort, le misérable, le... + +--Monsieur Tabaret! interrompit le juge; oh! monsieur Tabaret! + +--Mais puisque je vous affirme que je lui ai donné son absolution, +monsieur le juge! Seulement, vous allez comprendre ma colère. Le jour de +sa mort, j'ai trouvé dans son secrétaire une inscription de vingt mille +francs de rentes!... + +--Comment! il était riche? + +--Oui, très riche, car ce n'était pas là tout. Il possédait près +d'Orléans une propriété affermée six mille francs par an. Il avait en +outre une maison, celle que j'habite. Nous y demeurions ensemble, et +moi, sot, niais, imbécile, bête brute, tous les trois mois je payais +notre terme au concierge. + +--C'était fort! ne put s'empêcher de dire M. Daburon. + +--N'est-ce pas, monsieur? C'était me voler mon argent dans ma poche. +Pour comble de dérision, il laissait un testament où il déclarait au nom +du Père et du Fils n'avoir en vue, en agissant de la sorte, que mon +intérêt. Il voulait, écrivait-il, m'habituer à l'ordre, à l'économie, et +m'empêcher de faire des folies. Et j'avais quarante-cinq ans, et depuis +vingt ans je me reprochais une dépense inutile d'un sou! C'est-à-dire +qu'il avait spéculé sur mon coeur, qu'il avait... Ah! c'est à dégoûter de +la piété filiale, parole d'honneur! + +La très légitime colère du père Tabaret était si bouffonne, qu'à +grand-peine le juge se retenait de rire, en dépit du fond réellement +douloureux de ce récit. + +--Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir? + +--Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain quand on +n'a plus de dents, la belle avance! L'âge du mariage était passé. +Cependant je donnai ma démission pour faire place à plus pauvre que moi. +Au bout d'un mois, je m'ennuyais à périr; c'est alors que, pour +remplacer les affections qui me manquent, je résolus de me donner une +passion, un vice, une manie. Je me mis à collectionner des livres. Vous +pensez peut-être, monsieur, qu'il faut pour cela certaines +connaissances, des études... + +--Je sais, cher monsieur Tabaret, qu'il faut surtout de l'argent. Je +connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui à coup +sûr est incapable de signer son nom. + +--C'est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous les +livres que j'achetais. Je vous dirai que je collectionnais uniquement ce +qui de près ou de loin avait trait à la police. Mémoires, rapports, +pamphlets, discours, lettres, romans, tout m'était bon, et je le +dévorais. Si bien que peu à peu je me suis senti attiré vers cette +puissance mystérieuse qui, du fond de la rue de Jérusalem, surveille et +garde la société, pénètre partout, soulève les voiles les plus épais, +étudie l'envers de toutes les trames, devine ce qu'on ne lui avoue pas, +sait au juste la valeur des hommes, le prix des consciences, et entasse +dans ses cartons verts les plus redoutables comme les plus honteux +secrets. + +»En lisant les mémoires des policiers célèbres, attachants à l'égal des +fables les mieux ourdies, je m'enthousiasmais pour ces hommes au flair +subtil, plus déliés que la soie, souples comme l'acier, pénétrants et +rusés, fertiles en ressources inattendues, qui suivent le crime à la +piste, le code à la main, à travers les broussailles de la légalité, +comme les sauvages de Cooper poursuivent leur ennemi au milieu des +forêts de l'Amérique. L'envie me prit d'être un rouage de l'admirable +machine, de devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant à +la punition du crime et au triomphe de l'innocence. Je m'essayai, et il +se trouve que je ne suis pas trop impropre au métier. + +--Et il vous plaît? + +--Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu l'ennui! +depuis que j'ai abandonné la poursuite du bouquin pour celle de mon +semblable... Ah! c'est une belle chose! Je hausse les épaules quand je +vois un jobard payer vingt-cinq francs le droit de tirer un lièvre. La +belle prise! Parlez-moi de la chasse à l'homme! Celle-là, au moins, met +toutes les facultés en jeu, et la victoire n'est pas sans gloire. Là, le +gibier vaut le chasseur; il a comme lui l'intelligence, la force et la +ruse; les armes sont presque égales. Ah! si on connaissait les émotions +de ces parties de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l'agent +de la sûreté, tout le monde irait demander du service rue de Jérusalem. +Le malheur est que l'art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes +deviennent rares. La race forte des scélérats sans peur a fait place à +la tourbe de nos filous vulgaires. Les quelques coquins qui font parler +d'eux de loin en loin sont aussi bêtes que lâches. Ils signent leur +crime et ont soin de laisser traîner leur carte de visite. Il n'y a nul +mérite à les pincer. Le coup constaté, on n'a qu'à aller les arrêter +tout droit... + +--Il me semble pourtant, interrompit M. Daburon en souriant, que notre +assassin à nous n'était pas si maladroit. + +--Celui-là, monsieur, est une exception: aussi serais-je ravi de le +découvrir. Je ferai tout pour cela; je me compromettrais, s'il le +fallait. Car je dois confesser à monsieur le juge, ajouta-t-il avec une +nuance d'embarras, que je ne me vante pas à mes amis de mes exploits. Je +les cache même aussi soigneusement que possible. Peut-être me +serreraient-ils la main avec moins d'amitié, s'ils savaient que +Tirauclair et Tabaret ne font qu'un. + +Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que, dès +le lendemain, le père Tabaret s'installerait à Bougival. Il se faisait +fort de questionner tout le pays en huit jours. De son côté, le juge le +tiendrait au courant des moindres renseignements qu'il recueillerait et +le rappellerait dès qu'on se serait procuré le dossier de la femme +Lerouge, si toutefois on parvenait à mettre la main dessus. + +--Pour vous, monsieur Tabaret, dit le juge en finissant, je serai +toujours visible. Si vous avez à me parler, n'hésitez pas à venir de +nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. Vous me trouverez +infailliblement, soit chez moi, rue Jacob, soit au Palais, à mon +cabinet. Des ordres seront donnés pour que vous soyez introduit dès que +vous vous présenterez. + +On entrait en gare en ce moment. M. Daburon ayant fait avancer une +voiture offrit une place au père Tabaret. Le bonhomme refusa. + +--Ce n'est pas la peine, répondit-il; je demeure, comme j'ai eu +l'honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare, à deux pas. + +--À demain donc! dit M. Daburon. + +--À demain! reprit le père Tabaret; et il ajouta: Nous trouverons. + + + + +III + + +La maison du père Tabaret n'est pas, en effet, à plus de quatre minutes +de la gare Saint-Lazare. Il possède là un bel immeuble, soigneusement +tenu, et qui doit donner de magnifiques revenus, bien que les loyers n'y +soient pas trop exagérés. + +Le bonhomme s'y est mis au large. Il occupe, au premier, sur la rue, un +vaste appartement bien distribué, confortablement meublé et dont le +principal ornement est sa collection de livres. Il vit là simplement, +par goût autant que par habitude, servi par une vieille domestique à +laquelle, dans les grandes occasions, le portier donne un coup de main. + +Nul dans la maison n'avait le plus léger soupçon des occupations +policières de monsieur le propriétaire. Il faut au plus infime agent une +intelligence dont on le supposait, sur la mine, absolument dépourvu. On +prenait pour un commencement d'idiotisme ses continuelles distractions. + +Mais tout le monde avait remarqué la singularité de ses habitudes. Ses +constantes expéditions au-dehors donnaient à ses allures des apparences +mystérieuses et excentriques. Jamais on ne vit jeune débauché plus +désordonné, plus irrégulier que ce vieillard. Il rentrait ou ne rentrait +pas pour ses repas, mangeait n'importe quoi à n'importe quel moment. Il +sortait à toute heure de jour et de nuit, découchait souvent et +disparaissait des semaines entières. Puis il recevait d'étranges +visites: on voyait sonner à sa porte des drôles à tournure suspecte et +des hommes de mauvaise mine. + +Cette vie décousue l'avait quelque peu déconsidéré. On croyait voir en +lui un affreux libertin dépensant ses revenus à courir le guilledou. On +disait: «N'est-ce pas une honte, un homme de cet âge!» Il savait ces +cancans et en riait. Cela n'empêchait pas plusieurs locataires de +rechercher sa société et de lui faire la cour. On l'invitait à dîner; il +refusait presque toujours. + +Il ne voyait guère qu'une personne de la maison, mais alors dans la plus +grande intimité, si bien qu'il était chez elle plus souvent que chez +lui. C'était une femme veuve qui, depuis plus de quinze ans, occupait un +appartement au troisième étage: Mme Gerdy. Elle demeurait avec son +fils Noël qu'elle adorait. + +Noël était un homme de trente-trois ans, plus vieux en apparence que son +âge. Grand, bien fait, il avait une physionomie noble et intelligente, +de grands yeux noirs et des cheveux noirs qui bouclaient naturellement. +Avocat, il passait pour avoir un grand talent, et s'était déjà acquis +une certaine notoriété. C'était un travailleur obstiné, froid et +méditatif, passionné cependant pour sa profession, affichant avec un peu +d'ostentation peut-être une grande rigidité de principes et des moeurs +austères. + +Chez Mme Gerdy, le père Tabaret se croyait en famille. Il la +regardait comme une parente et considérait Noël comme son fils. Souvent +il avait eu la pensée de demander la main de cette veuve, charmante +malgré ses cinquante ans; il avait toujours été retenu moins par la peur +d'un refus cependant probable, que par la crainte des conséquences. +Faisant sa demande et repoussé, il voyait rompues des relations +délicieuses pour lui. En attendant, il avait, par un bel et bon +testament, déposé chez son notaire, institué pour son légataire +universel le jeune avocat, à la seule condition de fonder un prix annuel +de deux mille francs destiné à l'agent de police ayant «tiré au clair» +l'affaire la plus embrouillée. + +Si rapprochée que fût sa maison, le père Tabaret mit plus d'un gros +quart d'heure à y arriver. En quittant le juge, il avait repris le cours +de ses méditations, de sorte qu'il allait dans la rue poussé de droite +et de gauche par les passants affairés, avançant d'un pas, reculant de +deux. + +Il se répétait pour la cinquième fois les paroles de la veuve Lerouge +rapportées par la laitière: «Si je voulais davantage, je l'aurais.» + +--Tout est là, murmura-t-il. La veuve Lerouge possédait quelque secret +important que des gens riches et haut placés avaient le plus puissant +intérêt à cacher. Elle les tenait, c'était là sa fortune. Elle les +faisait chanter; elle aura abusé; ils l'ont supprimée. Mais de quelle +nature était ce secret, et comment le possédait-elle? Elle a dû, dans sa +jeunesse, servir dans quelque grande maison. Là, elle aura vu, entendu, +surpris quelque chose. Quoi? Évidemment il y a une femme là-dessous. +Aurait-elle servi les amours de sa maîtresse? Pourquoi non? En ce cas, +l'affaire se complique. Ce n'est plus seulement la femme qu'il s'agit de +retrouver, il faut encore découvrir l'amant; car c'est l'amant qui a +fait le coup. Ce doit être, si je ne m'abuse, quelque noble personnage. +Un bourgeois aurait payé des assassins. Celui-ci n'a pas reculé, il a +frappé lui-même, évitant ainsi les indiscrétions ou la bêtise d'un +complice. Et c'est un fier mâtin, plein d'audace et de sang-froid, car +le crime a été admirablement accompli. + +»Le gaillard n'avait rien laissé traîner de nature à le compromettre +sérieusement. Sans moi, Gévrol, croyant à un vol, n'y voyait que du feu. +Par bonheur j'étais là!... Mais non! continua le bonhomme, ce ne peut +être encore cela. Il faut qu'il y ait pis qu'une histoire d'amour. Un +adultère! le temps l'efface... + +Le père Tabaret entrait sous le porche de sa maison. Le portier, assis +près de la fenêtre de sa loge, l'aperçut à la lumière du bec de gaz. + +--Tiens, dit-il, voilà le propriétaire qui rentre... + +--Il paraît, remarqua la portière, que sa princesse n'aura pas voulu de +lui ce soir; il a l'air encore plus chose qu'à l'ordinaire. + +--Si ce n'est pas indécent! opina le portier; aussi est-il assez décati! +Ses belles le mettent dans un joli état! Un de ces matins, il faudra le +conduire dans une maison de santé avec la camisole de force!... + +--Regarde-le donc, interrompit la portière; regarde-le donc au milieu de +la cour! Le bonhomme s'était arrêté à l'extrémité du porche; il avait +ôté son chapeau, et tout en se parlant il gesticulait. Non, se +disait-il, je ne tiens pas encore l'affaire; je brûle... mais je n'y +suis pas. + +Il monta l'escalier et sonna à sa porte, oubliant qu'il avait son +passe-partout dans sa poche. Sa gouvernante vint ouvrir. + +--Comment! c'est vous, monsieur, à cette heure!... + +--Hein! quoi? demanda le bonhomme. + +--Je dis, répliqua la domestique, qu'il est huit heures et demie +passées. Je croyais que vous ne rentreriez pas ce soir. Avez-vous +seulement dîné? + +--Non, pas encore. + +--Allons! heureusement que j'ai tenu le dîner au chaud; vous pouvez vous +mettre à table. + +Le père Tabaret s'assit, se servit de la soupe; mais, enfourchant de +nouveau son dada, il ne songea plus à manger et resta comme en arrêt +devant une idée, sa cuillère en l'air. + +Il devient toqué, pensa Manette; regardez-moi cet air abruti! Si ça a du +bon sens de mener une vie pareille! Elle lui frappa sur l'épaule en +criant à son oreille comme s'il eût été sourd: + +--Vous ne mangez donc pas? Vous n'avez donc pas faim? + +--Si, si, balbutia-t-il, cherchant machinalement à se débarrasser de +cette voix qui bourdonnait à son oreille, j'ai appétit, car depuis ce +matin j'ai été obligé... + +Il s'interrompit, restant béant, l'oeil perdu dans le vague. + +--Vous étiez obligé?... répéta Manette. + +--Tonnerre! s'écria-t-il en levant vers le plafond ses poings fermés, +sacré tonnerre! j'y suis!... + +Son mouvement fut si brusque et si violent que la gouvernante eut un peu +peur et se recula jusqu'au fond de la salle à manger, près de la porte. + +--Oui! continua-t-il, c'est certain, il y a un enfant! + +Manette se rapprocha vivement. + +--Un enfant? interrogea-t-elle. + +Mais le bonhomme s'aperçut que sa servante l'épiait. + +--Ah çà! lui dit-il d'un ton furieux, que faites-vous là! Qui vous rend +hardie à ce point de venir ramasser les paroles qui m'échappent! +Faites-moi donc le plaisir de vous retirer dans votre cuisine et de ne +pas reparaître avant que j'appelle! + +Il devient enragé, pensa Manette en disparaissant au plus vite. + +Le père Tabaret s'était rassis. Il avalait à larges cuillerées un potage +complètement froid. + +Comment, se disait-il, n'avais-je pas songé à cela? Pauvre humanité! Mon +esprit vieillit et se fatigue. C'est pourtant clair comme le jour... Les +circonstances tombent sous le sens... + +Il frappa sur le timbre placé devant lui; la servante reparut. + +--Le rôti! demanda-t-il, et laissez-moi seul. Oui! continuait-il en +découpant furieusement un gigot de pré-salé, oui, il y a un enfant, et +voici l'histoire: la veuve Lerouge est au service d'une grande dame très +riche. Le mari, un marin probablement, part pour un voyage lointain. La +femme, qui a un amant, se trouve enceinte. Elle se confie à la veuve +Lerouge et, grâce à elle, parvient à accoucher clandestinement. + +Il sonna de nouveau. + +--Manette! le dessert et sortez! Certes, un tel maître n'était pas digne +d'un tel cordon bleu. Il eût été bien embarrassé de dire ce qu'on lui +avait servi à son dîner et même ce qu'il mangeait en ce moment; c'était +de la compote de poires. + +--Mais l'enfant! murmurait-il; l'enfant, qu'est-il devenu? L'aurait-on +tué? Non, car la veuve Lerouge, complice d'un infanticide, n'était +presque plus redoutable. L'amant a voulu qu'il vécût; et on l'a confié à +notre veuve, qui l'a élevé. On a pu lui retirer l'enfant, mais non les +preuves de sa naissance et de son existence. Voilà le joint. Le père, +c'est l'homme à la belle voiture; la mère n'est autre que la femme qui +venait avec un beau jeune homme. Je crois bien que la chère dame ne +manquait de rien! Il y a des secrets qui valent une ferme en Brie. Deux +personnes à faire chanter. Il est vrai que, ne se refusant pas un amant, +sa dépense devait augmenter tous les ans. Pauvre humanité! le coeur a ses +besoins. Elle a trop appuyé sur la chanterelle[1], et l'a cassée. Elle a +menacé, on a eu peur, et on s'est dit: finissons-en! Mais qui s'est +chargé de la commission? Le papa? Non. Il est trop vieux. Parbleu! c'est +le fils. Il a voulu sauver sa mère, le joli garçon. Il a refroidi la +veuve et brûlé les preuves. + +Manette, pendant ce temps, l'oreille à la serrure, écoutait de toute son +âme. De temps à autre, elle récoltait un mot, un juron, le bruit d'un +coup frappé sur la table, mais c'était tout. + +Bien sûr, pensa-t-elle, ce sont ses femmes qui lui trottent par la tête. +Elles auront voulu lui faire accroire qu'il est papa. + +Elle était si bien sur le gril que, n'y tenant plus, elle se hasarda à +entrebâiller la porte. + +--Monsieur a demandé son café? fit-elle timidement. + +--Non, mais donnez-le-moi, répondit le père Tabaret. Il voulut l'avaler +d'un trait et s'échauda si bien que la douleur le ramena subitement au +sentiment le plus exact de la réalité. + +--Tonnerre, grogna-t-il, c'est chaud! Diable d'affaire! Elle me met aux +champs. On a raison là-bas, je me passionne trop. Mais qui donc d'entre +eux aurait, par la seule force de la logique, rétabli l'histoire en son +entier? Ce n'est pas Gévrol, le pauvre homme! Sera-t-il assez humilié, +assez vexé, assez roulé! Si j'allais trouver monsieur Daburon? Non, pas +encore... La nuit m'est nécessaire pour creuser certaines +particularités, pour coordonner mes idées. C'est que, d'un autre côté, +si je reste ici, seul, toute cette histoire va me mettre le sang en +mouvement, et comme cela, après avoir beaucoup mangé, je suis capable +d'attraper une indigestion. Ma foi! je vais aller m'informer de madame +Gerdy; elle était souffrante ces jours passés, je causerai avec Noël, et +cela me dissipera un peu. + +Il se leva, passa son pardessus et prit son chapeau et sa canne. + +--Monsieur sort? demanda Manette. + +--Oui. + +--Monsieur rentrera-t-il tard? + +--C'est possible. + +--Mais monsieur rentrera? + +--Je n'en sais rien. Une minute plus tard le père Tabaret sonnait à la +porte de ses amis. + +L'intérieur de Mme Gerdy était des plus honorables. Elle possédait +l'aisance, et le cabinet de Noël, déjà très occupé, changeait cette +aisance en fortune. Mme Gerdy vivait très retirée, et à l'exception +des amis que Noël invitait parfois à dîner, recevait très peu de monde. +Depuis plus de quinze ans que le père Tabaret venait familièrement dans +la maison, il n'y avait rencontré que le curé de la paroisse, un vieux +professeur de Noël et le frère de Mme Gerdy, colonel en retraite. + +Quand ces trois visiteurs se trouvaient réunis, ce qui arrivait +rarement, on jouait au boston. Les autres soirs, on faisait une partie +de piquet ou d'impériale. Noël ne restait guère au salon. Il s'enfermait +après le dîner dans son cabinet, indépendant ainsi que sa chambre de +l'appartement de sa mère, et se plongeait dans les dossiers. On savait +qu'il travaillait très avant dans la nuit. Souvent l'hiver sa lampe ne +s'éteignait qu'au petit jour. + +La mère et le fils ne vivaient absolument que l'un pour l'autre. Tous +ceux qui les connaissaient se plaisaient à le répéter. + +On aimait, on honorait Noël pour les soins qu'il donnait à sa mère, pour +son absolu dévouement filial, pour les sacrifices que, supposait-on, il +s'imposait en vivant, à son âge, comme un vieillard. On se plaisait dans +la maison à opposer la conduite de ce jeune homme si grave à celle du +père Tabaret, cet incorrigible roquentin[2], ce galantin à perruque. + +Quant à Mme Gerdy, elle ne voyait que son fils en ce monde. Son amour +à la longue était devenu comme un culte. En Noël, elle pensait +reconnaître toutes les perfections, toutes les beautés physiques et +morales. Il lui paraissait d'une essence pour ainsi dire supérieure à +celle des autres créatures de Dieu. Parlait-il?... elle se taisait et +écoutait. Un mot de lui était un ordre. Ses avis, elle les recevait +comme des décrets de la Providence même. Soigner son fils, étudier ses +goûts, deviner ses désirs, l'entretenir dans une tiède atmosphère de +tendresse, telle était son existence. Elle était mère. + +--Madame Gerdy est-elle visible? demanda le père Tabaret à la bonne qui +lui ouvrit. + +Et, sans attendre la réponse, il entra comme chez lui en homme sûr que +sa présence ne saurait être importune et doit être agréable. + +Une seule bougie éclairait le salon et il n'était pas dans son ordre +accoutumé. Le guéridon à dessus de marbre, toujours placé au milieu de +la pièce, avait été roulé dans un coin. Le grand fauteuil de Mme +Gerdy se trouvait près de la fenêtre. Un journal déplié était tombé sur +le tapis. + +Le volontaire de la police vit tout cela d'un coup d'oeil. + +--Serait-il arrivé quelque accident? demanda-t-il à la bonne. + +--Ne m'en parlez pas, monsieur, nous venons d'avoir une peur... oh! mais +une peur... + +--Qu'est-ce? dites vite?... + +--Vous savez que madame est très souffrante depuis un mois... Elle ne +mange pour ainsi dire plus. Ce matin même, elle m'avait dit... + +--Bien! bien! mais ce soir? + +--Après son dîner, madame est venue au salon comme à l'ordinaire. Elle +s'est assise et a pris un des journaux de monsieur Noël. À peine +a-t-elle eu commencé à lire, qu'elle a poussé un grand cri, un cri +horrible. Nous sommes accourus; madame était tombée sur le tapis, comme +morte. Monsieur Noël l'a prise dans ses bras et l'a portée dans sa +chambre. Je voulais aller chercher le médecin; monsieur m'a dit que ce +n'était pas la peine, qu'il savait ce que c'était. + +--Et comment va-t-elle, maintenant? + +--Elle est revenue. C'est-à-dire je le suppose, car monsieur Noël m'a +fait sortir. Ce que je sais, c'est que tout à l'heure elle parlait, et +très fort même, car je l'ai entendue. Ah! monsieur, c'est tout de même +bien extraordinaire!... + +--Quoi? + +--Ce que madame disait à monsieur. + +--Ah! ah! la belle, ricana le père Tabaret, on écoute donc aux portes? + +--Non, monsieur, je vous jure, mais c'est que madame criait comme une +perdue, elle disait... + +--Ma fille! dit sévèrement le père Tabaret, on entend toujours mal à +travers une porte, demandez plutôt à Manette. + +La servante, toute confuse, voulut se disculper. + +--Assez! assez! fit le bonhomme. Retournez à votre ouvrage. Il est +inutile de déranger monsieur Noël, je l'attendrai très bien ici. + +Et, satisfait de la petite leçon qu'il venait de donner, il ramassa le +journal et s'installa au coin du feu, déplaçant la bougie pour lire plus +à son aise. + +Une minute ne s'était pas écoulée qu'à son tour il bondit sur le +fauteuil et étouffa un cri de surprise et d'effroi instinctif. + +Voici le fait divers qui lui a sauté aux yeux: + +_Un crime horrible vient de plonger dans la consternation le petit +village de La Jonchère. Une pauvre veuve, nommée Lerouge, qui jouissait +de l'estime générale et que tout le pays aimait, a été assassinée dans +sa maison. La justice, aussitôt avertie, s'est transportée sur les +lieux, et tout nous porte à croire que la police est déjà sur les traces +de l'auteur de ce lâche forfait._ + +Tonnerre! se dit le père Tabaret, est-ce que madame Gerdy?... + +Ce ne fut qu'un éclair. Il reprit place dans son fauteuil, tout honteux, +haussant les épaules et murmurant: + +--Ah çà! décidément cette affaire me rend stupide. Je ne vais plus rêver +que de la veuve Lerouge maintenant, je vais la voir partout. + +Cependant une curiosité irraisonnée lui fit parcourir le journal. Il n'y +trouva rien, à l'exception de ces quelques lignes, qui pût justifier et +expliquer un évanouissement, un cri, même la plus légère émotion. + +C'est cependant singulier, cette coïncidence, pensa l'incorrigible +policier. + +Alors seulement il remarqua que le journal était légèrement déchiré vers +le bas et froissé par une main convulsive. Il répéta: + +--C'est bizarre!... + +En ce moment la porte du salon donnant dans la chambre à coucher de +Mme Gerdy s'ouvrit, et Noël parut sur le seuil. Sans doute l'accident +survenu à sa mère l'avait beaucoup ému; il était très pâle et sa +physionomie si calme d'ordinaire accusait un grand trouble. Il parut +surpris de voir le père Tabaret. + +--Ah! cher Noël! s'écria le bonhomme, calmez mon inquiétude, comment va +votre mère? + +--Madame Gerdy va aussi bien que possible. + +--Madame Gerdy? répéta le bonhomme d'un air étonné. Mais il continua: + +--On voit bien que vous avez eu une frayeur horrible... + +--En effet, répondit l'avocat en s'asseyant, je viens d'essuyer une rude +secousse. + +Noël faisait visiblement les plus grands efforts pour paraître calme, +pour écouter le bonhomme et lui répondre. Le père Tabaret, tout à son +inquiétude, ne s'en apercevait aucunement. + +--Au moins, mon cher enfant, demanda-t-il, dites-moi comment cela est +arrivé? + +Le jeune homme hésita un moment, comme s'il se fût consulté. N'étant +sans doute pas préparé à cette question à brûle-pourpoint, il ne savait +quelle réponse faire et délibérait intérieurement. Enfin, il répondit: + +--Madame Gerdy a été comme foudroyée en apprenant là, tout à coup, par +le récit d'un journal, qu'une femme qu'elle aimait vient d'être +assassinée. + +--Bah!... s'écria le père Tabaret. + +Le bonhomme était à ce point stupéfait qu'il faillit se trahir, révéler +ses accointances avec la police. Encore un peu, il s'écriait: «Quoi! +votre mère connaissait la veuve Lerouge!» Par bonheur il se contint. Il +eut plus de peine à dissimuler sa satisfaction, car il était ravi de se +trouver ainsi sans efforts sur la trace du passé de la victime de La +Jonchère. + +--C'était, continua Noël, l'esclave de madame Gerdy. Elle lui était +dévouée corps et âme, elle se serait jetée au feu sur un signe de sa +main. + +--Alors, vous, mon cher ami, vous connaissiez cette brave femme? + +--Je ne l'avais pas vue depuis bien longtemps, répondit Noël dont la +voix semblait voilée par une profonde tristesse, mais je la connais et +beaucoup. Je dois même avouer que je l'aimais tendrement; elle avait été +ma nourrice. + +--Elle!... cette femme!... balbutia le père Tabaret. + +Cette fois il était comme pris d'un étourdissement. La veuve Lerouge, +nourrice de Noël! Il jouait de bonheur. La Providence évidemment le +choisissait pour son instrument et le guidait par la main. Il allait +donc obtenir tous les renseignements qu'une demi-heure avant il +désespérait presque de se procurer. Il restait, devant Noël, muet et +interdit. Cependant il comprit qu'à moins de se compromettre il devait +parler, dire quelque chose. + +--C'est un grand malheur, murmura-t-il. + +--Pour madame Gerdy, je n'en sais rien, répondit Noël d'un air sombre, +mais pour moi c'est un malheur immense. Je suis atteint en plein coeur +par le coup qui a frappé cette pauvre femme. Cette mort, monsieur +Tabaret, anéantit tous mes rêves d'avenir et renverse peut-être mes plus +légitimes espérances. J'avais à me venger de cruels outrages, cette mort +brise mes armes entre mes mains et me réduit au désespoir de +l'impuissance. Ah!... je suis bien malheureux! + +--Vous, malheureux! s'écria le père Tabaret, singulièrement touché de +cette douleur de son cher Noël; au nom du Ciel! que vous arrive-t-il? + +--Je souffre, murmura l'avocat, et bien cruellement. Non seulement +l'injustice ne sera jamais réparée, je le crains, mais encore me voici +livré sans défense aux coups de la calomnie. On pourra dire de moi que +j'ai été un artisan de fourberies, un intrigant ambitieux, sans pudeur +et sans foi. + +Le père Tabaret ne savait que penser. Entre l'honneur de Noël et le +crime de La Jonchère, il ne voyait nul trait d'union possible. Mille +idées troubles et confuses se heurtaient dans son cerveau. + +--Voyons, mon enfant, dit-il, remettez-vous. Est-ce que la calomnie +prendrait jamais sur vous! Du courage, tonnerre! n'avez-vous pas des +amis? Ne suis-je pas là? Ayez confiance, confiez-moi le sujet de votre +chagrin, et c'est bien le diable si, à nous deux... + +L'avocat se leva brusquement, enflammé d'une résolution soudaine. + +--Eh bien! oui, interrompit-il, oui, vous saurez tout. Au fait, je suis +las de porter seul un secret qui m'étouffe. Le rôle que je me suis +imposé m'excède et m'indigne. J'ai besoin d'un ami qui me console. Il me +faut un conseiller dont la voix m'encourage, car on est mauvais juge +dans sa propre cause, et ce crime me plonge dans un abîme d'hésitations. + +--Vous savez, répondit simplement le père Tabaret, que je suis tout à +vous comme si vous étiez mon propre fils. Disposez de moi sans scrupule. + +--Sachez donc, commença l'avocat... Mais non! pas ici. Je ne veux pas +qu'on puisse écouter; passons dans mon cabinet. + + + + +IV + + +Lorsque Noël et le père Tabaret furent assis en face l'un de l'autre +dans la pièce où travaillait l'avocat, une fois la porte soigneusement +fermée, le bonhomme eut une inquiétude. + +--Et si votre mère avait besoin de quelque chose? remarqua-t-il. + +--Si madame Gerdy sonne, répondit le jeune homme d'un ton sec, la +domestique ira voir. + +Cette indifférence, ce froid dédain confondaient le père Tabaret, +habitué aux rapports toujours si affectueux de la mère et du fils. + +--De grâce, Noël, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas dominer par +un mouvement d'irritation. Vous avez eu, je le vois, quelque petite +pique avec votre mère, vous l'aurez oubliée demain. Quittez donc ce ton +glacial que vous prenez en parlant d'elle. Pourquoi cette affectation à +l'appeler madame Gerdy? + +--Pourquoi? répondit l'avocat d'une voix sourde, pourquoi?... + +Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son cabinet, et +revenant se placer près du bonhomme, il dit: + +--Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n'est pas ma mère. + +Cette phrase tomba comme un coup de bâton sur la tête du vieux policier. +Il fut étourdi. + +--Oh! fit-il de ce ton qu'on prend pour repousser une proposition +impossible... Oh! songez-vous à ce que vous dites, mon enfant? Est-ce +croyable, est-ce vraisemblable? + +--Oui! c'est invraisemblable, répondit Noël avec une certaine emphase +qui lui était habituelle, c'est incroyable, et cependant c'est vrai. +C'est-à-dire que depuis trente-trois ans, depuis ma naissance, cette +femme joue la plus merveilleuse et la plus indigne des comédies au +profit de son fils, car elle a un fils, et à mon détriment à moi. + +--Mon ami..., voulut commencer le père Tabaret, qui dans le lointain de +cette révélation entrevoyait le fantôme de la veuve Lerouge. + +Mais Noël ne l'écoutait pas et semblait à peine en état de l'entendre. +Ce garçon si froid et si réservé, si «en dedans», ne contenait plus sa +colère. Au bruit de ses propres paroles, il s'animait comme un bon +cheval au son des grelots de ses harnais. + +--Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement trompé que +moi et plus misérablement pris pour dupe! Et moi qui aimais cette femme, +qui ne savais quels témoignages d'affection lui prodiguer, qui lui +sacrifiais ma jeunesse! Comme elle a dû rire de moi! Son infamie date du +moment où, pour la première fois, elle m'a pris sur ses genoux. Et +jusqu'à ces jours passés, elle a soutenu, sans une heure de défaillance, +son exécrable rôle. Son amour pour moi, hypocrisie! son dévouement, +fausseté! ses caresses, mensonge! Et je l'adorais! Ah! que ne puis-je +lui reprendre tous les baisers que je lui donnais en échange de ses +baisers de Judas. Et pourquoi cet héroïsme de fourberies, tant de soin, +tant de duplicité? Pour me trahir plus sûrement, pour me dépouiller, me +voler, pour donner à son bâtard tout ce qui m'appartient, à moi: mon +nom, un grand nom; ma fortune, une fortune immense... + +Nous brûlons, pensait Tabaret, en qui se révélait le collaborateur de +Gévrol. + +Tout haut il dit: + +--C'est bien grave, tout ce que vous dites là, cher Noël, c'est +terriblement grave. Il faut supposer à madame Gerdy une audace et une +habileté qu'on trouve rarement réunies chez une femme. Elle a dû être +aidée, conseillée, poussée, peut-être. Quels ont été ses complices? elle +ne pouvait agir seule. Son mari lui-même... + +--Son mari! interrompit l'avocat avec un rire amer. Ah! vous avez donné +dans le veuvage, vous aussi! Non, il n'y avait pas de mari: feu Gerdy +n'a jamais existé. J'étais bâtard, cher monsieur Tabaret; très bâtard: +Noël, fils de la fille Gerdy et de père inconnu. + +--Seigneur! s'écria le bonhomme, c'est pour cela que votre mariage avec +mademoiselle Levernois n'a pu se faire il y a quatre ans? + +--Oui, c'est pour cela, mon vieil ami. Et que de malheurs il évitait ce +mariage avec une jeune fille que j'aimais! Pourtant, je n'en ai pas +voulu, alors, à celle que j'appelais ma mère. Elle pleurait, elle +s'accusait, elle se désolait, et moi, naïf, je la consolais de mon +mieux, je séchais ses larmes, je l'excusais à ses propres yeux. Non, il +n'y avait pas de mari... Est-ce que les femmes comme elle ont des maris! +Elle était la maîtresse de mon père, et le jour où il a été rassasié +d'elle, il l'a quittée en lui jetant trois cent mille francs, le prix +des plaisirs qu'elle lui donnait. + +Noël aurait continué longtemps sans doute ses déclarations furibondes. +Le père Tabaret l'arrêta. Le bonhomme sentait venir une histoire de tout +point semblable à celle qu'il avait imaginée, et l'impatience vaniteuse +de savoir s'il avait deviné lui faisait presque oublier de s'apitoyer +sur les infortunes de Noël. + +--Cher enfant, dit-il, ne nous égarons pas. Vous me demandez un conseil? +Je suis peut-être le seul à pouvoir vous le donner bon. Allons donc au +but. Comment avez-vous appris cela? Avez-vous des preuves? où +sont-elles? + +Le ton décidé du bonhomme aurait dû éveiller l'attention de Noël. Mais +il n'y prit pas garde. Il n'avait pas le loisir de s'arrêter à +réfléchir. Il répondit donc: + +--Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette découverte au +hasard. J'ai des preuves morales importantes, mais ce ne sont que des +preuves morales. Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les rendait +décisives. Ce mot, elle ne peut plus le prononcer puisqu'on l'a tuée, +mais elle me l'avait dit à moi. Maintenant, madame Gerdy niera tout, je +la connais; la tête sur le billot elle nierait. Mon père sans doute se +tournera contre moi... Je suis sûr, j'ai des preuves, ce crime rend +vaine ma certitude et frappe mes preuves de nullité. + +--Expliquez-moi bien tout, reprit après un moment de réflexion le père +Tabaret, tout, vous m'entendez bien. Les vieux sont quelquefois de bon +conseil. Nous aviserons après. + +--Il y a trois semaines, commença Noël, ayant besoin de quelques titres +anciens, j'ouvris pour les chercher le secrétaire de madame Gerdy. +Involontairement je dérangeai une tablette: des papiers tombèrent de +droite et de gauche et un paquet de lettres me sauta en plein visage. Un +instinct machinal que je ne saurais expliquer me poussa à dénouer cette +correspondance, et, poussé par une invincible curiosité, je lus la +première lettre qui me tomba sous la main. + +--Vous avez eu tort, opina le père Tabaret. + +--Soit; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j'étais sûr que cette +correspondance était de mon père, dont madame Gerdy, malgré mes prières, +m'avait toujours caché le nom. Vous devez comprendre quelle fut mon +émotion. Je m'emparai du paquet, je vins me renfermer ici, et je dévorai +d'un bout à l'autre cette correspondance. + +--Et vous en êtes cruellement puni, mon pauvre enfant! + +--C'est vrai, mais à ma place qui donc eût résisté? Cette lecture m'a +navré, et c'est elle qui m'a donné la preuve de ce que je viens de vous +dire. + +--Au moins avez-vous conservé ces lettres? + +--Je les ai là, monsieur Tabaret, répondit Noël, et comme pour me donner +un avis en connaissance de cause vous devez savoir, je vais vous les +lire. + +L'avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit jouer dans le fond un +ressort imperceptible, et d'une cachette pratiquée dans l'épaisseur de +la tablette supérieure, il retira une liasse de lettres. + +--Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je vous ferai grâce de tous +les détails insignifiants, détails qui, cependant, ajoutent leur poids +au reste. Je vais prendre seulement les faits importants et qui ont +trait directement à l'affaire. + +Le père Tabaret se tassa dans un fauteuil, brûlant de la fièvre de +l'attente. Son visage et ses yeux exprimaient la plus ardente attention. + +Après un triage qui dura assez longtemps, l'avocat choisit une lettre et +commença sa lecture, d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme, mais +qui tremblait par moments: + +_Ma Valérie bien-aimée,_ + +--Valérie, fit-il, c'est madame Gerdy. + +--Je sais, je sais, ne vous interrompez pas. + +Noël reprit donc: + +_Ma Valérie bien-aimée,_ + +_Aujourd'hui est un beau jour. Ce matin j'ai reçu ta lettre chérie, je +l'ai couverte de baisers, je l'ai relue cent fois, et maintenant elle +est allée rejoindre les autres, là, sur mon coeur. Cette lettre, ô mon +amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne t'étais donc pas trompée, +c'était donc vrai! Le Ciel enfin propice couronne notre flamme. Nous +aurons un fils._ + +_J'aurai un fils de ma Valérie adorée, sa vivante image. Oh! pourquoi +sommes-nous séparés par une distance immense? Que n'ai-je des ailes pour +voler à tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de la plus douce +volupté! Non! jamais comme en ce moment je n'ai maudit l'union fatale +qui m'a été imposée par une famille inexorable et que mes larmes n'ont +pu attendrir. Je ne puis m'empêcher de haïr cette femme qui, malgré moi, +porte mon nom, innocente victime cependant de la barbarie de nos +parents. Et pour comble de douleurs, elle va aussi me rendre père. Qui +dira ma douleur lorsque j'envisage l'avenir de ces deux enfants?_ + +_L'un, le fils de l'objet de ma tendresse, n'aura ni père ni famille, ni +même un nom, puisqu'une loi faite pour désespérer les âmes sensibles +m'empêche de le reconnaître. Tandis que l'autre, celui de l'épouse +détestée, par le seul fait de sa naissance, se trouvera riche, noble, +entouré d'affections et d'hommages, avec un grand état dans le monde. Je +ne puis soutenir la pensée de cette terrible injustice. Qu'imaginer pour +la réparer? Je n'en sais rien, mais sois sûre que je la réparerai. C'est +au tant désiré, au plus chéri, au plus aimé que doit revenir la +meilleure part, et elle lui reviendra, je le veux._ + +--D'où est datée cette lettre? demanda le père Tabaret, que le style +devait fixer au moins sur un point. + +--Voyez, répondit Noël. + +Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut: _Venise, décembre 1828_. + +--Vous sentez, reprit l'avocat, toute l'importance de cette première +lettre. Elle est comme l'exposition rapide qui établit les faits. Mon +père, marié malgré lui, adore sa maîtresse et déteste sa femme. Toutes +deux se trouvent enceintes en même temps, et ses sentiments au sujet des +deux enfants qui vont naître ne sont pas fardés. Sur la fin, on voit +presque poindre l'idée que plus tard il ne craindrait pas de mettre à +exécution, au mépris de toutes les lois divines et humaines... + +Il commençait presque une sorte de plaidoyer; le père Tabaret +l'interrompit. + +--Ce n'est pas la peine de développer, dit-il. Dieu merci! ce que vous +lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille matière, +je suis simple comme le serait un juré; pourtant, je comprends +admirablement. + +--Je passe plusieurs lettres, reprit Noël, et j'arrive à celle-ci, du 23 +janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses complètement +étrangères à ce qui nous occupe. Pourtant j'y trouve deux passages qui +attestent le travail lent et continu de la pensée de mon père: + +_Les destins, plus puissants que ma volonté, m'enchaînent en ce pays, +mais mon âme est près de toi, ô ma Valérie. Sans cesse ma pensée se +repose sur le gage adoré de notre amour qui tressaille dans ton sein. +Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement précieux. C'est +l'amant, c'est le père qui te parle. La dernière page de ta réponse me +perce le coeur: N'est-ce pas me faire injure que de t'inquiéter du sort +de notre enfant? Ô Dieu puissant! elle m'aime, elle me connaît, et elle +s'inquiète!_ + +--Je saute, dit Noël, deux pages de passion pour m'arrêter à ces +quelques lignes de la fin: + +_La grossesse de la comtesse est de plus en plus pénible. Épouse +infortunée! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble deviner +les motifs de ma tristesse et de ma froideur. À sa soumission timide, à +son inaltérable douceur on croirait qu'elle cherche à se faire pardonner +notre union. Créature sacrifiée! Elle aussi, peut-être, avant d'être +traînée à l'autel, avait donné son coeur. Nos destinées seraient +pareilles. Ton bon coeur me pardonnera ma pitié._ + +--Celle-là était ma mère, fit l'avocat d'une voix frémissante. Une +sainte! Et on demande pardon de la pitié qu'elle inspire... Pauvre +femme! + +Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et ajouta: + +--Elle est morte! + +En dépit de son impatience le père Tabaret n'osa souffler mot. Il +ressentait d'ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune ami et +la respectait. Après un assez long silence, Noël releva la tête et +reprit la correspondance. + +--Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des +préoccupations de mon père pour son bâtard. Je les laisse pourtant de +côté. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, écrite de Rome, le 5 +mars 1829: + +_Mon fils, notre fils! Voilà mon plus cruel et mon unique souci. Comment +lui assurer l'avenir que je rêve pour lui? Les grands seigneurs +d'autrefois n'avaient pas ces malheureuses préoccupations. Jadis, je +serais allé trouver le roi, qui d'un mot aurait fait à l'enfant un état +dans le monde. Aujourd'hui le roi, qui gouverne avec peine des sujets +révoltés, ne peut plus rien. La noblesse a perdu ses droits, et les plus +gens de bien sont traités comme les derniers des manants._ + +--Plus bas, maintenant, je vois: + +_Mon coeur aime à se figurer ce que sera notre fils. De sa mère, il aura +l'âme, l'esprit, la beauté, les grâces, toutes les séductions. Il +tiendra de son père la fierté, la vaillance, les sentiments des grandes +races. Que sera l'autre? Je tremble en y songeant. La haine ne peut +engendrer que des monstres. Dieu réserve la force et la beauté pour les +enfants conçus au milieu des transports de l'amour._ + +--Le monstre, c'est moi! fit l'avocat avec une sorte de rage concentrée. +Tandis que l'autre... Mais laissons là, n'est-ce pas, ces préliminaires +d'une action atroce. Je n'ai voulu jusqu'ici que vous montrer +l'aberration de la passion de mon père; nous arrivons au but. + +Le père Tabaret s'étonnait des ardeurs de cet amour dont Noël remuait +les cendres. Peut-être le sentait-il plus vivement sous ces expressions +qui lui rappelaient sa jeunesse. Il comprenait combien doit être +irrésistible l'entraînement d'une telle passion. Il tremblait de +deviner. + +--Voici, reprit Noël en agitant un papier, non plus une de ces épîtres +interminables dont je vous ai détaché de courts fragments, mais un +simple billet. Il est du commencement de mai et porte le timbre de +Venise. Il est laconique et néanmoins décisif. + +_Chère Valérie_, + +_Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possible, sur l'époque +probable de ta délivrance. J'attends ta réponse avec une anxiété que tu +comprendrais, si tu pouvais deviner mes projets au sujet de notre +enfant!_ + +--Je ne sais, reprit Noël, si madame Gerdy comprit; toujours est-il +qu'elle dut répondre immédiatement, car voici ce qu'écrit mon père à la +date du 14: + +_Ta réponse, ô ma chérie, est telle, qu'à peine je l'osais espérer. Le +projet que j'ai conçu est maintenant réalisable. Je commence à goûter un +peu de calme et de sécurité. Notre fils portera mon nom, je ne serai pas +obligé de me séparer de lui. Il sera élevé près de moi, dans mon hôtel, +sous mes yeux, sur mes genoux, dans mes bras. Aurai-je assez de force +pour ne pas succomber à cet excès de félicité?_ + +_J'ai une âme pour la douleur, en aurai-je une pour la joie? Ô femme +adorée, ô enfant précieux, ne craignez rien, mon coeur est assez vaste +pour vous deux! Je pars demain pour Naples, d'où je t'écrirai +longuement. Quoi qu'il arrive, dussé-je sacrifier les intérêts puissants +qui me sont confiés, je serai à Paris pour l'heure solennelle. Ma +présence doublera ton courage, la puissance de mon amour diminuera tes +douleurs..._ + +--Je vous demande pardon de vous interrompre, Noël, dit le père Tabaret; +savez-vous quels graves motifs retenaient votre père à l'étranger? + +--Mon père, mon vieil ami, répondit l'avocat, était en dépit de son âge +un des amis, un des confidents de Charles X, et il avait été chargé par +lui d'une mission secrète en Italie. Mon père est le comte Rhéteau de +Commarin. + +--Peste! fit le bonhomme... et entre ses dents, comme pour mieux graver +ce nom dans sa mémoire, il répéta plusieurs fois: Rhéteau de Commarin. + +Noël se taisait. Après avoir paru tout faire pour dominer son +ressentiment, il semblait accablé comme s'il eût pris la détermination +de ne rien tenter pour réparer le coup qui l'atteignait. + +--Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon père était donc à Naples. +C'est là que lui, un homme prudent, sensé, un digne diplomate, un +gentilhomme, il ose, dans l'égarement d'une passion insensée, confier au +papier le plus monstrueux des projets. Écoutez bien: + +_Mon adorée_, + +_C'est Germain, mon vieux valet de chambre, qui te remettra cette +lettre. Je le dépêche en Normandie, chargé de la plus délicate des +commissions. C'est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier +absolument._ + +_Le moment est venu de te dévoiler mes projets touchant mon fils. Dans +trois semaines au plus tard je serai à Paris. Si mes prévisions ne sont +pas déçues, la comtesse et toi devez accoucher en même temps. Trois ou +quatre jours d'intervalle ne peuvent rien changer à mon dessein. Voici +ce que j'ai résolu:_ + +_Mes deux enfants sont confiés à deux nourrices de N..., où sont situées +presque toutes mes propriétés. Une de ces femmes, dont Germain répond, +et vers laquelle je l'envoie, sera dans nos intérêts. C'est à cette +confidente que sera remis notre fils, Valérie. Ces deux femmes +quitteront Paris le même jour, Germain accompagnant celle qui sera +chargée du fils de la comtesse._ + +_Un accident, arrangé à l'avance, forcera ces deux femmes à passer une +nuit en route. Un hasard combiné par Germain les contraindra de coucher +dans la même auberge, dans la même chambre._ + +_Pendant la nuit, notre nourrice, à nous, changera les enfants de +berceau._ + +_J'ai tout prévu, ainsi que je te l'expliquerai, et toutes les +précautions sont prises pour que ce secret ne puisse nous échapper. +Germain est chargé, à son passage à Paris, de commander deux layettes +exactement, absolument semblables. Aide-le de tes conseils._ + +_Ton coeur maternel, ma douce Valérie, va peut-être saigner à l'idée +d'être privée des innocentes caresses de ton enfant. Tu te consoleras en +songeant au sort que lui assurera ton sacrifice. Quels prodiges de +tendresse lui pourraient servir autant que cette réparation! Quant à +l'autre, je connais ton âme tendre, tu le chériras. Ne sera-ce pas +m'aimer encore et me le prouver? D'ailleurs, il ne saurait être à +plaindre. Ne sachant rien, il n'aura rien à regretter; et tout ce que la +fortune peut procurer ici-bas, il l'aura._ + +_Ne me dis pas que ce que je veux tenter est coupable. Non, ma +bien-aimée, non. Pour que notre plan réussisse, il faut un tel concours +de circonstances si difficiles à accéder; tant de coïncidences +indépendantes de notre volonté, que, sans la protection évidente de la +Providence, nous devons échouer. Si donc le succès couronne nos voeux, +c'est que le Ciel sera pour nous. J'espère._ + +--Voilà ce que j'attendais, murmura le père Tabaret. + +--Et le malheureux! s'écria Noël, ose invoquer la Providence! Il lui +faut Dieu pour complice! + +--Mais, demanda le bonhomme, comment votre mère... pardon, je veux dire: +comment madame Gerdy prit-elle cette proposition? + +--Elle paraît l'avoir repoussée d'abord, car voici une vingtaine de +pages employées par le comte à la persuader, à la décider. Oh! cette +femme!... + +--Voyons, mon enfant, dit doucement le père Tabaret, essayons de n'être +pas trop injuste. Vous semblez ne vous en prendre, n'en vouloir qu'à +madame Gerdy. De bonne foi! le comte bien plus qu'elle me paraît mériter +votre colère... + +--Oui, interrompit Noël, avec une certaine violence; oui, le comte est +coupable, très coupable! Il est l'auteur de la machination infâme, et +pourtant je ne me sens pas de haine contre lui. Il a commis un crime, +mais il a une excuse: la passion. Mon père, d'ailleurs, ne m'a pas +trompé, comme cette misérable femme, à toutes les minutes, pendant +trente ans. Enfin, monsieur de Commarin a été si cruellement puni, qu'à +cette heure je ne puis que lui pardonner et le plaindre. + +--Ah! il a été puni? interrogea le bonhomme. + +--Oui, affreusement, vous le reconnaîtrez: mais laissez-moi poursuivre. +Vers la fin du mois de mai, vers les premiers jours de juin plutôt, le +comte dut arriver à Paris, car la correspondance cesse. Il revit madame +Gerdy et les dernières dispositions du complot furent arrêtées. Voici un +billet qui enlève à cet égard toute incertitude. Le comte, ce jour-là, +était de service aux Tuileries et ne pouvait quitter son poste. Il a +écrit dans le cabinet même du roi, sur du papier du roi. Voyez les +armes. Le marché est conclu et la femme qui consent à être l'instrument +des projets de mon père est à Paris. Il prévient sa maîtresse: + +_Chère Valérie_, + +_Germain m'annonce l'arrivée de la nourrice de ton fils, de notre fils. +Elle se présentera chez toi dans la journée. On peut compter sur elle; +une magnifique récompense nous répond de sa discrétion. Cependant, ne +lui parle de rien. On lui a donné à entendre que tu ignores tout. Je +veux rester seul chargé de la responsabilité des faits, c'est plus +prudent. Cette femme est de N... Elle est née sur nos terres et en +quelque sorte dans notre maison. Son mari est un brave et honnête marin; +elle s'appelle Claudine Lerouge._ + +_Du courage, ô ma bien-aimée! Je te demande le plus grand sacrifice +qu'un amant puisse attendre d'une mère. Le Ciel, tu n'en doutes plus, +nous protège. Tout dépend désormais de notre habileté et de notre +prudence, c'est-à-dire que nous réussirons._ + +Sur un point, au moins, le père Tabaret se trouvait suffisamment +éclairé; les recherches sur le passé de la veuve Lerouge devenaient un +jeu. Il ne put retenir un «enfin!» de satisfaction qui échappa à Noël. + +--Ce billet, reprit l'avocat, clôt la correspondance du comte... + +--Quoi! répondit le bonhomme, vous ne possédez plus rien? + +--J'ai encore dix lignes écrites bien des années plus tard, et qui +certes ont leur poids, mais qui enfin ne sont toujours qu'une preuve +morale. + +--Quel malheur! murmura le père Tabaret. + +Noël replaça sur son bureau les lettres qu'il tenait à la main, et se +retournant vers son vieil ami il le regarda fixement. + +--Supposez, prononça-t-il lentement et en appuyant sur chaque syllabe, +supposez que tous mes renseignements s'arrêtent ici. Admettez pour un +moment que je ne sais rien de plus que ce que vous savez... Quel est +votre avis? + +Le père Tabaret fut quelques minutes sans répondre. Il évaluait les +probabilités résultant des lettres de M. de Commarin. + +--Pour moi, dit-il enfin, en mon âme et conscience, vous n'êtes pas le +fils de madame Gerdy. + +--Et vous avez raison, reprit l'avocat avec force. Vous pensez bien, +n'est-ce pas, que je suis allé trouver Claudine. Elle m'aimait, cette +pauvre femme qui m'avait donné son lait; elle souffrait de l'injustice +horrible dont elle me savait victime. Faut-il le dire, l'idée de sa +complicité la tourmentait; c'était un remords trop lourd pour sa +vieillesse. Je l'ai vue, je l'ai interrogée, elle a tout avoué. Le plan +du comte, simplement et merveilleusement conçu, réussit sans effort. +Trois jours après ma naissance, tout était consommé: j'étais, moi, +pauvre et chétif enfant, trahi, dépossédé, dépouillé par mon protecteur +naturel, par mon père! Pauvre Claudine! Elle m'avait promis son +témoignage pour le jour où je voudrais rentrer dans mes droits! + +--Et elle est morte emportant son secret! murmura le bonhomme d'un ton +de regret. + +--Peut-être! répondit Noël; j'ai encore un espoir. Claudine possédait +plusieurs lettres qui lui avaient été écrites autrefois, soit par le +comte, soit par madame Gerdy, lettres imprudentes et explicites. On les +retrouvera, sans doute, et leur production serait décisive. Je les ai +tenues entre mes mains, ces lettres, je les ai lues; Claudine voulait +absolument me les confier; que ne les ai-je prises! + +Non! il n'y avait plus d'espoir de ce côté, et le père Tabaret le savait +mieux que personne. + +C'est à ces lettres, sans doute, qu'en voulait l'assassin de La +Jonchère. Il les avait trouvées et les avait brûlées avec les autres +papiers, dans le petit poêle. Le vieil agent volontaire commençait à +comprendre. + +--Avec tout cela, dit-il, d'après ce que je sais de vos affaires, que je +connais comme les miennes, il me semble que le comte n'a guère tenu les +éblouissantes promesses de fortune qu'il faisait pour vous à madame +Gerdy. + +--Il ne les a même pas tenues du tout, mon vieil ami. + +--Ça, par exemple! s'écria le bonhomme indigné, c'est plus infâme encore +que tout le reste. + +--N'accusez pas mon père, répondit gravement Noël. Sa liaison avec +madame Gerdy dura longtemps encore. Je me souviens d'un homme aux +manières hautaines qui parfois venait me voir au collège, et qui ne +pouvait être que le comte. Mais la rupture vint. + +--Naturellement, ricana le père Tabaret, un grand seigneur... + +--Attendez pour juger, interrompit l'avocat, monsieur de Commarin eut +ses raisons. Sa maîtresse le trompait, il le sut, et rompit justement +indigné. Les dix lignes dont je vous parlais sont celles qu'il écrivit +alors. + +Noël chercha assez longtemps parmi les papiers épars sur la table et +enfin choisit une lettre plus fanée et plus froissée que les autres. À +l'usure des plis on devinait qu'elle avait été lue et relue bien des +fois. Les caractères mêmes étaient en partie effacés. + +--Voici, dit-il d'un ton amer; madame Gerdy n'est plus la Valérie +adorée. + +_Un ami cruel comme les vrais amis m'a ouvert les yeux. J'ai douté. Vous +avez été surveillée, et aujourd'hui malheureusement je n'ai plus de +doutes. Vous, Valérie, vous à qui j'ai donné plus que ma vie, vous me +trompez, et vous me trompez depuis bien longtemps! Malheureuse! je ne +suis plus certain d'être le père de votre enfant!_ + +--Mais ce billet est une preuve! s'écria le père Tabaret, une preuve +irrécusable. Qu'importerait au comte le doute ou la certitude de sa +paternité, s'il n'avait sacrifié son fils légitime à son bâtard. Oui, +vous me l'aviez dit, il a subi un rude châtiment. + +--Madame Gerdy, reprit Noël, essaya de se justifier. Elle écrivit au +comte; il lui renvoya ses lettres sans les ouvrir. Elle voulut le voir, +elle ne put parvenir jusqu'à lui. Puis elle se lassa de ses tentatives +inutiles. Elle comprit que tout était bien fini le jour où l'intendant +du comte lui apporta pour moi un titre de rente de quinze mille francs. +Le fils avait pris ma place, la mère me ruinait... + +Trois ou quatre coups légers frappés à la porte du cabinet +interrompirent Noël. + +--Qui est là? demanda-t-il sans se déranger. + +--Monsieur, dit à travers la porte la voix de la domestique, madame +voudrait vous parler. + +L'avocat parut hésiter. + +--Allez, mon enfant, conseilla le père Tabaret, ne soyez pas +impitoyable, il n'y a que les dévots qui aient ce droit-là. + +Noël se leva avec une visible répugnance et passa chez Mme Gerdy. + +Pauvre garçon, pensait le père Tabaret resté seul, quelle découverte +fatale, et comme il doit souffrir! Un si noble jeune homme, un si brave +coeur! Dans son honnêteté candide, il ne soupçonne même pas d'où part le +coup. Par bonheur, j'ai de la clairvoyance pour deux, et c'est au moment +où il désespère que je suis sûr, moi, de lui faire rendre justice. Grâce +à lui, me voici sur la voie. Un enfant devinerait la main qui a frappé. +Seulement, comment cela est-il arrivé? Il va me l'apprendre sans s'en +douter. Ah! si j'avais une de ces lettres pour vingt-quatre heures! +C'est qu'il doit savoir son compte... D'un autre côté, en demander une, +avouer mes relations avec la préfecture... Mieux vaut en prendre une, +n'importe laquelle, uniquement pour comparer l'écriture. + +Le père Tabaret achevait à peine de faire disparaître une de ces lettres +dans les profondeurs de sa poche lorsque l'avocat reparut. + +C'était un de ces hommes au caractère fortement trempé, dont les +ressorts plient sans rompre jamais. Il était fort, s'étant depuis +longtemps exercé à la dissimulation, cette indispensable armure des +ambitieux. + +Rien, lorsqu'il revint, ne pouvait trahir ce qui s'était passé entre +Mme Gerdy et lui. Il était froid et calme absolument comme pendant +ses consultations, lorsqu'il écoutait les interminables histoires de ses +clients. + +--Eh bien! demanda le père Tabaret, comment va-t-elle? + +--Plus mal, répondit Noël. Maintenant elle a le délire et ne sait ce +qu'elle dit. Elle vient de m'accabler des injures les plus atroces et de +me traiter comme le dernier des hommes! Je crois positivement qu'elle +devient folle. + +--On le deviendrait à moins, murmura le bonhomme, et je pense que vous +devriez faire appeler le médecin. + +--Je viens de l'envoyer chercher. + +L'avocat s'était assis devant son bureau et remettait en ordre, suivant +leurs dates, les lettres éparpillées. Il ne semblait plus se souvenir de +l'avis demandé à son vieil ami; il ne paraissait nullement disposé à +renouer l'entretien interrompu. Ce n'était pas l'affaire du père +Tabaret. + +--Plus je songe à votre histoire, mon cher Noël, commença-t-il, plus +elle me surprend. Je ne sais en vérité quel parti je prendrais, ni à +quoi je me résoudrais à votre place. + +--Oui, mon ami, murmura tristement l'avocat, il y a là de quoi confondre +des expériences plus profondes encore que la vôtre. + +Le vieux policier réprima difficilement le fin sourire qui lui montait +aux lèvres. + +--Je le confesse humblement, dit-il, prenant plaisir à charger son air +de niaiserie, mais vous, qu'avez-vous fait? Votre premier mouvement a dû +être de demander une explication à madame Gerdy? + +Noël eut un tressaillement que ne remarqua pas le père Tabaret, tout +préoccupé du tour qu'il voulait donner à la conversation. + +--C'est par là, répondit-il, que j'ai commencé. + +--Et que vous a-t-elle dit? + +--Que pouvait-elle dire? N'était-elle pas accablée d'avance? + +--Quoi! elle n'a pas essayé de se disculper? + +--Si! elle a tenté l'impossible. Elle a prétendu m'expliquer cette +correspondance, elle m'a dit... Eh! sais-je ce qu'elle m'a dit? des +mensonges, des absurdités, des infamies... + +L'avocat avait achevé de ramasser les lettres, sans s'apercevoir du vol. +Il les lia soigneusement et les replaça dans le tiroir secret de son +bureau. + +--Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant son bureau comme si le +mouvement eût pu calmer sa colère, oui, elle a entrepris de me donner le +change. Comme c'était aisé, avec les preuves que je tiens! C'est qu'elle +adore son fils, et à l'idée qu'il pouvait être forcé de me restituer ce +qu'il m'a volé, son coeur se brisait. Et moi, imbécile, sot, lâche, qui +dans le premier moment avais presque envie de ne lui parler de rien, je +me disais: il faut pardonner, elle m'a aimé, après tout... Aimé? non. +Elle me verrait souffrir les plus horribles tortures sans verser une +larme, pour empêcher un seul cheveu de tomber de la tête de son fils. + +--Elle a probablement averti le comte, objecta le père Tabaret, +poursuivant son idée. + +--C'est possible. Sa démarche, en ce cas, aura été inutile; le comte est +absent de Paris depuis plus d'un mois et on ne l'attend guère qu'à la +fin de la semaine. + +--Comment savez-vous cela? + +--J'ai voulu voir le comte mon père, lui parler... + +--Vous? + +--Moi. Pensez-vous donc que je ne réclamerai pas? Vous imaginez-vous +que, volé, dépouillé, trahi, je n'élèverai pas la voix? Quelle +considération m'engagerait donc à me taire? qui ai-je à ménager? J'ai +des droits, je les ferai valoir. Que trouvez-vous à cela de surprenant? + +--Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous êtes allé chez monsieur de +Commarin? + +--Oh! je ne m'y suis pas résolu immédiatement, continua Noël. Ma +découverte m'avait fait presque perdre la tête. J'avais besoin de +réfléchir. Mille sentiments divers et opposés m'agitaient. Je voulais et +je ne voulais pas, la fureur m'aveuglait et je manquais de courage; +j'étais indécis, flottant, égaré. Le bruit que peut causer cette affaire +m'épouvantait. Je désirais, je désire mon nom, cela est certain. Mais, à +la veille de le reprendre, je ne voudrais pas le salir. Je cherchais un +moyen de tout concilier à bas bruit, sans scandale. + +--Enfin, vous vous êtes décidé? + +--Oui, après quinze jours d'angoisse. Ah! que j'ai souffert tout ce +temps! J'avais abandonné toutes mes affaires, rompu avec le travail. Le +jour, par des courses insensées, je cherchais à briser mon corps, +espérant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts inutiles! Depuis que +j'ai trouvé ces lettres, je n'ai pas dormi une heure. + +De temps à autre, le père Tabaret tirait sournoisement sa montre. +Monsieur le juge d'instruction sera couché, pensait-il. + +--Enfin, un matin, continua Noël, après une nuit de rage, je me dis +qu'il fallait en finir. J'étais dans l'état désespéré de ces joueurs +qui, après des pertes successives, jettent sur le tapis ce qui leur +reste pour le risquer d'un coup. Je pris mon coeur à deux mains, +j'envoyai chercher une voiture et je me fis conduire à l'hôtel Commarin. + +Le vieux policier laissa échapper un soupir de satisfaction. + +--C'est un des plus magnifiques hôtels du faubourg Saint-Germain, mon +vieil ami; une demeure princière, digne d'un grand seigneur vingt fois +millionnaire, presque un palais. On entre d'abord dans une cour vaste. À +droite et à gauche sont les écuries où piaffent vingt chevaux de prix, +les remises et les communs. Au fond, s'élève la façade de l'hôtel, +majestueux et sévère avec ses fenêtres immenses et son double perron de +marbre. Derrière, s'étend un grand jardin, je devrais dire un parc, +ombragé par les plus vieux arbres peut-être qui soient à Paris. + +Cette description enthousiaste contrariait vivement le père Tabaret. +Mais qu'y faire, comment presser Noël? Un mot indiscret pouvait éveiller +ses soupçons, lui révéler qu'il parlait non à un ami, mais au +collaborateur de Gévrol. + +--On vous a donc fait visiter l'hôtel? demanda-t-il. + +--Non, je l'ai visité moi-même. Depuis que je me sais le seul héritier +des Rhéteau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle famille. J'ai +étudié son histoire à la bibliothèque; c'est une noble histoire. Le +soir, la tête en feu, j'allais rôder autour de la demeure de mes pères. +Ah! vous ne pouvez comprendre mes émotions! C'est là, me disais-je, que +je suis né; là, j'aurais dû être élevé, grandir; là, je devrais régner +aujourd'hui! Je dévorais ces amertumes inouïes dont meurent les bannis. + +»Je comparais, à ma vie triste et besogneuse, les grandes destinées du +bâtard, et il me montait à la tête des bouffées de colère. Il me prenait +des envies folles de forcer les portes, de me précipiter dans le grand +salon pour en chasser l'intrus, le fils de la fille Gerdy: «Hors d'ici, +bâtard! hors d'ici, je suis le maître!» La certitude de rentrer dans mes +droits dès que je le voudrais me retenait seule. Oui, je la connais, +cette habitation de mes ancêtres! J'aime ses vieilles sculptures, ses +grands arbres, les pavés mêmes de la cour foulés par les pas de ma mère! +J'aime tout, jusqu'aux armes étalées au-dessus de la grande porte, fier +défi jeté aux idées stupides de notre époque de niveleurs. + +Cette dernière phrase sortait si formellement des idées habituelles de +l'avocat que le père Tabaret détourna un peu la tête pour cacher son +sourire narquois. + +Pauvre humanité! pensait-il; le voici déjà grand seigneur! + +--Quand j'arrivai, reprit Noël, le suisse en grande livrée était sur la +porte. Je demandai monsieur le comte de Commarin. Le suisse me répondit +que monsieur le comte voyageait, mais que monsieur le vicomte était chez +lui. Cela contrariait mes desseins; cependant j'étais lancé, j'insistai +pour parler au fils à défaut du père. Le suisse me toisa un bon moment. +Il venait de me voir descendre d'une voiture de remise, il prenait ma +mesure. Il se consultait avant de décider si je n'étais pas un trop +mince personnage pour aspirer à l'honneur de comparaître devant monsieur +le vicomte. + +--Cependant vous avez pu lui parler! + +--Comment cela, sur-le-champ! répondit l'avocat d'un ton de raillerie +amère; y pensez-vous, cher monsieur Tabaret! L'examen pourtant me fut +favorable; ma cravate blanche et mon costume noir produisirent leur +effet. Le suisse me confia à un chasseur emplumé qui me fit traverser la +cour et m'introduisit dans un superbe vestibule où bâillaient sur des +banquettes trois ou quatre valets de pied. Un de ces messieurs me pria +de le suivre. + +»Il me fit gravir un splendide escalier qu'on pourrait monter en +voiture, me précéda dans une longue galerie de tableaux, me guida à +travers de vastes appartements silencieux dont les meubles se fanaient +sous des housses, et finalement me remit aux mains du valet de chambre +de monsieur Albert. C'est le nom que porte le fils de madame Gerdy, +c'est-à-dire mon nom à moi. + +--J'entends, j'entends... + +--J'avais passé un examen, il me fallut subir un interrogatoire. Le +valet de chambre désirait savoir qui j'étais, d'où je venais, ce que je +faisais, ce que je voulais, et le reste. Je répondis simplement que, +absolument inconnu du vicomte, j'avais besoin de l'entretenir cinq +minutes pour une affaire urgente. Il sortit, m'invitant à m'asseoir et +attendre. J'attendais depuis plus d'un quart d'heure quand il reparut. +Son maître daignait consentir à me recevoir. + +Il était aisé de comprendre que cette réception était restée sur le coeur +de l'avocat et qu'il la considérait comme un affront. Il ne pardonnait +pas à Albert ses laquais et son valet de chambre. Il oubliait la mort du +duc illustre qui disait: «Je paye mes valets pour être insolents afin de +m'épargner le ridicule et l'ennui de l'être.» Le père Tabaret fut +surpris de l'amertume de son jeune ami à propos de détails si vulgaires. + +Quelle petitesse, pensait-il, et chez un homme d'un génie supérieur! +Est-il donc vrai que c'est dans l'arrogance de la valetaille qu'il faut +chercher le secret de la haine du peuple pour des aristocraties aimables +et polies! + +--On me fit entrer, continua Noël, dans un petit salon simplement +meublé, et qui n'avait pour ornement que des armes. Il y en a, le long +des murs, de tous les temps et de tous les pays. Jamais je n'ai vu dans +un si petit espace tant de fusils, de pistolets, d'épées, de sabres et +de fleurets. On se serait cru dans l'arsenal d'un maître d'escrime. + +L'arme de l'assassin de la veuve Lerouge revenait ainsi naturellement à +la mémoire du vieux policier. + +--Le vicomte, dit Noël ralentissant son débit, était à demi couché sur +un divan lorsque j'entrai. Il était vêtu d'une jaquette de velours et +d'un pantalon de chambre pareil, et avait autour du cou un immense +foulard de soie blanche. Je ne lui en veux aucunement, à ce jeune homme, +il ne m'a jamais fait sciemment le moindre mal, il ignorait le crime de +notre père, je puis donc lui rendre justice. Il est bien, il a grand air +et porte noblement le nom qui ne lui appartient pas. Il est de ma +taille, brun comme moi et me ressemblerait peut-être s'il ne portait +toute sa barbe. Seulement, il a l'air plus jeune que moi de cinq ou six +ans. Cette apparence de jeunesse s'explique. Il n'a ni travaillé, ni +lutté, ni souffert. Il est de ces heureux arrivés avant de partir, qui +traversent la vie sur les coussins moelleux de leur équipage sans +ressentir le plus léger cahot. En me voyant, il se leva et me salua +gracieusement. + +--Vous deviez être fameusement ému? demanda le bonhomme. + +--Un peu moins que je le suis en ce moment. Quinze jours d'angoisses +préparatoires usent bien des émotions. J'allai tout d'abord au-devant de +la question que je lus sur ses lèvres: «Monsieur, lui dis-je, vous ne me +connaissez aucunement, mais ma personnalité est la moindre des choses. +Je viens à vous chargé d'une mission bien triste et bien grave, et qui +intéresse l'honneur du nom que vous portez.» Sans doute, il ne me crut +pas, car c'est d'un ton qui frisait l'impertinence qu'il me répondit: +«Sera-ce long?» Je dis simplement: «Oui.» + +--Je vous en prie, insista le père Tabaret devenu très attentif, +n'omettez pas un détail. C'est très important, vous comprenez... + +--Le vicomte, continua Noël, parut vivement contrarié. «C'est que, +m'objecta-t-il, j'avais disposé de mon temps. C'est à cette heure que je +suis admis près de la jeune fille que je dois épouser, mademoiselle +d'Arlange; ne pourrions-nous remettre cet entretien?» + +Bon! autre femme! se dit le bonhomme. + +--Je répondis au vicomte que notre explication ne souffrait aucun +retard, et comme je le voyais en disposition de m'envoyer promener, je +sortis de ma poche la correspondance du comte et je lui présentai une +des lettres. En reconnaissant l'écriture de son père il s'humanisa. Il +me déclara qu'il allait être à moi, me demandant la permission de faire +prévenir là où il était attendu. Il écrivit un mot à la hâte et le remit +à son valet de chambre en lui ordonnant de le faire porter tout de suite +chez madame la marquise d'Arlange. Il me fit alors passer dans une pièce +voisine, sa bibliothèque... + +--Un mot seulement, interrompit le bonhomme; s'était-il troublé en +voyant les lettres? + +--Pas le moins du monde. Après avoir fermé soigneusement la porte, il me +montra un fauteuil, s'assit lui-même et me dit: «Maintenant, monsieur, +expliquez-vous.» J'avais eu le temps de me préparer à cette entrevue +dans l'antichambre. J'étais décidé à frapper immédiatement un grand +coup. «Monsieur, lui dis-je, ma mission est pénible. Je vais vous +révéler des faits incroyables. De grâce, ne me répondez rien avant +d'avoir pris connaissance des lettres que voici. Je vous conjure aussi +de ne vous point laisser aller à des violences qui seraient inutiles.» +Il me regarda d'un air extrêmement surpris et répondit: «Parlez, je puis +tout entendre.» Je me levai. «Monsieur, lui dis-je, apprenez que vous +n'êtes pas le fils légitime de monsieur de Commarin. Cette +correspondance vous le prouvera. L'enfant légitime existe, et c'est lui +qui m'envoie.» J'avais les yeux sur les siens en parlant, et j'y vis +passer un éclair de fureur. Je crus un instant qu'il allait me sauter à +la gorge. Il se remit vite. «Ces lettres?» fit-il d'une voix brève. Je +les lui remis. + +--Comment! s'écria le père Tabaret, ces lettres-là, les vraies?... +Imprudent! + +--Pourquoi? + +--Et s'il les avait... que sais-je, moi?... + +L'avocat appuya sa main sur l'épaule de son vieil ami. + +--J'étais là, répondit-il d'une voix sourde, et il n'y avait, je vous le +promets, aucun danger. + +La physionomie de Noël prit une telle expression de férocité que le +bonhomme eut presque peur et se recula instinctivement. + +Il l'aurait tué! pensa-t-il. + +L'avocat reprit son récit: + +--Ce que j'ai fait pour vous ce soir, mon ami, je le fis pour le vicomte +Albert. Je lui évitai la lecture, au moins immédiate, de ces cent +cinquante-six lettres. Je lui dis de ne s'arrêter qu'à celles qui +étaient marquées d'une croix, et de s'attacher spécialement aux passages +soulignés au crayon rouge. + +--C'était abréger le supplice. + +--Il était assis, continua Noël, devant un petit guéridon trop fragile +pour qu'on pût s'appuyer dessus, et j'étais, moi, resté debout, adossé à +la cheminée, où il y avait du feu. Je suivais ses moindres mouvements et +j'épiais son visage. Non, de ma vie je n'ai vu un spectacle pareil et je +ne l'oublierais pas quand je vivrais mille ans. En moins de cinq +minutes, sa physionomie changea à ce point que son valet de chambre ne +l'eût pas reconnu. Il avait saisi son mouchoir de poche, et de temps à +autre, machinalement, il le portait à sa bouche. Il pâlissait à vue +d'oeil et ses lèvres blêmissaient jusqu'à paraître aussi blanches que son +mouchoir. + +»De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et ses yeux +devenaient troubles comme si une taie les eût recouverts. D'ailleurs, +pas une exclamation, pas une parole, pas un soupir, pas un geste, rien. +À un moment il me fit tellement pitié que je faillis lui arracher les +lettres des mains, les lancer dans le feu et le prendre dans mes bras en +lui criant: «Va, tu es mon frère, oublions tout, restons chacun à notre +place, aimons-nous!» + +Le père Tabaret prit la main de Noël et la serra. + +--Va! dit-il, je reconnais là mon généreux enfant! + +--Si je ne l'ai pas fait, mon ami, c'est que je me suis dit: les lettres +brûlées, me reconnaîtra-t-il encore pour son frère? + +--C'est juste. + +--Au bout d'une demi-heure environ, la lecture fut terminée. Le vicomte +se leva et se plaça debout, bien en face de moi. «Vous avez raison, +monsieur, me dit-il, si ces lettres sont bien de mon père, comme je le +crois, tout tend à prouver que je ne suis pas le fils de la comtesse de +Commarin.» Je ne répondis pas. «Cependant, reprit-il, ce ne sont là que +des présomptions. Possédez-vous d'autres preuves?» Je m'attendais, +certes, à bien d'autres objections. «Germain, dis-je, pourrait parler.» +Il m'apprit que Germain était mort depuis plusieurs années. Alors, je +lui parlai de la nourrice, de la veuve Lerouge. Je lui expliquai combien +elle serait facile à trouver et à interroger. J'ajoutai qu'elle +demeurait à La Jonchère. + +--Et que dit-il, Noël, à cette ouverture? demanda avec empressement le +père Tabaret. + +--Il garda le silence d'abord et parut réfléchir. Puis, tout à coup, il +se frappa le front en disant: «J'y suis, je la connais! J'ai accompagné +mon père chez elle trois fois, et devant moi il lui a remis une somme +assez forte.» Je lui fis remarquer que c'était encore une preuve. Il ne +répliqua pas et se mit à arpenter la bibliothèque. Enfin, il revint à +moi: «Monsieur, me dit-il, vous connaissez le fils légitime de monsieur +de Commarin?» Je répondis: «C'est moi.» Il baissa la tête et murmura: +«Je m'en doutais.» Il me prit la main et ajouta: «Mon frère, je ne vous +en veux pas.» + +--Il me semble, fit le père Tabaret, qu'il pouvait vous laisser le soin +de dire cela, et avec un peu plus de justice et de raison. + +--Non, mon ami, car le malheureux aujourd'hui, c'est lui. Je ne suis pas +descendu, moi, je ne savais pas, tandis que lui!... + +Le vieux policier hocha la tête; il ne devait rien laisser deviner de +ses pensées et elles l'étouffaient quelque peu. + +--Enfin, poursuivit Noël, après un assez long silence, je lui demandai à +quoi il s'arrêtait. «Écoutez, prononça-t-il, j'attends mon père d'ici à +huit ou dix jours. Vous m'accorderez bien ce délai. Aussitôt son retour, +je m'expliquerai avec lui, et justice vous sera rendue, je vous en donne +ma parole d'honneur. Reprenez vos lettres et permettez-moi de rester +seul. Je suis comme un homme foudroyé, monsieur. En un moment je perds +tout: un grand nom que j'ai toujours porté le plus dignement que j'ai +pu, une position unique, une fortune immense, et plus que tout cela +peut-être... une femme qui m'est plus chère que ma vie. En échange, il +est vrai, je retrouverai une mère. Nous nous consolerons ensemble. Et je +tâcherai, monsieur, de vous faire oublier, car elle doit vous aimer et +elle vous pleurera.» + +--Il a véritablement dit cela? + +--Presque mot pour mot. + +--Canaille! gronda le bonhomme entre ses dents. + +--Vous dites? interrogea Noël. + +--Je dis que c'est un brave jeune homme, répondit le père Tabaret, et je +serais enchanté de faire sa connaissance. + +--Je ne lui ai pas montré la lettre de rupture, ajouta Noël; il vaut +autant qu'il ignore la conduite de madame Gerdy. Je me suis privé +volontairement de cette preuve plutôt que de lui causer un très violent +chagrin. + +--Et maintenant?... + +--Que faire? J'attends le retour du comte. Selon ce qu'il dira, +j'agirai. Je passerai demain au parquet pour demander l'examen des +papiers de Claudine. Si les lettres se retrouvent, je suis sauvé, +sinon... Mais, je vous l'ai dit, je n'ai pas de parti pris depuis que je +sais cet assassinat. Qui me conseillera? + +--Le moindre conseil demande de longues réflexions, répondit le +bonhomme, qui songeait à la retraite. Hélas! mon pauvre enfant, quelle +vie vous avez dû mener!... + +--Affreuse... Et joignez à cela des inquiétudes d'argent. + +--Comment! vous qui ne dépensez rien... + +--J'ai pris des engagements. Puis-je toucher à la fortune commune que +j'administrais jusqu'ici? Je ne le pense pas. + +--Vous ne le devez pas. Et tenez, je suis ravi que vous m'ayez parlé de +cela, vous allez me rendre un service. + +--Bien volontiers. Lequel? + +--Imaginez-vous que j'ai dans mon secrétaire douze ou quinze mille +francs qui me gênent abominablement. Vous comprenez, je suis vieux, je +ne suis pas brave, si on venait à se douter... + +--Je craindrais..., voulut objecter l'avocat. + +--Quoi! fit le bonhomme. Dès demain je vous les apporte. Mais, songeant +qu'il allait se mettre à la disposition de M. Daburon et que peut-être +il ne serait pas libre quand il voudrait: + +--Non! pas demain, reprit-il, ce soir même. Ce diable d'argent ne +passera pas une nuit de plus chez moi. + +Il s'élança dehors et bientôt reparut tenant à la main quinze billets de +mille francs. + +--S'ils ne suffisent pas, dit-il en les tendant à Noël, j'en ai +d'autres. + +--Je vais toujours, proposa l'avocat, vous donner un reçu. + +--À moi! pour quoi faire? il sera temps demain. + +--Et si je meurs cette nuit? + +--Eh bien! fit le bonhomme, en songeant à son testament, j'hériterai +encore de vous. Bonsoir! Vous m'avez demandé un conseil... il me faut la +nuit pour réfléchir, j'ai présentement la cervelle à l'envers. Je vais +même sortir un peu. Si je me couchais maintenant, j'aurais quelque +horrible cauchemar. Allons, mon enfant, patience et courage. Qui sait +si, à l'heure qu'il est, la Providence ne travaille pas pour vous! + +Il sortit et Noël laissa sa porte entrouverte, écoutant le bruit des pas +qui se perdait dans l'escalier. Bientôt le cri de: «Cordon, s'il vous +plaît!» et le claquement de la porte lui apprirent que le père Tabaret +était dehors. + +Il attendit quelques instants encore et remonta sa lampe. Puis il prit +un petit paquet dans un des tiroirs, glissa dans sa poche les billets de +banque de son vieil ami et quitta son cabinet, dont il ferma la porte à +double tour. Sur le palier, il s'arrêta. Il prêtait l'oreille comme si +quelque gémissement de Mme Gerdy eût pu parvenir jusqu'à lui. +N'entendant rien, il descendit sur la pointe du pied. Une minute plus +tard, il était dans la rue. + + + + +V + + +Dans le bail de Mme Gerdy se trouvait compris, au rez-de-chaussée, un +local qui autrefois servait de remise. Elle en avait fait comme un +capharnaüm où elle entassait toutes les vieilleries du ménage, meubles +inutiles, ustensiles hors de service, objets de rebut ou encombrants. On +y serrait aussi la provision de bois et de charbon de l'hiver. + +Cette ancienne remise avait, sur la rue, une petite porte longtemps +condamnée. Depuis plusieurs années Noël l'avait fait réparer en secret, +y avait adapté une serrure. Il pouvait, par là, entrer et sortir à toute +heure, échappant ainsi au contrôle du concierge, c'est-à-dire de toute +la maison. + +C'est par cette porte que sortait l'avocat, non sans employer les plus +grandes précautions pour l'ouvrir et pour la refermer. + +Une fois dehors, il resta un moment immobile sur le trottoir, comme s'il +eût hésité sur la route à prendre. Il se dirigeait lentement vers la +gare Saint-Lazare, quand un fiacre vint à passer. Il fit signe au +cocher, qui retint son cheval et amena la voiture sur le bord de la +chaussée. + +--Rue du Faubourg-Montmartre, au coin de la rue de Provence, dit Noël en +montant, et bon train! + +À l'endroit indiqué, l'avocat descendit du fiacre et paya le cocher. +Quand il le vit assez loin, il s'engagea dans la rue de Provence, et +après une centaine de pas, sonna à la porte d'une des plus belles +maisons de la rue. + +Le cordon fut immédiatement tiré. + +Lorsque Noël passa devant la loge, le portier lui adressa un salut +respectueusement protecteur, amical en même temps: un de ces saluts que +les portiers de Paris tiennent en réserve pour les locataires selon leur +coeur, mortels généreux à la main toujours ouverte. + +Arrivé au second étage, l'avocat s'arrêta, tira une clé de sa poche, et +entra comme chez lui dans l'appartement du milieu. + +Mais au grincement, bien léger pourtant, de la clé dans la serrure, une +femme de chambre, assez jeune, assez jolie, à l'oeil effronté, était +accourue. + +--Ah! monsieur! s'écria-t-elle. + +Cette exclamation lui échappa juste assez haut pour pouvoir être +entendue à l'extrémité de l'appartement et servir de signal au besoin. +C'était comme si elle eût crié «Gare!» Noël ne sembla pas le remarquer. + +--Madame est là? fit-il. + +--Oui, monsieur! et bien en colère après monsieur. Dès ce matin, elle +voulait envoyer chez monsieur. Ce tantôt elle parlait d'y aller +elle-même. J'ai eu bien du mal à l'empêcher de désobéir aux ordres de +monsieur. + +--C'est bien, dit l'avocat. + +--Madame est dans le fumoir, continua la femme de chambre, je lui +prépare une tasse de thé; monsieur en prendra-t-il une? + +--Oui, répondit Noël. Éclairez-moi, Charlotte. + +Il traversa successivement une magnifique salle à manger, un splendide +salon doré, style Louis XIV; et pénétra dans le fumoir. + +C'était une pièce assez vaste dont le plafond était remarquablement +élevé. On devait s'y croire à trois mille lieues de Paris, chez quelque +opulent sujet du Fils du Ciel. Meubles, tapis, tentures, tableaux, tout +venait bien évidemment en droite ligne de Hong-Kong ou de Shang-Hai. + +Une riche étoffe de soie à personnages vivement enluminés habillait les +murs et se drapait devant les portes. Tout l'empire du Milieu y défilait +dans des paysages vermillon, mandarins pansus, entourés de leurs +porte-lanternes; lettrés abrutis par l'opium, endormis sous des +parasols; jeunes filles aux yeux retroussés, trébuchant sur leurs pieds +serrés de bandelettes. + +Le tapis, d'un tissu dont la fabrication est un secret pour l'Europe, +était semé de fruits et de fleurs d'une perfection à tromper une +abeille. Sur la soie, qui cachait le plafond, quelque grand artiste de +Péking avait peint de fantastiques oiseaux ouvrant sur un fond d'azur +leurs ailes de pourpre et d'or. + +Des baguettes de laque, précieusement incrustées de nacre, retenaient +les draperies et dessinaient les angles de l'appartement. + +Deux bahuts bizarres occupaient entièrement un des côtés de la pièce. +Des meubles aux formes capricieuses et incohérentes, des tables à dessus +de porcelaine, des chiffonnières de bois précieux encombraient les +moindres recoins. + +Puis c'étaient des étagères achetées chez Lien-Tsi, le Tahan de +Sou-Tchéou, la ville artistique; mille curiosités impossibles et +coûteuses, depuis les bâtons d'ivoire qui remplacent nos fourchettes +jusqu'aux tasses de porcelaine plus mince qu'une bulle de savon, +miracles du règne de Kien-Loung. + +Un divan très large et très bas, avec des piles de coussins recouverts +en étoffe pareille à la tenture, régnait au fond du fumoir. Il n'y avait +pas de fenêtre, mais bien une grande verrière comme celle des magasins, +double et à panneaux mobiles. L'espace vide, d'un mètre environ, ménagé +entre les glaces de l'intérieur et celles de l'extérieur, était rempli +de fleurs les plus rares. La cheminée absente était remplacée par des +bouches de chaleur adroitement dissimulées qui entretenaient dans le +fumoir une température à faire éclore des vers à soie, véritablement en +harmonie avec l'ameublement. + +Quand Noël entra, une femme jeune encore était pelotonnée sur le divan +et fumait une cigarette. En dépit de la chaleur tropicale, elle était +enveloppée de grands châles de cachemire. + +Elle était petite, mais seules les femmes petites peuvent réunir toutes +les perfections. Les femmes dont la taille dépasse la moyenne doivent +être des essais ou des erreurs de la nature. Si belles qu'elles pussent +être, toujours elles pèchent par quelque endroit, comme l'oeuvre d'un +statuaire qui, même ayant du génie, aborderait pour la première fois la +grande sculpture. + +Elle était petite mais son cou, ses épaules et ses bras avaient des +rondeurs exquises. Ses mains aux doigts retroussés, aux ongles roses, +semblaient des bijoux précieusement caressés. Ses pieds, chaussés de bas +de soie presque aussi épais qu'une toile d'araignée, étaient une +merveille. Ils rappelaient non le pied par trop fabuleux que Cendrillon +fourrait dans une pantoufle de vair, mais le pied très réel, très +célèbre et plus palpable dont une belle banquière aime à donner le +modèle en marbre, en plâtre ou en bronze à ses nombreux admirateurs. + +Elle n'était pas belle, ni même jolie; cependant sa physionomie était de +celles qu'on n'oublie guère, et qui frappent du coup de foudre de Beyle. +Son front était un peu haut et sa bouche trop grande, malgré la +provocante fraîcheur des lèvres. Ses sourcils étaient comme dessinés à +l'encre de Chine; seulement le pinceau avait trop appuyé et ils lui +donnaient l'air dur lorsqu'elle oubliait de les surveiller. En revanche +son teint uni avait une riche pâleur dorée, ses yeux noirs veloutés +possédaient une énorme puissance magnétique, ses dents brillaient de la +blancheur nacrée de la perle et ses cheveux, d'une prodigieuse opulence, +étaient fins et noirs, ondés, avec des reflets bleuâtres. + +En apercevant Noël, qui écartait la portière de soie, elle se souleva à +demi, s'appuyant sur son coude. + +--Enfin, vous voici, fit-elle d'une voix aigrelette, c'est fort heureux! + +L'avocat avait été suffoqué par la température sénégalienne du fumoir. + +--Quelle chaleur! dit-il; on étouffe ici! + +--Vous trouvez? reprit la jeune femme; eh bien! moi je grelotte. Il est +vrai que je suis très souffrante. Poser m'est insupportable, me prend +sur les nerfs, et je vous attends depuis hier. + +--Il m'a été impossible de venir, objecta Noël, impossible! + +--Vous saviez cependant, continua la dame, qu'aujourd'hui est mon jour +d'échéance et que j'avais beaucoup à payer. Les fournisseurs sont venus, +pas un sou à leur donner. On a présenté le billet du carrossier, pas +d'argent. Ce vieux filou de Clergeot, auquel j'ai souscrit un effet de +trois mille francs, m'a fait un tapage affreux. Comme c'est agréable! + +Noël baissa la tête comme un écolier que son professeur gronde le lundi +parce qu'il n'a pas fait les devoirs du dimanche. + +--Ce n'est qu'un jour de retard, murmura-t-il. + +--Et ce n'est rien, n'est-ce pas? riposta la jeune femme. Un homme qui +se respecte, mon cher, laisse protester sa signature s'il le faut, mais +jamais celle de sa maîtresse. Pour qui donc voulez-vous que je passe? +Ignorez-vous que je n'ai à attendre de considérations que de mon argent? +Du jour où je ne paye plus, bonsoir... + +--Ma chère Juliette, prononça doucement l'avocat... + +Elle l'interrompit brusquement. + +--Oui, c'est fort joli, poursuivit-elle, ma Juliette adorée, tant que +vous êtes ici, c'est charmant, mais vous n'avez pas plus tôt tourné les +talons qu'autant en emporte le vent. Savez-vous seulement, une fois +dehors, s'il existe une Juliette? + +--Comme vous êtes injuste! répondit Noël. N'êtes-vous pas sûre que je +pense toujours à vous? ne vous l'ai-je pas prouvé des milliers de fois? +Tenez, je vais vous le prouver encore à l'instant. + +Il tira de sa poche le petit paquet qu'il avait pris dans son bureau, +et, le développant, il montra un charmant écrin de velours. + +--Voici, dit-il, le bracelet qui vous faisait tant d'envie il y a huit +jours à l'étalage de Beaugran. + +Mme Juliette, sans se lever, tendit la main pour prendre l'écrin, +l'entrouvrit avec la plus nonchalante indifférence, y jeta un coup d'oeil +et dit seulement: + +--Ah! + +--Est-ce bien celui-ci? demanda Noël. + +--Oui; mais il me semblait beaucoup plus joli chez le marchand. + +Elle referma l'écrin et le jeta sur une petite table placée près d'elle. + +--Je n'ai pas de chance ce soir, fit l'avocat avec dépit. + +--Pourquoi cela? + +--Je vois bien que ce bracelet ne vous plaît pas. + +--Mais si, je le trouve charmant... d'ailleurs il me complète les deux +douzaines. Ce fut au tour de Noël de dire: + +--Ah!... + +Et comme Juliette se taisait, il ajouta: + +--S'il vous fait plaisir, il n'y paraît guère. + +--Vous y voilà donc! s'écria la dame. Je ne vous semble pas assez +enflammée de reconnaissance. Vous m'apportez un présent, et je dois +immédiatement le payer comptant, remplir la maison de cris de joie et me +jeter à vos genoux en vous appelant grand et magnifique seigneur. + +Noël ne put retenir un geste d'impatience que Juliette remarqua fort +bien et qui la ravit. + +--Cela suffirait-il? continua-t-elle. Faut-il que j'appelle Charlotte +pour lui faire admirer ce bracelet superbe, monument de votre +générosité? Voulez-vous que je fasse monter le portier et descendre ma +cuisinière pour leur dire combien je suis heureuse de posséder un amant +si magnifique? + +L'avocat haussait les épaules en philosophe que ne sauraient toucher les +railleries d'un enfant. + +--À quoi bon ces plaisanteries blessantes? dit-il. Si vous avez contre +moi quelque grief sérieux, mieux vaut le dire simplement et +sérieusement. + +--Soit, soyons sérieux, répondit Juliette. Je vous dirai, cela étant, +que mieux valait oublier ce bracelet et m'apporter hier soir ou ce matin +les huit mille francs dont j'avais besoin. + +--Je ne pouvais venir. + +--Il fallait les envoyer; il y a encore des commissionnaires au coin des +rues. + +--Si je ne les ai ni apportés, ni envoyés, ma chère amie, c'est que je +ne les avais pas. J'ai été obligé de beaucoup chercher avant de les +trouver, et on me les avait promis pour demain seulement. Si je les ai +ce soir, je le dois à un hasard sur lequel je ne comptais pas il y a une +heure, et que j'ai saisi aux cheveux, au risque de me compromettre. + +--Pauvre homme! fit Juliette d'un ton de pitié ironique. Vous osez me +dire que vous êtes embarrassé pour trouver dix mille francs, vous! + +--Oui, moi. + +La jeune femme regarda son amant et partit d'un éclat de rire. + +--Vous êtes superbe dans ce rôle de jeune homme pauvre, dit-elle. + +--Ce n'est pas un rôle... + +--Que vous dites, mon cher. Mais je vous vois venir. Cet aimable aveu +est une préface. Demain, vous allez vous déclarer très gêné, et +après-demain... C'est l'avarice qui vous travaille. Cette vertu vous +manquait. Ne sentez-vous pas des remords de l'argent que vous m'avez +donné? + +--Malheureuse! murmura Noël révolté. + +--Vrai, continua la dame, je vous plains, oh! mais considérablement. +Amant infortuné! Si j'ouvrais une souscription pour vous? À votre place +je me ferais inscrire au bureau de bienfaisance! + +La patience échappa à Noël, en dépit de sa résolution de rester calme. + +--Vous croyez rire? s'écria-t-il; eh bien! apprenez-le, Juliette, je +suis ruiné et j'ai épuisé mes dernières ressources. J'en suis aux +expédients!... + +L'oeil de la jeune femme brilla; elle regarda tendrement son amant. + +--Oh! si c'était vrai, mon gros chat! dit-elle; si je pouvais te croire! + +L'avocat reçut ce regard en plein dans le coeur. Il fut navré. Elle me +croit, pensa-t-il, et elle est ravie. Elle me déteste. + +Il se trompait. L'idée qu'un homme l'avait assez aimée pour se ruiner +froidement avec elle, sans jamais laisser échapper un reproche, +transportait cette fille. Elle se sentait près d'aimer, déchu et sans le +sou, celui qu'elle détestait riche et fier. Mais l'expression de ses +yeux changea bien vite. + +--Bête que je suis! s'écria-t-elle, j'allais pourtant donner là-dedans +et m'attendrir! Avec cela que vous êtes bien un monsieur à lâcher votre +monnaie à doigts écartés! À d'autres, mon cher! Tous les hommes +aujourd'hui comptent comme des prêteurs sur gages. Il n'y a plus à se +ruiner que de rares imbéciles, quelques moutards vaniteux, et de temps à +autre un vieillard passionné. Or, vous êtes un gaillard très froid, très +grave, très sérieux et surtout très fort. + +--Pas avec vous, toujours, murmura Noël. + +--Bast! laissez-moi donc tranquille, vous savez bien ce que vous faites. +En guise de coeur vous avez un gros double zéro comme à Hombourg. Quand +vous m'avez prise, vous vous êtes dit: je vais me payer de la passion +pour tant. Et vous vous êtes tenu parole. C'est un placement comme un +autre, dont on reçoit les intérêts en agrément. Vous êtes capable de +toutes les folies du monde à raison de quatre mille francs par mois, +prix fixe. S'il fallait vingt sous de plus, vous reprendriez bien vite +votre coeur et votre chapeau pour les porter ailleurs, à côté, à la +concurrence. + +--C'est vrai, répondit froidement l'avocat, je sais compter, et cela +m'est prodigieusement utile! Cela me sert à savoir au juste où et +comment a passé ma fortune. + +--Vous le savez, vraiment? ricana Juliette. + +--Et je puis vous le dire, ma chère. D'abord vous avez été peu +exigeante... mais l'appétit vient en mangeant. Vous avez voulu du luxe, +vous l'avez eu; un mobilier splendide, vous l'avez; une maison montée, +des toilettes extravagantes, je n'ai rien su refuser. Il vous a fallu +une voiture, un cheval, j'ai répondu: soit. Et je ne parle pas de mille +fantaisies. Je ne compte ni ce cabinet chinois ni les deux douzaines de +bracelets. Ce total est de quatre cent mille francs. + +--Vous en êtes sûr? + +--Comme quelqu'un qui les a eus et qui ne les a plus. + +--Quatre cent mille francs, juste! il n'y a pas de centimes? + +--Non. + +--Alors, mon cher, si je vous présentais ma facture, vous seriez en +reste. + +La femme de chambre, qui entrait apportant le thé sur un plateau, +interrompit ce duo d'amour dont Noël avait fait plus d'une répétition. +L'avocat se tut à cause de la soubrette. Juliette garda le silence à +cause de son amant, car elle n'avait pas de secret pour Charlotte, qui +la servait depuis trois ans et à laquelle, en bon coeur, elle passait +tout, même un amoureux, joli homme, qui coûtait assez cher. + +Mme Juliette Chaffour était parisienne. Elle devait être née, vers +1839, quelque part, sur les hauteurs du faubourg Montmartre, d'un père +complètement inconnu. Son enfance fut une longue alternative de roulées +et de caresses également furieuses. Elle vécut mal, de dragées ou de +fruits avariés; aussi possédait-elle un estomac à toute épreuve. À douze +ans, elle était maigre comme un clou, verte comme une pomme en juin et +plus dépravée que Saint-Lazare. Prudhomme aurait dit que cette précoce +coquine était totalement destituée de moralité. + +Elle n'avait pas la plus vague notion de l'idée abstraite que représente +ce substantif. Elle devait supposer l'univers peuplé d'honnêtes gens +vivant comme madame sa mère, les amis et les amies de madame sa mère. +Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle avait peur des sergents +de ville. Elle redoutait aussi certains personnages mystérieux et +cruels, dont elle entendait parler de temps à autre, qui habitent près +du Palais de Justice et éprouvent un malin plaisir à faire du chagrin +aux jolies filles. + +Comme sa beauté ne donnait aucune espérance, on allait la mettre dans un +magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait connu sa +maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, prudent et +prévoyant comme tous les vieillards, était un connaisseur et savait que +pour récolter il est indispensable de semer. Il voulut d'abord +badigeonner sa protégée d'un vernis d'éducation. Il lui donna des +maîtres, un professeur de musique, un professeur de danse qui, en moins +de trois ans, lui apprirent à écrire, un peu de piano et les premières +notions d'un art qui a fait tourner la tête à plus d'un ambassadeur: la +danse. + +Ce qu'il ne lui donna pas, c'est un amant. Elle en choisit un elle-même: +un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais qui l'enleva au +vieillard avisé pour lui offrir la moitié de ce qu'il possédait, +c'est-à-dire rien. Au bout de trois mois, en ayant assez, elle quitta le +nid de ses premières amours avec toute sa garde-robe nouée dans un +mouchoir de coton. + +Pendant les quatre années qui suivirent, elle vécut peu de la réalité, +beaucoup de cette espérance qui n'abandonne jamais une femme qui se sait +de jolis yeux. Tour à tour elle disparut dans les bas-fonds ou remonta à +fleur d'eau. Deux fois la fortune gantée de frais vint frapper à sa +porte, sans qu'elle eût la présence d'esprit de la retenir par un pan de +son paletot. + +Elle venait de débuter à un petit théâtre avec l'aide d'un cabotin, et +débitait même assez adroitement ses rôles quand Noël, par le plus grand +des hasards, la rencontra, l'aima, et en fit sa maîtresse. + +Son avocat, comme elle disait, ne lui déplaisait pas trop dans les +commencements. Après quelques mois il l'assommait. Elle lui en voulait +de ses manières douces et polies, de ses façons d'homme du monde, de sa +distinction, du mépris qu'il dissimulait à peine pour ce qui est bas et +vil, et surtout de son inaltérable patience, que rien ne démontait. Son +grand grief contre lui, c'est qu'il n'était pas drôle, et encore qu'il +se refusait absolument à la conduire dans les bons endroits où règne une +gaieté sans préjugés. Pour se distraire, elle commença à gaspiller de +l'argent. Et à mesure que grandissait son ambition et que croissaient +les sacrifices de son amant, son aversion pour lui augmentait. + +Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme un +chien. Et ce n'était pas par mauvais naturel, mais de parti pris, par +principe. Elle avait cette persuasion qu'une femme est aimée en raison +directe des soucis qu'elle cause et du mal qu'elle fait. + +Juliette n'était pas méchante, et elle se jugeait très à plaindre. Son +rêve aurait été d'être aimée d'une certaine façon, qu'elle sentait bien, +mais qu'elle expliquait mal. Pour ses amants, elle n'avait été qu'un +jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, et, comme elle était +impatiente du mépris, cette idée la rendait enragée. Elle souhaitait un +homme qui lui fût dévoué et qui risquât beaucoup pour elle, un amant +descendant jusqu'à elle et ne cherchant pas à l'élever jusqu'à lui. Elle +désespérait de ne le rencontrer jamais. + +Les folies de Noël la laissaient froide comme glace; elle le supposait +fort riche, et, chose singulière, en dépit de sa très réelle avidité, +elle se souciait fort peu de l'argent. Noël l'aurait peut-être gagnée +par une franchise brutale, en lui faisant toucher du doigt sa situation; +il la perdit par la délicatesse même de sa dissimulation, en lui +laissant ignorer l'étendue des sacrifices qu'il faisait pour elle. + +Lui l'adorait. Jusqu'au jour fatal où il la connut, il avait vécu comme +un sage. Cette première passion l'incendia, et du désastre il ne sauva +que les apparences. Les quatre murs restaient debout, mais la maison +était brûlée. Les héros ont leur endroit faible: Achille périt par le +talon; les plus adroits lutteurs ont des défauts à leur cuirasse; par +Juliette, Noël était vulnérable et donnait prise à tout et à tous. Pour +elle, en quatre ans, ce jeune homme modèle, cet avocat à réputation +immaculée, ce moraliste austère avait dévoré non seulement sa fortune +personnelle, mais celle de Mme Gerdy. + +Il aimait sa Juliette follement, sans réflexion, sans mesure, les yeux +fermés. Près d'elle il oubliait toute prudence et pensait tout haut. +Dans son boudoir il dénouait le masque de sa dissimulation habituelle et +ses vices s'étiraient à l'aise comme les membres dans une étuve. Il se +sentait si bien sans courage et sans forces contre elle que jamais il +n'essaya de lutter. Elle le possédait. Parfois il avait tenté de se +roidir contre des caprices insensés, elle le faisait plier comme +l'osier. Sous les regards noirs de cette fille, il sentait ses +résolutions fondre plus vite que la neige au soleil d'avril. Elle le +torturait, mais elle avait assez de puissance pour tout effacer d'un +sourire, d'une larme et d'un baiser. + +Loin de l'enchanteresse, la raison lui revenait par intervalles, et dans +ses moments lucides, il se disait: elle ne m'aime pas, elle se joue de +moi! Mais la foi avait poussé dans son coeur de si profondes racines +qu'il ne pouvait l'en arracher. Il faisait montre d'une jalousie +terrible et s'en tenait à de vaines démonstrations. Il eut à différentes +reprises de fortes raisons de suspecter la fidélité de sa maîtresse, +jamais il n'eut le courage d'éclaircir ses soupçons. Il faudrait la +quitter, pensait-il, si je ne me trompais pas, ou alors tout accepter +dans l'avenir. À l'idée d'abandonner Juliette, il frémissait et sentait +sa passion assez lâche pour passer sous toutes les fourches caudines. Il +préférait des doutes désolants à une certitude plus affreuse encore. + +La présence de la femme de chambre, qui mit assez longtemps à disposer +tout ce qui était nécessaire pour prendre le thé, permit à Noël de se +remettre. Il regardait Juliette, et sa colère s'envolait. Déjà, il en +était à se demander s'il n'avait pas été un peu dur pour elle. + +Quand Charlotte se fut retirée, il vint s'asseoir sur le divan, près de +sa maîtresse, et, arrondissant son bras, il voulut la prendre par le +cou. + +--Voyons, disait-il d'une voix caressante, tu as été assez méchante +comme cela ce soir. Si j'ai eu tort, tu m'as suffisamment puni. Faisons +la paix, et embrasse-moi. + +Elle le repoussa durement, en disant d'un ton sec: + +--Laissez-moi... Combien de fois dois-je vous répéter que je suis très +souffrante ce soir? + +--Tu souffres, mon amie, reprit l'avocat; où? Veux-tu qu'on prévienne le +docteur? + +--Ce n'est pas la peine. Je connais mon mal, il s'appelle l'ennui. Vous +n'êtes pas du tout le médecin qu'il me faut. + +Noël se leva d'un air découragé et alla prendre place de l'autre côté de +la table à thé, en face de sa maîtresse. Sa résignation disait quelle +habitude il avait des rebuffades. + +Juliette le maltraitait, il revenait toujours, comme le pauvre chien qui +guette pendant des journées l'instant où ses caresses ne sont pas +importunes. Et il avait la réputation d'être dur, emporté, capricieux! +Et il l'était! + +--Vous me dites bien souvent depuis quelques mois, reprit-il, que je +vous ennuie. Que vous ai-je fait? + +--Rien. + +--Eh bien! alors? + +--Ma vie n'est plus qu'un long bâillement, répondit la jeune femme; +est-ce ma faute? Croyez-vous que ce soit un métier récréatif d'être +votre maîtresse? Examinez-vous donc un peu. Est-il un être aussi triste, +aussi maussade que vous, plus inquiet, plus soupçonneux, dévoré d'une +pire jalousie? + +--Votre accueil, mon amie, hasarda Noël, est fait pour éteindre la +gaieté et glacer l'expansion. Puis on craint toujours quand on aime. + +--Joli! Alors on cherche une femme exprès pour soi, on se la commande +sur mesure; on l'enferme dans sa cave et on se la fait monter une fois +par jour, après le dîner, au dessert, en même temps que le vin de +Champagne, histoire de s'égayer. + +--J'aurais aussi bien fait de ne pas venir, murmura l'avocat. + +--C'est cela. Je serais restée seule sans autre distraction que ma +cigarette et quelque bouquin bien endormant! Vous trouvez que c'est une +existence, vous, de ne bouger de chez soi? + +--C'est la vie de toutes les femmes honnêtes que je connais, répondit +sèchement l'avocat. + +--Merci! je ne leur en fais pas mon compliment. Heureusement, moi, je ne +suis pas une femme honnête et je puis dire que je suis lasse de vivre +plus claquemurée que l'épouse d'un Turc avec votre visage pour unique +distraction. + +--Vous vivez claquemurée, vous! + +--Certainement, continua Juliette avec une aigreur croissante. Voyons, +avez-vous jamais amené un de vos amis ici? Non, monsieur me cache. Quand +m'avez-vous offert votre bras pour une promenade? jamais, la dignité de +monsieur serait atteinte si on le voyait en ma compagnie. J'ai une +voiture, y êtes-vous monté six fois? peut-être, mais alors vous baissiez +les stores. Je sors seule; je me promène seule... + +--Toujours le même refrain, interrompit Noël, que la colère commençait à +gagner; sans cesse des méchancetés gratuites. Comme si vous en étiez à +apprendre pourquoi il en est ainsi! + +--Je n'ignore pas, poursuivit la jeune femme, que vous rougissez de moi. +J'en connais cependant, et de plus huppés que vous, qui montrent +volontiers leur maîtresse. Monsieur tremble pour ce beau nom de Gerdy +que je ternirais, tandis que les fils des plus grandes familles ne +craignent pas de s'afficher dans des avant-scènes avec des grues. + +Pour le coup, Noël fut jeté hors de ses gonds, à la grande jubilation de +Mme Chaffour. + +--Assez de récriminations! s'écria-t-il en se levant; si je cache nos +relations, c'est que j'y suis contraint. De quoi vous plaignez-vous? Je +vous laisse votre liberté et vous en usez si largement que toutes vos +actions m'échappent. Vous maudissez le vide que je fais autour de vous? +À qui la faute? Est-ce moi qui me suis lassé d'une douce et modeste +existence? Mes amis seraient venus dans un appartement respirant une +honnête aisance, puis-je les amener ici? En voyant votre luxe, cet +étalage insolent de ma folie, ils se demanderaient où j'ai pris tout +l'argent que je vous ai donné. + +»Je puis avoir une maîtresse, je n'ai pas le droit de jeter par les +fenêtres une fortune qui ne m'appartient pas. Qu'on vienne à savoir +demain que c'est moi qui vous entretiens, mon avenir est perdu. Quel +client voudrait confier ses intérêts à l'imbécile qui s'est ruiné pour +une femme dont tout Paris a parlé. Je ne suis pas un grand seigneur, +moi, je n'ai à risquer ni un nom historique, ni une immense fortune. Je +suis Noël Gerdy, avocat; ma réputation est tout ce que je possède. Elle +est menteuse, soit. Telle qu'elle est il faut que je la garde, et je la +garderai. + +Juliette, qui savait son Noël par coeur, pensa qu'elle était allée assez +loin. Elle entreprit de ramener son amant. + +--Voyons, mon ami, dit-elle tendrement, je n'ai pas voulu vous faire de +peine. Il faut être indulgent... je suis horriblement nerveuse ce soir. + +Ce simple changement ravit l'avocat et suffit pour le calmer presque. + +--C'est que vous me rendriez fou, reprit-il, avec vos injustices. Moi +qui m'épuise à chercher ce qui peut vous être agréable! Vous attaquez +perpétuellement ma gravité, et il n'y a pas quarante-huit heures nous +avons enterré le carnaval comme deux fous. J'ai fêté le Mardi gras comme +un étudiant. Nous sommes allés au théâtre, j'ai endossé un domino pour +vous accompagner au bal de l'Opéra, j'ai invité deux de mes amis à venir +souper avec nous. + +--C'était même bien gai! répondit la jeune femme en faisant la moue. + +--Il me semble que oui. + +--Vous trouvez! c'est que vous n'êtes pas difficile. Nous sommes allés +au Vaudeville, c'est vrai, mais séparément, comme toujours, moi seule en +haut, vous en bas. Au bal, vous aviez l'air de mener le diable en terre. +Au souper, vos amis étaient folâtres comme des bonnets de nuit. J'ai dû, +sur vos ordres, affecter de vous connaître à peine. Vous avez bu comme +une éponge, sans que j'aie pu savoir si vous étiez gris ou non... + +--Cela prouve, interrompit Noël, qu'il ne faut pas forcer ses goûts. +Parlons d'autre chose. Il fit quelques pas dans le fumoir, et tirant sa +montre: + +--Une heure bientôt, dit-il; mon amie, je vais vous laisser. + +--Comment, vous ne me restez pas? + +--Non, à mon grand regret; ma mère est dangereusement malade. + +Il dépliait et comptait sur la table les billets de banque du père +Tabaret. + +--Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit mille francs mais +dix mille. Vous ne me verrez pas d'ici quelques jours. + +--Quittez-vous donc Paris? + +--Non, mais je vais être absorbé par une affaire d'une importance +immense pour moi. Oui, immense! Si elle réussit, mignonne, notre bonheur +est assuré, et tu verras bien si je t'aime. + +--Oh! mon petit Noël, dis-moi ce que c'est? + +--Je ne puis. + +--Je t'en prie, fit la jeune femme en se pendant au cou de son amant, se +soulevant sur la pointe des pieds comme pour approcher ses lèvres des +siennes. + +L'avocat l'embrassa; sa résolution sembla chanceler. + +--Non! dit-il enfin, je ne puis, là, sérieusement. À quoi bon te donner +une fausse joie... Maintenant, ma chérie, écoute-moi bien. Quoi qu'il +arrive, entends-tu, sous quelque prétexte que ce soit, ne viens pas chez +moi, comme tu as eu l'imprudence de le faire; ne m'écris même pas. En me +désobéissant, tu me causerais peut-être un tort irréparable. S'il +t'arrivait un accident, dépêche-moi ce vieux drôle de Clergeot. Je dois +le voir après-demain, car il a des billets à moi. + +Juliette recula, menaçant Noël d'un geste mutin. + +--Tu ne veux rien me dire? insista-t-elle. + +--Pas ce soir, mais bientôt, répondit l'avocat qu'embarrassait le regard +de sa maîtresse. + +--Toujours des mystères! fit Juliette dépitée de l'inutilité de ses +chatteries. + +--Ce sera le dernier, je te le jure. + +--Noël, mon bonhomme, reprit la jeune femme d'un ton sérieux, tu me +caches quelque chose. Je te connais, tu le sais; depuis plusieurs jours, +tu as je ne sais quoi, tu es tout changé. + +--Je t'affirme... + +--N'affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement, pas de mauvaise +plaisanterie, je te préviens, je suis femme à me venger. + +L'avocat, bien évidemment, était fort mal à l'aise. + +--L'affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi bien échouer que +réussir... + +--Assez! interrompit Juliette. Ta volonté sera faite, je te le promets. +Allons, monsieur, embrassez-moi, je vais me mettre au lit. + +La porte n'était pas refermée sur Noël que Charlotte était installée sur +le divan près de sa maîtresse. Si l'avocat eût été à la porte, il eût pu +entendre Mme Juliette qui disait: + +--Non, décidément, je ne puis plus le souffrir. Quelle scie! mon enfant, +que cet homme-là! Ah! s'il ne me faisait pas si peur, comme je le +lâcherais. C'est qu'il serait capable de me tuer! + +La femme de chambre essaya de défendre Noël, mais en vain; la jeune +femme n'écoutait pas; elle murmurait: + +--Pourquoi s'absente-t-il et que complote-t-il? Une éclipse de huit +jours, c'est louche. Voudrait-il se marier, par hasard? Ah! si je le +savais!... Tu m'ennuies, mon bonhomme, et je compte bien te laisser en +plan un de ces matins, mais je ne te permets pas de me quitter le +premier. C'est que je ne souffrirai pas cela! On ira aux informations... + +Mais Noël n'écoutait pas aux portes. Il descendit la rue de Provence +aussi vite que possible, gagna la rue Saint-Lazare et rentra comme il +était sorti, par la porte de la remise. + +Il était à peine installé dans son cabinet depuis cinq minutes lorsqu'on +frappa. + +--Monsieur, disait la bonne, au nom du Ciel! monsieur, parlez-moi! Il +ouvrit la porte en disant avec impatience: + +--Qu'est-ce encore? + +--Monsieur, balbutia la domestique tout en pleurs, voici trois fois que +je cogne et que vous ne répondez pas. Venez, je vous en supplie, j'ai +peur, madame va mourir. + +L'avocat suivit la bonne jusqu'à la chambre de Mme Gerdy. Il dut la +trouver horriblement changée, car il ne put retenir un mouvement +d'effroi. + +La malade, sous ses couvertures, se débattait furieusement. Sa face +était d'une pâleur livide, comme si elle n'eût plus eu une goutte de +sang dans les veines, et ses yeux, qui brillaient d'un feu sombre, +semblaient remplis d'une poussière fine. Ses cheveux dénoués tombaient +le long de ses joues et sur ses épaules, contribuant à lui donner un +aspect terrifiant. Elle poussait de temps à autre un gémissement +inarticulé ou murmurait des paroles inintelligibles. Parfois une douleur +plus terrible que les autres lui arrachait un grand cri: «Ah! que je +souffre!» Elle ne reconnut pas Noël. + +--Vous voyez, monsieur, fit la bonne. + +--Oui, qui pouvait se douter que son mal marcherait avec cette +rapidité?... Vite, courez chez le docteur Hervé; qu'il se lève et qu'il +vienne tout de suite, dites bien que c'est pour moi. + +Et il s'assit dans un fauteuil, en face de la malade. Le docteur Hervé +était un des amis de Noël, son ancien condisciple, son compagnon du +quartier latin. L'histoire du docteur Hervé est celle de tous les jeunes +gens qui, sans fortune, sans relations, sans protections, osent se +lancer dans la plus difficile, la plus chanceuse des professions qui +soient à Paris, où l'on voit, hélas! de jeunes médecins de talent +réduits, pour vivre, à se mettre à la solde d'infâmes marchands de +drogues. + +Homme vraiment remarquable, ayant conscience de sa valeur, Hervé, ses +études terminées, s'était dit: non, je n'irai pas végéter au fond d'une +campagne, je resterai à Paris, j'y deviendrai célèbre, je serai médecin +en chef d'un hôpital et grand-croix de la Légion d'honneur. + +Pour débuter dans cette voie terminée à l'horizon par le plus magnifique +des arcs de triomphe, le futur académicien s'endetta d'une vingtaine de +mille francs. Il fallait se meubler, s'improviser un intérieur, les +loyers sont chers. + +Depuis, armé d'une patience que rien ne peut rebuter, armé d'une volonté +indomptable et sans intermittence, il lutte et il attend. Or, qui peut +imaginer ce que c'est qu'attendre dans certaines conditions? Il faut +avoir passé par là pour s'en douter. Mourir de faim en habit noir, rasé +de frais et le sourire aux lèvres! Les civilisations raffinées ont +inauguré ce supplice qui fait pâlir les cruautés du poteau des sauvages. +Le docteur qui commence soigne les pauvres qui ne peuvent pas payer. +Puis le malade est ingrat. Convalescent, il presse sur sa poitrine son +médecin en l'appelant: mon sauveur. Guéri, il raille la faculté, et +oublie facilement les honoraires dus. + +Après sept ans d'héroïsme, Hervé voit enfin se grouper une clientèle. +Pendant ce temps il a vécu et payé les intérêts exorbitants de sa dette, +mais il avance. Trois ou quatre brochures, un prix remporté sans trop +d'intrigues ont attiré sur lui l'attention. + +Seulement ce n'est plus le vaillant jeune homme plein d'espérance et de +foi de sa première visite. Il veut encore, et plus fortement que jamais, +arriver, réussir, mais il n'espère plus nulle jouissance de son succès. +Il les a escomptées et usées les soirs où il n'avait pas eu de quoi +dîner. Si grande que soit sa fortune dans l'avenir, il l'a payée déjà, +et trop cher. Pour lui, parvenir n'est plus que prendre une revanche. + +À moins de trente-cinq ans, il est blasé sur les dégoûts et sur les +déceptions et ne croit à rien. Sous les apparences d'une universelle +bienveillance, il cache un universel mépris. Sa finesse, aiguisée aux +meules de la nécessité, lui a nui; on redoute les gens pénétrants: il la +dissimule soigneusement sous un masque de bonhomie et de légèreté +joviale. + +Et il est bon, et il est dévoué, et il aime ses amis. + +Son premier mot en entrant, à peine vêtu, tant il s'était hâté, fut: + +--Qu'y a-t-il? + +Noël lui serra silencieusement la main et pour toute réponse lui montra +le lit. + +Le docteur, en moins d'une minute, prit la lampe, examina la malade et +revint à son ami. + +--Que s'est-il passé? demanda-t-il brusquement. J'ai besoin de tout +savoir. L'avocat tressaillit à cette question. + +--Savoir quoi? balbutia-t-il. + +--Tout! répondit Hervé. Nous avons affaire à une encéphalite. Il n'y a +pas à s'y tromper. Ce n'est point une maladie commune, en dépit de +l'importance et de la continuité des fonctions du cerveau. Quelles +causes l'ont déterminée? Ce ne sont pas des lésions du cerveau ni de la +boîte osseuse, ce seront donc de violentes affections de l'âme, un +immense chagrin, une catastrophe imprévue... + +Noël interrompit son ami du geste et l'attira dans l'embrasure de la +croisée. + +--Oui, mon ami, dit-il à voix basse, madame Gerdy vient d'être éprouvée +par de mortels chagrins; elle est dévorée d'angoisses affreuses. Écoute, +Hervé, je vais confier à ton honneur, à ton amitié, notre secret: madame +Gerdy n'est pas ma mère; elle m'a dépouillé, pour faire profiter son +fils de ma fortune et de mon nom. Il y a trois semaines que j'ai +découvert cette fraude indigne; elle le sait, les suites l'épouvantent, +et depuis elle meurt minute par minute. + +L'avocat s'attendait à des exclamations, à des questions de son ami. +Mais le docteur reçut sans broncher cette confidence; il la prenait +comme un renseignement indispensable pour éclairer ses soins. + +--Trois semaines, murmura-t-il, tout s'explique. A-t-elle paru souffrir +pendant ce temps? + +--Elle se plaignait de violents maux de tête, d'éblouissements, +d'intolérables douleurs d'oreille; elle attribuait tout cela à des +migraines. Mais ne me cache rien, Hervé, je t'en prie; cette maladie +est-elle bien grave? + +--Si grave, mon ami, si habituellement funeste que la médecine en est à +compter les cas bien constatés de guérison. + +--Ah! mon Dieu! + +--Tu m'as demandé la vérité, n'est-ce pas, je te la dis. Et si j'ai eu +ce triste courage, c'est que je sais que cette pauvre femme n'est pas ta +mère. Oui, à moins d'un miracle, elle est perdue. Mais ce miracle, on +peut l'espérer, le préparer. Et maintenant, à l'oeuvre! + + + + +VI + + +Onze heures sonnaient à la gare Saint-Lazare quand le père Tabaret, +après avoir serré la main de Noël, quitta sa maison sous le coup de ce +qu'il venait d'entendre. Obligé de se contenir, il jouissait +délicieusement de sa liberté d'impression. C'est en chancelant qu'il fit +les premiers pas dans la rue, semblable au buveur que surprend le grand +air, au sortir d'une salle à manger bien chaude. Il était radieux, mais +étourdi en même temps de cette rapide succession d'événements imprévus +qui l'avaient brusquement amené, croyait-il, à la découverte de la +vérité. + +En dépit de sa hâte d'arriver près du juge d'instruction, il ne prit pas +de voiture. Il sentait le besoin de marcher. Il était de ceux à qui +l'exercice donne la lucidité. Quand il se donnait du mouvement, les +idées, dans sa cervelle, se classaient et s'emboîtaient comme les grains +de blé dans un boisseau qu'on agite. + +Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chaussée-d'Antin, traversa +le boulevard, dont les cafés resplendissaient, et s'engagea dans la rue +de Richelieu. + +Il allait, sans conscience du monde extérieur, trébuchant aux aspérités +du trottoir ou glissant sur le pavé gras. S'il suivait le bon chemin, +c'était par un instinct purement machinal; la bête le guidait. Son +esprit courait les champs des probabilités et suivait dans les ténèbres +le fil mystérieux dont il avait, à La Jonchère, saisi l'imperceptible +bout. + +Comme tous ceux que de fortes émotions remuent, sans s'en douter il +parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscrètes où pouvaient +tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases. À chaque pas on +rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu'isole, au milieu de la +foule, leur passion du moment, et qui confient aux quatre vents du ciel +leurs plus chers secrets pareils à des vases fêlés qui laissent se +répandre leur contenu. Souvent les passants prennent pour des fous ces +monologueurs bizarres. Parfois aussi des curieux les suivent, qui +s'amusent à recueillir d'étranges confidences. C'est une indiscrétion de +ce genre qui apprit la ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth, +l'assassin de la rue de Venise, se perdit ainsi. + +--Quelle veine! disait le père Tabaret, quelle chance incroyable! Gévrol +a beau dire, le hasard est encore le plus grand des agents de police. +Qui aurait imaginé une pareille histoire! J'avais flairé un enfant +là-dessous. Mais comment soupçonner une substitution? un moyen si usé +que les dramaturges n'osent plus s'en servir au boulevard. Voilà qui +prouve bien le danger des idées préconçues en police. On s'effraye de +l'invraisemblance, et c'est l'invraisemblance qui est vraie. On recule +devant l'absurde, et c'est à l'absurde qu'il faut pousser. Tout est +possible. + +»Je ne donnerais pas ma soirée pour mille écus. Je fais d'une pierre +deux coups: je livre le coupable et je donne à Noël un fier coup +d'épaule pour reconquérir son état civil. En voilà un qui certes est +digne de sa bonne fortune! Pour une fois, je ne serais pas fâché de voir +arriver un garçon élevé à l'école du malheur. Bast! il sera comme les +autres. La prospérité lui tournera la tête. Ne parlait-il pas déjà de +ses ancêtres... Pauvre humanité! Il était à pouffer de rire... C'est +cette Gerdy qui me surprend le plus. Une femme à qui j'aurais donné le +bon Dieu sans confession! Quand je pense que j'ai failli la demander en +mariage, l'épouser! Brrr... + +À cette idée le bonhomme frissonna. Il se vit marié, découvrant tout à +coup le passé de Mme Tabaret, mêlé à un procès scandaleux, compromis, +ridiculisé. + +--Quand je pense, poursuivit-il, que mon Gévrol court après l'homme aux +boucles d'oreilles! Trime, mon garçon, trime, les voyages forment la +jeunesse. Sera-t-il assez vexé! Il va m'en vouloir à la mort. Je m'en +moque un peu! Si on voulait me faire des misères, monsieur Daburon me +protégerait. En voilà un à qui je vais tirer une épine du pied. Je le +vois d'ici, ouvrant des yeux comme des soucoupes, quand je lui dirai: +«Je le tiens!» Il pourra se vanter de me devoir une fière chandelle. Ce +procès va lui faire honneur ou la justice n'est pas la justice. On va le +nommer au moins officier de la Légion d'honneur. Tant mieux! Il me +revient, ce juge-là. S'il dort, je vais lui servir un agréable réveil. +Va-t-il m'accabler de questions! Il voudra connaître des fins, trouver +la petite bête... + +Le père Tabaret, qui traversait le pont des Saints-Pères, s'arrêta +brusquement. + +--Des détails! dit-il, c'est que je n'en ai pas; je ne sais la chose +qu'en gros. Il se remit à marcher en continuant: + +--Ils ont raison, là-bas, je suis trop passionné; je m'emballe, comme +dit Gévrol. Tandis que je tenais Noël, je devais lui tirer les vers du +nez, lui extraire une infinité de renseignements utiles; je n'y ai pas +seulement songé... Je buvais ses paroles; j'aurais voulu qu'il me les +racontât toutes en deux mots. C'est cependant naturel, cela; quand on +poursuit un cerf, on ne s'arrête pas à tirer un merle. C'est égal, je +n'ai pas su mener cet interrogatoire. D'un autre côté, en insistant, je +pouvais éveiller la défiance de Noël, le mettre à même de deviner que je +travaille pour la rue de Jérusalem. Certes, je n'en rougis pas, j'en +tire même vanité, cependant j'aime autant qu'on ne s'en doute pas. Les +gens sont si bêtes qu'ils ne peuvent pas sentir la police qui les +protège et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue, nous +voici arrivé. + +M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laissé des ordres à +son domestique. Le père Tabaret n'eut qu'à se nommer pour être aussitôt +introduit dans la chambre à coucher du magistrat. + +À la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement. + +--Il y a quelque chose d'extraordinaire, dit-il; qu'avez-vous découvert? +tenez-vous un indice? + +--Mieux que cela, répondit le bonhomme souriant d'aise. + +--Dites vite... + +--Je tiens le coupable! + +Le père Tabaret dut être content; il produisait son effet, un grand +effet; le juge avait bondi dans son lit. + +--Déjà! fit-il; est-ce possible? + +--J'ai l'honneur de répéter à monsieur le juge d'instruction, reprit le +bonhomme, que je connais l'auteur du crime de La Jonchère. + +--Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous les +agents passés et futurs. Je ne ferai certes plus une instruction sans +votre concours. + +--Monsieur le juge est trop bon; je ne suis que pour bien peu de chose +dans cette trouvaille, le hasard seul... + +--Vous êtes modeste, monsieur Tabaret: le hasard, voyez-vous, ne sert +que les hommes forts, et c'est ce qui indigne les sots. Mais je vous en +prie, asseyez-vous et parlez. + +Alors, avec une lucidité et une précision dont on l'aurait cru +incapable, le vieux policier rapporta au juge d'instruction tout ce que +lui avait appris Noël. Il cita de mémoire les lettres sans presque y +changer une expression. + +--Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j'en ai même escamoté +une pour faire vérifier l'écriture. La voici. + +--Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous connaissez le +coupable. L'évidence est là qui brille à aveugler. Dieu l'a voulu ainsi: +le crime engendre le crime. La faute énorme du père a fait du fils un +assassin. + +--Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le père Tabaret, je voulais +avant connaître votre pensée... + +--Oh! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine +animation; si haut qu'il faille frapper, un magistrat français n'a +jamais hésité. + +--Je le sais, monsieur, mais c'est haut, allez, cette fois. Le père qui +a sacrifié son fils légitime à son bâtard est le comte Rhéteau de +Commarin, et l'assassin de la veuve Lerouge est le bâtard, le vicomte +Albert de Commarin. + +Le père Tabaret, en artiste habile, avait lancé ces noms avec une +lenteur calculée, comptant bien qu'ils produiraient une énorme +impression. Son attente fut dépassée. + +M. Daburon fut frappé de stupeur. Il demeura immobile, les yeux agrandis +par l'étonnement. Machinalement il répétait comme un mot vide de sens et +qu'on s'apprend: + +--Albert de Commarin, Albert de Commarin! + +--Oui, insista le père Tabaret, le noble vicomte. C'est à n'y pas +croire, je le sais bien. + +Mais il s'aperçut de l'altération des traits du juge d'instruction, et, +un peu effrayé, il s'approcha du lit. + +--Est-ce que monsieur le juge se trouverait indisposé? demanda-t-il. + +--Non, répondit M. Daburon, sans trop savoir ce qu'il disait, je me +porte très bien; seulement la surprise, l'émotion... + +--Je comprends cela, fit le bonhomme. + +--N'est-ce pas, vous comprenez; j'ai besoin d'être seul un moment. Mais +ne vous éloignez pas; il nous faut causer de cette affaire longuement. +Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit encore y avoir du feu; je +vous rejoins à l'instant. + +Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou +plutôt se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans +l'exercice de ses austères fonctions, il avait su donner l'immobilité du +marbre, reflétait de cruelles agitations et ses yeux trahissaient de +rudes angoisses. + +C'est que ce nom de Commarin, prononcé à l'improviste, réveillait en lui +les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal cicatrisée. +Il lui rappelait, ce nom, un événement qui brusquement avait éteint sa +jeunesse et brisé sa vie. Involontairement, il se reportait à cette +époque comme pour en savourer encore toutes les amertumes. Une heure +avant, elle lui semblait bien éloignée et déjà perdue dans les brumes du +passé; un mot avait suffi pour qu'elle surgît nette et distincte. Il lui +paraissait, maintenant, que cet événement auquel se mêlait Albert de +Commarin datait d'hier. Il y avait deux ans bientôt de cela! + +Pierre-Marie Daburon appartient à l'une des vieilles familles du Poitou. +Trois ou quatre de ses ancêtres ont rempli successivement les charges +les plus considérables de la province. Comment ne léguèrent-ils pas un +titre et des armes à leurs descendants? + +Le père du magistrat réunit, assure-t-on, autour du vilain castel +moderne qu'il habite, pour plus de huit cent mille francs de bonnes +terres. Par sa mère, une Cottevise-Luxé, il tient à toute la haute +noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en France, comme +chacun sait. + +Lorsqu'il fut nommé à Paris, sa parenté lui ouvrit tout d'abord cinq ou +six salons aristocratiques et il ne tarda pas à étendre le cercle de ses +relations. + +Il n'avait pourtant aucune des précieuses qualités qui fondent et +assurent les réputations de salon. Il était froid, d'une gravité +touchant à la tristesse, réservé et, de plus, timide à l'excès. Son +esprit manquait de brillant et de légèreté; il n'avait pas la repartie +vive, et souvent l'à-propos le trahissait. Il ignorait absolument l'art +aimable de causer sans rien dire; il ne savait ni mentir ni lancer avec +grâces un fade compliment. Comme tous les hommes qui sentent vivement et +profondément, il était inhabile à traduire sur-le-champ ses impressions. +Il lui fallait la réflexion et le retour sur soi-même. + +Cependant, on le rechercha pour des qualités plus solides: pour la +noblesse de ses sentiments, pour son caractère, pour la sûreté de ses +relations. Ceux qui le virent dans l'intimité apprécièrent vite la +rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif arrivant sans effort +au piquant. On découvrit sous une écorce un peu froide un coeur chaud +pour ses amis, une sensibilité excessive, une délicatesse presque +féminine. Enfin, si dans un salon peuplé d'indifférents et de niais il +était éclipsé, il triomphait dans un petit cercle où il se sentait +réchauffé par une atmosphère sympathique. + +Insensiblement, il s'habitua à sortir beaucoup. Il ne croyait pas que ce +fût du temps perdu. Il estimait, sagement peut-être, qu'un magistrat a +mieux à faire qu'à rester enfermé dans son cabinet, en compagnie des +livres de la loi. Il pensait qu'un homme appelé à juger les autres doit +les connaître, et, pour cela, les étudier. Observateur attentif et +discret, il examinait autour de lui le jeu des intérêts et des passions, +s'exerçant à démêler et à manoeuvrer au besoin les ficelles des pantins +qu'il voyait se mouvoir autour de lui. Pièce à pièce, pour ainsi dire, +il tâchait de démonter cette machine compliquée et si complexe qui +s'appelle la société et dont il était chargé de surveiller les +mouvements, de régler les ressorts et d'entretenir les rouages. + +Tout à coup, vers le commencement de l'hiver de 1860 à 1861, M. Daburon +disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait nulle part. Que +devenait-il? On s'enquit, on s'informa, et on apprit qu'il passait +presque toutes ses soirées chez madame la marquise d'Arlange. + +La surprise fut grande; elle était naturelle. + +Cette chère marquise était, ou plutôt est, car elle est encore de ce +monde, une personne qu'on trouvait arriérée et rococo dans le cercle des +douairières de la princesse de Southenay. Elle est à coup sûr le legs le +plus singulier fait par le dix-huitième siècle au nôtre. Comment, par +quel procédé merveilleux a-t-elle été conservée telle que nous la +voyons? On s'interroge en vain. On jurerait à l'entendre qu'elle était +hier à l'une de ces soirées de la reine où on jouait si gros jeu, au +grand désespoir de Louis XVI, et où les grandes dames trichaient +ouvertement à qui mieux mieux. Moeurs, langage, habitudes, costume +presque, elle a tout gardé de ce temps sur lequel on n'a guère écrit que +pour les défigurer. Sa seule vue en dit plus qu'un long article de +revue, une heure de sa conversation plus qu'un volume. + +Elle est née dans une petite principauté allemande où s'étaient réfugiés +ses parents en attendant le châtiment et le repentir d'un peuple égaré +et rebelle. Elle a été élevée, elle a grandi sur les genoux de vieux +émigrés, dans quelque salon très antique et très doré, comme dans un +cabinet de curiosités. Son esprit s'était éveillé au bruit de +conversations antédiluviennes, son imagination avait été frappée de +raisonnements à peu près aussi concluants que ceux d'une assemblée de +sourds convoqués pour juger une oeuvre de Félicien David. Là elle avait +puisé un fond d'idées qui, appliquées à la société actuelle, sont +grotesques, comme le seraient celles d'un enfant enfermé jusqu'à vingt +ans dans un musée assyrien. + +L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde +République, le Second Empire ont défilé sous ses fenêtres sans qu'elle +ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s'est passé depuis 89, elle +le considère comme non avenu. C'est un cauchemar, et elle attend le +réveil. Elle a tout regardé, elle regarde tout avec ses jolies bésicles +qui font voir ce qu'on veut et non ce qui est, et qu'on vend chez les +marchands d'illusions. + +À soixante-huit ans bien sonnés, elle se porte comme un arbre, et n'a +jamais été malade. Elle est d'une vivacité, d'une activité fatigante, et +ne peut tenir en place que lorsqu'elle dort ou qu'elle joue au piquet, +son jeu favori. Elle fait ses quatre repas par jour, mange comme un +vendangeur et boit sec. Elle professe un mépris non déguisé pour les +femmelettes de notre siècle, qui vivent une semaine sur un perdreau et +arrosent d'eau claire de grands sentiments qu'elles entortillent de +longues phrases. En tout elle a toujours été et est encore très +positive. Sa parole est prompte et imagée. Sa phrase hardie ne recule +pas devant le mot propre. S'il sonne mal à quelque oreille délicate, +tant pis! Ce qu'elle déteste le plus, c'est l'hypocrisie. Elle croit à +Dieu, mais elle croit aussi à M. de Voltaire, de sorte que sa dévotion +est des plus problématiques. Pourtant elle est au mieux avec son curé, +et ordonne de soigner son dîner les jours où elle lui fait l'honneur de +l'admettre à sa table. Elle doit le considérer comme un subalterne utile +à son salut et fort capable de lui ouvrir les portes du paradis. + +Telle qu'elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe haut, +son indiscrétion terrible, et le franc-parler qu'elle affecte pour avoir +le droit de dire en face toutes les méchancetés qui lui passent par la +tête. + +De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils mort +fort jeune. + +D'une fortune très considérable jadis, relevée en partie par +l'indemnité, mais administrée à la diable, elle n'a su conserver qu'une +inscription de vingt mille francs de rente sur le grand livre, et qui +vont diminuant de jour en jour. Elle est aussi propriétaire du joli +petit hôtel qu'elle habite près des Invalides, situé entre une cour +assez étroite et un vaste jardin. + +Avec cela, elle se trouve la plus infortunée des créatures de Dieu et +passe la moitié de sa vie à crier misère. De temps à autre, après +quelque folie un peu forte, elle confesse qu'elle redoute surtout de +mourir à l'hôpital. + +Un ami de M. Daburon le présenta chez la marquise d'Arlange. Cet ami +l'avait entraîné en un moment de bonne humeur, en lui disant: + +--Venez, je prétends vous montrer un phénomène, une revenante en chair +et en os. + +La marquise intrigua fort le magistrat, la première fois qu'il fut admis +à cette fête de lui présenter ses hommages. La seconde fois elle l'amusa +beaucoup, et pour cette raison il revint. Mais elle ne l'amusait plus +depuis longtemps lorsqu'il restait l'hôte assidu et fidèle du boudoir +rose tendre où elle passait sa vie. + +Mme d'Arlange l'avait pris en amitié et se répandait en éloges sur +son compte. + +--Un homme délicieux, ce jeune robin, disait-elle, délicat et sensible. +Il est assommant qu'il ne soit pas né. On peut le voir nonobstant, ses +pères étaient fort gens de bien et sa mère était une Cottevise qui a mal +tourné. Je lui veux du bien et je l'avancerai dans le monde de tout mon +crédit. + +La plus grande preuve d'amitié qu'elle lui donnât était d'articuler son +nom comme tout le monde. Elle avait conservé cette affectation si +comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui ne sont pas nés et qui +par conséquent n'existent pas. Elle tenait si fort à les défigurer que +si, par inadvertance, elle prononçait bien, elle se reprenait aussitôt. +Dans les premiers temps, à la grande réjouissance du juge d'instruction, +elle avait estropié son nom de mille manières. Successivement elle avait +dit: Taburon, Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois +elle disait net et franc Daburon, absolument comme s'il eût été duc de +quelque chose et seigneur d'un lieu quelconque. + +À certains jours, elle s'efforçait de démontrer au magistrat qu'il était +noble ou devait l'être. Elle eût été ravie de le voir s'affubler d'un +titre et camper un casque sur ses cartes de visite. + +--Comment, disait-elle, vos pères, qui furent gens de robes éminents, +n'eurent-ils pas l'idée de se faire décrasser, d'acheter une savonnette +à vilain? Vous auriez aujourd'hui des parchemins présentables. + +--Mes ancêtres ont eu de l'esprit, répondait M. Daburon, ils ont mieux +aimé être les premiers des bourgeois que les derniers des nobles. + +Sur quoi la marquise expliquait, démontrait et prouvait qu'entre le plus +gros bourgeois et le plus mince hobereau, il y a un abîme que tout +l'argent du globe ne saurait combler. + +Mais ceux que surprenait tant l'assiduité de M. Daburon près de «la +revenante» ne connaissaient pas la petite-fille de la marquise, ou du +moins ne se la rappelaient pas. Elle sortait si rarement! La vieille +dame n'aimait pas à s'embarrasser, disait-elle, d'une jeune espionne qui +la gênait pour causer et conter ses anecdotes. + +Claire d'Arlange venait d'avoir dix-sept ans. C'était une jeune fille +bien gracieuse et bien douce, ravissante de naïve ignorance. Elle avait +des cheveux blond cendré, fins et épais, qu'elle relevait d'habitude +négligemment, et qui retombaient en grosses grappes sur son cou du +dessin le plus pur. Elle était un peu svelte encore, mais sa physionomie +rappelait les plus célestes figures du Guide. Ses yeux bleus, ombragés +de longs cils plus foncés que ses cheveux, avaient surtout une adorable +expression. + +Un certain parfum d'étrangeté ajoutait encore au charme déjà si puissant +de sa personne. Cette étrangeté, elle la devait à la marquise. On +admirait avec surprise ses façons d'un autre âge. Elle avait de plus que +sa grand-mère de l'esprit, une instruction suffisante et des notions +assez exactes sur le monde au milieu duquel elle vivait. + +Son éducation, sa petite science de la vie réelle, Claire les devait à +une sorte de gouvernante sur qui Mme d'Arlange se déchargeait des +soucis que donnait cette «morveuse». + +Cette gouvernante, Mlle Schmidt, prise les yeux fermés, se trouva, +par le plus grand des hasards, savoir quelque chose et être honnête +par-dessus. Elle était ce qui se voit souvent de l'autre côté du Rhin: +tout à la fois romanesque et positive, d'une sensibilité larmoyante, et +cependant d'une vertu exactement sévère. Cette brave personne sortit +Claire du domaine de la fantaisie et des chimères où l'entretenait la +marquise, et dans son enseignement, fit preuve d'un bon sens. Elle +dévoila à son élève les ridicules de sa grand-mère, et lui apprit à les +éviter sans cesser de les respecter. + +Chaque soir, en arrivant chez Mme d'Arlange, M. Daburon était sûr de +trouver Mlle Claire assise près de sa grand-mère, et c'est pour cela +qu'il venait. + +Tout en écoutant d'une oreille distraite les radotages de la vieille +dame et ses interminables anecdotes de l'émigration, il regardait Claire +comme un fanatique regarde son idole. Il admirait ses longs cheveux, sa +bouche charmante, ses yeux qu'il trouvait les plus beaux du monde. + +Bien souvent, dans son extase, il lui arrivait de ne plus savoir au +juste où il se trouvait. Il oubliait absolument la marquise et +n'entendait plus sa voix de tête qui entrait dans le tympan comme une +aiguille à tricoter. Il répondait alors tout de travers, commettait les +plus singuliers quiproquos, qu'il tâchait après d'expliquer. Ce n'était +pas la peine. Mme d'Arlange ne s'apercevait pas des absences de son +courtisan. Ses demandes étaient si longues que les réponses lui +importaient peu. Ayant un auditoire, elle se tenait satisfaite, pourvu +que, de temps en temps, il donnât signe de vie. + +Lorsqu'il fallait s'asseoir à la table de piquet, il l'appelait tout bas +le banc des travaux forcés; le magistrat maudissait le jeu et son +détestable inventeur. Il n'en était pas plus attentif à ses cartes. Il +se trompait à tout moment, écartait sans voir et oubliait de couper. La +vieille dame se plaignait de ces distractions continuelles, mais elle en +profitait sans vergogne. Elle regardait l'écart, changeait les cartes +qui lui déplaisaient, comptait audacieusement des points fantastiques, +et, à la fin, empochait sans pudeur ni remords l'argent ainsi gagné. + +La timidité de M. Daburon était extrême. Claire était farouche à +l'excès; ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l'hiver, le juge +n'adressa pas dix fois la parole directement à la jeune fille. Encore, à +chaque fois, avait-il appris par coeur, mécaniquement, la phrase qu'il se +proposait de lui dire, sachant bien que sans cette précaution il +s'exposait à rester court. + +Mais au moins il la voyait, il respirait le même air qu'elle, il +entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du cristal, +il s'enivrait d'une odeur très douce qu'elle portait, et qu'il comparait +aux plus célestes parfums. + +Jamais il n'avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de cette +odeur, mais après mille recherches qui le firent passer pour un fou chez +trois ou quatre parfumeurs, il l'avait enfin trouvée. Il en avait tout +imprégné chez lui, jusqu'aux dossiers qui s'amoncelaient sur son bureau. + +À force de regarder les yeux qu'il trouvait sublimes, il avait fini par +en connaître toutes les expressions. Il croyait y lire toutes les +pensées de celle qu'il adorait, et par là regarder dans son âme comme +par une fenêtre ouverte. Elle est contente, aujourd'hui, se disait-il; +alors il était gai. D'autres fois il pensait: elle a eu quelque chagrin +dans la journée. Aussitôt il devenait triste. + +L'idée de demander la main de Claire s'était, à bien des reprises, +présentée à l'esprit de M. Daburon; jamais il n'avait osé s'y arrêter. +Connaissant les principes de la marquise, la sachant affolée de sa +noblesse, intraitable sur l'article mésalliance, il était convaincu +qu'elle l'arrêterait au premier mot par un: non! fort sec, sur lequel +jamais elle ne reviendrait. Tenter une ouverture, c'est donc risquer, +sans chances de réussite, son bonheur présent qu'il trouvait immense, +car l'amour vit de misères. + +Une fois repoussé, pensait-il, la maison me sera fermée. Alors, adieu +toute félicité en cette vie, c'en est fait de moi. + +D'un autre côté, il se disait fort sensément qu'un autre pouvait très +bien voir Mlle d'Arlange, l'aimer par conséquent, la demander et +l'obtenir. + +Dans tous les cas, hasardant une demande ou hésitant encore, il devait +sûrement la perdre dans un temps donné. Au commencement du printemps il +se décida. + +Par un bel après-midi du mois d'avril, il se dirigea vers l'hôtel +d'Arlange, ayant certes besoin de plus de bravoure qu'il n'en faut au +soldat qui affronte une batterie. Lui aussi, il se disait: vaincre ou +mourir. + +La marquise, sortie aussitôt après son premier déjeuner, venait de +rentrer. Elle était dans une colère épouvantable et poussait des cris +d'aigle. + +Voici ce qui était arrivé: la marquise avait fait exécuter quelques +travaux par un peintre, son voisin; il y avait de cela huit ou dix mois. +Cent fois l'ouvrier s'était présenté pour toucher le montant de son +mémoire, cent fois on l'avait congédié en lui disant de repasser. Las +d'attendre et de courir, il avait fait citer en conciliation devant le +juge de paix la haute et puissante dame d'Arlange. + +La citation avait exaspéré la marquise; pourtant elle n'en avait soufflé +mot à personne, ayant décidé dans sa sagesse qu'elle se transporterait +au tribunal, à seule fin de demander justice et de prier le juge de paix +de réprimander vertement le peintre impudent qui avait osé la tracasser +pour une misérable somme d'argent, une vétille. + +Le résultat de ce beau projet se devine. Le juge de paix fut obligé de +faire expulser de force de son cabinet l'entêtée marquise. De là sa +fureur. + +M. Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre, à demi déshabillée, +toute décoiffée, plus rouge qu'une pivoine, entourée des débris des +porcelaines et des cristaux tombés sous sa main dans le premier moment. +Pour comble de malheur, Claire et sa gouvernante étaient sorties. Une +femme de chambre était occupée à inonder l'infortunée marquise de toutes +sortes d'eaux propres à calmer les nerfs. + +Elle accueillit le magistrat comme un envoyé de la sainte Trinité même. +En un peu plus d'une demi-heure avec force interjections et plus +d'imprécations encore, elle narra son odyssée. + +--Comprenez-vous ce juge! s'écria-t-elle. Ce doit être quelque +frénétique jacobin, quelque fils des forcenés qui ont trempé leurs mains +dans le sang du roi! Oui, mon ami, je lis la stupeur et l'indignation +sur votre visage... il a donné raison à cet impudent drôle à qui je +faisais gagner sa vie en lui donnant du travail! Et comme je lui +adressais de sévères remontrances, ainsi qu'il était de mon devoir, il +m'a fait chasser. Chasser! moi!... + +À ce souvenir si pénible, elle fit du bras un geste terrible de menace. +Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que tenait la femme +de chambre, un flacon superbe qui alla se briser à l'extrémité du +boudoir. + +--Bête! maladroite! sotte! cria la marquise. + +M. Daburon, tout étourdi d'abord, entreprit de calmer un peu +l'exaspération de Mme d'Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer +trois paroles. + +--Heureusement, vous voilà, continua-t-elle. Vous m'êtes tout acquis, je +le sais. Je compte que vous allez vous mettre en mouvement, et que, +grâce à votre crédit et à vos amis, ce croquant de peintre et ce noir +scélérat de juge seront jetés dans quelque basse fosse pour leur +apprendre le respect que l'on doit à une femme de ma sorte. + +Le magistrat ne se permit pas même de sourire à cette demande imprévue. +Il avait entendu bien d'autres énormités sortir de la bouche de Mme +d'Arlange, sans se moquer jamais; n'était-elle pas la grand-mère de +Claire? Pour cela, il la chérissait et la vénérait. Il la bénissait de +sa petite-fille, comme parfois un promeneur bénit Dieu pour la petite +fleur au parfum sauvage qu'il cueille près d'un buisson. + +Les fureurs de la vieille dame étaient terribles; elles étaient longues +aussi. Elles pouvaient, comme la colère d'Achille, durer cent chapitres. +Au bout d'une heure pourtant, elle était ou semblait complètement +apaisée. On avait relevé ses cheveux, réparé le désordre de sa toilette +et ramassé les tessons. + +Vaincue par sa violence même, la réaction s'en mêlant, elle gisait +épuisée et geignante dans son fauteuil. + +Ce résultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de chambre, +était dû au magistrat. Pour l'obtenir, il avait eu recours à toute son +habileté, déployé une angélique patience et usé de ménagements infinis. + +Son triomphe était d'autant plus méritoire qu'il arrivait fort mal +préparé à cette bataille. Cet incident baroque renversait ses projets. +Pour une fois qu'il s'était senti la résolution de parler, l'événement +se déclarait contre lui. Il fit contre mauvaise fortune bon coeur. + +S'armant de sa grande éloquence de Palais, il versa des douches glacées +sur le cerveau de l'irritable marquise. Il lui administra à hautes doses +ces périodes interminables qui sont les pelotes de ficelles du style et +la gloire de nos avocats généraux. Il n'était pas si fou de la +contredire; il caressa au contraire sa marotte. + +Il fut tour à tour pathétique et railleur. Il parla comme il faut de la +Révolution, maudit ses erreurs, déplora ses crimes et s'attendrit sur +ses suites si désastreuses pour les honnêtes gens. De l'infâme Marat, +grâce à d'habiles transitions, il arriva au coquin de juge de paix. Il +flétrit en termes énergiques la scandaleuse conduite de ce magistrat et +blâma hautement ce croquant de peintre. Cependant il était d'avis de +leur faire grâce de la prison. Ses conclusions furent qu'il serait +peut-être prudent, sage, noble même de payer. + +Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n'étaient pas prononcées que +Mme d'Arlange se trouvait debout dans la plus fière attitude. + +--Payer! dit-elle, pour que ces scélérats persistent dans leur +endurcissement! Les encourager par une faiblesse coupable! Jamais! +D'ailleurs pour payer, il faut de l'argent et je n'en ai pas. + +--Oh! fit le juge, il s'agit de quatre-vingt-sept francs. + +--Ce n'est donc rien, cela! répondit la marquise. Vous en parlez bien à +votre aise, monsieur le magistrat. On voit bien que vous avez de +l'argent. Vos pères étaient des gens de rien et la Révolution a passé à +cent pieds au-dessus de leur tête. Qui sait même si elle ne leur a pas +profité! Elle a tout pris aux d'Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye +pas? + +--Mais, madame la marquise, bien des choses. On vous ruinera en frais; +vous recevrez du papier timbré, les huissiers viendront, on vous +saisira. + +--Hélas! s'écria la vieille dame, la Révolution n'est pas finie. Nous y +passerons tous, mon pauvre Daburon! Ah! vous êtes bien heureux d'être +peuple, vous! Je vois bien qu'il me faudra payer sans délai, et c'est +affreusement triste pour moi qui n'ai rien, et qui suis forcée de +m'imposer de si grands sacrifices pour ma petite-fille... + +Le magistrat savait sa marquise sur le bout des doigts. Ce mot +sacrifices, prononcé par elle, le surprit si fort, qu'involontairement, +à demi-voix, il répéta: + +--Des sacrifices? + +--Certainement, reprit Mme d'Arlange. Sans elle, vivrais-je comme je +le fais, me refusant tout pour nouer les deux bouts? Nenni! Feu le +marquis m'a souvent parlé des tontines instituées par monsieur de +Calonne, où l'argent rend beaucoup. Il doit en exister encore de +pareilles. N'était ma petite-fille, j'y mettrais tout ce que j'ai à +fonds perdus. De cette manière, j'aurais de quoi manger. Mais je ne m'y +déciderai jamais. Je sais, Dieu merci! les devoirs d'une mère, et je +garde tout mon bien pour ma petite Claire. + +Ce dévouement parut si admirable à M. Daburon qu'il ne trouva pas un mot +à répliquer. + +--Ah! cette chère enfant me tourmente terriblement, continua la +marquise. Tenez, Daburon, je puis bien vous l'avouer, il me prend des +vertiges quand je pense à son établissement. + +Le juge d'instruction rougit de plaisir. L'occasion lui arrivait au +galop, elle allait passer à sa portée, à lui de l'entrefourcher. + +--Il me semble, balbutia-t-il, qu'établir mademoiselle Claire doit être +facile. + +--Non, malheureusement. Elle est assez ragoûtante, je l'avoue, quoiqu'un +peu gringalette, mais cela ne sert de rien! Les hommes sont devenus +d'une vilenie qui me fait mal au coeur. Ils ne s'attachent plus qu'à +l'argent. Je n'en vois pas un qui ait assez d'honnêteté pour prendre une +d'Arlange avec ses beaux yeux en manière de dot. + +--Je crois que vous exagérez, madame, fit timidement le juge. + +--Point. Fiez-vous à mon expérience, plus vieille que la vôtre. +D'ailleurs, si je marie Claire, mon gendre me suscitera mille tracas, à +ce qu'assure mon procureur. On me contraindra, paraît-il, à rendre des +comptes, comme si j'en tenais! C'est une horreur! Ah! Si cette petite +Claire avait bon coeur, elle prendrait bien gentiment le voile dans +quelque couvent. Je me saignerais aux quatre veines pour faire la dot +nécessaire. Mais elle n'a aucune affection pour moi. + +M. Daburon comprit que le moment de parler était venu. Il rassembla tout +son courage, comme un cavalier rassemble son cheval au moment de lui +faire franchir un fossé, et d'une voix assez ferme, il commença: + +--Eh bien! madame la marquise, je connais, je crois, un parti pour +mademoiselle Claire. Je sais un honnête homme qui l'aime et qui ferait +tout au monde pour la rendre heureuse. + +--Ça, dit Mme d'Arlange, c'est toujours sous-entendu. + +--L'homme dont je vous parle, continua le juge, est encore jeune et +riche. Il serait trop heureux de recevoir mademoiselle Claire sans dot. +Non seulement il ne vous demanderait pas de comptes, mais il vous +supplierait de disposer de votre bien à votre guise. + +--Peste! Daburon, mon ami, vous n'êtes point une bête, vous! s'exclama +la vieille dame. + +--S'il vous en coûtait de placer votre fortune en viager, ajouta le +magistrat, votre gendre vous servirait une rente suffisante pour combler +la différence... + +--Ah! j'étouffe, interrompit la marquise. Comment, vous connaissez un +homme comme ça et vous ne m'en avez jamais parlé! vous devriez déjà me +l'avoir présenté! + +--Je n'osais, madame, je craignais... + +--Vite! quel est ce gendre admirable, ce merle blanc? où niche-t-il? + +Le juge eut le coeur serré d'une angoisse terrible. Il allait jouer son +bonheur sur un mot. + +Enfin, comme s'il eût senti qu'il disait une énormité, il balbutia: + +--C'est moi, madame... Sa voix, son regard, son geste suppliaient. Il +était épouvanté de son audace, étourdi d'avoir su vaincre sa timidité. +Il était sur le point de tomber aux pieds de la marquise. + +Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux larmes, et tout en +haussant les épaules, elle répétait: + +--Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en vérité, il me fera mourir de +rire! Est-il plaisant, ce pauvre Daburon! + +Mais tout à coup, au plus fort de son accès d'hilarité, elle s'arrêta et +prit son grand air de dignité. + +--Est-ce sérieux, ce que vous venez de me dire? demanda-t-elle. + +--J'ai dit la vérité, murmura le magistrat. + +--Vous êtes donc bien riche? interrogea la marquise. + +--J'ai, madame, du chef de ma mère, vingt mille livres de rentes +environ. Un de mes oncles, mort l'an passé, m'a laissé un peu plus de +cent mille écus. Mon père n'a pas loin d'un million. Si je lui en +demandais la moitié demain, il me la donnerait; il me donnerait toute sa +fortune s'il le fallait pour mon bonheur, et serait trop content si je +lui en laissais l'administration. + +Mme d'Arlange fit signe au magistrat de se taire, et pendant cinq +bonnes minutes au moins, elle resta plongée dans ses réflexions, le +front caché entre ses mains. Enfin, relevant la tête: + +--Écoutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais été assez hardi pour faire +une proposition pareille au père de Claire, il vous aurait fait +reconduire par ses gens. Je devrais pour notre nom agir de même; je ne +saurais m'y résoudre. Je suis vieille et délaissée, je suis pauvre, ma +petite-fille m'inquiète, voilà mon excuse. Pour rien au monde, je ne +consentirais à parler à Claire de cette horrible mésalliance. Ce que je +puis vous promettre, et c'est trop, c'est de n'être pas contre vous. +Prenez vos mesures, faites votre cour à mademoiselle d'Arlange, +décidez-la. Si elle dit oui de bon coeur, je ne dirai pas non. + +M. Daburon, transporté de bonheur, voulait embrasser les mains de la +marquise. Il la trouvait la meilleure, la plus excellente des femmes, ne +songeant pas à la facilité avec laquelle venait de céder cette âme si +fière. Il délirait, il était fou. + +--Oh! attendez, fit la vieille dame, votre procès n'est pas encore +gagné. Votre mère, il faut bien que je l'excuse de s'être si piètrement +mariée, était une Cottevise, mais votre père est le sieur Daburon. Ce +nom, mon cher enfant, est horriblement ridicule. Croyez-vous qu'il soit +facile de décider à s'affubler de Daburon une jeune fille qui, jusqu'à +dix-huit ans, s'est appelée d'Arlange? + +Ces objections ne semblaient nullement préoccuper le juge. + +--Enfin, continua la vieille dame, votre père a eu une Cottevise, vous +auriez une d'Arlange. À force de faire se mésallier les filles de bonne +maison de père en fils, les Daburon finiront peut-être par s'anoblir. Un +dernier avis: vous voyez Claire timide, douce, obéissante? +Détrompez-vous. Avec son air de sainte-nitouche, elle est hardie, fière +et entêtée comme feu le marquis son père, qui rendait des points aux +mules d'Auvergne. Vous voilà prévenu, et un bon averti en vaut deux. Nos +conditions sont faites, n'est-ce pas? Ne parlons plus de rien. Je +souhaite presque votre succès. + +Cette scène était si présente à l'esprit du juge d'instruction, que là, +chez lui, dans son fauteuil, après tant de mois écoulés, il lui semblait +encore entendre la voix de la marquise d'Arlange, et ce mot de succès +sonnait à son oreille. + +Il sortit comme un triomphateur de cet hôtel d'Arlange où il était entré +le coeur gonflé d'anxiété. Il s'en allait, le front haut, la poitrine +dilatée, respirant l'air à pleins poumons. Il était si heureux! Le ciel +lui semblait plus bleu, le soleil plus brillant. Il avait, ce grave +magistrat, des envies folles d'arrêter les passants, de les serrer dans +ses bras, de leur crier:--Vous ne savez pas? La marquise consent! + +Il marchait, et il lui semblait que la terre bondissait sous ses pas, +qu'elle était trop petite pour porter tant de bonheur ou qu'il devenait +si léger qu'il allait s'envoler vers les étoiles. Que de châteaux en +Espagne sur cette parole de la marquise! Il donnait sa démission, il +bâtissait sur les bords de la Loire, non loin de Tours, une villa +enchantée. Il la voyait riante, avec sa façade au soleil levant, assise +au milieu des fleurs, ombragée de grands arbres. Il la meublait, cette +maison, d'étoffes fantastiques ouvragées par des fées. Il voulait un +merveilleux écrin pour cette perle dont il allait devenir le possesseur. + +Car il n'eut pas un doute, pas un nuage n'obscurcit l'horizon radieux de +ses espérances, pas une voix, du fond de son coeur, ne s'éleva en disant: +«Prends garde!» + +De ce jour, M. Daburon devint plus assidu encore chez la marquise. À +bien dire, il y passa sa vie. + +Tout en restant respectueux et réservé près de Claire, il chercha, avec +un empressement habile, à être quelque chose dans sa vie. L'amour vrai +est ingénieux. Il sut vaincre sa timidité pour parler à cette bien-aimée +de son âme, pour la faire causer, pour l'intéresser. + +Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les livres nouveaux +afin de trier ceux qu'elle pouvait lire. + +Peu à peu, grâce à la plus délicate insistance, il parvint à +apprivoiser, c'est le mot, cette jeune fille si farouche. Il s'aperçut +qu'il réussissait, et sa gaucherie disparut presque. Il remarqua qu'elle +ne l'accueillait plus avec cet air hautain et glacial qu'elle gardait +jadis, peut-être pour le tenir à distance. + +Il sentait qu'insensiblement il s'avançait dans sa convenance. Elle +rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui adresser la +parole la première. + +Souvent elle l'interrogeait. Elle avait entendu dire du bien d'une pièce +et voulait en connaître le sujet. Vite, M. Daburon courait la voir et +rédigeait un compte rendu qu'il lui adressait par la poste. C'était lui +écrire! À diverses reprises elle lui confia quelques petites +commissions. Il n'aurait pas échangé pour l'ambassade de Russie le +plaisir de trotter pour elle. + +Une fois, il se hasarda à lui envoyer un magnifique bouquet. Elle +l'accepta avec une certaine surprise inquiète, mais elle le pria de ne +pas recommencer. + +Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navré et le plus désolé +des hommes. + +Elle ne m'aime pas, pensait-il; elle ne m'aimera jamais. + +Mais trois jours après, comme il était affreusement triste, elle le pria +de lui chercher certaines fleurs très à la mode dont elle voulait garnir +une petite jardinière. Il envoya de quoi remplir l'hôtel de la cave au +grenier. Elle m'aimera! se disait-il dans son ravissement. Ces petits +événements si grands n'avaient pas interrompu les parties de piquet. +Seulement la jeune fille paraissait attentive maintenant au jeu. Elle +prenait presque toujours parti pour le juge contre la marquise. Elle ne +connaissait pas les règles, mais quand la vieille joueuse trichait trop +effrontément, elle s'en apercevait et disait en riant: + +--On vous vole, monsieur Daburon, on vous vole! Il se serait laissé +voler sa fortune pour entendre cette belle voix s'intéresser à lui. + +On était en été. + +Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant que la marquise +restait sur le perron, assise dans son grand fauteuil, ils tournaient +autour de la pelouse, marchant doucement sur l'allée sablée de sable +tamisé si fin que de sa robe traînante elle effaçait les traces de leurs +pas. Elle babillait gaiement avec lui comme avec un frère aimé, et il +lui fallait se faire violence pour ne pas déposer un baiser dans cette +chevelure si blonde qui moussait, pour ainsi dire, à la brise et qui +s'éparpillait comme des flocons nuageux. + +Alors, au bout d'un sentier délicieux, jonché de fleurs comme les routes +où passent les processions, il aperçoit le but: le bonheur. + +Il essaya de parler de ses espérances à la marquise. + +--Vous savez ce qui a été convenu, lui répondit-elle. Pas un mot. C'est +bien assez déjà de la voix de ma conscience qui me reproche +l'abomination à laquelle je prête la main. Dire que j'aurai peut-être +une petite-fille qui s'appellera madame Daburon! Il faudra écrire au +roi, mon cher, pour changer ce nom-là. + +Moins enivré de ses rêves, M. Daburon, cet homme si fin, cet observateur +si délié, aurait étudié le caractère de Claire. Cette étude l'eût +peut-être mis sur ses gardes. Mais eût-il songé à l'observer, il ne +l'eût pu. + +Cependant, il remarqua les singulières alternatives de son humeur. Elle +semblait insoucieuse et gaie comme un enfant, à certains jours, puis, +pendant des semaines, elle restait sombre et abattue. En la voyant +triste, le lendemain d'un bal où sa grand-mère avait tenu à la conduire, +il osa lui demander la raison de sa tristesse. + +--Oh! cela, répondit-elle en poussant un profond soupir, c'est mon +secret. Un secret que ma grand-mère elle-même ne connaît pas. + +M. Daburon la regardait. Il crut voir une larme entre ses longs cils. + +--Un jour peut-être, reprit-elle, je me confierai à vous... Il le faudra +peut-être. + +Le juge était aveugle et sourd. + +--Moi aussi, répondit-il, j'ai un secret; moi aussi je veux m'en +remettre à votre coeur. + +En se retirant après minuit, il se disait: demain je lui avouerai tout. +Il y avait un peu plus de cinquante-cinq jours qu'il se répétait +intrépidement: demain. + +C'était un soir du mois d'août; la chaleur, toute la journée, avait été +accablante; vers la nuit, la brise s'était levée, les feuilles +bruissaient; il y avait dans l'air des frémissements d'orage. + +Ils étaient assis tous deux au fond du jardin, sous le berceau garni de +plantes exotiques, et à travers les branches, ils apercevaient le +peignoir flottant de la marquise qui se promenait après son souper. + +Ils étaient restés longtemps sans se parler, émus de l'émotion de la +nature, oppressés par les parfums pénétrants des fleurs de la pelouse. +M. Daburon osa prendre la main de la jeune fille. + +C'était la première fois, et cette peau si fine et si douce lui donna +une commotion terrible qui lui fit affluer tout son sang au cerveau. + +--Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire... + +Elle arrêta sur lui ses beaux yeux surpris. + +--Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. Je me suis adressé à +votre grand-mère avant d'élever mes regards jusqu'à vous. Ne me +comprenez-vous donc pas? Un mot de votre bouche va décider de mon +malheur ou de ma félicité. Claire, mademoiselle, ne me repoussez pas: je +vous aime! + +Pendant que parlait le magistrat, Mlle d'Arlange le regardait comme +si elle eût douté du témoignage de ses sens. Mais à ces mots: «Je vous +aime», prononcés avec le frissonnement contenu de la passion la plus +vive, elle dégagea brusquement sa main en étouffant un cri. + +--Vous! murmura-t-elle, est-ce bien vous... + +M. Daburon, quand il se serait agi de sa vie, n'aurait pu trouver une +parole. Le pressentiment d'un immense malheur serrait son coeur comme +dans un étau. Que devint-il quand il vit Claire fondre en larmes... + +Elle avait caché son visage entre ses mains et répétait: + +--Je suis bien malheureuse! bien malheureuse!... + +--Malheureuse! vous! s'écria le magistrat, et par moi! Claire, vous êtes +cruelle! Au nom du Ciel! qu'ai-je fait? qu'y a-t-il? parlez! Tout, +plutôt que cette anxiété qui me tue. + +Il se mit à genoux devant elle, sur le sable du berceau, et de nouveau +essaya de prendre sa main si blanche. Elle le repoussa d'un geste +attendrissant de douceur. + +--Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous allez me haïr, je +le sens. Qui sait! vous me mépriserez peut-être, et pourtant, je le jure +devant Dieu, ce que vous venez de me dire, je l'ignorais, je ne le +soupçonnais même pas. + +M. Daburon restait à genoux, affaissé sur lui-même, attendant le coup de +grâce. + +--Oui, continuait Claire, vous croirez à une coquetterie détestable. J'y +vois maintenant et je comprends tout. Est-ce que, sans un amour profond, +un homme peut être ce que vous avez été pour moi? Hélas! je n'étais +qu'une enfant, je me suis abandonnée au bonheur si grand d'avoir un ami. +Ne suis-je pas seule en ce monde et comme perdue dans un désert? Folle +et imprudente, je me livrais à vous sans réflexion comme au meilleur, au +plus indulgent des pères. + +Ce mot révélait à l'infortuné juge toute l'étendue de son erreur. Comme +un marteau d'acier, il faisait voler en mille pièces le fragile édifice +de ses espérances. Il se releva lentement et d'un ton d'involontaire +reproche il répéta: + +--Votre père!... + +Mlle d'Arlange comprit combien elle affligeait, combien elle blessait +même cet homme dont elle n'osait mesurer l'immense amour. + +--Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un père, comme un frère, comme +toute la famille que je n'ai plus. En vous voyant, vous si grave, si +austère, devenir pour moi si bon, si faible, je remerciais Dieu de +m'avoir envoyé un protecteur pour remplacer ceux qui sont morts. + +M. Daburon ne put retenir un sanglot; son coeur se brisait. + +--Un mot, continua Claire, un seul mot m'eût éclairée. Que ne +l'avez-vous prononcé! C'est avec tant de douceur que je m'appuyais sur +vous comme l'enfant sur sa mère! Avec quelle joie intime, je me disais: +je suis sûre d'un dévouement, j'ai un coeur où verser le trop-plein du +mien! Ah! pourquoi ma confiance n'a-t-elle pas été plus grande encore? +Pourquoi ai-je eu un secret pour vous? Je pouvais éviter cette soirée +affreuse. Je devais vous l'avouer: je ne m'appartiens plus; librement, +et avec bonheur, j'ai donné ma vie à un autre. + +Planer dans l'azur et tout à coup retomber rudement à terre! La +souffrance du juge d'instruction ne peut se décrire. + +--Mieux eût valu parler, répondit-il, et encore... non. Je dois à votre +silence, Claire, six mois d'illusions délicieuses, six mois de rêves +enchanteurs. Ce sera ma part de bonheur en ce monde. + +Un reste de jour permettait encore au magistrat de distinguer Mlle +d'Arlange. Son beau visage avait la blancheur et l'immobilité du marbre. +De grosses larmes glissaient, pressées et silencieuses, le long de ses +joues. Il semblait à M. Daburon qu'il lui était donné de contempler ce +spectacle effrayant d'une statue qui pleure. + +--Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un autre! Et votre grand-mère +l'ignore... Claire, vous ne pouvez avoir choisi qu'un homme digne de +vous; comment la marquise ne le reçoit-elle pas? + +--Il y a des obstacles, murmura Claire, des obstacles qui peut-être ne +seront jamais levés. Mais une fille comme moi n'aime qu'une fois dans sa +vie. Elle est l'épouse de celui qu'elle aime, sinon... il reste Dieu. + +--Des obstacles! fit M. Daburon d'une voix sourde. Vous aimez un homme, +vous, il le sait, et il rencontre des obstacles? + +--Je suis pauvre, répondit Mlle d'Arlange, et sa famille est +immensément riche. Son père est dur, inexorable. + +--Son père! s'écria le magistrat avec une amertume qu'il ne songeait pas +à cacher, son père, sa famille! Et cela le retient! Vous êtes pauvre, il +est riche, et cela l'arrête! Et il se sait aimé de vous!... Ah! que ne +suis-je à sa place, et que n'ai-je contre moi l'univers entier! Quel +sacrifice peut coûter à l'amour tel que je le comprends! Ou plutôt, +est-il des sacrifices! Celui qui paraît le plus immense, est-il autre +chose qu'une immense joie! Souffrir! lutter, attendre quand même, +espérer toujours, se dévouer avec ivresse... C'est là aimer. + +--C'est ainsi que j'aime, dit simplement Mlle d'Arlange. Cette +réponse foudroya le magistrat. Il était digne de la comprendre. Tout +était bien fini pour lui sans espoir. Mais il éprouvait une sorte de +volupté affreuse à se torturer encore, à se prouver son malheur par +l'intensité de la souffrance. + +--Mais, insista-t-il, comment avez-vous pu le connaître, lui parler? Où? +Quand? madame la marquise ne reçoit personne... + +--Je dois maintenant tout vous dire, monsieur, répondit Claire d'un ton +digne. Il y a longtemps que je le connais. C'est chez une amie de ma +grand-mère, sa cousine à lui, la vieille demoiselle de Goëllo, que je +l'ai aperçu pour la première fois. Là nous nous sommes parlé, là je le +vois encore... + +--Ah! s'écria M. Daburon, illuminé d'une lueur soudaine, je me rappelle, +à présent. Lorsque vous deviez aller chez mademoiselle de Goëllo, trois +ou quatre jours à l'avance vous étiez plus gaie que de coutume... et +vous en reveniez bien souvent triste. + +--C'est que je voyais combien il souffre des résistances qu'il ne peut +vaincre. + +--Sa famille est donc bien illustre, fit le magistrat d'un ton dur, +qu'elle repousse une alliance avec votre maison! + +--Vous eussiez tout su sans questions, monsieur, répondit Mlle +d'Arlange, jusqu'à son nom. Il s'appelle Albert de Commarin. + +La marquise, en ce moment, jugeant sa promenade assez longue, se +disposait à regagner son boudoir rose tendre. Elle s'approcha du +berceau. + +--Magistrat intègre! s'écria-t-elle de sa grosse voix, le piquet est +dressé. + +Sans se rendre compte de son mouvement, le magistrat se leva, +balbutiant: + +--J'y vais. + +Claire le retint par le bras. + +--Je ne vous ai pas demandé le secret, monsieur, dit-elle. + +--Oh! mademoiselle!... fit le juge, blessé de cette apparence de doute. + +--Je sais, reprit Claire, que je puis compter sur vous. Mais, quoi qu'il +arrive, ma tranquillité est perdue. + +M. Daburon la regarda d'un air surpris; son oeil interrogeait. + +--Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, jeune fille sans +expérience, je n'ai pas su voir, ma grand-mère l'a vu; si elle a +continué à vous recevoir, si elle ne m'a rien dit, c'est qu'elle vous +est favorable, c'est que tacitement elle encourage votre recherche, que +je considère, permettez-moi de vous le dire, comme très honorable pour +moi. + +--Je vous l'avais dit en commençant, mademoiselle, répondit le +magistrat. Madame la marquise a daigné autoriser mes espérances. + +Et brièvement il dit son entretien avec Mme d'Arlange, ayant la +délicatesse d'écarter absolument la question d'argent qui avait si fort +influencé la vieille dame. + +--Je disais bien que c'en était fait de mon repos, reprit tristement +Claire. Quand ma grand-mère apprendra que je n'ai pas accueilli votre +hommage, quelle ne sera pas sa colère!... + +--Vous me connaissez mal, mademoiselle, interrompit le juge. Je n'ai +rien à dire à madame la marquise; je me retirerai et tout sera dit. Sans +doute elle pensera que j'ai réfléchi... + +--Oh! vous êtes bon et généreux, je le sais... + +--Je m'éloignerai, poursuivit M. Daburon, et bientôt vous aurez oublié +jusqu'au nom du malheureux dont la vie vient d'être brisée. + +--Vous ne pensez pas ce que vous dites là? fit vivement la jeune fille. + +--Eh bien! c'est vrai. Je me berce de cette illusion dernière que mon +souvenir, plus tard, ne sera pas sans douceur pour vous. Quelquefois +vous direz: «Il m'aimait, celui-là.» C'est que je veux quand même rester +votre ami; oui, votre ami le plus dévoué. + +Claire, à son tour, prit avec effusion les mains de M. Daburon. + +--Vous avez raison, dit-elle, il faut être mon ami. Oublions ce qui +vient d'arriver, oubliez ce que vous m'avez dit, soyez comme par le +passé le meilleur et le plus indulgent des frères. + +L'obscurité était venue; elle ne pouvait le voir mais elle comprit qu'il +pleurait, car il tarda à répondre. + +--Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous me demandez là! Quoi! +c'est vous qui me parlez d'oublier! Vous sentez-vous la force d'oublier, +vous! Ne voyez-vous pas que je vous aime mille fois plus que vous +m'aimez... + +Il s'arrêta, ne pouvant prendre sur lui de prononcer ce nom de Commarin, +et c'est avec effort qu'il ajouta: + +--Et je vous aimerai toujours... Ils avaient fait quelques pas hors du +berceau et se trouvaient maintenant non loin du perron. + +--À cette heure, mademoiselle, reprit le magistrat, permettez-moi donc +de vous dire adieu. Vous me reverrez rarement. Je ne reviendrai que bien +juste ce qu'il faut pour éviter l'apparence d'une rupture. + +Sa voix était si tremblante qu'à peine elle était distincte. + +--Quoi qu'il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous qu'il y a en ce monde +un malheureux qui vous appartient absolument. Si jamais vous avez besoin +d'un dévouement, venez à moi, venez à votre ami. Allons, c'est fini... +j'ai du courage, Claire; mademoiselle... une dernière fois adieu! + +Elle n'était guère moins éperdue que lui. Instinctivement elle avança la +tête et M. Daburon effleura de ses lèvres froides le front de celle +qu'il aimait tant. + +Ils gravirent le perron, elle appuyée sur son bras, et entrèrent dans le +boudoir rose où la marquise, qui commençait à s'impatienter, battait +furieusement les cartes en attendant sa victime. + +--Allons donc! juge incorruptible! cria-t-elle. + +Mais M. Daburon était mourant. Il n'aurait pas eu la force de tenir les +cartes. Il balbutia quelques excuses absurdes, parla d'affaires très +pressées, de devoirs à remplir, de malaise subit, et sortit en se tenant +aux murs. Son départ indigna la vieille joueuse. Elle se retourna vers +sa petite-fille, qui était allée cacher son trouble loin des bougies de +la table de jeu, et demanda: + +--Qu'a donc ce Daburon, ce soir? + +--Je ne sais, madame, balbutia Claire. + +--Il me paraît, continua la marquise, que ce petit juge s'émancipe +singulièrement et se permet des façons impertinentes. Il faudra le +remettre à sa place, car il finirait par se croire notre égal. + +Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait paru très changé +et s'était plaint une partie de la soirée; ne pouvait-il être malade? + +--Eh bien! quand cela serait, reprit la marquise, son devoir n'est-il +pas de reconnaître par quelques renoncements la faveur de notre +compagnie? Je crois t'avoir déjà conté l'histoire de notre grand-oncle +le duc de Saint-Huruge. Désigné pour faire la partie du roi au retour +d'une chasse, il joua toute la soirée et perdit le plus galamment du +monde deux cent vingt pistoles. Toute l'assemblée remarqua sa gaieté et +sa belle humeur. Le lendemain seulement, on apprit qu'il était tombé de +cheval dans la journée et qu'il avait tenu les cartes de Sa Majesté +ayant une côte enfoncée. On ne récria point, tant cet acte de respect +était naturel. Ce petit juge, s'il est malade, aurait fait preuve +d'honnêteté en se taisant et en restant pour mon piquet. Mais il se +porte comme moi. Qui sait quels brelans il est allé courir! + + + + +VII + + +M. Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de l'hôtel d'Arlange. Toute +la nuit il erra au hasard, cherchant un peu de fraîcheur pour sa tête +brûlante, demandant un peu de calme à une lassitude excessive. + +Fou que je suis! se disait-il, mille fois fou d'avoir espéré, d'avoir +cru qu'elle m'aimerait jamais. Insensé! comment ai-je osé rêver la +possession de tant de grâces, de noblesse et de beauté! Combien elle +était belle, ce soir, le visage inondé de larmes! Peut-on imaginer rien +de plus angélique! Quelle expression sublime avaient ses yeux en parlant +de lui! C'est qu'elle l'aime! Et moi elle me chérit comme un père; elle +me l'a dit, comme un père! En pouvait-il être autrement? n'est-ce pas +justice? Devait-elle voir un amant en ce juge sombre et sévère, toujours +triste comme son costume noir? N'était-il pas honteux de songer à unir +tant de virginale candeur à ma détestable science du monde? Pour elle, +l'avenir est encore le pays des riantes chimères, et depuis longtemps +l'expérience a flétri toutes mes illusions. Elle est jeune comme +l'innocence, et je suis vieux comme le vice. + +L'infortuné magistrat se faisait véritablement horreur. Il comprenait +Claire et l'excusait. Il s'en voulait de l'excès de douleur qu'il lui +avait montré. Il se reprochait d'avoir troublé sa vie. Il ne se +pardonnait pas d'avoir parlé de son amour... + +Ne devait-il pas prévoir ce qui était arrivé: qu'elle le repousserait, +et qu'ainsi il allait se priver de cette félicité céleste de la voir, de +l'entendre, de l'adorer silencieusement. + +Il faut, poursuivit-il, qu'une jeune fille puisse rêver à son amant. En +lui, elle doit caresser un idéal. Elle se plaît à le parer de toutes les +qualités brillantes, à l'imaginer plein de noblesse, de bravoure, +d'héroïsme. Qu'advenait-il, si en mon absence elle songeait à moi? Son +imagination me représentait drapé d'une robe funèbre, au fond d'un +lugubre cachot, aux prises avec quelque scélérat immonde. N'est-ce pas +mon métier de descendre dans tous les cloaques, de remuer la fange de +tous les crimes? Ne suis-je pas condamné à laver dans l'ombre le linge +sale de la plus corrompue des sociétés? Ah! il est des professions +fatales! Est-ce que le juge comme le prêtre ne devrait pas se condamner +à la solitude et au célibat? L'un et l'autre ils savent tout, ils ont +tout entendu. Leur costume est presque le même. Mais pendant que le +prêtre dans les plis de sa robe noire apporte la consolation, le juge +apporte l'effroi. L'un est la miséricorde, l'autre le châtiment. Voilà +quelles images éveillait mon souvenir, tandis que l'autre... l'autre... + +Cet homme infortuné continuait sa course folle le long des quais +déserts. + +Il allait, la tête nue, les yeux hagards. Pour respirer plus librement, +il avait arraché sa cravate et l'avait jetée au vent. + +Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare passant. Le passant +s'arrêtait, touché de pitié, et se détournait pour regarder s'éloigner +ce malheureux qu'il supposait privé de raison. + +Dans un chemin perdu, près de Grenelle, des sergents de ville +s'approchèrent de lui et essayèrent de l'interroger. Il les repoussa, +mais machinalement, et leur tendit une de ses cartes de visite. + +Ils lurent et le laissèrent passer, convaincus qu'il était ivre. + +La colère, une colère furibonde, avait remplacé sa résignation première. +Dans son coeur, une haine s'élevait plus forte et plus violente que son +amour pour Claire. + +Cet autre, ce préféré, ce noble vicomte qui ne savait pas triompher des +obstacles, que ne le tenait-il là sous son genou! + +En ce moment, cet homme noble et fier, ce magistrat si sévère pour +lui-même, s'expliqua les délices irrésistibles de la vengeance. Il +comprit la haine qui s'arme d'un poignard, qui s'embusque lâchement dans +les recoins sombres, qui frappe dans les ténèbres, en face ou dans le +dos, peu importe, mais qui frappe, qui tue, qui veut du sang pour son +assouvissement! + +En ce moment, précisément, il était chargé d'instruire l'affaire d'une +pauvre fille publique, accusée d'avoir donné un coup de couteau à une de +ses tristes compagnes. + +Elle était jalouse de cette femme, qui avait cherché à lui enlever son +amant, un soldat ivrogne et grossier. + +M. Daburon se sentait saisi de pitié pour cette misérable créature qu'il +avait commencé d'interroger la veille. + +Elle était très laide et vraiment repoussante, mais l'expression de ses +yeux, quand elle parlait de son soldat, revenait à la mémoire du juge. + +Elle l'aime véritablement, pensait-il. Si chacun des jurés avait +souffert ce que je souffre, elle serait acquittée. Mais combien d'hommes +ont eu dans leur vie une passion? Peut-être pas un sur vingt! + +Il se promit de recommander cette fille à l'indulgence du tribunal et +d'atténuer autant qu'il le pourrait le crime dont elle s'était rendue +coupable. + +Lui-même venait de se décider à commettre un crime. + +Il était résolu à tuer M. Albert de Commarin. + +Pendant le reste de la nuit, il ne fit que s'affermir dans cette +résolution, se démontrant par mille raisons folles, qu'il trouvait +solides et indiscutables, la nécessité et la légitimité de cette +vengeance. + +Sur les sept heures du matin, il se trouvait dans une allée du bois de +Boulogne, non loin du lac. Il gagna la porte Maillot, prit une voiture +et se fit conduire chez lui. + +Le délire de la nuit continuait, mais sans souffrance. Il ne sentait +aucune fatigue. Calme et froid, il agissait sous l'empire d'une +hallucination, à peu près comme un somnambule. + +Il réfléchissait et raisonnait, mais ce n'était pas avec sa raison. + +Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autrefois lorsqu'il devait +aller chez la marquise d'Arlange, et sortit. + +Il passa d'abord chez un armurier et acheta un petit revolver qu'il fit +charger avec soin sous ses yeux et qu'il mit dans sa poche. Il se rendit +ensuite chez les personnes qu'il supposait capables de lui apprendre de +quel club était le vicomte. Nulle part on ne s'aperçut de l'étrange +situation de son esprit, tant sa conversation et ses manières étaient +naturelles. + +Dans l'après-midi seulement, un jeune homme de ses amis lui nomma le +cercle de M. de Commarin fils et lui proposa de l'y conduire, en faisant +partie lui-même. + +M. Daburon accepta avec empressement et suivit son ami. Le long de la +route, il serrait avec frénésie le bois du revolver qu'il tenait caché. +Il ne pensait qu'au meurtre qu'il voulait commettre, et au moyen de ne +pas manquer son coup. Cela va faire, se disait-il froidement, un +scandale affreux, surtout si je ne réussis pas à me brûler la cervelle +aussitôt. On m'arrêtera, on me mettra en prison, je passerai en cour +d'assises. Voilà mon nom déshonoré. Bast! que m'importe! Je ne suis pas +aimé de Claire, que me fait le reste! Mon père mourra sans doute de +douleur, mais il faut que je me venge!... Arrivés au club, son ami lui +montra un jeune homme très brun, à l'air hautain à ce qu'il lui parut, +qui, accoudé à une table, lisait une revue. C'était le vicomte. + +M. Daburon marcha sur lui sans sortir son revolver. Mais, arrivé à deux +pas, le coeur lui manqua. Il tourna brusquement les talons et s'enfuit, +laissant son ami stupéfié d'une scène dont il lui était impossible de se +rendre compte. + +M. Albert de Commarin ne verra jamais la mort d'aussi près qu'une fois. + +Arrivé dans la rue, M. Daburon sentit que la terre fuyait sous ses pas. +Tout tournait autour de lui. Il voulut crier et ne le put. Il battit +l'air de ses mains, chancela un instant et enfin tomba comme une masse +sur le trottoir. + +Des passants accoururent et aidèrent les sergents de ville à le relever. +Dans une de ses poches, on trouva son adresse; on le porta à son +domicile. + +Quand il reprit ses sens, il était couché, et il aperçut son père au +pied de son lit. + +Que s'était-il donc passé? + +On lui apprit, avec bien des ménagements, que pendant six semaines il +avait flotté entre la vie et la mort. Les médecins le déclaraient sauvé; +maintenant il était remis, il allait bien. + +Cinq minutes de conversation l'avaient épuisé. Il ferma les yeux et +chercha à recueillir ses idées, qui s'étaient éparpillées comme les +feuilles d'un arbre en automne par une tempête. Le passé lui semblait +noyé dans un brouillard opaque; mais au milieu de ces ténèbres, tout ce +qui concernait Mlle d'Arlange se détachait précis et lumineux. Toutes +ses actions, à partir du moment où il avait embrassé Claire, il les +revoyait comme un tableau fortement éclairé. Il frémit, et ses cheveux +en un moment furent trempés de sueur. + +Il avait failli devenir assassin! + +Et la preuve qu'il était vraiment remis et qu'il avait repris la pleine +possession de ses facultés, c'est qu'une question de droit criminel +traversa son cerveau. + +Le crime commis, se dit-il, aurais-je été condamné? Oui. Étais-je +responsable? Non. Le crime serait-il une forme de l'aliénation mentale? +Étais-je fou, étais-je dans l'état particulier qui doit précéder un +attentat? Qui saura me répondre? Pourquoi tous les juges n'ont-ils pas +traversé une incompréhensible crise comme la mienne? Mais qui me +croirait, si je racontais ce qui m'est arrivé? + +Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, il le conta à son père, +qui haussa les épaules et lui assura que c'était là une mauvaise +réminiscence de délire. + +Ce père, qui était bon, fut ému au récit des amours si tristes de son +fils, sans y voir cependant un malheur irréparable. Il lui conseilla la +distraction, mit à sa disposition toute sa fortune et l'engagea fort à +épouser une bonne grosse héritière poitevine, gaie et bien portante, qui +lui ferait des enfants superbes. Puis, comme ses terres souffraient de +son absence, il repartit pour sa province. + +Deux mois plus tard, le juge d'instruction avait repris sa vie et ses +travaux habituels. Mais il avait beau faire, il agissait comme un corps +sans âme; au-dedans de lui, il le sentait, quelque chose était brisé. + +Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la marquise. En +l'apercevant, elle poussa un cri de terreur. Elle l'avait pris pour un +spectre, tant il était différent de celui qu'elle avait connu. + +Comme elle redoutait les figures funèbres, elle le consigna à sa porte. + +Claire fut malade une semaine à sa vue. + +Comme il m'aimait! se disait-elle; il a failli mourir. Albert +m'aime-t-il autant? + +Elle n'osait se répondre. Elle aurait voulu le consoler, lui parler, +tenter quelque chose... Il ne se montra plus. + +M. Daburon n'était cependant pas homme à se laisser abattre sans lutter. +Il voulut, comme disait son père, se distraire. Il chercha le plaisir et +trouva le dégoût, mais non l'oubli. Souvent il alla jusqu'au seuil de la +débauche; toujours une céleste figure, Claire vêtue de blanc, lui barra +la porte. + +Alors il se réfugia dans le travail ainsi que dans un sanctuaire. Il se +condamna aux plus rudes labeurs, se défendant de penser à Claire, pareil +au poitrinaire qui s'interdit de songer à son mal. Son âpreté à la +besogne, sa fiévreuse activité lui valurent la réputation d'un ambitieux +qui devait aller loin. Il ne se souciait de rien au monde. + +À la longue, il trouva non le repos, mais cet engourdissement exempt de +douleurs qui suit les grandes catastrophes. La convalescence de l'oubli +commençait pour lui. + +Voilà quels événements ce nom de Commarin prononcé par le père Tabaret +rappelait à M. Daburon. Il les croyait ensevelis sous la cendre du +temps, et voilà qu'ils surgissaient comme ces caractères qu'on trace +avec une encre sympathique et qui apparaissent si l'on vient à approcher +le papier du feu. En un instant, ils se déroulèrent devant ses yeux, +avec cette merveilleuse instantanéité du songe qui supprime le temps et +l'espace. + +Pendant quelques minutes, grâce à un phénomène admirable de +dédoublement, il assista, pour ainsi dire, à la représentation de sa +propre vie. Acteur et spectateur ensemble, il était là, assis dans son +fauteuil, et il paraissait sur le théâtre, il agissait et il se jugeait. + +Sa première pensée, il faut l'avouer, fut une pensée de haine, suivie +d'un détestable sentiment de satisfaction. Le hasard lui livrait cet +homme préféré par Claire. Ce n'était plus un hautain gentilhomme +illustré par sa fortune et par ses aïeux, c'était un bâtard, le fils +d'une femme galante. Pour garder un nom volé, il avait commis le plus +lâche des assassinats. Et lui, le juge, il allait éprouver cette volupté +infinie de frapper son ennemi avec le glaive de la loi. + +Mais ce ne fut qu'un éclair. La conscience de l'honnête homme se révolta +et fit entendre sa voix toute-puissante. + +Est-il rien de plus monstrueux que l'association de ces deux idées: la +haine et la justice? Un juge peut-il, sans se mépriser plus que les +êtres vils qu'il condamne, se souvenir qu'un coupable dont le sort est +entre ses mains a été son ennemi? Un juge d'instruction a-t-il le droit +d'user de ses exorbitants pouvoirs contre un prévenu, tant qu'au fond de +son coeur il reste une goutte de fiel? + +M. Daburon se répéta ce que tant de fois depuis un an il s'était dit en +commençant une instruction: et moi aussi, j'ai failli me souiller d'un +meurtre abominable. + +Et voilà que, précisément, il allait avoir à faire arrêter, à +interroger, à livrer à la cour d'assises celui qu'il avait eu la ferme +volonté de tuer. + +Tout le monde, certes, ignorait ce crime de pensée et d'intention, mais +pouvait-il, lui, l'oublier? N'était-ce pas ou jamais le cas de se +récuser, de donner sa démission? Ne devait-il pas se retirer, se laver +les mains du sang répandu, laissant à un autre le soin de le venger au +nom de la société? + +--Non! prononça-t-il, ce serait une lâcheté indigne de moi. + +Un projet de générosité folle lui vint. + +--Si je le sauvais? murmura-t-il. Si, pour Claire, je lui laissais +l'honneur et la vie? Mais comment le sauver? Je devrais pour cela ne +tenir aucun compte des découvertes du père Tabaret et lui imposer la +complicité du silence. Il faudra volontairement faire fausse route, +courir avec Gévrol après un meurtrier chimérique. Est-ce praticable? +D'ailleurs, épargner Albert, c'est déchirer les titres de Noël; c'est +assurer l'impunité de la plus odieuse des trahisons. Enfin, c'est encore +et toujours sacrifier la justice à ma passion! + +Le magistrat souffrait. + +Comment prendre un parti au milieu de tant de perplexités, tiraillé par +des intérêts divers? + +Il flottait indécis entre les déterminations les plus opposées, son +esprit oscillait d'un extrême à l'autre. + +Que faire? Sa raison, après un nouveau choc si imprévu, cherchait en +vain son équilibre. Reculer, se disait-il; où donc serait mon courage? + +Ne dois-je pas rester le représentant de la loi que rien n'émeut et que +rien ne touche? Suis-je si faible qu'en revêtant ma robe je ne sache pas +me dépouiller de ma personnalité? Ne puis-je, pour le présent, faire +abstraction du passé? Mon devoir est de poursuivre l'enquête. Claire +elle-même m'ordonnerait d'agir ainsi. Voudrait-elle d'un homme souillé +d'un soupçon? Jamais. S'il est innocent, qu'il soit sauvé; s'il est +coupable, qu'il périsse! + +C'était fort bien raisonné, mais, au fond de son coeur, mille inquiétudes +dardaient leurs épines. Il avait besoin de se rassurer. + +Est-ce que je le hais encore, cet homme? continua-t-il; non, certes. Si +Claire l'a préféré à moi qu'il ne connaît pas, c'est à elle et non à lui +que je dois en vouloir. Ma fureur n'a été qu'un accès passager de +délire. Je le prouverai. Je veux qu'il trouve en moi autant un +conseiller qu'un juge. S'il n'est pas coupable, il disposera, pour +établir ses preuves, de tout cet appareil formidable d'agents et de +moyens qui est entre les mains du parquet. Oui, je puis être le juge. +Dieu, qui lit au fond des consciences, voit que j'aime assez Claire pour +souhaiter de toutes mes forces l'innocence de son amant. + +Alors seulement, M. Daburon se rendit vaguement compte du temps écoulé. + +Il était près de trois heures du matin. + +--Ah! mon Dieu! et le père Tabaret qui m'attend! Je vais le trouver +endormi... Mais le père Tabaret ne dormait pas, et il n'avait guère plus +que le juge senti glisser les heures. + +Dix minutes lui avaient suffi pour dresser l'inventaire du cabinet de M. +Daburon, qui était vaste et d'une magnificence sévère, tout à fait en +rapport avec la position du magistrat. Armé d'un flambeau, il s'approcha +des six tableaux de maîtres qui rompaient la nudité de la boiserie et +les admira. Il examina curieusement quelques bronzes rares placés sur la +cheminée et sur une console, et il donna à la bibliothèque un coup d'oeil +de connaisseur. + +Après quoi, prenant sur la table un journal du soir, il se rapprocha du +foyer et se plongea dans une vaste bergère. + +Il n'avait pas seulement lu le tiers du premier-Paris, lequel, comme +tous les premier-Paris d'alors, s'occupait exclusivement de la question +romaine, que, lâchant le journal, il s'absorbait dans ses méditations. +L'idée fixe, plus forte que la volonté, bien autrement intéressante pour +lui que la politique, le ramenait invinciblement à La Jonchère, près du +cadavre de la veuve Lerouge. Comme l'enfant qui mille et mille fois +brouille et remet en ordre son jeu de patience, il mêlait et reprenait +la série de ses inductions et de ses raisonnements. + +Certes, il n'y avait plus rien de douteux pour lui dans cette triste +affaire. De A à Z, il croyait connaître tout. Il savait à quoi s'en +tenir, et M. Daburon, il l'avait vu, partageait ses opinions. Cependant, +que de difficultés encore! + +C'est qu'entre le juge d'instruction et le prévenu se trouve un tribunal +suprême, institution admirable qui est notre garantie à tous tant que +nous sommes, pouvoir essentiellement modérateur: le jury. + +Et le jury, Dieu merci! ne se contente pas d'une conviction banale. Les +plus fortes probabilités peuvent l'émouvoir et l'ébranler, elles ne lui +arrachent pas un verdict affirmatif. Placé sur un terrain neutre, entre +la prévention qui expose sa thèse et la défense qui développe son roman, +il demande des preuves matérielles et exige qu'on les lui fasse toucher +du doigt. Là où des magistrats condamneraient vingt fois pour une, en +toute sécurité de conscience, et justement, qui plus est, il acquitte, +parce que l'évidence n'a pas lui. + +La déplorable exécution de Lesurques a assuré l'impunité de bien des +crimes, et, il faut le dire, elle justifie cette impunité. + +Le fait est que, sauf les cas de flagrant délit ou d'aveu, il n'y a pas +d'affaire sûre pour le ministère public. Parfois il est aussi anxieux +que l'accusé lui-même. Presque tous les crimes ont même pour la justice +et pour la police un côté mystérieux et en quelque sorte impénétrable. +Le génie de l'avocat est de deviner cet endroit faible et d'y concentrer +ses efforts. Par là, il insinue le doute. Un incident habilement soulevé +à l'audience, au dernier moment, peut changer la face d'un procès. Cette +incertitude d'un résultat explique le caractère de passion que revêtent +souvent les débats. + +Et à mesure que monte le niveau de la civilisation, les jurés, dans les +causes graves, deviennent plus timides et plus hésitants. C'est avec une +inquiétude croissante qu'ils portent le fardeau de leur responsabilité. +Déjà bon nombre d'entre eux reculent devant l'idée de la peine de mort. +S'il se trouve qu'elle est appliquée, ils demandent à se laver du sang +du condamné. On en a vu signer un recours en grâce, et pour qui? Pour un +parricide. Chaque juré, au moment d'entrer dans la salle de +délibérations, songe infiniment moins à ce qu'il vient d'entendre, qu'au +risque qu'il court de préparer à ses nuits d'éternels remords. Il n'en +est pas un qui, plutôt que de s'exposer à retenir un innocent, ne soit +résolu à lâcher trente scélérats. + +L'accusation doit donc arriver devant le jury armée de toutes pièces et +les mains pleines de preuves. C'est au juge d'instruction à forger ces +armes et à condenser ces preuves. Tâche délicate, hérissée de +difficultés, souvent très longue. Il arrive que le prévenu ait du +sang-froid, qu'il soit certain de n'avoir pas laissé de traces; alors, +du fond de son cachot, au secret, il défie tous les assauts de la +justice. C'est une lutte terrible et qui fait frémir si l'on vient à +songer qu'après tout cet homme, enfermé sans conseil et sans défense, +peut être innocent. Le juge saura-t-il résister aux entraînements de sa +conviction intime? + +Bien souvent la justice est réduite à s'avouer vaincue. Elle est +persuadée qu'elle a trouvé le coupable; la logique le lui montre, le bon +sens le lui indique, et cependant elle doit renoncer aux poursuites +faute de témoignages suffisants. + +Il est malheureusement des crimes impunis. Un ancien avocat général +avouait un jour qu'il connaissait jusqu'à trois assassins riches, +heureux, honorés, qui, à moins de circonstances improbables, finiraient +dans leur lit, entourés de leur famille, et auraient un bel enterrement +avec une magnifique épitaphe sur leur tombe. + +À cette idée qu'un meurtrier peut éviter l'action de la justice, se +dérober à la cour d'assises, le sang du père Tabaret bouillait dans ses +veines, comme au souvenir d'une cruelle injure personnelle. + +Une telle monstruosité, à son avis, ne pouvait provenir que de l'ineptie +des magistrats chargés de l'enquête sommaire, de la maladresse des +agents de la police ou de l'incapacité et de la mollesse du juge +d'instruction. + +--Ce n'est pas moi, marmottait-il avec la vaniteuse satisfaction du +succès, qui lâcherais jamais ma proie. Il n'est pas de crime bien +constaté dont l'auteur ne soit trouvable, à moins pourtant que cet +auteur ne soit un fou, dont le mobile échappe au raisonnement. Je +passerais ma vie à la recherche d'un coupable, et je périrais avant de +m'avouer vaincu, comme cela est arrivé tant de fois à Gévrol. + +Cette fois encore le père Tabaret, le hasard aidant, avait réussi, il se +le répétait. Mais quelles preuves fournir à la prévention, à ce maudit +jury si méticuleux, si formaliste et si poltron? Qu'imaginer pour forcer +à se découvrir un homme fort, parfaitement sur ses gardes, couvert par +sa position et sans doute par ses précautions prises? Quel traquenard +préparer, à quel stratagème neuf et infaillible avoir recours? + +Le volontaire de la police s'épuisait en combinaisons subtiles mais +impraticables, toujours arrêté par cette fatale légalité si nuisible aux +emplois des chevaliers de la rue de Jérusalem. + +Il s'appliquait si fort à ses conceptions, tantôt ingénieuses et tantôt +grossières, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte du cabinet et ne +s'aperçut nullement de la présence du juge d'instruction. + +Il fallut, pour l'arracher à ses problèmes, la voix de M. Daburon, qui +disait avec un accent encore ému: + +--Vous m'excuserez, monsieur Tabaret, de vous avoir laissé si longtemps +seul... + +Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux salut de quarante-cinq +au degré. + +--Ma foi! monsieur, répondit-il, je n'ai pas eu le loisir de +m'apercevoir de ma solitude. + +M. Daburon avait traversé la pièce et était allé s'asseoir en face de +son agent, devant un guéridon encombré des papiers et des documents se +rattachant au crime. Il paraissait très fatigué. + +--J'ai beaucoup réfléchi, commença-t-il, à toute cette affaire... + +--Et moi donc! interrompit le père Tabaret. Je m'inquiétais, monsieur, +lorsque vous êtes entré, de l'attitude probable du vicomte de Commarin +au moment de son arrestation. Rien de plus important, selon moi. +S'emportera-t-il? essayera-t-il d'intimider les agents? les +menacera-t-il de les jeter dehors? C'est assez la tactique des criminels +huppés. Je crois pourtant qu'il restera calme et froid. C'est dans la +logique du caractère que se relève la perpétration du crime. Il fera +montre, vous le verrez, d'une assurance superbe. Il jugera qu'il est +sans doute victime de quelque malentendu. Il insistera pour voir +immédiatement le juge d'instruction, afin de tout éclaircir au plus +vite. + +Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions comme d'une réalité, il +avait un tel ton d'assurance que M. Daburon ne put s'empêcher de +sourire. + +--Nous n'en sommes pas encore là, dit-il. + +--Mais nous y serons dans quelques heures, reprit vivement le père +Tabaret. Je suppose que, dès qu'il fera jour, monsieur le juge +d'instruction donnera des ordres pour que monsieur de Commarin fils soit +arrêté? + +Le juge tressaillit comme le malade qui voit son chirurgien déposer, en +entrant, sa trousse sur un meuble. + +Le moment d'agir arrivait. Il mesurait la distance incommensurable qui +sépare l'idée du fait, la décision de l'acte. + +--Vous êtes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez pas +d'obstacles. + +--Puisqu'il est coupable! Je le demanderai à monsieur le juge, qui +aurait commis ce crime sinon lui? Qui avait intérêt à supprimer la veuve +Lerouge, son témoignage, ses papiers, ses lettres? Lui, uniquement lui. +Mon Noël, qui est bête comme un honnête homme, l'a prévenu: il a agi. +Que sa culpabilité ne soit pas établie, il reste plus Commarin que +jamais, et mon avocat est Gerdy jusqu'au cimetière. + +--Oui, mais... + +Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupéfait. + +--Monsieur le juge voit donc des difficultés? demanda-t-il. + +--Eh! sans doute! répondit M. Daburon: cette affaire est de celles qui +commandent la plus grande circonspection. Dans des cas pareils à +celui-ci, on ne doit frapper qu'à coup sûr, et nous n'avons que des +présomptions... les plus concluantes, je le sais, mais enfin des +présomptions. Si nous nous trompions? La justice, malheureusement, ne +peut jamais réparer complètement ses erreurs. Sa main posée injustement +sur un homme laisse une empreinte qui ne s'efface plus. Elle reconnaît +qu'elle s'est trompée, elle l'avoue hautement, elle le proclame... en +vain. L'opinion absurde, idiote, ne pardonne pas à un homme d'avoir pu +être soupçonné. + +C'est en poussant de gros soupirs que le père Tabaret écoutait ces +réflexions. Ce n'est pas lui qui eût été retenu par de si mesquines +considérations. + +--Nos soupçons sont fondés, continua le juge, j'en suis persuadé. Mais +s'ils étaient faux? Notre précipitation serait pour ce jeune homme un +affreux malheur. Et encore, quel éclat, quel scandale! Y avez-vous +songé? Vous ne savez pas tout ce qu'une démarche risquée peut coûter à +l'autorité, à la dignité de la justice, au respect qui constitue sa +force... L'erreur appelle la discussion, provoque l'examen, enfin +éveille la méfiance à une époque où tous les esprits ne sont que trop +disposés à se défier des pouvoirs constitués. + +Il s'appuya sur le guéridon et parut réfléchir profondément. + +Pas de chance, pensait le père Tabaret, j'ai affaire à un trembleur. Il +faudrait agir, il parle; signer des mandats, il pousse des théories. Il +est étourdi de ma découverte et il a peur. Je supposais en accourant ici +qu'il serait ravi, point. Il donnerait bien un louis de sa poche pour ne +m'avoir pas fait appeler; il ne saurait rien et dormirait du sommeil +épais de l'ignorance. Ah! voilà! On voudrait bien avoir dans son filet +des tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les gros +sont dangereux, on les lâcherait volontiers... + +--Peut-être, dit à haute voix M. Daburon, peut-être suffirait-il d'un +mandat de perquisition et d'un autre de comparution?... + +--Alors tout est perdu! s'écria le père Tabaret. + +--En quoi, s'il vous plaît? + +--Hélas! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis qu'un +pauvre vieux. Nous sommes en face de la préméditation la plus habile et +la plus raffinée. Un hasard miraculeux nous a mis sur la trace de +l'ennemi. Si nous lui laissons le temps de respirer, il nous échappe. + +Le juge, pour toute réponse, inclina la tête, peut-être en signe +d'assentiment. + +--Il est évident, continua le père Tabaret, que notre adversaire est un +homme de première force, d'un sang-froid surprenant, d'une habileté +consommée. Ce gaillard-là doit avoir tout prévu, tout absolument, +jusqu'à la possibilité improbable d'un soupçon s'élevant jusqu'à lui. +Oh! ses précautions sont prises. Si monsieur le juge se contente d'un +mandat de comparution, le gredin est sauvé. Il comparaîtra tranquille +comme Baptiste, absolument comme s'il s'agissait d'un duel. Il nous +arrivera nanti du plus magnifique alibi qui se puisse voir, d'un alibi +irrécusable. Il va prouver qu'il a passé la soirée et la nuit du mardi +et de mercredi avec les personnages les plus considérables. Il aura dîné +avec le comte Machin, joué avec le marquis Chose, soupé avec le duc +Untel; la baronne de Ci et la vicomtesse de Là ne l'auront pas perdu de +vue une minute... Enfin, le coup sera si bien monté, tous les trucs +joueront si bien, qu'il faudra lui ouvrir la porte, et encore lui +présenter des excuses sur l'escalier. Il n'est qu'un moyen de le +convaincre, c'est de le surprendre par une rapidité contre laquelle il +est impossible qu'il soit en garde. On doit tomber chez lui comme la +foudre, l'arrêter au réveil, l'entraîner encore tout abasourdi, et +l'interroger là, sur-le-champ, _hic et nunc_, tout chaud encore de son +lit. C'est la seule chance qu'il soit de surprendre quelque chose. Ah! +que ne suis-je, pour un jour, juge d'instruction! + +Le père Tabaret s'arrêta court, saisi de la crainte de manquer de +respect au magistrat. Mais M. Daburon n'avait nullement l'air choqué. + +--Poursuivez, dit-il d'un ton encourageant, poursuivez! + +--Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d'instruction. Je fais arrêter +mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon cabinet. Je ne +m'amuse point à lui poser des questions plus ou moins captieuses. Non; +je vais droit au but. Je l'accable tout d'abord du poids de ma +certitude. Quel pavé! Je lui prouve que je sais tout, si évidemment, si +clairement, si péremptoirement qu'il se rend, ne pouvant agir autrement. +Non, je ne l'interroge pas. Je ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je +parle le premier. Et voici mon discours: «Mon bonhomme, vous m'apportez +un alibi! C'est fort bien. Mais nous connaissons ce moyen, l'ayant +pratiqué. Il est usé. On est fixé sur les pendules qui retardent ou +avancent. Donc, cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c'est +admis. + +»Cependant voici ce que vous avez fait: à huit heures vingt minutes, +vous avez filé adroitement. À huit heures trente-cinq minutes, vous +preniez le chemin de fer, rue Saint-Lazare. À neuf heures, vous +descendiez à la gare de Rueil et vous vous élanciez sur la route de La +Jonchère. À neuf heures un quart, vous frappiez au volet de la veuve +Lerouge, qui vous ouvrait et à qui vous demandiez à manger un morceau et +surtout à boire un coup. À neuf heures vingt-cinq, vous lui plantiez un +morceau de fleuret bien aiguisé entre les épaules, vous bouleversiez +tout dans la maison et vous brûliez certains papiers, vous savez. Après +quoi, enveloppant dans une serviette tous les objets précieux pour faire +croire à un vol, vous sortiez en fermant la porte à double tour. + +»Arrivé à la Seine, vous avez jeté votre paquet dans l'eau, vous avez +regagné la station du chemin de fer à pied, et à onze heures vous +reparaissiez frais et dispos. + +»C'est bien joué. Seulement vous avez compté sans deux adversaires: un +agent de police assez madré, surnommé Tirauclair, et un autre plus +capable encore, qui a nom le hasard. À eux deux, ils vous font perdre la +partie. D'ailleurs, vous avez eu le tort de porter des bottes trop +fines, de conserver vos gants gris perle, et de vous embarrasser d'un +chapeau de soie et d'un parapluie. Maintenant, avouez, ce sera plus +court, et je vous donnerai la permission de fumer dans votre prison de +ces excellents trabucos que vous aimez et que vous brûlez toujours avec +un bout d'ambre.» + +Le père Tabaret avait grandi de deux pouces tant était grand son +enthousiasme. Il regarda le magistrat comme pour quêter un sourire +approbateur. + +--Oui, continua-t-il après avoir repris haleine, je lui dirais cela et +non autre chose. Et, à moins que cet homme ne soit mille fois plus fort +que je ne le suppose, à moins qu'il ne soit de bronze, de marbre, +d'acier, je le verrais à mes pieds et j'obtiendrais un aveu... + +--Et s'il était de bronze, en effet, dit M. Daburon, s'il ne tombait pas +à vos pieds! Que feriez-vous? + +La question, évidemment, embarrassa le bonhomme. + +--Dame! balbutia-t-il, je ne sais, je verrais, je chercherais... mais il +avouerait. + +Après un assez long silence, M. Daburon prit une plume et écrivit +quelques lignes à la hâte. + +--Je me rends, dit-il. Monsieur Albert de Commarin va être arrêté, c'est +maintenant décidé. Mais les formalités et les perquisitions prendront un +certain temps qui, d'un autre côté, m'est nécessaire. Je veux +interroger, avant le prévenu, son père, le comte de Commarin, et encore +ce jeune avocat, votre ami, monsieur Noël Gerdy. Les lettres qu'il +possède me sont indispensables. + +À ce nom de Gerdy, la figure du père Tabaret s'assombrit et exprima la +plus comique inquiétude. + +--Sapristi! s'exclama-t-il, voilà ce que je redoutais! + +--Quoi? demanda M. Daburon. + +--Eh! la nécessité des lettres de Noël... Naturellement, il va savoir +qui a mis la justice sur les traces du crime. Me voilà dans de beaux +draps! C'est à moi qu'il devra la reconnaissance de ses droits, n'est-ce +pas? Pensez-vous qu'il me sera reconnaissant! Point, il me méprisera. Il +me fuira quand il saura que Tabaret, rentier, et Tirauclair, l'agent, se +coiffent dans le même bonnet de coton. Pauvre humanité! Avant huit jours +mes plus vieux amis me refuseront la main. Comme si ce n'était pas un +bonheur de servir la justice!... Je vais être réduit à changer de +quartier, à prendre un faux nom... + +Il pleurait presque, tant sa peine était grande. Le magistrat en fut +touché. + +--Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit-il, je ne mentirai pas +mais je m'arrangerai de telle sorte que votre fils d'adoption, votre +Benjamin, ne saura rien. Je lui laisserai entrevoir que je suis arrivé +jusqu'à lui par des papiers trouvés chez la veuve Lerouge. + +Le bonhomme, transporté, saisit la main du juge et la porta à ses +lèvres. + +--Oh! merci, monsieur! s'écria-t-il, merci mille fois! Vous êtes grand, +vous êtes... Et moi qui tout à l'heure... mais, suffit! je me trouverai, +si vous le permettez, à l'arrestation; je serais très satisfait +d'assister aux perquisitions. + +--Je comptais vous le demander, monsieur Tabaret, répondit le juge. + +Les lampes pâlissaient et devenaient fumeuses, le toit des maisons +blanchissait, le jour se levait. Déjà, dans le lointain, on entendait le +roulement des voitures matinales; Paris s'éveillait. + +--Je n'ai pas de temps à perdre, poursuivit M. Daburon, si je veux que +toutes mes mesures soient bien prises. Je tiens absolument à voir le +procureur impérial; je le ferai réveiller s'il le faut. Je me rendrai de +chez lui directement au Palais, j'y serai avant huit heures. Je désire, +monsieur Tabaret, vous y trouver à mes ordres. + +Le bonhomme remerciait et s'inclinait, quand le domestique du magistrat +parut. + +--Voici, monsieur, dit-il à son maître, un pli que vient d'apporter un +gendarme de Bougival. Il attend la réponse dans l'antichambre. + +--Très bien! répondit M. Daburon; demandez à cet homme s'il n'a besoin +de rien, et dans tous les cas offrez-lui un verre de vin. + +En même temps il brisait l'enveloppe de la dépêche. + +--Tiens! fit-il, une lettre de Gévrol! + +Et il lut: + +_Monsieur le juge d'instruction_, + +_J'ai l'honneur de vous faire savoir que je suis sur la trace de l'homme +aux boucles d'oreilles. Je viens d'apprendre de ses nouvelles chez un +marchand de vin, où des ivrognes étaient attardés. Notre homme est +rentré chez le marchand de vin dimanche matin en sortant de chez la +veuve Lerouge. Il a commencé par acheter et payer deux litres de vin. +Puis il s'est frappé le front et a dit: «Vieille bête! j'oubliais que +c'est demain la fête du bateau!» Il a aussitôt demandé trois autres +litres. J'ai consulté l'almanach, le bateau doit s'appeler_ Saint-Marin. +_J'ai appris aussi qu'il était chargé de blé. J'écris à la préfecture en +même temps qu'à vous, pour que des perquisitions soient faites à Paris +et à Rouen. Il est impossible qu'elles n'aboutissent pas._ + +_Je suis en attendant, monsieur..._ + +--Ce pauvre Gévrol! s'écria le père Tabaret en éclatant de rire, il +aiguise son sabre et la bataille est gagnée. Est-ce que monsieur le juge +ne va pas arrêter ses recherches? + +--Non, certes! répondit M. Daburon, négliger la moindre chose est +souvent une faute irréparable. Et qui sait quelles lumières nous peut +fournir cet inconnu? + + + + +VIII + + +Le jour même de la découverte du crime de La Jonchère, à l'heure +précisément où le père Tabaret faisait sa démonstration dans la chambre +de la victime, le vicomte Albert de Commarin montait en voiture pour se +rendre à la gare du Nord au-devant de son père. + +Le vicomte était fort pâle. Ses traits tirés, ses yeux mornes, ses +lèvres blêmies dénonçaient d'accablantes fatigues, l'abus de plaisirs +écrasants ou de terribles soucis. + +Au surplus, tous les domestiques de l'hôtel avaient parfaitement observé +que, depuis cinq jours, leur jeune maître n'était pas dans son assiette +ordinaire. Il ne parlait qu'avec effort, mangeait à peine et avait +sévèrement interdit sa porte. + +Le valet de chambre de monsieur le vicomte fit remarquer que ce +changement, trop rapide pour ne pas être des plus sensibles, était +survenu le dimanche matin à la suite de la visite d'un certain sieur +Gerdy, avocat, lequel était resté près de trois heures dans la +bibliothèque. + +Le vicomte, gai comme un pinson à l'arrivée de ce personnage, avait, à +sa sortie, l'air d'un déterré, et il n'avait plus quitté cette mine +affreuse. + +Au moment de se faire conduire au chemin de fer, le vicomte paraissait +se traîner avec tant de peine que M. Lubin, son valet de chambre, +l'exhorta beaucoup à ne pas sortir. S'exposer au froid, c'était +commettre une imprudence gratuite. Il serait plus sage à lui de se +coucher et d'avaler une bonne tasse de tisane. + +Mais le comte de Commarin n'entendait point raillerie sur le chapitre +des devoirs filiaux. Il était homme à pardonner à son fils les plus +incroyables folies, les pires débordements, plutôt que ce qu'il appelait +un manque de révérence. Il avait annoncé son arrivée par le télégraphe +vingt-quatre heures à l'avance, donc l'hôtel devait être sous les armes, +donc l'absence d'Albert à la gare l'eût choqué comme la plus outrageante +des inconvenances. + +Le vicomte se promenait depuis cinq minutes dans la salle d'attente +quand la cloche signala l'arrivée du train. Bientôt les portes qui +donnent sur le quai s'ouvrirent et furent encombrées de voyageurs. + +La presse un peu dissipée, le comte apparut, suivi d'un domestique +portant une immense pelisse de voyage, garnie de fourrures précieuses. + +Le comte de Commarin annonçait bien dix bonnes années de moins que son +âge. Sa barbe et ses cheveux encore abondants grisonnaient à peine. Il +était grand et maigre, marchait le corps droit et portait la tête haute, +sans avoir rien cependant de cette disgracieuse roideur britannique, +l'admiration et l'envie de nos jeunes gentilshommes. Sa tournure était +noble, sa démarche aisée. Il avait de fortes mains, très belles, les +mains d'un homme dont les ancêtres ont pendant des siècles donnés de +grands coups d'épée. Sa figure régulière présentait un contraste +singulier pour celui qui l'étudiait: tous ses traits respiraient une +facile bonhomie, sa bouche était souriante, mais dans ses yeux clairs +éclatait la plus farouche fierté. + +Ce contraste traduisait le secret de son caractère. + +Tout aussi exclusif que la marquise d'Arlange, il avait marché avec son +siècle, ou du moins il paraissait avoir marché. + +Autant que la marquise, il méprisait absolument tout ce qui n'était pas +noble, seulement son mépris s'exprimait d'une façon différente. La +marquise affichait hautement et brutalement ses dédains; le comte les +dissimulait sous les recherches d'une politesse humiliante à force +d'être excessive. La marquise aurait volontiers tutoyé ses fournisseurs; +le comte, chez lui, un jour que son architecte avait laissé tomber son +parapluie, s'était précipité pour le ramasser. + +C'est que la vieille dame avait les yeux bandés, les oreilles bouchées, +tandis que le comte avait beaucoup vu avec de bons yeux, beaucoup +entendu avec une ouïe très fine. Elle était sotte et sans l'ombre du +sens commun; il avait de l'esprit, des vues presque larges, et des +idées. Elle rêvait le retour de tous les usages saugrenus, la +restauration des niaiseries monarchiques, s'imaginant qu'on fait reculer +les années comme les aiguilles d'une pendule; il aspirait, lui, à des +choses positives; au pouvoir, par exemple, sincèrement persuadé que son +parti pouvait encore le ressaisir et le garder, et reconquérir +sourdement et lentement, mais sûrement, tous les privilèges perdus. + +Mais, au fond, ils devaient s'entendre. + +Pour tout dire, le comte était le portrait flatté d'une certaine +fraction de la société, et la marquise en était la caricature. + +Il faut ajouter qu'avec ses égaux, M. de Commarin savait se départir de +son écrasante urbanité. Il reprenait alors son caractère vrai, hautain, +entier, intraitable, supportant la contradiction à peu près comme un +étalon la piqûre d'une mouche. + +Dans sa maison, c'était un despote. + +En apercevant son père, Albert s'avança vers lui avec empressement. Ils +se serrèrent la main, s'embrassèrent d'un air aussi noble que +cérémonieux, et en moins d'une minute expédièrent la phraséologie banale +des informations de retour et des compliments de voyage. + +Alors seulement M. de Commarin parut s'apercevoir de l'altération, si +visible, du visage de son fils. + +--Vous êtes souffrant, vicomte? demanda-t-il. + +--Non, monsieur, répondit laconiquement Albert. + +Le comte fit un: «Ah!» accompagné d'un certain mouvement de tête, qui +était chez lui comme un tic et exprimait la plus parfaite incrédulité; +puis il se retourna vers son domestique et lui donna brièvement quelques +ordres. + +--Maintenant, reprit-il en revenant à son fils, rentrons vite à l'hôtel. +J'ai hâte de me sentir chez moi, et de plus je mangerai avec plaisir, +n'ayant rien pris aujourd'hui qu'une tasse de détestable bouillon, à je +ne sais quel buffet. + +M. de Commarin arrivait à Paris d'une humeur massacrante. Son voyage en +Autriche n'avait pas amené les résultats qu'il espérait. + +Pour comble, s'étant arrêté chez un de ses anciens amis, il avait eu +avec lui une discussion si violente qu'ils s'étaient séparés sans se +donner la main. + +À peine installé sur les coussins de sa voiture, qui partit au galop, le +comte ne put s'empêcher de revenir sur ce sujet qui lui tenait fort à +coeur. + +--Je suis brouillé avec le duc de Sairmeuse, dit-il à son fils. + +--Il me semble, monsieur, répondit Albert sans la moindre intention de +raillerie, que c'est ce qui ne manque jamais d'arriver lorsque vous +restez plus d'une heure ensemble. + +--C'est vrai, mais cette fois c'est définitif. J'ai passé quatre jours +chez lui dans un état inconcevable d'exaspération. Maintenant, je lui ai +retiré mon estime. Sairmeuse, vicomte, vend Gondresy, une des belles +terres du nord de la France. Il coupe les bois, met à l'encan le château +où il est, une demeure princière qui va devenir une sucrerie. Il fait +argent de tout, pour augmenter, à ce qu'il dit, ses revenus, pour +acheter de la rente, des actions, des obligations!... + +--Et c'est la raison de votre rupture? demanda Albert sans trop de +surprise. + +--Sans doute. N'est-elle pas légitime? + +--Mais, monsieur, vous savez que le duc a une famille nombreuse; il est +loin d'être riche. + +--Et ensuite! reprit le comte. Qu'importe cela? On se prive, monsieur, +on vit de sa terre sur sa terre, on porte des sabots tout l'hiver, on +fait donner de l'éducation à son aîné seulement, et on ne vend pas. +Entre amis, on se doit la vérité, surtout quand elle est désagréable. +J'ai dit à Sairmeuse ma pensée. Un noble qui vend ses terres commet une +indignité, il trahit son parti. + +--Oh! monsieur! fit Albert, essayant de protester. + +--J'ai dit traître, continua le comte avec véhémence, je maintiens ce +mot. Retenez bien ceci, vicomte: la puissance a été, est et sera +toujours à qui possède la fortune, à plus forte raison à qui détient le +sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En ruinant la noblesse, ils +ont détruit son prestige bien plus sûrement qu'en abolissant les titres. +Un prince à pied et sans laquais est un homme comme un autre. Le +ministre de Juillet qui a dit aux bourgeois: «Enrichissez-vous» n'était +point un sot. Il leur donnait la formule magique du pouvoir. Les +bourgeois ne l'ont pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se +sont lancés dans la spéculation. Ils sont riches aujourd'hui, mais de +quoi? de valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de +chiffons enfin. + +»C'est de la fumée qu'ils cadenassent dans leurs coffres. Ils préfèrent +le mobilier qui rapporte huit, aux prés, aux vignes, aux bois, qui ne +rendent pas trois du cent. Le paysan n'est pas si fou. Dès qu'il a de la +terre grand comme un mouchoir de poche, il en veut grand comme une +nappe, puis grand comme un drap. Le paysan est lent comme le boeuf de sa +charrue, mais il a sa ténacité, son énergie patiente, son obstination. +Il marche droit vers son but, poussant ferme sur le joug, et sans que +rien l'arrête ni le détourne. Pour devenir propriétaire, il se serre le +ventre, et les imbéciles rient. Qui sera bien surpris quand il fera, lui +aussi, son 89? Le bourgeois et aussi les barons de la féodalité +financière. + +--Eh bien? interrogea le vicomte. + +--Vous ne comprenez pas? Ce que fait le paysan, la noblesse le devait +faire. Ruinée, son devoir était de reconstituer sa fortune. Le commerce +lui est interdit, soit. L'agriculture lui reste. Au lieu de bouder +niaisement, depuis un demi-siècle, au lieu de s'endetter pour soutenir +un train d'une ridicule mesquinerie, elle devait s'enfermer dans ses +châteaux, en province, et là travailler, se priver, économiser, acheter, +s'étendre, gagner de proche en proche. Si elle avait pris ce parti, elle +posséderait la France. Sa richesse serait énorme, car le prix de la +terre s'élève de jour en jour. Sans effort, j'ai doublé ma fortune +depuis trente ans. Blanlaville, qui a coûté à mon père cent mille écus +en 1817, vaut maintenant plus d'un million. Ainsi, quand j'entends la +noblesse se plaindre, gémir, récriminer, je hausse les épaules. Tout +augmente, dit-elle, et ses revenus restent stationnaires. À qui la +faute? Elle s'appauvrit d'année en année. Elle en verra bien d'autres. +Bientôt elle en sera réduite à la besace, et les quelques grands noms +qui nous restent finiront sur des enseignes. Et ce sera bien fait. Ce +qui me console, c'est qu'alors le paysan, maître de nos domaines, sera +tout-puissant, et qu'il attellera à ses voitures ces bourgeois qu'il +hait autant que je les exècre moi-même. + +La voiture, en ce moment, s'arrêtait dans la cour, après avoir décrit ce +demi-cercle parfait, la gloire des cochers qui ont gardé la bonne +tradition. + +Le comte descendit le premier et, appuyé sur le bras de son fils, il +gravit les marches du perron. + +Dans l'immense vestibule, presque tous les domestiques en grande livrée +formaient la haie. + +Le comte leur donna un coup d'oeil en traversant, comme un officier à ses +soldats avant la parade. Il parut satisfait de leur tenue et gagna ses +appartements, situés au premier étage, au-dessus des appartements de +réception. + +Jamais, nulle part, maison ne fut mieux ordonnée que celle du comte de +Commarin, maison considérable, car la fortune lui permettait de soutenir +un train à éblouir plus d'un principicule allemand. + +Il possédait, à un degré supérieur, le talent, il faudrait dire l'art, +beaucoup plus rare qu'on ne le suppose, de commander à une armée de +valets. Selon Rivarol, il est une façon de dire à un laquais: «Sortez!» +qui affirme mieux la race que cent livres de parchemins. + +Les domestiques si nombreux du comte n'étaient pour lui ni une gêne, ni +un souci, ni un embarras. Ils lui étaient nécessaires, le servaient +bien, à sa guise et non à la leur. Il était l'exigence même, toujours +prêt à dire: «J'ai failli attendre», et cependant il était rare qu'il +eût un reproche à adresser. + +Chez lui, tout était si bien prévu, même et surtout l'imprévu, si bien +réglé, arrangé à l'avance, d'une manière invariable, qu'il n'avait plus +à s'occuper de rien. Si parfaite était l'organisation de la machine +intérieure, qu'elle fonctionnait sans bruit, sans effort, sans qu'il fût +besoin de la remonter sans cesse. Un rouage manquait, on le remplaçait +et on s'en apercevait à peine. Le mouvement général entraînait le +nouveau venu, et au bout de huit jours il avait pris le pli ou il était +renvoyé. + +Ainsi, le maître arrivait de voyage, et l'hôtel endormi s'éveillait +comme sous la baguette d'un magicien. Chacun se trouvait à son poste, +prêt à reprendre la besogne interrompue six semaines auparavant. On +savait que le comte avait passé la journée en wagon, donc il pouvait +avoir faim: le dîner avait été avancé. Tous les gens, jusqu'au dernier +marmiton, avaient présent à l'esprit l'article premier de la charte de +l'hôtel: «Les domestiques sont faits, non pour exécuter des ordres, mais +pour épargner la peine d'en donner.» + +M. de Commarin finissait de réparer sur sa personne le désordre du +voyage et de changer de vêtements, quand le maître d'hôtel en bas de +soie parut et annonça que monsieur le comte était servi. + +Il descendit presque aussitôt, et le père et le fils se rencontrèrent +sur le seuil de la salle à manger. + +C'est une vaste pièce, très haute de plafond comme tout le +rez-de-chaussée de l'hôtel, et d'une simplicité magnifique. Un seul des +quatre dressoirs qui la décorent encombrerait un de ces vastes +appartements que les millionnaires de la dernière liquidation louent +quinze mille francs au boulevard Malesherbes. Un collectionneur pâmerait +devant ces dressoirs, chargés à rompre d'émaux rares, de faïences +merveilleuses et de porcelaines à faire verdir de jalousie un roi de +Saxe. + +Le service de la table où prirent place le comte et Albert, dressée +milieu de la salle, répondait à ce luxe grandiose. L'argenterie et les +cristaux y resplendissaient. + +Le comte était un grand mangeur. Parfois il tirait vanité de cet appétit +énorme qui eût été pour un pauvre diable une véritable infirmité. Il +aimait à rappeler les grands hommes dont l'estomac est resté célèbre, +Charles Quint dévorait des montagnes de viande. Louis XIV engloutissait +à chaque repas la nourriture de six hommes ordinaires. Il soutenait +volontiers à table qu'on peut presque juger les hommes à leur capacité +digestive; il les comparait à des lampes dont le pouvoir éclairant est +en raison de l'huile qu'elles consument. + +La première demi-heure du dîner fut silencieuse. M. de Commarin mangeait +en conscience, ne s'apercevant pas ou ne voulant pas s'apercevoir +qu'Albert remuait sa fourchette et son couteau par contenance et ne +touchait à aucun des mets placés sur son assiette. Mais avec le dessert, +la mauvaise humeur du vieux gentilhomme reparut, fouettée par un certain +vin de Bourgogne qu'il affectionnait, et dont il buvait presque +exclusivement depuis de longues années. + +Il ne détestait pas d'ailleurs se mettre la bile en mouvement après le +dîner, professant cette théorie qu'une discussion modérée est un parfait +digestif. Une lettre qui lui avait été remise à son arrivée et qu'il +avait trouvé le temps de parcourir fut son prétexte et son point de +départ. + +--J'arrive il y a une heure, dit-il à son fils, et j'ai déjà une homélie +de Broisfresnay. + +--Il écrit beaucoup, observa Albert. + +--Trop! Il se dépense en encre. Encore des plans, des projets, des +espérances, véritables enfantillages. Il porte la parole au nom d'une +douzaine de politiques de sa force. Ma parole d'honneur, ils ont perdu +le sens. Ils parlent de soulever le monde; il ne leur manque qu'un +levier et un point d'appui. Je les trouve, moi qui les aime, à mourir de +rire. + +Et pendant dix minutes, le comte chargea des plus piquantes injures et +des épigrammes les plus vives ses meilleurs amis, sans paraître se +douter que bon nombre de leurs ridicules étaient un peu les siens. + +--Si encore, continua-t-il plus sérieusement, s'ils avaient quelque +confiance en eux, s'ils montraient une ombre d'audace! Mais non. La foi +même leur manque. Ils ne comptent que sur autrui, tantôt sur celui-ci et +tantôt sur cet autre. Il n'est pas une de leurs démarches qui ne soit un +aveu d'impuissance, une déclaration prématurée d'avortement. Je les vois +continuellement en quête d'un mieux monté qui consente à les prendre en +croupe. Ne trouvant personne, c'est qu'ils sont embarrassants! ils en +reviennent toujours au clergé comme à leurs premières amours. + +»Là, pensent-ils, sont le salut et l'avenir. Le passé l'a bien prouvé. +Ah! ils sont adroits! En somme, nous devons au clergé la chute de la +Restauration. Et maintenant, en France, aristocratie et dévotion sont +synonymes. Pour sept millions d'électeurs, un petit-fils de Louis XIV ne +peut marcher qu'à la tête d'une armée de robes noires, escorté de +prédicants, de moines et de missionnaires, avec un état-major d'abbés, +le cierge au vent. Et on a beau dire, le Français n'est pas dévot, et il +hait les jésuites. N'est-ce pas votre avis, vicomte? + +Albert ne put qu'incliner la tête en signe d'assentiment. Déjà M. de +Commarin continuait: + +--Ma foi! je le déclare, je suis las de marcher à la remorque de ces +gens-là. Je perds patience quand je vois sur quel ton ils le prennent +avec nous, et à quel prix ils mettent leur alliance. Ils n'étaient pas +si grands seigneurs jadis; un évêque à la cour faisait une mince figure. +Aujourd'hui, ils se sentent indispensables. Moralement, nous n'existons +que par eux. Et quel rôle jouons-nous à leur profit? Nous sommes le +paravent derrière lequel ils jouent leur comédie. Quelle duperie! Est-ce +que nos intérêts sont les leurs? + +»Ils se soucient de nous, monsieur, comme de l'an VIII. Leur capitale +est Rome, et c'est là que trône leur seul roi. Depuis je ne sais combien +d'années, ils crient à la persécution, et jamais ils n'ont été si +véritablement puissants. Enfin, si nous n'avons pas le sou, ils sont +immensément riches. Les lois qui frappent les fortunes particulières ne +les atteignent pas. Ils n'ont point d'héritiers qui se partagent leurs +trésors et les divisent à l'infini. Ils possèdent la patience et le +temps qui élèvent des montagnes avec des grains de sable. Tout ce qui va +au clergé reste au clergé. + +--Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert. + +--Peut-être le faudrait-il, vicomte. Mais aurions-nous les bénéfices de +la rupture? Et d'abord, y croirait-on? + +On venait de servir le café. Le comte fit un signe, les domestiques +sortirent. + +--Non, poursuivit-il, on n'y croirait pas. Puis ce serait la guerre et +la trahison dans nos ménages. Ils nous tiennent par nos femmes et nos +filles, otages de notre alliance. Je ne vois plus pour l'aristocratie +française qu'une planche de salut; une bonne petite loi autorisant les +majorats. + +--Vous ne l'obtiendrez jamais, monsieur. + +--Croyez-vous? demanda M. de Commarin; vous y opposeriez-vous donc, +vicomte? + +Albert savait par expérience combien était brûlant ce terrain où +l'attirait son père, il ne répondit pas. + +--Mettons donc que je rêve l'impossible, reprit le comte; alors, que la +noblesse fasse son devoir. Que toutes les filles de grande maison, que +tous les cadets se dévouent. Qu'ils laissent pendant cinq générations le +patrimoine entier à l'aîné et se contentent chacun de cent louis de +rentes. De cette façon encore, on peut reconstruire les grandes +fortunes. Les familles, au lieu d'être divisées par des intérêts et des +égoïsmes divers, seraient unies par une aspiration commune. Chaque +maison aurait sa raison d'État, un testament politique, pour ainsi dire, +que se légueraient les aînés. + +--Malheureusement, objecta le vicomte, le temps n'est plus guère aux +dévouements. + +--Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, je le sais très bien, +et dans ma propre maison j'en ai la preuve. Je vous ai prié, moi, votre +père, je vous ai conjuré de renoncer à épouser la petite-fille de cette +vieille folle de marquise d'Arlange: à quoi cela a-t-il servi? À rien. +Et après trois ans de luttes, il m'a fallu céder. + +--Mon père..., voulut commencer Albert. + +--C'est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons. Mais +souvenez-vous de ce que je vous ai prédit. Vous portez le coup mortel à +notre maison. Vous serez, vous, un des grands propriétaires de la +France; ayez quatre enfants, ils seront à peine riches; qu'eux-mêmes en +aient chacun autant, et vous verrez vos petits-fils dans la gêne. + +--Vous mettez tout au pis, mon père. + +--Sans doute, et je le dois. C'est le moyen d'éviter les déceptions. +Vous m'avez parlé du bonheur de votre vie! Misère! Un homme vraiment +noble songe à son nom avant tout. Mademoiselle d'Arlange est très jolie, +très séduisante, tout ce que vous voudrez, mais elle n'a pas le sou. Je +vous avais, moi, choisi une héritière. + +--Que je ne saurais aimer... + +--La belle affaire! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre +millions, plus que les rois d'aujourd'hui ne donnent en dot à leurs +filles. Sans compter les espérances... + +L'entretien, sur ce sujet, pouvait être interminable; mais en dépit +d'une contrainte visible, le vicomte restait à cent lieues de +discussion. À peine, de temps à autre et pour ne pas jouer le rôle de +confident absolument muet il prononçait quelques syllabes. + +Cette absence d'opposition irritait le comte encore plus qu'une +contradiction obstinée. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer son +fils. C'était sa tactique. + +Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les allusions +méchantes. Bientôt il fut sérieusement furieux contre son fils, et sur +une laconique réponse, il s'emporta tout à fait. + +--Parbleu! s'écria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait pas +autrement que vous! Quel sang avez-vous donc dans les veines! Je vous +trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin! + +Il est des situations d'esprit où la moindre conversation est +extrêmement pénible. Depuis une heure, en écoutant son père et en lui +répondant, Albert subissait un intolérable supplice. La patience dont il +était armé lui échappa enfin. + +--Eh! répondit-il, si je suis peuple, monsieur, il y a peut-être de +bonnes raisons pour cela. + +Le regard dont le vicomte accentua cette phrase était si éloquent et si +explicite, que le comte eut un brusque haut-le-corps. Toute animation de +l'entretien tomba, et c'est d'une voix hésitante qu'il demanda: + +--Que voulez-vous dire, vicomte? + +Albert, la phrase lancée, l'avait regrettée. Mais il était trop avancé +pour reculer. + +--Monsieur, répondit-il avec un certain embarras, j'ai à vous entretenir +de choses graves. Mon honneur, le vôtre, celui de notre maison sont en +jeu. Je devais avoir avec vous une explication, et je comptais la +remettre à demain, ne voulant pas troubler la soirée de votre retour. +Néanmoins, si vous l'exigez... + +Le comte écoutait son fils avec une anxiété mal dissimulée. On eût dit +qu'il devinait où il allait en venir, et qu'il s'épouvantait de l'avoir +deviné. + +--Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant ses mots, que jamais, +quoi que vous ayez fait, ma voix ne s'élèvera pour vous accuser. Vos +bontés constantes pour moi... + +C'est tout ce que put supporter M. de Commarin. + +--Trêve de préambules, interrompit-il durement. Les faits, sans +phrases... + +Albert tarda à répondre. Il se demandait comment et par où commencer. + +--Monsieur, dit-il enfin, en votre absence j'ai eu sous les yeux toute +votre correspondance avec madame Valérie Gerdy. Toute, ajouta-t-il, +soulignant ce mot déjà si significatif. + +Le comte ne laissa pas à Albert le temps d'achever sa phrase. Il s'était +levé comme si un serpent l'eût mordu, si violemment que sa chaise alla +rouler à quatre pas. + +--Plus un mot! s'écria-t-il d'une voix terrible, plus une syllabe, je +vous le défends! + +Mais il eut honte, sans doute, de ce premier mouvement, car presque +aussitôt il reprit son sang-froid. Il releva même sa chaise avec une +affectation visible de calme, et la replaça devant la table. + +--Qu'on vienne donc encore nier les pressentiments! reprit-il d'un ton +qu'il essayait de rendre léger et railleur. Il y a deux heures, au +chemin de fer, en apercevant votre face blême, j'ai flairé quelque +méchante aventure. J'ai deviné que vous saviez peu ou beaucoup de cette +histoire, je l'ai senti, j'en ai été sûr. + +Il y eut un long moment de ce silence si pesant de deux interlocuteurs, +de deux adversaires qui se recueillent avant d'entamer de redoutables +explications. + +D'un commun accord, le père et le fils détournaient les yeux et +évitaient de laisser se croiser et se rencontrer leurs regards peut-être +trop éloquents. + +À un bruit qui se fit dans l'antichambre, le comte se rapprocha +d'Albert. + +--Vous l'avez dit, monsieur, prononça-t-il, l'honneur commande. Il +importe d'arrêter une ligne de conduite et de l'arrêter sans retard: +veuillez me suivre chez moi. + +Il sonna; un valet parut aussitôt. + +--Prévenez, lui dit-il, que ni monsieur le vicomte ni moi n'y sommes +pour personne au monde. + + + + +IX + + +La révélation qui venait de se produire avait beaucoup plus irrité que +surpris le comte de Commarin. + +Faut-il le dire! depuis vingt ans il redoutait de voir éclater la +vérité. Il savait qu'il n'est pas de secret si soigneusement gardé qui +ne puisse s'échapper, et son secret, à lui, quatre personnes l'avaient +connu, trois le possédaient encore. + +Il n'avait pas oublié qu'il avait commis cette imprudence énorme de le +confier au papier, comme s'il ne se fût plus souvenu qu'il est des +choses qu'on n'écrit pas. + +Comment, lui, un diplomate prudent, un politique hérissé de précautions, +avait-il pu écrire! Comment, ayant écrit, avait-il laissé subsister +cette correspondance accusatrice? Comment n'avait-il pas anéanti, coûte +que coûte, ces preuves écrasantes qui, d'un instant à l'autre, pouvaient +se dresser contre lui? C'est ce qu'il serait malaisé d'expliquer sans +une passion folle, c'est-à-dire aveugle, sourde et imprévoyante jusqu'au +délire. + +Le propre de la passion est de si bien croire à sa durée, qu'à peine +elle se trouve satisfaite de la perspective de l'éternité. Absorbée +complètement dans le présent, elle ne prend nul souci de l'avenir. + +Quel homme d'ailleurs songe jamais à se mettre en garde contre la femme +dont il est épris? Toujours Samson amoureux livrera, sans défense, sa +chevelure aux ciseaux de Dalila. + +Tant qu'il avait été l'amant de Valérie, le comte n'avait pas eu l'idée +de redemander ses lettres à cette complice adorée. Si elle lui fût +venue, cette idée, il l'eût repoussée comme outrageante pour le +caractère d'un ange. + +Quels motifs pouvaient lui faire suspecter la discrétion de sa +maîtresse? Aucun. Il devait la supposer bien plus que lui intéressée à +faire disparaître jusqu'à la plus légère trace des événements passés. +N'était-ce pas elle, en définitive, qui avait recueilli les bénéfices de +l'acte odieux? Qui avait usurpé le nom et la fortune d'un autre? +N'était-ce pas son fils? + +Lorsque, huit années plus tard, se croyant trahi, le comte rompit une +liaison qui avait fait son bonheur, il songea à rentrer en possession de +cette funeste correspondance. + +Il ne sut quels moyens employer. Mille raisons l'empêchaient d'agir. + +La principale est qu'à aucun prix il ne voulait se retrouver en présence +de cette femme jadis trop aimée. Il ne se sentait assez sûr ni de sa +colère ni de sa résolution pour affronter les larmes qu'elle ne +manquerait pas de répandre. Pourrait-il sans faiblir soutenir les +regards suppliants de ces beaux yeux qui si longtemps avaient eu tout +empire sur son âme? + +Revoir cette maîtresse de sa jeunesse, c'était s'exposer à pardonner, et +il avait été trop cruellement blessé dans son orgueil et dans son +affection pour admettre l'idée de retour. + +D'un autre côté, se confier à un tiers était absolument impraticable. Il +s'abstint donc de toute démarche, s'ajournant indéfiniment. + +Je la verrai, se disait-il, mais quand je l'aurai si bien arrachée de +mon coeur qu'elle me sera devenue indifférente. + +Je ne veux pas lui donner la joie de ma douleur. + +Ainsi, les mois et les années se passèrent, et il en vint à se dire, à +se prouver qu'il était désormais trop tard. + +En effet, il est des souvenirs qu'il est imprudent de réveiller. Il est +des circonstances où une défiance injuste devient la plus maladroite des +provocations. + +Demander à qui est armé de rendre ses armes, n'est-ce pas le pousser à +s'en servir? Après si longtemps, venir réclamer ces lettres, c'était +presque déclarer la guerre. D'ailleurs, existaient-elles encore? Qui le +prouverait? Qui garantissait que Mme Gerdy ne les avait pas +anéanties, comprenant que leur existence était un péril et que leur +destruction seule assurait l'usurpation de son fils? + +M. de Commarin ne s'aveugla pas, mais, se trouvant dans une impasse, il +pensa que la suprême sagesse était de s'en remettre au hasard, et il +laissa pour sa vieillesse cette porte ouverte à l'hôte qui vient +toujours: le malheur. + +Et, cependant, depuis plus de vingt années, jamais un jour ne s'était +écoulé sans qu'il maudît l'inexcusable folie de sa passion. + +Jamais il ne put prendre sur lui d'oublier qu'au-dessus de sa tête un +danger plus terrible que l'épée de Damoclès était suspendu par un fil +que le moindre accident pouvait rompre. + +Aujourd'hui ce fil était brisé. Maintes fois, rêvant à la possibilité +d'une catastrophe, il s'était demandé comment parer un coup si fatal. +Souvent il s'était dit: que resterait-il à faire, si tout se découvrait? +Il avait conçu et rejeté bien des plans; il s'était bercé, à l'exemple +des hommes d'imagination, de bien des projets chimériques, et voilà que +la réalité le prenait comme au dépourvu. + +Albert resta respectueusement debout, pendant que son père s'asseyait +dans son grand fauteuil armorié, précisément au-dessous d'un cadre +immense où l'arbre généalogique de l'illustre famille de Rhéteau de +Commarin étalait ses luxuriants rameaux. + +Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des appréhensions cruelles +qui l'étreignaient. Il ne semblait ni irrité ni abattu. Seulement ses +yeux exprimaient une hauteur encore plus dédaigneuse qu'à l'ordinaire, +une assurance pleine de mépris à force d'être imperturbable. + +--Maintenant, vicomte, commença-t-il d'une voix ferme, expliquez-vous. +Je ne vous dirai rien de la situation d'un père condamné à rougir devant +son fils, vous êtes fait pour la comprendre et la plaindre. +Épargnons-nous mutuellement et tâchez de rester calme. Parlez, comment +avez-vous eu connaissance de ma correspondance? + +Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se préparer +à la lutte présente, depuis quatre jours qu'il attendait cet entretien +avec une mortelle impatience. + +Le trouble qui s'était emparé de lui aux premiers mots avait fait place +à une contenance digne et fière. Il s'exprimait purement et nettement, +sans s'égarer dans ces détails si fatigants lorsqu'il s'agit d'une chose +grave et qui reculent inutilement le but. + +--Monsieur, répondit-il, dimanche matin un jeune homme s'est présenté +ici, affirmant qu'il était chargé pour moi d'une mission de la plus +haute importance, et qui devait rester secrète. Je l'ai reçu. C'est lui +qui m'a révélé que je ne suis, hélas! qu'un enfant naturel substitué par +votre affection à l'enfant légitime que vous avez eu de madame de +Commarin. + +--Et vous n'avez pas fait jeter cet homme à la porte! s'exclama le +comte. + +--Non, monsieur. J'allais répliquer fort vivement, sans doute, lorsque, +me présentant une liasse de lettres, il me pria de les lire avant de +rien répondre. + +--Ah! s'écria M. de Commarin, il fallait les lancer au feu! vous aviez +du feu, j'imagine! Quoi! vous les avez tenues entre vos mains et elles +subsistent encore! Que n'étais-je là, moi! + +--Monsieur!... fit Albert d'un ton de reproche. + +Et se souvenant de la façon dont Noël s'était placé devant la cheminée, +et de l'air qu'il avait en s'y plaçant, il ajouta: + +--Cette pensée me fût venue qu'elle eût été irréalisable. D'ailleurs, +j'avais au premier coup d'oeil reconnu votre écriture. J'ai donc pris les +lettres et je les ai lues. + +--Et alors? + +--Alors, monsieur, j'ai rendu cette correspondance à ce jeune homme, et +je lui ai demandé un délai de huit jours. Non pour le consulter, il n'en +était pas besoin, mais parce que je jugeais un entretien avec vous +indispensable. Aujourd'hui donc, je viens vous adjurer de me dire si +cette substitution a en effet eu lieu. + +--Certainement, répondit le comte avec violence; oui, certainement, par +malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez lu que j'écrivais à +madame Gerdy, à votre mère. + +Cette réponse, Albert la connaissait à l'avance, il l'attendait. Elle +l'accabla pourtant. + +Il est de ces infortunes si grandes qu'il faut pour y croire les +apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette défaillance dura moins +qu'un éclair. + +--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j'avais une conviction, mais non +pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j'ai lues disent +nettement vos intentions, détaillent minutieusement votre plan, aucune +n'indique, ne prouve du moins l'exécution de votre projet. + +Le comte regarda son fils d'un air de surprise profonde. Il avait encore +toutes ses lettres présentes à la mémoire, et il se rappelait que vingt +fois, écrivant à Valérie, il s'était réjoui du succès, la remerciant de +s'être soumise à ses volontés. + +--Vous n'êtes donc pas allé jusqu'au bout, vicomte? dit-il; vous n'avez +donc pas tout lu? + +--Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez comprendre. Je +puis vous affirmer que la dernière lettre qui m'a été montrée annonce +simplement à madame Gerdy l'arrivée de Claudine Lerouge, de la nourrice +qui a été chargée d'accomplir l'échange. Je ne savais rien au-delà. + +--Pas de preuves matérielles! murmura le comte. On peut concevoir un +dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment l'abandonner; +cela se voit souvent. + +Il se reprochait d'avoir été si prompt à répondre. Albert avait des +soupçons sérieux, il venait de les changer en certitude. Quelle +maladresse! + +Il n'y a pas de doute possible, se disait-il, Valérie a détruit les +lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus +dangereuses, celles que j'écrivais après. Mais pourquoi avoir conservé +les autres, déjà si compromettantes, et, les ayant gardées, comment +a-t-elle pu s'en dessaisir? + +Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du comte. +Quel serait-il? Son sort, sans doute, se décidait en ce moment dans +l'esprit du vieillard. + +--Peut-être est-elle morte! dit à haute voix M. de Commarin. + +Et à cette pensée que Valérie était morte, sans qu'il l'eût revue, il +tressaillit douloureusement. Son coeur, après une séparation volontaire +de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour de son adolescence +avait jeté en lui de profondes racines. Il l'avait maudite, en ce moment +il pardonnait. Elle l'avait trompé, c'est vrai, mais ne lui devait-il +pas les seules années de bonheur? N'avait-elle pas été toute la poésie +de sa jeunesse? Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie, +d'ivresse ou d'oubli? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, +son coeur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une +première fois empli de précieux aromates, en garde le parfum jusqu'à sa +destruction. + +--Pauvre femme! murmura-t-il encore. + +Il soupira profondément. Trois ou quatre fois ses paupières clignotèrent +comme si une larme eût été près de lui venir. Albert le regardait avec +une curiosité inquiète. C'était la première fois, depuis que le vicomte +était homme, qu'il surprenait sur le visage de son père d'autres +émotions que celles de l'ambition ou de l'orgueil vaincus ou +triomphants. + +Mais M. de Commarin n'était pas d'une trempe à se laisser longtemps +aller à l'attendrissement. + +--Vous ne m'avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait envoyé +ce messager de malheur? + +--Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l'a dit, mêler +personne à cette triste affaire. Ce jeune homme n'était autre que celui +dont j'ai pris la place, votre fils légitime, monsieur Noël Gerdy +lui-même. + +--Oui! fit le comte à demi-voix, Noël, c'est bien son nom, je me +souviens; et avec une hésitation évidente il ajouta: Vous a-t-il parlé +de sa mère, de votre mère? + +--À peine, monsieur. Il m'a seulement déclaré qu'il venait à son insu, +que le hasard seul lui avait livré le secret qu'il venait me révéler. + +M. de Commarin ne répliqua pas. Il ne lui restait plus rien à apprendre. +Il réfléchissait. Le moment définitif était venu, et il ne voyait qu'un +seul moyen de le retarder. + +--Voyons, vicomte, dit-il enfin d'un ton affectueux qui stupéfia Albert, +ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous là, près de moi, et causons. +Unissons nos efforts pour éviter, s'il se peut, un grand malheur. +Parlez-moi en toute confiance, comme un fils à son père. Avez-vous songé +à ce que vous avez à faire? Avez-vous pris quelque détermination? + +--Il me semble, monsieur, qu'il n'y a pas d'hésitation possible. + +--Comment l'entendez-vous? + +--Mon devoir, mon père, est, ce me semble, tout tracé. Devant votre fils +légitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans regrets. Qu'il +vienne, je suis prêt à lui rendre tout ce que, sans m'en douter, je lui +ai pris trop longtemps: l'affection d'un père, sa fortune et son nom. + +Le vieux gentilhomme, à cette réponse si digne, ne sut pas garder le +calme qu'en commençant il avait recommandé à son fils. Son visage devint +pourpre et il ébranla la table du plus furieux coup de poing qu'il eût +donné en sa vie. Lui toujours si mesuré, si convenable en toutes +occasions, il s'emporta en jurons que n'eût pas désavoués un vieux +sous-officier de cavalerie. + +--Et moi, monsieur, je vous déclare que ce que vous rêvez là n'arrivera +jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui est fait est bien +fait. Quoi qu'il advienne, entendez-vous, monsieur, les choses resteront +ce qu'elles sont, parce que telle est ma volonté. Vicomte de Commarin +vous êtes, vicomte de Commarin vous resterez, et malgré vous, s'il le +faut. Vous le serez jusqu'à la mort, ou du moins jusqu'à la mienne; car +jamais, moi vivant, votre projet insensé ne s'accomplira. + +--Cependant, monsieur..., commença timidement Albert. + +--Je vous trouve bien osé, monsieur, de m'interrompre quand je parle! +s'exclama le comte. Ne sais-je pas d'avance toutes vos objections? Vous +m'allez dire, n'est-ce pas, que c'est une injustice révoltante, une +odieuse spoliation? J'en conviens, et plus que vous j'en gémis. +Pensez-vous donc que d'aujourd'hui seulement je me repens de l'égarement +fatal de ma jeunesse? Il y a vingt ans, monsieur, que je regrette mon +fils légitime; vingt ans que je me maudis de l'iniquité dont il est +victime. Et cependant j'ai su me taire et cacher les chagrins et les +remords qui hérissent d'épines mon oreiller. En un moment votre stupide +résignation rendrait mes longues souffrances inutiles! Non. Je ne le +permettrai pas. + +Le comte lut une réplique sur les lèvres de son fils, il l'arrêta d'un +regard foudroyant. + +--Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n'ai pas pleuré au souvenir de +mon fils légitime usant sa vie à lutter contre la médiocrité? +Pensez-vous qu'il ne m'est pas venu d'ardents désirs de réparation? Il y +a eu des jours, monsieur, où j'aurais donné la moitié de ma fortune +seulement pour embrasser cet enfant d'une femme que j'ai su trop tard +apprécier. La crainte de faire planer sur votre naissance l'ombre d'un +soupçon m'a retenu. Je me suis sacrifié à ce grand nom de Commarin que +je porte. Je l'ai reçu sans tache de mes pères, tel vous le léguerez à +vos fils. Votre premier mouvement a été bon, généreux, chevaleresque, +mais il faut l'oublier. Songez-vous au scandale, si jamais notre secret +était livré au public? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de +cette tourbe de parvenus qui nous environne? Je frémis en songeant à +l'odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. Trop de familles +déjà ont des taches de boue sur leur blason, je n'en veux pas au mien. + +M. de Commarin s'interrompit quelques minutes sans qu'Albert osât +prendre la parole, tant, depuis son enfance, il était habitué à +respecter les moindres volontés du terrible gentilhomme. + +--Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n'est pas de +transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et présenter Noël +pour mon fils? dire: «Excusez, celui-ci n'est pas le vicomte, c'est cet +autre?» Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? Qu'importe que +ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benoît, ou Durand, ou Bernard! Mais +quand on s'est appelé Commarin un seul jour, c'est ensuite pour la vie. +La morale n'est pas la même pour tous, parce que tous n'ont pas le même +devoir. Dans notre situation, les erreurs sont irréparables. Armez-vous +donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez. +L'orage vient, tenons tête à l'orage. + +L'impassibilité d'Albert ne contribuait pas peu à augmenter l'irritation +de M. de Commarin. Fortifié dans une résolution immuable, le vicomte +écoutait comme on remplit un devoir, et sa physionomie ne reflétait +aucune émotion. Le comte comprenait qu'il ne l'ébranlait pas. + +--Qu'avez-vous à répondre? lui dit-il. + +--Qu'il me semble, monsieur, que vous ne soupçonnez même pas tous les +périls que j'entrevois. Il est malaisé de maîtriser les révoltes de sa +conscience... + +--Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience se +révolte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent trop tard. +Tant que vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre illustre et une +douzaine de millions, elle vous a souri. Aujourd'hui elle vous apparaît +grevée d'une lourde faute, d'un crime, si vous voulez, et vous demandez +à ne l'accepter que sous bénéfice d'inventaire. Renoncez à cette folie. +Les enfants, monsieur, sont responsables des pères, et ils le seront +tant que vous honorerez le nom d'un grand homme. Bon gré mal gré vous +serez mon complice, bon gré mal gré vous porterez le fardeau de la +situation telle que je l'ai faite. Et quoi que vous puissiez souffrir, +croyez que cela n'approchera jamais de ce que j'endure, moi, depuis des +années. + +--Eh! monsieur! s'écria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, qui ai à +me plaindre? n'est-ce pas au contraire le dépossédé? Ce n'est pas moi +qu'il s'agit de convaincre, mais bien monsieur Noël Gerdy. + +--Noël? demanda le comte. + +--Votre fils légitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce moment comme +si l'issue de cette malheureuse affaire dépendait uniquement de ma +volonté. Vous imaginez-vous donc que monsieur Gerdy sera de si facile +composition et se taira? Et s'il élève la voix, espérez-vous le toucher +beaucoup avec les considérations que vous m'exposez? + +--Je ne le redoute pas. + +--Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. Accordez à +ce jeune homme, j'y consens, une âme assez haute pour ne désirer ni +votre rang ni votre fortune; mais songez à tout ce qu'il doit s'être +amassé de fiel dans son coeur. Il ne peut pas ne pas avoir un cruel +ressentiment de l'horrible injustice dont il a été victime. Il doit +souhaiter passionnément une vengeance, c'est-à-dire la réparation. + +--Il n'y a pas de preuves. + +--Il a vos lettres, monsieur. + +--Elles ne sont pas décisives, vous me l'avez dit. + +--C'est vrai, monsieur, et, cependant, elles m'ont convaincu, moi qui +avais intérêt à ne pas l'être. Puis, s'il lui faut des témoins, il en +trouvera. + +--Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute? + +--Vous-même, monsieur. Le jour où il le voudra, vous nous trahirez. +Qu'il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que là, sous la foi du +serment, on vous adjure, on vous somme de dire la vérité, que +répondrez-vous? + +Le front de M. de Commarin se rembrunit encore à cette supposition si +naturelle. Il délibérait ainsi avec l'honneur si puissant en lui. + +--Je sauverais le nom de mes ancêtres, dit-il enfin. + +Albert secoua la tête d'un air de doute. + +--Au prix d'un faux serment, mon père, dit-il, c'est ce que je ne +croirai jamais. Supposons-le pourtant. Alors il s'adressera à madame +Gerdy. + +--Oh! je puis répondre d'elle! s'écria le comte. Son intérêt la fait +notre alliée. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec effort, +j'irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis qu'elle ne nous +trahira pas. + +--Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi? + +--Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce qu'elle voudra. + +--Et vous vous fiez, mon père, à un silence payé, comme si on pouvait +être sûr d'une conscience achetée. Qui s'est vendu à vous peut se vendre +à un autre. Une certaine somme lui fermera la bouche, une plus forte la +lui fera ouvrir. + +--Je saurai l'effrayer. + +--Vous oubliez, mon père, que Claudine Lerouge a été la nourrice de +monsieur Gerdy, qu'elle s'intéresse à son bonheur, qu'elle l'aime. +Savez-vous s'il ne s'est pas assuré son concours? Elle demeure à +Bougival, j'y suis allé, je me le rappelle, avec vous. Sans doute, il la +voyait souvent; c'est peut-être elle qui l'a mis sur la trace de votre +correspondance. Il m'a parlé d'elle en homme bien certain de son +témoignage. Il m'a presque proposé d'aller me renseigner près d'elle. + +--Hélas! s'écria le comte, que n'est-ce Claudine qui est morte, à la +place de mon fidèle Germain! + +--Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule +rendrait vains tous vos projets. + +--Eh bien! non! s'écria M. de Commarin, je trouverai un expédient!... + +L'entêté gentilhomme ne voulait pas se rendre à l'évidence dont les +clartés l'aveuglaient. Depuis une heure il divaguait absolument et +divaguait de bonne foi. L'orgueil de son sang paralysait en lui un bon +sens pratique très exercé et obscurcissait une lucidité remarquable. +S'avouer vaincu par une nécessité de la vie l'humiliait et lui +paraissait honteux, indigne de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa +longue carrière rencontré de résistance invincible ni d'obstacle absolu. + +Il était un peu comme ces hercules qui, n'ayant pas expérimenté la +limite de leurs forces, se persuadent qu'ils soulèveraient des +montagnes, si la fantaisie leur en venait. + +Il avait aussi le malheur de tous les hommes d'imagination qui +s'éprennent de leurs chimères, qui prétendent toujours les faire +triompher, comme s'il suffisait de vouloir fortement pour changer les +rêveries en réalités. + +C'est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont la durée menaçait +de se prolonger. + +--Je crois m'être aperçu, monsieur, dit-il, que vous redoutez surtout la +publicité de cette lamentable histoire. Le scandale possible vous +désespère. Eh bien, c'est surtout si nous nous obstinons à lutter que le +tapage sera effroyable! Que demain une instance s'entame, notre procès +sera dans quatre jours le sujet de conversation de l'Europe. Les +journaux s'empareront des faits, et Dieu sait de quels commentaires ils +les accompagneront! L'hypothèse d'une lutte admise, notre nom, quoi +qu'il arrive, traînera dans tous les papiers de l'univers. Si encore +nous étions sûrs de gagner! Mais nous devons perdre, mon père, nous +perdrons. Alors, représentez-vous l'éclat! Songez à la flétrissure +imprimée par l'opinion publique!... + +--Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi il faut que vous n'ayez +ni respect ni affection pour moi. + +--C'est qu'il est de mon devoir, monsieur, de vous montrer tous les +malheurs que je redoute pendant qu'il est encore temps de les éviter. +Monsieur Noël Gerdy est votre fils légitime, reconnaissez-le, accueillez +ses justes prétentions. Qu'il vienne... Nous pouvons, à bas bruit, faire +rectifier les états civils. Il sera facile de mettre l'erreur sur le +compte d'une nourrice, de Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les +parties étant d'accord, il n'y aura pas la moindre objection. Alors, qui +empêche le nouveau vicomte de Commarin de quitter Paris, de se faire +perdre de vue? Il peut voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans; au +bout de ce temps tout sera oublié et personne ne se souviendra plus de +moi. + +M. de Commarin n'écoutait pas, il réfléchissait. + +--Mais au lieu de lutter, vicomte! s'écria-t-il, on peut transiger! Ces +lettres, on peut les racheter. Que veut-il, ce jeune homme? une position +et de la fortune. Je lui assurerai l'une et l'autre. Je le ferai aussi +riche qu'il l'exigera. Je lui donnerai un million, s'il le faut, deux, +trois, la moitié de ce que je possède. Avec de l'argent, voyez-vous, +beaucoup d'argent!... + +--Épargnez-le, monsieur, il est votre fils. + +--Malheureusement! et je le voudrais aux cinq cents diables! Je me +montrerai, il transigera. Je lui prouverai que, pot de terre, il a tort +de lutter contre le pot de fer, et s'il n'est pas un sot, il comprendra. + +Le comte se frottait les mains en parlant. Il était ravi de cette belle +idée de transaction. Elle ne pouvait manquer de réussir; une foule +d'arguments se présentaient à son esprit pour le lui prouver. Il allait +donc acheter sa tranquillité perdue. + +Mais Albert ne semblait pas partager les espérances de son père. + +--Vous allez peut-être m'en vouloir, monsieur, dit-il d'un ton triste, +de vous arracher cette illusion dernière; mais il le faut. Ne vous +bercez pas de ce songe d'un arrangement amiable, le réveil vous serait +trop cruel. J'ai vu monsieur Gerdy, mon père, et ce n'est pas, je vous +l'affirme, un de ces hommes qu'on intimide. S'il est une nature +énergique, c'est la sienne. Il est bien votre fils, celui-là, et son +regard, comme le vôtre, annonce une volonté de fer qu'on brise, mais qui +ne fléchit pas. J'entends encore sa voix frémissante de ressentiment, +tandis qu'il me parlait; je vois encore le feu sombre de ses yeux. Non, +il ne transigera pas. Il veut tout ou rien, et je ne puis dire qu'il a +tort. Si vous résistez, il vous attaquera sans que nulle considération +l'en empêche. Fort de ses droits, il s'attachera à vous avec le plus +terrible acharnement, il vous traînera de juridiction en juridiction, il +ne s'arrêtera qu'après une défaite définitive ou un triomphe complet. + +Habitué à l'obéissance absolue, presque passive, de son fils, le vieux +gentilhomme s'étonnait de cette opiniâtreté inattendue. + +--Où voulez-vous en venir? demanda-t-il. + +--À ceci, monsieur, que je me mépriserais, si je n'épargnais pas les +plus grandes calamités à votre vieillesse. Votre nom ne m'appartient +pas, je reprendrai le mien. Je suis votre fils naturel, je céderai la +place à votre fils légitime. Permettez-moi de me retirer avec les +honneurs du devoir librement accompli; souffrez que je n'attende pas un +arrêt du tribunal qui me chasserait honteusement. + +--Quoi! dit le comte abasourdi, vous m'abandonnez, vous renoncez à me +soutenir, vous vous tournez contre moi, vous reconnaissez les droits de +cet autre malgré mes volontés?... + +Albert s'inclina. Il était réellement très beau d'émotion et de fermeté. + +--Ma résolution est irrévocablement arrêtée, répondit-il, je ne +consentirai jamais à dépouiller votre fils. + +--Malheureux! s'écria M. de Commarin, fils ingrat!... + +Sa colère était telle que, dans son impuissance à la traduire par des +injures, il passa sans transition à la raillerie. + +--Mais non! continua-t-il, vous êtes grand, vous êtes noble, vous êtes +généreux. C'est très chevaleresque ce que vous faites là, vicomte; je +veux dire: cher monsieur Gerdy, et tout à fait dans le goût des hommes +de Plutarque. Ainsi, vous renoncez à mon nom, à ma fortune, et vous +partez. Vous allez secouer la poussière de vos souliers sur le seuil de +mon hôtel et vous lancer dans le monde. Je ne vois pour vous qu'une +difficulté: comment vivrez-vous, monsieur le philosophe stoïque? +Auriez-vous un état au bout des doigts, comme l'Émile du sieur +Jean-Jacques? Ou bien, excellent monsieur Gerdy, avez-vous réalisé des +économies sur les quatre mille francs que je vous allouais par mois pour +votre cire à moustache? Vous avez peut-être gagné à la Bourse. Ah çà! +mon nom vous semblait donc furieusement lourd à porter, que vous le +jetiez là avec tant d'empressement! La boue a donc pour vous bien des +attraits que vous descendez si vite de voiture! Ne serait-ce pas plutôt +que la compagnie de mes pairs vous gêne et que vous avez hâte de +dégringoler pour trouver des égaux? + +--Je suis bien malheureux, monsieur, répondit Albert à cette avalanche +d'injures, et vous m'accablez. + +--Vous, malheureux! À qui la faute? Mais j'en reviens à ma question: +comment et de quoi vivrez-vous? + +--Je ne suis pas si romanesque qu'il vous plaît de le dire, monsieur. Je +dois avouer que, pour l'avenir, j'ai compté sur vos bontés. Vous êtes si +riche que cinq cent mille francs ne diminueront pas sensiblement votre +fortune, et, avec les revenus de cette somme, je vivrais tranquille, +sinon heureux. + +--Et si je vous refusais cet argent?... + +--Je vous connais assez, monsieur, pour savoir que vous ne le ferez pas. +Vous êtes trop juste pour vouloir que j'expie seul des torts qui ne sont +pas les miens. Livré à moi-même, j'aurais, à l'âge que j'ai, une +position. Il est tard pour m'en créer une. J'y tâcherai pourtant... + +--Superbe, interrompit le comte, il est superbe. Jamais on n'a ouï +parler d'un pareil héros de roman... Quel caractère! C'est du Romain +tout pur, du Spartiate endurci. C'est beau comme toute l'antiquité. +Cependant, dites-moi, qu'attendez-vous de ce surprenant +désintéressement? + +--Rien, monsieur. + +Le comte haussa les épaules en regardant ironiquement son fils. + +--La compensation est mince, fit-il. Est-ce à moi que vous pensez faire +accroire cela? Non, monsieur, on ne commet pas de si belles actions pour +son plaisir. Vous devez avoir, pour agir si magnifiquement, quelque +raison qui m'échappe. + +--Aucune autre que celles que je vous ai dites. + +--Ainsi, c'est entendu, vous renoncez à tout. Vous abandonnez même vos +projets d'union avec mademoiselle Claire d'Arlange. Vous oubliez ce +mariage auquel pendant deux ans je vous ai vainement conjuré de +renoncer. + +--Non, monsieur. J'ai vu mademoiselle Claire, je lui ai expliqué ma +situation cruelle: quoi qu'il arrive, elle sera ma femme, elle me l'a +juré. + +--Et vous pensez que madame d'Arlange donnera sa petite-fille au sieur +Gerdy? + +--Nous l'espérons, monsieur. La marquise est assez entichée de noblesse +pour préférer le bâtard d'un gentilhomme au fils de quelque honorable +industriel. Si cependant elle refusait, eh bien! nous attendrions sa +mort sans la désirer. + +Le ton toujours calme d'Albert transportait le comte de Commarin. + +--Et ce serait là mon fils! s'écria-t-il; jamais! Quel sang, monsieur, +avez-vous donc dans les veines? Seule, votre digne mère pourrait le +dire, si elle le sait elle-même toutefois... + +--Monsieur, interrompit Albert d'un ton menaçant, monsieur, mesurez vos +paroles! Elle est ma mère, et cela suffit. Je suis son fils, et non son +juge. Personne, devant moi, ne lui manquera de respect, je ne le +permettrai pas, monsieur. Je le souffrirai moins de vous que de tout +autre! + +Le comte faisait vraiment des efforts héroïques pour ne pas se laisser +emporter par sa colère hors de certaines limites. L'attitude d'Albert le +jeta hors de lui. Quoi! il se révoltait, il osait le braver en face, il +le menaçait! Le vieillard s'élança de son fauteuil et marcha sur son +fils comme pour le frapper. + +--Sortez! criait-il d'une voix étranglée par la fureur, sortez! +Retirez-vous dans votre appartement et gardez-vous d'en sortir sans mes +ordres. Demain je vous ferai connaître mes volontés. + +Albert salua respectueusement, mais sans baisser les yeux, et gagna +lentement la porte. Il l'ouvrait déjà, quand M. de Commarin eut un de +ces retours si fréquents chez les natures violentes. + +--Albert, dit-il, revenez, écoutez-moi. + +Le jeune homme se retourna, singulièrement touché de ce changement de +ton. + +--Vous ne sortirez pas, reprit le comte, sans que je vous aie dit ce que +je pense. Vous êtes digne d'être l'héritier d'une grande maison, +monsieur. Je puis être irrité contre vous, je ne puis pas ne vous pas +estimer. Vous êtes un honnête homme. Albert, donnez-moi votre main. + +Ce fut un doux moment pour ces deux hommes, et tel qu'ils n'en avaient +guère rencontré dans leur vie réglée par une triste étiquette. Le comte +se sentait fier de ce fils, et il se reconnaissait en lui tel qu'il +était à cet âge. Pour Albert, le sens de la scène qu'il venait d'avoir +avec son père éclatait à ses yeux; il lui avait jusqu'alors échappé. +Longtemps leurs mains restèrent unies, sans qu'ils eussent la force, ni +l'un ni l'autre, de prononcer une parole. + +Enfin, M. de Commarin revint prendre sa place sous le tableau +généalogique. + +--Je vous demanderai de me laisser, Albert, reprit-il doucement. J'ai +besoin d'être seul pour réfléchir, pour tâcher de m'accoutumer au coup +terrible. + +Et comme le jeune homme refermait la porte, il ajouta, répondant à ses +plus secrètes pensées: + +--Si celui-ci me quitte, en qui j'ai mis tout mon espoir, que +deviendrai-je, ô mon Dieu? Et que sera l'autre?... + +Les traits d'Albert, lorsqu'il sortit de chez le comte, portaient la +trace des violentes émotions de la soirée. Les domestiques devant +lesquels il passa y firent d'autant plus attention qu'ils avaient +entendu quelques éclats de la querelle. + +--Bon! disait un vieux valet de pied depuis trente ans dans la maison, +monsieur le comte vient encore de faire une scène pitoyable à son fils. +Il est enragé, ce vieux-là! + +--J'avais eu vent de la chose pendant le dîner, reprit un valet de +chambre; monsieur le comte se tenait à quatre pour ne pas parler devant +le service, mais il roulait des yeux furibonds. + +--Que diable peut-il y avoir entre eux? + +--Est-ce qu'on sait? des bêtises, des riens, quoi! Monsieur Denis, +devant qui ils ne se cachent pas, m'a dit que souvent ils se chamaillent +des heures entières, comme des chiens, pour des choses qu'il ne comprend +même pas. + +--Ah! s'écria un jeune drôle qu'on dressait pour l'avenir au service des +appartements, c'est moi qui, à la place de monsieur le vicomte, +remercierais mon père un peu proprement. + +--Joseph, mon ami, fit sentencieusement le valet de pied, vous n'êtes +qu'un sot. Que vous envoyiez promener votre papa, vous, c'est tout +naturel, vous n'attendez pas cinq sous de lui et vous savez déjà gagner +votre pain sans travailler, mais monsieur le vicomte! Sauriez-vous me +dire à quoi il est bon et ce qu'il sait faire? Mettez-le-moi au milieu +de Paris avec ses deux belles mains pour capital, et vous verrez... + +--Tiens! il a le bien de sa mère, riposta Joseph, qui était normand. + +--Enfin, reprit le valet de chambre, je ne sais pas de quoi monsieur le +comte peut se plaindre, vu que son fils est un modèle à ce point que je +ne serais pas fâché d'en avoir un pareil. C'était une autre paire de +manches quand j'étais chez le marquis de Courtivois. En voilà un qui +avait le droit de n'être pas content tous les matins. Son aîné, qui +vient quelquefois ici, étant l'ami de monsieur le vicomte, est un vrai +puits sans fond pour l'argent. Il vous grille un billet de mille plus +lestement que Joseph une pipe. + +--Le marquis n'est pourtant pas riche, fit un petit vieux qui devait +placer ses gages à la quinzaine; qu'est-ce qu'il peut avoir? Une +soixantaine de mille livres de rentes, au plus, au plus. + +--C'est justement pour cela qu'il enrage. Tous les jours, c'est de +nouvelles histoires au sujet de son aîné. Il a un appartement en ville, +il rentre ou ne rentre pas, il passe les nuits à jouer et à boire, il +fait une telle vie de polichinelle avec des actrices que la police est +obligée de s'en mêler. Sans compter que moi qui vous parle, j'ai été +plus de cent fois forcé d'aider à le monter dans sa chambre et à le +coucher, quand des garçons de restaurant le ramenaient à l'hôtel dans un +fiacre, saoul à ne pas pouvoir dire: pain. + +--Bigre! s'exclama Joseph enthousiasmé, son service doit être crânement +agréable, à cet homme-là. + +--C'est selon. Quand il a gagné à la bouillotte, il se déboutonne +volontiers d'un louis, mais il perd toujours, et quand il a bu il a la +main prompte. Il faut lui rendre cette justice qu'il a des cigares +fameux. Enfin, c'est un bandit, quoi! tandis que monsieur le vicomte est +une vraie fille pour la sagesse. Il est sévère pour les manquements, +c'est vrai, mais pas rageur ni brutal avec les gens. Ensuite il est +généreux régulièrement, ce qui est plus sûr. Je dis donc qu'il est +meilleur que le plus grand nombre et que monsieur le comte n'a pas +raison. + +Tel était le jugement des domestiques. Celui de la société était +peut-être moins favorable. + +Le vicomte de Commarin n'était pas de ces êtres banals qui jouissent du +privilège assez peu enviable et dans tous les cas peu flatteur de plaire +à tout le monde. Il est sage de se défier de ces personnages surprenants +qu'exaltent les louanges unanimes. En y regardant de près, on découvre +souvent que l'homme à succès et à réputation n'est qu'un sot, sans autre +mérite que son insignifiance parfaite. La sottise convenable qui +n'offusque personne, la médiocrité de bon ton qui n'effarouche aucune +vanité ont surtout le don de plaire et de réussir. + +Il est de ces individus qu'on ne peut rencontrer sans se dire: je +connais ce visage-là, je l'ai déjà vu quelque part; c'est qu'ils ont la +vulgaire physionomie de la masse. Bien des gens sont ainsi au moral. +Parlent-ils? on reconnaît leur esprit, on les a déjà entendus, on sait +leurs idées par coeur. Ceux-là sont bien accueillis partout, parce qu'ils +n'ont rien de singulier, et que la singularité, surtout dans les classes +élevées, irrite et offense. On hait tout ce qui est différent. + +Albert était singulier, par suite très discuté et très diversement jugé. +On lui reprochait les choses les plus opposées, et des défauts si +contradictoires qu'ils semblaient s'exclure. On lui trouvait, par +exemple, des idées bien avancées pour un homme de son rang, et en même +temps on se plaignait de sa morgue. On l'accusait de traiter avec une +légèreté insultante les questions les plus sérieuses, pendant qu'on +blâmait son affectation de gravité. On s'entendait assez bien cependant +pour ne l'aimer guère, mais on le jalousait et on le craignait. + +Il portait dans les salons un air passablement maussade qu'on trouvait +du plus mauvais goût. Forcé par ses relations, par son père, de sortir +beaucoup, il ne s'amusait pas dans le monde et avait l'impardonnable +tort de le laisser deviner. Peut-être avait-il été dégoûté par toutes +les avances qui lui avaient été faites, par les prévenances un peu +plates qu'on n'épargnait pas au noble héritier d'un des plus riches +propriétaires de France. Ayant tout ce qu'il faut pour briller, il le +dédaignait et ne prenait nulle peine pour séduire. Terrible grief! il +n'abusait d'aucun de ses avantages. Et on ne lui connaissait pas +d'aventures. + +Il avait eu, dans le temps, disait-on, un goût fort vif pour Mme de +Prosny, la plus laide peut-être, la plus méchante à coup sûr des femmes +du faubourg, et c'était tout. Les mères ayant une fille à placer +l'avaient soutenu autrefois; elles s'étaient tournées contre lui depuis +deux ans que son amour pour Mlle d'Arlange était devenu un fait +notoire. + +Au club on le plaisantait de sa sagesse. Il avait pourtant eu comme les +autres ses veines de folies, seulement il s'était promptement dégoûté de +ce qu'on est convenu d'appeler le plaisir. Le métier si noble de viveur +lui avait paru très insipide et fatigant. Il n'estimait pas qu'il soit +plaisant de passer les nuits à manier des cartes et il n'appréciait +aucunement la société des quelques femmes faciles qui, à Paris, font un +nom à leur amant. Il disait qu'un gentilhomme n'est pas ridicule pour ne +pas s'afficher avec des drôlesses dans les avant-scènes. Enfin, jamais +ses amis n'avaient pu lui inoculer la passion des chevaux de courses. + +Comme l'oisiveté lui pesait, il avait essayé ni plus ni moins qu'un +parvenu de donner par le travail un sens à sa vie. Il comptait plus tard +prendre part aux affaires publiques, et comme souvent il avait été +frappé de la crasse ignorance de certains hommes qui arrivent au +pouvoir, il ne voulait pas leur ressembler. Il s'occupait de politique, +et c'était la cause de toutes ses querelles avec son père. Le seul mot +de libéral faisait tomber le comte en convulsions, et il soupçonnait son +fils de libéralisme depuis certain article publié par le vicomte dans la +_Revue des deux mondes._ + +Ses idées ne l'empêchaient pas de tenir grandement son rang. Il +dépensait le plus noblement du monde le revenu que lui assignait son +père et même un peu au-delà. Sa maison, distincte de celle du comte, +était ordonnée comme le doit être celle d'un gentilhomme très riche. Ses +livrées ne laissaient rien à désirer, et on citait ses chevaux et ses +équipages. On se disputait les lettres d'invitation pour les grandes +chasses que tous les ans, vers la fin d'octobre, il organisait à +Commarin, propriété admirable, entourée de bois immenses. + +L'amour d'Albert pour Mlle d'Arlange, amour profond et réfléchi, +n'avait pas peu contribué à l'éloigner des habitudes et de la vie des +aimables et élégants oisifs ses amis. Un noble attachement est un +admirable préservatif. En luttant contre les désirs de son fils, M. de +Commarin avait tout fait pour en augmenter l'intensité et la durée. +Cette passion contrariée fut pour le vicomte la source des émotions les +plus vives et les plus fortes. L'ennui fut banni de son existence. + +Toutes ses pensées prirent une direction constante, toutes ses actions +eurent un but unique. S'arrête-t-on à regarder à droite et à gauche +quand, au bout du chemin, on aperçoit la récompense ardemment souhaitée? +Il s'était juré qu'il n'aurait pas d'autre femme que Claire; son père +repoussait absolument ce mariage; les péripéties de cette lutte si +palpitante pour lui remplissaient ses journées. Enfin, après trois ans +de persévérance, il avait triomphé, le comte avait consenti. Et c'est +alors qu'il était tout entier au bonheur du succès que Noël était +arrivé, implacable comme la fatalité, avec ces lettres maudites. + +C'est vers Claire encore que volait la pensée d'Albert en quittant M. de +Commarin et en remontant lentement l'escalier qui conduisait à ses +appartements. Que faisait-elle à cette heure? Elle songeait à lui, sans +doute. Elle savait que ce soir-là même ou le lendemain au plus tard +aurait lieu la crise décisive. Elle devait prier. + +En ce moment Albert se sentait brisé, il souffrait. Il avait des +éblouissements, la tête lui semblait près d'éclater. Il sonna et demanda +du thé. + +--Monsieur le vicomte a bien tort de ne pas envoyer chercher le docteur, +lui dit son valet de chambre, je devrais désobéir à monsieur et l'aller +chercher. + +--Ce serait bien inutile, répondit tristement Albert, il ne pourrait +rien contre mon mal. + +Au moment où le domestique se retirait, il ajouta: + +--Ne dites rien à personne que je suis souffrant, Lubin, cela ne sera +rien. Si je me trouvais plus indisposé, je sonnerais. + +C'est qu'en ce moment, voir quelqu'un, entendre une voix, être obligé de +répondre lui paraissait insupportable. Il lui fallait le silence pour +s'écouter. + +Après les cruelles émotions de son explication avec son père, il ne +pouvait songer à dormir. Il ouvrit une des fenêtres de la bibliothèque +et s'accouda sur la balustrade. + +Le temps s'était remis au beau, et il faisait un clair de lune +magnifique. Vus à cette heure, aux clartés douces et tremblantes de la +nuit, les jardins de l'hôtel paraissaient immenses. La cime immobile des +grands arbres se déroulait comme une plaine immense cachant les maisons +voisines. Les corbeilles du parterre, garnies d'arbustes verts, +apparaissaient comme de grands dessins noirs, tandis que dans les allées +soigneusement sablées scintillaient les débris de coquilles, les petits +morceaux de verre et les cailloux polis. À droite, dans les communs, +encore éclairés, on entendait aller et venir les domestiques; les sabots +des palefreniers sonnaient sur le bitume de la cour. Les chevaux +piétinaient dans les écuries et on distinguait le grincement de la +chaîne de leur licol glissant le long des tringles du râtelier. Dans les +remises on dételait la voiture qu'on tenait prête toute la soirée pour +le cas où le comte voudrait sortir. + +Albert avait là, sous les yeux, le tableau complet de sa magnifique +existence. Il soupira profondément. + +--Fallait-il donc perdre tout cela? murmura-t-il. Déjà, pour moi seul, +je n'aurais pu abandonner sans regrets tant de splendeurs; le souvenir +de Claire m'aura désespéré. N'ai-je pas rêvé pour elle une de ces vies +heureuses et exceptionnelles, presque impossibles sans une immense +fortune! + +Minuit sonna à Sainte-Clotilde, dont il pouvait, en se penchant un peu, +apercevoir les flèches jumelles. Il frissonna, il avait froid. + +Il referma sa fenêtre et vint s'asseoir près du feu qu'il aviva. Dans +l'espoir d'obtenir une trêve de ses pensées, il prit un journal du soir, +le journal où était relaté l'assassinat de La Jonchère, mais il lui fut +impossible de lire, les lignes dansaient devant ses yeux. Alors il +songea à écrire à Claire. Il se mit à table et écrivit: + +_Ma Claire bien-aimée..._ + +Il lui fut impossible d'aller plus loin; son cerveau bouleversé ne lui +fournissait pas une phrase. + +Enfin, à la pointe du jour, la fatigue l'emporta. Le sommeil le surprit +sur un divan où il s'était jeté: un sommeil lourd, peuplé de fantômes. + +À neuf heures et demie du matin, il fut éveillé en sursaut par le bruit +de la porte s'ouvrant avec fracas. + +Un domestique entra, tout effaré, si essoufflé d'avoir monté les +escaliers quatre à quatre, qu'à peine il pouvait articuler un son. + +--Monsieur, disait-il, monsieur le vicomte, vite, partez, cachez-vous, +sauvez-vous, les voilà, c'est le... + +Un commissaire de police, ceint de son écharpe, parut à la porte de la +bibliothèque. Il était suivi de plusieurs hommes, parmi lesquels on +apercevait, se faisant aussi petit que possible, le père Tabaret. + +Le commissaire s'avança jusqu'à Albert. + +--Vous êtes, lui demanda-t-il, Guy-Louis-Marie-Albert de Rhéteau de +Commarin? + +--Oui, monsieur. + +Le commissaire étendit la main en même temps qu'il prononçait la formule +sacramentelle: + +--Monsieur de Commarin, au nom de la loi, je vous arrête. + +--Moi! monsieur, moi... Albert, arraché brusquement à des rêves +pénibles, paraissait ne rien comprendre à ce qui se passait. Il avait +l'air de se demander: suis-je bien éveillé? N'est-ce pas un odieux +cauchemar qui se continue? + +Il promenait un regard stupide à force d'étonnement du commissaire de +police à ses hommes et au père Tabaret, qui se tenait comme en arrêt +devant lui. + +--Voici le mandat, ajouta le commissaire en développant un papier. + +Machinalement Albert y jeta un coup d'oeil. + +--Claudine assassinée! s'écria-t-il. + +Et très bas, mais assez distinctement encore pour être entendu du +commissaire de police, d'un agent et du père Tabaret, il ajouta: + +--Je suis perdu! + +Pendant que le commissaire de police remplissait les formalités de +l'interrogatoire sommaire qui suit immédiatement toutes les +arrestations, les estafiers s'étaient répandus dans l'appartement et +procédaient à une minutieuse perquisition. Ils avaient reçu l'ordre +d'obéir au père Tabaret, et c'était le bonhomme qui les guidait dans +leurs recherches, qui leur faisait fouiller les tiroirs et les armoires, +et déranger les meubles. On saisit un assez grand nombre d'objets à +l'usage du vicomte, des titres, des manuscrits, une correspondance très +volumineuse. Mais c'est avec bonheur que le père Tabaret mit la main sur +certains objets qui furent soigneusement décrits dans leur ordre au +procès-verbal: + +1º Dans la première pièce, servant d'entrée, garnie de toutes sortes +d'armes, derrière un divan, un fleuret cassé. Cette arme a une poignée +particulière, et comme il ne s'en trouve pas dans le commerce. Elle +porte une couronne de comte avec les initiales A. C. Ce fleuret a été +brisé par le milieu et le bout n'a pu être retrouvé. Le sieur Commarin +interpellé a déclaré ne savoir ce qu'est devenu ce bout; + +2º Dans un cabinet servant de vestiaire: un pantalon de drap noir encore +humide, portant des traces de boue ou plutôt de terre. Tout un des côtés +a des empreintes de mousse verdâtre comme il en vient sur les murs. Il +présente sur le devant plusieurs éraillures et une déchirure de dix +centimètres environ au genou. Le susdit pantalon n'était pas accroché au +porte-manteau, il paraissait avoir été caché entre deux grandes malles +pleines d'effets d'habillement; + +3º Dans la poche du pantalon ci-dessus décrit a été trouvée une paire de +gants gris perle. La paume du gant droit présente une large tache +verdâtre produite par de l'herbe ou de la mousse. Le bout des doigts a +été comme usé par un frottement. On remarque sur le dos des deux gants +des éraillures paraissant avoir été faites par des ongles; + +4º Deux paires de bottines, dont une, bien que nettoyée et vernie, +encore très humide. Un parapluie récemment mouillé, dont le bout est +taché de boue blanche; + +5º Dans une vaste pièce dite «la bibliothèque», une boîte de cigares +nommés trabucos, et sur la cheminée divers porte-cigare en ambre ou en +écume de mer... + +Ce dernier article enregistré, le père Tabaret s'approcha du commissaire +de police. + +--J'ai tout ce que je pouvais désirer, lui dit-il à l'oreille. + +--Moi, j'ai fini, répondit le commissaire. Il ne sait pas se tenir, ce +garçon. Vous avez entendu? Il s'est vendu du premier coup. Après ça, +vous me direz: le manque d'habitude... + +--Dans la journée, reprit toujours à voix basse l'agent volontaire, il +n'aurait pas été mou comme cela. Mais le matin, réveillé en sursaut!... +Il faut toujours servir les gens à jeun, au saut du lit. + +--J'ai fait parler trois ou quatre domestiques, leurs dépositions sont +singulières... + +--Très bien! on verra. Je cours, moi, trouver monsieur le juge +d'instruction, qui attend les pieds dans le feu. + +Albert commençait à revenir un peu de la stupeur où l'avait plongé +l'entrée du commissaire de police. + +--Monsieur, lui demanda-t-il, me sera-t-il permis de dire devant vous +quelques mots à monsieur le comte de Commarin? Je suis victime d'une +erreur qui sera vite reconnue... + +--Toujours des erreurs! murmura le père Tabaret. + +--Ce que vous me demandez n'est pas possible, répondit le commissaire. +J'ai des ordres spéciaux les plus sévères. Vous ne devez désormais +communiquer avec âme qui vive. Nous avons une voiture en bas; si vous +voulez descendre... + +En traversant le vestibule, Albert put remarquer l'agitation des gens. +Ils avaient tous l'air d'avoir perdu la tête. M. Denis donnait des +ordres d'une voix brève et impérative. Enfin il crut entendre que le +comte de Commarin venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. + +On le porta presque dans le fiacre, qui partit au trot de ses deux +petites rosses. Une voiture plus rapide emportait le père Tabaret. + + + + +X + + +Lorsqu'on se risque dans le dédale de couloirs et d'escaliers du Palais +de Justice, si l'on monte au troisième étage de l'aile gauche, on arrive +à une longue galerie très basse d'étage, mal éclairée par d'étroites +fenêtres, et percée de distance en distance de petites portes, assez +semblable au corridor d'un ministère ou d'un hôtel garni. + +C'est un endroit qu'il est difficile de voir froidement; l'imagination +le montre sombre et triste. + +Il faudrait le Dante pour composer l'inscription à placer au-dessus des +marches qui y conduisent. Du matin au soir, les dalles y sonnent sous +les lourdes bottes des gendarmes qui accompagnent les prévenus. On n'y +rencontre guère que de mornes figures. Ce sont les parents ou les amis +des accusés, les témoins, des agents de police. Dans cette galerie, loin +de tous les regards, s'élabore la cuisine judiciaire. Elle est comme la +coulisse du Palais de Justice, ce lugubre théâtre où se dénouent, dans +de véritable sang, des drames trop réels. + +Chacune des petites portes, qui a son numéro peint en noir, ouvre sur le +cabinet du juge d'instruction. Toutes ces pièces se ressemblent; qui en +connaît une les connaît toutes. Elles n'ont rien de terrible ni de +lugubre, et pourtant il est difficile d'y pénétrer sans un serrement de +coeur. On y a froid. Les murs semblent humides de toutes les larmes qui +s'y sont répandues. On frissonne en songeant aux aveux qui y ont été +arrachés, aux confessions qui s'y sont murmurées entrecoupées de +sanglots. + +Dans le cabinet du juge d'instruction, la justice ne déploie rien de cet +appareil dont elle s'entoure plus tard pour frapper l'esprit des masses. +Elle y est simple encore et presque disposée à la bienveillance. Elle +dit au prévenu: «J'ai de fortes raisons de te croire coupable, mais +prouve-moi ton innocence, et je te lâche.» + +On pourrait s'y croire dans la première boutique d'affaires venue. Le +mobilier y est rudimentaire comme celui de tous les endroits où on ne +fait que passer et où s'agitent des intérêts énormes. Qu'importent les +choses extérieures à qui poursuit l'auteur d'un crime ou à qui défend sa +tête? + +Un bureau chargé de dossiers pour le juge, une table pour le greffier, +un fauteuil et quelques chaises, voilà tout l'ameublement de +l'antichambre de la cour d'assises. Les murs sont tendus de papier vert; +les rideaux sont verts; à terre se trouve un méchant tapis de même +couleur. Le cabinet de M. Daburon portait le numéro 15. Dès neuf heures +du matin, il y était arrivé et il attendait. Son parti pris, il n'avait +pas perdu une minute, comprenant aussi bien que le père Tabaret la +nécessité d'agir rapidement. Ainsi, il avait vu le procureur impérial et +s'était entendu avec les officiers de la police judiciaire. Outre le +mandat décerné contre Albert, il avait expédié des mandats de +comparution immédiate au comte de Commarin, à Mme Gerdy, à Noël et à +quelques gens au service d'Albert. Il tenait essentiellement à +interroger tout ce monde avant d'arriver à l'inculpé. Sur ses ordres, +dix agents s'étaient mis en campagne, et il était là, dans son cabinet, +comme un général d'armée qui vient d'expédier ses aides de camp pour +engager la bataille et qui espère la victoire de ses combinaisons. + +Souvent, à pareille heure, il s'était trouvé dans ce même cabinet avec +des conditions identiques. Un crime avait été commis, il pensait avoir +découvert le coupable, il avait donné l'ordre de l'arrêter. N'était-ce +pas son métier? Mais jamais il n'avait éprouvé cette trépidation +intérieure qui l'agitait. Maintes fois, cependant, il avait lancé des +mandats d'amener sans posséder la moitié seulement des indices qui +l'éclairaient sur l'affaire présente. Il se répétait cela et ne +réussissait pas à calmer une préoccupation anxieuse qui ne lui +permettait pas de tenir en place. + +Il trouvait que ses gens tardaient bien à reparaître. Il se promenait de +long en large, comptant les minutes, tirant sa montre trois fois par +quart d'heure pour la comparer à la pendule. Involontairement, lorsqu'un +pas résonnait dans la galerie, presque déserte à cette heure, il se +rapprochait de l'entrée, s'arrêtait et prêtait l'oreille. + +On frappa à la porte. C'était son greffier qu'il avait fait prévenir. + +Celui-ci n'avait rien de particulier; il était long plutôt que grand et +très maigre. Ses allures étaient compassées, ses gestes méthodiques, sa +figure était aussi impassible que si elle eût été sculptée dans un +morceau de bois jaune. + +Il avait trente-quatre ans, et depuis treize ans avait écrit +successivement les interrogatoires de quatre juges d'instruction. C'est +dire qu'il pouvait entendre sans sourciller les choses les plus +monstrueuses. Un jurisconsulte spirituel a ainsi défini le greffier: +«Plume du juge d'instruction. Personnage qui est muet et qui parle, qui +est aveugle et qui écrit, qui est sourd et qui entend.» Celui-ci +remplissait le programme, et de plus s'appelait Constant. + +Il salua «son juge» et s'excusa sur son retard. Il était à sa tenue de +livres, qu'il faisait tous les matins, et il avait fallu que sa femme +l'envoyât chercher. + +--Vous arrivez encore à temps, lui dit M. Daburon, mais nous allons +avoir de la besogne, vous pouvez préparer votre papier. + +Cinq minutes plus tard, l'huissier de service introduisait M. Noël +Gerdy. Il entra d'un air aisé, en avocat qui a pratiqué son Palais et en +sait les détours. Il ne ressemblait en rien, ce matin, à l'ami du père +Tabaret. Encore moins aurait-on pu reconnaître l'amant de Mme +Juliette. Il était tout autre, ou plutôt il avait repris son rôle +habituel. C'était l'homme officiel qui se présentait, tel que le +connaissaient ses confrères, tel que l'estimaient ses amis, tel qu'on +l'aimait dans le cercle de ses relations. À sa tenue correcte, à sa +figure reposée, jamais on ne se serait imaginé qu'après une soirée +d'émotions et de violences, après une visite furtive à sa maîtresse, il +avait passé la nuit au chevet d'une mourante. Et quelle mourante! + +Sa mère, ou du moins la femme qui lui en avait tenu lieu. + +Quelle différence entre lui et le juge! + +Le juge non plus n'avait pas dormi, mais on le voyait du reste à son +affaissement, à sa mine soucieuse, à ses yeux largement cernés de +bistre. Le devant de sa chemise était abominablement froissé, ses +manchettes n'étaient pas fraîches. Emportée à la suite des événements, +l'âme avait oublié la bête. Le menton bien rasé de Noël s'appuyait sur +une cravate blanche irréprochable, son faux col n'avait pas un pli, ses +cheveux et ses favoris étaient soigneusement peignés. Il salua M. +Daburon et tendit sa citation. + +--Vous m'avez fait appeler, monsieur, dit-il; me voici à vos ordres. + +Le juge d'instruction n'était pas sans avoir rencontré le jeune avocat +dans les couloirs du Palais; il le connaissait de vue. Puis il se +rappelait avoir entendu parler de maître Gerdy comme d'un homme de +talent et d'avenir et dont la réputation commençait à sortir de pair. Il +l'accueillit donc en habitué de la boutique--la barrière est si légère +entre le parquet et le barreau!--et il l'invita à s'asseoir. + +Les préliminaires de toute audition de témoins terminés, les nom, +prénoms, âge, lieu de naissance, etc., enregistrés, le juge, qui suivait +son greffier de l'oeil pendant qu'il écrivait, se retourna vers Noël. + +--On vous a dit, maître Gerdy, commença-t-il, l'affaire à laquelle vous +devez l'ennui de comparaître? + +--Oui, monsieur, l'assassinat de cette pauvre vieille, à La Jonchère. + +--Précisément, répondit M. Daburon. + +Et se souvenant fort à propos de sa promesse au père Tabaret, il ajouta: + +--Si la justice est arrivée à vous si promptement, c'est que nous avons +trouvé votre nom mentionné souvent dans les papiers de la veuve Lerouge. + +--Je n'en suis pas surpris, répondit l'avocat, nous nous intéressions à +cette bonne femme, qui a été ma nourrice, et je sais que madame Gerdy +lui écrivait assez souvent. + +--Fort bien! Vous allez donc pouvoir nous donner des renseignements. + +--Ils seront, je le crains, monsieur, fort incomplets. Je ne sais pour +ainsi dire rien de cette pauvre mère Lerouge. Je lui ai été repris de +très bonne heure; et depuis que je suis homme, je ne me suis occupé +d'elle que pour lui envoyer de temps à autre quelques secours. + +--Vous n'alliez jamais la visiter? + +--Pardonnez-moi. J'y suis allé plusieurs fois, mais je ne restais chez +elle que quelques minutes. Madame Gerdy, qui la voyait souvent et à qui +elle confiait toutes ses affaires, vous aurait éclairé bien mieux que +moi. + +--Mais, fit le juge, je compte bien voir madame Gerdy, elle a dû +recevoir une citation. + +--Je le sais, monsieur, mais il lui est impossible de répondre, elle est +au lit, malade... + +--Gravement? + +--Si gravement qu'il est prudent, je crois, de renoncer à son +témoignage. Elle est atteinte d'une affection qui, au dire de mon ami, +le docteur Hervé, ne pardonne jamais. C'est quelque chose comme une +inflammation du cerveau, une encéphalite, si je ne m'abuse. Il peut +arriver qu'on lui rende la vie, on ne lui rendra pas la raison. Si elle +ne meurt pas, elle sera folle. + +M. Daburon parut vivement contrarié. + +--Voilà qui est bien fâcheux, murmura-t-il. Et vous croyez, mon cher +maître, qu'il est impossible de rien obtenir d'elle? + +--Il ne faut même pas y songer. Elle a complètement perdu la tête. Elle +était, lorsque je l'ai quittée, dans un état de prostration à faire +croire qu'elle ne passera pas la journée. + +--Et quand a-t-elle été prise de cette maladie? + +--Hier soir. + +--Tout à coup? + +--Oui, monsieur, en apparence, du moins, car pour moi j'ai de fortes +raisons de croire qu'elle souffrait depuis au moins trois semaines. Hier +donc, en sortant de table, ayant à peine mangé, elle prit un journal, et +par un hasard bien regrettable, ses yeux s'arrêtent précisément sur les +lignes qui relataient le crime. Aussitôt elle a poussé un grand cri, +s'est débattue une seconde sur un fauteuil et a glissé sur le tapis en +murmurant: «Oh! le malheureux! le malheureux!» + +--La malheureuse! vous voulez dire. + +--Non, monsieur, j'ai bien dit. Évidemment, cette exclamation ne +s'adressait pas à ma pauvre nourrice. + +Sur cette réponse si grave, faite du ton le plus innocent, M. Daburon +leva les yeux sur son témoin. L'avocat baissa la tête. + +--Et ensuite? demanda le juge après un moment de silence pendant lequel +il avait pris quelques notes. + +--Ces mots, monsieur, sont les derniers prononcés par madame Gerdy. Aidé +de notre servante, je l'ai portée dans son lit, le médecin a été appelé, +et depuis elle n'a pas repris connaissance. Le docteur, au surplus... + +--C'est bien! interrompit M. Daburon. Laissons cela, au moins pour le +moment. Maintenant, vous, maître Gerdy, connaissez-vous des ennemis à la +veuve Lerouge? + +--Aucun. + +--Elle n'avait pas d'ennemis? Soit. Et dites-moi, existe-t-il à votre +connaissance quelqu'un ayant un intérêt quelconque à la mort de cette +pauvre vieille? + +Le juge d'instruction, en posant cette question, avait les yeux sur les +yeux de Noël; il ne voulait pas qu'il pût détourner ou baisser la tête. + +L'avocat tressaillit et parut vivement impressionné. Il était +décontenancé; il hésitait comme si une lutte se fût établie en lui. + +Enfin, d'une voix qui n'était rien moins que ferme, il répondit: + +--Non, personne. + +--Est-ce bien vrai? demanda le juge en imprimant plus de fixité à son +regard. Vous ne connaissez personne à qui ce crime profite ou puisse +profiter, personne absolument? + +--Je ne sais qu'une chose, monsieur, répondit Noël, c'est qu'il me cause +à moi un préjudice irréparable. + +Enfin! pensa M. Daburon, nous voici aux lettres et je n'ai pas compromis +ce pauvre Tabaret. Il eût été désagréable de lui causer le moindre +chagrin, à ce brave et habile homme. + +--Un préjudice à vous, mon cher maître, reprit-il; vous allez, je +l'espère, m'expliquer cela. + +Le malaise dont Noël avait donné quelques signes reparut beaucoup plus +marqué. + +--Je sais, monsieur, répondit-il, que je dois à la justice non seulement +la vérité mais encore toute la vérité. Cependant il est des +circonstances si délicates que la conscience d'un homme d'honneur y voit +un péril. Puis il est bien cruel d'être contraint de soulever le voile +qui recouvre des secrets douloureux et dont la révélation peut +quelquefois... + +M. Daburon interrompit d'un geste. L'accent triste de Noël +l'impressionnait. Sachant d'avance ce qu'il allait entendre, il +souffrait pour le jeune avocat. Il se retourna vers son greffier. + +--Constant! dit-il avec une certaine inflexion de voix. Cette intonation +devait être un signal, car le long greffier se leva méthodiquement, +passa sa plume derrière son oreille et sortit d'un pas mesuré. Noël +parut sensible à la délicatesse du juge d'instruction. + +Son visage exprima la plus vive reconnaissance, son regard rendit grâce. + +--Combien je vous suis obligé, monsieur, dit-il avec un élan contenu, de +votre généreuse attention! Ce que j'ai à dire est pénible, mais devant +vous, maintenant, c'est à peine s'il m'en coûtera de parler. + +--Soyez sans crainte, reprit le juge, je ne retiendrai de votre +déposition, mon cher maître, que ce qui me semblera tout à fait +indispensable. + +--Je me sens peu maître de moi, monsieur, commença Noël, soyez indulgent +pour mon trouble. Si quelque parole m'échappe qui vous semble empreinte +d'amertume, excusez-la, elle sera involontaire. Jusqu'à ces jours +passés, j'ai cru que j'étais un enfant de l'amour. Je le serais que je +ne rougirais pas de l'avouer. Mon histoire est courte. J'avais une +ambition honorable, j'ai travaillé. Quand on n'a pas de nom, on doit +savoir s'en faire un. J'ai mené la vie obscure, retirée et austère de +ceux qui, partis de bien bas, veulent arriver haut. J'adorais celle que +je croyais ma mère, j'étais convaincu qu'elle m'aimait. La tache de ma +naissance m'avait attiré quelques humiliations, je les méprisais. +Comparant mon sort à celui de tant d'autres, je me trouvais encore parmi +les privilégiés, quand la Providence a fait tomber entre mes mains +toutes les lettres que mon père, le comte de Commarin, écrivait à madame +Gerdy au moment de leur liaison. De la lecture de ces lettres, j'ai tiré +cette conviction que je ne suis pas ce que je croyais être, que madame +Gerdy n'est pas ma mère. + +Et sans laisser à M. Daburon le temps de répliquer, il exposa les +événements que douze heures plus tôt il racontait au père Tabaret. + +C'était bien la même histoire, avec les mêmes circonstances, la même +abondance de détails précis et concluants, mais le ton était changé. +Autant chez lui la veille le jeune avocat avait été emphatique et +violent, autant à cette heure, dans le cabinet du juge d'instruction, il +était contenu et sobre d'impressions fortes. + +On aurait pu s'imaginer qu'il mesurait son récit à la portée de ses +auditeurs, de façon à les frapper également l'un et l'autre, avec une +forme différente. + +Au père Tabaret, esprit vulgaire, l'exagération de la colère; à M. +Daburon, intelligence supérieure, l'exagération de la modération. + +Autant il s'était révolté contre une injuste destinée, autant il +semblait s'incliner, armé de résignation devant une aveugle fatalité. + +Avec une réelle éloquence et un bonheur rare d'expressions, il exposa sa +situation au lendemain de sa découverte, sa douleur, ses perplexités, +ses doutes. + +Pour étayer sa certitude morale, il fallait un témoignage positif. +Pouvait-il espérer celui du comte ou de Mme Gerdy, complices +intéressés à taire la vérité? Non. Mais il comptait sur celui de sa +nourrice, pauvre vieille qui l'affectionnait et qui, arrivée au terme de +sa vie, était heureuse de décharger sa conscience d'un aussi lourd +fardeau. Elle morte, les lettres devenaient comme un chiffon entre ses +mains. + +Puis il passa à son explication avec Mme Gerdy et fut pour le juge +plus prodigue de détails que pour son vieux voisin. + +Elle avait, dit-il, tout nié d'abord, mais il donna à entendre que, +pressée de questions, accablée par l'évidence, dans un moment de +désespoir, elle avait avoué, déclarant toutefois que cet aveu elle le +rétracterait et le nierait, étant disposée à tout faire au monde pour +que son fils conservât sa belle situation. + +De cette scène dataient, au jugement de l'avocat, les premières +atteintes du mal auquel succombait l'ancienne maîtresse de son père. + +Noël s'étendit encore sur son entrevue avec le vicomte de Commarin. + +Même dans sa narration se glissèrent quelques variantes, mais si légères +qu'il eût été bien difficile de les lui reprocher. Elles n'avaient rien +d'ailleurs de défavorable à Albert. + +Il insista, au contraire, sur l'excellente impression qu'il gardait de +ce jeune homme. + +Il avait reçu sa révélation avec une certaine défiance, il est vrai, +mais avec une noble fermeté en même temps et comme un brave coeur prêt à +s'incliner devant la justification du droit. + +Enfin, il traça un portrait presque enthousiaste de ce rival que +n'avaient point gâté les prospérités, qui l'avait quitté sans un regard +de rancune, vers lequel il se sentait entraîné, et qui après tout était +son frère. + +M. Daburon avait écouté Noël avec l'attention la plus soutenue, sans +qu'un mot, un geste, un froncement de sourcils trahît ses impressions. +Quand il eut terminé: + +--Comment, monsieur, observa le juge, avez-vous pu me dire que, dans +votre opinion, personne n'avait intérêt à la mort de la veuve Lerouge? + +L'avocat ne répondit pas. + +--Il me semble que la position de monsieur le vicomte de Commarin +devient presque inattaquable. Madame Gerdy est folle, le comte niera +tout, vos lettres ne prouvent rien. Il faut avouer que ce crime est des +plus heureux pour ce jeune homme, et qu'il a été commis singulièrement à +propos. + +--Oh! monsieur! s'écria Noël, protestant de toute son énergie, cette +insinuation est formidable!... + +Le juge interrogea sévèrement la physionomie de l'avocat. Parlait-il +franchement, jouait-il une généreuse comédie? Est-ce que réellement il +n'avait jamais eu de soupçons? Noël ne broncha pas et presque aussitôt +reprit: + +--Quelles raisons pouvait avoir ce jeune homme de trembler, de craindre +pour sa position! Je ne lui ai pas adressé un mot de menace, même +indirect. Je ne me suis pas présenté comme un dépossédé furibond qui +veut qu'on lui restitue là, sur-le-champ, tout ce qu'on lui a pris. J'ai +exposé les faits à Albert en lui disant: «Voilà: que pensez-vous? que +décidons-nous? Soyez juge.» + +--Et il vous a demandé du temps? + +--Oui. Je lui ai pour ainsi dire proposé de m'accompagner chez la mère +Lerouge, dont le témoignage pouvait lever tous ses doutes; il n'a pas +semblé me comprendre. Cependant il la connaissait bien, étant allé chez +elle avec le comte qui lui donnait, je l'ai su depuis, beaucoup +d'argent. + +--Cette générosité ne vous a pas paru singulière? + +--Non. + +--Vous expliquez-vous pourquoi le vicomte n'a pas paru disposé à vous +suivre? + +--Certainement. Il venait de me dire qu'il voulait avant tout avoir une +explication avec son père, absent pour le moment, mais qui devait +revenir sous peu de jours. + +La vérité, tout le monde le sait et se plaît à le proclamer, a un accent +auquel personne ne se trompe. M. Daburon n'avait plus le moindre doute +sur la bonne foi de son témoin. Noël continuait avec une candeur +ingénue, celle d'un coeur honnête que les soupçons n'ont jamais effleuré +de leur aile de chauve-souris: + +--Moi, cela me convenait fort, d'avoir immédiatement à traiter avec mon +père. Je tenais d'autant plus à laver ce linge sale en famille, que je +n'ai jamais désiré qu'un arrangement amiable. Les mains pleines de +preuves, je reculerais devant un procès. + +--Vous n'auriez pas plaidé? + +--Jamais, monsieur, à aucun prix. Il aurait donc fallu, ajouta-t-il d'un +ton fier, pour reprendre un nom qui m'appartient, commencer par le +déshonorer? + +Pour le coup, M. Daburon ne put dissimuler une très sincère admiration. + +--Voilà un beau désintéressement, monsieur, dit-il. + +--Je pense, répondit Noël, qu'il n'est que raisonnable. Oui, au pis +aller, je me déciderais à laisser mon titre à Albert. Certes le nom de +Commarin est illustre, cependant j'espère que dans dix ans le mien sera +plus connu. Seulement j'exigerais de larges compensations. Je n'ai rien, +et souvent j'ai été entravé dans ma carrière par de misérables questions +d'argent. Ce que madame Gerdy devait à la générosité de mon père a été +presque entièrement dissipé. Mon éducation en a absorbé une grande +partie, et il n'y a pas longtemps que mon cabinet couvre mes dépenses. + +»Nous vivons, madame Gerdy et moi, très modestement; par malheur, bien +que simple dans ses goûts, elle manque d'économie et d'ordre, et jamais +on ne s'imaginerait ce qui s'engloutissait dans notre ménage. Enfin, je +n'ai rien à me reprocher: advienne que pourra. Sur le premier moment, je +n'ai pas su dominer ma colère, mais maintenant je n'ai plus de rancune. +En apprenant la mort de ma nourrice, j'ai jeté toutes mes espérances à +la mer. + +--Et vous avez eu tort, mon cher maître, prononça le juge. Maintenant, +c'est moi qui vous le dis: espérez. Peut-être avant la fin de la journée +serez-vous rentré en possession de vos droits. La justice, je ne vous le +cache pas, croit connaître l'assassin de la veuve Lerouge. À l'heure +qu'il est, le vicomte Albert doit être arrêté. + +--Quoi! s'exclama Noël avec une sorte de stupeur, c'est donc vrai!... Je +ne m'étais donc pas mépris, monsieur, au sens de vos paroles! J'avais +craint de comprendre... + +--Et vous aviez compris, maître Gerdy, interrompit M. Daburon. Je vous +remercie de vos sincères et loyales explications, elles facilitent +singulièrement ma tâche. Demain, car aujourd'hui mes minutes sont +comptées, nous mettrons en règle votre déposition... ensemble, si cela +vous convient. Il ne me reste plus qu'à vous demander communication des +lettres que vous possédez et qui me sont indispensables. + +--Avant une heure, monsieur, vous les aurez, répondit Noël. Et il +sortit, après avoir chaudement exprimé sa gratitude au juge +d'instruction. + +Moins préoccupé, l'avocat eût aperçu à l'extrémité de la galerie le père +Tabaret, qui arrivait à fond de train, empressé et joyeux, comme un +porteur de grandes nouvelles qu'il était. + +Sa voiture n'était pas arrêtée devant la grille du Palais de Justice que +déjà il était dans la cour et s'élançait sous le porche. À le voir +grimper, plus leste qu'un cinquième clerc d'avoué le roide escalier qui +conduit aux galeries des juges d'instruction, on ne se serait pas douté +qu'il était depuis bien des années du mauvais côté de la cinquantaine. +Lui-même ne s'en doutait pas. Il ne se souvenait pas d'avoir passé la +nuit; jamais il ne s'était senti si frais, si dispos, si gaillard; il +avait dans les jambes des ressorts d'acier. + +Il traversa la galerie en deux sauts et entra comme une balle dans le +cabinet du juge d'instruction, bousculant, sans lui demander pardon, lui +si poli! le méthodique greffier, qui revenait de faire quelques +douzaines de tours dans la salle des pas perdus. + +--Enlevé! s'écria-t-il dès le seuil, pincé, serré, bouclé, ficelé, +emballé, coffré! Nous tenons l'homme! Le père Tabaret, plus Tirauclair +que jamais, gesticulait avec une si comique véhémence et de si +singulières contorsions, que le long greffier eut un sourire que +d'ailleurs il se reprocha le soir même en se couchant. + +Mais M. Daburon, encore sous le poids de la déposition de Noël, fut +choqué de cette joie intempestive qui pourtant lui apportait la +sécurité. Il regarda sévèrement le père Tabaret en disant: + +--Plus bas, monsieur, plus bas, soyez convenable, modérez-vous. + +À tout autre moment, le bonhomme eût été consterné d'avoir mérité cette +mercuriale. Elle glissa sur sa jubilation. + +--De la modération, répondit-il, je n'en manque pas, Dieu merci! et je +m'en vante. C'est que jamais on n'a rien vu de pareil. Tout ce que +j'avais annoncé, on l'a trouvé. Fleuret cassé, gants gris perle +éraillés, porte-cigare, rien n'y manque. On va, monsieur, vous apporter +tout cela et bien d'autres choses encore. On a son petit système à soi, +et il paraît qu'il n'est pas mauvais. Voilà le triomphe de ma méthode +d'induction dont Gévrol fait des gorges chaudes. Je donnerais cent +francs pour qu'il fût ici. Mais non, mon Gévrol tient à pincer l'homme +aux boucles d'oreilles. Il est, ma foi! bien capable de mettre la main +dessus. C'est un gaillard, Gévrol, un lapin, un fameux! Combien lui +donne-t-on par an, pour son habileté?... + +--Voyons, cher monsieur Tabaret, fit le juge, dès qu'il trouva jour à +placer un mot, soyons sérieux, s'il se peut, et procédons avec ordre. + +--Bast! reprit le bonhomme, à quoi bon! c'est une affaire toisée +maintenant. Quand on va nous amener notre homme, montrez-lui seulement +les éraillures retirées des ongles de la victime et ses gants à lui, et +vous l'assommez. Moi je parie qu'il va tout avouer _hic et nunc_. Oui, +je parie ma tête contre la sienne, quoiqu'elle soit bien aventurée. Et +encore non, il sauvera son cou! Ces poules mouillées du jury sont +capables de lui accorder les circonstances atténuantes. C'est moi qui +lui en donnerais! Ah! ces lenteurs perdent la justice! Si tout le monde +était de mon avis, le châtiment des coquins ne traînerait pas si +longtemps. Sitôt pris, sitôt pendu. Et voilà. + +M. Daburon s'était résigné à laisser passer cette trombe de paroles. +Quand l'exaltation du bonhomme fut un peu usée, il commença seulement à +l'interroger. Il eut encore assez de peine à obtenir des détails précis +sur l'arrestation, détails que devait confirmer le procès-verbal du +commissaire de police. + +Le juge parut très surpris en apprenant qu'Albert, à la vue du mandat, +avait dit: «Je suis perdu!» + +--Voilà, murmura-t-il, une terrible charge. + +--Certes! reprit le père Tabaret. Jamais, dans son état normal, il n'eût +laissé échapper ces mots qui le perdent, en effet. C'est que nous +l'avions saisi mal éveillé. Il ne s'était pas couché. Il dormait d'un +mauvais sommeil sur un canapé quand nous sommes arrivés. J'avais eu soin +de laisser filer en avant et de suivre de très près un domestique dont +l'épouvante l'a démoralisé. Tous mes calculs étaient faits. Mais, soyez +sans crainte, il trouvera pour son exclamation malheureuse une +explication plausible. Je dois ajouter que près de lui, par terre, nous +avons trouvé toute froissée la _Gazette de France_ de la veille, qui +contenait la nouvelle de l'assassinat. Ce sera la première fois qu'un +avis dans les journaux aura fait pincer un coupable. + +--Oui, murmura le juge devenu pensif, oui, vous êtes un homme précieux, +monsieur Tabaret. Et plus haut il ajouta: + +--J'ai pu m'en convaincre, car monsieur Gerdy sort d'ici à l'instant. + +--Vous avez vu Noël! s'écria le bonhomme. En même temps toute sa +vaniteuse satisfaction disparut. + +Un nuage d'inquiétude voila comme un crêpe sa face rouge et joyeuse. + +--Noël, ici! répéta-t-il. + +Et timidement il demanda: + +--Et sait-il? + +--Rien, répondit M. Daburon. Je n'ai pas eu besoin de vous faire +intervenir. Ne vous ai-je pas d'ailleurs promis une discrétion absolue? + +--Tout va bien! s'écria le père Tabaret. Et que pense monsieur le juge +de Noël? + +--C'est, j'en suis sûr, un noble et digne coeur, dit le magistrat: une +nature à la fois forte et tendre. Les sentiments que je lui ai entendu +exprimer ici et qu'il est impossible de révoquer en doute manifestent +une élévation d'âme malheureusement exceptionnelle. Rarement dans ma +vie, j'ai rencontré un homme dont l'abord m'ait été aussi sympathique. +Je comprends qu'on soit fier d'être son ami. + +--Quand je le disais à monsieur le juge! voilà l'effet qu'il a produit à +tout le monde. Moi je l'aime comme mon enfant, et quoi qu'il arrive, il +aura toute ma fortune. Oui, je lui laisserai tout après moi, comme il +est dit sur mon testament déposé chez maître Baron, mon notaire. Il y a +aussi un paragraphe pour madame Gerdy, mais je vais le biffer, et +vivement! + +--Madame Gerdy, monsieur Tabaret, n'aura bientôt plus besoin de rien. + +--Elle! comment cela? Est-ce que le comte?... + +--Elle est mourante et ne passera sans doute pas la journée, c'est +monsieur Gerdy qui me l'a dit. + +--Ah! mon Dieu! s'écria le bonhomme, que m'apprenez-vous là! +mourante!... Noël va être au désespoir... c'est-à-dire non, puisque ce +n'est plus sa mère, que lui importe! Mourante! Je l'estimais beaucoup +avant de la mépriser. Pauvre humanité! Il paraît que tous les coupables +vont y passer le même jour, car, j'oubliais de vous en informer, au +moment où je quittais l'hôtel de Commarin, j'ai entendu un domestique +annoncer à un autre que le comte, à la nouvelle de l'arrestation de son +fils, avait été frappé d'une attaque. + +--Ce serait pour monsieur Gerdy la pire des catastrophes. + +--Pour Noël? + +--Je comptais sur la déposition de monsieur de Commarin pour lui rendre, +moi, tout ce dont il est si digne. Le comte mort, la veuve Lerouge +morte, madame Gerdy mourante ou dans tous les cas folle, qui donc pourra +dire si les papiers ont raison? + +--C'est vrai! murmura le père Tabaret, c'est vrai! Et je ne voyais pas +cela, moi! Quelle fatalité! Car je ne me suis pas trompé, j'ai bien +entendu... + +Il n'acheva pas. La porte du cabinet de M. Daburon s'ouvrit, et le comte +de Commarin lui-même parut dans l'encadrement, roide comme un de ces +vieux portraits qu'on dirait glacés dans leur bordure dorée. + +Le vieux gentilhomme fit un signe de la main, et les deux domestiques +qui l'avaient aidé à monter jusqu'à la galerie en le soutenant sous les +bras se retirèrent. + + + + +XI + + +C'était le comte de Commarin, son ombre plutôt. Sa tête qu'il portait si +haut penchait sur sa poitrine, sa taille s'était affaissée, ses yeux +n'avaient plus leur flamme, ses belles mains tremblaient. Le désordre +violent de sa toilette rendait plus frappant encore le changement qu'il +avait subi. En une nuit, il avait vieilli de vingt ans. + +Ces vieillards robustes ressemblent à ces grands arbres dont le bois +intérieurement s'est émietté et qui ne vivent plus que par l'écorce. Ils +paraissent inébranlables, ils semblent défier le temps, un vent d'orage +les jette à terre. Cet homme, hier encore si fier de n'avoir jamais +plié, était brisé. L'orgueil de son nom constituait toute sa force; +humilié, il se sentait anéanti. En lui tout s'était déchiré à la fois, +tous les appuis lui avaient manqué en même temps. Son regard sans +chaleur et sans vie disait la morne stupeur de sa pensée. Il présentait +si bien l'image la plus achevée du désespoir, que le juge d'instruction, +à sa vue, éprouva comme un frisson. Le père Tabaret eut un mouvement +d'épouvante; le greffier lui-même fut ému. + +--Constant, dit M. Daburon vivement, allez donc avec monsieur Tabaret +chercher des nouvelles à la Préfecture. + +Le greffier sortit, suivi du bonhomme, qui s'éloignait bien à regret. + +Le comte ne s'était pas aperçu de leur présence; il ne remarqua pas leur +sortie. + +M. Daburon lui avança un siège; il s'assit. + +--Je me sens si faible, dit-il, que je ne saurais rester debout. Il +s'excusait, lui, près d'un petit magistrat! + +C'est que nous ne sommes plus précisément au temps si regrettable où la +noblesse se croyait bien au-dessus de la loi, et s'y trouvait en effet. +Elle est loin, l'année où la duchesse de Bouillon faisait la nique aux +messieurs du parlement, où les hautes et nobles empoisonneuses du règne +de Louis XIV traitaient avec le dernier mépris les conseillers de la +Chambre ardente! Tout le monde respecte la justice aujourd'hui, et la +craint un peu, même quand elle n'est représentée que par un simple et +consciencieux juge d'instruction. + +--Vous êtes peut-être bien indisposé, monsieur le comte, dit le juge, +pour me donner des éclaircissements que j'espérais de vous. + +--Je me sens mieux, répondit M. de Commarin, je vous remercie Je suis +aussi bien que je puis l'être après le coup terrible. En apprenant de +quel crime est accusé mon fils et son arrestation, j'ai été foudroyé. Je +me croyais fort, j'ai roulé dans la poussière. Mes domestiques m'ont cru +mort. Que ne le suis-je, en effet! La vigueur de ma constitution m'a +sauvé, à ce que dit mon médecin, mais je crois que Dieu veut que je vive +pour que je boive jusqu'à la lie le calice des humiliations. + +Il s'interrompit; un flot de sang qui remontait à sa gorge l'étouffait. +Le juge d'instruction se tenait debout près de son bureau, n'osant se +permettre un mouvement. + +Après quelques instants de repos, le comte éprouva un soulagement, car +il continua: + +--Malheureux que je suis! ne devais-je pas m'attendre à tout cela? +Est-ce que tout ne se découvre pas, tôt ou tard! Je suis châtié par où +j'ai péché: par l'orgueil. Je me suis cru au-dessus de la foudre et j'ai +attiré l'orage sur ma maison. Albert, un assassin! un vicomte de +Commarin à la cour d'assises! Ah! monsieur, punissez-moi aussi, car seul +j'ai préparé le crime autrefois. Avec moi, quinze siècles de la gloire +la plus pure s'éteignent dans l'ignominie. + +M. Daburon jugeait impardonnable la conduite du comte de Commarin: aussi +s'était-il formellement promis de ne pas lui ménager le blâme. + +Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, presque intraitable, +et il s'était juré de faire tomber toute sa morgue. + +Peut-être le plébéien traité de si haut jadis par la marquise d'Arlange +gardait-il, sans s'en douter, un grain de rancune contre +l'aristocratie?... + +Il avait vaguement préparé certaine allocution un peu plus que sévère +qui ne pouvait manquer d'atterrer le vieux gentilhomme et de le faire +rentrer en lui-même. + +Mais voilà qu'il se trouvait en présence d'un si immense repentir, que +son indignation se changeait en pitié profonde, et qu'il se demandait +comment adoucir cette douleur. + +--Écrivez, monsieur, poursuivait le comte avec une exaltation dont on ne +l'eût pas cru capable dix minutes plus tôt, écrivez mes aveux sans y +retrancher rien. Je n'ai plus besoin de grâce ni de ménagements. Que +puis-je craindre désormais? La honte n'est-elle pas publique! Ne +faudra-t-il pas dans quelques jours que moi, le comte Rhéteau de +Commarin, je paraisse devant le tribunal pour proclamer l'infamie de +notre maison! Ah! tout est perdu, maintenant, même l'honneur! Écrivez, +monsieur, ma volonté est que tout le monde sache que je fus le premier +coupable. Mais on saura aussi que déjà la punition avait été terrible, +et qu'il n'était pas besoin de cette dernière et mortelle épreuve. + +Le comte s'arrêta pour rassembler et condenser ses souvenirs. Il reprit +ensuite d'une voix plus ferme et qui trouvait ses vibrations à mesure +qu'il parlait: + +--À l'âge qu'a maintenant Albert, monsieur, mes parents me firent +épouser, malgré mes supplications, la plus noble et la plus pure des +jeunes filles. Je l'ai rendue la plus infortunée des femmes. Je ne +pouvais l'aimer. J'éprouvais alors la plus vive passion pour une +maîtresse qui s'était donnée à moi sage et que j'avais depuis plusieurs +années. Je la trouvais adorable de beauté, de candeur et d'esprit. Elle +se nommait Valérie. Tout est mort en moi, monsieur; eh bien! ce nom, +quand je le prononce, me remue encore. Malgré mon mariage, je ne pus me +résigner à rompre avec elle. Je dois dire qu'elle le voulait. L'idée +d'un partage honteux la révoltait. Sans doute elle m'aimait alors. Nos +relations continuèrent. Ma femme et ma maîtresse devinrent mères presque +en même temps. Cette coïncidence éveilla en moi l'idée funeste de +sacrifier mon fils légitime à mon bâtard. Je communiquai ce projet à +Valérie. À ma grande surprise, elle le repoussa avec horreur. En elle +déjà l'instinct de la maternité s'était éveillé, elle ne voulait pas se +séparer de son enfant. J'ai conservé, comme un monument de ma folie, les +lettres qu'elle m'écrivait en ce temps; je les relisais cette nuit même. +Comment ne me suis-je rendu ni à ses raisons ni à ses prières? C'est que +j'étais frappé de vertige. Elle avait comme le pressentiment du malheur +qui m'accable aujourd'hui. Mais je vins à Paris, mais j'avais sur elle +un empire absolu: je menaçai de la quitter, de ne jamais la revoir, elle +céda. Un valet à moi et Claudine Lerouge furent chargés de cette +coupable substitution. C'est donc le fils de ma maîtresse qui porte le +titre de vicomte de Commarin et qu'on est venu arrêter il y a une heure. + +M. Daburon n'espérait pas une déclaration si nette, ni surtout si +prompte. Intérieurement il se réjouit pour le jeune avocat, dont les +nobles sentiments avaient fait sa conquête. + +--Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous reconnaissez que monsieur Noël +Gerdy est né de votre légitime mariage et que seul il a le droit de +porter votre nom? + +--Oui, monsieur. Hélas! autrefois je me suis réjoui du succès de mes +projets comme de la plus heureuse victoire. J'étais si enivré de la joie +d'avoir là, près de moi, l'enfant de ma Valérie, que j'oubliais tout. +J'avais reporté sur lui une partie de mon amour pour sa mère, ou plutôt +je l'aimais davantage encore, s'il est possible. La pensée qu'il +porterait mon nom, qu'il hériterait de tous mes biens, au détriment de +l'autre, me transportait de ravissement. L'autre, je le détestais, je ne +pouvais le voir. Je ne me souviens pas de l'avoir embrassé deux fois. +C'est au point que souvent Valérie, qui était très bonne, me reprochait +ma dureté. Un seul mot troublait mon bonheur. La comtesse de Commarin +adorait celui qu'elle croyait son fils, sans cesse elle voulait l'avoir +sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant ma femme couvrir de +baisers et de caresses l'enfant de ma maîtresse, je ne saurais +l'exprimer. Autant que je le pouvais, je l'éloignais d'elle, et elle, ne +pouvant comprendre ce qui se passait en moi, s'imaginait que je faisais +tout pour empêcher son fils de l'aimer. Elle mourut, monsieur, avec +cette idée qui empoisonna ses derniers jours. Elle mourut de chagrin, +mais, comme les saintes, sans une plainte, sans un murmure, le pardon +sur les lèvres et dans le coeur. + +Bien que pressé par l'heure, M. Daburon n'osait interrompre le comte et +l'interroger brièvement sur les faits directs de la cause. + +Il pensait que la fièvre seule lui donnait cette énergie factice à +laquelle, d'un moment à l'autre, pouvait succéder la plus complète +prostration; il craignait, si une fois on l'arrêtait, qu'il n'eût plus +la force de reprendre. + +--Je n'eus pas, continua le comte, une larme pour elle. Qu'avait-elle +été dans ma vie? Un chagrin et un remords. Mais la justice de Dieu, en +avance sur celle des hommes, allait prendre une terrible revanche. Un +jour, on vint m'avertir que Valérie se jouait de moi et me trompait +depuis longtemps. Je ne voulus pas le croire d'abord; cela me paraissait +impossible, insensé. J'aurais plutôt douté de moi que d'elle. Je l'avais +prise dans une mansarde, s'épuisant seize heures pour gagner trente +sous; elle me devait tout. J'en avais si bien fait, à la longue, une +chose à moi, qu'une trahison d'elle répugnait en quelque sorte à ma +raison. Je ne pouvais pas prendre sur moi d'être jaloux. Cependant, je +m'informai, je la fis surveiller, je descendis jusqu'à l'épier. On avait +dit vrai. Cette malheureuse avait un amant, et elle l'avait depuis plus +de dix ans. C'était un officier de cavalerie. Il venait chez elle en +s'entourant de précautions. D'ordinaire il se retirait vers minuit, mais +il lui arrivait aussi de passer la nuit, et, en ce cas, il s'échappait +de grand matin. Envoyé en garnison loin de Paris, il obtenait des +permissions pour la venir visiter, et, pendant ces permissions, il +restait enfermé chez elle sans bouger. Un soir, mes espions me +prévinrent qu'il y était. J'accourus. Ma présence ne la troubla pas. +Elle m'accueillit comme toujours en me sautant au cou. Je crus qu'on +m'abusait, et j'allais tout lui dire, quand, sur le piano, j'aperçus des +gants de daim comme en portent les militaires. Ne voulant pas d'éclat, +ne sachant à quel excès pourrait me porter ma colère, je m'enfuis sans +prononcer une parole. Depuis, je ne l'ai pas revue. Elle m'a écrit, je +n'ai pas ouvert ses lettres. Elle a essayé de pénétrer jusqu'à moi, de +se trouver sur mon passage; en vain: mes domestiques avaient une +consigne que pas un n'eût osé enfreindre. + +C'était à douter si c'était bien le comte de Commarin, cet homme d'une +hauteur glacée, d'une réserve si pleine de dédain qui parlait ainsi, qui +livrait sa vie entière sans restrictions, sans réserve, et à qui? À un +Inconnu. + +C'est qu'il était dans une de ces heures désespérées, proches de +l'égarement, où toute réflexion manque, où il faut quand même une issue +à l'émotion trop forte. + +Que lui importait ce secret si courageusement porté pendant tant +d'années? Il s'en débarrassait comme le misérable qui, accablé par un +fardeau trop lourd, le jette à terre sans se soucier où il tombe ni s'il +tentera la cupidité des passants. + +--Rien, continua-t-il, non, rien n'approche de ce que j'endurai alors. +Je tenais à cette femme par le fond de mes entrailles. Elle était comme +une émanation de moi-même. En me séparant d'elle, il me semblait que +j'arrachais quelque chose de ma propre chair. Je ne saurais dire quelles +passions furieuses son souvenir attisait en moi. Je la méprisais et je +la désirais avec une égale violence. Je la haïssais et je l'aimais. + +»Et partout j'ai traîné sa détestable image. Rien n'a pu me la faire +oublier. Je ne me suis jamais consolé de sa perte. Et ce n'est rien +encore. Des doutes affreux m'étaient venus au sujet d'Albert. Étais-je +réellement son père? Comprenez-vous quel supplice était le mien, lorsque +je me disais: c'est peut-être à l'enfant d'un étranger que j'ai sacrifié +le mien! Ce bâtard qui s'appelait Commarin me faisait horreur. À mon +amitié si vive avait succédé une invincible répulsion. Que de fois, en +ce temps, j'ai lutté contre une envie folle de le tuer! Plus tard, j'ai +su maîtriser mon aversion, je n'en ai jamais complètement triomphé. +Albert, monsieur, était le meilleur des fils; néanmoins, il y avait +entre lui et moi une barrière de glace qu'il ne pouvait s'expliquer. +Souvent j'ai été sur le point de m'adresser aux tribunaux, de tout +avouer, de réclamer mon héritier légitime: le respect qu'on doit à son +rang m'a retenu. Je reculais devant le scandale. Je m'effrayais pour mon +nom du ridicule ou du blâme, et je n'ai pu le sauver de l'infamie. + +La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces derniers mots. D'un geste +désolé, il voila sa figure de ses deux mains. Deux grosses larmes +presque aussitôt séchées roulèrent silencieusement le long de ses joues +ridées. + +Cependant, la porte du cabinet s'entrebâilla, et la tête du long +greffier apparut. + +M. Daburon lui fit signe de reprendre sa place, et s'adressant à M. de +Commarin: + +--Monsieur, dit-il d'une voix que la compassion faisait plus douce, aux +yeux de Dieu comme aux yeux de la société, vous avez commis une grande +faute, et les suites, vous le voyez, sont désastreuses. Cette faute, il +est de votre devoir de la réparer autant qu'il est en vous. + +--Telle est mon intention, monsieur, et, vous le dirai-je? mon plus cher +désir. + +--Vous me comprenez, sans doute, insista M. Daburon. + +--Oui, monsieur, répondit le vieillard, oui, je vous comprends. + +--Ce sera une consolation pour vous, ajouta le juge, d'apprendre que +monsieur Noël Gerdy est digne à tous égards de la haute position que +vous allez lui rendre. Peut-être reconnaîtrez-vous que son caractère +s'est plus fortement trempé que s'il eût été élevé près de vous. Le +malheur est un maître dont toutes les leçons portent. C'est un homme +d'un grand talent, et le meilleur et le plus digne que je sache. Vous +aurez un fils digne de ses ancêtres. Enfin, nul de votre famille n'a +failli, monsieur, le vicomte Albert n'est pas un Commarin. + +--Non! n'est-ce pas? répliqua vivement le comte. Un Commarin, +ajouta-t-il, serait mort à cette heure, et le sang lave tout. + +Cette explication du vieux gentilhomme fit profondément réfléchir le +juge d'instruction. + +--Seriez-vous donc sûr, monsieur, demanda-t-il, de la culpabilité du +vicomte? + +M. de Commarin arrêta sur le juge un regard où éclatait l'étonnement. + +--Je ne suis à Paris que d'hier soir, répondit-il, et j'ignore tout ce +qui a pu se passer. Je sais seulement qu'on ne procède pas à la légère +contre un homme dans la situation qu'occupait Albert. Si vous l'avez +fait arrêter, c'est qu'évidemment vous avez plus que des soupçons, c'est +que vous possédez des preuves positives. + +M. Daburon se mordit les lèvres et ne put dissimuler un mouvement de +mécontentement. Il venait de manquer de prudence, il avait voulu aller +trop vite. Il avait cru l'esprit du comte complètement bouleversé, et il +venait d'éveiller sa défiance. Toute l'habileté du monde ne répare pas +une pareille maladresse. + +Au bout d'un interrogatoire dont on attend beaucoup, elle peut +stériliser toutes les combinaisons. + +Un témoin sur ses gardes n'est plus un témoin sur lequel on peut +compter; il tremble de se compromettre, mesure la portée des questions +et marchande ses réponses. + +D'autre part, la justice comme la police est disposée à douter de tout, +à tout supposer, à soupçonner tout le monde. + +Jusqu'à quel point le comte était-il étranger au crime de La Jonchère? +Évidemment, quelques jours auparavant, bien que doutant de sa paternité, +il eût fait les plus grands efforts pour sauver la situation d'Albert. +Il y croyait son honneur intéressé, son récit le démontrait. + +N'était-il pas un homme à supprimer par tous les moyens un témoignage +gênant? Voilà ce que se disait M. Daburon. + +Enfin, il ne voyait pas clairement où se trouvait dans cette affaire +l'intérêt du comte de Commarin, et cette incertitude l'inquiétait. De là +sa vive contrariété. + +--Monsieur, reprit-il plus posément, quand avez-vous été informé de la +découverte de votre secret? + +--Hier soir, par Albert lui-même. Il m'a parlé de cette déplorable +histoire d'une façon que maintenant je cherche en vain à m'expliquer. À +moins que... + +Le comte s'arrêta court, comme si sa raison eût été choquée de +l'invraisemblance de la supposition qu'il allait formuler. + +--À moins que?... interrogea avidement le juge d'instruction. + +--Monsieur, dit le comte sans répondre directement, Albert serait un +héros, s'il n'était pas coupable. + +--Ah! fit vivement le juge, avez-vous donc, monsieur, des raisons de +croire à son innocence? + +Le dépit de M. Daburon perçait si bien sous le ton de ses paroles, que +M. de Commarin pouvait et devait y voir une apparence d'intention +injurieuse. Il tressaillit, vivement piqué, et se redressa en disant: + +--Je ne suis pas plus maintenant un témoin à décharge que je n'étais un +témoin à charge tout à l'heure. Je cherche à éclairer la justice, comme +c'est mon devoir, et voilà tout. + +Allons, bon! se dit M. Daburon, voici que je l'ai blessé, à présent. +Est-ce que je vais aller comme cela de faute en faute! + +--Voici les faits, reprit le comte. Hier soir, après avoir parlé de ces +maudites lettres, Albert a commencé par me tendre un piège pour savoir +la vérité, car il doutait encore, ma correspondance n'étant pas arrivée +entière à monsieur Gerdy. Une discussion aussi vive que possible s'est +alors élevée entre mon fils et moi. Il m'a déclaré qu'il était résolu à +se retirer devant Noël. Je prétendais, moi, au contraire, transiger +coûte que coûte. Albert a osé me tenir tête. Tous mes efforts pour +l'amener à mes vues ont été superflus. Vainement j'ai essayé de faire +vibrer en lui les cordes que je supposais les plus sensibles. Il m'a +répété fermement qu'il se retirait malgré moi, se déclarant satisfait, +si je consentais à lui assurer une modeste aisance. J'ai encore tenté de +le faire revenir en lui démontrant qu'un mariage qu'il souhaite +ardemment depuis deux ans manquerait de ce coup; il m'a répondu qu'il +s'était assuré l'assentiment de sa fiancée, mademoiselle d'Arlange. + +Ce nom éclata comme la foudre aux oreilles du juge d'instruction. Il +bondit sur son fauteuil. + +Sentant qu'il devenait cramoisi, il prit au hasard sur son bureau un +énorme dossier, et, pour dissimuler son trouble, il l'éleva à la hauteur +de sa figure comme s'il eût cherché à déchiffrer un mot illisible. + +Il commençait à comprendre de quelle tâche il s'était chargé. Il sentait +qu'il se troublait comme un enfant, qu'il n'avait ni son calme ni sa +lucidité habituels. Il s'avouait qu'il était capable de commettre les +plus fortes bévues. Pourquoi s'être chargé de cette instruction? +Possédait-il son libre arbitre? Dépendait-il de sa volonté d'être +impartial? + +Volontiers il eût renvoyé à un autre moment la suite de la déposition du +comte; le pouvait-il? Sa conscience de juge d'instruction lui criait que +ce serait une maladresse nouvelle. Il reprit donc cet interrogatoire si +pénible. + +--Monsieur, dit-il, les sentiments exprimés par le vicomte sont fort +beaux sans doute, mais ne vous a-t-il pas parlé de la veuve Lerouge? + +--Si, répondit le comte qui parut soudain éclairé par le souvenir d'un +détail inaperçu; si, certainement. + +--Il a dû vous montrer que le témoignage de cette femme rendait +impossible une lutte avec monsieur Gerdy? + +--Précisément, monsieur, et, écartant la question de bonne foi, c'est +là-dessus qu'il se basait pour se refuser à suivre mes volontés. + +--Il faudrait, monsieur le comte, me raconter bien exactement ce qui +s'est passé entre le vicomte et vous. Faites donc, je vous prie, un +appel à vos souvenirs, et tâchez de me rapporter aussi exactement que +possible ses paroles. + +M. de Commarin put obéir sans trop de difficulté. Depuis un moment, une +salutaire réaction s'opérait en lui. Son sang, fouetté par les +insistances de l'interrogatoire, reprenait son cours accoutumé. Son +cerveau se dégageait. + +La scène de la soirée précédente était admirablement présente à sa +mémoire jusque dans ses plus insignifiants détails. Il avait encore dans +l'oreille l'intonation des paroles d'Albert, il revoyait sa mimique +expressive. + +À mesure que s'avançait son récit, vivant de clarté et d'exactitude, la +conviction de M. Daburon s'affermissait. + +Le juge retournait contre Albert précisément ce qui la veille avait fait +l'admiration du comte. + +Quelle surprenante comédie! pensait-il. Tabaret a décidément une double +vue. À son incompréhensible audace, ce jeune homme joint une infernale +habileté. Le génie du crime lui-même l'inspire. C'est un miracle que +nous puissions le démasquer. Comme il avait bien tout prévu et préparé! +Comme cette scène avec son père est merveilleusement combinée pour +donner le change en cas d'accident! + +»Il n'y a pas une phrase qui ne souligne une intention, qui n'aille +au-devant d'un soupçon. Quel fini d'exécution! Quel soin méticuleux des +détails! + +»Rien n'y manque, pas même le grand duo avec la femme aimée. A-t-il +réellement prévenu Claire? Probablement! + +»Je pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, lui parler! Pauvre +enfant! aimer un pareil homme! Mais son plan maintenant saute aux yeux. + +»Cette discussion avec le comte, c'est sa planche de salut. Elle ne +l'engage à rien et lui permet de gagner du temps. + +»Il aurait probablement traîné les choses en longueur, puis il aurait +fini par se ranger à l'avis de son père. Il se serait encore fait un +mérite de sa condescendance et aurait demandé des récompenses pour sa +faiblesse. Et lorsque Noël serait revenu à la charge, il se serait +trouvé en face du comte, qui aurait tout nié bravement, qui l'aurait +éconduit poliment, et au besoin l'aurait chassé comme un imposteur et un +faussaire. + +Chose étrange, mais cependant explicable, M. de Commarin, tout en +parlant, arrivait précisément aux idées du juge, à des conclusions +presque identiques. + +Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de Claudine? Il se +rappelait fort bien que dans sa colère il avait dit à son fils: «On ne +commet pas de si belles actions pour son plaisir.» Ce sublime +désintéressement s'expliquait. + +Lorsque le comte eut terminé: + +--Je vous remercie, monsieur, dit M. Daburon. Je ne saurais vous rien +dire encore de positif, mais la justice a de fortes raisons de croire +que, dans la scène que vous venez de me rapporter, le vicomte Albert +jouait en comédien consommé un rôle appris à l'avance. + +--Et bien appris, murmura le comte, car il m'a trompé, moi!... + +Il fut interrompu par Noël qui entrait, une serviette de chagrin noir à +son chiffre sous le bras. + +L'avocat s'inclina devant le vieux gentilhomme qui, de son côté, se leva +et se retira, par discrétion, à l'extrémité de la pièce. + +--Monsieur, dit Noël à demi-voix au juge, vous trouverez toutes les +lettres dans ce portefeuille. Je vous demanderai la permission de vous +quitter bien vite, l'état de madame Gerdy devient d'heure en heure plus +alarmant. + +Noël avait quelque peu haussé la voix en prononçant ces derniers mots; +le comte les entendit. Il tressaillit et dut faire un grand effort pour +étouffer la question qui de son coeur montait à ses lèvres. + +--Il faut pourtant, mon cher maître, que vous m'accordiez une minute, +répondit le juge. + +M. Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant l'avocat par la main il +l'amena devant le comte. + +--Monsieur de Commarin, prononça-t-il, j'ai l'honneur de vous présenter +monsieur Noël Gerdy. + +M. de Commarin s'attendait probablement à quelque péripétie de ce genre, +car pas un des muscles de son visage ne bougea; il demeura +imperturbable. Noël, lui, fut comme un homme qui reçoit un coup de +marteau sur le crâne: il chancela et fut obligé de chercher un point +d'appui sur le dossier d'une chaise. + +Puis, tous deux, le père et le fils, ils restèrent face à face, abîmés +en apparence dans leurs réflexions, en réalité s'examinant avec une +sombre méfiance, chacun s'efforçant de saisir quelque chose de la pensée +de l'autre. + +M. Daburon avait espéré mieux d'un coup de théâtre qu'il méditait depuis +l'entrée du comte dans son cabinet. Il se flattait d'amener par cette +brusque présentation une scène pathétique très vive qui ne laisserait +pas à ses clients le loisir de la réflexion. + +Le comte ouvrirait les bras, Noël s'y précipiterait, et la +reconnaissance, pour être parfaite, n'aurait plus qu'à attendre la +consécration des tribunaux. + +La roideur de l'un, le trouble de l'autre déconcertaient ses prévisions. +Il se crut obligé à une intervention plus pressante. + +--Monsieur le comte, dit-il d'un ton de reproche, vous reconnaissiez, il +n'y a qu'un instant, que monsieur Gerdy était votre fils légitime. + +M. de Commarin ne répondit pas; on pouvait douter, à son immobilité, +qu'il eût entendu. C'est Noël qui, rassemblant tout son courage, osa +parler le premier. + +--Monsieur, balbutia-t-il, je ne vous en veux pas... + +--Vous pouvez dire: «mon père», interrompit le hautain vieillard d'un +ton qui n'avait certes rien d'ému ni rien de tendre. + +Puis s'adressant au juge: + +--Vous suis-je encore de quelque utilité, monsieur? demanda-t-il. + +--Il vous reste, répondit M. Daburon, à écouter la lecture de votre +déposition et à signer, si vous trouvez la rédaction conforme. Allez, +Constant, ajouta-t-il. + +Le long greffier fit exécuter à sa chaise un demi-tour et commença. Il +avait une façon à lui toute particulière de bredouiller ce qu'il avait +gribouillé. Il lisait très vite, tout d'un trait, sans tenir compte ni +des points, ni des virgules, ni des demandes, ni des réponses; il lisait +tant que durait son haleine. + +Quand il n'en pouvait plus, il respirait et ensuite repartait de plus +belle. Involontairement il faisait songer aux plongeurs qui, de moment +en moment, élèvent la tête au-dessus de l'eau, font leur provision d'air +et disparaissent. Noël fut le seul à écouter avec attention cette +lecture rendue comme à dessein inintelligible. Elle lui apprenait des +choses qu'il lui importait de savoir. + +Enfin, Constant prononça les paroles sacramentelles: en foi de quoi, +etc., qui terminent tous les procès-verbaux de France. + +Il présenta la plume au comte, qui signa sans hésitation et sans élever +la moindre objection. + +Le vieux gentilhomme alors se tourna vers Noël. + +--Je ne suis pas bien solide, dit-il; il faut donc, mon fils--ce mot fut +souligné--que vous souteniez votre père jusqu'à sa voiture. + +Le jeune avocat s'avança avec empressement. Sa figure rayonnait, pendant +qu'il passait le bras de M. de Commarin sous le sien. + +Quand ils furent sortis, M. Daburon ne put résister à un mouvement de +curiosité. + +Il courut à la porte, qu'il entrouvrit, et, tenant le corps en arrière, +afin de n'être pas aperçu, il allongea la tête, explorant d'un coup +d'oeil la galerie. + +Le comte et Noël n'étaient pas encore parvenus à l'extrémité. Ils +allaient lentement. + +Le comte paraissait se traîner pesamment et avec peine; l'avocat, lui, +marchait à petits pas, légèrement incliné du côté du vieillard, et tous +ses mouvements étaient empreints de la plus vive sollicitude. + +Le juge resta à son poste jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue au +tournant de la galerie. Puis il regagna sa place en poussant un profond +soupir. + +Du moins, pensa-t-il, j'aurai contribué à faire un heureux. La journée +ne sera pas complètement mauvaise. + +Mais il n'avait pas de temps à donner à ses réflexions; les heures +volaient. Il tenait à interroger Albert le plus promptement possible, et +il avait encore à recevoir les dépositions de plusieurs domestiques de +l'hôtel de Commarin, et à entendre le rapport du commissaire de police +chargé de l'arrestation. + +Les domestiques cités, qui depuis longtemps attendaient leur tour, +furent, sans retard, introduits successivement. Ils n'avaient guère +d'éclaircissements à donner, et pourtant tous les témoignages étaient +autant de charges nouvelles. Il était aisé de voir que tous croyaient +leur maître coupable. + +L'attitude d'Albert depuis le commencement de cette fatale semaine, ses +moindres paroles, ses gestes les plus insignifiants furent rapportés, +commentés, expliqués. + +L'homme qui vit au milieu de trente valets est comme un insecte dans une +boîte de verre sous la loupe d'un naturaliste. + +Aucun de ses actes n'échappe à l'observation; à peine peut-il avoir un +secret, et encore, si on ne devine quel il est, au moins sait-on +lorsqu'il en a un. Du matin au soir il est le point de mire de trente +paires d'yeux intéressés à étudier les plus imperceptibles variations de +sa physionomie. + +Le juge eut donc en abondance ces futiles détails qui ne paraissent rien +d'abord, et dont le plus infime peut tout à coup, à l'audience, devenir +une question de vie ou de mort. + +En combinant les dépositions, en les rapprochant, en les coordonnant, M. +Daburon put suivre son prévenu heure par heure, à partir du dimanche +matin. + +Le dimanche donc, aussitôt après la retraite de Noël, le vicomte avait +sonné pour donner l'ordre de répondre à tous les visiteurs qui se +présenteraient qu'il venait de partir pour la campagne. + +De ce moment, la maison entière s'était aperçue qu'il était «tout +chose», vivement contrarié ou très indisposé. + +Il n'était pas sorti de la journée de sa bibliothèque, et s'y était fait +servir à dîner. Il n'avait pris à ce repas qu'un potage et un très mince +filet de sole au vin blanc. + +En mangeant, il avait dit à M. Courtois, le maître d'hôtel: «Recommandez +donc au chef d'épicer davantage cette sauce, une autre fois.» Puis il +avait ajouté en aparté: «Bast! À quoi bon!» Le soir il avait donné congé +à tous les gens de son service, en disant: «Allez vous amuser, allez!» +Il avait expressément défendu qu'on entrât chez lui, à moins qu'il ne +sonnât. + +Le lendemain lundi, il ne s'était levé, lui ordinairement matinal, qu'à +midi. Il se plaignait d'un violent mal de tête et d'envies de vomir. Il +prit cependant une tasse de thé. Il demanda son coupé; mais presque +aussitôt il le décommanda. Lubin, son valet de chambre, lui avait +entendu dire: «C'est trop hésiter», et quelques moments plus tard: «Il +faut en finir.» Peu après, il s'était mis à écrire. + +Lubin avait été chargé de porter une lettre à Mlle Claire d'Arlange, +avec ordre de ne la remettre qu'à elle-même ou à Mlle Schmidt, +l'institutrice. + +Une seconde lettre, avec deux billets de mille francs, furent confiés à +Joseph pour être portés au club. Joseph ne se rappelait plus le nom du +destinataire; ce n'était pas un homme titré. + +Le soir, Albert n'avait pris qu'un potage et s'était enfermé chez lui. + +Il était debout de grand matin, le mardi. Il allait et venait dans +l'hôtel comme une âme en peine, ou comme quelqu'un qui attend avec +impatience une chose qui n'arrive pas. + +Étant allé dans le jardin, le jardinier lui demanda son avis pour le +dessin d'une pelouse. Il répondit: «Vous consulterez monsieur le comte à +son retour.» Il avait déjeuné comme la veille. + +Vers une heure, il était descendu aux écuries et avait, d'un air triste, +caressé Norma, sa jument de prédilection. En la flattant, il disait: +«Pauvre bête! ma pauvre vieille!» À trois heures, un commissionnaire +médaillé s'était présenté avec une lettre. + +Le vicomte l'avait prise et ouverte précipitamment. Il se trouvait alors +devant le parterre. + +Deux valets de pied l'entendirent distinctement dire: «Elle ne saurait +résister.» Il était rentré et avait brûlé la lettre au grand poêle du +vestibule. + +Comme il se mettait à table, à six heures, deux de ses amis, M. de +Courtivois et le marquis de Chouzé, forçant la consigne, arrivèrent +jusqu'à lui. Il parut on ne peut plus contrarié. + +Ces messieurs voulaient absolument l'entraîner dans une partie de +plaisir; il refusa, affirmant qu'il avait un rendez-vous pour une +affaire très importante. + +Il mangea, à son dîner, un peu plus que les jours précédents. Il demanda +même au sommelier une bouteille de château-lafite qu'il but entièrement. + +En prenant son café, il fuma un cigare dans la salle à manger, ce qui +est contraire à la règle de l'hôtel. + +À sept heures et demie, selon Joseph et deux valets de pied, à huit +heures seulement, suivant le suisse et Lubin, le vicomte était sorti à +pied avec un parapluie. + +Il était rentré à deux heures du matin, et avait renvoyé son valet de +chambre qui l'attendait, comme c'était son service. + +Le mercredi, en entrant chez le vicomte, le valet de chambre avait été +frappé de l'état des vêtements de son maître. Ils étaient humides et +souillés de terre, le pantalon était déchiré. Il avait hasardé une +remarque; Albert avait répondu d'un ton furieux: «Jetez cette défroque +dans un coin en attendant qu'on la donne.» Il paraissait aller mieux ce +jour-là. Pendant qu'il déjeunait d'assez bon appétit, le maître d'hôtel +lui avait trouvé l'air gai. Il avait passé l'après-midi dans la +bibliothèque et avait brûlé des tas de papiers. + +Le jeudi, il semblait de nouveau très souffrant. Il avait failli ne +pouvoir aller au-devant du comte. Le soir, après sa scène avec son père, +il était remonté chez lui dans un état à faire pitié. Lubin voulait +courir chercher le médecin, il le lui avait défendu, de même que de dire +à personne son indisposition. + +Tel est l'exact résumé des vingt grandes pages qu'écrivit le long +greffier sans détourner une seule fois la tête pour regarder les témoins +en grande livrée qui défilaient. + +Ces témoignages, M. Daburon avait su les obtenir en moins de deux +heures. + +Bien qu'ayant la conscience de l'importance de leurs paroles, tous ces +valets avaient la langue extrêmement déliée. Le difficile était de les +arrêter une fois lancés. Et pourtant, de tout ce qu'ils disaient, il +ressortait clairement qu'Albert était un très bon maître, facile à +servir, bienveillant et poli pour ses gens. Chose étrange, incroyable! +il s'en trouva trois dans le nombre qui avaient l'air de n'être pas +ravis du grand malheur qui frappait la famille. Deux étaient +sérieusement attristés, M. Lubin, ayant été l'objet de bontés +particulières, n'était pas de ces derniers. + +Le tour du commissaire de police était arrivé. En deux mots, il rendit +compte de l'arrestation déjà racontée par le père Tabaret. Il n'oublia +pas de signaler ce mot: «Perdu!» échappé à Albert; à son sens, c'était +un aveu. Il fit ensuite la remise de tous les objets saisis chez le +vicomte de Commarin. + +Le juge d'instruction examina attentivement tous ces objets, les +comparant soigneusement avec les pièces à conviction rapportées de La +Jonchère. + +Il parut alors plus satisfait qu'il ne l'avait été de la journée. + +Lui-même il déposa sur son bureau toutes ces preuves matérielles, et +pour les cacher, il jeta dessus trois ou quatre de ces immenses feuilles +de papier qui servent à confectionner des chemises pour les dossiers. + +La journée s'avançait et M. Daburon n'avait plus que bien juste le temps +d'interroger le «prévenu» avant la nuit. Quelle hésitation pouvait le +retenir encore? Il avait entre les mains plus de preuves qu'il n'en faut +pour envoyer dix hommes en cour d'assises et de là à la place de la +Roquette. Il allait lutter avec des armes si écrasantes de supériorité +qu'à moins de folie Albert ne pouvait songer à se défendre. Et pourtant, +à cette heure pour lui si solennelle, il se sentait défaillir. Sa +volonté faiblissait-elle? Sa résolution allait-elle l'abandonner? + +Fort à propos il se souvint que depuis la veille il n'avait rien pris, +et il envoya chercher en toute hâte une bouteille de vin et des +biscuits. Ce n'est point de forces qu'avait besoin le juge +d'instruction, mais de courage. Tout en vidant son verre, ses pensées, +dans son cerveau, s'arrangèrent en cette phrase étrange: «Je vais donc +comparaître devant le vicomte de Commarin.» + +À tout autre moment, il aurait ri de cette saillie de son esprit; en cet +instant, il y voulut voir un avis de la Providence. + +Soit, se dit-il, ce sera mon châtiment. + +Et, sans se laisser le temps de la réflexion, il donna les ordres +nécessaires pour qu'on amenât le vicomte Albert. + + + + +XII + + +Entre l'hôtel de Commarin et «le secret» de la prison, il n'y avait pas +eu, pour ainsi dire, de transition pour Albert. + +Arraché à des songes pénibles par cette rude voix du commissaire, +disant: «Au nom de la loi, je vous arrête!», son esprit jeté hors du +possible devait être longtemps à reprendre son équilibre. + +Tout ce qui suivit son arrestation lui paraissait flotter à peine +distinct, au milieu d'un brouillard épais, comme ces scènes de rêve +qu'on joue au théâtre, derrière un quadruple rideau de gaze. + +On l'avait interrogé: il avait répondu sans entendre le son de ses +paroles. Puis deux agents l'avaient pris sous les bras et l'avaient +soutenu pour descendre le grand escalier de l'hôtel. Seul il ne l'eût +pu. Ses jambes qui fléchissaient, plus molles que du coton, ne le +portaient pas. Une seule chose l'avait frappé: la voix du domestique +annonçant l'attaque d'apoplexie du comte. Mais cela aussi, il l'oublia. + +On le hissa dans le fiacre qui stationnait dans la cour, au bas du +perron, tout honteux de se trouver en pareil endroit, et on l'installa +sur la banquette du fond. Deux agents prirent place sur la banquette de +devant, tandis qu'un troisième montait sur le siège à côté du cocher. +Pendant le trajet, il ne revint pas à la notion exacte de la situation. +Il gisait, dans cette sale et graisseuse voiture, comme une chose +inerte. Son corps, qui suivait tous les cahots à peine amortis par les +ressorts usés, allait ballotté d'un côté sur l'autre, et sa tête +oscillait sur ses épaules comme si les muscles de son cou eussent été +brisés. Il songeait alors à la veuve Lerouge. Il la revoyait telle +qu'elle était lorsqu'il avait suivi son père à La Jonchère. On était au +printemps, et les aubépines fleuries du chemin de traverse embaumaient. +La vieille femme, en coiffe blanche, était debout sur la porte de son +jardinet; elle avait en parlant l'air suppliant. Le comte l'écoutait +avec des yeux sévères, puis tirant de l'or de son porte-monnaie, il le +lui remettait. + +On le descendit du fiacre comme on l'y avait monté. + +Pendant les formalités de l'écrou, dans la salle sombre et puante du +greffe, tout en répondant machinalement, il se livrait avec délices aux +émotions du souvenir de Claire. C'était dans le temps de leurs premières +amours, alors qu'il ne savait pas si jamais il aurait ce bonheur d'être +aimé d'elle. Ils se rencontraient chez Mlle de Goëllo. Elle avait, +cette vieille fille, un certain salon jonquille célèbre sur la rive +gauche, d'un effet extravagant. Sur tous les meubles et jusque sur la +cheminée, dans des poses variées, s'étalaient les douze ou quinze chiens +d'espèces différentes qui, ensemble ou successivement, l'avaient aidée à +traverser les steppes du célibat. Elle aimait à conter l'histoire de ces +fidèles, dont l'affection ne trahit jamais. Il y en avait de grotesques +et d'affreux. Un surtout, outrageusement gonflé d'étoupe, semblait près +d'éclater. Que de fois il en avait ri aux larmes avec Claire! + +On le fouillait en ce moment. + +À cette humiliation suprême, de mains cyniques se promenant tout le long +de son corps, il revint un peu à lui et sa colère s'éveilla. + +Mais c'était fini déjà, et on l'entraînait le long des corridors +sombres, dont le carreau était gras et glissant. On ouvrit une porte et +on le poussa dans une sorte de cellule. Il entendit derrière lui un +bruit de ferrures qui s'entrechoquaient et de serrures qui grinçaient. + +Il était prisonnier, et, en vertu d'ordres spéciaux, prisonnier au +secret. + +Immédiatement il éprouva une sensation marquée de bien-être. Il était +seul. Plus de chuchotements étouffés à ses oreilles, plus de voix +aigres, plus de questions acharnées. Un silence, profond à donner l'idée +du néant, se faisait autour de lui. Il lui sembla qu'il était à tout +jamais retranché de la société, et il s'en réjouit. Il put croire qu'il +lui était donné de subir une épreuve de la tombe. Son corps, aussi bien +que son esprit, était accablé de lassitude. Il cherchait à s'asseoir +quand il aperçut une maigre couchette, à droite, en face de la fenêtre +grillée munie de son abat-jour. Ce lit lui donna autant de joie qu'une +planche au nageur qui coule. Il s'y précipita et s'étendit avec délices. +Cependant il sentait des frissons. Il défit la grossière couverture de +laine, s'en enveloppa et s'endormit d'un sommeil de plomb. + +Dans le corridor, deux agents de la police de sûreté, l'un jeune encore, +l'autre grisonnant déjà, appliquaient alternativement l'oeil et l'oreille +au judas pratiqué dans la porte. + +Ils épiaient tous les mouvements du prisonnier, regardant et écoutant de +toutes leurs forces. + +--Dieu! est-il chiffe?, cet homme-là, murmurait le jeune policier. Quand +on n'a pas plus de nerf que cela, on devrait bien rester honnête. En +voilà un qui ne songera guère à faire sa tête, le matin de sa toilette! +N'est-ce pas, monsieur Balan? + +--C'est selon, répondit le vieil agent, il faudra voir. Lecoq m'a dit +que c'est un rude mâtin. + +--Tiens! voilà monsieur qui arrange son lit et qui se couche! +Voudrait-il dormir, par hasard? Elle serait bonne, celle-là! Ce serait +la première fois que je verrais ça! + +--C'est que vous n'avez eu de relations qu'avec des coquins subalternes, +mon camarade. Tous les gredins huppés, et j'en ai serré plus d'un, sont +dans ce style. Au moment de l'arrestation, bonsoir, plus personne, le +coeur leur tourne. Ils se relèvent le lendemain. + +--Ma parole sacrée, on dirait qu'il dort! Est-ce drôle au moins! + +--Sachez, mon cher, ajouta sentencieusement le vieil agent, que rien +n'est au contraire si naturel. Je suis sûr que depuis son coup cet +enfant-là ne vivait plus; il avait le feu dans le ventre. Maintenant il +sait que son affaire est toisée, et le voilà tranquille. + +--Farceur de monsieur Balan! il appelle cela être tranquille! + +--Certainement! Il n'y a pas, voyez-vous, de plus grand supplice que +l'anxiété; tout est préférable. Si vous aviez seulement dix mille livres +de rente, je vous indiquerais un moyen pour en juger. Je vous dirais: +Filez à Hombourg et risquez-moi toute votre fortune d'un coup, à rouge +et noir. Vous me conteriez après des nouvelles de ce qu'on éprouve tant +que la bille tourne. C'est, voyez-vous, comme si l'on tenaillait la +cervelle, comme si on vous coulait du plomb fondu dans les os en guise +de moelle. C'est si fort que, même quand on a tout perdu, on est +content, on est soulagé, on respire. On se dit: ah! c'est donc fini! On +est ruiné, nettoyé, rasé, mais c'est fini. + +--Vrai, monsieur Balan, on croirait que vous avez passé par là. + +--Hélas! soupira le vieux policier, c'est à mon amour pour la dame de +pique, amour malheureux, que vous devez l'honneur de regarder en ma +compagnie par ce vasistas. Mais notre gaillard en a pour deux heures à +faire son somme, ne le perdez pas de vue, je vais fumer une cigarette +dans la cour. + +Albert dormit quatre heures. Il se sentait, en s'éveillant, la tête plus +libre qu'il ne l'avait eue depuis son entrevue avec Noël. Ce fut pour +lui un moment affreux que celui où pour la première fois il envisagea +froidement sa situation. + +--C'est maintenant, murmura-t-il, qu'il s'agit de ne pas se laisser +abattre. + +Il aurait vivement souhaité voir quelqu'un, parler, être interrogé, +s'expliquer. Il eut envie d'appeler. À quoi bon! se dit-il, on va sans +doute venir. + +Il voulut regarder l'heure qu'il était et s'aperçut qu'on lui avait +enlevé sa montre. Ce petit détail lui fut extrêmement sensible. On le +traitait, lui, comme le dernier des scélérats. Il chercha dans ses +poches, elles avaient toutes été scrupuleusement vidées. Il songea alors +à l'état dans lequel il se trouvait et, se jetant à bas de la couchette, +il répara, autant qu'il était en lui, le désordre de sa toilette. Il +rajusta ses vêtements et les épousseta, il redressa son faux col et tant +bien que mal refit le noeud de sa cravate. Versant ensuite de l'eau sur +le coin de son mouchoir, il le passa sur sa figure, tamponnant ses yeux +dont les paupières lui faisaient mal. + +Enfin, il s'efforça de faire reprendre leur pli à sa barbe et à ses +cheveux. Il ne se doutait guère que quatre yeux de lynx étaient fixés +sur lui. + +--Bon! murmurait l'apprenti policier, voilà notre coq qui relève la +crête et qui lisse ses plumes! + +--Je vous disais bien, objecta M. Balan, qu'il n'était qu'engourdi... +Chut!... il a parlé, je crois. + +Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes désordonnés ni une de ces +paroles incohérentes qui presque toujours échappent aux faibles que la +frayeur agite, ou aux imprudents qui croient à la discrétion des +«secrets». Une fois seulement, le mot «honneur», prononcé par Albert, +arriva jusqu'à l'oreille des deux espions. + +--Ces mâtins de la haute, grommela M. Balan, ont sans cesse ce mot à la +bouche, dans les commencements. Ce qui les tracasse surtout, c'est +l'opinion d'une douzaine d'amis et des cent mille inconnus qui lisent la +_Gazette des tribunaux_. Ils ne songent à leur tête que plus tard. + +Quand les gendarmes arrivèrent pour chercher Albert et le conduire à +l'instruction, ils le trouvèrent assis sur le bord de sa couchette, les +pieds appuyés sur la barre de fer, les coudes aux genoux et la tête +cachée entre ses mains. + +Il se leva dès qu'ils entrèrent et fit quelques pas vers eux. Mais sa +gorge était si sèche qu'il comprit qu'il lui serait impossible de +parler. Il demanda un instant, et, revenant vers la petite table du +secret, il se versa et but coup sur coup deux grands verres d'eau. + +--Je suis prêt! dit-il aussitôt après. + +Et d'un pas ferme, il suivit les gendarmes le long du passage qui +conduit au Palais. + +M. Daburon était alors au supplice. Il arpentait furieusement son +cabinet et attendait son prévenu. Une fois encore, la vingtième depuis +le matin, il regrettait de s'être engagé dans cette affaire. + +Qu'il soit maudit, pensait-il, l'absurde point d'honneur auquel j'ai +obéi! J'ai beau essayer de me rassurer à force de sophismes, j'ai eu +tort de ne me point récuser. Rien au monde ne peut changer ma situation +vis-à-vis de ce jeune homme. Je le hais. Je suis son juge, et il n'en +est pas moins vrai que très positivement j'ai voulu l'assassiner. Je +l'ai tenu au bout de mon revolver: pourquoi n'ai-je pas lâché la +détente? Est-ce que je le sais? Quelle puissance a retenu mon doigt +lorsqu'il suffisait d'une pression presque insensible pour que le coup +partît? Je ne puis le dire. Que fallait-il pour qu'il fût le juge et moi +l'assassin? Si l'intention était punie comme le fait, on devrait me +couper le cou. Et c'est dans de pareilles conditions que j'ose +l'interroger!... + +En repassant devant la porte, il entendit dans la galerie le pas lourd +des gendarmes. + +--Le voilà, dit-il tout haut. Et il regagna précipitamment son fauteuil +derrière son bureau, se penchant à l'ombre des cartons, comme s'il eût +cherché à se cacher. Si le long greffier eût eu des yeux, il eût assisté +à ce singulier spectacle d'un juge plus troublé que le prévenu. Mais il +était aveugle, et à ce moment il ne songeait qu'à une erreur de quinze +centimes qui s'était glissée dans ses comptes, et qu'il ne pouvait +retrouver. + +Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. Ses traits portaient +les traces d'une grande fatigue et de veilles prolongées; il était très +pâle, mais ses yeux étaient clairs et brillants. + +Les questions banales qui commencent les interrogatoires donnèrent à M. +Daburon le temps de se remettre. + +Heureusement, dans la matinée, il avait trouvé une heure pour préparer +un plan; il n'avait qu'à le suivre. + +--Vous n'ignorez pas, monsieur, commença-t-il d'un ton de politesse +parfaite, que vous n'avez aucun droit au nom que vous portez? + +--Je sais, monsieur, répondit Albert, que je suis le fils naturel de +monsieur de Commarin. Je sais de plus que mon père ne pourrait me +reconnaître quand il le voudrait, puisque je suis né pendant son +mariage. + +--Quelle a été votre impression en apprenant cela? + +--Je mentirais, monsieur, si je disais que je n'ai pas ressenti un +immense chagrin. Quand on est aussi haut que je l'étais, la chute est +terrible et bien douloureuse. Pourtant, je n'ai pas eu un seul moment la +pensée de contester les droits de monsieur Noël Gerdy. J'étais, comme je +le suis encore, décidé à disparaître. Je l'ai déclaré à monsieur de +Commarin. + +M. Daburon s'attendait à cette réponse, et elle ne pouvait qu'étayer ses +soupçons. N'entrait-elle pas dans le système de défense qu'il avait +prévu? À lui maintenant de chercher un joint pour désarticuler cette +défense dans laquelle le prévenu allait se renfermer comme dans une +carapace. + +--Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, d'opposer une fin de +non-recevoir à monsieur Gerdy. Vous aviez bien pour vous le comte et +votre mère, mais monsieur Gerdy avait pour lui un témoignage qui vous +eût fait succomber: celui de la veuve Lerouge. + +--Je n'en ai jamais douté, monsieur. + +--Eh bien! reprit le juge en cherchant à voiler le regard dont il +enveloppait Albert, la justice suppose que, pour anéantir la seule +preuve existante, vous avez assassiné la veuve Lerouge. + +Cette accusation terrible, terriblement accentuée, ne changea rien à la +contenance d'Albert. Il garda son maintien ferme sans forfanterie; pas +un pli ne parut sur son front. + +--Devant Dieu, répondit-il, et sur tout ce qu'il y a de plus sacré au +monde, je vous le jure, monsieur, je suis innocent! Je suis, à cette +heure, prisonnier, au secret, sans communication avec le monde +extérieur, réduit par conséquent à l'impuissance la plus absolue: c'est +en votre loyauté que j'espère pour arriver à démontrer mon innocence. + +Quel comédien! pensait le juge; se peut-il que le crime ait cette force +prodigieuse! + +Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des dépositions +précédentes, cornant certaines pages qui contenaient des indications +importantes pour lui. Tout à coup il reprit: + +--Quand vous avez été arrêté, vous vous êtes écrié: «Je suis perdu!» +Qu'entendiez-vous par là? + +--Monsieur, répondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit cela. +Lorsque j'ai su de quel crime on m'accusait, en même temps que j'étais +frappé de consternation, mon esprit a été comme illuminé par un éclair +de l'avenir. En moins d'une seconde j'ai entrevu tout ce que ma +situation avait d'affreux; j'ai compris la gravité de l'accusation, sa +vraisemblance et les difficultés que j'aurais à me défendre. Une voix +m'a crié: «Qui donc avait intérêt à la mort de Claudine?» Et la +conviction de l'imminence du péril m'a arraché l'exclamation que vous +dites. + +L'explication était plus que plausible, possible et même vraisemblable. +Elle avait encore cet avantage d'aller au-devant d'une question si +naturelle qu'elle a été formulée en axiome: «Cherche à qui le crime +profite.» Tabaret avait prévu qu'on ne prendrait pas le prévenu sans +vert. + +M. Daburon admira la présence d'esprit d'Albert et les ressources de +cette imagination perverse. + +--En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus pressant +intérêt à cette mort. C'est d'autant plus vrai que nous sommes sûrs, +entendez-vous, bien sûrs que le crime n'avait pas le vol pour mobile. Ce +qu'on avait jeté à la Seine a été retrouvé. Nous savons aussi qu'on a +brûlé tous les papiers. Compromettraient-ils une autre personne que +vous? Si vous le savez, dites-le. + +--Que puis-je vous répondre, monsieur? Rien. + +--Êtes-vous allé souvent chez cette femme? + +--Trois ou quatre fois, avec mon père. + +--Un des cochers de l'hôtel prétend vous y avoir conduits au moins dix +fois. + +--Cet homme se trompe. D'ailleurs, qu'importe le nombre des visites? + +--Connaissez-vous la disposition des lieux? vous les rappelez-vous? + +--Parfaitement, monsieur, il y a deux pièces. Claudine couchait dans +celle du fond. + +--Vous n'étiez pas un inconnu pour la veuve Lerouge, c'est entendu. Si +vous étiez allé frapper un soir à son volet, pensez-vous qu'elle vous +eût ouvert? + +--Certes, monsieur, et avec empressement. + +--Vous avez été malade, ces jours-ci? + +--Très indisposé, au moins, oui monsieur. Mon corps fléchissait sous le +poids d'une épreuve bien lourde pour mes forces. Je n'ai cependant pas +manqué de courage! + +--Pourquoi avoir défendu à votre valet de chambre Lubin d'aller chercher +le médecin? + +--Eh! monsieur, que pouvait le docteur à mon mal! Toute sa science +m'aurait-elle rendu le fils légitime de monsieur de Commarin? + +--On vous a entendu tenir de singuliers propos. Vous sembliez ne plus +vous intéresser à rien de la maison. Vous avez détruit des papiers, des +correspondances. + +--J'étais décidé à quitter l'hôtel, monsieur: ma résolution vous +explique tout. + +Aux questions du juge, Albert répondait vivement, sans le moindre +embarras, d'un ton assuré. Sa voix, d'un timbre sympathique, ne +tremblait pas; nulle émotion ne la voilait; elle gardait son éclat pur +et vibrant. + +M. Daburon crut prudent de suspendre l'interrogatoire. Avec un +adversaire de cette force, évidemment il faisait fausse route. Procéder +par détail était folie, on n'arriverait ni à l'intimider ni à le faire +se couper. Il fallait en venir aux grands coups. + +--Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi bien exactement, je vous +prie, l'emploi de votre temps pendant la soirée de mardi dernier, de six +heures à minuit. + +Pour la première fois, Albert parut se déconcerter. Son regard, qui +jusque-là allait droit au juge, vacilla. + +--Pendant la soirée de mardi..., balbutia-t-il, répétant la phrase comme +pour gagner du temps. + +Je le tiens! pensa Daburon, qui eut un tressaillement de joie. Et tout +haut il insista: + +--Oui, de six heures à minuit! + +--Je vous avoue, monsieur, répondit Albert, qu'il m'est difficile de +vous satisfaire; je ne suis pas bien sûr de ma mémoire... + +--Oh! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si je vous demandais ce +que vous faisiez il y a trois mois, tel soir, à telle heure, je +concevrais votre hésitation. Mais il s'agit de mardi, et nous sommes +aujourd'hui vendredi. De plus, ce jour si proche était le dernier du +carnaval, c'était le Mardi gras. Cette circonstance doit aider vos +souvenirs. + +--Ce soir-là, je suis sorti, murmura Albert. + +--Voyons, poursuivit le juge, précisons. Où avez-vous dîné? + +--À l'hôtel, comme à l'ordinaire. + +--Non, pas comme à l'ordinaire. À la fin de votre repas, vous avez +demandé une bouteille de vin de Bordeaux et vous l'avez vidée. Vous +aviez sans doute besoin de surexcitation pour vos projets ultérieurs... + +--Je n'avais pas de projets, répondit le prévenu avec une très apparente +indécision. + +--Vous devez vous tromper. Deux amis étaient venus vous chercher; vous +leur aviez répondu, avant de vous mettre à table, que vous aviez un +rendez-vous urgent. + +--Ce n'était qu'une défaite polie pour me dispenser de les suivre. + +--Pourquoi? + +--Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur? J'étais résigné, mais non +consolé. Je m'apprenais à m'accoutumer au coup terrible. Ne cherche-t-on +pas la solitude dans les grandes crises de la vie! + +--La prévention suppose que vous vouliez rester seul pour aller à La +Jonchère. Dans la journée vous avez dit: «Elle ne saurait résister.» De +qui parliez-vous? + +--D'une personne à qui j'avais écrit la veille, et qui venait de me +répondre. J'ai dû dire cela ayant encore à la main la lettre qu'on +venait de me remettre. + +--Cette lettre était donc d'une femme? + +--Oui. + +--Qu'en avez-vous fait, de cette lettre? + +--Je l'ai brûlée. + +--Cette précaution donne à penser que vous la considériez comme +compromettante... + +--Nullement, monsieur, elle traitait de questions intimes. + +Cette lettre, évidemment, venait de Mlle d'Arlange, M. Daburon en +était sûr. Devait-il néanmoins le demander et s'exposer à entendre +prononcer ce nom de Claire, si terrible pour lui? + +Il l'osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, de telle sorte que le +prévenu ne pouvait l'apercevoir. + +--De qui venait cette lettre? interrogea-t-il. + +--D'une personne que je ne nommerai pas. + +--Monsieur, fit sévèrement le juge en se redressant, je ne vous +dissimulerai pas que votre position est des plus mauvaises. Ne +l'aggravez pas par des réticences coupables. Vous êtes ici pour tout +dire, monsieur. + +--Mes affaires, oui; celles des autres, non. + +Albert fit cette dernière réponse d'un ton sec. Il était étourdi, ahuri, +crispé par l'allure pressante et irritante de cet interrogatoire qui ne +lui laissait pas le temps de respirer. Les questions du juge tombaient +sur sa tête plus dru que les coups de marteau du forgeron sur le fer +rouge qu'il se hâte de façonner. Ce semblant de rébellion de son +«prévenu» inquiéta sérieusement M. Daburon. Il était, en outre, +extrêmement surpris de trouver en défaut la perspicacité du vieux +policier, absolument comme si Tabaret eût été infaillible. Tabaret avait +prédit un alibi irrécusable, et cet alibi n'arrivait pas. Pourquoi? Ce +subtil coupable avait-il donc mieux que cela? Quelle ruse gardait-il au +fond de son sac? Sans doute il tenait en réserve quelque coup imprévu, +peut-être irrésistible! Doucement, pensa le juge, je ne le tiens pas +encore. Et vivement, il reprit: + +--Poursuivons... Après dîner, qu'avez-vous fait? + +--Je suis sorti. + +--Pas immédiatement... La bouteille bue, vous avez fumé dans la salle à +manger, ce qui a semblé assez extraordinaire pour être remarqué. Quelle +espèce de cigares fumez-vous habituellement? + +--Des trabucos. + +--Ne vous servez-vous pas d'un porte-cigare, pour éviter à vos lèvres le +contact du tabac? + +--Si, monsieur, répondit Albert, assez surpris de cette série de +questions. + +--À quelle heure êtes-vous sorti? + +--À huit heures environ. + +--Aviez-vous un parapluie? + +--Oui. + +--Où êtes-vous allé? + +--Je me suis promené. + +--Seul, sans but, toute la soirée? + +--Oui, monsieur. + +--Alors, tracez-moi votre itinéraire bien exactement. + +--Hélas! monsieur, cela même m'est fort difficile. J'étais sorti pour +sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur qui +m'accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez un compte +exact de ma situation: j'avais la tête perdue. J'ai marché au hasard, le +long des quais, j'ai erré dans les rues... + +--Tout cela est bien improbable, interrompit le juge. + +M. Daburon devait pourtant savoir que cela était du moins possible. +N'avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles à travers +Paris? Qu'eût-il répondu à qui lui eût demandé, au matin: «--Où +êtes-vous allé?--Je ne sais», ne le sachant pas, en effet. Mais il avait +oublié, et ses angoisses du début étaient bien loin. L'interrogatoire +commencé, il avait été pris de la fièvre de l'inconnu. Il se retrempait +aux émotions de la lutte; la passion de son métier le reprenait. + +Il était redevenu juge d'instruction, comme ce maître d'escrime qui, +faisant des armes avec son meilleur ami, s'enivre au cliquetis du fer, +s'échauffe, s'oublie et le tue. + +--Ainsi, reprit M. Daburon, vous n'avez rencontré absolument personne +qui puisse venir affirmer ici qu'il vous a vu? Vous n'avez parlé à âme +qui vive? Vous n'êtes entré nulle part, ni dans un café ni dans un +théâtre, pas même chez un marchand de tabac pour allumer un de vos +trabucos? + +--Je ne suis entré nulle part. + +--Eh bien! monsieur, c'est un grand malheur pour vous, oui, un malheur +immense, car je dois vous le dire, c'est précisément pendant cette +soirée de mardi, entre huit heures et minuit, que la veuve Lerouge a été +assassinée. La justice peut préciser l'heure. Encore une fois, monsieur, +dans votre intérêt, je vous engage à réfléchir, à faire un énergique +appel à votre mémoire. + +L'indication du jour et de l'heure du meurtre parut consterner Albert. +Il porta sa main à son front d'un geste désespéré. C'est cependant d'une +voix calme qu'il répondit: + +--Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n'ai pas de réflexions à +faire. + +La surprise de M. Daburon était profonde. Quoi! pas d'alibi! rien! Ce ne +pouvait être un piège ni un système de défense... Était-ce donc là cet +homme si fort? Sans doute. Seulement il était pris au dépourvu. Jamais +il ne s'était imaginé qu'il fût possible de remonter jusqu'à lui. Et +pour cela, en effet, il avait fallu quelque chose comme un miracle. + +Le juge enlevait lentement et une à une les grandes feuilles de papier +qui recouvraient les pièces à conviction saisies chez Albert. + +--Nous allons passer, reprit-il, à l'examen des charges qui pèsent sur +vous; veuillez vous approcher. Reconnaissez-vous ces objets pour vous +appartenir? + +--Oui, monsieur, tout ceci est à moi. + +--Bien. Prenons d'abord ce fleuret. Qui l'a brisé? + +--Moi, monsieur, en faisant assaut avec monsieur de Courtivois, qui +pourra en témoigner. + +--Il sera entendu. Et qu'est devenu le bout cassé? + +--Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger Lubin, mon valet de +chambre. + +--Précisément. Il a déclaré avoir cherché ce morceau sans parvenir à le +retrouver. Je vous ferai remarquer que la victime a dû être frappée avec +un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. Ce morceau d'étoffe sur lequel +l'assassin a essuyé son arme en est une preuve. + +--Je vous prierais, monsieur, d'ordonner, à cet égard, les recherches +les plus minutieuses. Il est impossible qu'on ne retrouve pas l'autre +moitié de ce fleuret. + +--Des ordres seront donnés. Voici, maintenant, calquée sur ce papier, +l'empreinte exacte des pas du meurtrier. J'applique dessus une de vos +bottines, et la semelle, vous pouvez le voir, s'y adapte avec la +dernière précision. Le morceau de plâtre a été coulé dans le creux du +talon, vous remarquerez qu'il est en tout pareil à vos propres talons. +J'y aperçois même la trace d'une cheville que je rencontre ici. + +Albert suivait avec une sollicitude marquée tous les mouvements du juge. +Il était manifeste qu'il luttait contre une terreur croissante. Était-il +envahi par cette épouvante qui stupéfie les criminels lorsqu'ils sont +près d'être confondus? À toutes les remarques du magistrat, il répondait +d'une voix sourde: + +--C'est vrai, c'est parfaitement vrai. + +--En effet, continua M. Daburon; néanmoins, attendez encore avant de +vous récrier. Le coupable avait un parapluie. Le bout de ce parapluie +s'étant enfoncé dans la terre glaise détrempée, la rondelle de bois +ouvragé qui arrête l'étoffe à l'extrémité s'est trouvée moulée en creux. +Voici la motte de glaise enlevée avec les plus délicates précautions, et +voici votre parapluie. Comparez le dessin des rondelles. Sont-elles +semblables, oui ou non? + +--Ces choses-là, monsieur, essaya Albert, se fabriquent par quantités +énormes. + +--Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout de cigare trouvé sur le +théâtre du crime, et dites-moi à quelle espèce il appartient et comment +il a été fumé? + +--C'est un trabucos, et on l'a fumé avec un porte-cigare. + +--Comme ceux-ci, n'est-ce pas? insista le juge en montrant les cigares +et les bouts d'ambre et d'écume saisis sur la cheminée de la +bibliothèque. + +--Oui! murmura Albert; c'est une fatalité, c'est une coïncidence +étrange! + +--Patience! ce n'est rien encore. L'assassin de la veuve Lerouge portait +des gants. La victime, dans les convulsions de l'agonie, s'est accrochée +aux mains du meurtrier, et des éraillures de peau sont restées entre ses +ongles. On les a extraites, et les voici. Elles sont d'un gris perle, +n'est-il pas vrai? Or, on a retrouvé les gants que vous portiez mardi, +les voici. Ils sont gris et ils sont éraillés. Comparez ces débris à vos +gants. Ne s'y rapportent-ils pas? N'est-ce pas la même couleur, la même +peau? + +Il n'y avait pas à nier, ni à équivoquer, ni à chercher des subterfuges. +L'évidence était là, sautant aux yeux. Le fait brutal éclatait. Tout en +paraissant s'occuper exclusivement des objets déposés sur son bureau, M. +Daburon ne perdait pas de vue le prévenu. Albert était terrifié. Une +sueur glacée mouillait son front et glissait en gouttelettes le long de +ses joues. Ses mains tremblaient si fort qu'il ne pouvait s'en servir. +D'une voix étranglée, il répétait: + +--C'est horrible! horrible! + +--Enfin, poursuivit l'inexorable juge, voici le pantalon que vous +portiez le soir du meurtre. Il est visible qu'il a été mouillé, et à +côté de la boue, il porte des traces de terre. Tenez, ici. De plus, il +est déchiré au genou. Que vous ne vous souveniez plus des endroits où +vous êtes allé vous promener, je l'admets pour un moment, on peut le +concevoir, à la rigueur. Mais à qui ferez-vous entendre que vous ne +savez pas où vous avez déchiré votre pantalon et éraillé vos gants? + +Quel courage résisterait à de tels assauts? La fermeté et l'énergie +d'Albert étaient à bout. Le vertige le prenait. Il se laissa tomber +lourdement sur une chaise en disant: + +--C'est à devenir fou! + +--Reconnaissez-vous, insista le juge dont le regard devenait d'une +insupportable fixité, reconnaissez-vous que la veuve Lerouge n'a pu être +frappée que par vous? + +--Je reconnais, protesta Albert, que je suis victime d'un de ces +prodiges épouvantables qui font qu'on doute de sa raison. Je suis +innocent. + +--Alors, dites où vous avez passé la soirée de mardi? + +--Eh! monsieur! s'écria le prévenu, il faudrait... + +Mais se reprenant presque aussitôt, il ajouta d'une voix éteinte: + +--J'ai répondu comme je pouvais le faire. M. Daburon se leva, il +arrivait à son grand effet. + +--C'est donc à moi, dit-il avec une nuance d'ironie, à suppléer à votre +défaillance de mémoire. Ce que vous avez fait, je vais vous le rappeler. +Mardi soir, à huit heures, après avoir demandé à l'alcool une affreuse +énergie, vous êtes sorti de votre hôtel. À huit heures trente-cinq, vous +preniez le chemin de fer à la gare de Saint-Lazare; à neuf heures, vous +descendiez à la gare de Rueil, etc., etc. + +Et, s'emparant sans vergogne des idées du père Tabaret, le juge +d'instruction répéta presque mot pour mot la tirade improvisée la nuit +précédente par le bonhomme. + +Et il avait tout lieu, en parlant, d'admirer la pénétration du vieil +agent. De sa vie son éloquence n'avait produit cette formidable +impression. Toutes les phrases, tous les mots portaient. L'assurance +déjà ébranlée du prévenu tombait pièce à pièce, pareille à l'enduit +d'une muraille qu'on crible de balles. + +Albert était, et le juge le voyait, comme un homme qui, roulant au fond +d'un précipice, voit céder toutes les branches, manquer tous les points +d'appui qui pouvaient retarder sa chute, et qui ressent une nouvelle et +plus douloureuse meurtrissure à chacune des aspérités contre lesquelles +heurte son corps. + +--Et maintenant, conclut le juge d'instruction, écoutez un sage conseil. +Ne persistez pas dans un système de négation impossible à soutenir. +Rendez-vous! La justice, persuadez-le-vous bien, n'ignore rien de ce +qu'il lui importe de savoir. Croyez-moi: efforcez-vous de mériter +l'indulgence du tribunal, entrez dans la voie des aveux. + +M. Daburon ne supposait pas que son prévenu osât nier encore. Il le +voyait écrasé, terrassé, se jetant à ses pieds pour demander grâce. Il +se trompait. + +Si grande que parût la prostration d'Albert, il trouva dans un suprême +effort de sa volonté assez de vigueur pour se redresser et protester +encore. + +--Vous avez raison, monsieur, dit-il d'une voix triste, mais cependant +ferme, tout semble prouver que je suis coupable. À votre place, je +parlerais comme vous le faites. Et pourtant, je le jure, je suis +innocent. + +--Voyons! de bonne foi!... commença le juge. + +--Je suis innocent, interrompit Albert, et je le répète sans le moindre +espoir de changer en rien votre conviction. Oui, tout parle contre moi, +tout, jusqu'à ma contenance devant vous. C'est vrai, mon courage a +chancelé devant des coïncidences incroyables, miraculeuses, accablantes. +Je suis anéanti, parce que je sens l'impossibilité d'établir mon +innocence. Mais je ne désespère pas. Mon honneur et ma vie sont entre +les mains de Dieu. À cette heure même où je dois vous paraître perdu, +car je ne m'abuse pas, monsieur, je ne renonce pas à une éclatante +justification. Je l'attends avec confiance... + +--Que voulez-vous dire? interrompit le juge. + +--Rien d'autre que ce que je dis, monsieur. + +--Ainsi vous persistez à nier? + +--Je suis innocent. + +--Mais c'est de la folie... + +--Je suis innocent. + +--C'est bien, fit M. Daburon, pour aujourd'hui en voilà assez. Vous +allez entendre la lecture du procès-verbal et on vous reconduira au +secret. Je vous exhorte à réfléchir. La nuit vous inspirera peut-être un +bon mouvement; si le désir de me parler vous venait, quelle que soit +l'heure, envoyez-moi chercher, je viendrai. Des ordres seront donnés. +Lisez, Constant. + +Quand Albert fut sorti avec les gendarmes: + +--Voilà, fit le juge à demi-voix, un obstiné coquin! + +Certes, il n'avait plus l'ombre d'un doute. Pour lui, Albert était le +meurtrier aussi sûrement que s'il eût tout avoué. Persistât-il dans son +système de négation quand même, jusqu'à la fin de l'instruction, il +était impossible qu'avec les indices existant déjà une ordonnance de +non-lieu fût rendue. Il était donc désormais certain qu'il passerait en +cour d'assises. Et il y avait cent à parier contre un qu'à toutes les +questions le jury répondrait affirmativement. Cependant, livré à +lui-même, M. Daburon n'éprouvait pas cette intime satisfaction non +exempte de vanité qu'il ressentait d'ordinaire après une instruction +bien menée, lorsqu'il avait réussi à mettre son «prévenu» au point où +était Albert. Quelque chose en lui remuait et se révoltait. Au fond de +sa conscience, certaines inquiétudes sourdes grouillaient. Il avait +triomphé, et sa victoire ne lui donnait que malaise, tristesse et +dégoût. + +Une réflexion si simple qu'il ne pouvait comprendre comment elle ne lui +était pas venue tout d'abord augmentait son mécontentement et achevait +de l'irriter contre lui-même. + +--Quelque chose me disait bien, murmurait-il, qu'accepter cette affaire +était mal. Je suis puni de n'avoir pas écouté cette voix intérieure. Il +fallait se récuser. Dans l'état des choses, ce vicomte de Commarin n'en +était ni plus ni moins arrêté, emprisonné, interrogé, confondu, jugé +certainement et probablement condamné. Mais alors, étranger à la cause, +je pouvais reparaître devant Claire. Sa douleur va être immense. Resté +son ami, il m'était permis de compatir à sa douleur, de mêler mes larmes +aux siennes, de calmer ses regrets. Avec le temps, elle se serait +consolée, elle aurait oublié, peut-être. Elle n'aurait pu s'empêcher de +m'être reconnaissante, et qui sait... Tandis que maintenant, quoi qu'il +arrive, je suis pour elle un objet d'horreur. Jamais elle ne supportera +ma vue. Je resterai éternellement pour elle l'assassin de son amant. +J'ai, de mes propres mains, creusé entre elle et moi un de ces abîmes +que les siècles ne comblent pas. Je la perds une seconde fois par ma +faute, par ma très grande faute. + +Le malheureux juge s'adressait les plus amers reproches. Il était +désespéré. Jamais il n'avait tant haï Albert, ce misérable qui, souillé +d'un crime, se mettait en travers de son bonheur. Puis encore, combien +il maudissait le père Tabaret! Seul, il ne se serait pas décidé si vite. +Il aurait attendu, mûri sa décision, et certainement reconnu les +inconvénients qu'il découvrait à cette heure. Ce bonhomme emporté comme +un limier mal dressé, avec sa passion stupide, l'avait enveloppé dans un +tourbillon, ahuri, circonvenu, entraîné. + +C'est précisément ce favorable quart d'heure que choisit le père Tabaret +pour faire son apparition chez le juge. On venait de lui apprendre la +fin de l'interrogatoire, et il arrivait grillant de savoir ce qui +s'était passé, haletant de curiosité, le nez au vent, gonflé du doux +espoir d'avoir deviné juste. + +--Qu'a-t-il répondu? demanda-t-il avant même d'avoir refermé la porte. + +--Il est coupable, évidemment, répondit le juge avec une brutalité bien +éloignée de son caractère. + +Le père Tabaret demeura tout interdit de ce ton. Lui qui arrivait pour +récolter des éloges à panier ouvert! Aussi est-ce avec une timidité très +hésitante qu'il offrit ses humbles services. + +--Je venais, dit-il modestement, afin de savoir de monsieur le juge si +quelques investigations ne seraient pas nécessaires pour démolir l'alibi +invoqué par le prévenu. + +--Il n'a pas d'alibi, répondit sèchement le magistrat. + +--Comment! s'écria le bonhomme, il n'a pas d'a... Bête que je suis, +ajouta-t-il, monsieur le juge l'a fait mat en trois questions. Il a tout +avoué. + +--Non, fit avec impatience le juge, il n'avoue rien. Il reconnaît que +les preuves sont décisives; il ne peut donner l'emploi de son temps; +mais il proteste de son innocence. + +Au milieu du cabinet, le bonhomme Tabaret, bouche béante, les yeux +prodigieusement écarquillés, demeurait debout dans la plus grotesque +attitude que puisse affecter l'étonnement. + +Littéralement les bras lui tombaient. En dépit de sa colère, M. Daburon +ne put retenir un sourire, et Constant dessina la grimace qui, sur ses +lèvres, indique une hilarité atteignant son paroxysme. + +--Pas d'alibi! murmurait le bonhomme, rien, pas d'explications, un +pareil coquin! Cela ne se conçoit ni ne se peut. Pas d'alibi! Il faut +que nous nous soyons mépris; celui-ci alors ne serait pas le coupable; +ce ne peut être lui, ce n'est pas lui... + +Le juge d'instruction pensa que son vieux volontaire était allé attendre +l'issue de l'interrogatoire chez le marchand de vins du coin ou que sa +cervelle s'était détraquée. + +--Malheureusement, dit-il, nous ne nous sommes pas trompés. Il n'est que +trop clairement démontré que monsieur de Commarin est le meurtrier. Au +surplus, si cela peut vous être agréable, demandez à Constant son +procès-verbal et prenez-en connaissance pendant que je remets un peu +d'ordre dans mes paperasses. + +--Voyons! fit le bonhomme avec un empressement fiévreux. + +Il s'assit à la place de Constant, et posant ses coudes sur la table, +enfonçant ses mains dans les cheveux, en moins de rien il dévora le +procès-verbal. + +Quand il eut fini, il se releva effaré, pâle, la figure renversée. + +--Monsieur, dit-il au juge d'une voix étranglée, je suis la cause +involontaire d'un épouvantable malheur: cet homme est innocent. + +--Voyons, voyons! fit M. Daburon sans interrompre ses préparatifs de +départ, vous perdez la tête, mon cher monsieur Tabaret. Comment, après +ce que vous venez de lire... + +--Oui, monsieur, oui, après ce que je viens de lire, je vous crie: +«Arrêtez!», ou nous allons ajouter une erreur à la déplorable liste des +erreurs judiciaires! Revoyez-le, là, de sang-froid, cet interrogatoire: +il n'est pas une réponse qui ne disculpe cet infortuné, pas un mot qui +ne soit un trait de lumière. Et il est en prison, au secret?... + +--Et il y restera, s'il vous plaît! interrompit le juge. Est-ce bien +vous qui parlez ainsi, après ce que vous disiez cette nuit, lorsque +j'hésitais, moi! + +--Mais, monsieur! s'écria le bonhomme, je vous dis précisément la même +chose. Ah! malheureux Tabaret, tout est perdu, on ne t'a pas compris. +Pardonnez, si je m'écarte du respect dû au magistrat, monsieur le juge, +vous n'avez pas saisi ma méthode. Elle est bien simple, pourtant. Un +crime étant donné, avec ses circonstances et ses détails, je construis +pièce par pièce un plan d'accusation que je ne livre qu'entier et +parfait. S'il se rencontre un homme à qui ce plan s'applique exactement +dans toutes ses parties, l'auteur du crime est trouvé, sinon on a mis la +main sur un innocent. Il ne suffit pas que tel ou tel épisode tombe +juste; non, c'est tout ou rien. Cela est infaillible. Or, ici, comment +suis-je arrivé au coupable? En procédant par induction du connu à +l'inconnu. J'ai examiné l'oeuvre et j'ai jugé l'ouvrier. Le raisonnement +et la logique nous conduisent à qui? À un scélérat déterminé, audacieux +et prudent, rusé comme le bagne. Et vous pouvez croire qu'un tel homme a +négligé une précaution que n'omettrait pas le plus vulgaire coquin! +C'est invraisemblable. Quoi! cet homme est assez habile pour ne laisser +que des indices si faibles qu'ils échappent à l'oeil exercé de Gévrol, et +vous voulez qu'il ait comme à plaisir préparé sa perte en disparaissant +une nuit entière! C'est impossible. Je suis sûr de mon système comme +d'une soustraction dont on a fait la preuve. L'assassin de La Jonchère a +un alibi. Albert n'en invoque pas, donc il est innocent. + +M. Daburon examinait le vieil agent avec cette attention ironique qu'on +accorde au spectacle d'une monomanie singulière. Quand il s'arrêta: + +--Excellent monsieur Tabaret, lui dit-il, vous n'avez qu'un tort: vous +pêchez par excès de subtilité. Vous accordez trop libéralement à autrui +la prodigieuse finesse dont vous êtes doué. Notre homme a manqué de +prudence parce qu'il se croyait au-dessus du soupçon. + +--Non, monsieur, non, mille fois non. Mon coupable à moi, le vrai, celui +que nous avons manqué, craignait tout. Voyez d'ailleurs si Albert se +défend. Non. Il est anéanti parce qu'il reconnaît des concordances si +fatales qu'elles semblent le condamner sans retour. Cherche-t-il à se +disculper? Non. Il répond simplement: «C'est terrible.» Et cependant, +d'un bout à l'autre, je sens comme une réticence que je ne m'explique +pas. + +--Je me l'explique fort bien, moi, et je suis aussi tranquille que s'il +avait tout confessé. J'ai assez de preuves pour cela. + +--Hélas! monsieur, des preuves! Il y en a toujours contre ceux qu'on +arrête. Il y en avait contre tous les innocents qui ont été condamnés. +Des preuves!... J'en avais relevé bien d'autres contre Kaiser, ce pauvre +petit tailleur... + +--Alors, interrompit le juge impatienté, si ce n'est pas lui, ayant tout +intérêt au crime, qui l'a commis, qui donc est-ce? son père, le comte de +Commarin! + +--Non, mon assassin est jeune. + +M. Daburon avait rangé ses papiers et terminé ses préparatifs. Il prit +son chapeau et, s'apprêtant à sortir: + +--Vous voyez donc bien! répondit-il. Allons, jusqu'au revoir, monsieur +Tabaret, et changez-moi vos fantômes. Demain nous recauserons de tout +cela, pour ce soir je succombe de fatigue. Constant, ajouta-t-il, passez +au greffe pour le cas où le prévenu Commarin désirerait me parler. + +Il gagnait la porte; le père Tabaret lui barra le passage. + +--Monsieur, disait le bonhomme, au nom du Ciel! écoutez-moi. Il est +innocent, je vous le jure; aidez-moi à trouver le coupable. Monsieur, +songez à vos remords, si nous faisions couper le cou à... + +Mais le magistrat ne voulait plus rien entendre; il évita lestement le +père Tabaret et s'élança dans la galerie. + +Le bonhomme, alors, se retourna vers Constant. Il voulait le convaincre, +le persuader, lui prouver... Peines perdues! Le long greffier se hâtait +de plier bagage, songeant à sa soupe qui se refroidissait. + +Mis à la porte du cabinet, bien malgré lui, le père Tabaret se trouva +seul dans la galerie obscure à cette heure. Tous les bruits du Palais +avaient cessé, on pouvait se croire dans une vaste nécropole. Le vieux +policier, au désespoir, s'arrachait les cheveux à pleines mains. + +--Malheur! disait-il, Albert est innocent, et c'est moi qui l'ai livré! +C'est moi, vieux fou, qui ai fait entrer dans l'esprit obtus de ce juge +une conviction que je n'en puis plus arracher. Il est innocent et il +endure les plus terribles angoisses. S'il allait se suicider! On a des +exemples de malheureux qui, désespérés d'être faussement accusés, se +sont tués dans leur prison. Pauvre humanité! Mais je ne l'abandonnerai +pas. Je l'ai perdu, je le sauverai. Il me faut le coupable, je l'aurai. +Et il payera cher mon erreur, le brigand! + + + + +XIII + + +Après qu'au sortir du cabinet du juge d'instruction Noël Gerdy eut +installé le comte de Commarin dans sa voiture, qui stationnait sur le +boulevard en face de la grille du Palais, il parut disposé à s'éloigner. + +Appuyé d'une main contre la portière qu'il maintenait entrouverte, il +s'inclina profondément en demandant: + +--Quand aurai-je, monsieur, l'honneur d'être admis à vous présenter mes +respects? + +--Montez, dit le vieillard. + +L'avocat, sans se redresser, balbutia quelques excuses. Il invoquait, +pour se retirer, des motifs graves. Il était urgent, affirmait-il, qu'il +rentrât chez lui. + +--Montez! répéta le comte d'un ton qui n'admettait pas de réplique. + +Noël obéit. + +--Vous retrouvez votre père, fit à demi-voix M. de Commarin, mais je +dois vous prévenir que du même coup vous perdez votre liberté. + +La voiture partit, et alors seulement le comte remarqua que Noël avait +modestement pris place sur la banquette de devant. Cette humilité parut +lui déplaire beaucoup. + +--À mes côtés, donc, dit-il; êtes-vous fou, monsieur? N'êtes-vous pas +mon fils! L'avocat, sans répondre, s'assit près du terrible vieillard, +se faisant aussi petit que possible. + +Il avait reçu un terrible choc chez M. Daburon, car il ne lui restait +rien de son assurance habituelle, de ce sang-froid un peu raide sous +lequel il dissimulait ses émotions. Par bonheur, la course lui donna le +temps de respirer et de se rétablir un peu. + +Entre le Palais de Justice et l'hôtel, pas un mot ne fut échangé entre +le père et le fils. + +Lorsque la voiture s'arrêta devant le perron et que le comte en +descendit, aidé par Noël, il y eut comme une émeute parmi les +domestiques. + +Ils étaient, il est vrai, peu nombreux, à peine une quinzaine, presque +toute la livrée ayant été mandée au Palais. Mais le comte et l'avocat +avaient à peine disparu que tous ils se trouvèrent, comme par +enchantement, réunis dans le vestibule. Il en était venu du jardin et +des écuries, de la cave et des cuisines. Presque tous avaient le costume +de leurs attributions; un jeune palefrenier même était accouru avec ses +sabots pleins de paille, jurant dans cette entrée dallée de marbre comme +un roquet galeux sur un tapis des Gobelins. L'un de ces messieurs avait +reconnu Noël pour le visiteur du dimanche et c'en était assez pour +mettre le feu à toutes ces curiosités altérées de scandale. + +Depuis le matin, d'ailleurs, l'événement survenu à l'hôtel Commarin +faisait sur toute la rive gauche un tapage affreux. Mille versions +circulaient, revues, corrigées et augmentées par la méchanceté et +l'envie, les unes abominablement folles, les autres simplement idiotes. +Vingt personnages, excessivement nobles et encore plus fiers, n'avaient +pas dédaigné d'envoyer leur valet le plus intelligent pousser une petite +visite aux gens du comte, à la seule fin d'apprendre quelque chose de +positif. En somme, on ne savait rien, et cependant on savait tout. + +Explique qui voudra le phénomène fréquent que voici: un crime est +commis, la justice arrive s'entourant de mystère, la police ignore +encore à peu près tout, et déjà cependant des détails de la dernière +exactitude courent les rues. + +--Comme cela, disait un homme de la cuisine, ce grand brun avec des +favoris serait le vrai fils du comte! + +--Vous l'avez dit, répondait un des valets qui avait suivi M. de +Commarin; quant à l'autre, il n'est pas plus son fils que Jean que +voici, et qui sera fourré à la porte si on l'aperçoit ici avec ses +escarpins en cuir de brouette. + +--Voilà une histoire! s'exclama Jean, peu soucieux du danger qui le +menaçait. + +--Il est connu qu'il en arrive tous les jours comme ça dans les grandes +maisons, opina le cuisinier. + +--Comment diable cela s'est-il fait? + +--Ah! voilà! Il paraîtrait qu'autrefois, un jour que madame défunte +était allée se promener avec son fils âgé de six mois, l'enfant fut volé +par des bohémiens. Voilà une pauvre femme bien en peine, vu surtout la +frayeur qu'elle avait de son mari, qui n'est pas bon. Pour lors, que +fait-elle? Ni une ni deux, elle achète le moutard d'une marchande des +quatre saisons qui passait, et ni vu ni connu je t'embrouille, monsieur +n'y a vu que du feu. + +--Mais l'assassinat! l'assassinat! + +--C'est bien simple. Quand la marchande a vu son mioche dans une bonne +position, elle l'a fait chanter, cette femme, oh! mais chanter à lui +casser la voix. Monsieur le vicomte n'avait plus un sou à lui. Tant et +tant qu'il s'est lassé à la fin, et qu'il lui a réglé son compte +définitif. + +--Et l'autre qui est là, le grand brun? + +L'orateur allait, sans nul doute, continuer et donner les explications +les plus satisfaisantes, lorsqu'il fut interrompu par l'entrée de M. +Lubin, qui revenait du Palais en compagnie du jeune Joseph. Son succès +assez vif jusque-là fut coupé net comme l'effet d'un chanteur simplement +estimé lorsque le ténor-étoile entre en scène. L'assemblée entière se +tourna vers le valet de chambre d'Albert, tous les yeux le supplièrent. +Il devait savoir, il devenait l'homme de la situation. Il n'abusa pas de +ses avantages et ne fit pas trop languir son monde. + +--Quel scélérat! s'écria-t-il tout d'abord, quel vil coquin que cet +Albert! + +Il supprimait carrément le «monsieur» et le «vicomte», et généralement +on l'approuva. + +--Au reste, ajouta-t-il, je m'en étais toujours douté. Ce garçon-là ne +me revenait qu'à demi. Voilà pourtant à quoi on est exposé tous les +jours dans notre profession, et c'est terriblement désagréable. Le juge +ne me l'a pas caché. «Monsieur Lubin, m'a-t-il dit, il est vraiment bien +pénible pour un homme comme vous d'avoir été au service d'une pareille +canaille.» Car vous savez, outre une vieille femme de plus de +quatre-vingts ans, il a assassiné une petite fille d'une douzaine +d'années. La petite fille, m'a dit le juge, est hachée en morceaux. + +--Tout de même, objecta Joseph, il faut qu'il soit bien bête. Est-ce +qu'on fait ces ouvrages-là soi-même quand on est riche, tandis qu'il y a +tant de pauvres diables qui ne demandent qu'à gagner leur vie? + +--Bast! affirma M. Lubin d'un ton capable, vous verrez qu'il sortira de +là blanc comme neige. Les gens riches se tiennent tous. + +--N'importe, dit le cuisinier, je donnerais bien un mois de mes gages +pour être souris et aller écouter ce que disent là-haut monsieur le +comte et le grand brun. Si on allait voir un peu dans les environs de la +porte! + +Cette proposition n'obtint pas la moindre faveur. Les gens de +l'intérieur savaient par expérience que dans les grandes occasions +l'espionnage était parfaitement inutile. + +M. de Commarin connaissait les domestiques pour les pratiquer depuis son +enfance. Son cabinet était à l'abri de toutes les indiscrétions. + +La plus subtile oreille collée à la serrure de la porte intérieure ne +pouvait rien entendre, lors même que le maître était en colère et +qu'éclatait sa voix tonnante. Seul, Denis, «Monsieur le premier», comme +on l'appelait, était à portée de saisir bien des choses, mais on le +payait pour être discret, et il l'était. + +En ce moment, M. de Commarin était assis dans ce même fauteuil que la +veille il criblait de coups de poing furieux en écoutant Albert. + +Depuis qu'il avait touché le marchepied de son équipage, le vieux +gentilhomme avait repris sa morgue. + +Il redevenait d'autant plus roide et plus entier, qu'il se sentait +humilié de son attitude devant le juge, et qu'il s'en voulait +mortellement de ce qu'il considérait comme une inqualifiable faiblesse. + +Il en était à se demander comment il avait pu céder à un moment +d'attendrissement, comment sa douleur avait été si bassement expansive. + +Au souvenir des aveux arrachés par une sorte d'égarement, il rougissait +et s'adressait les pires injures. + +Comme Albert la veille, Noël, rentré en pleine possession de soi-même, +se tenait debout, froid comme un marbre, respectueux, mais non plus +humble. + +Le père et le fils échangeaient des regards qui n'avaient rien de +sympathique ni d'amical. + +Ils s'examinaient, ils se toisaient presque, comme deux adversaires qui +se tâtent de l'oeil avant d'engager le fer. + +--Monsieur, dit enfin le comte d'un ton sévère, désormais cette maison +est la vôtre. À dater de cet instant vous êtes le vicomte de Commarin, +vous rentrez dans la plénitude des droits dont vous aviez été frustré. +Oh! attendez avant de me remercier. Je veux, pour débuter, vous +affranchir de toute reconnaissance. Pénétrez-vous bien de ceci, +monsieur: maître des événements, jamais je ne vous eusse reconnu. Albert +serait resté où je l'avais placé. + +--Je vous comprends, monsieur, répondit Noël. Je crois que jamais je ne +me serais décidé à un acte comme celui par lequel vous m'avez privé de +ce qui m'appartient. Mais je déclare que, si j'avais eu le malheur de le +commettre, j'aurais ensuite agi comme vous. Votre situation est trop en +vue pour vous permettre un retour volontaire. Mieux valait mille fois +souffrir une injustice cachée qu'exposer le nom à un commentaire +malveillant. + +Cette réponse surprit le comte, et bien agréablement. L'avocat exprimait +ses propres idées. Pourtant il ne laissa rien voir de sa satisfaction, +et c'est d'une voix plus rude encore qu'il reprit: + +--Je n'ai aucun droit, monsieur, à votre affection; je n'y prétends pas, +mais j'exigerai toujours la plus extrême déférence. Ainsi, il est de +tradition, dans notre maison, qu'un fils n'interrompe point son père +quand celui-ci parle. C'est ce que vous venez de faire. Les enfants n'y +jugent pas non plus leurs parents, ce que vous avez fait. Lorsque +j'avais quarante ans, mon père était tombé en enfance; je ne me souviens +cependant pas d'avoir élevé la voix devant lui. Ceci dit, je continue. +Je subvenais à la dépense considérable de la maison d'Albert, +complètement distincte de la mienne, puisqu'il avait ses gens, ses +chevaux, ses voitures, et de plus je donnais à ce malheureux quatre +mille francs par mois. J'ai décidé, afin d'imposer silence à bien des +sots propos et pour vous poser de mon mieux, que vous devez tenir un +état de maison plus important; ceci me regarde. En outre, je porterai +votre pension mensuelle à six mille francs, que je vous engage à +dépenser le plus noblement possible, en vous donnant le moins de +ridicule que vous pourrez. Je ne saurais trop vous exhorter à la plus +grande circonspection. Surveillez-vous, pesez vos paroles, raisonnez vos +moindres démarches. Vous allez devenir le point de mire des milliers +d'oisifs impertinents qui composent notre monde; vos bévues feraient +leurs délices. Tirez-vous l'épée? + +--Je suis de seconde force. + +--Parfait! Montez-vous à cheval? + +--Du tout, mais dans six mois je serai bon cavalier ou je me serai cassé +le cou. + +--Il faut devenir cavalier et ne se rien casser. Poursuivons... +Naturellement vous n'occuperez pas l'appartement d'Albert, il sera muré +dès que je serai débarrassé des gens de police. Dieu merci! l'hôtel est +vaste. Vous habiterez l'autre aile et on arrivera chez vous par un autre +escalier. Gens, chevaux, voitures, mobilier, tout ce qui était au +service ou à l'usage du vicomte va, coûte que coûte, être remplacé d'ici +quarante-huit heures. Il faut que le jour où on vous verra, vous ayez +l'air installé depuis des siècles. Ce sera un esclandre affreux; je ne +sais pas de moyen de l'éviter. Un père prudent vous enverrait passer +quelques mois à la cour d'Autriche ou à celle de Russie; la prudence ici +serait folie. Mieux vaut une horrible clameur qui tombe vite que de +sourds murmures qui s'éternisent. Allons au-devant de l'opinion, et au +bout de huit jours on aura épuisé tous les commentaires, et parler de +cette histoire sera devenu provincial. Ainsi, à l'oeuvre! Ce soir même +les ouvriers seront ici. Et, pour commencer, je vais vous présenter mes +gens. + +Et passant du projet à l'action, le comte fit un mouvement pour +atteindre le cordon de la sonnette. Noël l'arrêta. + +Depuis le commencement de cet entretien, l'avocat voyageait au milieu du +pays des Mille et une Nuits, une lampe merveilleuse à la main. Une +réalité féerique rejetait dans l'ombre ses rêves les plus splendides. +Aux paroles du comte, il ressentait comme des éblouissements, et il +n'avait pas trop de toute sa raison pour lutter contre le vertige des +hautes fortunes qui lui montait à la tête. Touché par une baguette +magique, il sentait s'éveiller en lui mille sensations nouvelles et +inconnues. Il se roulait dans la pourpre, il prenait des bains d'or. + +Mais il savait rester impassible. Sa physionomie avait contracté +l'habitude de garder le secret des plus violentes agitations +intérieures. Pendant qu'en lui toutes les passions vibraient, il +écoutait en apparence avec une froideur triste et presque indifférente. + +--Daignez permettre, monsieur, dit-il au comte, que, sans m'écarter des +bornes du plus profond respect, je vous présente quelques observations. +Je suis touché, plus que je ne saurais l'exprimer, de vos bontés, et +cependant je vous prie en grâce d'en retarder la manifestation. Mes +sentiments vous paraîtront peut-être justes. Il me semble que la +situation me commande la plus grande modestie. Il est bon de mépriser +l'opinion, mais non de la défier. Tenez pour certain qu'on va me juger +avec la dernière sévérité. Si je m'installe ainsi chez vous, presque +brutalement, que ne dira-t-on pas? J'aurai l'air du conquérant vainqueur +qui se soucie peu, pour arriver, de passer sur le cadavre du vaincu. On +me reprochera de m'être couché dans le lit encore chaud de votre autre +fils. On me raillera amèrement de mon empressement à jouir. On me +comparera sûrement à Albert, et la comparaison sera toute à mon +désavantage, parce que je paraîtrai triompher quand un grand désastre +atteint notre maison. + +Le comte écoutait sans marque désapprobative, frappé peut-être de la +justesse de ces raisons. Noël crut s'apercevoir que sa dureté était +beaucoup plus apparente que réelle. Cette persuasion l'encouragea. + +--Je vous conjure donc, monsieur, poursuivit-il, de souffrir que pour le +moment je ne change rien à ma manière de vivre. En ne me montrant pas, +je laisse les propos méchants tomber dans le vide. Je permets de plus à +l'opinion de se familiariser avec l'idée du changement à venir. C'est +beaucoup déjà que de ne pas surprendre son monde. Attendu, je n'aurai +pas l'air d'un intrus en me présentant. Absent, j'ai le bénéfice qu'on a +de tout temps accordé à l'inconnu, je me concilie le suffrage de tous +ceux qui ont envié Albert, je me donne pour défenseurs tous les gens qui +m'attaqueraient demain, si mon élévation les offusquait subitement. En +outre, grâce à ce délai, je saurai m'accoutumer à mon brusque changement +de fortune. Je ne dois pas porter dans votre monde, devenu le mien, les +façons d'un parvenu. Il ne faut pas que mon nom me gêne comme un habit +neuf qui n'aurait pas été fait à ma taille. Enfin, de cette façon, il me +sera possible d'obtenir sans bruit, presque sous le manteau de la +cheminée, les rectifications de l'état civil. + +--Peut-être, en effet, serait-ce plus sage, murmura le comte. + +Cet assentiment, si aisément obtenu, surprit Noël. Il eut comme l'idée +que le comte avait voulu l'éprouver, le tenter. En tout cas, qu'il eût +triomphé, grâce à son éloquence, ou qu'il eût simplement évité un piège, +il était supérieur. Son assurance en augmenta; il devint tout à fait +maître de soi. + +--Je dois ajouter, monsieur, continua-t-il, que j'ai moi-même certaines +transitions à ménager. Avant de me préoccuper de ceux que je vais +trouver en haut, je dois m'inquiéter de ce que je laisse en bas. J'ai +des amis et des clients. Cet événement vient me surprendre lorsque je +commence à recueillir les fruits de dix ans de travaux et de +persévérance. Je n'ai fait encore que semer, j'allais récolter. Mon nom +surnage déjà; j'arrive à une petite influence. J'avoue, sans honte, que +j'ai jusqu'ici professé des idées et des opinions qui ne seraient pas de +mise à l'hôtel de Commarin, et il est impossible que du jour au +lendemain... + +--Ah! interrompit le comte d'un ton narquois, vous êtes libéral? C'est +une maladie à la mode. Albert aussi était fort libéral. + +--Mes idées, monsieur, dit vivement Noël, étaient celles de tout homme +intelligent qui veut parvenir... Au surplus, tous les partis n'ont-ils +pas un seul et même but, qui est le pouvoir? Ils ne diffèrent que par +les moyens d'y arriver. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet. +Soyez sûr, monsieur, que je saurai porter mon nom, et penser et agir +comme un homme de mon rang. + +--Je l'entends bien ainsi, dit M. de Commarin, et j'espère n'avoir +jamais lieu de regretter Albert. + +--Au moins, monsieur, ne serait-ce pas ma faute. Mais, puisque vous +venez de prononcer le nom de cet infortuné, souffrez que nous nous +occupions de lui. + +Le comte attacha sur Noël un regard gros de défiance. + +--Que pouvons-nous désormais pour Albert? demanda-t-il. + +--Quoi? monsieur! s'écria Noël avec feu, voudriez-vous l'abandonner +lorsqu'il ne lui reste plus un ami au monde? Mais il est votre fils, +monsieur; il est mon frère, il a porté trente ans le nom de Commarin. +Tous les membres d'une famille sont solidaires. Innocent ou coupable, il +a le droit de compter sur nous et nous lui devons notre concours. + +C'était encore une de ses opinions que le comte retrouvait dans la +bouche de son fils, et cette seconde rencontre le toucha. + +--Qu'espérez-vous donc, monsieur? demanda-t-il. + +--Le sauver, s'il est innocent, et j'aime à me persuader qu'il l'est. Je +suis avocat, monsieur, et je veux être son défenseur. On m'a dit parfois +que j'avais du talent; pour une telle cause, j'en aurai. Oui, si fortes +que soient les charges qui pèsent sur lui, je les écarterai; je +dissiperai les doutes; la lumière jaillira à ma voix; je trouverai des +accents nouveaux pour faire passer ma conviction dans l'esprit des +juges. Je le sauverai, et ce sera ma dernière plaidoirie. + +--Et s'il avouait, objecta le comte, s'il avait avoué? + +--Alors, monsieur, répondit Noël d'un air sombre, je lui rendrais le +dernier service qu'en un tel malheur je demanderais à mon frère: je lui +donnerais les moyens de ne pas attendre le jugement. + +--C'est bien parler, monsieur, dit le comte; très bien, mon fils! Et il +tendit sa main à Noël, qui la pressa en s'inclinant avec une +respectueuse reconnaissance. + +L'avocat respirait. Enfin, il avait trouvé le chemin du coeur de ce +hautain grand seigneur, il avait fait sa conquête, il lui avait plu. + +--Revenons à vous, monsieur, reprit le comte. Je me rends aux raisons +que vous venez de me déduire. Il sera fait ainsi que vous le désirez. +Mais ne prenez cette condescendance que comme une exception. Je ne +reviens jamais sur un parti pris, me fût-il même démontré qu'il est +mauvais et contraire à mes intérêts. Mais du moins rien n'empêche que +vous habitiez chez moi dès aujourd'hui, que vous preniez vos repas avec +moi. Nous allons, pour commencer, voir ensemble où vous loger, en +attendant que vous occupiez officiellement l'appartement qu'on va +préparer pour vous... + +Noël eut la hardiesse d'interrompre encore le vieux gentilhomme. + +--Monsieur, dit-il, lorsque vous m'avez ordonné de vous suivre, j'ai +obéi comme c'était mon devoir. Maintenant il est un autre devoir sacré +qui m'appelle. Madame Gerdy agonise en ce moment. Puis-je abandonner à +son lit de mort celle qui m'a servi de mère? + +--Valérie! murmura le comte. + +Il s'accouda sur le bras de son grand fauteuil, le front dans ses mains; +il songeait à ce passé tout à coup ressuscité. + +--Elle m'a fait bien du mal, reprit-il, répondant à ses pensées; elle a +troublé ma vie, mais dois-je être implacable? Elle meurt de l'accusation +qui pèse sur Albert, sur notre fils. C'est moi qui l'ai voulu! Sans +doute, à cette heure suprême, un mot de moi serait pour elle une immense +consolation. Je vous accompagnerai, monsieur. + +Noël tressaillit à cette proposition inouïe. + +--Oh! monsieur, fit-il vivement, épargnez-vous, de grâce, un spectacle +déchirant! Votre démarche serait inutile. Madame Gerdy existe +probablement encore, mais son intelligence est morte. Son cerveau n'a pu +résister à un choc trop violent. L'infortunée ne saurait ni vous +reconnaître ni vous entendre. + +--Allez donc seul, soupira le comte; allez, mon fils! Ce mot «mon fils» +prononcé avec une intonation notée sonna comme une fanfare de victoire +aux oreilles de Noël sans que sa réserve compassée se démentît. Il +s'inclina pour prendre congé; le gentilhomme lui fit signe d'attendre. + +--Dans tous les cas, ajouta-t-il, votre couvert sera mis ici. Je dîne à +six heures et demie précises, je serai content de vous voir. + +Il sonna; «monsieur le premier» parut. + +--Denis, lui dit-il, aucune des consignes que je donnerai ne regardera +monsieur. Vous préviendrez les gens. Monsieur est ici chez lui. + +L'avocat sorti, le comte de Commarin éprouva de se trouver seul un +bien-être immense. + +Depuis le matin, les événements s'étaient précipités avec une si +vertigineuse rapidité que sa pensée n'avait pu les suivre. Il pouvait +enfin réfléchir. + +Voici donc, se disait-il, mon fils légitime. Je suis sûr de la naissance +de celui-ci. Certes, j'aurais mauvaise grâce à le renier, je retrouve en +lui mon portrait vivant lorsque j'avais trente ans. Il est bien, ce +Noël; très bien même. Sa physionomie prévient en sa faveur. Il est +intelligent et fin. Il a su être humble sans bassesse et ferme sans +arrogance. Sa nouvelle fortune si inattendue ne l'étourdit pas. J'augure +bien d'un homme qui sait tenir tête à la prospérité. Il pense bien, il +portera fièrement son nom. Et pourtant, je ne sens pour lui nulle +sympathie; il me semble que je regretterai mon pauvre Albert. Je n'ai +pas su l'apprécier. Malheureux enfant! Commettre un vil crime! Il avait +perdu la raison. Je n'aime pas l'oeil de celui-ci, il est trop clair. On +assure qu'il est parfait. Il montre au moins les sentiments les plus +nobles et les plus convenables. Il est doux et fort, magnanime, +généreux, héroïque. Il est sans rancune et prêt à se sacrifier pour moi, +afin de me récompenser de ce que j'ai fait pour lui. + +Il pardonne à madame Gerdy, il aime Albert. C'est à mettre en défiance. +Mais tous les jeunes hommes d'aujourd'hui sont ainsi. Ah! nous sommes +dans un heureux siècle. Nos fils naissent revenus de toutes les erreurs +humaines. Ils n'ont ni les vices, ni les passions, ni les emportements +de leurs pères. Et ces philosophes précoces, modèles de sagesse et de +vertu, sont incapables de se laisser aller à la moindre folie. Hélas! +Albert aussi était parfait, et il a assassiné Claudine! Que fera +celui-ci?... + +--N'importe, ajouta-t-il à demi-voix, j'aurais dû l'accompagner chez +Valérie. + +Et, bien que l'avocat fût parti depuis dix bonnes minutes au moins, M. +de Commarin, ne s'apercevant pas du temps écoulé, courut à la fenêtre +avec l'espérance de voir Noël dans la cour et de le rappeler... + +Mais Noël était déjà loin. En sortant de l'hôtel, il avait pris une +voiture à la station de la rue de Bourgogne, et s'était fait conduire +grand train rue Saint-Lazare. + +Arrivé à sa porte, il jeta plutôt qu'il ne donna cinq francs au cocher, +et escalada rapidement les quatre étages. + +--Qui est venu pour moi? demanda-t-il à la bonne. + +--Personne, monsieur. + +Il parut délivré d'une lourde inquiétude et continua d'un ton plus +calme: + +--Et le docteur? + +--Il a fait une visite ce matin, répondit la domestique, en l'absence de +monsieur, et il n'a pas eu l'air content du tout. Il est revenu tout à +l'heure et il est encore là. + +--Très bien! je vais lui parler. Si quelqu'un me demande, faites entrer +dans mon cabinet dont voici la clé, et appelez-moi. + +En entrant dans la chambre de Mme Gerdy, Noël put d'un coup d'oeil +constater qu'aucun mieux n'était survenu pendant son absence. + +La malade, les yeux fermés, la face convulsée, gisait étendue sur le +dos. On l'aurait crue morte, sans les brusques tressaillements qui, par +intervalles, la secouaient et soulevaient les couvertures. + +Au-dessus de sa tête, on avait disposé un petit appareil rempli d'eau +glacée qui tombait goutte à goutte sur son crâne et sur son front marbré +de larges taches bleuâtres. + +Déjà la table et la cheminée étaient encombrées de petits pots garnis de +ficelles roses, de fioles à potions et de verres à demi vidés. + +Au pied du lit, un morceau de linge taché de sang annonçait qu'on venait +d'avoir recours aux sangsues. + +Près de l'âtre, où flambait un grand feu, une religieuse de l'ordre de +Saint-Vincent-de-Paul était accroupie, guettant l'ébullition d'une +bouilloire. + +C'était une femme encore jeune, au visage replet plus blanc que ses +guimpes. Sa physionomie d'une immobile placidité, son regard morne +trahissaient en elle tous les renoncements de la chair et l'abdication +de la pensée. Ses jupes de grosse étoffe grise se drapaient autour +d'elle en plis lourds et disgracieux. À chacun de ses mouvements, son +immense chapelet de buis teint surchargé de croix et de médailles de +cuivre s'agitait et traînait à terre avec un bruit de chaînes. + +Sur un fauteuil, vis-à-vis du lit de la malade, le docteur Hervé était +assis, suivant en apparence avec attention les préparatifs de la soeur. +Il se leva avec empressement à l'entrée de Noël. + +--Enfin, te voici! s'exclama-t-il en donnant à son ami une large poignée +de main. + +--J'ai été retenu au Palais, dit l'avocat, comme s'il eût senti la +nécessité d'expliquer son absence, et j'y étais, tu peux le penser, sur +des charbons ardents. + +Il se pencha à l'oreille du médecin et, avec un tremblement d'inquiétude +dans la voix, il demanda: + +--Eh bien? + +Le docteur hocha la tête d'un air profondément découragé. + +--Elle va plus mal, répondit-il; depuis ce matin les accidents se +succèdent avec une effrayante rapidité. + +Il s'arrêta. L'avocat venait de lui saisir le bras et le serrait à le +briser. Mme Gerdy s'était quelque peu remuée et avait laissé échapper +un faible gémissement. + +--Elle t'a entendu, murmura Noël. + +--Je le voudrais, fit le médecin, ce serait fort heureux, mais tu dois +te tromper. Au surplus, voyons... + +Il s'approcha de Mme Gerdy, et tout en lui tâtant le pouls, l'examina +avec la plus profonde attention. Puis légèrement, du bout du doigt, il +lui souleva la paupière. + +L'oeil apparut terne, vitreux, éteint. + +--Mais viens, juge toi-même, prends-lui la main, parle-lui! + +Noël, tout frissonnant, fit ce que lui demandait son ami. Il s'avança, +et, se penchant sur le lit, de façon que sa bouche touchait presque +l'oreille de la malade, il murmura: + +--Ma mère, c'est moi, Noël, ton Noël; parle-moi, fais-moi signe; +m'entends-tu, ma mère? + +Rien! elle garda son effrayante immobilité; pas un souffle +d'intelligence n'agita ses traits. + +--Tu vois, fit le docteur, je te le disais bien! + +--Pauvre femme! soupira Noël; souffre-t-elle? + +--En ce moment, non. + +La religieuse s'était relevée et était venue, elle aussi, se placer près +du lit. + +--Monsieur le docteur, dit-elle, tout est prêt. + +--Alors, ma soeur, appelez la bonne, pour qu'elle nous aide, nous allons +envelopper votre malade de sinapismes. + +La domestique accourut. Entre les bras des deux femmes, Mme Gerdy +était comme une morte à laquelle on fait sa dernière toilette. À la +rigidité près, c'était un cadavre. Elle avait dû beaucoup souffrir, la +pauvre femme, et depuis longtemps, car elle était d'une maigreur qui +faisait pitié à voir. La soeur elle-même en était émue, et pourtant elle +était bien habituée au spectacle de la souffrance. Combien de malades +avaient rendu le dernier soupir entre ses bras, depuis quinze ans +qu'elle allait s'asseyant de chevet en chevet! + +Noël, pendant ce temps, s'était retiré dans l'embrasure de la croisée, +et il appuyait contre les vitres son front brûlant. + +À quoi songeait-il, tandis que se mourait, là, à deux pas de lui, celle +qui avait donné tant de preuves de maternelle tendresse, d'ingénieux +dévouement? La regrettait-il? Ne pensait-il pas plutôt à cette grande et +fastueuse existence qui l'attendait là-bas, de l'autre côté de l'eau, au +faubourg Saint-Germain? Il se retourna brusquement en entendant à son +oreille la voix de son ami. + +--Voilà qui est fini, disait le docteur, nous allons attendre l'effet +des sinapismes. Si elle les sent, ce sera bon signe; s'ils n'agissent +pas, nous essayerons les ventouses. + +--Et si elles n'agissent pas non plus? + +Le médecin ne répondit que par ce geste d'épaules qui traduit la +conviction d'une impuissance absolue. + +--Je comprends ton silence, Hervé, murmura Noël. Hélas! tu me l'as dit +cette nuit: elle est perdue. + +--Scientifiquement, oui. Pourtant, je ne désespère pas encore. Tiens, il +n'y a pas un an, le beau-père d'un de nos camarades s'est tiré d'un cas +identique. Et je l'ai vu bien autrement bas: la suppuration avait +commencé. + +--Ce qui me navre, reprit Noël, c'est de la voir en cet état. +Faudra-t-il donc qu'elle meure sans recouvrer un instant sa raison? Ne +me reconnaîtra-t-elle pas, ne prononcera-t-elle plus une parole? + +--Qui sait! Cette maladie, mon pauvre vieux, est faite pour déconcerter +toutes les prévisions. D'une minute à l'autre, les phénomènes peuvent +varier, suivant que l'inflammation affecte telle ou telle partie de la +masse encéphalique. Elle est dans une période d'abolition des sens, +d'anéantissement de toutes les facultés intellectuelles, +d'assoupissement, de paralysie; il se peut que demain elle soit prise de +convulsions, accompagnées d'une exaltation folle des fonctions du +cerveau, d'un délire furieux. + +--Et elle parlerait alors? + +--Sans doute; mais cela ne modifierait ni la nature ni la gravité du +mal. + +--Et... aurait-elle sa raison? + +--Peut-être, répondit le docteur en regardant fixement son ami. Mais +pourquoi me demandes-tu cela? + +--Eh! mon cher Hervé, un mot de madame Gerdy, un seul me serait si +nécessaire! + +--Pour ton affaire, n'est-ce pas? Eh bien! je ne puis rien te dire à cet +égard, rien te promettre. Tu as autant de chances pour toi que contre +toi, seulement, ne t'éloigne pas. Si son intelligence revient, ce ne +sera qu'un éclair, tâche d'en profiter. Allons, je me sauve, ajouta le +docteur; j'ai encore trois visites à faire. + +Noël accompagna son ami. Quand ils furent sur le palier... + +--Tu reviendras? lui demanda-t-il. + +--Ce soir à neuf heures. Rien à tenter d'ici là. Tout dépend de la +garde-malade. Par bonheur, je t'en ai choisi une qui est une perle. Je +la connais. + +--C'est donc toi qui as fait venir cette religieuse? + +--Moi-même, sans ta permission. En serais-tu fâché? + +--Pas le moins du monde. Seulement, j'avoue... + +--Quoi! tu fais la grimace! Est-ce que par hasard tes opinions +politiques te défendraient de faire soigner ta mère, pardon!... madame +Gerdy, par une fille de Saint-Vincent? + +--Tu sauras, mon cher Hervé... + +--Bon! je te vois venir, avec l'éternelle rengaine: elles sont adroites, +insinuantes, dangereuses, c'est connu. Si j'avais un vieil oncle à +succession, je ne les introduirais pas chez lui. On charge parfois ces +bonnes filles de commissions étranges. Mais qu'as-tu à craindre de +celle-ci? Laisse donc dire les sots. Héritage à part, les bonnes soeurs +sont les premières gardes-malades du monde; je t'en souhaite une à ta +dernière tisane. Sur quoi, salut, je suis pressé. + +En effet, sans souci de la gravité médicale, le docteur se lança dans +l'escalier, pendant que Noël tout pensif, le front chargé d'inquiétudes, +regagnait l'appartement de Mme Gerdy. + +Sur le seuil de la chambre de la malade, la religieuse épiait le retour +de l'avocat. + +--Monsieur, fit-elle, monsieur! + +--Vous désirez quelque chose, ma soeur? + +--Monsieur, la bonne m'a dit de m'adresser à vous pour de l'argent, elle +n'en a plus, elle a pris à crédit chez le pharmacien... + +--Excusez-moi, ma soeur, interrompit Noël d'un air vivement contrarié; +excusez-moi, ma soeur, de n'avoir pas prévenu votre demande... je perds +un peu la tête, voyez-vous! + +Et, sortant de son portefeuille un billet de cent francs il le posa sur +la cheminée. + +--Merci! monsieur, dit la soeur, j'inscrirai toutes les dépenses. Nous +faisons toujours comme cela, ajouta-t-elle, c'est plus commode pour les +familles. On est si troublé quand on voit ceux qu'on aime malades! +Ainsi, vous n'avez peut-être pas songé à donner à cette pauvre dame la +douceur des secours de notre sainte religion? À votre place, monsieur, +j'enverrais, sans tarder, chercher un prêtre... + +--Maintenant, ma soeur! Mais voyez donc en quel état elle se trouve! Elle +est morte, hélas! ou autant dire. Vous avez vu qu'elle n'a même pas +entendu ma voix. + +--Peu importe, monsieur, reprit la soeur, vous aurez toujours fait votre +devoir. Elle ne vous a pas répondu, mais savez-vous si elle ne répondra +pas au prêtre? Ah! vous ne connaissez pas toute la puissance des +derniers sacrements. On a vu des agonisants retrouver leur intelligence +et leurs forces pour faire une bonne confession et recevoir le corps +sacré de Notre Seigneur Jésus-Christ. J'entends souvent des familles +dire qu'elles ne veulent pas effrayer leur malade, que la vue du +ministre du Seigneur peut inspirer une terreur qui hâte la fin. C'est +une bien funeste erreur. Le prêtre n'épouvante pas, il rassure l'âme au +seuil du grand passage. Il parle au nom du Dieu des miséricordes qui +vient pour sauver et non pour perdre. Je pourrais vous citer bien des +exemples de mourants qui ont été guéris rien qu'au contact des saintes +huiles. + +La bonne soeur parlait d'un ton morne comme son regard. Le coeur, +évidemment, n'entrait pour rien dans les paroles qu'elle prononçait. +C'était comme une leçon qu'elle débitait. Sans doute elle l'avait +apprise autrefois lorsqu'elle était entrée au couvent. Alors elle +exprimait quelque chose de ce qu'elle éprouvait. Elle traduisait ses +propres impressions. Mais depuis! elle l'avait tant et tant répétée aux +parents de tous ses malades que le sens finissait par lui échapper. Ce +n'était plus désormais qu'une suite de mots banals qu'elle égrenait +comme les dizaines latines de son chapelet. Cela désormais faisait +partie de ses devoirs de garde-malade, comme la préparation de tisanes +et la confection des cataplasmes. + +Noël ne l'écoutait pas, son esprit était bien loin. + +--Votre chère maman, poursuivait la soeur, cette bonne dame que vous +aimez tant, devait tenir à sa religion, voudrez-vous exposer son âme? Si +elle pouvait parler, au milieu de ses cruelles souffrances... + +L'avocat allait répliquer lorsque la domestique lui annonça qu'un +monsieur qui ne voulait pas dire son nom demandait à lui parler pour une +affaire. + +--J'y vais, répondit-il vivement. + +--Que décidez-vous, monsieur? insista la religieuse. + +--Je vous laisse libre, ma soeur, vous ferez ce que vous jugerez +convenable. + +La digne fille commença la leçon du remerciement, mais inutilement. Noël +avait disparu d'un air mécontent et presque aussitôt elle entendit sa +voix dans l'antichambre. Il disait: + +--Enfin, vous voici, monsieur Clergeot; je renonçais presque à vous +voir. + +Ce visiteur qu'attendait l'avocat est un personnage bien connu dans la +rue Saint-Lazare, du côté de la rue de Provence, dans les parages de +Notre-Dame-de-Lorette, et tout le long des boulevards extérieurs, depuis +la chaussée des Martyrs jusqu'au rond-point de l'ancienne barrière de +Clichy. + +M. Clergeot n'est pas plus usurier que le père de M. Jourdain n'était +marchand. Seulement, comme il a beaucoup d'argent et qu'il est fort +obligeant, il en prête à ses amis, et, en récompense de ce service, il +consent à recevoir des intérêts qui peuvent varier entre quinze et cinq +cents pour cent. + +Excellent homme, il affectionne positivement ses pratiques, et sa +probité est généralement appréciée. Jamais il n'a fait saisir un +débiteur; il préfère le poursuivre sans trêve et sans relâche pendant +dix ans et lui arracher bribe à bribe ce qui lui est dû. + +Il doit demeurer vers le haut de la rue de la Victoire. Il n'a pas de +magasin et pourtant il vend de toutes choses vendables et de quelques +autres encore que la loi ne reconnaît pas comme marchandises, toujours +pour être utile au prochain. Parfois il affirme qu'il n'est pas très +riche. C'est possible. Il est fantasque, plus encore qu'avide, et +effroyablement hardi. Facile à la poche quand on lui convient, il ne +prêterait pas cent sous avec Ferrières en garantie à qui n'a pas +l'honneur de lui plaire. Il risque d'ailleurs ses fonds sur les cartes +les plus chanceuses. + +Sa clientèle de prédilection se compose de petites dames, de femmes de +théâtre, d'artistes, et de ces audacieux qui abordent les professions +qui ne valent que par celui qui les exerce, tels que les avocats et les +médecins. + +Il prête aux femmes sur leur beauté présente, aux hommes sur leur talent +à venir. Gages fragiles! Son flair, on doit l'avouer, jouit d'une +réputation énorme. Rarement il s'est trompé. Une jolie fille meublée par +Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, devoir à Clergeot est une +recommandation préférable au plus chaud feuilleton. + +Mme Juliette avait procuré à son amant cette utile et honorable +connaissance. + +Noël, qui savait combien ce digne homme est sensible aux prévenances et +chatouilleux sur l'urbanité, commença par lui offrir un siège et lui +demanda des nouvelles de sa santé. Clergeot donna des détails. La dent +était bonne encore, mais la vue faiblissait. La jambe devenait molle et +l'oreille un peu dure. Le chapitre des doléances épuisé... + +--Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets échoient +aujourd'hui et j'ai diablement besoin d'argent. Nous disons un de dix, +un de sept et un troisième de cinq mille francs; total, vingt-deux mille +francs. + +--Voyons, monsieur Clergeot, répondit Noël, pas de mauvaise +plaisanterie! + +--Plaît-il? fit l'usurier. C'est que je ne plaisante pas du tout! + +--J'aime à croire que si. Il y a précisément aujourd'hui huit jours que +je vous ai écrit pour vous prévenir que je ne serais pas en mesure, et +pour vous demander un renouvellement. + +--J'ai parfaitement reçu votre lettre. + +--Que dites-vous donc, cela étant? + +--Ne vous répondant pas, j'ai supposé que vous comprendriez que je ne +pouvais satisfaire votre demande. J'espérais que vous vous seriez remué +pour trouver la somme. + +Noël laissa échapper un geste d'impatience. + +--Je ne l'ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre parti, je suis +sans le sou. + +--Diable!... Savez-vous que voilà quatre fois déjà que je les +renouvelle, ces billets? + +--Il me semble que les intérêts ont été bien et dûment payés, et à un +taux qui vous permet de ne pas trop regretter le placement. + +Clergeot n'aime pas à entendre parler des intérêts qu'on lui donne. Il +prétend que cela l'humilie. C'est d'un ton sec qu'il répondit: + +--Je ne me plains pas. Je tiens seulement à vous faire remarquer que +vous en prenez par trop à l'aise avec moi. Si j'avais mis votre +signature en circulation, tout serait payé à l'heure qu'il est. + +--Pas davantage. + +--Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, et vous auriez +trouvé le moyen d'éviter les poursuites. Mais vous dites: «Le père +Clergeot est bon enfant.» C'est la vérité. Pourtant, je ne le suis +qu'autant que cela ne me cause pas trop de préjudice. Or, aujourd'hui, +j'ai absolument besoin de mes fonds. Ab-so-lu-ment, ajouta-t-il, +scandant les syllabes. + +L'air décidé du bonhomme parut inquiéter l'avocat. + +--Faut-il vous le répéter? dit-il, je suis complètement à sec, +com-plè-te-ment. + +--Vrai! reprit l'usurier, c'est fâcheux pour vous. Je me vois obligé de +porter mes papiers chez l'huissier. + +--À quoi bon? Jouons cartes sur table, monsieur Clergeot. Tenez-vous à +grossir les revenus de messieurs les huissiers? Non, n'est-ce pas? Quand +vous m'aurez fait beaucoup de frais, cela vous donnera-t-il un centime? +Vous obtiendrez un jugement contre moi. Soit! Après? Songez-vous à me +saisir? Je ne suis pas ici chez moi, le bail est au nom de madame Gerdy. + +--On sait cela. Et quand même, la vente de tout ce qui est ici ne me +couvrirait pas. + +--C'est donc que vous comptez me faire fourrer à Clichy? Mauvaise +spéculation, je vous en préviens; mon état serait perdu, et, plus +d'état, plus d'argent. + +--Bon! s'écria l'honnête prêteur, voilà que vous me chantez des +sottises... Vous appelez cela être franc? À d'autres! Si vous me +supposiez capable de la moitié des méchancetés que vous dites, mon +argent serait là, dans votre tiroir. + +--Erreur! je ne saurais où le prendre, et à moins de le demander à +madame Gerdy, ce que je ne veux pas faire... + +Un petit rire sardonique et des plus crispants, particulier au père +Clergeot, interrompit Noël. + +--Ce n'est pas la peine de frapper à cette porte, dit l'usurier, il y a +longtemps que le sac de maman est vide, et si la chère dame venait à +trépasser--on m'a dit qu'elle est très malade--je ne donnerais pas deux +cents louis de sa succession. + +L'avocat rougit de colère, ses yeux brillèrent; il dissimula pourtant et +protesta avec une certaine vivacité. + +--On sait ce qu'on sait, continua tranquillement Clergeot. Écoutez donc: +avant de risquer ses sous, on s'informe, ce n'est que juste. Les +dernières valeurs de maman ont été lavées en octobre dernier. Ah! la rue +de Provence coûte bon. J'ai établi le devis, il est chez moi. Juliette +est une femme charmante, c'est sûr; elle n'a pas sa pareille, j'en +conviens; mais elle est chère. Elle est même diablement chère! + +Noël enrageait d'entendre ainsi traiter sa Juliette par cet honorable +personnage. Mais que répondre? D'ailleurs on n'est pas parfait, et M. +Clergeot a le défaut de ne pas estimer les femmes, ce qui tient sans +doute à ce que son commerce ne lui en a pas fait rencontrer +d'estimables. Il est charmant avec ses pratiques du beau sexe, prévenant +et même galantin, mais les plus grossières injures seraient moins +révoltantes que sa flétrissante familiarité. + +--Vous avez marché trop rondement, poursuivit-il sans daigner remarquer +le dépit de son client, et je vous l'ai dit dans le temps. Mais bast! +vous êtes fou de cette femme. Jamais vous n'avez su lui rien refuser. +Avec vous, elle n'a pas le loisir de souhaiter qu'elle est servie. +Sottise! Quand une jolie fille désire une chose, il faut la lui laisser +désirer longtemps. De cette façon, elle a l'esprit occupé et ne pense +pas à un tas d'autres bêtises. Quatre bonnes petites envies bien +ménagées doivent durer un an. Vous n'avez pas su soigner votre bonheur. +Je sais bien qu'elle a un diable de regard qui donnerait la colique à un +saint de pierre, mais on se raisonne, saperlotte! Il n'y a pas à Paris +dix femmes entretenues sur ce pied-là. Pensez-vous qu'elle vous en aime +davantage! Point. Dès qu'elle vous saura ruiné, elle vous plantera là +pour reverdir. + +Noël acceptait l'éloquence de son banquier-providence à peu près comme +un homme qui n'a pas de parapluie accepte une averse. + +--Où voulez-vous en venir? dit-il. + +--À ceci: que je ne veux pas renouveler vos billets. Comprenez-vous? À +l'heure qu'il est, en battant ferme le rappel des espèces, vous pouvez +encore mettre en ligne les vingt-deux mille francs en question. Ne +froncez pas le sourcil, vous les trouverez, pour m'empêcher par exemple +de vous faire saisir, non ici, ce qui serait idiot, mais chez votre +petite femme, qui ne serait pas contente du tout, et qui ne vous le +cacherait pas. + +--Mais elle est chez elle et vous n'avez pas le droit... + +--Après! Elle formera opposition, je m'y attends bien, mais elle vous +fera dénicher les fonds. Croyez-moi, parez ce coup-là. Je veux être payé +maintenant. Je ne veux pas vous accorder un délai, parce que d'ici trois +mois vous aurez usé vos dernières ressources. Ne faites donc pas non, +comme cela. Vous êtes dans une de ces situations qu'on prolonge à tout +prix. Vous brûleriez le bois du lit de votre mère mourante pour lui +chauffer les pieds, à cette créature! Où avez-vous pris les dix mille +francs que vous lui avez remis l'autre soir? Qui sait ce que vous allez +tenter pour vous procurer de l'argent? L'idée de la garder quinze jours, +trois jours, un jour de plus peut vous mener loin. Ouvrez l'oeil. Je +connais ce jeu-là, moi. Si vous ne lâchez pas Juliette, vous êtes perdu. +Écoutez un bon conseil, gratis: il vous faudra toujours la quitter, +n'est-ce pas, un peu plus tôt, un peu plus tard? Exécutez-vous +aujourd'hui même... + +Voilà comment il est, ce digne Clergeot, il ne mâche pas la vérité à ses +clients quand ils ne sont pas en mesure. S'ils sont mécontents, tant +pis! sa conscience est en repos. Ce n'est pas lui qui prêterait jamais +les mains à une folie! + +Noël n'en pouvait tolérer davantage; sa mauvaise humeur éclata. + +--En voilà assez! s'écria-t-il d'un ton résolu. Vous agirez, monsieur +Clergeot, à votre guise; dispensez-moi de vos avis, je préfère la prose +de l'huissier. Si j'ai risqué des imprudences, c'est que je puis les +réparer, et de façon à vous surprendre. Oui, monsieur Clergeot, je puis +trouver vingt-deux mille francs, j'en aurais cent mille demain matin, si +bon me semblait; il m'en coûterait juste la peine de les demander. C'est +ce que je ne ferai pas. Mes dépenses, ne vous en déplaise, resteront +secrètes comme elles l'ont été jusqu'ici. Je ne veux pas qu'on puisse +soupçonner ma gêne. Je n'irai pas, par amour pour vous, manquer le but +que je poursuis, le jour même où j'y touche! + +Il se rebiffe, pensa l'usurier; il est moins bas percé que je ne +croyais! + +--Ainsi, continua l'avocat, portez vos chiffons chez l'huissier. Qu'il +poursuive! Mon portier seul le saura. Dans huit jours, je serai cité au +tribunal de commerce et j'y demanderai les vingt-cinq jours de délai que +les juges accordent à tout débiteur gêné. Vingt-cinq et huit, dans tous +les pays du monde, font trente-trois jours. C'est précisément le répit +qui m'est nécessaire. Résumons-nous: acceptez de suite une lettre de +change de vingt-quatre mille francs à six semaines, ou... serviteur, je +suis pressé, passez chez l'huissier. + +--Et dans six semaines, répondit l'usurier, vous serez en mesure +exactement comme aujourd'hui. Et quarante-cinq jours de Juliette, c'est +des louis... + +--Monsieur Clergeot, répliqua Noël, bien avant ce temps ma position aura +changé du tout au tout. Mais je vous l'ai dit, ajouta-t-il en se levant, +mes instants sont comptés... + +--Minute donc, homme de feu! interrompit le doux banquier. Vous dites +vingt-quatre mille francs à quarante-cinq jours? + +--Oui. Cela fait dans les environs de soixante-quinze pour cent. C'est +gracieux. + +--Je ne chicane jamais sur les intérêts, fit M. Clergeot, seulement... + +Il regarda finement Noël tout en se grattant furieusement le menton, +geste qui indiquait chez lui un travail intense du cerveau. + +--Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir sur quoi vous comptez. + +--C'est ce que je ne vous dirai pas. Vous le saurez, comme tout le +monde, avant peu. + +--J'y suis! s'écria M. Clergeot, j'y suis! Vous allez vous marier! +Parbleu! vous avez déniché une héritière. Votre petite Juliette m'avait +dit quelque chose dans ce goût-là ce matin. Ah! vous épousez! Et +est-elle jolie? Peu importe. Elle a le sac, n'est-il pas vrai? Vous ne +la prendriez pas sans cela. Donc, vous entrez en ménage? + +--Je ne dis pas cela. + +--Bien! bien! faites le discret, on entend à demi-mot. Un avis pourtant: +veillez au grain; votre petite femme a un pressentiment de la chose. +Vous avez raison, il ne faut pas chercher d'argent. La moindre démarche +suffirait pour mettre le beau-père sur la piste de votre situation +financière et vous n'auriez pas la fille. Mariez-vous et soyez sage. +Surtout, lâchez Juliette, ou je ne donne pas cent sous de la dot. Ainsi, +c'est convenu, préparez une lettre de change de vingt-quatre mille +francs, je la prendrai lundi en vous rapportant vos billets. + +--Vous ne les avez donc pas sur vous? + +--Non. Et pour être franc, je vous avouerai que, sachant bien que je +ferais chou blanc, je les ai remis hier avec d'autres à mon huissier. +Cependant, dormez tranquille, vous avez ma parole. + +M. Clergeot fit mine de se retirer, mais au moment de sortir il se +retourna brusquement. + +--J'oubliais, dit-il; pendant que vous y serez, faites la lettre de +change de vingt-six mille francs. Votre petite femme m'a demandé +quelques chiffons que je me propose de lui porter demain, de la sorte +ils se trouveront soldés. + +L'avocat essaya de se récrier. Certes, il ne refusait pas de payer, +seulement il tenait à être consulté pour les achats. Il ne pouvait +tolérer qu'on disposât ainsi de sa caisse. + +--Farceur! va, fit l'usurier en haussant les épaules. Voudriez-vous donc +la contrarier pour une misère, cette femme! Elle vous en fera voir bien +d'autres. Comptez qu'elle avalera la dot! Et vous savez, s'il vous faut +quelques avances pour la noce, donnez-moi des assurances; faites-moi +parler au notaire, et nous nous arrangerons. Allons, je file! À lundi, +n'est-ce pas? + +Noël prêta l'oreille pour être bien sûr que l'usurier s'éloignait +décidément. Lorsqu'il entendit son pas traînard dans l'escalier: + +--Canaille! s'écria-t-il, misérable, voleur, vieux fesse-Mathieu! +s'est-il fait assez tirer l'oreille! C'est qu'il était décidé à +poursuivre! Cela m'aurait bien posé dans l'esprit du comte, s'il était +venu à savoir!... Vil usurier! j'ai craint un moment d'être obligé de +tout lui dire!... + +En continuant de pester et de jurer contre son banquier, l'avocat tira +sa montre. + +--Cinq heures et demie, déjà! fit-il. + +Son indécision était très grande. Devait-il aller dîner avec son père? +Pouvait-il quitter madame Gerdy? Le dîner de l'hôtel de Commarin lui +tenait bien au coeur, mais, d'un autre côté, abandonner une mourante... + +--Décidément, murmura-t-il, je ne puis m'absenter. + +Il s'assit devant son bureau et en toute hâte écrivit une lettre +d'excuse à son père. Madame Gerdy, disait-il, pouvait rendre le dernier +soupir d'une minute à l'autre, il tenait à être là pour le recueillir. +Pendant qu'il chargeait sa domestique de remettre ce billet à un +commissionnaire qui le porterait au comte, il parut frappé d'une idée +subite. + +--Et le frère de madame, demanda-t-il, sait-il qu'elle est +dangereusement malade? + +--Je l'ignore, monsieur, répondit la bonne; en tout cas, ce n'est pas +moi qui l'ai prévenu. + +--Comment, malheureuse! en mon absence vous n'avez pas songé à +l'avertir! Courez chez lui bien vite; qu'on le cherche, s'il n'y est +pas; qu'il vienne! + +Plus tranquille désormais, Noël alla s'asseoir dans la chambre de la +malade. La lampe était allumée, et la soeur allait et venait comme chez +elle, remettant tout en place, essuyant, arrangeant. Elle avait un air +de satisfaction qui n'échappa point à Noël. + +--Aurions-nous quelque lueur d'espoir, ma soeur? interrogea-t-il. + +--Peut-être, répondit la religieuse. Monsieur le curé est venu lui-même, +monsieur; votre chère maman ne s'est pas aperçue de sa présence; mais il +reviendra. Ce n'est pas tout: depuis que monsieur le curé est venu, les +sinapismes prennent admirablement, la peau se rubéfie partout; je suis +sûre qu'elle les sent. + +--Dieu vous entende, ma soeur! + +--Oh! je l'ai déjà bien prié, allez! L'important est de ne pas la +laisser seule une minute. Je me suis entendue avec la bonne. Quand le +docteur sera venu, j'irai me coucher, et elle veillera jusqu'à une heure +du matin. Je la relèverai alors... + +--Vous vous reposerez, ma soeur, interrompit Noël d'une voix triste. +C'est moi, qui ne saurais trouver une heure de sommeil, qui passerai la +nuit. + + + + +XIV + + +Pour avoir été repoussé avec perte par le juge d'instruction, harassé +d'une journée d'interrogatoire, le père Tabaret ne se tenait pas pour +battu. Le bonhomme était plus entêté qu'une mule: c'était son défaut ou +sa qualité. + +À l'excès du désespoir auquel il avait succombé dans la galerie succéda +bientôt cette résolution indomptable qui est l'enthousiasme du danger. +Le sentiment du devoir reprenait le dessus. Était-ce donc le moment de +se laisser aller à un lâche découragement, quand il y avait la vie d'un +homme dans chaque minute! L'inaction serait impardonnable. Il avait +poussé un innocent dans l'abîme, à lui de l'en tirer seul, si personne +ne voulait prêter son assistance. + +Le père Tabaret, aussi bien que le juge, succombait de lassitude. En +arrivant au grand air, il s'aperçut qu'il tombait aussi de besoin. Les +émotions de la journée l'avaient empêché de sentir la faim, et depuis la +veille il n'avait pas pris un verre d'eau. Il entra dans un restaurant +du boulevard et se fit servir à dîner. + +À mesure qu'il mangeait, non seulement le courage, mais encore la +confiance, lui revenaient insensiblement. C'était bien, pour lui, le cas +de s'écrier: «Pauvre humanité!» Qui ne sait combien peut changer la +teinte des idées, du commencement à la fin d'un repas, si modeste qu'il +soit! Il s'est trouvé un philosophe pour prouver que l'héroïsme est une +affaire d'estomac. + +Le bonhomme envisageait la situation sous un jour bien moins sombre. +N'avait-il pas du temps devant lui! Que ne fait pas en un mois un habile +homme! Sa pénétration habituelle le trahirait-elle donc? Non, +certainement. Son grand regret était de ne pouvoir faire avertir Albert +que quelqu'un travaillait pour lui. + +Il était tout autre en sortant de table, et c'est d'un pas allègre qu'il +franchit la distance qui le séparait de la rue Saint-Lazare. Neuf heures +sonnaient lorsque son portier lui tira le cordon. + +Il commença par grimper jusqu'au quatrième étage, afin de prendre des +nouvelles de son ancienne amie, de celle qu'il appelait jadis +l'excellente, la digne Mme Gerdy. + +C'est Noël qui vint lui ouvrir, Noël qui sans doute s'était laissé +attendrir par les réminiscences du passé, car il paraissait triste comme +si celle qui agonisait eût été véritablement sa mère. + +Par suite de cette circonstance imprévue, le père Tabaret ne pouvait se +dispenser d'entrer, ne fût-ce que cinq minutes, quelque contrariété +qu'il éprouvât. + +Il sentait fort bien que, se trouvant avec l'avocat, fatalement il +allait être amené à parler de l'affaire Lerouge. Et comment en causer, +sachant tout, comme il le savait bien mieux que son jeune ami lui-même, +sans s'exposer à se trahir? Un seul mot imprudent pouvait révéler le +rôle qu'il jouait dans ces funestes circonstances. Or, c'est surtout aux +yeux de son cher Noël, désormais vicomte de Commarin, qu'il tenait à +rester pur de toute accointance avec la police. + +D'un autre côté, pourtant, il avait soif d'apprendre ce qui avait pu se +passer entre l'avocat et le comte. L'obscurité, sur ce point unique, +irritait sa curiosité. Enfin, comme il n'y avait pas à reculer, il se +promit de surveiller sa langue et de rester sur ses gardes. + +L'avocat introduisit le bonhomme dans la chambre de Mme Gerdy. Son +état, depuis l'après-midi, avait quelque peu changé, sans qu'il fût +possible de dire si c'était un bien ou un mal. Un fait patent, c'est que +l'anéantissement était moins profond. Ses yeux restaient fermés, mais on +pouvait constater quelques clignotements des paupières; elle s'agitait +sur ses oreillers et geignait faiblement. + +--Que dit le docteur? demanda le père Tabaret, de cette voix chuchotante +qu'on prend involontairement dans la chambre d'un malade. + +--Il sort d'ici, répondit Noël; avant peu ce sera fini. + +Le bonhomme s'avança sur la pointe du pied et considéra la mourante avec +une visible émotion. + +--Pauvre femme! murmura-t-il, le bon Dieu lui fait une belle grâce, de +la prendre. Elle souffre peut-être beaucoup, mais que sont ces douleurs +comparées à celle qu'elle endurerait, si elle savait que son fils, son +véritable fils, est en prison accusé d'un assassinat! + +--C'est ce que je me répète, reprit Noël, pour me consoler un peu de la +voir sur ce lit. Car je l'aime toujours, mon vieil ami; pour moi c'est +encore une mère. Vous m'avez entendu la maudire, n'est-il pas vrai? Je +l'ai dans deux circonstances traitée bien durement, j'ai cru la haïr, +mais voilà qu'au moment de la perdre j'oublie tous ses torts pour ne me +souvenir que de ses tendresses. Oui, mieux vaut la mort pour elle. Et +pourtant, non, je ne crois pas, non, je ne puis croire que son fils soit +coupable. + +--Non! n'est-ce pas, vous non plus!... + +Le père Tabaret mit tant de chaleur, une telle vivacité dans cette +exclamation, que Noël le regarda avec une sorte de stupéfaction. Il +sentit le rouge lui monter aux joues et il se hâta de s'expliquer. + +--Je dis: vous non plus, poursuivit-il, parce que moi, grâce à mon +inexpérience peut-être, je suis persuadé de l'innocence de ce jeune +homme. Je ne m'imagine pas du tout un garçon de ce rang méditant et +accomplissant un si lâche attentat. J'ai causé avec beaucoup de +personnes de cette affaire qui fait un bruit d'enfer, tout le monde est +de mon avis. Il a l'opinion pour lui, c'est déjà quelque chose. + +Assise près du lit, assez loin de la lampe pour rester dans l'ombre, la +religieuse tricotait avec fureur des bas destinés aux pauvres. C'était +un travail purement machinal, pendant lequel ordinairement elle priait. +Mais, depuis l'entrée du père Tabaret, elle oubliait, pour écouter, ses +sempiternels orémus. Elle entendait et ne comprenait pas. Sa petite +cervelle travaillait à éclater. Que signifiait cette conversation? +Quelle pouvait être cette femme, et ce jeune homme qui, n'étant pas son +fils, l'appelait «ma mère», et parlait d'un fils véritable accusé d'être +un assassin? Déjà, entre Noël et le docteur, elle avait surpris des +phrases mystérieuses. Dans quelle singulière maison était-elle tombée? +Elle avait un peu peur, et sa conscience était des plus troublées. Ne +péchait-elle pas? Elle promit de s'ouvrir à monsieur le curé lorsqu'il +viendrait. + +--Non, disait Noël, non, monsieur Tabaret, Albert n'a pas l'opinion pour +lui. Nous sommes plus forts que cela en France, vous devez le savoir. +Qu'on arrête un pauvre diable, fort innocent peut-être du crime qu'on +lui impute, volontiers nous le lapiderions. Nous réservons toute notre +pitié pour celui qui, très probablement coupable, arrive à la cour +d'assises. Tant que la justice doute, nous sommes avec elle contre le +prévenu; dès qu'il est avéré qu'un homme est un scélérat, toutes nos +sympathies lui sont acquises... voilà l'opinion. Vous comprenez qu'elle +ne me touche guère. Je la méprise à ce point, que si, comme j'ose +l'espérer encore, Albert n'est pas relâché, c'est moi, entendez-vous, +qui serai son défenseur. Oui, je le disais tantôt à mon père, au comte +de Commarin, je serai son avocat et je le sauverai. + +Volontiers le bonhomme eût sauté au cou de Noël. Il mourait d'envie de +lui dire: «Nous serons deux pour le sauver.» Il se contint. L'avocat, +après un aveu, ne le mépriserait-il pas? Il se promit pourtant de se +dévoiler, si cela devenait nécessaire et si les affaires d'Albert +prenaient une plus fâcheuse tournure. Pour le moment, il se contenta +d'approuver de toutes ses forces son jeune ami. + +--Bravo! mon enfant, fit-il, voilà qui est d'un noble coeur. J'avais +craint de vous voir gâté par les richesses et les grandeurs; réparation +d'honneur. Vous resterez, je le sens, ce que vous étiez dans un rang +plus modeste. Mais, dites-moi, vous avez donc vu le comte votre père? + +Alors seulement Noël sembla remarquer les yeux de la soeur qui, allumés +par la curiosité la plus pressante, brillaient sous ses guimpes, comme +des escarboucles. D'un regard il l'indiqua au bonhomme. + +--Je l'ai vu, répondit-il, et tout est arrangé à ma satisfaction... Je +vous dirai tout, en détail, plus tard, lorsque nous serons plus +tranquilles. Devant ce lit, je rougis presque de mon bonheur... + +Force était au père Tabaret de se contenter de cette réponse et de cette +promesse. + +Voyant qu'il n'apprendrait rien ce soir, il parla de s'aller mettre au +lit, se déclarant rompu par suite de certaines courses qu'il avait été +obligé de faire dans la journée. Noël n'insista pas pour le retenir. Il +attendait, dit-il, le frère de Mme Gerdy, qu'on était allé chercher +plusieurs fois sans le rencontrer. Il était fort embarrassé, +ajouta-t-il, de se trouver en présence de ce frère; il ne savait encore +quelle conduite tenir. Fallait-il lui dire tout? C'était augmenter sa +douleur. D'un autre côté, le silence imposait une comédie difficile. Le +bonhomme fut d'avis que mieux valait se taire, quitte à tout expliquer +plus tard. + +--Quel brave garçon que ce Noël! murmurait le père Tabaret en gagnant le +plus doucement possible son appartement. + +Depuis plus de vingt-quatre heures il était absent de chez lui, et il +s'attendait à une scène formidable de sa gouvernante. + +Manette, effectivement, était hors de ses gonds, ainsi qu'elle le +déclara tout d'abord, et décidée à chercher une autre condition, si +monsieur ne changeait pas de conduite. + +Toute la nuit elle avait été sur pied, dans des transes épouvantables, +prêtant l'oreille aux moindres bruits de l'escalier, s'attendant à +chaque minute à voir rapporter sur un brancard son maître assassiné. Par +un fait exprès, il y avait eu beaucoup de mouvement dans la maison. Elle +avait vu descendre M. Gerdy peu de temps après monsieur, elle l'avait +aperçu remontant deux heures plus tard. Puis il était venu du monde, on +était allé quérir le médecin. De telles émotions la tuaient, sans +compter que son tempérament ne lui permettait pas de supporter des +factions partielles. Ce que Manette oubliait, c'est que cette faction +n'était ni pour son maître ni pour Noël, mais pour un pays à elle, un +des beaux hommes de la garde de Paris, qui lui avait promis le mariage, +et qu'elle avait attendu en vain, le traître! + +Elle éclatait en reproches pendant qu'elle «faisait la couverture» de +monsieur, trop franche, affirmait-elle, pour rien garder sur le coeur et +pour rester bouche close lorsqu'il s'agissait des intérêts de monsieur, +de sa santé et de sa réputation. Monsieur se taisait, n'étant pas en +train d'argumenter; il baissait la tête sous la rafale, faisant le gros +dos à la grêle. Mais dès que Manette eut achevé ses préparatifs, il la +mit à la porte sans façon et donna un double tour à la serrure. + +Il s'agissait pour lui de dresser un nouveau plan de bataille et +d'arrêter des mesures promptes et décisives. Rapidement il analysa sa +situation. S'était-il trompé dans ses investigations? Non. Ses calculs +de probabilités étaient-ils erronés? Non. Il était parti d'un fait +positif, le meurtre, il en avait reconnu les circonstances, ses +prévisions s'étaient réalisées, il devait nécessairement arriver à un +coupable tel qu'il l'avait prédit. Et ce coupable ne pouvait être le +prévenu de M. Daburon. Sa confiance en un axiome judiciaire l'avait +abusé lorsqu'il avait désigné Albert. + +Voilà, pensait-il, où conduisent les opinions reçues et ces absurdes +phrases toutes faites qui sont comme les jalons du chemin des imbéciles. +Livré à mes inspirations, j'aurais creusé plus profondément cette cause, +je ne me serais pas fié au hasard. La formule «Cherche à qui le crime +profite» peut être aussi absurde que juste. Les héritiers d'un homme +assassiné ont en réalité tout le bénéfice du meurtre, tandis que +l'assassin recueille tout au plus la montre et la bourse de la victime. +Trois personnes avaient intérêt à la mort de la veuve Lerouge: Albert, +Mme Gerdy et le comte de Commarin. Il m'est démontré qu'Albert ne +peut être coupable, ce n'est pas Mme Gerdy, que l'annonce inopinée du +crime de La Jonchère tue; reste le comte. Serait-ce lui? Alors; il n'a +pas agi lui-même. Il a payé un misérable, et un misérable de bonne +compagnie, s'il vous plaît, portant fines bottes vernies d'un bon +faiseur et fumant des trabucos avec un bout d'ambre. Ces gredins si bien +mis manquent de nerf ordinairement. Ils filoutent, ils risquent des +faux, ils n'assassinent pas. Admettons pourtant que le comte ait +rencontré un _lapin à poil_[3]. Il aurait tout au plus remplacé un +complice par un autre plus dangereux. Ce serait idiot, et le comte est +un maître homme. Donc il n'est pour rien dans l'affaire. Pour l'acquit +de ma conscience je verrai cependant de ce côté. + +Autre chose: la veuve Lerouge, qui changeait si bien les enfants en +nourrice, pouvait fort bien accepter quantité d'autres commissions +périlleuses. Qui prouve qu'elle n'a point obligé d'autres personnes +ayant aujourd'hui intérêt à s'en défaire? Il y a un secret, je brûle, +mais je ne le tiens pas. Ce dont me voici sûr, c'est qu'elle n'a pas été +assassinée pour empêcher Noël de rentrer dans ses droits. Elle a dû être +supprimée pour quelque cause analogue, par un solide et éprouvé coquin +ayant les mobiles que je soupçonnais à Albert. C'est dans ce sens que je +dois poursuivre. Et avant tout, il me faut la biographie de cette +obligeante veuve, et je l'aurai, car les renseignements demandés à son +lieu de naissance seront probablement au parquet demain. + +Revenant alors à Albert, le père Tabaret pesait les charges qui +s'élevaient contre ce jeune homme et évaluait les chances qui lui +restaient. + +--Au chapitre des chances, murmurait-il, je ne vois que le hasard et +moi, c'est-à-dire zéro pour le moment. Quant aux charges, elles sont +innombrables. Cependant, ne nous montons pas la tête. C'est moi qui les +ai amassées, je sais ce qu'elles valent: à la fois tout et rien. Que +prouvent des indices, si frappants qu'ils soient, en ces circonstances +où on doit se défier même du témoignage de ses sens? Albert est victime +de coïncidences inexplicables, mais un mot peut les expliquer. On en a +vu bien d'autres! C'était pis dans l'affaire de mon petit tailleur. À +cinq heures il achète un couteau qu'il montre à dix de ses amis en +disant: «Voilà pour ma femme, qui est une coquine et qui me trompe avec +mes garçons.» Dans la soirée, les voisins entendent une dispute terrible +entre les époux, des cris, des menaces, des trépignements, des coups, +puis subitement tout se tait. Le lendemain, le tailleur avait disparu de +son domicile et on trouve la femme morte avec ce même couteau enfoncé +jusqu'au manche entre les deux épaules. Eh bien! ce n'était pas le mari +qui l'y avait planté, c'était un amant jaloux. Après cela, que croire? +Albert, il est vrai, ne veut pas donner l'emploi de sa soirée. Cela ne +me regarde pas. La question pour moi n'est pas d'indiquer où il était, +mais de prouver qu'il n'était point à La Jonchère. Peut-être est-ce +Gévrol qui est sur la bonne piste. Je le souhaite du plus profond de mon +coeur. Oui, Dieu veuille qu'il réussisse! Qu'il m'accable après des +quolibets les plus blessants, ma vanité et ma sotte présomption ont bien +mérité ce faible châtiment. Que ne donnerais-je pas pour le savoir en +liberté! La moitié de ma fortune serait un mince sacrifice. Si j'allais +échouer! Si, après avoir fait le mal, je me trouvais impuissant pour le +bien!... + +Le père Tabaret se coucha tout frissonnant de cette dernière pensée. + +Il s'endormit, et il eut un épouvantable cauchemar. + +Perdu dans la foule ignoble, qui, les jours où la société se venge, se +presse sur la place de la Roquette et se fait un spectacle des dernières +convulsions d'un condamné à mort, il assistait à l'exécution d'Albert. +Il apercevait le malheureux, les mains liées derrière le dos, le col de +sa chemise rabattu, gravissant appuyé sur un prêtre les roides degrés de +l'échelle de l'échafaud. Il le voyait debout sur la plate-forme fatale, +promenant son fier regard sur l'assemblée terrifiée. Bientôt les yeux du +condamné rencontraient les siens, et, ses cordes se brisant, il le +désignait, lui, Tabaret, à la foule, en disant d'une voix forte: +«Celui-là est mon assassin!» Aussitôt une clameur immense s'élevait pour +le maudire. Il voulait fuir, mais ses pieds étaient cloués au sol; il +essayait de fermer au moins les yeux, il ne pouvait, une force inconnue +et irrésistible le contraignait à regarder. Puis Albert s'écriait +encore: «Je suis innocent, le coupable est...!» Il prononçait un nom, la +foule répétait ce nom, et il ne l'entendait pas, il lui était impossible +de le retenir. Enfin la tête du condamné tombait... + +Le bonhomme poussa un grand cri et s'éveilla trempé d'une sueur glacée. +Il lui fallut un peu de temps pour se convaincre que rien n'était réel +de ce qu'il venait de voir et d'entendre, et qu'il se trouvait bien chez +lui, dans son lit. Ce n'était qu'un rêve! Mais les rêves, parfois, sont, +dit-on, des avertissements du Ciel. Son imagination était à ce point +frappée, qu'il fit des efforts inouïs pour se rappeler le nom du +coupable prononcé par Albert. N'y parvenant pas, il se leva et ralluma +sa bougie; l'obscurité lui faisait peur, la nuit se peuplait de +fantômes. Il n'était plus pour lui question de sommeil. Obsédé par ses +inquiétudes, il s'accablait des plus fortes injures et se reprochait +amèrement des occupations qui jusqu'alors avaient fait ses délices. +Pauvre humanité! + +Il était fou à lier évidemment le jour où il s'était mis en tête d'aller +chercher de l'ouvrage rue de Jérusalem. Belle et noble besogne, en +vérité, pour un homme de son âge, bon bourgeois de Paris, riche et +estimé de tous! Et dire qu'il avait été fier de ses exploits, qu'il +s'était glorifié de sa subtilité, qu'il avait vanté la finesse de son +flair, qu'il tirait vanité de ce sobriquet ridicule de Tirauclair! Vieil +idiot! qu'avait-il à gagner à ce métier de chien de chasse? Tous les +désagréments du monde et le mépris de ses amis, sans compter le danger +de contribuer à la condamnation d'un innocent. Comment n'avait-il pas +été guéri par l'affaire du petit tailleur? + +Récapitulant les petites satisfactions obtenues dans le passé et les +comparant aux angoisses actuelles, il se jurait qu'on ne l'y prendrait +plus. Albert sauvé, il chercherait des distractions moins périlleuses et +plus généralement appréciées. Il romprait des relations dont il +rougissait, et, ma foi! la police et la justice s'arrangeraient sans +lui. + +Enfin, le jour qu'il attendait avec une fébrile impatience parut. + +Pour user le temps, il s'habilla lentement, avec beaucoup de soin, +s'efforçant d'occuper son esprit à des détails matériels, cherchant à se +tromper sur l'heure, regardant vingt fois si sa pendule n'était pas +arrêtée. + +Malgré toutes ces lenteurs, il n'était pas huit heures lorsqu'il se fit +annoncer chez le juge, le priant d'excuser en faveur de la gravité des +motifs une visite trop matinale pour n'être pas indiscrète. + +Les excuses étaient superflues. On ne dérangeait pas M. Daburon à huit +heures du matin. Déjà il était à la besogne. Il reçut avec sa +bienveillance habituelle le vieux volontaire de la police, et même le +plaisanta un peu de son exaltation de la veille. Qui donc lui aurait cru +les nerfs si sensibles? Sans doute la nuit avait porté conseil. Était-il +revenu à des idées plus saines, ou bien avait-il mis la main sur le vrai +coupable? + +Ce ton léger, chez un magistrat qu'on accusait d'être grave jusqu'à la +tristesse, navra le bonhomme. Ce persiflage ne cachait-il pas un parti +pris de négliger tout ce qu'il pourrait dire? Il le crut, et c'est sans +la moindre illusion qu'il commença son plaidoyer. + +Il y mit plus de calme, cette fois, mais aussi toute l'énergie d'une +conviction réfléchie. Il s'était adressé au coeur, il parla à la raison. +Mais, bien que le doute soit essentiellement contagieux, il ne réussit +ni à ébranler ni à entamer le juge. Ses plus forts arguments +s'émoussaient contre une conviction absolue comme des boulettes de mie +de pain sur une cuirasse. Et il n'y avait à cela rien de surprenant. + +Le père Tabaret n'avait pour s'appuyer qu'une théorie subtile, des mots. +M. Daburon possédait des témoignages palpables, des faits. Et telle +était cette cause, que toutes les raisons invoquées par le bonhomme pour +justifier Albert pouvaient se retourner contre lui et affirmer sa +culpabilité. + +Un échec chez le juge entrait trop dans les prévisions du père Tabaret +pour qu'il en parût inquiet ou découragé. + +Il déclara que pour le moment il n'insisterait pas davantage; il avait +pleine confiance dans les lumières et dans l'impartialité de monsieur le +juge d'instruction; il lui suffisait de l'avoir mis en garde contre des +présomptions que lui-même, malheureusement, avait pris à tâche +d'inspirer. + +Il allait, ajouta-t-il, s'occuper de recueillir de nouveaux indices. On +n'était qu'au début de l'instruction et on ignorait bien des choses, +jusqu'au passé de la veuve Lerouge. Que de faits pouvaient se révéler! +Savait-on quel témoignage apporterait l'homme aux boucles d'oreilles +poursuivi par Gévrol? Tout en enrageant au fond, et en mourant d'envie +d'injurier et de battre celui qu'intérieurement il qualifiait de +«magistrat inepte», le père Tabaret se faisait humble et doux. C'est +qu'il voulait rester au courant des démarches de l'instruction et être +informé du résultat des interrogatoires à venir. Enfin, il termina en +demandant la grâce de communiquer avec Albert; il pensait que ses +services avaient pu mériter cette faveur insigne. Il souhaitait +l'entretenir sans témoins dix minutes seulement. + +M. Daburon rejeta cette prière. Il déclara que pour le moment le prévenu +continuerait à rester au secret le plus absolu. + +En manière de consolation, il ajouta que dans trois ou quatre jours +peut-être il serait possible de revenir sur cette décision, les motifs +qui la déterminaient n'existant plus. + +--Votre refus m'est cruel, monsieur, dit le père Tabaret, cependant je +le comprends et je m'incline. + +Ce fut sa seule plainte, et presque aussitôt il se retira, craignant de +ne plus rester maître de son irritation. + +Il sentait qu'outre l'immense bonheur de sauver un innocent compromis +par son imprudence, il éprouverait une jouissance indicible à se venger +de l'entêtement du juge. + +--Trois ou quatre jours, murmurait-il, c'est-à-dire trois ou quatre +siècles pour l'infortuné qui est en prison. Il en parle bien à l'aise, +le cher magistrat! Il faut que d'ici là j'aie fait éclater la vérité. + +Oui, trois ou quatre jours, M. Daburon n'en demandait pas davantage pour +arracher un aveu à Albert, ou tout au moins pour le forcer à se départir +de son système. + +Le malheur de la prévention était de ne pouvoir produire aucun témoin +ayant aperçu le prévenu dans la soirée du Mardi gras. + +Une seule déposition en ce sens devait avoir une importance si capitale, +que M. Daburon, dès que le père Tabaret l'eut laissé libre, tourna tous +ses efforts de ce côté. + +Il pouvait espérer beaucoup encore; on était seulement au samedi, le +jour du meurtre était assez remarquable pour préciser les souvenirs, et +on n'avait pas eu le temps de procéder à une enquête en règle. + +Cinq des plus habiles limiers de la brigade de sûreté furent dirigés sur +Bougival, munis de cartes photographiées d'Albert. Ils devaient battre +tout le pays entre Rueil et La Jonchère, chercher, s'informer, +interroger, se livrer aux plus exactes et aux plus minutieuses +investigations. Les photographies facilitaient singulièrement leur +tâche. Ils avaient ordre de les montrer partout et à tous et même d'en +laisser une douzaine dans le pays, puisqu'on en possédait une assez +grande quantité. Il était impossible que par une soirée où il y a tant +de monde dehors, personne n'eût rencontré l'original du portrait, soit à +la gare de Rueil, soit enfin sur un des chemins qui conduisent à La +Jonchère, la grande route et le sentier du bord de l'eau. + +Ces dispositions arrêtées, le juge d'instruction se rendit au Palais et +envoya chercher son prévenu. + +Déjà, dans la matinée, il avait reçu un rapport l'informant, heure par +heure, des faits, gestes et dires du prisonnier habilement espionné. +Rien en lui, déclarait le compte rendu, ne décelait le coupable. Il +avait paru fort triste, mais non accablé. Il n'avait point crié, ni +menacé, ni maudit la justice, ni même parlé d'erreur fatale. Après avoir +mangé légèrement, il s'était approché de la fenêtre de sa cellule et y +était resté appuyé plus d'une grande heure. Ensuite il s'était couché et +avait paru dormir paisiblement. + +Quelle organisation de fer! pensa M. Daburon, quand le prévenu entra +dans son cabinet. + +C'est qu'Albert n'avait plus rien du malheureux qui la veille, étourdi +par la multiplicité des charges, surpris par la rapidité des coups, se +débattait sous le regard du juge d'instruction et semblait près de +défaillir. Innocent ou coupable, son parti était pris. Sa physionomie ne +laissait aucun doute à cet égard. Ses yeux exprimaient bien cette +résolution froide d'un sacrifice librement consenti, et une certaine +hauteur qu'on pouvait prendre pour du dédain, mais qu'expliquait un +généreux ressentiment de l'injure. En lui on retrouvait l'homme sûr de +lui que le malheur fait chanceler, mais qu'il ne renverse pas. + +À cette contenance, le juge comprit qu'il devait changer ses batteries. +Il reconnaissait une de ces natures que l'attaque provoque à la +résistance et que la menace affermit. Renonçant à l'effrayer, il essaya +de l'attendrir. C'est une tactique banale, mais qui réussit toujours, +comme au théâtre certains effets larmoyants. Le coupable qui a bandé son +énergie pour soutenir le choc de l'intimidation se trouve sans force +contre les patelinages d'une indulgence d'autant plus grande qu'elle est +moins sincère. Or, l'attendrissement était le triomphe de M. Daburon. +Que d'aveux il avait su soutirer avec quelques pleurs! Pas un comme lui +ne savait pincer ces vieilles cordes qui vibrent encore dans les coeurs +les plus pourris: l'honneur, l'amour, la famille. + +Pour Albert, il devint doux et bienveillant, tout ému de la compassion +la plus vive. Infortuné! combien il devait souffrir, lui dont la vie +entière avait été comme un long enchantement! Que de ruines tout à coup +autour de lui! Qui donc aurait pu prévoir cela, autrefois, lorsqu'il +était l'espérance unique d'une opulente et illustre maison? Évoquant le +passé, le juge s'arrêtait à ces réminiscences si touchantes de la +première jeunesse et remuait les cendres de toutes les affections +éteintes. Usant et abusant de ce qu'il savait de la vie du prévenu, il +le martyrisait par les plus douloureuses allusions à Claire. Comment +s'obstinait-il à porter seul son immense infortune; n'avait-il donc en +ce monde une personne qui s'estimerait heureuse de l'adoucir? Pourquoi +ce silence farouche? Ne devait-il pas se hâter de rassurer celle dont la +vie était suspendue à la sienne? Que fallait-il pour cela? Un mot. Alors +il serait, sinon libre, du moins rendu au monde, la prison deviendrait +un séjour habitable, plus de secret, ses amis le visiteraient, il +recevrait qui bon lui semblerait. + +Ce n'était plus le juge qui parlait, c'était un père qui pour son enfant +garde quand même au fond de son coeur des trésors d'indulgence. + +M. Daburon fit plus encore. Il voulut, pour un moment, se supposer à la +place d'Albert. Qu'aurait-il fait après la terrible révélation? C'est à +peine s'il osait s'interroger. Il comprenait le meurtre de la veuve +Lerouge, il se l'expliquait, il l'excusait presque. Autre traquenard. +C'était un de ces crimes que la société peut, sinon oublier, du moins +pardonner jusqu'à un certain point, parce que le mobile n'a rien de +honteux. Quel tribunal ne trouverait des circonstances pour une heure de +délire si compréhensible? Puis, le premier, le plus grand coupable +n'était-il pas le comte de Commarin? N'était-ce pas lui dont la folie +avait préparé ce terrible dénouement? Son fils était victime de la +fatalité, et il fallait surtout le plaindre. + +Sur ce texte, M. Daburon parla longtemps, cherchant les choses les plus +propres, selon lui, à amollir le coeur endurci d'un assassin. Et toujours +la conclusion était qu'il serait sage d'avouer. Mais il prodigua sa +rhétorique absolument comme le père Tabaret avait prodigué la sienne, en +pure perte. Albert ne paraissait aucunement touché; ses réponses étaient +d'un laconisme extrême. Il commença et finit de même que la première +fois en protestant de son innocence. + +Une épreuve qu'on a vue souvent donner des résultats restait à tenter. + +Dans cette même journée du samedi, Albert fut mis en présence du cadavre +de la veuve Lerouge. Il parut impressionné par ce lugubre spectacle, +mais non plus que le premier venu forcé de contempler la victime d'un +assassinat quatre jours après le crime. Un des assistants ayant dit: + +--Ah! si elle pouvait parler! + +Il répondit: + +--Ce serait un grand bonheur pour moi. Depuis le matin, M. Daburon +n'avait pas obtenu le moindre avantage. Il en était à s'avouer +l'insuccès de sa comédie, et voilà que cette dernière tentative +échouait. L'impassible résignation du prévenu mit le comble à +l'exaspération de cet homme si sûr de son fait. Son dépit fut visible +pour tous, lorsque, quittant subitement son patelinage, il donna +durement l'ordre de reconduire le prévenu en prison. + +--Je saurai bien le contraindre à avouer! grondait-il entre ses dents. + +Peut-être regrettait-il ces gentils instruments d'instruction du moyen +âge, qui faisaient dire au prévenu tout ce qu'on voulait. Jamais, +pensait-il, on n'avait rencontré de coupable de cette trempe. Que +pouvait-il raisonnablement attendre de son système de dénégation à +outrance? Cette obstination, absurde en présence de preuves acquises, +agaçait le juge jusqu'à la fureur. Albert confessant son crime l'aurait +trouvé disposé à la commisération; le niant, il se heurtait à un +implacable ennemi. + +C'est que la fausseté de la situation dominait et aveuglait ce magistrat +si naturellement bon et généreux. Après avoir souhaité Albert innocent, +il le voulait absolument coupable à cette heure. Et cela pour cent +raisons qu'il était impuissant à analyser. Il se souvenait trop d'avoir +eu le vicomte de Commarin comme rival et d'avoir failli l'assassiner. Ne +s'était-il pas repenti jusqu'au remords d'avoir signé le mandat +d'arrestation et d'être resté chargé de l'instruction? +L'incompréhensible revirement de Tabaret était encore un grief. + +Tous ces motifs réunis inspiraient à M. Daburon une animosité fiévreuse +et le poussaient dans la voie où il s'était engagé. Désormais c'était +moins la preuve de la culpabilité d'Albert qu'il poursuivait que la +justification de sa conduite à lui, juge. L'affaire s'envenimait comme +une question personnelle. + +En effet, le prévenu innocent, il devenait inexcusable à ses propres +yeux. Et à mesure qu'il se faisait des reproches plus vifs, et que +grandissait le sentiment de ses torts, il était plus disposé à tout +tenter pour convaincre cet ancien rival, à abuser même de son pouvoir. +La logique des événements l'entraînait. Il semblait que son honneur même +fût en jeu, et il déployait une activité passionnée qu'on ne lui avait +jamais vue pour aucune autre instruction. + +Toute la journée du dimanche, M. Daburon la passa à écouter les rapports +des agents à Bougival. + +Ils s'étaient donnés, affirmaient-ils, beaucoup de mal; pourtant, ils ne +rapportaient aucun renseignement nouveau. + +Ils avaient bien ouï parler d'une femme qui prétendait, disait-on, avoir +vu l'assassin sortir de chez la veuve Lerouge; mais cette femme, +personne n'avait pu la leur désigner positivement ni leur dire son nom. + +Mais tous croyaient de leur devoir d'apprendre au juge qu'une enquête se +poursuivait en même temps que la leur. Elle était dirigée par le père +Tabaret, qui parcourait le pays en tous sens dans un cabriolet attelé +d'un cheval très rapide. Il avait dû agir avec une furieuse promptitude, +car partout où ils s'étaient présentés on l'avait déjà vu. Il paraissait +avoir sous ses ordres une douzaine d'hommes dont quatre au moins +appartenaient pour sûr à la rue de Jérusalem. Tous les agents l'avaient +rencontré, et il avait parlé à tous. À l'un il avait dit: + +--Comment diable montrez-vous ainsi cette photographie? Dans quatre +jours vous allez être accablé de témoins qui, pour gagner trois francs, +vous dépeindront à qui mieux mieux votre portrait. + +Il avait appelé un autre agent sur la grand-route et s'était moqué de +lui. + +--Vous êtes naïf! lui avait-il crié, de chercher un homme qui se cache +sur le chemin de tout le monde: regardez donc à côté, et vous trouverez. + +Enfin, il en avait accosté deux qui se trouvaient ensemble dans un café +de Bougival et il les avait pris à part. + +--Je le tiens, leur avait-il dit. Le gars est fin, il est venu par +Chatou. Trois personnes l'ont vu, deux facteurs du chemin de fer et une +troisième personne dont le témoignage sera décisif, car elle lui a +parlé. Il fumait. + +M. Daburon entra dans une telle colère contre le père Tabaret que, +sur-le-champ, il partit pour Bougival, bien décidé à ramener à Paris le +trop zélé bonhomme, se réservant, en outre, de lui faire plus tard +donner sur les doigts par qui de droit. Ce voyage fut inutile. Tabaret, +le cabriolet, le cheval rapide et les douze hommes avaient disparu ou du +moins furent introuvables. + +En rentrant chez lui, très fatigué et aussi mécontent que possible, le +juge d'instruction trouva cette dépêche du chef de la brigade de sûreté; +elle disait beaucoup en peu de mots: + +_Rouen, dimanche._ + +_L'homme est trouvé. Ce soir, partons pour Paris. Témoignage précieux._ +_Gévrol_ + + + + +XV + + +Le lundi matin, dès neuf heures, M. Daburon se disposait à partir pour +le Palais, où il comptait trouver Gévrol et son homme et peut-être le +père Tabaret. + +Ses préparatifs étaient presque terminés lorsque son domestique vint le +prévenir qu'une jeune dame, accompagnée d'une femme plus âgée, demandait +à lui parler. + +Elle n'avait pas voulu donner son nom, disant qu'elle ne le déclinerait +que si cela était absolument indispensable pour être reçue. + +--Faites entrer, répondit le juge. + +Il pensait que ce devait être quelque parente de l'un des prévenus dont +il instruisait l'affaire lorsque était arrivé le crime de La Jonchère. +Il se promettait d'expédier bien vite l'importune. Il était debout +devant sa cheminée et cherchait une adresse dans une coupe précieuse +remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, un +froufrou d'une robe de soie glissant le long de l'huisserie, il ne prit +pas la peine de se déranger et ne daigna même pas tourner la tête. Il se +contenta de jeter dans la glace un regard indifférent. Mais aussitôt il +recula avec un mouvement d'effroi, comme s'il eût entrevu un fantôme. +Dans son trouble, il lâcha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre +du foyer où elle se brisa en mille morceaux. + +--Claire! balbutia-t-il. Claire!... + +Et, comme s'il eût craint également, et d'être le jouet d'une illusion, +et de voir celle dont il prononçait le nom, il se retourna lentement. + +C'était bien Mlle d'Arlange. + +Cette jeune fille si fière et si farouche à la fois avait pu s'enhardir +jusqu'à venir chez lui, seule ou autant dire, car sa gouvernante, +qu'elle laissait dans l'antichambre, ne pouvait compter. Elle obéissait +à un sentiment bien puissant, puisqu'il lui faisait oublier sa timidité +habituelle. + +Jamais, même en ce temps où la voir était son bonheur, elle ne lui avait +paru plus sublime. Sa beauté, voilée d'ordinaire par une douce +mélancolie, rayonnait et resplendissait. Ses traits avaient une +animation qu'il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus plus +brillants par des larmes récentes mal essuyées encore, éclatait la plus +généreuse résolution. On sentait qu'elle avait la conscience d'accomplir +un grand devoir et qu'elle le remplissait noblement, sinon avec joie, du +moins avec cette simplicité qui à elle seule est de l'héroïsme. + +Elle s'avança calme et digne, et tendit sa main au magistrat selon cette +mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si gracieuse. + +--Nous sommes toujours amis, n'est-ce pas? dit-elle avec un triste +sourire. + +Le magistrat n'osa pas prendre cette main qu'on lui tendait dégantée. +C'est à peine s'il l'effleura du bout de ses doigts comme s'il eût +craint une commotion trop forte. + +--Oui, répondit-il à peine distinctement; je vous suis toujours dévoué. +Mlle d'Arlange s'assit dans la vaste bergère où deux nuits auparavant +le père Tabaret combinait l'arrestation d'Albert. + +M. Daburon demeura debout, appuyé contre la haute tablette de son +bureau. + +--Vous savez pourquoi je viens? interrogea la jeune fille. + +De la tête il fit signe que oui. + +Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s'il saurait +résister aux supplications d'une telle bouche. Qu'allait-elle vouloir de +lui? que pouvait-il lui refuser? Ah! s'il avait prévu!... Il ne revenait +pas de sa surprise. + +--Je ne sais cette horrible histoire que d'hier, poursuivit Claire; on +avait jugé prudent de me la cacher, et sans ma dévouée Schmidt, +j'ignorerais tout encore. Quelle nuit j'ai passée! D'abord j'ai été +épouvantée, mais lorsqu'on m'a dit que tout dépendait de vous, mes +terreurs ont été dissipées. C'est pour moi, n'est-ce pas, que vous vous +êtes chargé de cette affaire? Oh! vous êtes bon, je le sais. Comment +pourrai-je jamais vous exprimer toute ma reconnaissance... + +Quelle humiliation pour l'honnête magistrat que ce remerciement si plein +d'effusion! Oui, il avait au début pensé à Mlle d'Arlange, mais +depuis!... Il baissa la tête pour éviter ce beau regard de Claire, si +candide et si hardi. + +--Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n'ai pas les +droits que vous croyez à votre gratitude. + +Claire avait été tout d'abord trop troublée elle-même pour remarquer +l'agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix attira son +attention; seulement elle ne pouvait en soupçonner la cause. Elle pensa +que sa présence réveillait les plus douloureux souvenirs; que sans doute +il l'aimait encore et qu'il souffrait. Cette idée l'affligea et la +rendit honteuse. + +--Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous bénir quand même. Qui sait +si j'aurais pu prendre sur moi d'aller voir un autre juge, de parler à +un inconnu? Puis, quel compte, cet autre ne me connaissant pas, +aurait-il tenu de mes paroles? Tandis que vous, si généreux, vous allez +me rassurer, me dire par quel affreux malentendu il a été arrêté comme +un malfaiteur et mis en prison. + +--Hélas! soupira le magistrat si bas que Claire l'entendit à peine et ne +comprit pas le sens terrible de cette exclamation. + +--Avec vous, continua-t-elle, je n'ai pas peur. Vous êtes mon ami, vous +me l'avez dit. Vous ne repousserez pas ma prière. Rendez-lui la liberté +bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi on l'accuse, mais je vous +jure qu'il est innocent. + +Claire parlait en personne sûre de soi, qui ne voit nul obstacle au +désir tout simple et tout naturel qu'elle exprime. Une assurance +formelle, donnée par elle, devait suffire amplement. D'un mot, M. +Daburon allait tout réparer. Le juge se taisait. Il admirait cette +sainte ignorance de toute chose, cette confiance naïve et candide qui ne +doute de rien. Elle avait commencé par le blesser, sans le savoir, il +est vrai; il ne s'en souvenait plus. + +Il était vraiment honnête entre tous, bon entre les meilleurs, et la +preuve, c'est qu'au moment de dévoiler la fatale réalité il frissonnait. +Il hésitait à prononcer les paroles dont le souffle pareil à un +tourbillon allait renverser le fragile édifice du bonheur de cette jeune +fille. Lui humilié, lui dédaigné, il allait avoir sa revanche et il +n'éprouvait pas le plus léger tressaillement d'une honteuse mais trop +explicable satisfaction. + +--Et si je vous disais, mademoiselle, commença-t-il, que monsieur Albert +n'est pas innocent! + +Elle se leva à demi, protestant du geste. Il poursuivit: + +--Si je vous disais qu'il est coupable!... + +--Oh! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas! + +--Je le pense, mademoiselle, prononça le magistrat d'une voix triste, et +j'ajouterai que j'en ai la certitude morale. + +Claire regardait le juge d'instruction d'un air de stupeur profonde. +Était-ce bien lui qui parlait ainsi? Entendait-elle bien? +Comprenait-elle? Certes, elle en doutait. Répondait-il sérieusement? Ne +l'abusait-il pas par un jeu indigne et cruel? Elle se le demandait avec +une sorte d'égarement, car tout lui paraissait possible, probable, +plutôt que ce qu'il disait. + +Lui, n'osant lever les yeux, continuait d'un ton qui exprimait la plus +sincère pitié: + +--Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment. +Pourtant, j'aurai le désolant courage de vous dire la vérité, et vous +celui de l'entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la bouche +d'un ami. Rassemblez donc toute votre énergie, affermissez votre âme si +noble contre le plus horrible malheur. Non, il n'y a pas de malentendu; +non, la justice ne se trompe pas. Monsieur le vicomte de Commarin est +accusé d'un assassinat, et tout, m'entendez-vous, tout prouve qu'il l'a +commis. + +Comme un médecin qui verse goutte à goutte un breuvage dangereux, M. +Daburon avait prononcé lentement, mot à mot, cette dernière phrase. Il +épiait de l'oeil les conséquences, prêt à s'arrêter si l'effet en était +trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune fille craintive à +l'excès, d'une sensibilité presque maladive, pût écouter sans faiblir +une pareille révélation. Il s'attendait à une explosion de désespoir, à +des larmes, à des cris déchirants. Peut-être s'évanouirait-elle, et il +se tenait prêt à appeler la bonne Schmidt. + +Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable +d'énergie et de vaillance. La flamme de l'indignation empourprait sa +joue et avait séché ses larmes. + +--C'est faux! s'écria-t-elle, et ceux qui disent cela ont menti. Il ne +peut pas... non, il ne peut pas être un assassin. Il serait là, +monsieur, et lui-même il me dirait: «C'est vrai!» que je refuserais de +le croire, je crierais encore: «C'est faux!...» + +--Il n'a pas encore avoué, continua le juge, mais il avouera. Et quand +même!... Il y a plus de preuves qu'il n'en faut pour le faire condamner. +Les charges qui s'élèvent contre lui sont aussi impossibles à nier que +le jour qui nous éclaire... + +--Eh bien! moi, interrompit Mlle d'Arlange d'une voix où vibrait +toute son âme, je vous affirme, je vous répète que la justice se trompe. +Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dénégation du juge, oui, +il est innocent. J'en serais sûre et je le proclamerais alors même que +toute la terre se lèverait pour l'accuser avec vous. Ne voyez-vous donc +pas que je le connais mieux qu'il ne peut se connaître lui-même, que ma +foi en lui est absolue comme celle que j'ai en Dieu, que je douterais de +moi avant de douter de lui!... + +Le juge d'instruction essaya timidement une objection. Claire lui coupa +la parole. + +--Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre j'oublie +que je suis une jeune fille, et que ce n'est pas à ma mère que je parle, +mais à un homme? Pour lui je le ferai. Il y a quatre ans, monsieur, que +nous nous aimons et que nous nous le sommes dit. Depuis ce temps, je ne +lui ai pas dissimulé une seule de mes pensées, il ne m'a pas caché une +des siennes. Depuis quatre ans, nous n'avons pas eu l'un pour l'autre de +secret; il vivait en moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire +combien il est digne d'être aimé. Seule, je sais tout ce qu'il y a de +grandeur d'âme, de noblesse de pensée, de générosité de sentiments en +celui que vous faites si facilement un assassin. Et je l'ai vu bien +malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il est +comme moi, seul en ce monde; son père ne l'a jamais aimé. Appuyés l'un +sur l'autre, nous avons traversé de tristes jours. Et c'est à cette +heure que nos épreuves finissent qu'il serait devenu criminel! Pourquoi, +dites-le-moi, pourquoi? + +--Ni le nom ni la fortune du comte de Commarin ne lui appartenaient, +mademoiselle, et il l'a su tout à coup. Seule, une vieille femme pouvait +le dire. Pour garder sa situation, il l'a tuée. + +--Quelle infamie! s'écria la jeune fille, quelle calomnie honteuse et +maladroite! Je la sais, monsieur, cette histoire de grandeur écroulée; +lui-même est venu me l'apprendre. C'est vrai, depuis trois jours ce +malheur l'accablait. Mais, s'il était consterné, c'était pour moi bien +plus que pour lui. Il se désolait en pensant que peut-être je serais +affligée quand il m'avouerait qu'il ne pouvait plus me donner tout ce +que rêvait son amour. Moi affligée! Eh! que me font ce grand nom et +cette fortune immense! Je leur ai dû le seul malheur que je connaisse. +Est-ce donc pour cela que je l'aime! Voilà ce que j'ai répondu. Et lui, +si triste, il a aussitôt recouvré sa gaieté. Il m'a remerciée disant: +«Vous m'aimez, le reste n'est plus rien.» Je lui ai fait alors une +querelle pour avoir douté de moi. Et après cela il serait allé +assassiner lâchement une vieille femme! Vous n'oseriez le répéter. + +Mlle d'Arlange s'arrêta, un sourire de victoire sur les lèvres. Il +signifiait, ce sourire: «Enfin, je l'emporte, vous êtes vaincu; à tout +ce que je viens de vous dire, que répondre?» + +Le juge d'instruction ne laissa pas longtemps cette riante illusion à la +malheureuse enfant. Il ne s'apercevait pas de ce que son insistance +avait de cruel et de choquant. Toujours la même idée! Persuader Claire, +c'était justifier sa conduite! + +--Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges peuvent +faire chanceler la raison d'un honnête homme. C'est à l'instant où une +chose nous échappe que nous comprenons bien l'immensité de sa perte. +Dieu me préserve de douter de ce que vous me dites! mais +représentez-vous la grandeur de la catastrophe qui frappait monsieur de +Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il n'a pas été pris du +désespoir, et à quelles extrémités il l'a conduit! Il peut avoir eu une +heure d'égarement et agir sans la conscience de son action... Peut-être +est-ce ainsi qu'il faut expliquer le crime. + +Le visage de Mlle d'Arlange se couvrit d'une pâleur mortelle et +exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute +effleurait enfin ses nobles et pures croyances. + +--Il aurait donc été fou! murmura-t-elle. + +--Peut-être, répondit le juge, et cependant les circonstances du crime +dénotent une savante préméditation. Croyez-moi donc, mademoiselle, +doutez. Attendez en priant l'issue de cette affreuse affaire. Écoutez ma +voix, c'est celle d'un ami. Jadis vous avez eu en moi la confiance +qu'une fille accorde à son père, vous me l'avez dit: ne repoussez pas +mes conseils. Gardez le silence, attendez. Cachez à tous votre légitime +douleur, vous pourriez plus tard vous repentir de l'avoir laissée +éclater. Jeune, sans expérience, sans guide, sans mère, hélas! vous avez +mal placé vos premières affections... + +--Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah! ajouta-t-elle, vous parlez +comme le monde, ce monde prudent et égoïste que je méprise et que je +hais. + +--Pauvre enfant! continua M. Daburon, impitoyable avec sa compassion, +malheureuse jeune fille! Voici votre première déception. On n'en saurait +imaginer de plus terrible; peu de femmes sauraient l'accepter. Mais vous +êtes jeune, vous êtes vaillante, votre vie ne sera point brisée. Plus +tard, vous aurez horreur du crime. Il n'est pas, je le sais par +moi-même, de blessure que le temps ne cicatrise... + +Claire avait beau prêter toute son attention aux paroles du juge, elles +arrivaient à son esprit comme un bruit confus, et le sens lui en +échappait. + +--Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle; quel conseil me +donnez-vous donc? + +--Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon affection +pour vous, mademoiselle. Je vous parle en frère tendre et dévoué. Je +vous dis: courage, Claire, résignez-vous au plus douloureux, au plus +immense sacrifice que puisse exiger l'honneur d'une jeune fille. +Pleurez, oui, pleurez votre amour profané, mais renoncez-y. Priez Dieu +qu'Il vous envoie l'oubli. Celui que vous avez aimé n'est plus digne de +vous. + +Le juge s'arrêta un peu effrayé. Mlle d'Arlange était devenue livide. + +Mais, si le corps ployait, l'âme tenait bon encore. + +--Vous disiez tout à l'heure, murmura-t-elle, qu'il n'a pu commettre ce +forfait que dans un moment d'égarement, dans un accès de folie... + +--Oui, cela est admissible. + +--Mais alors, monsieur, n'ayant su ce qu'il faisait, il ne serait pas +coupable. + +Le juge d'instruction oublia certaine question inquiétante qu'il se +posait un matin, dans son lit, après sa maladie. + +--Ni la justice ni la société, mademoiselle, répondit-il, ne peuvent +apprécier cela. À Dieu seul, qui voit au fond des coeurs, il appartient +de juger, de décider ces questions qui passent l'entendement humain. +Pour nous, monsieur de Commarin est criminel. Il se peut qu'en raison de +certaines considérations on adoucisse le châtiment, l'effet moral sera +le même. Il se peut qu'on l'acquitte, et je le désire sans l'espérer, il +n'en restera pas moins indigne. Toujours il gardera la flétrissure, la +tache du sang lâchement versé. Résignez-vous donc. + +Mlle d'Arlange arrêta le magistrat d'un regard qu'enflammait le plus +vif ressentiment. + +--C'est-à-dire! s'écria-t-elle, que vous me conseillez de l'abandonner à +son malheur! Tout le monde va s'éloigner de lui et votre prudence +m'engage à faire comme tout le monde. Les amis agissent ainsi, m'a-t-on +dit, quand un de leurs amis est tombé, les femmes non. Regardez autour +de vous; si humilié, si malheureux, si déchu que soit un homme, près de +lui vous trouverez la femme qui soutient et console. Quand le dernier +des amis s'est enfui courageusement, quand le dernier des parents s'est +retiré, la femme reste. + +Le juge regrettait de s'être laissé entraîner un peu loin peut-être: +l'exaltation de Claire l'effrayait. Il essaya, mais en vain, de +l'interrompre. + +--Je puis être timide, continuait-elle avec une énergie croissante, je +ne suis pas lâche. J'ai choisi Albert entre tous, librement; quoi qu'il +advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais je ne dirai: «Je ne connais +pas cet homme.» Il m'aurait donné la moitié de ses prospérités et de sa +gloire, je prendrais, qu'il le veuille ou non, la moitié de sa honte et +de ses malheurs! À deux, le fardeau sera moins lourd. Frappez; je me +serrerai si fortement contre lui que pas un coup ne l'atteindra sans +m'atteindre moi-même. Vous qui me conseillez l'oubli, enseignez-moi donc +où le trouver! Moi l'oublier! Est-ce que je le pourrais, quand je le +voudrais? Mais je ne le veux pas. Je l'aime; il n'est pas plus en mon +pouvoir de cesser de l'aimer que d'arrêter par le seul effort de ma +volonté les battements de mon coeur. Il est prisonnier, accusé d'un +assassinat, soit: je l'aime. Il est coupable! qu'importe? je l'aime. +Vous le condamnerez, vous le flétrirez: flétri et condamné, je l'aimerai +encore. Vous l'enverrez au bagne, je l'y suivrai, et au bagne, sous la +livrée des forçats, je l'aimerai toujours. Qu'il roule au fond de +l'abîme, j'y roulerai avec lui. Ma vie est à lui, qu'il en dispose. Non, +rien ne me séparera de lui, rien que la mort, et, s'il faut qu'il monte +sur l'échafaud, je mourrai, je le sens bien, du coup qui le frappera. + +M. Daburon avait caché son visage entre ses mains; il ne voulait pas que +Claire pût y suivre la trace des émotions qui le remuaient. + +Comme elle l'aime! se disait-il, comme elle l'aime! + +Il était certes à mille lieues de la situation présente. Son esprit +s'abîmait dans les plus noires réflexions. Tous les aiguillons de la +jalousie le déchiraient. + +Quels ne seraient pas ses transports, s'il était l'objet d'une passion +irrésistible comme celle qui éclatait devant lui? Que ne donnerait-il +pas en retour? Il avait, lui aussi, une âme jeune et ardente, une soif +brûlante de tendresse. Qui s'en était inquiété? Il avait été estimé, +respecté, craint peut-être, non aimé, et il ne le serait jamais. N'en +était-il donc pas digne? Pourquoi tant d'hommes traversent-ils la vie +déshérités d'amour, tandis que d'autres, les êtres les plus vils, +parfois, semblent posséder un mystérieux pouvoir qui charme, séduit, +entraîne, qui inspire ces sentiments aveugles et furieux qui, pour +s'affirmer, vont au-devant du sacrifice et l'appellent? Les femmes +n'ont-elles donc ni raison ni discernement? + +Le silence de Mlle d'Arlange ramena le juge à la réalité. + +Il leva les yeux sur elle. Brisée par la violence de son exaltation, +elle était retombée sur son fauteuil et respirait avec tant de +difficulté que M. Daburon crut qu'elle se trouvait mal. Il allongea +vivement la main vers le timbre placé sur son bureau pour demander du +secours. Mais, si prompt qu'eût été son mouvement, Claire le prévint et +l'arrêta. + +--Que voulez-vous faire? demanda-t-elle. + +--Vous me paraissiez si souffrante, balbutia-t-il, que je voulais... + +--Ce n'est rien, monsieur, répondit-elle. On me croirait faible à me +voir, il n'en est rien; je suis forte, sachez-le bien, très forte. Il +est vrai que je souffre comme je n'imaginais pas qu'on pût souffrir. +C'est qu'il est cruel pour une jeune fille de faire violence à toutes +ses pudeurs. Vous devez être content, monsieur, j'ai déchiré tous les +voiles et vous avez pu lire jusqu'au fond de mon coeur. Je ne le regrette +pourtant pas, c'était pour lui. Ce dont je me repens, c'est de m'être +abaissée jusqu'à le défendre. Votre assurance m'avait éblouie. Il me +pardonnera cette offense à son caractère. On ne défend pas un homme +comme lui, on prouve son innocence. Dieu aidant, je la prouverai. + +Mlle d'Arlange se leva à demi comme pour se retirer; M. Daburon la +retint d'un signe. + +Dans son aberration, il pensait qu'il serait mal à lui de laisser à +cette pauvre jeune fille l'ombre d'une illusion. Ayant tant fait que de +commencer, il se persuadait que son devoir lui commandait d'aller +jusqu'au bout. Il se disait de bonne foi qu'ainsi il sauvait Claire +d'elle-même et lui épargnait pour l'avenir de cuisants regrets. Le +chirurgien qui a commencé une opération terrible ne la laisse pas +inachevée parce que le malade se débat, souffre et crie. + +--Il est pénible, mademoiselle..., commença-t-il. + +Claire ne le laissa pas achever. + +--Il suffit, monsieur, dit-elle; tout ce que vous pouvez dire encore est +inutile. Je respecte votre malheureuse conviction; je vous demande en +retour quelques égards pour la mienne. Si vous étiez vraiment mon ami, +je vous dirais: «Aidez-moi dans la tâche de salut à laquelle je vais me +dévouer.» Mais vous ne le voudriez pas, sans doute. + +Il était dit que Claire ferait tout pour irriter le malheureux +magistrat. Voici maintenant que sa passion arrivait à s'exprimer comme +la logique du père Tabaret. Les femmes n'analysent ni ne raisonnent, +elles sentent et croient. Au lieu de discuter, elles affirment. De là, +peut-être, leur supériorité. Pour Claire, M. Daburon ne sentait pas +comme elle devenait son ennemie, et elle le traitait comme tel. + +Le juge d'instruction ressentit vivement l'injure. Tiraillé par les +scrupules d'une conscience étroite d'un côté, par ses convictions de +l'autre, ballotté entre le devoir et la passion, entortillé dans le +harnais de sa profession, il était incapable de la réflexion la plus +simple. Il agissait depuis trois jours comme un enfant qui s'entête dans +sa sottise. Pourquoi cette obstination à ne pas convenir qu'Albert +pouvait être innocent? Les investigations dans tous les cas arrivaient +au même but. Lui, toujours favorable aux prévenus, il n'admettait pas la +possibilité d'une erreur à l'égard de celui-ci. + +--Si vous connaissiez les preuves que j'ai entre les mains, +mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui annonce la détermination de ne +pas se laisser aller à la colère, si je vous les exposais, vous +n'espéreriez plus. + +--Parlez, monsieur, fit impérieusement Claire. + +--Vous le voulez, mademoiselle? soit! Je vous détaillerai, si vous +l'exigez, toutes les charges recueillies par la justice; je vous +appartiens entièrement, vous le savez. Mais à quoi bon énumérer ces +présomptions! Il en est une qui, à elle seule, est décisive. Le meurtre +a été commis le soir du Mardi gras, et il est impossible au prévenu de +déterminer l'emploi de cette soirée. Il est sorti, cependant, et il +n'est rentré chez lui qu'à deux heures du matin, ses vêtements souillés +et déchirés, ses gants éraillés... + +--Oh! assez, monsieur, assez! interrompit Claire, dont les yeux +rayonnèrent tout à coup de bonheur. C'était, dites-vous, le soir du +Mardi gras? + +--Oui, mademoiselle. + +--Ah! j'en étais bien sûre! s'écria-t-elle avec l'accent du triomphe. Je +vous disais bien, moi, qu'il ne pouvait être coupable! + +Elle joignit les mains, et au mouvement de ses lèvres il fut facile de +voir qu'elle priait. + +L'expression de la foi la plus vive, rencontrée par quelques peintres +italiens, illuminait son beau visage, pendant qu'elle rendait grâce à +Dieu dans l'effusion de sa reconnaissance. + +Le magistrat était si décontenancé qu'il oubliait d'admirer. Il +attendait une explication. + +--Eh bien? demanda-t-il, n'y tenant plus. + +--Monsieur, répondit Claire, si c'est là votre plus forte preuve, elle +n'existe plus. Albert a passé près de moi toute la soirée que vous +dites. + +--Près de vous? balbutia le juge. + +--Oui, avec moi, à l'hôtel. + +M. Daburon fut abasourdi. Rêvait-il? Les bras lui tombaient. + +--Quoi? interrogea-t-il, le vicomte était chez vous; votre grand-mère, +votre gouvernante, vos domestiques l'ont vu, lui ont parlé? + +--Non, monsieur, il est venu et s'est retiré en secret. Il tenait à +n'être vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi. + +--Ah!... fit le juge avec un soupir de soulagement. Il signifiait, ce +soupir: «Tout s'explique. C'était aussi par trop fort. Elle veut le +sauver, au risque de compromettre sa réputation. Pauvre fille! Mais +cette idée lui est-elle venue subitement?» Ce «Ah!» fut interprété bien +différemment par Mlle d'Arlange. Elle pensa que M. Daburon s'étonnait +qu'elle eût consenti à recevoir Albert. + +--Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle. + +--Mademoiselle!... + +--Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fiancé sans danger, +sans qu'il se passe rien dont elle puisse avoir à rougir. + +Elle disait cela, et en même temps elle était cramoisie, de honte, de +douleur et de colère. Elle se prenait à haïr M. Daburon. + +--Je n'ai point eu l'offensante pensée que vous croyez, mademoiselle, +dit le magistrat. Je me demande seulement comment monsieur de Commarin +est allé chez vous en cachette, lorsque son mariage prochain lui donnait +le droit de s'y présenter ouvertement à toute heure. Je me demande +encore comment dans cette visite il a pu mettre ses vêtements dans +l'état où nous les avons trouvés. + +--C'est-à-dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous doutez +de ma parole! + +--Il est des circonstances, mademoiselle... + +--Vous m'accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous étions +coupables, nous ne descendrions pas jusqu'à nous justifier. On ne nous +verra jamais ni prier ni demander grâce. + +Le ton hautain et méchant de Mlle d'Arlange ne pouvait qu'indigner le +juge. Comme elle le traitait! Et cela parce qu'il ne consentait pas à +paraître sa dupe... + +--Avant tout, mademoiselle, répondit-il sévèrement, je suis magistrat et +j'ai un devoir à remplir. Un crime est commis, tout me dit que monsieur +Albert de Commarin est coupable, je l'arrête. Je l'interroge et je +relève contre lui des indices accablants. Vous venez me dire qu'ils sont +faux, cela ne suffit pas. Tant que vous vous êtes adressée à l'ami, vous +m'avez trouvé bienveillant et attendri. Maintenant c'est au juge que +vous parlez, et c'est le juge qui vous répond: prouvez! + +--Ma parole, monsieur... + +--Prouvez!... + +Mlle d'Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard +plein d'étonnement et de soupçons. + +--Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver Albert +coupable? Vous serait-il donc bien doux de le faire condamner? +Auriez-vous de la haine contre cet accusé dont le sort est entre vos +mains, monsieur le juge? C'est qu'on le dirait presque... Pouvez-vous +répondre de votre impartialité? Certains souvenirs ne pèsent-ils pas +lourdement dans votre balance? Est-il sûr que ce n'est pas un rival que +vous poursuivez armé de la loi? + +--C'en est trop! murmurait le juge, c'en est trop! + +--Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation est +rare et périlleuse en ce moment? Un jour, il m'en souvient, vous m'avez +déclaré votre amour. Il m'a paru sincère et profond; il m'a touchée. +J'ai dû le repousser parce que j'en aimais un autre, et je vous ai +plaint. Voici maintenant que cet autre est accusé d'un assassinat, et +c'est vous qui êtes son juge; et je me trouve moi entre vous deux, vous +priant pour lui. Accepter d'être juge, c'était consentir à être tout +pour lui, et on dirait que vous êtes contre! + +Chacune des phrases de Claire tombait sur le coeur de M. Daburon, comme +des soufflets sur sa joue. + +Était-ce bien elle qui parlait? D'où lui venait cette audace soudaine +qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui trouvaient un écho en +lui? + +--Mademoiselle, dit-il, la douleur vous égare. À vous seule je puis +pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des choses vous +rend injuste. Vous pensez que le sort d'Albert dépend de mon bon +plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n'est rien, il faut encore +persuader les autres. Que je vous croie, moi, c'est tout naturel, je +vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi à votre témoignage +quand vous arriverez à eux avec un récit vrai, je le crois, très vrai, +mais enfin invraisemblable? + +Les larmes vinrent aux yeux de Claire. + +--Si je vous ai offensé injustement, monsieur, dit-elle, pardonnez-moi, +le malheur rend mauvais. + +--Vous ne pouvez m'offenser, mademoiselle, reprit le magistrat, je vous +l'ai dit, je vous appartiens. + +--Alors, monsieur, aidez-moi à prouver que ce que j'avance est exact. Je +vais tout vous conter. + +M. Daburon était bien convaincu que Claire cherchait à surprendre sa +bonne foi. Cependant son assurance l'étonnait. Il se demandait quelle +fable elle allait imaginer. + +--Monsieur, commença Claire, vous savez quels obstacles a rencontrés mon +mariage avec Albert. Monsieur de Commarin ne voulait pas de moi pour +fille parce que je suis pauvre; je n'ai rien. Il a fallu à Albert une +lutte de cinq années pour triompher des résistances de son père. Deux +fois le comte a cédé, deux fois il est revenu sur une parole qui lui +avait été, disait-il, extorquée. Enfin, il y a un mois il a donné de son +propre mouvement son consentement. Cependant ces hésitations, ces +lenteurs, ces ruptures injurieuses avaient profondément blessé ma +grand-mère. Vous savez son caractère susceptible; je dois reconnaître +qu'en cette circonstance elle a eu raison. Bien que le jour du mariage +fût fixé, la marquise déclara qu'elle ne me compromettrait, ni ne nous +ridiculiserait davantage en paraissant se précipiter au-devant d'une +alliance trop considérable pour qu'on ne nous ait pas souvent accusées +d'ambition. Elle décida donc que, jusqu'à la publication des bans, +Albert ne serait plus admis chez elle que tous les deux jours, deux +heures seulement, dans l'après-midi, et en sa présence. Nous n'avons pu +la faire revenir sur sa détermination. Telle était la situation lorsque +le dimanche matin on me remit un mot d'Albert. Il me prévenait que des +affaires graves l'empêcheraient de venir, bien que ce fût son jour. +Qu'arrivait-il qui pût le retenir? J'appréhendai quelque malheur. Le +lendemain je l'attendais avec impatience, avec angoisse, quand son valet +de chambre apporta à Schmidt une lettre pour moi. Dans cette lettre, +monsieur, Albert me conjurait de lui accorder un rendez-vous. Il +fallait, me disait-il, qu'il me parlât longuement, à moi seule, sans +délai. Notre avenir, ajoutait-il, dépendait de cette entrevue. Il me +laissait le choix du jour et de l'heure, me recommandant bien de ne me +confier à personne. Je n'hésitai pas. Je lui répondis de se trouver le +mardi soir à la petite porte du jardin qui donne sur une rue déserte. +Pour m'avertir de sa présence, il devait frapper quand neuf heures +sonneraient aux Invalides. Ma grand-mère, je le savais, avait pour ce +soir-là invité plusieurs de ses amies; je pensais qu'en feignant d'être +souffrante il me serait permis de me retirer, et qu'ainsi je serais +libre. Je comptais bien que madame d'Arlange retiendrait Schmidt près +d'elle... + +--Pardon! mademoiselle, interrompit M. Daburon, quel jour avez-vous +écrit à monsieur Albert? + +--Le mardi dans la journée. + +--Pouvez-vous préciser l'heure? + +--J'ai dû envoyer cette lettre entre deux et trois heures. + +--Merci! mademoiselle; continuez, je vous prie. + +--Toutes mes prévisions, reprit Claire, se réalisèrent. Le soir je me +trouvai libre et je descendis au jardin un peu avant le moment fixé. +J'avais réussi à me procurer la clé de la petite porte; je m'empressai +de l'essayer. Malheur! il m'était impossible de la faire jouer, la +serrure était trop rouillée; j'employai inutilement toutes mes forces. +Je me désespérais quand neuf heures sonnèrent. Au troisième coup Albert +frappa. Aussitôt je lui fis part de l'accident et je lui jetai la clé +pour qu'il essayât, d'ouvrir. Il le tenta vainement. Je ne pouvais que +le prier de remettre notre entrevue au lendemain. Il me répondit que +c'était impossible, que ce qu'il avait à me dire ne souffrait pas de +délai. Depuis deux jours qu'il hésitait à me communiquer cette affaire +il endurait le martyre, il ne vivait plus. Nous nous parlions, vous +comprenez, à travers la porte. Enfin il me déclara qu'il allait passer +par-dessus le mur. Je le conjurai de n'en rien faire, redoutant un +accident. Il est assez haut, le mur, vous le connaissez, et le chaperon +est tout garni de morceaux de verre cassé; de plus les branches des +acacias font comme une haie dessus. Mais il se moqua de mes craintes et +me dit qu'à moins d'une défense expresse de ma part il allait tenter +l'escalade. Je n'osais pas dire non, et il se risqua. J'avais bien peur, +je tremblais comme la feuille. Par bonheur, il est très leste; il passa +sans se faire mal. Ce qu'il voulait, monsieur, c'était m'annoncer la +catastrophe qui nous frappait. Nous nous sommes assis d'abord sur le +petit banc, vous savez, qui est devant le bosquet; puis, comme la pluie +tombait, nous nous sommes réfugiés sous le pavillon rustique. Il était +plus de minuit quand Albert m'a quittée, tranquille et presque gai. Il +s'est retiré par le même chemin, seulement avec moins de danger, parce +que je l'ai forcé de prendre l'échelle du jardinier, que j'ai couchée le +long du mur quand il a été de l'autre côté. + +Ce récit, fait du ton le plus simple et le plus naturel, confondait M. +Daburon. Que croire? + +--Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle commencé lorsque +monsieur Albert a franchi le mur? + +--Pas encore, monsieur. Les premières gouttes sont tombées lorsque nous +étions sur le banc, je me le rappelle fort bien, parce qu'il a ouvert +son parapluie et que j'ai pensé à Paul et Virginie. + +--Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit le juge. Il s'assit devant +son bureau et rapidement écrivit deux lettres. Dans la première il +donnait des ordres pour qu'Albert fût amené tout de suite au Palais de +Justice, à son cabinet. + +Par la seconde, il chargeait un agent de la sûreté de se transporter +immédiatement au faubourg Saint-Germain, à l'hôtel d'Arlange, pour y +examiner le mur du fond du jardin et y relever les traces d'une +escalade, si toutefois elles existaient. Il expliquait que le mur avait +été franchi deux fois, avant et pendant la pluie. En conséquence, les +empreintes de l'aller et du retour devaient être différentes. + +Il était enjoint à cet agent de procéder avec la plus grande +circonspection et de chercher un motif plausible pour expliquer ses +investigations. + +Tout en écrivant, le juge avait sonné son domestique, qui parut. + +--Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez porter à Constant, mon +greffier. Vous le prierez de les lire et de faire exécuter à l'instant, +vous comprenez, à l'instant, les ordres qu'elles contiennent. Courez, +prenez une voiture, allez vite. Ah! un mot: si Constant n'est pas dans +mon cabinet, faites-le chercher par un garçon, il ne saurait être loin, +il m'attend. Partez, dépêchez-vous. + +M. Daburon revint alors à Claire: + +--Auriez-vous conservé, mademoiselle, la lettre où monsieur Albert vous +demande un rendez-vous? + +--Oui, monsieur, je dois même l'avoir sur moi. + +Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un papier très froissé. + +--La voici! + +Le juge d'instruction la prit. Un soupçon lui venait. Cette lettre +compromettante se trouvait bien à propos dans la poche de Claire. Les +jeunes filles d'ordinaire ne promènent pas ainsi les demandes de +rendez-vous. D'un regard il parcourut les dix lignes de ce billet. + +--Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, rien... + +Claire ne l'entendit pas; elle se torturait l'esprit à chercher des +preuves de cette entrevue. + +--Monsieur, dit-elle tout à coup, c'est souvent lorsqu'on désire et +qu'on pense être seul qu'on est observé. Mandez, je vous prie, tous les +domestiques de ma grand-mère et interrogez-les, il se peut que l'un +d'eux ait vu Albert. + +--Interroger vos gens!... y songez-vous, mademoiselle! + +--Quoi! monsieur, vous vous dites que je serai compromise... Qu'importe, +pourvu qu'il soit libre! + +M. Daburon ne pouvait qu'admirer. Quel dévouement sublime chez cette +jeune fille, qu'elle dît ou non la vérité! Il pouvait apprécier la +violence qu'elle se faisait depuis une heure, lui qui connaissait si +bien son caractère. + +--Ce n'est pas tout, ajouta-t-elle; la clé de la petite porte que j'ai +jetée à Albert, il ne me l'a pas rendue; je me le rappelle bien, nous +l'avons oubliée. Il doit l'avoir serrée. Si on la trouve en sa +possession, elle prouvera bien qu'il est venu dans le jardin... + +--Je donnerai des ordres, mademoiselle. + +--Il y a encore un moyen, reprit Claire; pendant que je suis ici, +envoyez vérifier le mur... + +Elle pensait à tout. + +--C'est fait, mademoiselle, continua M. Daburon. Je ne vous cacherai pas +qu'une des lettres que je viens d'expédier ordonne une enquête chez +votre grand-mère, enquête secrète, bien entendu. + +Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois tendit sa main au +juge. + +--Oh merci! dit-elle, merci mille fois! Maintenant je vois bien que vous +êtes avec nous. Mais voici encore une idée: ma lettre du mardi, Albert +doit l'avoir. + +--Non, mademoiselle, il l'a brûlée. + +Les yeux de Claire se voilèrent, elle se recula. + +Elle croyait sentir de l'ironie dans la réponse du juge. Il n'y en avait +pas. Le magistrat se rappelait la lettre jetée dans le poêle par Albert +dans l'après-midi du mardi. Ce ne pouvait être que celle de la jeune +fille. C'était donc à elle que s'appliquaient ces mots: «Elle ne saurait +me résister.» Il comprit le mouvement et expliqua la phrase. + +--Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il ensuite, que monsieur de +Commarin ait laissé s'égarer la justice, m'ait exposé, moi, à une erreur +déplorable, lorsqu'il était si simple de me dire tout cela? + +--Il me semble, monsieur, qu'un honnête homme ne peut pas avouer qu'il a +obtenu un rendez-vous d'une femme tant qu'il n'en a pas l'autorisation +expresse. Il doit exposer sa vie plutôt que l'honneur de celle qui s'est +confiée à lui. Mais croyez qu'Albert comptait sur moi. + +Il n'y avait rien à redire à cela, et le sentiment exprimé par Mlle +d'Arlange donnait un sens à une phrase de l'interrogatoire du prévenu. + +--Ce n'est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce que +vous venez de me dire là, il faudra venir me le répéter dans mon +cabinet, au Palais de Justice. Mon greffier écrira votre déposition et +vous la signerez. Cette démarche vous sera pénible, mais c'est une +formalité nécessaire. + +--Eh! monsieur, c'est avec joie que je m'y rendrai. Quel acte peut me +coûter avec cette idée qu'il est en prison? N'étais-je pas résolue à +tout? Si on l'avait traduit en cour d'assises, j'y serais allée. Oui, je +m'y serais présentée, et là, tout haut, devant tous, j'aurais dit la +vérité. Sans doute, ajouta-t-elle d'un ton triste, j'aurais été bien +affichée, on m'aurait regardée comme une héroïne de roman, mais que +m'importe l'opinion, le blâme ou l'approbation du monde, puisque je suis +sûre de son amour! + +Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau. + +--Est-il nécessaire, demanda-t-elle, que j'attende le retour des gens +qui sont allés examiner le mur? + +--C'est inutile, mademoiselle. + +--Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste plus, +monsieur, qu'à vous prier--elle joignit les mains--, qu'à vous +conjurer--ses yeux suppliaient--de laisser sortir Albert de la prison. + +--Il sera remis en liberté dès que cela se pourra, je vous en donne ma +parole. + +--Oh! aujourd'hui même, cher monsieur Daburon, aujourd'hui, je vous en +prie, tout de suite. Puisqu'il est innocent, voyons, laissez-vous +attendrir, puisque vous êtes notre ami... Voulez-vous que je me mette à +genoux? + +Le juge n'eut que le temps bien juste d'étendre les bras pour la +retenir. Il étouffait, le malheureux! Ah! combien il enviait le sort de +ce prisonnier! + +--Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il d'une +voix éteinte, impraticable, sur mon honneur! Ah! si cela ne dépendait +que de moi!... je ne saurais, fût-il coupable, vous voir pleurer et +résister... + +Mlle d'Arlange, si ferme jusque-là, ne put retenir un sanglot. + +--Malheureuse! s'écria-t-elle, il souffre, il est en prison, je suis +libre et je ne puis rien pour lui! Grand Dieu! inspire-moi de ces +accents qui touchent le coeur des hommes. Aux pieds de qui aller me jeter +pour avoir sa grâce!... + +Elle s'interrompit, surprise du mot qu'elle venait de prononcer. + +--J'ai dit sa grâce, reprit-elle fièrement, il n'a pas besoin de grâce. +Pourquoi ne suis-je qu'une femme! Je ne trouverai donc pas un homme qui +m'aide! Si, dit-elle, après un moment de réflexion, il est un homme qui +se doit à Albert, puisque c'est lui qui l'a précipité là où il est: +c'est le comte de Commarin. Il est son père et il l'a abandonné! Eh +bien! moi, je vais aller lui rappeler qu'il a un fils. + +Le magistrat se leva pour la reconduire, mais déjà elle s'enfuyait, +entraînant la bonne Schmidt. + +M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son fauteuil. Ses +yeux étaient brillants de larmes. + +--Voilà donc ce qu'elle est! murmurait-il. Ah! je n'avais pas fait un +choix vulgaire. J'avais su deviner et comprendre toutes ses grandeurs. + +Jamais il ne l'avait tant aimée, et il sentait que jamais il ne se +consolerait de n'avoir pu s'en faire aimer. Mais au plus profond de ses +méditations, une pensée aiguë comme une flèche traversa son cerveau. + +Claire avait-elle dit vrai? n'avait-elle pas joué un rôle appris de +longue main? Non, certainement, non. + +Mais on pouvait l'avoir abusée, elle pouvait être la dupe de quelque +fourberie savante. + +Alors la prédiction du père Tabaret se trouvait réalisée. + +Tabaret avait dit: «Attendez-vous à un irrécusable alibi.» + +Comment démontrer la fausseté de celui-ci, machiné à l'avance, affirmé +par Claire abusée? + +Comment déjouer un plan si habilement calculé que le prévenu avait pu +sans danger attendre les bras croisés, sans s'en mêler, les résultats +prévus?... + +Et si pourtant le récit de Claire était exact, si Albert était +innocent!... + +Le juge se débattait au milieu d'inextricables difficultés, sans un +projet, sans une idée. + +Il se leva. + +--Allons! dit-il à haute voix, comme pour s'encourager, au Palais tout +se débrouillera. + + + + +XVI + + +M. Daburon avait été surpris de la visite de Claire. + +M. de Commarin le fut bien davantage lorsque son valet de chambre, se +penchant à son oreille, lui annonça que Mlle d'Arlange demandait à +monsieur le comte un instant d'entretien. + +M. Daburon avait laissé choir une coupe admirable; M. de Commarin, qui +était à table, laissa tomber son couteau sur son assiette. + +Comme le juge encore, il répéta: + +--Claire! + +Il hésitait à la recevoir, redoutant une scène pénible et désagréable. +Elle ne pouvait avoir, il ne l'ignorait pas, qu'une très faible +affection pour lui qui l'avait si longtemps repoussée avec tant +d'obstination. Que lui voulait-elle? Sans doute elle venait pour +s'informer d'Albert. Que répondrait-il? Elle aurait probablement une +attaque de nerfs, et sa digestion, à lui, en serait troublée. Cependant +il songea à l'immense douleur qu'elle avait dû éprouver, et il eut un +bon mouvement. Il se dit qu'il serait mal et indigne de son caractère de +se celer pour celle qui aurait été sa fille, la vicomtesse de Commarin. +Il donna l'ordre de la prier d'attendre un moment dans un des petits +salons du rez-de-chaussée. + +Il ne tarda pas à s'y rendre, son appétit ayant été coupé par la seule +annonce de cette visite. Il était préparé à tout ce qu'il y a de plus +fâcheux. + +Dès qu'il parut, Claire s'inclina devant lui avec une de ces belles +révérences de dignité première qu'enseignait madame la marquise +d'Arlange. + +--Monsieur le comte..., commença-t-elle. + +--Vous venez, n'est-il pas vrai, ma pauvre enfant, chercher des +nouvelles de ce malheureux? demanda M. de Commarin. + +Il interrompait Claire et allait droit au but pour en finir au plus +vite. + +--Non, monsieur le comte, répondit la jeune fille, je viens vous en +donner au contraire. Vous savez qu'il est innocent? + +Le comte la regarda bien attentivement, persuadé que la douleur lui +avait troublé sa raison. Sa folie, en ce cas, était fort calme. + +--Je n'en avais jamais douté, continua Claire, mais maintenant j'en ai +la preuve la plus certaine. + +--Songez-vous bien à ce que vous avancez, mon enfant? interrogea le +comte, dont les yeux trahissaient la défiance. + +Mlle d'Arlange comprit les pensées du vieux gentilhomme. Son +entretien avec M. Daburon lui avait donné de l'expérience. + +--Je n'avance rien qui ne soit de la dernière exactitude, répondit-elle, +et facile à vérifier. Je sors à l'instant de chez le juge d'instruction, +monsieur Daburon, qui est des amis de ma grand-mère, et après ce que je +lui ai révélé, il est persuadé qu'Albert n'est pas coupable. + +--Il vous l'a dit, Claire! s'exclama le comte. Mon enfant, en êtes-vous +sûre, ne vous trompez-vous pas? + +--Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que tout le monde ignorait; +qu'Albert, qui est un gentilhomme, ne pouvait lui dire. Je lui ai appris +qu'Albert a passé avec moi, dans le jardin de ma grand-mère, toute cette +soirée où le crime a été commis. Il m'avait demandé un rendez-vous... + +--Mais votre parole ne peut suffire. + +--Il y a des preuves, et la justice les a maintenant. + +--Est-ce bien possible, grand Dieu! s'écria le comte hors de lui. + +--Ah! monsieur le comte, fit amèrement Mlle d'Arlange, vous êtes +comme le juge, vous avez cru l'impossible. Vous êtes son père et vous +l'avez soupçonné. Vous ne le connaissez donc pas! Vous l'abandonniez +sans chercher à le défendre! Ah! je n'ai pas hésité, moi! + +On croit aisément à la vraisemblance de ce qu'on désire de toute son +âme. M. de Commarin ne devait pas être difficile à convaincre. Sans +raisonnements, sans discussion, il ajouta foi aux assertions de Claire. +Il partagea son assurance sans se demander si cela était sage et +prudent. + +Oui, il avait été accablé par la certitude du juge, il s'était dit que +l'invraisemblance était vraie et il avait courbé le front. Un mot d'une +jeune fille le ramenait. Albert innocent! Cette pensée descendait sur +son coeur comme une rosée céleste. + +Claire lui apparaissait ainsi qu'une messagère de bonheur et d'espoir. +Depuis trois jours seulement, il avait mesuré la grandeur de son +affection pour Albert. Il l'avait tendrement aimé, puisque jamais, +malgré ses affreux soupçons sur sa paternité, il n'avait pu se résigner +à l'éloigner de lui. + +Depuis trois jours, le souvenir du crime imputé à ce malheureux, l'idée +du châtiment qui l'attendait le tuaient. Et il était innocent! + +Plus de honte, plus de procès scandaleux, plus de boue sur l'écusson; le +nom de Commarin ne retentirait pas devant les tribunaux. + +--Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, on va le relâcher? + +--Hélas! monsieur, je demandais, moi, qu'on le mît en liberté à +l'instant même. C'est juste, n'est-ce pas, puisqu'il n'est pas coupable? +Mais le juge m'a répondu que ce n'était pas possible, qu'il n'est pas le +maître, que le sort d'Albert dépend de beaucoup de personnes. C'est +alors que je me suis décidée à venir vous demander assistance. + +--Puis-je donc quelque chose? + +--Je l'espère, du moins. Je ne suis qu'une pauvre fille bien ignorante, +moi, et je ne connais personne au monde. Je ne sais pas ce qu'on peut +faire pour qu'on ne le retienne plus en prison. Il doit cependant y +avoir un moyen de se faire rendre justice. Est-ce que vous n'allez pas +tout tenter, monsieur le comte, vous qui êtes son père? + +--Si, répondit vivement M. de Commarin, si, et sans perdre une minute. + +Depuis l'arrestation d'Albert, le comte était resté plongé dans une +morne stupeur. Dans sa douleur profonde, ne voyant autour de lui que +ruines et désastres, il n'avait rien fait pour secouer l'engourdissement +de sa pensée. Cet homme, si actif d'ordinaire, remuant jusqu'à la +turbulence, avait été stupéfié. Il se plaisait dans cet état de +paralysie cérébrale qui l'empêchait de sentir la vivacité de son +malheur. La voix de Claire sonna à son oreille comme la trompette de la +résurrection. La nuit affreuse se dissipait, il entrevoyait une lueur à +l'horizon, il retrouva l'énergie de sa jeunesse. + +--Marchons, dit-il. + +Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila d'une tristesse mêlée de +colère. + +--Mais encore, reprit-il, où? À quelle porte frapper sûrement? Dans un +autre temps, je serais allé trouver le roi. Mais aujourd'hui!... Votre +empereur lui-même ne saurait se mettre au-dessus de la loi. Il me +répondrait d'attendre la décision de ces messieurs du tribunal, et qu'il +ne peut rien. Attendre!... Et Albert compte les minutes avec une +mortelle angoisse! Certainement on obtient justice, seulement, se la +faire rendre promptement est un art qui s'enseigne dans des écoles que +je n'ai pas fréquentées. + +--Essayons toujours, monsieur, insista Claire, allons trouver les juges, +les généraux, les ministres, que sais-je, moi! Conduisez-moi simplement, +je parlerai, moi, et vous verrez si nous ne réussissons pas! + +Le comte prit entre ses mains les petites mains de Claire et les retint +un moment, les pressant avec une paternelle tendresse. + +--Brave fille! s'écria-t-il, vous êtes une brave et courageuse fille, +Claire! Bon sang ne peut mentir. Je ne vous connaissais pas. Oui, vous +serez ma fille, et vous serez heureux, Albert et vous... Mais nous ne +pouvons pourtant pas nous lancer comme des étourneaux. Il nous faudrait, +pour m'indiquer à qui je dois m'adresser, un guide quelconque, un +avocat, un avoué. Ah! s'écria-t-il, nous tenons notre affaire, Noël!... + +Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris. + +--C'est mon fils, répondit M. de Commarin, visiblement embarrassé, mon +autre fils, le frère d'Albert. Le meilleur et le plus digne des hommes, +ajouta-t-il, rencontrant fort à propos une phrase toute faite de M. +Daburon. Il est avocat, il sait son Palais sur le bout du doigt, il nous +renseignera. + +Ce nom de Noël, ainsi jeté au milieu de cette conversation qu'enchantait +l'espérance, serra le coeur de Claire. Le comte s'aperçut de son effroi. + +--Soyez sans inquiétude, chère enfant, reprit-il. Noël est bon, et je +vous dirai plus, il aime Albert. Ne hochez pas la tête ainsi, jeune +sceptique, Noël m'a dit ici même qu'il ne croyait pas à la culpabilité +d'Albert. Il m'a déclaré qu'il allait tout faire pour dissiper une +erreur fatale, et qu'il voulait être son avocat. + +Ces affirmations ne semblèrent pas rassurer la jeune fille. Elle se +disait: qu'a-t-il donc fait pour Albert, ce Noël? Pourtant elle ne +répliqua pas. + +--Nous allons l'envoyer chercher, continua M. de Commarin; il est en ce +moment près de la mère d'Albert, qui l'a élevé et qui se meurt. + +--La mère d'Albert! + +--Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui peut vous paraître une +énigme. En ce moment le temps nous presse. Mais j'y pense... + +Il s'arrêta brusquement. Il pensait qu'au lieu d'envoyer chercher Noël +chez Mme Gerdy il pouvait s'y rendre. Ainsi il verrait Valérie; et +depuis si longtemps il désirait la revoir! + +Il est de ces démarches auxquelles le coeur pousse, et qu'on n'ose +risquer cependant, parce que mille raisons subtiles ou intéressées +arrêtent. + +On souhaite, on a envie, on voudrait, et pourtant on lutte, on combat, +on résiste. Mais vienne une occasion, on est tout heureux de la saisir +aux cheveux. Alors, vis-à-vis de soi, on a une excuse. + +Tout en cédant à l'impulsion de sa passion, on peut se dire: ce n'est +pas moi qui l'ai voulu, c'est le sort. + +--Il serait plus court, observa le comte, d'aller trouver Noël. + +--Partons, monsieur. + +--C'est que, ma chère enfant, dit en hésitant le vieux gentilhomme, +c'est que je ne sais si je puis, si je dois vous emmener. Les +convenances... + +--Eh! monsieur, il s'agit bien de convenances! répliqua impétueusement +Claire. Avec vous et pour lui, ne puis-je pas aller partout? N'est-il +pas indispensable que je donne des explications? Envoyez seulement +prévenir ma grand-mère par Schmidt, qui reviendra ici attendre notre +retour. Je suis prête, monsieur. + +--Soit! dit le comte. + +Et sonnant à tout rompre, il cria: + +--Ma voiture!... + +Pour descendre le perron, il voulut absolument que Claire prît son bras. +Le galant et élégant gentilhomme du comté d'Artois reparaissait. + +--Vous m'avez ôté vingt ans de dessus la tête, disait-il, il est bien +juste que je vous fasse hommage de la jeunesse que vous me rendez. + +Lorsque Claire fut installée... + +--Rue Saint-Lazare, dit-il au valet de pied, et vite! + +Quand le comte disait en montant en voiture: «Et vite!», les passants +n'avaient qu'à bien se garer. Le cocher était un habile homme, on arriva +sans accident. Aidés des indications du portier, le comte et la jeune +fille se dirigèrent vers l'appartement de Mme Gerdy. Le comte monta +lentement, se tenant fortement à la rampe, s'arrêtant à tous les paliers +pour respirer. Il allait donc la revoir! L'émotion lui serrait le coeur +comme dans un étau. + +--Monsieur Noël Gerdy? demanda-t-il à la domestique. + +L'avocat venait de sortir à l'instant. On ne savait où il était allé, +mais il avait dit qu'il ne serait pas absent plus d'une demi-heure. + +--Nous l'attendrons donc, dit le comte. + +Il s'avança, et la bonne s'effaça pour le laisser passer ainsi que +Claire. Noël avait formellement défendu d'admettre qui que ce fût, mais +l'aspect du comte de Commarin était de ceux qui font oublier aux +domestiques toutes leurs consignes. Trois personnes se trouvaient dans +le salon où la bonne introduisit le comte et Mlle d'Arlange. C'était +le curé de la paroisse, le médecin et un homme de haute stature, +officier de la Légion d'honneur, dont la tenue et la tournure +trahissaient l'ancien soldat. Ils causaient, debout près de la cheminée, +et l'arrivée d'étrangers parut les étonner beaucoup. + +Tout en s'inclinant pour répondre au salut de M. de Commarin et de +Claire, ils s'interrogeaient et se consultaient du regard. + +Ce mouvement d'hésitation fut court. + +Le militaire dérangea un fauteuil qu'il roula près de Mlle d'Arlange. + +Le comte crut comprendre que sa présence était importune. + +Il ne pouvait se dispenser de se présenter lui-même et d'expliquer sa +visite. + +--Vous m'excuserez, messieurs, dit-il, si je suis indiscret. Je ne +pensais pas l'être en demandant à attendre Noël, que j'ai le plus +pressant besoin de voir. Je suis le comte de Commarin. + +À ce nom, le vieux soldat lâcha le fauteuil dont il tenait encore le +dossier et se redressa de toute la hauteur de sa taille. Un éclair de +colère brilla dans ses yeux, et il eut un geste menaçant. Ses lèvres se +remuèrent pour parler, mais il se contint et se retira, la tête baissée, +près de la fenêtre. + +Ni le comte ni les deux autres hommes ne remarquèrent ces divers +mouvements. Ils n'échappèrent pas à Claire. + +Pendant que Mlle d'Arlange s'asseyait, passablement interdite, le +comte, assez embarrassé lui-même de sa contenance, s'approcha du prêtre +et à voix basse demanda: + +--Quel est, je vous prie, monsieur l'abbé, l'état de madame Gerdy? + +Le docteur, qui avait l'oreille fine, entendit la question et s'avança +vivement. + +Il était bien aise de parler à un personnage presque célèbre comme le +comte de Commarin et d'entrer en relation avec lui. + +--Il est à croire, monsieur le comte, répondit-il, qu'elle ne passera +pas la journée. + +Le comte appuya sa main sur son front comme s'il y eût ressenti une +douleur. Il hésitait à interroger encore. Après un moment de silence +glacial, il se décida pourtant. + +--A-t-elle repris connaissance? murmura-t-il. + +--Non, monsieur. Depuis hier soir cependant nous avons de grands +changements. Elle a été fort agitée; toute la nuit, elle a eu des +moments de délire furieux. Il y a une heure, on a pu supposer que la +raison lui revenait, et on a envoyé chercher monsieur le curé. + +--Oh! bien inutilement, répondit le prêtre, et c'est un grand malheur. +La tête n'y est plus du tout. Pauvre femme! Il y a dix ans que je la +connais, je venais la voir presque toutes les semaines, il est +impossible d'en imaginer une plus excellente. + +--Elle doit souffrir horriblement, dit le docteur. + +Presque aussitôt, et comme pour donner raison au médecin, on entendit +des cris étouffés partant de la chambre voisine, dont la porte était +restée ouverte. + +--Entendez-vous? dit le comte en tressaillant de la tête aux pieds. + +Claire ne comprenait rien à cette scène étrange. De sinistres +pressentiments l'oppressaient; elle se sentait comme enveloppée par une +atmosphère de malheur. La frayeur la prenait. Elle se leva et s'approcha +du comte. + +--Elle est sans doute là? demanda M. de Commarin. + +--Oui, monsieur, répondit d'une voix dure le vieux soldat, qui s'était +avancé, lui aussi. + +À tout autre moment le comte aurait remarqué le ton de ce vieillard et +s'en serait choqué. Il ne leva pas même les yeux sur lui. Il restait +insensible à tout. N'était-elle pas là, à deux pas de lui! Sa pensée +anéantissait le temps. Il lui semblait que c'était hier qu'il l'avait +quittée pour la dernière fois. + +--Je voudrais bien la voir, demanda-t-il presque timidement. + +--Cela est impossible, répondit le militaire. + +--Pourquoi? balbutia le comte. + +--Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en paix, monsieur de +Commarin! + +Le comte se recula comme s'il eût été menacé. Ses yeux rencontrèrent +ceux du vieux soldat; il les baissa ainsi qu'un coupable devant son +juge. + +--Mais rien ne s'oppose à ce que monsieur entre chez madame Gerdy, +reprit le médecin, qui voulut ne rien voir. Elle ne s'apercevra +probablement pas de sa présence, et quand même... + +--Oh! elle ne s'apercevra de rien, appuya le prêtre, je viens de lui +parler, de lui prendre la main, elle est restée insensible. + +Le vieux soldat réfléchissait profondément. + +--Entrez, dit-il enfin au comte, peut-être est-ce Dieu qui le veut. + +Il chancelait à ce point que le docteur voulait le soutenir. Il le +repoussa doucement. + +Le médecin et le prêtre étaient entrés en même temps que lui; Claire et +le vieux soldat restaient sur le seuil de la porte placée en face du +lit. + +Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint de s'arrêter. Il +voulait, mais il ne pouvait aller plus loin. + +Cette mourante, était-ce bien Valérie? + +Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces traits flétris, rien +sur ce visage bouleversé ne lui rappelait la belle, l'adorée Valérie de +sa jeunesse. Il ne la reconnaissait pas. + +Elle le reconnut bien, elle, ou plutôt elle le devina; elle se dressa, +découvrant ses épaules et ses bras amaigris. D'un geste violent, elle +repoussa le bandeau de glace pilée posé sur son front, rejetant en +arrière sa chevelure abondante encore, trempée d'eau et de sueur, qui +s'éparpilla sur l'oreiller. + +--Guy! s'écria-t-elle, Guy! + +Le comte frémit jusqu'au fond de ses entrailles. + +Il demeurait plus immobile que ces malheureux qui, selon la croyance +populaire, frappés de la foudre, restent debout, mais tombent en +poussière dès qu'on les touche. + +Il ne put apercevoir ce que virent les personnes présentes: la +transfiguration de la malade. Ses traits contractés se détendirent, une +joie céleste inonda son visage, et ses yeux creusés par la maladie +prirent une expression de tendresse infinie. + +--Guy, disait-elle d'une voix navrante de douceur, te voici donc enfin! +Comme il y a longtemps, mon Dieu, que je t'attends! Tu ne peux pas +savoir tout ce que ton absence m'a fait souffrir. Je serais morte de +douleur, sans l'espérance de te revoir qui me soutenait. On t'a retenu +loin de moi? Qui? Tes parents, encore? Les méchantes gens! Tu ne leur as +donc pas dit que nul ici-bas ne t'aime autant que moi! Non, ce n'est pas +cela; je me souviens... N'ai-je pas vu ton air irrité lorsque tu es +parti? Tes amis ont voulu te séparer de moi; ils t'ont dit que je te +trahissais pour un autre. À qui donc ai-je fait du mal pour avoir des +ennemis? C'est que mon bonheur blessait l'envie. Nous étions si heureux! +Mais tu ne l'as pas crue, cette calomnie absurde, tu l'as méprisée, +puisque te voici! + +La religieuse, qui s'était levée en voyant tout le monde envahir la +chambre de sa malade, ouvrait de grands yeux ahuris. + +--Moi te trahir! continuait la mourante, il faudrait être fou pour le +croire. Est-ce que je ne suis pas ton bien, ta propriété, quelque chose +de toi! Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien attendre ni espérer +d'un autre que tu ne m'aies donné déjà. Ne t'ai-je pas appartenu corps +et âme dès le premier jour! Je n'ai pas lutté, va, pour me donner à toi +tout entière; je sentais que j'étais née pour toi, Guy! te souviens-tu +de cela? Je travaillais pour une dentellière et je ne gagnais pas de +quoi vivre, toi tu m'avais dit que tu faisais ton droit et que tu +n'étais pas riche. Je croyais que tu te privais pour m'assurer un peu de +bien-être. Tu avais voulu faire arranger notre petite mansarde du quai +Saint-Michel. Était-elle jolie avec ce frais papier à bouquets que nous +avions collé nous-mêmes! + +»Comme elle était gaie! De la fenêtre, on apercevait ces grands arbres +des Tuileries, et en nous penchant un peu, nous pouvions voir sous les +arches des ponts le coucher du soleil. Le bon temps! La première fois +que nous sommes allés à la campagne ensemble, un dimanche, tu m'avais +apporté une belle robe comme je n'osais en rêver et des bottines si +mignonnes que je trouvais qu'il était dommage de les mettre pour marcher +dehors! Mais tu m'avais trompée! + +»Tu n'étais pas un pauvre étudiant. Un jour, en allant porter mon +ouvrage, je te rencontrai dans une voiture superbe, derrière laquelle se +tenaient de grands laquais chamarrés d'or. Je ne pouvais en croire mes +yeux. Le soir, tu m'as dit la vérité, que tu étais noble, immensément +riche. Oh! mon bien-aimé! Pourquoi m'avoir avoué cela?...» + +Avait-elle sa raison, était-ce le délire qui parlait? + +De grosses larmes roulaient sur le visage ridé du comte de Commarin, et +le médecin et le prêtre étaient émus de ce spectacle si douloureux d'un +vieillard qui pleure comme un enfant. + +La veille encore, le comte croyait son coeur bien mort, et il suffisait +de cette voix pénétrante pour lui rendre les fraîches et fortes +sensations de la jeunesse. Combien d'années pourtant s'étaient écoulées +depuis?... + +--Alors! poursuivait Mme Gerdy, il fallut abandonner le quai +Saint-Michel. Tu le voulais; j'obéis malgré mes pressentiments. Tu me +dis que, pour te plaire, je devais ressembler à une grande dame. Tu +m'avais donné des maîtres, car j'étais si ignorante qu'à peine je savais +signer mon nom. Te rappelles-tu la drôle d'orthographe de ma première +lettre? Ah! Guy, que n'étais-tu, en effet, un pauvre étudiant? Depuis +que je te sais si riche, j'ai perdu ma confiance, mon insouciance et ma +gaieté. Si tu allais me croire avide? si tu allais imaginer que ta +fortune me touche? + +»Les hommes qui, comme toi, ont des millions doivent être bien +malheureux! Je comprends qu'ils soient incrédules et pleins de soupçons. +Sont-ils sûrs jamais si c'est eux qu'on aime ou leur argent? Ce doute +affreux qui les déchire les rend défiants, jaloux et cruels. Ô mon +unique ami, pourquoi avons-nous quitté notre chère mansarde? Là nous +étions heureux. Que ne m'as-tu laissée toujours où tu m'avais trouvée? +Ne savais-tu donc pas que la vue du bonheur blesse et irrite les hommes? +Sages, nous devions cacher le nôtre comme un crime. Tu croyais m'élever, +tu m'as abaissée. Tu étais fier de notre amour, tu l'as affiché. +Vainement je te demandais en grâce de rester obscure et inconnue. + +»Bientôt toute la ville a su que j'étais ta maîtresse. Il n'était bruit +dans ton monde que de tes prodigalités pour moi. Combien je rougissais +de ce luxe insolent que tu m'imposais! Tu étais content parce que ma +beauté devenait célèbre; je pleurais, moi, parce que ma honte le +devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes qui font métier +d'inspirer aux hommes les plus grandes folies. N'ai-je pas vu mon nom +dans un journal? Tu allais te marier, c'est par ce journal que je l'ai +appris. Malheureuse! je devais te fuir; je n'ai pas eu ce courage. + +»Je me suis lâchement résignée au plus humiliant, au plus coupable des +partages. Tu t'es marié, et je suis restée ta maîtresse. Oh! quel +supplice, quelle soirée affreuse! J'étais seule, chez moi, dans cette +chambre toute palpitante de toi, et tu en épousais une autre! Je me +disais: à cette heure, une chaste et noble jeune fille va se donner à +lui. Je me disais: quels serments fait cette bouche qui s'est si souvent +appuyée sur mes lèvres? Souvent, depuis l'horrible malheur, je demande +au bon Dieu quel crime j'ai commis pour être si impitoyablement châtiée: +le crime, le voilà! Je suis restée ta maîtresse, et ta femme est morte. +Je ne l'ai vue qu'une fois, quelques minutes à peine, mais elle t'a +regardé, et j'ai compris qu'elle t'aimait autant que moi, Guy, c'est +notre amour qui l'a tuée.» + +Elle s'arrêta épuisée, mais aucun des assistants ne se permit un +mouvement. + +Ils écoutaient religieusement, avec une émotion fiévreuse, ils +attendaient. + +Mlle d'Arlange n'avait pas eu la force de rester debout; elle s'était +laissée glisser à genoux et elle pressait son mouchoir sur sa bouche +pour étouffer ses sanglots. Cette femme n'était-elle pas la mère +d'Albert? + +Seule la digne religieuse n'était point émue: elle avait vu, ainsi +qu'elle se le disait, bien d'autres délires. Rien, elle ne comprenait +absolument rien à cette scène. + +Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d'attention aux +divagations d'une insensée. + +Elle crut qu'elle devait avoir de la raison pour tous. S'avançant vers +le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses couvertures. + +--Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid. + +--Ma soeur, murmurèrent en même temps le médecin et le prêtre. + +--Tonnerre de Dieu! s'écria le vieux soldat, laissez-la donc parler! + +--Qui donc, reprit la malade, insensible à tout ce qui se passait autour +d'elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais? Oh! les infâmes! On +m'a fait espionner, n'est-ce pas? et on a découvert que souvent il +venait chez moi un officier. Eh bien! mais cet officier est mon frère, +mon cher Louis! Comme il venait d'avoir dix-huit ans et que l'ouvrage +manquait, il s'est engagé soldat en disant à ma mère: «Ce sera toujours +une bouche de moins à la maison.» C'est un bon sujet, et ses chefs l'ont +aimé tout de suite. Il a travaillé au régiment; il s'est instruit, et on +l'a fait monter bien vite en grade. On l'a nommé lieutenant, capitaine, +il est devenu chef d'escadron. Il m'a toujours aimée, Louis; s'il était +resté à Paris, je ne serais pas tombée. Mais notre mère est morte, et je +me suis trouvée toute seule au milieu de cette grande ville. Il était +sous-officier quand il a su que j'avais un amant. J'ai cru qu'il ne me +reverrait jamais. Pourtant il m'a pardonné, en disant que la constance à +une faute comme la mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il était +plus jaloux de ton bonheur que toi-même. Il venait, mais en se cachant. +Je l'avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa soeur. Je +m'étais, moi, condamnée à ne jamais parler de lui, à ne pas prononcer +son nom. Un noble soldat pouvait-il avouer qu'il était le frère d'une +femme entretenue par un comte? Pour qu'on ne le vît pas, je prenais les +plus minutieuses précautions. À quoi ont-elles servi? Hélas! à te faire +douter de moi. Quand il a su ce qu'on disait, il voulait, dans son +aveugle colère, te provoquer en duel. Et alors il m'a fallu lui prouver +qu'il n'avait même pas le droit de me défendre. Quelle misère! Ah! j'ai +payé bien cher mes années de bonheur volé! Mais te voici, tout est +oublié. Car tu me crois, n'est-il pas vrai, Guy? J'écrirai à Louis: il +viendra, il te dira que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa +parole, à lui, un soldat!... + +--Oui, sur mon honneur, prononça le vieux soldat, ce que ma soeur dit est +la vérité. + +La mourante ne l'entendit pas; elle continuait d'une voix que la +lassitude faisait haleter: + +--Comme ta présence me fait du bien! Je sens que je renais. J'ai failli +tomber malade. Je ne dois pas être jolie, aujourd'hui, n'importe, +embrasse-moi... + +Elle tendait les bras et avançait les lèvres comme pour donner des +baisers. + +--Mais c'est à une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant. Oh! je +t'en supplie, je t'en conjure, ne me le prends pas, laisse-le-moi! Une +mère sans son enfant, que veux-tu qu'elle devienne? Tu me le demandes +pour lui donner un nom illustre et une fortune immense; non! Tu me dis +que ce sacrifice fera son bonheur; non! Mon enfant est à moi, je le +garderai. La terre n'a ni honneurs ni richesses qui puissent remplacer +une mère veillant sur un berceau. Tu veux, en échange, me donner +l'enfant de l'autre; jamais! Quoi! c'est cette femme qui embrasserait +mon fils! C'est impossible! Retirez d'auprès de moi cet enfant étranger, +il me fait horreur, je veux le mien. Malheureux! n'insiste pas, ne me +menace pas de ta colère, de ton abandon, je céderais et je mourrais +après. Guy, renonce à ce projet fatal, la pensée seule est un crime. +Quoi! mes prières, mes pleurs, rien ne t'émeut! Eh bien! Dieu nous +punira. Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra où +les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se lèveront pour +nous maudire. Guy! j'entrevois l'avenir. Je vois mon fils justement +irrité s'avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu! Oh! ces lettres, ces +lettres, cher souvenir de nos amours! Mon fils! Il me menace, il me +frappe! À moi! À l'aide! Un fils frapper sa mère... Ne le dites à +personne, au moins! Dieu! que je souffre! Il sait pourtant bien que je +suis sa mère, il feint de ne pas me croire. Seigneur, c'est trop +souffrir. Guy! pardon! ô mon unique ami! je n'ai ni la force de résister +ni le courage d'obéir. + +À ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier +s'ouvrit, et Noël parut, pâle comme à l'ordinaire, mais calme et +tranquille. + +La mourante le vit et éprouva comme un choc électrique. + +Une secousse terrible ébranla son corps; ses yeux s'agrandirent +démesurément, ses cheveux se dressèrent. + +Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la direction +de Noël, et d'une voix forte, elle cria: + +--Assassin!...Une convulsion la rabattit sur son lit. On s'approcha, +elle était morte. + +Un grand silence se fit. + +Telle est la majesté de la mort et la terreur qui s'en dégage, que +devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le front et +s'inclinent. + +Pour un moment, les passions et les intérêts se taisent. +Involontairement nous nous recueillons, lorsqu'en notre présence +s'exhale le dernier soupir d'un d'entre nous. + +Tous les assistants, d'ailleurs, étaient profondément émus de cette +scène déchirante, de cette confession suprême arrachée au délire et à la +douleur. + +Mais ce mot «assassin», le dernier de Mme Gerdy, ne surprit personne. +Tous, à l'exception de la soeur, savaient l'affreuse accusation qui +pesait sur Albert. + +À lui s'adressait la malédiction de cette mère infortunée. + +Noël paraissait navré. Agenouillé près du lit de celle qui lui avait +servi de mère, il avait pris une de ses mains et la tenait collée sur +ses lèvres. + +--Morte! gémissait-il, elle est morte! + +Près de lui, la religieuse et le prêtre s'étaient mis à genoux et +récitaient à demi-voix les prières des morts. Ils imploraient de Dieu, +pour l'âme de la trépassée, sa paix et sa miséricorde. Ils demandaient +un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant souffert sur cette +terre. Renversé sur un fauteuil, la tête en arrière, le comte de +Commarin était plus défait et plus livide que cette morte, sa maîtresse, +autrefois si belle. + +Claire et le docteur s'empressaient autour de lui. + +Il avait fallu retirer sa cravate et dénouer le col de sa chemise, il +suffoquait. Avec l'aide du vieux soldat, dont les yeux rouges et gonflés +disaient la douleur comprimée, on avait roulé le fauteuil du comte près +de la fenêtre entrouverte pour lui donner un peu d'air. Trois jours +auparavant, cette scène l'aurait tué. Mais le coeur s'endurcit au malheur +comme les mains au travail. + +--Les larmes l'ont sauvé, dit le docteur à l'oreille de Claire. + +M. de Commarin, en effet, reprenait peu à peu ses sens, et avec la +netteté de la pensée la faculté de souffrir lui revenait. +L'anéantissement suit les grandes secousses de l'âme; il semble que la +nature se recueille pour soutenir le malheur; on n'en sent pas d'abord +toute la violence, c'est après seulement qu'on sonde l'étendue et la +profondeur du mal. + +Les regards du comte s'arrêtaient sur ce lit où gisait le corps de +Valérie. C'était donc là tout ce qui restait d'elle. L'âme, cette âme si +dévouée et si tendre, s'était envolée. + +Que n'eût-il pas donné pour que Dieu rendît à cette infortunée un jour, +une heure seulement de vie et de raison! Avec quels transports de +repentir il se serait jeté à ses pieds pour lui demander grâce, pour lui +dire combien il avait horreur de sa conduite passée! Comment avait-il +reconnu l'inépuisable amour de cet ange! Sur un soupçon, sans daigner +s'informer, sans l'entendre, il l'avait accablée du plus froid mépris. +Que ne l'avait-il revue? Il se serait épargné vingt ans de doutes +affreux au sujet de la naissance d'Albert. Au lieu d'une existence +d'isolement, il pouvait avoir une vie heureuse et douce. + +Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle-là aussi l'avait +aimé, et jusqu'à en mourir. + +Il ne les avait pas comprises, il les avait tuées toutes deux. + +L'heure de l'expiation était venue, et il ne pouvait pas dire: +«Seigneur, le châtiment est trop grand.» + +Et quelle punition, cependant! Que de malheurs depuis cinq jours! + +--Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l'avait prédit; que ne l'ai-je +écoutée! + +Le frère de Mme Gerdy eut pitié de ce vieillard si impitoyablement +éprouvé. Il lui tendit la main. + +--Monsieur de Commarin, dit-il d'une voix grave et triste, il y a +longtemps que ma soeur vous a pardonné, si toutefois elle vous en a +jamais voulu; aujourd'hui c'est moi qui vous pardonne. + +--Merci! monsieur, balbutia le comte, merci!... + +Et il ajouta: + +--Quelle mort, grand Dieu! + +--Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier soupir avec cette idée +que son fils a commis un crime. Et n'avoir pu la détromper!... + +--Au moins! s'écria le comte, faut-il que son fils soit libre pour lui +rendre les derniers devoirs; oui, il le faut... Noël!... + +L'avocat s'était rapproché de son père et avait entendu. + +--Je vous ai promis, mon père, répondit-il, de le sauver. + +Pour la première fois Mlle d'Arlange envisagea Noël, leurs regards se +croisèrent, et elle ne fut pas maîtresse d'un mouvement de répulsion qui +fut vu de l'avocat. + +--Albert est maintenant sauvé, dit-elle fièrement. Ce que nous +demandons, c'est qu'on nous fasse prompte justice, c'est qu'il soit +remis en liberté à l'instant. Le juge sait maintenant la vérité. + +--Comment, la vérité? interrogea l'avocat. + +--Oui! Albert a passé chez moi, avec moi, la nuit du crime. + +Noël la regarda d'un air surpris; un aveu si singulier dans une telle +bouche, sans explications, avait bien de quoi surprendre. + +Elle se redressa magnifique d'orgueil. + +--Je suis mademoiselle Claire d'Arlange, monsieur, dit-elle. + +M. de Commarin raconta alors rapidement tous les incidents rapportés par +Claire. Quand il eut terminé: + +--Monsieur, répondit Noël, vous voyez ma situation en ce moment, dès +demain... + +--Demain! interrompit le comte d'une voix indignée; vous parlez, je +crois, d'attendre à demain! L'honneur commande, monsieur, il faut agir +aujourd'hui même, à l'instant. Le moyen, pour vous, d'honorer cette +pauvre femme, n'est pas de prier pour elle... délivrez son fils. + +Noël s'inclina profondément. + +--Entendre votre volonté, monsieur, dit-il, c'est obéir. Je pars. Ce +soir, à l'hôtel, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de mes +démarches. Peut-être me sera-t-il donné de vous ramener Albert. + +Il dit, et, embrassant une dernière fois la morte, il sortit. + +Bientôt le comte et Mlle d'Arlange se retirèrent. + +Le vieux soldat était allé à la mairie faire sa déclaration de décès et +remplir les formalités indispensables. La religieuse resta seule en +attendant le prêtre que le curé avait promis d'envoyer pour «garder le +corps». La fille de Saint-Vincent n'éprouvait ni crainte ni embarras. +Tant de fois elle s'était trouvée dans des circonstances pareilles! Ses +prières dites, elle s'était relevée, et déjà elle allait et venait dans +la chambre, disposant tout comme on doit le faire quand un malade a +rendu le dernier soupir. Elle faisait disparaître les traces de la +maladie, cachait les fioles et les petits pots, brûlait du sucre sur une +pelle rougie, et sur une table recouverte d'une serviette blanche, à la +tête du lit, elle allumait des bougies et plaçait un crucifix avec un +bénitier et la branche de buis bénit. + + + + +XVII + + +Aussi troublé, aussi préoccupé que possible des révélations de Mlle +d'Arlange, M. Daburon gravissait l'escalier qui conduit aux galeries des +juges d'instruction, lorsqu'il fut croisé par le père Tabaret. Sa vue +l'enchanta et tout aussitôt il l'appela: + +--Monsieur Tabaret!... Mais le bonhomme, qui donnait tous les signes de +l'agitation la plus vive, n'était rien moins que disposé à s'arrêter, à +perdre une minute. + +--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il en saluant, on m'attend chez moi. + +--J'espère cependant... + +--Oh! il est innocent, interrompit le père Tabaret. J'ai déjà quelques +indices, et avant trois jours... Mais vous allez entendre l'homme aux +boucles d'oreilles de Gévrol. Il est très malin, Gévrol, je l'avais mal +jugé. + +Et sans écouter un mot de plus il reprit sa course, sautant trois +marches à la fois, au risque de se rompre le cou. + +M. Daburon, désappointé, hâta le pas. + +Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, sur le banc de bois +grossier, Albert assis près d'un garde de Paris attendait. + +--On va vous appeler à l'instant, monsieur, dit le juge au prévenu en +ouvrant sa porte. + +Dans le cabinet, Constant causait avec un petit homme à figure chafouine +qu'on aurait pu prendre à sa tenue pour un petit rentier des +Batignolles, sans l'énorme épingle «en faux» qui constellait sa cravate +et trahissait l'agent de la sûreté. + +--Vous avez reçu mes lettres? demanda M. Daburon à son greffier. + +--Monsieur, vos ordres sont exécutés, le prévenu est là, et voici +monsieur Martin qui arrive à l'instant du quartier des Invalides. + +--Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d'un ton satisfait. + +Et se retournant vers l'agent: + +--Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu'avez-vous vu? + +--Monsieur, il y a eu escalade. + +--Y a-t-il longtemps? + +--Cinq ou six jours. + +--Vous en êtes sûr? + +--Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant +tailler une plume. + +--Les traces sont visibles? + +--Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j'ose m'exprimer +ainsi. Le voleur--il s'agit d'un voleur, je suppose, continua M. Martin +qui était un beau parleur--a pénétré avant la pluie et s'est retiré +après, ainsi que l'avait conjecturé monsieur le juge d'instruction. +Cette circonstance est facile à déterminer quand on compare, le long du +mur, du côté de la rue, les empreintes de la montée et celles de la +descente. Ces empreintes sont des éraillures faites par le bout des +pieds. Les unes sont nettes, les autres boueuses. Le gaillard--il est +leste, ma foi!--est entré à la force du poignet, mais, pour sortir, il +s'est donné le luxe d'une échelle qu'il aura jetée à terre une fois en +haut. On voit très bien où elle a été appliquée: en bas, à cause des +trous, creusés par les montants; en haut, parce que la chaux est +dégradée. + +--Est-ce là tout? demanda le juge. + +--Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui garnissent la +crête du mur ont été arrachés. Plusieurs branches des acacias qui +s'étendent au-dessus du même mur ont été tortillées ou brisées. Même, +aux épines de l'une de ces branches, j'ai recueilli un petit fragment de +peau grise que voici, et qui me paraît provenir d'un gant. + +Le juge prit ce fragment avec empressement. + +C'était bien un petit morceau de gant gris. + +--Vous vous êtes arrangé, je l'espère, monsieur Martin, dit M. Daburon, +pour ne point éveiller l'attention dans la maison où vous avez fait +cette enquête? + +--Certes, monsieur. J'ai d'abord examiné l'extérieur à mon aise. Après +quoi, déposant mon chapeau chez le marchand de vins du coin, je me suis +présenté chez la marquise d'Arlange, en me donnant pour l'intendant +d'une duchesse du voisinage, au désespoir d'avoir laissé échapper un +perroquet adoré et éloquent, si je puis employer ce terme. On m'a donné +de très bonne grâce la permission de fouiller le jardin, et comme j'ai +dit le plus grand mal de ma prétendue maîtresse, on m'aura +indubitablement pris pour un domestique... + +--Vous êtes un homme adroit et expéditif, monsieur Martin, interrompit +le juge, je suis très satisfait de vous et je le ferai savoir à qui de +droit. + +Il sonna pendant que l'agent, fier des éloges reçus, gagnait la porte à +reculons et courbé en arc de cercle. + +Albert fut introduit. + +--Vous êtes-vous décidé, monsieur, demanda sans préambule le juge +d'instruction, à donner l'emploi de votre soirée de mardi? + +--Je vous l'ai donné, monsieur. + +--Non, monsieur, non, et je regrette d'être obligé de vous dire que vous +m'avez menti. + +Albert, à cette injure, devint pourpre, et ses yeux étincelèrent. + +--Ce que vous avez fait ce soir-là, continua le juge, je le sais, parce +que la justice, je vous l'ai déjà dit, n'ignore rien de ce qu'il lui +importe de connaître. + +Il chercha le regard d'Albert, le rencontra, et lentement dit: + +--J'ai vu mademoiselle Claire d'Arlange. + +À ce nom, les traits du prévenu, contractés par une ferme volonté de ne +pas se laisser abattre, se détendirent. On eût dit qu'il éprouvait une +immense sensation de bien-être, comme un homme qui, par miracle, échappe +à un péril imminent qu'il désespérait de conjurer. Pourtant il ne +répondit pas. + +--Mademoiselle d'Arlange, reprit le magistrat, m'a dit où vous étiez +mardi soir. + +Albert hésitait encore. + +--Je ne vous tends pas de piège, ajouta M. Daburon, je vous en donne ma +parole d'honneur. Elle m'a tout dit, entendez-vous? + +Cette fois, Albert se décida à parler. Ses explications concordaient de +point en point avec celles de Claire, pas un détail de plus. Désormais +le doute devenait impossible. La bonne foi de Mlle d'Arlange ne +pouvait avoir été surprise. Ou Albert était innocent, ou elle était sa +complice. Pouvait-elle être sciemment la complice de ce crime odieux? +Non, elle ne pouvait même être soupçonnée. Mais alors, où chercher +l'assassin? Car à la justice, lorsqu'elle découvre un crime, il faut un +criminel. + +--Vous le voyez, monsieur, dit sévèrement le juge à Albert, vous m'aviez +trompé. Vous risquiez votre tête, monsieur, et ce qui est bien autrement +grave, vous m'exposiez, vous exposiez la justice à une déplorable +erreur. Pourquoi n'avoir pas dit d'abord la vérité? + +--Monsieur, répondit Albert, mademoiselle d'Arlange, en acceptant de moi +un rendez-vous, m'avait confié son honneur... + +--Et vous seriez mort plutôt que de parler de cette entrevue? +interrompit M. Daburon avec une nuance d'ironie; cela est beau, +monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie... + +--Je ne suis pas le héros que vous supposez, monsieur, dit simplement le +prévenu. Si je vous disais que je ne comptais pas sur Claire, je +mentirais. Je l'attendais. Je savais qu'en apprenant mon arrestation +elle braverait tout pour me sauver. Mais on pouvait lui cacher ce +malheur, et c'est là ce que je redoutais. En ce cas, autant qu'on peut +répondre de soi, je crois que je n'aurais pas prononcé son nom. + +Il n'y avait là nulle apparence de bravade. Ce qu'Albert disait, il le +pensait et le sentait. M. Daburon regretta son ton ironique. + +--Monsieur, reprit-il d'une voix bienveillante, on va vous reconduire en +prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant vous ne serez plus +au secret. On vous traitera avec tous les égards dus à un prisonnier +dont l'innocence peut paraître probable. + +Albert s'inclina et remercia. Son gardien revint le prendre. + +--Qu'on fasse venir Gévrol, maintenant, dit le juge à son greffier. + +Le chef de la sûreté était absent, on venait de le mander à la +préfecture, mais son témoin, l'homme aux boucles d'oreilles, attendait +dans la galerie. + +On lui dit d'entrer chez le juge. C'était un de ces hommes courts et +ramassés sur eux-mêmes, robustes comme les chênes, bâtis à chaux et à +sable, qui peuvent porter jusqu'à trois pochées de blé sur leurs épaules +bombées. Ses cheveux et ses favoris blancs faisaient paraître plus dur +et plus foncé son teint hâlé, grillé, tanné par les intempéries des +saisons, par le vent de la mer et par le soleil des tropiques. Il avait +de larges mains, noires, dures, calleuses, avec de gros doigts noueux +qui devaient avoir la puissance de pression d'un étau. + +À ses oreilles, de grandes boucles d'oreilles pendaient, soutenant un +découpage en forme d'ancre. + +Il portait le costume des pêcheurs aisés de la Normandie, lorsqu'ils +s'habillent pour aller à la ville ou au marché. + +L'huissier fut obligé de le pousser dans le cabinet. + +Ce loup de la côte était intimidé et interdit. + +Il s'avança en se balançant d'une jambe sur l'autre avec cette démarche +déhanchée des matelots qui, rompus au roulis et au tangage, sont surpris +de trouver sous leurs pieds l'immobile plancher des vaches. + +Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre +souple, décoré de petites médailles de plomb, ni plus ni moins que +l'auguste casquette du roi Louis XI, de dévote mémoire, et orné encore +d'une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les filles de +campagne sur un métier primitif composé de quatre ou cinq épingles +fichées dans un bouchon percé. + +M. Daburon le détailla et l'évalua d'un coup d'oeil. On ne pouvait s'y +tromper, c'était bien l'homme à figure de brique dépeint par le petit +témoin de La Jonchère. + +Impossible également de méconnaître l'honnête homme. Sa physionomie +respirait la franchise et la bonté. + +--Votre nom? demanda le juge d'instruction. + +--Marie-Pierre Lerouge. + +--Êtes-vous donc parent de Claudine Lerouge? + +--Je suis son mari, monsieur. + +Quoi? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son existence? + +Voilà ce que pensa M. Daburon. + +À quoi donc servent les surprenants progrès de l'industrie humaine? + +Aujourd'hui, lorsque la justice hésite, il lui faut, tout comme il y a +vingt ans, une énorme perte de temps et d'argent pour obtenir le moindre +renseignement. Il faut la croix et la bannière, en beaucoup de cas, pour +se procurer l'état civil d'un témoin ou d'un prévenu. + +Le vendredi, dans la journée, on avait écrit pour demander le dossier de +Claudine, on était au lundi, et la réponse n'était pas arrivée. + +Cependant la photographie existe, on a le télégraphe électrique, on +dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise pas. + +--Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; elle-même prétendait +l'être. + +--C'est que, de cette manière, elle excusait un peu sa conduite. C'était +d'ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que je n'existais +plus pour elle. + +--Ah!... Vous savez qu'elle est morte victime d'un crime odieux? + +--Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l'a dit, +monsieur, répondit le marin dont le front se plissa. C'était une +malheureuse! ajouta-t-il d'une voix sourde. + +--Comment! c'est vous, un mari, qui l'accusez? + +--Je n'en ai que trop le droit, monsieur. Ah! défunt mon père, qui s'y +connaissait au temps, m'avait averti. Je riais, quand il me disait: +«Prends garde, elle nous déshonorera tous.» Il avait raison. J'ai été, +moi, à cause d'elle, poursuivi par la police, ni plus ni moins qu'un +voleur qui se cache et qu'on cherche. Partout où on me demandait avec +une citation, les gens devaient se dire: tiens! il a donc fait un +mauvais coup! Et me voici devant la justice. Ah! monsieur, quelle peine! +C'est que les Lerouge sont honnêtes de père en fils depuis que le monde +est monde. Informez-vous dans le pays, on vous dira: «Parole de Lerouge +vaut écrit d'un autre.» Oui, c'était une malheureuse, et je lui avais +bien dit qu'elle ferait une mauvaise fin. + +--Vous lui aviez dit cela? + +--Plus de cent fois, oui, monsieur. + +--Et pourquoi? Voyons, mon ami, rassurez-vous, votre honneur n'est point +en jeu ici, personne n'en doute. Quand l'aviez-vous avertie si sagement? + +--Ah! il y a longtemps, monsieur, répondit le mari, plus de trente ans, +pour la première fois. Elle était ambitieuse jusque dans le sang, elle a +voulu se mêler des affaires des grands, c'est ce qui l'a perdue. Elle +disait qu'on gagne de l'or à garder des secrets; moi, je disais qu'on +gagne de la honte, et voilà tout. Prêter la main aux grands pour cacher +leurs vilenies en comptant que ça portera bonheur, c'est rembourrer son +matelas d'épines avec l'espoir de bien dormir. Mais elle n'en faisait +qu'à sa tête. + +--Vous étiez son mari, pourtant, objecta Daburon, vous aviez le droit de +commander. + +Le mari hocha la tête et poussa un gros soupir. + +--Hélas! monsieur, c'était moi qui obéissais. + +Procéder par brefs interrogatoires avec un témoin lorsqu'on n'a même pas +idée des renseignements qu'il apporte, c'est perdre du temps en +cherchant à en gagner. On croit l'approcher du fait important, on l'en +écarte. Mieux vaut lui lâcher la bride et se résigner à l'écouter, +quitte à le remettre sur la voie lorsqu'il s'en éloigne trop. C'est +encore le plus sûr et le plus court. C'est à ce parti que s'arrêta M. +Daburon, tout en maudissant l'absence de Gévrol, qui, d'un mot, aurait +abrégé de moitié cet interrogatoire, dont le juge ne soupçonnait pas +encore l'importance. + +--De quelles affaires s'était donc mêlée votre femme? demanda le +magistrat. Allons, mon ami, contez-moi cela bien exactement. Ici, vous +le savez, on doit dire non seulement la vérité, mais encore toute la +vérité. + +Lerouge avait posé son chapeau sur une chaise. Alternativement il se +détirait les doigts, les faisait craquer à les briser, ou se grattait la +tête de toutes ses forces. C'était sa manière d'aller à la rencontre des +idées. + +--C'est pour vous dire, commença-t-il, qu'il y aura de cela trente-cinq +ans à la Saint-Jean. Je devins amoureux de Claudine. Dame! c'était une +jolie fille, propre, avenante, avec une voix plus douce que le miel. +C'était la plus belle du pays, droite comme un mât, souple comme +l'osier, fine et forte comme un canot de course. Ses yeux pétillaient +comme du vieux cidre; elle avait des cheveux noirs, les dents blanches, +et son haleine était plus fraîche que la brise du large. Le malheur est +qu'elle n'avait rien, tandis que nous étions à l'aise. Sa mère, une +veuve de trente-six maris, était, sauf votre respect, une pas +grand-chose et mon père était l'honnêteté vivante. Quand je parlai au +bonhomme d'épouser la Claudine, il jura son grand juron, et huit jours +après il m'embarquait pour Porto sur la goélette d'un voisin à nous, +histoire de changer d'air. Je revins au bout de six mois, plus maigre +qu'un tolet, mais plus amoureux qu'avant. Le souvenir de Claudine me +desséchait à petit feu. C'est que j'en étais fou à perdre le boire et le +manger, et sans vous commander m'est avis qu'elle m'aimait un brin, vu +que j'étais un solide gars et que plus d'une fille me reluquait. Pour +lors le père, voyant que rien n'y faisait, que je dépérissais sans dire +ouf et que je m'en allais tout doucettement rejoindre ma défunte mère au +cimetière, se décida à me laisser passer ma folie. Un soir, comme nous +revenions de la pêche et que je ne touchais pas au souper, il me dit: +«Épouse-la donc, ta carogne, et que ça finisse!» Je me rappelle bien +cela, parce que, en entendant le vieux traiter mon amoureuse de ce nom, +j'eus comme un éblouissement. J'aurais voulu le tuer. Ça ne porte pas +bonheur de se marier malgré ses parents. + +Le brave marin s'égarait au milieu de ses souvenirs. Il ne causait plus, +il dissertait. + +Le juge d'instruction essaya de le faire rentrer dans le bon chemin. + +--Arrivons à l'affaire, dit-il. + +--J'y suis, monsieur le juge, mais il fallait bien commencer par le +commencement. Je me mariai donc. Le soir, après la noce, les parents et +les invités partis, j'allais rejoindre ma femme quand j'aperçus mon père +tout seul dans un coin qui pleurait. Ça me serra le coeur et j'eus un +mauvais pressentiment. Il passa vite. C'est si beau, les six premiers +mois qu'on a une femme qu'on aime! On la voit comme à travers ces +brouillards qui changent en palais et en églises les rochers de la côte, +si bien que les novices s'y trompent. + +Pendant deux ans, sauf quelques castilles de rien, tout alla bien. +Claudine me manoeuvrait comme un youyou. Ah! elle était futée! elle +m'aurait pris, lié, porté au marché et vendu, que je n'y aurais vu que +du feu. Son grand défaut, c'était d'être coquette. Tout ce que je +gagnais, et mes affaires marchaient fort, elle se le mettait sur le dos. +C'étaient tous les dimanches parure nouvelle, robes, joyaux, bonnets, +des affiquets du diable que les marchands inventent pour la perdition +des femmes. Les voisins en jasaient, mais moi, je trouvais cela bien. +Pour le baptême du fils qu'elle m'avait donné, qui fut nommé Jacques, du +nom de mon père, j'avais, pour lui plaire, donné la volée à mes +économies de garçon, plus de trois cents pistoles que je destinais à +acheter un pré qui m'endiablait parce qu'il était enclavé dans des +parcelles nous appartenant. + +M. Daburon bouillait d'impatience, mais que faire? + +--Allez, allez donc! disait-il toutes les fois que Lerouge faisait +seulement mine de s'arrêter. + +--Donc, poursuivit le marin, j'étais content assez, lorsqu'un matin je +vis tourner autour de chez nous un domestique de chez monsieur le comte +de Commarin, dont le château est à un quart de lieue de chez nous, de +l'autre côté du bourg. C'était un particulier qui ne me revenait pas du +tout, un nommé Germain. On prétendait comme cela qu'il s'était mêlé de +la faute de la Thomassine, une belle fille de chez nous qui avait plu au +jeune comte et qui avait disparu. Je demandai à ma femme ce que lui +voulait ce propre à rien; elle me répondit qu'il était venu lui proposer +de prendre un nourrisson. D'abord je ne voulais pas entendre de cette +oreille. Notre bien permettait à Claudine de garder tout son lait pour +notre fils. Mais la voilà qui se met à dire les meilleures raisons. Elle +se repentait, soi-disant, de sa coquetterie et de ses dépenses. Elle +voulait gagner de l'argent, ayant honte de ne rien faire tandis que je +me tuais le corps. Elle demandait à amasser, à économiser, pour que le +petit ne fût pas obligé plus tard d'aller à la mer. On lui offrait un +très bon prix que nous pouvions mettre de côté pour rattraper en peu de +temps les trois cents pistoles. Le chien de pré dont elle me parla finit +par me décider. + +--Elle ne vous dit pas, demanda le juge, de quelle commission on voulait +la charger? + +Cette question stupéfia Lerouge. Il pensa que c'est avec raison qu'on +affirme que la justice voit tout et sait tout. + +--Pas encore, répondit-il. Mais vous allez voir. Huit jours après, le +piéton lui apporte une lettre où on lui demandait de venir à Paris +chercher l'enfant. C'était un soir. «Bon, dit-elle, je partirai demain +par la diligence.» Moi, je ne souillai mot; seulement au matin, quand +elle fut parée pour le passage de la diligence, je déclarai que je +l'accompagnerais. Elle ne parut pas fâchée, au contraire. Elle +m'embrassa, et je fus ravi. À Paris, ma femme devait aller prendre le +petit chez une madame Gerdy qui demeurait sur le boulevard. Nous +convînmes avec Claudine qu'elle se présenterait seule et que je +l'attendrais à notre auberge. Mais, elle partie, je me mangeais le foie +dans cette chambre. Je sortis au bout d'une heure et j'allai rôder aux +environs de la maison de cette dame. Je m'informai à des domestiques, à +des gens qui sortaient, et j'appris qu'elle était la maîtresse du comte +de Commarin. Cela me déplut si fort que, si j'avais été le maître, ma +femme serait revenue sans ce bâtard. Je ne suis qu'un pauvre marin, moi, +et je sais bien qu'un homme peut s'oublier. On est monté par la boisson. +Quelquefois on est entraîné par les camarades, mais qu'un homme ayant +femme et enfants fasse ménage avec une autre et lui donne le bien des +siens, je trouve cela mal, très mal. N'est-il pas vrai, monsieur? + +Le juge d'instruction se démenait rageusement sur son fauteuil. Il +pensait: cet homme n'en finira donc pas! + +--Oui! vous avez raison mille fois, répondit-il, mais trêve de +réflexions, avancez, avancez!... + +--Claudine, monsieur, était plus entêtée qu'une mule. Après trois jours +de discussions elle m'arracha un _Amen_ entre deux baisers. Alors elle +m'annonça que nous ne retournerions pas chez nous par la diligence. La +dame, qui craignait pour son petit la fatigue du voyage, avait arrangé +qu'on nous reconduirait à petites journées dans sa voiture, et avec ses +chevaux. C'est qu'elle était entretenue dans le grand genre! J'eus la +bêtise de me réjouir parce que cela me permettrait de voir le pays à mon +aise. Nous voilà donc bien installés, avec les enfants, le mien et +l'autre, dans un beau carrosse, attelé de bêtes superbes, conduit par un +cocher en livrée. Ma femme était folle de joie. Elle m'embrassait comme +du pain et faisait sonner des poignées de pièces d'or. Moi, j'étais sot +comme un honnête mari, qui trouve dans son ménage de l'argent qu'il n'y +a pas apporté. C'est en voyant ma mine que Claudine, espérant me +dérider, se risqua à me découvrir la vérité vraie. «Tiens», me +dit-elle... + +Lerouge s'interrompit, et, changeant de ton: + +--Vous comprenez, dit-il, que c'est ma femme qui parle. + +--Oui, oui... Poursuivez. + +--Elle me dit donc en secouant sa poche: «Tiens, mon homme, nous en +aurons comme ça jusqu'à plus soif, et voici pourquoi: monsieur le comte, +qui a un fils légitime en même temps que celui-ci, veut que ce soit ce +bâtard qui porte son nom. Cela se peut, grâce à moi. En route nous +allons trouver dans l'auberge où nous coucherons monsieur Germain et la +nourrice à qui on a confié le fils légitime. On nous mettra dans la même +chambre, et, pendant la nuit, je dois changer les petits qu'on a exprès +habillés l'un comme l'autre. Monsieur le comte donne pour cela huit +mille francs comptant et une rente viagère de mille francs.» + +--Et vous! s'écria le juge, vous qui vous dites un honnête homme, vous +avez souffert un tel crime lorsqu'il suffisait d'un mot pour l'en +empêcher! + +--Monsieur, de grâce, supplia Lerouge, monsieur, laissez-moi finir... + +--Soit, allez! + +--Je n'eus pas, d'abord, la force de rien dire, tant la colère +m'étranglait. Je devais être effrayant. Mais elle, qui pourtant avait +peur de moi quand je me montais, partit d'un éclat de rire qui me +déconcerta. «Que tu es bête, me dit-elle; écoute-moi donc avant de +t'enlever comme une soupe au lait. C'est le comte, entends-tu, qui +enrage d'avoir son bâtard chez lui, c'est le comte qui paye pour le +changer. Sa maîtresse, la mère de celui-ci, ne veut pas de ça. Si elle a +eu l'air de consentir à la chose, cette femme, c'est qu'elle tenait à ne +pas se brouiller avec son amant et qu'elle avait son plan. Elle m'a +prise à part, dans la chambre, et après m'avoir fait jurer le secret sur +un crucifix, elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas s'habituer à l'idée de +se séparer pour toujours de son enfant et d'élever l'enfant d'une autre. +Elle a ajouté que si je consentais à ne pas changer les nourrissons sans +en rien dire au comte, elle me donnerait à l'instant dix mille francs et +me garantirait une rente égale à celle du père. Elle m'a encore déclaré +qu'elle saurait bien si je tenais ma parole, ayant fait faire à son +petit un signe de reconnaissance ineffaçable. Elle ne me l'a pas montré, +ce signe, et j'ai eu beau le chercher, je ne l'ai pas trouvé. +Comprends-tu maintenant? Je garde simplement ce petit bourgeois que +voici; j'affirme au comte que j'ai fait l'échange, nous empochons des +deux côtés, et voilà Jacques riche. Embrasse ta petite femme qui a plus +d'esprit que toi, mon homme!» Voilà, monsieur, mot pour mot, ce que me +dit Claudine. + +Le rude matelot tira de sa poche un immense mouchoir à carreaux bleus et +se moucha à faire trembler les vitres. C'était sa façon de pleurer. + +M. Daburon restait confondu. Depuis le commencement de cette malheureuse +affaire, il marchait d'étonnements en étonnements. À peine avait-il mis +ordre à ses idées sur un point que toute son attention était appelée sur +un autre. Il se sentait dérouté. Qu'était-ce que ce nouvel incident si +grave? qu'allait-il apprendre? Il brûlait d'interroger vivement, mais +Lerouge, on le voyait, contait péniblement, démêlant laborieusement ses +souvenirs; un fil bien ténu le guidait, la moindre interruption pouvait +rompre ce fil et embrouiller l'écheveau. + +--Ce que me proposait Claudine, continua le marin, était une +abomination, et je suis un honnête homme. Mais cette femme me pétrissait +à volonté, comme la pâte du pétrin. Elle me chavirait le coeur. Elle me +faisait voir blanc comme neige ce qui était noir comme de l'encre. Je +l'aimais, quoi! Elle me prouva que nous ne faisions de tort à personne +et que nous assurions la fortune de Jacques, je me tus. Le soir, nous +arrivions à un village, et le cocher nous dit, en arrêtant la voiture +devant une auberge, que c'est là que nous coucherons. Nous entrons et +nous voyons qui? Cette canaille de Germain avec une femme portant un +nourrisson si exactement habillé comme le nôtre que j'eus peur. Ils +voyageaient comme nous dans une voiture du comte. Un soupçon me vint. +Qui m'assurait que Claudine n'avait pas inventé la seconde histoire pour +me calmer? Elle en était certes capable. J'étais fou. Je consentais à +une chose qui était mal, mais non à une certaine autre. Je me promis +bien de ne pas perdre de vue notre petit bâtard, me jurant bien qu'on ne +me l'escamoterait pas. En effet, je le gardai toute la soirée sur mes +genoux, et, pour plus de sûreté, je lui avais noué mon mouchoir autour +des reins en guise de remarque. Ah! le coup avait été bien monté. Après +souper, on parla de se coucher, et il se trouve qu'il n'y a dans cette +auberge que deux chambres à deux lits. C'était à croire qu'on l'avait +fait bâtir exprès. L'aubergiste dit que les deux nourrices coucheront +dans une de ces chambres et Germain et moi dans l'autre. Comprenez-vous, +monsieur le juge? Ajoutez que toute la soirée j'avais surpris des signes +d'intelligence entre ma femme et ce gredin de domestique. J'étais +furieux. + +»C'était la conscience qui parlait et que je faisais taire de force. Je +sentais que j'agissais très mal et je m'en voulais à la mort. Pourquoi +n'y a-t-il que les coquines pour faire virer comme une girouette à tous +les vents de leurs coquineries l'esprit d'un honnête homme? + +M. Daburon répondit par un coup de poing à démolir son bureau. Lerouge +poursuivit plus vite: + +--Moi, je repoussai cet arrangement, feignant d'être trop jaloux pour +lâcher ma femme une minute. Il fallait en passer par où je voulais. La +nourrice étrangère monta se coucher la première; nous y allâmes, +Claudine et moi, un moment après. Ma femme défit ses hardes et se coucha +dans les draps avec notre fils et le nourrisson; moi, je ne me +déshabillai pas. Sous prétexte qu'en me couchant j'exposerais les +nourrissons, je m'installai sur une chaise devant le lit, décidé à +ouvrir l'oeil et à monter un quart un peu solide. J'avais soufflé la +chandelle afin de laisser les femmes dormir; moi, je n'y songeais guère; +mes idées m'ôtaient le sommeil; je pensais à mon père et à ce qu'il +dirait, s'il apprenait jamais ma conduite. Vers minuit, voilà que +j'entends Claudine faire un mouvement. Je retiens mon souffle. Elle se +levait. Voulait-elle changer les enfants? Maintenant je sais que non, +alors je crus que oui. Je me dressai hors de moi et, la saisissant par +le bras, je commençai à taper, et rudement, tout en lâchant ce que +j'avais sur le coeur. Je parlais à pleine voix, comme sur mon bateau, +quand le temps est gros, je jurais comme un damné, je menais un tapage +affreux. L'autre nourrice poussait des cris à faire croire qu'on +l'égorgeait. À ce vacarme Germain accourt avec une chandelle allumée. Sa +vue m'acheva. Ne sachant ce que je faisais, je tirai de ma poche un +couteau catalan dont je me servais d'habitude, et empoignant le maudit +bâtard, je lui traversai le bras avec la lame en disant: «Au moins, +comme cela, on ne le changera pas sans que je le sache: il est marqué +pour la vie.» + +Lerouge n'en pouvait plus. + +De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient le long +de ses joues et s'arrêtaient dans les rides profondes de son visage. + +Il haletait, mais le regard impérieux du juge le pressait, le harcelait, +comme le fouet qui cingle les reins du nègre écrasé de fatigue. + +--La blessure du petit était terrible, poursuivit-il; elle saignait +affreusement, il pouvait en mourir. Je ne m'inquiétais que de l'avenir, +de ce qui arriverait peut-être plus tard. Je déclarai que j'allais +écrire ce qui venait de se passer et que nous signerions tous. Ce fut +fait. Nous savions écrire tous quatre. Germain n'osa pas résister, je +parlais mon couteau à la main. Il mit son nom le premier, me conjurant +seulement de ne rien dire au comte, jurant que pour sa part il ne +souillerait mot, faisant promettre à l'autre nourrice de se taire. + +--Et vous avez gardé cette déclaration? demanda M. Daburon. + +--Oui, monsieur, et comme l'homme de la police à qui j'ai tout avoué m'a +recommandé de la prendre avec moi, je suis allé la retirer de l'endroit +où je l'avais cachée, et je l'ai là. + +--Donnez. + +Lerouge sortit de la poche de sa veste un vieux portefeuille de +parchemin attaché avec une lanière de cuir, et en tira un pli jauni par +les années et soigneusement cacheté. + +--Voici, dit-il. Le papier n'a pas été ouvert depuis cette nuit maudite. + +En effet, lorsque le juge le déplia, il vit tomber la cendre jetée sur +les caractères fraîchement tracés pour les empêcher de s'effacer. + +C'était bien le récit bref de la scène décrite par le vieux marin. Les +quatre signatures y étaient. + +--Que sont devenus, murmura le juge, se parlant à lui-même, les témoins +qui ont signé cette déclaration? Lerouge crut qu'on l'interrogeait. + +--Germain est mort, répondit-il, on m'a dit qu'il s'était noyé dans une +partie de plaisir. Claudine vient d'être assassinée, mais l'autre +nourrice vit encore. Même je sais qu'elle a parlé de la chose à son +mari, car il m'en a touché un mot. C'est un nommé Brossette, qui demeure +au village de Commarin même. + +--Et ensuite? demanda le juge qui avait pris le nom et l'adresse de +cette femme. + +--Le lendemain, monsieur, Claudine parvint à me calmer et à m'extorquer +le serment de garder le silence. L'enfant fut à peine malade, mais il +garda une énorme cicatrice au bras. + +--Madame Gerdy a-t-elle été avertie de ce qui s'était passé? + +--Je ne le crois pas, monsieur, cependant j'aime mieux dire que je +l'ignore. + +--Comment, vous l'ignorez! + +--Oui, je vous le jure, monsieur le juge; cela vient de ce qui est +arrivé après. + +--Qu'est-il donc arrivé? + +Le marin hésita. + +--C'est que, monsieur, dit-il, c'est des affaires à moi, et... + +--Mon ami, interrompit le juge, vous êtes un honnête homme, je le crois, +j'en suis sûr. Mais une fois en votre vie, poussé par une mauvaise +femme, vous avez failli, vous êtes devenu le complice d'une bien +coupable action. Réparez votre faute en parlant sincèrement. Tout ce qui +se dit ici, et qui n'a pas trait directement au crime, reste secret; +moi-même je l'oublie aussitôt. Ne craignez donc rien, et si vous +éprouvez quelque humiliation, dites-vous que c'est la punition du passé. + +--Hélas! monsieur le juge, répondit le marin, j'ai été bien puni déjà, +et il y a longtemps que ma peine a commencé. Argent mal acquis ne porte +pas profit. En arrivant chez nous, j'achetai le malheureux pré plus cher +que sa valeur. Le jour où je me suis promené dessus en me disant: il est +à moi, j'ai eu mon dernier contentement. Claudine était coquette mais +elle avait encore bien d'autres vices. Quand elle nous vit tant +d'argent, ils éclatèrent tous comme un incendie qui couve à fond de cale +quand on ouvre un panneau. D'un peu gourmande qu'elle était, elle devint +portée sur sa bouche, sauf votre respect, à faire horreur. C'était chez +nous une ripaille qui n'avait ni fin ni cesse. Dès que j'embarquais, +elle s'attablait avec les plus mauvaises gredines du pays, et il n'y +avait rien de trop bon ni de trop cher pour elles. Elle se prenait de +boisson au point qu'il fallait la coucher. Là-dessus, voilà qu'une nuit +qu'elle me croyait à Rouen, je reviens sans être attendu. J'entre, et je +la trouve avec un homme. Et quel homme, monsieur! Un méchant gringalet +honni de tout le pays, laid, sale, puant: enfin le clerc de l'huissier +du bourg. J'aurais dû le tuer, c'était mon droit, comme une vermine +qu'il était; il me fit pitié. Je l'empoignai par le cou et je le jetai +par la fenêtre sans l'ouvrir. Il n'en est pas mort. Alors, je tombai sur +ma femme, et quand je cessai de frapper elle ne bougeait plus. + +Lerouge parlait d'une voix rauque, et de temps à autre enfonçait sur ses +yeux ses poings crispés. + +--Je pardonnai, continua-t-il, mais l'homme qui a battu sa femme et qui +lui a fait grâce est perdu. Désormais, elle prit mieux ses précautions, +elle devint plus hypocrite, et voilà tout. Dans l'intervalle, madame +Gerdy retira son petit. Claudine ne fut plus retenue par rien. Protégée +et conseillée par sa mère, qu'elle avait prise avec nous et qui était +censée soigner notre Jacques, elle put me tromper pendant plus d'un an. +Je la croyais revenue à de meilleurs sentiments, et pas du tout, elle +menait une vie effroyable. Ma maison était devenue le mauvais lieu du +pays, et c'est chez moi que les vauriens se rendaient après boire. Ils y +buvaient pourtant encore, car ma femme faisait venir des paniers de vin +et d'eau-de-vie, et tant que j'étais à la mer, on se soûlait pêle-mêle. +Quand l'argent lui manquait, elle écrivait au comte ou à sa maîtresse, +et ses orgies continuaient. Quelquefois j'avais des doutes qui me +travaillaient; alors, sans raison, pour un non, pour un oui, je la +battais jusqu'à plus soif, puis je pardonnais encore, comme un lâche, +comme un imbécile. C'était une existence d'enfer. Je ne sais pas ce qui +me procurait le plus de plaisir: de l'embrasser ou de la rouer de coups. +Tout le monde, dans le bourg, me méprisait et me tournait le dos; on me +croyait complice ou involontairement dupe. J'ai su plus tard qu'on +supposait que je tirais profit de la conduite de ma femme, tandis qu'au +contraire elle payait ses amants. En tout cas, on se demandait d'où +venait tout l'argent qui se dépensait chez nous. Pour me distinguer d'un +de mes cousins nommé Lerouge, on avait joint à mon nom un mot infâme. +Quelle honte, monsieur! Et je ne savais rien de tant de scandales, non, +rien! N'étais-je pas le mari! Par bonheur, mon père était mort. + +M. Daburon eut pitié. + +--Reposez-vous, mon ami, dit-il, remettez-vous. + +--Non, répondit le marin, j'aime mieux faire vite. Un homme eut la +charité de me prévenir: le curé. Si jamais celui-là a besoin de +Lerouge!... Sans perdre une minute, j'allai trouver un homme de loi, lui +demandant comment doit agir un honnête marin qui a eu le malheur +d'épouser une gourgandine. Il me dit qu'il n'y a rien à faire. Plaider, +c'est publier à son de trompe son déshonneur, et une séparation +n'arrange rien. «Quand une fois on a donné son nom à une femme, me +dit-il, on ne peut plus le reprendre, il lui appartient pour le restant +de ses jours, elle a le droit d'en disposer. Elle peut le salir, le +couvrir de boue, le traîner de musicos en musicos, le mari n'y peut +rien.» Cela étant, mon parti fut vite pris. Le jour même, je vendis le +fatal pré et j'en fis porter l'argent à Claudine, ne voulant rien garder +du pain de la honte. Je fis ensuite dresser un acte qui l'autorisait à +administrer notre petit bien mais qui ne lui permettait ni de le vendre, +ni d'emprunter dessus. Puis je lui écrivis une lettre où je lui marquais +qu'elle n'entendrait plus parler de moi, que je n'étais plus rien pour +elle et qu'elle pouvait se regarder comme veuve. Et dans la nuit, je +partis avec mon fils. + +--Et que devint votre femme, après votre départ? + +--Je ne puis le dire, monsieur. Je sais seulement qu'elle quitta le pays +un an après moi. + +--Vous ne l'avez jamais revue? + +--Jamais. + +--Cependant, vous étiez chez elle trois jours avant le crime? + +--C'est vrai, monsieur, mais c'est qu'il le fallait absolument. J'ai eu +bien de la peine à la retrouver, personne ne savait ce qu'elle était +devenue. Heureusement mon notaire a pu se procurer l'adresse de madame +Gerdy, il lui a écrit, et c'est comme cela que j'ai su que Claudine +habitait La Jonchère. J'étais pour lors à Rouen; le patron Gervais, qui +est mon ami, m'offrit de me remonter à Paris sur son bateau, et +j'acceptai. Ah! monsieur! quel saisissement lorsque je suis entré chez +elle! Ma femme ne me reconnaissait pas. À force de dire à tout le monde +que j'étais mort, elle avait sans doute fini par s'en persuader. Quand +j'ai dit mon nom, elle est tombée à la renverse. La malheureuse! elle +n'avait pas changé. Elle avait près d'elle un verre et une bouteille +d'eau-de-vie... + +--Tout cela ne m'apprend pas ce que vous veniez faire chez votre femme. + +--C'est pour Jacques, monsieur, que j'y allais. Le petit est devenu +homme, et il veut se marier. Pour cela, il fallait le consentement de la +mère. J'ai donc porté à Claudine un acte que le notaire avait préparé et +qu'elle a signé. Le voici. + +M. Daburon prit l'acte et sembla le lire attentivement. Au bout d'un +moment: + +--Vous êtes-vous demandé, interrogea-t-il, qui pouvait avoir assassiné +votre femme? + +Lerouge ne répondit pas. + +--Avez-vous eu des soupçons sur quelqu'un? insista le juge. + +--Dame! monsieur, répondit le marin, que voulez-vous que je vous dise! +J'ai pensé que Claudine avait fini par lasser les gens de qui elle +tirait de l'argent comme de l'eau d'un puits, ou bien qu'étant soûle +elle avait parlé trop. + +Les renseignements étaient aussi complets que possible. Daburon congédia +Lerouge en lui recommandant d'attendre Gévrol qui le conduirait à un +hôtel où il se tiendrait jusqu'à nouvel ordre à la disposition de la +justice. + +--Vous serez indemnisé de vos dépenses, ajouta le juge. + +Lerouge avait à peine tourné les talons qu'un fait grave, prodigieux, +inouï, sans précédent se produisit dans le cabinet du juge +d'instruction. Constant, le sérieux, l'impassible, l'immobile, le +sourd-muet Constant se leva et parla. Il rompit un silence de quinze +années, il s'oublia jusqu'à émettre une opinion. Il dit: + +--Voilà, monsieur, une surprenante affaire! + +Bien surprenante, en effet, pensait M. Daburon, et bien faite pour +dérouter toutes les prévisions, pour renverser toutes les opinions +préconçues. Pourquoi, lui juge, avait-il agi avec cette déplorable +précipitation? Pourquoi, avant de rien risquer, n'avait-il pas attendu +de bien posséder tous les éléments de cette grave affaire, de tenir tous +les fils de cette trame compliquée? On accuse la justice de lenteur, +mais c'est cette lenteur même qui fait sa force et sa sûreté, qui +constitue sa presque infaillibilité. + +On ne sait pas assez tout le temps que les témoignages mettent à se +produire. + +On ignore ce que peuvent révéler de faits des investigations inutiles en +apparence. + +Les drames de la cour d'assises n'observent pas les trois unités, il +s'en manque de beaucoup. + +Quand l'enchevêtrement des passions et des mobiles semble inextricable, +un personnage inconnu, venu on ne sait d'où, se présente, et c'est lui +qui apporte le dénouement. + +M. Daburon, le plus prudent des hommes, avait cru simple la plus +complexe des affaires. Il avait agi comme pour un cas de flagrant délit +dans un crime mystérieux qui réclamait les plus grandes précautions. +Pourquoi? C'est que ses souvenirs ne lui avaient pas laissé la liberté +de délibération, de jugement et de décision. Il avait craint également +de paraître faible et de se montrer violent. Se croyant sûr de son fait, +l'animosité l'avait emporté. Et cependant bien des fois il s'était dit: +où est le devoir? Mais, quand on en est réduit à ne plus distinguer +clairement le devoir, c'est qu'on fait fausse route. + +Le singulier dans tout cela, c'est que les fautes du juge d'instruction +provenaient de son honnêteté même. Il avait été égaré par une trop +grande délicatesse de conscience, les scrupules qui le tracassaient lui +avaient rempli l'esprit de fantômes et l'avaient poussé à l'animosité +passionnée par lui déployée à un certain moment. + +Devenu plus calme, il examinait sainement les choses. En somme, grâce à +Dieu! rien n'était irréparable. Il ne s'en adressait pas moins les plus +dures admonestations. Le hasard seul l'avait arrêté. En ce moment même, +il se jurait bien que cette instruction serait pour lui la dernière. Sa +profession lui inspirait désormais une invincible horreur. Puis, son +entretien avec Claire avait rouvert toutes les blessures de son coeur, et +elles saignaient plus douloureuses que jamais. Il reconnaissait avec +accablement que sa vie était brisée, finie. Un homme peut se dire cela +quand toutes les femmes ne lui sont rien, hormis une seule qu'il ne peut +espérer posséder. + +Trop religieux pour songer au suicide, il se demandait avec angoisse ce +qu'il deviendrait plus tard, quand il aurait jeté aux orties sa robe de +juge. + +Puis il revenait à l'affaire présente. Dans tous les cas, innocent ou +coupable, Albert était bien le vicomte de Commarin, le fils légitime du +comte. Mais était-il coupable? Évidemment non. + +--J'y songe! s'écria tout à coup le juge, il faut que je parle au comte +de Commarin. Constant, faites passer à son hôtel, qu'il vienne à +l'instant; s'il n'est pas chez lui, qu'on le cherche. + +M. Daburon allait avoir un moment difficile. Il allait être forcé de +dire à ce vieillard: «Monsieur, votre fils légitime n'est pas celui que +je vous ai dit, c'est l'autre.» Quelle situation! non seulement pénible, +mais voisine du ridicule. Le correctif, c'est que cet autre, Albert, +était innocent. + +À Noël aussi il faudrait apprendre la vérité, le précipiter à terre +après l'avoir élevé jusqu'aux nues. Quelle désillusion! Mais sans doute +le comte trouverait pour lui quelque compensation, il la lui devait +bien. + +--Maintenant, murmurait le juge, quel serait le coupable? + +Une idée traversa son cerveau, qui d'abord lui parut invraisemblable. Il +la rejeta, puis la reprit. Il la tourna, la retourna, l'examina sous +toutes ses faces. Il s'y était presque arrêté lorsque M. de Commarin +entra. + +Le messager de M. Daburon lui était arrivé comme il allait descendre de +voiture, revenant avec Claire de chez Mme Gerdy. + + + + +XVIII + + +Le père Tabaret parlait, mais il agissait aussi. + +Abandonné par le juge d'instruction à ses seules forces, il se remit à +l'oeuvre sans perdre une minute et ne prit plus un moment de repos. + +L'histoire du cabriolet attelé d'un cheval rapide était exacte. + +Prodiguant l'argent, le bonhomme avait recruté une douzaine d'employés +de la police en congé ou de malfaiteurs sans ouvrage, et, à la tête de +ces honorables auxiliaires, secondé par son séide Lecoq, il s'était +transporté à Bougival. + +Il avait littéralement fouillé le pays, maison par maison, avec +l'obstination et la patience d'un maniaque qui voudrait retrouver une +aiguille dans une charretée de foin. + +Ses peines ne furent pas absolument perdues. + +Après trois jours d'investigations, voici ce dont il était à peu près +certain: + +L'assassin n'avait pas quitté le chemin de fer à Rueil comme le font +tous les gens de Bougival, de La Jonchère et de Marly. Il avait poussé +jusqu'à Chatou. + +Tabaret pensait le reconnaître dans un homme encore jeune, brun et avec +d'épais favoris noirs, chargé d'un pardessus et d'un parapluie, que lui +avaient dépeint les employés de la station. + +Ce voyageur, arrivé par le train qui part de Paris à Saint-Germain à +huit heures trente-cinq du soir, avait paru fort pressé. + +En quittant la gare, il s'était élancé au pas de course sur la route qui +conduit à Bougival. Sur la chaussée, deux hommes de Marly et une femme +de La Malmaison l'avaient remarqué à cause de ses allures rapides. Il +fumait tout en courant. + +Au passage du pont qui, à Bougival, joint les deux rives de la Seine, il +avait été mieux observé encore. + +On paye pour traverser ce pont, et l'assassin présumé avait sans doute +oublié cette circonstance. + +Il avait passé franc, toujours au pas de gymnastique, les coudes au +corps, ménageant son haleine, et le gardien du pont avait été obligé de +s'élancer à sa poursuite en le hélant, pour se faire payer. + +Il avait paru très contrarié de cette circonstance, avait jeté une pièce +de dix sous et avait continué sa route sans attendre les quarante-cinq +centimes qui lui revenaient. + +Ce n'est pas tout. + +Le contrôleur de Rueil se souvenait que deux minutes avant le train de +dix heures et quart, un voyageur s'était présenté, très ému et si +essoufflé qu'à peine il pouvait se faire comprendre en demandant son +billet, un billet de seconde, pour Paris. + +Le signalement de cet homme répondait exactement au portrait décrit par +les employés de Chatou et par le gardien du pont. + +Enfin, le bonhomme se croyait sur la trace d'un individu qui avait dû +monter dans le même compartiment que ce voyageur essoufflé. + +On lui avait indiqué un boulanger d'Asnières auquel il avait écrit en +lui demandant un rendez-vous. + +Tel était le bilan du père Tabaret, quand le lundi matin il se présenta +au Palais de Justice afin de voir si on n'aurait pas reçu le dossier de +la veuve Lerouge. + +Il ne trouva pas ce dossier, mais dans la galerie il rencontra Gévrol et +son homme. + +Le chef de la sûreté triomphait, et triomphait sans pudeur. Dès qu'il +aperçut Tabaret, il l'appela. + +--Eh bien! illustre dénicheur, quoi de neuf? Avons-nous fait couper le +cou à quelque scélérat depuis l'autre jour? Ah! vieux malin, je vois +bien que c'est à ma place que vous en voulez! + +Hélas! le bonhomme était cruellement changé. La conscience de son erreur +le rendait humble et doux. Ces plaisanteries qui jadis l'exaspéraient ne +le touchaient pas. Bien loin de se rebiffer, il baissa le nez d'un air +si contrit que Gévrol en fut étonné. + +--Raillez-moi, mon bon monsieur Gévrol, répondit-il, moquez-vous de moi +impitoyablement, vous aurez raison, je l'ai bien mérité. + +--Ah çà! reprit l'agent, nous avons donc fait quelque nouveau +chef-d'oeuvre, vieux passionné? + +Le père Tabaret branla tristement la tête. + +--J'ai livré un innocent, dit-il, et la justice ne veut plus me le +rendre. + +Gévrol était ravi, il se frottait les mains à s'enlever l'épiderme. + +--C'est très fort; cela, chantonnait-il, c'est très adroit. Faire +condamner des coupables, fi donc! c'est mesquin. Mais faire raccourcir +des innocents, bigre! c'est le dernier mot de l'art. Papa Tirauclair, +vous êtes pyramidal, et je m'incline. + +Et en même temps il ôta ironiquement son chapeau. + +--Ne m'accablez pas, reprit le bonhomme. Que voulez-vous, malgré mes +cheveux gris, je suis jeune dans le métier. Parce que le hasard m'a +servi trois ou quatre fois, j'en suis devenu bêtement orgueilleux. Je +reconnais trop tard que je ne suis pas ce que je croyais; je suis un +apprenti à qui le succès a fait tourner la cervelle, tandis que vous, +monsieur Gévrol, vous êtes notre maître à tous. Au lieu de me railler, +de grâce, secourez-moi, aidez-moi de vos conseils et de votre +expérience. Seul, je n'en sortirai pas, au lieu qu'avec vous!... + +Gévrol est superlativement vaniteux. La soumission de Tabaret, qu'au +fond il estimait très fort, chatouilla délicieusement ses prétentions +policières. Il s'humanisa. + +--J'imagine, dit-il d'un ton protecteur, qu'il s'agit de l'affaire de La +Jonchère? + +--Hélas! oui, cher monsieur Gévrol, j'ai voulu marcher sans vous, et il +m'en cuit. + +Le vieux finaud de Tabaret gardait la mine contrite d'un sacristain +surpris à faire gras le vendredi, mais, au fond, il riait, il jubilait. + +Niais vaniteux, pensait-il, je te casserai tant d'encensoirs sur le nez +que tu finiras bien par faire tout ce que je voudrai. + +M. Gévrol se grattait le nez, tout en avançant la lèvre inférieure et en +faisant: «Euh! euh!» Il feignait d'hésiter, heureux de prolonger la +délicate jouissance que lui procurait la confusion du bonhomme. + +--Voyons, dit-il enfin, déridez-vous, papa Tirauclair; je suis bon +garçon, moi, je vous donnerai un coup d'épaule. C'est gentil, hein? Mais +aujourd'hui je suis trop pressé, on me demande là-bas. Venez me voir +demain matin, nous causerons. Cependant, avant de nous quitter, je vais +vous allumer une lanterne pour chercher votre chemin. Savez-vous qui est +le témoin que j'amène? + +--Dites, mon bon monsieur Gévrol. + +--Eh bien! ce gaillard sur ce banc qui attend monsieur le juge +d'instruction est le mari de la victime de La Jonchère. + +--Pas possible! fit le père Tabaret stupéfié. + +Et réfléchissant: + +--Vous vous moquez de moi, ajouta-t-il. + +--Non, sur ma parole. Allez lui demander son nom, il vous dira qu'il +s'appelle Pierre Lerouge. + +--Elle n'était donc pas veuve? + +--Il paraîtrait, répondit Gévrol goguenardant, puisque voilà son heureux +époux. + +--Oh!... murmura le bonhomme. Et sait-il quelque chose? + +En vingt phrases le chef de la sûreté analysa à son collègue volontaire +le récit que Lerouge allait faire au juge d'instruction. + +--Que dites-vous de cela? demanda-t-il en finissant. + +--Ce que je dis, balbutia le père Tabaret, dont la physionomie dénotait +une surprise voisine de l'hébétement, ce que je dis?... je ne dis rien. +Je pense... mais non, je ne pense rien. + +--Une tuile, quoi! fit Gévrol radieux. + +--Dites un coup de massue, plutôt, répliqua Tabaret. + +Mais subitement il se redressa, se donnant sur le front un furieux coup +de poing. + +--Et mon boulanger! s'écria-t-il. À demain, monsieur Gévrol. + +Il est fêlé! pensa le chef de la sûreté. + +Le bonhomme était fort sain d'esprit, seulement il s'était tout à coup +souvenu du boulanger d'Asnières, qu'il avait prié de passer chez lui. +L'y trouverait-il encore? + +Dans l'escalier, il rencontra M. Daburon; c'est à peine s'il daigna lui +répondre. + +Bientôt il fut dehors et s'élança le long du quai, trottant comme un +chat maigre. + +Là, causons, se disait-il; voilà mon Noël redevenu Gros-Jean comme +devant. Il ne va pas rire, lui qui était si heureux d'avoir un nom. +Bast! s'il le veut, je l'adopterai. Tabaret ne sonne pas comme Commarin, +mais enfin, c'est un nom. N'importe, l'histoire de Gévrol ne modifie en +rien la situation d'Albert ni mes convictions. Il est le fils légitime, +tant mieux pour lui! Cela ne m'affirmerait en rien son innocence, si +j'en doutais. Évidemment, non plus que son père, il ne connaissait rien +de ces circonstances si surprenantes. Il devait, aussi bien que le +comte, croire à une substitution. Ces faits, madame Gerdy les ignorait +aussi, on aura inventé quelque histoire pour expliquer la cicatrice. +Oui, mais madame Gerdy savait à n'en pas douter que Noël était bien son +fils à elle. En le reprenant, elle a dû vérifier les signes. Quand Noël +a trouvé les lettres du comte, elle se sera empressée de lui +expliquer... + +Le père Tabaret s'arrêta aussi court que si son chemin eût été barré par +le plus effroyable reptile. + +Il était épouvanté de sa conclusion, qui disait: «Noël aurait donc +assassiné la femme Lerouge pour l'empêcher de confesser que la +substitution n'avait pas eu lieu, et il aurait brûlé les lettres et les +papiers qui le prouvaient!» + +Mais il repoussa avec horreur cette probabilité, comme un honnête homme +chasse une détestable pensée qui, par hasard, sillonne son esprit. + +--Vieux crétin que je suis! exclamait-il en reprenant sa course, voilà +pourtant la conséquence de l'affreux métier que je me faisais gloire +d'exercer! Soupçonner Noël, mon enfant, mon légataire universel, la +vertu et l'honneur incarnés ici-bas! Noël, que dix ans de relations +constantes, de vie presque commune, m'ont appris à estimer, à admirer au +point que je répondrais de lui comme de moi-même! Il faut de terribles +passions pour pousser, à verser le sang, les hommes d'une certaine +condition, et je n'ai jamais connu à Noël que deux passions: sa mère et +le travail. Et j'ose effleurer d'un soupçon ce caractère si noble! Je +devrais me battre! Vieille bête! tu ne trouves sans doute pas assez +terrible la leçon que tu viens de recevoir! Que faut-il donc pour te +rendre plus circonspect? + +Il raisonnait ainsi, s'efforçant de refouler ses inquiétudes, +contraignant ses habitudes d'investigation, mais au fond de lui-même une +voix taquinante murmurait: «Si c'était Noël?» + +Le père Tabaret était arrivé rue Saint-Lazare. Devant sa porte +stationnait le plus élégant coupé bleu attelé d'un cheval magnifique. +Machinalement il s'arrêta. + +--Bel animal! dit-il; mes locataires reçoivent des gens bien... + +Ils recevaient des gens mal aussi, car il formulait à peine cette +réflexion qu'il vit sortir M. Clergeot, l'honnête M. Clergeot, dont la +présence dans une maison y trahit une ruine aussi sûrement que la +présence des employés des pompes funèbres y annonce une mort. + +Le vieux policier, qui connaît toute la terre, connaissait admirablement +l'honnête banquier. Même il avait eu des relations avec lui, autrefois, +lorsqu'il collectionnait des livres. Il l'arrêta. + +--Vous voilà! vieux crocodile, lui dit-il, vous avez donc des pratiques +dans ma maison? + +--Il paraît, répondit sèchement Clergeot, qui n'aime pas à être traité +familièrement. + +--Tiens! tiens! fit le père Tabaret. + +Et, poussé par une curiosité bien naturelle chez un propriétaire qui +doit avant tout redouter de loger des gens gênés, il ajouta: + +--Qui diable êtes-vous en train de me ruiner? + +--Je ne ruine personne, riposta M. Clergeot d'un air de dignité +offensée. Avez-vous eu à vous plaindre de nos relations? Je ne le pense +pas. Parlez de moi, s'il vous plaît, au jeune avocat qui fait des +affaires avec moi, il vous dira s'il a lieu de regretter de me +connaître. + +Tabaret fut péniblement impressionné. Quoi! Noël, le sage Noël était le +client de Clergeot! Que voulait dire cela? Peut-être n'y avait-il aucun +mal? Cependant les quinze mille francs de jeudi lui revenaient à la +mémoire. + +--Oui, dit-il, désireux de se renseigner, je sais que monsieur Gerdy +mène l'argent assez rondement. + +Clergeot a la délicatesse de ne jamais laisser attaquer ses pratiques +sans les défendre. + +--Ce n'est pas lui personnellement, objecta-t-il, qui fait danser les +écus, c'est sa petite femme chérie. Elle est grosse comme le pouce, mais +elle mangerait le diable, ongles, cornes et tout. + +Quoi! Noël entretenait une femme, une créature que Clergeot lui-même, +l'ami des petites dames, trouvait dépensière! Cette révélation, en ce +moment, atteignait le bonhomme en plein coeur. Pourtant il dissimula. Un +geste, un regard pouvaient éveiller la défiance de l'usurier et lui +fermer la bouche. + +--On sait cela, reprit-il du ton le plus dégagé qu'il put. Bast! il faut +que jeunesse se passe. Que croyez-vous donc qu'elle lui coûte par an, +cette coquine? + +--Ma foi, je ne sais pas. Il a eu le tort de ne pas lui assigner un +fixe. À mon calcul, elle doit bien, depuis quatre ans qu'il l'a, lui +avoir avalé dans les environs de cinq cent mille francs. + +Quatre ans! cinq cent mille francs! + +Ces mots, ces chiffres éclatèrent comme des obus dans la cervelle du +père Tabaret. Un demi-million! En ce cas Noël était ruiné de fond en +comble. Mais alors... + +--C'est beaucoup, dit-il, réussissant, grâce à d'héroïques efforts, à +cacher sa souffrance, c'est énorme même! Il faut remarquer cependant que +monsieur Gerdy a des ressources... + +--Lui! interrompit l'usurier en haussant les épaules. Tenez, pas ça! +ajouta-t-il en faisant claquer sous ses dents l'ongle de son pouce. Il +est nettoyé à fond. Cependant, s'il vous doit de l'argent, soyez sans +crainte. C'est un malin. Il va se marier. Tel que vous me voyez, je +viens de lui renouveler des billets pour vingt-six mille francs. Au +revoir, monsieur Tabaret. + +L'usurier s'éloigna d'un pas leste, laissant le pauvre bonhomme planté +comme une borne au milieu du trottoir. + +Il ressentait quelque chose de pareil à la douleur immense qui doit +briser le coeur d'un père lorsqu'on lui laisse entrevoir que son fils +bien-aimé est peut-être le dernier des scélérats. + +Et, pourtant, telle était sa croyance en Noël qu'il violentait sa raison +pour repousser encore les soupçons qui le poignaient. Pourquoi cet +usurier n'aurait-il pas calomnié l'avocat? + +Ces gens qui prêtent à plus de dix pour cent sont capables de tout. +Évidemment il avait exagéré le chiffre des folies de son client. + +Et quand même! Combien d'hommes n'ont pas fait pour des femmes les plus +grandes insanités sans cesser d'être honnêtes! + +Il voulut entrer. + +Un tourbillon de soie, de dentelles et de velours, lui barra le passage. + +C'était une jolie jeune femme brune qui sortait. + +Elle s'élança, légère comme l'oiseau, dans le coupé bleu. + +Le père Tabaret était gaillard, la jeune femme était ravissante, +pourtant il n'eut pas un regard pour elle. + +Il entra, et sous la voûte il trouva son portier debout, sa casquette à +la main, considérant d'un oeil attendri une pièce de vingt francs. + +--Ah! monsieur, lui dit cet homme, la jolie dame, et combien elle est +comme il faut! Que n'êtes-vous arrivé cinq minutes plus tôt? + +--Quelle dame?... pourquoi? + +--Cette dame si distinguée qui sort, elle venait, monsieur, chercher des +renseignements sur monsieur Gerdy. Elle m'a donné vingt francs pour +répondre à ses questions. Il paraîtrait que monsieur Gerdy se marie. +Elle avait l'air tout à fait vexée. Superbe créature! J'ai dans l'idée +que ce doit être sa maîtresse. Je comprends maintenant pourquoi il +sortait toutes les nuits. + +--Monsieur Gerdy? + +--Mais oui, monsieur, je n'en ai jamais parlé à monsieur, vu qu'il avait +l'air de se cacher. Il ne me demandait pas le cordon, non, pas si bête! +Il filait par la petite porte de la remise. Moi je me disais: c'est +peut-être pour ne pas me déranger, ce qu'il en fait, cet homme, c'est +très délicat de sa part, et puisque ça lui plaît... + +Le portier parlait, l'oeil toujours attaché sur sa pièce. Lorsqu'il leva +la tête pour interroger la physionomie de son seigneur et maître, le +père Tabaret avait disparu. En voilà bien une autre! se dit le portier. +Cent sous que le patron court après la superbe créature! Joue des +flûtes, va, vieux roquentin, on t'en donnera un petit morceau, pas +beaucoup, mais c'est très cher. Le portier ne se trompait pas. Le père +Tabaret courait après la dame au coupé bleu. + +Il avait pensé: celle-là me dira tout; et d'un bond il fut dans la rue. + +Il y arriva juste à temps pour voir le coupé bleu tourner le coin de la +rue Saint-Lazare. + +--Ciel! murmura-t-il, je vais la perdre de vue, et cependant la vérité +est là. Il était dans un de ces états de surexcitation nerveuse qui +enfantent des prodiges. Il franchit le bout de la rue Saint-Lazare aussi +rapidement qu'un jeune homme de vingt ans. Ô bonheur! À cinquante pas, +dans la rue du Havre, il vit le coupé bleu arrêté au milieu d'un +embarras de voitures. Je l'aurai! se dit-il. + +Ses regards parcouraient les alentours de la gare de l'Ouest, cette rue +où rôdent presque constamment des cochers marrons: pas une voiture! + +Volontiers, comme Richard III, il aurait crié: «Ma fortune pour un +fiacre!» Le coupé bleu s'était dégagé et filait bon train vers la rue +Tronchet. Le bonhomme suivait. Il se maintenait; le coupé ne gagnait pas +trop. + +Tout en courant sur le milieu de la chaussée, cherchant de l'oeil une +voiture où se jeter, il se disait: en chasse! bonhomme, en chasse! Quand +on n'a pas de tête, il faut des jambes. Et hop! et hop! Pourquoi n'as-tu +pas songé à demander à Clergeot l'adresse de cette femme? Plus vite que +ça, mon vieux, plus vite! Quand on veut se mêler d'être mouchard, on se +munit des qualités de l'emploi, le mouchard doit avoir les fuseaux du +cerf. + +Il ne pensait qu'à rejoindre la maîtresse de Noël, et pas à autre chose. +Mais il perdait, bien évidemment il perdait. + +Il n'était pas au milieu de la rue Tronchet, et il n'en pouvait plus; il +sentait que ses jambes ne le porteraient pas cent mètres plus loin, et +le maudit coupé allait atteindre la Madeleine. + +Ô Fortune! Une remise découverte, marchant dans le même sens que lui, le +dépassa. + +Il fit un signe plus désespéré que celui de l'homme qui se noie. Le +signe fut vu. Il rassembla ses dernières forces et d'un bond s'élança +dans la voiture sans le secours du marchepied. + +--Là-bas, dit-il, ce coupé bleu, vingt francs! + +--Compris! répondit le cocher en clignant de l'oeil. + +Et il enveloppa sa maigre rosse d'un vigoureux coup de fouet en +murmurant: + +--Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu! Hue cocotte! + +Pour le père Tabaret, il était temps de s'arrêter, ses forces +expiraient. Après une bonne minute, il n'avait pas repris haleine. On +était sur le boulevard. Il se dressa dans la voiture, s'appuyant au +siège du cocher. + +--Je n'aperçois plus le coupé, dit-il. + +--Oh! je le vois bien, moi, bourgeois; c'est qu'il a un fameux cheval. + +--Le tien doit être meilleur! j'ai dit vingt francs, ce sera quarante. + +Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frappant il grommelait: + +--Il n'y a pas à dire, il faut la rejoindre. Pour vingt francs je la +manquais: j'aime les femmes, moi, je suis de leur côté. Mais dame! deux +louis... Peut-on être jaloux quand on est aussi laid que ça? + +Le père Tabaret se donnait mille peines pour occuper son esprit de +choses indifférentes. + +Il ne voulait pas réfléchir avant d'avoir vu cette femme, de lui avoir +parlé, de l'avoir habilement questionnée. + +Il était sûr que d'un mot elle allait perdre ou sauver son amant. + +Quoi! perdre Noël! Eh bien! oui. + +Cette idée de Noël assassin le fatiguait, le harcelait, bourdonnait dans +son cerveau comme la mouche agaçante qui mille et mille fois vient, +revient se heurter à la vitre où brille un rayon. + +On venait de dépasser la Chaussée-d'Antin, le coupé bleu n'était guère +qu'à une trentaine de pas. Le cocher de remise se retourna: + +--Bourgeois, notre coupé s'arrête. + +--Arrête aussi et ne le perds pas de l'oeil, pour repartir en même temps +que lui. Le père Tabaret se pencha tant qu'il put hors de sa voiture. + +La jeune femme descendait du coupé, traversait le trottoir et entrait +dans un magasin où on vend des cachemires et des dentelles. + +Voilà donc, pensait le père Tabaret, où vont les billets de mille +francs! Un demi-million en quatre ans! Que font donc ces créatures de +l'argent qu'on leur jette à pleines mains; le mangent-elles? Au feu de +quels caprices fondent-elles les fortunes? Elles ont des philtres +endiablés, bien sûr, qu'elles donnent à boire aux imbéciles qui se +ruinent pour elles. Il faut qu'elles possèdent un art particulier de +cuisiner et d'épicer le plaisir, puisque une fois qu'elles tiennent un +homme il sacrifie tout avant de les abandonner. + +La remise se remit en route, mais bientôt s'arrêta. + +Le coupé faisait une nouvelle pause devant un magasin de curiosités. + +Cette créature veut donc acheter tout Paris! se disait avec rage le +bonhomme. Oui, c'est elle qui a poussé Noël, si Noël a commis le crime. +C'est mes quinze mille francs qu'elle fricasse en ce moment. Combien de +jours dureront-ils? Ce serait pour avoir de l'argent que Noël aurait tué +la femme Lerouge. Oh! alors il serait le dernier, le plus infâme des +hommes. Quel monstre de dissimulation et d'hypocrisie! Et penser que si +je mourais ici de fureur, il serait mon héritier! Car c'est écrit en +toutes lettres: «Je lègue à mon fils Noël Gerdy...» Si ce garçon était +coupable, il n'y aurait pas d'assez grands supplices pour lui... Mais +cette femme ne rentrera donc pas! + +Cette femme n'était pas pressée, le temps était beau, sa toilette était +ravissante, elle se montrait. Elle visita trois ou quatre magasins +encore, et en dernier lieu s'arrêta chez un pâtissier, où elle resta +plus d'un quart d'heure. + +Le bonhomme, dévoré d'angoisses, bondissait et trépignait dans sa +voiture. + +Être séparé du mot d'une énigme terrible par le caprice d'une drôlesse, +quelle torture! Il mourait d'envie de s'élancer sur ses pas, de la +prendre par le bras et de lui crier: «Rentre donc, malheureuse! rentre +donc chez toi! Que fais-tu là? Ne sais-tu pas qu'à cette heure ton +amant, celui que tu as ruiné, est soupçonné d'un assassinat! Rentre donc +que je te questionne, que je sache de toi s'il est innocent ou coupable! +Car tu me le diras, sans t'en douter. Je t'ai préparé un traquenard où +tu te prendras. Rentre donc, l'anxiété me tue!» + +Elle rentra. + +Le coupé bleu reprit sa course, remonta la rue du Faubourg-Montmartre, +tourna dans la rue de Provence, déposa la jolie promeneuse à sa porte et +repartit. + +--Elle demeure là, dit le père Tabaret avec un soupir de soulagement. + +Il descendit de voiture, donna au cocher les deux louis en lui ordonnant +de l'attendre, et s'élança sur les traces de la jeune femme. + +Il est patient, le bourgeois, pensa le cocher, mais la petite dame brune +est pincée. Le bonhomme avait ouvert la porte de la loge du concierge. + +--Le nom de cette dame qui vient de rentrer? demanda-t-il. + +Le portier ne parut rien moins que disposé à répondre. + +--Son nom? insista le vieux policier. + +Le ton était si bref, si impérieux que le portier fut ébranlé. + +--Madame Juliette Chaffour, répondit-il. + +--À quel étage? + +--Au second, la porte en face. + +Une minute après, le bonhomme attendait dans le salon de Mme +Juliette. Madame se déshabillait, lui avait répondu la femme de chambre, +et allait venir à l'instant. + +Le père Tabaret était stupéfié du luxe de ce salon. Il n'avait rien +d'insolent pourtant, ni de brutal, ni même de mauvais goût. On ne se +serait jamais cru chez une femme entretenue. Mais le bonhomme, qui s'y +connaissait en beaucoup de choses, jugea bien que tout dans cette pièce +était de grand prix. La seule garniture de cheminée valait, au bas mot, +une vingtaine de mille francs. + +Clergeot, pensait-il, n'a pas exagéré. + +L'entrée de Juliette interrompit ses réflexions. Elle avait retiré sa +robe et passé à la hâte un peignoir très ample, noir, avec des +garnitures de satin cerise. Ses admirables cheveux un peu dérangés par +son chapeau retombaient en cascades sur son cou et bouclaient derrière +ses délicates oreilles. Elle éblouit le père Tabaret. Il comprit bien +des folies. + +--Vous avez demandé à me parler, monsieur? interrogea-t-elle en +s'inclinant gracieusement. + +--Madame, répondit le père Tabaret, je suis un ami de Noël, son meilleur +ami, je puis le dire, et... + +--Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, interrompit la jeune +femme. + +Elle-même se posa sur un canapé, lutinant du bout du pied ses mules +pareilles à son peignoir, pendant que le bonhomme prenait place dans un +fauteuil. + +--Je viens, madame, reprit-il, pour une affaire grave. Votre présence +chez monsieur Gerdy... + +--Quoi! s'écria Juliette, il sait déjà ma visite? Mâtin! il a une police +bien faite. + +--Ma chère enfant, commença paternellement Tabaret... + +--Bien! je sais, monsieur, ce que vous venez faire. Vous êtes chargé par +Noël de me gronder. Il m'avait défendu d'aller chez lui, je n'ai pu y +tenir. C'est embêtant, à la fin, d'avoir pour amant un rébus, un homme +dont on ne sait rien, un logogriphe en habit noir et en cravate blanche, +un être lugubre et mystérieux... + +--Vous avez commis une imprudence. + +--Pourquoi? parce qu'il va se marier? Que ne l'avoue-t-il alors? + +--Si ce n'est pas! + +--Ça est. Il l'a dit à ce vieux filou de Clergeot, qui me l'a répété. En +tout cas, il doit tramer quelque coup de sa tête; depuis un mois il est +tout chose, il est changé au point que je ne le reconnais plus. + +Le père Tabaret désirait avant tout savoir si Noël ne s'était pas ménagé +un alibi pour le mardi du crime. Là pour lui était la grande question. +Oui; il était coupable certainement. Non; il pouvait encore être +innocent. Mme Juliette devait, il n'en doutait pas, l'éclairer sur ce +point décisif. + +En conséquence, il était arrivé avec sa leçon toute préparée, son petit +traquenard tendu. La vivacité de la jeune femme le dérouta un peu; +pourtant il poursuivit, se fiant aux hasards de la conversation: + +--Empêcheriez-vous donc le mariage de Noël? + +--Son mariage! s'écria Juliette en éclatant de rire; ah! le pauvre +garçon! s'il ne rencontre pas d'autre obstacle que moi, son affaire est +conclue. Qu'il se marie, ce cher Noël, au plus vite, et que je n'entende +plus parler de lui. + +--Vous ne l'aimez donc pas? demanda le bonhomme un peu surpris de cette +aimable franchise. + +--Écoutez, monsieur, je l'ai beaucoup aimé, mais tout s'use. Depuis +quatre ans, je mène, moi qui suis folle de plaisirs, une existence +intolérable. Si Noël ne me quitte pas, c'est moi qui le lâcherai. Je +suis excédée, à la fin, d'avoir un amant qui rougit de moi et qui me +méprise. + +--S'il vous méprise, belle dame, il n'y paraît guère, répondit le père +Tabaret en promenant autour du salon un regard des plus significatifs. + +--Vous voulez dire, riposta la dame en se levant, qu'il dépense beaucoup +pour moi. C'est vrai. Il prétend qu'il s'est ruiné pour moi, c'est fort +possible. Qu'est-ce que cela me fait? Je ne suis pas une femme +intéressée, sachez-le. J'aurais préféré moins d'argent et plus d'égards. +Mes folies m'ont été inspirées par la colère et le désoeuvrement. +Monsieur Gerdy me traite en fille, j'agis en fille. Nous sommes quittes. + +--Vous savez bien qu'il vous adore... + +--Lui! Puisque je vous dis qu'il a honte de moi. Il me cache comme une +maladie secrète. Vous êtes le premier de ses amis à qui je parle. +Demandez-lui s'il m'a jamais sortie! On dirait que mon contact est +déshonorant. Tenez, mardi dernier, pas plus tard, nous sommes allés au +théâtre. Il avait loué une loge entière. Vous croyez qu'il est resté +près de moi? Erreur, monsieur s'est esquivé et je ne l'ai plus revu de +la soirée. + +--Comment! vous avez été forcée de revenir seule? + +--Non. À la fin du spectacle, vers minuit, monsieur a daigné reparaître. +Nous devions aller au bal de l'Opéra et de là souper. Ah! ce fut +amusant! Au bal, monsieur n'a osé ni relever son capuchon, ni retirer +son masque. Au souper, j'ai dû, à cause de ses amis, le traiter comme un +étranger. + +L'alibi préparé en cas de malheur apparaissait. + +Moins emportée, Juliette aurait remarqué l'état du père Tabaret et +certainement se serait tue. + +Il était devenu livide et tremblait comme une feuille. + +--Bast! reprit-il en faisant un effort surhumain pour articuler ses +mots, le souper n'en a pas été moins gai. + +--Gai! répéta la jeune femme en haussant les épaules, vous ne connaissez +guère votre ami. Si vous l'invitez jamais à dîner, gardez-vous bien de +le laisser boire. Il a le vin réjouissant comme un convoi de dernière +classe. À la seconde bouteille, il était plus gris qu'un bouchon, si +gris qu'il a perdu toutes ses affaires: paletot, parapluie, +porte-monnaie, étui à cigares... + +Le père Tabaret n'eut pas la force d'en écouter davantage: il se dressa +sur ses pieds avec des gestes de fou furieux. + +--Misérable! s'écria-t-il, infâme scélérat... C'est lui, mais je le +tiens! + +Et il s'enfuit, laissant Juliette si épouvantée qu'elle appela sa bonne. + +--Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque affreuse boulette, +de casser quelque carreau. Pour sûr, j'ai causé un malheur, je le +devine, je le sens. Ce vieux drôle n'est pas un ami de Noël, il est venu +pour m'entortiller, pour me tirer les vers du nez, et il a réussi... +Sans m'en douter j'aurai parlé contre Noël. Qu'ai-je pu dire? J'ai beau +chercher, je ne le vois pas; mais c'est égal, il faut le prévenir. Je +vais lui écrire un mot; toi, cours chercher un commissionnaire. + +Remonté en voiture, le père Tabaret galopait vers la préfecture de +police. Noël assassin! Sa haine était sans bornes comme autrefois sa +confiante amitié. + +Avait-il été assez cruellement joué, assez indignement pris pour dupe +par le plus vil et le plus criminel des hommes! Il avait soif de +vengeance; il se demandait quel châtiment ne serait pas trop au-dessous +du crime. + +Car non seulement il a assassiné Claudine, pensait-il, mais il a tout +disposé pour faire accuser un innocent. Et qui dit qu'il n'a pas tué sa +pauvre mère!... + +Il regrettait alors l'abolition de la torture, les raffinements des +bourreaux du moyen âge, l'écartèlement, le bûcher, la roue. + +La guillotine va si vite que c'est à peine si le condamné a le temps de +sentir le froid de l'acier tranchant les muscles, ce n'est plus qu'une +chiquenaude sur le cou. + +À force de vouloir adoucir la peine de mort, on en a fait une +plaisanterie, elle n'a plus de raison d'être. + +Seule la certitude de confondre Noël, de le livrer à la justice, de se +venger soutenait le père Tabaret. + +--Il est clair, murmura-t-il, que c'est au chemin de fer, dans sa hâte +de rejoindre sa maîtresse au théâtre, que ce misérable a oublié ses +effets. Les retrouvera-t-on? S'il a eu la prudence d'être assez +imprudent pour aller les retirer sous un faux nom, je n'aperçois plus de +preuves. Le témoignage de cette madame Chaffour n'en est pas un pour +moi. La drôlesse, voyant son amant menacé, reviendra sur ce qu'elle a +dit; elle affirmera que Noël l'a quittée bien après dix heures. + +Mais il n'aura pas osé aller au chemin de fer! + +Vers le milieu de la rue de Richelieu, le père Tabaret fut pris d'un +éblouissement. + +Je vais avoir une attaque, pensa-t-il. Si je meurs, Noël échappe et il +reste mon héritier... Quand on a fait un testament, on devrait bien le +porter toujours sur soi pour le déchirer au besoin. + +Vingt pas plus loin, apercevant la plaque d'un médecin, il fit arrêter +la voiture et s'élança dans la maison. + +Il était si défait, si hors de soi, ses yeux avaient une telle +expression d'égarement, que le docteur eut presque peur de ce singulier +client qui lui dit d'une voix rauque: + +--Saignez-moi! + +Le médecin essaya une objection mais déjà le bonhomme avait retiré sa +redingote et relevé une des manches de sa chemise. + +--Saignez-moi donc! répéta-t-il; voulez-vous me tuer?... + +Sur cette instance, le médecin se décida et le père Tabaret descendit, +rassuré et soulagé. Une heure plus tard, muni des pouvoirs nécessaires +et suivi d'un officier de paix, il procédait, au bureau des objets +perdus au chemin de fer, aux recherches indiquées. + +Ses perquisitions eurent le résultat qu'il avait prévu. + +Bientôt il sut que le soir du Mardi gras on avait trouvé dans un +compartiment de seconde du train 45 un paletot et un parapluie. On lui +représenta ces objets et il les reconnut pour appartenir à Noël. Dans +une des poches du paletot se trouvait une paire de gants gris perle +éraillés et déchirés, et un billet de retour de Chatou qui n'avait pas +été utilisé. + +En s'élançant à la poursuite de la vérité, le père Tabaret ne savait que +trop ce qu'elle était. + +Sa conviction, involontairement formée lorsque Clergeot lui avait révélé +les folies de Noël, s'était depuis fortifiée de mille circonstances; +chez Juliette il avait été sûr, et pourtant, à ce dernier moment, +lorsque le doute devenait absolument impossible, en voyant éclater +l'évidence, il fut atterré. + +--Allons! s'écria-t-il enfin, il s'agit maintenant de le prendre! + +Et sans perdre une minute, il se fit conduire au Palais de Justice où il +espérait rencontrer le juge d'instruction. Malgré l'heure, en effet, M. +Daburon n'avait pas encore quitté son cabinet. + +Il causait avec le comte de Commarin, qu'il venait de mettre au fait des +révélations de Pierre Lerouge, que le comte croyait mort depuis +plusieurs années. + +Le père Tabaret entra comme un tourbillon, trop éperdu pour faire +attention à la présence d'un étranger. + +--Monsieur! s'écria-t-il, bégayant de rage, monsieur, nous tenons +l'assassin véritable! C'est lui, c'est mon fils d'adoption, mon +héritier, c'est Noël! + +--Noël!... répéta M. Daburon en se levant. + +Et plus bas il ajouta: + +--Je l'avais deviné. + +--Ah! il faut un mandat bien vite, continua le bonhomme; si nous perdons +une minute, il nous file entre les doigts! Il se sait découvert, si sa +maîtresse l'a prévenu de ma visite. Hâtons-nous, monsieur le juge, +hâtons-nous! + +M. Daburon ouvrit la bouche pour demander une explication, mais le vieux +policier poursuivit: + +--Ce n'est pas tout encore: un innocent, Albert, est en prison... + +--Il n'y sera plus dans une heure, répondit le magistrat; un moment +avant votre arrivée, j'ai pris toutes mes dispositions pour sa mise en +liberté; occupons-nous de l'autre. + +Ni le père Tabaret ni M. Daburon ne remarquèrent la disparition du comte +de Commarin. Au nom de Noël, il avait gagné doucement la porte et +s'était élancé dans la galerie. + + + + +XIX + + +Noël avait promis de faire toutes les démarches du monde, de tenter +l'impossible pour obtenir l'élargissement d'Albert. + +Il visita en effet quelques membres du parquet et sut se faire repousser +partout. + +À quatre heures, il se présentait à l'hôtel Commarin pour apprendre au +comte le peu de succès de ses efforts. + +--Monsieur le comte est sorti, lui dit Denis, mais si monsieur veut +prendre la peine de l'attendre... + +--J'attendrai, répondit l'avocat. + +--Alors, reprit le valet de chambre, je prierai monsieur de vouloir bien +me suivre, j'ai ordre de monsieur le comte d'introduire monsieur dans +son cabinet. + +Cette confiance donnait à Noël la mesure de sa puissance nouvelle. Il +était chez lui, désormais, dans cette magnifique demeure; il y était le +maître, l'héritier. Son regard, qui inventoriait la pièce, s'arrêta sur +le tableau généalogique suspendu près de la cheminée. Il s'en approcha +et lut. + +C'était comme une page, et des plus belles, arrachée au livre d'or de la +noblesse française. Tous les noms qui dans notre histoire ont un +chapitre ou un alinéa s'y retrouvaient. Les Commarin, avaient mêlé leur +sang à toutes les grandes maisons. Deux d'entre eux avaient épousé des +filles de familles régnantes. + +Une chaude bouffée d'orgueil gonfla le coeur de l'avocat, ses tempes +battirent plus vite, il releva fièrement la tête en murmurant: + +--Vicomte de Commarin! + +La porte s'ouvrit; il se retourna, le comte entrait. + +Déjà Noël s'inclinait respectueusement: il fut pétrifié par le regard +chargé de haine, de colère et de mépris de son père. Un frisson courut +dans ses veines, ses dents claquèrent, il se sentit perdu. + +--Misérable! s'écria le comte. + +Et redoutant sa propre violence, le vieux gentilhomme jeta sa canne dans +un coin. Il ne voulait pas frapper son fils, il le jugeait indigne +d'être frappé de sa main. Puis il y eut entre eux une minute de silence +mortel qui leur parut à tous deux durer un siècle. L'un et l'autre, en +un instant, furent illuminés de réflexions qu'il faudrait un volume pour +traduire. Noël osa parler le premier. + +--Monsieur..., commença-t-il. + +--Ah! taisez-vous, au moins, fit le comte d'une voix sourde, +taisez-vous! Se peut-il, grand Dieu! que vous soyez mon fils? Hélas! je +n'en puis douter, maintenant. Malheureux, vous saviez bien que vous +étiez le fils de madame Gerdy! Infâme! Non seulement vous avez tué, mais +vous avez mis tout en oeuvre pour faire retomber votre crime sur un +innocent! Parricide! vous avez tué votre mère! + +L'avocat essaya de balbutier une protestation. + +--Vous l'avez tuée, poursuivit le comte avec plus d'énergie, sinon par +le poison, du moins par votre crime. Je comprends tout maintenant. Elle +n'avait plus le délire, ce matin... Mais vous savez aussi bien que moi +ce qu'elle disait. Vous écoutiez, et si vous avez osé entrer lorsqu'un +mot de plus allait vous perdre, c'est que vous aviez caché l'effet de +votre présence. C'est bien à vous que s'adressait sa dernière parole: +«Assassin!» + +Peu à peu Noël s'était reculé jusqu'au fond de la pièce, et il s'y +tenait, adossé à la muraille, le haut du corps rejeté en arrière, les +cheveux hérissés, l'oeil hagard. Un tremblement convulsif le secouait. +Son visage trahissait l'effroi le plus horrible à voir, l'effroi du +criminel découvert. + +--Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le comte, et je ne suis pas +le seul à tout savoir. À cette heure, un mandat d'arrêt est décerné +contre vous. + +Un cri de rage, sorte de râle sourd, déchira la poitrine de l'avocat. +Ses lèvres, que la terreur faisait affaissées et pendantes, se +crispèrent. Foudroyé au milieu du triomphe, il se roidissait contre +l'épouvante. Il se redressa avec un regard de défi. + +M. de Commarin, sans paraître prendre garde à Noël, s'approcha de son +bureau et ouvrit un tiroir. + +--Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bourreau qui vous attend. +Je veux bien me souvenir que j'ai le malheur d'être votre père. +Asseyez-vous! écrivez et signez la confession de votre crime. Vous +trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu vous pardonne!... + +Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sortir. Noël l'arrêta d'un +geste, et sortant de sa poche un revolver à quatre coups: + +--Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il; mes précautions, vous le +voyez, sont prises; on ne m'aura pas vivant. Seulement... + +--Seulement? interrogea durement le comte. + +--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit froidement l'avocat, que je ne +veux pas me tuer... au moins en ce moment. + +--Ah! s'écria M. de Commarin d'un ton de dégoût, il est lâche! + +--Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai que lorsqu'il me sera bien +démontré que toute issue m'est fermée, que je ne puis pas me sauver. + +--Misérable! fit le comte menaçant, faudra-t-il donc que moi-même?... + +Il s'élança vers le tiroir, mais Noël le referma d'un coup de pied. + +--Écoutez-moi, monsieur, dit l'avocat de cette voix rauque et brève que +donne aux hommes l'imminence du danger, ne perdons pas en paroles vaines +le moment de répit qui m'est laissé. J'ai commis un crime, c'est vrai, +et je ne cherche pas à me justifier, mais qui donc l'avait préparé, +sinon vous? Maintenant vous me faites la faveur de m'offrir un pistolet: +merci! je refuse. Cette générosité n'est pas à mon adresse. Avant tout, +vous voulez éviter le scandale de mon procès et la honte qui ne manquera +pas de rejaillir sur votre nom. + +Le comte voulut répliquer. + +--Laissez donc! interrompit Noël d'un ton impérieux. Je ne veux pas me +tuer. Je veux sauver ma tête, s'il est possible. Fournissez-moi les +moyens de fuir, et je vous promets que je serai mort avant d'être pris. +Je dis: fournissez-moi les moyens, parce que je n'ai pas vingt francs à +moi. Mon dernier billet de mille étant flambé le jour où... vous +m'entendez. Il n'y a pas chez ma mère de quoi la faire enterrer. Donc, +de l'argent! + +--Jamais! + +--Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui en résultera pour ce +nom qui vous est si cher. + +Le comte, ivre de colère, bondit jusqu'à son bureau pour y prendre une +arme. Noël se plaça devant lui. + +--Oh! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le plus fort. + +M. de Commarin recula. En parlant de jugement, de scandale, de honte, +l'avocat avait frappé juste. Pendant un moment, pris entre le respect de +son nom et le désir brûlant de voir punir ce misérable, le vieux +gentilhomme demeura indécis. Enfin le sentiment de la noblesse +l'emporta. + +--Finissons, prononça-t-il d'une voix frémissante et empreinte du plus +atroce mépris, finissons cette discussion ignoble... Qu'exigez-vous? + +--Je vous l'ai dit, de l'argent, tout ce que vous avez ici, mais +décidez-vous vite! + +Dans la journée du samedi le comte avait fait prendre chez son banquier +des fonds destinés à monter la maison de celui qu'il croyait son fils +légitime. + +--J'ai quatre-vingt mille francs ici, reprit-il. + +--C'est peu, fit l'avocat, cependant donnez. Je vous préviens que j'ai +compté sur vous pour cinq cent mille francs. Si je réussis à déjouer les +poursuites dont je suis l'objet, vous aurez à tenir à ma disposition +quatre cent vingt mille francs. Vous engagez-vous à me les donner à ma +première réquisition? Je trouverai un moyen de vous les faire demander +sans risque pour moi. À ce prix, jamais vous n'entendrez parler de moi. + +Pour toute réponse le comte ouvrit un petit coffre de fer scellé dans le +mur et en tira une liasse de billets de banque qu'il jeta aux pieds de +Noël. + +Un éclair de fureur brilla dans les yeux de l'avocat; il fit un pas vers +son père: + +--Oh! ne me poussez pas, menaça-t-il, les gens qui comme moi n'ont plus +rien à perdre sont dangereux. Je puis me livrer... + +Il se baissa cependant et ramassa le paquet. + +--Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir le +reste? + +--Oui. + +--Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fidèle à notre traité; on +ne m'aura pas vivant. Adieu, mon père! en tout ceci vous êtes le vrai +coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel n'est pas juste. Je vous +maudis... + +Quand, une heure plus tard, les domestiques pénétrèrent dans le cabinet +du comte, ils le trouvèrent étendu à terre, la face contre le tapis, +donnant à peine signe de vie. + +Cependant Noël était sorti de l'hôtel Commarin et remontait la rue de +l'Université, chancelant sous le souffle du vertige. + +Il lui semblait que les pavés oscillaient sous ses pas et que tout +autour de lui tournait. + +Il avait la bouche sèche, les yeux lui cuisaient, et de temps à autre +une nausée soulevait son estomac. + +Mais en même temps, phénomène étrange, il ressentait un soulagement +incroyable, presque du bien-être. + +La théorie de l'honnête M. Balan avait raison. + +C'en était donc fait, tout était fini, perdu. Plus d'angoisses +désormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de +dissimulation, de luttes. Rien, il n'y avait plus rien à redouter +désormais. Son horrible rôle achevé, il pouvait retirer son masque et +respirer à l'aise. + +Un irrésistible affaissement succédait à l'exaltation enragée qui devant +le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous les ressorts +de son organisation, bandés outre mesure depuis une semaine, se +détendaient et fléchissaient. La fièvre qui, pendant huit jours, l'avait +galvanisé tombait, et il sentait avec la fatigue un impérieux besoin de +repos. Il éprouvait un vide immense, une indifférence sans bornes pour +tout. + +Son insensibilité avait quelque analogie avec celle des gens anéantis +par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul sentiment n'est +capable d'émouvoir, qui n'ont plus ni la force ni le courage de penser +et que l'imminence d'un grand péril, de la mort même, ne saurait tirer +de leur morne insouciance. + +On serait venu l'arrêter en ce moment, qu'il n'aurait songé ni à +résister ni à se débattre; il n'aurait pas fait une enjambée pour se +cacher, pour fuir, pour sauver sa tête. + +Bien plus, il eut un moment comme l'idée d'aller se constituer +prisonnier, pour avoir la paix, pour être tranquille, pour se délivrer +de l'inquiétude du salut. + +Mais son énergie se révolta contre cette morne hébétude. La réaction +vint, secouant ces défaillances de l'esprit et du corps. La conscience +de la situation et du danger lui revint, il entrevit avec horreur +l'échafaud comme on aperçoit l'abîme aux lueurs de la foudre. + +Il faut défendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment? + +Les transes mortelles qui ôtent aux assassins jusqu'au plus simple bon +sens le faisaient frissonner. + +Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou quatre +passants l'examinaient curieusement. Son effroi s'en accrut. + +Il se mit à courir dans la direction du quartier latin, sans projet, +sans but, courant pour courir, pour s'éloigner, comme le Crime, que la +peinture représente fuyant sous le fouet des Furies. + +Il ne tarda pas à s'arrêter, frappé de cette idée que cette course +désordonnée devait éveiller l'attention. + +Il lui semblait que tout en lui dénonçait le meurtre; il croyait lire le +mépris et l'horreur sur tous les visages, le soupçon dans tous les yeux. + +Il allait, se répétant instinctivement: «Il faut prendre un parti.» + +Mais dans son horrible agitation, il était incapable de rien voir, de +délibérer, de comparer, de résoudre, de décider. + +Lorsqu'il hésitait encore à frapper, il s'était dit: je puis être +découvert. Et dans cette prévision il avait bâti tout un plan qui devait +le mettre sûrement à l'abri des recherches. Il devait faire ceci et +cela, il aurait recours à cette ruse, il prendrait telle précaution. +Prévoyance inutile! Rien de ce qu'il avait imaginé ne lui semblait +exécutable. On le cherchait, et il ne voyait nul endroit du monde entier +où il pût se croire en sûreté. + +Il était près de l'Odéon, quand une réflexion plus rapide que l'éclair +illumina les ténèbres de son cerveau. + +Il songea que sans aucun doute on le cherchait déjà, son signalement +devait être donné partout; sa cravate blanche et ses favoris si bien +soignés le trahissaient comme une affiche. + +Avisant la boutique d'un coiffeur, il s'avança jusqu'à la porte, mais au +moment de tourner le bouton, il eut peur. + +Ne trouverait-on pas singulier qu'il fit couper sa barbe? Si on allait +le questionner! + +Il passa outre. + +Il vit une autre boutique, les mêmes hésitations l'arrêtèrent. + +Peu à peu la nuit était venue, et avec l'obscurité Noël sentait renaître +son assurance et son audace. + +Après cet immense naufrage au port, l'espérance surnageait. Pourquoi ne +se sauverait-il pas? + +On sait d'autres exemples. On passe à l'étranger, on change de nom, on +se refait un état civil, on entre dans la peau d'un autre homme. Il +avait de l'argent c'était le principal. + +Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt mille +francs en poche, est un imbécile, s'il se laisse prendre. + +Et encore, ces quatre-vingt mille francs épuisés, il avait la certitude +d'en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant. + +Déjà il se demandait quel déguisement prendre et vers quelle frontière +se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil à un fer rouge, +traversa son coeur. + +Allait-il s'éloigner sans elle, partir avec la certitude de ne la revoir +jamais! + +Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde civilisé, +traqué comme une bête fauve, et elle resterait paisiblement à Paris! +Était-ce possible! Pour qui le crime avait-il été commis? Pour elle. Qui +en eût recueilli les bénéfices? Elle. N'était-il pas juste qu'elle +portât sa part du châtiment! + +Elle ne m'aime pas, pensait l'avocat avec amertume, elle ne m'a jamais +aimé, elle serait ravie d'être délivrée de moi pour toujours. Elle +n'aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis plus nécessaire; un +coffre vide est un meuble inutile. Juliette est prudente, elle a su se +mettre à l'abri une petite fortune. Riche de mes dépouilles, elle +prendra un autre amant, elle m'oubliera, elle vivra heureuse, tandis que +moi!... Et je partirais sans elle!... + +La voix de la prudence lui criait: «--Malheureux! traîner une femme +après soi, et une jolie femme, c'est attirer à plaisir les regards sur +soi, et rendre la fuite impossible, c'est se livrer de gaieté de +coeur!--Qu'importe! répondait la passion, nous nous sauverons ou nous +périrons ensemble. Si elle ne m'aime pas, je l'aime, moi; il me la faut! +Elle viendra, sinon...» + +Mais comment voir Juliette, lui parler, la décider! + +Aller chez elle, c'était s'exposer beaucoup. La police y était déjà, +peut-être. + +Non, pensa Noël, personne ne sait qu'elle est ma maîtresse, on ne le +saura pas avant deux ou trois jours de recherches, et d'ailleurs, écrire +serait plus dangereux encore. + +Il s'approcha d'une voiture de place, non loin du carrefour de +l'Observatoire, et tout bas il dit au cocher le numéro de cette maison +de la rue de Provence si fatale pour lui. + +Étendu sur les coussins du fiacre, bercé par les cahots monotones, Noël +ne songeait point à interroger l'avenir; il ne se demandait même pas ce +qu'il allait dire à Juliette. Non. Involontairement il repassait les +événements qui avaient amené et précipité la catastrophe, comme un homme +qui, près de mourir, revoit le drame ou la comédie de sa vie. + +Il y avait de cela un mois, jour pour jour. + +Ruiné, à bout d'expédients, sans ressources, il était déterminé à tout +pour se procurer de l'argent, pour garder encore Mme Juliette, quand +le hasard le rendit maître de la correspondance du comte de Commarin, +non seulement des lettres lues au père Tabaret et communiquées à Albert, +mais encore de celles qui, écrites par le comte lorsqu'il croyait la +substitution accomplie, l'établissaient évidemment. + +Cette lecture lui donna une heure de joie folle. + +Il se crut le fils légitime. Bientôt sa mère le détrompa, lui apprit la +vérité, la lui prouva par vingt lettres de la femme Lerouge, la lui fit +attester par Claudine, la lui démontra par le signe qu'il portait. + +Mais un homme qui se noie ne choisit pas les branches auxquelles il se +raccroche. Noël songea à utiliser ces lettres quand même. + +Il essaya d'user de son ascendant sur sa mère, pour la décider à laisser +croire au comte que l'échange avait eu lieu, se chargeant d'obtenir une +forte compensation. Mme Gerdy repoussa cette proposition avec +horreur. + +Alors l'avocat fit l'aveu de toutes ses folies, mit à nu sa situation +financière, se montra tel qu'il était, perdu de dettes, et conjura sa +mère d'avoir recours à M. de Commarin. + +Cela aussi, elle le refusa, et prières et menaces échouèrent contre sa +résolution. Pendant quinze jours ce fut entre la mère et le fils une +lutte horrible dans laquelle l'avocat fut vaincu. + +C'est à ce moment qu'il s'arrêta à l'idée de tuer Claudine. + +La malheureuse n'avait pas été plus franche avec Mme Gerdy qu'avec +les autres, Noël devait la croire et la croyait veuve. Son témoignage +supprimé, qui avait-il contre lui? Mme Gerdy et peut-être le comte. +Il les redoutait peu. + +À Mme Gerdy parlant, il pouvait toujours répondre: «Après avoir donné +mon nom à votre fils, vous faites tout au monde pour qu'il le garde.» + +Mais comment se défaire de Claudine sans danger? + +Après de longues réflexions, l'avocat s'avisa d'un stratagème +diabolique. + +Il brûla toutes les lettres du comte établissant la substitution et +conserva seulement celles qui la laissaient soupçonner. + +Ces dernières, il alla les montrer à Albert en se disant que, si la +justice arrivait à pénétrer quelque chose des causes de la mort de +Claudine, naturellement elle soupçonnerait celui qui paraîtrait y avoir +tant d'intérêt. + +Ce n'est pas qu'il songeât à faire retomber le crime sur Albert... +C'était une simple précaution qu'il prenait. Il comptait agir de telle +sorte que la police perdrait ses peines à la poursuite d'un scélérat +imaginaire. + +Il ne pensait pas non plus à se substituer au vicomte de Commarin. + +Son plan était simple: son crime commis il attendrait; les choses +traîneraient en longueur, il y aurait des pourparlers, enfin il +transigerait au prix d'une fortune. + +Il se croyait sûr du silence de sa mère, si jamais elle le soupçonnait +d'un assassinat. + +Ces mesures prises, il s'était résolu à frapper le jour du Mardi gras. + +Pour ne rien négliger, il avait ce soir-là même conduit Juliette au +théâtre et de là à l'Opéra. Il fondait ainsi, en cas de malheur, un +alibi irrécusable. + +La perte de son paletot ne l'avait inquiété que sur le premier moment. À +la réflexion, il s'était rassuré, se disant: bast! qui saura jamais? + +Tout avait réussi selon ses calculs; ce n'était dans son opinion qu'une +affaire de patience. + +Quand le récit du meurtre tomba sous les yeux de Mme Gerdy, la +malheureuse femme devina la main de son fils, et dans le premier +transport de sa douleur, elle déclara qu'elle allait le dénoncer. + +Il eut peur. Un délire affreux s'était emparé de sa mère, un mot pouvait +le perdre. Payant d'audace, il prit les devants et joua le tout pour le +tout. + +Mettre la police sur la trace d'Albert, c'était se garantir l'impunité, +c'était s'assurer, en cas de succès probable, le nom et la fortune du +comte de Commarin. + +Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse et son habileté. + +Le père Tabaret arriva à point nommé. + +Noël savait ses relations avec la police; il comprit que le bonhomme +serait un merveilleux confident. + +Tant que vécut Mme Gerdy, Noël trembla. La fièvre est indiscrète et +ne se raisonne pas. Quand elle eut rendu le dernier soupir, il se crut +sauvé; il avait beau chercher, il ne voyait plus d'obstacles, il +triompha. + +Et voilà que tout avait été découvert comme il touchait au but. Comment? +Par qui? Quelle fatalité avait ressuscité un secret qu'il croyait +enseveli avec Mme Gerdy? + +Mais à quoi bon, quand on est au fond de l'abîme, savoir quelle pierre a +fait trébucher, se demander par quelle pente on y a roulé? + +Le fiacre s'arrêta rue de Provence. + +Noël allongea la tête à la portière, explorant les environs, sondant du +regard les profondeurs du vestibule de la maison. + +Ne découvrant rien, il paya la course sans sortir de la voiture, par le +carreau du devant, et, franchissant d'un bond le trottoir, il s'élança +dans l'escalier. + +Charlotte, à sa vue, eut une exclamation de joie. + +--C'est monsieur! s'écria-t-elle; ah! madame attendait monsieur avec une +fameuse impatience, elle était joliment inquiète! + +Juliette attendre? Juliette inquiète? L'avocat ne songeait pas à +interroger. Il semblait qu'en touchant ce seuil il eût subitement +recouvré tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il sentait la +valeur exacte des minutes. + +--Si on sonne, dit-il à Charlotte, n'ouvrez pas. Quoi qu'on fasse ou +qu'on dise, n'ouvrez pas! + +À la voix de Noël, Mme Juliette était accourue. Il la repoussa +brusquement dans le salon et l'y suivit en refermant la porte. + +Là seulement la jeune femme put voir le visage de son amant. Il était si +changé, sa physionomie était à ce point bouleversée qu'elle ne put +retenir un cri: + +--Qu'y a-t-il? + +Noël ne répondit pas; il s'avança vers elle et lui prit la main. + +--Juliette, demanda-t-il d'une voix rauque en la fixant avec des yeux +enflammés, Juliette, sois sincère, m'aimes-tu? + +Elle devinait, elle sentait qu'il se passait quelque chose +d'extraordinaire, elle respirait une atmosphère de malheur; cependant +elle voulut minauder encore. + +--Méchant, répondit-elle en allongeant ses lèvres provocantes, vous +mériteriez bien... + +--Oh! assez! interrompit Noël en frappant du pied avec une violence +inouïe. Réponds, poursuivit-il en serrant à les briser les jolies mains +de sa maîtresse, un oui ou un non, m'aimes-tu? + +Cent fois elle avait joué avec la colère de son amant, se plaisant à +l'exciter jusqu'à la fureur pour savourer le plaisir de l'apaiser d'un +mot, mais jamais elle ne l'avait vu ainsi. + +Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n'osait se plaindre de +cette brutalité, la première. + +--Oui, je t'aime! balbutia-t-elle; ne le sais-tu pas? pourquoi le +demander? + +--Pourquoi? répondit l'avocat qui abandonna les mains de sa maîtresse, +pourquoi? C'est que si tu m'aimes, il s'agit de me le prouver. Si tu +m'aimes, il faut me suivre à l'instant, tout quitter, venir, fuir avec +moi, le temps presse... + +La jeune femme avait décidément peur. + +--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu? + +--Rien! Je t'ai trop aimée, vois-tu, Juliette. Le jour où je n'ai plus +eu d'argent pour toi, pour ton luxe, pour tes caprices, j'ai perdu la +tête. Pour me procurer de l'argent, j'ai... j'ai commis un crime, +entends-tu? On me poursuit, je fuis, veux-tu me suivre? + +La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle doutait. + +--Un crime, toi! commença-t-elle. + +--Oui, moi! Veux-tu savoir ce que j'ai fait? J'ai tué, j'ai assassiné! +C'était pour toi. + +Certes l'avocat était convaincu que Juliette à ces mots allait reculer +d'horreur. Il s'attendait à cette épouvante qu'inspire le meurtrier, il +y était résigné à l'avance. Il pensait qu'elle le fuirait d'abord. +Peut-être essayerait-elle une scène... Elle aurait, qui sait? une +attaque de nerfs, elle crierait, elle appellerait au secours, à la +garde, à l'aide... Il se trompait. + +D'un bond, Juliette fut sur lui, se liant à lui, entourant son cou de +ses deux mains, l'embrassant à l'étouffer comme jamais elle ne l'avait +embrassé. + +--Oui! je t'aime, disait-elle, oui! Tu as fait un mauvais coup pour moi, +toi! c'est que tu m'aimais. Tu as du coeur; je ne te connaissais pas. + +Il en coûtait cher pour inspirer une passion à Mme Juliette, mais +Noël ne réfléchit pas à cela. + +Il eut une seconde de joie immense, il lui parut que rien n'était +désespéré. + +Pourtant il eut la force de dénouer les bras de sa maîtresse. + +--Partons, reprit-il, le grand malheur est que je ne sais d'où vient le +danger. Qu'on ait pu découvrir la vérité, c'est encore un mystère pour +moi... + +Juliette se rappela l'inquiétante visite de l'après-midi; elle comprit +tout. + +--Malheureuse! s'écria-t-elle, se tordant les mains de désespoir, c'est +moi qui t'ai livré! C'était mardi, n'est-ce pas? + +--Oui, c'était mardi. + +--Ah! j'ai tout dit, sans m'en douter, à ton ami, à ce vieux que je +croyais envoyé par toi, monsieur Tabaret. + +--Tabaret est venu ici? + +--Oui, tantôt. + +--Oh! viens alors! s'écria Noël; vite, bien vite, c'est un miracle qu'il +ne soit pas encore arrivé! + +Il lui prit le bras pour l'entraîner; elle se dégagea lestement. + +--Laisse, dit-elle, j'ai une somme en or, des bijoux, je veux les +prendre... + +--C'est inutile, laisse tout, j'ai une fortune, Juliette, fuyons... + +Déjà elle avait ouvert sa chiffonnière et pêle-mêle elle jetait dans un +petit sac de voyage tout ce qu'elle possédait, tout ce qui avait de la +valeur. + +--Ah! tu me perds, répétait Noël, tu me perds! + +Il disait cela, mais son coeur était inondé de joie. + +Quel dévouement sublime! Elle m'aimait vraiment, se disait-il; pour moi +elle renonce sans hésiter à sa vie heureuse, elle me sacrifie tout!... +Juliette avait fini ses préparatifs, elle nouait à la hâte son chapeau; +un coup de sonnette retentit. + +--Eux! s'écria Noël, devenant, s'il est possible, plus livide. + +La jeune femme et son amant demeurèrent plus immobiles que deux statues, +la sueur au front, les yeux dilatés, l'oreille tendue. + +Un second coup de sonnette se fit entendre, puis un troisième. Charlotte +parut, s'avançant sur la pointe des pieds. + +--Ils sont plusieurs, dit-elle à mi-voix, j'ai entendu qu'on se +consultait. + +Après avoir sonné, on frappait. Une voix arriva jusqu'au salon; on +distingua le mot «loi». + +--Plus d'espoir! murmura Noël. + +--Qui sait! s'écria Juliette, l'escalier de service? + +--Sois tranquille, on ne l'a pas oublié. + +En effet, Juliette revint l'air morne, consternée. + +Elle avait surpris sur le palier des piétinements de pas lourds qu'on +cherchait à étouffer. + +--Il doit y avoir un moyen! fit-elle avec fureur. + +--Oui, reprit Noël, c'est une seconde de courage. J'ai donné ma parole. +On crochète la serrure... fermez toutes les portes et laissez enfoncer, +cela me fera gagner du temps. + +Juliette et Charlotte s'élancèrent. Alors, Noël, s'adossant à la +cheminée du salon, sortit son revolver et l'appuya sur sa poitrine. + +Mais Juliette, qui rentrait déjà, aperçut le mouvement; elle se jeta sur +son amant à corps perdu, si vivement qu'elle fit dévier l'arme. Le coup +partit et la balle traversa le ventre de Noël. Il poussa un effroyable +cri. + +Juliette faisait de sa mort un supplice affreux; elle prolongeait son +agonie. + +Il chancela, mais il resta debout, toujours appuyé à la tablette, +perdant du sang en abondance. + +Juliette s'était cramponnée à lui et s'efforçait de lui arracher le +revolver. + +--Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, tu es à moi, je +t'aime! Laisse-les venir. Qu'est-ce que cela te fait? S'ils te mettent +en prison, tu te sauveras. Je t'aiderai, nous donnerons de l'argent aux +gardiens. Va, nous vivrons tous deux bien heureux, n'importe où, bien +loin, en Amérique, personne ne nous connaîtra... + +La porte d'entrée avait cédé; on crochetait maintenant la porte de +l'antichambre. + +--Finissons! râla Noël, il ne faut pas qu'on m'ait vivant. + +Et dans un effort suprême, triomphant d'une souffrance horrible, il se +dégagea et repoussa Juliette qui alla tomber près du canapé. Puis, +armant son revolver, il l'appuya de nouveau à l'endroit où il sentait +les battements de son coeur, lâcha la détente et roula à terre. + +Il était temps, la police entrait. + +La première pensée des agents fut que Noël, avant de se frapper, avait +frappé sa maîtresse. + +On sait des gens qui tiennent à quitter ce bas monde en compagnie. +N'avait-on pas entendu deux explosions? Mais déjà Juliette était debout. + +--Un médecin, disait-elle, un médecin, il ne peut être mort! + +Un agent sortit en courant, tandis que les autres, sous la direction du +père Tabaret, transportaient le corps de l'avocat sur le lit de Mme +Juliette. + +--Puisse-t-il ne pas s'être manqué! murmurait le bonhomme, dont la +colère ne tenait pas devant ce spectacle; je l'ai aimé comme mon fils, +après tout, son nom est encore sur mon testament. + +Le père Tabaret s'interrompit. Noël venait de laisser échapper une +plainte, il ouvrait les yeux. + +--Vous voyez bien qu'il vivra! s'écria Juliette. + +L'avocat fit un faible signe de tête, et pendant un moment, il s'agita +péniblement sur son lit, promenant sa main droite alternativement sous +sa redingote et sous l'oreiller. Il réussit même à se tourner à demi du +côté du mur, puis à se retourner. Sur un signe qui fut compris, on +glissa sous sa tête un oreiller. + +Alors, d'une voix entrecoupée et sifflante, il prononça quelques +paroles. + +--Je suis l'assassin, dit-il; écrivez, je signerai, ça fera plaisir à +Albert; je lui dois bien cela. + +Pendant qu'on écrivait, il attira la tête de Juliette jusqu'à sa bouche. + +--Ma fortune est sous l'oreiller, murmura-t-il, je te la donne. Un flot +de sang monta à sa bouche, et on crut qu'il allait passer. + +Pourtant, il eut encore la force de signer sa déclaration et de décocher +une raillerie au père Tabaret. + +--Eh bien! vieux papa, dit-il, on se mêle donc de police! C'est agréable +de pincer soi-même ses amis! Ah! j'ai eu une belle partie, mais avec +trois femmes dans son jeu on perd toujours... + +Il entra en agonie et, quand le médecin arriva, il ne put que constater +le décès du sieur Noël Gerdy, avocat. + + + + +XX + + +Quelques mois plus tard, un soir, chez la vieille Mlle de Goëllo, +madame la marquise d'Arlange, rajeunie de dix ans, racontait aux +douairières, ses amies, les détails du mariage de sa petite-fille +Claire, laquelle venait d'épouser monsieur le vicomte Albert de +Commarin. + +--Le mariage, disait-elle, s'est fait dans nos terres de Normandie, sans +tambour ni trompette. Mon gendre l'a voulu ainsi, en quoi je l'ai +désapprouvé fortement. L'éclat de la méprise dont il a été victime +appelait l'éclat des fêtes. C'est mon sentiment, je ne l'ai pas caché. +Bast! ce garçon est aussi têtu que monsieur son père, ce qui n'est pas +peu dire; il a tenu bon. Et mon effrontée petite-fille, obéissant à son +mari par anticipation, s'est mise contre moi. Du reste, peu importe, je +défie aujourd'hui de trouver un individu ayant le courage d'avouer qu'il +a douté une seconde de l'innocence d'Albert. J'ai laissé mes jeunes gens +dans l'extase de la lune de miel, plus roucoulants qu'une paire de +tourtereaux. Il faut avouer qu'ils ont acheté leur bonheur un peu cher. +Qu'ils soient donc heureux et qu'ils aient beaucoup d'enfants, ils ne +seront embarrassés ni pour les nourrir ni pour les doter. Car, +sachez-le, pour la première fois de sa vie et sans doute la dernière, +monsieur de Commarin s'est conduit comme un ange. Il a donné toute sa +fortune à son fils, toute absolument. Il veut aller vivre seul dans une +de ses terres. Je ne crois pas que le pauvre cher homme fasse de vieux +os. Je ne voudrais pas jurer même qu'il a bien toute sa tête depuis +certaine attaque... Enfin! ma petite-fille est établie, et bien. Je sais +ce qu'il m'en coûte, et me voici condamnée à une grande économie. Mais +je mésestime les parents qui reculent devant un sacrifice pécuniaire +quand le bonheur de leurs enfants est en jeu. + +Ce que la marquise ne racontait pas, c'est que, huit jours avant «la +noce», Albert avait nettoyé sa situation passablement embarrassée et +liquidé un respectable arriéré. + +Depuis elle ne lui a emprunté que neuf mille francs; seulement elle +compte lui avouer un de ces jours combien elle est tracassée par un +tapissier, par sa couturière, par trois marchands de nouveautés et par +cinq ou six autres fournisseurs. + +Eh bien! c'est une digne femme: elle ne dit pas de mal de son gendre. + +Réfugié en Poitou après l'envoi de sa démission, M. Daburon a trouvé le +calme; l'oubli viendra. On ne désespère pas, là-bas, de le décider à se +marier. + +Mme Juliette, elle, est tout à fait consolée. Les quatre-vingt mille +francs cachés par Noël sous l'oreiller n'ont pas été perdus. Il n'en +reste plus grand-chose. Avant longtemps on annoncera la vente d'un riche +mobilier. + +Seul, le père Tabaret se souvient. + +Après avoir cru à l'infaillibilité de la justice, il ne voit plus +partout qu'erreurs judiciaires. + +L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et soutient que +le témoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer des pétitions pour +l'abolition de la peine de mort et organise une société destinée à venir +en aide aux accusés pauvres et innocents. + + +NOTES: + +[1] Insister sur un point délicat. + +[2] Vieillard qui joue au jeune homme. + +[3] Homme courageux et résolu. diff --git a/old/15579-8.zip b/old/15579-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b54db15 --- /dev/null +++ b/old/15579-8.zip diff --git a/old/15579-r.rtf b/old/15579-r.rtf new file mode 100644 index 0000000..ba5885b --- /dev/null +++ b/old/15579-r.rtf @@ -0,0 +1,5260 @@ +{\rtf1\ansi\ansicpg1252\uc1 \deff28\deflang1033\deflangfe1033{\fonttbl{\f0\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020603050405020304}Times New Roman;}{\f1\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604020202020204}Arial;} +{\f2\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 02070309020205020404}Courier New;}{\f3\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 05050102010706020507}Symbol;}{\f4\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020603050405020304}Times;} +{\f5\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604020202020204}Helvetica;}{\f6\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier;}{\f7\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Geneva;} +{\f8\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tms Rmn;}{\f9\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helv;}{\f10\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Serif;} +{\f11\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Sans Serif;}{\f12\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}New York;}{\f13\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}System;} +{\f14\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 05000000000000000000}Wingdings;}{\f15\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Mincho{\*\falt ??};}{\f16\fnil\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Batang{\*\falt ??};} +{\f17\fnil\fcharset134\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}SimSun{\*\falt ??};}{\f18\fnil\fcharset136\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}PMingLiU{\*\falt ????};}{\f19\fmodern\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Gothic{\*\falt ?????};} +{\f20\fmodern\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Dotum{\*\falt ??};}{\f21\fmodern\fcharset134\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}SimHei{\*\falt ??};}{\f22\fmodern\fcharset136\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MingLiU{\*\falt ???};} +{\f23\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MS Mincho{\*\falt MS ??};}{\f24\froman\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Gulim{\*\falt ??};} +{\f25\fmodern\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MS Gothic{\*\falt MS ????};}{\f26\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century;}{\f27\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604030504040204}Tahoma;} +{\f28\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02040502050405020303}Georgia;}{\f29\froman\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Hebrew);}{\f30\froman\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Arabic);} +{\f31\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Hebrew);}{\f32\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Arabic);}{\f33\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica (Hebrew);} +{\f34\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica (Arabic);}{\f35\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Hebrew);}{\f36\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Arabic);} +{\f37\froman\fcharset238\fprq2 Times New Roman CE;}{\f38\froman\fcharset204\fprq2 Times New Roman Cyr;}{\f40\froman\fcharset161\fprq2 Times New Roman Greek;}{\f41\froman\fcharset162\fprq2 Times New Roman Tur;} +{\f42\froman\fcharset177\fprq2 Times New Roman (Hebrew);}{\f43\froman\fcharset178\fprq2 Times New Roman (Arabic);}{\f44\froman\fcharset186\fprq2 Times New Roman Baltic;}{\f45\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial CE;}{\f46\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Cyr;} +{\f48\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Greek;}{\f49\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Tur;}{\f50\fswiss\fcharset177\fprq2 Arial (Hebrew);}{\f51\fswiss\fcharset178\fprq2 Arial (Arabic);}{\f52\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Baltic;} +{\f53\fmodern\fcharset238\fprq1 Courier New CE;}{\f54\fmodern\fcharset204\fprq1 Courier New Cyr;}{\f56\fmodern\fcharset161\fprq1 Courier New Greek;}{\f57\fmodern\fcharset162\fprq1 Courier New Tur;}{\f58\fmodern\fcharset177\fprq1 Courier New (Hebrew);} +{\f59\fmodern\fcharset178\fprq1 Courier New (Arabic);}{\f60\fmodern\fcharset186\fprq1 Courier New Baltic;}{\f69\froman\fcharset238\fprq2 Times CE;}{\f70\froman\fcharset204\fprq2 Times Cyr;}{\f72\froman\fcharset161\fprq2 Times Greek;} +{\f73\froman\fcharset162\fprq2 Times Tur;}{\f74\froman\fcharset177\fprq2 Times (Hebrew);}{\f75\froman\fcharset178\fprq2 Times (Arabic);}{\f76\froman\fcharset186\fprq2 Times Baltic;}{\f77\fswiss\fcharset238\fprq2 Helvetica CE;} +{\f78\fswiss\fcharset204\fprq2 Helvetica Cyr;}{\f80\fswiss\fcharset161\fprq2 Helvetica Greek;}{\f81\fswiss\fcharset162\fprq2 Helvetica Tur;}{\f82\fswiss\fcharset177\fprq2 Helvetica (Hebrew);}{\f83\fswiss\fcharset178\fprq2 Helvetica (Arabic);} +{\f84\fswiss\fcharset186\fprq2 Helvetica Baltic;}{\f253\fswiss\fcharset238\fprq2 Tahoma CE;}{\f254\fswiss\fcharset204\fprq2 Tahoma Cyr;}{\f256\fswiss\fcharset161\fprq2 Tahoma Greek;}{\f257\fswiss\fcharset162\fprq2 Tahoma Tur;} +{\f258\fswiss\fcharset177\fprq2 Tahoma (Hebrew);}{\f259\fswiss\fcharset178\fprq2 Tahoma (Arabic);}{\f260\fswiss\fcharset186\fprq2 Tahoma Baltic;}{\f261\froman\fcharset238\fprq2 Georgia CE;}{\f262\froman\fcharset204\fprq2 Georgia Cyr;} +{\f264\froman\fcharset161\fprq2 Georgia Greek;}{\f265\froman\fcharset162\fprq2 Georgia Tur;}{\f268\froman\fcharset186\fprq2 Georgia Baltic;}}{\colortbl;\red0\green0\blue0;\red0\green0\blue255;\red0\green255\blue255;\red0\green255\blue0; +\red255\green0\blue255;\red255\green0\blue0;\red255\green255\blue0;\red255\green255\blue255;\red0\green0\blue128;\red0\green128\blue128;\red0\green128\blue0;\red128\green0\blue128;\red128\green0\blue0;\red128\green128\blue0;\red128\green128\blue128; +\red192\green192\blue192;}{\stylesheet{\qj \fi567\li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \snext0 Normal;}{\s1\qc \li0\ri0\sb840\sa600\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 +\b\f28\fs38\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 heading 1;}{\s2\qc \li0\ri0\sb240\sa240\keepn\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \b\f28\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 heading 2;}{ +\s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 heading 3;}{\*\cs10 \additive Default Paragraph Font;}{ +\s15\qj \fi567\li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \f27\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext15 Document Map;}{\s16\ql \li284\ri284\sb240\sa240\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\faauto\rin284\lin284\itap0 +\f28\fs32\cf9\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 1;}{\s17\qj \li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\faauto\rin0\lin0\itap0 \f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 +\sbasedon0 \snext17 footer;}{\s18\qj \li567\ri284\sb120\sa120\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\faauto\rin284\lin567\itap0 \f28\fs30\cf9\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 2;}{ +\s19\qj \fi567\li482\ri0\sb60\sa60\widctlpar\faauto\rin0\lin482\itap0 \f28\fs28\cf9\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 3;}{\s20\qj \fi567\li780\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin780\itap0 +\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 4;}{\s21\qj \fi567\li1040\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin1040\itap0 \f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 +\sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 5;}{\s22\qj \fi567\li1300\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin1300\itap0 \f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 6;}{ +\s23\qj \fi567\li1560\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin1560\itap0 \f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 7;}{\s24\qj \fi567\li1820\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin1820\itap0 +\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 8;}{\s25\qj \fi567\li2080\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin2080\itap0 \f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 +\sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 9;}{\s26\qj \fi567\li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \f28\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext26 footnote text;}{ +\s27\qc \fi567\li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \f1\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext27 Body Text 2;}{\s28\qj \fi27\li540\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin540\itap0 +\f5\fs20\cf1\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext28 Body Text Indent 3;}{\s29\qj \fi567\li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\faauto\rin0\lin0\itap0 \f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 +\sbasedon0 \snext29 header;}{\s30\qc \fi567\li0\ri0\sb120\sa40\keepn\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \b\f28\fs24\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 \sbasedon0 \snext30 TOC Title;}{ +\s31\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 \sbasedon0 \snext31 c;}{\*\cs32 \additive \ul\cf2 \sbasedon10 Hyperlink;}{\*\cs33 \additive +\ul\cf2 \sbasedon10 FollowedHyperlink;}{\s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 \sbasedon0 \snext34 Normal (Web);}{\*\cs35 \additive +\sbasedon10 label;}}{\*\revtbl {Unknown;}}{\info{\title L'AFFAIRE LEROUGE}{\subject l_affaire_lerouge}{\author \'c9mile Gaboriau}{\operator Desconocido}{\creatim\yr2008\mo12\dy20\hr9\min45}{\revtim\yr2008\mo12\dy20\hr9\min58}{\version7}{\edmins10}{\nofpages254} +{\nofwords102741}{\nofchars585629}{\nofcharsws719193}{\vern8247}}\paperw11906\paperh16838\margl1418\margr1418\margt1418\margb1418 +\deftab708\widowctrl\ftnbj\aenddoc\hyphhotz567\noxlattoyen\expshrtn\noultrlspc\dntblnsbdb\nospaceforul\hyphcaps0\hyphauto1\horzdoc\dghspace120\dgvspace120\dghorigin1701\dgvorigin1984\dghshow0\dgvshow3 +\jcompress\viewkind1\viewscale100\htmautsp\nolnhtadjtbl\useltbaln \fet0\sectd \linex0\headery709\footery709\colsx708\titlepg\sectdefaultcl {\footer \pard\plain \s17\qc \li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\faauto\rin0\lin0\itap0 +\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\fs30 \endash }{\field{\*\fldinst {\fs30\lang1024\langfe1024\noproof PAGE}}{\fldrslt {\fs30\lang1024\langfe1024\noproof 254}}}{\fs30 \endash +\par }}{\*\pnseclvl1\pnucrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl2\pnucltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl3\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl4\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta )}} +{\*\pnseclvl5\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl6\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl7\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl8 +\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl9\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}\pard\plain \ql \li0\ri0\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 +\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\pict{\*\picprop\shplid1025{\sp{\sn shapeType}{\sv 1}}{\sp{\sn fFlipH}{\sv 0}}{\sp{\sn fFlipV}{\sv 0}}{\sp{\sn fillColor}{\sv 10070188}}{\sp{\sn fFilled}{\sv 1}} +{\sp{\sn fLine}{\sv 0}}{\sp{\sn alignHR}{\sv 1}}{\sp{\sn dxHeightHR}{\sv 30}}{\sp{\sn fStandardHR}{\sv 1}}{\sp{\sn fHorizRule}{\sv 1}}{\sp{\sn fLayoutInCell}{\sv 1}}}\picscalex907\picscaley6\piccropl0\piccropr0\piccropt0\piccropb0 +\picw1764\pich882\picwgoal1000\pichgoal500\wmetafile8}}{\f0\fs24\lang1033\langfe1033\langnp1033 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\i0 \'c9mile Gaboriau}{\i0 +\par }\pard\plain \s15\qj \fi567\li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \f27\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\f28 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\i0 L'AFFAIRE LEROUGE}{ +\par }\pard\plain \s31\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 (1865) +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 { +\par }{ +\par }{I +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 +Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du Mardi gras, cinq femmes du village de La Jonch\'e8re se pr\'e9sentaient au bureau de police de Bougival. +\par Elles racontaient que depuis deux jours personne n'avait aper\'e7u une de leurs voisines, la veuve Lerouge, qui habitait seule une maisonnette isol\'e9e. \'c0 plusieurs reprises, elles avaient frapp\'e9 en vain. Les fen\'eatres comme la porte \'e9 +tant exactement ferm\'e9es, il avait \'e9t\'e9 impossible de jeter un coup d'\'9cil \'e0 l'int\'e9rieur. Ce silence, cette disparition les inqui\'e9taient. Redoutant un crime, ou tout au moins un accident, elles demandaient que la \'abJustice\'bb voul\'fb +t bien, pour les rassurer, forcer la porte et p\'e9n\'e9trer dans la maison. +\par Bougival est un pays aimable, peupl\'e9 tous les dimanches de canotiers et de canoti\'e8res; on y rel\'e8ve beaucoup de d\'e9lits, mais les crimes y sont rares. Le commissaire refusa donc d'abord de se rendre \'e0 la pri\'e8re des solliciteuses. +Cependant elles firent si bien, elles insist\'e8rent tant et si longtemps, que le magistrat fatigu\'e9 c\'e9da. Il envoya chercher le brigadier de gendarmerie et deux de ses hommes, requit un serrurier et, ainsi accompagn\'e9 +, suivit les voisines de la veuve Lerouge. +\par La Jonch\'e8re doit quelque c\'e9l\'e9brit\'e9 \'e0 l'inventeur du chemin de fer \'e0 glissement qui, depuis plusieurs ann\'e9es, y fait avec plus de pers\'e9v\'e9rance que de succ\'e8s des exp\'e9riences publiques de son syst\'e8me. +C'est un hameau sans importance, assis sur la pente du coteau qui domine la Seine, entre la Malmaison et Bougival. Il est \'e0 vingt minutes environ de la grande route qui va de Paris \'e0 Saint-Germain en passant par Rueil et Port-Marly. Un chemin escarp +\'e9, inconnu aux ponts et chauss\'e9es, y conduit. +\par La petite troupe, les gendarmes en t\'eate, suivit donc la large chauss\'e9e qui endigue la Seine \'e0 cet endroit, et bient\'f4t, tournant \'e0 droite, s'engagea dans le chemin de traverse, bord\'e9 de murs et profond\'e9ment encaiss\'e9. +\par Apr\'e8s quelques centaines de pas, on arriva devant une habitation aussi modeste que possible, mais d'honn\'eate apparence. Cette maison, cette chaumi\'e8re plut\'f4t, devait avoir \'e9t\'e9 b\'e2tie par quelque b +outiquier parisien, amoureux de la belle nature, car tous les arbres avaient \'e9t\'e9 so}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 i}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 gneusement abattus. Plus profonde que large, elle se composait d'un rez-de-chauss\'e9e de deux pi +\'e8ces, avec un grenier au-dessus. Autour s'\'e9tendait un jardin \'e0 peine entretenu, mal prot\'e9g\'e9 contre les maraudeurs par un mur en pierres s\'e8ches d'un m\'e8tre de haut environ, qui encore s'\'e9croulait par places. Une l\'e9g\'e8 +re grille de bois tournant dans des attaches de fil de fer donnait acc\'e8s dans le jardin. +\par \emdash C'est ici, dirent les femmes. +\par Le commissaire de police s'arr\'eata. Pendant le trajet, sa suite s'\'e9tait rapidement grossie de tous les badauds et de tous les d\'e9s\'9cuvr\'e9s du pays. Il \'e9tait maintenant entour\'e9 d'une quarantaine de curieux. +\par \emdash Que personne ne p\'e9n\'e8tre dans le jardin, dit-il. +\par Et, pour \'eatre certain d'\'eatre ob\'e9i, il pla\'e7a les deux gendarmes en faction devant l'entr\'e9e, et s'avan\'e7a escort\'e9 du brigadier de gendarmerie et du serrurier. Lui-m\'eame, \'e0 plusieurs reprises, il frappa tr\'e8 +s fort avec la pomme de sa canne plomb\'e9e, \'e0 la porte d'abord, puis successivement \'e0 tous les volets. Apr\'e8s chaque coup il collait son oreille contre le bois et \'e9coutait. N'entendant rien, il se retourna vers le serrurier. +\par \emdash Ouvrez, lui dit-il. +\par L'ouvrier d\'e9boucla sa trousse et pr\'e9para ses outils. D\'e9j\'e0 il avait introduit un de ses crochets dans la serrure, quand une grande rumeur \'e9clata dans le groupe des badauds. +\par \emdash La cl\'e9! criait-on, voici la cl\'e9! +\par En effet, un enfant d'une douzaine d'ann\'e9es, jouant avec un de ses camarades, avait aper\'e7u dans le foss\'e9 qui borde la route une cl\'e9 \'e9norme; il l'avait ramass\'e9e et l'apportait en triomphe. +\par \emdash Donne, gamin, lui dit le brigadier, nous allons voir. +\par La cl\'e9 fut essay\'e9e; c'\'e9tait bien celle de la maison. Le commissaire et le serrurier \'e9chang\'e8rent un regard plein de sinistres inqui\'e9tudes. +\par \emdash \'c7a va mal! murmura le brigadier. +\par Et ils entr\'e8rent dans la maison, tandis que la foule, contenue avec peine par les gendarmes, tr\'e9pignait d'impatience, tendant le cou et s'allongeant sur le mur, pour t\'e2cher de voir, de saisir quelque chose de ce qui allait se passer. +Ceux qui avaient parl\'e9 de crime ne s'\'e9taient malheureusement pas tromp\'e9s, le commissaire de police en fut convaincu d\'e8s le seuil. Tout, dans la premi\'e8re pi\'e8ce, d\'e9non\'e7ait avec une lugubre \'e9loquence la pr\'e9 +sence des malfaiteurs. Les meubles, une commode et deux grands bahuts, \'e9taient forc\'e9s et d\'e9fonc\'e9s. Dans la seconde pi\'e8ce, qui servait de chambre \'e0 coucher, le d\'e9sordre \'e9tait plus grand encore. C'\'e9tait \'e0 + croire qu'une main furieuse avait pris plaisir \'e0 tout bouleverser. +\par Enfin, pr\'e8s de la chemin\'e9e, la face dans les cendres, \'e9tait \'e9tendu le cadavre de la veuve Lerouge. Tout un c\'f4t\'e9 de la figure et les cheveux \'e9taient br\'fbl\'e9s, et c'\'e9tait miracle que le feu ne se f\'fbt pas communiqu\'e9 aux v +\'eatements. +\par \emdash Canailles, va! murmura le brigadier de gendarmerie, n'auraient-ils pas pu la voler sans l'assassiner, cette pauvre femme! +\par \emdash Mais o\'f9 donc a-t-elle \'e9t\'e9 frapp\'e9e? demanda le commissaire, je ne vois pas de sang. +\par \emdash Tenez, l\'e0, entre les deux \'e9paules, mon commissaire, reprit le gendarme. Deux fiers coups, ma foi! Je parierais mes galons qu'elle n'a pas seulement eu le temps de faire ouf! +\par Il se pencha sur le corps et le toucha. +\par \emdash Oh! continua-t-il, elle est bien froide. M\'eame il me semble qu'elle n'est d\'e9j\'e0 plus tr\'e8s roide; il y a au moins trente-six heures que le coup est fait. +\par Le commissaire, tant bien que mal, \'e9crivit sur un coin de table un proc\'e8s-verbal sommaire. +\par \emdash Il ne s'agit pas de p\'e9rorer, dit-il au brigadier, mais bien de trouver les coupables. Qu'on pr\'e9vienne le juge de paix et le maire. De plus, il faut courir \'e0 Paris porter cette lettre au parquet. +Dans deux heures un juge d'instruction peut \'eatre ici. Je vais en attendant proc\'e9der \'e0 une enqu\'eate provisoire. +\par \emdash Est-ce moi qui dois porter la lettre? demanda le brigadier. +\par \emdash Non. Envoyez un de vos hommes, vous me serez utile ici, vous, pour contenir ces curieux et aussi pour me trouver les t\'e9moins dont j'aurai besoin. Il faut tout laisser ici tel quel, je vais m'installer dans la premi\'e8re chambre. +\par Un gendarme s'\'e9lan\'e7a au pas de course vers la station de Rueil, et aussit\'f4t le commissaire commen\'e7a l'information pr\'e9alable prescrite par la loi. +\par Qui \'e9tait cette veuve Lerouge, d'o\'f9 \'e9tait-elle, que faisait-elle, de quoi vivait-elle, et comment? Quelles \'e9taient ses habitudes, ses m\'9curs, ses fr\'e9quentations? Lui connaissait-on des ennemis, \'e9 +tait-elle avare, passait-elle pour avoir de l'argent? Voil\'e0 ce qu'il importait au commissaire de savoir. +\par Mais pour \'eatre nombreux, les t\'e9moins n'en \'e9taient pas mieux inform\'e9s. Les d\'e9positions des voisins, successivement interrog\'e9s, \'e9taient vides, incoh\'e9rentes, incompl\'e8tes. Personne ne savait rien de la victime, \'e9trang\'e8 +re au pays. Beaucoup de gens se pr\'e9sentaient, d'ailleurs, qui venaient bien moins pour donner des renseignements que pour en demander. Une jardini\'e8re qui avait \'e9t\'e9 l'amie de la veuve Lerouge et une laiti\'e8 +re chez qui elle se fournissait purent seules donner quelques renseignements assez insignifiants mais pr\'e9cis. +\par Enfin, apr\'e8s trois heures d'interrogatoires insupportables, apr\'e8s avoir subi tous les on-dit du pays, recueilli les t\'e9moignages les plus contradictoires et les plus ridicules comm\'e9rages, voici ce qui parut \'e0 peu pr\'e8 +s certain au commissaire de police: +\par Deux ans auparavant, au commencement de 1860, la femme Lerouge \'e9tait arriv\'e9e \'e0 Bougival avec une grande voiture de d\'e9m\'e9nagement pleine de meubles, de linge et d'effets. Elle \'e9 +tait descendue dans une auberge, manifestant l'intention de se fixer dans les environs, et aussit\'f4t s'\'e9tait mise en qu\'eate d'une maison. Ayant trouv\'e9 celle-ci \'e0 son gr\'e9, elle l'avait lou\'e9e sans marchander, moye +nnant trois cent vingt francs payables par semestre et d'avance, mais n'avait pas consenti \'e0 signer de bail. +\par La maison lou\'e9e, elle s'y \'e9tait install\'e9e le jour m\'eame et avait d\'e9pens\'e9 une centaine de francs en r\'e9parations. C'\'e9tait une femme de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, bien conserv\'e9e, forte, et d'une sant\'e9 excellente. +Nul ne savait pourquoi elle avait choisi pour s'\'e9tablir un pays o\'f9 elle ne connaissait absolument personne. On la supposait Normande, parce que souvent, le matin, on l'avait aper\'e7ue coiff\'e9e d'un bonnet de coton. Cette coiffure de nuit ne l'emp +\'eachait pas d'\'eatre tr\'e8s coquette le jour. Elle portait d'ordinaire de tr\'e8s jolies robes, mettait force rubans \'e0 ses bonnets, et se couvrait de bijoux comme une chapelle. Sans doute, elle avait habit\'e9 la c\'f4 +te, car la mer et les navires revenaient sans cesse dans ses conversations. +\par Elle n'aimait pas \'e0 parler de son mari, mort, disait-elle, dans un naufrage. Jamais \'e0 ce sujet elle n'avait donn\'e9 le moindre d\'e9tail. Une fois seulement elle avait dit \'e0 la laiti\'e8re devant trois personnes: \'abJamais une femme n'a \'e9t +\'e9 plus malheureuse que moi dans son m\'e9nage.\'bb Une autre fois, elle avait dit: \'abTout nouveau, tout beau: d\'e9funt mon homme ne m'a aim\'e9e qu'un an.\'bb +\par La veuve Lerouge passait pour riche ou du moins pour tr\'e8s \'e0 l'aise. Elle n'\'e9tait pas avare. Elle avait pr\'eat\'e9 \'e0 une femme de la Malmaison soixante francs pour son terme et n'avait pas voulu qu'elle les lui rend\'eet. +Une autre fois, elle avait avanc\'e9 deux cents francs \'e0 un p\'eacheur de Port-Marly. Elle aimait \'e0 bien vivre, d\'e9pensait beaucoup pour sa nourriture et faisait venir du vin par demi-pi\'e8ce. Son plaisir \'e9 +tait de traiter ses connaissances, et ses d\'eeners \'e9taient excellents. Si on la complimentait d'\'eatre riche, elle ne s'en d\'e9fendait pas beaucoup. On lui avait souvent entendu dire: \'abJe ne poss\'e8 +de pas de rentes, mais j'ai tout ce dont j'ai besoin. Si je voulais davantage, je l'aurais.\'bb +\par D'ailleurs, jamais la moindre allusion \'e0 son pass\'e9, \'e0 son pays ou \'e0 sa famille, n'avait \'e9t\'e9 surprise. Elle \'e9tait tr\'e8s bavarde, mais, quand elle avait bien caus\'e9, elle n'avait rien dit que du mal de son prochain. +Elle devait pourtant avoir vu le monde et savait beaucoup de choses. Tr\'e8s d\'e9fiante, elle se barricadait chez elle comme dans une forteresse. Jamais elle ne sortait le soir; on savait qu'elle s'enivrait r\'e9guli\'e8rement \'e0 son d\'ee +ner et qu'elle se couchait apr\'e8s. Rarement on avait vu des \'e9trangers chez elle: quatre ou cinq fois une dame et un jeune homme, et une autre fois deux messieurs: un vieux tr\'e8s d\'e9cor\'e9 et un jeune. Ces derniers \'e9 +taient venus dans une voiture magnifique. +\par En somme, on l'estimait peu. Ses propos \'e9taient souvent choquants et singuliers dans la bouche d'une femme de son \'e2ge. On l'avait entendue donner \'e0 une jeune fille les plus d\'e9testables conseils. Un charcutier de Bougival, g\'ean\'e9 + dans son commerce, lui avait cependant fait la cour. Elle l'avait repouss\'e9 en disant que se marier une fois \'e9tait suffisant. \'c0 diverses reprises on avait vu venir des hommes chez elle. D'abord un jeune, qui avait l'air d'un employ\'e9 du ch +emin de fer, puis un grand brun assez vieux, v\'eatu d'une blouse et qui paraissait tr\'e8s m\'e9chant. On supposait que l'un et l'autre \'e9taient ses amants. +\par Tout en interrogeant, le commissaire r\'e9sumait par \'e9crit les d\'e9positions, et il en \'e9tait l\'e0 lorsque arriva le juge d'instruction. Il amenait avec lui le chef de la police de s\'fbret\'e9 et un de ses agents. +\par M. Daburon, que ses amis ont vu avec une profonde surprise donner sa d\'e9mission pour aller planter ses choux au moment o\'f9 se dessinait sa fortune, \'e9tait alors un homme de trente-huit ans, bien fait de sa personne, sympathique malgr\'e9 + sa froideur, d'une physionomie douce et un peu triste. Cette tristesse lui \'e9tait rest\'e9e d'une grande maladie qui deux ans auparavant avait failli l'emporter. +\par Juge d'instruction depuis 1859, il s'\'e9tait vite acquis une brillante r\'e9putation. Laborieux, p}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 a}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 tient, dou\'e9 d'un sens subtil, il savait avec une p\'e9n\'e9tration rare d\'e9m\'ea +ler l'\'e9cheveau de l'affaire la plus embrouill\'e9e, et, au milieu de mille fils, saisir le fil conducteur. Nul mieux que lui, arm\'e9 d'une implacable logique, ne pouvait r\'e9soudre ces terribles probl\'e8mes o\'f9 l'X est le co}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 u}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 pable. Habile \'e0 d\'e9duire du connu \'e0 l'inconnu, il excellait \'e0 grouper les faits et \'e0 r\'e9unir en un faisceau de preuves accablantes les circonstances les plus futile +s et en apparence les plus indiff\'e9rentes. +\par Avec tant et de si pr\'e9cieuses qualit\'e9s, il ne paraissait cependant pas n\'e9 pour ses terribles fonctions. Il ne les exer\'e7ait qu'en fr\'e9missant, se d\'e9fiant de l'entra\'eenement de ses immenses pouvoirs. L'audace lui manqu +ait pour les coups de th\'e9\'e2tre risqu\'e9s qui font \'e9clater la v\'e9rit\'e9. +\par Il avait \'e9t\'e9 long \'e0 s'accoutumer \'e0 certaines pratiques employ\'e9es sans scrupules par les plus rigoristes de ses confr\'e8res. Ainsi il lui r\'e9pugnait de tromper m\'eame un pr\'e9venu et de lui tendre des pi\'e8ges. +On disait de lui au parquet: \'abC'est un trembleur.\'bb Le fait est qu'au seul souvenir des erreurs judiciaires connues, ses cheveux se dressaient sur sa t\'eate. Ce qu'il lui fallait, c'\'e9tait non la conviction, non les plus probables pr\'e9 +somptions, mais la certitude absolue. Pas de repos pour lui jusqu'au jour o\'f9 l'accus\'e9 \'e9tait forc\'e9 de courber le front devant l'\'e9vidence. Si bien qu'un substitut lui reprochait en riant de chercher non plus des coupables, mais des innocents. + +\par Le chef de la police de s\'fbret\'e9 n'\'e9tait autre que le c\'e9l\'e8bre G\'e9vrol, lequel ne manquera pas de jouer un r\'f4le important dans les drames de nos neveux. C'est assur\'e9ment un habile homme, mais la pers\'e9v\'e9 +rance lui manque et il est sujet \'e0 se laisser aveugler par une incroyable obstination. S'il perd une piste, il ne peut consentir \'e0 l'avouer, encore moins \'e0 revenir sur ses pas. D'ailleurs, plein d'audace et de sang-froid, il est impossible \'e0 d +\'e9concerter. D'une force hercul\'e9enne cach\'e9e sous des apparences gr\'eales, il n'a jamais h\'e9sit\'e9 \'e0 affronter les plus dangereux malfaiteurs. +\par Mais sa sp\'e9cialit\'e9, sa gloire, son triomphe, c'est une m\'e9moire des physionomies, si prodigieuse qu'elle passe les bornes du croyable. A-t-il vu une figure cinq minutes, c'est fini, elle est cas\'e9e, elle lui appartient. Par +tout, en tout temps, il la reconna\'eetra. Les impossibilit\'e9s de lieux, les invraisemblances de circonstances, les plus incroyables d\'e9guisements ne le d\'e9routeront pas. Cela tient, pr\'e9tend-il, \'e0 + ce que d'un homme il ne voit, il ne regarde que les yeux. Il reconna\'eet le regard sans se pr\'e9occuper des traits. +\par L'exp\'e9rience fut tent\'e9e il n'y a pas bien des mois \'e0 Poissy. On drapa dans des couvertures trois d\'e9tenus, afin de d\'e9guiser leur taille; on leur mit sur la face un voile \'e9pais o\'f9 des trous \'e9taient m\'e9nag\'e9s pour +les yeux, et en cet \'e9tat on les pr\'e9senta \'e0 G\'e9vrol. +\par Sans la moindre h\'e9sitation il reconnut trois de ses pratiques et les nomma. +\par Le hasard seul l'avait-il servi? +\par L'aide de camp de G\'e9vrol \'e9tait, ce jour-l\'e0, un ancien repris de justice r\'e9concili\'e9 avec les lois, un gaillard habile dans son m\'e9tier, fin comme l'ambre, et jaloux de son chef qu'il jugeait m\'e9diocrement fort. On le nommait Lecoq. + +\par Le commissaire de police, que sa responsabilit\'e9 commen\'e7ait \'e0 g\'eaner, accueillit le juge d'instruction et les deux agents comme des lib\'e9rateurs. Il exposa rapidement les faits et lut son proc\'e8s-verbal. +\par \emdash Vous avez fort bien proc\'e9d\'e9, monsieur, lui dit le juge, tout ceci est tr\'e8s net; seulement, il est un fait que vous oubliez. +\par \emdash Lequel, monsieur? demanda le commissaire. +\par \emdash Quel jour a-t-on vu pour la derni\'e8re fois la veuve Lerouge, et \'e0 quelle heure? +\par \emdash J'allais y arriver, monsieur. On l'a rencontr\'e9e le soir du Mardi gras, \'e0 cinq heures vingt minutes. Elle revenait de Bougival avec un panier de provisions. +\par \emdash Monsieur le commissaire est s\'fbr de l'heure? interrogea G\'e9vrol. +\par \emdash Parfaitement, et voici pourquoi: les deux t\'e9moins dont la d\'e9position me fixe, la femme Tellier et un tonnelier, qui demeurent ici pr\'e8s, descendaient de l'omnibus am\'e9ricain qui part de Marly toutes les heures, lorsqu'ils ont aper\'e7 +u la veuve Lerouge dans le chemin de traverse. Ils ont press\'e9 le pas pour la rejoindre, ont caus\'e9 avec elle et ne l'ont quitt\'e9e qu'\'e0 sa porte. +\par \emdash Et qu'avait-elle dans son panier? demanda le juge d'instruction. +\par \emdash Les t\'e9moins l'ignorent. Ils savent seulement qu'elle rapportait deux bouteilles de vin cachet\'e9 et un litre d'eau-de-vie. Elle se plaignait du mal de t\'eate et leur dit que, bien qu'il f\'fb +t d'usage de s'amuser le jour du Mardi gras, elle allait se coucher. +\par \emdash Eh bien! s'exclama le chef de la s\'fbret\'e9, je sais o\'f9 il faut chercher. +\par \emdash Vous croyez? fit M. Daburon. +\par \emdash Parbleu! c'est assez clair. Il s'agit de trouver le grand brun, le gaillard \'e0 la blouse. L'eau-de-vie et le vin lui \'e9taient destin\'e9s. La veuve l'attendait pour souper. Il est venu, l'aimable galant. +\par \emdash Oh! insinua le brigadier \'e9videmment r\'e9volt\'e9, elle \'e9tait bien laide et terriblement vieille. +\par G\'e9vrol regarda d'un air goguenard l'honn\'eate gendarme. +\par \emdash Sachez, brigadier, dit-il, qu'une femme qui a de l'argent est toujours jeune et jolie, si cela lui convient. +\par \emdash Peut-\'eatre y a-t-il l\'e0 quelque chose, reprit le juge d'instruction; pourtant ce n'est pas l\'e0 ce qui me frappe. Ce seraient plut\'f4t ces mots de la veuve Lerouge: \'abSi je voulais davantage, je l'aurais.\'bb +\par \emdash C'est aussi ce qui \'e9veilla mon attention, appuya le commissaire. +\par Mais G\'e9vrol ne se donnait plus la peine d'\'e9couter. Il tenait sa piste, il inspectait minutieusement les coins et les recoins de la pi\'e8ce. Tout \'e0 coup il revint vers le commissaire. +\par \emdash J'y pense! s'\'e9cria-t-il, n'est-ce pas le mardi que le temps a chang\'e9?... Il gelait depuis une quinzaine et nous avons eu de l'eau. \'c0 quelle heure la pluie a-t-elle commenc\'e9? +\par \emdash \'c0 neuf heures et demie, r\'e9pondit le brigadier. Je sortais de souper et j'allais faire ma tou}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 r}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 n\'e9e dans les bals, quand j'ai \'e9t\'e9 pris par une averse vis-\'e0 +-vis de la rue des P\'eacheurs. En moins de dix minutes il y avait un demi-pouce d'eau sur la chauss\'e9e. +\par \emdash Tr\'e8s bien! dit G\'e9vrol. Donc, si l'homme est venu apr\'e8s neuf heures et demie, il devait avoir ses souliers pleins de boue... sinon, c'est qu'il est arriv\'e9 avant. On aurait d\'fb voir cela ici, puisque le carreau est frott\'e9. +Y avait-il des empreintes de pas, monsieur le commissaire? +\par \emdash Je dois avouer que nous ne nous en sommes pas occup\'e9s. +\par \emdash Ah! fit le chef de la s\'fbret\'e9 d'un ton d\'e9pit\'e9, c'est bien f\'e2cheux. +\par \emdash Attendez, reprit le commissaire, il est encore temps d'y voir, non dans cette pi\'e8ce mais dans l'autre. Nous n'y avons rien d\'e9rang\'e9 absolument. Mes pas et ceux du brigadier seraient ais\'e9s \'e0 distinguer. Voyons... +\par Comme le commissaire ouvrait la porte de la seconde chambre, G\'e9vrol l'arr\'eata. +\par \emdash Je demanderai \'e0 monsieur le juge, dit-il, de me permettre de tout bien examiner avant que personne entre, c'est important pour moi. +\par \emdash Certainement, approuva M. Daburon. +\par G\'e9vrol passa le premier, et tous, derri\'e8re lui, s'arr\'eat\'e8rent sur le seuil. Ainsi ils embrassaient d'un coup d'\'9cil le th\'e9\'e2tre du crime. +\par Tout, ainsi que l'avait constat\'e9 le commissaire, semblait avoir \'e9t\'e9 mis sens dessus dessous par quelque furieux. +\par Au milieu de la chambre \'e9tait une table dress\'e9e. Une nappe fine, blanche comme la neige, la recouvrait. Dessus se trouvaient un magnifique verre de cristal taill\'e9, un tr\'e8s beau couteau et une assiette de porcelaine. +Il y avait encore une bouteille de vin \'e0 peine entam\'e9e et une bouteille d'eau-de-vie dont on avait bu la valeur de cinq \'e0 six petits verres. +\par \'c0 droite, le long du mur, \'e9taient appuy\'e9es deux belles armoires de noyer \'e0 serrures ouvrag\'e9es, une de chaque c\'f4t\'e9 de la fen\'eatre. L'une et l'autre \'e9taient vides, et de tous c\'f4t\'e9s, sur le carreau, le contenu \'e9tait \'e9 +parpill\'e9. C'\'e9taient des hardes, du linge, des effets d\'e9pli\'e9s, secou\'e9s, froiss\'e9s. +\par Au fond, pr\'e8s de la chemin\'e9e, un grand placard renfermant de la vaisselle \'e9tait rest\'e9 ouvert. De l'autre c\'f4t\'e9 de la chemin\'e9e, un vieux secr\'e9taire \'e0 dessus de marbre avait \'e9t\'e9 d\'e9fonc\'e9, bris\'e9 +, mis en morceaux et fouill\'e9 sans doute jusque dans ses moindres rainures. La tablette arrach\'e9e pendait, retenue par une seule charni\'e8re; les tiroirs avaient \'e9t\'e9 retir\'e9s et jet\'e9s \'e0 terre. +\par Enfin, \'e0 gauche, le lit avait \'e9t\'e9 compl\'e8tement d\'e9fait et boulevers\'e9. La paille m\'eame de la paillasse avait \'e9t\'e9 retir\'e9e. +\par \emdash Pas la plus l\'e9g\'e8re empreinte, murmura G\'e9vrol contrari\'e9; il est arriv\'e9 avant neuf heures et demie. Nous pouvons entrer sans inconv\'e9nient maintenant. +\par Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve Lerouge, pr\'e8s duquel il s'agenouilla. +\par \emdash Il n'y a pas \'e0 dire, grogna-t-il, c'est proprement fait. L'assassin n'est pas un apprenti. +\par Puis, regardant de droite et de gauche: +\par \emdash Oh! oh! continua-t-il, la pauvre diablesse \'e9tait en train de faire la cuisine quand on l'a frapp\'e9e. Voil\'e0 sa po\'eale par terre, du jambon et des \'9cufs. Le brutal n'a pas eu la patience d'attendre le d\'eener. Monsieur \'e9tait press +\'e9, il a fait le coup le ventre vide. De la sorte il ne pourra pas invoquer pour sa d\'e9fense la gaiet\'e9 du dessert. +\par \emdash Il est \'e9vident, disait le commissaire de police au juge d'instruction, que le vol a \'e9t\'e9 le mobile du crime. +\par \emdash C'est probable, r\'e9pondit G\'e9vrol d'un ton narquois, c'est m\'eame pour cela que vous n'apercevez pas sur la table le plus l\'e9ger couvert d'argent. +\par \emdash Tiens! des pi\'e8ces d'or dans ce tiroir! s'exclama Lecoq, qui furetait de son c\'f4t\'e9; il y en a pour trois cent vingt francs. +\par \emdash Par exemple! fit G\'e9vrol un peu d\'e9concert\'e9. +\par Mais il revint vite de son \'e9tonnement et continua: +\par \emdash Il les aura oubli\'e9es. On cite plus fort que cela. J'ai vu, moi, un assassin qui, le meurtre accompli, perdit si bien la t\'eate qu'il ne se souvint plus de ce qu'il \'e9tait venu faire et s'enfuit sans rien prendre. Notre gaillard aura \'e9t +\'e9 \'e9mu. Qui sait s'il n'a pas \'e9t\'e9 d\'e9rang\'e9? On peut avoir frapp\'e9 \'e0 la porte. Ce qui me le ferait croire volontiers, c'est que le gredin n'a pas laiss\'e9 br\'fbler la bougie, il s'est donn\'e9 la peine de la souffler. +\par \emdash Bast! fit Lecoq, cela ne prouve rien. C'\'e9tait peut-\'eatre un homme \'e9conome et soigneux. +\par Les investigations des deux agents continu\'e8rent par toute la maison, mais les plus minutieuses recherches ne leur firent rien d\'e9couvrir absolument, pas une pi\'e8ce \'e0 conviction, pas le plus faible indice pouvant servir de point de rep\'e8 +re ou de d\'e9part. M\'eame, tous les papiers de la veuve Lerouge, si elle en poss\'e9dait, avaient disparu. On ne rencontra ni une lettre, ni un chiffon de papier, rien. +\par De temps \'e0 autre, G\'e9vrol s'interrompait pour jurer ou pour grommeler: +\par \emdash Oh! c'est cr\'e2nement fait! voil\'e0 de la besogne num\'e9ro un. Le gredin a de la main! +\par \emdash Eh bien! messieurs? demanda enfin le juge d'instruction. +\par \emdash Refaits, monsieur le juge, r\'e9pondit G\'e9vrol, nous sommes refaits! Le sc\'e9l\'e9rat avait bien pris toutes ses pr\'e9cautions. Mais je le pincerai... Avant ce soir j'aurai une douzaine d'hommes en campagne. +D'ailleurs, il nous reviendra toujours. Il a emport\'e9 de l'argenterie et des bijoux, il est perdu. +\par \emdash Avec tout cela, fit M. Daburon, nous ne sommes pas plus avanc\'e9s que ce matin! +\par \emdash Dame! on fait ce qu'on peut, gronda G\'e9vrol. +\par \emdash Saperlotte! dit Lecoq entre haut et bas, pourquoi le p\'e8re Tirauclair n'est-il pas ici? +\par \emdash Que ferait-il de plus que nous? riposta G\'e9vrol en lan\'e7ant un regard furieux \'e0 son subordo}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 n}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 n\'e9. +\par Lecoq baissa la t\'eate et ne souffla mot, enchant\'e9 int\'e9rieurement d'avoir bless\'e9 son chef. +\par \emdash Qu'est-ce que ce p\'e8re Tirauclair? demanda le juge d'instruction; il me semble avoir entendu ce nom-l\'e0 je ne sais o\'f9. +\par \emdash C'est un rude homme! s'exclama Lecoq. +\par \emdash C'est un ancien employ\'e9 du Mont-de-Pi\'e9t\'e9, ajouta G\'e9vrol; un vieux richard dont le vrai nom est Tabaret. Il fait de la police, comme Ancelin \'e9tait devenu garde du commerce, pour son plaisir. +\par \emdash Et augmenter ses revenus, remarqua le commissaire. +\par \emdash Lui! r\'e9pondit Lecoq, il n'y a pas de danger. C'est si bien pour la gloire qu'il travaille que souvent il en est de sa poche. C'est un amusement, quoi! Nous l'avons, l\'e0-bas, surnomm\'e9 Tirauclair, \'e0 cause d'une phrase qu'il r\'e9p\'e8 +te toujours. Ah! il est fort, le vieux m\'e2tin! C'est lui qui, dans l'affaire de la femme de ce banquier, vous savez? a devin\'e9 que la dame s'est vol\'e9e elle-m\'eame, et qui l'a prouv\'e9. +\par \emdash C'est vrai, riposta G\'e9vrol. C'est aussi lui qui a failli faire couper le cou \'e0 ce pauvre Der\'e8me, ce petit tailleur qu'on accusait d'avoir tu\'e9 sa femme, une rien du tout, et qui \'e9tait innocent... +\par \emdash Nous perdons notre temps, messieurs, interrompit le juge d'instruction. +\par Et s'adressant \'e0 Lecoq: +\par \emdash Allez, dit-il, me chercher le p\'e8re Tabaret. J'ai beaucoup entendu parler de lui, je ne serai pas f\'e2ch\'e9 de le voir \'e0 l'\'9cuvre. +\par Lecoq sortit en courant. G\'e9vrol \'e9tait s\'e9rieusement humili\'e9. +\par \emdash Monsieur le juge d'instruction, commen\'e7a-t-il, a bien le droit de demander les services de qui bon lui semble; cependant... +\par \emdash Ne nous f\'e2chons pas, monsieur G\'e9vrol, interrompit M. Daburon. Ce n'est point d'hier que je vous connais, je sais ce que vous valez; seulement aujourd'hui, nous diff\'e9rons compl\'e8tement d'opinion. Vous tenez absolument \'e0 + votre homme brun, et moi je suis convaincu que vous n'\'eates pas sur la voie. +\par \emdash Je crois que j'ai raison, r\'e9pondit le chef de la s\'fbret\'e9, et j'esp\'e8re bien le prouver. Je trouverai le gredin, quel qu'il soit. +\par \emdash Je ne demande pas mieux. +\par \emdash Seulement, que monsieur le juge me permette de donner un... comment dirais-je, sans manquer de respect? un... conseil. +\par \emdash Parlez. +\par \emdash Eh bien! j'engagerai monsieur le juge \'e0 se m\'e9fier du p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Vraiment! et pourquoi cela? +\par \emdash C'est que le bonhomme est trop passionn\'e9. Il fait de la police pour le succ\'e8s, ni plus ni moins qu'un auteur. Et comme il est orgueilleux plus qu'un paon, il est sujet \'e0 s'emporter, \'e0 se monter le coup. D\'e8s qu'il est en pr\'e9 +sence d'un crime, comme celui d'aujourd'hui, par exemple, il a la pr\'e9tention de tout expliquer sur-le-champ. Et en effet, il invente une histoire qui se rapporte exactement \'e0 la situation. Il pr\'e9tend avec un seul fait reconstruire toutes les sc +\'e8nes d'un assassinat, comme ce savant qui sur un os reb\'e2tissait les animaux perdus. Quelquefois, il devine juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l'affaire du tailleur, de ce malheureux Der\'e8me, sans moi... +\par \emdash Je vous remercie de l'avis, interrompit M. Daburon, j'en profiterai. Maintenant, monsieur le commissaire, continua-t-il, \'e0 tout prix il faut t\'e2cher de d\'e9couvrir de quel pays \'e9tait la veuve Lerouge. +\par La procession des t\'e9moins amen\'e9s par le brigadier de gendarmerie recommen\'e7a \'e0 d\'e9filer devant le juge d'instruction. +\par Mais aucun fait nouveau ne se r\'e9v\'e9lait. Il fallait que la veuve Lerouge e\'fbt \'e9t\'e9 de son vivant une personne singuli\'e8rement discr\'e8te pour que de toutes ses paroles\emdash et elle en pronon\'e7ait beaucoup en un jour\emdash +rien de significatif ne f\'fbt rest\'e9 dans l'oreille des comm\'e8res d'alentour. +\par Seulement, tous les gens interrog\'e9s s'obstinaient \'e0 faire part au juge de leurs convictions et de leurs conjectures personnelles. L'opinion publique se d\'e9clarait pour G\'e9vrol. Il n'y avait qu'une voix pour accuser l'homme \'e0 + la blouse grise, le grand brun. Celui-l\'e0 s\'fbrement \'e9tait le coupable. On se souvenait de son air f\'e9roce, qui avait effray\'e9 tout le pays. Beaucoup, frapp\'e9s de sa mise suspecte, l'avaient sagement \'e9vit\'e9. Il avait un soir menac\'e9 + une femme, et un autre jour battu un enfant. On ne pouvait d\'e9signer ni l'enfant ni la femme, mais n'importe, ces actes de brutalit\'e9 \'e9taient de notori\'e9t\'e9 publique. +\par M. Daburon d\'e9sesp\'e9rait de faire jaillir la moindre lumi\'e8re, lorsqu'on lui amena une \'e9pici\'e8re de Bougival, chez qui se fournissait la victime, et un enfant de treize ans qui savaient, assurait-on, des choses positives. +\par L'\'e9pici\'e8re comparut la premi\'e8re. Elle avait entendu la veuve Lerouge parler d'un fils \'e0 elle, encore vivant. +\par \emdash En \'eates-vous bien s\'fbre? insista le juge. +\par \emdash Comme de mon existence, r\'e9pondit l'\'e9pici\'e8re, m\'eame que, ce soir-l\'e0, c'\'e9tait un soir, elle \'e9tait, sauf votre respect, un peu ivre. Elle est rest\'e9e dans ma boutique plus d'une heure. +\par \emdash Et elle disait? +\par \emdash Il me semble la voir encore, continua la marchande; elle \'e9tait accot\'e9e sur le comptoir pr\'e8s des balances; elle plaisantait avec un p\'eacheur de Marly, le p\'e8re Husson, qui peut vous le r\'e9p\'e9 +ter, et elle l'appelait marin d'eau douce. \'abMon mari \'e0 moi, disait-elle, \'e9tait marin, lui, mais pour de bon, et la preuve, c'est qu'il restait des ann\'e9es en voyage, et toujours il me rapportait des noix de coco. J'ai un gar\'e7 +on qui est marin, comme d\'e9funt son p\'e8re, sur un vaisseau de l'\'c9tat.\'bb +\par \emdash Avait-elle prononc\'e9 le nom de son fils? +\par \emdash Pas cette fois-l\'e0, mais une autre, qu'elle \'e9tait, si j'ose dire, tr\'e8s saoule. Elle nous a cont\'e9 que son gar\'e7on s'appelait Jacques et qu'elle ne l'avait pas vu depuis tr\'e8s longtemps. +\par \emdash Disait-elle du mal de son mari? +\par \emdash Jamais. Seulement elle disait que le d\'e9funt \'e9tait jaloux et brutal, bon homme au fond, et qu'il lui faisait une vie pitoyable. Il avait la t\'eate faible et se forgeait des id\'e9es pour un rien. Enfin il \'e9tait b\'eate par trop d'honn\'ea +tet\'e9. +\par \emdash Son fils \'e9tait-il venu la voir depuis qu'elle habitait La Jonch\'e8re? +\par \emdash Elle ne m'en a pas parl\'e9. +\par \emdash D\'e9pensait-elle beaucoup chez vous? +\par \emdash C'est selon. Elle nous prenait pour une soixantaine de francs par mois, quelquefois plus, parce qu'elle voulait du cognac vieux. Elle payait comptant. +\par L'\'e9pici\'e8re, ne sachant plus rien, fut cong\'e9di\'e9e. L'enfant qui lui succ\'e9da appartenait \'e0 des gens ais\'e9s de la commune. Il \'e9tait grand et fort pour son \'e2ge. Il avait l'\'9cil intelligent, la physionomie \'e9veill\'e9 +e et narquoise. Le juge ne sembla nullement l'intimider. +\par \emdash Voyons, mon gar\'e7on, lui demanda le juge, que sais-tu? +\par \emdash Monsieur, l'autre avant-hier, le jour du dimanche gras, j'ai vu un homme sur la porte du jardin de madame Lerouge. +\par \emdash \'c0 quel moment de la journ\'e9e? +\par \emdash De grand matin, j'allais \'e0 l'\'e9glise pour servir la seconde messe. +\par \emdash Bien! fit le juge, et cet homme \'e9tait un grand brun, v\'eatu d'une blouse... +\par \emdash Non, monsieur, au contraire, celui-l\'e0 \'e9tait petit, court, tr\'e8s gros et pas mal vieux. +\par \emdash Tu ne te trompes pas? +\par \emdash Plus souvent! r\'e9pondit le gamin. Je l'ai envisag\'e9 de pr\'e8s, puisque je lui ai parl\'e9. +\par \emdash Alors, voyons, raconte-moi cela. +\par \emdash Donc, monsieur, je passais, quand je vois ce gros-l\'e0 sur la porte. Il avait l'air vex\'e9, oh! mais vex\'e9 comme il n'est pas possible. Sa figure \'e9tait rouge, c'est-\'e0-dire violette jusqu'au milieu de la t\'eate, ce qui se voyait tr\'e8 +s bien, car il \'e9tait t\'eate nue et n'avait plus gu\'e8re de cheveux. +\par \emdash Et il t'a parl\'e9 le premier? +\par \emdash Oui, monsieur. En m'apercevant, il m'a appel\'e9: \'abEh! petit!\'bb Je me suis approch\'e9. \'abVoyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes?\'bb Moi je r\'e9ponds: \'abOui.\'bb Alors il me prend l'oreille, mais sans me faire de mal, en me disant: +\'abPuisque c'est comme \'e7a, tu vas me faire une commission et je te donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu'\'e0 la Seine. Avant d'arriver au quai, tu verras un grand bateau amarr\'e9; tu y entreras et tu demanderas le patron Gervais. +Sois tranquille, il y sera; tu lui diras qu'il peut parer \'e0 filer, que je suis pr\'eat.\'bb L\'e0-dessus, il m'a mis dix sous dans la main, et je suis parti. +\par \emdash Si tous les t\'e9moins \'e9taient comme ce petit gar\'e7on, murmura le commissaire, ce serait un plaisir. +\par \emdash Maintenant, demanda le juge, dis-nous comment tu as fait ta commission? +\par \emdash Je suis all\'e9 au bateau, monsieur, j'ai trouv\'e9 l'homme, je lui ai dit la chose, et c'est tout. +\par G\'e9vrol, qui \'e9coutait avec la plus vive attention, se pencha vers l'oreille de M. Daburon. +\par \emdash Monsieur le juge, fit-il \'e0 voix basse, serait-il assez bon pour me permettre de poser quelques questions \'e0 ce mioche? +\par \emdash Certainement, monsieur G\'e9vrol. +\par \emdash Voyons, mon petit ami, interrogea l'agent, si tu voyais cet homme dont tu nous parles, le reconna\'eetrais-tu? +\par \emdash Oh! pour \'e7a, oui. +\par \emdash Il avait donc quelque chose de particulier? +\par \emdash Dame!... sa figure de brique. +\par \emdash Et c'est tout? +\par \emdash Mais oui! monsieur. +\par \emdash Cependant, tu sais comme il \'e9tait v\'eatu; avait-il une blouse? +\par \emdash Non. C'\'e9tait une veste. Sous les bras, elle avait de grandes poches, et de l'une d'elles sortait \'e0 moiti\'e9 un mouchoir \'e0 carreaux bleus. +\par \emdash Comment \'e9tait son pantalon? +\par \emdash Je ne me le rappelle pas. +\par \emdash Et son gilet? +\par \emdash Attendez donc! r\'e9pondit l'enfant. Avait-il un gilet?... Il me semble que non. Si, pourtant... Mais non, je me souviens, il n'en portait pas, il avait une longue cravate attach\'e9e pr\'e8s du cou avec un gros anneau. +\par \emdash Ah! fit G\'e9vrol d'un air satisfait, tu n'es pas un sot, mon gar\'e7on, et je parie qu'en cherchant bien tu vas trouver d'autres renseignements encore \'e0 nous donner. +\par L'enfant baissa la t\'eate et garda le silence. Aux plis de son jeune front, on devinait qu'il faisait un violent effort de m\'e9moire. +\par \emdash Oui! s'\'e9cria-t-il, j'ai encore remarqu\'e9 une chose. +\par \emdash Quoi? +\par \emdash L'homme avait des boucles d'oreilles tr\'e8s grandes. +\par \emdash Bravo! fit G\'e9vrol, voil\'e0 un signalement complet. Je le retrouverai, celui-l\'e0; monsieur le juge peut pr\'e9parer son mandat de comparution. +\par \emdash Je crois, en effet, le t\'e9moignage de cet enfant de la plus haute importance, r\'e9pondit M. Daburon. Et se retournant vers l'enfant: +\par \emdash Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous dire de quoi \'e9tait charg\'e9 le bateau? +\par \emdash C'est que je n'en sais rien, monsieur, il \'e9tait pont\'e9. +\par \emdash Montait-il ou descendait-il la Seine? +\par \emdash Mais, monsieur, il \'e9tait arr\'eat\'e9. +\par \emdash Nous le pensons bien, dit G\'e9vrol; monsieur le juge te demande de quel c\'f4t\'e9 \'e9tait tourn\'e9 l'avant du bateau. \'c9tait-ce vers Paris ou vers Marly? +\par \emdash Les deux bouts du bateau m'ont sembl\'e9 pareils. +\par Le chef de la s\'fbret\'e9 fit un geste de d\'e9sappointement. +\par \emdash Ah! reprit-il en s'adressant \'e0 l'enfant, tu aurais bien d\'fb regarder le nom du bateau; tu sais lire, je suppose. Il faut toujours regarder le nom des bateaux sur lesquels on monte. +\par \emdash Je n'ai pas vu de nom, dit le petit gar\'e7on. +\par \emdash Si ce bateau s'est arr\'eat\'e9 \'e0 quelques pas du quai, objecta M. Daburon, il aura probablement \'e9t\'e9 remarqu\'e9 par des habitants de Bougival. +\par \emdash Monsieur le juge a raison, approuva le commissaire. +\par \emdash C'est juste, fit G\'e9vrol. Du reste les mariniers ont d\'fb descendre et aller au cabaret. Je m'i}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 n}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 formerai. Mais comment \'e9tait ce patron Gervais, mon petit ami? +\par \emdash Comme tous les mariniers d'ici, monsieur. +\par Le petit gar\'e7on se pr\'e9parait \'e0 sortir; le juge le rappela. +\par \emdash Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as parl\'e9 \'e0 quelqu'un de ta rencontre avant aujourd'hui? +\par \emdash Monsieur, j'ai tout dit \'e0 maman, le dimanche en revenant de l'\'e9glise; je lui ai m\'eame remis les dix sous de l'homme. +\par \emdash Et tu nous as bien avou\'e9 toute la v\'e9rit\'e9? continua le juge. Tu sais que c'est une chose tr\'e8s grave que d'en imposer \'e0 la justice. Elle le d\'e9couvre toujours, et je dois te pr\'e9venir qu'elle r\'e9 +serve des punitions terribles pour les menteurs. +\par Le petit t\'e9moin devint rouge comme une cerise et baissa les yeux. +\par \emdash Tu vois, insista M. Daburon, tu nous as dissimul\'e9 quelque chose. Tu ignores donc que la police conna\'eet tout? +\par \emdash Pardon! monsieur! s'\'e9cria l'enfant en fondant en larmes, pardon, ne me faites pas de mal, je ne recommencerai plus! +\par \emdash Alors, dis en quoi tu nous as tromp\'e9s. +\par \emdash Eh bien! monsieur, ce n'est pas dix sous que l'homme m'a donn\'e9s, c'est vingt sous. J'en ai avou\'e9 la moiti\'e9 \'e0 maman et j'ai gard\'e9 le reste pour m'acheter des billes... +\par \emdash Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette fois je te pardonne. Mais que ceci te serve de le\'e7on pour toute ta vie. Retire-toi et souviens-toi que vainement on c\'e8le la v\'e9rit\'e9, elle se d\'e9couvre toujours.}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {II +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Les deux derni\'e8res d\'e9 +positions recueillies par le juge d'instruction pouvaient enfin donner quelque esp\'e9rance. Au milieu des t\'e9n\'e8bres, la plus humble veilleuse brille comme un phare. +\par \emdash Je vais descendre \'e0 Bougival, si monsieur le juge le trouve bon, proposa G\'e9vrol. +\par \emdash Peut-\'eatre ferez-vous bien d'attendre un peu, r\'e9pondit M. Daburon. Cet homme a \'e9t\'e9 vu le dimanche matin. Informons-nous de la conduite de la veuve Lerouge pendant cette journ\'e9e. +\par Trois voisines furent appel\'e9es. Elles s'accord\'e8rent \'e0 dire que la veuve Lerouge avait gard\'e9 le lit tout le jour le dimanche gras. \'c0 une de ces femmes qui s'\'e9tait inform\'e9e de son mal, elle avait r\'e9pondu: \'ab +Ah! j'ai eu cette nuit un accident terrible.\'bb On n'avait pas alors attach\'e9 d'importance \'e0 ce propos. +\par \emdash L'homme aux boucles d'oreilles devient de plus en plus important, dit le juge quand les femmes se furent retir\'e9es. Le retrouver est indispensable. Cela vous regarde, monsieur G}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 \'e9}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 vrol. +\par \emdash Avant huit jours je l'aurai, r\'e9pondit le chef de la s\'fbret\'e9, quand je devrais moi-m\'eame fouiller tous les bateaux de la Seine, de sa source \'e0 son embouchure. +\par \'bbJe sais le nom du patron: Gervais; le bureau de la navigation me donnera bien quelque renseignement... +\par Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout essouffl\'e9. +\par \emdash Voici le p\'e8re Tabaret, dit-il; je l'ai rencontr\'e9 comme il sortait. Quel homme! Il n'a pas voulu attendre le d\'e9part du train. Il a donn\'e9 je ne sais combien \'e0 un cocher, et nous sommes venus ici en cinquante minutes. Enfonc\'e9 + le chemin de fer! +\par Presque aussit\'f4t parut sur le seuil un homme dont l'aspect, il faut bien l'avouer, ne r\'e9pondait en rien \'e0 l'id\'e9e qu'on se pouvait faire d'un agent de police pour la gloire. +\par Il avait bien une soixantaine d'ann\'e9es et ne semblait pas les porter tr\'e8s lestement. Petit, maigre et un peu vo\'fbt\'e9, il s'appuyait sur un gros jonc \'e0 pomme d'ivoire sculpt\'e9e. +\par Sa figure ronde avait cette expression d'\'e9tonnement perp\'e9tuel m\'eal\'e9 d'inqui\'e9tude qui a fait la fortune de deux comiques du Palais-Royal. Scrupuleusement ras\'e9, il avait le menton tr\'e8s court, de grosses l\'e8vres bonasses, et son nez d +\'e9sagr\'e9ablement retrouss\'e9 comme le pavillon de certains instruments de M. Sax. Ses yeux, d'un gris terne, petits, bord\'e9s d'\'e9carlate, ne disaient absolument rien, mais ils fatiguaient par une insupportable mobilit\'e9. +De rares cheveux plats ombrageaient son front, fuyant comme celui d'un l\'e9vrier, et dissimulaient mal de longues oreilles, larges, b\'e9antes, tr\'e8s \'e9loign\'e9es du cr\'e2ne. +\par Il \'e9tait tr\'e8s confortablement v\'eatu, propre comme un sou neuf, \'e9talant du linge d'une blancheur \'e9blouissante et portant des gants de soie et des gu\'eatres. Une longue cha\'eene d'or tr\'e8s massive, d'un go\'fbt d\'e9 +plorable, faisait trois fois le tour de son cou et retombait en cascades dans la poche de son gilet. +\par Le p\'e8re Tabaret dit Tirauclair salua, d\'e8s la porte, jusqu'\'e0 terre, arrondissant en arc sa vieille \'e9chine. C'est de la voix la plus humble qu'il demanda: +\par \emdash Monsieur le juge d'instruction a daign\'e9 me faire demander? +\par \emdash Oui! r\'e9pondit M. Daburon. +\par Et tout bas il se disait: si celui-l\'e0 est un habile homme, en tout cas il n'y para\'eet gu\'e8re \'e0 sa mine... +\par \emdash Me voici, continua le bonhomme, tout \'e0 la disposition de la justice. +\par \emdash Il s'agit de voir, reprit le juge, si, plus heureux que nous, vous parviendrez \'e0 saisir quelque indice qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. On va vous expliquer l'affaire... +\par \emdash Oh! j'en sais assez, interrompit le p\'e8re Tabaret. Lecoq m'a dit la chose en gros, le long de la route, juste ce qui m'est n\'e9cessaire. +\par \emdash Cependant..., commen\'e7a le commissaire de police. +\par \emdash Que monsieur le juge se fie \'e0 moi. J'aime \'e0 proc\'e9der sans renseignements, afin d'\'eatre plus ma\'eetre de mes impressions. Quand on conna\'eet l'opinion d'autrui, malgr\'e9 + soi on se laisse influencer, de sorte que... je vais toujours commencer mes recherches avec Lecoq. +\par \'c0 mesure que le bonhomme parlait, son petit \'9cil gris s'allumait et brillait comme une escarboucle. Sa physionomie refl\'e9tait une jubilation int\'e9rieure, et ses rides semblaient rire. Sa taille s'\'e9tait redress\'e9e, +et c'est d'un pas presque leste qu'il s'\'e9lan\'e7a dans la seconde chambre. +\par Il y resta une demi-heure environ, puis il sortit en courant. Il y revint, ressortit encore, reparut de nouveau et s'\'e9loigna presque aussit\'f4t. Le juge ne pouvait s'emp\'eacher de remarquer en lui cette sollicitude inqui\'e8 +te et remuante du chien qui qu\'eate... Son nez en trompette lui-m\'eame remuait, comme pour aspirer quelque \'e9manation subtile de l'assassin. Tout en allant et venant, il parlait haut et gesticulait, il s'apostrophait, se disait +des injures, poussait de petits cris de triomphe ou s'encourageait. Il ne laissait pas une seconde de paix \'e0 Lecoq. Il lui fallait ceci ou cela, ou telle autre chose. Il demandait du papier et un crayon, puis il voulait une b\'eache. +Il criait pour avoir tout de suite du pl\'e2tre, de l'eau et une bouteille d'huile. +\par Apr\'e8s plus d'une heure, le juge d'instruction, qui commen\'e7ait \'e0 s'impatienter, s'informa de ce que devenait son volontaire. +\par \emdash Il est sur la route, r\'e9pondit le brigadier, couch\'e9 \'e0 plat ventre dans la boue, et il g\'e2che du pl\'e2tre dans une assiette. Il dit qu'il a presque fini et qu'il va revenir. +\par Il revint en effet presque aussit\'f4t, joyeux, triomphant, rajeuni de vingt ans. Lecoq le suivait, portant avec mille pr\'e9cautions un grand panier. +\par \emdash Je tiens la chose, dit-il au juge d'instruction, compl\'e8tement. C'est tir\'e9 au clair maintenant et simple comme bonjour. Lecoq, mets le panier sur la table, mon gar\'e7on. +\par G\'e9vrol, lui aussi, revenait d'exp\'e9dition non moins satisfait. +\par \emdash Je suis sur la trace de l'homme aux boucles d'oreilles, dit-il. Le bateau descendait. J'ai le signalement exact du patron Gervais. +\par \emdash Parlez, monsieur Tabaret, dit le juge d'instruction. +\par Le bonhomme avait vid\'e9 sur une table le contenu du panier, une grosse motte de terre glaise, plusieurs grandes feuilles de papier et trois ou quatre petits morceaux de pl\'e2tre encore humide. Debout, devant cette table, il \'e9 +tait presque grotesque, ressemblant fort \'e0 ces messieurs qui, sur les places publiques, escamotent des muscades et les sous du public. Sa toilette avait singuli\'e8rement souffert. Il \'e9tait crott\'e9 jusqu'\'e0 l'\'e9chine. +\par \emdash Je commence, dit-il enfin d'un ton vaniteusement modeste. Le vol n'est pour rien dans le crime qui nous occupe. +\par \emdash Non, au contraire! murmura G\'e9vrol. +\par \emdash Je le prouverai, poursuivit le p\'e8re Tabaret, par l'\'e9vidence. Je dirai aussi mon humble avis sur le mobile de l'assassinat, mais plus tard. Donc, l'assassin est arriv\'e9 ici avant neuf heures et demie, c'est-\'e0-dire avant la pluie. +Pas plus que monsieur G\'e9vrol je n'ai trouv\'e9 d'empreintes boueuses, mais sous la table, \'e0 l'endroit o\'f9 se sont pos\'e9s les pieds de l'assassin, j'ai relev\'e9 des traces de poussi\'e8re. Nous voil\'e0 donc fix\'e9s quant \'e0 l'heure. +La veuve Lerouge n'attendait nullement celui qui est venu. Elle avait commenc\'e9 \'e0 se d\'e9shabiller et \'e9tait en train de remonter son coucou lorsque cette personne a frapp\'e9. +\par \emdash Voil\'e0 des d\'e9tails! fit le commissaire. +\par \emdash Ils sont faciles \'e0 constater, reprit l'agent volontaire: examinez ce coucou, au-dessus du secr\'e9taire. Il est de ceux qui marchent quatorze \'e0 quinze heures, pas davantage, je m'en suis assur\'e9. +Or, il est plus que probable, il est certain que la veuve le remontait le soir avant de se mettre au lit. +\par \'bbComment donc se fait-il que ce coucou soit arr\'eat\'e9 sur cinq heures? C'est qu'elle y a touch\'e9. C'est qu'elle commen\'e7ait \'e0 tirer la cha\'eene quand on a frapp\'e9. \'c0 + l'appui de ce que j'avance, je montre cette chaise au-dessous du coucou, et sur l'\'e9toffe de cette chaise la marque fort visible d'un pied. Puis, regardez le costume de la victime: le corsage de la robe est retir\'e9. +Pour ouvrir plus vite elle ne l'a pas remis, elle a bien vite crois\'e9 ce vieux ch\'e2le sur ses \'e9paules. +\par \emdash Cristi! s'exclama le brigadier, \'e9videmment empoign\'e9. +\par \emdash La veuve, continua le bonhomme, connaissait celui qui frappait. Son empressement \'e0 ouvrir le fait soup\'e7onner, la suite le prouve. L'assassin a donc \'e9t\'e9 admis sans difficult\'e9s. +C'est un homme encore jeune, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, \'e9l\'e9gamment v\'eatu. Il portait, ce soir-l\'e0, un chapeau \'e0 haute forme, il avait un parapluie et fumait un trabucos avec un porte-cigare... +\par \emdash Par exemple! s'\'e9cria G\'e9vrol, c'est trop fort! +\par \emdash Trop fort, peut-\'eatre, riposta le p\'e8re Tabaret, en tout cas c'est la v\'e9rit\'e9. Si vous n'\'eates pas minutieux, vous, je n'y puis rien, mais je le suis, moi. Je cherche et je trouve. Ah! c'est trop fort! dites-vous. +Eh bien! daignez jeter un regard sur ces morceaux de pl\'e2tre humide. Ils vous repr\'e9sentent les talons des bottes de l'assassin dont j'ai trouv\'e9 le moule d'une nettet\'e9 magnifique pr\'e8s du foss\'e9 o\'f9 on a aper\'e7u la cl\'e9. Sur ce +s feuilles de papier j'ai calqu\'e9 l'empreinte enti\'e8re du pied que je ne pouvais relever; car elle se trouve sur du sable. +\par \'bbRegardez: talon haut, cambrure prononc\'e9e, semelle petite et \'e9troite, chaussure d'\'e9l\'e9gant \'e0 pied soign\'e9, bien \'e9videmment. Cherchez-la, cette empreinte, tout le long du chemin, vous la rencontrerez deux fois encore. +Puis vous la trouverez r\'e9p\'e9t\'e9e cinq fois dans le jardin o\'f9 personne n'a p\'e9n\'e9tr\'e9. Ce qui prouve, entre parenth\'e8ses, que l'assassin a frapp\'e9, non \'e0 la porte, mais au volet sous lequel passait un filet de lumi\'e8re. \'c0 l'entr +\'e9e du jardin, mon homme a saut\'e9 pour \'e9viter un carr\'e9 plant\'e9, la pointe du pied plus enfonc\'e9e l'annonce. Il a franchi sans peine pr\'e8s de deux m\'e8tres: donc il est leste, c'est-\'e0-dire jeune. +\par Le p\'e8re Tabaret parlait d'une petite voix claire et tranchante, et son \'9cil allait de l'un \'e0 l'autre de ses auditeurs, guettant leurs impressions. +\par \emdash Est-ce le chapeau qui vous \'e9tonne, monsieur G\'e9vrol? poursuivait le p\'e8re Tabaret; consid\'e9rez le cercle parfait trac\'e9 sur le marbre du secr\'e9taire, qui \'e9tait un peu poussi\'e9reux. Est-ce parce que j'ai fix\'e9 + la taille que vous \'eates surpris? Prenez la peine d'examiner le dessus des armoires, et vous reconna\'eetrez que l'assassin y a promen\'e9 ses mains. Donc, il est bien plus grand que moi. Et ne dites pas qu'il est mont\'e9 + sur une chaise, car, en ce cas, il aurait vu et n'aurait point \'e9t\'e9 oblig\'e9 de toucher. Seriez-vous stup\'e9fait du parapluie? Cette motte de terre garde une empreinte admirable non seulement du bout, mais encore de la rondelle de bois +qui retient l'\'e9toffe. Est-ce le cigare qui vous confond? Voici le bout du trabucos que j'ai recueilli dans les cendres. L'extr\'e9mit\'e9 est-elle mordill\'e9e, a-t-elle \'e9t\'e9 mouill\'e9e par la salive? +Non. Donc celui qui fumait se servait d'un porte-cigare. +\par Lecoq dissimulait mal une admiration enthousiaste; sans bruit il choquait ses mains l'une contre l'autre. Le commissaire semblait stup\'e9fait, le juge avait l'air ravi. Par contre, la mine de G\'e9vrol s'allongeait sensiblement. +Quant au brigadier, il se cristallisait. +\par \emdash Maintenant, reprit le bonhomme, \'e9coutez-moi bien. Voici donc le jeune homme introduit. Comment a-t-il expliqu\'e9 sa pr\'e9sence \'e0 cette heure, je ne le sais. Ce qui est s\'fbr, c'est qu'il a dit \'e0 la veuve Lerouge qu'il n'avait pas d\'ee +n\'e9. La brave femme a \'e9t\'e9 ravie, et tout aussit\'f4t s'est occup\'e9e de pr\'e9parer un repas. Ce repas n'\'e9tait point pour elle. +\par \'bbDans l'armoire, j'ai retrouv\'e9 les d\'e9bris de son d\'eener, elle avait mang\'e9 du poisson, l'autopsie le prouvera. Du reste, vous le voyez, il n'y a qu'un verre sur la table et un seul couteau. Mais quel est ce jeune homme? +Il est certain que la veuve le consid\'e9rait comme bien au-dessus d'elle. Dans le placard est une nappe encore propre. S'en est-elle servie? Non. Pour son h\'f4te elle a sorti du linge blanc, et son plus beau. +Elle lui destinait ce verre magnifique, un pr\'e9sent sans doute. Enfin il est clair qu'elle ne se servait pas ordinairement de ce couteau \'e0 manche d'ivoire. +\par \emdash Tout cela est pr\'e9cis, murmurait le juge, tr\'e8s pr\'e9cis. +\par \emdash Voil\'e0 donc le jeune homme assis. Il a commenc\'e9 par boire un verre de vin, tandis que la veuve mettait sa po\'eale sur le feu. Puis, le c\'9cur lui manquant, il a demand\'e9 de l'eau-de-vie et en a bu la valeur de cinq petits verres. Apr\'e8 +s une lutte int\'e9rieure de dix minutes, il a fallu ce temps pour cuire le jambon et les \'9cufs au point o\'f9 ils le sont, le jeune homme s'est lev\'e9, s'est approch\'e9 de la veuve alors accroupie et pench\'e9e en avant, et lui a donn\'e9 + deux coups dans le dos. Elle n'est pas morte instantan\'e9ment. Elle s'est redress\'e9e \'e0 demi, se cramponnant aux mains de l'assassin. Lui, alors, s'\'e9tant recul\'e9, l'a soulev\'e9e brusquement et l'a rejet\'e9e dans la position o\'f9 + vous la voyez. +\par \'bbCette courte lutte est indiqu\'e9e par la posture du cadavre. Accroupie et frapp\'e9e dans le dos, c'est sur le dos qu'elle devait tomber. Le meurtrier s'est servi d'une arme aigu\'eb et fine qui doit \'eatre, si je ne m'abuse, un bout de fleuret d +\'e9mouchet\'e9 et aiguis\'e9. En essuyant son arme au jupon de la victime il nous a laiss\'e9 cette indication. Il n'a pas d'ailleurs \'e9t\'e9 marqu\'e9 dans la lutte. La victime s'est bien cramponn\'e9e \'e0 ses mains, mais comme il n'avait pas quitt +\'e9 ses gants gris... +\par \emdash Mais c'est du roman! s'exclama G\'e9vrol. +\par \emdash Avez-vous visit\'e9 les ongles de la veuve Lerouge, monsieur le chef de la s\'fbret\'e9? Non. Eh bien! allez les inspecter, vous me direz si je me trompe. Donc, voici la femme morte. Que veut l'assassin? De l'argent, des valeurs? +Non, non, cent fois non! Ce qu'il veut, ce qu'il che}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 r}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 che, ce qu'il lui faut, ce sont des papiers qu'il sait en la possession de la victime. +Pour les avoir il bouleverse tout, il renverse les armoires, d\'e9plie le linge, d\'e9fonce le secr\'e9taire dont il n'a pas la cl\'e9, et vide la paillasse. +\par \'bbEnfin il les trouve. Et savez-vous ce qu'il en fait, de ces papiers? il les br\'fble, non dans la chemin\'e9e, mais dans le petit po\'eale de la premi\'e8re pi\'e8ce. Son but est rempli d\'e9sormais. Que va-t-il faire? +Fuir en emportant tout ce qu'il trouve de pr\'e9cieux pour d\'e9router les recherches et indiquer un vol. Ayant fait main basse sur tout, il l'enveloppe dans la serviette dont il devait se servir pour d\'ee +ner, et, soufflant la bougie, il s'enfuit, ferme la porte en dehors et jette la cl\'e9 dans un foss\'e9... Et voil\'e0. +\par \emdash Monsieur Tabaret, fit le juge, votre enqu\'eate est admirable, et je suis persuad\'e9 que vous \'eates dans le vrai. +\par \emdash Hein! s'\'e9cria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa Tirauclair! +\par \emdash Pyramidal! rench\'e9rit ironiquement G\'e9vrol; je pense seulement que ce jeune homme tr\'e8s bien devait \'eatre un peu g\'ean\'e9 par un paquet envelopp\'e9 dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort loin. +\par \emdash Aussi ne l'a-t-il pas emport\'e9 \'e0 cent lieues, r\'e9pondit le p\'e8re Tabaret; vous comprenez que pour gagner la station du chemin de fer il n'a pas eu la b\'eatise de prendre l'omnibus am\'e9ricain. Il s'y est rendu \'e0 pied, + par la route plus courte du bord de l'eau. Or, en arrivant \'e0 la Seine, \'e0 moins qu'il ne soit plus fort encore que je ne le suppose, son premier soin a \'e9t\'e9 d'y jeter ce paquet indiscret. +\par \emdash Croyez-vous, papa Tirauclair? demanda G\'e9vrol. +\par \emdash Je le parierais, et la preuve, c'est que j'ai envoy\'e9 trois hommes, sous la surveillance d'un gendarme, pour fouiller la Seine \'e0 l'endroit le plus rapproch\'e9 d'ici. S'ils retrouvent le paquet, je leur ai promis une r\'e9compense. +\par \emdash De votre poche, vieux passionn\'e9? +\par \emdash Oui, monsieur G\'e9vrol, de ma poche. +\par \emdash Si on trouvait ce paquet, pourtant! murmura le juge. +\par Un gendarme entra sur ces mots. +\par \emdash Voici, dit-il en pr\'e9sentant une serviette mouill\'e9e renfermant de l'argenterie, de l'argent et des bijoux, ce que les hommes ont trouv\'e9. Ils r\'e9clament cent francs qu'on leur a promis. +\par Le p\'e8re Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque, qu'il remit au gendarme. +\par \emdash Maintenant, demanda-t-il en \'e9crasant G\'e9vrol d'un regard superbe, que pense monsieur le juge d'instruction? +\par \emdash Je crois que, gr\'e2ce \'e0 votre p\'e9n\'e9tration remarquable, nous aboutirons et... +\par Il n'acheva pas. Le m\'e9decin, mand\'e9 pour l'autopsie de la victime, se pr\'e9sentait. +\par Le docteur, sa r\'e9pugnante besogne achev\'e9e, ne put que confirmer les assertions et les conjectures du p\'e8re Tabaret. Ainsi il expliquait comme le bonhomme la position du cadavre. \'c0 son avis aussi, il devait y avoir eu lutte. M\'ea +me, autour du cou de la victime, il fit remarquer un cercle bleu\'e2tre \'e0 peine perceptible, produit vraisemblablement par une \'e9treinte supr\'eame du meurtrier. Enfin, il d\'e9clara que la veuve Lerouge avait mang\'e9 trois heures environ avant d' +\'eatre frapp\'e9e. +\par Il ne restait plus qu'\'e0 rassembler quelques pi\'e8ces \'e0 conviction recueillies, qui plus tard pouvaient servir \'e0 confondre le coupable. +\par Le p\'e8re Tabaret visita avec un soin extr\'eame les ongles de la morte, et, avec des pr\'e9cautions infinies, il put en extraire les quelques \'e9raillures de peau qui s'y \'e9taient log\'e9es. Le plus grand de ces d\'e9 +bris de gant n'avait pas deux millim\'e8tres; cependant on distinguait tr\'e8s ais\'e9ment la couleur. Il mit aussi de c\'f4t\'e9 le morceau de jupon o\'f9 l'assassin avait essuy\'e9 son arme. C'\'e9tait, avec le paquet retrouv\'e9 + dans la Seine et les diverses empreintes relev\'e9es par le bonhomme, tout ce que le meurtrier avait laiss\'e9 derri\'e8re lui. +\par Ce n'\'e9tait rien, mais ce rien \'e9tait \'e9norme aux yeux de M. Daburon, et il avait bon espoir. Le plus grand \'e9cueil dans les instructions de crimes myst\'e9rieux est une erreur sur le mobile. +Si les recherches prennent une fausse direction, elles vont s'\'e9cartant de plus en plus de la v\'e9rit\'e9, \'e0 mesure qu'on les poursuit. Gr\'e2ce au p\'e8re Tabaret, le juge \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s certain de ne point se tromper. +\par La nuit \'e9tait venue; pendant ce temps, le magistrat n'avait d\'e9sormais rien \'e0 faire \'e0 La Jonch\'e8re. G\'e9vrol, que poignait le d\'e9sir de rejoindre l'homme aux boucles d'oreilles, d\'e9clara qu'il restait \'e0 Bougival. +Il promit de bien employer sa soir\'e9e, de courir tous les cabarets et de d\'e9nicher, s'il se pouvait, de nouveaux t\'e9moins. +\par Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde eurent pris cong\'e9 de lui, M. Daburon proposa au p\'e8re Tabaret de l'accompagner. +\par \emdash J'allais solliciter cet honneur, r\'e9pondit le bonhomme. +\par Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait d'\'eatre d\'e9couvert et qui les pr\'e9occupait \'e9galement devint le sujet de la conversation. +\par \emdash Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les ant\'e9c\'e9dents de cette vieille femme? r\'e9p\'e9tait le p\'e8re Tabaret, tout est l\'e0 d\'e9sormais. +\par \emdash Nous les conna\'eetrons, r\'e9pondait le juge, si l'\'e9pici\'e8re a dit vrai. Si le mari de la veuve Lerouge a navigu\'e9, si son fils Jacques est embarqu\'e9, le minist\'e8re de la Marine nous aura vite donn\'e9 les \'e9l\'e9 +ments qui nous manquent. J'\'e9crirai ce soir m\'eame. +\par Ils arriv\'e8rent \'e0 la station de Rueil et prirent le chemin de fer. Le hasard les servit bien. Ils se trouv\'e8rent seuls dans un compartiment de premi\'e8re. +\par Mais le p\'e8re Tabaret ne causait plus. Il r\'e9fl\'e9chissait, il cherchait, il combinait, et sur sa ph}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 y}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 sionomie on pouvait suivre le travail de sa pens\'e9e. Le juge le consid\'e9 +rait curieusement, intr}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 i}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 gu\'e9 par le caract\'e8re de ce singulier bonhomme, qu'une passion, pour le moins originale, me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 t}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 tait au service de la rue de J\'e9rusalem. +\par \emdash Monsieur Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il longtemps, dites-moi, que vous faites de la police? +\par \emdash Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans pass\'e9s, et je suis assez surpris, permettez-moi de vous l'avouer, que vous n'ayez pas d\'e9j\'e0 entendu parler de moi. +\par \emdash Je vous connaissais de r\'e9putation sans m'en douter, r\'e9pondit M. Daburon, et c'est en entendant c\'e9l\'e9brer votre talent que j'ai eu l'excellente id\'e9e de vous faire appeler. +Je me demande seulement ce qui a pu vous pousser dans cette voie? +\par \emdash Le chagrin, monsieur le juge, l'isolement, l'ennui. Ah! je n'ai pas toujours \'e9t\'e9 heureux, allez!... +\par \emdash On m'a dit que vous \'e9tiez riche. +\par Le bonhomme poussa un gros soupir qui r\'e9v\'e9lait \'e0 lui seul les plus cruelles d\'e9ceptions. +\par \emdash Je suis \'e0 mon aise, en effet, r\'e9pondit-il, mais il n'en a pas toujours \'e9t\'e9 ainsi. Jusqu'\'e0 quarante-cinq ans j'ai v\'e9cu de sacrifices et de privations absurdes et inutiles. J'ai eu un p\'e8re qui a fl\'e9tri ma jeunesse, g\'e2t\'e9 + ma vie et fait de moi le plus \'e0 plaindre des hommes. +\par Il est de ces professions dont le caract\'e8re est tel qu'on ne parvient jamais \'e0 le d\'e9pouiller enti\'e8rement. +\par M. Daburon \'e9tait toujours et partout un peu juge d'instruction. +\par \emdash Comment! monsieur Tabaret, interrogea-t-il, votre p\'e8re est l'auteur de toutes vos infortunes? +\par \emdash H\'e9las! oui, monsieur. Je lui ai pardonn\'e9 \'e0 la longue, autrefois je l'ai bien maudit. J'ai jadis accabl\'e9 sa m\'e9moire de toutes les injures que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j'ai su... +Mais je puis bien vous confier cela. J'avais vingt-cinq ans, et je gagnais deux mille francs par an au Mont-de-Pi\'e9t\'e9, quand un matin mon p\'e8re entra chez moi et m'annonce brusquement qu'il est ruin\'e9, qu'il ne lui reste plus de quoi manger. +Il paraissait au d\'e9sespoir et parlait d'en finir avec la vie. Moi, je l'aimais. Naturellement je le rassure, je lui embellis ma situation, je lui explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi vivre, il ne manquera de rien, et, pou +r commencer, je lui d\'e9clare que nous allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant vingt ans je l'ai eu \'e0 ma charge, le vieux... +\par \emdash Quoi! vous vous repentez de votre honorable conduite, monsieur Tabaret? +\par \emdash Si je m'en repens! C'est-\'e0-dire qu'il aurait m\'e9rit\'e9 d'\'eatre empoisonn\'e9 par le pain que je lui donnais! +\par M. Daburon laissa \'e9chapper un geste de surprise qui fut remarqu\'e9 du bonhomme. +\par \emdash Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voil\'e0, \'e0 vingt-cinq ans, m'imp}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 o}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 sant pour le p\'e8re les plus rudes privations. Plus d'amis, plus d'amourettes, rien. +Le soir, pour augmenter nos revenus, j'allais copier les r\'f4les chez un notaire. Je me refusais jusqu'\'e0 du tabac. J'avais beau faire, le vieux se plaignait sans cesse, il regrettait son aisance pass\'e9 +e, il lui fallait de l'argent de poche, pour ceci, pour cela; mes plus grands efforts ne parvenaient pas \'e0 le contenter. Dieu sait ce que j'ai souffert! +\par \'bbJe n'\'e9tais pas n\'e9 pour vivre et vieillir seul comme un chien. J'ai la bosse de la famille. Mon r\'eave aurait \'e9t\'e9 de me marier, d'adorer une bonne femme, d'en \'eatre un peu aim\'e9 + et de voir grouiller autour de moi des enfants bien venants. Mais bast... quand ces id\'e9es me serraient le c\'9cur \'e0 m'\'e9touffer et me tiraient une larme ou deux, je me r\'e9voltais contre moi. Je me disais: mon gar\'e7 +on, quand on ne gagne que trois mille francs par an, et qu'on poss\'e8de un vieux p\'e8re ch\'e9ri, on \'e9touffe ses sentiments et on reste c\'e9libataire. Et cependant j'avais rencontr\'e9 une jeune fille! Tenez, il y a trente ans de cela: eh bien! +regardez-moi, je dois ressembler \'e0 une tomate... Elle s'appelait Hortense. Qui sait ce qu'elle est devenue? Elle \'e9tait belle et pauvre. Enfin j'\'e9tais un vieillard lorsque mon p\'e8re est mort, le mis\'e9rable, le... +\par \emdash Monsieur Tabaret! interrompit le juge; oh! monsieur Tabaret! +\par \emdash Mais puisque je vous affirme que je lui ai donn\'e9 son absolution, monsieur le juge! Seulement, vous allez comprendre ma col\'e8re. Le jour de sa mort, j'ai trouv\'e9 dans son secr\'e9taire une inscription de vingt mille francs de rentes!... + +\par \emdash Comment! il \'e9tait riche? +\par \emdash Oui, tr\'e8s riche, car ce n'\'e9tait pas l\'e0 tout. Il poss\'e9dait pr\'e8s d'Orl\'e9ans une propri\'e9t\'e9 afferm\'e9e six mille francs par an. Il avait en outre une maison, celle que j'habite. +Nous y demeurions ensemble, et moi, sot, niais, imb\'e9cile, b\'eate brute, tous les trois mois je payais notre terme au concierge. +\par \emdash C'\'e9tait fort! ne put s'emp\'eacher de dire M. Daburon. +\par \emdash N'est-ce pas, monsieur? C'\'e9tait me voler mon argent dans ma poche. Pour comble de d\'e9rision, il laissait un testament o\'f9 il d\'e9clarait au nom du P\'e8re et du Fils n'avoir en vue, en agissant de la sorte, que mon int\'e9r\'eat. +Il voulait, \'e9crivait-il, m'habituer \'e0 l'ordre, \'e0 l'\'e9conomie, et m'emp\'eacher de faire des folies. Et j'avais quarante-cinq ans, et depuis vingt ans je me reprochais une d\'e9pense inutile d'un sou! C'est-\'e0-dire qu'il avait sp\'e9cul\'e9 + sur mon c\'9cur, qu'il avait... Ah! c'est \'e0 d\'e9go\'fbter de la pi\'e9t\'e9 filiale, parole d'honneur! +\par La tr\'e8s l\'e9gitime col\'e8re du p\'e8re Tabaret \'e9tait si bouffonne, qu'\'e0 grand-peine le juge se retenait de rire, en d\'e9pit du fond r\'e9ellement douloureux de ce r\'e9cit. +\par \emdash Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir? +\par \emdash Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain quand on n'a plus de dents, la belle avance! L'\'e2ge du mariage \'e9tait pass\'e9. Cependant je donnai ma d\'e9mission pour faire place \'e0 plus pauvre que moi. +Au bout d'un mois, je m'ennuyais \'e0 p\'e9rir; c'est alors que, pour remplacer les affections qui me manquent, je r\'e9solus de me donner une passion, un vice, une manie. Je me mis \'e0 collectionner des livres. Vous pensez peut-\'ea +tre, monsieur, qu'il faut pour cela certaines connaissances, des \'e9tudes... +\par \emdash Je sais, cher monsieur Tabaret, qu'il faut surtout de l'argent. Je connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui \'e0 coup s\'fbr est incapable de signer son nom. +\par \emdash C'est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous les livres que j'achetais. Je vous dirai que je collectionnais uniquement ce qui de pr\'e8s ou de loin avait trait \'e0 la police. M\'e9 +moires, rapports, pamphlets, discours, lettres, romans, tout m'\'e9tait bon, et je le d\'e9vorais. Si bien que peu \'e0 peu je me suis senti attir\'e9 vers cette puissance myst\'e9rieuse qui, du fond de la rue de J\'e9rusalem, surveille et garde la soci +\'e9t\'e9, p\'e9n\'e8tre partout, soul\'e8ve les voiles les plus \'e9pais, \'e9tudie l'envers de tout +es les trames, devine ce qu'on ne lui avoue pas, sait au juste la valeur des hommes, le prix des consciences, et entasse dans ses cartons verts les plus redoutables comme les plus honteux secrets. +\par \'bbEn lisant les m\'e9moires des policiers c\'e9l\'e8bres, attachants \'e0 l'\'e9gal des fables les mieux ourdies, je m'enthousiasmais pour ces hommes au flair subtil, plus d\'e9li\'e9s que la soie, souples comme l'acier, p\'e9n\'e9trants et rus\'e9 +s, fertiles en ressources inattendues, qui suivent le crime \'e0 la piste, le code \'e0 la main, \'e0 travers les broussailles de la l\'e9galit\'e9, comme les sauvages de Cooper poursuivent leur ennemi au milieu des for\'eats de l'Am\'e9rique. +L'envie me prit d'\'eatre un rouage de l'admirable machine, de devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant \'e0 la punition du crime et au triomphe de l'innocence. Je m'essayai, et il se trouve que je ne suis pas trop impropre au m\'e9tier. + +\par \emdash Et il vous pla\'eet? +\par \emdash Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu l'ennui! depuis que j'ai abandonn\'e9 la poursuite du bouquin pour celle de mon semblable... Ah! c'est une belle chose! Je hausse les \'e9 +paules quand je vois un jobard payer vingt-cinq francs le droit de tirer un li\'e8vre. La belle prise! Parlez-moi de la chasse \'e0 l'homme! Celle-l\'e0, au moins, met toutes les facult\'e9s en jeu, et la victoire n'est pas sans gloire. L\'e0 +, le gibier vaut le chasseur; il a comme lui l'intelligence, la force et la ruse; les armes sont presque \'e9gales. Ah! si on connaissait les \'e9motions de ces parties de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l'agent de la s\'fbret\'e9 +, tout le monde irait demander du service rue de J\'e9rusalem. Le malheur est que l'art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes deviennent rares. La race forte des sc\'e9l\'e9rats sans peur a fait place \'e0 la tourbe de nos filous vulgaires. +Les quelques coquins qui font parler d'eux de loin en loin sont aussi b\'eates que l\'e2ches. Ils signent leur crime et ont soin de laisser tra\'eener leur carte de visite. Il n'y a nul m\'e9rite \'e0 les pincer. Le coup constat\'e9, on n'a qu'\'e0 + aller les arr\'eater tout droit... +\par \emdash Il me semble pourtant, interrompit M. Daburon en souriant, que notre assassin \'e0 nous n'\'e9tait pas si maladroit. +\par \emdash Celui-l\'e0, monsieur, est une exception: aussi serais-je ravi de le d\'e9couvrir. Je ferai tout pour cela; je me compromettrais, s'il le fallait. Car je dois confesser \'e0 + monsieur le juge, ajouta-t-il avec une nuance d'embarras, que je ne me vante pas \'e0 mes amis de mes exploits. Je les cache m\'eame aussi soigneusement que possible. Peut-\'eatre me serreraient-ils la main avec moins d'amiti\'e9 +, s'ils savaient que Tirauclair et Tabaret ne font qu'un. +\par Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que, d\'e8s le lendemain, le p\'e8re Tabaret s'installerait \'e0 Bougival. Il se faisait fort de questionner tout le pays en huit jours. De son c\'f4t\'e9 +, le juge le tiendrait au courant des moindres renseignements qu'il recueillerait et le rappellerait d\'e8s qu'on se serait procur\'e9 le dossier de la femme Lerouge, si toutefois on parvenait \'e0 mettre la main dessus. +\par \emdash Pour vous, monsieur Tabaret, dit le juge en finissant, je serai toujours visible. Si vous avez \'e0 me parler, n'h\'e9sitez pas \'e0 venir de nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. +Vous me trouverez infailliblement, soit chez moi, rue Jacob, soit au Palais, \'e0 mon cabinet. Des ordres seront donn\'e9s pour que vous soyez introduit d\'e8s que vous vous pr\'e9senterez. +\par On entrait en gare en ce moment. M. Daburon ayant fait avancer une voiture offrit une place au p\'e8re Tabaret. Le bonhomme refusa. +\par \emdash Ce n'est pas la peine, r\'e9pondit-il; je demeure, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare, \'e0 deux pas. +\par \emdash \'c0 demain donc! dit M. Daburon. +\par \emdash \'c0 demain! reprit le p\'e8re Tabaret; et il ajouta: Nous trouverons.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {III +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 La maison du p\'e8 +re Tabaret n'est pas, en effet, \'e0 plus de quatre minutes de la gare Saint-Lazare. Il poss\'e8de l\'e0 un bel immeuble, soigneusement tenu, et qui doit donner de magnifiques revenus, bien que les loyers n'y soient pas trop exag\'e9r\'e9s. +\par Le bonhomme s'y est mis au large. Il occupe, au premier, sur la rue, un vaste appartement bien distribu\'e9, confortablement meubl\'e9 et dont le principal ornement est sa collection de livres. Il vit l\'e0 simplement, par go\'fb +t autant que par habitude, servi par une vieille domestique \'e0 laquelle, dans les grandes occasions, le portier donne un coup de main. +\par Nul dans la maison n'avait le plus l\'e9ger soup\'e7on des occupations polici\'e8res de monsieur le propri\'e9taire. Il faut au plus infime agent une intelligence dont on le supposait, sur la mine, absolument d\'e9pourvu. On prenait pour un commencement d +'idiotisme ses continuelles distractions. +\par Mais tout le monde avait remarqu\'e9 la singularit\'e9 de ses habitudes. Ses constantes exp\'e9ditions au-dehors donnaient \'e0 ses allures des apparences myst\'e9rieuses et excentriques. Jamais on ne vit jeune d\'e9bauch\'e9 plus d\'e9sordonn\'e9 +, plus irr\'e9gulier que ce vieillard. Il rentrait ou ne rentrait pas pour ses repas, mangeait n'importe quoi \'e0 n'importe quel moment. Il sortait \'e0 toute heure de jour et de nuit, d\'e9couchait souvent et disparaissait des semaines enti\'e8res. +Puis il recevait d'\'e9tranges visites: on voyait sonner \'e0 sa porte des dr\'f4les \'e0 tournure suspecte et des hommes de mauvaise mine. +\par Cette vie d\'e9cousue l'avait quelque peu d\'e9consid\'e9r\'e9. On croyait voir en lui un affreux libertin d\'e9pensant ses revenus \'e0 courir le guilledou. On disait: \'abN'est-ce pas une honte, un homme de cet \'e2ge!\'bb +Il savait ces cancans et en riait. Cela n'emp\'eachait pas plusieurs locataires de rechercher sa soci\'e9t\'e9 et de lui faire la cour. On l'invitait \'e0 d\'eener; il refusait presque toujours. +\par Il ne voyait gu\'e8re qu'une personne de la maison, mais alors dans la plus grande intimit\'e9, si bien qu'il \'e9tait chez elle plus souvent que chez lui. C'\'e9tait une femme veuve qui, depuis plus de quinze ans, occupait un appartement au troisi\'e8me +\'e9tage: M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy. Elle demeurait avec son fils No\'ebl qu'elle adorait. +\par No\'ebl \'e9tait un homme de trente-trois ans, plus vieux en apparence que son \'e2ge. Grand, bien fait, il avait une physionomie noble et intelligente, de grands yeux noirs et des cheveux noirs qui bouclaient naturellement. Avocat, + il passait pour avoir un grand talent, et s'\'e9tait d\'e9j\'e0 acquis une certaine notori\'e9t\'e9. C'\'e9tait un travailleur obstin\'e9, froid et m\'e9ditatif, passionn\'e9 cependant pour sa profession, affichant avec un peu d'ostentation peut-\'ea +tre une grande rigidit\'e9 de principes et des m\'9curs aust\'e8res. +\par Chez M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, le p\'e8re Tabaret se croyait en famille. Il la regardait comme une parente et consid\'e9rait No\'ebl comme son fils. Souvent il avait eu la pens\'e9 +e de demander la main de cette veuve, charmante malgr\'e9 ses cinquante ans; il avait toujours \'e9t\'e9 retenu moins par la peur d'un refus cependant probable, que par la crainte des cons\'e9quences. Faisant sa demande et repouss\'e9 +, il voyait rompues des relations d\'e9licieuses pour lui. En attendant, il avait, par un bel et bon testament, d\'e9pos\'e9 chez son notaire, institu\'e9 pour son l\'e9gataire universel le jeune avocat, \'e0 + la seule condition de fonder un prix annuel de deux mille francs destin\'e9 \'e0 l'agent de police ayant \'abtir\'e9 au clair\'bb l'affaire la plus embrouill\'e9e. +\par Si rapproch\'e9e que f\'fbt sa maison, le p\'e8re Tabaret mit plus d'un gros quart d'heure \'e0 y arriver. En quittant le juge, il avait repris le cours de ses m\'e9ditations, de sorte qu'il allait dans la rue pouss\'e9 + de droite et de gauche par les passants affair\'e9s, avan\'e7ant d'un pas, reculant de deux. +\par Il se r\'e9p\'e9tait pour la cinqui\'e8me fois les paroles de la veuve Lerouge rapport\'e9es par la laiti\'e8re: \'abSi je voulais davantage, je l'aurais.\'bb +\par \emdash Tout est l\'e0, murmura-t-il. La veuve Lerouge poss\'e9dait quelque secret important que des gens riches et haut plac\'e9s avaient le plus puissant int\'e9r\'eat \'e0 cacher. Elle les tenait, c'\'e9tait l\'e0 sa fortune. +Elle les faisait chanter; elle aura abus\'e9; ils l'ont supprim\'e9e. Mais de quelle nature \'e9tait ce secret, et comment le poss\'e9dait-elle? Elle a d\'fb, dans sa jeunesse, servir dans quelque grande maison. L\'e0 +, elle aura vu, entendu, surpris quelque chose. Quoi? \'c9videmment il y a une femme l\'e0-dessous. Aurait-elle servi les amours de sa ma\'eetresse? Pourquoi non? En ce cas, l'affaire se complique. Ce n'est plus seulement la femme qu'il s'agit + de retrouver, il faut encore d\'e9couvrir l'amant; car c'est l'amant qui a fait le coup. Ce doit \'eatre, si je ne m'abuse, quelque noble personnage. Un bourgeois aurait pay\'e9 des assassins. Celui-ci n'a pas recul\'e9, il a frapp\'e9 lui-m\'eame, \'e9 +vitant ainsi les indiscr\'e9tions ou la b\'eatise d'un complice. Et c'est un fier m\'e2tin, plein d'audace et de sang-froid, car le crime a \'e9t\'e9 admirablement accompli. +\par \'bbLe gaillard n'avait rien laiss\'e9 tra\'eener de nature \'e0 le compromettre s\'e9rieusement. Sans moi, G\'e9vrol, croyant \'e0 un vol, n'y voyait que du feu. Par bonheur j'\'e9tais l\'e0!... Mais non! continua le bonhomme, ce ne peut \'ea +tre encore cela. Il faut qu'il y ait pis qu'une histoire d'amour. Un adult\'e8re! le temps l'efface... +\par Le p\'e8re Tabaret entrait sous le porche de sa maison. Le portier, assis pr\'e8s de la fen\'eatre de sa loge, l'aper\'e7ut \'e0 la lumi\'e8re du bec de gaz. +\par \emdash Tiens, dit-il, voil\'e0 le propri\'e9taire qui rentre... +\par \emdash Il para\'eet, remarqua la porti\'e8re, que sa princesse n'aura pas voulu de lui ce soir; il a l'air encore plus chose qu'\'e0 l'ordinaire. +\par \emdash Si ce n'est pas ind\'e9cent! opina le portier; aussi est-il assez d\'e9cati! Ses belles le mettent dans un joli \'e9tat! Un de ces matins, il faudra le conduire dans une maison de sant\'e9 avec la camisole de force!... +\par \emdash Regarde-le donc, interrompit la porti\'e8re; regarde-le donc au milieu de la cour! Le bonhomme s'\'e9tait arr\'eat\'e9 \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 du porche; il avait \'f4t\'e9 son chapeau, et tout en se parlant il gesticulait. +Non, se disait-il, je ne tiens pas encore l'affaire; je br\'fble... mais je n'y suis pas. +\par Il monta l'escalier et sonna \'e0 sa porte, oubliant qu'il avait son passe-partout dans sa poche. Sa gouvernante vint ouvrir. +\par \emdash Comment! c'est vous, monsieur, \'e0 cette heure!... +\par \emdash Hein! quoi? demanda le bonhomme. +\par \emdash Je dis, r\'e9pliqua la domestique, qu'il est huit heures et demie pass\'e9es. Je croyais que vous ne rentreriez pas ce soir. Avez-vous seulement d\'een\'e9? +\par \emdash Non, pas encore. +\par \emdash Allons! heureusement que j'ai tenu le d\'eener au chaud; vous pouvez vous mettre \'e0 table. +\par Le p\'e8re Tabaret s'assit, se servit de la soupe; mais, enfourchant de nouveau son dada, il ne songea plus \'e0 manger et resta comme en arr\'eat devant une id\'e9e, sa cuill\'e8re en l'air. +\par Il devient toqu\'e9, pensa Manette; regardez-moi cet air abruti! Si \'e7a a du bon sens de mener une vie pareille! Elle lui frappa sur l'\'e9paule en criant \'e0 son oreille comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 sourd: +\par \emdash Vous ne mangez donc pas? Vous n'avez donc pas faim? +\par \emdash Si, si, balbutia-t-il, cherchant machinalement \'e0 se d\'e9barrasser de cette voix qui bourdonnait \'e0 son oreille, j'ai app\'e9tit, car depuis ce matin j'ai \'e9t\'e9 oblig\'e9... +\par Il s'interrompit, restant b\'e9ant, l'\'9cil perdu dans le vague. +\par \emdash Vous \'e9tiez oblig\'e9?... r\'e9p\'e9ta Manette. +\par \emdash Tonnerre! s'\'e9cria-t-il en levant vers le plafond ses poings ferm\'e9s, sacr\'e9 tonnerre! j'y suis!... +\par Son mouvement fut si brusque et si violent que la gouvernante eut un peu peur et se recula jusqu'au fond de la salle \'e0 manger, pr\'e8s de la porte. +\par \emdash Oui! continua-t-il, c'est certain, il y a un enfant! +\par Manette se rapprocha vivement. +\par \emdash Un enfant? interrogea-t-elle. +\par Mais le bonhomme s'aper\'e7ut que sa servante l'\'e9piait. +\par \emdash Ah \'e7\'e0! lui dit-il d'un ton furieux, que faites-vous l\'e0! Qui vous rend hardie \'e0 ce point de venir ramasser les paroles qui m'\'e9chappent! Faites-moi donc le plaisir de vous retirer dans votre cuisine et de ne pas repara\'ee +tre avant que j'appelle! +\par Il devient enrag\'e9, pensa Manette en disparaissant au plus vite. +\par Le p\'e8re Tabaret s'\'e9tait rassis. Il avalait \'e0 larges cuiller\'e9es un potage compl\'e8tement froid. +\par Comment, se disait-il, n'avais-je pas song\'e9 \'e0 cela? Pauvre humanit\'e9! Mon esprit vieillit et se fatigue. C'est pourtant clair comme le jour... Les circonstances tombent sous le sens... +\par Il frappa sur le timbre plac\'e9 devant lui; la servante reparut. +\par \emdash Le r\'f4ti! demanda-t-il, et laissez-moi seul. Oui! continuait-il en d\'e9coupant furieusement un gigot de pr\'e9-sal\'e9, oui, il y a un enfant, et voici l'histoire: la veuve Lerouge est au service d'une grande dame tr\'e8s riche. +Le mari, un marin probablement, part pour un voyage lointain. La femme, qui a un amant, se trouve enceinte. Elle se confie \'e0 la veuve Lerouge et, gr\'e2ce \'e0 elle, parvient \'e0 accoucher clandestinement. +\par Il sonna de nouveau. +\par \emdash Manette! le dessert et sortez! Certes, un tel ma\'eetre n'\'e9tait pas digne d'un tel cordon bleu. Il e\'fbt \'e9t\'e9 bien embarrass\'e9 de dire ce qu'on lui avait servi \'e0 son d\'eener et m\'eame ce qu'il mangeait en ce moment; c'\'e9 +tait de la compote de poires. +\par \emdash Mais l'enfant! murmurait-il; l'enfant, qu'est-il devenu? L'aurait-on tu\'e9? Non, car la veuve Lerouge, complice d'un infanticide, n'\'e9tait presque plus redoutable. L'amant a voulu qu'il v\'e9c\'fbt; et on l'a confi\'e9 \'e0 not +re veuve, qui l'a \'e9lev\'e9. On a pu lui retirer l'enfant, mais non les preuves de sa naissance et de son existence. Voil\'e0 le joint. Le p\'e8re, c'est l'homme \'e0 la belle voiture; la m\'e8 +re n'est autre que la femme qui venait avec un beau jeune homme. Je crois bien que la ch\'e8re dame ne manquait de rien! Il y a des secrets qui valent une ferme en Brie. Deux personnes \'e0 faire chanter. Il est vrai que, ne se refusant pas un amant, sa d +\'e9pense devait augmenter tous les ans. Pauvre humanit\'e9! le c\'9cur a ses besoins. Elle a trop appuy\'e9 sur la chant}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 e}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 rell}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 e}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 [1]}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 , et l'a cass\'e9e. Elle a menac\'e9, on a eu peur, et on s'est dit: finissons-en! Mais qui s'est charg\'e9 de la commission? Le papa? Non. Il est trop vieux. Parbleu! c'est le fils. +Il a voulu sauver sa m\'e8re, le joli gar\'e7on. Il a refroidi la veuve et br\'fbl\'e9 les preuves. +\par Manette, pendant ce temps, l'oreille \'e0 la serrure, \'e9coutait de toute son \'e2me. De temps \'e0 autre, elle r\'e9coltait un mot, un juron, le bruit d'un coup frapp\'e9 sur la table, mais c'\'e9tait tout. +\par Bien s\'fbr, pensa-t-elle, ce sont ses femmes qui lui trottent par la t\'eate. Elles auront voulu lui faire accroire qu'il est papa. +\par Elle \'e9tait si bien sur le gril que, n'y tenant plus, elle se hasarda \'e0 entreb\'e2iller la porte. +\par \emdash Monsieur a demand\'e9 son caf\'e9? fit-elle timidement. +\par \emdash Non, mais donnez-le-moi, r\'e9pondit le p\'e8re Tabaret. Il voulut l'avaler d'un trait et s'\'e9chauda si bien que la douleur le ramena subitement au sentiment le plus exact de la r\'e9alit\'e9. +\par \emdash Tonnerre, grogna-t-il, c'est chaud! Diable d'affaire! Elle me met aux champs. On a raison l\'e0-bas, je me passionne trop. Mais qui donc d'entre eux aurait, par la seule force de la logique, r\'e9tabli l'histoire en son entier? Ce n'est pas G\'e9 +vrol, le pauvre homme! Sera-t-il assez humili\'e9, assez vex\'e9, assez roul\'e9! Si j'allais trouver monsieur Daburon? Non, pas encore... La nuit m'est n\'e9cessaire pour creuser certaines particularit\'e9s, pour coordonner mes id\'e9es. C'est que, d'u +n autre c\'f4t\'e9, si je reste ici, seul, toute cette histoire va me mettre le sang en mouvement, et comme cela, apr\'e8s avoir beaucoup mang\'e9, je suis capable d'attraper une indigestion. Ma foi! je vais aller m'informer de madame Gerdy; elle \'e9 +tait souffrante ces jours pass\'e9s, je causerai avec No\'ebl, et cela me dissipera un peu. +\par Il se leva, passa son pardessus et prit son chapeau et sa canne. +\par \emdash Monsieur sort? demanda Manette. +\par \emdash Oui. +\par \emdash Monsieur rentrera-t-il tard? +\par \emdash C'est possible. +\par \emdash Mais monsieur rentrera? +\par \emdash Je n'en sais rien. Une minute plus tard le p\'e8re Tabaret sonnait \'e0 la porte de ses amis. +\par L'int\'e9rieur de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy \'e9tait des plus honorables. Elle poss\'e9dait l'aisance, et le cabinet de No\'ebl, d\'e9j\'e0 tr\'e8s occup\'e9, changeait cette aisance en fortune. M} +{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy vivait tr\'e8s retir\'e9e, et \'e0 l'exception des amis que No\'ebl invitait parfois \'e0 d\'eener, recevait tr\'e8s peu de monde. Depuis plus de quinze ans que le p\'e8 +re Tabaret venait famili\'e8rement dans la maison, il n'y avait rencontr\'e9 que le cur\'e9 de la paroisse, un vieux professeur de No\'ebl et le fr\'e8re de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 + Gerdy, colonel en retraite. +\par Quand ces trois visiteurs se trouvaient r\'e9unis, ce qui arrivait rarement, on jouait au boston. Les autres soirs, on faisait une partie de piquet ou d'imp\'e9riale. No\'ebl ne restait gu\'e8re au salon. Il s'enfermait apr\'e8s le d\'ee +ner dans son cabinet, ind\'e9pendant ainsi que sa chambre de l'appartement de sa m\'e8re, et se plongeait dans les dossiers. On savait qu'il travaillait tr\'e8s avant dans la nuit. Souvent l'hiver sa lampe ne s'\'e9teignait qu'au petit jour. +\par La m\'e8re et le fils ne vivaient absolument que l'un pour l'autre. Tous ceux qui les connaissaient se plaisaient \'e0 le r\'e9p\'e9ter. +\par On aimait, on honorait No\'ebl pour les soins qu'il donnait \'e0 sa m\'e8re, pour son absolu d\'e9vouement filial, pour les sacrifices que, supposait-on, il s'imposait en vivant, \'e0 son \'e2ge, comme un vieillard. On se plaisait dans la maison \'e0 + opposer la conduite de ce jeune homme si grave \'e0 celle du p\'e8re Tabaret, cet incorrigible roquenti}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 n}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 [2]}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 , ce galantin \'e0 perruque. +\par Quant \'e0 M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, elle ne voyait que son fils en ce monde. Son amour \'e0 la longue \'e9tait devenu comme un culte. En No\'ebl, elle pensait reconna\'ee +tre toutes les perfections, toutes les beaut\'e9s physiques et morales. Il lui paraissait d'une essence pour ainsi dire sup\'e9rieure \'e0 celle des autres cr\'e9atures de Dieu. Parlait-il?... elle se taisait et \'e9coutait. Un mot de lui \'e9 +tait un ordre. Ses avis, elle les recevait comme des d\'e9crets de la Providence m\'eame. Soigner son fils, \'e9tudier ses go\'fbts, deviner ses d\'e9sirs, l'entretenir dans une ti\'e8de atmosph\'e8re de tendresse, telle \'e9tait son existence. Elle \'e9 +tait m\'e8re. +\par \emdash Madame Gerdy est-elle visible? demanda le p\'e8re Tabaret \'e0 la bonne qui lui ouvrit. +\par Et, sans attendre la r\'e9ponse, il entra comme chez lui en homme s\'fbr que sa pr\'e9sence ne saurait \'eatre importune et doit \'eatre agr\'e9able. +\par Une seule bougie \'e9clairait le salon et il n'\'e9tait pas dans son ordre accoutum\'e9. Le gu\'e9ridon \'e0 dessus de marbre, toujours plac\'e9 au milieu de la pi\'e8ce, avait \'e9t\'e9 roul\'e9 dans un coin. Le grand fauteuil de M}{ +\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy se trouvait pr\'e8s de la fen\'eatre. Un journal d\'e9pli\'e9 \'e9tait tomb\'e9 sur le tapis. +\par Le volontaire de la police vit tout cela d'un coup d'\'9cil. +\par \emdash Serait-il arriv\'e9 quelque accident? demanda-t-il \'e0 la bonne. +\par \emdash Ne m'en parlez pas, monsieur, nous venons d'avoir une peur... oh! mais une peur... +\par \emdash Qu'est-ce? dites vite?... +\par \emdash Vous savez que madame est tr\'e8s souffrante depuis un mois... Elle ne mange pour ainsi dire plus. Ce matin m\'eame, elle m'avait dit... +\par \emdash Bien! bien! mais ce soir? +\par \emdash Apr\'e8s son d\'eener, madame est venue au salon comme \'e0 l'ordinaire. Elle s'est assise et a pris un des journaux de monsieur No\'ebl. \'c0 peine a-t-elle eu commenc\'e9 \'e0 lire, qu'elle a pouss\'e9 un grand cri, un cri horrible. +Nous sommes accourus; madame \'e9tait tomb\'e9e sur le tapis, comme morte. Monsieur No\'ebl l'a prise dans ses bras et l'a port\'e9e dans sa chambre. Je voulais aller chercher le m\'e9decin; monsieur m'a dit que ce n'\'e9 +tait pas la peine, qu'il savait ce que c'\'e9tait. +\par \emdash Et comment va-t-elle, maintenant? +\par \emdash Elle est revenue. C'est-\'e0-dire je le suppose, car monsieur No\'ebl m'a fait sortir. Ce que je sais, c'est que tout \'e0 l'heure elle parlait, et tr\'e8s fort m\'eame, car je l'ai entendue. Ah! monsieur, c'est tout de m\'ea +me bien extraordinaire!... +\par \emdash Quoi? +\par \emdash Ce que madame disait \'e0 monsieur. +\par \emdash Ah! ah! la belle, ricana le p\'e8re Tabaret, on \'e9coute donc aux portes? +\par \emdash Non, monsieur, je vous jure, mais c'est que madame criait comme une perdue, elle disait... +\par \emdash Ma fille! dit s\'e9v\'e8rement le p\'e8re Tabaret, on entend toujours mal \'e0 travers une porte, demandez plut\'f4t \'e0 Manette. +\par La servante, toute confuse, voulut se disculper. +\par \emdash Assez! assez! fit le bonhomme. Retournez \'e0 votre ouvrage. Il est inutile de d\'e9ranger monsieur No\'ebl, je l'attendrai tr\'e8s bien ici. +\par Et, satisfait de la petite le\'e7on qu'il venait de donner, il ramassa le journal et s'installa au coin du feu, d\'e9pla\'e7ant la bougie pour lire plus \'e0 son aise. +\par Une minute ne s'\'e9tait pas \'e9coul\'e9e qu'\'e0 son tour il bondit sur le fauteuil et \'e9touffa un cri de surprise et d'effroi instinctif. +\par Voici le fait divers qui lui a saut\'e9 aux yeux: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Un crime horrible vient de plonger dans la consternation le petit village de La Jonch\'e8re. Une pauvre veuve, nomm\'e9e Lerouge, qui jouissait de l'estime g\'e9n\'e9rale et que tout le pays aimait, a \'e9t\'e9 assassin +\'e9e dans sa maison. La justice, aussit\'f4t avertie, s'est transport\'e9e sur les lieux, et tout nous porte \'e0 croire que la police est d\'e9j\'e0 sur les traces de l'auteur de ce l\'e2che forfait.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par Tonnerre! se dit le p\'e8re Tabaret, est-ce que madame Gerdy?... +\par Ce ne fut qu'un \'e9clair. Il reprit place dans son fauteuil, tout honteux, haussant les \'e9paules et murmurant: +\par \emdash Ah \'e7\'e0! d\'e9cid\'e9ment cette affaire me rend stupide. Je ne vais plus r\'eaver que de la veuve Lerouge maintenant, je vais la voir partout. +\par Cependant une curiosit\'e9 irraisonn\'e9e lui fit parcourir le journal. Il n'y trouva rien, \'e0 l'exception de ces quelques lignes, qui p\'fbt justifier et expliquer un \'e9vanouissement, un cri, m\'eame la plus l\'e9g\'e8re \'e9motion. +\par C'est cependant singulier, cette co\'efncidence, pensa l'incorrigible policier. +\par Alors seulement il remarqua que le journal \'e9tait l\'e9g\'e8rement d\'e9chir\'e9 vers le bas et froiss\'e9 par une main convulsive. Il r\'e9p\'e9ta: +\par \emdash C'est bizarre!... +\par En ce moment la porte du salon donnant dans la chambre \'e0 coucher de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy s'ouvrit, et No\'ebl parut sur le seuil. Sans doute l'accident survenu \'e0 sa m\'e8 +re l'avait beaucoup \'e9mu; il \'e9tait tr\'e8s p\'e2le et sa physionomie si calme d'ordinaire accusait un grand trouble. Il parut surpris de voir le p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Ah! cher No\'ebl! s'\'e9cria le bonhomme, calmez mon inqui\'e9tude, comment va votre m\'e8re? +\par \emdash Madame Gerdy va aussi bien que possible. +\par \emdash Madame Gerdy? r\'e9p\'e9ta le bonhomme d'un air \'e9tonn\'e9. Mais il continua: +\par \emdash On voit bien que vous avez eu une frayeur horrible... +\par \emdash En effet, r\'e9pondit l'avocat en s'asseyant, je viens d'essuyer une rude secousse. +\par No\'ebl faisait visiblement les plus grands efforts pour para\'eetre calme, pour \'e9couter le bonhomme et lui r\'e9pondre. Le p\'e8re Tabaret, tout \'e0 son inqui\'e9tude, ne s'en apercevait aucunement. +\par \emdash Au moins, mon cher enfant, demanda-t-il, dites-moi comment cela est arriv\'e9? +\par Le jeune homme h\'e9sita un moment, comme s'il se f\'fbt consult\'e9. N'\'e9tant sans doute pas pr\'e9par\'e9 \'e0 cette question \'e0 br\'fble-pourpoint, il ne savait quelle r\'e9ponse faire et d\'e9lib\'e9rait int\'e9rieurement. Enfin, il r\'e9pondit: + +\par \emdash Madame Gerdy a \'e9t\'e9 comme foudroy\'e9e en apprenant l\'e0, tout \'e0 coup, par le r\'e9cit d'un journal, qu'une femme qu'elle aimait vient d'\'eatre assassin\'e9e. +\par \emdash Bah!... s'\'e9cria le p\'e8re Tabaret. +\par Le bonhomme \'e9tait \'e0 ce point stup\'e9fait qu'il faillit se trahir, r\'e9v\'e9ler ses accointances avec la police. Encore un peu, il s'\'e9criait: \'abQuoi! votre m\'e8re connaissait la veuve Lerouge!\'bb Par bonheur il se contint. +Il eut plus de peine \'e0 dissimuler sa satisfaction, car il \'e9tait ravi de se trouver ainsi sans efforts sur la trace du pass\'e9 de la victime de La Jonch\'e8re. +\par \emdash C'\'e9tait, continua No\'ebl, l'esclave de madame Gerdy. Elle lui \'e9tait d\'e9vou\'e9e corps et \'e2me, elle se serait jet\'e9e au feu sur un signe de sa main. +\par \emdash Alors, vous, mon cher ami, vous connaissiez cette brave femme? +\par \emdash Je ne l'avais pas vue depuis bien longtemps, r\'e9pondit No\'ebl dont la voix semblait voil\'e9e par une profonde tristesse, mais je la connais et beaucoup. Je dois m\'eame avouer que je l'aimais tendrement; elle avait \'e9t\'e9 ma nourrice. + +\par \emdash Elle!... cette femme!... balbutia le p\'e8re Tabaret. +\par Cette fois il \'e9tait comme pris d'un \'e9tourdissement. La veuve Lerouge, nourrice de No\'ebl! Il jouait de bonheur. La Providence \'e9videmment le choisissait pour son instrument et le guidait par la main. +Il allait donc obtenir tous les renseignements qu'une demi-heure avant il d\'e9sesp\'e9rait presque de se procurer. Il restait, devant No\'ebl, muet et interdit. Cependant il comprit qu'\'e0 moins de se compromettre il devait parler, dire quelque chose. + +\par \emdash C'est un grand malheur, murmura-t-il. +\par \emdash Pour madame Gerdy, je n'en sais rien, r\'e9pondit No\'ebl d'un air sombre, mais pour moi c'est un malheur immense. Je suis atteint en plein c\'9cur par le coup qui a frapp\'e9 cette pauvre femme. Cette mort, monsieur Tabaret, an\'e9 +antit tous mes r\'eaves d'avenir et renverse peut-\'eatre mes plus l\'e9gitimes esp\'e9rances. J'avais \'e0 me venger de cruels outrages, cette mort brise mes armes entre mes mains et me r\'e9duit au d\'e9sespoir de l'impuissance. +Ah!... je suis bien malheureux! +\par \emdash Vous, malheureux! s'\'e9cria le p\'e8re Tabaret, singuli\'e8rement touch\'e9 de cette douleur de son cher No\'ebl; au nom du Ciel! que vous arrive-t-il? +\par \emdash Je souffre, murmura l'avocat, et bien cruellement. Non seulement l'injustice ne sera jamais r\'e9par\'e9e, je le crains, mais encore me voici livr\'e9 sans d\'e9fense aux coups de la calomnie. On pourra dire de moi que j'ai \'e9t\'e9 + un artisan de fourberies, un intrigant ambitieux, sans pudeur et sans foi. +\par Le p\'e8re Tabaret ne savait que penser. Entre l'honneur de No\'ebl et le crime de La Jonch\'e8re, il ne voyait nul trait d'union possible. Mille id\'e9es troubles et confuses se heurtaient dans son cerveau. +\par \emdash Voyons, mon enfant, dit-il, remettez-vous. Est-ce que la calomnie prendrait jamais sur vous! Du courage, tonnerre! n'avez-vous pas des amis? Ne suis-je pas l\'e0? Ayez confiance, confiez-moi le sujet de votre chagrin, et c'est bien le diable si, +\'e0 nous deux... +\par L'avocat se leva brusquement, enflamm\'e9 d'une r\'e9solution soudaine. +\par \emdash Eh bien! oui, interrompit-il, oui, vous saurez tout. Au fait, je suis las de porter seul un secret qui m'\'e9touffe. Le r\'f4le que je me suis impos\'e9 m'exc\'e8de et m'indigne. J'ai besoin d'un ami qui me console. +Il me faut un conseiller dont la voix m'encourage, car on est mauvais juge dans sa propre cause, et ce crime me plonge dans un ab\'eeme d'h\'e9sitations. +\par \emdash Vous savez, r\'e9pondit simplement le p\'e8re Tabaret, que je suis tout \'e0 vous comme si vous \'e9tiez mon propre fils. Disposez de moi sans scrupule. +\par \emdash Sachez donc, commen\'e7a l'avocat... Mais non! pas ici. Je ne veux pas qu'on puisse \'e9couter; passons dans mon cabinet.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {IV +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Lorsque No\'ebl et le p\'e8 +re Tabaret furent assis en face l'un de l'autre dans la pi\'e8ce o\'f9 travaillait l'avocat, une fois la porte soigneusement ferm\'e9e, le bonhomme eut une inqui\'e9tude. +\par \emdash Et si votre m\'e8re avait besoin de quelque chose? remarqua-t-il. +\par \emdash Si madame Gerdy sonne, r\'e9pondit le jeune homme d'un ton sec, la domestique ira voir. +\par Cette indiff\'e9rence, ce froid d\'e9dain confondaient le p\'e8re Tabaret, habitu\'e9 aux rapports toujours si affectueux de la m\'e8re et du fils. +\par \emdash De gr\'e2ce, No\'ebl, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas dominer par un mouvement d'irritation. Vous avez eu, je le vois, quelque petite pique avec votre m\'e8re, vous l'aurez oubli\'e9e demain. +Quittez donc ce ton glacial que vous prenez en parlant d'elle. Pourquoi cette affectation \'e0 l'appeler madame Gerdy? +\par \emdash Pourquoi? r\'e9pondit l'avocat d'une voix sourde, pourquoi?... +\par Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son cabinet, et revenant se placer pr\'e8s du bonhomme, il dit: +\par \emdash Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n'est pas ma m\'e8re. +\par Cette phrase tomba comme un coup de b\'e2ton sur la t\'eate du vieux policier. Il fut \'e9tourdi. +\par \emdash Oh! fit-il de ce ton qu'on prend pour repousser une proposition impossible... Oh! songez-vous \'e0 ce que vous dites, mon enfant? Est-ce croyable, est-ce vraisemblable? +\par \emdash Oui! c'est invraisemblable, r\'e9pondit No\'ebl avec une certaine emphase qui lui \'e9tait habituelle, c'est incroyable, et cependant c'est vrai. C'est-\'e0 +-dire que depuis trente-trois ans, depuis ma naissance, cette femme joue la plus merveilleuse et la plus indigne des com\'e9dies au profit de son fils, car elle a un fils, et \'e0 mon d\'e9triment \'e0 moi. +\par \emdash Mon ami..., voulut commencer le p\'e8re Tabaret, qui dans le lointain de cette r\'e9v\'e9lation entrevoyait le fant\'f4me de la veuve Lerouge. +\par Mais No\'ebl ne l'\'e9coutait pas et semblait \'e0 peine en \'e9tat de l'entendre. Ce gar\'e7on si froid et si r\'e9serv\'e9, si \'aben dedans\'bb, ne contenait plus sa col\'e8re. +Au bruit de ses propres paroles, il s'animait comme un bon cheval au son des grelots de ses harnais. +\par \emdash Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement tromp\'e9 que moi et plus mis\'e9rablement pris pour dupe! Et moi qui aimais cette femme, qui ne savais quels t\'e9moignages d'affection lui prodiguer, qui lui sacrifiais ma jeunesse! +Comme elle a d\'fb rire de moi! Son infamie date du moment o\'f9, pour la premi\'e8re fois, elle m'a pris sur ses genoux. Et jusqu'\'e0 ces jours pass\'e9s, elle a soutenu, sans une heure de d\'e9faillance, son ex\'e9crable r\'f4le. +Son amour pour moi, hypocrisie! son d\'e9vouement, fausset\'e9! ses caresses, mensonge! Et je l'adorais! Ah! que ne puis-je lui reprendre tous les baisers que je lui donnais en \'e9change de ses baisers de Judas. Et pourquoi cet h\'e9ro\'ef +sme de fourberies, tant de soin, tant de duplicit\'e9? Pour me trahir plus s\'fbrement, pour me d\'e9pouiller, me voler, pour donner \'e0 son b\'e2tard tout ce qui m'appartient, \'e0 moi: mon nom, un grand nom; ma fortune, une fortune immense... +\par Nous br\'fblons, pensait Tabaret, en qui se r\'e9v\'e9lait le collaborateur de G\'e9vrol. +\par Tout haut il dit: +\par \emdash C'est bien grave, tout ce que vous dites l\'e0, cher No\'ebl, c'est terriblement grave. Il faut supposer \'e0 madame Gerdy une audace et une habilet\'e9 qu'on trouve rarement r\'e9unies chez une femme. Elle a d\'fb \'eatre aid\'e9e, conseill\'e9 +e, pouss\'e9e, peut-\'eatre. Quels ont \'e9t\'e9 ses complices? elle ne pouvait agir seule. Son mari lui-m\'eame... +\par \emdash Son mari! interrompit l'avocat avec un rire amer. Ah! vous avez donn\'e9 dans le veuvage, vous aussi! Non, il n'y avait pas de mari: feu Gerdy n'a jamais exist\'e9. J'\'e9tais b\'e2tard, cher monsieur Tabaret; tr\'e8s b\'e2tard: No\'eb +l, fils de la fille Gerdy et de p\'e8re inconnu. +\par \emdash Seigneur! s'\'e9cria le bonhomme, c'est pour cela que votre mariage avec mademoiselle Levernois n'a pu se faire il y a quatre ans? +\par \emdash Oui, c'est pour cela, mon vieil ami. Et que de malheurs il \'e9vitait ce mariage avec une jeune fille que j'aimais! Pourtant, je n'en ai pas voulu, alors, \'e0 celle que j'appelais ma m\'e8re. Elle pleurait, elle s'accusait, elle se d\'e9 +solait, et moi, na\'eff, je la consolais de mon mieux, je s\'e9chais ses larmes, je l'excusais \'e0 ses propres yeux. Non, il n'y avait pas de mari... Est-ce que les femmes comme elle ont des maris! Elle \'e9tait la ma\'eetresse de mon p\'e8 +re, et le jour o\'f9 il a \'e9t\'e9 rassasi\'e9 d'elle, il l'a quitt\'e9e en lui jetant trois cent mille francs, le prix des plaisirs qu'elle lui donnait. +\par No\'ebl aurait continu\'e9 longtemps sans doute ses d\'e9clarations furibondes. Le p\'e8re Tabaret l'arr\'eata. Le bonhomme sentait venir une histoire de tout point semblable \'e0 celle qu'il avait imagin\'e9 +e, et l'impatience vaniteuse de savoir s'il avait devin\'e9 lui faisait presque oublier de s'apitoyer sur les infortunes de No\'ebl. +\par \emdash Cher enfant, dit-il, ne nous \'e9garons pas. Vous me demandez un conseil? Je suis peut-\'eatre le seul \'e0 pouvoir vous le donner bon. Allons donc au but. Comment avez-vous appris cela? Avez-vous des preuves? o\'f9 sont-elles? +\par Le ton d\'e9cid\'e9 du bonhomme aurait d\'fb \'e9veiller l'attention de No\'ebl. Mais il n'y prit pas garde. Il n'avait pas le loisir de s'arr\'eater \'e0 r\'e9fl\'e9chir. Il r\'e9pondit donc: +\par \emdash Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette d\'e9couverte au hasard. J'ai des preuves morales importantes, mais ce ne sont que des preuves morales. Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les rendait d\'e9cisives. +Ce mot, elle ne peut plus le prononcer puisqu'on l'a tu\'e9e, mais elle me l'avait dit \'e0 moi. Maintenant, madame Gerdy niera tout, je la connais; la t\'eate sur le billot elle nierait. Mon p\'e8re sans doute se tournera contre moi... Je suis s\'fb +r, j'ai des preuves, ce crime rend vaine ma certitude et frappe mes preuves de nullit\'e9. +\par \emdash Expliquez-moi bien tout, reprit apr\'e8s un moment de r\'e9flexion le p\'e8re Tabaret, tout, vous m'entendez bien. Les vieux sont quelquefois de bon conseil. Nous aviserons apr\'e8s. +\par \emdash Il y a trois semaines, commen\'e7a No\'ebl, ayant besoin de quelques titres anciens, j'ouvris pour les chercher le secr\'e9taire de madame Gerdy. Involontairement je d\'e9rangeai une tablette: des papiers tomb\'e8 +rent de droite et de gauche et un paquet de lettres me sauta en plein visage. Un instinct machinal que je ne saurais expliquer me poussa \'e0 d\'e9nouer cette correspondance, et, pouss\'e9 par une invincible curiosit\'e9, je lus la premi\'e8re let +tre qui me tomba sous la main. +\par \emdash Vous avez eu tort, opina le p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Soit; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j'\'e9tais s\'fbr que cette correspondance \'e9tait de mon p\'e8re, dont madame Gerdy, malgr\'e9 mes pri\'e8res, m'avait toujours cach\'e9 le nom. Vous devez comprendre quelle fut mon \'e9motion. +Je m'emparai du paquet, je vins me renfermer ici, et je d\'e9vorai d'un bout \'e0 l'autre cette correspondance. +\par \emdash Et vous en \'eates cruellement puni, mon pauvre enfant! +\par \emdash C'est vrai, mais \'e0 ma place qui donc e\'fbt r\'e9sist\'e9? Cette lecture m'a navr\'e9, et c'est elle qui m'a donn\'e9 la preuve de ce que je viens de vous dire. +\par \emdash Au moins avez-vous conserv\'e9 ces lettres? +\par \emdash Je les ai l\'e0, monsieur Tabaret, r\'e9pondit No\'ebl, et comme pour me donner un avis en connaissance de cause vous devez savoir, je vais vous les lire. +\par L'avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit jouer dans le fond un ressort imperceptible, et d'une cachette pratiqu\'e9e dans l'\'e9paisseur de la tablette sup\'e9rieure, il retira une liasse de lettres. +\par \emdash Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je vous ferai gr\'e2ce de tous les d\'e9tails insignifiants, d\'e9tails qui, cependant, ajoutent leur poids au reste. Je vais prendre seulement les faits importants et qui ont trait directement \'e0 + l'affaire. +\par Le p\'e8re Tabaret se tassa dans un fauteuil, br\'fblant de la fi\'e8vre de l'attente. Son visage et ses yeux exprimaient la plus ardente attention. +\par Apr\'e8s un triage qui dura assez longtemps, l'avocat choisit une lettre et commen\'e7a sa lecture, d'une voix qu'il s'effor\'e7a de rendre calme, mais qui tremblait par moments: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Ma Val\'e9rie bien-aim\'e9e,}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Val\'e9rie, fit-il, c'est madame Gerdy. +\par \emdash Je sais, je sais, ne vous interrompez pas. +\par No\'ebl reprit donc: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Ma Val\'e9rie bien-aim\'e9e,}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Aujourd'hui est un beau jour. Ce matin j'ai re\'e7u ta lettre ch\'e9rie, je l'ai couverte de baisers, je l'ai relue cent fois, et maintenant elle est all\'e9e rejoindre les autres, l\'e0, sur mon c\'9cur. Cette lettre, +\'f4 mon amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne t'\'e9tais donc pas tromp\'e9e, c'\'e9tait donc vrai! Le Ciel enfin propice couronne notre flamme. Nous aurons un fils.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 J'aurai un fils de ma Val\'e9rie ador\'e9e, sa vivante image. Oh! pourquoi sommes-nous s\'e9par\'e9s par une distance immense? Que n'ai-je des ailes pour voler \'e0 + tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de la plus douce volupt\'e9! Non! jamais comme en ce moment je n'ai maudit l'union fatale qui m'a \'e9t\'e9 impos\'e9e par une famille inexorable et que mes larmes n'ont pu attendrir. Je ne puis m'emp\'ea +cher de ha\'efr cette femme qui, malgr\'e9 moi, porte mon nom, innocente victime cependant de la barbarie de nos parents. Et pour comble de douleurs, elle va aussi me rendre p\'e8re. Qui dira ma douleur lorsque j'envisage l'avenir de ces deux enfants?}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 L'un, le fils de l'objet de ma tendresse, n'aura ni p\'e8re ni famille, ni m\'eame un nom, puisqu'une loi faite pour d\'e9sesp\'e9rer les \'e2mes sensibles m'emp\'eache de le reconna\'eetre. +Tandis que l'autre, celui de l'\'e9pouse d\'e9test\'e9e, par le seul fait de sa naissance, se trouvera riche, noble, entour\'e9 d'affections et d'hommages, avec un grand \'e9tat dans le monde. Je ne puis soutenir la pens\'e9e de cette terrible injustice. +Qu'imaginer pour la r\'e9parer? Je n'en sais rien, mais sois s\'fbre que je la r\'e9parerai. C'est au tant d\'e9sir\'e9, au plus ch\'e9ri, au plus aim\'e9 que doit revenir la meilleure part, et elle lui reviendra, je le veux.}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash D'o\'f9 est dat\'e9e cette lettre? demanda le p\'e8re Tabaret, que le style devait fixer au moins sur un point. +\par \emdash Voyez, r\'e9pondit No\'ebl. +\par Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut: }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Venise, d\'e9cembre 1828}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 . +\par \emdash Vous sentez, reprit l'avocat, toute l'importance de cette premi\'e8re lettre. Elle est comme l'exposition rapide qui \'e9tablit les faits. Mon p\'e8re, mari\'e9 malgr\'e9 lui, adore sa ma\'eetresse et d\'e9teste sa femme. +Toutes deux se trouvent enceintes en m\'eame temps, et ses sentiments au sujet des deux enfants qui vont na\'eetre ne sont pas fard\'e9s. Sur la fin, on voit presque poindre l'id\'e9e que plus tard il ne craindrait pas de mettre \'e0 ex\'e9cution, au m +\'e9pris de toutes les lois divines et humaines... +\par Il commen\'e7ait presque une sorte de plaidoyer; le p\'e8re Tabaret l'interrompit. +\par \emdash Ce n'est pas la peine de d\'e9velopper, dit-il. Dieu merci! ce que vous lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille mati\'e8re, je suis simple comme le serait un jur\'e9; pourtant, je comprends admirablement. +\par \emdash Je passe plusieurs lettres, reprit No\'ebl, et j'arrive \'e0 celle-ci, du 23 janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses compl\'e8tement \'e9trang\'e8res \'e0 ce qui nous occupe. +Pourtant j'y trouve deux passages qui attestent le travail lent et continu de la pens\'e9e de mon p\'e8re: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Les destins, plus puissants que ma volont\'e9, m'encha\'eenent en ce pays, mais mon \'e2me est pr\'e8s de toi, \'f4 ma Val\'e9rie. Sans cesse ma pens\'e9e se repose sur le gage ador\'e9 + de notre amour qui tressaille dans ton sein. Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement pr\'e9cieux. C'est l'amant, c'est le p\'e8re qui te parle. La derni\'e8re page de ta r\'e9ponse me perce le c\'9c +ur: N'est-ce pas me faire injure que de t'inqui\'e9ter du sort de notre enfant? \'d4 Dieu puissant! elle m'aime, elle me conna\'eet, et elle s'inqui\'e8te!}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Je saute, dit No\'ebl, deux pages de passion pour m'arr\'eater \'e0 ces quelques lignes de la fin: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 La grossesse de la comtesse est de plus en plus p\'e9nible. \'c9pouse infortun\'e9e! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble deviner les motifs de ma tristesse et de ma froideur. \'c0 sa soumission timide, +\'e0 son inalt\'e9rable douceur on croirait qu'elle cherche \'e0 se faire pardonner notre union. Cr\'e9ature sacrifi\'e9e! Elle aussi, peut-\'eatre, avant d'\'eatre tra\'een\'e9e \'e0 l'autel, avait donn\'e9 son c\'9cur. Nos destin\'e9 +es seraient pareilles. Ton bon c\'9cur me pardonnera ma piti\'e9.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Celle-l\'e0 \'e9tait ma m\'e8re, fit l'avocat d'une voix fr\'e9missante. Une sainte! Et on demande pardon de la piti\'e9 qu'elle inspire... Pauvre femme! +\par Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et ajouta: +\par \emdash Elle est morte! +\par En d\'e9pit de son impatience le p\'e8re Tabaret n'osa souffler mot. Il ressentait d'ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune ami et la respectait. Apr\'e8s un assez long silence, No\'ebl releva la t\'eate et reprit la correspondance. +\par \emdash Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des pr\'e9occupations de mon p\'e8re pour son b\'e2tard. Je les laisse pourtant de c\'f4t\'e9. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, \'e9crite de Rome, le 5 mars 1829: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Mon fils, notre fils! Voil\'e0 mon plus cruel et mon unique souci. Comment lui assurer l'avenir que je r\'eave pour lui? Les grands seigneurs d'autrefois n'avaient pas ces malheureuses pr\'e9o}{ +\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 c}{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 cupations. Jadis, je serais all\'e9 trouver le roi, qui d'un mot aurait fait \'e0 l'enfant un \'e9tat dans le monde. Aujourd'hui le roi, qui gouverne avec peine des sujets r\'e9volt +\'e9s, ne peut plus rien. La noblesse a perdu ses droits, et les plus gens de bien sont trait\'e9s comme les derniers des m}{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 a}{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 nants.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Plus bas, maintenant, je vois: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Mon c\'9cur aime \'e0 se figurer ce que sera notre fils. De sa m\'e8re, il aura l'\'e2me, l'esprit, la beaut\'e9, les gr\'e2ces, toutes les s\'e9ductions. Il tiendra de son p\'e8re la fiert\'e9 +, la vaillance, les sentiments des grandes races. Que sera l'autre? Je tremble en y songeant. La haine ne peut engendrer que des monstres. Dieu r\'e9serve la force et la beaut\'e9 pour les enfants con\'e7us au milieu des transports de l'amour.}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Le monstre, c'est moi! fit l'avocat avec une sorte de rage concentr\'e9e. Tandis que l'autre... Mais laissons l\'e0, n'est-ce pas, ces pr\'e9liminaires d'une action atroce. +Je n'ai voulu jusqu'ici que vous montrer l'aberration de la passion de mon p\'e8re; nous arrivons au but. +\par Le p\'e8re Tabaret s'\'e9tonnait des ardeurs de cet amour dont No\'ebl remuait les cendres. Peut-\'eatre le sentait-il plus vivement sous ces expressions qui lui rappelaient sa jeunesse. Il comprenait combien doit \'eatre irr\'e9sistible l'entra\'ee +nement d'une telle passion. Il tremblait de deviner. +\par \emdash Voici, reprit No\'ebl en agitant un papier, non plus une de ces \'e9p\'eetres interminables dont je vous ai d\'e9tach\'e9 de courts fragments, mais un simple billet. Il est du commencement de mai et porte le timbre de Venise. Il est laconique et n +\'e9anmoins d\'e9cisif. +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Ch\'e8re Val\'e9rie}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 , +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possible, sur l'\'e9poque probable de ta d\'e9livrance. J'attends ta r\'e9ponse avec une anxi\'e9t\'e9 que tu comprendrais, si tu pouvais deviner mes projets au sujet de notre +enfant!}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Je ne sais, reprit No\'ebl, si madame Gerdy comprit; toujours est-il qu'elle dut r\'e9pondre imm\'e9diatement, car voici ce qu'\'e9crit mon p\'e8re \'e0 la date du 14: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Ta r\'e9ponse, \'f4 ma ch\'e9rie, est telle, qu'\'e0 peine je l'osais esp\'e9rer. Le projet que j'ai con\'e7u est maintenant r\'e9alisable. Je commence \'e0 go\'fbter un peu de calme et de s\'e9curit\'e9. +Notre fils portera mon nom, je ne serai pas oblig\'e9 de me s\'e9parer de lui. Il sera \'e9lev\'e9 pr\'e8s de moi, dans mon h\'f4tel, sous mes yeux, sur mes genoux, dans mes bras. Aurai-je assez de force pour ne pas succomber \'e0 cet exc\'e8s de f\'e9 +licit\'e9?}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 J'ai une \'e2me pour la douleur, en aurai-je une pour la joie? \'d4 femme ador\'e9e, \'f4 enfant pr\'e9cieux, ne craignez rien, mon c\'9cur est assez vaste pour vous deux! Je pars demain pour Naples, d'o\'f9 je t'\'e9 +crirai longuement. Quoi qu'il arrive, duss\'e9-je sacrifier les int\'e9r\'eats puissants qui me sont confi\'e9s, je serai \'e0 Paris pour l'heure solennelle. Ma pr\'e9sence doublera ton courage, la puissance de mon amour diminuera tes douleurs...}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Je vous demande pardon de vous interrompre, No\'ebl, dit le p\'e8re Tabaret; savez-vous quels graves motifs retenaient votre p\'e8re \'e0 l'\'e9tranger? +\par \emdash Mon p\'e8re, mon vieil ami, r\'e9pondit l'avocat, \'e9tait en d\'e9pit de son \'e2ge un des amis, un des confidents de Charles X, et il avait \'e9t\'e9 charg\'e9 par lui d'une mission secr\'e8te en Italie. Mon p\'e8re est le comte Rh\'e9 +teau de Commarin. +\par \emdash Peste! fit le bonhomme... et entre ses dents, comme pour mieux graver ce nom dans sa m\'e9moire, il r\'e9p\'e9ta plusieurs fois: Rh\'e9teau de Commarin. +\par No\'ebl se taisait. Apr\'e8s avoir paru tout faire pour dominer son ressentiment, il semblait accabl\'e9 comme s'il e\'fbt pris la d\'e9termination de ne rien tenter pour r\'e9parer le coup qui l'atteignait. +\par \emdash Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon p\'e8re \'e9tait donc \'e0 Naples. C'est l\'e0 que lui, un homme prudent, sens\'e9, un digne diplomate, un gentilhomme, il ose, dans l'\'e9garement d'une passion insens\'e9 +e, confier au papier le plus monstrueux des projets. \'c9coutez bien: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Mon ador\'e9e}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 , +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 C'est Germain, mon vieux valet de chambre, qui te remettra cette lettre. Je le d\'e9p\'eache en Normandie, charg\'e9 de la plus d\'e9licate des commissions. +C'est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier absolument.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Le moment est venu de te d\'e9voiler mes projets touchant mon fils. Dans trois semaines au plus tard je serai \'e0 Paris. Si mes pr\'e9visions ne sont pas d\'e9\'e7ues, la comtesse et toi devez accoucher en m\'ea +me temps. Trois ou quatre jours d'intervalle ne peuvent rien changer \'e0 mon dessein. Voici ce que j'ai r\'e9solu:}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Mes deux enfants sont confi\'e9s \'e0 deux nourrices de N..., o\'f9 sont situ\'e9es presque toutes mes propri\'e9t\'e9s. Une de ces femmes, dont Germain r\'e9pond, et vers laquelle je l'envoie, sera dans nos int\'e9r +\'eats. C'est \'e0 cette confidente que sera remis notre fils, Val\'e9rie. Ces deux femmes quitteront Paris le m\'eame jour, Germain accompagnant celle qui sera charg\'e9e du fils de la comtesse.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Un accident, arrang\'e9 \'e0 l'avance, forcera ces deux femmes \'e0 passer une nuit en route. Un hasard combin\'e9 par Germain les contraindra de coucher dans la m\'eame auberge, dans la m\'eame chambre.}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Pendant la nuit, notre nourrice, \'e0 nous, changera les enfants de berceau.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 J'ai tout pr\'e9vu, ainsi que je te l'expliquerai, et toutes les pr\'e9cautions sont prises pour que ce secret ne puisse nous \'e9chapper. Germain est charg\'e9, \'e0 son passage \'e0 Paris, de comm +ander deux layettes exactement, absolument semblables. Aide-le de tes conseils.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Ton c\'9cur maternel, ma douce Val\'e9rie, va peut-\'eatre saigner \'e0 l'id\'e9e d'\'eatre priv\'e9e des innocentes caresses de ton enfant. Tu te consoleras en songeant au sort que lui assurera ton sacrifice. +Quels prodiges de tendresse lui pourraient servir autant que cette r\'e9paration! Quant \'e0 l'autre, je connais ton \'e2me tendre, tu le ch\'e9riras. Ne sera-ce pas m'aimer encore et me le prouver? D'ailleurs, il ne saurait \'eatre \'e0 plaindre. +Ne sachant rien, il n'aura rien \'e0 regretter; et tout ce que la fortune peut procurer ici-bas, il l'aura.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Ne me dis pas que ce que je veux tenter est coupable. Non, ma bien-aim\'e9e, non. Pour que notre plan r\'e9ussisse, il faut un tel concours de circonstances si difficiles \'e0 acc\'e9der; tant de co\'efncidences ind\'e9 +pendantes de notre volont\'e9, que, sans la protection \'e9vidente de la Providence, nous devons \'e9chouer. Si donc le succ\'e8s couronne nos v\'9cux, c'est que le Ciel sera pour nous. J'esp\'e8re.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Voil\'e0 ce que j'attendais, murmura le p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Et le malheureux! s'\'e9cria No\'ebl, ose invoquer la Providence! Il lui faut Dieu pour complice! +\par \emdash Mais, demanda le bonhomme, comment votre m\'e8re... pardon, je veux dire: comment madame Gerdy prit-elle cette proposition? +\par \emdash Elle para\'eet l'avoir repouss\'e9e d'abord, car voici une vingtaine de pages employ\'e9es par le comte \'e0 la persuader, \'e0 la d\'e9cider. Oh! cette femme!... +\par \emdash Voyons, mon enfant, dit doucement le p\'e8re Tabaret, essayons de n'\'eatre pas trop injuste. Vous semblez ne vous en prendre, n'en vouloir qu'\'e0 madame Gerdy. De bonne foi! le comte bien plus qu'elle me para\'eet m\'e9riter votre col\'e8re... + +\par \emdash Oui, interrompit No\'ebl, avec une certaine violence; oui, le comte est coupable, tr\'e8s coupable! Il est l'auteur de la machination inf\'e2me, et pourtant je ne me sens pas de haine contre lui. +Il a commis un crime, mais il a une excuse: la passion. Mon p\'e8re, d'ailleurs, ne m'a pas tromp\'e9, comme cette mis\'e9rable femme, \'e0 toutes les minutes, pendant trente ans. Enfin, monsieur de Commarin a \'e9t\'e9 si cruellement puni, qu'\'e0 cett +e heure je ne puis que lui pardonner et le plaindre. +\par \emdash Ah! il a \'e9t\'e9 puni? interrogea le bonhomme. +\par \emdash Oui, affreusement, vous le reconna\'eetrez: mais laissez-moi poursuivre. Vers la fin du mois de mai, vers les premiers jours de juin plut\'f4t, le comte dut arriver \'e0 Paris, car la correspondance cesse. Il revit madame Gerdy et les derni\'e8 +res dispositions du complot furent arr\'eat\'e9es. Voici un billet qui enl\'e8ve \'e0 cet \'e9gard toute incertitude. Le comte, ce jour-l\'e0, \'e9tait de service aux Tuileries et ne pouvait quitter son poste. Il a \'e9crit dans le cabinet m\'ea +me du roi, sur du papier du roi. Voyez les armes. Le march\'e9 est conclu et la femme qui consent \'e0 \'eatre l'instrument des projets de mon p\'e8re est \'e0 Paris. Il pr\'e9vient sa ma\'eetresse: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Ch\'e8re Val\'e9rie}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 , +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Germain m'annonce l'arriv\'e9e de la nourrice de ton fils, de notre fils. Elle se pr\'e9sentera chez toi dans la journ\'e9e. On peut compter sur elle; une magnifique r\'e9compense nous r\'e9pond de sa discr\'e9tion. +Cependant, ne lui parle de rien. On lui a donn\'e9 \'e0 entendre que tu ignores tout. Je veux rester seul charg\'e9 de la responsabilit\'e9 des faits, c'est plus prudent. Cette femme est de N... Elle est n\'e9 +e sur nos terres et en quelque sorte dans notre maison. Son mari est un brave et honn\'eate marin; elle s'appelle Claudine Lerouge.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Du courage, \'f4 ma bien-aim\'e9e! Je te demande le plus grand sacrifice qu'un amant puisse attendre d'une m\'e8re. Le Ciel, tu n'en doutes plus, nous prot\'e8ge. Tout d\'e9pend d\'e9sormais de notre habilet\'e9 + et de notre prudence, c'est-\'e0-dire que nous r\'e9ussirons.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par Sur un point, au moins, le p\'e8re Tabaret se trouvait suffisamment \'e9clair\'e9; les recherches sur le pass\'e9 de la veuve Lerouge devenaient un jeu. Il ne put retenir un \'abenfin!\'bb de satisfaction qui \'e9chappa \'e0 No\'ebl. +\par \emdash Ce billet, reprit l'avocat, cl\'f4t la correspondance du comte... +\par \emdash Quoi! r\'e9pondit le bonhomme, vous ne poss\'e9dez plus rien? +\par \emdash J'ai encore dix lignes \'e9crites bien des ann\'e9es plus tard, et qui certes ont leur poids, mais qui enfin ne sont toujours qu'une preuve morale. +\par \emdash Quel malheur! murmura le p\'e8re Tabaret. +\par No\'ebl repla\'e7a sur son bureau les lettres qu'il tenait \'e0 la main, et se retournant vers son vieil ami il le regarda fixement. +\par \emdash Supposez, pronon\'e7a-t-il lentement et en appuyant sur chaque syllabe, supposez que tous mes renseignements s'arr\'eatent ici. Admettez pour un moment que je ne sais rien de plus que ce que vous savez... Quel est votre avis? +\par Le p\'e8re Tabaret fut quelques minutes sans r\'e9pondre. Il \'e9valuait les probabilit\'e9s r\'e9sultant des lettres de M. de Commarin. +\par \emdash Pour moi, dit-il enfin, en mon \'e2me et conscience, vous n'\'eates pas le fils de madame Gerdy. +\par \emdash Et vous avez raison, reprit l'avocat avec force. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je suis all\'e9 trouver Claudine. Elle m'aimait, cette pauvre femme qui m'avait donn\'e9 son lait; elle souffrait de l'injustice horrible + dont elle me savait victime. Faut-il le dire, l'id\'e9e de sa complicit\'e9 la tourmentait; c'\'e9tait un remords trop lourd pour sa vieillesse. Je l'ai vue, je l'ai interrog\'e9e, elle a tout avou\'e9. +Le plan du comte, simplement et merveilleusement con\'e7u, r\'e9ussit sans effort. Trois jours apr\'e8s ma naissance, tout \'e9tait consomm\'e9: j'\'e9tais, moi, pauvre et ch\'e9tif enfant, trahi, d\'e9poss\'e9d\'e9, d\'e9pouill\'e9 + par mon protecteur naturel, par mon p\'e8re! Pauvre Claudine! Elle m'avait promis son t\'e9moignage pour le jour o\'f9 je voudrais rentrer dans mes droits! +\par \emdash Et elle est morte emportant son secret! murmura le bonhomme d'un ton de regret. +\par \emdash Peut-\'eatre! r\'e9pondit No\'ebl; j'ai encore un espoir. Claudine poss\'e9dait plusieurs lettres qui lui avaient \'e9t\'e9 \'e9crites autrefois, soit par le comte, soit par madame Gerdy, lettres imprudentes et explicites. +On les retrouvera, sans doute, et leur production serait d\'e9cisive. Je les ai tenues entre mes mains, ces lettres, je les ai lues; Claudine voulait absolument me les confier; que ne les ai-je prises! +\par Non! il n'y avait plus d'espoir de ce c\'f4t\'e9, et le p\'e8re Tabaret le savait mieux que personne. +\par C'est \'e0 ces lettres, sans doute, qu'en voulait l'assassin de La Jonch\'e8re. Il les avait trouv\'e9es et les avait br\'fbl\'e9es avec les autres papiers, dans le petit po\'eale. Le vieil agent volontaire commen\'e7ait \'e0 comprendre. +\par \emdash Avec tout cela, dit-il, d'apr\'e8s ce que je sais de vos affaires, que je connais comme les miennes, il me semble que le comte n'a gu\'e8re tenu les \'e9blouissantes promesses de fortune qu'il faisait pour vous \'e0 madame Gerdy. +\par \emdash Il ne les a m\'eame pas tenues du tout, mon vieil ami. +\par \emdash \'c7a, par exemple! s'\'e9cria le bonhomme indign\'e9, c'est plus inf\'e2me encore que tout le reste. +\par \emdash N'accusez pas mon p\'e8re, r\'e9pondit gravement No\'ebl. Sa liaison avec madame Gerdy dura longtemps encore. Je me souviens d'un homme aux mani\'e8res hautaines qui parfois venait me voir au coll\'e8ge, et qui ne pouvait \'eatre que le comte. +Mais la rupture vint. +\par \emdash Naturellement, ricana le p\'e8re Tabaret, un grand seigneur... +\par \emdash Attendez pour juger, interrompit l'avocat, monsieur de Commarin eut ses raisons. Sa ma\'eetresse le trompait, il le sut, et rompit justement indign\'e9. Les dix lignes dont je vous parlais sont celles qu'il \'e9crivit alors. +\par No\'ebl chercha assez longtemps parmi les papiers \'e9pars sur la table et enfin choisit une lettre plus fan\'e9e et plus froiss\'e9e que les autres. \'c0 l'usure des plis on devinait qu'elle avait \'e9t\'e9 lue et relue bien des fois. Les caract\'e8res m +\'eames \'e9taient en partie effac\'e9s. +\par \emdash Voici, dit-il d'un ton amer; madame Gerdy n'est plus la Val\'e9rie ador\'e9e. +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Un ami cruel comme les vrais amis m'a ouvert les yeux. J'ai dout\'e9. Vous avez \'e9t\'e9 surveill\'e9e, et aujourd'hui malheureusement je n'ai plus de doutes. Vous, Val\'e9rie, vous \'e0 qui j'ai donn\'e9 + plus que ma vie, vous me trompez, et vous me trompez depuis bien longtemps! Malheureuse! je ne suis plus certain d'\'eatre le p\'e8re de votre enfant!}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Mais ce billet est une preuve! s'\'e9cria le p\'e8re Tabaret, une preuve irr\'e9cusable. Qu'importerait au comte le doute ou la certitude de sa paternit\'e9, s'il n'avait sacrifi\'e9 son fils l\'e9gitime \'e0 son b\'e2tard. +Oui, vous me l'aviez dit, il a subi un rude ch\'e2timent. +\par \emdash Madame Gerdy, reprit No\'ebl, essaya de se justifier. Elle \'e9crivit au comte; il lui renvoya ses lettres sans les ouvrir. Elle voulut le voir, elle ne put parvenir jusqu'\'e0 lui. Puis elle se lassa de ses tentatives inutiles. +Elle comprit que tout \'e9tait bien fini le jour o\'f9 l'intendant du comte lui apporta pour moi un titre de rente de quinze mille francs. Le fils avait pris ma place, la m\'e8re me ruinait... +\par Trois ou quatre coups l\'e9gers frapp\'e9s \'e0 la porte du cabinet interrompirent No\'ebl. +\par \emdash Qui est l\'e0? demanda-t-il sans se d\'e9ranger. +\par \emdash Monsieur, dit \'e0 travers la porte la voix de la domestique, madame voudrait vous parler. +\par L'avocat parut h\'e9siter. +\par \emdash Allez, mon enfant, conseilla le p\'e8re Tabaret, ne soyez pas impitoyable, il n'y a que les d\'e9vots qui aient ce droit-l\'e0. +\par No\'ebl se leva avec une visible r\'e9pugnance et passa chez M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy. +\par Pauvre gar\'e7on, pensait le p\'e8re Tabaret rest\'e9 seul, quelle d\'e9couverte fatale, et comme il doit souffrir! Un si noble jeune homme, un si brave c\'9cur! Dans son honn\'eatet\'e9 candide, il ne sou}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 p}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 \'e7onne m\'eame pas d'o\'f9 part le coup. Par bonheur, j'ai de la clairvoyance pour deux, et c'est au moment o\'f9 il d\'e9sesp\'e8re que je suis s\'fbr, moi, de lui faire rendre justice. Gr\'e2ce \'e0 + lui, me voici sur la voie. Un enfant devinerait la main qui a frapp\'e9. Seulement, comment cela est-il arriv\'e9? Il va me l'apprendre sans s'en douter. Ah! si j'avais une de ces lettres pour vingt-quatre heures! C'est qu'il doit savoir son compte... +D'un autre c\'f4t\'e9, en demander une, avouer mes relations avec la pr\'e9fecture... Mieux vaut en prendre une, n'importe laquelle, uniquement pour comp}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 a}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 rer l'\'e9criture. +\par Le p\'e8re Tabaret achevait \'e0 peine de faire dispara\'eetre une de ces lettres dans les profondeurs de sa poche lorsque l'avocat reparut. +\par C'\'e9tait un de ces hommes au caract\'e8re fortement tremp\'e9, dont les ressorts plient sans rompre jamais. Il \'e9tait fort, s'\'e9tant depuis longtemps exerc\'e9 \'e0 la dissimulation, cette indispensable armure des ambitieux. +\par Rien, lorsqu'il revint, ne pouvait trahir ce qui s'\'e9tait pass\'e9 entre M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy et lui. Il \'e9tait froid et calme absolument comme pendant ses consultations, lorsqu'il \'e9 +coutait les interminables histoires de ses clients. +\par \emdash Eh bien! demanda le p\'e8re Tabaret, comment va-t-elle? +\par \emdash Plus mal, r\'e9pondit No\'ebl. Maintenant elle a le d\'e9lire et ne sait ce qu'elle dit. Elle vient de m'accabler des injures les plus atroces et de me traiter comme le dernier des hommes! Je crois positivement qu'elle devient folle. +\par \emdash On le deviendrait \'e0 moins, murmura le bonhomme, et je pense que vous devriez faire appeler le m\'e9decin. +\par \emdash Je viens de l'envoyer chercher. +\par L'avocat s'\'e9tait assis devant son bureau et remettait en ordre, suivant leurs dates, les lettres \'e9parpill\'e9es. Il ne semblait plus se souvenir de l'avis demand\'e9 \'e0 son vieil ami; il ne paraissait nullement dispos\'e9 \'e0 + renouer l'entretien interrompu. Ce n'\'e9tait pas l'affaire du p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Plus je songe \'e0 votre histoire, mon cher No\'ebl, commen\'e7a-t-il, plus elle me surprend. Je ne sais en v\'e9rit\'e9 quel parti je prendrais, ni \'e0 quoi je me r\'e9soudrais \'e0 votre place. +\par \emdash Oui, mon ami, murmura tristement l'avocat, il y a l\'e0 de quoi confondre des exp\'e9riences plus profondes encore que la v\'f4tre. +\par Le vieux policier r\'e9prima difficilement le fin sourire qui lui montait aux l\'e8vres. +\par \emdash Je le confesse humblement, dit-il, prenant plaisir \'e0 charger son air de niaiserie, mais vous, qu'avez-vous fait? Votre premier mouvement a d\'fb \'eatre de demander une explication \'e0 madame Gerdy? +\par No\'ebl eut un tressaillement que ne remarqua pas le p\'e8re Tabaret, tout pr\'e9occup\'e9 du tour qu'il voulait donner \'e0 la conversation. +\par \emdash C'est par l\'e0, r\'e9pondit-il, que j'ai commenc\'e9. +\par \emdash Et que vous a-t-elle dit? +\par \emdash Que pouvait-elle dire? N'\'e9tait-elle pas accabl\'e9e d'avance? +\par \emdash Quoi! elle n'a pas essay\'e9 de se disculper? +\par \emdash Si! elle a tent\'e9 l'impossible. Elle a pr\'e9tendu m'expliquer cette correspondance, elle m'a dit... Eh! sais-je ce qu'elle m'a dit? des mensonges, des absurdit\'e9s, des infamies... +\par L'avocat avait achev\'e9 de ramasser les lettres, sans s'apercevoir du vol. Il les lia soigneusement et les repla\'e7a dans le tiroir secret de son bureau. +\par \emdash Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant son bureau comme si le mouvement e\'fbt pu calmer sa col\'e8re, oui, elle a entrepris de me donner le change. Comme c'\'e9tait ais\'e9, avec les preuves que je tiens! +C'est qu'elle adore son fils, et \'e0 l'id\'e9e qu'il pouvait \'eatre forc\'e9 de me restituer ce qu'il m'a vol\'e9, son c\'9cur se brisait. Et moi, imb\'e9cile, sot, l\'e2 +che, qui dans le premier moment avais presque envie de ne lui parler de rien, je me disais: il faut pardonner, elle m'a aim\'e9, apr\'e8s tout... Aim\'e9? non. Elle me verrait souffrir les plus horribles tortures sans verser une larme, pour emp\'ea +cher un seul cheveu de tomber de la t\'eate de son fils. +\par \emdash Elle a probablement averti le comte, objecta le p\'e8re Tabaret, poursuivant son id\'e9e. +\par \emdash C'est possible. Sa d\'e9marche, en ce cas, aura \'e9t\'e9 inutile; le comte est absent de Paris depuis plus d'un mois et on ne l'attend gu\'e8re qu'\'e0 la fin de la semaine. +\par \emdash Comment savez-vous cela? +\par \emdash J'ai voulu voir le comte mon p\'e8re, lui parler... +\par \emdash Vous? +\par \emdash Moi. Pensez-vous donc que je ne r\'e9clamerai pas? Vous imaginez-vous que, vol\'e9, d\'e9pouill\'e9, trahi, je n'\'e9l\'e8verai pas la voix? Quelle consid\'e9ration m'engagerait donc \'e0 me taire? qui ai-je \'e0 m\'e9nager? +J'ai des droits, je les ferai valoir. Que trouvez-vous \'e0 cela de surprenant? +\par \emdash Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous \'eates all\'e9 chez monsieur de Commarin? +\par \emdash Oh! je ne m'y suis pas r\'e9solu imm\'e9diatement, continua No\'ebl. Ma d\'e9couverte m'avait fait presque perdre la t\'eate. J'avais besoin de r\'e9fl\'e9chir. Mille sentiments divers et oppos\'e9s m'agitaient. +Je voulais et je ne voulais pas, la fureur m'aveuglait et je manquais de courage; j'\'e9tais ind\'e9cis, flottant, \'e9gar\'e9. Le bruit que peut causer cette affaire m'\'e9pouvantait. Je d\'e9sirais, je d\'e9sire mon nom, cela est certain. Mais, \'e0 + la veille de le reprendre, je ne voudrais pas le salir. Je cherchais un moyen de tout concilier \'e0 bas bruit, sans scandale. +\par \emdash Enfin, vous vous \'eates d\'e9cid\'e9? +\par \emdash Oui, apr\'e8s quinze jours d'angoisse. Ah! que j'ai souffert tout ce temps! J'avais abandonn\'e9 toutes mes affaires, rompu avec le travail. Le jour, par des courses insens\'e9es, je cherchais \'e0 briser mon corps, esp\'e9 +rant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts inutiles! Depuis que j'ai trouv\'e9 ces lettres, je n'ai pas dormi une heure. +\par De temps \'e0 autre, le p\'e8re Tabaret tirait sournoisement sa montre. Monsieur le juge d'instruction sera couch\'e9, pensait-il. +\par \emdash Enfin, un matin, continua No\'ebl, apr\'e8s une nuit de rage, je me dis qu'il fallait en finir. J'\'e9tais dans l'\'e9tat d\'e9sesp\'e9r\'e9 de ces joueurs qui, apr\'e8 +s des pertes successives, jettent sur le tapis ce qui leur reste pour le risquer d'un coup. Je pris mon c\'9cur \'e0 deux mains, j'envoyai chercher une voiture et je me fis conduire \'e0 l'h\'f4tel Commarin. +\par Le vieux policier laissa \'e9chapper un soupir de satisfaction. +\par \emdash C'est un des plus magnifiques h\'f4tels du faubourg Saint-Germain, mon vieil ami; une demeure princi\'e8re, digne d'un grand seigneur vingt fois millionnaire, presque un palais. On entre d'abord dans une cour vaste. \'c0 droite et \'e0 + gauche sont les \'e9curies o\'f9 piaffent vingt chevaux de prix, les remises et les communs. Au fond, s'\'e9l\'e8ve la fa\'e7ade de l'h\'f4tel, majestueux et s\'e9v\'e8re avec ses fen\'eatres immenses et son double perron de marbre. Derri\'e8re, s'\'e9 +tend un grand jardin, je devrais dire un parc, ombrag\'e9 par les plus vieux arbres peut-\'eatre qui soient \'e0 Paris. +\par Cette description enthousiaste contrariait vivement le p\'e8re Tabaret. Mais qu'y faire, comment presser No\'ebl? Un mot indiscret pouvait \'e9veiller ses soup\'e7ons, lui r\'e9v\'e9ler qu'il parlait non \'e0 un ami, mais au collaborateur de G\'e9vrol. + +\par \emdash On vous a donc fait visiter l'h\'f4tel? demanda-t-il. +\par \emdash Non, je l'ai visit\'e9 moi-m\'eame. Depuis que je me sais le seul h\'e9ritier des Rh\'e9teau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle famille. J'ai \'e9tudi\'e9 son histoire \'e0 la biblioth\'e8que; c'est une noble histoire. Le soir, la t\'ea +te en feu, j'allais r\'f4der autour de la demeure de mes p\'e8res. Ah! vous ne pouvez comprendre mes \'e9motions! C'est l\'e0, me disais-je, que je suis n\'e9; l\'e0, j'aurais d\'fb \'eatre \'e9lev\'e9, grandir; l\'e0, je devrais r\'e9gner aujourd'hui! +Je d\'e9vorais ces amertumes inou\'efes dont meurent les bannis. +\par \'bbJe comparais, \'e0 ma vie triste et besogneuse, les grandes destin\'e9es du b\'e2tard, et il me montait \'e0 la t\'eate des bouff\'e9es de col\'e8re. Il me prenait des envies folles de forcer les portes, de me pr\'e9 +cipiter dans le grand salon pour en chasser l'intrus, le fils de la fille Gerdy: \'abHors d'ici, b\'e2tard! hors d'ici, je suis le ma\'eetre!\'bb La certitude de rentrer dans mes droits d\'e8s que je le voudrais me retenait seule. +Oui, je la connais, cette habitation de mes anc\'eatres! J'aime ses vieilles sculptures, ses grands arbres, les pav\'e9s m\'eames de la cour foul\'e9s par les pas de ma m\'e8re! J'aime tout, jusqu'aux armes \'e9tal\'e9 +es au-dessus de la grande porte, fier d\'e9fi jet\'e9 aux id\'e9es stupides de notre \'e9poque de niveleurs. +\par Cette derni\'e8re phrase sortait si formellement des id\'e9es habituelles de l'avocat que le p\'e8re Tabaret d\'e9tourna un peu la t\'eate pour cacher son sourire narquois. +\par Pauvre humanit\'e9! pensait-il; le voici d\'e9j\'e0 grand seigneur! +\par \emdash Quand j'arrivai, reprit No\'ebl, le suisse en grande livr\'e9e \'e9tait sur la porte. Je demandai monsieur le comte de Commarin. Le suisse me r\'e9pondit que monsieur le comte voyageait, mais que monsieur le vicomte \'e9tait chez lui. +Cela contrariait mes desseins; cependant j'\'e9tais lanc\'e9, j'insistai pour parler au fils \'e0 d\'e9faut du p\'e8re. Le suisse me toisa un bon moment. Il venait de me voir descendre d'une voiture de remise, il prenait ma mesure. +Il se consultait avant de d\'e9cider si je n'\'e9tais pas un trop mince personnage pour aspirer \'e0 l'honneur de compara\'eetre devant monsieur le vicomte. +\par \emdash Cependant vous avez pu lui parler! +\par \emdash Comment cela, sur-le-champ! r\'e9pondit l'avocat d'un ton de raillerie am\'e8re; y pensez-vous, cher monsieur Tabaret! L'examen pourtant me fut favorable; ma cravate blanche et mon costume noir produisirent leur effet. Le suisse me confia \'e0 + un chasseur emplum\'e9 qui me fit traverser la cour et m'introduisit dans un superbe vestibule o\'f9 b\'e2illaient sur des banquettes trois ou quatre valets de pied. Un de ces messieurs me pria de le suivre. +\par \'bbIl me fit gravir un splendide escalier qu'on pourrait monter en voiture, me pr\'e9c\'e9da dans une longue galerie de tableaux, me guida \'e0 travers de vastes appartements silencieux dont les meubles se fanaient sous des hou +sses, et finalement me remit aux mains du valet de chambre de monsieur Albert. C'est le nom que porte le fils de madame Gerdy, c'est-\'e0-dire mon nom \'e0 moi. +\par \emdash J'entends, j'entends... +\par \emdash J'avais pass\'e9 un examen, il me fallut subir un interrogatoire. Le valet de chambre d\'e9sirait savoir qui j'\'e9tais, d'o\'f9 je venais, ce que je faisais, ce que je voulais, et le reste. Je r\'e9 +pondis simplement que, absolument inconnu du vicomte, j'avais besoin de l'entretenir cinq minutes pour une affaire urgente. Il sortit, m'invitant \'e0 m'asseoir et attendre. J'attendais depuis plus d'un quart d'heure quand il reparut. Son ma\'ee +tre daignait consentir \'e0 me recevoir. +\par Il \'e9tait ais\'e9 de comprendre que cette r\'e9ception \'e9tait rest\'e9e sur le c\'9cur de l'avocat et qu'il la consid\'e9rait comme un affront. Il ne pardonnait pas \'e0 Albert ses laquais et son valet de chambre. +Il oubliait la mort du duc illustre qui disait: \'abJe paye mes valets pour \'eatre insolents afin de m'\'e9pargner le ridicule et l'ennui de l'\'eatre.\'bb Le p\'e8re Tabaret fut surpris de l'amertume de son jeune ami \'e0 propos de d\'e9 +tails si vulgaires. +\par Quelle petitesse, pensait-il, et chez un homme d'un g\'e9nie sup\'e9rieur! Est-il donc vrai que c'est dans l'arrogance de la valetaille qu'il faut chercher le secret de la haine du peuple pour des aristocraties aimables et polies! +\par \emdash On me fit entrer, continua No\'ebl, dans un petit salon simplement meubl\'e9, et qui n'avait pour ornement que des armes. Il y en a, le long des murs, de tous les temps et de tous les pays. Jamais je n'ai vu dans un si petit espace tant de fusil +s, de pistolets, d'\'e9p\'e9es, de sabres et de fleurets. On se serait cru dans l'arsenal d'un ma\'eetre d'escrime. +\par L'arme de l'assassin de la veuve Lerouge revenait ainsi naturellement \'e0 la m\'e9moire du vieux policier. +\par \emdash Le vicomte, dit No\'ebl ralentissant son d\'e9bit, \'e9tait \'e0 demi couch\'e9 sur un divan lorsque j'entrai. Il \'e9tait v\'ea +tu d'une jaquette de velours et d'un pantalon de chambre pareil, et avait autour du cou un immense foulard de soie blanche. Je ne lui en veux aucunement, \'e0 ce jeune homme, il ne m'a jamais fait sciemment le moindre mal, il ignorait le crime de notre p +\'e8re, je puis donc lui rendre justice. Il est bien, il a grand air et porte noblement le nom qui ne lui appartient pas. Il est de ma taille, brun comme moi et me ressemblerait peut-\'eatre s'il ne portait toute sa barbe. +Seulement, il a l'air plus jeune que moi de cinq ou six ans. Cette apparence de jeunesse s'explique. Il n'a ni travaill\'e9, ni lutt\'e9, ni souffert. Il est de ces heureux arriv\'e9s avant de partir, qui traversent la vie sur les coussins moelleux + de leur \'e9quipage sans ressentir le plus l\'e9ger cahot. En me voyant, il se leva et me salua gracieusement. +\par \emdash Vous deviez \'eatre fameusement \'e9mu? demanda le bonhomme. +\par \emdash Un peu moins que je le suis en ce moment. Quinze jours d'angoisses pr\'e9paratoires usent bien des \'e9motions. J'allai tout d'abord au-devant de la question que je lus sur ses l\'e8vres: \'ab +Monsieur, lui dis-je, vous ne me connaissez aucunement, mais ma personnalit\'e9 est la moindre des choses. Je viens \'e0 vous charg\'e9 d'une mission bien triste et bien grave, et qui int\'e9resse l'honneur du nom que vous portez.\'bb +Sans doute, il ne me crut pas, car c'est d'un ton qui frisait l'impertinence qu'il me r\'e9pondit: \'abSera-ce long?\'bb Je dis simplement: \'abOui.\'bb +\par \emdash Je vous en prie, insista le p\'e8re Tabaret devenu tr\'e8s attentif, n'omettez pas un d\'e9tail. C'est tr\'e8s important, vous comprenez... +\par \emdash Le vicomte, continua No\'ebl, parut vivement contrari\'e9. \'abC'est que, m'objecta-t-il, j'avais dispos\'e9 de mon temps. C'est \'e0 cette heure que je suis admis pr\'e8s de la jeune fille que je dois \'e9pouser, +mademoiselle d'Arlange; ne pourrions-nous remettre cet entretien?\'bb +\par Bon! autre femme! se dit le bonhomme. +\par \emdash Je r\'e9pondis au vicomte que notre explication ne souffrait aucun retard, et comme je le voyais en disposition de m'envoyer promener, je sortis de ma poche la correspondance du comte et je lui pr\'e9sentai une des lettres. En reconnaissant l'\'e9 +criture de son p\'e8re il s'humanisa. Il me d\'e9clara qu'il allait \'eatre \'e0 moi, me demandant la permission de faire pr\'e9venir l\'e0 o\'f9 il \'e9tait attendu. Il \'e9crivit un mot \'e0 la h\'e2te et le remit \'e0 + son valet de chambre en lui ordonnant de le faire porter tout de suite chez madame la marquise d'Arlange. Il me fit alors passer dans une pi\'e8ce voisine, sa biblioth\'e8que... +\par \emdash Un mot seulement, interrompit le bonhomme; s'\'e9tait-il troubl\'e9 en voyant les lettres? +\par \emdash Pas le moins du monde. Apr\'e8s avoir ferm\'e9 soigneusement la porte, il me montra un fauteuil, s'assit lui-m\'eame et me dit: \'abMaintenant, monsieur, expliquez-vous.\'bb J'avais eu le temps de me pr\'e9parer \'e0 + cette entrevue dans l'antichambre. J'\'e9tais d\'e9cid\'e9 \'e0 frapper imm\'e9diatement un grand coup. \'abMonsieur, lui dis-je, ma mission est p\'e9nible. Je vais vous r\'e9v\'e9ler des faits incroyables. De gr\'e2ce, ne me r\'e9 +pondez rien avant d'avoir pris connaissance des lettres que voici. Je vous conjure aussi de ne vous point laisser aller \'e0 des violences qui seraient inutiles.\'bb Il me regarda d'un air extr\'eamement surpris et r\'e9pondit: \'ab +Parlez, je puis tout entendre.\'bb Je me levai. \'abMonsieur, lui dis-je, apprenez que vous n'\'eates pas le fils l\'e9gitime de monsieur de Commarin. Cette correspondance vous le prouvera. L'enfant l\'e9gitime existe, et c'est lui qui m'envoie.\'bb +J'avais les yeux sur les siens en parlant, et j'y vis passer un \'e9clair de fureur. Je crus un instant qu'il allait me sauter \'e0 la gorge. Il se remit vite. \'abCes lettres?\'bb fit-il d'une voix br\'e8ve. Je les lui remis. +\par \emdash Comment! s'\'e9cria le p\'e8re Tabaret, ces lettres-l\'e0, les vraies?... Imprudent! +\par \emdash Pourquoi? +\par \emdash Et s'il les avait... que sais-je, moi?... +\par L'avocat appuya sa main sur l'\'e9paule de son vieil ami. +\par \emdash J'\'e9tais l\'e0, r\'e9pondit-il d'une voix sourde, et il n'y avait, je vous le promets, aucun danger. +\par La physionomie de No\'ebl prit une telle expression de f\'e9rocit\'e9 que le bonhomme eut presque peur et se recula instinctivement. +\par Il l'aurait tu\'e9! pensa-t-il. +\par L'avocat reprit son r\'e9cit: +\par \emdash Ce que j'ai fait pour vous ce soir, mon ami, je le fis pour le vicomte Albert. Je lui \'e9vitai la lecture, au moins imm\'e9diate, de ces cent cinquante-six lettres. Je lui dis de ne s'arr\'eater qu'\'e0 celles qui \'e9taient marqu\'e9 +es d'une croix, et de s'attacher sp\'e9cialement aux passages soulign\'e9s au crayon rouge. +\par \emdash C'\'e9tait abr\'e9ger le supplice. +\par \emdash Il \'e9tait assis, continua No\'ebl, devant un petit gu\'e9ridon trop fragile pour qu'on p\'fbt s'appuyer dessus, et j'\'e9tais, moi, rest\'e9 debout, adoss\'e9 \'e0 la chemin\'e9e, o\'f9 il y avait du feu. Je suivais ses moindres mouvements et j' +\'e9piais son visage. Non, de ma vie je n'ai vu un spectacle pareil et je ne l'oublierais pas quand je vivrais mille ans. En moins de cinq minutes, sa physionomie changea \'e0 ce point que son valet de chambre ne l'e\'fbt pas reconnu. +Il avait saisi son mouchoir de poche, et de temps \'e0 autre, machinalement, il le portait \'e0 sa bouche. Il p\'e2lissait \'e0 vue d'\'9cil et ses l\'e8vres bl\'eamissaient jusqu'\'e0 para\'eetre aussi blanches que son mouchoir. +\par \'bbDe grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et ses yeux devenaient troubles comme si une taie les e\'fbt recouverts. D'ailleurs, pas une exclamation, pas une parole, pas un soupir, pas un geste, rien. \'c0 un moment il me fit tellement piti +\'e9 que je faillis lui arracher les lettres des mains, les lancer dans le feu et le prendre dans mes bras en lui criant: \'abVa, tu es mon fr\'e8re, oublions tout, restons chacun \'e0 notre place, aimons-nous!\'bb +\par Le p\'e8re Tabaret prit la main de No\'ebl et la serra. +\par \emdash Va! dit-il, je reconnais l\'e0 mon g\'e9n\'e9reux enfant! +\par \emdash Si je ne l'ai pas fait, mon ami, c'est que je me suis dit: les lettres br\'fbl\'e9es, me reconna\'eetra-t-il encore pour son fr\'e8re? +\par \emdash C'est juste. +\par \emdash Au bout d'une demi-heure environ, la lecture fut termin\'e9e. Le vicomte se leva et se pla\'e7a debout, bien en face de moi. \'abVous avez raison, monsieur, me dit-il, si ces lettres sont bien de mon p\'e8re, comme je le crois, tout tend \'e0 + prouver que je ne suis pas le fils de la comtesse de Commarin.\'bb Je ne r\'e9pondis pas. \'abCependant, reprit-il, ce ne sont l\'e0 que des pr\'e9somptions. Poss\'e9dez-vous d'autres preuves?\'bb Je m'attendais, certes, \'e0 bien d'autres objections. +\'abGermain, dis-je, pourrait parler.\'bb Il m'apprit que Germain \'e9tait mort depuis plusieurs ann\'e9es. Alors, je lui parlai de la nourrice, de la veuve Lerouge. Je lui expliquai combien elle serait facile \'e0 trouver et \'e0 interroger. +J'ajoutai qu'elle demeurait \'e0 La Jonch\'e8re. +\par \emdash Et que dit-il, No\'ebl, \'e0 cette ouverture? demanda avec empressement le p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Il garda le silence d'abord et parut r\'e9fl\'e9chir. Puis, tout \'e0 coup, il se frappa le front en disant: \'abJ'y suis, je la connais! J'ai accompagn\'e9 mon p\'e8re chez elle trois fois, et devant moi il lui a remis une somme assez forte.\'bb +Je lui fis remarquer que c'\'e9tait encore une preuve. Il ne r\'e9pl}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 i}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 qua pas et se mit \'e0 arpenter la biblioth\'e8que. Enfin, il revint \'e0 moi: \'ab +Monsieur, me dit-il, vous connaissez le fils l\'e9gitime de monsieur de Commarin?\'bb Je r\'e9pondis: \'abC'est moi.\'bb Il baissa la t\'eate et murmura: \'abJe m'en doutais.\'bb Il me prit la main et ajouta: \'abMon fr\'e8re, je ne vous en veux pas.\'bb + +\par \emdash Il me semble, fit le p\'e8re Tabaret, qu'il pouvait vous laisser le soin de dire cela, et avec un peu plus de justice et de raison. +\par \emdash Non, mon ami, car le malheureux aujourd'hui, c'est lui. Je ne suis pas descendu, moi, je ne savais pas, tandis que lui!... +\par Le vieux policier hocha la t\'eate; il ne devait rien laisser deviner de ses pens\'e9es et elles l'\'e9touffaient quelque peu. +\par \emdash Enfin, poursuivit No\'ebl, apr\'e8s un assez long silence, je lui demandai \'e0 quoi il s'arr\'eatait. \'ab\'c9coutez, pronon\'e7a-t-il, j'attends mon p\'e8re d'ici \'e0 huit ou dix jours. Vous m'accorderez bien ce d\'e9lai. Aussit\'f4 +t son retour, je m'expliquerai avec lui, et justice vous sera rendue, je vous en donne ma parole d'honneur. Reprenez vos lettres et permettez-moi de rester seul. Je suis comme un homme foudroy\'e9, monsieur. +En un moment je perds tout: un grand nom que j'ai toujours port\'e9 le plus dignement que j'ai pu, une position unique, une fortune immense, et plus que tout cela peut-\'eatre... une femme qui m'est plus ch\'e8re que ma vie. En \'e9change, il est vrai, je + retrouverai une m\'e8re. Nous nous consolerons ensemble. Et je t\'e2cherai, monsieur, de vous faire oublier, car elle doit vous aimer et elle vous pleurera.\'bb +\par \emdash Il a v\'e9ritablement dit cela? +\par \emdash Presque mot pour mot. +\par \emdash Canaille! gronda le bonhomme entre ses dents. +\par \emdash Vous dites? interrogea No\'ebl. +\par \emdash Je dis que c'est un brave jeune homme, r\'e9pondit le p\'e8re Tabaret, et je serais enchant\'e9 de faire sa connaissance. +\par \emdash Je ne lui ai pas montr\'e9 la lettre de rupture, ajouta No\'ebl; il vaut autant qu'il ignore la conduite de madame Gerdy. Je me suis priv\'e9 volontairement de cette preuve plut\'f4t que de lui causer un tr\'e8s violent chagrin. +\par \emdash Et maintenant?... +\par \emdash Que faire? J'attends le retour du comte. Selon ce qu'il dira, j'agirai. Je passerai demain au parquet pour demander l'examen des papiers de Claudine. Si les lettres se retrouvent, je suis sauv\'e9, sinon... +Mais, je vous l'ai dit, je n'ai pas de parti pris depuis que je sais cet assassinat. Qui me conseillera? +\par \emdash Le moindre conseil demande de longues r\'e9flexions, r\'e9pondit le bonhomme, qui songeait \'e0 la retraite. H\'e9las! mon pauvre enfant, quelle vie vous avez d\'fb mener!... +\par \emdash Affreuse... Et joignez \'e0 cela des inqui\'e9tudes d'argent. +\par \emdash Comment! vous qui ne d\'e9pensez rien... +\par \emdash J'ai pris des engagements. Puis-je toucher \'e0 la fortune commune que j'administrais jusqu'ici? Je ne le pense pas. +\par \emdash Vous ne le devez pas. Et tenez, je suis ravi que vous m'ayez parl\'e9 de cela, vous allez me rendre un service. +\par \emdash Bien volontiers. Lequel? +\par \emdash Imaginez-vous que j'ai dans mon secr\'e9taire douze ou quinze mille francs qui me g\'eanent abominablement. Vous comprenez, je suis vieux, je ne suis pas brave, si on venait \'e0 se douter... +\par \emdash Je craindrais..., voulut objecter l'avocat. +\par \emdash Quoi! fit le bonhomme. D\'e8s demain je vous les apporte. Mais, songeant qu'il allait se mettre \'e0 la disposition de M. Daburon et que peut-\'eatre il ne serait pas libre quand il voudrait: +\par \emdash Non! pas demain, reprit-il, ce soir m\'eame. Ce diable d'argent ne passera pas une nuit de plus chez moi. +\par Il s'\'e9lan\'e7a dehors et bient\'f4t reparut tenant \'e0 la main quinze billets de mille francs. +\par \emdash S'ils ne suffisent pas, dit-il en les tendant \'e0 No\'ebl, j'en ai d'autres. +\par \emdash Je vais toujours, proposa l'avocat, vous donner un re\'e7u. +\par \emdash \'c0 moi! pour quoi faire? il sera temps demain. +\par \emdash Et si je meurs cette nuit? +\par \emdash Eh bien! fit le bonhomme, en songeant \'e0 son testament, j'h\'e9riterai encore de vous. Bonsoir! Vous m'avez demand\'e9 un conseil... il me faut la nuit pour r\'e9fl\'e9chir, j'ai pr\'e9sentement la cervelle \'e0 l'envers. Je vais m\'ea +me sortir un peu. Si je me couchais maintenant, j'aurais quelque horrible cauchemar. Allons, mon enfant, patience et courage. Qui sait si, \'e0 l'heure qu'il est, la Providence ne travaille pas pour vous! +\par Il sortit et No\'ebl laissa sa porte entrouverte, \'e9coutant le bruit des pas qui se perdait dans l'escalier. Bient\'f4t le cri de: \'abCordon, s'il vous pla\'eet!\'bb et le claquement de la porte lui apprirent que le p\'e8re Tabaret \'e9tait dehors. + +\par Il attendit quelques instants encore et remonta sa lampe. Puis il prit un petit paquet dans un des tiroirs, glissa dans sa poche les billets de banque de son vieil ami et quitta son cabinet, dont il ferma la porte \'e0 double tour. Sur le palier, il s'arr +\'eata. Il pr\'eatait l'oreille comme si quelque g\'e9missement de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy e\'fbt pu parvenir jusqu'\'e0 lui. N'entendant rien, il descendit sur la pointe du pied. Un +e minute plus tard, il \'e9tait dans la rue.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {V +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Dans le bail de M}{ +\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy se trouvait compris, au rez-de-chauss\'e9e, un local qui autrefois servait de remise. Elle en avait fait comme un capharna\'fcm o\'f9 + elle entassait toutes les vieilleries du m\'e9nage, meubles inutiles, ustensiles hors de service, objets de rebut ou encombrants. On y serrait aussi la provision de bois et de charbon de l'hiver. +\par Cette ancienne remise avait, sur la rue, une petite porte longtemps condamn\'e9e. Depuis plusieurs ann\'e9es No\'ebl l'avait fait r\'e9parer en secret, y avait adapt\'e9 une serrure. Il pouvait, par l\'e0, entrer et sortir \'e0 toute heure, \'e9 +chappant ainsi au contr\'f4le du concierge, c'est-\'e0-dire de toute la maison. +\par C'est par cette porte que sortait l'avocat, non sans employer les plus grandes pr\'e9cautions pour l'ouvrir et pour la refermer. +\par Une fois dehors, il resta un moment immobile sur le trottoir, comme s'il e\'fbt h\'e9sit\'e9 sur la route \'e0 prendre. Il se dirigeait lentement vers la gare Saint-Lazare, quand un fiacre vint \'e0 passer. Il fit signe au cocher, + qui retint son cheval et amena la voiture sur le bord de la chauss\'e9e. +\par \emdash Rue du Faubourg-Montmartre, au coin de la rue de Provence, dit No\'ebl en montant, et bon train! +\par \'c0 l'endroit indiqu\'e9, l'avocat descendit du fiacre et paya le cocher. Quand il le vit assez loin, il s'engagea dans la rue de Provence, et apr\'e8s une centaine de pas, sonna \'e0 la porte d'une des plus belles maisons de la rue. +\par Le cordon fut imm\'e9diatement tir\'e9. +\par Lorsque No\'ebl passa devant la loge, le portier lui adressa un salut respectueusement protecteur, amical en m\'eame temps: un de ces saluts que les portiers de Paris tiennent en r\'e9serve pour les locataires selon leur c\'9cur, mortels g\'e9n\'e9reux +\'e0 la main toujours ouverte. +\par Arriv\'e9 au second \'e9tage, l'avocat s'arr\'eata, tira une cl\'e9 de sa poche, et entra comme chez lui dans l'appartement du milieu. +\par Mais au grincement, bien l\'e9ger pourtant, de la cl\'e9 dans la serrure, une femme de chambre, assez jeune, assez jolie, \'e0 l'\'9cil effront\'e9, \'e9tait accourue. +\par \emdash Ah! monsieur! s'\'e9cria-t-elle. +\par Cette exclamation lui \'e9chappa juste assez haut pour pouvoir \'eatre entendue \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 de l'appartement et servir de signal au besoin. C'\'e9tait comme si elle e\'fbt cri\'e9 \'abGare!\'bb No\'ebl ne sembla pas le remarquer. +\par \emdash Madame est l\'e0? fit-il. +\par \emdash Oui, monsieur! et bien en col\'e8re apr\'e8s monsieur. D\'e8s ce matin, elle voulait envoyer chez monsieur. Ce tant\'f4t elle parlait d'y aller elle-m\'eame. J'ai eu bien du mal \'e0 l'emp\'eacher de d\'e9sob\'e9ir aux ordres de monsieur. +\par \emdash C'est bien, dit l'avocat. +\par \emdash Madame est dans le fumoir, continua la femme de chambre, je lui pr\'e9pare une tasse de th\'e9; monsieur en prendra-t-il une? +\par \emdash Oui, r\'e9pondit No\'ebl. \'c9clairez-moi, Charlotte. +\par Il traversa successivement une magnifique salle \'e0 manger, un splendide salon dor\'e9, style Louis XIV; et p\'e9n\'e9tra dans le fumoir. +\par C'\'e9tait une pi\'e8ce assez vaste dont le plafond \'e9tait remarquablement \'e9lev\'e9. On devait s'y croire \'e0 trois mille lieues de Paris, chez quelque opulent sujet du Fils du Ciel. Meubles, tapis, tentures, tableaux, tout venait bien \'e9 +videmment en droite ligne de Hong-Kong ou de Shang-Hai. +\par Une riche \'e9toffe de soie \'e0 personnages vivement enlumin\'e9s habillait les murs et se drapait devant les portes. Tout l'empire du Milieu y d\'e9filait dans des paysages vermillon, mandarins pansus, entour\'e9s de leurs porte-lanternes; lettr\'e9 +s abrutis par l'opium, endormis sous des parasols; jeunes filles aux yeux retrouss\'e9s, tr\'e9buchant sur leurs pieds serr\'e9s de bandelettes. +\par Le tapis, d'un tissu dont la fabrication est un secret pour l'Europe, \'e9tait sem\'e9 de fruits et de fleurs d'une perfection \'e0 tromper une abeille. Sur la soie, qui cachait le plafond, quelque grand artiste de P\'e9 +king avait peint de fantastiques oiseaux ouvrant sur un fond d'azur leurs ailes de pourpre et d'or. +\par Des baguettes de laque, pr\'e9cieusement incrust\'e9es de nacre, retenaient les draperies et dessinaient les angles de l'appartement. +\par Deux bahuts bizarres occupaient enti\'e8rement un des c\'f4t\'e9s de la pi\'e8ce. Des meubles aux formes capricieuses et incoh\'e9rentes, des tables \'e0 dessus de porcelaine, des chiffonni\'e8res de bois pr\'e9cieux encombraient les moindres recoins. + +\par Puis c'\'e9taient des \'e9tag\'e8res achet\'e9es chez Lien-Tsi, le Tahan de Sou-Tch\'e9ou, la ville artistique; mille curiosit\'e9s impossibles et co\'fbteuses, depuis les b\'e2tons d'ivoire qui remplacent nos fourchettes jusqu'aux tasses de porcel +aine plus mince qu'une bulle de savon, miracles du r\'e8gne de Kien-Loung. +\par Un divan tr\'e8s large et tr\'e8s bas, avec des piles de coussins recouverts en \'e9toffe pareille \'e0 la tenture, r\'e9gnait au fond du fumoir. Il n'y avait pas de fen\'eatre, mais bien une grande verri\'e8re comme celle des magasins, double et \'e0 + panneaux mobiles. L'espace vide, d'un m\'e8tre environ, m\'e9nag\'e9 entre les glaces de l'int\'e9rieur et celles de l'ext\'e9rieur, \'e9tait rempli de fleurs les plus rares. La chemin\'e9e absente \'e9tait remplac\'e9e par des bouches de +chaleur adroitement dissimul\'e9es qui entretenaient dans le fumoir une temp\'e9rature \'e0 faire \'e9clore des vers \'e0 soie, v\'e9ritablement en harmonie avec l'ameublement. +\par Quand No\'ebl entra, une femme jeune encore \'e9tait pelotonn\'e9e sur le divan et fumait une cigarette. En d\'e9pit de la chaleur tropicale, elle \'e9tait envelopp\'e9e de grands ch\'e2les de cachemire. +\par Elle \'e9tait petite, mais seules les femmes petites peuvent r\'e9unir toutes les perfections. Les femmes dont la taille d\'e9passe la moyenne doivent \'eatre des essais ou des erreurs de la nature. Si belles qu'elles pussent \'eatre, toujours elles p\'e8 +chent par quelque endroit, comme l'\'9cuvre d'un statuaire qui, m\'eame ayant du g\'e9nie, aborderait pour la premi\'e8re fois la grande sculpture. +\par Elle \'e9tait petite mais son cou, ses \'e9paules et ses bras avaient des rondeurs exquises. Ses mains aux doigts retrouss\'e9s, aux ongles roses, semblaient des bijoux pr\'e9cieusement caress\'e9s. Ses pieds, chauss\'e9s de bas de soie presque aussi \'e9 +pais qu'une toile d'araign\'e9e, \'e9taient une merveille. Ils rappelaient non le pied par trop fabuleux que Cendrillon fourrait dans une pantoufle de vair, mais le pied tr\'e8s r\'e9el, tr\'e8s c\'e9l\'e8bre et plus palpable dont une belle banqui\'e8 +re aime \'e0 donner le mod\'e8le en marbre, en pl\'e2tre ou en bronze \'e0 ses nombreux admirateurs. +\par Elle n'\'e9tait pas belle, ni m\'eame jolie; cependant sa physionomie \'e9tait de celles qu'on n'oublie gu\'e8re, et qui frappent du coup de foudre de Beyle. Son front \'e9tait un peu haut et sa bouche trop grande, malgr\'e9 la provocante fra\'ee +cheur des l\'e8vres. Ses sourcils \'e9taient comme dessin\'e9s \'e0 l'encre de Chine; seulement le pinceau avait trop appuy\'e9 et ils lui donnaient l'air dur lorsqu'elle oubliait de les surveiller. En revanche son teint uni avait une riche p\'e2leur dor +\'e9e, ses yeux noirs velout\'e9s poss\'e9daient une \'e9norme puissance magn\'e9tique, ses dents brillaient de la blancheur nacr\'e9e de la perle et ses cheveux, d'une prodigieuse opulence, \'e9taient fins et noirs, ond\'e9s, avec des reflets bleu\'e2 +tres. +\par En apercevant No\'ebl, qui \'e9cartait la porti\'e8re de soie, elle se souleva \'e0 demi, s'appuyant sur son coude. +\par \emdash Enfin, vous voici, fit-elle d'une voix aigrelette, c'est fort heureux! +\par L'avocat avait \'e9t\'e9 suffoqu\'e9 par la temp\'e9rature s\'e9n\'e9galienne du fumoir. +\par \emdash Quelle chaleur! dit-il; on \'e9touffe ici! +\par \emdash Vous trouvez? reprit la jeune femme; eh bien! moi je grelotte. Il est vrai que je suis tr\'e8s souffrante. Poser m'est insupportable, me prend sur les nerfs, et je vous attends depuis hier. +\par \emdash Il m'a \'e9t\'e9 impossible de venir, objecta No\'ebl, impossible! +\par \emdash Vous saviez cependant, continua la dame, qu'aujourd'hui est mon jour d'\'e9ch\'e9ance et que j'avais beaucoup \'e0 payer. Les fournisseurs sont venus, pas un sou \'e0 leur donner. On a pr\'e9sent\'e9 le billet du carrossier, pas d'argent. +Ce vieux filou de Clergeot, auquel j'ai souscrit un effet de trois mille francs, m'a fait un tapage affreux. Comme c'est agr\'e9able! +\par No\'ebl baissa la t\'eate comme un \'e9colier que son professeur gronde le lundi parce qu'il n'a pas fait les devoirs du dimanche. +\par \emdash Ce n'est qu'un jour de retard, murmura-t-il. +\par \emdash Et ce n'est rien, n'est-ce pas? riposta la jeune femme. Un homme qui se respecte, mon cher, laisse protester sa signature s'il le faut, mais jamais celle de sa ma\'eetresse. Pour qui donc voulez-vous que je passe? Ignorez-vous que je n'ai \'e0 + attendre de consid\'e9rations que de mon argent? Du jour o\'f9 je ne paye plus, bonsoir... +\par \emdash Ma ch\'e8re Juliette, pronon\'e7a doucement l'avocat... +\par Elle l'interrompit brusquement. +\par \emdash Oui, c'est fort joli, poursuivit-elle, ma Juliette ador\'e9e, tant que vous \'eates ici, c'est charmant, mais vous n'avez pas plus t\'f4t tourn\'e9 les talons qu'autant en emporte le vent. +Savez-vous seulement, une fois dehors, s'il existe une Juliette? +\par \emdash Comme vous \'eates injuste! r\'e9pondit No\'ebl. N'\'eates-vous pas s\'fbre que je pense toujours \'e0 vous? ne vous l'ai-je pas prouv\'e9 des milliers de fois? Tenez, je vais vous le prouver encore \'e0 l'instant. +\par Il tira de sa poche le petit paquet qu'il avait pris dans son bureau, et, le d\'e9veloppant, il montra un charmant \'e9crin de velours. +\par \emdash Voici, dit-il, le bracelet qui vous faisait tant d'envie il y a huit jours \'e0 l'\'e9talage de Beaugran. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette, sans se lever, tendit la main pour prendre l'\'e9crin, l'entrouvrit avec la plus nonchalante indiff\'e9rence, y jeta un coup d'\'9cil et dit seulement: +\par \emdash Ah! +\par \emdash Est-ce bien celui-ci? demanda No\'ebl. +\par \emdash Oui; mais il me semblait beaucoup plus joli chez le marchand. +\par Elle referma l'\'e9crin et le jeta sur une petite table plac\'e9e pr\'e8s d'elle. +\par \emdash Je n'ai pas de chance ce soir, fit l'avocat avec d\'e9pit. +\par \emdash Pourquoi cela? +\par \emdash Je vois bien que ce bracelet ne vous pla\'eet pas. +\par \emdash Mais si, je le trouve charmant... d'ailleurs il me compl\'e8te les deux douzaines. Ce fut au tour de No\'ebl de dire: +\par \emdash Ah!... +\par Et comme Juliette se taisait, il ajouta: +\par \emdash S'il vous fait plaisir, il n'y para\'eet gu\'e8re. +\par \emdash Vous y voil\'e0 donc! s'\'e9cria la dame. Je ne vous semble pas assez enflamm\'e9e de reconnaissance. Vous m'apportez un pr\'e9sent, et je dois imm\'e9diatement le payer comptant, remplir la maison de cris de joie et me jeter \'e0 + vos genoux en vous appelant grand et magnifique seigneur. +\par No\'ebl ne put retenir un geste d'impatience que Juliette remarqua fort bien et qui la ravit. +\par \emdash Cela suffirait-il? continua-t-elle. Faut-il que j'appelle Charlotte pour lui faire admirer ce bracelet superbe, monument de votre g\'e9n\'e9rosit\'e9? Voulez-vous que je fasse monter le portier et descendre ma cuisini\'e8 +re pour leur dire combien je suis heureuse de poss\'e9der un amant si magnifique? +\par L'avocat haussait les \'e9paules en philosophe que ne sauraient toucher les railleries d'un enfant. +\par \emdash \'c0 quoi bon ces plaisanteries blessantes? dit-il. Si vous avez contre moi quelque grief s\'e9rieux, mieux vaut le dire simplement et s\'e9rieusement. +\par \emdash Soit, soyons s\'e9rieux, r\'e9pondit Juliette. Je vous dirai, cela \'e9tant, que mieux valait oublier ce bracelet et m'apporter hier soir ou ce matin les huit mille francs dont j'avais besoin. +\par \emdash Je ne pouvais venir. +\par \emdash Il fallait les envoyer; il y a encore des commissionnaires au coin des rues. +\par \emdash Si je ne les ai ni apport\'e9s, ni envoy\'e9s, ma ch\'e8re amie, c'est que je ne les avais pas. J'ai \'e9t\'e9 oblig\'e9 de beaucoup chercher avant de les trouver, et on me les avait promis pour demain seulement. Si je les ai ce soir, je le dois +\'e0 un hasard sur lequel je ne comptais pas il y a une heure, et que j'ai saisi aux cheveux, au risque de me compromettre. +\par \emdash Pauvre homme! fit Juliette d'un ton de piti\'e9 ironique. Vous osez me dire que vous \'eates embarrass\'e9 pour trouver dix mille francs, vous! +\par \emdash Oui, moi. +\par La jeune femme regarda son amant et partit d'un \'e9clat de rire. +\par \emdash Vous \'eates superbe dans ce r\'f4le de jeune homme pauvre, dit-elle. +\par \emdash Ce n'est pas un r\'f4le... +\par \emdash Que vous dites, mon cher. Mais je vous vois venir. Cet aimable aveu est une pr\'e9face. Demain, vous allez vous d\'e9clarer tr\'e8s g\'ean\'e9, et apr\'e8s-demain... C'est l'avarice qui vous travaille. Cette vertu vous manquait. +Ne sentez-vous pas des remords de l'argent que vous m'avez donn\'e9? +\par \emdash Malheureuse! murmura No\'ebl r\'e9volt\'e9. +\par \emdash Vrai, continua la dame, je vous plains, oh! mais consid\'e9rablement. Amant infortun\'e9! Si j'ouvrais une souscription pour vous? \'c0 votre place je me ferais inscrire au bureau de bienfaisance! +\par La patience \'e9chappa \'e0 No\'ebl, en d\'e9pit de sa r\'e9solution de rester calme. +\par \emdash Vous croyez rire? s'\'e9cria-t-il; eh bien! apprenez-le, Juliette, je suis ruin\'e9 et j'ai \'e9puis\'e9 mes derni\'e8res ressources. J'en suis aux exp\'e9dients!... +\par L'\'9cil de la jeune femme brilla; elle regarda tendrement son amant. +\par \emdash Oh! si c'\'e9tait vrai, mon gros chat! dit-elle; si je pouvais te croire! +\par L'avocat re\'e7ut ce regard en plein dans le c\'9cur. Il fut navr\'e9. Elle me croit, pensa-t-il, et elle est ravie. Elle me d\'e9teste. +\par Il se trompait. L'id\'e9e qu'un homme l'avait assez aim\'e9e pour se ruiner froidement avec elle, sans jamais laisser \'e9chapper un reproche, transportait cette fille. Elle se sentait pr\'e8s d'aimer, d\'e9chu et sans le sou, celui qu'elle d\'e9 +testait riche et fier. Mais l'expression de ses yeux changea bien vite. +\par \emdash B\'eate que je suis! s'\'e9cria-t-elle, j'allais pourtant donner l\'e0-dedans et m'attendrir! Avec cela que vous \'eates bien un monsieur \'e0 l\'e2cher votre monnaie \'e0 doigts \'e9cart\'e9s! \'c0 d'autres, mon cher! +Tous les hommes aujourd'hui comptent comme des pr\'eateurs sur gages. Il n'y a plus \'e0 se ruiner que de rares imb\'e9ciles, quelques moutards vaniteux, et de temps \'e0 autre un vieillard passionn\'e9. Or, vous \'eates un gaillard tr\'e8s froid, tr\'e8 +s grave, tr\'e8s s\'e9rieux et surtout tr\'e8s fort. +\par \emdash Pas avec vous, toujours, murmura No\'ebl. +\par \emdash Bast! laissez-moi donc tranquille, vous savez bien ce que vous faites. En guise de c\'9cur vous avez un gros double z\'e9ro comme \'e0 Hombourg. Quand vous m'avez prise, vous vous \'eates dit: je vais me payer de la passion pour tant. +Et vous vous \'eates tenu parole. C'est un placement comme un autre, dont on re\'e7oit les int\'e9r\'eats en agr\'e9ment. Vous \'eates capable de toutes les folies du monde \'e0 raison de quatre mille francs par mois, prix fixe. +S'il fallait vingt sous de plus, vous reprendriez bien vite votre c\'9cur et votre chapeau pour les porter ailleurs, \'e0 c\'f4t\'e9, \'e0 la concurrence. +\par \emdash C'est vrai, r\'e9pondit froidement l'avocat, je sais compter, et cela m'est prodigieusement utile! Cela me sert \'e0 savoir au juste o\'f9 et comment a pass\'e9 ma fortune. +\par \emdash Vous le savez, vraiment? ricana Juliette. +\par \emdash Et je puis vous le dire, ma ch\'e8re. D'abord vous avez \'e9t\'e9 peu exigeante... mais l'app\'e9tit vient en mangeant. Vous avez voulu du luxe, vous l'avez eu; un mobilier splendide, vous l'avez; une maison mont\'e9 +e, des toilettes extravagantes, je n'ai rien su refuser. Il vous a fallu une voiture, un cheval, j'ai r\'e9pondu: soit. Et je ne parle pas de mille fantaisies. Je ne compte ni ce cabinet chinois ni les deux douzaines de bracelets. +Ce total est de quatre cent mille francs. +\par \emdash Vous en \'eates s\'fbr? +\par \emdash Comme quelqu'un qui les a eus et qui ne les a plus. +\par \emdash Quatre cent mille francs, juste! il n'y a pas de centimes? +\par \emdash Non. +\par \emdash Alors, mon cher, si je vous pr\'e9sentais ma facture, vous seriez en reste. +\par La femme de chambre, qui entrait apportant le th\'e9 sur un plateau, interrompit ce duo d'amour dont No\'ebl avait fait plus d'une r\'e9p\'e9tition. L'avocat se tut \'e0 cause de la soubrette. Juliette garda le silence \'e0 + cause de son amant, car elle n'avait pas de secret pour Charlotte, qui la servait depuis trois ans et \'e0 laquelle, en bon c\'9cur, elle passait tout, m\'eame un amoureux, joli homme, qui co\'fbtait assez cher. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette Chaffour \'e9tait parisienne. Elle devait \'eatre n\'e9e, vers 1839, quelque part, sur les hauteurs du faubourg Montmartre, d'un p\'e8re compl\'e8tement inconnu. +Son enfance fut une longue alternative de roul\'e9es et de caresses \'e9galement furieuses. Elle v\'e9cut mal, de drag\'e9es ou de fruits avari\'e9s; aussi poss\'e9dait-elle un estomac \'e0 toute \'e9preuve. \'c0 douze ans, elle \'e9 +tait maigre comme un clou, verte comme une pomme en juin et plus d\'e9prav\'e9e que Saint-Lazare. Prudhomme aurait dit que cette pr\'e9coce coquine \'e9tait totalement destitu\'e9e de moralit\'e9. +\par Elle n'avait pas la plus vague notion de l'id\'e9e abstraite que repr\'e9sente ce substantif. Elle devait supposer l'univers peupl\'e9 d'honn\'eates gens vivant comme madame sa m\'e8re, les amis et les amies de madame sa m\'e8re. +Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle avait peur des sergents de ville. Elle redoutait aussi certains personnages myst\'e9rieux et cruels, dont elle entendait parler de temps \'e0 autre, qui habitent pr\'e8s du Palais de Justice et \'e9 +prouvent un malin plaisir \'e0 faire du chagrin aux jolies filles. +\par Comme sa beaut\'e9 ne donnait aucune esp\'e9rance, on allait la mettre dans un magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait connu sa maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, prudent et pr\'e9 +voyant comme tous les vieillards, \'e9tait un connaisseur et savait que pour r\'e9colter il est indispensable de semer. Il voulut d'abord badigeonner sa prot\'e9g\'e9e d'un vernis d'\'e9ducation. Il lui donna des ma\'ee +tres, un professeur de musique, un professeur de danse qui, en moins de trois ans, lui apprirent \'e0 \'e9crire, un peu de piano et les premi\'e8res notions d'un art qui a fait tourner la t\'eate \'e0 plus d'un ambassadeur: la danse. +\par Ce qu'il ne lui donna pas, c'est un amant. Elle en choisit un elle-m\'eame: un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais qui l'enleva au vieillard avis\'e9 pour lui offrir la moiti\'e9 de ce qu'il poss\'e9dait, c'est-\'e0-dire rien. +Au bout de trois mois, en ayant assez, elle quitta le nid de ses premi\'e8res amours avec toute sa garde-robe nou\'e9e dans un mouchoir de coton. +\par Pendant les quatre ann\'e9es qui suivirent, elle v\'e9cut peu de la r\'e9alit\'e9, beaucoup de cette esp\'e9rance qui n'abandonne jamais une femme qui se sait de jolis yeux. Tour \'e0 tour elle disparut dans les bas-fonds ou remonta \'e0 fleur d'eau. +Deux fois la fortune gant\'e9e de frais vint frapper \'e0 sa porte, sans qu'elle e\'fbt la pr\'e9sence d'esprit de la retenir par un pan de son paletot. +\par Elle venait de d\'e9buter \'e0 un petit th\'e9\'e2tre avec l'aide d'un cabotin, et d\'e9bitait m\'eame assez adroitement ses r\'f4les quand No\'ebl, par le plus grand des hasards, la rencontra, l'aima, et en fit sa ma\'eetresse. +\par Son avocat, comme elle disait, ne lui d\'e9plaisait pas trop dans les commencements. Apr\'e8s quelques mois il l'assommait. Elle lui en voulait de ses mani\'e8res douces et polies, de ses fa\'e7ons d'homme du monde, de sa distinction, du m\'e9 +pris qu'il dissimulait \'e0 peine pour ce qui est bas et vil, et surtout de son inalt\'e9rable patience, que rien ne d\'e9montait. Son grand grief contre lui, c'est qu'il n'\'e9tait pas dr\'f4le, et encore qu'il se refusait absolument \'e0 + la conduire dans les bons endroits o\'f9 r\'e8gne une gaiet\'e9 sans pr\'e9jug\'e9s. Pour se distraire, elle commen\'e7a \'e0 gaspiller de l'argent. Et \'e0 + mesure que grandissait son ambition et que croissaient les sacrifices de son amant, son aversion pour lui augmentait. +\par Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme un chien. Et ce n'\'e9tait pas par mauvais naturel, mais de parti pris, par principe. Elle avait cette persuasion qu'une femme est aim\'e9 +e en raison directe des soucis qu'elle cause et du mal qu'elle fait. +\par Juliette n'\'e9tait pas m\'e9chante, et elle se jugeait tr\'e8s \'e0 plaindre. Son r\'eave aurait \'e9t\'e9 d'\'eatre aim\'e9e d'une certaine fa\'e7on, qu'elle sentait bien, mais qu'elle expliquait mal. Pour ses amants, elle n'avait \'e9t\'e9 + qu'un jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, et, comme elle \'e9tait impatiente du m\'e9pris, cette id\'e9e la rendait enrag\'e9e. Elle souhaitait un homme qui lui f\'fbt d\'e9vou\'e9 et qui risqu\'e2 +t beaucoup pour elle, un amant descendant jusqu'\'e0 elle et ne cherchant pas \'e0 l'\'e9lever jusqu'\'e0 lui. Elle d\'e9sesp\'e9rait de ne le rencontrer jamais. +\par Les folies de No\'ebl la laissaient froide comme glace; elle le supposait fort riche, et, chose singuli\'e8re, en d\'e9pit de sa tr\'e8s r\'e9elle avidit\'e9, elle se souciait fort peu de l'argent. No\'ebl l'aurait peut-\'eatre gagn\'e9 +e par une franchise brutale, en lui faisant toucher du doigt sa situation; il la perdit par la d\'e9licatesse m\'eame de sa dissimulation, en lui laissant ignorer l'\'e9tendue des sacrifices qu'il faisait pour elle. +\par Lui l'adorait. Jusqu'au jour fatal o\'f9 il la connut, il avait v\'e9cu comme un sage. Cette premi\'e8re passion l'incendia, et du d\'e9sastre il ne sauva que les apparences. Les quatre murs restaient debout, mais la maison \'e9tait br\'fbl\'e9e. Les h +\'e9ros ont leur endroit faible: Achille p\'e9rit par le talon; les plus adroits lutteurs ont des d\'e9fauts \'e0 leur cuirasse; par Juliette, No\'ebl \'e9tait vuln\'e9rable et donnait prise \'e0 tout et \'e0 tous. Pour elle, en quatr +e ans, ce jeune homme mod\'e8le, cet avocat \'e0 r\'e9putation immacul\'e9e, ce moraliste aust\'e8re avait d\'e9vor\'e9 non seulement sa fortune personnelle, mais celle de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 + Gerdy. +\par Il aimait sa Juliette follement, sans r\'e9flexion, sans mesure, les yeux ferm\'e9s. Pr\'e8s d'elle il oubliait toute prudence et pensait tout haut. Dans son boudoir il d\'e9nouait le masque de sa dissimulation habituelle et ses vices s'\'e9tiraient \'e0 + l'aise comme les membres dans une \'e9tuve. Il se sentait si bien sans courage et sans forces contre elle que jamais il n'essaya de lutter. Elle le poss\'e9dait. Parfois il avait tent\'e9 de se roidir contre des caprices insens\'e9 +s, elle le faisait plier comme l'osier. Sous les regards noirs de cette fille, il sentait ses r\'e9solutions fondre plus vite que la neige au soleil d'avril. +Elle le torturait, mais elle avait assez de puissance pour tout effacer d'un sourire, d'une larme et d'un baiser. +\par Loin de l'enchanteresse, la raison lui revenait par intervalles, et dans ses moments lucides, il se disait: elle ne m'aime pas, elle se joue de moi! Mais la foi avait pouss\'e9 dans son c\'9cur de si profondes racines qu'il ne pouvait l'en arracher. +Il faisait montre d'une jalousie terrible et s'en tenait \'e0 de vaines d\'e9monstrations. Il eut \'e0 diff\'e9rentes reprises de fortes raisons de suspecter la fid\'e9lit\'e9 de sa ma\'eetresse, jamais il n'eut le courage d'\'e9claircir ses soup\'e7ons. +Il faudrait la quitter, pensait-il, si je ne me trompais pas, ou alors tout accepter dans l'avenir. \'c0 l'id\'e9e d'abandonner Juliette, il fr\'e9missait et sentait sa passion assez l\'e2che pour passer sous toutes les fourches caudines. Il pr\'e9f\'e9 +rait des doutes d\'e9solants \'e0 une certitude plus affreuse encore. +\par La pr\'e9sence de la femme de chambre, qui mit assez longtemps \'e0 disposer tout ce qui \'e9tait n\'e9cessaire pour prendre le th\'e9, permit \'e0 No\'ebl de se remettre. Il regardait Juliette, et sa col\'e8re s'envolait. D\'e9j\'e0, il en \'e9tait \'e0 + se demander s'il n'avait pas \'e9t\'e9 un peu dur pour elle. +\par Quand Charlotte se fut retir\'e9e, il vint s'asseoir sur le divan, pr\'e8s de sa ma\'eetresse, et, arrondissant son bras, il voulut la prendre par le cou. +\par \emdash Voyons, disait-il d'une voix caressante, tu as \'e9t\'e9 assez m\'e9chante comme cela ce soir. Si j'ai eu tort, tu m'as suffisamment puni. Faisons la paix, et embrasse-moi. +\par Elle le repoussa durement, en disant d'un ton sec: +\par \emdash Laissez-moi... Combien de fois dois-je vous r\'e9p\'e9ter que je suis tr\'e8s souffrante ce soir? +\par \emdash Tu souffres, mon amie, reprit l'avocat; o\'f9? Veux-tu qu'on pr\'e9vienne le docteur? +\par \emdash Ce n'est pas la peine. Je connais mon mal, il s'appelle l'ennui. Vous n'\'eates pas du tout le m\'e9decin qu'il me faut. +\par No\'ebl se leva d'un air d\'e9courag\'e9 et alla prendre place de l'autre c\'f4t\'e9 de la table \'e0 th\'e9, en face de sa ma\'eetresse. Sa r\'e9signation disait quelle habitude il avait des rebuffades. +\par Juliette le maltraitait, il revenait toujours, comme le pauvre chien qui guette pendant des journ\'e9es l'instant o\'f9 ses caresses ne sont pas importunes. Et il avait la r\'e9putation d'\'eatre dur, emport\'e9, capricieux! Et il l'\'e9tait! +\par \emdash Vous me dites bien souvent depuis quelques mois, reprit-il, que je vous ennuie. Que vous ai-je fait? +\par \emdash Rien. +\par \emdash Eh bien! alors? +\par \emdash Ma vie n'est plus qu'un long b\'e2illement, r\'e9pondit la jeune femme; est-ce ma faute? Croyez-vous que ce soit un m\'e9tier r\'e9cr\'e9atif d'\'eatre votre ma\'eetresse? Examinez-vous donc un peu. Est-il un \'eatre aussi triste, aussi mauss +ade que vous, plus inquiet, plus soup\'e7onneux, d\'e9vor\'e9 d'une pire jalousie? +\par \emdash Votre accueil, mon amie, hasarda No\'ebl, est fait pour \'e9teindre la gaiet\'e9 et glacer l'expansion. Puis on craint toujours quand on aime. +\par \emdash Joli! Alors on cherche une femme expr\'e8s pour soi, on se la commande sur mesure; on l'enferme dans sa cave et on se la fait monter une fois par jour, apr\'e8s le d\'eener, au dessert, en m\'eame temps que le vin de Champagne, histoire de s'\'e9 +gayer. +\par \emdash J'aurais aussi bien fait de ne pas venir, murmura l'avocat. +\par \emdash C'est cela. Je serais rest\'e9e seule sans autre distraction que ma cigarette et quelque bouquin bien endormant! Vous trouvez que c'est une existence, vous, de ne bouger de chez soi? +\par \emdash C'est la vie de toutes les femmes honn\'eates que je connais, r\'e9pondit s\'e8chement l'avocat. +\par \emdash Merci! je ne leur en fais pas mon compliment. Heureusement, moi, je ne suis pas une femme honn\'eate et je puis dire que je suis lasse de vivre plus claquemur\'e9e que l'\'e9pouse d'un Turc avec votre visage pour unique distraction. +\par \emdash Vous vivez claquemur\'e9e, vous! +\par \emdash Certainement, continua Juliette avec une aigreur croissante. Voyons, avez-vous jamais amen\'e9 un de vos amis ici? Non, monsieur me cache. Quand m'avez-vous offert votre bras pour une promenade? jamais, la dignit\'e9 + de monsieur serait atteinte si on le voyait en ma co}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 m}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 pagnie. J'ai une voiture, y \'eates-vous mont\'e9 six fois? peut-\'eatre, mais alors vous baissiez les stores. +Je sors seule; je me prom\'e8ne seule... +\par \emdash Toujours le m\'eame refrain, interrompit No\'ebl, que la col\'e8re commen\'e7ait \'e0 gagner; sans cesse des m\'e9chancet\'e9s gratuites. Comme si vous en \'e9tiez \'e0 apprendre pourquoi il en est ainsi! +\par \emdash Je n'ignore pas, poursuivit la jeune femme, que vous rougissez de moi. J'en connais cependant, et de plus hupp\'e9s que vous, qui montrent volontiers leur ma\'eetresse. +Monsieur tremble pour ce beau nom de Gerdy que je ternirais, tandis que les fils des plus grandes familles ne craignent pas de s'afficher dans des avant-sc\'e8nes avec des grues. +\par Pour le coup, No\'ebl fut jet\'e9 hors de ses gonds, \'e0 la grande jubilation de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Chaffour. +\par \emdash Assez de r\'e9criminations! s'\'e9cria-t-il en se levant; si je cache nos relations, c'est que j'y suis contraint. De quoi vous plaignez-vous? Je vous laisse votre libert\'e9 et vous en usez si largement que toutes vos actions m'\'e9chappent. Vo +us maudissez le vide que je fais autour de vous? \'c0 qui la faute? Est-ce moi qui me suis lass\'e9 d'une douce et modeste existence? Mes amis seraient venus dans un appartement respirant une honn\'eate aisance, puis-je les amener ici? +En voyant votre luxe, cet \'e9talage insolent de ma folie, ils se demanderaient o\'f9 j'ai pris tout l'argent que je vous ai donn\'e9. +\par \'bbJe puis avoir une ma\'eetresse, je n'ai pas le droit de jeter par les fen\'eatres une fortune qui ne m'appartient pas. Qu'on vienne \'e0 savoir demain que c'est moi qui vous entretiens, mon avenir est perdu. Quel client voudrait confier ses int\'e9r +\'eats \'e0 l'imb\'e9cile qui s'est ruin\'e9 pour une femme dont tout Paris a parl\'e9. Je ne suis pas un grand seigneur, moi, je n'ai \'e0 risquer ni un nom historique, ni une immense fortune. Je suis No\'ebl Gerdy, avocat; ma r\'e9 +putation est tout ce que je poss\'e8de. Elle est menteuse, soit. Telle qu'elle est il faut que je la garde, et je la garderai. +\par Juliette, qui savait son No\'ebl par c\'9cur, pensa qu'elle \'e9tait all\'e9e assez loin. Elle entreprit de ramener son amant. +\par \emdash Voyons, mon ami, dit-elle tendrement, je n'ai pas voulu vous faire de peine. Il faut \'eatre indulgent... je suis horriblement nerveuse ce soir. +\par Ce simple changement ravit l'avocat et suffit pour le calmer presque. +\par \emdash C'est que vous me rendriez fou, reprit-il, avec vos injustices. Moi qui m'\'e9puise \'e0 chercher ce qui peut vous \'eatre agr\'e9able! Vous attaquez perp\'e9tuellement ma gravit\'e9, et il n'y a pas quarante-huit heures nous avons enterr\'e9 + le carnaval comme deux fous. J'ai f\'eat\'e9 le Mardi gras comme un \'e9tudiant. Nous sommes all\'e9s au th\'e9\'e2tre, j'ai endoss\'e9 un domino pour vous accompagner au bal de l'Op\'e9ra, j'ai invit\'e9 deux de mes amis \'e0 venir souper avec nous. + +\par \emdash C'\'e9tait m\'eame bien gai! r\'e9pondit la jeune femme en faisant la moue. +\par \emdash Il me semble que oui. +\par \emdash Vous trouvez! c'est que vous n'\'eates pas difficile. Nous sommes all\'e9s au Vaudeville, c'est vrai, mais s\'e9par\'e9ment, comme toujours, moi seule en haut, vous en bas. Au bal, vous aviez l'air de mener le diable en terre. Au souper, vos amis +\'e9taient fol\'e2tres comme des bonnets de nuit. J'ai d\'fb, sur vos ordres, affecter de vous conna\'eetre \'e0 peine. Vous avez bu comme une \'e9ponge, sans que j'aie pu savoir si vous \'e9tiez gris ou non... +\par \emdash Cela prouve, interrompit No\'ebl, qu'il ne faut pas forcer ses go\'fbts. Parlons d'autre chose. Il fit quelques pas dans le fumoir, et tirant sa montre: +\par \emdash Une heure bient\'f4t, dit-il; mon amie, je vais vous laisser. +\par \emdash Comment, vous ne me restez pas? +\par \emdash Non, \'e0 mon grand regret; ma m\'e8re est dangereusement malade. +\par Il d\'e9pliait et comptait sur la table les billets de banque du p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit mille francs mais dix mille. Vous ne me verrez pas d'ici quelques jours. +\par \emdash Quittez-vous donc Paris? +\par \emdash Non, mais je vais \'eatre absorb\'e9 par une affaire d'une importance immense pour moi. Oui, immense! Si elle r\'e9ussit, mignonne, notre bonheur est assur\'e9, et tu verras bien si je t'aime. +\par \emdash Oh! mon petit No\'ebl, dis-moi ce que c'est? +\par \emdash Je ne puis. +\par \emdash Je t'en prie, fit la jeune femme en se pendant au cou de son amant, se soulevant sur la pointe des pieds comme pour approcher ses l\'e8vres des siennes. +\par L'avocat l'embrassa; sa r\'e9solution sembla chanceler. +\par \emdash Non! dit-il enfin, je ne puis, l\'e0, s\'e9rieusement. \'c0 quoi bon te donner une fausse joie... Maintenant, ma ch\'e9rie, \'e9coute-moi bien. Quoi qu'il arrive, entends-tu, sous quelque pr\'e9 +texte que ce soit, ne viens pas chez moi, comme tu as eu l'imprudence de le faire; ne m'\'e9cris m\'eame pas. En me d\'e9sob\'e9issant, tu me causerais peut-\'eatre un tort irr\'e9parable. S'il t'arrivait un accident, d\'e9p\'eache-moi ce vieux dr\'f4 +le de Clergeot. Je dois le voir apr\'e8s-demain, car il a des billets \'e0 moi. +\par Juliette recula, mena\'e7ant No\'ebl d'un geste mutin. +\par \emdash Tu ne veux rien me dire? insista-t-elle. +\par \emdash Pas ce soir, mais bient\'f4t, r\'e9pondit l'avocat qu'embarrassait le regard de sa ma\'eetresse. +\par \emdash Toujours des myst\'e8res! fit Juliette d\'e9pit\'e9e de l'inutilit\'e9 de ses chatteries. +\par \emdash Ce sera le dernier, je te le jure. +\par \emdash No\'ebl, mon bonhomme, reprit la jeune femme d'un ton s\'e9rieux, tu me caches quelque chose. Je te connais, tu le sais; depuis plusieurs jours, tu as je ne sais quoi, tu es tout chang\'e9. +\par \emdash Je t'affirme... +\par \emdash N'affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement, pas de mauvaise plaisanterie, je te pr\'e9viens, je suis femme \'e0 me venger. +\par L'avocat, bien \'e9videmment, \'e9tait fort mal \'e0 l'aise. +\par \emdash L'affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi bien \'e9chouer que r\'e9ussir... +\par \emdash Assez! interrompit Juliette. Ta volont\'e9 sera faite, je te le promets. Allons, monsieur, embrassez-moi, je vais me mettre au lit. +\par La porte n'\'e9tait pas referm\'e9e sur No\'ebl que Charlotte \'e9tait install\'e9e sur le divan pr\'e8s de sa ma\'eetresse. Si l'avocat e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 la porte, il e\'fbt pu entendre M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette qui disait: +\par \emdash Non, d\'e9cid\'e9ment, je ne puis plus le souffrir. Quelle scie! mon enfant, que cet homme-l\'e0! Ah! s'il ne me faisait pas si peur, comme je le l\'e2cherais. C'est qu'il serait capable de me tuer! +\par La femme de chambre essaya de d\'e9fendre No\'ebl, mais en vain; la jeune femme n'\'e9coutait pas; elle murmurait: +\par \emdash Pourquoi s'absente-t-il et que complote-t-il? Une \'e9clipse de huit jours, c'est louche. Voudrait-il se marier, par hasard? Ah! si je le savais!... +Tu m'ennuies, mon bonhomme, et je compte bien te laisser en plan un de ces matins, mais je ne te permets pas de me quitter le premier. C'est que je ne souffrirai pas cela! On ira aux informations... +\par Mais No\'ebl n'\'e9coutait pas aux portes. Il descendit la rue de Provence aussi vite que possible, gagna la rue Saint-Lazare et rentra comme il \'e9tait sorti, par la porte de la remise. +\par Il \'e9tait \'e0 peine install\'e9 dans son cabinet depuis cinq minutes lorsqu'on frappa. +\par \emdash Monsieur, disait la bonne, au nom du Ciel! monsieur, parlez-moi! Il ouvrit la porte en disant avec impatience: +\par \emdash Qu'est-ce encore? +\par \emdash Monsieur, balbutia la domestique tout en pleurs, voici trois fois que je cogne et que vous ne r\'e9pondez pas. Venez, je vous en supplie, j'ai peur, madame va mourir. +\par L'avocat suivit la bonne jusqu'\'e0 la chambre de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy. Il dut la trouver horriblement chang\'e9e, car il ne put retenir un mouvement d'effroi. +\par La malade, sous ses couvertures, se d\'e9battait furieusement. Sa face \'e9tait d'une p\'e2leur livide, comme si elle n'e\'fbt plus eu une goutte de sang dans les veines, et ses yeux, qui brillaient d'un feu sombre, semblaient remplis d'une poussi\'e8 +re fine. Ses cheveux d\'e9nou\'e9s tombaient le long de ses joues et sur ses \'e9paules, contribuant \'e0 lui donner un aspect terrifiant. Elle poussait de temps \'e0 autre un g\'e9missement inarticul\'e9 ou murmurait des paroles inintelligibles. +Parfois une douleur plus terrible que les autres lui arrachait un grand cri: \'abAh! que je souffre!\'bb Elle ne reconnut pas No\'ebl. +\par \emdash Vous voyez, monsieur, fit la bonne. +\par \emdash Oui, qui pouvait se douter que son mal marcherait avec cette rapidit\'e9?... Vite, courez chez le docteur Herv\'e9; qu'il se l\'e8ve et qu'il vienne tout de suite, dites bien que c'est pour moi. +\par Et il s'assit dans un fauteuil, en face de la malade. Le docteur Herv\'e9 \'e9tait un des amis de No\'ebl, son ancien condisciple, son compagnon du quartier latin. L'histoire du docteur Herv\'e9 + est celle de tous les jeunes gens qui, sans fortune, sans relations, sans protections, osent se lancer dans la plus difficile, la plus chanceuse des professions qui soient \'e0 Paris, o\'f9 l'on voit, h\'e9las! de jeunes m\'e9decins de talent r\'e9 +duits, pour vivre, \'e0 se mettre \'e0 la solde d'inf\'e2mes marchands de drogues. +\par Homme vraiment remarquable, ayant conscience de sa valeur, Herv\'e9, ses \'e9tudes termin\'e9es, s'\'e9tait dit: non, je n'irai pas v\'e9g\'e9ter au fond d'une campagne, je resterai \'e0 Paris, j'y deviendrai c\'e9l\'e8bre, je serai m\'e9 +decin en chef d'un h\'f4pital et grand-croix de la L\'e9gion d'honneur. +\par Pour d\'e9buter dans cette voie termin\'e9e \'e0 l'horizon par le plus magnifique des arcs de triomphe, le futur acad\'e9micien s'endetta d'une vingtaine de mille francs. Il fallait se meubler, s'improviser un int\'e9rieur, les loyers sont chers. +\par Depuis, arm\'e9 d'une patience que rien ne peut rebuter, arm\'e9 d'une volont\'e9 indomptable et sans intermittence, il lutte et il attend. Or, qui peut imaginer ce que c'est qu'attendre dans certaines conditions? Il faut avoir pass\'e9 par l\'e0 + pour s'en douter. Mourir de faim en habit noir, ras\'e9 de frais et le sourire aux l\'e8vres! Les civilisations raffin\'e9es ont inaugur\'e9 ce supplice qui fait p\'e2lir les cruaut\'e9s du poteau des sauvages. +Le docteur qui commence soigne les pauvres qui ne peuvent pas payer. Puis le malade est ingrat. Convalescent, il presse sur sa poitrine son m\'e9decin en l'appelant: mon sauveur. Gu\'e9ri, il raille la facult\'e9, et oublie facilement les honoraires dus. + +\par Apr\'e8s sept ans d'h\'e9ro\'efsme, Herv\'e9 voit enfin se grouper une client\'e8le. Pendant ce temps il a v\'e9cu et pay\'e9 les int\'e9r\'eats exorbitants de sa dette, mais il avance. Trois ou quatre brochures, un prix remport\'e9 + sans trop d'intrigues ont attir\'e9 sur lui l'attention. +\par Seulement ce n'est plus le vaillant jeune homme plein d'esp\'e9rance et de foi de sa premi\'e8re visite. Il veut encore, et plus fortement que jamais, arriver, r\'e9ussir, mais il n'esp\'e8re plus nulle jouissance de son succ\'e8s. Il les a escompt\'e9 +es et us\'e9es les soirs o\'f9 il n'avait pas eu de quoi d\'eener. Si grande que soit sa fortune dans l'avenir, il l'a pay\'e9e d\'e9j\'e0, et trop cher. Pour lui, parvenir n'est plus que prendre une revanche. +\par \'c0 moins de trente-cinq ans, il est blas\'e9 sur les d\'e9go\'fbts et sur les d\'e9ceptions et ne croit \'e0 rien. Sous les apparences d'une universelle bienveillance, il cache un universel m\'e9pris. Sa finesse, aiguis\'e9e aux meules de la n\'e9cessit +\'e9, lui a nui; on redoute les gens p\'e9n\'e9trants: il la dissimule soigneusement sous un masque de bonhomie et de l\'e9g\'e8ret\'e9 joviale. +\par Et il est bon, et il est d\'e9vou\'e9, et il aime ses amis. +\par Son premier mot en entrant, \'e0 peine v\'eatu, tant il s'\'e9tait h\'e2t\'e9, fut: +\par \emdash Qu'y a-t-il? +\par No\'ebl lui serra silencieusement la main et pour toute r\'e9ponse lui montra le lit. +\par Le docteur, en moins d'une minute, prit la lampe, examina la malade et revint \'e0 son ami. +\par \emdash Que s'est-il pass\'e9? demanda-t-il brusquement. J'ai besoin de tout savoir. L'avocat tressaillit \'e0 cette question. +\par \emdash Savoir quoi? balbutia-t-il. +\par \emdash Tout! r\'e9pondit Herv\'e9. Nous avons affaire \'e0 une enc\'e9phalite. Il n'y a pas \'e0 s'y tromper. Ce n'est point une maladie commune, en d\'e9pit de l'importance et de la continuit\'e9 des fonctions du cerveau. Quelles causes l'ont d\'e9 +termin\'e9e? Ce ne sont pas des l\'e9sions du cerveau ni de la bo\'eete osseuse, ce seront donc de violentes affections de l'\'e2me, un immense chagrin, une catastrophe impr\'e9vue... +\par No\'ebl interrompit son ami du geste et l'attira dans l'embrasure de la crois\'e9e. +\par \emdash Oui, mon ami, dit-il \'e0 voix basse, madame Gerdy vient d'\'eatre \'e9prouv\'e9e par de mortels chagrins; elle est d\'e9vor\'e9e d'angoisses affreuses. \'c9coute, Herv\'e9, je vais confier \'e0 ton honneur, \'e0 ton amiti\'e9 +, notre secret: madame Gerdy n'est pas ma m\'e8re; elle m'a d\'e9pouill\'e9, pour faire profiter son fils de ma fortune et de mon nom. Il y a trois semaines que j'ai d\'e9couvert cette fraude indigne; elle le sait, les suites l'\'e9 +pouvantent, et depuis elle meurt minute par minute. +\par L'avocat s'attendait \'e0 des exclamations, \'e0 des questions de son ami. Mais le docteur re\'e7ut sans broncher cette confidence; il la prenait comme un renseignement indispensable pour \'e9clairer ses soins. +\par \emdash Trois semaines, murmura-t-il, tout s'explique. A-t-elle paru souffrir pendant ce temps? +\par \emdash Elle se plaignait de violents maux de t\'eate, d'\'e9blouissements, d'intol\'e9rables douleurs d'oreille; elle attribuait tout cela \'e0 des migraines. Mais ne me cache rien, Herv\'e9, je t'en prie; cette maladie est-elle bien grave? +\par \emdash Si grave, mon ami, si habituellement funeste que la m\'e9decine en est \'e0 compter les cas bien constat\'e9s de gu\'e9rison. +\par \emdash Ah! mon Dieu! +\par \emdash Tu m'as demand\'e9 la v\'e9rit\'e9, n'est-ce pas, je te la dis. Et si j'ai eu ce triste courage, c'est que je sais que cette pauvre femme n'est pas ta m\'e8re. Oui, \'e0 moins d'un miracle, elle est perdue. Mais ce miracle, on peut l'esp\'e9 +rer, le pr\'e9parer. Et maintenant, \'e0 l'\'9cuvre!}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {VI +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Onze heures sonnaient \'e0 + la gare Saint-Lazare quand le p\'e8re Tabaret, apr\'e8s avoir serr\'e9 la main de No\'ebl, quitta sa maison sous le coup de ce qu'il venait d'entendre. Oblig\'e9 de se contenir, il jouissait d\'e9licieusement de sa libert\'e9 d'impression. +C'est en chancelant qu'il fit les premiers pas dans la rue, semblable au buveur que surprend le grand air, au sortir d'une salle \'e0 manger bien chaude. Il \'e9tait radieux, mais \'e9tourdi en m\'eame temps de cette rapide succession d'\'e9v\'e9n}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 e}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 ments impr\'e9vus qui l'avaient brusquement amen\'e9, croyait-il, \'e0 la d\'e9couverte de la v\'e9rit\'e9. +\par En d\'e9pit de sa h\'e2te d'arriver pr\'e8s du juge d'instruction, il ne prit pas de voiture. Il sentait le besoin de marcher. Il \'e9tait de ceux \'e0 qui l'exercice donne la lucidit\'e9. Quand il se donnait du mouvement, les id\'e9 +es, dans sa cervelle, se classaient et s'embo\'eetaient comme les grains de bl\'e9 dans un boisseau qu'on agite. +\par Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chauss\'e9e-d'Antin, traversa le boulevard, dont les caf\'e9s resplendissaient, et s'engagea dans la rue de Richelieu. +\par Il allait, sans conscience du monde ext\'e9rieur, tr\'e9buchant aux asp\'e9rit\'e9s du trottoir ou glissant sur le pav\'e9 gras. S'il suivait le bon chemin, c'\'e9tait par un instinct purement machinal; la b\'eate le guidait. +Son esprit courait les champs des probabilit\'e9s et suivait dans les t\'e9n\'e8bres le fil myst\'e9rieux dont il avait, \'e0 La Jonch\'e8re, saisi l'imperceptible bout. +\par Comme tous ceux que de fortes \'e9motions remuent, sans s'en douter il parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscr\'e8tes o\'f9 pouvaient tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases. \'c0 + chaque pas on rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu'isole, au milieu de la foule, leur passion du moment, et qui confient aux quatre vents du ciel leurs plus chers secrets pareils \'e0 des vases f\'eal\'e9s qui laissent se r\'e9 +pandre leur contenu. Souvent les passants prennent pour des fous ces monologueurs bizarres. Parfois aussi des curieux les suivent, qui s'amusent \'e0 recueillir d'\'e9tranges confidences. C'est une indiscr\'e9 +tion de ce genre qui apprit la ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth, l'assassin de la rue de Venise, se perdit ainsi. +\par \emdash Quelle veine! disait le p\'e8re Tabaret, quelle chance incroyable! G\'e9vrol a beau dire, le hasard est encore le plus grand des agents de police. Qui aurait imagin\'e9 une pareille histoire! J'avais flair\'e9 un enfant l\'e0-dessous. +Mais comment soup\'e7onner une substitution? un moyen si us\'e9 que les dramaturges n'osent plus s'en servir au boulevard. Voil\'e0 qui prouve bien le danger des id\'e9es pr\'e9con\'e7ues en police. +On s'effraye de l'invraisemblance, et c'est l'invraisemblance qui est vraie. On recule devant l'absurde, et c'est \'e0 l'absurde qu'il faut pousser. Tout est possible. +\par \'bbJe ne donnerais pas ma soir\'e9e pour mille \'e9cus. Je fais d'une pierre deux coups: je livre le coupable et je donne \'e0 No\'ebl un fier coup d'\'e9paule pour reconqu\'e9rir son \'e9tat civil. En voil\'e0 + un qui certes est digne de sa bonne fortune! Pour une fois, je ne serais pas f\'e2ch\'e9 de voir arriver un gar\'e7on \'e9lev\'e9 \'e0 l'\'e9cole du malheur. Bast! il sera comme les autres. La prosp\'e9rit\'e9 lui tournera la t\'eate. Ne parlait-il pas d +\'e9j\'e0 de ses anc\'eatres... Pauvre humanit\'e9! Il \'e9tait \'e0 pouffer de rire... C'est cette Gerdy qui me surprend le plus. Une femme \'e0 qui j'aurais donn\'e9 le bon Dieu sans confession! Quand je pense que j'ai failli la demander en mariage, l' +\'e9pouser! Brrr... +\par \'c0 cette id\'e9e le bonhomme frissonna. Il se vit mari\'e9, d\'e9couvrant tout \'e0 coup le pass\'e9 de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Tabaret, m\'eal\'e9 \'e0 un proc\'e8s scandaleux, compromis, ridiculis +\'e9. +\par \emdash Quand je pense, poursuivit-il, que mon G\'e9vrol court apr\'e8s l'homme aux boucles d'oreilles! Trime, mon gar\'e7on, trime, les voyages forment la jeunesse. Sera-t-il assez vex\'e9! Il va m'en vouloir \'e0 la mort. Je m'en moque un peu! +Si on voulait me faire des mis\'e8res, monsieur Daburon me prot\'e9gerait. En voil\'e0 un \'e0 qui je vais tirer une \'e9pine du pied. Je le vois d'ici, ouvrant des yeux comme des soucoupes, quand je lui dirai: \'abJe le tiens!\'bb +Il pourra se vanter de me devoir une fi\'e8re chandelle. Ce proc\'e8s va lui faire honneur ou la justice n'est pas la justice. On va le nommer au moins officier de la L\'e9gion d'honneur. Tant mieux! Il me revient, ce juge-l\'e0. +S'il dort, je vais lui servir un agr\'e9able r\'e9veil. Va-t-il m'accabler de questions! Il voudra conna\'eetre des fins, trouver la petite b\'eate... +\par Le p\'e8re Tabaret, qui traversait le pont des Saints-P\'e8res, s'arr\'eata brusquement. +\par \emdash Des d\'e9tails! dit-il, c'est que je n'en ai pas; je ne sais la chose qu'en gros. Il se remit \'e0 marcher en continuant: +\par \emdash Ils ont raison, l\'e0-bas, je suis trop passionn\'e9; je m'emballe, comme dit G\'e9vrol. Tandis que je tenais No\'ebl, je devais lui tirer les vers du nez, lui extraire une infinit\'e9 de renseignements utiles; je n'y ai pas seulement song\'e9... +Je buvais ses paroles; j'aurais voulu qu'il me les racont\'e2t toutes en deux mots. C'est cependant naturel, cela; quand on poursuit un cerf, on ne s'arr\'eate pas \'e0 tirer un merle. C'est \'e9gal, je n'ai pas su mener cet interrogatoire. D'un autre c +\'f4t\'e9, en insistant, je pouvais \'e9veiller la d\'e9fiance de No\'ebl, le mettre \'e0 m\'eame de deviner que je travaille pour la rue de J\'e9rusalem. Certes, je n'en rougis pas, j'en tire m\'eame vanit\'e9 +, cependant j'aime autant qu'on ne s'en doute pas. Les gens sont si b\'eates qu'ils ne peuvent pas sentir la police qui les prot\'e8ge et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue, nous voici arriv\'e9. +\par M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laiss\'e9 des ordres \'e0 son domestique. Le p\'e8re Tabaret n'eut qu'\'e0 se nommer pour \'eatre aussit\'f4t introduit dans la chambre \'e0 coucher du magistrat. +\par \'c0 la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement. +\par \emdash Il y a quelque chose d'extraordinaire, dit-il; qu'avez-vous d\'e9couvert? tenez-vous un indice? +\par \emdash Mieux que cela, r\'e9pondit le bonhomme souriant d'aise. +\par \emdash Dites vite... +\par \emdash Je tiens le coupable! +\par Le p\'e8re Tabaret dut \'eatre content; il produisait son effet, un grand effet; le juge avait bondi dans son lit. +\par \emdash D\'e9j\'e0! fit-il; est-ce possible? +\par \emdash J'ai l'honneur de r\'e9p\'e9ter \'e0 monsieur le juge d'instruction, reprit le bonhomme, que je connais l'auteur du crime de La Jonch\'e8re. +\par \emdash Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous les agents pass\'e9s et futurs. Je ne ferai certes plus une instruction sans votre concours. +\par \emdash Monsieur le juge est trop bon; je ne suis que pour bien peu de chose dans cette trouvaille, le hasard seul... +\par \emdash Vous \'eates modeste, monsieur Tabaret: le hasard, voyez-vous, ne sert que les hommes forts, et c'est ce qui indigne les sots. Mais je vous en prie, asseyez-vous et parlez. +\par Alors, avec une lucidit\'e9 et une pr\'e9cision dont on l'aurait cru incapable, le vieux policier rapporta au juge d'instruction tout ce que lui avait appris No\'ebl. Il cita de m\'e9moire les lettres sans presque y changer une expression. +\par \emdash Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j'en ai m\'eame escamot\'e9 une pour faire v\'e9rifier l'\'e9criture. La voici. +\par \emdash Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous connaissez le coupable. L'\'e9vidence est l\'e0 qui brille \'e0 aveugler. Dieu l'a voulu ainsi: le crime engendre le crime. La faute \'e9norme du p\'e8re a fait du fils un assassin. +\par \emdash Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le p\'e8re Tabaret, je voulais avant conna\'eetre votre pens\'e9e... +\par \emdash Oh! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine animation; si haut qu'il faille frapper, un magistrat fran\'e7ais n'a jamais h\'e9sit\'e9. +\par \emdash Je le sais, monsieur, mais c'est haut, allez, cette fois. Le p\'e8re qui a sacrifi\'e9 son fils l\'e9gitime \'e0 son b\'e2tard est le comte Rh\'e9teau de Commarin, et l'assassin de la veuve Lerouge est le b\'e2tard, le vicomte Albert de Commarin. + +\par Le p\'e8re Tabaret, en artiste habile, avait lanc\'e9 ces noms avec une lenteur calcul\'e9e, comptant bien qu'ils produiraient une \'e9norme impression. Son attente fut d\'e9pass\'e9e. +\par M. Daburon fut frapp\'e9 de stupeur. Il demeura immobile, les yeux agrandis par l'\'e9tonnement. Machinalement il r\'e9p\'e9tait comme un mot vide de sens et qu'on s'apprend: +\par \emdash Albert de Commarin, Albert de Commarin! +\par \emdash Oui, insista le p\'e8re Tabaret, le noble vicomte. C'est \'e0 n'y pas croire, je le sais bien. +\par Mais il s'aper\'e7ut de l'alt\'e9ration des traits du juge d'instruction, et, un peu effray\'e9, il s'approcha du lit. +\par \emdash Est-ce que monsieur le juge se trouverait indispos\'e9? demanda-t-il. +\par \emdash Non, r\'e9pondit M. Daburon, sans trop savoir ce qu'il disait, je me porte tr\'e8s bien; seulement la surprise, l'\'e9motion... +\par \emdash Je comprends cela, fit le bonhomme. +\par \emdash N'est-ce pas, vous comprenez; j'ai besoin d'\'eatre seul un moment. Mais ne vous \'e9loignez pas; il nous faut causer de cette affaire longuement. Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit encore y avoir du feu; je vous rejoins \'e0 + l'instant. +\par Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou plut\'f4t se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans l'exercice de ses aust\'e8res fonctions, il avait su donner l'immobilit\'e9 du marbre, refl\'e9 +tait de cruelles agitations et ses yeux trahissaient de rudes angoisses. +\par C'est que ce nom de Commarin, prononc\'e9 \'e0 l'improviste, r\'e9veillait en lui les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal cicatris\'e9e. Il lui rappelait, ce nom, un \'e9v\'e9nement qui brusquement avait \'e9teint sa jeunesse et bris +\'e9 sa vie. Involontairement, il se reportait \'e0 cette \'e9poque comme pour en savourer encore toutes les amertumes. Une heure avant, elle lui se}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 m}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 blait bien \'e9loign\'e9e et d\'e9j +\'e0 perdue dans les brumes du pass\'e9; un mot avait suffi pour qu'elle surg\'eet nette et distincte. Il lui paraissait, maintenant, que cet \'e9v\'e9nement auquel se m\'ealait A}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 l}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +bert de Commarin datait d'hier. Il y avait deux ans bient\'f4t de cela! +\par Pierre-Marie Daburon appartient \'e0 l'une des vieilles familles du Poitou. Trois ou quatre de ses anc\'eatres ont rempli successivement les charges les plus consid\'e9rables de la province. Comment ne l\'e9gu\'e8rent-ils pas un titre et des armes \'e0 + leurs descendants? +\par Le p\'e8re du magistrat r\'e9unit, assure-t-on, autour du vilain castel moderne qu'il habite, pour plus de huit cent mille francs de bonnes terres. Par sa m\'e8re, une Cottevise-Lux\'e9, il tient \'e0 + toute la haute noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en France, comme chacun sait. +\par Lorsqu'il fut nomm\'e9 \'e0 Paris, sa parent\'e9 lui ouvrit tout d'abord cinq ou six salons aristocratiques et il ne tarda pas \'e0 \'e9tendre le cercle de ses relations. +\par Il n'avait pourtant aucune des pr\'e9cieuses qualit\'e9s qui fondent et assurent les r\'e9putations de salon. Il \'e9tait froid, d'une gravit\'e9 touchant \'e0 la tristesse, r\'e9serv\'e9 et, de plus, timide \'e0 l'exc\'e8s. +Son esprit manquait de brillant et de l\'e9g\'e8ret\'e9; il n'avait pas la repartie vive, et souvent l'\'e0-propos le trahissait. Il ignorait absolument l'art aimable de causer sans rien dire; il ne savait ni mentir ni lancer avec gr\'e2ces un fade + compliment. Comme tous les hommes qui sentent vivement et profond\'e9ment, il \'e9tait inhabile \'e0 traduire sur-le-champ ses impressions. Il lui fallait la r\'e9flexion et le retour sur soi-m\'eame. +\par Cependant, on le rechercha pour des qualit\'e9s plus solides: pour la noblesse de ses sentiments, pour son caract\'e8re, pour la s\'fbret\'e9 de ses relations. Ceux qui le virent dans l'intimit\'e9 appr\'e9ci\'e8 +rent vite la rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif arrivant sans effort au piquant. On d\'e9couvrit sous une \'e9corce un peu froide un c\'9cur chaud pour ses amis, une sensibilit\'e9 excessive, une d\'e9licatesse presque f\'e9minine. +Enfin, si dans un salon peupl\'e9 d'indiff\'e9rents et de niais il \'e9tait \'e9clips\'e9, il triomphait dans un petit cercle o\'f9 il se sentait r\'e9chauff\'e9 par une atmosph\'e8re sympathique. +\par Insensiblement, il s'habitua \'e0 sortir beaucoup. Il ne croyait pas que ce f\'fbt du temps perdu. Il estimait, sagement peut-\'eatre, qu'un magistrat a mieux \'e0 faire qu'\'e0 rester enferm\'e9 dans son cabinet, en compagnie des livres de la loi. +Il pensait qu'un homme appel\'e9 \'e0 juger les autres doit les conna\'eetre, et, pour cela, les \'e9tudier. Observateur attentif et discret, il examinait autour de lui le jeu des int\'e9r\'eats et des passions, s'exer\'e7ant \'e0 d\'e9m\'ealer et \'e0 + man\'9cuvrer au besoin les ficelles des pantins qu'il voyait se mouvoir autour de lui. Pi\'e8ce \'e0 pi\'e8ce, pour ainsi dire, il t\'e2chait de d\'e9monter cette machine compliqu\'e9e et si complexe qui s'appelle la soci\'e9t\'e9 et dont il \'e9 +tait charg\'e9 de surveiller les mouvements, de r\'e9gler les ressorts et d'entretenir les rouages. +\par Tout \'e0 coup, vers le commencement de l'hiver de 1860 \'e0 1861, M. Daburon disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait nulle part. Que devenait-il? On s'enquit, on s'informa, et on apprit qu'il passait presque toutes ses soir\'e9 +es chez madame la marquise d'Arlange. +\par La surprise fut grande; elle \'e9tait naturelle. +\par Cette ch\'e8re marquise \'e9tait, ou plut\'f4t est, car elle est encore de ce monde, une personne qu'on trouvait arri\'e9r\'e9e et rococo dans le cercle des douairi\'e8res de la princesse de Southenay. Elle est \'e0 coup s\'fb +r le legs le plus singulier fait par le dix-huiti\'e8me si\'e8cle au n\'f4tre. Comment, par quel proc\'e9d\'e9 merveilleux a-t-elle \'e9t\'e9 conserv\'e9e telle que nous la voyons? On s'interroge en vain. On jurerait \'e0 l'entendre qu'elle \'e9tait hier +\'e0 l'une de ces soir\'e9es de la reine o\'f9 on jouait si gros jeu, au grand d\'e9sespoir de Louis XVI, et o\'f9 les grandes dames trichaient ouvertement \'e0 qui mieux mieux. M\'9curs, langage, habitudes, costume presque, elle a tout gard\'e9 + de ce temps sur lequel on n'a gu\'e8re \'e9crit que pour les d\'e9figurer. Sa seule vue en dit plus qu'un long article de revue, une heure de sa conversation plus qu'un volume. +\par Elle est n\'e9e dans une petite principaut\'e9 allemande o\'f9 s'\'e9taient r\'e9fugi\'e9s ses parents en attendant le ch\'e2timent et le repentir d'un peuple \'e9gar\'e9 et rebelle. Elle a \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9e, elle a grandi sur les genoux de vieux +\'e9migr\'e9s, dans quelque salon tr\'e8s antique et tr\'e8s dor\'e9, comme dans un cabinet de curiosit\'e9s. Son esprit s'\'e9tait \'e9veill\'e9 au bruit de conversations ant\'e9diluviennes, son imagination avait \'e9t\'e9 frapp\'e9e de raisonnements +\'e0 peu pr\'e8s aussi concluants que ceux d'une assembl\'e9e de sourds convoqu\'e9s pour juger une \'9cuvre de F\'e9licien David. L\'e0 elle avait puis\'e9 un fond d'id\'e9es qui, appliqu\'e9es \'e0 la soci\'e9t\'e9 + actuelle, sont grotesques, comme le seraient celles d'un enfant enferm\'e9 jusqu'\'e0 vingt ans dans un mus\'e9e assyrien. +\par L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde R\'e9publique, le Second Empire ont d\'e9fil\'e9 sous ses fen\'eatres sans qu'elle ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s'est pass\'e9 depuis 89, elle le consid\'e8re comme non avenu. +C'est un cauchemar, et elle attend le r\'e9veil. Elle a tout regard\'e9, elle regarde tout avec ses jolies b\'e9sicles qui font voir ce qu'on veut et non ce qui est, et qu'on vend chez les marchands d'illusions. +\par \'c0 soixante-huit ans bien sonn\'e9s, elle se porte comme un arbre, et n'a jamais \'e9t\'e9 malade. Elle est d'une vivacit\'e9, d'une activit\'e9 fatigante, et ne peut tenir en place que lorsqu'elle dort ou qu'elle joue au piquet, son jeu favori. +Elle fait ses quatre repas par jour, mange comme un vendangeur et boit sec. Elle professe un m\'e9pris non d\'e9guis\'e9 pour les femmelettes de notre si\'e8 +cle, qui vivent une semaine sur un perdreau et arrosent d'eau claire de grands sentiments qu'elles entortillent de longues phrases. En tout elle a toujours \'e9t\'e9 et est encore tr\'e8s positive. Sa parole est prompte et imag\'e9e. +Sa phrase hardie ne recule pas devant le mot propre. S'il sonne mal \'e0 quelque oreille d\'e9licate, tant pis! Ce qu'elle d\'e9teste le plus, c'est l'hypocrisie. Elle croit \'e0 Dieu, mais elle croit aussi \'e0 M. de Voltaire, de sorte que sa d\'e9 +votion est des plus probl\'e9matiques. Pourtant elle est au mieux avec son cur\'e9, et ordonne de soigner son d\'eener les jours o\'f9 elle lui fait l'honneur de l'admettre \'e0 sa table. Elle doit le consid\'e9rer comme un subalterne utile \'e0 + son salut et fort capable de lui ouvrir les portes du paradis. +\par Telle qu'elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe haut, son indiscr\'e9tion terrible, et le franc-parler qu'elle affecte pour avoir le droit de dire en face toutes les m\'e9chancet\'e9s qui lui passent par la t\'eate. +\par De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils mort fort jeune. +\par D'une fortune tr\'e8s consid\'e9rable jadis, relev\'e9e en partie par l'indemnit\'e9, mais administr\'e9e \'e0 la diable, elle n'a su conserver qu'une inscription de vingt mille francs de rente sur le grand livre, et qui vont diminuant de jour en jour. +Elle est aussi propri\'e9taire du joli petit h\'f4tel qu'elle habite pr\'e8s des Invalides, situ\'e9 entre une cour assez \'e9troite et un vaste jardin. +\par Avec cela, elle se trouve la plus infortun\'e9e des cr\'e9atures de Dieu et passe la moiti\'e9 de sa vie \'e0 crier mis\'e8re. De temps \'e0 autre, apr\'e8s quelque folie un peu forte, elle confesse qu'elle redoute surtout de mourir \'e0 l'h\'f4pital. + +\par Un ami de M. Daburon le pr\'e9senta chez la marquise d'Arlange. Cet ami l'avait entra\'een\'e9 en un moment de bonne humeur, en lui disant: +\par \emdash Venez, je pr\'e9tends vous montrer un ph\'e9nom\'e8ne, une revenante en chair et en os. +\par La marquise intrigua fort le magistrat, la premi\'e8re fois qu'il fut admis \'e0 cette f\'eate de lui pr\'e9senter ses hommages. La seconde fois elle l'amusa beaucoup, et pour cette raison il revint. +Mais elle ne l'amusait plus depuis longtemps lorsqu'il restait l'h\'f4te assidu et fid\'e8le du boudoir rose tendre o\'f9 elle passait sa vie. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange l'avait pris en amiti\'e9 et se r\'e9pandait en \'e9loges sur son compte. +\par \emdash Un homme d\'e9licieux, ce jeune robin, disait-elle, d\'e9licat et sensible. Il est assommant qu'il ne soit pas n\'e9. On peut le voir nonobstant, ses p\'e8res \'e9taient fort gens de bien et sa m\'e8re \'e9tait une Cottevise qui a mal tourn\'e9. +Je lui veux du bien et je l'avancerai dans le monde de tout mon cr\'e9dit. +\par La plus grande preuve d'amiti\'e9 qu'elle lui donn\'e2t \'e9tait d'articuler son nom comme tout le monde. Elle avait conserv\'e9 cette affectation si comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui ne sont pas n\'e9s et qui par cons\'e9 +quent n'existent pas. Elle tenait si fort \'e0 les d\'e9figurer que si, par inadvertance, elle pronon\'e7ait bien, elle se reprenait aussit\'f4t. Dans les premiers temps, \'e0 la grande r\'e9jouissance du juge d'instruction, elle avait estropi\'e9 + son nom de mille mani\'e8res. Successivement elle avait dit: Taburon, Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois elle disait net et franc Daburon, absolument comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 duc de quelque chose et se +igneur d'un lieu quelconque. +\par \'c0 certains jours, elle s'effor\'e7ait de d\'e9montrer au magistrat qu'il \'e9tait noble ou devait l'\'eatre. Elle e\'fbt \'e9t\'e9 ravie de le voir s'affubler d'un titre et camper un casque sur ses cartes de visite. +\par \emdash Comment, disait-elle, vos p\'e8res, qui furent gens de robes \'e9minents, n'eurent-ils pas l'id\'e9e de se faire d\'e9crasser, d'acheter une savonnette \'e0 vilain? Vous auriez aujourd'hui des parchemins pr\'e9sentables. +\par \emdash Mes anc\'eatres ont eu de l'esprit, r\'e9pondait M. Daburon, ils ont mieux aim\'e9 \'eatre les premiers des bourgeois que les derniers des nobles. +\par Sur quoi la marquise expliquait, d\'e9montrait et prouvait qu'entre le plus gros bourgeois et le plus mince hobereau, il y a un ab\'eeme que tout l'argent du globe ne saurait combler. +\par Mais ceux que surprenait tant l'assiduit\'e9 de M. Daburon pr\'e8s de \'abla revenante\'bb ne connaissaient pas la petite-fille de la marquise, ou du moins ne se la rappelaient pas. Elle sortait si rarement! La vieille dame n'aimait pas \'e0 + s'embarrasser, disait-elle, d'une jeune espionne qui la g\'eanait pour causer et conter ses anecdotes. +\par Claire d'Arlange venait d'avoir dix-sept ans. C'\'e9tait une jeune fille bien gracieuse et bien douce, ravissante de na\'efve ignorance. Elle avait des cheveux blond cendr\'e9, fins et \'e9pais, qu'elle relevait d'habitude n\'e9 +gligemment, et qui retombaient en grosses grappes sur son cou du dessin le plus pur. Elle \'e9tait un peu svelte encore, mais sa physionomie rappelait les plus c\'e9lestes figures du Guide. Ses yeux bleus, ombrag\'e9s de longs cils plus fonc\'e9 +s que ses cheveux, avaient surtout une adorable expression. +\par Un certain parfum d'\'e9tranget\'e9 ajoutait encore au charme d\'e9j\'e0 si puissant de sa personne. Cette \'e9tranget\'e9, elle la devait \'e0 la marquise. On admirait avec surprise ses fa\'e7ons d'un autre \'e2ge. Elle avait de plus que sa grand-m\'e8 +re de l'esprit, une instruction suffisante et des notions assez exactes sur le monde au milieu duquel elle vivait. +\par Son \'e9ducation, sa petite science de la vie r\'e9elle, Claire les devait \'e0 une sorte de gouvernante sur qui M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange se d\'e9chargeait des soucis que donnait cette \'ab +morveuse\'bb. +\par Cette gouvernante, M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Schmidt, prise les yeux ferm\'e9s, se trouva, par le plus grand des hasards, savoir quelque chose et \'eatre honn\'eate par-dessus. Elle \'e9 +tait ce qui se voit souvent de l'autre c\'f4t\'e9 du Rhin: tout \'e0 la fois romanesque et positive, d'une sensibilit\'e9 larmoyante, et cependant d'une vertu exactement s\'e9v\'e8re. +Cette brave personne sortit Claire du domaine de la fantaisie et des chim\'e8res o\'f9 l'entretenait la marquise, et dans son enseignement, fit preuve d'un bon sens. Elle d\'e9voila \'e0 son \'e9l\'e8ve les ridicules de sa grand-m\'e8re, et lui apprit +\'e0 les \'e9viter sans cesser de les respecter. +\par Chaque soir, en arrivant chez M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, M. Daburon \'e9tait s\'fbr de trouver M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Claire assise pr +\'e8s de sa grand-m\'e8re, et c'est pour cela qu'il venait. +\par Tout en \'e9coutant d'une oreille distraite les radotages de la vieille dame et ses interminables anecdotes de l'\'e9migration, il regardait Claire comme un fanatique regarde son idole. Il adm +irait ses longs cheveux, sa bouche charmante, ses yeux qu'il trouvait les plus beaux du monde. +\par Bien souvent, dans son extase, il lui arrivait de ne plus savoir au juste o\'f9 il se trouvait. Il oubliait absolument la marquise et n'entendait plus sa voix de t\'eate qui entrait dans le tympan comme une aiguille \'e0 tricoter. Il r\'e9 +pondait alors tout de travers, commettait les plus singuliers quiproquos, qu'il t\'e2chait apr\'e8s d'expliquer. Ce n'\'e9tait pas la peine. M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 + d'Arlange ne s'apercevait pas des absences de son courtisan. Ses demandes \'e9taient si longues que les r\'e9ponses lui importaient peu. Ayant un auditoire, elle se tenait satisfaite, pourvu que, de temps en temps, il donn\'e2t signe de vie. +\par Lorsqu'il fallait s'asseoir \'e0 la table de piquet, il l'appelait tout bas le banc des travaux forc\'e9s; le magistrat maudissait le jeu et son d\'e9testable inventeur. Il n'en \'e9tait pas plus attentif \'e0 ses cartes. Il se trompait \'e0 tout moment, +\'e9cartait sans voir et oubliait de couper. La vieille dame se plaignait de ces distractions continuelles, mais elle en profitait sans vergogne. Elle regardait l'\'e9cart, changeait les cartes qui lui d\'e9 +plaisaient, comptait audacieusement des points fantastiques, et, \'e0 la fin, empochait sans pudeur ni remords l'argent ainsi gagn\'e9. +\par La timidit\'e9 de M. Daburon \'e9tait extr\'eame. Claire \'e9tait farouche \'e0 l'exc\'e8s; ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l'hiver, le juge n'adressa pas dix fois la parole directement \'e0 la jeune fille. Encore, \'e0 + chaque fois, avait-il appris par c\'9cur, m\'e9caniquement, la phrase qu'il se proposait de lui dire, sachant bien que sans cette pr\'e9caution il s'exposait \'e0 rester court. +\par Mais au moins il la voyait, il respirait le m\'eame air qu'elle, il entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du cristal, il s'enivrait d'une odeur tr\'e8s douce qu'elle portait, et qu'il comparait aux plus c\'e9lestes parfums. +\par Jamais il n'avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de cette odeur, mais apr\'e8s mille recherches qui le firent passer pour un fou chez trois ou quatre parfumeurs, il l'avait enfin trouv\'e9e. Il en avait tout impr\'e9gn\'e9 + chez lui, jusqu'aux dossiers qui s'amoncelaient sur son bureau. +\par \'c0 force de regarder les yeux qu'il trouvait sublimes, il avait fini par en conna\'eetre toutes les expressions. Il croyait y lire toutes les pens\'e9es de celle qu'il adorait, et par l\'e0 regarder dans son \'e2me comme par une fen\'eatre ouverte. +Elle est contente, aujourd'hui, se disait-il; alors il \'e9tait gai. D'autres fois il pensait: elle a eu quelque chagrin dans la journ\'e9e. Aussit\'f4t il devenait triste. +\par L'id\'e9e de demander la main de Claire s'\'e9tait, \'e0 bien des reprises, pr\'e9sent\'e9e \'e0 l'esprit de M. Daburon; jamais il n'avait os\'e9 s'y arr\'eater. Connaissant les principes de la marquise, la sachant affol\'e9 +e de sa noblesse, intraitable sur l'article m\'e9salliance, il \'e9tait convaincu qu'elle l'arr\'eaterait au premier mot par un: non! fort sec, sur lequel jamais elle ne reviendrait. Tenter une ouverture, c'est donc risquer, sans chances de r\'e9 +ussite, son bonheur pr\'e9sent qu'il trouvait immense, car l'amour vit de mis\'e8res. +\par Une fois repouss\'e9, pensait-il, la maison me sera ferm\'e9e. Alors, adieu toute f\'e9licit\'e9 en cette vie, c'en est fait de moi. +\par D'un autre c\'f4t\'e9, il se disait fort sens\'e9ment qu'un autre pouvait tr\'e8s bien voir M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, l'aimer par cons\'e9quent, la demander et l'obtenir. +\par Dans tous les cas, hasardant une demande ou h\'e9sitant encore, il devait s\'fbrement la perdre dans un temps donn\'e9. Au commencement du printemps il se d\'e9cida. +\par Par un bel apr\'e8s-midi du mois d'avril, il se dirigea vers l'h\'f4tel d'Arlange, ayant certes besoin de plus de bravoure qu'il n'en faut au soldat qui affronte une batterie. Lui aussi, il se disait: vaincre ou mourir. +\par La marquise, sortie aussit\'f4t apr\'e8s son premier d\'e9jeuner, venait de rentrer. Elle \'e9tait dans une col\'e8re \'e9pouvantable et poussait des cris d'aigle. +\par Voici ce qui \'e9tait arriv\'e9: la marquise avait fait ex\'e9cuter quelques travaux par un peintre, son voisin; il y avait de cela huit ou dix mois. Cent fois l'ouvrier s'\'e9tait pr\'e9sent\'e9 pour toucher le montant de son m\'e9 +moire, cent fois on l'avait cong\'e9di\'e9 en lui disant de repasser. Las d'attendre et de courir, il avait fait citer en conciliation devant le juge de paix la haute et puissante dame d'Arlange. +\par La citation avait exasp\'e9r\'e9 la marquise; pourtant elle n'en avait souffl\'e9 mot \'e0 personne, ayant d\'e9cid\'e9 dans sa sagesse qu'elle se transporterait au tribunal, \'e0 seule fin de demander justice et de prier le juge de paix de r\'e9 +primander vertement le peintre impudent qui avait os\'e9 la tracasser pour une mis\'e9rable somme d'argent, une v\'e9tille. +\par Le r\'e9sultat de ce beau projet se devine. Le juge de paix fut oblig\'e9 de faire expulser de force de son cabinet l'ent\'eat\'e9e marquise. De l\'e0 sa fureur. +\par M. Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre, \'e0 demi d\'e9shabill\'e9e, toute d\'e9coiff\'e9e, plus rouge qu'une pivoine, entour\'e9e des d\'e9bris des porcelaines et des cristaux tomb\'e9s sous sa main dans le premier moment. +Pour comble de malheur, Claire et sa gouvernante \'e9taient sorties. Une femme de chambre \'e9tait occup\'e9e \'e0 inonder l'infortun\'e9e marquise de toutes sortes d'eaux propres \'e0 calmer les nerfs. +\par Elle accueillit le magistrat comme un envoy\'e9 de la sainte Trinit\'e9 m\'eame. En un peu plus d'une demi-heure avec force interjections et plus d'impr\'e9cations encore, elle narra son odyss\'e9e. +\par \emdash Comprenez-vous ce juge! s'\'e9cria-t-elle. Ce doit \'eatre quelque fr\'e9n\'e9tique jacobin, quelque fils des forcen\'e9s qui ont tremp\'e9 leurs mains dans le sang du roi! +Oui, mon ami, je lis la stupeur et l'indignation sur votre visage... il a donn\'e9 raison \'e0 cet impudent dr\'f4le \'e0 qui je faisais gagner sa vie en lui donnant du travail! Et comme je lui adressais de s\'e9v\'e8res remontrances, ainsi qu'il \'e9 +tait de mon devoir, il m'a fait chasser. Chasser! moi!... +\par \'c0 ce souvenir si p\'e9nible, elle fit du bras un geste terrible de menace. Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que tenait la femme de chambre, un flacon superbe qui alla se briser \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 du boudoir. +\par \emdash B\'eate! maladroite! sotte! cria la marquise. +\par M. Daburon, tout \'e9tourdi d'abord, entreprit de calmer un peu l'exasp\'e9ration de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer trois paroles. +\par \emdash Heureusement, vous voil\'e0, continua-t-elle. Vous m'\'eates tout acquis, je le sais. Je compte que vous allez vous mettre en mouvement, et que, gr\'e2ce \'e0 votre cr\'e9dit et \'e0 vos amis, ce croquant de peintre et ce noir sc\'e9l\'e9 +rat de juge seront jet\'e9s dans quelque basse fosse pour leur apprendre le respect que l'on doit \'e0 une femme de ma sorte. +\par Le magistrat ne se permit pas m\'eame de sourire \'e0 cette demande impr\'e9vue. Il avait entendu bien d'autres \'e9normit\'e9s sortir de la bouche de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 + d'Arlange, sans se moquer jamais; n'\'e9tait-elle pas la grand-m\'e8re de Claire? Pour cela, il la ch\'e9rissait et la v\'e9n\'e9rait. Il la b\'e9nissait de sa petite-fille, comme parfois un promeneur b\'e9 +nit Dieu pour la petite fleur au parfum sauvage qu'il cueille pr\'e8s d'un buisson. +\par Les fureurs de la vieille dame \'e9taient terribles; elles \'e9taient longues aussi. Elles pouvaient, comme la col\'e8re d'Achille, durer cent chapitres. Au bout d'une heure pourtant, elle \'e9tait ou semblait compl\'e8tement apais\'e9e. On avait relev +\'e9 ses cheveux, r\'e9par\'e9 le d\'e9sordre de sa toilette et ramass\'e9 les tessons. +\par Vaincue par sa violence m\'eame, la r\'e9action s'en m\'ealant, elle gisait \'e9puis\'e9e et geignante dans son fauteuil. +\par Ce r\'e9sultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de chambre, \'e9tait d\'fb au magistrat. Pour l'obtenir, il avait eu recours \'e0 toute son habilet\'e9, d\'e9ploy\'e9 une ang\'e9lique patience et us\'e9 de m\'e9nagements infinis. +\par Son triomphe \'e9tait d'autant plus m\'e9ritoire qu'il arrivait fort mal pr\'e9par\'e9 \'e0 cette bataille. Cet incident baroque renversait ses projets. Pour une fois qu'il s'\'e9tait senti la r\'e9solution de parler, l'\'e9v\'e9nement se d\'e9 +clarait contre lui. Il fit contre mauvaise fortune bon c\'9cur. +\par S'armant de sa grande \'e9loquence de Palais, il versa des douches glac\'e9es sur le cerveau de l'irritable marquise. Il lui administra \'e0 hautes doses ces p\'e9riodes interminables qui sont les pelotes de ficelles du style et la gloire de nos avocats g +\'e9n\'e9raux. Il n'\'e9tait pas si fou de la contredire; il caressa au contraire sa marotte. +\par Il fut tour \'e0 tour path\'e9tique et railleur. Il parla comme il faut de la R\'e9volution, maudit ses erreurs, d\'e9plora ses crimes et s'attendrit sur ses suites si d\'e9sastreuses pour les honn\'eates gens. De l'inf\'e2me Marat, gr\'e2ce \'e0 + d'habiles transitions, il arriva au coquin de juge de paix. Il fl\'e9trit en termes \'e9nergiques la scandaleuse conduite de ce magistrat et bl\'e2ma hautement ce croquant de peintre. Cependant il \'e9tait d'avis de leur faire gr\'e2ce de la prison. +Ses conclusions furent qu'il serait peut-\'eatre prudent, sage, noble m\'eame de payer. +\par Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n'\'e9taient pas prononc\'e9es que M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange se trouvait debout dans la plus fi\'e8re attitude. +\par \emdash Payer! dit-elle, pour que ces sc\'e9l\'e9rats persistent dans leur endurcissement! Les encourager par une faiblesse coupable! Jamais! D'ailleurs pour payer, il faut de l'argent et je n'en ai pas. +\par \emdash Oh! fit le juge, il s'agit de quatre-vingt-sept francs. +\par \emdash Ce n'est donc rien, cela! r\'e9pondit la marquise. Vous en parlez bien \'e0 votre aise, monsieur le magistrat. On voit bien que vous avez de l'argent. Vos p\'e8res \'e9taient des gens de rien et la R\'e9volution a pass\'e9 \'e0 + cent pieds au-dessus de leur t\'eate. Qui sait m\'eame si elle ne leur a pas profit\'e9! Elle a tout pris aux d'Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye pas? +\par \emdash Mais, madame la marquise, bien des choses. On vous ruinera en frais; vous recevrez du papier timbr\'e9, les huissiers viendront, on vous saisira. +\par \emdash H\'e9las! s'\'e9cria la vieille dame, la R\'e9volution n'est pas finie. Nous y passerons tous, mon pauvre Daburon! Ah! vous \'eates bien heureux d'\'eatre peuple, vous! Je vois bien qu'il me faudra payer sans d\'e9 +lai, et c'est affreusement triste pour moi qui n'ai rien, et qui suis forc\'e9e de m'imposer de si grands sacrifices pour ma petite-fille... +\par Le magistrat savait sa marquise sur le bout des doigts. Ce mot sacrifices, prononc\'e9 par elle, le surprit si fort, qu'involontairement, \'e0 demi-voix, il r\'e9p\'e9ta: +\par \emdash Des sacrifices? +\par \emdash Certainement, reprit M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange. Sans elle, vivrais-je comme je le fais, me refusant tout pour nouer les deux bouts? Nenni! Feu le marquis m'a souvent parl\'e9 + des tontines institu\'e9es par monsieur de Calonne, o\'f9 l'argent rend beaucoup. Il doit en exister encore de pareilles. N'\'e9tait ma petite-fille, j'y mettrais tout ce que j'ai \'e0 fonds perdus. De cette mani\'e8re, j'aurais de quoi manger. +Mais je ne m'y d\'e9ciderai jamais. Je sais, Dieu merci! les devoirs d'une m\'e8re, et je garde tout mon bien pour ma petite Claire. +\par Ce d\'e9vouement parut si admirable \'e0 M. Daburon qu'il ne trouva pas un mot \'e0 r\'e9pliquer. +\par \emdash Ah! cette ch\'e8re enfant me tourmente terriblement, continua la marquise. Tenez, Daburon, je puis bien vous l'avouer, il me prend des vertiges quand je pense \'e0 son \'e9tablissement. +\par Le juge d'instruction rougit de plaisir. L'occasion lui arrivait au galop, elle allait passer \'e0 sa port\'e9e, \'e0 lui de l'entrefourcher. +\par \emdash Il me semble, balbutia-t-il, qu'\'e9tablir mademoiselle Claire doit \'eatre facile. +\par \emdash Non, malheureusement. Elle est assez rago\'fbtante, je l'avoue, quoiqu'un peu gringalette, mais cela ne sert de rien! Les hommes sont devenus d'une vilenie qui me fait mal au c\'9cur. Ils ne s'attachent plus qu'\'e0 l'argent. Je + n'en vois pas un qui ait assez d'honn\'eatet\'e9 pour prendre une d'Arlange avec ses beaux yeux en mani\'e8re de dot. +\par \emdash Je crois que vous exag\'e9rez, madame, fit timidement le juge. +\par \emdash Point. Fiez-vous \'e0 mon exp\'e9rience, plus vieille que la v\'f4tre. D'ailleurs, si je marie Claire, mon gendre me suscitera mille tracas, \'e0 ce qu'assure mon procureur. On me contraindra, para\'eet-il, \'e0 + rendre des comptes, comme si j'en tenais! C'est une horreur! Ah! Si cette petite Claire avait bon c\'9cur, elle prendrait bien gentiment le voile dans quelque couvent. Je me saignerais aux quatre veines pour faire la dot n\'e9cessaire. +Mais elle n'a aucune affection pour moi. +\par M. Daburon comprit que le moment de parler \'e9tait venu. Il rassembla tout son courage, comme un cavalier rassemble son cheval au moment de lui faire franchir un foss\'e9, et d'une voix assez ferme, il commen\'e7a: +\par \emdash Eh bien! madame la marquise, je connais, je crois, un parti pour mademoiselle Claire. Je sais un honn\'eate homme qui l'aime et qui ferait tout au monde pour la rendre heureuse. +\par \emdash \'c7a, dit M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, c'est toujours sous-entendu. +\par \emdash L'homme dont je vous parle, continua le juge, est encore jeune et riche. Il serait trop heureux de recevoir mademoiselle Claire sans dot. Non seulement il ne vous demanderait pas de comptes, mais il vous supplierait de disposer de votre bien \'e0 + votre guise. +\par \emdash Peste! Daburon, mon ami, vous n'\'eates point une b\'eate, vous! s'exclama la vieille dame. +\par \emdash S'il vous en co\'fbtait de placer votre fortune en viager, ajouta le magistrat, votre gendre vous servirait une rente suffisante pour combler la diff\'e9rence... +\par \emdash Ah! j'\'e9touffe, interrompit la marquise. Comment, vous connaissez un homme comme \'e7a et vous ne m'en avez jamais parl\'e9! vous devriez d\'e9j\'e0 me l'avoir pr\'e9sent\'e9! +\par \emdash Je n'osais, madame, je craignais... +\par \emdash Vite! quel est ce gendre admirable, ce merle blanc? o\'f9 niche-t-il? +\par Le juge eut le c\'9cur serr\'e9 d'une angoisse terrible. Il allait jouer son bonheur sur un mot. +\par Enfin, comme s'il e\'fbt senti qu'il disait une \'e9normit\'e9, il balbutia: +\par \emdash C'est moi, madame... Sa voix, son regard, son geste suppliaient. Il \'e9tait \'e9pouvant\'e9 de son audace, \'e9tourdi d'avoir su vaincre sa timidit\'e9. Il \'e9tait sur le point de tomber aux pieds de la marquise. +\par Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux larmes, et tout en haussant les \'e9paules, elle r\'e9p}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 \'e9}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 tait: +\par \emdash Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en v\'e9rit\'e9, il me fera mourir de rire! Est-il plaisant, ce pauvre Daburon! +\par Mais tout \'e0 coup, au plus fort de son acc\'e8s d'hilarit\'e9, elle s'arr\'eata et prit son grand air de dignit\'e9. +\par \emdash Est-ce s\'e9rieux, ce que vous venez de me dire? demanda-t-elle. +\par \emdash J'ai dit la v\'e9rit\'e9, murmura le magistrat. +\par \emdash Vous \'eates donc bien riche? interrogea la marquise. +\par \emdash J'ai, madame, du chef de ma m\'e8re, vingt mille livres de rentes environ. Un de mes oncles, mort l'an pass\'e9, m'a laiss\'e9 un peu plus de cent mille \'e9cus. Mon p\'e8re n'a pas loin d'un million. Si je lui en demandais la moiti\'e9 + demain, il me la donnerait; il me donnerait toute sa fortune s'il le fallait pour mon bonheur, et serait trop content si je lui en laissais l'administration. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange fit signe au magistrat de se taire, et pendant cinq bonnes minutes au moins, elle resta plong\'e9e dans ses r\'e9flexions, le front cach\'e9 entre ses mains. +Enfin, relevant la t\'eate: +\par \emdash \'c9coutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais \'e9t\'e9 assez hardi pour faire une proposition pareille au p\'e8re de Claire, il vous aurait fait reconduire par ses gens. Je devrais pour notre nom agir de m\'eame; je ne saurais m'y r\'e9soudre. +Je suis vieille et d\'e9laiss\'e9e, je suis pauvre, ma petite-fille m'inqui\'e8te, voil\'e0 mon excuse. Pour rien au monde, je ne consentirais \'e0 parler \'e0 Claire de cette horrible m\'e9salliance. +Ce que je puis vous promettre, et c'est trop, c'est de n'\'eatre pas contre vous. Prenez vos mesures, faites votre cour \'e0 mademoiselle d'Arlange, d\'e9cidez-la. Si elle dit oui de bon c\'9cur, je ne dirai pas non. +\par M. Daburon, transport\'e9 de bonheur, voulait embrasser les mains de la marquise. Il la trouvait la meilleure, la plus excellente des femmes, ne songeant pas \'e0 la facilit\'e9 avec laquelle venait de c\'e9der cette \'e2me si fi\'e8re. Il d\'e9 +lirait, il \'e9tait fou. +\par \emdash Oh! attendez, fit la vieille dame, votre proc\'e8s n'est pas encore gagn\'e9. Votre m\'e8re, il faut bien que je l'excuse de s'\'eatre si pi\'e8trement mari\'e9e, \'e9tait une Cottevise, mais votre p\'e8re est le sieur Daburon. +Ce nom, mon cher enfant, est horriblement ridicule. Croyez-vous qu'il soit facile de d\'e9cider \'e0 s'affubler de Daburon une jeune fille qui, jusqu'\'e0 dix-huit ans, s'est appel\'e9e d'Arlange? +\par Ces objections ne semblaient nullement pr\'e9occuper le juge. +\par \emdash Enfin, continua la vieille dame, votre p\'e8re a eu une Cottevise, vous auriez une d'Arlange. \'c0 force de faire se m\'e9sallier les filles de bonne maison de p\'e8re en fils, les Daburon finiront peut-\'eatre par s'anoblir. +Un dernier avis: vous voyez Claire timide, douce, ob\'e9issante? D\'e9trompez-vous. Avec son air de sainte-nitouche, elle est hardie, fi\'e8re et ent\'eat\'e9e comme feu le marquis son p\'e8re, qui rendait des points aux mules d'Auvergne. Vous voil\'e0 pr +\'e9venu, et un bon averti en vaut deux. Nos conditions sont faites, n'est-ce pas? Ne parlons plus de rien. Je souhaite presque votre succ\'e8s. +\par Cette sc\'e8ne \'e9tait si pr\'e9sente \'e0 l'esprit du juge d'instruction, que l\'e0, chez lui, dans son fauteuil, apr\'e8s tant de mois \'e9coul\'e9s, il lui semblait encore entendre la voix de la marquise d'Arlange, et ce mot de succ\'e8s sonnait \'e0 + son oreille. +\par Il sortit comme un triomphateur de cet h\'f4tel d'Arlange o\'f9 il \'e9tait entr\'e9 le c\'9cur gonfl\'e9 d'anxi\'e9t\'e9. Il s'en allait, le front haut, la poitrine dilat\'e9e, respirant l'air \'e0 pleins poumons. Il \'e9tait si heureux! L +e ciel lui semblait plus bleu, le soleil plus brillant. Il avait, ce grave magistrat, des envies folles d'arr\'eater les passants, de les serrer dans ses bras, de leur crier:\emdash Vous ne savez pas? La marquise consent! +\par Il marchait, et il lui semblait que la terre bondissait sous ses pas, qu'elle \'e9tait trop petite pour porter tant de bonheur ou qu'il devenait si l\'e9ger qu'il allait s'envoler vers les \'e9toiles. Que de ch\'e2 +teaux en Espagne sur cette parole de la marquise! Il donnait sa d\'e9mission, il b\'e2tissait sur les bords de la Loire, non loin de Tours, une villa enchant\'e9e. Il la voyait riante, avec sa fa\'e7 +ade au soleil levant, assise au milieu des fleurs, ombrag\'e9e de grands arbres. Il la meublait, cette maison, d'\'e9toffes fantastiques ouvrag\'e9es par des f\'e9es. Il voulait un merveilleux \'e9 +crin pour cette perle dont il allait devenir le possesseur. +\par Car il n'eut pas un doute, pas un nuage n'obscurcit l'horizon radieux de ses esp\'e9rances, pas une voix, du fond de son c\'9cur, ne s'\'e9leva en disant: \'abPrends garde!\'bb +\par De ce jour, M. Daburon devint plus assidu encore chez la marquise. \'c0 bien dire, il y passa sa vie. +\par Tout en restant respectueux et r\'e9serv\'e9 pr\'e8s de Claire, il chercha, avec un empressement habile, \'e0 \'eatre quelque chose dans sa vie. L'amour vrai est ing\'e9nieux. Il sut vaincre sa timidit\'e9 pour parler \'e0 cette bien-aim\'e9e de son \'e2 +me, pour la faire causer, pour l'int\'e9resser. +\par Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les livres nouveaux afin de trier ceux qu'elle pouvait lire. +\par Peu \'e0 peu, gr\'e2ce \'e0 la plus d\'e9licate insistance, il parvint \'e0 apprivoiser, c'est le mot, cette jeune fille si farouche. Il s'aper\'e7ut qu'il r\'e9ussissait, et sa gaucherie disparut presque. +Il remarqua qu'elle ne l'accueillait plus avec cet air hautain et glacial qu'elle gardait jadis, peut-\'eatre pour le tenir \'e0 distance. +\par Il sentait qu'insensiblement il s'avan\'e7ait dans sa convenance. Elle rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui adresser la parole la premi\'e8re. +\par Souvent elle l'interrogeait. Elle avait entendu dire du bien d'une pi\'e8ce et voulait en conna\'eetre le sujet. Vite, M. Daburon courait la voir et r\'e9digeait un compte rendu qu'il lui adressait par la poste. C'\'e9tait lui \'e9crire! \'c0 + diverses reprises elle lui confia quelques petites commissions. Il n'aurait pas \'e9chang\'e9 pour l'ambassade de Russie le plaisir de trotter pour elle. +\par Une fois, il se hasarda \'e0 lui envoyer un magnifique bouquet. Elle l'accepta avec une certaine surprise inqui\'e8te, mais elle le pria de ne pas recommencer. +\par Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navr\'e9 et le plus d\'e9sol\'e9 des hommes. +\par Elle ne m'aime pas, pensait-il; elle ne m'aimera jamais. +\par Mais trois jours apr\'e8s, comme il \'e9tait affreusement triste, elle le pria de lui chercher certaines fleurs tr\'e8s \'e0 la mode dont elle voulait garnir une petite jardini\'e8re. Il envoya de quoi remplir l'h\'f4tel de la cave au grenier. +Elle m'aimera! se disait-il dans son ravissement. Ces petits \'e9v\'e9nements si grands n'avaient pas interrompu les parties de piquet. Seulement la jeune fille paraissait attentive maintenant au jeu. Elle prenait presque toujou +rs parti pour le juge contre la marquise. Elle ne connaissait pas les r\'e8gles, mais quand la vieille joueuse trichait trop effront\'e9ment, elle s'en apercevait et disait en riant: +\par \emdash On vous vole, monsieur Daburon, on vous vole! Il se serait laiss\'e9 voler sa fortune pour entendre cette belle voix s'int\'e9resser \'e0 lui. +\par On \'e9tait en \'e9t\'e9. +\par Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant que la marquise restait sur le perron, assise dans son grand fauteuil, ils tournaient autour de la pelouse, marchant doucement sur l'all\'e9e sabl\'e9e de sable tamis\'e9 si fin que de sa robe tra\'ee +nante elle effa\'e7ait les traces de leurs pas. Elle babillait gaiement avec lui comme avec un fr\'e8re aim\'e9, et il lui fallait se faire violence pour ne pas d\'e9poser un baiser dans cette chevelure si blonde qui moussait, pour ainsi dire, \'e0 + la brise et qui s'\'e9parpillait comme des flocons nuageux. +\par Alors, au bout d'un sentier d\'e9licieux, jonch\'e9 de fleurs comme les routes o\'f9 passent les processions, il aper\'e7oit le but: le bonheur. +\par Il essaya de parler de ses esp\'e9rances \'e0 la marquise. +\par \emdash Vous savez ce qui a \'e9t\'e9 convenu, lui r\'e9pondit-elle. Pas un mot. C'est bien assez d\'e9j\'e0 de la voix de ma conscience qui me reproche l'abomination \'e0 laquelle je pr\'eate la main. Dire que j'aurai peut-\'ea +tre une petite-fille qui s'appellera madame Daburon! Il faudra \'e9crire au roi, mon cher, pour changer ce nom-l\'e0. +\par Moins enivr\'e9 de ses r\'eaves, M. Daburon, cet homme si fin, cet observateur si d\'e9li\'e9, aurait \'e9tudi\'e9 le caract\'e8re de Claire. Cette \'e9tude l'e\'fbt peut-\'eatre mis sur ses gardes. Mais e\'fbt-il song\'e9 \'e0 l'observer, il ne l'e\'fb +t pu. +\par Cependant, il remarqua les singuli\'e8res alternatives de son humeur. Elle semblait insoucieuse et gaie comme un enfant, \'e0 certains jours, puis, pendant des semaines, elle restait sombre et abattue. En la voyant triste, le lendemain d'un bal o\'f9 + sa grand-m\'e8re avait tenu \'e0 la conduire, il osa lui demander la raison de sa tristesse. +\par \emdash Oh! cela, r\'e9pondit-elle en poussant un profond soupir, c'est mon secret. Un secret que ma grand-m\'e8re elle-m\'eame ne conna\'eet pas. +\par M. Daburon la regardait. Il crut voir une larme entre ses longs cils. +\par \emdash Un jour peut-\'eatre, reprit-elle, je me confierai \'e0 vous... Il le faudra peut-\'eatre. +\par Le juge \'e9tait aveugle et sourd. +\par \emdash Moi aussi, r\'e9pondit-il, j'ai un secret; moi aussi je veux m'en remettre \'e0 votre c\'9cur. +\par En se retirant apr\'e8s minuit, il se disait: demain je lui avouerai tout. Il y avait un peu plus de cinquante-cinq jours qu'il se r\'e9p\'e9tait intr\'e9pidement: demain. +\par C'\'e9tait un soir du mois d'ao\'fbt; la chaleur, toute la journ\'e9e, avait \'e9t\'e9 accablante; vers la nuit, la brise s'\'e9tait lev\'e9e, les feuilles bruissaient; il y avait dans l'air des fr\'e9missements d'orage. +\par Ils \'e9taient assis tous deux au fond du jardin, sous le berceau garni de plantes exotiques, et \'e0 travers les branches, ils apercevaient le peignoir flottant de la marquise qui se promenait apr\'e8s son souper. +\par Ils \'e9taient rest\'e9s longtemps sans se parler, \'e9mus de l'\'e9motion de la nature, oppress\'e9s par les parfums p\'e9n\'e9trants des fleurs de la pelouse. M. Daburon osa prendre la main de la jeune fille. +\par C'\'e9tait la premi\'e8re fois, et cette peau si fine et si douce lui donna une commotion terrible qui lui fit affluer tout son sang au cerveau. +\par \emdash Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire... +\par Elle arr\'eata sur lui ses beaux yeux surpris. +\par \emdash Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. Je me suis adress\'e9 \'e0 votre grand-m\'e8re avant d'\'e9lever mes regards jusqu'\'e0 vous. Ne me comprenez-vous donc pas? Un mot de votre bouche va d\'e9cider de mon malheur ou de ma f\'e9licit\'e9. +Claire, mademoiselle, ne me repoussez pas: je vous aime! +\par Pendant que parlait le magistrat, M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange le regardait comme si elle e\'fbt dout\'e9 du t\'e9moignage de ses sens. Mais \'e0 ces mots: \'abJe vous aime\'bb, prononc\'e9 +s avec le frissonnement contenu de la passion la plus vive, elle d\'e9gagea brusquement sa main en \'e9touffant un cri. +\par \emdash Vous! murmura-t-elle, est-ce bien vous... +\par M. Daburon, quand il se serait agi de sa vie, n'aurait pu trouver une parole. Le pressentiment d'un immense malheur serrait son c\'9cur comme dans un \'e9tau. Que devint-il quand il vit Claire fondre en larmes... +\par Elle avait cach\'e9 son visage entre ses mains et r\'e9p\'e9tait: +\par \emdash Je suis bien malheureuse! bien malheureuse!... +\par \emdash Malheureuse! vous! s'\'e9cria le magistrat, et par moi! Claire, vous \'eates cruelle! Au nom du Ciel! qu'ai-je fait? qu'y a-t-il? parlez! Tout, plut\'f4t que cette anxi\'e9t\'e9 qui me tue. +\par Il se mit \'e0 genoux devant elle, sur le sable du berceau, et de nouveau essaya de prendre sa main si blanche. Elle le repoussa d'un geste attendrissant de douceur. +\par \emdash Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous allez me ha\'efr, je le sens. Qui sait! vous me m\'e9priserez peut-\'eatre, et pourtant, je le jure devant Dieu, ce que vous venez de me dire, je l'ignorais, je ne le soup\'e7onnais m\'eame pas. + +\par M. Daburon restait \'e0 genoux, affaiss\'e9 sur lui-m\'eame, attendant le coup de gr\'e2ce. +\par \emdash Oui, continuait Claire, vous croirez \'e0 une coquetterie d\'e9testable. J'y vois maintenant et je comprends tout. Est-ce que, sans un amour profond, un homme peut \'eatre ce que vous avez \'e9t\'e9 pour moi? H\'e9las! je n'\'e9tais +qu'une enfant, je me suis abandonn\'e9e au bonheur si grand d'avoir un ami. Ne suis-je pas seule en ce monde et comme perdue dans un d\'e9sert? Folle et imprudente, je me livrais \'e0 vous sans r\'e9flexion comme au meilleur, au plus indulgent des p\'e8 +res. +\par Ce mot r\'e9v\'e9lait \'e0 l'infortun\'e9 juge toute l'\'e9tendue de son erreur. Comme un marteau d'acier, il faisait voler en mille pi\'e8ces le fragile \'e9difice de ses esp\'e9rances. Il se releva lentement et d'un ton d'involontaire reproche il r\'e9p +\'e9ta: +\par \emdash Votre p\'e8re!... +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange comprit combien elle affligeait, combien elle blessait m\'eame cet homme dont elle n'osait mesurer l'immense amour. +\par \emdash Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un p\'e8re, comme un fr\'e8re, comme toute la famille que je n'ai plus. En vous voyant, vous si grave, si aust\'e8re, devenir pour moi si bon, si faible, je remerciais Dieu de m'avoir envoy\'e9 + un protecteur pour remplacer ceux qui sont morts. +\par M. Daburon ne put retenir un sanglot; son c\'9cur se brisait. +\par \emdash Un mot, continua Claire, un seul mot m'e\'fbt \'e9clair\'e9e. Que ne l'avez-vous prononc\'e9! C'est avec tant de douceur que je m'appuyais sur vous comme l'enfant sur sa m\'e8re! Avec quelle joie intime, je me disais: je suis s\'fbre d'un d\'e9 +vouement, j'ai un c\'9cur o\'f9 verser le trop-plein du mien! Ah! pourquoi ma confiance n'a-t-elle pas \'e9t\'e9 plus grande encore? Pourquoi ai-je eu un secret pour vous? Je pouvais \'e9viter cette soir\'e9e affreuse. +Je devais vous l'avouer: je ne m'appartiens plus; librement, et avec bonheur, j'ai donn\'e9 ma vie \'e0 un autre. +\par Planer dans l'azur et tout \'e0 coup retomber rudement \'e0 terre! La souffrance du juge d'instruction ne peut se d\'e9crire. +\par \emdash Mieux e\'fbt valu parler, r\'e9pondit-il, et encore... non. Je dois \'e0 votre silence, Claire, six mois d'illusions d\'e9licieuses, six mois de r\'eaves enchanteurs. Ce sera ma part de bonheur en ce monde. +\par Un reste de jour permettait encore au magistrat de distinguer M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange. Son beau visage avait la blancheur et l'immobilit\'e9 du marbre. De grosses larmes glissaient, press +\'e9es et silencieuses, le long de ses joues. Il semblait \'e0 M. Daburon qu'il lui \'e9tait donn\'e9 de contempler ce spectacle effrayant d'une statue qui pleure. +\par \emdash Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un autre! Et votre grand-m\'e8re l'ignore... Claire, vous ne pouvez avoir choisi qu'un homme digne de vous; comment la marquise ne le re\'e7oit-elle pas? +\par \emdash Il y a des obstacles, murmura Claire, des obstacles qui peut-\'eatre ne seront jamais lev\'e9s. Mais une fille comme moi n'aime qu'une fois dans sa vie. Elle est l'\'e9pouse de celui qu'elle aime, sinon... il reste Dieu. +\par \emdash Des obstacles! fit M. Daburon d'une voix sourde. Vous aimez un homme, vous, il le sait, et il rencontre des obstacles? +\par \emdash Je suis pauvre, r\'e9pondit M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, et sa famille est immens\'e9ment riche. Son p\'e8re est dur, inexorable. +\par \emdash Son p\'e8re! s'\'e9cria le magistrat avec une amertume qu'il ne songeait pas \'e0 cacher, son p\'e8re, sa famille! Et cela le retient! Vous \'eates pauvre, il est riche, et cela l'arr\'eate! Et il se sait aim\'e9 de vous!... Ah! que ne suis-je +\'e0 sa place, et que n'ai-je contre moi l'univers entier! Quel sacrifice peut co\'fbter \'e0 l'amour tel que je le comprends! Ou plut\'f4t, est-il des sacrifices! Celui qui para\'eet le plus immense, est-il autre chose qu'une immense joie! +Souffrir! lutter, attendre quand m\'eame, esp\'e9rer toujours, se d\'e9vouer avec ivresse... C'est l\'e0 aimer. +\par \emdash C'est ainsi que j'aime, dit simplement M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange. Cette r\'e9ponse foudroya le magistrat. Il \'e9tait digne de la comprendre. Tout \'e9 +tait bien fini pour lui sans espoir. Mais il \'e9prouvait une sorte de volupt\'e9 affreuse \'e0 se torturer encore, \'e0 se prouver son malheur par l'intensit\'e9 de la souffrance. +\par \emdash Mais, insista-t-il, comment avez-vous pu le conna\'eetre, lui parler? O\'f9? Quand? madame la marquise ne re\'e7oit personne... +\par \emdash Je dois maintenant tout vous dire, monsieur, r\'e9pondit Claire d'un ton digne. Il y a longtemps que je le connais. C'est chez une amie de ma grand-m\'e8re, sa cousine \'e0 lui, la vieille demoiselle de Go\'ebllo, que je l'ai aper\'e7 +u pour la premi\'e8re fois. L\'e0 nous nous sommes parl\'e9, l\'e0 je le vois encore... +\par \emdash Ah! s'\'e9cria M. Daburon, illumin\'e9 d'une lueur soudaine, je me rappelle, \'e0 pr\'e9sent. Lorsque vous deviez aller chez mademoiselle de Go\'ebllo, trois ou quatre jours \'e0 l'avance vous \'e9 +tiez plus gaie que de coutume... et vous en reveniez bien souvent triste. +\par \emdash C'est que je voyais combien il souffre des r\'e9sistances qu'il ne peut vaincre. +\par \emdash Sa famille est donc bien illustre, fit le magistrat d'un ton dur, qu'elle repousse une alliance avec votre maison! +\par \emdash Vous eussiez tout su sans questions, monsieur, r\'e9pondit M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, jusqu'\'e0 son nom. Il s'appelle Albert de Commarin. +\par La marquise, en ce moment, jugeant sa promenade assez longue, se disposait \'e0 regagner son boudoir rose tendre. Elle s'approcha du berceau. +\par \emdash Magistrat int\'e8gre! s'\'e9cria-t-elle de sa grosse voix, le piquet est dress\'e9. +\par Sans se rendre compte de son mouvement, le magistrat se leva, balbutiant: +\par \emdash J'y vais. +\par Claire le retint par le bras. +\par \emdash Je ne vous ai pas demand\'e9 le secret, monsieur, dit-elle. +\par \emdash Oh! mademoiselle!... fit le juge, bless\'e9 de cette apparence de doute. +\par \emdash Je sais, reprit Claire, que je puis compter sur vous. Mais, quoi qu'il arrive, ma tranquillit\'e9 est perdue. +\par M. Daburon la regarda d'un air surpris; son \'9cil interrogeait. +\par \emdash Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, jeune fille sans exp\'e9rience, je n'ai pas su voir, ma grand-m\'e8re l'a vu; si elle a continu\'e9 \'e0 vous recevoir, si + elle ne m'a rien dit, c'est qu'elle vous est favorable, c'est que tacitement elle encourage votre recherche, que je consid\'e8re, permettez-moi de vous le dire, comme tr\'e8s honorable pour moi. +\par \emdash Je vous l'avais dit en commen\'e7ant, mademoiselle, r\'e9pondit le magistrat. Madame la marquise a daign\'e9 autoriser mes esp\'e9rances. +\par Et bri\'e8vement il dit son entretien avec M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, ayant la d\'e9licatesse d'\'e9carter absolument la question d'argent qui avait si fort influenc\'e9 la vieille dame. +\par \emdash Je disais bien que c'en \'e9tait fait de mon repos, reprit tristement Claire. Quand ma grand-m\'e8re apprendra que je n'ai pas accueilli votre hommage, quelle ne sera pas sa col\'e8re!... +\par \emdash Vous me connaissez mal, mademoiselle, interrompit le juge. Je n'ai rien \'e0 dire \'e0 madame la marquise; je me retirerai et tout sera dit. Sans doute elle pensera que j'ai r\'e9fl\'e9chi... +\par \emdash Oh! vous \'eates bon et g\'e9n\'e9reux, je le sais... +\par \emdash Je m'\'e9loignerai, poursuivit M. Daburon, et bient\'f4t vous aurez oubli\'e9 jusqu'au nom du malheureux dont la vie vient d'\'eatre bris\'e9e. +\par \emdash Vous ne pensez pas ce que vous dites l\'e0? fit vivement la jeune fille. +\par \emdash Eh bien! c'est vrai. Je me berce de cette illusion derni\'e8re que mon souvenir, plus tard, ne sera pas sans douceur pour vous. Quelquefois vous direz: \'abIl m'aimait, celui-l\'e0.\'bb C'est que je veux quand m\'ea +me rester votre ami; oui, votre ami le plus d\'e9vou\'e9. +\par Claire, \'e0 son tour, prit avec effusion les mains de M. Daburon. +\par \emdash Vous avez raison, dit-elle, il faut \'eatre mon ami. Oublions ce qui vient d'arriver, oubliez ce que vous m'avez dit, soyez comme par le pass\'e9 le meilleur et le plus indulgent des fr\'e8res. +\par L'obscurit\'e9 \'e9tait venue; elle ne pouvait le voir mais elle comprit qu'il pleurait, car il tarda \'e0 r\'e9pondre. +\par \emdash Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous me demandez l\'e0! Quoi! c'est vous qui me parlez d'oublier! Vous sentez-vous la force d'oublier, vous! Ne voyez-vous pas que je vous aime mille fois plus que vous m'aimez... +\par Il s'arr\'eata, ne pouvant prendre sur lui de prononcer ce nom de Commarin, et c'est avec effort qu'il ajouta: +\par \emdash Et je vous aimerai toujours... Ils avaient fait quelques pas hors du berceau et se trouvaient maintenant non loin du perron. +\par \emdash \'c0 cette heure, mademoiselle, reprit le magistrat, permettez-moi donc de vous dire adieu. Vous me reverrez rarement. Je ne reviendrai que bien juste ce qu'il faut pour \'e9viter l'apparence d'une rupture. +\par Sa voix \'e9tait si tremblante qu'\'e0 peine elle \'e9tait distincte. +\par \emdash Quoi qu'il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous qu'il y a en ce monde un malheureux qui vous appartient absolument. Si jamais vous avez besoin d'un d\'e9vouement, venez \'e0 moi, venez \'e0 votre ami. +Allons, c'est fini... j'ai du courage, Claire; mademoiselle... une derni\'e8re fois adieu! +\par Elle n'\'e9tait gu\'e8re moins \'e9perdue que lui. Instinctivement elle avan\'e7a la t\'eate et M. Daburon effleura de ses l\'e8vres froides le front de celle qu'il aimait tant. +\par Ils gravirent le perron, elle appuy\'e9e sur son bras, et entr\'e8rent dans le boudoir rose o\'f9 la marquise, qui commen\'e7ait \'e0 s'impatienter, battait furieusement les cartes en attendant sa victime. +\par \emdash Allons donc! juge incorruptible! cria-t-elle. +\par Mais M. Daburon \'e9tait mourant. Il n'aurait pas eu la force de tenir les cartes. Il balbutia quelques excuses absurdes, parla d'affaires tr\'e8s press\'e9es, de devoirs \'e0 remplir, de malaise subit, et sortit en se tenant aux murs. Son d\'e9p +art indigna la vieille joueuse. Elle se retourna vers sa petite-fille, qui \'e9tait all\'e9e cacher son trouble loin des bougies de la table de jeu, et demanda: +\par \emdash Qu'a donc ce Daburon, ce soir? +\par \emdash Je ne sais, madame, balbutia Claire. +\par \emdash Il me para\'eet, continua la marquise, que ce petit juge s'\'e9mancipe singuli\'e8rement et se permet des fa\'e7ons impertinentes. Il faudra le remettre \'e0 sa place, car il finirait par se croire notre \'e9gal. +\par Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait paru tr\'e8s chang\'e9 et s'\'e9tait plaint une partie de la soir\'e9e; ne pouvait-il \'eatre malade? +\par \emdash Eh bien! quand cela serait, reprit la marquise, son devoir n'est-il pas de reconna\'eetre par quelques renoncements la faveur de notre compagnie? Je crois t'avoir d\'e9j\'e0 cont\'e9 l'histoire de notre grand-oncle le duc de Saint-Huruge. D\'e9 +sign\'e9 pour faire la partie du roi au retour d'une chasse, il joua toute la soir\'e9e et perdit le plus galamment du monde deux cent vingt pistoles. Toute l'assembl\'e9e remarqua sa gaiet\'e9 et sa belle humeur. Le lendemain seulement, on apprit qu'il +\'e9tait tomb\'e9 de cheval dans la journ\'e9e et qu'il avait tenu les cartes de Sa Majest\'e9 ayant une c\'f4te enfonc\'e9e. On ne r\'e9cria point, tant cet acte de respect \'e9tait naturel. Ce petit juge, s'il est malade, aurait fait preuve d'honn\'ea +tet\'e9 en se taisant et en restant pour mon piquet. Mais il se porte comme moi. Qui sait quels brelans il est all\'e9 courir!}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {VII +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 +M. Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de l'h\'f4tel d'Arlange. Toute la nuit il erra au hasard, cherchant un peu de fra\'eecheur pour sa t\'eate br\'fblante, demandant un peu de calme \'e0 une lassitude excessive. +\par Fou que je suis! se disait-il, mille fois fou d'avoir esp\'e9r\'e9, d'avoir cru qu'elle m'aimerait jamais. Insens\'e9! comment ai-je os\'e9 r\'eaver la possession de tant de gr\'e2ces, de noblesse et de beaut\'e9! Combien elle \'e9 +tait belle, ce soir, le visage inond\'e9 de larmes! Peut-on imaginer rien de plus ang\'e9lique! Quelle expression sublime avaient ses yeux en parlant de lui! C'est qu'elle l'aime! Et moi elle me ch\'e9rit comme un p\'e8re; elle me l'a dit, comme un p\'e8 +re! En pouvait-il \'eatre autrement? n'est-ce pas justice? Devait-elle voir un amant en ce juge sombre et s\'e9v\'e8re, toujours triste comme son costume noir? N'\'e9tait-il pas honteux de songer \'e0 unir tant de virginale candeur \'e0 ma d\'e9 +testable science du monde? Pour elle, l'avenir est encore le pays des riantes chim\'e8res, et depuis longtemps l'exp\'e9rience a fl\'e9tri toutes mes illusions. Elle est jeune comme l'innocence, et je suis vieux comme le vice. +\par L'infortun\'e9 magistrat se faisait v\'e9ritablement horreur. Il comprenait Claire et l'excusait. Il s'en voulait de l'exc\'e8s de douleur qu'il lui avait montr\'e9. Il se reprochait d'avoir troubl\'e9 sa vie. Il ne se pardonnait pas d'avoir parl\'e9 + de son amour... +\par Ne devait-il pas pr\'e9voir ce qui \'e9tait arriv\'e9: qu'elle le repousserait, et qu'ainsi il allait se priver de cette f\'e9licit\'e9 c\'e9leste de la voir, de l'entendre, de l'adorer silencieusement. +\par Il faut, poursuivit-il, qu'une jeune fille puisse r\'eaver \'e0 son amant. En lui, elle doit caresser un id\'e9al. Elle se pla\'eet \'e0 le parer de toutes les qualit\'e9s brillantes, \'e0 l'imaginer plein de noblesse, de bravoure, d'h\'e9ro\'efsme. +Qu'advenait-il, si en mon absence elle songeait \'e0 moi? Son imagination me repr\'e9sentait drap\'e9 d'une robe fun\'e8bre, au fond d'un lugubre cachot, aux prises avec quelque sc\'e9l\'e9rat immonde. N'est-ce pas mon m\'e9 +tier de descendre dans tous les cloaques, de remuer la fange de tous les crimes? Ne suis-je pas condamn\'e9 \'e0 laver dans l'ombre le linge sale de la plus corrompue des soci\'e9t\'e9s? Ah! il est des professions fatales! Est-ce que le juge comme le pr +\'eatre ne devrait pas se condamner \'e0 la solitude et au c\'e9libat? L'un et l'autre ils savent tout, ils ont tout entendu. Leur costume est presque le m\'eame. Mais pendant que le pr\'ea +tre dans les plis de sa robe noire apporte la consolation, le juge apporte l'effroi. L'un est la mis\'e9ricorde, l'autre le ch\'e2timent. Voil\'e0 quelles images \'e9veillait mon souvenir, tandis que l'autre... l'autre... +\par Cet homme infortun\'e9 continuait sa course folle le long des quais d\'e9serts. +\par Il allait, la t\'eate nue, les yeux hagards. Pour respirer plus librement, il avait arrach\'e9 sa cravate et l'avait jet\'e9e au vent. +\par Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare passant. Le passant s'arr\'eatait, touch\'e9 de piti\'e9, et se d\'e9tournait pour regarder s'\'e9loigner ce malheureux qu'il supposait priv\'e9 de raison. +\par Dans un chemin perdu, pr\'e8s de Grenelle, des sergents de ville s'approch\'e8rent de lui et essay\'e8rent de l'interroger. Il les repoussa, mais machinalement, et leur tendit une de ses cartes de visite. +\par Ils lurent et le laiss\'e8rent passer, convaincus qu'il \'e9tait ivre. +\par La col\'e8re, une col\'e8re furibonde, avait remplac\'e9 sa r\'e9signation premi\'e8re. Dans son c\'9cur, une haine s'\'e9levait plus forte et plus violente que son amour pour Claire. +\par Cet autre, ce pr\'e9f\'e9r\'e9, ce noble vicomte qui ne savait pas triompher des obstacles, que ne le tenait-il l\'e0 sous son genou! +\par En ce moment, cet homme noble et fier, ce magistrat si s\'e9v\'e8re pour lui-m\'eame, s'expliqua les d\'e9lices irr\'e9sistibles de la vengeance. Il comprit la haine qui s'arme d'un poignard, qui s'embusque l\'e2chement dans les reco +ins sombres, qui frappe dans les t\'e9n\'e8bres, en face ou dans le dos, peu importe, mais qui frappe, qui tue, qui veut du sang pour son assouvissement! +\par En ce moment, pr\'e9cis\'e9ment, il \'e9tait charg\'e9 d'instruire l'affaire d'une pauvre fille publique, accus\'e9e d'avoir donn\'e9 un coup de couteau \'e0 une de ses tristes compagnes. +\par Elle \'e9tait jalouse de cette femme, qui avait cherch\'e9 \'e0 lui enlever son amant, un soldat ivrogne et grossier. +\par M. Daburon se sentait saisi de piti\'e9 pour cette mis\'e9rable cr\'e9ature qu'il avait commenc\'e9 d'interroger la veille. +\par Elle \'e9tait tr\'e8s laide et vraiment repoussante, mais l'expression de ses yeux, quand elle parlait de son soldat, revenait \'e0 la m\'e9moire du juge. +\par Elle l'aime v\'e9ritablement, pensait-il. Si chacun des jur\'e9s avait souffert ce que je souffre, elle serait acquitt\'e9e. Mais combien d'hommes ont eu dans leur vie une passion? Peut-\'eatre pas un sur vingt! +\par Il se promit de recommander cette fille \'e0 l'indulgence du tribunal et d'att\'e9nuer autant qu'il le pourrait le crime dont elle s'\'e9tait rendue coupable. +\par Lui-m\'eame venait de se d\'e9cider \'e0 commettre un crime. +\par Il \'e9tait r\'e9solu \'e0 tuer M. Albert de Commarin. +\par Pendant le reste de la nuit, il ne fit que s'affermir dans cette r\'e9solution, se d\'e9montrant par mille raisons folles, qu'il trouvait solides et indiscutables, la n\'e9cessit\'e9 et la l\'e9gitimit\'e9 de cette vengeance. +\par Sur les sept heures du matin, il se trouvait dans une all\'e9e du bois de Boulogne, non loin du lac. Il gagna la porte Maillot, prit une voiture et se fit conduire chez lui. +\par Le d\'e9lire de la nuit continuait, mais sans souffrance. Il ne sentait aucune fatigue. Calme et froid, il agissait sous l'empire d'une hallucination, \'e0 peu pr\'e8s comme un somnambule. +\par Il r\'e9fl\'e9chissait et raisonnait, mais ce n'\'e9tait pas avec sa raison. +\par Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autrefois lorsqu'il devait aller chez la marquise d'Arlange, et sortit. +\par Il passa d'abord chez un armurier et acheta un petit revolver qu'il fit charger avec soin sous ses yeux et qu'il mit dans sa poche. Il se rendit ensuite chez les personnes qu'il supposait capables de lui apprendre de quel club \'e9tait le vicomte. +Nulle part on ne s'aper\'e7ut de l'\'e9trange situation de son esprit, tant sa conversation et ses mani\'e8res \'e9taient naturelles. +\par Dans l'apr\'e8s-midi seulement, un jeune homme de ses amis lui nomma le cercle de M. de Commarin fils et lui proposa de l'y conduire, en faisant partie lui-m\'eame. +\par M. Daburon accepta avec empressement et suivit son ami. Le long de la route, il serrait avec fr\'e9n\'e9sie le bois du revolver qu'il tenait cach\'e9. Il ne pensait qu'au meurtre qu'il voulait commettre, et au moyen de ne pas manquer son coup. +Cela va faire, se disait-il froidement, un scandale affreux, surtout si je ne r\'e9ussis pas \'e0 me br\'fbler la cervelle aussit\'f4t. On m'arr\'eatera, on me mettra en prison, je passerai en cour d'assises. Voil\'e0 mon nom d\'e9shonor\'e9. +Bast! que m'importe! Je ne suis pas aim\'e9 de Claire, que me fait le reste! Mon p\'e8re mourra sans doute de douleur, mais il faut que je me venge!... Arriv\'e9s au club, son ami lui montra un jeune homme tr\'e8s brun, \'e0 l'air hautain \'e0 + ce qu'il lui parut, qui, accoud\'e9 \'e0 une table, lisait une revue. C'\'e9tait le vicomte. +\par M. Daburon marcha sur lui sans sortir son revolver. Mais, arriv\'e9 \'e0 deux pas, le c\'9cur lui manqua. Il tourna brusquement les talons et s'enfuit, laissant son ami stup\'e9fi\'e9 d'une sc\'e8ne dont il lui \'e9tait impossible de se rendre compte. + +\par M. Albert de Commarin ne verra jamais la mort d'aussi pr\'e8s qu'une fois. +\par Arriv\'e9 dans la rue, M. Daburon sentit que la terre fuyait sous ses pas. Tout tournait autour de lui. Il voulut crier et ne le put. Il battit l'air de ses mains, chancela un instant et enfin tomba comme une masse sur le trottoir. +\par Des passants accoururent et aid\'e8rent les sergents de ville \'e0 le relever. Dans une de ses poches, on trouva son adresse; on le porta \'e0 son domicile. +\par Quand il reprit ses sens, il \'e9tait couch\'e9, et il aper\'e7ut son p\'e8re au pied de son lit. +\par Que s'\'e9tait-il donc pass\'e9? +\par On lui apprit, avec bien des m\'e9nagements, que pendant six semaines il avait flott\'e9 entre la vie et la mort. Les m\'e9decins le d\'e9claraient sauv\'e9; maintenant il \'e9tait remis, il allait bien. +\par Cinq minutes de conversation l'avaient \'e9puis\'e9. Il ferma les yeux et chercha \'e0 recueillir ses id\'e9es, qui s'\'e9taient \'e9parpill\'e9es comme les feuilles d'un arbre en automne par une temp\'eate. Le pass\'e9 lui semblait noy\'e9 + dans un brouillard opaque; mais au milieu de ces t\'e9n\'e8bres, tout ce qui concernait M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange se d\'e9tachait pr\'e9cis et lumineux. Toutes ses actions, \'e0 + partir du moment o\'f9 il avait embrass\'e9 Claire, il les revoyait comme un tableau fortement \'e9clair\'e9. Il fr\'e9mit, et ses cheveux en un moment furent tremp\'e9s de sueur. +\par Il avait failli devenir assassin! +\par Et la preuve qu'il \'e9tait vraiment remis et qu'il avait repris la pleine possession de ses facult\'e9s, c'est qu'une question de droit criminel traversa son cerveau. +\par Le crime commis, se dit-il, aurais-je \'e9t\'e9 condamn\'e9? Oui. \'c9tais-je responsable? Non. Le crime serait-il une forme de l'ali\'e9nation mentale? \'c9tais-je fou, \'e9tais-je dans l'\'e9tat particulier qui doit pr\'e9c\'e9der un attentat? +Qui saura me r\'e9pondre? Pourquoi tous les juges n'ont-ils pas travers\'e9 une incompr\'e9hensible crise comme la mienne? Mais qui me croirait, si je racontais ce qui m'est arriv\'e9? +\par Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, il le conta \'e0 son p\'e8re, qui haussa les \'e9paules et lui assura que c'\'e9tait l\'e0 une mauvaise r\'e9miniscence de d\'e9lire. +\par Ce p\'e8re, qui \'e9tait bon, fut \'e9mu au r\'e9cit des amours si tristes de son fils, sans y voir cependant un malheur irr\'e9parable. Il lui conseilla la distraction, mit \'e0 sa disposition toute sa fortune et l'engagea fort \'e0 \'e9 +pouser une bonne grosse h\'e9riti\'e8re poitevine, gaie et bien portante, qui lui ferait des enfants superbes. Puis, comme ses terres souffraient de son absence, il repartit pour sa province. +\par Deux mois plus tard, le juge d'instruction avait repris sa vie et ses travaux habituels. Mais il avait beau faire, il agissait comme un corps sans \'e2me; au-dedans de lui, il le sentait, quelque chose \'e9tait bris\'e9. +\par Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la marquise. En l'apercevant, elle poussa un cri de terreur. Elle l'avait pris pour un spectre, tant il \'e9tait diff\'e9rent de celui qu'elle avait connu. +\par Comme elle redoutait les figures fun\'e8bres, elle le consigna \'e0 sa porte. +\par Claire fut malade une semaine \'e0 sa vue. +\par Comme il m'aimait! se disait-elle; il a failli mourir. Albert m'aime-t-il autant? +\par Elle n'osait se r\'e9pondre. Elle aurait voulu le consoler, lui parler, tenter quelque chose... Il ne se montra plus. +\par M. Daburon n'\'e9tait cependant pas homme \'e0 se laisser abattre sans lutter. Il voulut, comme disait son p\'e8re, se distraire. Il chercha le plaisir et trouva le d\'e9go\'fbt, mais non l'oubli. Souvent il alla jusqu'au seuil de la d\'e9 +bauche; toujours une c\'e9leste figure, Claire v\'eatue de blanc, lui barra la porte. +\par Alors il se r\'e9fugia dans le travail ainsi que dans un sanctuaire. Il se condamna aux plus rudes labeurs, se d\'e9fendant de penser \'e0 Claire, pareil au poitrinaire qui s'interdit de songer \'e0 son mal. Son \'e2pret\'e9 \'e0 la besogne, sa fi\'e9 +vreuse activit\'e9 lui valurent la r\'e9putation d'un ambitieux qui devait aller loin. Il ne se souciait de rien au monde. +\par \'c0 la longue, il trouva non le repos, mais cet engourdissement exempt de douleurs qui suit les grandes catastrophes. La convalescence de l'oubli commen\'e7ait pour lui. +\par Voil\'e0 quels \'e9v\'e9nements ce nom de Commarin prononc\'e9 par le p\'e8re Tabaret rappelait \'e0 M. Daburon. Il les croyait ensevelis sous la cendre du temps, et voil\'e0 qu'ils surgissaient comme ces caract\'e8 +res qu'on trace avec une encre sympathique et qui apparaissent si l'on vient \'e0 approcher le papier du feu. En un instant, ils se d\'e9roul\'e8rent devant ses yeux, avec cette merveilleuse instantan\'e9it\'e9 du songe qui supprime le temps et l'espace. + +\par Pendant quelques minutes, gr\'e2ce \'e0 un ph\'e9nom\'e8ne admirable de d\'e9doublement, il assista, pour ainsi dire, \'e0 la repr\'e9sentation de sa propre vie. Acteur et spectateur ensemble, il \'e9tait l\'e0 +, assis dans son fauteuil, et il paraissait sur le th\'e9\'e2tre, il agissait et il se jugeait. +\par Sa premi\'e8re pens\'e9e, il faut l'avouer, fut une pens\'e9e de haine, suivie d'un d\'e9testable sentiment de satisfaction. Le hasard lui livrait cet homme pr\'e9f\'e9r\'e9 par Claire. Ce n'\'e9tait plus un hautain gentilhomme illustr\'e9 + par sa fortune et par ses a\'efeux, c'\'e9tait un b\'e2tard, le fils d'une femme galante. Pour garder un nom vol\'e9, il avait commis le plus l\'e2che des assassinats. Et lui, le juge, il allait \'e9prouver cette volupt\'e9 + infinie de frapper son ennemi avec le glaive de la loi. +\par Mais ce ne fut qu'un \'e9clair. La conscience de l'honn\'eate homme se r\'e9volta et fit entendre sa voix toute-puissante. +\par Est-il rien de plus monstrueux que l'association de ces deux id\'e9es: la haine et la justice? Un juge peut-il, sans se m\'e9priser plus que les \'eatres vils qu'il condamne, se souvenir qu'un coupable dont le sort est entre ses mains a \'e9t\'e9 + son ennemi? Un juge d'instruction a-t-il le droit d'user de ses exorbitants pouvoirs contre un pr\'e9venu, tant qu'au fond de son c\'9cur il reste une goutte de fiel? +\par M. Daburon se r\'e9p\'e9ta ce que tant de fois depuis un an il s'\'e9tait dit en commen\'e7ant une instruction: et moi aussi, j'ai failli me souiller d'un meurtre abominable. +\par Et voil\'e0 que, pr\'e9cis\'e9ment, il allait avoir \'e0 faire arr\'eater, \'e0 interroger, \'e0 livrer \'e0 la cour d'assises celui qu'il avait eu la ferme volont\'e9 de tuer. +\par Tout le monde, certes, ignorait ce crime de pens\'e9e et d'intention, mais pouvait-il, lui, l'oublier? N'\'e9tait-ce pas ou jamais le cas de se r\'e9cuser, de donner sa d\'e9mission? Ne devait-il pas se retirer, se laver les mains du sang r\'e9 +pandu, laissant \'e0 un autre le soin de le venger au nom de la soci\'e9t\'e9? +\par \emdash Non! pronon\'e7a-t-il, ce serait une l\'e2chet\'e9 indigne de moi. +\par Un projet de g\'e9n\'e9rosit\'e9 folle lui vint. +\par \emdash Si je le sauvais? murmura-t-il. Si, pour Claire, je lui laissais l'honneur et la vie? Mais comment le sauver? Je devrais pour cela ne tenir aucun compte des d\'e9couvertes du p\'e8re Tabaret et lui imposer la complicit\'e9 du silence. +Il faudra volontairement faire fausse route, courir avec G\'e9vrol apr\'e8s un meurtrier chim\'e9rique. Est-ce praticable? D'ailleurs, \'e9pargner Albert, c'est d\'e9chirer les titres de No\'ebl; c'est assurer l'impunit\'e9 + de la plus odieuse des trahisons. Enfin, c'est encore et toujours sacrifier la justice \'e0 ma passion! +\par Le magistrat souffrait. +\par Comment prendre un parti au milieu de tant de perplexit\'e9s, tiraill\'e9 par des int\'e9r\'eats divers? +\par Il flottait ind\'e9cis entre les d\'e9terminations les plus oppos\'e9es, son esprit oscillait d'un extr\'eame \'e0 l'autre. +\par Que faire? Sa raison, apr\'e8s un nouveau choc si impr\'e9vu, cherchait en vain son \'e9quilibre. Reculer, se disait-il; o\'f9 donc serait mon courage? +\par Ne dois-je pas rester le repr\'e9sentant de la loi que rien n'\'e9meut et que rien ne touche? Suis-je si faible qu'en rev\'eatant ma robe je ne sache pas me d\'e9pouiller de ma personnalit\'e9? Ne puis-je, pour le pr\'e9sent, faire abstraction du pass\'e9 +? Mon devoir est de poursuivre l'enqu\'eate. Claire elle-m\'eame m'ordonnerait d'agir ainsi. Voudrait-elle d'un homme souill\'e9 d'un soup\'e7on? Jamais. S'il est innocent, qu'il soit sauv\'e9; s'il est coupable, qu'il p\'e9risse! +\par C'\'e9tait fort bien raisonn\'e9, mais, au fond de son c\'9cur, mille inqui\'e9tudes dardaient leurs \'e9pines. Il avait besoin de se rassurer. +\par Est-ce que je le hais encore, cet homme? continua-t-il; non, certes. Si Claire l'a pr\'e9f\'e9r\'e9 \'e0 moi qu'il ne conna\'eet pas, c'est \'e0 elle et non \'e0 lui que je dois en vouloir. Ma fureur n'a \'e9t\'e9 qu'un acc\'e8s passager de d\'e9lire. +Je le prouverai. Je veux qu'il trouve en moi autant un conseiller qu'un juge. S'il n'est pas coupable, il disposera, pour \'e9tablir ses preuves, de tout cet appareil formidable d'agents et de moyens qui est entre les mains du parquet. Oui, je puis \'ea +tre le juge. Dieu, qui lit au fond des consciences, voit que j'aime assez Claire pour souhaiter de toutes mes forces l'innocence de son amant. +\par Alors seulement, M. Daburon se rendit vaguement compte du temps \'e9coul\'e9. +\par Il \'e9tait pr\'e8s de trois heures du matin. +\par \emdash Ah! mon Dieu! et le p\'e8re Tabaret qui m'attend! Je vais le trouver endormi... Mais le p\'e8re Tabaret ne dormait pas, et il n'avait gu\'e8re plus que le juge senti glisser les heures. +\par Dix minutes lui avaient suffi pour dresser l'inventaire du cabinet de M. Daburon, qui \'e9tait vaste et d'une magnificence s\'e9v\'e8re, tout \'e0 fait en rapport avec la position du magistrat. Arm\'e9 d'un flambeau, il s'approcha des six tableaux de ma +\'eetres qui rompaient la nudit\'e9 de la boiserie et les admira. Il examina curieusement quelques bronzes rares plac\'e9s sur la chemin\'e9e et sur une console, et il donna \'e0 la biblioth\'e8que un coup d'\'9cil de connaisseur. +\par Apr\'e8s quoi, prenant sur la table un journal du soir, il se rapprocha du foyer et se plongea dans une vaste berg\'e8re. +\par Il n'avait pas seulement lu le tiers du premier-Paris, lequel, comme tous les premier-Paris d'alors, s'occupait exclusivement de la question romaine, que, l\'e2chant le journal, il s'absorbait dans ses m\'e9ditations. L'id\'e9 +e fixe, plus forte que la volont\'e9, bien autrement int\'e9ressante pour lui que la politique, le ramenait invinciblement \'e0 La Jonch\'e8re, pr\'e8s du cadavre de la veuve Lerouge. +Comme l'enfant qui mille et mille fois brouille et remet en ordre son jeu de patience, il m\'ealait et reprenait la s\'e9rie de ses inductions et de ses raisonnements. +\par Certes, il n'y avait plus rien de douteux pour lui dans cette triste affaire. De A \'e0 Z, il croyait conna\'eetre tout. Il savait \'e0 quoi s'en tenir, et M. Daburon, il l'avait vu, partageait ses opinions. Cependant, que de difficult\'e9s encore! +\par C'est qu'entre le juge d'instruction et le pr\'e9venu se trouve un tribunal supr\'eame, institution admirable qui est notre garantie \'e0 tous tant que nous sommes, pouvoir essentiellement mod\'e9rateur: le jury. +\par Et le jury, Dieu merci! ne se contente pas d'une conviction banale. Les plus fortes probabilit\'e9s peuvent l'\'e9mouvoir et l'\'e9branler, elles ne lui arrachent pas un verdict affirmatif. Plac\'e9 sur un terrain neutre, entre la pr\'e9 +vention qui expose sa th\'e8se et la d\'e9fense qui d\'e9veloppe son roman, il demande des preuves mat\'e9rielles et exige qu'on les lui fasse toucher du doigt. L\'e0 o\'f9 des magistrats condamneraient vingt fois pour une, en toute s\'e9curit\'e9 + de conscience, et justement, qui plus est, il acquitte, parce que l'\'e9vidence n'a pas lui. +\par La d\'e9plorable ex\'e9cution de Lesurques a assur\'e9 l'impunit\'e9 de bien des crimes, et, il faut le dire, elle justifie cette impunit\'e9. +\par Le fait est que, sauf les cas de flagrant d\'e9lit ou d'aveu, il n'y a pas d'affaire s\'fbre pour le minist\'e8re public. Parfois il est aussi anxieux que l'accus\'e9 lui-m\'eame. Presque tous les crimes ont m\'eame pour la justice et pour la police un c +\'f4t\'e9 myst\'e9rieux et en quelque sorte imp\'e9n\'e9trable. Le g\'e9nie de l'avocat est de deviner cet endroit faible et d'y concentrer ses efforts. Par l\'e0, il insinue le doute. Un incident habilement soulev\'e9 \'e0 + l'audience, au dernier moment, peut changer la face d'un proc\'e8s. Cette incertitude d'un r\'e9sultat explique le caract\'e8re de passion que rev\'eatent souvent les d\'e9bats. +\par Et \'e0 mesure que monte le niveau de la civilisation, les jur\'e9s, dans les causes graves, deviennent plus timides et plus h\'e9sitants. C'est avec une inqui\'e9tude croissante qu'ils portent le fardeau de leur responsabilit\'e9. D\'e9j\'e0 + bon nombre d'entre eux reculent devant l'id\'e9e de la peine de mort. S'il se trouve qu'elle est appliqu\'e9e, ils demandent \'e0 se laver du sang du condamn\'e9. On en a vu signer un recours en gr\'e2ce, et pour qui? Pour un parricide. Chaque jur\'e9 +, au moment d'entrer dans la salle de d\'e9lib\'e9rations, songe infiniment moins \'e0 ce qu'il vient d'entendre, qu'au risque qu'il court de pr\'e9parer \'e0 ses nuits d'\'e9ternels remords. Il n'en est pas un qui, plut\'f4t que de s'exposer \'e0 + retenir un innocent, ne soit r\'e9solu \'e0 l\'e2cher trente sc\'e9l\'e9rats. +\par L'accusation doit donc arriver devant le jury arm\'e9e de toutes pi\'e8ces et les mains pleines de preuves. C'est au juge d'instruction \'e0 forger ces armes et \'e0 condenser ces preuves. T\'e2che d\'e9licate, h\'e9riss\'e9e de difficult\'e9s, souvent tr +\'e8s longue. Il arrive que le pr\'e9venu ait du sang-froid, qu'il soit certain de n'avoir pas laiss\'e9 de traces; alors, du fond de son cachot, au secret, il d\'e9fie tous les assauts de la justice. C'est une lutte terrible et qui fait fr\'e9 +mir si l'on vient \'e0 songer qu'apr\'e8s tout cet homme, enferm\'e9 sans conseil et sans d\'e9fense, peut \'eatre innocent. Le juge saura-t-il r\'e9sister aux entra\'eenements de sa conviction intime? +\par Bien souvent la justice est r\'e9duite \'e0 s'avouer vaincue. Elle est persuad\'e9e qu'elle a trouv\'e9 le coupable; la logique le lui montre, le bon sens le lui indique, et cependant elle doit renoncer aux poursuites faute de t\'e9moignages suffisants. + +\par Il est malheureusement des crimes impunis. Un ancien avocat g\'e9n\'e9ral avouait un jour qu'il connaissait jusqu'\'e0 trois assassins riches, heureux, honor\'e9s, qui, \'e0 moins de circonstances improbables, finiraient dans leur lit, entour\'e9 +s de leur famille, et auraient un bel enterrement avec une magnifique \'e9pitaphe sur leur tombe. +\par \'c0 cette id\'e9e qu'un meurtrier peut \'e9viter l'action de la justice, se d\'e9rober \'e0 la cour d'assises, le sang du p\'e8re Tabaret bouillait dans ses veines, comme au souvenir d'une cruelle injure personnelle. +\par Une telle monstruosit\'e9, \'e0 son avis, ne pouvait provenir que de l'ineptie des magistrats charg\'e9s de l'enqu\'eate sommaire, de la maladresse des agents de la police ou de l'incapacit\'e9 et de la mollesse du juge d'instruction. +\par \emdash Ce n'est pas moi, marmottait-il avec la vaniteuse satisfaction du succ\'e8s, qui l\'e2cherais jamais ma proie. Il n'est pas de crime bien constat\'e9 dont l'auteur ne soit trouvable, \'e0 + moins pourtant que cet auteur ne soit un fou, dont le mobile \'e9chappe au raisonnement. Je passerais ma vie \'e0 la recherche d'un coupable, et je p\'e9rirais avant de m'avouer vaincu, comme cela est arriv\'e9 tant de fois \'e0 G\'e9vrol. +\par Cette fois encore le p\'e8re Tabaret, le hasard aidant, avait r\'e9ussi, il se le r\'e9p\'e9tait. Mais quelles preuves fournir \'e0 la pr\'e9vention, \'e0 ce maudit jury si m\'e9ticuleux, si formaliste et si poltron? Qu'imaginer pour forcer \'e0 se d\'e9 +couvrir un homme fort, parfaitement sur ses gardes, couvert par sa position et sans doute par ses pr\'e9cautions prises? Quel traquenard pr\'e9parer, \'e0 quel stratag\'e8me neuf et infaillible avoir recours? +\par Le volontaire de la police s'\'e9puisait en combinaisons subtiles mais impraticables, toujours arr\'eat\'e9 par cette fatale l\'e9galit\'e9 si nuisible aux emplois des chevaliers de la rue de J\'e9rusalem. +\par Il s'appliquait si fort \'e0 ses conceptions, tant\'f4t ing\'e9nieuses et tant\'f4t grossi\'e8res, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte du cabinet et ne s'aper\'e7ut nullement de la pr\'e9sence du juge d'instruction. +\par Il fallut, pour l'arracher \'e0 ses probl\'e8mes, la voix de M. Daburon, qui disait avec un accent encore \'e9mu: +\par \emdash Vous m'excuserez, monsieur Tabaret, de vous avoir laiss\'e9 si longtemps seul... +\par Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux salut de quarante-cinq au degr\'e9. +\par \emdash Ma foi! monsieur, r\'e9pondit-il, je n'ai pas eu le loisir de m'apercevoir de ma solitude. +\par M. Daburon avait travers\'e9 la pi\'e8ce et \'e9tait all\'e9 s'asseoir en face de son agent, devant un gu\'e9ridon encombr\'e9 des papiers et des documents se rattachant au crime. Il paraissait tr\'e8s fatigu\'e9. +\par \emdash J'ai beaucoup r\'e9fl\'e9chi, commen\'e7a-t-il, \'e0 toute cette affaire... +\par \emdash Et moi donc! interrompit le p\'e8re Tabaret. Je m'inqui\'e9tais, monsieur, lorsque vous \'eates entr\'e9, de l'attitude probable du vicomte de Commarin au moment de son arrestation. Rien de plus important, selon moi. +S'emportera-t-il? essayera-t-il d'intimider les agents? les menacera-t-il de les jeter dehors? C'est assez la tactique des criminels hupp\'e9s. Je crois pourtant qu'il restera calme et froid. C'est dans la logique du caract\'e8re que se rel\'e8ve la perp +\'e9tration du crime. Il fera montre, vous le verrez, d'une assurance superbe. Il jugera qu'il est sans doute victime de quelque malentendu. Il insistera pour voir imm\'e9diatement le juge d'instruction, afin de tout \'e9claircir au plus vite. +\par Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions comme d'une r\'e9alit\'e9, il avait un tel ton d'assurance que M. Daburon ne put s'emp\'eacher de sourire. +\par \emdash Nous n'en sommes pas encore l\'e0, dit-il. +\par \emdash Mais nous y serons dans quelques heures, reprit vivement le p\'e8re Tabaret. Je suppose que, d\'e8s qu'il fera jour, monsieur le juge d'instruction donnera des ordres pour que monsieur de Commarin fils soit arr\'eat\'e9? +\par Le juge tressaillit comme le malade qui voit son chirurgien d\'e9poser, en entrant, sa trousse sur un meuble. +\par Le moment d'agir arrivait. Il mesurait la distance incommensurable qui s\'e9pare l'id\'e9e du fait, la d\'e9cision de l'acte. +\par \emdash Vous \'eates prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez pas d'obstacles. +\par \emdash Puisqu'il est coupable! Je le demanderai \'e0 monsieur le juge, qui aurait commis ce crime sinon lui? Qui avait int\'e9r\'eat \'e0 supprimer la veuve Lerouge, son t\'e9moignage, ses papiers, ses lettres? Lui, uniquement lui. Mon No\'ebl, qui est b +\'eate comme un honn\'eate homme, l'a pr\'e9venu: il a agi. Que sa culpabilit\'e9 ne soit pas \'e9tablie, il reste plus Commarin que jamais, et mon avocat est Gerdy jusqu'au cimeti\'e8re. +\par \emdash Oui, mais... +\par Le bonhomme fixa sur le juge un regard stup\'e9fait. +\par \emdash Monsieur le juge voit donc des difficult\'e9s? demanda-t-il. +\par \emdash Eh! sans doute! r\'e9pondit M. Daburon: cette affaire est de celles qui commandent la plus grande circonspection. Dans des cas pareils \'e0 celui-ci, on ne doit frapper qu'\'e0 coup s\'fbr, et nous n'avons que des pr\'e9 +somptions... les plus concluantes, je le sais, mais enfin des pr\'e9somptions. Si nous nous trompions? La justice, malheureusement, ne peut jamais r\'e9parer compl\'e8tement ses erreurs. Sa main pos\'e9e injustement sur un homme laisse une empr +einte qui ne s'efface plus. Elle reconna\'eet qu'elle s'est tromp\'e9e, elle l'avoue hautement, elle le proclame... en vain. L'opinion absurde, idiote, ne pardonne pas \'e0 un homme d'avoir pu \'eatre soup\'e7onn\'e9. +\par C'est en poussant de gros soupirs que le p\'e8re Tabaret \'e9coutait ces r\'e9flexions. Ce n'est pas lui qui e\'fbt \'e9t\'e9 retenu par de si mesquines consid\'e9rations. +\par \emdash Nos soup\'e7ons sont fond\'e9s, continua le juge, j'en suis persuad\'e9. Mais s'ils \'e9taient faux? Notre pr\'e9cipitation serait pour ce jeune homme un affreux malheur. Et encore, quel \'e9clat, quel scandale! Y avez-vous song\'e9? +Vous ne savez pas tout ce qu'une d\'e9marche risqu\'e9e peut co\'fbter \'e0 l'autorit\'e9, \'e0 la dignit\'e9 de la justice, au respect qui constitue sa force... L'erreur appelle la discussion, provoque l'examen, enfin \'e9veille la m\'e9fiance \'e0 une +\'e9poque o\'f9 tous les esprits ne sont que trop dispos\'e9s \'e0 se d\'e9fier des pouvoirs constitu\'e9s. +\par Il s'appuya sur le gu\'e9ridon et parut r\'e9fl\'e9chir profond\'e9ment. +\par Pas de chance, pensait le p\'e8re Tabaret, j'ai affaire \'e0 un trembleur. Il faudrait agir, il parle; signer des mandats, il pousse des th\'e9ories. Il est \'e9tourdi de ma d\'e9couverte et il a peur. +Je supposais en accourant ici qu'il serait ravi, point. Il donnerait bien un louis de sa poche pour ne m'avoir pas fait appeler; il ne saurait rien et dormirait du sommeil \'e9pais de l'ignorance. Ah! voil\'e0 +! On voudrait bien avoir dans son filet des tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les gros sont dangereux, on les l\'e2cherait volontiers... +\par \emdash Peut-\'eatre, dit \'e0 haute voix M. Daburon, peut-\'eatre suffirait-il d'un mandat de perquisition et d'un autre de comparution?... +\par \emdash Alors tout est perdu! s'\'e9cria le p\'e8re Tabaret. +\par \emdash En quoi, s'il vous pla\'eet? +\par \emdash H\'e9las! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis qu'un pauvre vieux. Nous sommes en face de la pr\'e9m\'e9ditation la plus habile et la plus raffin\'e9e. Un hasard miraculeux nous a mis sur la trace de l'ennemi. +Si nous lui laissons le temps de respirer, il nous \'e9chappe. +\par Le juge, pour toute r\'e9ponse, inclina la t\'eate, peut-\'eatre en signe d'assentiment. +\par \emdash Il est \'e9vident, continua le p\'e8re Tabaret, que notre adversaire est un homme de premi\'e8re force, d'un sang-froid surprenant, d'une habilet\'e9 consomm\'e9e. Ce gaillard-l\'e0 doit avoir tout pr\'e9vu, tout absolument, jusqu'\'e0 la possibil +it\'e9 improbable d'un soup\'e7on s'\'e9levant jusqu'\'e0 lui. Oh! ses pr\'e9cautions sont prises. Si monsieur le juge se contente d'un mandat de comparution, le gredin est sauv\'e9. Il compara\'ee +tra tranquille comme Baptiste, absolument comme s'il s'agissait d'un duel. Il nous arrivera nanti du plus magnifique alibi qui se puisse voir, d'un alibi irr\'e9cusable. Il va prouver qu'il a pass\'e9 la soir\'e9 +e et la nuit du mardi et de mercredi avec les personnages les plus consid\'e9rables. Il aura d\'een\'e9 avec le comte Machin, jou\'e9 avec le marquis Chose, soup\'e9 avec le duc Untel; la baronne de Ci et la vicomtesse de L\'e0 + ne l'auront pas perdu de vue une minute... Enfin, le coup sera si bien mont\'e9, tous les trucs joueront si bien, qu'il faudra lui ouvrir la porte, et encore lui pr\'e9senter des excuses sur l'escalier. +Il n'est qu'un moyen de le convaincre, c'est de le surprendre par une rapidit\'e9 contre laquelle il est impossible qu'il soit en garde. On doit tomber chez lui comme la foudre, l'arr\'eater au r\'e9veil, l'entra\'eener encore tout abasourdi, et l'in +terroger l\'e0, sur-le-champ, }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 hic et nunc}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 , tout chaud encore de son lit. C'est la seule chance qu'il soit de surprendre quelque chose. +Ah! que ne suis-je, pour un jour, juge d'instruction! +\par Le p\'e8re Tabaret s'arr\'eata court, saisi de la crainte de manquer de respect au magistrat. Mais M. Daburon n'avait nullement l'air choqu\'e9. +\par \emdash Poursuivez, dit-il d'un ton encourageant, poursuivez! +\par \emdash Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d'instruction. Je fais arr\'eater mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon cabinet. Je ne m'amuse point \'e0 lui poser des questions plus ou moins captieuses. Non; je vais droit au but. +Je l'accable tout d'abord du poids de ma certitude. Quel pav\'e9! Je lui prouve que je sais tout, si \'e9videmment, si clairement, si p\'e9remptoirement qu'il se rend, ne pouvant agir autrement. Non, je ne l'interroge pas. +Je ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je parle le premier. Et voici mon discours: \'abMon bonhomme, vous m'apportez un alibi! C'est fort bien. Mais nous connaissons ce moyen, l'ayant pratiqu\'e9. Il est us\'e9. On est fix\'e9 + sur les pendules qui retardent ou avancent. Donc, cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c'est admis. +\par \'bbCependant voici ce que vous avez fait: \'e0 huit heures vingt minutes, vous avez fil\'e9 adroit}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 e}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 ment. \'c0 huit heures trente-cinq min +utes, vous preniez le chemin de fer, rue Saint-Lazare. \'c0 neuf heures, vous descendiez \'e0 la gare de Rueil et vous vous \'e9lanciez sur la route de La Jo}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 n}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 ch\'e8re. \'c0 + neuf heures un quart, vous frappiez au volet de la veuve Lerouge, qui vous ouvrait et \'e0 qui vous demandiez \'e0 manger un morceau et surtout \'e0 boire un coup. \'c0 neuf heures vingt-cinq, vous lui plantiez un morceau de fleuret bien aiguis\'e9 + entre les \'e9paules, vous bouleversiez tout dans la maison et vous br\'fbliez certains papiers, vous savez. Apr\'e8s quoi, enveloppant dans une serviette tous les objets pr\'e9cieux pour faire croire \'e0 un vol, vous sortiez en fermant la porte \'e0 + double tour. +\par \'bbArriv\'e9 \'e0 la Seine, vous avez jet\'e9 votre paquet dans l'eau, vous avez regagn\'e9 la station du chemin de fer \'e0 pied, et \'e0 onze heures vous reparaissiez frais et dispos. +\par \'bbC'est bien jou\'e9. Seulement vous avez compt\'e9 sans deux adversaires: un agent de police assez madr\'e9, surnomm\'e9 Tirauclair, et un autre plus capable encore, qui a nom le hasard. \'c0 eux deux, ils vous font perdre la partie. +D'ailleurs, vous avez eu le tort de porter des bottes trop fines, de conserver vos gants gris perle, et de vous embarrasser d'un chapeau de soie et d'un parapluie. +Maintenant, avouez, ce sera plus court, et je vous donnerai la permission de fumer dans votre prison de ces excellents trabucos que vous aimez et que vous br\'fblez toujours avec un bout d'ambre.\'bb +\par Le p\'e8re Tabaret avait grandi de deux pouces tant \'e9tait grand son enthousiasme. Il regarda le magistrat comme pour qu\'eater un sourire approbateur. +\par \emdash Oui, continua-t-il apr\'e8s avoir repris haleine, je lui dirais cela et non autre chose. Et, \'e0 moins que cet homme ne soit mille fois plus fort que je ne le suppose, \'e0 moins qu'il ne soit de bronze, de marbre, d'acier, je le verrais \'e0 + mes pieds et j'obtiendrais un aveu... +\par \emdash Et s'il \'e9tait de bronze, en effet, dit M. Daburon, s'il ne tombait pas \'e0 vos pieds! Que feriez-vous? +\par La question, \'e9videmment, embarrassa le bonhomme. +\par \emdash Dame! balbutia-t-il, je ne sais, je verrais, je chercherais... mais il avouerait. +\par Apr\'e8s un assez long silence, M. Daburon prit une plume et \'e9crivit quelques lignes \'e0 la h\'e2te. +\par \emdash Je me rends, dit-il. Monsieur Albert de Commarin va \'eatre arr\'eat\'e9, c'est maintenant d\'e9cid\'e9. Mais les formalit\'e9s et les perquisitions prendront un certain temps qui, d'un autre c\'f4t\'e9, m'est n\'e9cessaire. +Je veux interroger, avant le pr\'e9venu, son p\'e8re, le comte de Commarin, et encore ce jeune avocat, votre ami, monsieur No\'ebl Gerdy. Les lettres qu'il poss\'e8de me sont indispensables. +\par \'c0 ce nom de Gerdy, la figure du p\'e8re Tabaret s'assombrit et exprima la plus comique inqui\'e9tude. +\par \emdash Sapristi! s'exclama-t-il, voil\'e0 ce que je redoutais! +\par \emdash Quoi? demanda M. Daburon. +\par \emdash Eh! la n\'e9cessit\'e9 des lettres de No\'ebl... Naturellement, il va savoir qui a mis la justice sur les traces du crime. Me voil\'e0 dans de beaux draps! C'est \'e0 moi qu'il devra la reconnaissance de ses droits, n'est-ce pas? +Pensez-vous qu'il me sera reconnaissant! Point, il me m\'e9prisera. Il me fuira quand il saura que Tabaret, rentier, et Tirauclair, l'agent, se coiffent dans le m\'eame bonnet de coton. Pauvre humanit\'e9 +! Avant huit jours mes plus vieux amis me refuseront la main. Comme si ce n'\'e9tait pas un bonheur de servir la justice!... Je vais \'eatre r\'e9duit \'e0 changer de quartier, \'e0 prendre un faux nom... +\par Il pleurait presque, tant sa peine \'e9tait grande. Le magistrat en fut touch\'e9. +\par \emdash Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit-il, je ne mentirai pas mais je m'arrangerai de telle sorte que votre fils d'adoption, votre Benjamin, ne saura rien. Je lui laisserai entrevoir que je suis arriv\'e9 jusqu'\'e0 lui par +des papiers trouv\'e9s chez la veuve Lerouge. +\par Le bonhomme, transport\'e9, saisit la main du juge et la porta \'e0 ses l\'e8vres. +\par \emdash Oh! merci, monsieur! s'\'e9cria-t-il, merci mille fois! Vous \'eates grand, vous \'eates... Et moi qui tout \'e0 l'heure... mais, suffit! je me trouverai, si vous le permettez, \'e0 l'arrestation; je serais tr\'e8 +s satisfait d'assister aux perquisitions. +\par \emdash Je comptais vous le demander, monsieur Tabaret, r\'e9pondit le juge. +\par Les lampes p\'e2lissaient et devenaient fumeuses, le toit des maisons blanchissait, le jour se levait. D\'e9j\'e0, dans le lointain, on entendait le roulement des voitures matinales; Paris s'\'e9veillait. +\par \emdash Je n'ai pas de temps \'e0 perdre, poursuivit M. Daburon, si je veux que toutes mes mesures soient bien prises. Je tiens absolument \'e0 voir le procureur imp\'e9rial; je le ferai r\'e9veiller s'il le faut. +Je me rendrai de chez lui directement au Palais, j'y serai avant huit heures. Je d\'e9sire, monsieur Tabaret, vous y trouver \'e0 mes ordres. +\par Le bonhomme remerciait et s'inclinait, quand le domestique du magistrat parut. +\par \emdash Voici, monsieur, dit-il \'e0 son ma\'eetre, un pli que vient d'apporter un gendarme de Bougival. Il attend la r\'e9ponse dans l'antichambre. +\par \emdash Tr\'e8s bien! r\'e9pondit M. Daburon; demandez \'e0 cet homme s'il n'a besoin de rien, et dans tous les cas offrez-lui un verre de vin. +\par En m\'eame temps il brisait l'enveloppe de la d\'e9p\'eache. +\par \emdash Tiens! fit-il, une lettre de G\'e9vrol! +\par Et il lut: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Monsieur le juge d'instruction}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 , +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 J'ai l'honneur de vous faire savoir que je suis sur la trace de l'homme aux boucles d'oreilles. Je viens d'apprendre de ses nouvelles chez un marchand de vin, o\'f9 des ivrognes \'e9taient attard\'e9s. +Notre homme est rentr\'e9 chez le marchand de vin dimanche matin en sortant de chez la veuve Lerouge. Il a commenc\'e9 par acheter et payer deux litres de vin. Puis il s'est frapp\'e9 le front et a dit: \'abVieille b\'ea +te! j'oubliais que c'est demain la f\'eate du bateau!\'bb Il a aussit\'f4t demand\'e9 trois autres litres. J'ai consult\'e9 l'almanach, le bateau doit s'appeler}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Saint-Marin. }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 +J'ai appris aussi qu'il \'e9tait charg\'e9 de bl\'e9. J'\'e9cris \'e0 la pr\'e9fecture en m\'eame temps qu'\'e0 vous, pour que des perquisitions soient faites \'e0 Paris et \'e0 Rouen. Il est impossible qu'elles n'aboutissent pas.}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Je suis en attendant, monsieur...}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par \emdash Ce pauvre G\'e9vrol! s'\'e9cria le p\'e8re Tabaret en \'e9clatant de rire, il aiguise son sabre et la bataille est gagn\'e9e. Est-ce que monsieur le juge ne va pas arr\'eater ses recherches? +\par \emdash Non, certes! r\'e9pondit M. Daburon, n\'e9gliger la moindre chose est souvent une faute irr\'e9parable. Et qui sait quelles lumi\'e8res nous peut fournir cet inconnu?}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {VIII +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Le jour m\'eame de la d\'e9 +couverte du crime de La Jonch\'e8re, \'e0 l'heure pr\'e9cis\'e9ment o\'f9 le p\'e8re Tabaret faisait sa d\'e9monstration dans la chambre de la victime, le vicomte Albert de Commarin montait en voiture pour se rendre \'e0 la gare du Nord au-devant de son p +\'e8re. +\par Le vicomte \'e9tait fort p\'e2le. Ses traits tir\'e9s, ses yeux mornes, ses l\'e8vres bl\'eamies d\'e9non\'e7aient d'accablantes fatigues, l'abus de plaisirs \'e9crasants ou de terribles soucis. +\par Au surplus, tous les domestiques de l'h\'f4tel avaient parfaitement observ\'e9 que, depuis cinq jours, leur jeune ma\'eetre n'\'e9tait pas dans son assiette ordinaire. Il ne parlait qu'avec effort, mangeait \'e0 peine et avait s\'e9v\'e8 +rement interdit sa porte. +\par Le valet de chambre de monsieur le vicomte fit remarquer que ce changement, trop rapide pour ne pas \'eatre des plus sensibles, \'e9tait survenu le dimanche matin \'e0 la suite de la visite d'un certain sieur Gerdy, avocat, lequel \'e9tait rest\'e9 pr\'e8 +s de trois heures dans la biblioth\'e8que. +\par Le vicomte, gai comme un pinson \'e0 l'arriv\'e9e de ce personnage, avait, \'e0 sa sortie, l'air d'un d\'e9terr\'e9, et il n'avait plus quitt\'e9 cette mine affreuse. +\par Au moment de se faire conduire au chemin de fer, le vicomte paraissait se tra\'eener avec tant de peine que M. Lubin, son valet de chambre, l'exhorta beaucoup \'e0 ne pas sortir. S'exposer au froid, c'\'e9tait commettre une imprudence gratuite. +Il serait plus sage \'e0 lui de se coucher et d'avaler une bonne tasse de tisane. +\par Mais le comte de Commarin n'entendait point raillerie sur le chapitre des devoirs filiaux. Il \'e9tait homme \'e0 pardonner \'e0 son fils les plus incroyables folies, les pires d\'e9bordements, plut\'f4t que ce qu'il appelait un manque de r\'e9v\'e9 +rence. Il avait annonc\'e9 son arriv\'e9e par le t\'e9l\'e9graphe vingt-quatre heures \'e0 l'avance, donc l'h\'f4tel devait \'eatre sous les armes, donc l'absence d'Albert \'e0 la gare l'e\'fbt choqu\'e9 comme la plus outrageante des inconvenances. +\par Le vicomte se promenait depuis cinq minutes dans la salle d'attente quand la cloche signala l'arriv\'e9e du train. Bient\'f4t les portes qui donnent sur le quai s'ouvrirent et furent encombr\'e9es de voyageurs. +\par La presse un peu dissip\'e9e, le comte apparut, suivi d'un domestique portant une immense pelisse de voyage, garnie de fourrures pr\'e9cieuses. +\par Le comte de Commarin annon\'e7ait bien dix bonnes ann\'e9es de moins que son \'e2ge. Sa barbe et ses cheveux encore abondants grisonnaient \'e0 peine. Il \'e9tait grand et maigre, marchait le corps droit et portait la t\'ea +te haute, sans avoir rien cependant de cette disgracieuse roideur britann}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 i}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 que, l'admiration et l'envie de nos jeunes gentilshommes. Sa tournure \'e9tait noble, sa d\'e9marche ais\'e9e. +Il avait de fortes mains, tr\'e8s belles, les mains d'un homme dont les anc\'eatres ont pendant des si\'e8cles donn\'e9s de grands coups d'\'e9p\'e9e. Sa figure r\'e9guli\'e8re pr\'e9sentait un contraste singulier pour celui qui l'\'e9 +tudiait: tous ses traits respiraient une facile bonhomie, sa bouche \'e9tait so}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 u}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 riante, mais dans ses yeux clairs \'e9clatait la plus farouche fiert\'e9. +\par Ce contraste traduisait le secret de son caract\'e8re. +\par Tout aussi exclusif que la marquise d'Arlange, il avait march\'e9 avec son si\'e8cle, ou du moins il paraissait avoir march\'e9. +\par Autant que la marquise, il m\'e9prisait absolument tout ce qui n'\'e9tait pas noble, seulement son m\'e9pris s'exprimait d'une fa\'e7on diff\'e9rente. La marquise affichait hautement et brutalement ses d\'e9 +dains; le comte les dissimulait sous les recherches d'une politesse humiliante \'e0 force d'\'eatre excessive. La marquise aurait volontiers tutoy\'e9 ses fournisseurs; le comte, chez lui, un jour que son architecte avait laiss\'e9 + tomber son parapluie, s'\'e9tait pr\'e9cipit\'e9 pour le ramasser. +\par C'est que la vieille dame avait les yeux band\'e9s, les oreilles bouch\'e9es, tandis que le comte avait beaucoup vu avec de bons yeux, beaucoup entendu avec une ou\'efe tr\'e8s fine. Elle \'e9tait sotte et sans l'ombre du sens commun; il avait de l' +esprit, des vues presque larges, et des id\'e9es. Elle r\'eavait le retour de tous les usages saugrenus, la restauration des niaiseries monarchiques, s'imaginant qu'on fait reculer les ann\'e9es comme les aiguilles d'une pendule; il aspirait, lui, \'e0 + des choses positives; au pouvoir, par exemple, sinc\'e8rement persuad\'e9 que son parti pouvait encore le ressaisir et le garder, et reconqu\'e9rir sourdement et lentement, mais s\'fbrement, tous les privil\'e8ges perdus. +\par Mais, au fond, ils devaient s'entendre. +\par Pour tout dire, le comte \'e9tait le portrait flatt\'e9 d'une certaine fraction de la soci\'e9t\'e9, et la marquise en \'e9tait la caricature. +\par Il faut ajouter qu'avec ses \'e9gaux, M. de Commarin savait se d\'e9partir de son \'e9crasante urbanit\'e9. Il reprenait alors son caract\'e8re vrai, hautain, entier, intraitable, supportant la contradiction \'e0 peu pr\'e8s comme un \'e9talon la piq\'fb +re d'une mouche. +\par Dans sa maison, c'\'e9tait un despote. +\par En apercevant son p\'e8re, Albert s'avan\'e7a vers lui avec empressement. Ils se serr\'e8rent la main, s'embrass\'e8rent d'un air aussi noble que c\'e9r\'e9monieux, et en moins d'une minute exp\'e9di\'e8rent la phras\'e9 +ologie banale des informations de retour et des compliments de voyage. +\par Alors seulement M. de Commarin parut s'apercevoir de l'alt\'e9ration, si visible, du visage de son fils. +\par \emdash Vous \'eates souffrant, vicomte? demanda-t-il. +\par \emdash Non, monsieur, r\'e9pondit laconiquement Albert. +\par Le comte fit un: \'abAh!\'bb accompagn\'e9 d'un certain mouvement de t\'eate, qui \'e9tait chez lui comme un tic et exprimait la plus parfaite incr\'e9dulit\'e9; puis il se retourna vers son domestique et lui donna bri\'e8vement quelques ordres. +\par \emdash Maintenant, reprit-il en revenant \'e0 son fils, rentrons vite \'e0 l'h\'f4tel. J'ai h\'e2te de me sentir chez moi, et de plus je mangerai avec plaisir, n'ayant rien pris aujourd'hui qu'une tasse de d\'e9test}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 a}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 ble bouillon, \'e0 je ne sais quel buffet. +\par M. de Commarin arrivait \'e0 Paris d'une humeur massacrante. Son voyage en Autriche n'avait pas amen\'e9 les r\'e9sultats qu'il esp\'e9rait. +\par Pour comble, s'\'e9tant arr\'eat\'e9 chez un de ses anciens amis, il avait eu avec lui une discussion si violente qu'ils s'\'e9taient s\'e9par\'e9s sans se donner la main. +\par \'c0 peine install\'e9 sur les coussins de sa voiture, qui partit au galop, le comte ne put s'emp\'eacher de revenir sur ce sujet qui lui tenait fort \'e0 c\'9cur. +\par \emdash Je suis brouill\'e9 avec le duc de Sairmeuse, dit-il \'e0 son fils. +\par \emdash Il me semble, monsieur, r\'e9pondit Albert sans la moindre intention de raillerie, que c'est ce qui ne manque jamais d'arriver lorsque vous restez plus d'une heure ensemble. +\par \emdash C'est vrai, mais cette fois c'est d\'e9finitif. J'ai pass\'e9 quatre jours chez lui dans un \'e9tat inconcevable d'exasp\'e9ration. Maintenant, je lui ai retir\'e9 mon estime. +Sairmeuse, vicomte, vend Gondresy, une des belles terres du nord de la France. Il coupe les bois, met \'e0 l'encan le ch\'e2teau o\'f9 il est, une demeure princi\'e8re qui va devenir une sucrerie. Il fait argent de tout, pour augmenter, \'e0 + ce qu'il dit, ses revenus, pour acheter de la rente, des actions, des obligations!... +\par \emdash Et c'est la raison de votre rupture? demanda Albert sans trop de surprise. +\par \emdash Sans doute. N'est-elle pas l\'e9gitime? +\par \emdash Mais, monsieur, vous savez que le duc a une famille nombreuse; il est loin d'\'eatre riche. +\par \emdash Et ensuite! reprit le comte. Qu'importe cela? On se prive, monsieur, on vit de sa terre sur sa terre, on porte des sabots tout l'hiver, on fait donner de l'\'e9ducation \'e0 son a\'een\'e9 seulement, et on ne vend pas. Entre amis, on se doit la v +\'e9rit\'e9, surtout quand elle est d\'e9sagr\'e9able. J'ai dit \'e0 Sairmeuse ma pens\'e9e. Un noble qui vend ses terres commet une indignit\'e9, il trahit son parti. +\par \emdash Oh! monsieur! fit Albert, essayant de protester. +\par \emdash J'ai dit tra\'eetre, continua le comte avec v\'e9h\'e9mence, je maintiens ce mot. Retenez bien ceci, vicomte: la puissance a \'e9t\'e9, est et sera toujours \'e0 qui poss\'e8de la fortune, \'e0 plus forte raison \'e0 qui d\'e9tient le sol. +Les hommes de 93 ont bien compris cela. En ruinant la noblesse, ils ont d\'e9truit son prestige bien plus s\'fbrement qu'en abolissant les titres. Un prince \'e0 pied et sans laquais est un homme comme un autre. +Le ministre de Juillet qui a dit aux bourgeois: \'abEnrichissez-vous\'bb n'\'e9tait point un sot. Il leur donnait la formule magique du pouvoir. Les bourgeois ne l'ont pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se sont lanc\'e9s dans la sp\'e9 +culation. Ils sont riches aujourd'hui, mais de quoi? de valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de chiffons enfin. +\par \'bbC'est de la fum\'e9e qu'ils cadenassent dans leurs coffres. Ils pr\'e9f\'e8rent le mobilier qui rapporte huit, aux pr\'e9s, aux vignes, aux bois, qui ne rendent pas trois du cent. Le paysan n'est pas si fou. D\'e8s qu'il a de la terre +grand comme un mouchoir de poche, il en veut grand comme une nappe, puis grand comme un drap. Le paysan est lent comme le b\'9cuf de sa charrue, mais il a sa t\'e9nacit\'e9, son \'e9nergie patiente, son obstination. +Il marche droit vers son but, poussant ferme sur le joug, et sans que rien l'arr\'eate ni le d\'e9tourne. Pour devenir propri\'e9taire, il se serre le ventre, et les imb\'e9ciles rient. Qui sera bien surpris quand il fera, lui aussi, son 89? Le bou}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 r}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 geois et aussi les barons de la f\'e9odalit\'e9 financi\'e8re. +\par \emdash Eh bien? interrogea le vicomte. +\par \emdash Vous ne comprenez pas? Ce que fait le paysan, la noblesse le devait faire. Ruin\'e9e, son devoir \'e9tait de reconstituer sa fortune. Le commerce lui est interdit, soit. L'agriculture lui reste. Au lieu de bouder niaisement, depuis un demi-si\'e8 +cle, au lieu de s'endetter pour soutenir un train d'une ridicule mesquinerie, elle devait s'enfermer dans ses ch\'e2teaux, en province, et l\'e0 travailler, se priver, \'e9conomiser, acheter, s'\'e9tendre, gagner de proche en proche. +Si elle avait pris ce parti, elle poss\'e9derait la France. Sa richesse serait \'e9norme, car le prix de la terre s'\'e9l\'e8ve de jour en jour. Sans effort, j'ai doubl\'e9 ma fortune depuis trente ans. Blanlaville, qui a co\'fbt\'e9 \'e0 mon p\'e8 +re cent mille \'e9cus en 1817, vaut maintenant plus d'un million. Ainsi, quand j'entends la noblesse se plaindre, g\'e9mir, r\'e9criminer, je hausse les \'e9paules. Tout augmente, dit-elle, et ses revenus restent stationnaires. \'c0 qui la faute? +Elle s'appauvrit d'ann\'e9e en ann\'e9e. Elle en verra bien d'autres. Bient\'f4t elle en sera r\'e9duite \'e0 la besace, et les quelques grands noms qui nous restent finiront sur des enseignes. Et ce sera bien fait. +Ce qui me console, c'est qu'alors le paysan, ma\'eetre de nos domaines, sera tout-puissant, et qu'il attellera \'e0 ses voitures ces bourgeois qu'il hait autant que je les ex\'e8cre moi-m\'eame. +\par La voiture, en ce moment, s'arr\'eatait dans la cour, apr\'e8s avoir d\'e9crit ce demi-cercle parfait, la gloire des cochers qui ont gard\'e9 la bonne tradition. +\par Le comte descendit le premier et, appuy\'e9 sur le bras de son fils, il gravit les marches du perron. +\par Dans l'immense vestibule, presque tous les domestiques en grande livr\'e9e formaient la haie. +\par Le comte leur donna un coup d'\'9cil en traversant, comme un officier \'e0 ses soldats avant la parade. Il parut satisfait de leur tenue et gagna ses appartements, situ\'e9s au premier \'e9tage, au-dessus des appartements de r\'e9ception. +\par Jamais, nulle part, maison ne fut mieux ordonn\'e9e que celle du comte de Commarin, maison consid\'e9rable, car la fortune lui permettait de soutenir un train \'e0 \'e9blouir plus d'un principicule allemand. +\par Il poss\'e9dait, \'e0 un degr\'e9 sup\'e9rieur, le talent, il faudrait dire l'art, beaucoup plus rare qu'on ne le suppose, de commander \'e0 une arm\'e9e de valets. Selon Rivarol, il est une fa\'e7on de dire \'e0 un laquais: \'abSortez!\'bb + qui affirme mieux la race que cent livres de parchemins. +\par Les domestiques si nombreux du comte n'\'e9taient pour lui ni une g\'eane, ni un souci, ni un embarras. Ils lui \'e9taient n\'e9cessaires, le servaient bien, \'e0 sa guise et non \'e0 la leur. Il \'e9tait l'exigence m\'eame, toujours pr\'eat \'e0 dire: +\'abJ'ai failli attendre\'bb, et cependant il \'e9tait rare qu'il e\'fbt un reproche \'e0 adresser. +\par Chez lui, tout \'e9tait si bien pr\'e9vu, m\'eame et surtout l'impr\'e9vu, si bien r\'e9gl\'e9, arrang\'e9 \'e0 l'avance, d'une mani\'e8re invariable, qu'il n'avait plus \'e0 s'occuper de rien. Si parfaite \'e9tait l'organisation de la machine int\'e9 +rieure, qu'elle fonctionnait sans bruit, sans effort, sans qu'il f\'fbt besoin de la remonter sans cesse. Un rouage manquait, on le rempla\'e7ait et on s'en apercevait \'e0 peine. Le mouvement g\'e9n\'e9ral entra\'eenait le no +uveau venu, et au bout de huit jours il avait pris le pli ou il \'e9tait renvoy\'e9. +\par Ainsi, le ma\'eetre arrivait de voyage, et l'h\'f4tel endormi s'\'e9veillait comme sous la baguette d'un magicien. Chacun se trouvait \'e0 son poste, pr\'eat \'e0 reprendre la besogne interrompue six semaines auparavant. On savait que le comte avait pass +\'e9 la journ\'e9e en wagon, donc il pouvait avoir faim: le d\'eener avait \'e9t\'e9 avanc\'e9. Tous les gens, jusqu'au dernier marmiton, avaient pr\'e9sent \'e0 l'esprit l'article premier de la charte de l'h\'f4tel: \'abLes do +mestiques sont faits, non pour ex\'e9cuter des ordres, mais pour \'e9pargner la peine d'en donner.\'bb +\par M. de Commarin finissait de r\'e9parer sur sa personne le d\'e9sordre du voyage et de changer de v\'eatements, quand le ma\'eetre d'h\'f4tel en bas de soie parut et annon\'e7a que monsieur le comte \'e9tait servi. +\par Il descendit presque aussit\'f4t, et le p\'e8re et le fils se rencontr\'e8rent sur le seuil de la salle \'e0 manger. +\par C'est une vaste pi\'e8ce, tr\'e8s haute de plafond comme tout le rez-de-chauss\'e9e de l'h\'f4tel, et d'une simplicit\'e9 magnifique. Un seul des quatre dressoirs qui la d\'e9 +corent encombrerait un de ces vastes appartements que les millionnaires de la derni\'e8re liquidation louent quinze mille francs au boulevard Malesherbes. Un collectionneur p\'e2merait devant ces dressoirs, charg\'e9s \'e0 rompre d'\'e9maux rares, de fa +\'efences merveilleuses et de porcelaines \'e0 faire verdir de jalousie un roi de Saxe. +\par Le service de la table o\'f9 prirent place le comte et Albert, dress\'e9e milieu de la salle, r\'e9pondait \'e0 ce luxe grandiose. L'argenterie et les cristaux y resplendissaient. +\par Le comte \'e9tait un grand mangeur. Parfois il tirait vanit\'e9 de cet app\'e9tit \'e9norme qui e\'fbt \'e9t\'e9 pour un pauvre diable une v\'e9ritable infirmit\'e9. Il aimait \'e0 rappeler les grands hommes dont l'estomac est rest\'e9 c\'e9l\'e8 +bre, Charles Quint d\'e9vorait des montagnes de viande. Louis XIV engloutissait \'e0 chaque repas la nourriture de six hommes ordinaires. Il soutenait volontiers \'e0 table qu'on peut presque juger les hommes \'e0 leur capacit\'e9 + digestive; il les comparait \'e0 des lampes dont le pouvoir \'e9clairant est en raison de l'huile qu'elles consument. +\par La premi\'e8re demi-heure du d\'eener fut silencieuse. M. de Commarin mangeait en conscience, ne s'apercevant pas ou ne voulant pas s'apercevoir qu'Albert remuait sa fourchette et son couteau par contenance et ne touchait \'e0 aucun des mets plac\'e9 +s sur son assiette. Mais avec le dessert, la mauvaise humeur du vieux gentilhomme reparut, fouett\'e9e par un certain vin de Bourgogne qu'il affectionnait, et dont il buvait presque exclusivement depuis de longues ann\'e9es. +\par Il ne d\'e9testait pas d'ailleurs se mettre la bile en mouvement apr\'e8s le d\'eener, professant cette th\'e9orie qu'une discussion mod\'e9r\'e9e est un parfait digestif. Une lettre qui lui avait \'e9t\'e9 remise \'e0 son arriv\'e9e et qu'il avait trouv +\'e9 le temps de parcourir fut son pr\'e9texte et son point de d\'e9part. +\par \emdash J'arrive il y a une heure, dit-il \'e0 son fils, et j'ai d\'e9j\'e0 une hom\'e9lie de Broisfresnay. +\par \emdash Il \'e9crit beaucoup, observa Albert. +\par \emdash Trop! Il se d\'e9pense en encre. Encore des plans, des projets, des esp\'e9rances, v\'e9ritables enfantillages. Il porte la parole au nom d'une douzaine de politiques de sa force. Ma parole d'honneur, ils ont perdu le sens. +Ils parlent de soulever le monde; il ne leur manque qu'un levier et un point d'appui. Je les trouve, moi qui les aime, \'e0 mourir de rire. +\par Et pendant dix minutes, le comte chargea des plus piquantes injures et des \'e9pigrammes les plus vives ses meilleurs amis, sans para\'eetre se douter que bon nombre de leurs ridicules \'e9taient un peu les siens. +\par \emdash Si encore, continua-t-il plus s\'e9rieusement, s'ils avaient quelque confiance en eux, s'ils montraient une ombre d'audace! Mais non. La foi m\'eame leur manque. Ils ne comptent que sur autrui, tant\'f4t sur celui-ci et tant\'f4t sur cet autre. +Il n'est pas une de leurs d\'e9marches qui ne soit un aveu d'impuissance, une d\'e9claration pr\'e9matur\'e9e d'avortement. Je les vois continuellement en qu\'eate d'un mieux mont\'e9 qui consente \'e0 les prendre en croupe. +Ne trouvant personne, c'est qu'ils sont embarrassants! ils en reviennent toujours au clerg\'e9 comme \'e0 leurs premi\'e8res amours. +\par \'bbL\'e0, pensent-ils, sont le salut et l'avenir. Le pass\'e9 l'a bien prouv\'e9. Ah! ils sont adroits! En somme, nous devons au clerg\'e9 la chute de la Restauration. Et maintenant, en France, aristocratie et d\'e9votion sont synonymes. +Pour sept millions d'\'e9lecteurs, un petit-fils de Louis XIV ne peut marcher qu'\'e0 la t\'eate d'une arm\'e9e de robes noires, escort\'e9 de pr\'e9dicants, de moines et de missionnaires, avec un \'e9tat-major d'abb\'e9s, le cierge au vent. +Et on a beau dire, le Fran\'e7ais n'est pas d\'e9vot, et il hait les j\'e9suites. N'est-ce pas votre avis, vicomte? +\par Albert ne put qu'incliner la t\'eate en signe d'assentiment. D\'e9j\'e0 M. de Commarin continuait: +\par \emdash Ma foi! je le d\'e9clare, je suis las de marcher \'e0 la remorque de ces gens-l\'e0. Je perds patience quand je vois sur quel ton ils le prennent avec nous, et \'e0 quel prix ils mettent leur alliance. Ils n'\'e9 +taient pas si grands seigneurs jadis; un \'e9v\'eaque \'e0 la cour faisait une mince figure. Aujourd'hui, ils se sentent indispensables. Moralement, nous n'existons que par eux. Et quel r\'f4le jouons-nous \'e0 leur profit? Nous sommes le paravent derri +\'e8re lequel ils jouent leur com\'e9die. Quelle duperie! Est-ce que nos int\'e9r\'eats sont les leurs? +\par \'bbIls se soucient de nous, monsieur, comme de l'an VIII. Leur capitale est Rome, et c'est l\'e0 que tr\'f4ne leur seul roi. Depuis je ne sais combien d'ann\'e9es, ils crient \'e0 la pers\'e9cution, et jamais ils n'ont \'e9t\'e9 si v\'e9 +ritablement puissants. Enfin, si nous n'avons pas le sou, ils sont immens\'e9ment riches. Les lois qui frappent les fortunes particuli\'e8res ne les atteignent pas. Ils n'ont point d'h\'e9ritiers qui se partagent leurs tr\'e9sors et les divisent \'e0 + l'infini. Ils poss\'e8dent la patience et le temps qui \'e9l\'e8vent des montagnes avec des grains de sable. Tout ce qui va au clerg\'e9 reste au clerg\'e9. +\par \emdash Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert. +\par \emdash Peut-\'eatre le faudrait-il, vicomte. Mais aurions-nous les b\'e9n\'e9fices de la rupture? Et d'abord, y croirait-on? +\par On venait de servir le caf\'e9. Le comte fit un signe, les domestiques sortirent. +\par \emdash Non, poursuivit-il, on n'y croirait pas. Puis ce serait la guerre et la trahison dans nos m\'e9n}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 a}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 ges. Ils nous tiennent par nos femmes et nos filles, otages de notre alliance. +Je ne vois plus pour l'aristocratie fran\'e7aise qu'une planche de salut; une bonne petite loi autorisant les maj}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 o}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 rats. +\par \emdash Vous ne l'obtiendrez jamais, monsieur. +\par \emdash Croyez-vous? demanda M. de Commarin; vous y opposeriez-vous donc, vicomte? +\par Albert savait par exp\'e9rience combien \'e9tait br\'fblant ce terrain o\'f9 l'attirait son p\'e8re, il ne r\'e9pondit pas. +\par \emdash Mettons donc que je r\'eave l'impossible, reprit le comte; alors, que la noblesse fasse son devoir. Que toutes les filles de grande maison, que tous les cadets se d\'e9vouent. Qu'ils laissent pendant cinq g\'e9n\'e9rations le patrimoine entier +\'e0 l'a\'een\'e9 et se contentent chacun de cent louis de rentes. De cette fa\'e7on encore, on peut reconstruire les grandes fortunes. Les familles, au lieu d'\'eatre divis\'e9es par des int\'e9r\'eats et des \'e9go\'ef +smes divers, seraient unies par une aspiration commune. Chaque maison aurait sa raison d'\'c9tat, un testament politique, pour ainsi dire, que se l\'e9gueraient les a\'een\'e9s. +\par \emdash Malheureusement, objecta le vicomte, le temps n'est plus gu\'e8re aux d\'e9vouements. +\par \emdash Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, je le sais tr\'e8s bien, et dans ma propre maison j'en ai la preuve. Je vous ai pri\'e9, moi, votre p\'e8re, je vous ai conjur\'e9 de renoncer \'e0 \'e9 +pouser la petite-fille de cette vieille folle de marquise d'Arlange: \'e0 quoi cela a-t-il servi? \'c0 rien. Et apr\'e8s trois ans de luttes, il m'a fallu c\'e9der. +\par \emdash Mon p\'e8re..., voulut commencer Albert. +\par \emdash C'est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons. Mais souvenez-vous de ce que je vous ai pr\'e9dit. Vous portez le coup mortel \'e0 notre maison. Vous serez, vous, un des grands propri\'e9 +taires de la France; ayez quatre enfants, ils seront \'e0 peine riches; qu'eux-m\'eames en aient chacun autant, et vous verrez vos petits-fils dans la g\'eane. +\par \emdash Vous mettez tout au pis, mon p\'e8re. +\par \emdash Sans doute, et je le dois. C'est le moyen d'\'e9viter les d\'e9ceptions. Vous m'avez parl\'e9 du bonheur de votre vie! Mis\'e8re! Un homme vraiment noble songe \'e0 son nom avant tout. Mademoiselle d'Arlange est tr\'e8s jolie, tr\'e8s s\'e9 +duisante, tout ce que vous voudrez, mais elle n'a pas le sou. Je vous avais, moi, choisi une h\'e9riti\'e8re. +\par \emdash Que je ne saurais aimer... +\par \emdash La belle affaire! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre millions, plus que les rois d'aujourd'hui ne donnent en dot \'e0 leurs filles. Sans compter les esp\'e9rances... +\par L'entretien, sur ce sujet, pouvait \'eatre interminable; mais en d\'e9pit d'une contrainte visible, le vicomte restait \'e0 cent lieues de discussion. \'c0 peine, de temps \'e0 autre et pour ne pas jouer le r\'f4le de confident absolument muet il pronon +\'e7ait quelques syllabes. +\par Cette absence d'opposition irritait le comte encore plus qu'une contradiction obstin\'e9e. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer son fils. C'\'e9tait sa tactique. +\par Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les allusions m\'e9chantes. Bient\'f4t il fut s\'e9rieusement furieux contre son fils, et sur une laconique r\'e9ponse, il s'emporta tout \'e0 fait. +\par \emdash Parbleu! s'\'e9cria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait pas autrement que vous! Quel sang avez-vous donc dans les veines! Je vous trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin! +\par Il est des situations d'esprit o\'f9 la moindre conversation est extr\'eamement p\'e9nible. Depuis une heure, en \'e9coutant son p\'e8re et en lui r\'e9pondant, Albert subissait un intol\'e9rable supplice. La patience dont il \'e9tait arm\'e9 lui \'e9 +chappa enfin. +\par \emdash Eh! r\'e9pondit-il, si je suis peuple, monsieur, il y a peut-\'eatre de bonnes raisons pour cela. +\par Le regard dont le vicomte accentua cette phrase \'e9tait si \'e9loquent et si explicite, que le comte eut un brusque haut-le-corps. Toute animation de l'entretien tomba, et c'est d'une voix h\'e9sitante qu'il demanda: +\par \emdash Que voulez-vous dire, vicomte? +\par Albert, la phrase lanc\'e9e, l'avait regrett\'e9e. Mais il \'e9tait trop avanc\'e9 pour reculer. +\par \emdash Monsieur, r\'e9pondit-il avec un certain embarras, j'ai \'e0 vous entretenir de choses graves. Mon honneur, le v\'f4tre, celui de notre maison sont en jeu. Je devais avoir avec vous une explication, et je comptais la remettre \'e0 + demain, ne voulant pas troubler la soir\'e9e de votre retour. N\'e9anmoins, si vous l'exigez... +\par Le comte \'e9coutait son fils avec une anxi\'e9t\'e9 mal dissimul\'e9e. On e\'fbt dit qu'il devinait o\'f9 il allait en venir, et qu'il s'\'e9pouvantait de l'avoir devin\'e9. +\par \emdash Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant ses mots, que jamais, quoi que vous ayez fait, ma voix ne s'\'e9l\'e8vera pour vous accuser. Vos bont\'e9s constantes pour moi... +\par C'est tout ce que put supporter M. de Commarin. +\par \emdash Tr\'eave de pr\'e9ambules, interrompit-il durement. Les faits, sans phrases... +\par Albert tarda \'e0 r\'e9pondre. Il se demandait comment et par o\'f9 commencer. +\par \emdash Monsieur, dit-il enfin, en votre absence j'ai eu sous les yeux toute votre correspondance avec madame Val\'e9rie Gerdy. Toute, ajouta-t-il, soulignant ce mot d\'e9j\'e0 si significatif. +\par Le comte ne laissa pas \'e0 Albert le temps d'achever sa phrase. Il s'\'e9tait lev\'e9 comme si un serpent l'e\'fbt mordu, si violemment que sa chaise alla rouler \'e0 quatre pas. +\par \emdash Plus un mot! s'\'e9cria-t-il d'une voix terrible, plus une syllabe, je vous le d\'e9fends! +\par Mais il eut honte, sans doute, de ce premier mouvement, car presque aussit\'f4t il reprit son sang-froid. Il releva m\'eame sa chaise avec une affectation visible de calme, et la repla\'e7a devant la table. +\par \emdash Qu'on vienne donc encore nier les pressentiments! reprit-il d'un ton qu'il essayait de rendre l\'e9ger et railleur. Il y a deux heures, au chemin de fer, en apercevant votre face bl\'eame, j'ai flair\'e9 quelque m\'e9chante aventure. J'ai devin +\'e9 que vous saviez peu ou beaucoup de cette histoire, je l'ai senti, j'en ai \'e9t\'e9 s\'fbr. +\par Il y eut un long moment de ce silence si pesant de deux interlocuteurs, de deux adversaires qui se recueillent avant d'entamer de redoutables explications. +\par D'un commun accord, le p\'e8re et le fils d\'e9tournaient les yeux et \'e9vitaient de laisser se croiser et se rencontrer leurs regards peut-\'eatre trop \'e9loquents. +\par \'c0 un bruit qui se fit dans l'antichambre, le comte se rapprocha d'Albert. +\par \emdash Vous l'avez dit, monsieur, pronon\'e7a-t-il, l'honneur commande. Il importe d'arr\'eater une ligne de conduite et de l'arr\'eater sans retard: veuillez me suivre chez moi. +\par Il sonna; un valet parut aussit\'f4t. +\par \emdash Pr\'e9venez, lui dit-il, que ni monsieur le vicomte ni moi n'y sommes pour personne au monde.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {IX +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 La r\'e9v\'e9 +lation qui venait de se produire avait beaucoup plus irrit\'e9 que surpris le comte de Commarin. +\par Faut-il le dire! depuis vingt ans il redoutait de voir \'e9clater la v\'e9rit\'e9. Il savait qu'il n'est pas de secret si soigneusement gard\'e9 qui ne puisse s'\'e9chapper, et son secret, \'e0 lui, quatre personnes l'avaient connu, trois le poss\'e9 +daient encore. +\par Il n'avait pas oubli\'e9 qu'il avait commis cette imprudence \'e9norme de le confier au papier, comme s'il ne se f\'fbt plus souvenu qu'il est des choses qu'on n'\'e9crit pas. +\par Comment, lui, un diplomate prudent, un politique h\'e9riss\'e9 de pr\'e9cautions, avait-il pu \'e9crire! Comment, ayant \'e9crit, avait-il laiss\'e9 subsister cette correspondance accusatrice? Comment n'avait-il pas an\'e9anti, co\'fbte que co\'fb +te, ces preuves \'e9crasantes qui, d'un instant \'e0 l'autre, pouvaient se dresser contre lui? C'est ce qu'il serait malais\'e9 d'expliquer sans une passion folle, c'est-\'e0-dire aveugle, sourde et impr\'e9voyante jusqu'au d\'e9lire. +\par Le propre de la passion est de si bien croire \'e0 sa dur\'e9e, qu'\'e0 peine elle se trouve satisfaite de la perspective de l'\'e9ternit\'e9. Absorb\'e9e compl\'e8tement dans le pr\'e9sent, elle ne prend nul souci de l'avenir. +\par Quel homme d'ailleurs songe jamais \'e0 se mettre en garde contre la femme dont il est \'e9pris? Toujours Samson amoureux livrera, sans d\'e9fense, sa chevelure aux ciseaux de Dalila. +\par Tant qu'il avait \'e9t\'e9 l'amant de Val\'e9rie, le comte n'avait pas eu l'id\'e9e de redemander ses lettres \'e0 cette complice ador\'e9e. Si elle lui f\'fbt venue, cette id\'e9e, il l'e\'fbt repouss\'e9e comme outrageante pour le caract\'e8 +re d'un ange. +\par Quels motifs pouvaient lui faire suspecter la discr\'e9tion de sa ma\'eetresse? Aucun. Il devait la supposer bien plus que lui int\'e9ress\'e9e \'e0 faire dispara\'eetre jusqu'\'e0 la plus l\'e9g\'e8re trace des \'e9v\'e9nements pass\'e9s. N'\'e9 +tait-ce pas elle, en d\'e9finitive, qui avait recueilli les b\'e9n\'e9fices de l'acte odieux? Qui avait usurp\'e9 le nom et la fortune d'un autre? N'\'e9tait-ce pas son fils? +\par Lorsque, huit ann\'e9es plus tard, se croyant trahi, le comte rompit une liaison qui avait fait son bonheur, il songea \'e0 rentrer en possession de cette funeste correspondance. +\par Il ne sut quels moyens employer. Mille raisons l'emp\'eachaient d'agir. +\par La principale est qu'\'e0 aucun prix il ne voulait se retrouver en pr\'e9sence de cette femme jadis trop aim\'e9e. Il ne se sentait assez s\'fbr ni de sa col\'e8re ni de sa r\'e9solution pour affronter les larmes qu'elle ne manquerait pas de r\'e9pandre. +Pourrait-il sans faiblir soutenir les regards suppliants de ces beaux yeux qui si longtemps avaient eu tout empire sur son \'e2me? +\par Revoir cette ma\'eetresse de sa jeunesse, c'\'e9tait s'exposer \'e0 pardonner, et il avait \'e9t\'e9 trop cruellement bless\'e9 dans son orgueil et dans son affection pour admettre l'id\'e9e de retour. +\par D'un autre c\'f4t\'e9, se confier \'e0 un tiers \'e9tait absolument impraticable. Il s'abstint donc de toute d\'e9marche, s'ajournant ind\'e9finiment. +\par Je la verrai, se disait-il, mais quand je l'aurai si bien arrach\'e9e de mon c\'9cur qu'elle me sera devenue indiff\'e9rente. +\par Je ne veux pas lui donner la joie de ma douleur. +\par Ainsi, les mois et les ann\'e9es se pass\'e8rent, et il en vint \'e0 se dire, \'e0 se prouver qu'il \'e9tait d\'e9sormais trop tard. +\par En effet, il est des souvenirs qu'il est imprudent de r\'e9veiller. Il est des circonstances o\'f9 une d\'e9fiance injuste devient la plus maladroite des provocations. +\par Demander \'e0 qui est arm\'e9 de rendre ses armes, n'est-ce pas le pousser \'e0 s'en servir? Apr\'e8s si longtemps, venir r\'e9clamer ces lettres, c'\'e9tait presque d\'e9clarer la guerre. D'ailleurs, existaient-elles encore? Qui le prouverait? +Qui garantissait que M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy ne les avait pas an\'e9anties, comprenant que leur existence \'e9tait un p\'e9ril et que leur destruction seule assurait l'usurpation de son fils? + +\par M. de Commarin ne s'aveugla pas, mais, se trouvant dans une impasse, il pensa que la supr\'eame sagesse \'e9tait de s'en remettre au hasard, et il laissa pour sa vieillesse cette porte ouverte \'e0 l'h\'f4te qui vient toujours: le malheur. +\par Et, cependant, depuis plus de vingt ann\'e9es, jamais un jour ne s'\'e9tait \'e9coul\'e9 sans qu'il maud\'eet l'inexcusable folie de sa passion. +\par Jamais il ne put prendre sur lui d'oublier qu'au-dessus de sa t\'eate un danger plus terrible que l'\'e9p\'e9e de Damocl\'e8s \'e9tait suspendu par un fil que le moindre accident pouvait rompre. +\par Aujourd'hui ce fil \'e9tait bris\'e9. Maintes fois, r\'eavant \'e0 la possibilit\'e9 d'une catastrophe, il s'\'e9tait demand\'e9 comment parer un coup si fatal. Souvent il s'\'e9tait dit: que resterait-il \'e0 faire, si tout se d\'e9couvrait? Il avait con +\'e7u et rejet\'e9 bien des plans; il s'\'e9tait berc\'e9, \'e0 l'exemple des hommes d'imagination, de bien des projets chim\'e9riques, et voil\'e0 que la r\'e9alit\'e9 le prenait comme au d\'e9pourvu. +\par Albert resta respectueusement debout, pendant que son p\'e8re s'asseyait dans son grand fauteuil armori\'e9, pr\'e9cis\'e9ment au-dessous d'un cadre immense o\'f9 l'arbre g\'e9n\'e9alogique de l'illustre famille de Rh\'e9teau de Commarin \'e9 +talait ses luxuriants rameaux. +\par Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des appr\'e9hensions cruelles qui l'\'e9treignaient. Il ne semblait ni irrit\'e9 ni abattu. Seulement ses yeux exprimaient une hauteur encore plus d\'e9daigneuse qu'\'e0 l'ordinaire, une assurance pleine de m\'e9 +pris \'e0 force d'\'eatre imperturbable. +\par \emdash Maintenant, vicomte, commen\'e7a-t-il d'une voix ferme, expliquez-vous. Je ne vous dirai rien de la situation d'un p\'e8re condamn\'e9 \'e0 rougir devant son fils, vous \'eates fait pour la comprendre et la plaindre. \'c9 +pargnons-nous mutuellement et t\'e2chez de rester calme. Parlez, comment avez-vous eu connaissance de ma correspondance? +\par Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se pr\'e9parer \'e0 la lutte pr\'e9sente, depuis quatre jours qu'il attendait cet entretien avec une mortelle impatience. +\par Le trouble qui s'\'e9tait empar\'e9 de lui aux premiers mots avait fait place \'e0 une contenance digne et fi\'e8re. Il s'exprimait purement et nettement, sans s'\'e9garer dans ces d\'e9 +tails si fatigants lorsqu'il s'agit d'une chose grave et qui reculent inutilement le but. +\par \emdash Monsieur, r\'e9pondit-il, dimanche matin un jeune homme s'est pr\'e9sent\'e9 ici, affirmant qu'il \'e9tait charg\'e9 pour moi d'une mission de la plus haute importance, et qui devait rester secr\'e8te. Je l'ai re\'e7u. C'est lui qui m'a r\'e9v\'e9 +l\'e9 que je ne suis, h\'e9las! qu'un enfant naturel substitu\'e9 par votre affection \'e0 l'enfant l\'e9gitime que vous avez eu de madame de Commarin. +\par \emdash Et vous n'avez pas fait jeter cet homme \'e0 la porte! s'exclama le comte. +\par \emdash Non, monsieur. J'allais r\'e9pliquer fort vivement, sans doute, lorsque, me pr\'e9sentant une liasse de lettres, il me pria de les lire avant de rien r\'e9pondre. +\par \emdash Ah! s'\'e9cria M. de Commarin, il fallait les lancer au feu! vous aviez du feu, j'imagine! Quoi! vous les avez tenues entre vos mains et elles subsistent encore! Que n'\'e9tais-je l\'e0, moi! +\par \emdash Monsieur!... fit Albert d'un ton de reproche. +\par Et se souvenant de la fa\'e7on dont No\'ebl s'\'e9tait plac\'e9 devant la chemin\'e9e, et de l'air qu'il avait en s'y pla\'e7ant, il ajouta: +\par \emdash Cette pens\'e9e me f\'fbt venue qu'elle e\'fbt \'e9t\'e9 irr\'e9alisable. D'ailleurs, j'avais au premier coup d'\'9cil reconnu votre \'e9criture. J'ai donc pris les lettres et je les ai lues. +\par \emdash Et alors? +\par \emdash Alors, monsieur, j'ai rendu cette correspondance \'e0 ce jeune homme, et je lui ai demand\'e9 un d\'e9lai de huit jours. Non pour le consulter, il n'en \'e9tait pas besoin, mais parce que je jugeais un entretien avec vous indispensable. Aujourd' +hui donc, je viens vous adjurer de me dire si cette substitution a en effet eu lieu. +\par \emdash Certainement, r\'e9pondit le comte avec violence; oui, certainement, par malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez lu que j'\'e9crivais \'e0 madame Gerdy, \'e0 votre m\'e8re. +\par Cette r\'e9ponse, Albert la connaissait \'e0 l'avance, il l'attendait. Elle l'accabla pourtant. +\par Il est de ces infortunes si grandes qu'il faut pour y croire les apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette d\'e9faillance dura moins qu'un \'e9clair. +\par \emdash Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j'avais une conviction, mais non pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j'ai lues disent nettement vos intentions, d\'e9taillent minutieusement votre plan, aucune n'indique, ne prouve du moins l'ex +\'e9cution de votre projet. +\par Le comte regarda son fils d'un air de surprise profonde. Il avait encore toutes ses lettres pr\'e9sentes \'e0 la m\'e9moire, et il se rappelait que vingt fois, \'e9crivant \'e0 Val\'e9rie, il s'\'e9tait r\'e9joui du succ\'e8s, la remerciant de s'\'ea +tre soumise \'e0 ses volont\'e9s. +\par \emdash Vous n'\'eates donc pas all\'e9 jusqu'au bout, vicomte? dit-il; vous n'avez donc pas tout lu? +\par \emdash Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez comprendre. Je puis vous affirmer que la derni\'e8re lettre qui m'a \'e9t\'e9 montr\'e9e annonce simplement \'e0 madame Gerdy l'arriv\'e9e de Claudine Lerouge, de la nourrice qui a \'e9t\'e9 + charg\'e9e d'accomplir l'\'e9change. Je ne savais rien au-del\'e0. +\par \emdash Pas de preuves mat\'e9rielles! murmura le comte. On peut concevoir un dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment l'abandonner; cela se voit souvent. +\par Il se reprochait d'avoir \'e9t\'e9 si prompt \'e0 r\'e9pondre. Albert avait des soup\'e7ons s\'e9rieux, il venait de les changer en certitude. Quelle maladresse! +\par Il n'y a pas de doute possible, se disait-il, Val\'e9rie a d\'e9truit les lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus dangereuses, celles que j'\'e9crivais apr\'e8s. Mais pourquoi avoir conserv\'e9 les autres, d\'e9j\'e0 + si compromettantes, et, les ayant gard\'e9es, comment a-t-elle pu s'en dessaisir? +\par Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du comte. Quel serait-il? Son sort, sans doute, se d\'e9cidait en ce moment dans l'esprit du vieillard. +\par \emdash Peut-\'eatre est-elle morte! dit \'e0 haute voix M. de Commarin. +\par Et \'e0 cette pens\'e9e que Val\'e9rie \'e9tait morte, sans qu'il l'e\'fbt revue, il tressaillit douloureusement. Son c\'9cur, apr\'e8s une s\'e9paration volontaire de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour de son adolescence avait jet\'e9 + en lui de profondes racines. Il l'avait maudite, en ce moment il pardonnait. Elle l'avait tromp\'e9, c'est vrai, mais ne lui devait-il pas les seules ann\'e9es de bonheur? N'avait-elle pas \'e9t\'e9 toute la po\'e9sie de sa jeunesse? +Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie, d'ivresse ou d'oubli? Dans la disposition d'esprit o\'f9 il se trouvait, son c\'9cur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une premi\'e8re fois empli de pr\'e9 +cieux aromates, en garde le parfum jusqu'\'e0 sa destruction. +\par \emdash Pauvre femme! murmura-t-il encore. +\par Il soupira profond\'e9ment. Trois ou quatre fois ses paupi\'e8res clignot\'e8rent comme si une larme e\'fbt \'e9t\'e9 pr\'e8s de lui venir. Albert le regardait avec une curiosit\'e9 inqui\'e8te. C'\'e9tait la premi\'e8re fois, depuis que le vicomte \'e9 +tait homme, qu'il surprenait sur le visage de son p\'e8re d'autres \'e9motions que celles de l'ambition ou de l'orgueil vaincus ou triomphants. +\par Mais M. de Commarin n'\'e9tait pas d'une trempe \'e0 se laisser longtemps aller \'e0 l'attendrissement. +\par \emdash Vous ne m'avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait envoy\'e9 ce messager de malheur? +\par \emdash Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l'a dit, m\'ealer personne \'e0 cette triste affaire. Ce jeune homme n'\'e9tait autre que celui dont j'ai pris la place, votre fils l\'e9gitime, monsieur No\'ebl Gerdy lui-m\'eame. +\par \emdash Oui! fit le comte \'e0 demi-voix, No\'ebl, c'est bien son nom, je me souviens; et avec une h\'e9sitation \'e9vidente il ajouta: Vous a-t-il parl\'e9 de sa m\'e8re, de votre m\'e8re? +\par \emdash \'c0 peine, monsieur. Il m'a seulement d\'e9clar\'e9 qu'il venait \'e0 son insu, que le hasard seul lui avait livr\'e9 le secret qu'il venait me r\'e9v\'e9ler. +\par M. de Commarin ne r\'e9pliqua pas. Il ne lui restait plus rien \'e0 apprendre. Il r\'e9fl\'e9chissait. Le moment d\'e9finitif \'e9tait venu, et il ne voyait qu'un seul moyen de le retarder. +\par \emdash Voyons, vicomte, dit-il enfin d'un ton affectueux qui stup\'e9fia Albert, ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous l\'e0, pr\'e8s de moi, et causons. Unissons nos efforts pour \'e9viter, s'il se peut, un grand malheur. +Parlez-moi en toute confiance, comme un fils \'e0 son p\'e8re. Avez-vous song\'e9 \'e0 ce que vous avez \'e0 faire? Avez-vous pris quelque d\'e9termination? +\par \emdash Il me semble, monsieur, qu'il n'y a pas d'h\'e9sitation possible. +\par \emdash Comment l'entendez-vous? +\par \emdash Mon devoir, mon p\'e8re, est, ce me semble, tout trac\'e9. Devant votre fils l\'e9gitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans regrets. Qu'il vienne, je suis pr\'eat \'e0 lui rendre tout ce que, sans m'en douter, je lui ai p +ris trop longtemps: l'affection d'un p\'e8re, sa fortune et son nom. +\par Le vieux gentilhomme, \'e0 cette r\'e9ponse si digne, ne sut pas garder le calme qu'en commen\'e7ant il avait recommand\'e9 \'e0 son fils. Son visage devint pourpre et il \'e9branla la table du plus furieux coup de poing qu'il e\'fbt donn\'e9 en sa vie. +Lui toujours si mesur\'e9, si convenable en toutes occasions, il s'emporta en jurons que n'e\'fbt pas d\'e9savou\'e9s un vieux sous-officier de cavalerie. +\par \emdash Et moi, monsieur, je vous d\'e9clare que ce que vous r\'eavez l\'e0 n'arrivera jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui est fait est bien fait. +Quoi qu'il advienne, entendez-vous, monsieur, les choses resteront ce qu'elles sont, parce que telle est ma volont\'e9. Vicomte de Commarin vous \'eates, vicomte de Commarin vous resterez, et malgr\'e9 vous, s'il le faut. Vous le serez jusqu'\'e0 + la mort, ou du moins jusqu'\'e0 la mienne; car jamais, moi vivant, votre projet insens\'e9 ne s'accomplira. +\par \emdash Cependant, monsieur..., commen\'e7a timidement Albert. +\par \emdash Je vous trouve bien os\'e9, monsieur, de m'interrompre quand je parle! s'exclama le comte. Ne sais-je pas d'avance toutes vos objections? Vous m'allez dire, n'est-ce pas, que c'est une injustice r\'e9voltante, une odieuse spoliation? +J'en conviens, et plus que vous j'en g\'e9mis. Pensez-vous donc que d'aujourd'hui seulement je me repens de l'\'e9garement fatal de ma jeunesse? Il y a vingt ans, monsieur, que je regrette mon fils l\'e9gitime; vingt ans que je me maudis de l'iniquit\'e9 + dont il est victime. Et cependant j'ai su me taire et cacher les chagrins et les remords qui h\'e9rissent d'\'e9pines mon oreiller. En un moment votre stupide r\'e9signation rendrait mes longues souffrances inutiles! Non. Je ne le permettrai pas. +\par Le comte lut une r\'e9plique sur les l\'e8vres de son fils, il l'arr\'eata d'un regard foudroyant. +\par \emdash Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n'ai pas pleur\'e9 au souvenir de mon fils l\'e9gitime usant sa vie \'e0 lutter contre la m\'e9diocrit\'e9? Pensez-vous qu'il ne m'est pas venu d'ardents d\'e9sirs de r\'e9paration? +Il y a eu des jours, monsieur, o\'f9 j'aurais donn\'e9 la moiti\'e9 de ma fortune seulement pour embrasser cet enfant d'une femme que j'ai su trop tard appr\'e9cier. La crainte de faire planer sur votre naissance l'ombre d'un soup\'e7on m'a retenu. +Je me suis sacrifi\'e9 \'e0 ce grand nom de Commarin que je porte. Je l'ai re\'e7u sans tache de mes p\'e8res, tel vous le l\'e9guerez \'e0 vos fils. Votre premier mouvement a \'e9t\'e9 bon, g\'e9n\'e9reux, chevaleresque, mais il faut l'oublier. +Songez-vous au scandale, si jamais notre secret \'e9tait livr\'e9 au public? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de cette tourbe de parvenus qui nous environne? Je fr\'e9mis en songeant \'e0 l'odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. +Trop de familles d\'e9j\'e0 ont des taches de boue sur leur blason, je n'en veux pas au mien. +\par M. de Commarin s'interrompit quelques minutes sans qu'Albert os\'e2t prendre la parole, tant, depuis son enfance, il \'e9tait habitu\'e9 \'e0 respecter les moindres volont\'e9s du terrible gentilhomme. +\par \emdash Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n'est pas de transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et pr\'e9senter No\'ebl pour mon fils? dire: \'abExcusez, celui-ci n'est pas le vicomte, c'est cet autre?\'bb +Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? Qu'importe que ce soit tel ou tel qui se nomme ou Beno\'eet, ou Durand, ou Bernard! Mais quand on s'est appel\'e9 Commarin un seul jour, c'est ensuite pour la vie. La morale n'est pas la m\'ea +me pour tous, parce que tous n'ont pas le m\'eame devoir. Dans notre situation, les erreurs sont irr\'e9parables. Armez-vous donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez. L'orage vient, tenons t\'eate \'e0 l'orage. +\par L'impassibilit\'e9 d'Albert ne contribuait pas peu \'e0 augmenter l'irritation de M. de Commarin. Fortifi\'e9 dans une r\'e9solution immuable, le vicomte \'e9coutait comme on remplit un devoir, et sa physionomie ne refl\'e9tait aucune \'e9motion. +Le comte comprenait qu'il ne l'\'e9branlait pas. +\par \emdash Qu'avez-vous \'e0 r\'e9pondre? lui dit-il. +\par \emdash Qu'il me semble, monsieur, que vous ne soup\'e7onnez m\'eame pas tous les p\'e9rils que j'entrevois. Il est malais\'e9 de ma\'eetriser les r\'e9voltes de sa conscience... +\par \emdash Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience se r\'e9volte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent trop tard. +Tant que vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre illustre et une douzaine de millions, elle vous a souri. Aujourd'hui elle vous app}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 a}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 ra\'eet grev\'e9 +e d'une lourde faute, d'un crime, si vous voulez, et vous demandez \'e0 ne l'accepter que sous b\'e9n\'e9fice d'inventaire. Renoncez \'e0 cette folie. Les enfants, monsieur, sont respons}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 a}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +bles des p\'e8res, et ils le seront tant que vous honorerez le nom d'un grand homme. Bon gr\'e9 mal gr\'e9 vous serez mon complice, bon gr\'e9 mal gr\'e9 vous porterez le fardeau de la situation telle que je l'ai faite. +Et quoi que vous puissiez souffrir, croyez que cela n'approchera jamais de ce que j'endure, moi, depuis des ann\'e9es. +\par \emdash Eh! monsieur! s'\'e9cria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, qui ai \'e0 me plaindre? n'est-ce pas au contraire le d\'e9poss\'e9d\'e9? Ce n'est pas moi qu'il s'agit de convaincre, mais bien monsieur No\'ebl Gerdy. +\par \emdash No\'ebl? demanda le comte. +\par \emdash Votre fils l\'e9gitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce moment comme si l'issue de cette malheureuse affaire d\'e9pendait uniquement de ma volont\'e9. Vous imaginez-vous donc que monsieur Gerdy sera de si facile composition et se taira? +Et s'il \'e9l\'e8ve la voix, esp\'e9rez-vous le toucher beaucoup avec les consid\'e9rations que vous m'exposez? +\par \emdash Je ne le redoute pas. +\par \emdash Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. Accordez \'e0 ce jeune homme, j'y consens, une \'e2me assez haute pour ne d\'e9sirer ni votre rang ni votre fortune; mais songez \'e0 tout ce qu'il doit s'\'eatre amass\'e9 + de fiel dans son c\'9cur. Il ne peut pas ne pas avoir un cruel ressentiment de l'horrible injustice dont il a \'e9t\'e9 victime. Il doit souhaiter passionn\'e9ment une vengeance, c'est-\'e0-dire la r\'e9paration. +\par \emdash Il n'y a pas de preuves. +\par \emdash Il a vos lettres, monsieur. +\par \emdash Elles ne sont pas d\'e9cisives, vous me l'avez dit. +\par \emdash C'est vrai, monsieur, et, cependant, elles m'ont convaincu, moi qui avais int\'e9r\'eat \'e0 ne pas l'\'eatre. Puis, s'il lui faut des t\'e9moins, il en trouvera. +\par \emdash Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute? +\par \emdash Vous-m\'eame, monsieur. Le jour o\'f9 il le voudra, vous nous trahirez. Qu'il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que l\'e0, sous la foi du serment, on vous adjure, on vous somme de dire la v\'e9rit\'e9, que r\'e9pondrez-vous? +\par Le front de M. de Commarin se rembrunit encore \'e0 cette supposition si naturelle. Il d\'e9lib\'e9rait ainsi avec l'honneur si puissant en lui. +\par \emdash Je sauverais le nom de mes anc\'eatres, dit-il enfin. +\par Albert secoua la t\'eate d'un air de doute. +\par \emdash Au prix d'un faux serment, mon p\'e8re, dit-il, c'est ce que je ne croirai jamais. Supposons-le pourtant. Alors il s'adressera \'e0 madame Gerdy. +\par \emdash Oh! je puis r\'e9pondre d'elle! s'\'e9cria le comte. Son int\'e9r\'eat la fait notre alli\'e9e. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec effort, j'irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis qu'elle ne nous trahira pas. +\par \emdash Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi? +\par \emdash Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce qu'elle voudra. +\par \emdash Et vous vous fiez, mon p\'e8re, \'e0 un silence pay\'e9, comme si on pouvait \'eatre s\'fbr d'une conscience achet\'e9e. Qui s'est vendu \'e0 vous peut se vendre \'e0 un autre. +Une certaine somme lui fermera la bouche, une plus forte la lui fera ouvrir. +\par \emdash Je saurai l'effrayer. +\par \emdash Vous oubliez, mon p\'e8re, que Claudine Lerouge a \'e9t\'e9 la nourrice de monsieur Gerdy, qu'elle s'int\'e9resse \'e0 son bonheur, qu'elle l'aime. Savez-vous s'il ne s'est pas assur\'e9 son concours? Elle demeure \'e0 Bougival, j'y suis all\'e9 +, je me le rappelle, avec vous. Sans doute, il la voyait souvent; c'est peut-\'eatre elle qui l'a mis sur la trace de votre correspondance. Il m'a parl\'e9 d'elle en homme bien certain de son t\'e9moignage. Il m'a presque propos\'e9 + d'aller me renseigner pr\'e8s d'elle. +\par \emdash H\'e9las! s'\'e9cria le comte, que n'est-ce Claudine qui est morte, \'e0 la place de mon fid\'e8le Germain! +\par \emdash Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule rendrait vains tous vos projets. +\par \emdash Eh bien! non! s'\'e9cria M. de Commarin, je trouverai un exp\'e9dient!... +\par L'ent\'eat\'e9 gentilhomme ne voulait pas se rendre \'e0 l'\'e9vidence dont les clart\'e9s l'aveuglaient. Depuis une heure il divaguait absolument et divaguait de bonne foi. L'orgueil de son sang paralysait en lui un bon sens pratique tr\'e8s exerc\'e9 + et obscurcissait une lucidit\'e9 remarquable. S'avouer vaincu par une n\'e9cessit\'e9 de la vie l'humiliait et lui paraissait honteux, indigne de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa longue carri\'e8re rencontr\'e9 de r\'e9 +sistance invincible ni d'obstacle absolu. +\par Il \'e9tait un peu comme ces hercules qui, n'ayant pas exp\'e9riment\'e9 la limite de leurs forces, se persuadent qu'ils soul\'e8veraient des montagnes, si la fantaisie leur en venait. +\par Il avait aussi le malheur de tous les hommes d'imagination qui s'\'e9prennent de leurs chim\'e8res, qui pr\'e9tendent toujours les faire triompher, comme s'il suffisait de vouloir fortement pour changer les r\'eaveries en r\'e9alit\'e9s. +\par C'est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont la dur\'e9e mena\'e7ait de se prolonger. +\par \emdash Je crois m'\'eatre aper\'e7u, monsieur, dit-il, que vous redoutez surtout la publicit\'e9 de cette l}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 a}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 mentable histoire. Le scandale possible vous d\'e9sesp\'e8re. +Eh bien, c'est surtout si nous nous obstinons \'e0 lutter que le tapage sera effroyable! Que demain une instance s'entame, notre proc\'e8s sera dans quatre jours le sujet de conversation de l'Europe. Les journaux s'empareront d +es faits, et Dieu sait de quels commentaires ils les accompagneront! L'hypoth\'e8se d'une lutte admise, notre nom, quoi qu'il arrive, tra\'eenera dans tous les papiers de l'univers. Si encore nous \'e9tions s\'fbrs de gagner! +Mais nous devons perdre, mon p\'e8re, nous perdrons. Alors, repr\'e9sentez-vous l'\'e9clat! Songez \'e0 la fl\'e9trissure imprim\'e9e par l'opinion publique!... +\par \emdash Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi il faut que vous n'ayez ni respect ni affection pour moi. +\par \emdash C'est qu'il est de mon devoir, monsieur, de vous montrer tous les malheurs que je redoute pendant qu'il est encore temps de les \'e9viter. Monsieur No\'ebl Gerdy est votre fils l\'e9gitime, reconnaissez-le, accueillez ses justes pr\'e9tentions. +Qu'il vienne... Nous pouvons, \'e0 bas bruit, faire rectifier les \'e9tats civils. Il sera facile de mettre l'erreur sur le compte d'une nourrice, de Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les parties \'e9 +tant d'accord, il n'y aura pas la moindre objection. Alors, qui emp\'eache le nouveau vicomte de Commarin de quitter Paris, de se faire perdre de vue? Il peut voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans; au bout de ce temps tout sera oubli\'e9 + et personne ne se souviendra plus de moi. +\par M. de Commarin n'\'e9coutait pas, il r\'e9fl\'e9chissait. +\par \emdash Mais au lieu de lutter, vicomte! s'\'e9cria-t-il, on peut transiger! Ces lettres, on peut les racheter. Que veut-il, ce jeune homme? une position et de la fortune. Je lui assurerai l'une et l'autre. Je le ferai aussi riche qu'il l'exigera. +Je lui donnerai un million, s'il le faut, deux, trois, la moiti\'e9 de ce que je poss\'e8de. Avec de l'argent, voyez-vous, beaucoup d'argent!... +\par \emdash \'c9pargnez-le, monsieur, il est votre fils. +\par \emdash Malheureusement! et je le voudrais aux cinq cents diables! Je me montrerai, il transigera. Je lui prouverai que, pot de terre, il a tort de lutter contre le pot de fer, et s'il n'est pas un sot, il comprendra. +\par Le comte se frottait les mains en parlant. Il \'e9tait ravi de cette belle id\'e9e de transaction. Elle ne pouvait manquer de r\'e9ussir; une foule d'arguments se pr\'e9sentaient \'e0 son esprit pour le lui prouver. Il allait donc acheter sa tranquillit +\'e9 perdue. +\par Mais Albert ne semblait pas partager les esp\'e9rances de son p\'e8re. +\par \emdash Vous allez peut-\'eatre m'en vouloir, monsieur, dit-il d'un ton triste, de vous arracher cette illusion derni\'e8re; mais il le faut. Ne vous bercez pas de ce songe d'un arrangement amiable, le r\'e9veil vous serait trop cruel. +J'ai vu monsieur Gerdy, mon p\'e8re, et ce n'est pas, je vous l'affirme, un de ces hommes qu'on intimide. S'il est une nature \'e9nergique, c'est la sienne. Il est bien votre fils, celui-l\'e0, et son regard, comme le v\'f4tre, annonce une volont\'e9 + de fer qu'on brise, mais qui ne fl\'e9chit pas. J'entends encore sa voix fr\'e9missante de ressentiment, tandis qu'il me parlait; je vois encore le feu sombre de ses yeux. Non, il ne transigera pas. Il veut tout ou rien, et je ne puis dire qu'il a tort. +Si vous r\'e9sistez, il vous attaquera sans que nulle consid\'e9ration l'en emp\'eache. Fort de ses droits, il s'attachera \'e0 vous avec le plus terrible acharnement, il vous tra\'eenera de juridiction en juridiction, il ne s'arr\'eatera qu'apr\'e8 +s une d\'e9faite d\'e9finitive ou un triomphe complet. +\par Habitu\'e9 \'e0 l'ob\'e9issance absolue, presque passive, de son fils, le vieux gentilhomme s'\'e9tonnait de cette opini\'e2tret\'e9 inattendue. +\par \emdash O\'f9 voulez-vous en venir? demanda-t-il. +\par \emdash \'c0 ceci, monsieur, que je me m\'e9priserais, si je n'\'e9pargnais pas les plus grandes calamit\'e9s \'e0 votre vieillesse. Votre nom ne m'appartient pas, je reprendrai le mien. Je suis votre fils naturel, je c\'e9derai la place \'e0 votre fils l +\'e9gitime. Permettez-moi de me retirer avec les honneurs du devoir librement accompli; souffrez que je n'attende pas un arr\'eat du tribunal qui me chasserait honteusement. +\par \emdash Quoi! dit le comte abasourdi, vous m'abandonnez, vous renoncez \'e0 me soutenir, vous vous tournez contre moi, vous reconnaissez les droits de cet autre malgr\'e9 mes volont\'e9s?... +\par Albert s'inclina. Il \'e9tait r\'e9ellement tr\'e8s beau d'\'e9motion et de fermet\'e9. +\par \emdash Ma r\'e9solution est irr\'e9vocablement arr\'eat\'e9e, r\'e9pondit-il, je ne consentirai jamais \'e0 d\'e9pouiller votre fils. +\par \emdash Malheureux! s'\'e9cria M. de Commarin, fils ingrat!... +\par Sa col\'e8re \'e9tait telle que, dans son impuissance \'e0 la traduire par des injures, il passa sans transition \'e0 la raillerie. +\par \emdash Mais non! continua-t-il, vous \'eates grand, vous \'eates noble, vous \'eates g\'e9n\'e9reux. C'est tr\'e8s chevaleresque ce que vous faites l\'e0, vicomte; je veux dire: cher monsieur Gerdy, et tout \'e0 fait dans le go\'fb +t des hommes de Plutarque. Ainsi, vous renoncez \'e0 mon nom, \'e0 ma fortune, et vous partez. Vous allez secouer la poussi\'e8re de vos souliers sur le seuil de mon h\'f4tel et vous lancer dans le monde. Je ne vois pour vous qu'une difficult\'e9 +: comment vivrez-vous, monsieur le philosophe sto\'efque? Auriez-vous un \'e9tat au bout des doigts, comme l'\'c9mile du sieur Jean-Jacques? Ou bien, excellent monsieur Gerdy, avez-vous r\'e9alis\'e9 des \'e9 +conomies sur les quatre mille francs que je vous allouais par mois pour votre cire \'e0 moustache? Vous avez peut-\'eatre gagn\'e9 \'e0 la Bourse. Ah \'e7\'e0! mon nom vous semblait donc furieusement lourd \'e0 porter, que vous le jetiez l\'e0 + avec tant d'empressement! La boue a donc pour vous bien des attraits que vous descendez si vite de voiture! Ne serait-ce pas plut\'f4t que la compagnie de mes pairs vous g\'eane et que vous avez h\'e2te de d\'e9gringoler pour trouver des \'e9gaux? +\par \emdash Je suis bien malheureux, monsieur, r\'e9pondit Albert \'e0 cette avalanche d'injures, et vous m'accablez. +\par \emdash Vous, malheureux! \'c0 qui la faute? Mais j'en reviens \'e0 ma question: comment et de quoi vivrez-vous? +\par \emdash Je ne suis pas si romanesque qu'il vous pla\'eet de le dire, monsieur. Je dois avouer que, pour l'avenir, j'ai compt\'e9 sur vos bont\'e9s. Vous \'ea +tes si riche que cinq cent mille francs ne diminueront pas sensiblement votre fortune, et, avec les revenus de cette somme, je vivrais tranquille, sinon heureux. +\par \emdash Et si je vous refusais cet argent?... +\par \emdash Je vous connais assez, monsieur, pour savoir que vous ne le ferez pas. Vous \'eates trop juste pour vouloir que j'expie seul des torts qui ne sont pas les miens. Livr\'e9 \'e0 moi-m\'eame, j'aurais, \'e0 l'\'e2ge que j'ai, une position. +Il est tard pour m'en cr\'e9er une. J'y t\'e2cherai pourtant... +\par \emdash Superbe, interrompit le comte, il est superbe. Jamais on n'a ou\'ef parler d'un pareil h\'e9ros de roman... Quel caract\'e8re! C'est du Romain tout pur, du Spartiate endurci. C'est beau comme toute l'antiquit\'e9. +Cependant, dites-moi, qu'attendez-vous de ce surprenant d\'e9sint\'e9ressement? +\par \emdash Rien, monsieur. +\par Le comte haussa les \'e9paules en regardant ironiquement son fils. +\par \emdash La compensation est mince, fit-il. Est-ce \'e0 moi que vous pensez faire accroire cela? Non, monsieur, on ne commet pas de si belles actions pour son plaisir. Vous devez avoir, pour agir si magnifiquement, quelque raison qui m'\'e9chappe. +\par \emdash Aucune autre que celles que je vous ai dites. +\par \emdash Ainsi, c'est entendu, vous renoncez \'e0 tout. Vous abandonnez m\'eame vos projets d'union avec mademoiselle Claire d'Arlange. Vous oubliez ce mariage auquel pendant deux ans je vous ai vainement conjur\'e9 de renoncer. +\par \emdash Non, monsieur. J'ai vu mademoiselle Claire, je lui ai expliqu\'e9 ma situation cruelle: quoi qu'il arrive, elle sera ma femme, elle me l'a jur\'e9. +\par \emdash Et vous pensez que madame d'Arlange donnera sa petite-fille au sieur Gerdy? +\par \emdash Nous l'esp\'e9rons, monsieur. La marquise est assez entich\'e9e de noblesse pour pr\'e9f\'e9rer le b\'e2tard d'un gentilhomme au fils de quelque honorable industriel. Si cependant elle refusait, eh bien! nous attendrions sa mort sans la d\'e9 +sirer. +\par Le ton toujours calme d'Albert transportait le comte de Commarin. +\par \emdash Et ce serait l\'e0 mon fils! s'\'e9cria-t-il; jamais! Quel sang, monsieur, avez-vous donc dans les veines? Seule, votre digne m\'e8re pourrait le dire, si elle le sait elle-m\'eame toutefois... +\par \emdash Monsieur, interrompit Albert d'un ton mena\'e7ant, monsieur, mesurez vos paroles! Elle est ma m\'e8re, et cela suffit. Je suis son fils, et non son juge. Personne, devant moi, ne lui manquera de respect, je ne le permettrai pas, monsieur. +Je le souffrirai moins de vous que de tout autre! +\par Le comte faisait vraiment des efforts h\'e9ro\'efques pour ne pas se laisser emporter par sa col\'e8re hors de certaines limites. L'attitude d'Albert le jeta hors de lui. Quoi! il se r\'e9voltait, il osait le braver en face, il le mena\'e7ait! +Le vieillard s'\'e9lan\'e7a de son fauteuil et marcha sur son fils comme pour le frapper. +\par \emdash Sortez! criait-il d'une voix \'e9trangl\'e9e par la fureur, sortez! Retirez-vous dans votre appartement et gardez-vous d'en sortir sans mes ordres. Demain je vous ferai conna\'eetre mes volont\'e9s. +\par Albert salua respectueusement, mais sans baisser les yeux, et gagna lentement la porte. Il l'ouvrait d\'e9j\'e0, quand M. de Commarin eut un de ces retours si fr\'e9quents chez les natures violentes. +\par \emdash Albert, dit-il, revenez, \'e9coutez-moi. +\par Le jeune homme se retourna, singuli\'e8rement touch\'e9 de ce changement de ton. +\par \emdash Vous ne sortirez pas, reprit le comte, sans que je vous aie dit ce que je pense. Vous \'eates digne d'\'eatre l'h\'e9ritier d'une grande maison, monsieur. Je puis \'eatre irrit\'e9 contre vous, je ne puis pas ne vous pas estimer. Vous \'ea +tes un honn\'eate homme. Albert, donnez-moi votre main. +\par Ce fut un doux moment pour ces deux hommes, et tel qu'ils n'en avaient gu\'e8re rencontr\'e9 dans leur vie r\'e9gl\'e9e par une triste \'e9tiquette. Le comte se sentait fier de ce fils, et il se reconnaissait en lui tel qu'il \'e9tait \'e0 cet \'e2ge. +Pour Albert, le sens de la sc\'e8ne qu'il venait d'avoir avec son p\'e8re \'e9clatait \'e0 ses yeux; il lui avait jusqu'alors \'e9chapp\'e9. Longtemps leurs mains rest\'e8rent unies, sans q +u'ils eussent la force, ni l'un ni l'autre, de prononcer une parole. +\par Enfin, M. de Commarin revint prendre sa place sous le tableau g\'e9n\'e9alogique. +\par \emdash Je vous demanderai de me laisser, Albert, reprit-il doucement. J'ai besoin d'\'eatre seul pour r\'e9fl\'e9chir, pour t\'e2cher de m'accoutumer au coup terrible. +\par Et comme le jeune homme refermait la porte, il ajouta, r\'e9pondant \'e0 ses plus secr\'e8tes pens\'e9es: +\par \emdash Si celui-ci me quitte, en qui j'ai mis tout mon espoir, que deviendrai-je, \'f4 mon Dieu? Et que sera l'autre?... +\par Les traits d'Albert, lorsqu'il sortit de chez le comte, portaient la trace des violentes \'e9motions de la soir\'e9e. Les domestiques devant lesquels il passa y firent d'autant plus attention qu'ils avaient entendu quelques \'e9clats de la querelle. + +\par \emdash Bon! disait un vieux valet de pied depuis trente ans dans la maison, monsieur le comte vient encore de faire une sc\'e8ne pitoyable \'e0 son fils. Il est enrag\'e9, ce vieux-l\'e0! +\par \emdash J'avais eu vent de la chose pendant le d\'eener, reprit un valet de chambre; monsieur le comte se tenait \'e0 quatre pour ne pas parler devant le service, mais il roulait des yeux furibonds. +\par \emdash Que diable peut-il y avoir entre eux? +\par \emdash Est-ce qu'on sait? des b\'eatises, des riens, quoi! Monsieur Denis, devant qui ils ne se cachent pas, m'a dit que souvent ils se chamaillent des heures enti\'e8res, comme des chiens, pour des choses qu'il ne comprend m\'eame pas. +\par \emdash Ah! s'\'e9cria un jeune dr\'f4le qu'on dressait pour l'avenir au service des appartements, c'est moi qui, \'e0 la place de monsieur le vicomte, remercierais mon p\'e8re un peu proprement. +\par \emdash Joseph, mon ami, fit sentencieusement le valet de pied, vous n'\'eates qu'un sot. Que vous envoyiez promener votre papa, vous, c'est tout naturel, vous n'attendez pas cinq sous de lui et vous savez d\'e9j\'e0 gagner votre +pain sans travailler, mais monsieur le vicomte! Sauriez-vous me dire \'e0 quoi il est bon et ce qu'il sait faire? Mettez-le-moi au milieu de Paris avec ses deux belles mains pour capital, et vous verrez... +\par \emdash Tiens! il a le bien de sa m\'e8re, riposta Joseph, qui \'e9tait normand. +\par \emdash Enfin, reprit le valet de chambre, je ne sais pas de quoi monsieur le comte peut se plaindre, vu que son fils est un mod\'e8le \'e0 ce point que je ne serais pas f\'e2ch\'e9 d'en avoir un pareil. C'\'e9tait une autre paire de manches quand j'\'e9 +tais chez le marquis de Courtivois. En voil\'e0 un qui avait le droit de n'\'eatre pas content tous les matins. Son a\'een\'e9, qui vient quelquefois ici, \'e9tant l'ami de monsieur le vicomte, est un vrai puits sans fond pour l'argent. +Il vous grille un billet de mille plus lestement que Joseph une pipe. +\par \emdash Le marquis n'est pourtant pas riche, fit un petit vieux qui devait placer ses gages \'e0 la quinzaine; qu'est-ce qu'il peut avoir? Une soixantaine de mille livres de rentes, au plus, au plus. +\par \emdash C'est justement pour cela qu'il enrage. Tous les jours, c'est de nouvelles histoires au sujet de son a\'een\'e9. Il a un appartement en ville, il rentre ou ne rentre pas, il passe les nuits \'e0 jouer et \'e0 + boire, il fait une telle vie de polichinelle avec des actrices que la police est oblig\'e9e de s'en m\'ealer. Sans compter que moi qui vous parle, j'ai \'e9t\'e9 plus de cent fois forc\'e9 d'aider \'e0 le monter dans sa chambre et \'e0 + le coucher, quand des gar\'e7ons de restaurant le ramenaient \'e0 l'h\'f4tel dans un fiacre, saoul \'e0 ne pas pouvoir dire: pain. +\par \emdash Bigre! s'exclama Joseph enthousiasm\'e9, son service doit \'eatre cr\'e2nement agr\'e9able, \'e0 cet homme-l\'e0. +\par \emdash C'est selon. Quand il a gagn\'e9 \'e0 la bouillotte, il se d\'e9boutonne volontiers d'un louis, mais il perd toujours, et quand il a bu il a la main prompte. Il faut lui rendre cette justice qu'il a des cigares fameux. +Enfin, c'est un bandit, quoi! tandis que monsieur le vicomte est une vraie fille pour la sagesse. Il est s\'e9v\'e8re pour les manquements, c'est vrai, mais pas rageur ni brutal avec les gens. Ensuite il est g\'e9n\'e9reux r\'e9guli\'e8rement, +ce qui est plus s\'fbr. Je dis donc qu'il est meilleur que le plus grand nombre et que monsieur le comte n'a pas raison. +\par Tel \'e9tait le jugement des domestiques. Celui de la soci\'e9t\'e9 \'e9tait peut-\'eatre moins favorable. +\par Le vicomte de Commarin n'\'e9tait pas de ces \'eatres banals qui jouissent du privil\'e8ge assez peu enviable et dans tous les cas peu flatteur de plaire \'e0 tout le monde. Il est sage de se d\'e9 +fier de ces personnages surprenants qu'exaltent les louanges unanimes. En y regardant de pr\'e8s, on d\'e9couvre souvent que l'homme \'e0 succ\'e8s et \'e0 r\'e9putation n'est qu'un sot, sans autre m\'e9rite que son insignifiance parfaite. +La sottise convenable qui n'offusque personne, la m\'e9diocrit\'e9 de bon ton qui n'effarouche aucune vanit\'e9 ont surtout le don de plaire et de r\'e9ussir. +\par Il est de ces individus qu'on ne peut rencontrer sans se dire: je connais ce visage-l\'e0, je l'ai d\'e9j\'e0 vu quelque part; c'est qu'ils ont la vulgaire physionomie de la masse. Bien des gens sont ainsi au moral. Parlent-ils? on reconna\'ee +t leur esprit, on les a d\'e9j\'e0 entendus, on sait leurs id\'e9es par c\'9cur. Ceux-l\'e0 sont bien accueillis partout, parce qu'ils n'ont rien de singulier, et que la singularit\'e9, surtout dans les classes \'e9lev\'e9es, irrite et offense. +On hait tout ce qui est diff\'e9rent. +\par Albert \'e9tait singulier, par suite tr\'e8s discut\'e9 et tr\'e8s diversement jug\'e9. On lui reprochait les choses les plus oppos\'e9es, et des d\'e9fauts si contradictoires qu'ils semblaient s'exclure. On lui trouvait, par exemple, des id\'e9 +es bien avanc\'e9es pour un homme de son rang, et en m\'eame temps on se plaignait de sa morgue. On l'accusait de traiter avec une l\'e9g\'e8ret\'e9 insultante les questions les plus s\'e9rieuses, pendant qu'on bl\'e2mait son affectation de gravit\'e9. +On s'entendait assez bien cependant pour ne l'aimer gu\'e8re, mais on le jalousait et on le craignait. +\par Il portait dans les salons un air passablement maussade qu'on trouvait du plus mauvais go\'fbt. Forc\'e9 par ses relations, par son p\'e8re, de sortir beaucoup, il ne s'amusait pas dans le monde et avait l'impardonnable tort de le laisser deviner. Peut- +\'eatre avait-il \'e9t\'e9 d\'e9go\'fbt\'e9 par toutes les avances qui lui avaient \'e9t\'e9 faites, par les pr\'e9venances un peu plates qu'on n'\'e9pargnait pas au noble h\'e9ritier d'un des plus riches propri\'e9taires de France. +Ayant tout ce qu'il faut pour briller, il le d\'e9daignait et ne prenait nulle peine pour s\'e9duire. Terrible grief! il n'abusait d'aucun de ses avantages. Et on ne lui connaissait pas d'aventures. +\par Il avait eu, dans le temps, disait-on, un go\'fbt fort vif pour M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 de Prosny, la plus laide peut-\'eatre, la plus m\'e9chante \'e0 coup s\'fbr des femmes du faubourg, et c'\'e9 +tait tout. Les m\'e8res ayant une fille \'e0 placer l'avaient soutenu autrefois; elles s'\'e9taient tourn\'e9es contre lui depuis deux ans que son amour pour M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange \'e9 +tait devenu un fait notoire. +\par Au club on le plaisantait de sa sagesse. Il avait pourtant eu comme les autres ses veines de folies, seulement il s'\'e9tait promptement d\'e9go\'fbt\'e9 de ce qu'on est convenu d'appeler le plaisir. Le m\'e9tier si noble de viveur lui avait paru tr\'e8 +s insipide et fatigant. Il n'estimait pas qu'il soit plaisant de passer les nuits \'e0 manier des cartes et il n'appr\'e9ciait aucunement la soci\'e9t\'e9 des quelques femmes faciles qui, \'e0 Paris, font un nom \'e0 leur amant. +Il disait qu'un gentilhomme n'est pas ridicule pour ne pas s'afficher avec des dr\'f4lesses dans les avant-sc\'e8nes. Enfin, jamais ses amis n'avaient pu lui inoculer la passion des chevaux de courses. +\par Comme l'oisivet\'e9 lui pesait, il avait essay\'e9 ni plus ni moins qu'un parvenu de donner par le travail un sens \'e0 sa vie. Il comptait plus tard prendre part aux affaires publiques, et comme souvent il avait \'e9t\'e9 frapp\'e9 + de la crasse ignorance de certains hommes qui arrivent au pouvoir, il ne voulait pas leur ressembler. Il s'occupait de politique, et c'\'e9tait la cause de toutes ses querelles avec son p\'e8re. Le seul mot de lib\'e9 +ral faisait tomber le comte en convulsions, et il soup\'e7onnait son fils de lib\'e9ralisme depuis certain article publi\'e9 par le vicomte dans la }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Revue des deux mondes.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par Ses id\'e9es ne l'emp\'eachaient pas de tenir grandement son rang. Il d\'e9pensait le plus noblement du monde le revenu que lui assignait son p\'e8re et m\'eame un peu au-del\'e0. Sa maison, distincte de celle du comte, \'e9tait ordonn\'e9e comme le doit +\'eatre celle d'un gentilhomme tr\'e8s riche. Ses livr\'e9es ne laissaient rien \'e0 d\'e9sirer, et on citait ses chevaux et ses \'e9quipages. +On se disputait les lettres d'invitation pour les grandes chasses que tous les ans, vers la fin d'octobre, il organisait \'e0 Commarin, propri\'e9t\'e9 admirable, entour\'e9e de bois immenses. +\par L'amour d'Albert pour M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, amour profond et r\'e9fl\'e9chi, n'avait pas peu contribu\'e9 \'e0 l'\'e9loigner des habitudes et de la vie des aimables et \'e9l\'e9 +gants oisifs ses amis. Un noble attachement est un admirable pr\'e9servatif. En luttant contre les d\'e9sirs de son fils, M. de Commarin avait tout fait pour en augmenter l'intensit\'e9 et la dur\'e9e. Cette passion contrari\'e9 +e fut pour le vicomte la source des \'e9motions les plus vives et les plus fortes. L'ennui fut banni de son existence. +\par Toutes ses pens\'e9es prirent une direction constante, toutes ses actions eurent un but unique. S'arr\'eate-t-on \'e0 regarder \'e0 droite et \'e0 gauche quand, au bout du chemin, on aper\'e7oit la r\'e9compense ardemment souhait\'e9e? Il s'\'e9tait jur +\'e9 qu'il n'aurait pas d'autre femme que Claire; son p\'e8re repoussait absolument ce mariage; les p\'e9rip\'e9ties de cette lutte si palpitante pour lui remplissaient ses journ\'e9es. Enfin, apr\'e8s trois ans de pers\'e9v\'e9rance, il avait triomph\'e9 +, le comte avait consenti. Et c'est alors qu'il \'e9tait tout entier au bonheur du succ\'e8s que No\'ebl \'e9tait arriv\'e9, implacable comme la fatalit\'e9, avec ces lettres maudites. +\par C'est vers Claire encore que volait la pens\'e9e d'Albert en quittant M. de Commarin et en remontant lentement l'escalier qui conduisait \'e0 ses appartements. Que faisait-elle \'e0 cette heure? Elle songeait \'e0 lui, sans doute. +Elle savait que ce soir-l\'e0 m\'eame ou le lendemain au plus tard aurait lieu la crise d\'e9cisive. Elle devait prier. +\par En ce moment Albert se sentait bris\'e9, il souffrait. Il avait des \'e9blouissements, la t\'eate lui semblait pr\'e8s d'\'e9clater. Il sonna et demanda du th\'e9. +\par \emdash Monsieur le vicomte a bien tort de ne pas envoyer chercher le docteur, lui dit son valet de chambre, je devrais d\'e9sob\'e9ir \'e0 monsieur et l'aller chercher. +\par \emdash Ce serait bien inutile, r\'e9pondit tristement Albert, il ne pourrait rien contre mon mal. +\par Au moment o\'f9 le domestique se retirait, il ajouta: +\par \emdash Ne dites rien \'e0 personne que je suis souffrant, Lubin, cela ne sera rien. Si je me trouvais plus indispos\'e9, je sonnerais. +\par C'est qu'en ce moment, voir quelqu'un, entendre une voix, \'eatre oblig\'e9 de r\'e9pondre lui paraissait insupportable. Il lui fallait le silence pour s'\'e9couter. +\par Apr\'e8s les cruelles \'e9motions de son explication avec son p\'e8re, il ne pouvait songer \'e0 dormir. Il ouvrit une des fen\'eatres de la biblioth\'e8que et s'accouda sur la balustrade. +\par Le temps s'\'e9tait remis au beau, et il faisait un clair de lune magnifique. Vus \'e0 cette heure, aux clart\'e9s douces et tremblantes de la nuit, les jardins de l'h\'f4tel paraissaient immenses. La cime immobile des grands arbres se d\'e9 +roulait comme une plaine immense cachant les maisons voisines. Les corbeilles du parterre, garnies d'arbustes verts, apparaissaient comme de grands dessins noirs, tandis que dans les all\'e9es soigneusement sabl\'e9es scintillaient les d\'e9 +bris de coquilles, les petits morceaux de verre et les cailloux polis. \'c0 droite, dans les communs, encore \'e9clair\'e9s, on entendait aller et venir les domestiques; les sabots des palefreniers sonnaient sur le bitume de la cour. Les chevaux pi\'e9 +tinaient dans les \'e9curies et on distinguait le grincement de la cha\'eene de leur licol glissant le long des tringles du r\'e2telier. Dans les remises on d\'e9telait la voiture qu'on tenait pr\'eate toute la soir\'e9e pour le cas o\'f9 + le comte voudrait sortir. +\par Albert avait l\'e0, sous les yeux, le tableau complet de sa magnifique existence. Il soupira profond\'e9ment. +\par \emdash Fallait-il donc perdre tout cela? murmura-t-il. D\'e9j\'e0, pour moi seul, je n'aurais pu abandonner sans regrets tant de splendeurs; le souvenir de Claire m'aura d\'e9sesp\'e9r\'e9. N'ai-je pas r\'eav\'e9 + pour elle une de ces vies heureuses et exceptionnelles, presque impossibles sans une immense fortune! +\par Minuit sonna \'e0 Sainte-Clotilde, dont il pouvait, en se penchant un peu, apercevoir les fl\'e8ches jumelles. Il frissonna, il avait froid. +\par Il referma sa fen\'eatre et vint s'asseoir pr\'e8s du feu qu'il aviva. Dans l'espoir d'obtenir une tr\'eave de ses pens\'e9es, il prit un journal du soir, le journal o\'f9 \'e9tait relat\'e9 l'assassinat de La Jonch\'e8 +re, mais il lui fut impossible de lire, les lignes dansaient devant ses yeux. Alors il songea \'e0 \'e9crire \'e0 Claire. Il se mit \'e0 table et \'e9crivit: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Ma Claire bien-aim\'e9e...}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par Il lui fut impossible d'aller plus loin; son cerveau boulevers\'e9 ne lui fournissait pas une phrase. +\par Enfin, \'e0 la pointe du jour, la fatigue l'emporta. Le sommeil le surprit sur un divan o\'f9 il s'\'e9tait jet\'e9: un sommeil lourd, peupl\'e9 de fant\'f4mes. +\par \'c0 neuf heures et demie du matin, il fut \'e9veill\'e9 en sursaut par le bruit de la porte s'ouvrant avec fracas. +\par Un domestique entra, tout effar\'e9, si essouffl\'e9 d'avoir mont\'e9 les escaliers quatre \'e0 quatre, qu'\'e0 peine il pouvait articuler un son. +\par \emdash Monsieur, disait-il, monsieur le vicomte, vite, partez, cachez-vous, sauvez-vous, les voil\'e0, c'est le... +\par Un commissaire de police, ceint de son \'e9charpe, parut \'e0 la porte de la biblioth\'e8que. Il \'e9tait suivi de plusieurs hommes, parmi lesquels on apercevait, se faisant aussi petit que possible, le p\'e8re Tabaret. +\par Le commissaire s'avan\'e7a jusqu'\'e0 Albert. +\par \emdash Vous \'eates, lui demanda-t-il, Guy-Louis-Marie-Albert de Rh\'e9teau de Commarin? +\par \emdash Oui, monsieur. +\par Le commissaire \'e9tendit la main en m\'eame temps qu'il pronon\'e7ait la formule sacramentelle: +\par \emdash Monsieur de Commarin, au nom de la loi, je vous arr\'eate. +\par \emdash Moi! monsieur, moi... Albert, arrach\'e9 brusquement \'e0 des r\'eaves p\'e9nibles, paraissait ne rien comprendre \'e0 ce qui se passait. Il avait l'air de se demander: suis-je bien \'e9veill\'e9? N'est-ce pas un odieux cauchemar qui se continue? + +\par Il promenait un regard stupide \'e0 force d'\'e9tonnement du commissaire de police \'e0 ses hommes et au p\'e8re Tabaret, qui se tenait comme en arr\'eat devant lui. +\par \emdash Voici le mandat, ajouta le commissaire en d\'e9veloppant un papier. +\par Machinalement Albert y jeta un coup d'\'9cil. +\par \emdash Claudine assassin\'e9e! s'\'e9cria-t-il. +\par Et tr\'e8s bas, mais assez distinctement encore pour \'eatre entendu du commissaire de police, d'un agent et du p\'e8re Tabaret, il ajouta: +\par \emdash Je suis perdu! +\par Pendant que le commissaire de police remplissait les formalit\'e9s de l'interrogatoire sommaire qui suit imm\'e9diatement toutes les arrestations, les estafiers s'\'e9taient r\'e9pandus dans l'appart}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 e}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 ment et proc\'e9daient \'e0 une minutieuse perquisition. Ils avaient re\'e7u l'ordre d'ob\'e9ir au p\'e8re Tabaret, et c'\'e9 +tait le bonhomme qui les guidait dans leurs recherches, qui leur faisait fouiller les tiroirs et les armoires, et d\'e9ranger les meubles. On saisit un assez grand nombre d'objets \'e0 l'usage du vicomte, des titres, des manuscrits, une correspondance tr +\'e8s volumineuse. Mais c'est avec bonheur que le p\'e8re Tabaret mit la main sur certains objets qui furent soigneus}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 e}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 ment d\'e9crits dans leur ordre au proc\'e8s-verbal: +\par 1\'ba Dans la premi\'e8re pi\'e8ce, servant d'entr\'e9e, garnie de toutes sortes d'armes, derri\'e8re un divan, un fleuret cass\'e9. Cette arme a une poign\'e9e particuli\'e8re, et comme il ne s'en trouve pas dans le commerce. +Elle porte une couronne de comte avec les initiales A. C. Ce fleuret a \'e9t\'e9 bris\'e9 par le milieu et le bout n'a pu \'eatre retrouv\'e9. Le sieur Commarin interpell\'e9 a d\'e9clar\'e9 ne savoir ce qu'est devenu ce bout; +\par 2\'ba Dans un cabinet servant de vestiaire: un pantalon de drap noir encore humide, portant des traces de boue ou plut\'f4t de terre. Tout un des c\'f4t\'e9s a des empreintes de mousse verd\'e2tre comme il en vient sur les murs. Il pr\'e9 +sente sur le devant plusieurs \'e9raillures et une d\'e9chirure de dix centim\'e8tres environ au genou. Le susdit pantalon n'\'e9tait pas accroch\'e9 au porte-manteau, il paraissait avoir \'e9t\'e9 cach\'e9 entre deux grandes malles + pleines d'effets d'habillement; +\par 3\'ba Dans la poche du pantalon ci-dessus d\'e9crit a \'e9t\'e9 trouv\'e9e une paire de gants gris perle. La paume du gant droit pr\'e9sente une large tache verd\'e2tre produite par de l'herbe ou de la mousse. Le bout des doigts a \'e9t\'e9 comme us\'e9 + par un frottement. On remarque sur le dos des deux gants des \'e9raillures paraissant avoir \'e9t\'e9 faites par des ongles; +\par 4\'ba Deux paires de bottines, dont une, bien que nettoy\'e9e et vernie, encore tr\'e8s humide. Un parapluie r\'e9cemment mouill\'e9, dont le bout est tach\'e9 de boue blanche; +\par 5\'ba Dans une vaste pi\'e8ce dite \'abla biblioth\'e8que\'bb, une bo\'eete de cigares nomm\'e9s trabucos, et sur la chemin\'e9e divers porte-cigare en ambre ou en \'e9cume de mer... +\par Ce dernier article enregistr\'e9, le p\'e8re Tabaret s'approcha du commissaire de police. +\par \emdash J'ai tout ce que je pouvais d\'e9sirer, lui dit-il \'e0 l'oreille. +\par \emdash Moi, j'ai fini, r\'e9pondit le commissaire. Il ne sait pas se tenir, ce gar\'e7on. Vous avez entendu? Il s'est vendu du premier coup. Apr\'e8s \'e7a, vous me direz: le manque d'habitude... +\par \emdash Dans la journ\'e9e, reprit toujours \'e0 voix basse l'agent volontaire, il n'aurait pas \'e9t\'e9 mou comme cela. Mais le matin, r\'e9veill\'e9 en sursaut!... Il faut toujours servir les gens \'e0 jeun, au saut du lit. +\par \emdash J'ai fait parler trois ou quatre domestiques, leurs d\'e9positions sont singuli\'e8res... +\par \emdash Tr\'e8s bien! on verra. Je cours, moi, trouver monsieur le juge d'instruction, qui attend les pieds dans le feu. +\par Albert commen\'e7ait \'e0 revenir un peu de la stupeur o\'f9 l'avait plong\'e9 l'entr\'e9e du commissaire de police. +\par \emdash Monsieur, lui demanda-t-il, me sera-t-il permis de dire devant vous quelques mots \'e0 mo}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 n}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 sieur le comte de Commarin? Je suis victime d'une erreur qui sera vite reconnue... +\par \emdash Toujours des erreurs! murmura le p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Ce que vous me demandez n'est pas possible, r\'e9pondit le commissaire. J'ai des ordres sp\'e9ciaux les plus s\'e9v\'e8res. Vous ne devez d\'e9sormais communiquer avec \'e2me qui vive. Nous avons une voiture en bas; si vous voulez descendre... + +\par En traversant le vestibule, Albert put remarquer l'agitation des gens. Ils avaient tous l'air d'avoir perdu la t\'eate. M. Denis donnait des ordres d'une voix br\'e8ve et imp\'e9rative. Enfin il crut entendre que le comte de Commarin venait d'\'ea +tre frapp\'e9 d'une attaque d'apoplexie. +\par On le porta presque dans le fiacre, qui partit au trot de ses deux petites rosses. Une voiture plus rapide emportait le p\'e8re Tabaret.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {X +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Lorsqu'on se risque dans le d\'e9 +dale de couloirs et d'escaliers du Palais de Justice, si l'on monte au troisi\'e8me \'e9tage de l'aile gauche, on arrive \'e0 une longue galerie tr\'e8s basse d'\'e9tage, mal \'e9clair\'e9e par d'\'e9troites fen\'eatres, et perc\'e9 +e de distance en distance de petites portes, assez semblable au corridor d'un minist\'e8re ou d'un h\'f4tel garni. +\par C'est un endroit qu'il est difficile de voir froidement; l'imagination le montre sombre et triste. +\par Il faudrait le Dante pour composer l'inscription \'e0 placer au-dessus des marches qui y conduisent. Du matin au soir, les dalles y sonnent sous les lourdes bottes des gendarmes qui accompagnent les pr\'e9venus. On n'y rencontre gu\'e8 +re que de mornes figures. Ce sont les parents ou les amis des accus\'e9s, les t\'e9moins, des agents de police. Dans cette galerie, loin de tous les regards, s'\'e9labore la cuisine judiciaire. +Elle est comme la coulisse du Palais de Justice, ce lugubre th\'e9\'e2tre o\'f9 se d\'e9nouent, dans de v\'e9ritable sang, des drames trop r\'e9els. +\par Chacune des petites portes, qui a son num\'e9ro peint en noir, ouvre sur le cabinet du juge d'instruction. Toutes ces pi\'e8ces se ressemblent; qui en conna\'eet une les conna\'eet toutes. Elles n'ont rien de terrible ni de lugubre, et pourtant il es +t difficile d'y p\'e9n\'e9trer sans un serrement de c\'9cur. On y a froid. Les murs semblent humides de toutes les larmes qui s'y sont r\'e9pandues. On frissonne en songeant aux aveux qui y ont \'e9t\'e9 arrach\'e9s, aux confessions qui s'y sont murmur +\'e9es entrecoup\'e9es de sanglots. +\par Dans le cabinet du juge d'instruction, la justice ne d\'e9ploie rien de cet appareil dont elle s'entoure plus tard pour frapper l'esprit des masses. Elle y est simple encore et presque dispos\'e9e \'e0 la bienveillance. Elle dit au pr\'e9venu: \'ab +J'ai de fortes raisons de te croire coupable, mais prouve-moi ton innocence, et je te l\'e2che.\'bb +\par On pourrait s'y croire dans la premi\'e8re boutique d'affaires venue. Le mobilier y est rudimentaire comme celui de tous les endroits o\'f9 on ne fait que passer et o\'f9 s'agitent des int\'e9r\'eats \'e9normes. Qu'importent les choses ext\'e9rieures \'e0 + qui poursuit l'auteur d'un crime ou \'e0 qui d\'e9fend sa t\'eate? +\par Un bureau charg\'e9 de dossiers pour le juge, une table pour le greffier, un fauteuil et quelques chaises, voil\'e0 tout l'ameublement de l'antichambre de la cour d'assises. Les murs sont tendus de papier vert; les rideaux sont verts; \'e0 + terre se trouve un m\'e9chant tapis de m\'eame couleur. Le cabinet de M. Daburon portait le num\'e9ro 15. D\'e8s neuf heures du matin, il y \'e9tait arriv\'e9 et il attendait. Son parti pri +s, il n'avait pas perdu une minute, comprenant aussi bien que le p\'e8re Tabaret la n\'e9cessit\'e9 d'agir rapidement. Ainsi, il avait vu le procureur imp\'e9rial et s'\'e9tait entendu avec les officiers de la police judiciaire. Outre le mandat d\'e9cern +\'e9 contre Albert, il avait exp\'e9di\'e9 des mandats de comparution imm\'e9diate au comte de Commarin, \'e0 M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, \'e0 No\'ebl et \'e0 quelques gens au service d'Albert. +Il tenait essentiellement \'e0 interroger tout ce monde avant d'arriver \'e0 l'inculp\'e9. Sur ses ordres, dix agents s'\'e9taient mis en campagne, et il \'e9tait l\'e0, dans son cabinet, comme un g\'e9n\'e9ral d'arm\'e9e qui vient d'exp\'e9 +dier ses aides de camp pour engager la bataille et qui esp\'e8re la victoire de ses combinaisons. +\par Souvent, \'e0 pareille heure, il s'\'e9tait trouv\'e9 dans ce m\'eame cabinet avec des conditions identiques. Un crime avait \'e9t\'e9 commis, il pensait avoir d\'e9couvert le coupable, il avait donn\'e9 l'ordre de l'arr\'eater. N'\'e9tait-ce pas son m +\'e9tier? Mais jamais il n'avait \'e9prouv\'e9 cette tr\'e9pidation int\'e9rieure qui l'agitait. Maintes fois, cependant, il avait lanc\'e9 des mandats d'amener sans poss\'e9der la moiti\'e9 seulement des indices qui l'\'e9clairaient sur l'affaire pr\'e9 +sente. Il se r\'e9p\'e9tait cela et ne r\'e9ussissait pas \'e0 calmer une pr\'e9occupation anxieuse qui ne lui permettait pas de tenir en place. +\par Il trouvait que ses gens tardaient bien \'e0 repara\'eetre. Il se promenait de long en large, comptant les minutes, tirant sa montre trois fois par quart d'heure pour la comparer \'e0 la pendule. Involontairement, lorsqu'un pas r\'e9 +sonnait dans la galerie, presque d\'e9serte \'e0 cette heure, il se rapprochait de l'entr\'e9e, s'arr\'eatait et pr\'eatait l'oreille. +\par On frappa \'e0 la porte. C'\'e9tait son greffier qu'il avait fait pr\'e9venir. +\par Celui-ci n'avait rien de particulier; il \'e9tait long plut\'f4t que grand et tr\'e8s maigre. Ses allures \'e9taient compass\'e9es, ses gestes m\'e9thodiques, sa figure \'e9tait aussi impassible que si elle e\'fbt \'e9t\'e9 sculpt\'e9 +e dans un morceau de bois jaune. +\par Il avait trente-quatre ans, et depuis treize ans avait \'e9crit successivement les interrogatoires de quatre juges d'instruction. C'est dire qu'il pouvait entendre sans sourciller les choses les plus monstrueuses. Un jurisconsulte spirituel a ainsi d\'e9 +fini le greffier: \'abPlume du juge d'instruction. Personnage qui est muet et qui parle, qui est aveugle et qui \'e9crit, qui est sourd et qui entend.\'bb Celui-ci remplissait le programme, et de plus s'appelait Constant. +\par Il salua \'abson juge\'bb et s'excusa sur son retard. Il \'e9tait \'e0 sa tenue de livres, qu'il faisait tous les matins, et il avait fallu que sa femme l'envoy\'e2t chercher. +\par \emdash Vous arrivez encore \'e0 temps, lui dit M. Daburon, mais nous allons avoir de la besogne, vous pouvez pr\'e9parer votre papier. +\par Cinq minutes plus tard, l'huissier de service introduisait M. No\'ebl Gerdy. Il entra d'un air ais\'e9, en avocat qui a pratiqu\'e9 son Palais et en sait les d\'e9tours. Il ne ressemblait en rien, ce matin, \'e0 l'ami du p\'e8re Tabaret. +Encore moins aurait-on pu reconna\'eetre l'amant de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette. Il \'e9tait tout autre, ou plut\'f4t il avait repris son r\'f4le habituel. C'\'e9tait l'homme officiel qui se pr +\'e9sentait, tel que le connaissaient ses confr\'e8res, tel que l'estimaient ses amis, tel qu'on l'aimait dans le cercle de ses relations. \'c0 sa tenue correcte, \'e0 sa figure repos\'e9e, jamais on ne se serait imagin\'e9 qu'apr\'e8s une soir\'e9e d' +\'e9motions et de violences, apr\'e8s une visite furtive \'e0 sa ma\'eetresse, il avait pass\'e9 la nuit au chevet d'une mourante. Et quelle mourante! +\par Sa m\'e8re, ou du moins la femme qui lui en avait tenu lieu. +\par Quelle diff\'e9rence entre lui et le juge! +\par Le juge non plus n'avait pas dormi, mais on le voyait du reste \'e0 son affaissement, \'e0 sa mine soucieuse, \'e0 ses yeux largement cern\'e9s de bistre. Le devant de sa chemise \'e9tait abominablement froiss\'e9, ses manchettes n'\'e9taient pas fra\'ee +ches. Emport\'e9e \'e0 la suite des \'e9v\'e9nements, l'\'e2me avait oubli\'e9 la b\'eate. Le menton bien ras\'e9 de No\'ebl s'appuyait sur une cravate blanche irr\'e9prochable, son faux col n'avait pas un pli, ses cheveux et ses favoris \'e9 +taient soigneusement peign\'e9s. Il salua M. Daburon et tendit sa citation. +\par \emdash Vous m'avez fait appeler, monsieur, dit-il; me voici \'e0 vos ordres. +\par Le juge d'instruction n'\'e9tait pas sans avoir rencontr\'e9 le jeune avocat dans les couloirs du Palais; il le connaissait de vue. Puis il se rappelait avoir entendu parler de ma\'eetre Gerdy comme d'un homme de talent et d'avenir et dont la r\'e9 +putation commen\'e7ait \'e0 sortir de pair. Il l'accueillit donc en habitu\'e9 de la boutique\emdash la barri\'e8re est si l\'e9g\'e8re entre le parquet et le barreau!\emdash et il l'invita \'e0 s'asseoir. +\par Les pr\'e9liminaires de toute audition de t\'e9moins termin\'e9s, les nom, pr\'e9noms, \'e2ge, lieu de naissance, etc., enregistr\'e9s, le juge, qui suivait son greffier de l'\'9cil pendant qu'il \'e9crivait, se retourna vers No\'ebl. +\par \emdash On vous a dit, ma\'eetre Gerdy, commen\'e7a-t-il, l'affaire \'e0 laquelle vous devez l'ennui de compara\'eetre? +\par \emdash Oui, monsieur, l'assassinat de cette pauvre vieille, \'e0 La Jonch\'e8re. +\par \emdash Pr\'e9cis\'e9ment, r\'e9pondit M. Daburon. +\par Et se souvenant fort \'e0 propos de sa promesse au p\'e8re Tabaret, il ajouta: +\par \emdash Si la justice est arriv\'e9e \'e0 vous si promptement, c'est que nous avons trouv\'e9 votre nom mentionn\'e9 souvent dans les papiers de la veuve Lerouge. +\par \emdash Je n'en suis pas surpris, r\'e9pondit l'avocat, nous nous int\'e9ressions \'e0 cette bonne femme, qui a \'e9t\'e9 ma nourrice, et je sais que madame Gerdy lui \'e9crivait assez souvent. +\par \emdash Fort bien! Vous allez donc pouvoir nous donner des renseignements. +\par \emdash Ils seront, je le crains, monsieur, fort incomplets. Je ne sais pour ainsi dire rien de cette pauvre m\'e8re Lerouge. Je lui ai \'e9t\'e9 repris de tr\'e8s bonne heure; et depuis que je suis homme, je ne me suis occup\'e9 + d'elle que pour lui envoyer de temps \'e0 autre quelques secours. +\par \emdash Vous n'alliez jamais la visiter? +\par \emdash Pardonnez-moi. J'y suis all\'e9 plusieurs fois, mais je ne restais chez elle que quelques min}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 u}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 tes. Madame Gerdy, qui la voyait souvent et \'e0 + qui elle confiait toutes ses affaires, vous aurait \'e9clair\'e9 bien mieux que moi. +\par \emdash Mais, fit le juge, je compte bien voir madame Gerdy, elle a d\'fb recevoir une citation. +\par \emdash Je le sais, monsieur, mais il lui est impossible de r\'e9pondre, elle est au lit, malade... +\par \emdash Gravement? +\par \emdash Si gravement qu'il est prudent, je crois, de renoncer \'e0 son t\'e9moignage. Elle est atteinte d'une affection qui, au dire de mon ami, le docteur Herv\'e9, ne pardonne jamais. C'est quelque chose comme une inflammation du cerveau, une enc\'e9 +phalite, si je ne m'abuse. Il peut arriver qu'on lui rende la vie, on ne lui rendra pas la raison. Si elle ne meurt pas, elle sera folle. +\par M. Daburon parut vivement contrari\'e9. +\par \emdash Voil\'e0 qui est bien f\'e2cheux, murmura-t-il. Et vous croyez, mon cher ma\'eetre, qu'il est impossible de rien obtenir d'elle? +\par \emdash Il ne faut m\'eame pas y songer. Elle a compl\'e8tement perdu la t\'eate. Elle \'e9tait, lorsque je l'ai quitt\'e9e, dans un \'e9tat de prostration \'e0 faire croire qu'elle ne passera pas la journ\'e9e. +\par \emdash Et quand a-t-elle \'e9t\'e9 prise de cette maladie? +\par \emdash Hier soir. +\par \emdash Tout \'e0 coup? +\par \emdash Oui, monsieur, en apparence, du moins, car pour moi j'ai de fortes raisons de croire qu'elle souffrait depuis au moins trois semaines. Hier donc, en sortant de table, ayant \'e0 peine mang\'e9 +, elle prit un journal, et par un hasard bien regrettable, ses yeux s'arr\'eatent pr\'e9cis\'e9ment sur les lignes qui relataient le crime. Aussit\'f4t elle a pouss\'e9 un grand cri, s'est d\'e9battue une seconde sur un fauteuil et a gliss\'e9 + sur le tapis en murmurant: \'abOh! le malheureux! le malheureux!\'bb +\par \emdash La malheureuse! vous voulez dire. +\par \emdash Non, monsieur, j'ai bien dit. \'c9videmment, cette exclamation ne s'adressait pas \'e0 ma pauvre nourrice. +\par Sur cette r\'e9ponse si grave, faite du ton le plus innocent, M. Daburon leva les yeux sur son t\'e9moin. L'avocat baissa la t\'eate. +\par \emdash Et ensuite? demanda le juge apr\'e8s un moment de silence pendant lequel il avait pris quelques notes. +\par \emdash Ces mots, monsieur, sont les derniers prononc\'e9s par madame Gerdy. Aid\'e9 de notre servante, je l'ai port\'e9e dans son lit, le m\'e9decin a \'e9t\'e9 appel\'e9, et depuis elle n'a pas repris connaissance. Le docteur, au surplus... +\par \emdash C'est bien! interrompit M. Daburon. Laissons cela, au moins pour le moment. Maintenant, vous, ma\'eetre Gerdy, connaissez-vous des ennemis \'e0 la veuve Lerouge? +\par \emdash Aucun. +\par \emdash Elle n'avait pas d'ennemis? Soit. Et dites-moi, existe-t-il \'e0 votre connaissance quelqu'un ayant un int\'e9r\'eat quelconque \'e0 la mort de cette pauvre vieille? +\par Le juge d'instruction, en posant cette question, avait les yeux sur les yeux de No\'ebl; il ne voulait pas qu'il p\'fbt d\'e9tourner ou baisser la t\'eate. +\par L'avocat tressaillit et parut vivement impressionn\'e9. Il \'e9tait d\'e9contenanc\'e9; il h\'e9sitait comme si une lutte se f\'fbt \'e9tablie en lui. +\par Enfin, d'une voix qui n'\'e9tait rien moins que ferme, il r\'e9pondit: +\par \emdash Non, personne. +\par \emdash Est-ce bien vrai? demanda le juge en imprimant plus de fixit\'e9 \'e0 son regard. Vous ne connaissez personne \'e0 qui ce crime profite ou puisse profiter, personne absolument? +\par \emdash Je ne sais qu'une chose, monsieur, r\'e9pondit No\'ebl, c'est qu'il me cause \'e0 moi un pr\'e9judice irr\'e9parable. +\par Enfin! pensa M. Daburon, nous voici aux lettres et je n'ai pas compromis ce pauvre Tabaret. Il e\'fbt \'e9t\'e9 d\'e9sagr\'e9able de lui causer le moindre chagrin, \'e0 ce brave et habile homme. +\par \emdash Un pr\'e9judice \'e0 vous, mon cher ma\'eetre, reprit-il; vous allez, je l'esp\'e8re, m'expliquer cela. +\par Le malaise dont No\'ebl avait donn\'e9 quelques signes reparut beaucoup plus marqu\'e9. +\par \emdash Je sais, monsieur, r\'e9pondit-il, que je dois \'e0 la justice non seulement la v\'e9rit\'e9 mais encore toute la v\'e9rit\'e9. Cependant il est des circonstances si d\'e9licates que la conscience d'un homme d'honneur y voit un p\'e9ril. +Puis il est bien cruel d'\'eatre contraint de soulever le voile qui recouvre des secrets douloureux et dont la r\'e9v\'e9lation peut quelquefois... +\par M. Daburon interrompit d'un geste. L'accent triste de No\'ebl l'impressionnait. Sachant d'avance ce qu'il allait entendre, il souffrait pour le jeune avocat. Il se retourna vers son greffier. +\par \emdash Constant! dit-il avec une certaine inflexion de voix. Cette intonation devait \'eatre un signal, car le long greffier se leva m\'e9thodiquement, passa sa plume derri\'e8re son oreille et sortit d'un pas mesur\'e9. No\'ebl parut sensible \'e0 la d +\'e9licatesse du juge d'instruction. +\par Son visage exprima la plus vive reconnaissance, son regard rendit gr\'e2ce. +\par \emdash Combien je vous suis oblig\'e9, monsieur, dit-il avec un \'e9lan contenu, de votre g\'e9n\'e9reuse attention! Ce que j'ai \'e0 dire est p\'e9nible, mais devant vous, maintenant, c'est \'e0 peine s'il m'en co\'fbtera de parler. +\par \emdash Soyez sans crainte, reprit le juge, je ne retiendrai de votre d\'e9position, mon cher ma\'eetre, que ce qui me semblera tout \'e0 fait indispensable. +\par \emdash Je me sens peu ma\'eetre de moi, monsieur, commen\'e7a No\'ebl, soyez indulgent pour mon trouble. Si quelque parole m'\'e9chappe qui vous semble empreinte d'amertume, excusez-la, elle sera involontaire. Jusqu'\'e0 ces jours pass\'e9 +s, j'ai cru que j'\'e9tais un enfant de l'amour. Je le serais que je ne rougirais pas de l'avouer. Mon histoire est courte. J'avais une ambition honorable, j'ai travaill\'e9. Quand on n'a pas de nom, on doit savoir s'en faire un. J'ai men\'e9 + la vie obscure, retir\'e9e et aust\'e8re de ceux qui, partis de bien bas, veulent arriver haut. J'adorais celle que je croyais ma m\'e8re, j'\'e9tais convaincu qu'elle m'aimait. La tache de ma naissance m'avait attir\'e9 quelques humiliations, je les m +\'e9prisais. Comparant mon sort \'e0 celui de tant d'autres, je me trouvais encore parmi les privil\'e9gi\'e9s, quand la Providence a fait tomber entre mes mains toutes les lettres que mon p\'e8re, le comte de Commarin, \'e9crivait \'e0 + madame Gerdy au moment de leur liaison. De la lecture de ces lettres, j'ai tir\'e9 cette conviction que je ne suis pas ce que je croyais \'eatre, que madame Gerdy n'est pas ma m\'e8re. +\par Et sans laisser \'e0 M. Daburon le temps de r\'e9pliquer, il exposa les \'e9v\'e9nements que douze heures plus t\'f4t il racontait au p\'e8re Tabaret. +\par C'\'e9tait bien la m\'eame histoire, avec les m\'eames circonstances, la m\'eame abondance de d\'e9tails pr\'e9cis et concluants, mais le ton \'e9tait chang\'e9. Autant chez lui la veille le jeune avocat avait \'e9t\'e9 emphatique et violent, autant \'e0 + cette heure, dans le cabinet du juge d'instruction, il \'e9tait contenu et sobre d'impressions fortes. +\par On aurait pu s'imaginer qu'il mesurait son r\'e9cit \'e0 la port\'e9e de ses auditeurs, de fa\'e7on \'e0 les frapper \'e9galement l'un et l'autre, avec une forme diff\'e9rente. +\par Au p\'e8re Tabaret, esprit vulgaire, l'exag\'e9ration de la col\'e8re; \'e0 M. Daburon, intelligence sup\'e9rieure, l'exag\'e9ration de la mod\'e9ration. +\par Autant il s'\'e9tait r\'e9volt\'e9 contre une injuste destin\'e9e, autant il semblait s'incliner, arm\'e9 de r\'e9signation devant une aveugle fatalit\'e9. +\par Avec une r\'e9elle \'e9loquence et un bonheur rare d'expressions, il exposa sa situation au lendemain de sa d\'e9couverte, sa douleur, ses perplexit\'e9s, ses doutes. +\par Pour \'e9tayer sa certitude morale, il fallait un t\'e9moignage positif. Pouvait-il esp\'e9rer celui du comte ou de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, complices int\'e9ress\'e9s \'e0 taire la v\'e9rit\'e9 +? Non. Mais il comptait sur celui de sa nourrice, pauvre vieille qui l'affectionnait et qui, arriv\'e9e au terme de sa vie, \'e9tait heureuse de d\'e9charger sa conscience d'un aussi lourd fardeau. +Elle morte, les lettres devenaient comme un chiffon entre ses mains. +\par Puis il passa \'e0 son explication avec M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy et fut pour le juge plus prodigue de d\'e9tails que pour son vieux voisin. +\par Elle avait, dit-il, tout ni\'e9 d'abord, mais il donna \'e0 entendre que, press\'e9e de questions, accabl\'e9e par l'\'e9vidence, dans un moment de d\'e9sespoir, elle avait avou\'e9, d\'e9clarant toutefois que cet aveu elle le r\'e9 +tracterait et le nierait, \'e9tant dispos\'e9e \'e0 tout faire au monde pour que son fils conserv\'e2t sa belle situation. +\par De cette sc\'e8ne dataient, au jugement de l'avocat, les premi\'e8res atteintes du mal auquel succombait l'ancienne ma\'eetresse de son p\'e8re. +\par No\'ebl s'\'e9tendit encore sur son entrevue avec le vicomte de Commarin. +\par M\'eame dans sa narration se gliss\'e8rent quelques variantes, mais si l\'e9g\'e8res qu'il e\'fbt \'e9t\'e9 bien difficile de les lui reprocher. Elles n'avaient rien d'ailleurs de d\'e9favorable \'e0 Albert. +\par Il insista, au contraire, sur l'excellente impression qu'il gardait de ce jeune homme. +\par Il avait re\'e7u sa r\'e9v\'e9lation avec une certaine d\'e9fiance, il est vrai, mais avec une noble fermet\'e9 en m\'eame temps et comme un brave c\'9cur pr\'eat \'e0 s'incliner devant la justification du droit. +\par Enfin, il tra\'e7a un portrait presque enthousiaste de ce rival que n'avaient point g\'e2t\'e9 les prosp\'e9rit\'e9s, qui l'avait quitt\'e9 sans un regard de rancune, vers lequel il se sentait entra\'een\'e9, et qui apr\'e8s tout \'e9tait son fr\'e8re. + +\par M. Daburon avait \'e9cout\'e9 No\'ebl avec l'attention la plus soutenue, sans qu'un mot, un geste, un froncement de sourcils trah\'eet ses impressions. Quand il eut termin\'e9: +\par \emdash Comment, monsieur, observa le juge, avez-vous pu me dire que, dans votre opinion, personne n'avait int\'e9r\'eat \'e0 la mort de la veuve Lerouge? +\par L'avocat ne r\'e9pondit pas. +\par \emdash Il me semble que la position de monsieur le vicomte de Commarin devient presque inattaquable. Madame Gerdy est folle, le comte niera tout, vos lettres ne prouvent rien. Il faut avouer que +ce crime est des plus heureux pour ce jeune homme, et qu'il a \'e9t\'e9 commis singuli\'e8rement \'e0 propos. +\par \emdash Oh! monsieur! s'\'e9cria No\'ebl, protestant de toute son \'e9nergie, cette insinuation est formidable!... +\par Le juge interrogea s\'e9v\'e8rement la physionomie de l'avocat. Parlait-il franchement, jouait-il une g\'e9n\'e9reuse com\'e9die? Est-ce que r\'e9ellement il n'avait jamais eu de soup\'e7ons? No\'ebl ne broncha pas et presque aussit\'f4t reprit: +\par \emdash Quelles raisons pouvait avoir ce jeune homme de trembler, de craindre pour sa position! Je ne lui ai pas adress\'e9 un mot de menace, m\'eame indirect. Je ne me suis pas pr\'e9sent\'e9 comme un d\'e9poss\'e9d\'e9 + furibond qui veut qu'on lui restitue l\'e0, sur-le-champ, tout ce qu'on lui a pris. J'ai expos\'e9 les faits \'e0 Albert en lui disant: \'abVoil\'e0: que pensez-vous? que d\'e9cidons-nous? Soyez juge.\'bb +\par \emdash Et il vous a demand\'e9 du temps? +\par \emdash Oui. Je lui ai pour ainsi dire propos\'e9 de m'accompagner chez la m\'e8re Lerouge, dont le t\'e9moignage pouvait lever tous ses doutes; il n'a pas sembl\'e9 me comprendre. Cependant il la connaissait bien, \'e9tant all\'e9 + chez elle avec le comte qui lui donnait, je l'ai su depuis, beaucoup d'argent. +\par \emdash Cette g\'e9n\'e9rosit\'e9 ne vous a pas paru singuli\'e8re? +\par \emdash Non. +\par \emdash Vous expliquez-vous pourquoi le vicomte n'a pas paru dispos\'e9 \'e0 vous suivre? +\par \emdash Certainement. Il venait de me dire qu'il voulait avant tout avoir une explication avec son p\'e8re, absent pour le moment, mais qui devait revenir sous peu de jours. +\par La v\'e9rit\'e9, tout le monde le sait et se pla\'eet \'e0 le proclamer, a un accent auquel personne ne se trompe. M. Daburon n'avait plus le moindre doute sur la bonne foi de son t\'e9moin. No\'ebl continuait avec une candeur ing\'e9nue, celle d'un c\'9c +ur honn\'eate que les soup\'e7ons n'ont jamais effleur\'e9 de leur aile de chauve-souris: +\par \emdash Moi, cela me convenait fort, d'avoir imm\'e9diatement \'e0 traiter avec mon p\'e8re. Je tenais d'autant plus \'e0 laver ce linge sale en famille, que je n'ai jamais d\'e9sir\'e9 qu'un arrangement amiable. +Les mains pleines de preuves, je reculerais devant un proc\'e8s. +\par \emdash Vous n'auriez pas plaid\'e9? +\par \emdash Jamais, monsieur, \'e0 aucun prix. Il aurait donc fallu, ajouta-t-il d'un ton fier, pour reprendre un nom qui m'appartient, commencer par le d\'e9shonorer? +\par Pour le coup, M. Daburon ne put dissimuler une tr\'e8s sinc\'e8re admiration. +\par \emdash Voil\'e0 un beau d\'e9sint\'e9ressement, monsieur, dit-il. +\par \emdash Je pense, r\'e9pondit No\'ebl, qu'il n'est que raisonnable. Oui, au pis aller, je me d\'e9ciderais \'e0 laisser mon titre \'e0 Albert. Certes le nom de Commarin est illustre, cependant j'esp\'e8re que dans dix ans le mien sera plus connu. +Seulement j'exigerais de larges compensations. Je n'ai rien, et souvent j'ai \'e9t\'e9 entrav\'e9 dans ma carri\'e8re par de mis\'e9rables questions d'argent. Ce que madame Gerdy devait \'e0 la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de mon p\'e8re a \'e9t\'e9 presque enti +\'e8rement dissip\'e9. Mon \'e9ducation en a absorb\'e9 une grande partie, et il n'y a pas longtemps que mon cabinet couvre mes d\'e9penses. +\par \'bbNous vivons, madame Gerdy et moi, tr\'e8s modestement; par malheur, bien que simple dans ses go\'fbts, elle manque d'\'e9conomie et d'ordre, et jamais on ne s'imaginerait ce qui s'engloutissait dans notre m\'e9nage. Enfin, je n'ai rien \'e0 me repro +cher: advienne que pourra. Sur le premier moment, je n'ai pas su dominer ma col\'e8re, mais maintenant je n'ai plus de rancune. En apprenant la mort de ma nourrice, j'ai jet\'e9 toutes mes esp\'e9rances \'e0 la mer. +\par \emdash Et vous avez eu tort, mon cher ma\'eetre, pronon\'e7a le juge. Maintenant, c'est moi qui vous le dis: esp\'e9rez. Peut-\'eatre avant la fin de la journ\'e9e serez-vous rentr\'e9 en possession de vos droits. +La justice, je ne vous le cache pas, croit conna\'eetre l'assassin de la veuve Lerouge. \'c0 l'heure qu'il est, le vicomte Albert doit \'eatre arr\'eat\'e9. +\par \emdash Quoi! s'exclama No\'ebl avec une sorte de stupeur, c'est donc vrai!... Je ne m'\'e9tais donc pas m\'e9pris, monsieur, au sens de vos paroles! J'avais craint de comprendre... +\par \emdash Et vous aviez compris, ma\'eetre Gerdy, interrompit M. Daburon. Je vous remercie de vos sinc\'e8res et loyales explications, elles facilitent singuli\'e8rement ma t\'e2che. Demain, car aujou}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 r}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'hui mes minutes sont compt\'e9es, nous mettrons en r\'e8gle votre d\'e9position... ensemble, si cela vous convient. Il ne me reste plus qu'\'e0 vous demander communication des lettres que vous poss\'e9 +dez et qui me sont indispensables. +\par \emdash Avant une heure, monsieur, vous les aurez, r\'e9pondit No\'ebl. Et il sortit, apr\'e8s avoir chaudement exprim\'e9 sa gratitude au juge d'instruction. +\par Moins pr\'e9occup\'e9, l'avocat e\'fbt aper\'e7u \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 de la galerie le p\'e8re Tabaret, qui arrivait \'e0 fond de train, empress\'e9 et joyeux, comme un porteur de grandes nouvelles qu'il \'e9tait. +\par Sa voiture n'\'e9tait pas arr\'eat\'e9e devant la grille du Palais de Justice que d\'e9j\'e0 il \'e9tait dans la cour et s'\'e9lan\'e7ait sous le porche. \'c0 le voir grimper, plus leste qu'un cinqui\'e8me clerc d'avou\'e9 + le roide escalier qui conduit aux galeries des juges d'instruction, on ne se serait pas dout\'e9 qu'il \'e9tait depuis bien des ann\'e9es du mauvais c\'f4t\'e9 de la cinquantaine. Lui-m\'eame ne s'en doutait pas. Il ne se souvenait pas d'avoir pass\'e9 + la nuit; jamais il ne s'\'e9tait senti si frais, si dispos, si gaillard; il avait dans les jambes des ressorts d'acier. +\par Il traversa la galerie en deux sauts et entra comme une balle dans le cabinet du juge d'instruction, bousculant, sans lui demander pardon, lui si poli! le m\'e9 +thodique greffier, qui revenait de faire quelques douzaines de tours dans la salle des pas perdus. +\par \emdash Enlev\'e9! s'\'e9cria-t-il d\'e8s le seuil, pinc\'e9, serr\'e9, boucl\'e9, ficel\'e9, emball\'e9, coffr\'e9! Nous tenons l'homme! Le p\'e8re Tabaret, plus Tirauclair que jamais, gesticulait avec une si comique v\'e9h\'e9mence et de si singuli\'e8 +res contorsions, que le long greffier eut un sourire que d'ailleurs il se reprocha le soir m\'eame en se couchant. +\par Mais M. Daburon, encore sous le poids de la d\'e9position de No\'ebl, fut choqu\'e9 de cette joie intempestive qui pourtant lui apportait la s\'e9curit\'e9. Il regarda s\'e9v\'e8rement le p\'e8re Tabaret en disant: +\par \emdash Plus bas, monsieur, plus bas, soyez convenable, mod\'e9rez-vous. +\par \'c0 tout autre moment, le bonhomme e\'fbt \'e9t\'e9 constern\'e9 d'avoir m\'e9rit\'e9 cette mercuriale. Elle glissa sur sa jubilation. +\par \emdash De la mod\'e9ration, r\'e9pondit-il, je n'en manque pas, Dieu merci! et je m'en vante. C'est que jamais on n'a rien vu de pareil. Tout ce que j'avais annonc\'e9, on l'a trouv\'e9. Fleuret cass\'e9, gants gris perle \'e9raill\'e9 +s, porte-cigare, rien n'y manque. On va, monsieur, vous apporter tout cela et bien d'autres choses encore. On a son petit syst\'e8me \'e0 soi, et il para\'eet qu'il n'est pas mauvais. Voil\'e0 le triomphe de ma m\'e9thode d'induction dont G\'e9 +vrol fait des gorges chaudes. Je donnerais cent francs pour qu'il f\'fbt ici. Mais non, mon G\'e9vrol tient \'e0 pincer l'homme aux boucles d'oreilles. Il est, ma foi! bien capable de mettre la main dessus. C'est un gaillard, G\'e9vrol, un lapin, un +fameux! Combien lui donne-t-on par an, pour son habilet\'e9?... +\par \emdash Voyons, cher monsieur Tabaret, fit le juge, d\'e8s qu'il trouva jour \'e0 placer un mot, soyons s\'e9rieux, s'il se peut, et proc\'e9dons avec ordre. +\par \emdash Bast! reprit le bonhomme, \'e0 quoi bon! c'est une affaire tois\'e9e maintenant. Quand on va nous amener notre homme, montrez-lui seulement les \'e9raillures retir\'e9es des ongles de la victime et ses gants \'e0 lui, et vous l'assommez. +Moi je parie qu'il va tout avouer }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 hic et nunc}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 . Oui, je parie ma t\'eate contre la sienne, quoiqu'elle soit bien aventur\'e9e. Et encore non, il sauvera son cou! Ces poules mouill\'e9 +es du jury sont capables de lui accorder les circonstances att}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 \'e9}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 nuantes. C'est moi qui lui en donnerais! Ah! ces lenteurs perdent la justice! Si tout le monde \'e9tait de mon +avis, le ch\'e2timent des coquins ne tra\'eenerait pas si longtemps. Sit\'f4t pris, sit\'f4t pendu. Et voil\'e0. +\par M. Daburon s'\'e9tait r\'e9sign\'e9 \'e0 laisser passer cette trombe de paroles. Quand l'exaltation du bonhomme fut un peu us\'e9e, il commen\'e7a seulement \'e0 l'interroger. Il eut encore assez de peine \'e0 obtenir des d\'e9tails pr\'e9 +cis sur l'arrestation, d\'e9tails que devait confirmer le proc\'e8s-verbal du commissaire de police. +\par Le juge parut tr\'e8s surpris en apprenant qu'Albert, \'e0 la vue du mandat, avait dit: \'abJe suis perdu!\'bb +\par \emdash Voil\'e0, murmura-t-il, une terrible charge. +\par \emdash Certes! reprit le p\'e8re Tabaret. Jamais, dans son \'e9tat normal, il n'e\'fbt laiss\'e9 \'e9chapper ces mots qui le perdent, en effet. C'est que nous l'avions saisi mal \'e9veill\'e9. Il ne s'\'e9tait pas couch\'e9. +Il dormait d'un mauvais sommeil sur un canap\'e9 quand nous sommes arriv\'e9s. J'avais eu soin de laisser filer en avant et de suivre de tr\'e8s pr\'e8s un domestique dont l'\'e9pouvante l'a d\'e9moralis\'e9. Tous mes calculs \'e9taient faits. +Mais, soyez sans crainte, il trouvera pour son exclamation malheureuse une explication plausible. Je dois ajouter que pr\'e8s de lui, par terre, nous avons trouv\'e9 toute froiss\'e9e la }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gazette de France}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 de la veille, qui contenait la nouvelle de l'assassinat. Ce sera la premi\'e8re fois qu'un avis dans les journaux aura fait pincer un coupable. +\par \emdash Oui, murmura le juge devenu pensif, oui, vous \'eates un homme pr\'e9cieux, monsieur Tabaret. Et plus haut il ajouta: +\par \emdash J'ai pu m'en convaincre, car monsieur Gerdy sort d'ici \'e0 l'instant. +\par \emdash Vous avez vu No\'ebl! s'\'e9cria le bonhomme. En m\'eame temps toute sa vaniteuse satisfaction disparut. +\par Un nuage d'inqui\'e9tude voila comme un cr\'eape sa face rouge et joyeuse. +\par \emdash No\'ebl, ici! r\'e9p\'e9ta-t-il. +\par Et timidement il demanda: +\par \emdash Et sait-il? +\par \emdash Rien, r\'e9pondit M. Daburon. Je n'ai pas eu besoin de vous faire intervenir. Ne vous ai-je pas d'ailleurs promis une discr\'e9tion absolue? +\par \emdash Tout va bien! s'\'e9cria le p\'e8re Tabaret. Et que pense monsieur le juge de No\'ebl? +\par \emdash C'est, j'en suis s\'fbr, un noble et digne c\'9cur, dit le magistrat: une nature \'e0 la fois forte et tendre. Les sentiments que je lui ai entendu exprimer ici et qu'il est impossible de r\'e9voquer en doute manifestent une \'e9l\'e9vation d'\'e2 +me malheureusement exceptionnelle. Rarement dans ma vie, j'ai rencontr\'e9 un homme dont l'abord m'ait \'e9t\'e9 aussi sympathique. Je comprends qu'on soit fier d'\'eatre son ami. +\par \emdash Quand je le disais \'e0 monsieur le juge! voil\'e0 l'effet qu'il a produit \'e0 tout le monde. Moi je l'aime comme mon enfant, et quoi qu'il arrive, il aura toute ma fortune. Oui, je lui laisserai tout apr\'e8s moi, comme il est dit +sur mon testament d\'e9pos\'e9 chez ma\'eetre Baron, mon notaire. Il y a aussi un paragraphe pour madame Gerdy, mais je vais le biffer, et vivement! +\par \emdash Madame Gerdy, monsieur Tabaret, n'aura bient\'f4t plus besoin de rien. +\par \emdash Elle! comment cela? Est-ce que le comte?... +\par \emdash Elle est mourante et ne passera sans doute pas la journ\'e9e, c'est monsieur Gerdy qui me l'a dit. +\par \emdash Ah! mon Dieu! s'\'e9cria le bonhomme, que m'apprenez-vous l\'e0! mourante!... No\'ebl va \'eatre au d\'e9sespoir... c'est-\'e0-dire non, puisque ce n'est plus sa m\'e8re, que lui importe! Mourante! Je l'estimais beaucoup avant de la m\'e9priser. +Pauvre humanit\'e9! Il para\'eet que tous les coupables vont y passer le m\'eame jour, car, j'oubliais de vous en informer, au moment o\'f9 je quittais l'h\'f4tel de Commarin, j'ai entendu un domestique annoncer \'e0 un autre que le comte, \'e0 + la nouvelle de l'arrestation de son fils, avait \'e9t\'e9 frapp\'e9 d'une attaque. +\par \emdash Ce serait pour monsieur Gerdy la pire des catastrophes. +\par \emdash Pour No\'ebl? +\par \emdash Je comptais sur la d\'e9position de monsieur de Commarin pour lui rendre, moi, tout ce dont il est si digne. Le comte mort, la veuve Lerouge morte, madame Gerdy mourante ou dans tous les cas folle, qui donc pourra dire si les papiers ont raison? + +\par \emdash C'est vrai! murmura le p\'e8re Tabaret, c'est vrai! Et je ne voyais pas cela, moi! Quelle fatalit\'e9! Car je ne me suis pas tromp\'e9, j'ai bien entendu... +\par Il n'acheva pas. La porte du cabinet de M. Daburon s'ouvrit, et le comte de Commarin lui-m\'eame parut dans l'encadrement, roide comme un de ces vieux portraits qu'on dirait glac\'e9s dans leur bordure dor\'e9e. +\par Le vieux gentilhomme fit un signe de la main, et les deux domestiques qui l'avaient aid\'e9 \'e0 monter jusqu'\'e0 la galerie en le soutenant sous les bras se retir\'e8rent.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XI +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 C'\'e9tait le comte de Commarin, son ombre plut +\'f4t. Sa t\'eate qu'il portait si haut penchait sur sa poitrine, sa taille s'\'e9tait affaiss\'e9e, ses yeux n'avaient plus leur flamme, ses belles mains tremblaient. Le d\'e9 +sordre violent de sa toilette rendait plus frappant encore le changement qu'il avait subi. En une nuit, il avait vieilli de vingt ans. +\par Ces vieillards robustes ressemblent \'e0 ces grands arbres dont le bois int\'e9rieurement s'est \'e9mie}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 t}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 t\'e9 et qui ne vivent plus que par l'\'e9corce. Ils paraissent in\'e9 +branlables, ils semblent d\'e9fier le temps, un vent d'orage les jette \'e0 terre. Cet homme, hier encore si fier de n'avoir jamais pli\'e9, \'e9tait bris\'e9. L'orgueil de son nom constituait toute sa force; humili\'e9, il se sentait an\'e9anti. +En lui tout s'\'e9tait d\'e9chir\'e9 \'e0 la fois, tous les appuis lui avaient manqu\'e9 en m\'eame temps. Son regard sans chaleur et sans vie disait la morne stupeur de sa pens\'e9e. Il pr\'e9sentait si bien l'image la plus achev\'e9e du d\'e9 +sespoir, que le juge d'instruction, \'e0 sa vue, \'e9prouva comme un frisson. Le p\'e8re Tabaret eut un mouvement d'\'e9pouvante; le greffier lui-m\'eame fut \'e9mu. +\par \emdash Constant, dit M. Daburon vivement, allez donc avec monsieur Tabaret chercher des nouvelles \'e0 la Pr\'e9fecture. +\par Le greffier sortit, suivi du bonhomme, qui s'\'e9loignait bien \'e0 regret. +\par Le comte ne s'\'e9tait pas aper\'e7u de leur pr\'e9sence; il ne remarqua pas leur sortie. +\par M. Daburon lui avan\'e7a un si\'e8ge; il s'assit. +\par \emdash Je me sens si faible, dit-il, que je ne saurais rester debout. Il s'excusait, lui, pr\'e8s d'un petit magistrat! +\par C'est que nous ne sommes plus pr\'e9cis\'e9ment au temps si regrettable o\'f9 la noblesse se croyait bien au-dessus de la loi, et s'y trouvait en effet. Elle est loin, l'ann\'e9e o\'f9 la duchesse de Bouillon faisait la nique aux messieurs du parlement, o +\'f9 les hautes et nobles empoisonneuses du r\'e8gne de Louis XIV traitaient avec le dernier m\'e9pris les conseillers de la Chambre ardente! Tout le monde respecte la justice aujourd'hui, et la craint un peu, m\'eame quand elle n'est repr\'e9sent\'e9 +e que par un simple et consciencieux juge d'instruction. +\par \emdash Vous \'eates peut-\'eatre bien indispos\'e9, monsieur le comte, dit le juge, pour me donner des \'e9claircissements que j'esp\'e9rais de vous. +\par \emdash Je me sens mieux, r\'e9pondit M. de Commarin, je vous remercie Je suis aussi bien que je puis l'\'eatre apr\'e8s le coup terrible. En apprenant de quel crime est accus\'e9 mon fils et son arrestation, j'ai \'e9t\'e9 foudroy\'e9. +Je me croyais fort, j'ai roul\'e9 dans la poussi\'e8re. Mes domestiques m'ont cru mort. Que ne le suis-je, en effet! La vigueur de ma constitution m'a sauv\'e9, \'e0 ce que dit mon m\'e9 +decin, mais je crois que Dieu veut que je vive pour que je boive jusqu'\'e0 la lie le calice des humiliations. +\par Il s'interrompit; un flot de sang qui remontait \'e0 sa gorge l'\'e9touffait. Le juge d'instruction se tenait debout pr\'e8s de son bureau, n'osant se permettre un mouvement. +\par Apr\'e8s quelques instants de repos, le comte \'e9prouva un soulagement, car il continua: +\par \emdash Malheureux que je suis! ne devais-je pas m'attendre \'e0 tout cela? Est-ce que tout ne se d\'e9couvre pas, t\'f4t ou tard! Je suis ch\'e2ti\'e9 par o\'f9 j'ai p\'e9ch\'e9: par l'orgueil. Je me suis cru au-dessus de la foudre et j'ai attir\'e9 + l'orage sur ma maison. Albert, un assassin! un vicomte de Commarin \'e0 la cour d'assises! Ah! monsieur, punissez-moi aussi, car seul j'ai pr\'e9par\'e9 le crime autrefois. Avec moi, quinze si\'e8cles de la gloire la plus pure s'\'e9 +teignent dans l'ignominie. +\par M. Daburon jugeait impardonnable la conduite du comte de Commarin: aussi s'\'e9tait-il formellement promis de ne pas lui m\'e9nager le bl\'e2me. +\par Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, presque intraitable, et il s'\'e9tait jur\'e9 de faire tomber toute sa morgue. +\par Peut-\'eatre le pl\'e9b\'e9ien trait\'e9 de si haut jadis par la marquise d'Arlange gardait-il, sans s'en douter, un grain de rancune contre l'aristocratie?... +\par Il avait vaguement pr\'e9par\'e9 certaine allocution un peu plus que s\'e9v\'e8re qui ne pouvait manquer d'atterrer le vieux gentilhomme et de le faire rentrer en lui-m\'eame. +\par Mais voil\'e0 qu'il se trouvait en pr\'e9sence d'un si immense repentir, que son indignation se changeait en piti\'e9 profonde, et qu'il se demandait comment adoucir cette douleur. +\par \emdash \'c9crivez, monsieur, poursuivait le comte avec une exaltation dont on ne l'e\'fbt pas cru capable dix minutes plus t\'f4t, \'e9crivez mes aveux sans y retrancher rien. Je n'ai plus besoin de gr\'e2ce ni de m\'e9nagements. Que puis-je craindre d +\'e9sormais? La honte n'est-elle pas publique! Ne faudra-t-il pas dans quelques jours que moi, le comte Rh\'e9teau de Commarin, je paraisse devant le tribunal pour proclamer l'infamie de notre maison! Ah! tout est perdu, maintenant, m\'eame l'honneur! +\'c9crivez, monsieur, ma volont\'e9 est que tout le monde sache que je fus le premier coupable. Mais on saura aussi que d\'e9j\'e0 la punition avait \'e9t\'e9 terrible, et qu'il n'\'e9tait pas besoin de cette derni\'e8re et mortelle \'e9preuve. +\par Le comte s'arr\'eata pour rassembler et condenser ses souvenirs. Il reprit ensuite d'une voix plus ferme et qui trouvait ses vibrations \'e0 mesure qu'il parlait: +\par \emdash \'c0 l'\'e2ge qu'a maintenant Albert, monsieur, mes parents me firent \'e9pouser, malgr\'e9 mes supplications, la plus noble et la plus pure des jeunes filles. Je l'ai rendue la plus infortun\'e9e des femmes. Je ne pouvais l'aimer. J'\'e9 +prouvais alors la plus vive passion pour une ma\'eetresse qui s'\'e9tait donn\'e9e \'e0 moi sage et que j'avais depuis plusieurs ann\'e9es. Je la trouvais adorable de beaut\'e9, de candeur et d'esprit. Elle se nommait Val\'e9rie. +Tout est mort en moi, monsieur; eh bien! ce nom, quand je le prononce, me remue encore. Malgr\'e9 mon mariage, je ne pus me r\'e9signer \'e0 rompre avec elle. Je dois dire qu'elle le voulait. L'id\'e9e d'un partage honteux la r\'e9voltait. +Sans doute elle m'aimait alors. Nos relations continu\'e8rent. Ma femme et ma ma\'eetresse devinrent m\'e8res presque en m\'eame temps. Cette co\'efncidence \'e9veilla en moi l'id\'e9e funeste de sacrifier mon fils l\'e9gitime \'e0 mon b\'e2tard. +Je communiquai ce projet \'e0 Val\'e9rie. \'c0 ma grande surprise, elle le repoussa avec horreur. En elle d\'e9j\'e0 l'instinct de la maternit\'e9 s'\'e9tait \'e9veill\'e9, elle ne voulait pas se s\'e9parer de son enfant. J'ai conserv\'e9 +, comme un monument de ma folie, les lettres qu'elle m'\'e9crivait en ce temps; je les relisais cette nuit m\'eame. Comment ne me suis-je rendu ni \'e0 ses raisons ni \'e0 ses pri\'e8res? C'est que j'\'e9tais frapp\'e9 de vertige. +Elle avait comme le pressentiment du malheur qui m'accable aujourd'hui. Mais je vins \'e0 Paris, mais j'avais sur elle un empire absolu: je mena\'e7ai de la quitter, de ne jamais la revoir, elle c\'e9da. Un valet \'e0 moi et Claudine Lerouge furent charg +\'e9s de cette coupable substitution. C'est donc le fils de ma ma\'eetresse qui porte le titre de vicomte de Commarin et qu'on est venu arr\'eater il y a une heure. +\par M. Daburon n'esp\'e9rait pas une d\'e9claration si nette, ni surtout si prompte. Int\'e9rieurement il se r\'e9jouit pour le jeune avocat, dont les nobles sentiments avaient fait sa conqu\'eate. +\par \emdash Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous reconnaissez que monsieur No\'ebl Gerdy est n\'e9 de votre l\'e9gitime mariage et que seul il a le droit de porter votre nom? +\par \emdash Oui, monsieur. H\'e9las! autrefois je me suis r\'e9joui du succ\'e8s de mes projets comme de la plus heureuse victoire. J'\'e9tais si enivr\'e9 de la joie d'avoir l\'e0, pr\'e8s de moi, l'enfant de ma Val\'e9rie, que j'oubliais tout. +J'avais report\'e9 sur lui une partie de mon amour pour sa m\'e8re, ou plut\'f4t je l'aimais davantage encore, s'il est possible. La pens\'e9e qu'il porterait mon nom, qu'il h\'e9riterait de tous mes biens, au d\'e9 +triment de l'autre, me transportait de ravissement. L'autre, je le d\'e9testais, je ne pouvais le voir. Je ne me souviens pas de l'avoir embrass\'e9 deux fois. C'est au point que souvent Val\'e9rie, qui \'e9tait tr\'e8s bonne, me reprochait ma duret\'e9. +Un seul mot troublait mon bonheur. La comtesse de Commarin adorait celui qu'elle croyait son fils, sans cesse elle voulait l'avoir sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant ma femme couvrir de baisers et de caresses l'enfant de ma ma\'ee +tresse, je ne saurais l'exprimer. Autant que je le pouvais, je l'\'e9loignais d'elle, et elle, ne pouvant comprendre ce qui se passait en moi, s'imaginait que je faisais tout pour emp\'eacher son fils de l'aimer. Elle mourut, monsieur, avec cette id\'e9 +e qui empoisonna ses derniers jours. Elle mourut de chagrin, mais, comme les saintes, sans une plainte, sans un murmure, le pardon sur les l\'e8vres et dans le c\'9cur. +\par Bien que press\'e9 par l'heure, M. Daburon n'osait interrompre le comte et l'interroger bri\'e8vement sur les faits directs de la cause. +\par Il pensait que la fi\'e8vre seule lui donnait cette \'e9nergie factice \'e0 laquelle, d'un moment \'e0 l'autre, pouvait succ\'e9der la plus compl\'e8te prostration; il craignait, si une fois on l'arr\'eatait, qu'il n'e\'fbt plus la force de reprendre. + +\par \emdash Je n'eus pas, continua le comte, une larme pour elle. Qu'avait-elle \'e9t\'e9 dans ma vie? Un chagrin et un remords. Mais la justice de Dieu, en avance sur celle des hommes, allait prendre une terrible revanche. Un jour, on vint m'avertir que Val +\'e9rie se jouait de moi et me trompait depuis longtemps. Je ne voulus pas le croire d'abord; cela me paraissait impossible, insens\'e9. J'aurais plut\'f4t dout\'e9 de moi que d'elle. Je l'avais prise dans une mansarde, s'\'e9 +puisant seize heures pour gagner trente sous; elle me devait tout. J'en avais si bien fait, \'e0 la longue, une chose \'e0 moi, qu'une trahison d'elle r\'e9pugnait en quelque sorte \'e0 ma raison. Je ne pouvais pas prendre sur moi d'\'eatre jaloux. +Cependant, je m'informai, je la fis surveiller, je descendis jusqu'\'e0 l'\'e9pier. On avait dit vrai. Cette malheureuse avait un amant, et elle l'avait depuis plus de dix ans. C'\'e9tait un officier de cavalerie. Il venait chez elle en s'entourant de pr +\'e9cautions. D'ordinaire il se retirait vers minuit, mais il lui arrivait aussi de passer la nuit, et, en ce cas, il s'\'e9chappait de grand matin. Envoy\'e9 + en garnison loin de Paris, il obtenait des permissions pour la venir visiter, et, pendant ces permissions, il restait enferm\'e9 chez elle sans bouger. Un soir, mes espions me pr\'e9vinrent qu'il y \'e9tait. J'accourus. Ma pr\'e9sence ne la troubla pas. +Elle m'accueillit comme toujours en me sautant au cou. Je crus qu'on m'abusait, et j'allais tout lui dire, quand, sur le piano, j'aper\'e7us des gants de daim comme en portent les militaires. Ne voulant pas d'\'e9clat, ne sachant \'e0 quel exc\'e8 +s pourrait me porter ma col\'e8re, je m'enfuis sans prononcer une parole. Depuis, je ne l'ai pas revue. Elle m'a \'e9crit, je n'ai pas ouvert ses lettres. Elle a essay\'e9 de p\'e9n\'e9trer jusqu'\'e0 + moi, de se trouver sur mon passage; en vain: mes domestiques avaient une consigne que pas un n'e\'fbt os\'e9 enfreindre. +\par C'\'e9tait \'e0 douter si c'\'e9tait bien le comte de Commarin, cet homme d'une hauteur glac\'e9e, d'une r\'e9serve si pleine de d\'e9dain qui parlait ainsi, qui livrait sa vie enti\'e8re sans restrictions, sans r\'e9serve, et \'e0 qui? \'c0 un Inconnu. + +\par C'est qu'il \'e9tait dans une de ces heures d\'e9sesp\'e9r\'e9es, proches de l'\'e9garement, o\'f9 toute r\'e9flexion manque, o\'f9 il faut quand m\'eame une issue \'e0 l'\'e9motion trop forte. +\par Que lui importait ce secret si courageusement port\'e9 pendant tant d'ann\'e9es? Il s'en d\'e9barrassait comme le mis\'e9rable qui, accabl\'e9 par un fardeau trop lourd, le jette \'e0 terre sans se soucier o\'f9 il tombe ni s'il tentera la cupidit\'e9 + des passants. +\par \emdash Rien, continua-t-il, non, rien n'approche de ce que j'endurai alors. Je tenais \'e0 cette femme par le fond de mes entrailles. Elle \'e9tait comme une \'e9manation de moi-m\'eame. En me s\'e9 +parant d'elle, il me semblait que j'arrachais quelque chose de ma propre chair. Je ne saurais dire quelles passions furieuses son souvenir attisait en moi. Je la m\'e9prisais et je la d\'e9sirais avec une \'e9gale violence. Je la ha\'ef +ssais et je l'aimais. +\par \'bbEt partout j'ai tra\'een\'e9 sa d\'e9testable image. Rien n'a pu me la faire oublier. Je ne me suis jamais consol\'e9 de sa perte. Et ce n'est rien encore. Des doutes affreux m'\'e9taient venus au sujet d'Albert. \'c9tais-je r\'e9ellement son p\'e8 +re? Comprenez-vous quel supplice \'e9tait le mien, lorsque je me disais: c'est peut-\'eatre \'e0 l'enfant d'un \'e9tranger que j'ai sacrifi\'e9 le mien! Ce b\'e2tard qui s'appelait Commarin me faisait horreur. \'c0 mon amiti\'e9 si vive avait succ\'e9d +\'e9 une invincible r\'e9pulsion. Que de fois, en ce temps, j'ai lutt\'e9 contre une envie folle de le tuer! Plus tard, j'ai su ma\'eetriser mon aversion, je n'en ai jamais compl\'e8tement triomph\'e9. Albert, monsieur, \'e9tait le meilleur des fils; n +\'e9anmoins, il y avait entre lui et moi une barri\'e8re de glace qu'il ne pouvait s'expliquer. Souvent j'ai \'e9t\'e9 sur le point de m'adresser aux tribunaux, de tout avouer, de r\'e9clamer mon h\'e9ritier l\'e9gitime: le respect qu'on doit \'e0 + son rang m'a retenu. Je reculais devant le scandale. Je m'effrayais pour mon nom du ridicule ou du bl\'e2me, et je n'ai pu le sauver de l'infamie. +\par La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces derniers mots. D'un geste d\'e9sol\'e9, il voila sa figure de ses deux mains. Deux grosses larmes presque aussit\'f4t s\'e9ch\'e9es roul\'e8rent silencieusement le long de ses joues rid\'e9es. +\par Cependant, la porte du cabinet s'entreb\'e2illa, et la t\'eate du long greffier apparut. +\par M. Daburon lui fit signe de reprendre sa place, et s'adressant \'e0 M. de Commarin: +\par \emdash Monsieur, dit-il d'une voix que la compassion faisait plus douce, aux yeux de Dieu comme aux yeux de la soci\'e9t\'e9, vous avez commis une grande faute, et les suites, vous le voyez, sont d\'e9sastreuses. +Cette faute, il est de votre devoir de la r\'e9parer autant qu'il est en vous. +\par \emdash Telle est mon intention, monsieur, et, vous le dirai-je? mon plus cher d\'e9sir. +\par \emdash Vous me comprenez, sans doute, insista M. Daburon. +\par \emdash Oui, monsieur, r\'e9pondit le vieillard, oui, je vous comprends. +\par \emdash Ce sera une consolation pour vous, ajouta le juge, d'apprendre que monsieur No\'ebl Gerdy est digne \'e0 tous \'e9gards de la haute position que vous allez lui rendre. Peut-\'eatre reconna\'eetrez-vous que son caract\'e8re s'est plus fortement t +remp\'e9 que s'il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9 pr\'e8s de vous. Le malheur est un ma\'eetre dont toutes les le\'e7ons portent. C'est un homme d'un grand talent, et le meilleur et le plus digne que je sache. Vous aurez un fils digne de ses anc\'eatres. +Enfin, nul de votre famille n'a failli, monsieur, le vicomte Albert n'est pas un Commarin. +\par \emdash Non! n'est-ce pas? r\'e9pliqua vivement le comte. Un Commarin, ajouta-t-il, serait mort \'e0 cette heure, et le sang lave tout. +\par Cette explication du vieux gentilhomme fit profond\'e9ment r\'e9fl\'e9chir le juge d'instruction. +\par \emdash Seriez-vous donc s\'fbr, monsieur, demanda-t-il, de la culpabilit\'e9 du vicomte? +\par M. de Commarin arr\'eata sur le juge un regard o\'f9 \'e9clatait l'\'e9tonnement. +\par \emdash Je ne suis \'e0 Paris que d'hier soir, r\'e9pondit-il, et j'ignore tout ce qui a pu se passer. Je sais seulement qu'on ne proc\'e8de pas \'e0 la l\'e9g\'e8re contre un homme dans la situation qu'occupait Albert. Si vous l'avez fait arr\'ea +ter, c'est qu'\'e9videmment vous avez plus que des soup\'e7ons, c'est que vous poss\'e9dez des preuves positives. +\par M. Daburon se mordit les l\'e8vres et ne put dissimuler un mouvement de m\'e9contentement. Il venait de manquer de prudence, il avait voulu aller trop vite. Il avait cru l'esprit du comte compl\'e8tement boulevers\'e9, et il venait d'\'e9veiller sa d\'e9 +fiance. Toute l'habilet\'e9 du monde ne r\'e9pare pas une pareille maladresse. +\par Au bout d'un interrogatoire dont on attend beaucoup, elle peut st\'e9riliser toutes les combinaisons. +\par Un t\'e9moin sur ses gardes n'est plus un t\'e9moin sur lequel on peut compter; il tremble de se compromettre, mesure la port\'e9e des questions et marchande ses r\'e9ponses. +\par D'autre part, la justice comme la police est dispos\'e9e \'e0 douter de tout, \'e0 tout supposer, \'e0 soup\'e7onner tout le monde. +\par Jusqu'\'e0 quel point le comte \'e9tait-il \'e9tranger au crime de La Jonch\'e8re? \'c9videmment, quelques jours auparavant, bien que doutant de sa paternit\'e9, il e\'fbt fait les plus grands efforts pour sauver la situation d'Albert. +Il y croyait son honneur int\'e9ress\'e9, son r\'e9cit le d\'e9montrait. +\par N'\'e9tait-il pas un homme \'e0 supprimer par tous les moyens un t\'e9moignage g\'eanant? Voil\'e0 ce que se disait M. Daburon. +\par Enfin, il ne voyait pas clairement o\'f9 se trouvait dans cette affaire l'int\'e9r\'eat du comte de Commarin, et cette incertitude l'inqui\'e9tait. De l\'e0 sa vive contrari\'e9t\'e9. +\par \emdash Monsieur, reprit-il plus pos\'e9ment, quand avez-vous \'e9t\'e9 inform\'e9 de la d\'e9couverte de votre secret? +\par \emdash Hier soir, par Albert lui-m\'eame. Il m'a parl\'e9 de cette d\'e9plorable histoire d'une fa\'e7on que maintenant je cherche en vain \'e0 m'expliquer. \'c0 moins que... +\par Le comte s'arr\'eata court, comme si sa raison e\'fbt \'e9t\'e9 choqu\'e9e de l'invraisemblance de la supposition qu'il allait formuler. +\par \emdash \'c0 moins que?... interrogea avidement le juge d'instruction. +\par \emdash Monsieur, dit le comte sans r\'e9pondre directement, Albert serait un h\'e9ros, s'il n'\'e9tait pas coupable. +\par \emdash Ah! fit vivement le juge, avez-vous donc, monsieur, des raisons de croire \'e0 son innocence? +\par Le d\'e9pit de M. Daburon per\'e7ait si bien sous le ton de ses paroles, que M. de Commarin pouvait et devait y voir une apparence d'intention injurieuse. Il tressaillit, vivement piqu\'e9, et se redressa en disant: +\par \emdash Je ne suis pas plus maintenant un t\'e9moin \'e0 d\'e9charge que je n'\'e9tais un t\'e9moin \'e0 charge tout \'e0 l'heure. Je cherche \'e0 \'e9clairer la justice, comme c'est mon devoir, et voil\'e0 tout. +\par Allons, bon! se dit M. Daburon, voici que je l'ai bless\'e9, \'e0 pr\'e9sent. Est-ce que je vais aller comme cela de faute en faute! +\par \emdash Voici les faits, reprit le comte. Hier soir, apr\'e8s avoir parl\'e9 de ces maudites lettres, Albert a commenc\'e9 par me tendre un pi\'e8ge pour savoir la v\'e9rit\'e9, car il doutait encore, ma correspondance n'\'e9tant pas arriv\'e9e enti\'e8 +re \'e0 monsieur Gerdy. Une discussion aussi vive que possible s'est alors \'e9lev\'e9e entre mon fils et moi. Il m'a d\'e9clar\'e9 qu'il \'e9tait r\'e9solu \'e0 se retirer devant No\'ebl. Je pr\'e9tendais, moi, au contraire, transiger co\'fbte que co\'fb +te. Albert a os\'e9 me tenir t\'eate. Tous mes efforts pour l'amener \'e0 mes vues ont \'e9t\'e9 superflus. Vainement j'ai essay\'e9 de faire vibrer en lui les cordes que je supposais les plus sensibles. Il m'a r\'e9p\'e9t\'e9 + fermement qu'il se retirait malgr\'e9 moi, se d\'e9clarant satisfait, si je consentais \'e0 lui assurer une modeste aisance. J'ai encore tent\'e9 de le faire revenir en lui d\'e9 +montrant qu'un mariage qu'il souhaite ardemment depuis deux ans manquerait de ce coup; il m'a r\'e9pondu qu'il s'\'e9tait assur\'e9 l'assentiment de sa fianc\'e9e, mademoiselle d'Arlange. +\par Ce nom \'e9clata comme la foudre aux oreilles du juge d'instruction. Il bondit sur son fauteuil. +\par Sentant qu'il devenait cramoisi, il prit au hasard sur son bureau un \'e9norme dossier, et, pour dissimuler son trouble, il l'\'e9leva \'e0 la hauteur de sa figure comme s'il e\'fbt cherch\'e9 \'e0 d\'e9chiffrer un mot illisible. +\par Il commen\'e7ait \'e0 comprendre de quelle t\'e2che il s'\'e9tait charg\'e9. Il sentait qu'il se troublait comme un enfant, qu'il n'avait ni son calme ni sa lucidit\'e9 habituels. Il s'avouait qu'il \'e9tait capable de commettre les plus fortes b\'e9 +vues. Pourquoi s'\'eatre charg\'e9 de cette instruction? Poss\'e9dait-il son libre arbitre? D\'e9pendait-il de sa volont\'e9 d'\'eatre impartial? +\par Volontiers il e\'fbt renvoy\'e9 \'e0 un autre moment la suite de la d\'e9position du comte; le pouvait-il? Sa conscience de juge d'instruction lui criait que ce serait une maladresse nouvelle. Il reprit donc cet interrogatoire si p\'e9nible. +\par \emdash Monsieur, dit-il, les sentiments exprim\'e9s par le vicomte sont fort beaux sans doute, mais ne vous a-t-il pas parl\'e9 de la veuve Lerouge? +\par \emdash Si, r\'e9pondit le comte qui parut soudain \'e9clair\'e9 par le souvenir d'un d\'e9tail inaper\'e7u; si, certainement. +\par \emdash Il a d\'fb vous montrer que le t\'e9moignage de cette femme rendait impossible une lutte avec monsieur Gerdy? +\par \emdash Pr\'e9cis\'e9ment, monsieur, et, \'e9cartant la question de bonne foi, c'est l\'e0-dessus qu'il se basait pour se refuser \'e0 suivre mes volont\'e9s. +\par \emdash Il faudrait, monsieur le comte, me raconter bien exactement ce qui s'est pass\'e9 entre le v}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 i}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 comte et vous. Faites donc, je vous prie, un appel \'e0 vos souvenirs, et t\'e2 +chez de me rapporter aussi exactement que possible ses paroles. +\par M. de Commarin put ob\'e9ir sans trop de difficult\'e9. Depuis un moment, une salutaire r\'e9action s'op\'e9rait en lui. Son sang, fouett\'e9 par les insistances de l'interrogatoire, reprenait son cours accoutum\'e9. Son cerveau se d\'e9gageait. +\par La sc\'e8ne de la soir\'e9e pr\'e9c\'e9dente \'e9tait admirablement pr\'e9sente \'e0 sa m\'e9moire jusque dans ses plus insignifiants d\'e9tails. Il avait encore dans l'oreille l'intonation des paroles d'Albert, il revoyait sa mimique expressive. +\par \'c0 mesure que s'avan\'e7ait son r\'e9cit, vivant de clart\'e9 et d'exactitude, la conviction de M. Daburon s'affermissait. +\par Le juge retournait contre Albert pr\'e9cis\'e9ment ce qui la veille avait fait l'admiration du comte. +\par Quelle surprenante com\'e9die! pensait-il. Tabaret a d\'e9cid\'e9ment une double vue. \'c0 son incompr\'e9hensible audace, ce jeune homme joint une infernale habilet\'e9. Le g\'e9nie du crime lui-m\'eame l'inspire. C'est un miracle que nous puissions le d +\'e9masquer. Comme il avait bien tout pr\'e9vu et pr\'e9par\'e9! Comme cette sc\'e8ne avec son p\'e8re est merveilleusement combin\'e9e pour donner le change en cas d'accident! +\par \'bbIl n'y a pas une phrase qui ne souligne une intention, qui n'aille au-devant d'un soup\'e7on. Quel fini d'ex\'e9cution! Quel soin m\'e9ticuleux des d\'e9tails! +\par \'bbRien n'y manque, pas m\'eame le grand duo avec la femme aim\'e9e. A-t-il r\'e9ellement pr\'e9venu Claire? Probablement! +\par \'bbJe pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, lui parler! Pauvre enfant! aimer un pareil homme! Mais son plan maintenant saute aux yeux. +\par \'bbCette discussion avec le comte, c'est sa planche de salut. Elle ne l'engage \'e0 rien et lui permet de gagner du temps. +\par \'bbIl aurait probablement tra\'een\'e9 les choses en longueur, puis il aurait fini par se ranger \'e0 l'avis de son p\'e8re. Il se serait encore fait un m\'e9rite de sa condescendance et aurait demand\'e9 des r\'e9compenses pour sa faiblesse. +Et lorsque No\'ebl serait revenu \'e0 la charge, il se serait trouv\'e9 en face du comte, qui aurait tout ni\'e9 bravement, qui l'aurait \'e9conduit poliment, et au besoin l'aurait chass\'e9 comme un imposteur et un faussaire. +\par Chose \'e9trange, mais cependant explicable, M. de Commarin, tout en parlant, arrivait pr\'e9cis\'e9ment aux id\'e9es du juge, \'e0 des conclusions presque identiques. +\par Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de Claudine? Il se rappelait fort bien que dans sa col\'e8re il avait dit \'e0 son fils: \'abOn ne commet pas de si belles actions pour son plaisir.\'bb Ce sublime d\'e9sint\'e9ressement s'expliquait. + +\par Lorsque le comte eut termin\'e9: +\par \emdash Je vous remercie, monsieur, dit M. Daburon. Je ne saurais vous rien dire encore de positif, mais la justice a de fortes raisons de croire que, dans la sc\'e8ne que vous venez de me rapporter, le vicomte Albert jouait en com\'e9dien consomm\'e9 + un r\'f4le appris \'e0 l'avance. +\par \emdash Et bien appris, murmura le comte, car il m'a tromp\'e9, moi!... +\par Il fut interrompu par No\'ebl qui entrait, une serviette de chagrin noir \'e0 son chiffre sous le bras. +\par L'avocat s'inclina devant le vieux gentilhomme qui, de son c\'f4t\'e9, se leva et se retira, par discr\'e9tion, \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 de la pi\'e8ce. +\par \emdash Monsieur, dit No\'ebl \'e0 demi-voix au juge, vous trouverez toutes les lettres dans ce portefeuille. Je vous demanderai la permission de vous quitter bien vite, l'\'e9tat de madame Gerdy devient d'heure en heure plus alarmant. +\par No\'ebl avait quelque peu hauss\'e9 la voix en pronon\'e7ant ces derniers mots; le comte les entendit. Il tressaillit et dut faire un grand effort pour \'e9touffer la question qui de son c\'9cur montait \'e0 ses l\'e8vres. +\par \emdash Il faut pourtant, mon cher ma\'eetre, que vous m'accordiez une minute, r\'e9pondit le juge. +\par M. Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant l'avocat par la main il l'amena devant le comte. +\par \emdash Monsieur de Commarin, pronon\'e7a-t-il, j'ai l'honneur de vous pr\'e9senter monsieur No\'ebl Gerdy. +\par M. de Commarin s'attendait probablement \'e0 quelque p\'e9rip\'e9tie de ce genre, car pas un des muscles de son visage ne bougea; il demeura imperturbable. No\'ebl, lui, fut comme un homme qui re\'e7oit un coup de marteau sur le cr\'e2 +ne: il chancela et fut oblig\'e9 de chercher un point d'appui sur le dossier d'une chaise. +\par Puis, tous deux, le p\'e8re et le fils, ils rest\'e8rent face \'e0 face, ab\'eem\'e9s en apparence dans leurs r\'e9flexions, en r\'e9alit\'e9 s'examinant avec une sombre m\'e9fiance, chacun s'effor\'e7ant de saisir quelque chose de la pens\'e9 +e de l'autre. +\par M. Daburon avait esp\'e9r\'e9 mieux d'un coup de th\'e9\'e2tre qu'il m\'e9ditait depuis l'entr\'e9e du comte dans son cabinet. Il se flattait d'amener par cette brusque pr\'e9sentation une sc\'e8ne path\'e9tique tr\'e8s vive qui ne laisserait pas \'e0 + ses clients le loisir de la r\'e9flexion. +\par Le comte ouvrirait les bras, No\'ebl s'y pr\'e9cipiterait, et la reconnaissance, pour \'eatre parfaite, n'aurait plus qu'\'e0 attendre la cons\'e9cration des tribunaux. +\par La roideur de l'un, le trouble de l'autre d\'e9concertaient ses pr\'e9visions. Il se crut oblig\'e9 \'e0 une intervention plus pressante. +\par \emdash Monsieur le comte, dit-il d'un ton de reproche, vous reconnaissiez, il n'y a qu'un instant, que monsieur Gerdy \'e9tait votre fils l\'e9gitime. +\par M. de Commarin ne r\'e9pondit pas; on pouvait douter, \'e0 son immobilit\'e9, qu'il e\'fbt entendu. C'est No\'ebl qui, rassemblant tout son courage, osa parler le premier. +\par \emdash Monsieur, balbutia-t-il, je ne vous en veux pas... +\par \emdash Vous pouvez dire: \'abmon p\'e8re\'bb, interrompit le hautain vieillard d'un ton qui n'avait certes rien d'\'e9mu ni rien de tendre. +\par Puis s'adressant au juge: +\par \emdash Vous suis-je encore de quelque utilit\'e9, monsieur? demanda-t-il. +\par \emdash Il vous reste, r\'e9pondit M. Daburon, \'e0 \'e9couter la lecture de votre d\'e9position et \'e0 signer, si vous trouvez la r\'e9daction conforme. Allez, Constant, ajouta-t-il. +\par Le long greffier fit ex\'e9cuter \'e0 sa chaise un demi-tour et commen\'e7a. Il avait une fa\'e7on \'e0 lui toute particuli\'e8re de bredouiller ce qu'il avait gribouill\'e9. Il lisait tr\'e8 +s vite, tout d'un trait, sans tenir compte ni des points, ni des virgules, ni des demandes, ni des r\'e9ponses; il lisait tant que durait son haleine. +\par Quand il n'en pouvait plus, il respirait et ensuite repartait de plus belle. Involontairement il faisait songer aux plongeurs qui, de moment en moment, \'e9l\'e8vent la t\'eate au-dessus de l'eau, font leur provision d'air et disparaissent. No\'eb +l fut le seul \'e0 \'e9couter avec attention cette lecture rendue comme \'e0 dessein inintelligible. Elle lui apprenait des choses qu'il lui importait de savoir. +\par Enfin, Constant pronon\'e7a les paroles sacramentelles: en foi de quoi, etc., qui terminent tous les proc\'e8s-verbaux de France. +\par Il pr\'e9senta la plume au comte, qui signa sans h\'e9sitation et sans \'e9lever la moindre objection. +\par Le vieux gentilhomme alors se tourna vers No\'ebl. +\par \emdash Je ne suis pas bien solide, dit-il; il faut donc, mon fils\emdash ce mot fut soulign\'e9\emdash que vous souteniez votre p\'e8re jusqu'\'e0 sa voiture. +\par Le jeune avocat s'avan\'e7a avec empressement. Sa figure rayonnait, pendant qu'il passait le bras de M. de Commarin sous le sien. +\par Quand ils furent sortis, M. Daburon ne put r\'e9sister \'e0 un mouvement de curiosit\'e9. +\par Il courut \'e0 la porte, qu'il entrouvrit, et, tenant le corps en arri\'e8re, afin de n'\'eatre pas aper\'e7u, il allongea la t\'eate, explorant d'un coup d'\'9cil la galerie. +\par Le comte et No\'ebl n'\'e9taient pas encore parvenus \'e0 l'extr\'e9mit\'e9. Ils allaient lentement. +\par Le comte paraissait se tra\'eener pesamment et avec peine; l'avocat, lui, marchait \'e0 petits pas, l\'e9g\'e8rement inclin\'e9 du c\'f4t\'e9 du vieillard, et tous ses mouvements \'e9taient empreints de la plus vive sollicitude. +\par Le juge resta \'e0 son poste jusqu'\'e0 ce qu'il les e\'fbt perdus de vue au tournant de la galerie. Puis il regagna sa place en poussant un profond soupir. +\par Du moins, pensa-t-il, j'aurai contribu\'e9 \'e0 faire un heureux. La journ\'e9e ne sera pas compl\'e8tement mauvaise. +\par Mais il n'avait pas de temps \'e0 donner \'e0 ses r\'e9flexions; les heures volaient. Il tenait \'e0 interroger Albert le plus promptement possible, et il avait encore \'e0 recevoir les d\'e9positions de plusieurs domestiques de l'h\'f4 +tel de Commarin, et \'e0 entendre le rapport du commissaire de police charg\'e9 de l'arrestation. +\par Les domestiques cit\'e9s, qui depuis longtemps attendaient leur tour, furent, sans retard, introduits successivement. Ils n'avaient gu\'e8re d'\'e9claircissements \'e0 donner, et pourtant tous les t\'e9moignages \'e9taient autant de charges nouvelles. Il +\'e9tait ais\'e9 de voir que tous croyaient leur ma\'eetre coupable. +\par L'attitude d'Albert depuis le commencement de cette fatale semaine, ses moindres paroles, ses gestes les plus insignifiants furent rapport\'e9s, comment\'e9s, expliqu\'e9s. +\par L'homme qui vit au milieu de trente valets est comme un insecte dans une bo\'eete de verre sous la loupe d'un naturaliste. +\par Aucun de ses actes n'\'e9chappe \'e0 l'observation; \'e0 peine peut-il avoir un secret, et encore, si on ne devine quel il est, au moins sait-on lorsqu'il en a un. Du matin au soir il est le point de mire de trente paires d'yeux int\'e9ress\'e9s \'e0 \'e9 +tudier les plus imperceptibles variations de sa physionomie. +\par Le juge eut donc en abondance ces futiles d\'e9tails qui ne paraissent rien d'abord, et dont le plus infime peut tout \'e0 coup, \'e0 l'audience, devenir une question de vie ou de mort. +\par En combinant les d\'e9positions, en les rapprochant, en les coordonnant, M. Daburon put suivre son pr\'e9venu heure par heure, \'e0 partir du dimanche matin. +\par Le dimanche donc, aussit\'f4t apr\'e8s la retraite de No\'ebl, le vicomte avait sonn\'e9 pour donner l'ordre de r\'e9pondre \'e0 tous les visiteurs qui se pr\'e9senteraient qu'il venait de partir pour la campagne. +\par De ce moment, la maison enti\'e8re s'\'e9tait aper\'e7ue qu'il \'e9tait \'abtout chose\'bb, vivement contrari\'e9 ou tr\'e8s indispos\'e9. +\par Il n'\'e9tait pas sorti de la journ\'e9e de sa biblioth\'e8que, et s'y \'e9tait fait servir \'e0 d\'eener. Il n'avait pris \'e0 ce repas qu'un potage et un tr\'e8s mince filet de sole au vin blanc. +\par En mangeant, il avait dit \'e0 M. Courtois, le ma\'eetre d'h\'f4tel: \'abRecommandez donc au chef d'\'e9picer davantage cette sauce, une autre fois.\'bb Puis il avait ajout\'e9 en apart\'e9: \'abBast! \'c0 quoi bon!\'bb Le soir il avait donn\'e9 cong\'e9 +\'e0 tous les gens de son service, en disant: \'abAllez vous amuser, allez!\'bb Il avait express\'e9ment d\'e9fendu qu'on entr\'e2t chez lui, \'e0 moins qu'il ne sonn\'e2t. +\par Le lendemain lundi, il ne s'\'e9tait lev\'e9, lui ordinairement matinal, qu'\'e0 midi. Il se plaignait d'un violent mal de t\'eate et d'envies de vomir. Il prit cependant une tasse de th\'e9. Il demanda son coup\'e9; mais presque aussit\'f4t il le d\'e9 +commanda. Lubin, son valet de chambre, lui avait ente}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 n}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 du dire: \'abC'est trop h\'e9siter\'bb, et quelques moments plus tard: \'abIl faut en finir.\'bb Peu apr\'e8s, il s'\'e9tait mis \'e0 + \'e9crire. +\par Lubin avait \'e9t\'e9 charg\'e9 de porter une lettre \'e0 M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Claire d'Arlange, avec ordre de ne la remettre qu'\'e0 elle-m\'eame ou \'e0 M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 +lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Schmidt, l'institutrice. +\par Une seconde lettre, avec deux billets de mille francs, furent confi\'e9s \'e0 Joseph pour \'eatre port\'e9s au club. Joseph ne se rappelait plus le nom du destinataire; ce n'\'e9tait pas un homme titr\'e9. +\par Le soir, Albert n'avait pris qu'un potage et s'\'e9tait enferm\'e9 chez lui. +\par Il \'e9tait debout de grand matin, le mardi. Il allait et venait dans l'h\'f4tel comme une \'e2me en peine, ou comme quelqu'un qui attend avec impatience une chose qui n'arrive pas. +\par \'c9tant all\'e9 dans le jardin, le jardinier lui demanda son avis pour le dessin d'une pelouse. Il r\'e9pondit: \'abVous consulterez monsieur le comte \'e0 son retour.\'bb Il avait d\'e9jeun\'e9 comme la veille. +\par Vers une heure, il \'e9tait descendu aux \'e9curies et avait, d'un air triste, caress\'e9 Norma, sa jument de pr\'e9dilection. En la flattant, il disait: \'abPauvre b\'eate! ma pauvre vieille!\'bb \'c0 trois heures, un commissionnaire m\'e9daill\'e9 s' +\'e9tait pr\'e9sent\'e9 avec une lettre. +\par Le vicomte l'avait prise et ouverte pr\'e9cipitamment. Il se trouvait alors devant le parterre. +\par Deux valets de pied l'entendirent distinctement dire: \'abElle ne saurait r\'e9sister.\'bb Il \'e9tait rentr\'e9 et avait br\'fbl\'e9 la lettre au grand po\'eale du vestibule. +\par Comme il se mettait \'e0 table, \'e0 six heures, deux de ses amis, M. de Courtivois et le marquis de Chouz\'e9, for\'e7ant la consigne, arriv\'e8rent jusqu'\'e0 lui. Il parut on ne peut plus contrari\'e9. +\par Ces messieurs voulaient absolument l'entra\'eener dans une partie de plaisir; il refusa, affirmant qu'il avait un rendez-vous pour une affaire tr\'e8s importante. +\par Il mangea, \'e0 son d\'eener, un peu plus que les jours pr\'e9c\'e9dents. Il demanda m\'eame au sommelier une bouteille de ch\'e2teau-lafite qu'il but enti\'e8rement. +\par En prenant son caf\'e9, il fuma un cigare dans la salle \'e0 manger, ce qui est contraire \'e0 la r\'e8gle de l'h\'f4tel. +\par \'c0 sept heures et demie, selon Joseph et deux valets de pied, \'e0 huit heures seulement, suivant le suisse et Lubin, le vicomte \'e9tait sorti \'e0 pied avec un parapluie. +\par Il \'e9tait rentr\'e9 \'e0 deux heures du matin, et avait renvoy\'e9 son valet de chambre qui l'attendait, comme c'\'e9tait son service. +\par Le mercredi, en entrant chez le vicomte, le valet de chambre avait \'e9t\'e9 frapp\'e9 de l'\'e9tat des v\'eatements de son ma\'eetre. Ils \'e9taient humides et souill\'e9s de terre, le pantalon \'e9tait d\'e9chir\'e9. Il avait hasard\'e9 + une remarque; Albert avait r\'e9pondu d'un ton furieux: \'abJetez cette d\'e9froque dans un coin en attendant qu'on la donne.\'bb Il paraissait aller mieux ce jour-l\'e0. Pendant qu'il d\'e9je}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 u}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 nait d'assez bon app\'e9tit, le ma\'eetre d'h\'f4tel lui avait trouv\'e9 l'air gai. Il avait pass\'e9 l'apr\'e8s-midi dans la biblioth\'e8que et avait br\'fbl\'e9 des tas de papiers. +\par Le jeudi, il semblait de nouveau tr\'e8s souffrant. Il avait failli ne pouvoir aller au-devant du comte. Le soir, apr\'e8s sa sc\'e8ne avec son p\'e8re, il \'e9tait remont\'e9 chez lui dans un \'e9tat \'e0 faire piti\'e9. Lubin voulait courir che +rcher le m\'e9decin, il le lui avait d\'e9fendu, de m\'eame que de dire \'e0 personne son indisposition. +\par Tel est l'exact r\'e9sum\'e9 des vingt grandes pages qu'\'e9crivit le long greffier sans d\'e9tourner une seule fois la t\'eate pour regarder les t\'e9moins en grande livr\'e9e qui d\'e9filaient. +\par Ces t\'e9moignages, M. Daburon avait su les obtenir en moins de deux heures. +\par Bien qu'ayant la conscience de l'importance de leurs paroles, tous ces valets avaient la langue extr\'eamement d\'e9li\'e9e. Le difficile \'e9tait de les arr\'eater une fois lanc\'e9s. Et pou +rtant, de tout ce qu'ils disaient, il ressortait clairement qu'Albert \'e9tait un tr\'e8s bon ma\'eetre, facile \'e0 servir, bienveillant et poli pour ses gens. Chose \'e9trange, incroyable! il s'en trouva trois dans le nombre qui avaient l'air de n'\'ea +tre pas ravis du grand malheur qui frappait la famille. Deux \'e9taient s\'e9rieusement attrist\'e9s, M. Lubin, ayant \'e9t\'e9 l'objet de bont\'e9s particuli\'e8res, n'\'e9tait pas de ces derniers. +\par Le tour du commissaire de police \'e9tait arriv\'e9. En deux mots, il rendit compte de l'arrestation d\'e9j\'e0 racont\'e9e par le p\'e8re Tabaret. Il n'oublia pas de signaler ce mot: \'abPerdu!\'bb \'e9chapp\'e9 \'e0 Albert; \'e0 son sens, c'\'e9 +tait un aveu. Il fit ensuite la remise de tous les objets saisis chez le vicomte de Commarin. +\par Le juge d'instruction examina attentivement tous ces objets, les comparant soigneusement avec les pi\'e8ces \'e0 conviction rapport\'e9es de La Jonch\'e8re. +\par Il parut alors plus satisfait qu'il ne l'avait \'e9t\'e9 de la journ\'e9e. +\par Lui-m\'eame il d\'e9posa sur son bureau toutes ces preuves mat\'e9rielles, et pour les cacher, il jeta dessus trois ou quatre de ces immenses feuilles de papier qui servent \'e0 confectionner des chemises pour les dossiers. +\par La journ\'e9e s'avan\'e7ait et M. Daburon n'avait plus que bien juste le temps d'interroger le \'abpr\'e9venu\'bb avant la nuit. Quelle h\'e9sitation pouvait le retenir encore? +Il avait entre les mains plus de preuves qu'il n'en faut pour envoyer dix hommes en cour d'assises et de l\'e0 \'e0 la place de la Roquette. Il allait lutter avec des armes si \'e9crasantes de sup\'e9riorit\'e9 qu'\'e0 + moins de folie Albert ne pouvait songer \'e0 se d\'e9fendre. Et pourtant, \'e0 cette heure pour lui si solennelle, il se sentait d\'e9faillir. Sa volont\'e9 faiblissait-elle? Sa r\'e9solution allait-elle l'abandonner? +\par Fort \'e0 propos il se souvint que depuis la veille il n'avait rien pris, et il envoya chercher en toute h\'e2te une bouteille de vin et des biscuits. Ce n'est point de forces qu'avait besoin le juge d'instruction, mais de courage. +Tout en vidant son verre, ses pens\'e9es, dans son cerveau, s'arrang\'e8rent en cette phrase \'e9trange: \'abJe vais donc compara\'eetre devant le vicomte de Commarin.\'bb +\par \'c0 tout autre moment, il aurait ri de cette saillie de son esprit; en cet instant, il y voulut voir un avis de la Providence. +\par Soit, se dit-il, ce sera mon ch\'e2timent. +\par Et, sans se laisser le temps de la r\'e9flexion, il donna les ordres n\'e9cessaires pour qu'on amen\'e2t le vicomte Albert.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XII +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Entre l'h\'f4tel de Commarin et \'able secret +\'bb de la prison, il n'y avait pas eu, pour ainsi dire, de transition pour Albert. +\par Arrach\'e9 \'e0 des songes p\'e9nibles par cette rude voix du commissaire, disant: \'abAu nom de la loi, je vous arr\'eate!\'bb, son esprit jet\'e9 hors du possible devait \'eatre longtemps \'e0 reprendre son \'e9quilibre. +\par Tout ce qui suivit son arrestation lui paraissait flotter \'e0 peine distinct, au milieu d'un brouillard \'e9pais, comme ces sc\'e8nes de r\'eave qu'on joue au th\'e9\'e2tre, derri\'e8re un quadruple rideau de gaze. +\par On l'avait interrog\'e9: il avait r\'e9pondu sans entendre le son de ses paroles. Puis deux agents l'avaient pris sous les bras et l'avaient soutenu pour descendre le grand escalier de l'h\'f4tel. Seul il ne l'e\'fbt pu. Ses jambes qui fl\'e9 +chissaient, plus molles que du coton, ne le portaient pas. Une seule chose l'avait frapp\'e9: la voix du domestique annon\'e7ant l'attaque d'apoplexie du comte. Mais cela aussi, il l'oublia. +\par On le hissa dans le fiacre qui stationnait dans la cour, au bas du perron, tout honteux de se trouver en pareil endroit, et on l'installa sur la banquette du fond. Deux agents prirent place sur la banquette de devant, tandis qu'un troisi\'e8me +montait sur le si\'e8ge \'e0 c\'f4t\'e9 du cocher. Pendant le trajet, il ne revint pas \'e0 la notion exacte de la situation. Il gisait, dans cette sale et graisseuse voiture, comme une chose inerte. Son corps, qui suivait tous les cahots \'e0 + peine amortis par les ressorts us\'e9s, allait ballott\'e9 d'un c\'f4t\'e9 sur l'autre, et sa t\'eate oscillait sur ses \'e9paules comme si les muscles de son cou eussent \'e9t\'e9 bris\'e9s. Il songeait alors \'e0 la veuve Lerouge. +Il la revoyait telle qu'elle \'e9tait lorsqu'il avait suivi son p\'e8re \'e0 La Jonch\'e8re. On \'e9tait au printemps, et les aub\'e9pines fleuries du chemin de traverse embaumaient. La vieille femme, en coiffe blanche, \'e9 +tait debout sur la porte de son jardinet; elle avait en parlant l'air suppliant. Le comte l'\'e9coutait avec des yeux s\'e9v\'e8res, puis tirant de l'or de son porte-monnaie, il le lui remettait. +\par On le descendit du fiacre comme on l'y avait mont\'e9. +\par Pendant les formalit\'e9s de l'\'e9crou, dans la salle sombre et puante du greffe, tout en r\'e9pondant machinalement, il se livrait avec d\'e9lices aux \'e9motions du souvenir de Claire. C'\'e9tait dans le temps de leurs premi\'e8 +res amours, alors qu'il ne savait pas si jamais il aurait ce bonheur d'\'eatre aim\'e9 d'elle. Ils se rencontraient chez M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 de Go\'ebllo. +Elle avait, cette vieille fille, un certain salon jonquille c\'e9l\'e8bre sur la rive gauche, d'un effet extravagant. Sur tous les meubles et jusque sur la chemin\'e9e, dans des poses vari\'e9es, s'\'e9talaient les douze ou quinze chiens d'esp\'e8ces diff +\'e9rentes qui, ensemble ou successivement, l'avaient aid\'e9e \'e0 traverser les steppes du c\'e9libat. Elle aimait \'e0 conter l'histoire de ces fid\'e8les, dont l'affection ne trahit jamais. Il y en avait de grotesques et d'affreux. +Un surtout, outrageusement gonfl\'e9 d'\'e9toupe, semblait pr\'e8s d'\'e9clater. Que de fois il en avait ri aux larmes avec Claire! +\par On le fouillait en ce moment. +\par \'c0 cette humiliation supr\'eame, de mains cyniques se promenant tout le long de son corps, il revint un peu \'e0 lui et sa col\'e8re s'\'e9veilla. +\par Mais c'\'e9tait fini d\'e9j\'e0, et on l'entra\'eenait le long des corridors sombres, dont le carreau \'e9tait gras et glissant. On ouvrit une porte et on le poussa dans une sorte de cellule. Il entendit derri\'e8 +re lui un bruit de ferrures qui s'entrechoquaient et de serrures qui grin\'e7aient. +\par Il \'e9tait prisonnier, et, en vertu d'ordres sp\'e9ciaux, prisonnier au secret. +\par Imm\'e9diatement il \'e9prouva une sensation marqu\'e9e de bien-\'eatre. Il \'e9tait seul. Plus de chuchotements \'e9touff\'e9s \'e0 ses oreilles, plus de voix aigres, plus de questions acharn\'e9es. Un silence, profond \'e0 donner l'id\'e9e du n\'e9 +ant, se faisait autour de lui. Il lui sembla qu'il \'e9tait \'e0 tout jamais retranch\'e9 de la soci\'e9t\'e9, et il s'en r\'e9jouit. Il put croire qu'il lui \'e9tait donn\'e9 de subir une \'e9preuve de la tombe. Son corps, aussi bien que son esprit, \'e9 +tait accabl\'e9 de lassitude. Il cherchait \'e0 s'asseoir quand il aper\'e7ut une maigre couchette, \'e0 droite, en face de la fen\'eatre grill\'e9e munie de son abat-jour. Ce lit lui donna autant de joie qu'une planche au nageur qui coule. Il s'y pr\'e9 +cipita et s'\'e9tendit avec d\'e9lices. Cependant il sentait des frissons. Il d\'e9fit la grossi\'e8re couverture de laine, s'en enveloppa et s'endormit d'un sommeil de plomb. +\par Dans le corridor, deux agents de la police de s\'fbret\'e9, l'un jeune encore, l'autre grisonnant d\'e9j\'e0, appliquaient alternativement l'\'9cil et l'oreille au judas pratiqu\'e9 dans la porte. +\par Ils \'e9piaient tous les mouvements du prisonnier, regardant et \'e9coutant de toutes leurs forces. +\par \emdash Dieu! est-il chiffe?, cet homme-l\'e0, murmurait le jeune policier. Quand on n'a pas plus de nerf que cela, on devrait bien rester honn\'eate. En voil\'e0 un qui ne songera gu\'e8re \'e0 faire sa t\'eate, le matin de sa toilette! +N'est-ce pas, monsieur Balan? +\par \emdash C'est selon, r\'e9pondit le vieil agent, il faudra voir. Lecoq m'a dit que c'est un rude m\'e2tin. +\par \emdash Tiens! voil\'e0 monsieur qui arrange son lit et qui se couche! Voudrait-il dormir, par hasard? Elle serait bonne, celle-l\'e0! Ce serait la premi\'e8re fois que je verrais \'e7a! +\par \emdash C'est que vous n'avez eu de relations qu'avec des coquins subalternes, mon camarade. Tous les gredins hupp\'e9s, et j'en ai serr\'e9 plus d'un, sont dans ce style. Au moment de l'arrestation, bonsoir, plus personne, le c\'9cur leur tourne. +Ils se rel\'e8vent le lendemain. +\par \emdash Ma parole sacr\'e9e, on dirait qu'il dort! Est-ce dr\'f4le au moins! +\par \emdash Sachez, mon cher, ajouta sentencieusement le vieil agent, que rien n'est au contraire si naturel. Je suis s\'fbr que depuis son coup cet enfant-l\'e0 ne vivait plus; il avait le feu dans le ventre. Maintenant il sait que son affaire est tois\'e9 +e, et le voil\'e0 tranquille. +\par \emdash Farceur de monsieur Balan! il appelle cela \'eatre tranquille! +\par \emdash Certainement! Il n'y a pas, voyez-vous, de plus grand supplice que l'anxi\'e9t\'e9; tout est pr\'e9f}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 \'e9}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 rable. +Si vous aviez seulement dix mille livres de rente, je vous indiquerais un moyen pour en juger. Je vous dirais: Filez \'e0 Hombourg et risquez-moi toute votre fortune d'un coup, \'e0 rouge et noir. Vous me conteriez apr\'e8s des nouvelles de ce qu'on \'e9 +prouve tant que la bille tourne. C'est, voyez-vous, comme si l'on tenaillait la cervelle, comme si on vous coulait du plomb fondu dans les os en guise de moelle. C'est si fort que, m\'eame quand on a tout perdu, on est content, on est soulag\'e9 +, on respire. On se dit: ah! c'est donc fini! On est ruin\'e9, nettoy\'e9, ras\'e9, mais c'est fini. +\par \emdash Vrai, monsieur Balan, on croirait que vous avez pass\'e9 par l\'e0. +\par \emdash H\'e9las! soupira le vieux policier, c'est \'e0 mon amour pour la dame de pique, amour malheureux, que vous devez l'honneur de regarder en ma compagnie par ce vasistas. Mais notre gaillard en a pour deux heures \'e0 + faire son somme, ne le perdez pas de vue, je vais fumer une cigarette dans la cour. +\par Albert dormit quatre heures. Il se sentait, en s'\'e9veillant, la t\'eate plus libre qu'il ne l'avait eue depuis son entrevue avec No\'ebl. Ce fut pour lui un moment affreux que celui o\'f9 pour la premi\'e8re fois il envisagea froidement sa situation. + +\par \emdash C'est maintenant, murmura-t-il, qu'il s'agit de ne pas se laisser abattre. +\par Il aurait vivement souhait\'e9 voir quelqu'un, parler, \'eatre interrog\'e9, s'expliquer. Il eut envie d'appeler. \'c0 quoi bon! se dit-il, on va sans doute venir. +\par Il voulut regarder l'heure qu'il \'e9tait et s'aper\'e7ut qu'on lui avait enlev\'e9 sa montre. Ce petit d\'e9tail lui fut extr\'eamement sensible. On le traitait, lui, comme le dernier des sc\'e9l\'e9rats. Il chercha dans ses poches, elles avaient toutes +\'e9t\'e9 scrupuleusement vid\'e9es. Il songea alors \'e0 l'\'e9tat dans lequel il se trouvait et, se jetant \'e0 bas de la couchette, il r\'e9para, autant qu'il \'e9tait en lui, le d\'e9sordre de sa toilette. Il rajusta ses v\'eatements et les \'e9 +pousseta, il redressa son faux col et tant bien que mal refit le n\'9cud de sa cravate. Versant ensuite de l'eau sur le coin de son mouchoir, il le passa sur sa figure, tamponnant ses yeux dont les paupi\'e8res lui faisaient mal. +\par Enfin, il s'effor\'e7a de faire reprendre leur pli \'e0 sa barbe et \'e0 ses cheveux. Il ne se doutait gu\'e8re que quatre yeux de lynx \'e9taient fix\'e9s sur lui. +\par \emdash Bon! murmurait l'apprenti policier, voil\'e0 notre coq qui rel\'e8ve la cr\'eate et qui lisse ses plumes! +\par \emdash Je vous disais bien, objecta M. Balan, qu'il n'\'e9tait qu'engourdi... Chut!... il a parl\'e9, je crois. +\par Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes d\'e9sordonn\'e9s ni une de ces paroles incoh\'e9rentes qui presque toujours \'e9chappent aux faibles que la frayeur agite, ou aux imprudents qui croient \'e0 la discr\'e9tion des \'absecrets\'bb. +Une fois seulement, le mot \'abhonneur\'bb, prononc\'e9 par Albert, arriva jusqu'\'e0 l'oreille des deux espions. +\par \emdash Ces m\'e2tins de la haute, grommela M. Balan, ont sans cesse ce mot \'e0 la bouche, dans les commencements. Ce qui les tracasse surtout, c'est l'opinion d'une douzaine d'amis et des cent mille inconnus qui lisent la }{ +\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gazette des tribunaux}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 . Ils ne songent \'e0 leur t\'eate que plus tard. +\par Quand les gendarmes arriv\'e8rent pour chercher Albert et le conduire \'e0 l'instruction, ils le trouv\'e8rent assis sur le bord de sa couchette, les pieds appuy\'e9s sur la barre de fer, les coudes aux genoux et la t\'eate cach\'e9e entre ses mains. + +\par Il se leva d\'e8s qu'ils entr\'e8rent et fit quelques pas vers eux. Mais sa gorge \'e9tait si s\'e8che qu'il comprit qu'il lui serait impossible de parler. +Il demanda un instant, et, revenant vers la petite table du secret, il se versa et but coup sur coup deux grands verres d'eau. +\par \emdash Je suis pr\'eat! dit-il aussit\'f4t apr\'e8s. +\par Et d'un pas ferme, il suivit les gendarmes le long du passage qui conduit au Palais. +\par M. Daburon \'e9tait alors au supplice. Il arpentait furieusement son cabinet et attendait son pr\'e9venu. Une fois encore, la vingti\'e8me depuis le matin, il regrettait de s'\'eatre engag\'e9 dans cette affaire. +\par Qu'il soit maudit, pensait-il, l'absurde point d'honneur auquel j'ai ob\'e9i! J'ai beau essayer de me rassurer \'e0 force de sophismes, j'ai eu tort de ne me point r\'e9cuser. Rien au monde ne peut changer ma situation vis-\'e0-vis de ce jeune homme. +Je le hais. Je suis son juge, et il n'en est pas moins vrai que tr\'e8s positivement j'ai voulu l'assassiner. Je l'ai tenu au bout de mon revolver: pourquoi n'ai-je pas l\'e2ch\'e9 la d\'e9tente? Est-ce que je le sais? +Quelle puissance a retenu mon doigt lorsqu'il suffisait d'une pression presque insensible pour que le coup part\'eet? Je ne puis le dire. Que fallait-il pour qu'il f\'fbt le juge et moi l'assassin? Si l'intention \'e9 +tait punie comme le fait, on devrait me couper le cou. Et c'est dans de pareilles conditions que j'ose l'interroger!... +\par En repassant devant la porte, il entendit dans la galerie le pas lourd des gendarmes. +\par \emdash Le voil\'e0, dit-il tout haut. Et il regagna pr\'e9cipitamment son fauteuil derri\'e8re son bureau, se penchant \'e0 l'ombre des cartons, comme s'il e\'fbt cherch\'e9 \'e0 se cacher. Si le long greffier e\'fbt eu des yeux, il e\'fbt assist\'e9 +\'e0 ce singulier spectacle d'un juge plus troubl\'e9 que le pr\'e9venu. Mais il \'e9tait aveugle, et \'e0 ce moment il ne songeait qu'\'e0 une erreur de quinze centimes qui s'\'e9tait gliss\'e9e dans ses comptes, et qu'il ne pouvait retrouver. +\par Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. Ses traits portaient les traces d'une grande fatigue et de veilles prolong\'e9es; il \'e9tait tr\'e8s p\'e2le, mais ses yeux \'e9taient clairs et brillants. +\par Les questions banales qui commencent les interrogatoires donn\'e8rent \'e0 M. Daburon le temps de se remettre. +\par Heureusement, dans la matin\'e9e, il avait trouv\'e9 une heure pour pr\'e9parer un plan; il n'avait qu'\'e0 le suivre. +\par \emdash Vous n'ignorez pas, monsieur, commen\'e7a-t-il d'un ton de politesse parfaite, que vous n'avez aucun droit au nom que vous portez? +\par \emdash Je sais, monsieur, r\'e9pondit Albert, que je suis le fils naturel de monsieur de Commarin. Je sais de plus que mon p\'e8re ne pourrait me reconna\'eetre quand il le voudrait, puisque je suis n\'e9 pendant son mariage. +\par \emdash Quelle a \'e9t\'e9 votre impression en apprenant cela? +\par \emdash Je mentirais, monsieur, si je disais que je n'ai pas ressenti un immense chagrin. Quand on est aussi haut que je l'\'e9tais, la chute est terrible et bien douloureuse. Pourtant, je n'ai pas eu un seul moment la pens\'e9 +e de contester les droits de monsieur No\'ebl Gerdy. J'\'e9tais, comme je le suis encore, d\'e9cid\'e9 \'e0 dispara\'eetre. Je l'ai d\'e9clar\'e9 \'e0 monsieur de Commarin. +\par M. Daburon s'attendait \'e0 cette r\'e9ponse, et elle ne pouvait qu'\'e9tayer ses soup\'e7ons. N'entrait-elle pas dans le syst\'e8me de d\'e9fense qu'il avait pr\'e9vu? \'c0 lui maintenant de chercher un joint pour d\'e9sarticuler cette d\'e9 +fense dans laquelle le pr\'e9venu allait se renfermer comme dans une carapace. +\par \emdash Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, d'opposer une fin de non-recevoir \'e0 monsieur Gerdy. Vous aviez bien pour vous le comte et votre m\'e8re, mais monsieur Gerdy avait pour lui un t\'e9moignage qui vous e\'fb +t fait succomber: celui de la veuve Lerouge. +\par \emdash Je n'en ai jamais dout\'e9, monsieur. +\par \emdash Eh bien! reprit le juge en cherchant \'e0 voiler le regard dont il enveloppait Albert, la justice suppose que, pour an\'e9antir la seule preuve existante, vous avez assassin\'e9 la veuve Lerouge. +\par Cette accusation terrible, terriblement accentu\'e9e, ne changea rien \'e0 la contenance d'Albert. Il garda son maintien ferme sans forfanterie; pas un pli ne parut sur son front. +\par \emdash Devant Dieu, r\'e9pondit-il, et sur tout ce qu'il y a de plus sacr\'e9 au monde, je vous le jure, monsieur, je suis innocent! Je suis, \'e0 cette heure, prisonnier, au secret, sans communication avec le monde ext\'e9rieur, r\'e9duit par cons\'e9 +quent \'e0 l'impuissance la plus absolue: c'est en votre loyaut\'e9 que j'esp\'e8re pour arriver \'e0 d\'e9montrer mon innocence. +\par Quel com\'e9dien! pensait le juge; se peut-il que le crime ait cette force prodigieuse! +\par Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des d\'e9positions pr\'e9c\'e9dentes, cornant certaines pages qui contenaient des indications importantes pour lui. Tout \'e0 coup il reprit: +\par \emdash Quand vous avez \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, vous vous \'eates \'e9cri\'e9: \'abJe suis perdu!\'bb Qu'entendiez-vous par l\'e0? +\par \emdash Monsieur, r\'e9pondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit cela. Lorsque j'ai su de quel crime on m'accusait, en m\'eame temps que j'\'e9tais frapp\'e9 de consternation, mon esprit a \'e9t\'e9 comme illumin\'e9 par un \'e9 +clair de l'avenir. En moins d'une seconde j'ai entrevu tout ce que ma situation avait d'affreux; j'ai compris la gravit\'e9 de l'accusation, sa vraisemblance et les difficult\'e9s que j'aurais \'e0 me d\'e9fendre. Une voix m'a cri\'e9: \'ab +Qui donc avait int\'e9r\'eat \'e0 la mort de Claudine?\'bb Et la conviction de l'imminence du p\'e9ril m'a arrach\'e9 l'exclamation que vous dites. +\par L'explication \'e9tait plus que plausible, possible et m\'eame vraisemblable. Elle avait encore cet avantage d'aller au-devant d'une question si naturelle qu'elle a \'e9t\'e9 formul\'e9e en axiome: \'abCherche \'e0 qui le crime profite.\'bb +Tabaret avait pr\'e9vu qu'on ne prendrait pas le pr\'e9venu sans vert. +\par M. Daburon admira la pr\'e9sence d'esprit d'Albert et les ressources de cette imagination perverse. +\par \emdash En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus pressant int\'e9r\'eat \'e0 cette mort. C'est d'autant plus vrai que nous sommes s\'fbrs, entendez-vous, bien s\'fbrs que le crime n'avait pas le vol pour mobile. Ce qu'on avait jet\'e9 +\'e0 la Seine a \'e9t\'e9 retrouv\'e9. Nous savons aussi qu'on a br\'fbl\'e9 tous les papiers. Compromettraient-ils une autre personne que vous? Si vous le savez, dites-le. +\par \emdash Que puis-je vous r\'e9pondre, monsieur? Rien. +\par \emdash \'cates-vous all\'e9 souvent chez cette femme? +\par \emdash Trois ou quatre fois, avec mon p\'e8re. +\par \emdash Un des cochers de l'h\'f4tel pr\'e9tend vous y avoir conduits au moins dix fois. +\par \emdash Cet homme se trompe. D'ailleurs, qu'importe le nombre des visites? +\par \emdash Connaissez-vous la disposition des lieux? vous les rappelez-vous? +\par \emdash Parfaitement, monsieur, il y a deux pi\'e8ces. Claudine couchait dans celle du fond. +\par \emdash Vous n'\'e9tiez pas un inconnu pour la veuve Lerouge, c'est entendu. Si vous \'e9tiez all\'e9 frapper un soir \'e0 son volet, pensez-vous qu'elle vous e\'fbt ouvert? +\par \emdash Certes, monsieur, et avec empressement. +\par \emdash Vous avez \'e9t\'e9 malade, ces jours-ci? +\par \emdash Tr\'e8s indispos\'e9, au moins, oui monsieur. Mon corps fl\'e9chissait sous le poids d'une \'e9preuve bien lourde pour mes forces. Je n'ai cependant pas manqu\'e9 de courage! +\par \emdash Pourquoi avoir d\'e9fendu \'e0 votre valet de chambre Lubin d'aller chercher le m\'e9decin? +\par \emdash Eh! monsieur, que pouvait le docteur \'e0 mon mal! Toute sa science m'aurait-elle rendu le fils l\'e9gitime de monsieur de Commarin? +\par \emdash On vous a entendu tenir de singuliers propos. Vous sembliez ne plus vous int\'e9resser \'e0 rien de la maison. Vous avez d\'e9truit des papiers, des correspondances. +\par \emdash J'\'e9tais d\'e9cid\'e9 \'e0 quitter l'h\'f4tel, monsieur: ma r\'e9solution vous explique tout. +\par Aux questions du juge, Albert r\'e9pondait vivement, sans le moindre embarras, d'un ton assur\'e9. Sa voix, d'un timbre sympathique, ne tremblait pas; nulle \'e9motion ne la voilait; elle gardait son \'e9clat pur et vibrant. +\par M. Daburon crut prudent de suspendre l'interrogatoire. Avec un adversaire de cette force, \'e9videmment il faisait fausse route. Proc\'e9der par d\'e9tail \'e9tait folie, on n'arriverait ni \'e0 l'intimider ni \'e0 le faire se couper. +Il fallait en venir aux grands coups. +\par \emdash Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi bien exactement, je vous prie, l'emploi de votre temps pendant la soir\'e9e de mardi dernier, de six heures \'e0 minuit. +\par Pour la premi\'e8re fois, Albert parut se d\'e9concerter. Son regard, qui jusque-l\'e0 allait droit au juge, vacilla. +\par \emdash Pendant la soir\'e9e de mardi..., balbutia-t-il, r\'e9p\'e9tant la phrase comme pour gagner du temps. +\par Je le tiens! pensa Daburon, qui eut un tressaillement de joie. Et tout haut il insista: +\par \emdash Oui, de six heures \'e0 minuit! +\par \emdash Je vous avoue, monsieur, r\'e9pondit Albert, qu'il m'est difficile de vous satisfaire; je ne suis pas bien s\'fbr de ma m\'e9moire... +\par \emdash Oh! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si je vous demandais ce que vous faisiez il y a trois mois, tel soir, \'e0 telle heure, je concevrais votre h\'e9sitation. Mais il s'agit de mardi, et nous sommes aujourd'hui vendredi. +De plus, ce jour si proche \'e9tait le dernier du carnaval, c'\'e9tait le Mardi gras. Cette circonstance doit aider vos souvenirs. +\par \emdash Ce soir-l\'e0, je suis sorti, murmura Albert. +\par \emdash Voyons, poursuivit le juge, pr\'e9cisons. O\'f9 avez-vous d\'een\'e9? +\par \emdash \'c0 l'h\'f4tel, comme \'e0 l'ordinaire. +\par \emdash Non, pas comme \'e0 l'ordinaire. \'c0 la fin de votre repas, vous avez demand\'e9 une bouteille de vin de Bordeaux et vous l'avez vid\'e9e. Vous aviez sans doute besoin de surexcitation pour vos projets ult\'e9rieurs... +\par \emdash Je n'avais pas de projets, r\'e9pondit le pr\'e9venu avec une tr\'e8s apparente ind\'e9cision. +\par \emdash Vous devez vous tromper. Deux amis \'e9taient venus vous chercher; vous leur aviez r\'e9pondu, avant de vous mettre \'e0 table, que vous aviez un rendez-vous urgent. +\par \emdash Ce n'\'e9tait qu'une d\'e9faite polie pour me dispenser de les suivre. +\par \emdash Pourquoi? +\par \emdash Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur? J'\'e9tais r\'e9sign\'e9, mais non consol\'e9. Je m'apprenais \'e0 m'accoutumer au coup terrible. Ne cherche-t-on pas la solitude dans les grandes crises de la vie! +\par \emdash La pr\'e9vention suppose que vous vouliez rester seul pour aller \'e0 La Jonch\'e8re. Dans la journ\'e9e vous avez dit: \'abElle ne saurait r\'e9sister.\'bb De qui parliez-vous? +\par \emdash D'une personne \'e0 qui j'avais \'e9crit la veille, et qui venait de me r\'e9pondre. J'ai d\'fb dire cela ayant encore \'e0 la main la lettre qu'on venait de me remettre. +\par \emdash Cette lettre \'e9tait donc d'une femme? +\par \emdash Oui. +\par \emdash Qu'en avez-vous fait, de cette lettre? +\par \emdash Je l'ai br\'fbl\'e9e. +\par \emdash Cette pr\'e9caution donne \'e0 penser que vous la consid\'e9riez comme compromettante... +\par \emdash Nullement, monsieur, elle traitait de questions intimes. +\par Cette lettre, \'e9videmment, venait de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, M. Daburon en \'e9tait s\'fbr. Devait-il n\'e9anmoins le demander et s'exposer \'e0 + entendre prononcer ce nom de Claire, si terrible pour lui? +\par Il l'osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, de telle sorte que le pr\'e9venu ne pouvait l'apercevoir. +\par \emdash De qui venait cette lettre? interrogea-t-il. +\par \emdash D'une personne que je ne nommerai pas. +\par \emdash Monsieur, fit s\'e9v\'e8rement le juge en se redressant, je ne vous dissimulerai pas que votre position est des plus mauvaises. Ne l'aggravez pas par des r\'e9ticences coupables. Vous \'eates ici pour tout dire, monsieur. +\par \emdash Mes affaires, oui; celles des autres, non. +\par Albert fit cette derni\'e8re r\'e9ponse d'un ton sec. Il \'e9tait \'e9tourdi, ahuri, crisp\'e9 par l'allure pressante et irritante de cet interrogatoire qui ne lui laissait pas le temps de respirer. Les questions du juge tombaient sur sa t\'ea +te plus dru que les coups de marteau du forgeron sur le fer rouge qu'il se h\'e2te de fa\'e7onner. Ce semblant de r\'e9bellion de son \'abpr\'e9venu\'bb inqui\'e9ta s\'e9rieusement M. Daburon. Il \'e9tait, en outre, extr\'eamement surpris de trouver en d +\'e9faut la perspicacit\'e9 du vieux policier, absolument comme si Tabaret e\'fbt \'e9t\'e9 infaillible. Tabaret avait pr\'e9dit un alibi irr\'e9cusable, et cet alibi n'arrivait pas. Pourquoi? Ce subtil coupable avait-il donc mieux que cela? +Quelle ruse gardait-il au fond de son sac? Sans doute il tenait en r\'e9serve quelque coup impr\'e9vu, peut-\'eatre irr\'e9sistible! Doucement, pensa le juge, je ne le tiens pas encore. Et vivement, il reprit: +\par \emdash Poursuivons... Apr\'e8s d\'eener, qu'avez-vous fait? +\par \emdash Je suis sorti. +\par \emdash Pas imm\'e9diatement... La bouteille bue, vous avez fum\'e9 dans la salle \'e0 manger, ce qui a sembl\'e9 assez extraordinaire pour \'eatre remarqu\'e9. Quelle esp\'e8ce de cigares fumez-vous habituellement? +\par \emdash Des trabucos. +\par \emdash Ne vous servez-vous pas d'un porte-cigare, pour \'e9viter \'e0 vos l\'e8vres le contact du tabac? +\par \emdash Si, monsieur, r\'e9pondit Albert, assez surpris de cette s\'e9rie de questions. +\par \emdash \'c0 quelle heure \'eates-vous sorti? +\par \emdash \'c0 huit heures environ. +\par \emdash Aviez-vous un parapluie? +\par \emdash Oui. +\par \emdash O\'f9 \'eates-vous all\'e9? +\par \emdash Je me suis promen\'e9. +\par \emdash Seul, sans but, toute la soir\'e9e? +\par \emdash Oui, monsieur. +\par \emdash Alors, tracez-moi votre itin\'e9raire bien exactement. +\par \emdash H\'e9las! monsieur, cela m\'eame m'est fort difficile. J'\'e9tais sorti pour sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur qui m'accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez un comp +te exact de ma situation: j'avais la t\'eate perdue. J'ai march\'e9 au hasard, le long des quais, j'ai err\'e9 dans les rues... +\par \emdash Tout cela est bien improbable, interrompit le juge. +\par M. Daburon devait pourtant savoir que cela \'e9tait du moins possible. N'avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles \'e0 travers Paris? Qu'e\'fbt-il r\'e9pondu \'e0 qui lui e\'fbt demand\'e9, au matin: \'ab\emdash O\'f9 \'eates-vous all\'e9? +\emdash Je ne sais\'bb, ne le sachant pas, en effet. Mais il avait oubli\'e9, et ses angoisses du d\'e9but \'e9taient bien loin. L'interrogatoire commenc\'e9, il avait \'e9t\'e9 pris de la fi\'e8vre de l'inconnu. Il se retrempait aux \'e9 +motions de la lutte; la passion de son m\'e9tier le reprenait. +\par Il \'e9tait redevenu juge d'instruction, comme ce ma\'eetre d'escrime qui, faisant des armes avec son meilleur ami, s'enivre au cliquetis du fer, s'\'e9chauffe, s'oublie et le tue. +\par \emdash Ainsi, reprit M. Daburon, vous n'avez rencontr\'e9 absolument personne qui puisse venir affirmer ici qu'il vous a vu? Vous n'avez parl\'e9 \'e0 \'e2me qui vive? Vous n'\'eates entr\'e9 nulle part, ni dans un caf\'e9 ni dans un th\'e9\'e2tre, pas m +\'eame chez un marchand de tabac pour allumer un de vos trabucos? +\par \emdash Je ne suis entr\'e9 nulle part. +\par \emdash Eh bien! monsieur, c'est un grand malheur pour vous, oui, un malheur immense, car je dois vous le dire, c'est pr\'e9cis\'e9ment pendant cette soir\'e9e de mardi, entre huit heures et minuit, que la veuve Lerouge a \'e9t\'e9 assassin\'e9e. +La justice peut pr\'e9ciser l'heure. Encore une fois, monsieur, dans votre int\'e9r\'eat, je vous engage \'e0 r\'e9fl\'e9chir, \'e0 faire un \'e9nergique appel \'e0 votre m\'e9moire. +\par L'indication du jour et de l'heure du meurtre parut consterner Albert. Il porta sa main \'e0 son front d'un geste d\'e9sesp\'e9r\'e9. C'est cependant d'une voix calme qu'il r\'e9pondit: +\par \emdash Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n'ai pas de r\'e9flexions \'e0 faire. +\par La surprise de M. Daburon \'e9tait profonde. Quoi! pas d'alibi! rien! Ce ne pouvait \'eatre un pi\'e8ge ni un syst\'e8me de d\'e9fense... \'c9tait-ce donc l\'e0 cet homme si fort? Sans doute. Seulement il \'e9tait pris au d\'e9pourvu. Jamais il ne s'\'e9 +tait imagin\'e9 qu'il f\'fbt possible de remonter jusqu'\'e0 lui. Et pour cela, en effet, il avait fallu quelque chose comme un miracle. +\par Le juge enlevait lentement et une \'e0 une les grandes feuilles de papier qui recouvraient les pi\'e8ces \'e0 conviction saisies chez Albert. +\par \emdash Nous allons passer, reprit-il, \'e0 l'examen des charges qui p\'e8sent sur vous; veuillez vous approcher. Reconnaissez-vous ces objets pour vous appartenir? +\par \emdash Oui, monsieur, tout ceci est \'e0 moi. +\par \emdash Bien. Prenons d'abord ce fleuret. Qui l'a bris\'e9? +\par \emdash Moi, monsieur, en faisant assaut avec monsieur de Courtivois, qui pourra en t\'e9moigner. +\par \emdash Il sera entendu. Et qu'est devenu le bout cass\'e9? +\par \emdash Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger Lubin, mon valet de chambre. +\par \emdash Pr\'e9cis\'e9ment. Il a d\'e9clar\'e9 avoir cherch\'e9 ce morceau sans parvenir \'e0 le retrouver. Je vous ferai remarquer que la victime a d\'fb \'eatre frapp\'e9e avec un bout de fleuret d\'e9mouchet\'e9 et aiguis\'e9. Ce morceau d'\'e9 +toffe sur lequel l'assassin a essuy\'e9 son arme en est une preuve. +\par \emdash Je vous prierais, monsieur, d'ordonner, \'e0 cet \'e9gard, les recherches les plus minutieuses. Il est impossible qu'on ne retrouve pas l'autre moiti\'e9 de ce fleuret. +\par \emdash Des ordres seront donn\'e9s. Voici, maintenant, calqu\'e9e sur ce papier, l'empreinte exacte des pas du meurtrier. J'applique dessus une de vos bottines, et la semelle, vous pouvez le voir, s'y adapte avec la derni\'e8re pr\'e9cision. +Le morceau de pl\'e2tre a \'e9t\'e9 coul\'e9 dans le creux du talon, vous remarquerez qu'il est en tout pareil \'e0 vos propres talons. J'y aper\'e7ois m\'eame la trace d'une cheville que je rencontre ici. +\par Albert suivait avec une sollicitude marqu\'e9e tous les mouvements du juge. Il \'e9tait manifeste qu'il luttait contre une terreur croissante. \'c9tait-il envahi par cette \'e9pouvante qui stup\'e9fie les criminels lorsqu'ils sont pr\'e8s d'\'ea +tre confondus? \'c0 toutes les remarques du magistrat, il r\'e9pondait d'une voix sourde: +\par \emdash C'est vrai, c'est parfaitement vrai. +\par \emdash En effet, continua M. Daburon; n\'e9anmoins, attendez encore avant de vous r\'e9crier. Le coupable avait un parapluie. Le bout de ce parapluie s'\'e9tant enfonc\'e9 dans la terre glaise d\'e9tremp\'e9e, la rondelle de bois ouvrag\'e9 qui arr\'ea +te l'\'e9toffe \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 s'est trouv\'e9e moul\'e9e en creux. Voici la motte de glaise enlev\'e9e avec les plus d\'e9licates pr\'e9cautions, et voici votre parapluie. Comparez le dessin des rondelles. Sont-elles semblables, oui ou non? +\par \emdash Ces choses-l\'e0, monsieur, essaya Albert, se fabriquent par quantit\'e9s \'e9normes. +\par \emdash Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout de cigare trouv\'e9 sur le th\'e9\'e2tre du crime, et dites-moi \'e0 quelle esp\'e8ce il appartient et comment il a \'e9t\'e9 fum\'e9? +\par \emdash C'est un trabucos, et on l'a fum\'e9 avec un porte-cigare. +\par \emdash Comme ceux-ci, n'est-ce pas? insista le juge en montrant les cigares et les bouts d'ambre et d'\'e9cume saisis sur la chemin\'e9e de la biblioth\'e8que. +\par \emdash Oui! murmura Albert; c'est une fatalit\'e9, c'est une co\'efncidence \'e9trange! +\par \emdash Patience! ce n'est rien encore. L'assassin de la veuve Lerouge portait des gants. La victime, dans les convulsions de l'agonie, s'est accroch\'e9e aux mains du meurtrier, et des \'e9raillures de peau sont rest\'e9es entre ses ongles. +On les a extraites, et les voici. Elles sont d'un gris perle, n'est-il pas vrai? Or, on a retrouv\'e9 les gants que vous portiez mardi, les voici. Ils sont gris et ils sont \'e9raill\'e9s. Comparez ces d\'e9bris \'e0 vos gants. Ne s'y rapportent-ils pas? +N'est-ce pas la m\'eame couleur, la m\'eame peau? +\par Il n'y avait pas \'e0 nier, ni \'e0 \'e9quivoquer, ni \'e0 chercher des subterfuges. L'\'e9vidence \'e9tait l\'e0, sautant aux yeux. Le fait brutal \'e9clatait. Tout en paraissant s'occuper exclusivement des objets d\'e9pos\'e9 +s sur son bureau, M. Daburon ne perdait pas de vue le pr\'e9venu. Albert \'e9tait terrifi\'e9. Une sueur glac\'e9e mouillait son front et glissait en gouttelettes le long de ses joues. Ses mains tremblaient si fort qu'il ne pouvait s'en servir. +D'une voix \'e9trangl\'e9e, il r\'e9p\'e9tait: +\par }{\lang3082\langfe1033\langnp3082 \emdash C'est horrible! horrible! +\par }{\lang1036\langfe1033\langnp1036 \emdash Enfin, poursuivit l'inexorable juge, voici le pantalon que vous portiez le soir du meurtre. Il est visible qu'il a \'e9t\'e9 mouill\'e9, et \'e0 c\'f4t\'e9 de la boue, il porte des traces de terre. +Tenez, ici. De plus, il est d\'e9chir\'e9 au genou. Que vous ne vous souveniez plus des endroits o\'f9 vous \'eates all\'e9 vous promener, je l'admets pour un moment, on peut le concevoir, \'e0 la rigueur. Mais \'e0 + qui ferez-vous entendre que vous ne savez pas o\'f9 vous avez d\'e9chir\'e9 votre pantalon et \'e9raill\'e9 vos gants? +\par Quel courage r\'e9sisterait \'e0 de tels assauts? La fermet\'e9 et l'\'e9nergie d'Albert \'e9taient \'e0 bout. Le vertige le prenait. Il se laissa tomber lourdement sur une chaise en disant: +\par \emdash C'est \'e0 devenir fou! +\par \emdash Reconnaissez-vous, insista le juge dont le regard devenait d'une insupportable fixit\'e9, reconnaissez-vous que la veuve Lerouge n'a pu \'eatre frapp\'e9e que par vous? +\par \emdash Je reconnais, protesta Albert, que je suis victime d'un de ces prodiges \'e9pouvantables qui font qu'on doute de sa raison. Je suis innocent. +\par \emdash Alors, dites o\'f9 vous avez pass\'e9 la soir\'e9e de mardi? +\par \emdash Eh! monsieur! s'\'e9cria le pr\'e9venu, il faudrait... +\par Mais se reprenant presque aussit\'f4t, il ajouta d'une voix \'e9teinte: +\par \emdash J'ai r\'e9pondu comme je pouvais le faire. M. Daburon se leva, il arrivait \'e0 son grand effet. +\par \emdash C'est donc \'e0 moi, dit-il avec une nuance d'ironie, \'e0 suppl\'e9er \'e0 votre d\'e9faillance de m\'e9moire. Ce que vous avez fait, je vais vous le rappeler. Mardi soir, \'e0 huit heures, apr\'e8s avoir demand\'e9 \'e0 l'alcool une affreuse +\'e9nergie, vous \'eates sorti de votre h\'f4tel. \'c0 huit heures trente-cinq, vous preniez le chemin de fer \'e0 la gare de Saint-Lazare; \'e0 neuf heures, vous descendiez \'e0 la gare de Rueil, etc., etc. +\par Et, s'emparant sans vergogne des id\'e9es du p\'e8re Tabaret, le juge d'instruction r\'e9p\'e9ta presque mot pour mot la tirade improvis\'e9e la nuit pr\'e9c\'e9dente par le bonhomme. +\par Et il avait tout lieu, en parlant, d'admirer la p\'e9n\'e9tration du vieil agent. De sa vie son \'e9loquence n'avait produit cette formidable impression. Toutes les phrases, tous les mots portaient. L'assurance d\'e9j\'e0 \'e9branl\'e9e du pr\'e9 +venu tombait pi\'e8ce \'e0 pi\'e8ce, pareille \'e0 l'enduit d'une muraille qu'on crible de balles. +\par Albert \'e9tait, et le juge le voyait, comme un homme qui, roulant au fond d'un pr\'e9cipice, voit c\'e9der toutes les branches, manquer tous les points d'appui qui pouvaient retarder sa chute, et qui ressent une nouvelle et plus douloureuse meurtrissure +\'e0 chacune des asp\'e9rit\'e9s contre lesquelles heurte son corps. +\par \emdash Et maintenant, conclut le juge d'instruction, \'e9coutez un sage conseil. Ne persistez pas dans un syst\'e8me de n\'e9gation impossible \'e0 soutenir. Rendez-vous! La ju +stice, persuadez-le-vous bien, n'ignore rien de ce qu'il lui importe de savoir. Croyez-moi: efforcez-vous de m\'e9riter l'indulgence du tribunal, entrez dans la voie des aveux. +\par M. Daburon ne supposait pas que son pr\'e9venu os\'e2t nier encore. Il le voyait \'e9cras\'e9, terrass\'e9, se jetant \'e0 ses pieds pour demander gr\'e2ce. Il se trompait. +\par Si grande que par\'fbt la prostration d'Albert, il trouva dans un supr\'eame effort de sa volont\'e9 assez de vigueur pour se redresser et protester encore. +\par \emdash Vous avez raison, monsieur, dit-il d'une voix triste, mais cependant ferme, tout semble prouver que je suis coupable. \'c0 votre place, je parlerais comme vous le faites. Et pourtant, je le jure, je suis innocent. +\par \emdash Voyons! de bonne foi!... commen\'e7a le juge. +\par \emdash Je suis innocent, interrompit Albert, et je le r\'e9p\'e8te sans le moindre espoir de changer en rien votre conviction. Oui, tout parle contre moi, tout, jusqu'\'e0 ma contenance devant vous. C'est vrai, mon courage a chancel\'e9 devant des co\'ef +ncidences incroyables, miraculeuses, accablantes. Je suis an\'e9anti, parce que je sens l'impossibilit\'e9 d'\'e9tablir mon innocence. Mais je ne d\'e9sesp\'e8re pas. Mon honneur et ma vie sont entre les mains de Dieu. \'c0 cette heure m\'eame o\'f9 + je dois vous para\'eetre perdu, car je ne m'abuse pas, monsieur, je ne renonce pas \'e0 une \'e9clatante justification. Je l'attends avec confiance... +\par \emdash Que voulez-vous dire? interrompit le juge. +\par \emdash Rien d'autre que ce que je dis, monsieur. +\par \emdash Ainsi vous persistez \'e0 nier? +\par \emdash Je suis innocent. +\par \emdash Mais c'est de la folie... +\par \emdash Je suis innocent. +\par \emdash C'est bien, fit M. Daburon, pour aujourd'hui en voil\'e0 assez. Vous allez entendre la lecture du proc\'e8s-verbal et on vous reconduira au secret. Je vous exhorte \'e0 r\'e9fl\'e9chir. La nuit vous inspirera peut-\'eatre un bon mouvement; si le d +\'e9sir de me parler vous venait, quelle que soit l'heure, envoyez-moi chercher, je viendrai. Des ordres seront donn\'e9s. Lisez, Constant. +\par Quand Albert fut sorti avec les gendarmes: +\par \emdash Voil\'e0, fit le juge \'e0 demi-voix, un obstin\'e9 coquin! +\par Certes, il n'avait plus l'ombre d'un doute. Pour lui, Albert \'e9tait le meurtrier aussi s\'fbrement que s'il e\'fbt tout avou\'e9. Persist\'e2t-il dans son syst\'e8me de n\'e9gation quand m\'eame, jusqu'\'e0 la fin de l'instruction, il \'e9 +tait impossible qu'avec les indices existant d\'e9j\'e0 une ordonnance de non-lieu f\'fbt rendue. Il \'e9tait donc d\'e9sormais certain qu'il passerait en cour d'assises. Et il y avait cent \'e0 parier contre un qu'\'e0 toutes les questions le jury r\'e9 +pondrait affirmativement. Cependant, livr\'e9 \'e0 lui-m\'eame, M. Daburon n'\'e9prouvait pas cette intime satisfaction non exempte de vanit\'e9 qu'il ressentait d'ordinaire apr\'e8s une instruction bien men\'e9e, lorsqu'il avait r\'e9ussi \'e0 + mettre son \'abpr\'e9venu\'bb au point o\'f9 \'e9tait Albert. Quelque chose en lui remuait et se r\'e9voltait. Au fond de sa conscience, certaines inqui\'e9tudes sourdes grouillaient. Il avait triomph\'e9 +, et sa victoire ne lui donnait que malaise, tristesse et d\'e9go\'fbt. +\par Une r\'e9flexion si simple qu'il ne pouvait comprendre comment elle ne lui \'e9tait pas venue tout d'abord augmentait son m\'e9contentement et achevait de l'irriter contre lui-m\'eame. +\par \emdash Quelque chose me disait bien, murmurait-il, qu'accepter cette affaire \'e9tait mal. Je suis puni de n'avoir pas \'e9cout\'e9 cette voix int\'e9rieure. Il fallait se r\'e9cuser. Dans l'\'e9tat des choses, ce vicomte de Commarin n'en \'e9 +tait ni plus ni moins arr\'eat\'e9, emprisonn\'e9, interrog\'e9, confondu, jug\'e9 certainement et probablement condamn\'e9. Mais alors, \'e9tranger \'e0 la cause, je pouvais repara\'eetre devant Claire. Sa douleur va \'eatre immense. Rest\'e9 + son ami, il m'\'e9tait permis de compatir \'e0 sa douleur, de m\'ealer mes larmes aux siennes, de calmer ses regrets. Avec le temps, elle se serait consol\'e9e, elle aurait oubli\'e9, peut-\'eatre. Elle n'aurait pu s'emp\'eacher de m'\'ea +tre reconnaissante, et qui sait... Tandis que maintenant, quoi qu'il arrive, je suis pour elle un objet d'horreur. Jamais elle ne supportera ma vue. Je resterai \'e9ternellement pour elle l'assassin de son amant. J'ai, de mes propres mains, creus\'e9 + entre elle et moi un de ces ab\'eemes que les si\'e8cles ne comblent pas. Je la perds une seconde fois par ma faute, par ma tr\'e8s grande faute. +\par Le malheureux juge s'adressait les plus amers reproches. Il \'e9tait d\'e9sesp\'e9r\'e9. Jamais il n'avait tant ha\'ef Albert, ce mis\'e9rable qui, souill\'e9 d'un crime, se mettait en travers de son bonheur. Puis encore, combien il maudissait le p\'e8 +re Tabaret! Seul, il ne se serait pas d\'e9cid\'e9 si vite. Il aurait attendu, m\'fbri sa d\'e9cision, et certainement reconnu les inconv\'e9nients qu'il d\'e9couvrait \'e0 cette heure. Ce bonhomme emport\'e9 comme un limier mal dress\'e9 +, avec sa passion stupide, l'avait envelopp\'e9 dans un tourbillon, ahuri, circonvenu, entra\'een\'e9. +\par C'est pr\'e9cis\'e9ment ce favorable quart d'heure que choisit le p\'e8re Tabaret pour faire son apparition chez le juge. On venait de lui apprendre la fin de l'interrogatoire, et il arrivait grillant de savoir ce qui s'\'e9tait pass\'e9 +, haletant de curiosit\'e9, le nez au vent, gonfl\'e9 du doux espoir d'avoir devin\'e9 juste. +\par \emdash Qu'a-t-il r\'e9pondu? demanda-t-il avant m\'eame d'avoir referm\'e9 la porte. +\par \emdash Il est coupable, \'e9videmment, r\'e9pondit le juge avec une brutalit\'e9 bien \'e9loign\'e9e de son caract\'e8re. +\par Le p\'e8re Tabaret demeura tout interdit de ce ton. Lui qui arrivait pour r\'e9colter des \'e9loges \'e0 panier ouvert! Aussi est-ce avec une timidit\'e9 tr\'e8s h\'e9sitante qu'il offrit ses humbles services. +\par \emdash Je venais, dit-il modestement, afin de savoir de monsieur le juge si quelques investigations ne seraient pas n\'e9cessaires pour d\'e9molir l'alibi invoqu\'e9 par le pr\'e9venu. +\par \emdash Il n'a pas d'alibi, r\'e9pondit s\'e8chement le magistrat. +\par \emdash Comment! s'\'e9cria le bonhomme, il n'a pas d'a... B\'eate que je suis, ajouta-t-il, monsieur le juge l'a fait mat en trois questions. Il a tout avou\'e9. +\par \emdash Non, fit avec impatience le juge, il n'avoue rien. Il reconna\'eet que les preuves sont d\'e9cisives; il ne peut donner l'emploi de son temps; mais il proteste de son innocence. +\par Au milieu du cabinet, le bonhomme Tabaret, bouche b\'e9ante, les yeux prodigieusement \'e9carquill\'e9s, demeurait debout dans la plus grotesque attitude que puisse affecter l'\'e9tonnement. +\par Litt\'e9ralement les bras lui tombaient. En d\'e9pit de sa col\'e8re, M. Daburon ne put retenir un sourire, et Constant dessina la grimace qui, sur ses l\'e8vres, indique une hilarit\'e9 atteignant son paroxysme. +\par \emdash Pas d'alibi! murmurait le bonhomme, rien, pas d'explications, un pareil coquin! Cela ne se con\'e7oit ni ne se peut. Pas d'alibi! Il faut que nous nous soyons m\'e9pris; celui-ci alors ne serait pas le coupable; ce ne peut \'ea +tre lui, ce n'est pas lui... +\par Le juge d'instruction pensa que son vieux volontaire \'e9tait all\'e9 attendre l'issue de l'interrogatoire chez le marchand de vins du coin ou que sa cervelle s'\'e9tait d\'e9traqu\'e9e. +\par \emdash Malheureusement, dit-il, nous ne nous sommes pas tromp\'e9s. Il n'est que trop clairement d\'e9montr\'e9 que monsieur de Commarin est le meurtrier. Au surplus, si cela peut vous \'eatre agr\'e9able, demandez \'e0 Constant son proc\'e8 +s-verbal et prenez-en connaissance pendant que je remets un peu d'ordre dans mes paperasses. +\par \emdash Voyons! fit le bonhomme avec un empressement fi\'e9vreux. +\par Il s'assit \'e0 la place de Constant, et posant ses coudes sur la table, enfon\'e7ant ses mains dans les cheveux, en moins de rien il d\'e9vora le proc\'e8s-verbal. +\par Quand il eut fini, il se releva effar\'e9, p\'e2le, la figure renvers\'e9e. +\par \emdash Monsieur, dit-il au juge d'une voix \'e9trangl\'e9e, je suis la cause involontaire d'un \'e9pouvantable malheur: cet homme est innocent. +\par \emdash Voyons, voyons! fit M. Daburon sans interrompre ses pr\'e9paratifs de d\'e9part, vous perdez la t\'eate, mon cher monsieur Tabaret. Comment, apr\'e8s ce que vous venez de lire... +\par \emdash Oui, monsieur, oui, apr\'e8s ce que je viens de lire, je vous crie: \'abArr\'eatez!\'bb, ou nous allons ajouter une erreur \'e0 la d\'e9plorable liste des erreurs judiciaires! Revoyez-le, l\'e0 +, de sang-froid, cet interrogatoire: il n'est pas une r\'e9ponse qui ne disculpe cet infortun\'e9, pas un mot qui ne soit un trait de lumi\'e8re. Et il est en prison, au secret?... +\par \emdash Et il y restera, s'il vous pla\'eet! interrompit le juge. Est-ce bien vous qui parlez ainsi, apr\'e8s ce que vous disiez cette nuit, lorsque j'h\'e9sitais, moi! +\par \emdash Mais, monsieur! s'\'e9cria le bonhomme, je vous dis pr\'e9cis\'e9ment la m\'eame chose. Ah! malheureux Tabaret, tout est perdu, on ne t'a pas compris. Pardonnez, si je m'\'e9carte du respect d\'fb + au magistrat, monsieur le juge, vous n'avez pas saisi ma m\'e9thode. Elle est bien simple, pourtant. Un crime \'e9tant donn\'e9, avec ses circonstances et ses d\'e9tails, je construis pi\'e8ce par pi\'e8 +ce un plan d'accusation que je ne livre qu'entier et parfait. S'il se rencontre un homme \'e0 qui ce plan s'applique exactement dans toutes ses parties, l'auteur du crime est trouv\'e9, sinon on a mis la main sur un innocent. +Il ne suffit pas que tel ou tel \'e9pisode tombe juste; non, c'est tout ou rien. Cela est infaillible. Or, ici, comment suis-je arriv\'e9 au coupable? En proc\'e9dant par induction du connu \'e0 l'inconnu. J'ai examin\'e9 l'\'9cuvre et j'ai jug\'e9 + l'ouvrier. Le raisonnement et la logique nous conduisent \'e0 qui? \'c0 un sc\'e9l\'e9rat d\'e9termin\'e9, audacieux et prudent, rus\'e9 comme le bagne. Et vous pouvez croire qu'un tel homme a n\'e9glig\'e9 une pr\'e9 +caution que n'omettrait pas le plus vulgaire coquin! C'est invraisemblable. Quoi! cet homme est assez habile pour ne laisser que des indices si faibles qu'ils \'e9chappent \'e0 l'\'9cil exerc\'e9 de G\'e9vrol, et vous voulez qu'il ait comme \'e0 + plaisir pr\'e9par\'e9 sa perte en disparaissant une nuit enti\'e8re! C'est impossible. Je suis s\'fbr de mon syst\'e8me comme d'une soustraction dont on a fait la preuve. L'assassin de La Jonch\'e8re a un alibi. Albert n'en invoque +pas, donc il est innocent. +\par M. Daburon examinait le vieil agent avec cette attention ironique qu'on accorde au spectacle d'une monomanie singuli\'e8re. Quand il s'arr\'eata: +\par \emdash Excellent monsieur Tabaret, lui dit-il, vous n'avez qu'un tort: vous p\'eachez par exc\'e8s de subtilit\'e9. Vous accordez trop lib\'e9ralement \'e0 autrui la prodigieuse finesse dont vous \'eates dou\'e9. Notre homme a manqu\'e9 + de prudence parce qu'il se croyait au-dessus du soup\'e7on. +\par \emdash Non, monsieur, non, mille fois non. Mon coupable \'e0 moi, le vrai, celui que nous avons manqu\'e9, craignait tout. Voyez d'ailleurs si Albert se d\'e9fend. Non. Il est an\'e9anti parce qu'il reconna\'ee +t des concordances si fatales qu'elles semblent le condamner sans retour. Cherche-t-il \'e0 se disculper? Non. Il r\'e9pond simplement: \'abC'est terrible.\'bb Et cependant, d'un bout \'e0 l'autre, je sens comme une r\'e9ticence que je ne m'explique pas. + +\par \emdash Je me l'explique fort bien, moi, et je suis aussi tranquille que s'il avait tout confess\'e9. J'ai assez de preuves pour cela. +\par \emdash H\'e9las! monsieur, des preuves! Il y en a toujours contre ceux qu'on arr\'eate. Il y en avait contre tous les innocents qui ont \'e9t\'e9 condamn\'e9s. Des preuves!... J'en avais relev\'e9 bien d'autres contre Kaiser, ce pauvre petit tailleur... + +\par \emdash Alors, interrompit le juge impatient\'e9, si ce n'est pas lui, ayant tout int\'e9r\'eat au crime, qui l'a commis, qui donc est-ce? son p\'e8re, le comte de Commarin! +\par \emdash Non, mon assassin est jeune. +\par M. Daburon avait rang\'e9 ses papiers et termin\'e9 ses pr\'e9paratifs. Il prit son chapeau et, s'appr\'eatant \'e0 sortir: +\par \emdash Vous voyez donc bien! r\'e9pondit-il. Allons, jusqu'au revoir, monsieur Tabaret, et changez-moi vos fant\'f4mes. Demain nous recauserons de tout cela, pour ce soir je succombe de fatigue. Constant, ajouta-t-il, passez au greffe pour le cas o\'f9 + le pr\'e9venu Commarin d\'e9sirerait me parler. +\par Il gagnait la porte; le p\'e8re Tabaret lui barra le passage. +\par \emdash Monsieur, disait le bonhomme, au nom du Ciel! \'e9coutez-moi. Il est innocent, je vous le jure; aidez-moi \'e0 trouver le coupable. Monsieur, songez \'e0 vos remords, si nous faisions couper le cou \'e0... +\par Mais le magistrat ne voulait plus rien entendre; il \'e9vita lestement le p\'e8re Tabaret et s'\'e9lan\'e7a dans la galerie. +\par Le bonhomme, alors, se retourna vers Constant. Il voulait le convaincre, le persuader, lui prouver... Peines perdues! Le long greffier se h\'e2tait de plier bagage, songeant \'e0 sa soupe qui se refroidissait. +\par Mis \'e0 la porte du cabinet, bien malgr\'e9 lui, le p\'e8re Tabaret se trouva seul dans la galerie obscure \'e0 cette heure. Tous les bruits du Palais avaient cess\'e9, on pouvait se croire dans une vaste n\'e9cropole. Le vieux policier, au d\'e9 +sespoir, s'arrachait les cheveux \'e0 pleines mains. +\par \emdash Malheur! disait-il, Albert est innocent, et c'est moi qui l'ai livr\'e9! C'est moi, vieux fou, qui ai fait entrer dans l'esprit obtus de ce juge une conviction que je n'en puis plus arracher. +Il est innocent et il endure les plus terribles angoisses. S'il allait se suicider! On a des exemples de malheureux qui, d\'e9sesp\'e9r\'e9s d'\'eatre faussement accus\'e9s, se sont tu\'e9s dans leur prison. Pauvre humanit\'e9 +! Mais je ne l'abandonnerai pas. Je l'ai perdu, je le sauverai. Il me faut le coupable, je l'aurai. Et il payera cher mon erreur, le brigand!}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XIII +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Apr\'e8 +s qu'au sortir du cabinet du juge d'instruction No\'ebl Gerdy eut install\'e9 le comte de Commarin dans sa voiture, qui stationnait sur le boulevard en face de la grille du Palais, il parut dispos\'e9 \'e0 s'\'e9loigner. +\par Appuy\'e9 d'une main contre la porti\'e8re qu'il maintenait entrouverte, il s'inclina profond\'e9ment en demandant: +\par \emdash Quand aurai-je, monsieur, l'honneur d'\'eatre admis \'e0 vous pr\'e9senter mes respects? +\par \emdash Montez, dit le vieillard. +\par L'avocat, sans se redresser, balbutia quelques excuses. Il invoquait, pour se retirer, des motifs graves. Il \'e9tait urgent, affirmait-il, qu'il rentr\'e2t chez lui. +\par \emdash Montez! r\'e9p\'e9ta le comte d'un ton qui n'admettait pas de r\'e9plique. +\par No\'ebl ob\'e9it. +\par \emdash Vous retrouvez votre p\'e8re, fit \'e0 demi-voix M. de Commarin, mais je dois vous pr\'e9venir que du m\'eame coup vous perdez votre libert\'e9. +\par La voiture partit, et alors seulement le comte remarqua que No\'ebl avait modestement pris place sur la banquette de devant. Cette humilit\'e9 parut lui d\'e9plaire beaucoup. +\par \emdash \'c0 mes c\'f4t\'e9s, donc, dit-il; \'eates-vous fou, monsieur? N'\'eates-vous pas mon fils! L'avocat, sans r\'e9pondre, s'assit pr\'e8s du terrible vieillard, se faisant aussi petit que possible. +\par Il avait re\'e7u un terrible choc chez M. Daburon, car il ne lui restait rien de son assurance habituelle, de ce sang-froid un peu raide sous lequel il dissimulait ses \'e9motions. Par bonheur, la course lui donna le temps de respirer et de se r\'e9 +tablir un peu. +\par Entre le Palais de Justice et l'h\'f4tel, pas un mot ne fut \'e9chang\'e9 entre le p\'e8re et le fils. +\par Lorsque la voiture s'arr\'eata devant le perron et que le comte en descendit, aid\'e9 par No\'ebl, il y eut comme une \'e9meute parmi les domestiques. +\par Ils \'e9taient, il est vrai, peu nombreux, \'e0 peine une quinzaine, presque toute la livr\'e9e ayant \'e9t\'e9 mand\'e9e au Palais. Mais le comte et l'avocat avaient \'e0 peine disparu que tous ils se trouv\'e8rent, comme par enchantement, r\'e9 +unis dans le vestibule. Il en \'e9tait venu du jardin et des \'e9curies, de la cave et des cuisines. Presque tous avaient le costume de leurs attributions; un jeune palefrenier m\'eame \'e9 +tait accouru avec ses sabots pleins de paille, jurant dans cette entr\'e9e dall\'e9e de marbre comme un roquet galeux sur un tapis des Gobelins. L'un de ces messieurs avait reconnu No\'ebl pour le visiteur du dimanche et c'en \'e9 +tait assez pour mettre le feu \'e0 toutes ces curiosit\'e9s alt\'e9r\'e9es de scandale. +\par Depuis le matin, d'ailleurs, l'\'e9v\'e9nement survenu \'e0 l'h\'f4tel Commarin faisait sur toute la rive gauche un tapage affreux. Mille versions circulaient, revues, corrig\'e9es et augment\'e9es par la m\'e9chancet\'e9 + et l'envie, les unes abominablement folles, les autres simplement idiotes. Vingt personnages, excessivement nobles et encore plus fiers, n'avaient pas d\'e9daign\'e9 d'envoyer leur valet le plus intelligent pousser une petite visite aux gens du comte, +\'e0 la seule fin d'apprendre quelque chose de positif. En somme, on ne savait rien, et cependant on savait tout. +\par Explique qui voudra le ph\'e9nom\'e8ne fr\'e9quent que voici: un crime est commis, la justice arrive s'entourant de myst\'e8re, la police ignore encore \'e0 peu pr\'e8s tout, et d\'e9j\'e0 cependant des d\'e9tails de la derni\'e8 +re exactitude courent les rues. +\par \emdash Comme cela, disait un homme de la cuisine, ce grand brun avec des favoris serait le vrai fils du comte! +\par \emdash Vous l'avez dit, r\'e9pondait un des valets qui avait suivi M. de Commarin; quant \'e0 l'autre, il n'est pas plus son fils que Jean que voici, et qui sera fourr\'e9 \'e0 la porte si on l'aper\'e7oit ici avec ses escarpins en cuir de brouette. + +\par \emdash Voil\'e0 une histoire! s'exclama Jean, peu soucieux du danger qui le mena\'e7ait. +\par \emdash Il est connu qu'il en arrive tous les jours comme \'e7a dans les grandes maisons, opina le cuisinier. +\par \emdash Comment diable cela s'est-il fait? +\par \emdash Ah! voil\'e0! Il para\'eetrait qu'autrefois, un jour que madame d\'e9funte \'e9tait all\'e9e se promener avec son fils \'e2g\'e9 de six mois, l'enfant fut vol\'e9 par des boh\'e9miens. Voil\'e0 + une pauvre femme bien en peine, vu surtout la frayeur qu'elle avait de son mari, qui n'est pas bon. Pour lors, que fait-elle? Ni une ni deux, elle ach\'e8te le moutard d'une marchande +des quatre saisons qui passait, et ni vu ni connu je t'embrouille, monsieur n'y a vu que du feu. +\par \emdash Mais l'assassinat! l'assassinat! +\par \emdash C'est bien simple. Quand la marchande a vu son mioche dans une bonne position, elle l'a fait chanter, cette femme, oh! mais chanter \'e0 lui casser la voix. Monsieur le vicomte n'avait plus un sou \'e0 lui. Tant et tant qu'il s'est lass\'e9 \'e0 + la fin, et qu'il lui a r\'e9gl\'e9 son compte d\'e9finitif. +\par \emdash Et l'autre qui est l\'e0, le grand brun? +\par L'orateur allait, sans nul doute, continuer et donner les explications les plus satisfaisantes, lorsqu'il fut interrompu par l'entr\'e9e de M. Lubin, qui revenait du Palais en compagnie du jeune Joseph. Son succ\'e8s assez vif jusque-l\'e0 fut coup\'e9 + net comme l'effet d'un chanteur simplement estim\'e9 lorsque le t\'e9nor-\'e9toile entre en sc\'e8ne. L'assembl\'e9e enti\'e8re se tourna vers le valet de chambre d'Albert, tous les yeux le suppli\'e8rent. +Il devait savoir, il devenait l'homme de la situation. Il n'abusa pas de ses avantages et ne fit pas trop languir son monde. +\par \emdash Quel sc\'e9l\'e9rat! s'\'e9cria-t-il tout d'abord, quel vil coquin que cet Albert! +\par Il supprimait carr\'e9ment le \'abmonsieur\'bb et le \'abvicomte\'bb, et g\'e9n\'e9ralement on l'approuva. +\par \emdash Au reste, ajouta-t-il, je m'en \'e9tais toujours dout\'e9. Ce gar\'e7on-l\'e0 ne me revenait qu'\'e0 demi. Voil\'e0 pourtant \'e0 quoi on est expos\'e9 tous les jours dans notre profession, et c'est terriblement d\'e9sagr\'e9able. +Le juge ne me l'a pas cach\'e9. \'abMonsieur Lubin, m'a-t-il dit, il est vraiment bien p\'e9nible pour un homme comme vous d'avoir \'e9t\'e9 au service d'une pareille canaille.\'bb Car + vous savez, outre une vieille femme de plus de quatre-vingts ans, il a assassin\'e9 une petite fille d'une douzaine d'ann\'e9es. La petite fille, m'a dit le juge, est hach\'e9e en morceaux. +\par \emdash Tout de m\'eame, objecta Joseph, il faut qu'il soit bien b\'eate. Est-ce qu'on fait ces ouvrages-l\'e0 soi-m\'eame quand on est riche, tandis qu'il y a tant de pauvres diables qui ne demandent qu'\'e0 gagner leur vie? +\par \emdash Bast! affirma M. Lubin d'un ton capable, vous verrez qu'il sortira de l\'e0 blanc comme neige. Les gens riches se tiennent tous. +\par \emdash N'importe, dit le cuisinier, je donnerais bien un mois de mes gages pour \'eatre souris et aller \'e9couter ce que disent l\'e0-haut monsieur le comte et le grand brun. Si on allait voir un peu dans les environs de la porte! +\par Cette proposition n'obtint pas la moindre faveur. Les gens de l'int\'e9rieur savaient par exp\'e9rience que dans les grandes occasions l'espionnage \'e9tait parfaitement inutile. +\par M. de Commarin connaissait les domestiques pour les pratiquer depuis son enfance. Son cabinet \'e9tait \'e0 l'abri de toutes les indiscr\'e9tions. +\par La plus subtile oreille coll\'e9e \'e0 la serrure de la porte int\'e9rieure ne pouvait rien entendre, lors m\'eame que le ma\'eetre \'e9tait en col\'e8re et qu'\'e9clatait sa voix tonnante. Seul, Denis, \'abMonsieur le premier\'bb, comme on l'appelait, +\'e9tait \'e0 port\'e9e de saisir bien des choses, mais on le payait pour \'eatre discret, et il l'\'e9tait. +\par En ce moment, M. de Commarin \'e9tait assis dans ce m\'eame fauteuil que la veille il criblait de coups de poing furieux en \'e9coutant Albert. +\par Depuis qu'il avait touch\'e9 le marchepied de son \'e9quipage, le vieux gentilhomme avait repris sa morgue. +\par Il redevenait d'autant plus roide et plus entier, qu'il se sentait humili\'e9 de son attitude devant le juge, et qu'il s'en voulait mortellement de ce qu'il consid\'e9rait comme une inqualifiable faiblesse. +\par Il en \'e9tait \'e0 se demander comment il avait pu c\'e9der \'e0 un moment d'attendrissement, comment sa douleur avait \'e9t\'e9 si bassement expansive. +\par Au souvenir des aveux arrach\'e9s par une sorte d'\'e9garement, il rougissait et s'adressait les pires injures. +\par Comme Albert la veille, No\'ebl, rentr\'e9 en pleine possession de soi-m\'eame, se tenait debout, froid comme un marbre, respectueux, mais non plus humble. +\par Le p\'e8re et le fils \'e9changeaient des regards qui n'avaient rien de sympathique ni d'amical. +\par Ils s'examinaient, ils se toisaient presque, comme deux adversaires qui se t\'e2tent de l'\'9cil avant d'engager le fer. +\par \emdash Monsieur, dit enfin le comte d'un ton s\'e9v\'e8re, d\'e9sormais cette maison est la v\'f4tre. \'c0 dater de cet instant vous \'eates le vicomte de Commarin, vous rentrez dans la pl\'e9nitude des droits dont vous aviez \'e9t\'e9 frustr\'e9. +Oh! attendez avant de me remercier. Je veux, pour d\'e9buter, vous affranchir de toute reconnaissance. P\'e9n\'e9trez-vous bien de ceci, monsieur: ma\'eetre des \'e9v\'e9nements, jamais je ne vous eusse reconnu. Albert serait rest\'e9 o\'f9 + je l'avais plac\'e9. +\par \emdash Je vous comprends, monsieur, r\'e9pondit No\'ebl. Je crois que jamais je ne me serais d\'e9cid\'e9 \'e0 un acte comme celui par lequel vous m'avez priv\'e9 de ce qui m'appartient. Mais je d\'e9clare que, si j'avais eu le ma +lheur de le commettre, j'aurais ensuite agi comme vous. Votre situation est trop en vue pour vous permettre un retour volontaire. Mieux valait mille fois souffrir une injustice cach\'e9e qu'exposer le nom \'e0 un commentaire malveillant. +\par Cette r\'e9ponse surprit le comte, et bien agr\'e9ablement. L'avocat exprimait ses propres id\'e9es. Pourtant il ne laissa rien voir de sa satisfaction, et c'est d'une voix plus rude encore qu'il reprit: +\par \emdash Je n'ai aucun droit, monsieur, \'e0 votre affection; je n'y pr\'e9tends pas, mais j'exigerai toujours la plus extr\'eame d\'e9f\'e9rence. Ainsi, il est de tradition, dans notre maison, qu'un fils n'interrompe point son p\'e8 +re quand celui-ci parle. C'est ce que vous venez de faire. Les enfants n'y jugent pas non plus leurs parents, ce que vous avez fait. Lorsque j'avais quarante ans, mon p\'e8re \'e9tait tomb\'e9 en enfance; je ne me souviens cependant pas d'avoir \'e9lev +\'e9 la voix devant lui. Ceci dit, je continue. Je subvenais \'e0 la d\'e9pense consid\'e9rable de la maison d'Albert, compl\'e8tement distincte de la mienne, puisqu'il avait ses gens, ses chevaux, ses voitures, et de plus je donnais \'e0 + ce malheureux quatre mille francs par mois. J'ai d\'e9cid\'e9, afin d'imposer silence \'e0 bien des sots propos et pour vous poser de mon mieux, que vous devez tenir un \'e9tat de maison plus important; ceci me regarde. +En outre, je porterai votre pension mensuelle \'e0 six mille francs, que je vous engage \'e0 d\'e9penser le plus noblement possible, en vous donnant le moins de ridicule que vous pourrez. Je ne saurais trop vous exhorter \'e0 la plus grande circ +onspection. Surveillez-vous, pesez vos paroles, raisonnez vos moindres d\'e9marches. Vous allez devenir le point de mire des milliers d'oisifs impertinents qui composent notre monde; vos b\'e9vues feraient leurs d\'e9lices. Tirez-vous l'\'e9p\'e9e? +\par \emdash Je suis de seconde force. +\par \emdash Parfait! Montez-vous \'e0 cheval? +\par \emdash Du tout, mais dans six mois je serai bon cavalier ou je me serai cass\'e9 le cou. +\par \emdash Il faut devenir cavalier et ne se rien casser. Poursuivons... Naturellement vous n'occuperez pas l'appartement d'Albert, il sera mur\'e9 d\'e8s que je serai d\'e9barrass\'e9 des gens de police. Dieu merci! l'h\'f4tel est vaste. +Vous habiterez l'autre aile et on arrivera chez vous par un autre escalier. Gens, chevaux, voitures, mobilier, tout ce qui \'e9tait au service ou \'e0 l'usage du vicomte va, co\'fbte que co\'fbte, \'eatre remplac\'e9 d'ici quarante-huit heures. +Il faut que le jour o\'f9 on vous verra, vous ayez l'air install\'e9 depuis des si\'e8cles. Ce sera un esclandre affreux; je ne sais pas de moyen de l'\'e9viter. Un p\'e8re prudent vous enverrait passer quelques mois \'e0 la cour d'Autriche ou \'e0 + celle de Russie; la prudence ici serait folie. Mieux vaut une horrible clameur qui tombe vite que de sourds murmures qui s'\'e9ternisent. Allons au-devant de l'opinion, et au bout de huit jours on aura \'e9puis\'e9 tous les commentaires, et parler + de cette histoire sera devenu provincial. Ainsi, \'e0 l'\'9cuvre! Ce soir m\'eame les ouvriers seront ici. Et, pour commencer, je vais vous pr\'e9senter mes gens. +\par Et passant du projet \'e0 l'action, le comte fit un mouvement pour atteindre le cordon de la sonnette. No\'ebl l'arr\'eata. +\par Depuis le commencement de cet entretien, l'avocat voyageait au milieu du pays des Mille et une Nuits, une lampe merveilleuse \'e0 la main. Une r\'e9alit\'e9 f\'e9erique rejetait dans l'ombre ses r\'eaves les plus splendides. +Aux paroles du comte, il ressentait comme des \'e9blouissements, et il n'avait pas trop de toute sa raison pour lutter contre le vertige des hautes fortunes qui lui montait \'e0 la t\'eate. Touch\'e9 par une baguette magique, il sentait s'\'e9 +veiller en lui mille sensations nouvelles et inconnues. Il se roulait dans la pourpre, il prenait des bains d'or. +\par Mais il savait rester impassible. Sa physionomie avait contract\'e9 l'habitude de garder le secret des plus violentes agitations int\'e9rieures. Pendant qu'en lui toutes les passions vibraient, il \'e9coutait en ap +parence avec une froideur triste et presque indiff\'e9rente. +\par \emdash Daignez permettre, monsieur, dit-il au comte, que, sans m'\'e9carter des bornes du plus profond respect, je vous pr\'e9sente quelques observations. Je suis touch\'e9, plus que je ne saurais l'exprimer, de vos bont\'e9 +s, et cependant je vous prie en gr\'e2ce d'en retarder la manifestation. Mes sentiments vous para\'eetront peut-\'eatre justes. Il me semble que la situation me commande la plus grande modestie. Il est bon de m\'e9priser l'opinion, mais non de la d\'e9 +fier. Tenez pour certain qu'on va me juger avec la derni\'e8re s\'e9v\'e9rit\'e9. Si je m'installe ainsi chez vous, presque brutalement, que ne dira-t-on pas? J'aurai l'air du conqu\'e9 +rant vainqueur qui se soucie peu, pour arriver, de passer sur le cadavre du vaincu. On me reprochera de m'\'eatre couch\'e9 dans le lit encore chaud de votre autre fils. On me raillera am\'e8rement de mon empressement \'e0 jouir. On me comparera s\'fb +rement \'e0 Albert, et la comparaison sera toute \'e0 mon d\'e9savantage, parce que je para\'eetrai triompher quand un grand d\'e9sastre atteint notre maison. +\par Le comte \'e9coutait sans marque d\'e9sapprobative, frapp\'e9 peut-\'eatre de la justesse de ces raisons. No\'ebl crut s'apercevoir que sa duret\'e9 \'e9tait beaucoup plus apparente que r\'e9elle. Cette persuasion l'encouragea. +\par \emdash Je vous conjure donc, monsieur, poursuivit-il, de souffrir que pour le moment je ne change rien \'e0 ma mani\'e8re de vivre. En ne me montrant pas, je laisse les propos m\'e9chants tomber dans le vide. Je permets de plus \'e0 + l'opinion de se familiariser avec l'id\'e9e du changement \'e0 venir. C'est beaucoup d\'e9j\'e0 que de ne pas surprendre son monde. Attendu, je n'aurai pas l'air d'un intrus en me pr\'e9sentant. Absent, j'ai le b\'e9n\'e9fice qu'on a de tout temps accord +\'e9 \'e0 l'inconnu, je me concilie le suffrage de tous ceux qui ont envi\'e9 Albert, je me donne pour d\'e9fenseurs tous les gens qui m'attaqueraient demain, si mon \'e9l\'e9vation les offusquait subitement. En outre, gr\'e2ce \'e0 ce d\'e9 +lai, je saurai m'accoutumer \'e0 mon brusque changement de fortune. Je ne dois pas porter dans votre monde, devenu le mien, les fa\'e7ons d'un parvenu. Il ne faut pas que mon nom me g\'eane comme un habit neuf qui n'aurait pas \'e9t\'e9 fait \'e0 + ma taille. Enfin, de cette fa\'e7on, il me sera possible d'obtenir sans bruit, presque sous le manteau de la chemin\'e9e, les rectifications de l'\'e9tat civil. +\par \emdash Peut-\'eatre, en effet, serait-ce plus sage, murmura le comte. +\par Cet assentiment, si ais\'e9ment obtenu, surprit No\'ebl. Il eut comme l'id\'e9e que le comte avait voulu l'\'e9prouver, le tenter. En tout cas, qu'il e\'fbt triomph\'e9, gr\'e2ce \'e0 son \'e9loquence, ou qu'il e\'fbt simplement \'e9vit\'e9 un pi\'e8 +ge, il \'e9tait sup\'e9rieur. Son assurance en augmenta; il devint tout \'e0 fait ma\'eetre de soi. +\par \emdash Je dois ajouter, monsieur, continua-t-il, que j'ai moi-m\'eame certaines transitions \'e0 m\'e9nager. Avant de me pr\'e9occuper de ceux que je vais trouver en haut, je dois m'inqui\'e9ter de ce que je laisse en bas. J'ai des amis et des clients. +Cet \'e9v\'e9nement vient me surprendre lorsque je commence \'e0 recueillir les fruits de dix ans de travaux et de pers\'e9v\'e9rance. Je n'ai fait encore que semer, j'allais r\'e9colter. Mon nom surnage d\'e9j\'e0; j'arrive \'e0 une petite influence. +J'avoue, sans honte, que j'ai jusqu'ici profess\'e9 des id\'e9es et des opinions qui ne seraient pas de mise \'e0 l'h\'f4tel de Commarin, et il est impossible que du jour au lendemain... +\par \emdash Ah! interrompit le comte d'un ton narquois, vous \'eates lib\'e9ral? C'est une maladie \'e0 la mode. Albert aussi \'e9tait fort lib\'e9ral. +\par \emdash Mes id\'e9es, monsieur, dit vivement No\'ebl, \'e9taient celles de tout homme intelligent qui veut parvenir... Au surplus, tous les partis n'ont-ils pas un seul et m\'eame but, qui est le pouvoir? Ils ne diff\'e8 +rent que par les moyens d'y arriver. Je ne m'\'e9tendrai pas davantage sur ce sujet. Soyez s\'fbr, monsieur, que je saurai porter mon nom, et penser et agir comme un homme de mon rang. +\par \emdash Je l'entends bien ainsi, dit M. de Commarin, et j'esp\'e8re n'avoir jamais lieu de regretter Albert. +\par \emdash Au moins, monsieur, ne serait-ce pas ma faute. Mais, puisque vous venez de prononcer le nom de cet infortun\'e9, souffrez que nous nous occupions de lui. +\par Le comte attacha sur No\'ebl un regard gros de d\'e9fiance. +\par \emdash Que pouvons-nous d\'e9sormais pour Albert? demanda-t-il. +\par \emdash Quoi? monsieur! s'\'e9cria No\'ebl avec feu, voudriez-vous l'abandonner lorsqu'il ne lui reste plus un ami au monde? Mais il est votre fils, monsieur; il est mon fr\'e8re, il a port\'e9 trente ans le nom de Commarin. +Tous les membres d'une famille sont solidaires. Innocent ou coupable, il a le droit de compter sur nous et nous lui devons notre concours. +\par C'\'e9tait encore une de ses opinions que le comte retrouvait dans la bouche de son fils, et cette seconde rencontre le toucha. +\par \emdash Qu'esp\'e9rez-vous donc, monsieur? demanda-t-il. +\par \emdash Le sauver, s'il est innocent, et j'aime \'e0 me persuader qu'il l'est. Je suis avocat, monsieur, et je veux \'eatre son d\'e9fenseur. On m'a dit parfois que j'avais du talent; pour une telle cause, j'en aurai. +Oui, si fortes que soient les charges qui p\'e8sent sur lui, je les \'e9carterai; je dissiperai les doutes; la lumi\'e8re jaillira \'e0 ma voix; je trouverai des accents nouveaux pour faire passer ma conviction dans l'esprit des juges. +Je le sauverai, et ce sera ma derni\'e8re plaidoirie. +\par \emdash Et s'il avouait, objecta le comte, s'il avait avou\'e9? +\par \emdash Alors, monsieur, r\'e9pondit No\'ebl d'un air sombre, je lui rendrais le dernier service qu'en un tel malheur je demanderais \'e0 mon fr\'e8re: je lui donnerais les moyens de ne pas attendre le jugement. +\par \emdash C'est bien parler, monsieur, dit le comte; tr\'e8s bien, mon fils! Et il tendit sa main \'e0 No\'ebl, qui la pressa en s'inclinant avec une respectueuse reconnaissance. +\par L'avocat respirait. Enfin, il avait trouv\'e9 le chemin du c\'9cur de ce hautain grand seigneur, il avait fait sa conqu\'eate, il lui avait plu. +\par \emdash Revenons \'e0 vous, monsieur, reprit le comte. Je me rends aux raisons que vous venez de me d\'e9duire. Il sera fait ainsi que vous le d\'e9sirez. Mais ne prenez cette condescendance que comme une exception. +Je ne reviens jamais sur un parti pris, me f\'fbt-il m\'eame d\'e9montr\'e9 qu'il est mauvais et contraire \'e0 mes int\'e9r\'eats. Mais du moins rien n'emp\'eache que vous habitiez chez moi d\'e8s aujourd'hui, que vous preniez vos repas avec moi. +Nous allons, pour commencer, voir ensemble o\'f9 vous loger, en attendant que vous occupiez officiellement l'appartement qu'on va pr\'e9parer pour vous... +\par No\'ebl eut la hardiesse d'interrompre encore le vieux gentilhomme. +\par \emdash Monsieur, dit-il, lorsque vous m'avez ordonn\'e9 de vous suivre, j'ai ob\'e9i comme c'\'e9tait mon devoir. Maintenant il est un autre devoir sacr\'e9 qui m'appelle. Madame Gerdy agonise en ce moment. Puis-je abandonner \'e0 + son lit de mort celle qui m'a servi de m\'e8re? +\par \emdash Val\'e9rie! murmura le comte. +\par Il s'accouda sur le bras de son grand fauteuil, le front dans ses mains; il songeait \'e0 ce pass\'e9 tout \'e0 coup ressuscit\'e9. +\par \emdash Elle m'a fait bien du mal, reprit-il, r\'e9pondant \'e0 ses pens\'e9es; elle a troubl\'e9 ma vie, mais dois-je \'eatre implacable? Elle meurt de l'accusation qui p\'e8se sur Albert, sur notre fils. C'est moi qui l'ai voulu! Sans doute, \'e0 + cette heure supr\'eame, un mot de moi serait pour elle une immense consolation. Je vous accompagnerai, monsieur. +\par No\'ebl tressaillit \'e0 cette proposition inou\'efe. +\par \emdash Oh! monsieur, fit-il vivement, \'e9pargnez-vous, de gr\'e2ce, un spectacle d\'e9chirant! Votre d\'e9marche serait inutile. Madame Gerdy existe probablement encore, mais son intelligence est morte. Son cerveau n'a pu r\'e9sister \'e0 + un choc trop violent. L'infortun\'e9e ne saurait ni vous reconna\'eetre ni vous entendre. +\par \emdash Allez donc seul, soupira le comte; allez, mon fils! Ce mot \'abmon fils\'bb prononc\'e9 avec une intonation not\'e9e sonna comme une fanfare de victoire aux oreilles de No\'ebl sans que sa r\'e9serve compass\'e9e se d\'e9ment\'eet. +Il s'inclina pour prendre cong\'e9; le gentilhomme lui fit signe d'attendre. +\par \emdash Dans tous les cas, ajouta-t-il, votre couvert sera mis ici. Je d\'eene \'e0 six heures et demie pr\'e9cises, je serai content de vous voir. +\par Il sonna; \'abmonsieur le premier\'bb parut. +\par \emdash Denis, lui dit-il, aucune des consignes que je donnerai ne regardera monsieur. Vous pr\'e9viendrez les gens. Monsieur est ici chez lui. +\par L'avocat sorti, le comte de Commarin \'e9prouva de se trouver seul un bien-\'eatre immense. +\par Depuis le matin, les \'e9v\'e9nements s'\'e9taient pr\'e9cipit\'e9s avec une si vertigineuse rapidit\'e9 que sa pens\'e9e n'avait pu les suivre. Il pouvait enfin r\'e9fl\'e9chir. +\par Voici donc, se disait-il, mon fils l\'e9gitime. Je suis s\'fbr de la naissance de celui-ci. Certes, j'aurais mauvaise gr\'e2ce \'e0 le renier, je retrouve en lui mon portrait vivant lorsque j'avais trente ans. Il est bien, ce No\'ebl; tr\'e8s bien m\'ea +me. Sa physionomie pr\'e9vient en sa faveur. Il est intelligent et fin. Il a su \'eatre humble sans bassesse et ferme sans arrogance. Sa nouvelle fortune si inattendue ne l'\'e9tourdit pas. J'augure bien d'un homme qui sait tenir t\'eate \'e0 la prosp\'e9 +rit\'e9. Il pense bien, il portera fi\'e8rement son nom. Et pourtant, je ne sens pour lui nulle sympathie; il me semble que je regretterai mon pauvre Albert. Je n'ai pas su l'appr\'e9cier. Malheureux enfant! Commettre un vil crime! +Il avait perdu la raison. Je n'aime pas l'\'9cil de celui-ci, il est trop clair. On assure qu'il est parfait. Il montre au moins les sentiments les plus nobles et les plus convenables. Il est doux et fort, magnanime, g\'e9n\'e9reux, h\'e9ro\'efque. +Il est sans rancune et pr\'eat \'e0 se sacrifier pour moi, afin de me r\'e9compenser de ce que j'ai fait pour lui. +\par Il pardonne \'e0 madame Gerdy, il aime Albert. C'est \'e0 mettre en d\'e9fiance. Mais tous les jeunes hommes d'aujourd'hui sont ainsi. Ah! nous sommes dans un heureux si\'e8cle. Nos fils naissent revenus de toutes les erreurs humaines. +Ils n'ont ni les vices, ni les passions, ni les emportements de leurs p\'e8res. Et ces philosophes pr\'e9coces, mod\'e8les de sagesse et de vertu, sont incapables de se laisser aller \'e0 la moindre folie. H\'e9las! Albert aussi \'e9 +tait parfait, et il a assassin\'e9 Claudine! Que fera celui-ci?... +\par \emdash N'importe, ajouta-t-il \'e0 demi-voix, j'aurais d\'fb l'accompagner chez Val\'e9rie. +\par Et, bien que l'avocat f\'fbt parti depuis dix bonnes minutes au moins, M. de Commarin, ne s'apercevant pas du temps \'e9coul\'e9, courut \'e0 la fen\'eatre avec l'esp\'e9rance de voir No\'ebl dans la cour et de le rappeler... +\par Mais No\'ebl \'e9tait d\'e9j\'e0 loin. En sortant de l'h\'f4tel, il avait pris une voiture \'e0 la station de la rue de Bourgogne, et s'\'e9tait fait conduire grand train rue Saint-Lazare. +\par Arriv\'e9 \'e0 sa porte, il jeta plut\'f4t qu'il ne donna cinq francs au cocher, et escalada rapidement les quatre \'e9tages. +\par \emdash Qui est venu pour moi? demanda-t-il \'e0 la bonne. +\par \emdash Personne, monsieur. +\par Il parut d\'e9livr\'e9 d'une lourde inqui\'e9tude et continua d'un ton plus calme: +\par \emdash Et le docteur? +\par \emdash Il a fait une visite ce matin, r\'e9pondit la domestique, en l'absence de monsieur, et il n'a pas eu l'air content du tout. Il est revenu tout \'e0 l'heure et il est encore l\'e0. +\par \emdash Tr\'e8s bien! je vais lui parler. Si quelqu'un me demande, faites entrer dans mon cabinet dont voici la cl\'e9, et appelez-moi. +\par En entrant dans la chambre de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, No\'ebl put d'un coup d'\'9cil constater qu'aucun mieux n'\'e9tait survenu pendant son absence. +\par La malade, les yeux ferm\'e9s, la face convuls\'e9e, gisait \'e9tendue sur le dos. On l'aurait crue morte, sans les brusques tressaillements qui, par intervalles, la secouaient et soulevaient les couvertures. +\par Au-dessus de sa t\'eate, on avait dispos\'e9 un petit appareil rempli d'eau glac\'e9e qui tombait goutte \'e0 goutte sur son cr\'e2ne et sur son front marbr\'e9 de larges taches bleu\'e2tres. +\par D\'e9j\'e0 la table et la chemin\'e9e \'e9taient encombr\'e9es de petits pots garnis de ficelles roses, de fioles \'e0 potions et de verres \'e0 demi vid\'e9s. +\par Au pied du lit, un morceau de linge tach\'e9 de sang annon\'e7ait qu'on venait d'avoir recours aux sangsues. +\par Pr\'e8s de l'\'e2tre, o\'f9 flambait un grand feu, une religieuse de l'ordre de Saint-Vincent-de-Paul \'e9tait accroupie, guettant l'\'e9bullition d'une bouilloire. +\par C'\'e9tait une femme encore jeune, au visage replet plus blanc que ses guimpes. Sa physionomie d'une immobile placidit\'e9, son regard morne trahissaient en elle tous les renoncements de la chair et l'abdication de la pens\'e9e. Ses jupes de grosse \'e9 +toffe grise se drapaient autour d'elle en plis lourds et disgracieux. \'c0 chacun de ses mouvements, son immense chapelet de buis teint surcharg\'e9 de croix et de m\'e9dailles de cuivre s'agitait et tra\'eenait \'e0 terre avec un bruit de cha\'eenes. + +\par Sur un fauteuil, vis-\'e0-vis du lit de la malade, le docteur Herv\'e9 \'e9tait assis, suivant en apparence avec attention les pr\'e9paratifs de la s\'9cur. Il se leva avec empressement \'e0 l'entr\'e9e de No\'ebl. +\par \emdash Enfin, te voici! s'exclama-t-il en donnant \'e0 son ami une large poign\'e9e de main. +\par \emdash J'ai \'e9t\'e9 retenu au Palais, dit l'avocat, comme s'il e\'fbt senti la n\'e9cessit\'e9 d'expliquer son absence, et j'y \'e9tais, tu peux le penser, sur des charbons ardents. +\par Il se pencha \'e0 l'oreille du m\'e9decin et, avec un tremblement d'inqui\'e9tude dans la voix, il demanda: +\par \emdash Eh bien? +\par Le docteur hocha la t\'eate d'un air profond\'e9ment d\'e9courag\'e9. +\par \emdash Elle va plus mal, r\'e9pondit-il; depuis ce matin les accidents se succ\'e8dent avec une effrayante rapidit\'e9. +\par Il s'arr\'eata. L'avocat venait de lui saisir le bras et le serrait \'e0 le briser. M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy s'\'e9tait quelque peu remu\'e9e et avait laiss\'e9 \'e9chapper un faible g\'e9 +missement. +\par \emdash Elle t'a entendu, murmura No\'ebl. +\par \emdash Je le voudrais, fit le m\'e9decin, ce serait fort heureux, mais tu dois te tromper. Au surplus, voyons... +\par Il s'approcha de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, et tout en lui t\'e2tant le pouls, l'examina avec la plus profonde attention. Puis l\'e9g\'e8rement, du bout du doigt, il lui souleva la paupi\'e8re. + +\par L'\'9cil apparut terne, vitreux, \'e9teint. +\par \emdash Mais viens, juge toi-m\'eame, prends-lui la main, parle-lui! +\par No\'ebl, tout frissonnant, fit ce que lui demandait son ami. Il s'avan\'e7a, et, se penchant sur le lit, de fa\'e7on que sa bouche touchait presque l'oreille de la malade, il murmura: +\par \emdash Ma m\'e8re, c'est moi, No\'ebl, ton No\'ebl; parle-moi, fais-moi signe; m'entends-tu, ma m\'e8re? +\par Rien! elle garda son effrayante immobilit\'e9; pas un souffle d'intelligence n'agita ses traits. +\par \emdash Tu vois, fit le docteur, je te le disais bien! +\par \emdash Pauvre femme! soupira No\'ebl; souffre-t-elle? +\par \emdash En ce moment, non. +\par La religieuse s'\'e9tait relev\'e9e et \'e9tait venue, elle aussi, se placer pr\'e8s du lit. +\par \emdash Monsieur le docteur, dit-elle, tout est pr\'eat. +\par \emdash Alors, ma s\'9cur, appelez la bonne, pour qu'elle nous aide, nous allons envelopper votre malade de sinapismes. +\par La domestique accourut. Entre les bras des deux femmes, M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy \'e9tait comme une morte \'e0 laquelle on fait sa derni\'e8re toilette. \'c0 la rigidit\'e9 pr\'e8s, c'\'e9tait un +cadavre. Elle avait d\'fb beaucoup souffrir, la pauvre femme, et depuis longtemps, car elle \'e9tait d'une maigreur qui faisait piti\'e9 \'e0 voir. La s\'9cur elle-m\'eame en \'e9tait \'e9mue, et pourtant elle \'e9tait bien habitu\'e9 +e au spectacle de la souffrance. Combien de malades avaient rendu le dernier soupir entre ses bras, depuis quinze ans qu'elle allait s'asseyant de chevet en chevet! +\par No\'ebl, pendant ce temps, s'\'e9tait retir\'e9 dans l'embrasure de la crois\'e9e, et il appuyait contre les vitres son front br\'fblant. +\par \'c0 quoi songeait-il, tandis que se mourait, l\'e0, \'e0 deux pas de lui, celle qui avait donn\'e9 tant de preuves de maternelle tendresse, d'ing\'e9nieux d\'e9vouement? La regrettait-il? Ne pensait-il pas plut\'f4t \'e0 + cette grande et fastueuse existence qui l'attendait l\'e0-bas, de l'autre c\'f4t\'e9 de l'eau, au faubourg Saint-Germain? Il se retourna brusquement en entendant \'e0 son oreille la voix de son ami. +\par \emdash Voil\'e0 qui est fini, disait le docteur, nous allons attendre l'effet des sinapismes. Si elle les sent, ce sera bon signe; s'ils n'agissent pas, nous essayerons les ventouses. +\par \emdash Et si elles n'agissent pas non plus? +\par Le m\'e9decin ne r\'e9pondit que par ce geste d'\'e9paules qui traduit la conviction d'une impuissance absolue. +\par \emdash Je comprends ton silence, Herv\'e9, murmura No\'ebl. H\'e9las! tu me l'as dit cette nuit: elle est perdue. +\par \emdash Scientifiquement, oui. Pourtant, je ne d\'e9sesp\'e8re pas encore. Tiens, il n'y a pas un an, le beau-p\'e8re d'un de nos camarades s'est tir\'e9 d'un cas identique. Et je l'ai vu bien autrement bas: la suppuration avait commenc\'e9. +\par \emdash Ce qui me navre, reprit No\'ebl, c'est de la voir en cet \'e9tat. Faudra-t-il donc qu'elle meure sans recouvrer un instant sa raison? Ne me reconna\'eetra-t-elle pas, ne prononcera-t-elle plus une parole? +\par \emdash Qui sait! Cette maladie, mon pauvre vieux, est faite pour d\'e9concerter toutes les pr\'e9visions. D'une minute \'e0 l'autre, les ph\'e9nom\'e8nes peuvent varier, suivant que l'inflammation affecte telle ou telle partie de la masse enc\'e9 +phalique. Elle est dans une p\'e9riode d'abolition des sens, d'an\'e9antissement de toutes les facult\'e9s intellectuelles, d'assoupissement, de paralysie; il se peut que demain elle soit prise de convulsions, accompagn\'e9 +es d'une exaltation folle des fonctions du cerveau, d'un d\'e9lire furieux. +\par \emdash Et elle parlerait alors? +\par \emdash Sans doute; mais cela ne modifierait ni la nature ni la gravit\'e9 du mal. +\par \emdash Et... aurait-elle sa raison? +\par \emdash Peut-\'eatre, r\'e9pondit le docteur en regardant fixement son ami. Mais pourquoi me demandes-tu cela? +\par \emdash Eh! mon cher Herv\'e9, un mot de madame Gerdy, un seul me serait si n\'e9cessaire! +\par \emdash Pour ton affaire, n'est-ce pas? Eh bien! je ne puis rien te dire \'e0 cet \'e9gard, rien te promettre. Tu as autant de chances pour toi que contre toi, seulement, ne t'\'e9loigne pas. Si son intelligence revient, ce ne sera qu'un \'e9clair, t\'e2 +che d'en profiter. Allons, je me sauve, ajouta le docteur; j'ai encore trois visites \'e0 faire. +\par No\'ebl accompagna son ami. Quand ils furent sur le palier... +\par \emdash Tu reviendras? lui demanda-t-il. +\par \emdash Ce soir \'e0 neuf heures. Rien \'e0 tenter d'ici l\'e0. Tout d\'e9pend de la garde-malade. Par bonheur, je t'en ai choisi une qui est une perle. Je la connais. +\par \emdash C'est donc toi qui as fait venir cette religieuse? +\par \emdash Moi-m\'eame, sans ta permission. En serais-tu f\'e2ch\'e9? +\par \emdash Pas le moins du monde. Seulement, j'avoue... +\par \emdash Quoi! tu fais la grimace! Est-ce que par hasard tes opinions politiques te d\'e9fendraient de faire soigner ta m\'e8re, pardon!... madame Gerdy, par une fille de Saint-Vincent? +\par \emdash Tu sauras, mon cher Herv\'e9... +\par \emdash Bon! je te vois venir, avec l'\'e9ternelle rengaine: elles sont adroites, insinuantes, dangereuses, c'est connu. Si j'avais un vieil oncle \'e0 succession, je ne les introduirais pas chez lui. On charge parfois ces bonnes filles de commissions +\'e9tranges. Mais qu'as-tu \'e0 craindre de celle-ci? Laisse donc dire les sots. H\'e9ritage \'e0 part, les bonnes s\'9curs sont les premi\'e8res gardes-malades du monde; je t'en souhaite une \'e0 ta derni\'e8re tisane. Sur quoi, salut, je suis press\'e9. + +\par En effet, sans souci de la gravit\'e9 m\'e9dicale, le docteur se lan\'e7a dans l'escalier, pendant que No\'ebl tout pensif, le front charg\'e9 d'inqui\'e9tudes, regagnait l'appartement de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy. +\par Sur le seuil de la chambre de la malade, la religieuse \'e9piait le retour de l'avocat. +\par \emdash Monsieur, fit-elle, monsieur! +\par \emdash Vous d\'e9sirez quelque chose, ma s\'9cur? +\par \emdash Monsieur, la bonne m'a dit de m'adresser \'e0 vous pour de l'argent, elle n'en a plus, elle a pris \'e0 cr\'e9dit chez le pharmacien... +\par \emdash Excusez-moi, ma s\'9cur, interrompit No\'ebl d'un air vivement contrari\'e9; excusez-moi, ma s\'9cur, de n'avoir pas pr\'e9venu votre demande... je perds un peu la t\'eate, voyez-vous! +\par Et, sortant de son portefeuille un billet de cent francs il le posa sur la chemin\'e9e. +\par \emdash Merci! monsieur, dit la s\'9cur, j'inscrirai toutes les d\'e9penses. Nous faisons toujours comme cela, ajouta-t-elle, c'est plus commode pour les familles. On est si troubl\'e9 quand on voit ceux qu'on aime malades! Ainsi, vous n'avez peut-\'ea +tre pas song\'e9 \'e0 donner \'e0 cette pauvre dame la douceur des secours de notre sainte religion? \'c0 votre place, monsieur, j'enverrais, sans tarder, chercher un pr\'eatre... +\par \emdash Maintenant, ma s\'9cur! Mais voyez donc en quel \'e9tat elle se trouve! Elle est morte, h\'e9las! ou autant dire. Vous avez vu qu'elle n'a m\'eame pas entendu ma voix. +\par \emdash Peu importe, monsieur, reprit la s\'9cur, vous aurez toujours fait votre devoir. Elle ne vous a pas r\'e9pondu, mais savez-vous si elle ne r\'e9pondra pas au pr\'eatre? Ah! vous ne connaissez pas toute la puissance des derniers sacrements. +On a vu des agonisants retrouver leur intelligence et leurs forces pour faire une bonne confession et recevoir le corps sacr\'e9 de Notre Seigneur J\'e9sus-Christ. J'entends souvent des familles dire qu +'elles ne veulent pas effrayer leur malade, que la vue du ministre du Seigneur peut inspirer une terreur qui h\'e2te la fin. C'est une bien funeste erreur. Le pr\'eatre n'\'e9pouvante pas, il rassure l'\'e2me au seuil du grand passage. +Il parle au nom du Dieu des mis\'e9ricordes qui vient pour sauver et non pour perdre. Je pourrais vous citer bien des exemples de mourants qui ont \'e9t\'e9 gu\'e9ris rien qu'au contact des saintes huiles. +\par La bonne s\'9cur parlait d'un ton morne comme son regard. Le c\'9cur, \'e9videmment, n'entrait pour rien dans les paroles qu'elle pronon\'e7ait. C'\'e9tait comme une le\'e7on qu'elle d\'e9bitait. Sans doute elle l'avait apprise autrefois lorsqu'elle \'e9 +tait entr\'e9e au couvent. Alors elle exprimait quelque chose de ce qu'elle \'e9prouvait. Elle traduisait ses propres impressions. Mais depuis! elle l'avait tant et tant r\'e9p\'e9t\'e9e aux parents de tous ses malades que le sens finissait par lui \'e9 +chapper. Ce n'\'e9tait plus d\'e9sormais qu'une suite de mots banals qu'elle \'e9grenait comme les dizaines latines de son chapelet. Cela d\'e9sormais faisait partie de ses devoirs de garde-malade, comme la pr\'e9 +paration de tisanes et la confection des cataplasmes. +\par No\'ebl ne l'\'e9coutait pas, son esprit \'e9tait bien loin. +\par \emdash Votre ch\'e8re maman, poursuivait la s\'9cur, cette bonne dame que vous aimez tant, devait tenir \'e0 sa religion, voudrez-vous exposer son \'e2me? Si elle pouvait parler, au milieu de ses cruelles souffrances... +\par L'avocat allait r\'e9pliquer lorsque la domestique lui annon\'e7a qu'un monsieur qui ne voulait pas dire son nom demandait \'e0 lui parler pour une affaire. +\par \emdash J'y vais, r\'e9pondit-il vivement. +\par \emdash Que d\'e9cidez-vous, monsieur? insista la religieuse. +\par \emdash Je vous laisse libre, ma s\'9cur, vous ferez ce que vous jugerez convenable. +\par La digne fille commen\'e7a la le\'e7on du remerciement, mais inutilement. No\'ebl avait disparu d'un air m\'e9content et presque aussit\'f4t elle entendit sa voix dans l'antichambre. Il disait: +\par \emdash Enfin, vous voici, monsieur Clergeot; je renon\'e7ais presque \'e0 vous voir. +\par Ce visiteur qu'attendait l'avocat est un personnage bien connu dans la rue Saint-Lazare, du c\'f4t\'e9 de la rue de Provence, dans les parages de Notre-Dame-de-Lorette, et tout le long des boulevards ext\'e9rieurs, depuis la chauss\'e9 +e des Martyrs jusqu'au rond-point de l'ancienne barri\'e8re de Clichy. +\par M. Clergeot n'est pas plus usurier que le p\'e8re de M. Jourdain n'\'e9tait marchand. Seulement, comme il a beaucoup d'argent et qu'il est fort obligeant, il en pr\'eate \'e0 ses amis, et, en r\'e9compense de ce service, il consent \'e0 recevoir des int +\'e9r\'eats qui peuvent varier entre quinze et cinq cents pour cent. +\par Excellent homme, il affectionne positivement ses pratiques, et sa probit\'e9 est g\'e9n\'e9ralement appr\'e9ci\'e9e. Jamais il n'a fait saisir un d\'e9biteur; il pr\'e9f\'e8re le poursuivre sans tr\'eave et sans rel\'e2 +che pendant dix ans et lui arracher bribe \'e0 bribe ce qui lui est d\'fb. +\par Il doit demeurer vers le haut de la rue de la Victoire. Il n'a pas de magasin et pourtant il vend de toutes choses vendables et de quelques autres encore que la loi ne reconna\'eet pas comme marchandises, toujours pour \'eatre utile au prochain. +Parfois il affirme qu'il n'est pas tr\'e8s riche. C'est possible. Il est fantasque, plus encore qu'avide, et effroyablement hardi. Facile \'e0 la poche quand on lui convient, il ne pr\'eaterait pas cent sous avec Ferri\'e8res en garantie \'e0 + qui n'a pas l'honneur de lui plaire. Il risque d'ailleurs ses fonds sur les cartes les plus chanceuses. +\par Sa client\'e8le de pr\'e9dilection se compose de petites dames, de femmes de th\'e9\'e2tre, d'artistes, et de ces audacieux qui abordent les professions qui ne valent que par celui qui les exerce, tels que les avocats et les m\'e9decins. +\par Il pr\'eate aux femmes sur leur beaut\'e9 pr\'e9sente, aux hommes sur leur talent \'e0 venir. Gages fragiles! Son flair, on doit l'avouer, jouit d'une r\'e9putation \'e9norme. Rarement il s'est tromp\'e9. Une jolie fille meubl\'e9 +e par Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, devoir \'e0 Clergeot est une recommandation pr\'e9f\'e9rable au plus chaud feuilleton. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette avait procur\'e9 \'e0 son amant cette utile et honorable connaissance. +\par No\'ebl, qui savait combien ce digne homme est sensible aux pr\'e9venances et chatouilleux sur l'urbanit\'e9, commen\'e7a par lui offrir un si\'e8ge et lui demanda des nouvelles de sa sant\'e9. Clergeot donna des d\'e9tails. La dent \'e9 +tait bonne encore, mais la vue faiblissait. La jambe devenait molle et l'oreille un peu dure. Le chapitre des dol\'e9ances \'e9puis\'e9... +\par \emdash Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets \'e9choient aujourd'hui et j'ai diablement besoin d'argent. Nous disons un de dix, un de sept et un troisi\'e8me de cinq mille francs; total, vingt-deux mille francs. +\par \emdash Voyons, monsieur Clergeot, r\'e9pondit No\'ebl, pas de mauvaise plaisanterie! +\par \emdash Pla\'eet-il? fit l'usurier. C'est que je ne plaisante pas du tout! +\par \emdash J'aime \'e0 croire que si. Il y a pr\'e9cis\'e9ment aujourd'hui huit jours que je vous ai \'e9crit pour vous pr\'e9venir que je ne serais pas en mesure, et pour vous demander un renouvellement. +\par \emdash J'ai parfaitement re\'e7u votre lettre. +\par \emdash Que dites-vous donc, cela \'e9tant? +\par \emdash Ne vous r\'e9pondant pas, j'ai suppos\'e9 que vous comprendriez que je ne pouvais satisfaire votre demande. J'esp\'e9rais que vous vous seriez remu\'e9 pour trouver la somme. +\par No\'ebl laissa \'e9chapper un geste d'impatience. +\par \emdash Je ne l'ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre parti, je suis sans le sou. +\par \emdash Diable!... Savez-vous que voil\'e0 quatre fois d\'e9j\'e0 que je les renouvelle, ces billets? +\par \emdash Il me semble que les int\'e9r\'eats ont \'e9t\'e9 bien et d\'fbment pay\'e9s, et \'e0 un taux qui vous permet de ne pas trop regretter le placement. +\par Clergeot n'aime pas \'e0 entendre parler des int\'e9r\'eats qu'on lui donne. Il pr\'e9tend que cela l'humilie. C'est d'un ton sec qu'il r\'e9pondit: +\par \emdash Je ne me plains pas. Je tiens seulement \'e0 vous faire remarquer que vous en prenez par trop \'e0 l'aise avec moi. Si j'avais mis votre signature en circulation, tout serait pay\'e9 \'e0 l'heure qu'il est. +\par \emdash Pas davantage. +\par \emdash Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, et vous auriez trouv\'e9 le moyen d'\'e9viter les poursuites. Mais vous dites: \'abLe p\'e8re Clergeot est bon enfant.\'bb C'est la v\'e9rit\'e9. +Pourtant, je ne le suis qu'autant que cela ne me cause pas trop de pr\'e9judice. Or, aujourd'hui, j'ai absolument besoin de mes fonds. Ab-so-lu-ment, ajouta-t-il, scandant les syllabes. +\par L'air d\'e9cid\'e9 du bonhomme parut inqui\'e9ter l'avocat. +\par \emdash Faut-il vous le r\'e9p\'e9ter? dit-il, je suis compl\'e8tement \'e0 sec, com-pl\'e8-te-ment. +\par \emdash Vrai! reprit l'usurier, c'est f\'e2cheux pour vous. Je me vois oblig\'e9 de porter mes papiers chez l'huissier. +\par \emdash \'c0 quoi bon? Jouons cartes sur table, monsieur Clergeot. Tenez-vous \'e0 grossir les revenus de messieurs les huissiers? Non, n'est-ce pas? Quand vous m'aurez fait beaucoup de frais, cela vous donnera-t-il un centime? Vous obtiendrez un jugeme +nt contre moi. Soit! Apr\'e8s? Songez-vous \'e0 me saisir? Je ne suis pas ici chez moi, le bail est au nom de madame Gerdy. +\par \emdash On sait cela. Et quand m\'eame, la vente de tout ce qui est ici ne me couvrirait pas. +\par \emdash C'est donc que vous comptez me faire fourrer \'e0 Clichy? Mauvaise sp\'e9culation, je vous en pr\'e9viens; mon \'e9tat serait perdu, et, plus d'\'e9tat, plus d'argent. +\par \emdash Bon! s'\'e9cria l'honn\'eate pr\'eateur, voil\'e0 que vous me chantez des sottises... Vous appelez cela \'eatre franc? \'c0 d'autres! Si vous me supposiez capable de la moiti\'e9 des m\'e9chancet\'e9s que vous dites, mon argent serait l\'e0 +, dans votre tiroir. +\par \emdash Erreur! je ne saurais o\'f9 le prendre, et \'e0 moins de le demander \'e0 madame Gerdy, ce que je ne veux pas faire... +\par Un petit rire sardonique et des plus crispants, particulier au p\'e8re Clergeot, interrompit No\'ebl. +\par \emdash Ce n'est pas la peine de frapper \'e0 cette porte, dit l'usurier, il y a longtemps que le sac de maman est vide, et si la ch\'e8re dame venait \'e0 tr\'e9passer\emdash on m'a dit qu'elle est tr\'e8s malade\emdash +je ne donnerais pas deux cents louis de sa succession. +\par L'avocat rougit de col\'e8re, ses yeux brill\'e8rent; il dissimula pourtant et protesta avec une certaine vivacit\'e9. +\par \emdash On sait ce qu'on sait, continua tranquillement Clergeot. \'c9coutez donc: avant de risquer ses sous, on s'informe, ce n'est que juste. Les derni\'e8res valeurs de maman ont \'e9t\'e9 lav\'e9es en octobre dernier. Ah! la rue de Provence co\'fb +te bon. J'ai \'e9tabli le devis, il est chez moi. Juliette est une femme charmante, c'est s\'fbr; elle n'a pas sa pareille, j'en conviens; mais elle est ch\'e8re. Elle est m\'eame diablement ch\'e8re! +\par No\'ebl enrageait d'entendre ainsi traiter sa Juliette par cet honorable personnage. Mais que r\'e9pondre? D'ailleurs on n'est pas parfait, et M. Clergeot a le d\'e9faut de ne pas estimer les femmes, ce qui tient sans doute \'e0 + ce que son commerce ne lui en a pas fait rencontrer d'estimables. Il est charmant avec ses pratiques du beau sexe, pr\'e9venant et m\'eame galantin, mais les plus grossi\'e8res injures seraient moins r\'e9voltantes que sa fl\'e9trissante familiarit\'e9. + +\par \emdash Vous avez march\'e9 trop rondement, poursuivit-il sans daigner remarquer le d\'e9pit de son client, et je vous l'ai dit dans le temps. Mais bast! vous \'eates fou de cette femme. Jamais vous n'avez su lui rien refuser. +Avec vous, elle n'a pas le loisir de souhaiter qu'elle est servie. Sottise! Quand une jolie fille d\'e9sire une chose, il faut la lui laisser d\'e9sirer longtemps. De cette fa\'e7on, elle a l'esprit occup\'e9 et ne pense pas \'e0 un tas d'autres b\'ea +tises. Quatre bonnes petites envies bien m\'e9nag\'e9es doivent durer un an. Vous n'avez pas su soigner votre bonheur. Je sais bien qu'elle a un diable de regard qui donnerait la colique \'e0 un saint de pierre, mais on se raisonne, saperlotte! +Il n'y a pas \'e0 Paris dix femmes entretenues sur ce pied-l\'e0. Pensez-vous qu'elle vous en aime davantage! Point. D\'e8s qu'elle vous saura ruin\'e9, elle vous plantera l\'e0 pour reverdir. +\par No\'ebl acceptait l'\'e9loquence de son banquier-providence \'e0 peu pr\'e8s comme un homme qui n'a pas de parapluie accepte une averse. +\par \emdash O\'f9 voulez-vous en venir? dit-il. +\par \emdash \'c0 ceci: que je ne veux pas renouveler vos billets. Comprenez-vous? \'c0 l'heure qu'il est, en battant ferme le rappel des esp\'e8ces, vous pouvez encore mettre en ligne les vingt-deux mille francs en question. +Ne froncez pas le sourcil, vous les trouverez, pour m'emp\'eacher par exemple de vous faire saisir, non ici, ce qui serait idiot, mais chez votre petite femme, qui ne serait pas contente du tout, et qui ne vous le cacherait pas. +\par \emdash Mais elle est chez elle et vous n'avez pas le droit... +\par \emdash Apr\'e8s! Elle formera opposition, je m'y attends bien, mais elle vous fera d\'e9nicher les fonds. Croyez-moi, parez ce coup-l\'e0. Je veux \'eatre pay\'e9 maintenant. Je ne veux pas vous accorder un d\'e9 +lai, parce que d'ici trois mois vous aurez us\'e9 vos derni\'e8res ressources. Ne faites donc pas non, comme cela. Vous \'eates dans une de ces situations qu'on prolonge \'e0 tout prix. Vous br\'fbleriez le bois du lit de votre m\'e8 +re mourante pour lui chauffer les pieds, \'e0 cette cr\'e9ature! O\'f9 avez-vous pris les dix mille francs que vous lui avez remis l'autre soir? Qui sait ce que vous allez tenter pour vous procurer de l'argent? L'id\'e9 +e de la garder quinze jours, trois jours, un jour de plus peut vous mener loin. Ouvrez l'\'9cil. Je connais ce jeu-l\'e0, moi. Si vous ne l\'e2chez pas Juliette, vous \'eates perdu. \'c9coutez un bon conseil, gratis: +il vous faudra toujours la quitter, n'est-ce pas, un peu plus t\'f4t, un peu plus tard? Ex\'e9cutez-vous aujourd'hui m\'eame... +\par Voil\'e0 comment il est, ce digne Clergeot, il ne m\'e2che pas la v\'e9rit\'e9 \'e0 ses clients quand ils ne sont pas en mesure. S'ils sont m\'e9contents, tant pis! sa conscience est en repos. Ce n'est pas lui qui pr\'eaterait jamais les mains \'e0 + une folie! +\par No\'ebl n'en pouvait tol\'e9rer davantage; sa mauvaise humeur \'e9clata. +\par \emdash En voil\'e0 assez! s'\'e9cria-t-il d'un ton r\'e9solu. Vous agirez, monsieur Clergeot, \'e0 votre guise; dispensez-moi de vos avis, je pr\'e9f\'e8re la prose de l'huissier. Si j'ai risqu\'e9 des imprudences, c'est que je puis les r\'e9 +parer, et de fa\'e7on \'e0 vous surprendre. Oui, monsieur Clergeot, je puis trouver vingt-deux mille francs, j'en aurais cent mille demain matin, si bon me semblait; il m'en co\'fbterait juste la peine de les demander. C'est ce que je ne ferai pas. Mes d +\'e9penses, ne vous en d\'e9plaise, resteront secr\'e8tes comme elles l'ont \'e9t\'e9 jusqu'ici. Je ne veux pas qu'on puisse soup\'e7onner ma g\'eane. Je n'irai pas, par amour pour vous, manquer le but que je poursuis, le jour m\'eame o\'f9 j'y touche! + +\par Il se rebiffe, pensa l'usurier; il est moins bas perc\'e9 que je ne croyais! +\par \emdash Ainsi, continua l'avocat, portez vos chiffons chez l'huissier. Qu'il poursuive! Mon portier seul le saura. Dans huit jours, je serai cit\'e9 au tribunal de commerce et j'y demanderai les vingt-cinq jours de d\'e9lai que les juges accordent \'e0 + tout d\'e9biteur g\'ean\'e9. Vingt-cinq et huit, dans tous les pays du monde, font trente-trois jours. C'est pr\'e9cis\'e9ment le r\'e9pit qui m'est n\'e9cessaire. R\'e9sumons-nous: acceptez de suite une lettre de change de vingt-quatre mille francs \'e0 + six semaines, ou... serviteur, je suis press\'e9, passez chez l'huissier. +\par \emdash Et dans six semaines, r\'e9pondit l'usurier, vous serez en mesure exactement comme aujourd'hui. Et quarante-cinq jours de Juliette, c'est des louis... +\par \emdash Monsieur Clergeot, r\'e9pliqua No\'ebl, bien avant ce temps ma position aura chang\'e9 du tout au tout. Mais je vous l'ai dit, ajouta-t-il en se levant, mes instants sont compt\'e9s... +\par \emdash Minute donc, homme de feu! interrompit le doux banquier. Vous dites vingt-quatre mille francs \'e0 quarante-cinq jours? +\par \emdash Oui. Cela fait dans les environs de soixante-quinze pour cent. C'est gracieux. +\par \emdash Je ne chicane jamais sur les int\'e9r\'eats, fit M. Clergeot, seulement... +\par Il regarda finement No\'ebl tout en se grattant furieusement le menton, geste qui indiquait chez lui un travail intense du cerveau. +\par \emdash Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir sur quoi vous comptez. +\par \emdash C'est ce que je ne vous dirai pas. Vous le saurez, comme tout le monde, avant peu. +\par \emdash J'y suis! s'\'e9cria M. Clergeot, j'y suis! Vous allez vous marier! Parbleu! vous avez d\'e9nich\'e9 une h\'e9riti\'e8re. Votre petite Juliette m'avait dit quelque chose dans ce go\'fbt-l\'e0 ce matin. Ah! vous \'e9pousez! Et est-elle jolie? +Peu importe. Elle a le sac, n'est-il pas vrai? Vous ne la prendriez pas sans cela. Donc, vous entrez en m\'e9nage? +\par \emdash Je ne dis pas cela. +\par \emdash Bien! bien! faites le discret, on entend \'e0 demi-mot. Un avis pourtant: veillez au grain; votre petite femme a un pressentiment de la chose. Vous avez raison, il ne faut pas chercher d'argent. La moindre d\'e9 +marche suffirait pour mettre le beau-p\'e8re sur la piste de votre situation financi\'e8re et vous n'auriez pas la fille. Mariez-vous et soyez sage. Surtout, l\'e2chez Juliette, ou je ne donne pas cent sous de la dot. Ainsi, c'est convenu, pr\'e9 +parez une lettre de change de vingt-quatre mille francs, je la prendrai lundi en vous rapportant vos billets. +\par \emdash Vous ne les avez donc pas sur vous? +\par \emdash Non. Et pour \'eatre franc, je vous avouerai que, sachant bien que je ferais chou blanc, je les ai remis hier avec d'autres \'e0 mon huissier. Cependant, dormez tranquille, vous avez ma parole. +\par M. Clergeot fit mine de se retirer, mais au moment de sortir il se retourna brusquement. +\par \emdash J'oubliais, dit-il; pendant que vous y serez, faites la lettre de change de vingt-six mille francs. Votre petite femme m'a demand\'e9 quelques chiffons que je me propose de lui porter demain, de la sorte ils se trouveront sold\'e9s. +\par L'avocat essaya de se r\'e9crier. Certes, il ne refusait pas de payer, seulement il tenait \'e0 \'eatre consult\'e9 pour les achats. Il ne pouvait tol\'e9rer qu'on dispos\'e2t ainsi de sa caisse. +\par \emdash Farceur! va, fit l'usurier en haussant les \'e9paules. Voudriez-vous donc la contrarier pour une mis\'e8re, cette femme! Elle vous en fera voir bien d'autres. Comptez qu'elle avalera la dot! +Et vous savez, s'il vous faut quelques avances pour la noce, donnez-moi des assurances; faites-moi parler au notaire, et nous nous arrangerons. Allons, je file! \'c0 lundi, n'est-ce pas? +\par No\'ebl pr\'eata l'oreille pour \'eatre bien s\'fbr que l'usurier s'\'e9loignait d\'e9cid\'e9ment. Lorsqu'il entendit son pas tra\'eenard dans l'escalier: +\par \emdash Canaille! s'\'e9cria-t-il, mis\'e9rable, voleur, vieux fesse-Mathieu! s'est-il fait assez tirer l'oreille! C'est qu'il \'e9tait d\'e9cid\'e9 \'e0 poursuivre! Cela m'aurait bien pos\'e9 dans l'esprit du comte, s'il \'e9tait venu \'e0 savoir!... +Vil usurier! j'ai craint un moment d'\'eatre oblig\'e9 de tout lui dire!... +\par En continuant de pester et de jurer contre son banquier, l'avocat tira sa montre. +\par \emdash Cinq heures et demie, d\'e9j\'e0! fit-il. +\par Son ind\'e9cision \'e9tait tr\'e8s grande. Devait-il aller d\'eener avec son p\'e8re? Pouvait-il quitter madame Gerdy? Le d\'eener de l'h\'f4tel de Commarin lui tenait bien au c\'9cur, mais, d'un autre c\'f4t\'e9, abandonner une mourante... +\par \emdash D\'e9cid\'e9ment, murmura-t-il, je ne puis m'absenter. +\par Il s'assit devant son bureau et en toute h\'e2te \'e9crivit une lettre d'excuse \'e0 son p\'e8re. Madame Gerdy, disait-il, pouvait rendre le dernier soupir d'une minute \'e0 l'autre, il tenait \'e0 \'eatre l\'e0 pour le recueillir. Pendant qu'il cha +rgeait sa domestique de remettre ce billet \'e0 un commissionnaire qui le porterait au comte, il parut frapp\'e9 d'une id\'e9e subite. +\par \emdash Et le fr\'e8re de madame, demanda-t-il, sait-il qu'elle est dangereusement malade? +\par \emdash Je l'ignore, monsieur, r\'e9pondit la bonne; en tout cas, ce n'est pas moi qui l'ai pr\'e9venu. +\par \emdash Comment, malheureuse! en mon absence vous n'avez pas song\'e9 \'e0 l'avertir! Courez chez lui bien vite; qu'on le cherche, s'il n'y est pas; qu'il vienne! +\par Plus tranquille d\'e9sormais, No\'ebl alla s'asseoir dans la chambre de la malade. La lampe \'e9tait allum\'e9e, et la s\'9cur allait et venait comme chez elle, remettant tout en place, essuyant, arrangeant. Elle avait un air de satisfaction qui n'\'e9 +chappa point \'e0 No\'ebl. +\par \emdash Aurions-nous quelque lueur d'espoir, ma s\'9cur? interrogea-t-il. +\par \emdash Peut-\'eatre, r\'e9pondit la religieuse. Monsieur le cur\'e9 est venu lui-m\'eame, monsieur; votre ch\'e8re maman ne s'est pas aper\'e7ue de sa pr\'e9sence; mais il reviendra. Ce n'est pas tout: depuis que monsieur le cur\'e9 + est venu, les sinapismes prennent admirablement, la peau se rub\'e9fie partout; je suis s\'fbre qu'elle les sent. +\par \emdash Dieu vous entende, ma s\'9cur! +\par \emdash Oh! je l'ai d\'e9j\'e0 bien pri\'e9, allez! L'important est de ne pas la laisser seule une minute. Je me suis entendue avec la bonne. Quand le docteur sera venu, j'irai me coucher, et elle veillera jusqu'\'e0 une heure du matin. Je la rel\'e8 +verai alors... +\par \emdash Vous vous reposerez, ma s\'9cur, interrompit No\'ebl d'une voix triste. C'est moi, qui ne saurais trouver une heure de sommeil, qui passerai la nuit.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XIV +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Pour avoir \'e9t\'e9 repouss\'e9 avec perte pa +r le juge d'instruction, harass\'e9 d'une journ\'e9e d'interrogatoire, le p\'e8re Tabaret ne se tenait pas pour battu. Le bonhomme \'e9tait plus ent\'eat\'e9 qu'une mule: c'\'e9tait son d\'e9faut ou sa qualit\'e9. +\par \'c0 l'exc\'e8s du d\'e9sespoir auquel il avait succomb\'e9 dans la galerie succ\'e9da bient\'f4t cette r\'e9solution indomptable qui est l'enthousiasme du danger. Le sentiment du devoir reprenait le dessus. \'c9tait-ce donc le moment de se laisser aller +\'e0 un l\'e2che d\'e9couragement, quand il y avait la vie d'un homme dans chaque minute! L'inaction serait impardonnable. Il avait pouss\'e9 un innocent dans l'ab\'eeme, \'e0 lui de l'en tirer seul, si personne ne voulait pr\'eater son assistance. +\par Le p\'e8re Tabaret, aussi bien que le juge, succombait de lassitude. En arrivant au grand air, il s'aper\'e7ut qu'il tombait aussi de besoin. Les \'e9motions de la journ\'e9e l'avaient emp\'each\'e9 + de sentir la faim, et depuis la veille il n'avait pas pris un verre d'eau. Il entra dans un restaurant du boulevard et se fit servir \'e0 d\'eener. +\par \'c0 mesure qu'il mangeait, non seulement le courage, mais encore la confiance, lui revenaient insensiblement. C'\'e9tait bien, pour lui, le cas de s'\'e9crier: \'abPauvre humanit\'e9!\'bb Qui ne sait combien peut changer la teinte des id\'e9 +es, du commencement \'e0 la fin d'un repas, si modeste qu'il soit! Il s'est trouv\'e9 un philosophe pour prouver que l'h\'e9ro\'efsme est une affaire d'estomac. +\par Le bonhomme envisageait la situation sous un jour bien moins sombre. N'avait-il pas du temps devant lui! Que ne fait pas en un mois un habile homme! Sa p\'e9n\'e9tration habituelle le trahirait-elle donc? Non, certainement. Son grand regret \'e9 +tait de ne pouvoir faire avertir Albert que quelqu'un travaillait pour lui. +\par Il \'e9tait tout autre en sortant de table, et c'est d'un pas all\'e8gre qu'il franchit la distance qui le s\'e9parait de la rue Saint-Lazare. Neuf heures sonnaient lorsque son portier lui tira le cordon. +\par Il commen\'e7a par grimper jusqu'au quatri\'e8me \'e9tage, afin de prendre des nouvelles de son ancienne amie, de celle qu'il appelait jadis l'excellente, la digne M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy. +\par C'est No\'ebl qui vint lui ouvrir, No\'ebl qui sans doute s'\'e9tait laiss\'e9 attendrir par les r\'e9miniscences du pass\'e9, car il paraissait triste comme si celle qui agonisait e\'fbt \'e9t\'e9 v\'e9ritablement sa m\'e8re. +\par Par suite de cette circonstance impr\'e9vue, le p\'e8re Tabaret ne pouvait se dispenser d'entrer, ne f\'fbt-ce que cinq minutes, quelque contrari\'e9t\'e9 qu'il \'e9prouv\'e2t. +\par Il sentait fort bien que, se trouvant avec l'avocat, fatalement il allait \'eatre amen\'e9 \'e0 parler de l'affaire Lerouge. Et comment en causer, sachant tout, comme il le savait bien mieux que son jeune ami lui-m\'eame, sans s'exposer \'e0 se trahir? +Un seul mot imprudent pouvait r\'e9v\'e9ler le r\'f4le qu'il jouait dans ces funestes circonstances. Or, c'est surtout aux yeux de son cher No\'ebl, d\'e9sormais vicomte de Commarin, qu'il tenait \'e0 rester pur de toute accointance avec la police. +\par D'un autre c\'f4t\'e9, pourtant, il avait soif d'apprendre ce qui avait pu se passer entre l'avocat et le comte. L'obscurit\'e9, sur ce point unique, irritait sa curiosit\'e9. Enfin, comme il n'y avait pas \'e0 reculer, il se promit de surveiller sa langu +e et de rester sur ses gardes. +\par L'avocat introduisit le bonhomme dans la chambre de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy. Son \'e9tat, depuis l'apr\'e8s-midi, avait quelque peu chang\'e9, sans qu'il f\'fbt possible de dire si c'\'e9 +tait un bien ou un mal. Un fait patent, c'est que l'an\'e9antissement \'e9tait moins profond. Ses yeux restaient ferm\'e9s, mais on pouvait constater quelques clignotements des paupi\'e8res; elle s'agitait sur ses oreillers et geignait faiblement. +\par \emdash Que dit le docteur? demanda le p\'e8re Tabaret, de cette voix chuchotante qu'on prend involontairement dans la chambre d'un malade. +\par \emdash Il sort d'ici, r\'e9pondit No\'ebl; avant peu ce sera fini. +\par Le bonhomme s'avan\'e7a sur la pointe du pied et consid\'e9ra la mourante avec une visible \'e9motion. +\par \emdash Pauvre femme! murmura-t-il, le bon Dieu lui fait une belle gr\'e2ce, de la prendre. Elle souffre peut-\'eatre beaucoup, mais que sont ces douleurs compar\'e9es \'e0 celle qu'elle endurerait, si elle savait que son fils, son v\'e9 +ritable fils, est en prison accus\'e9 d'un assassinat! +\par \emdash C'est ce que je me r\'e9p\'e8te, reprit No\'ebl, pour me consoler un peu de la voir sur ce lit. Car je l'aime toujours, mon vieil ami; pour moi c'est encore une m\'e8re. Vous m'avez entendu la maudire, n'est-il pas vrai? +Je l'ai dans deux circonstances trait\'e9e bien durement, j'ai cru la ha\'efr, mais voil\'e0 qu'au moment de la perdre j'oublie tous ses torts pour ne me souvenir que de ses tendresses. Oui, mieux vaut la mort pour elle. +Et pourtant, non, je ne crois pas, non, je ne puis croire que son fils soit coupable. +\par \emdash Non! n'est-ce pas, vous non plus!... +\par Le p\'e8re Tabaret mit tant de chaleur, une telle vivacit\'e9 dans cette exclamation, que No\'ebl le regarda avec une sorte de stup\'e9faction. Il sentit le rouge lui monter aux joues et il se h\'e2ta de s'expliquer. +\par \emdash Je dis: vous non plus, poursuivit-il, parce que moi, gr\'e2ce \'e0 mon inexp\'e9rience peut-\'eatre, je suis persuad\'e9 de l'innocence de ce jeune homme. Je ne m'imagine pas du tout un gar\'e7on de ce rang m\'e9ditant et accomplissant un si l\'e2 +che attentat. J'ai caus\'e9 avec beaucoup de personnes de cette affaire qui fait un bruit d'enfer, tout le monde est de mon avis. Il a l'opinion pour lui, c'est d\'e9j\'e0 quelque chose. +\par Assise pr\'e8s du lit, assez loin de la lampe pour rester dans l'ombre, la religieuse tricotait avec fureur des bas destin\'e9s aux pauvres. C'\'e9tait un travail purement machinal, pendant lequel ordinairement elle priait. Mais, depuis l'entr\'e9e du p +\'e8re Tabaret, elle oubliait, pour \'e9couter, ses sempiternels or\'e9mus. Elle entendait et ne comprenait pas. Sa petite cervelle travaillait \'e0 \'e9clater. Que signifiait cette conversation? Quelle pouvait \'ea +tre cette femme, et ce jeune homme qui, n'\'e9tant pas son fils, l'appelait \'abma m\'e8re\'bb, et parlait d'un fils v\'e9ritable accus\'e9 d'\'eatre un assassin? D\'e9j\'e0, entre No\'ebl et le docteur, elle avait surpris des phrases myst\'e9rieuses. +Dans quelle singuli\'e8re maison \'e9tait-elle tomb\'e9e? Elle avait un peu peur, et sa conscience \'e9tait des plus troubl\'e9es. Ne p\'e9chait-elle pas? Elle promit de s'ouvrir \'e0 monsieur le cur\'e9 lorsqu'il viendrait. +\par \emdash Non, disait No\'ebl, non, monsieur Tabaret, Albert n'a pas l'opinion pour lui. Nous sommes plus forts que cela en France, vous devez le savoir. Qu'on arr\'eate un pauvre diable, fort innocent peut-\'ea +tre du crime qu'on lui impute, volontiers nous le lapiderions. Nous r\'e9servons toute notre piti\'e9 pour celui qui, tr\'e8s probablement coupable, arrive \'e0 la cour d'assises. Tant que la justice doute, nous sommes avec elle contre le pr\'e9venu; d +\'e8s qu'il est av\'e9r\'e9 qu'un homme est un sc\'e9l\'e9rat, toutes nos sympathies lui sont acquises... voil\'e0 l'opinion. Vous comprenez qu'elle ne me touche gu\'e8re. Je la m\'e9prise \'e0 ce point, que si, comme j'ose l'esp\'e9 +rer encore, Albert n'est pas rel\'e2ch\'e9, c'est moi, entendez-vous, qui serai son d\'e9fenseur. Oui, je le disais tant\'f4t \'e0 mon p\'e8re, au comte de Commarin, je serai son avocat et je le sauverai. +\par Volontiers le bonhomme e\'fbt saut\'e9 au cou de No\'ebl. Il mourait d'envie de lui dire: \'abNous serons deux pour le sauver.\'bb Il se contint. L'avocat, apr\'e8s un aveu, ne le m\'e9priserait-il pas? Il se promit pourtant de se d\'e9 +voiler, si cela devenait n\'e9cessaire et si les affaires d'Albert prenaient une plus f\'e2cheuse tournure. Pour le moment, il se contenta d'approuver de toutes ses forces son jeune ami. +\par \emdash Bravo! mon enfant, fit-il, voil\'e0 qui est d'un noble c\'9cur. J'avais craint de vous voir g\'e2t\'e9 par les richesses et les grandeurs; r\'e9paration d'honneur. Vous resterez, je le sens, ce que vous \'e9tiez dans un rang plus modeste. +Mais, dites-moi, vous avez donc vu le comte votre p\'e8re? +\par Alors seulement No\'ebl sembla remarquer les yeux de la s\'9cur qui, allum\'e9s par la curiosit\'e9 la plus pressante, brillaient sous ses guimpes, comme des escarboucles. D'un regard il l'indiqua au bonhomme. +\par \emdash Je l'ai vu, r\'e9pondit-il, et tout est arrang\'e9 \'e0 ma satisfaction... Je vous dirai tout, en d\'e9tail, plus tard, lorsque nous serons plus tranquilles. Devant ce lit, je rougis presque de mon bonheur... +\par Force \'e9tait au p\'e8re Tabaret de se contenter de cette r\'e9ponse et de cette promesse. +\par Voyant qu'il n'apprendrait rien ce soir, il parla de s'aller mettre au lit, se d\'e9clarant rompu par suite de certaines courses qu'il avait \'e9t\'e9 oblig\'e9 de faire dans la journ\'e9e. No\'ebl n'insista pas pour le retenir. +Il attendait, dit-il, le fr\'e8re de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, qu'on \'e9tait all\'e9 chercher plusieurs fois sans le rencontrer. Il \'e9tait fort embarrass\'e9, ajouta-t-il, de se trouver en pr +\'e9sence de ce fr\'e8re; il ne savait encore quelle conduite tenir. Fallait-il lui dire tout? C'\'e9tait augmenter sa douleur. D'un autre c\'f4t\'e9, le silence imposait une com\'e9die difficile. Le bonhomme fut d'avis que mieux valait se taire, quitte +\'e0 tout expliquer plus tard. +\par \emdash Quel brave gar\'e7on que ce No\'ebl! murmurait le p\'e8re Tabaret en gagnant le plus doucement possible son appartement. +\par Depuis plus de vingt-quatre heures il \'e9tait absent de chez lui, et il s'attendait \'e0 une sc\'e8ne formidable de sa gouvernante. +\par Manette, effectivement, \'e9tait hors de ses gonds, ainsi qu'elle le d\'e9clara tout d'abord, et d\'e9cid\'e9e \'e0 chercher une autre condition, si monsieur ne changeait pas de conduite. +\par Toute la nuit elle avait \'e9t\'e9 sur pied, dans des transes \'e9pouvantables, pr\'eatant l'oreille aux moindres bruits de l'escalier, s'attendant \'e0 chaque minute \'e0 voir rapporter sur un brancard son ma\'eetre assassin\'e9. Par un fait expr\'e8 +s, il y avait eu beaucoup de mouvement dans la maison. Elle avait vu descendre M. Gerdy peu de temps apr\'e8s monsieur, elle l'avait aper\'e7u remontant deux heures plus tard. Puis il \'e9tait venu du monde, on \'e9tait all\'e9 qu\'e9rir le m\'e9decin. +De telles \'e9motions la tuaient, sans compter que son temp\'e9rament ne lui permettait pas de supporter des factions partielles. Ce que Manette oubliait, c'est que cette faction n'\'e9tait ni pour son ma\'eetre ni pour No\'ebl, mais pour un pays \'e0 + elle, un des beaux hommes de la garde de Paris, qui lui avait promis le mariage, et qu'elle avait attendu en vain, le tra\'eetre! +\par Elle \'e9clatait en reproches pendant qu'elle \'abfaisait la couverture\'bb de monsieur, trop franche, affirmait-elle, pour rien garder sur le c\'9cur et pour rester bouche close lorsqu'il s'agissait des int\'e9r\'eats de monsieur, de sa sant\'e9 + et de sa r\'e9putation. Monsieur se taisait, n'\'e9tant pas en train d'argumenter; il baissait la t\'eate sous la rafale, faisant le gros dos \'e0 la gr\'eale. Mais d\'e8s que Manette eut achev\'e9 ses pr\'e9paratifs, il la mit \'e0 la porte sans fa\'e7 +on et donna un double tour \'e0 la serrure. +\par Il s'agissait pour lui de dresser un nouveau plan de bataille et d'arr\'eater des mesures promptes et d\'e9cisives. Rapidement il analysa sa situation. S'\'e9tait-il tromp\'e9 dans ses investigations? Non. Ses calculs de probabilit\'e9s \'e9 +taient-ils erron\'e9s? Non. Il \'e9tait parti d'un fait positif, le meurtre, il en avait reconnu les circonstances, ses pr\'e9visions s'\'e9taient r\'e9alis\'e9es, il devait n\'e9cessairement arriver \'e0 un coupable tel qu'il l'avait pr\'e9dit. +Et ce coupable ne pouvait \'eatre le pr\'e9venu de M. Daburon. Sa confiance en un axiome judiciaire l'avait abus\'e9 lorsqu'il avait d\'e9sign\'e9 Albert. +\par Voil\'e0, pensait-il, o\'f9 conduisent les opinions re\'e7ues et ces absurdes phrases toutes faites qui sont comme les jalons du chemin des imb\'e9ciles. Livr\'e9 \'e0 mes inspirations, j'aurais creus\'e9 plus profond\'e9 +ment cette cause, je ne me serais pas fi\'e9 au hasard. La formule \'abCherche \'e0 qui le crime profite\'bb peut \'eatre aussi absurde que juste. Les h\'e9ritiers d'un homme assassin\'e9 ont en r\'e9alit\'e9 tout le b\'e9n\'e9 +fice du meurtre, tandis que l'assassin recueille tout au plus la montre et la bourse de la victime. Trois personnes avaient int\'e9r\'eat \'e0 la mort de la veuve Lerouge: Albert, M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy et le comte de Commarin. Il m'est d\'e9montr\'e9 qu'Albert ne peut \'eatre coupable, ce n'est pas M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, que l'annonce inopin\'e9 +e du crime de La Jonch\'e8re tue; reste le comte. Serait-ce lui? Alors; il n'a pas agi lui-m\'eame. Il a pay\'e9 un mis\'e9rable, et un mis\'e9rable de bonne compagnie, s'il vous pla\'ee +t, portant fines bottes vernies d'un bon faiseur et fumant des trabucos avec un bout d'ambre. Ces gredins si bien mis manquent de nerf ordinairement. Ils filoutent, ils risquent des faux, ils n'assassinent pas. Admettons pourtant que le comte ait rencontr +\'e9 un }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 lapin \'e0 poi}{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 l}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 [3]}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 . Il aurait tout au plus remplac\'e9 un complice par un autre plus dangereux. +Ce serait idiot, et le comte est un ma\'eetre homme. Donc il n'est pour rien dans l'affaire. Pour l'acquit de ma conscience je verrai cependant de ce c\'f4t\'e9. +\par Autre chose: la veuve Lerouge, qui changeait si bien les enfants en nourrice, pouvait fort bien accepter quantit\'e9 d'autres commissions p\'e9rilleuses. Qui prouve qu'elle n'a point oblig\'e9 d'autres personnes ayant aujourd'hui int\'e9r\'eat \'e0 s'en d +\'e9faire? Il y a un secret, je br\'fble, mais je ne le tiens pas. Ce dont me voici s\'fbr, c'est qu'elle n'a pas \'e9t\'e9 assassin\'e9e pour emp\'eacher No\'ebl de rentrer dans ses droits. Elle a d\'fb \'eatre supprim\'e9 +e pour quelque cause analogue, par un solide et \'e9prouv\'e9 coquin ayant les mobiles que je soup\'e7onnais \'e0 Albert. C'est dans ce sens que je dois poursuivre. Et avant tout, il me faut + la biographie de cette obligeante veuve, et je l'aurai, car les renseignements demand\'e9s \'e0 son lieu de naissance seront probablement au parquet demain. +\par Revenant alors \'e0 Albert, le p\'e8re Tabaret pesait les charges qui s'\'e9levaient contre ce jeune homme et \'e9valuait les chances qui lui restaient. +\par \emdash Au chapitre des chances, murmurait-il, je ne vois que le hasard et moi, c'est-\'e0-dire z\'e9ro pour le moment. Quant aux charges, elles sont innombrables. Cependant, ne nous montons pas la t\'eate. C'est moi qui les ai amass\'e9e +s, je sais ce qu'elles valent: \'e0 la fois tout et rien. Que prouvent des indices, si frappants qu'ils soient, en ces circonstances o\'f9 on doit se d\'e9fier m\'eame du t\'e9moignage de ses sens? Albert est victime de co\'ef +ncidences inexplicables, mais un mot peut les expliquer. On en a vu bien d'autres! C'\'e9tait pis dans l'affaire de mon petit tailleur. \'c0 cinq heures il ach\'e8te un couteau qu'il montre \'e0 dix de ses amis en disant: \'abVoil\'e0 + pour ma femme, qui est une coquine et qui me trompe avec mes gar\'e7ons.\'bb Dans la soir\'e9e, les voisins entendent une dispute terrible entre les \'e9poux, des cris, des menaces, des tr\'e9pignements, des coups, puis subitement tout se tait. +Le lendemain, le tailleur avait disparu de son domicile et on trouve la femme morte avec ce m\'eame couteau enfonc\'e9 jusqu'au manche entre les deux \'e9paules. Eh bien! ce n'\'e9tait pas le mari qui l'y avait plant\'e9, c'\'e9tait un amant jaloux. Apr +\'e8s cela, que croire? Albert, il est vrai, ne veut pas donner l'emploi de sa soir\'e9e. Cela ne me regarde pas. La question pour moi n'est pas d'indiquer o\'f9 il \'e9tait, mais de prouver qu'il n'\'e9tait point \'e0 La Jonch\'e8re. Peut-\'ea +tre est-ce G\'e9vrol qui est sur la bonne piste. Je le souhaite du plus profond de mon c\'9cur. Oui, Dieu veuille qu'il r\'e9ussisse! Qu'il m'accable apr\'e8s des quolibets les plus blessants, ma vanit\'e9 et ma sotte pr\'e9somption ont bien m\'e9rit\'e9 + ce faible ch\'e2timent. Que ne donnerais-je pas pour le savoir en libert\'e9! La moiti\'e9 de ma fortune serait un mince sacrifice. Si j'allais \'e9chouer! Si, apr\'e8s avoir fait le mal, je me trouvais impuissant pour le bien!... +\par Le p\'e8re Tabaret se coucha tout frissonnant de cette derni\'e8re pens\'e9e. +\par Il s'endormit, et il eut un \'e9pouvantable cauchemar. +\par Perdu dans la foule ignoble, qui, les jours o\'f9 la soci\'e9t\'e9 se venge, se presse sur la place de la Roquette et se fait un spectacle des derni\'e8res convulsions d'un condamn\'e9 \'e0 mort, il assistait \'e0 l'ex\'e9cution d'Albert. +Il apercevait le malheureux, les mains li\'e9es derri\'e8re le dos, le col de sa chemise rabattu, gravissant appuy\'e9 sur un pr\'eatre les roides degr\'e9s de l'\'e9chelle de l'\'e9chafaud. +Il le voyait debout sur la plate-forme fatale, promenant son fier regard sur l'assembl\'e9e terrifi\'e9e. Bient\'f4t les yeux du condamn\'e9 rencontraient les siens, et, ses cordes se brisant, il le d\'e9signait, lui, Tabaret, \'e0 + la foule, en disant d'une voix forte: \'abCelui-l\'e0 est mon assassin!\'bb Aussit\'f4t une clameur immense s'\'e9levait pour le maudire. Il voulait fuir, mais ses pieds \'e9taient clou\'e9 +s au sol; il essayait de fermer au moins les yeux, il ne pouvait, une force inconnue et irr\'e9sistible le contraignait \'e0 regarder. Puis Albert s'\'e9criait encore: \'abJe suis innocent, le coupable est...!\'bb Il pronon\'e7ait un nom, la foule r\'e9p +\'e9tait ce nom, et il ne l'entendait pas, il lui \'e9tait impossible de le retenir. Enfin la t\'eate du condamn\'e9 tombait... +\par Le bonhomme poussa un grand cri et s'\'e9veilla tremp\'e9 d'une sueur glac\'e9e. Il lui fallut un peu de temps pour se convaincre que rien n'\'e9tait r\'e9el de ce qu'il venait de voir et d'entendre, et qu'il se trouvait bien chez lui, dans son lit. Ce n' +\'e9tait qu'un r\'eave! Mais les r\'eaves, parfois, sont, dit-on, des avertissements du Ciel. Son imagination \'e9tait \'e0 ce point frapp\'e9e, qu'il fit des efforts inou\'efs pour se rappeler le nom du coupable prononc\'e9 par Albert. +N'y parvenant pas, il se leva et ralluma sa bougie; l'obscurit\'e9 lui faisait peur, la nuit se peuplait de fant\'f4mes. Il n'\'e9tait plus pour lui question de sommeil. Obs\'e9d\'e9 par ses inqui\'e9 +tudes, il s'accablait des plus fortes injures et se reprochait am\'e8rement des occupations qui jusqu'alors avaient fait ses d\'e9lices. Pauvre humanit\'e9! +\par Il \'e9tait fou \'e0 lier \'e9videmment le jour o\'f9 il s'\'e9tait mis en t\'eate d'aller chercher de l'ouvrage rue de J\'e9rusalem. Belle et noble besogne, en v\'e9rit\'e9, pour un homme de son \'e2ge, bon bourgeois de Paris, riche et estim\'e9 + de tous! Et dire qu'il avait \'e9t\'e9 fier de ses exploits, qu'il s'\'e9tait glorifi\'e9 de sa subtilit\'e9, qu'il avait vant\'e9 la finesse de son flair, qu'il tirait vanit\'e9 de ce sobriquet ridicule de Tirauclair! Vieil idiot! qu'avait-il \'e0 + gagner \'e0 ce m\'e9tier de chien de chasse? Tous les d\'e9sagr\'e9ments du monde et le m\'e9pris de ses amis, sans compter le danger de contribuer \'e0 la condamnation d'un innocent. Comment n'avait-il pas \'e9t\'e9 gu\'e9 +ri par l'affaire du petit tailleur? +\par R\'e9capitulant les petites satisfactions obtenues dans le pass\'e9 et les comparant aux angoisses actuelles, il se jurait qu'on ne l'y prendrait plus. Albert sauv\'e9, il chercherait des distractions moins p\'e9rilleuses et plus g\'e9n\'e9ralement appr +\'e9ci\'e9es. Il romprait des relations dont il rougissait, et, ma foi! la police et la justice s'arrangeraient sans lui. +\par Enfin, le jour qu'il attendait avec une f\'e9brile impatience parut. +\par Pour user le temps, il s'habilla lentement, avec beaucoup de soin, s'effor\'e7ant d'occuper son esprit \'e0 des d\'e9tails mat\'e9riels, cherchant \'e0 se tromper sur l'heure, regardant vingt fois si sa pendule n'\'e9tait pas arr\'eat\'e9e. +\par Malgr\'e9 toutes ces lenteurs, il n'\'e9tait pas huit heures lorsqu'il se fit annoncer chez le juge, le priant d'excuser en faveur de la gravit\'e9 des motifs une visite trop matinale pour n'\'eatre pas indiscr\'e8te. +\par Les excuses \'e9taient superflues. On ne d\'e9rangeait pas M. Daburon \'e0 huit heures du matin. D\'e9j\'e0 il \'e9tait \'e0 la besogne. Il re\'e7ut avec sa bienveillance habituelle le vieux volontaire de la police, et m\'ea +me le plaisanta un peu de son exaltation de la veille. Qui donc lui aurait cru les nerfs si sensibles? Sans doute la nuit avait port\'e9 conseil. \'c9tait-il revenu \'e0 des id\'e9es plus saines, ou bien avait-il mis la main sur le vrai coupable? +\par Ce ton l\'e9ger, chez un magistrat qu'on accusait d'\'eatre grave jusqu'\'e0 la tristesse, navra le bonhomme. Ce persiflage ne cachait-il pas un parti pris de n\'e9gliger tout ce qu'il pourrait dire? +Il le crut, et c'est sans la moindre illusion qu'il commen\'e7a son plaidoyer. +\par Il y mit plus de calme, cette fois, mais aussi toute l'\'e9nergie d'une conviction r\'e9fl\'e9chie. Il s'\'e9tait adress\'e9 au c\'9cur, il parla \'e0 la raison. Mais, bien que le doute soit essentiellement contagieux, il ne r\'e9ussit ni \'e0 \'e9 +branler ni \'e0 entamer le juge. Ses plus forts arguments s'\'e9moussaient contre une conviction absolue comme des boulettes de mie de pain sur une cuirasse. Et il n'y avait \'e0 cela rien de surprenant. +\par Le p\'e8re Tabaret n'avait pour s'appuyer qu'une th\'e9orie subtile, des mots. M. Daburon poss\'e9dait des t\'e9moignages palpables, des faits. Et telle \'e9tait cette cause, que toutes les raisons invoqu\'e9 +es par le bonhomme pour justifier Albert pouvaient se retourner contre lui et affirmer sa culpabilit\'e9. +\par Un \'e9chec chez le juge entrait trop dans les pr\'e9visions du p\'e8re Tabaret pour qu'il en par\'fbt inquiet ou d\'e9courag\'e9. +\par Il d\'e9clara que pour le moment il n'insisterait pas davantage; il avait pleine confiance dans les lumi\'e8res et dans l'impartialit\'e9 de monsieur le juge d'instruction; il lui suffisait de l'avoir mis en garde contre des pr\'e9somptions que lui-m\'ea +me, malheureusement, avait pris \'e0 t\'e2che d'inspirer. +\par Il allait, ajouta-t-il, s'occuper de recueillir de nouveaux indices. On n'\'e9tait qu'au d\'e9but de l'instruction et on ignorait bien des choses, jusqu'au pass\'e9 de la veuve Lerouge. Que de faits pouvaient se r\'e9v\'e9ler! Savait-on quel t\'e9 +moignage apporterait l'homme aux boucles d'oreilles poursuivi par G\'e9vrol? Tout en enrageant au fond, et en mourant d'envie d'injurier et de battre celui qu'int\'e9rieurement il qualifiait de \'abmagistrat inepte\'bb, le p\'e8 +re Tabaret se faisait humble et doux. C'est qu'il voulait rester au courant des d\'e9marches de l'instruction et \'eatre inform\'e9 du r\'e9sultat des interrogatoires \'e0 venir. Enfin, il termina en demandant la gr\'e2 +ce de communiquer avec Albert; il pensait que ses services avaient pu m\'e9riter cette faveur insigne. Il souhaitait l'entretenir sans t\'e9moins dix minutes seulement. +\par M. Daburon rejeta cette pri\'e8re. Il d\'e9clara que pour le moment le pr\'e9venu continuerait \'e0 rester au secret le plus absolu. +\par En mani\'e8re de consolation, il ajouta que dans trois ou quatre jours peut-\'eatre il serait possible de revenir sur cette d\'e9cision, les motifs qui la d\'e9terminaient n'existant plus. +\par \emdash Votre refus m'est cruel, monsieur, dit le p\'e8re Tabaret, cependant je le comprends et je m'incline. +\par Ce fut sa seule plainte, et presque aussit\'f4t il se retira, craignant de ne plus rester ma\'eetre de son irritation. +\par Il sentait qu'outre l'immense bonheur de sauver un innocent compromis par son imprudence, il \'e9prouverait une jouissance indicible \'e0 se venger de l'ent\'eatement du juge. +\par \emdash Trois ou quatre jours, murmurait-il, c'est-\'e0-dire trois ou quatre si\'e8cles pour l'infortun\'e9 qui est en prison. Il en parle bien \'e0 l'aise, le cher magistrat! Il faut que d'ici l\'e0 j'aie fait \'e9clater la v\'e9rit\'e9. +\par Oui, trois ou quatre jours, M. Daburon n'en demandait pas davantage pour arracher un aveu \'e0 Albert, ou tout au moins pour le forcer \'e0 se d\'e9partir de son syst\'e8me. +\par Le malheur de la pr\'e9vention \'e9tait de ne pouvoir produire aucun t\'e9moin ayant aper\'e7u le pr\'e9venu dans la soir\'e9e du Mardi gras. +\par Une seule d\'e9position en ce sens devait avoir une importance si capitale, que M. Daburon, d\'e8s que le p\'e8re Tabaret l'eut laiss\'e9 libre, tourna tous ses efforts de ce c\'f4t\'e9. +\par Il pouvait esp\'e9rer beaucoup encore; on \'e9tait seulement au samedi, le jour du meurtre \'e9tait assez remarquable pour pr\'e9ciser les souvenirs, et on n'avait pas eu le temps de proc\'e9der \'e0 une enqu\'eate en r\'e8gle. +\par Cinq des plus habiles limiers de la brigade de s\'fbret\'e9 furent dirig\'e9s sur Bougival, munis de cartes photographi\'e9es d'Albert. Ils devaient battre tout le pays entre Rueil et La Jonch\'e8re, chercher, s'informer, i +nterroger, se livrer aux plus exactes et aux plus minutieuses investigations. Les photographies facilitaient singuli\'e8rement leur t\'e2che. Ils avaient ordre de les montrer partout et \'e0 tous et m\'ea +me d'en laisser une douzaine dans le pays, puisqu'on en poss\'e9dait une assez grande quantit\'e9. Il \'e9tait impossible que par une soir\'e9e o\'f9 il y a tant de monde dehors, personne n'e\'fbt rencontr\'e9 l'original du portrait, soit \'e0 + la gare de Rueil, soit enfin sur un des chemins qui conduisent \'e0 La Jonch\'e8re, la grande route et le sentier du bord de l'eau. +\par Ces dispositions arr\'eat\'e9es, le juge d'instruction se rendit au Palais et envoya chercher son pr\'e9venu. +\par D\'e9j\'e0, dans la matin\'e9e, il avait re\'e7u un rapport l'informant, heure par heure, des faits, gestes et dires du prisonnier habilement espionn\'e9. Rien en lui, d\'e9clarait le compte rendu, ne d\'e9celait le coupable. +Il avait paru fort triste, mais non accabl\'e9. Il n'avait point cri\'e9, ni menac\'e9, ni maudit la justice, ni m\'eame parl\'e9 d'erreur fatale. Apr\'e8s avoir mang\'e9 l\'e9g\'e8rement, il s'\'e9tait approch\'e9 de la fen\'eatre de sa cellule et y \'e9 +tait rest\'e9 appuy\'e9 plus d'une grande heure. Ensuite il s'\'e9tait couch\'e9 et avait paru dormir paisiblement. +\par Quelle organisation de fer! pensa M. Daburon, quand le pr\'e9venu entra dans son cabinet. +\par C'est qu'Albert n'avait plus rien du malheureux qui la veille, \'e9tourdi par la multiplicit\'e9 des charges, surpris par la rapidit\'e9 des coups, se d\'e9battait sous le regard du juge d'instruction et semblait pr\'e8s de d\'e9faillir. +Innocent ou coupable, son parti \'e9tait pris. Sa physionomie ne laissait aucun doute \'e0 cet \'e9gard. Ses yeux exprimaient bien cette r\'e9solution froide d'un sacrifice librement consenti, et une certaine hauteur qu'on pouvait prendre pour du d\'e9 +dain, mais qu'expliquait un g\'e9n\'e9reux ressentiment de l'injure. En lui on retrouvait l'homme s\'fbr de lui que le malheur fait chanceler, mais qu'il ne renverse pas. +\par \'c0 cette contenance, le juge comprit qu'il devait changer ses batteries. Il reconnaissait une de ces natures que l'attaque provoque \'e0 la r\'e9sistance et que la menace affermit. Renon\'e7ant \'e0 l'effrayer, il essaya de l'attendrir. +C'est une tactique banale, mais qui r\'e9ussit toujours, comme au th\'e9\'e2tre certains effets larmoyants. Le coupable qui a band\'e9 son \'e9nergie pour soutenir le choc de l'intimidation se trouve sans force contre les pat +elinages d'une indulgence d'autant plus grande qu'elle est moins sinc\'e8re. Or, l'attendrissement \'e9tait le triomphe de M. Daburon. Que d'aveux il avait su soutirer avec quelques pleurs! +Pas un comme lui ne savait pincer ces vieilles cordes qui vibrent encore dans les c\'9curs les plus pourris: l'honneur, l'amour, la famille. +\par Pour Albert, il devint doux et bienveillant, tout \'e9mu de la compassion la plus vive. Infortun\'e9! combien il devait souffrir, lui dont la vie enti\'e8re avait \'e9t\'e9 comme un long enchantement! Que de ruines tout \'e0 coup autour de lui! +Qui donc aurait pu pr\'e9voir cela, autrefois, lorsqu'il \'e9tait l'esp\'e9rance unique d'une opulente et illustre maison? \'c9voquant le pass\'e9, le juge s'arr\'eatait \'e0 ces r\'e9miniscences si touchantes de la premi\'e8 +re jeunesse et remuait les cendres de toutes les affections \'e9teintes. Usant et abusant de ce qu'il savait de la vie du pr\'e9venu, il le martyrisait par les plus douloureuses allusions \'e0 Claire. Comment s'obstinait-il \'e0 porter seu +l son immense infortune; n'avait-il donc en ce monde une personne qui s'estimerait heureuse de l'adoucir? Pourquoi ce silence farouche? Ne devait-il pas se h\'e2ter de rassurer celle dont la vie \'e9tait suspendue \'e0 la sienne? +Que fallait-il pour cela? Un mot. Alors il serait, sinon libre, du moins rendu au monde, la prison deviendrait un s\'e9jour habitable, plus de secret, ses amis le visiteraient, il recevrait qui bon lui semblerait. +\par Ce n'\'e9tait plus le juge qui parlait, c'\'e9tait un p\'e8re qui pour son enfant garde quand m\'eame au fond de son c\'9cur des tr\'e9sors d'indulgence. +\par M. Daburon fit plus encore. Il voulut, pour un moment, se supposer \'e0 la place d'Albert. Qu'aurait-il fait apr\'e8s la terrible r\'e9v\'e9lation? C'est \'e0 peine s'il osait s'interroger. Il comprenait le meurtre +de la veuve Lerouge, il se l'expliquait, il l'excusait presque. Autre traquenard. C'\'e9tait un de ces crimes que la soci\'e9t\'e9 peut, sinon oublier, du moins pardonner jusqu'\'e0 un certain point, parce que le mobile n'a rien de honteux. +Quel tribunal ne trouverait des circonstances pour une heure de d\'e9lire si compr\'e9hensible? Puis, le premier, le plus grand coupable n'\'e9tait-il pas le comte de Commarin? N'\'e9tait-ce pas lui dont la folie avait pr\'e9par\'e9 ce terrible d\'e9 +nouement? Son fils \'e9tait victime de la fatalit\'e9, et il fallait surtout le plaindre. +\par Sur ce texte, M. Daburon parla longtemps, cherchant les choses les plus propres, selon lui, \'e0 amollir le c\'9cur endurci d'un assassin. Et toujours la conclusion \'e9tait qu'il serait sage d'avouer. Mais il prodigua sa rh\'e9torique ab +solument comme le p\'e8re Tabaret avait prodigu\'e9 la sienne, en pure perte. Albert ne paraissait aucunement touch\'e9; ses r\'e9ponses \'e9taient d'un laconisme extr\'eame. Il commen\'e7a et finit de m\'eame que la premi\'e8 +re fois en protestant de son innocence. +\par Une \'e9preuve qu'on a vue souvent donner des r\'e9sultats restait \'e0 tenter. +\par Dans cette m\'eame journ\'e9e du samedi, Albert fut mis en pr\'e9sence du cadavre de la veuve Lerouge. Il parut impressionn\'e9 par ce lugubre spectacle, mais non plus que le premier venu forc\'e9 de contempler la victime d'un assassinat quatre jours apr +\'e8s le crime. Un des assistants ayant dit: +\par \emdash Ah! si elle pouvait parler! +\par Il r\'e9pondit: +\par \emdash Ce serait un grand bonheur pour moi. Depuis le matin, M. Daburon n'avait pas obtenu le moindre avantage. Il en \'e9tait \'e0 s'avouer l'insucc\'e8s de sa com\'e9die, et voil\'e0 que cette derni\'e8re tentative \'e9chouait. L'impassible r\'e9 +signation du pr\'e9venu mit le comble \'e0 l'exasp\'e9ration de cet homme si s\'fbr de son fait. Son d\'e9pit fut visible pour tous, lorsque, quittant subitement son patelinage, il donna durement l'ordre de reconduire le pr\'e9venu en prison. +\par \emdash Je saurai bien le contraindre \'e0 avouer! grondait-il entre ses dents. +\par Peut-\'eatre regrettait-il ces gentils instruments d'instruction du moyen \'e2ge, qui faisaient dire au pr\'e9venu tout ce qu'on voulait. Jamais, pensait-il, on n'avait rencontr\'e9 de coupable de cette trempe. +Que pouvait-il raisonnablement attendre de son syst\'e8me de d\'e9n\'e9gation \'e0 outrance? Cette obstination, absurde en pr\'e9sence de preuves acquises, aga\'e7ait le juge jusqu'\'e0 la fureur. Albert confessant son crime l'aurait trouv\'e9 dispos\'e9 +\'e0 la commis\'e9ration; le niant, il se heurtait \'e0 un implacable ennemi. +\par C'est que la fausset\'e9 de la situation dominait et aveuglait ce magistrat si naturellement bon et g\'e9n\'e9reux. Apr\'e8s avoir souhait\'e9 Albert innocent, il le voulait absolument coupable \'e0 cette heure. Et cela pour cent raisons qu'il \'e9 +tait impuissant \'e0 analyser. Il se souvenait trop d'avoir eu le vicomte de Commarin comme rival et d'avoir failli l'assassiner. Ne s'\'e9tait-il pas repenti jusqu'au remords d'avoir sign\'e9 le mandat d'arrestation et d'\'eatre rest\'e9 charg\'e9 + de l'instruction? L'incompr\'e9hensible revirement de Tabaret \'e9tait encore un grief. +\par Tous ces motifs r\'e9unis inspiraient \'e0 M. Daburon une animosit\'e9 fi\'e9vreuse et le poussaient dans la voie o\'f9 il s'\'e9tait engag\'e9. D\'e9sormais c'\'e9tait moins la preuve de la culpabilit\'e9 + d'Albert qu'il poursuivait que la justification de sa conduite \'e0 lui, juge. L'affaire s'envenimait comme une question personnelle. +\par En effet, le pr\'e9venu innocent, il devenait inexcusable \'e0 ses propres yeux. Et \'e0 mesure qu'il se faisait des reproches plus vifs, et que grandissait le sentiment de ses torts, il \'e9tait plus dispos\'e9 \'e0 + tout tenter pour convaincre cet ancien rival, \'e0 abuser m\'eame de son pouvoir. La logique des \'e9v\'e9nements l'entra\'eenait. Il semblait que son honneur m\'eame f\'fbt en jeu, et il d\'e9ployait une activit\'e9 passionn\'e9 +e qu'on ne lui avait jamais vue pour aucune autre instruction. +\par Toute la journ\'e9e du dimanche, M. Daburon la passa \'e0 \'e9couter les rapports des agents \'e0 Bougival. +\par Ils s'\'e9taient donn\'e9s, affirmaient-ils, beaucoup de mal; pourtant, ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau. +\par Ils avaient bien ou\'ef parler d'une femme qui pr\'e9tendait, disait-on, avoir vu l'assassin sortir de chez la veuve Lerouge; mais cette femme, personne n'avait pu la leur d\'e9signer positivement ni leur dire son nom. +\par Mais tous croyaient de leur devoir d'apprendre au juge qu'une enqu\'eate se poursuivait en m\'eame temps que la leur. Elle \'e9tait dirig\'e9e par le p\'e8re Tabaret, qui parcourait le pays en tous sens dans un cabriolet attel\'e9 d'un cheval tr\'e8 +s rapide. Il avait d\'fb agir avec une furieuse promptitude, car partout o\'f9 ils s'\'e9taient pr\'e9sent\'e9s on l'avait d\'e9j\'e0 vu. Il paraissait avoir sous ses ordres une douzaine d'hommes dont quatre au moins appartenaient pour s\'fbr \'e0 + la rue de J\'e9rusalem. Tous les agents l'avaient rencontr\'e9, et il avait parl\'e9 \'e0 tous. \'c0 l'un il avait dit: +\par \emdash Comment diable montrez-vous ainsi cette photographie? Dans quatre jours vous allez \'eatre accabl\'e9 de t\'e9moins qui, pour gagner trois francs, vous d\'e9peindront \'e0 qui mieux mieux votre portrait. +\par Il avait appel\'e9 un autre agent sur la grand-route et s'\'e9tait moqu\'e9 de lui. +\par \emdash Vous \'eates na\'eff! lui avait-il cri\'e9, de chercher un homme qui se cache sur le chemin de tout le monde: regardez donc \'e0 c\'f4t\'e9, et vous trouverez. +\par Enfin, il en avait accost\'e9 deux qui se trouvaient ensemble dans un caf\'e9 de Bougival et il les avait pris \'e0 part. +\par \emdash Je le tiens, leur avait-il dit. Le gars est fin, il est venu par Chatou. Trois personnes l'ont vu, deux facteurs du chemin de fer et une troisi\'e8me personne dont le t\'e9moignage sera d\'e9cisif, car elle lui a parl\'e9. Il fumait. +\par M. Daburon entra dans une telle col\'e8re contre le p\'e8re Tabaret que, sur-le-champ, il partit pour Bougival, bien d\'e9cid\'e9 \'e0 ramener \'e0 Paris le trop z\'e9l\'e9 bonhomme, se r\'e9servant, en outre, de lui faire + plus tard donner sur les doigts par qui de droit. Ce voyage fut inutile. Tabaret, le cabriolet, le cheval rapide et les douze hommes avaient disparu ou du moins furent introuvables. +\par En rentrant chez lui, tr\'e8s fatigu\'e9 et aussi m\'e9content que possible, le juge d'instruction trouva cette d\'e9p\'eache du chef de la brigade de s\'fbret\'e9; elle disait beaucoup en peu de mots: +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Rouen, dimanche.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 L'homme est trouv\'e9. Ce soir, partons pour Paris. T\'e9moignage pr\'e9cieux.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 G\'e9vrol}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XV +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Le lundi matin, d\'e8 +s neuf heures, M. Daburon se disposait \'e0 partir pour le Palais, o\'f9 il comptait trouver G\'e9vrol et son homme et peut-\'eatre le p\'e8re Tabaret. +\par Ses pr\'e9paratifs \'e9taient presque termin\'e9s lorsque son domestique vint le pr\'e9venir qu'une jeune dame, accompagn\'e9e d'une femme plus \'e2g\'e9e, demandait \'e0 lui parler. +\par Elle n'avait pas voulu donner son nom, disant qu'elle ne le d\'e9clinerait que si cela \'e9tait absolument indispensable pour \'eatre re\'e7ue. +\par \emdash Faites entrer, r\'e9pondit le juge. +\par Il pensait que ce devait \'eatre quelque parente de l'un des pr\'e9venus dont il instruisait l'affaire lorsque \'e9tait arriv\'e9 le crime de La Jonch\'e8re. Il se promettait d'exp\'e9dier bien vite l'importune. Il \'e9tait debout devant sa chemin\'e9 +e et cherchait une adresse dans une coupe pr\'e9cieuse remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, un froufrou d'une robe de soie glissant le long de l'huisserie, il ne prit pas la peine de se d\'e9ranger et ne daigna m\'ea +me pas tourner la t\'eate. Il se contenta de jeter dans la glace un regard indiff\'e9rent. Mais aussit\'f4t il recula avec un mouvement d'effroi, comme s'il e\'fbt entrevu un fant\'f4me. Dans son trouble, il l\'e2 +cha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre du foyer o\'f9 elle se brisa en mille morceaux. +\par \emdash Claire! balbutia-t-il. Claire!... +\par Et, comme s'il e\'fbt craint \'e9galement, et d'\'eatre le jouet d'une illusion, et de voir celle dont il pronon\'e7ait le nom, il se retourna lentement. +\par C'\'e9tait bien M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange. +\par Cette jeune fille si fi\'e8re et si farouche \'e0 la fois avait pu s'enhardir jusqu'\'e0 venir chez lui, seule ou autant dire, car sa gouvernante, qu'elle laissait dans l'antichambre, ne pouvait compter. Elle ob\'e9issait \'e0 + un sentiment bien puissant, puisqu'il lui faisait oublier sa timidit\'e9 habituelle. +\par Jamais, m\'eame en ce temps o\'f9 la voir \'e9tait son bonheur, elle ne lui avait paru plus sublime. Sa beaut\'e9, voil\'e9e d'ordinaire par une douce m\'e9lancolie, rayonnait et resplendissait. +Ses traits avaient une animation qu'il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus plus brillants par des larmes r\'e9centes mal essuy\'e9es encore, \'e9clatait la plus g\'e9n\'e9reuse r\'e9solution. +On sentait qu'elle avait la conscience d'accomplir un grand devoir et qu'elle le remplissait noblement, sinon avec joie, du moins avec cette simplicit\'e9 qui \'e0 elle seule est de l'h\'e9ro\'efsme. +\par Elle s'avan\'e7a calme et digne, et tendit sa main au magistrat selon cette mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si gracieuse. +\par \emdash Nous sommes toujours amis, n'est-ce pas? dit-elle avec un triste sourire. +\par Le magistrat n'osa pas prendre cette main qu'on lui tendait d\'e9gant\'e9e. C'est \'e0 peine s'il l'effleura du bout de ses doigts comme s'il e\'fbt craint une commotion trop forte. +\par \emdash Oui, r\'e9pondit-il \'e0 peine distinctement; je vous suis toujours d\'e9vou\'e9. M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange s'assit dans la vaste berg\'e8re o\'f9 deux nuits auparavant le p\'e8 +re Tabaret combinait l'arrestation d'Albert. +\par M. Daburon demeura debout, appuy\'e9 contre la haute tablette de son bureau. +\par \emdash Vous savez pourquoi je viens? interrogea la jeune fille. +\par De la t\'eate il fit signe que oui. +\par Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s'il saurait r\'e9sister aux supplications d'une telle bouche. Qu'allait-elle vouloir de lui? que pouvait-il lui refuser? Ah! s'il avait pr\'e9vu!... Il ne revenait pas de sa surprise. +\par \emdash Je ne sais cette horrible histoire que d'hier, poursuivit Claire; on avait jug\'e9 prudent de me la cacher, et sans ma d\'e9vou\'e9e Schmidt, j'ignorerais tout encore. Quelle nuit j'ai pass\'e9e! D'abord j'ai \'e9t\'e9 \'e9pouvant\'e9 +e, mais lorsqu'on m'a dit que tout d\'e9pendait de vous, mes terreurs ont \'e9t\'e9 dissip\'e9es. C'est pour moi, n'est-ce pas, que vous vous \'eates charg\'e9 de cette affaire? Oh! vous \'eates bon, je le sais. +Comment pourrai-je jamais vous exprimer toute ma reconnaissance... +\par Quelle humiliation pour l'honn\'eate magistrat que ce remerciement si plein d'effusion! Oui, il avait au d\'e9but pens\'e9 \'e0 M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, mais depuis!... Il baissa la t\'ea +te pour \'e9viter ce beau regard de Claire, si candide et si hardi. +\par \emdash Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n'ai pas les droits que vous croyez \'e0 votre gratitude. +\par Claire avait \'e9t\'e9 tout d'abord trop troubl\'e9e elle-m\'eame pour remarquer l'agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix attira son attention; seulement elle ne pouvait en soup\'e7onner la cause. Elle pensa que sa pr\'e9sence r\'e9 +veillait les plus douloureux souvenirs; que sans doute il l'aimait encore et qu'il souffrait. Cette id\'e9e l'affligea et la rendit honteuse. +\par \emdash Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous b\'e9nir quand m\'eame. Qui sait si j'aurais pu prendre sur moi d'aller voir un autre juge, de parler \'e0 un inconnu? Puis, quel compte, cet autre ne me connaissant pas, aurait-il tenu de mes paroles? +Tandis que vous, si g\'e9n\'e9reux, vous allez me rassurer, me dire par quel affreux malentendu il a \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 comme un malfaiteur et mis en prison. +\par \emdash H\'e9las! soupira le magistrat si bas que Claire l'entendit \'e0 peine et ne comprit pas le sens terrible de cette exclamation. +\par \emdash Avec vous, continua-t-elle, je n'ai pas peur. Vous \'eates mon ami, vous me l'avez dit. Vous ne repousserez pas ma pri\'e8re. Rendez-lui la libert\'e9 bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi on l'accuse, mais je vous jure qu'il est innocent. + +\par Claire parlait en personne s\'fbre de soi, qui ne voit nul obstacle au d\'e9sir tout simple et tout naturel qu'elle exprime. Une assurance formelle, donn\'e9e par elle, devait suffire amplement. D'un mot, M. Daburon allait tout r\'e9parer. +Le juge se taisait. Il admirait cette sainte ignorance de toute chose, cette confiance na\'efve et candide qui ne doute de rien. Elle avait commenc\'e9 par le blesser, sans le savoir, il est vrai; il ne s'en souvenait plus. +\par Il \'e9tait vraiment honn\'eate entre tous, bon entre les meilleurs, et la preuve, c'est qu'au moment de d\'e9voiler la fatale r\'e9alit\'e9 il frissonnait. Il h\'e9sitait \'e0 prononcer les paroles dont le souffle pareil \'e0 + un tourbillon allait renverser le fragile \'e9difice du bonheur de cette jeune fille. Lui humili\'e9, lui d\'e9daign\'e9, il allait avoir sa revanche et il n'\'e9prouvait pas le plus l\'e9 +ger tressaillement d'une honteuse mais trop explicable satisfaction. +\par \emdash Et si je vous disais, mademoiselle, commen\'e7a-t-il, que monsieur Albert n'est pas innocent! +\par Elle se leva \'e0 demi, protestant du geste. Il poursuivit: +\par \emdash Si je vous disais qu'il est coupable!... +\par \emdash Oh! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas! +\par \emdash Je le pense, mademoiselle, pronon\'e7a le magistrat d'une voix triste, et j'ajouterai que j'en ai la certitude morale. +\par Claire regardait le juge d'instruction d'un air de stupeur profonde. \'c9tait-ce bien lui qui parlait ainsi? Entendait-elle bien? Comprenait-elle? Certes, elle en doutait. R\'e9pondait-il s\'e9rieusement? Ne l'abusait-il pas par un jeu indigne et cruel? +Elle se le demandait avec une sorte d'\'e9garement, car tout lui paraissait possible, probable, plut\'f4t que ce qu'il disait. +\par Lui, n'osant lever les yeux, continuait d'un ton qui exprimait la plus sinc\'e8re piti\'e9: +\par \emdash Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment. Pourtant, j'aurai le d\'e9solant courage de vous dire la v\'e9rit\'e9, et vous celui de l'entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la bouche d'un ami. +Rassemblez donc toute votre \'e9nergie, affermissez votre \'e2me si noble contre le plus horrible malheur. Non, il n'y a pas de malentendu; non, la justice ne se trompe pas. Monsieur le vicomte de Commarin est accus\'e9 + d'un assassinat, et tout, m'entendez-vous, tout prouve qu'il l'a commis. +\par Comme un m\'e9decin qui verse goutte \'e0 goutte un breuvage dangereux, M. Daburon avait prononc\'e9 lentement, mot \'e0 mot, cette derni\'e8re phrase. Il \'e9piait de l'\'9cil les cons\'e9quences, pr\'eat \'e0 s'arr\'eater si l'effet en \'e9 +tait trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune fille craintive \'e0 l'exc\'e8s, d'une sensibilit\'e9 presque maladive, p\'fbt \'e9couter sans faiblir une pareille r\'e9v\'e9lation. Il s'attendait \'e0 une explosion de d\'e9sespoir, \'e0 des larmes, +\'e0 des cris d\'e9chirants. Peut-\'eatre s'\'e9vanouirait-elle, et il se tenait pr\'eat \'e0 appeler la bonne Schmidt. +\par Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable d'\'e9nergie et de vaillance. La flamme de l'indignation empourprait sa joue et avait s\'e9ch\'e9 ses larmes. +\par \emdash C'est faux! s'\'e9cria-t-elle, et ceux qui disent cela ont menti. Il ne peut pas... non, il ne peut pas \'eatre un assassin. Il serait l\'e0, monsieur, et lui-m\'eame il me dirait: \'abC'est vrai!\'bb + que je refuserais de le croire, je crierais encore: \'abC'est faux!...\'bb +\par \emdash Il n'a pas encore avou\'e9, continua le juge, mais il avouera. Et quand m\'eame!... Il y a plus de preuves qu'il n'en faut pour le faire condamner. Les charges qui s'\'e9l\'e8vent contre lui sont aussi impossibles \'e0 nier que le jour qui nous +\'e9claire... +\par \emdash Eh bien! moi, interrompit M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange d'une voix o\'f9 vibrait toute son \'e2me, je vous affirme, je vous r\'e9p\'e8te que la justice se trompe. Oui, insista-t-elle en s +urprenant un geste de d\'e9n\'e9gation du juge, oui, il est innocent. J'en serais s\'fbre et je le proclamerais alors m\'eame que toute la terre se l\'e8verait pour l'accuser avec vous. Ne voyez-vous donc pas que je le connais mieux qu'il ne peut se conna +\'eetre lui-m\'eame, que ma foi en lui est absolue comme celle que j'ai en Dieu, que je douterais de moi avant de douter de lui!... +\par Le juge d'instruction essaya timidement une objection. Claire lui coupa la parole. +\par \emdash Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre j'oublie que je suis une jeune fille, et que ce n'est pas \'e0 ma m\'e8re que je parle, mais \'e0 un homme? Pour lui je le ferai. +Il y a quatre ans, monsieur, que nous nous aimons et que nous nous le sommes dit. Depuis ce temps, je ne lui ai pas dissimul\'e9 une seule de mes pens\'e9es, il ne m'a pas cach\'e9 une des siennes. +Depuis quatre ans, nous n'avons pas eu l'un pour l'autre de secret; il vivait en moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire combien il est digne d'\'eatre aim\'e9. Seule, je sais tout ce qu'il y a de grandeur d'\'e2me, de noblesse de pens\'e9e, de g +\'e9n\'e9rosit\'e9 de sentiments en celui que vous faites si facilement un assassin. Et je l'ai vu bien malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il est comme moi, seul en ce monde; son p\'e8re ne l'a jamais aim\'e9. Appuy\'e9 +s l'un sur l'autre, nous avons travers\'e9 de tristes jours. Et c'est \'e0 cette heure que nos \'e9preuves finissent qu'il serait devenu criminel! Pourquoi, dites-le-moi, pourquoi? +\par \emdash Ni le nom ni la fortune du comte de Commarin ne lui appartenaient, mademoiselle, et il l'a su tout \'e0 coup. Seule, une vieille femme pouvait le dire. Pour garder sa situation, il l'a tu\'e9e. +\par \emdash Quelle infamie! s'\'e9cria la jeune fille, quelle calomnie honteuse et maladroite! Je la sais, monsieur, cette histoire de grandeur \'e9croul\'e9e; lui-m\'eame est venu me l'apprendre. C'est vrai, depuis trois jours ce malheur l'accablait. +Mais, s'il \'e9tait constern\'e9, c'\'e9tait pour moi bien plus que pour lui. Il se d\'e9solait en pensant que peut-\'eatre je serais afflig\'e9e quand il m'avouerait qu'il ne pouvait plus me donner tout ce que r\'eavait son amour. Moi afflig\'e9 +e! Eh! que me font ce grand nom et cette fortune immense! Je leur ai d\'fb le seul malheur que je connaisse. Est-ce donc pour cela que je l'aime! Voil\'e0 ce que j'ai r\'e9pondu. Et lui, si triste, il a aussit\'f4t recouvr\'e9 sa gaiet\'e9. Il m'a remerci +\'e9e disant: \'abVous m'aimez, le reste n'est plus rien.\'bb Je lui ai fait alors une querelle pour avoir dout\'e9 de moi. Et apr\'e8s cela il serait all\'e9 assassiner l\'e2chement une vieille femme! Vous n'oseriez le r\'e9p\'e9ter. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange s'arr\'eata, un sourire de victoire sur les l\'e8vres. Il signifiait, ce sourire: \'abEnfin, je l'emporte, vous \'eates vaincu; \'e0 + tout ce que je viens de vous dire, que r\'e9pondre?\'bb +\par Le juge d'instruction ne laissa pas longtemps cette riante illusion \'e0 la malheureuse enfant. Il ne s'apercevait pas de ce que son insistance avait de cruel et de choquant. Toujours la m\'eame id\'e9e! Persuader Claire, c'\'e9tait justifier sa conduite! + +\par \emdash Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges peuvent faire chanceler la raison d'un honn\'eate homme. C'est \'e0 l'instant o\'f9 une chose nous \'e9chappe que nous comprenons bien l'immensit\'e9 de sa perte. Dieu me pr\'e9 +serve de douter de ce que vous me dites! mais repr\'e9sentez-vous la grandeur de la catastrophe qui frappait monsieur de Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il n'a pas \'e9t\'e9 pris du d\'e9sespoir, et \'e0 quelles extr\'e9mit\'e9 +s il l'a conduit! Il peut avoir eu une heure d'\'e9garement et agir sans la conscience de son action... Peut-\'eatre est-ce ainsi qu'il faut expliquer le crime. +\par Le visage de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange se couvrit d'une p\'e2leur mortelle et exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute effleurait enfin ses nobles et pures croyances. + +\par \emdash Il aurait donc \'e9t\'e9 fou! murmura-t-elle. +\par \emdash Peut-\'eatre, r\'e9pondit le juge, et cependant les circonstances du crime d\'e9notent une savante pr\'e9m\'e9ditation. Croyez-moi donc, mademoiselle, doutez. Attendez en priant l'issue de cette affreuse affaire. \'c9 +coutez ma voix, c'est celle d'un ami. Jadis vous avez eu en moi la confiance qu'une fille accorde \'e0 son p\'e8re, vous me l'avez dit: ne repoussez pas mes conseils. Gardez le silence, attendez. Cachez \'e0 tous votre l\'e9 +gitime douleur, vous pourriez plus tard vous repentir de l'avoir laiss\'e9e \'e9clater. Jeune, sans exp\'e9rience, sans guide, sans m\'e8re, h\'e9las! vous avez mal plac\'e9 vos premi\'e8res affections... +\par \emdash Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah! ajouta-t-elle, vous parlez comme le monde, ce monde prudent et \'e9go\'efste que je m\'e9prise et que je hais. +\par \emdash Pauvre enfant! continua M. Daburon, impitoyable avec sa compassion, malheureuse jeune fille! Voici votre premi\'e8re d\'e9ception. On n'en saurait imaginer de plus terrible; peu de femmes sauraient l'accepter. Mais vous \'eates jeune, vous \'ea +tes vaillante, votre vie ne sera point bris\'e9e. Plus tard, vous aurez horreur du crime. Il n'est pas, je le sais par moi-m\'eame, de blessure que le temps ne cicatrise... +\par Claire avait beau pr\'eater toute son attention aux paroles du juge, elles arrivaient \'e0 son esprit comme un bruit confus, et le sens lui en \'e9chappait. +\par \emdash Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle; quel conseil me donnez-vous donc? +\par \emdash Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon affection pour vous, mademoiselle. Je vous parle en fr\'e8re tendre et d\'e9vou\'e9. Je vous dis: courage, Claire, r\'e9signez-vous au plus douloureux, au plus immense +sacrifice que puisse exiger l'honneur d'une jeune fille. Pleurez, oui, pleurez votre amour profan\'e9, mais renoncez-y. Priez Dieu qu'Il vous envoie l'oubli. Celui que vous avez aim\'e9 n'est plus digne de vous. +\par Le juge s'arr\'eata un peu effray\'e9. M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange \'e9tait devenue livide. +\par Mais, si le corps ployait, l'\'e2me tenait bon encore. +\par \emdash Vous disiez tout \'e0 l'heure, murmura-t-elle, qu'il n'a pu commettre ce forfait que dans un moment d'\'e9garement, dans un acc\'e8s de folie... +\par \emdash Oui, cela est admissible. +\par \emdash Mais alors, monsieur, n'ayant su ce qu'il faisait, il ne serait pas coupable. +\par Le juge d'instruction oublia certaine question inqui\'e9tante qu'il se posait un matin, dans son lit, apr\'e8s sa maladie. +\par \emdash Ni la justice ni la soci\'e9t\'e9, mademoiselle, r\'e9pondit-il, ne peuvent appr\'e9cier cela. \'c0 Dieu seul, qui voit au fond des c\'9curs, il appartient de juger, de d\'e9cider ces questions qui passent l'entendement humain. +Pour nous, monsieur de Commarin est criminel. Il se peut qu'en raison de certaines consid\'e9rations on adoucisse le ch\'e2timent, l'effet moral sera le m\'eame. Il se peut qu'on l'acquitte, et je le d\'e9sire sans l'esp\'e9 +rer, il n'en restera pas moins indigne. Toujours il gardera la fl\'e9trissure, la tache du sang l\'e2chement vers\'e9. R\'e9signez-vous donc. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange arr\'eata le magistrat d'un regard qu'enflammait le plus vif ressentiment. +\par \emdash C'est-\'e0-dire! s'\'e9cria-t-elle, que vous me conseillez de l'abandonner \'e0 son malheur! Tout le monde va s'\'e9loigner de lui et votre prudence m'engage \'e0 faire comme tout le monde. Les amis agissent +ainsi, m'a-t-on dit, quand un de leurs amis est tomb\'e9, les femmes non. Regardez autour de vous; si humili\'e9, si malheureux, si d\'e9chu que soit un homme, pr\'e8s de lui vous trouverez la femme qui soutient et console. +Quand le dernier des amis s'est enfui courageusement, quand le dernier des parents s'est retir\'e9, la femme reste. +\par Le juge regrettait de s'\'eatre laiss\'e9 entra\'eener un peu loin peut-\'eatre: l'exaltation de Claire l'effrayait. Il essaya, mais en vain, de l'interrompre. +\par \emdash Je puis \'eatre timide, continuait-elle avec une \'e9nergie croissante, je ne suis pas l\'e2che. J'ai choisi Albert entre tous, librement; quoi qu'il advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais je ne dirai: \'abJe ne connais pas cet homme.\'bb +Il m'aurait donn\'e9 la moiti\'e9 de ses prosp\'e9rit\'e9s et de sa gloire, je prendrais, qu'il le veuille ou non, la moiti\'e9 de sa honte et de ses malheurs! \'c0 deux, le fardeau sera moins lourd. +Frappez; je me serrerai si fortement contre lui que pas un coup ne l'atteindra sans m'atteindre moi-m\'eame. Vous qui me conseillez l'oubli, enseignez-moi donc o\'f9 le trouver! Moi l'oublier! Est-ce que je le pourrais, quand je le voudrais? +Mais je ne le veux pas. Je l'aime; il n'est pas plus en mon pouvoir de cesser de l'aimer que d'arr\'eater par le seul effort de ma volont\'e9 les battements de mon c\'9cur. Il est prisonnier, accus\'e9 d'un assassinat, soit: je l'aime. +Il est coupable! qu'importe? je l'aime. Vous le condamnerez, vous le fl\'e9trirez: fl\'e9tri et condamn\'e9, je l'aimerai encore. Vous l'enverrez au bagne, je l'y suivrai, et au bagne, sous la livr\'e9e des for\'e7ats, je l'aimerai toujours. +Qu'il roule au fond de l'ab\'eeme, j'y roulerai avec lui. Ma vie est \'e0 lui, qu'il en dispose. Non, rien ne me s\'e9parera de lui, rien que la mort, et, s'il faut qu'il monte sur l'\'e9chafaud, je mourrai, je le sens bien, du coup qui le frappera. + +\par M. Daburon avait cach\'e9 son visage entre ses mains; il ne voulait pas que Claire p\'fbt y suivre la trace des \'e9motions qui le remuaient. +\par Comme elle l'aime! se disait-il, comme elle l'aime! +\par Il \'e9tait certes \'e0 mille lieues de la situation pr\'e9sente. Son esprit s'ab\'eemait dans les plus noires r\'e9flexions. Tous les aiguillons de la jalousie le d\'e9chiraient. +\par Quels ne seraient pas ses transports, s'il \'e9tait l'objet d'une passion irr\'e9sistible comme celle qui \'e9clatait devant lui? Que ne donnerait-il pas en retour? Il avait, lui aussi, une \'e2me jeune et ardente, une soif br\'fblante de tendresse. +Qui s'en \'e9tait inqui\'e9t\'e9? Il avait \'e9t\'e9 estim\'e9, respect\'e9, craint peut-\'eatre, non aim\'e9, et il ne le serait jamais. N'en \'e9tait-il donc pas digne? Pourquoi tant d'hommes traversent-ils la vie d\'e9sh\'e9rit\'e9 +s d'amour, tandis que d'autres, les \'eatres les plus vils, parfois, semblent poss\'e9der un myst\'e9rieux pouvoir qui charme, s\'e9duit, entra\'eene, qui inspire ces sentiments aveugles et furieux qui, pour s'affirmer, vont au-devant du sacri +fice et l'appellent? Les femmes n'ont-elles donc ni raison ni discernement? +\par Le silence de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange ramena le juge \'e0 la r\'e9alit\'e9. +\par Il leva les yeux sur elle. Bris\'e9e par la violence de son exaltation, elle \'e9tait retomb\'e9e sur son fauteuil et respirait avec tant de difficult\'e9 que M. Daburon crut qu'elle se trouvait mal. Il allongea vivement la main vers le timbre plac\'e9 + sur son bureau pour demander du secours. Mais, si prompt qu'e\'fbt \'e9t\'e9 son mouvement, Claire le pr\'e9vint et l'arr\'eata. +\par \emdash Que voulez-vous faire? demanda-t-elle. +\par \emdash Vous me paraissiez si souffrante, balbutia-t-il, que je voulais... +\par \emdash Ce n'est rien, monsieur, r\'e9pondit-elle. On me croirait faible \'e0 me voir, il n'en est rien; je suis forte, sachez-le bien, tr\'e8s forte. Il est vrai que je souffre comme je n'imaginais pas qu'on p\'fbt souffrir. +C'est qu'il est cruel pour une jeune fille de faire violence \'e0 toutes ses pudeurs. Vous devez \'eatre content, monsieur, j'ai d\'e9chir\'e9 tous les voiles et vous avez pu lire jusqu'au fond de mon c\'9cur. Je ne le regrette pourtant pas, c'\'e9 +tait pour lui. Ce dont je me repens, c'est de m'\'eatre abaiss\'e9e jusqu'\'e0 le d\'e9fendre. Votre assurance m'avait \'e9blouie. Il me pardonnera cette offense \'e0 son caract\'e8re. On ne d\'e9fend pas un homme comme lui, on prouve son innocence. +Dieu aidant, je la prouverai. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange se leva \'e0 demi comme pour se retirer; M. Daburon la retint d'un signe. +\par Dans son aberration, il pensait qu'il serait mal \'e0 lui de laisser \'e0 cette pauvre jeune fille l'ombre d'une illusion. Ayant tant fait que de commencer, il se persuadait que son devoir lui commandait d'aller jusqu'au bout. +Il se disait de bonne foi qu'ainsi il sauvait Claire d'elle-m\'eame et lui \'e9pargnait pour l'avenir de cuisants regrets. Le chirurgien qui a commenc\'e9 une op\'e9ration terrible ne la laisse pas inachev\'e9e parce que le malade se d\'e9 +bat, souffre et crie. +\par \emdash Il est p\'e9nible, mademoiselle..., commen\'e7a-t-il. +\par Claire ne le laissa pas achever. +\par \emdash Il suffit, monsieur, dit-elle; tout ce que vous pouvez dire encore est inutile. Je respecte votre malheureuse conviction; je vous demande en retour quelques \'e9gards pour la mienne. Si vous \'e9tiez vraiment mon ami, je vous dirais: \'ab +Aidez-moi dans la t\'e2che de salut \'e0 laquelle je vais me d\'e9vouer.\'bb Mais vous ne le voudriez pas, sans doute. +\par Il \'e9tait dit que Claire ferait tout pour irriter le malheureux magistrat. Voici maintenant que sa passion arrivait \'e0 s'exprimer comme la logique du p\'e8re Tabaret. Les femmes n'analysent ni ne raisonnent, elles sentent et croient. +Au lieu de discuter, elles affirment. De l\'e0, peut-\'eatre, leur sup\'e9riorit\'e9. Pour Claire, M. Daburon ne sentait pas comme elle devenait son ennemie, et elle le traitait comme tel. +\par Le juge d'instruction ressentit vivement l'injure. Tiraill\'e9 par les scrupules d'une conscience \'e9troite d'un c\'f4t\'e9, par ses convictions de l'autre, ballott\'e9 entre le devoir et la passion, entortill\'e9 dans le harnais de sa profession, il +\'e9tait incapable de la r\'e9flexion la plus simple. Il agissait depuis trois jours comme un enfant qui s'ent\'eate dans sa sottise. Pourquoi cette obstination \'e0 ne pas convenir qu'Albert pouvait \'eatre innocent? +Les investigations dans tous les cas arrivaient au m\'eame but. Lui, toujours favorable aux pr\'e9venus, il n'admettait pas la possibilit\'e9 d'une erreur \'e0 l'\'e9gard de celui-ci. +\par \emdash Si vous connaissiez les preuves que j'ai entre les mains, mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui annonce la d\'e9termination de ne pas se laisser aller \'e0 la col\'e8re, si je vous les exposais, vous n'esp\'e9reriez plus. +\par \emdash Parlez, monsieur, fit imp\'e9rieusement Claire. +\par \emdash Vous le voulez, mademoiselle? soit! Je vous d\'e9taillerai, si vous l'exigez, toutes les charges recueillies par la justice; je vous appartiens enti\'e8rement, vous le savez. Mais \'e0 quoi bon \'e9num\'e9rer ces pr\'e9somptions! +Il en est une qui, \'e0 elle seule, est d\'e9cisive. Le meurtre a \'e9t\'e9 commis le soir du Mardi gras, et il est impossible au pr\'e9venu de d\'e9terminer l'emploi de cette soir\'e9e. Il est sorti, cependant, et il n'est rentr\'e9 chez lui qu'\'e0 + deux heures du matin, ses v\'eatements souill\'e9s et d\'e9chir\'e9s, ses gants \'e9raill\'e9s... +\par \emdash Oh! assez, monsieur, assez! interrompit Claire, dont les yeux rayonn\'e8rent tout \'e0 coup de bonheur. C'\'e9tait, dites-vous, le soir du Mardi gras? +\par \emdash Oui, mademoiselle. +\par \emdash Ah! j'en \'e9tais bien s\'fbre! s'\'e9cria-t-elle avec l'accent du triomphe. Je vous disais bien, moi, qu'il ne pouvait \'eatre coupable! +\par Elle joignit les mains, et au mouvement de ses l\'e8vres il fut facile de voir qu'elle priait. +\par L'expression de la foi la plus vive, rencontr\'e9e par quelques peintres italiens, illuminait son beau visage, pendant qu'elle rendait gr\'e2ce \'e0 Dieu dans l'effusion de sa reconnaissance. +\par Le magistrat \'e9tait si d\'e9contenanc\'e9 qu'il oubliait d'admirer. Il attendait une explication. +\par \emdash Eh bien? demanda-t-il, n'y tenant plus. +\par \emdash Monsieur, r\'e9pondit Claire, si c'est l\'e0 votre plus forte preuve, elle n'existe plus. Albert a pass\'e9 pr\'e8s de moi toute la soir\'e9e que vous dites. +\par \emdash Pr\'e8s de vous? balbutia le juge. +\par \emdash Oui, avec moi, \'e0 l'h\'f4tel. +\par M. Daburon fut abasourdi. R\'eavait-il? Les bras lui tombaient. +\par \emdash Quoi? interrogea-t-il, le vicomte \'e9tait chez vous; votre grand-m\'e8re, votre gouvernante, vos domestiques l'ont vu, lui ont parl\'e9? +\par \emdash Non, monsieur, il est venu et s'est retir\'e9 en secret. Il tenait \'e0 n'\'eatre vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi. +\par \emdash Ah!... fit le juge avec un soupir de soulagement. Il signifiait, ce soupir: \'abTout s'explique. C'\'e9tait aussi par trop fort. Elle veut le sauver, au risque de compromettre sa r\'e9putation. Pauvre fille! Mais cette id\'e9 +e lui est-elle venue subitement?\'bb Ce \'abAh!\'bb fut interpr\'e9t\'e9 bien diff\'e9remment par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange. Elle pensa que M. Daburon s'\'e9tonnait qu'elle e\'fbt consenti +\'e0 recevoir Albert. +\par \emdash Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle. +\par \emdash Mademoiselle!... +\par \emdash Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fianc\'e9 sans danger, sans qu'il se passe rien dont elle puisse avoir \'e0 rougir. +\par Elle disait cela, et en m\'eame temps elle \'e9tait cramoisie, de honte, de douleur et de col\'e8re. Elle se prenait \'e0 ha\'efr M. Daburon. +\par \emdash Je n'ai point eu l'offensante pens\'e9e que vous croyez, mademoiselle, dit le magistrat. Je me demande seulement comment monsieur de Commarin est all\'e9 chez vous en cachette, lorsque son mariage prochain lui donnait le droit de s'y pr\'e9 +senter ouvertement \'e0 toute heure. Je me demande encore comment dans cette visite il a pu mettre ses v\'eatements dans l'\'e9tat o\'f9 nous les avons trouv\'e9s. +\par \emdash C'est-\'e0-dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous doutez de ma parole! +\par \emdash Il est des circonstances, mademoiselle... +\par \emdash Vous m'accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous \'e9tions coupables, nous ne descendrions pas jusqu'\'e0 nous justifier. On ne nous verra jamais ni prier ni demander gr\'e2ce. +\par Le ton hautain et m\'e9chant de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange ne pouvait qu'indigner le juge. Comme elle le traitait! Et cela parce qu'il ne consentait pas \'e0 para\'eetre sa dupe... +\par \emdash Avant tout, mademoiselle, r\'e9pondit-il s\'e9v\'e8rement, je suis magistrat et j'ai un devoir \'e0 remplir. Un crime est commis, tout me dit que monsieur Albert de Commarin est coupable, je l'arr\'eate. Je l'interroge et je rel\'e8 +ve contre lui des indices accablants. Vous venez me dire qu'ils sont faux, cela ne suffit pas. Tant que vous vous \'eates adress\'e9e \'e0 l'ami, vous m'avez trouv\'e9 bienveillant et attendri. +Maintenant c'est au juge que vous parlez, et c'est le juge qui vous r\'e9pond: prouvez! +\par \emdash Ma parole, monsieur... +\par \emdash Prouvez!... +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard plein d'\'e9tonnement et de soup\'e7ons. +\par \emdash Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver Albert coupable? Vous serait-il donc bien doux de le faire condamner? Auriez-vous de la haine contre cet accus\'e9 dont le sort est entre vos mains, monsieur le juge? +C'est qu'on le dirait presque... Pouvez-vous r\'e9pondre de votre impartialit\'e9? Certains souvenirs ne p\'e8sent-ils pas lourdement dans votre balance? Est-il s\'fbr que ce n'est pas un rival que vous poursuivez arm\'e9 de la loi? +\par \emdash C'en est trop! murmurait le juge, c'en est trop! +\par \emdash Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation est rare et p\'e9rilleuse en ce moment? Un jour, il m'en souvient, vous m'avez d\'e9clar\'e9 votre amour. Il m'a paru sinc\'e8re et profond; il m'a touch\'e9e. J'ai d\'fb + le repousser parce que j'en aimais un autre, et je vous ai plaint. Voici maintenant que cet autre est accus\'e9 d'un assassinat, et c'est vous qui \'eates son juge; et je me trouve moi entre vous deux, vous priant pour lui. Accepter d'\'eatre juge, c' +\'e9tait consentir \'e0 \'eatre tout pour lui, et on dirait que vous \'eates contre! +\par Chacune des phrases de Claire tombait sur le c\'9cur de M. Daburon, comme des soufflets sur sa joue. +\par \'c9tait-ce bien elle qui parlait? D'o\'f9 lui venait cette audace soudaine qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui trouvaient un \'e9cho en lui? +\par \emdash Mademoiselle, dit-il, la douleur vous \'e9gare. \'c0 vous seule je puis pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des choses vous rend injuste. Vous pensez que le sort d'Albert d\'e9pend de mon bon plaisir, vous vous trompez. +Me convaincre n'est rien, il faut encore persuader les autres. Que je vous croie, moi, c'est tout naturel, je vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi \'e0 votre t\'e9moignage quand vous arriverez \'e0 eux avec un r\'e9cit vrai, je le crois, tr +\'e8s vrai, mais enfin invraisemblable? +\par Les larmes vinrent aux yeux de Claire. +\par \emdash Si je vous ai offens\'e9 injustement, monsieur, dit-elle, pardonnez-moi, le malheur rend mauvais. +\par \emdash Vous ne pouvez m'offenser, mademoiselle, reprit le magistrat, je vous l'ai dit, je vous appartiens. +\par \emdash Alors, monsieur, aidez-moi \'e0 prouver que ce que j'avance est exact. Je vais tout vous conter. +\par M. Daburon \'e9tait bien convaincu que Claire cherchait \'e0 surprendre sa bonne foi. Cependant son assurance l'\'e9tonnait. Il se demandait quelle fable elle allait imaginer. +\par \emdash Monsieur, commen\'e7a Claire, vous savez quels obstacles a rencontr\'e9s mon mariage avec Albert. Monsieur de Commarin ne voulait pas de moi pour fille parce que je suis pauvre; je n'ai rien. Il a fallu \'e0 Albert une lutte de cinq ann\'e9 +es pour triompher des r\'e9sistances de son p\'e8re. Deux fois le comte a c\'e9d\'e9, deux fois il est revenu sur une parole qui lui avait \'e9t\'e9, disait-il, extorqu\'e9e. Enfin, il y a un mois il a donn\'e9 de son propre mouvement son consentement. +Cependant ces h\'e9sitations, ces lenteurs, ces ruptures injurieuses avaient profond\'e9ment bless\'e9 ma grand-m\'e8re. Vous savez son caract\'e8re susceptible; je dois reconna\'eetre qu'en cette circonstance elle a eu raison. +Bien que le jour du mariage f\'fbt fix\'e9, la marquise d\'e9clara qu'elle ne me compromettrait, ni ne nous ridiculiserait davantage en paraissant se pr\'e9cipiter au-devant d'une alliance trop consid\'e9rable pour qu'on ne nous ait pas souvent accus\'e9 +es d'ambition. Elle d\'e9cida donc que, jusqu'\'e0 la publication des bans, Albert ne serait plus admis chez elle que tous les deux jours, deux heures seulement, dans l'apr\'e8s-midi, et en sa pr\'e9sence. Nous n'avons pu la faire revenir sur sa d\'e9 +termination. Telle \'e9tait la situation lorsque le dimanche matin on me remit un mot d'Albert. Il me pr\'e9venait que des affaires graves l'emp\'eacheraient de venir, bien que ce f\'fbt son jour. Qu'arrivait-il qui p\'fbt le retenir? J'appr\'e9 +hendai quelque malheur. Le lendemain je l'attendais avec impatience, avec angoisse, quand son valet de chambre apporta \'e0 Schmidt une lettre pour moi. Dans cette lettre, monsieur, Albert me conjurait de lui accorder un rendez-vous. +Il fallait, me disait-il, qu'il me parl\'e2t longuement, \'e0 moi seule, sans d\'e9lai. Notre avenir, ajoutait-il, d\'e9pendait de cette entrevue. Il me laissait le choix du jour et de l'heure, me recommandant bien de ne me confier \'e0 personne. Je n'h +\'e9sitai pas. Je lui r\'e9pondis de se trouver le mardi soir \'e0 la petite porte du jardin qui donne sur une rue d\'e9serte. Pour m'avertir de sa pr\'e9sence, il devait frapper quand neuf heures sonneraient aux Invalides. Ma grand-m\'e8 +re, je le savais, avait pour ce soir-l\'e0 invit\'e9 plusieurs de ses amies; je pensais qu'en feignant d'\'eatre souffrante il me serait permis de me retirer, et qu'ainsi je serais libre. Je comptais bien que madame d'Arlange retiendrait Schmidt pr\'e8 +s d'elle... +\par \emdash Pardon! mademoiselle, interrompit M. Daburon, quel jour avez-vous \'e9crit \'e0 monsieur Albert? +\par \emdash Le mardi dans la journ\'e9e. +\par \emdash Pouvez-vous pr\'e9ciser l'heure? +\par \emdash J'ai d\'fb envoyer cette lettre entre deux et trois heures. +\par \emdash Merci! mademoiselle; continuez, je vous prie. +\par \emdash Toutes mes pr\'e9visions, reprit Claire, se r\'e9alis\'e8rent. Le soir je me trouvai libre et je descendis au jardin un peu avant le moment fix\'e9. J'avais r\'e9ussi \'e0 me procurer la cl\'e9 de la petite porte; je m'empressai de l'essayer. +Malheur! il m'\'e9tait impossible de la faire jouer, la serrure \'e9tait trop rouill\'e9e; j'employai inutilement toutes mes forces. Je me d\'e9sesp\'e9rais quand neuf heures sonn\'e8rent. Au troisi\'e8me coup Albert frappa. Aussit\'f4 +t je lui fis part de l'accident et je lui jetai la cl\'e9 pour qu'il essay\'e2t, d'ouvrir. Il le tenta vainement. Je ne pouvais que le prier de remettre notre entrevue au lendemain. Il me r\'e9pondit que c'\'e9tait impossible, que ce qu'il avait \'e0 + me dire ne souffrait pas de d\'e9lai. Depuis deux jours qu'il h\'e9sitait \'e0 me communiquer cette affaire il endurait le martyre, il ne vivait plus. Nous nous parlions, vous comprenez, \'e0 travers la porte. Enfin il me d\'e9 +clara qu'il allait passer par-dessus le mur. Je le conjurai de n'en rien faire, redoutant un accident. Il est assez haut, le mur, vous le connaissez, et le chaperon est tout garni de morceaux de verre cass\'e9 +; de plus les branches des acacias font comme une haie dessus. Mais il se moqua de mes craintes et me dit qu'\'e0 moins d'une d\'e9fense expresse de ma part il allait tenter l'escalade. Je n'osais pas dire non, et il se risqua. +J'avais bien peur, je tremblais comme la feuille. Par bonheur, il est tr\'e8s leste; il passa sans se faire mal. Ce qu'il voulait, monsieur, c'\'e9tait m'annoncer la catastrophe qui nous frappait. +Nous nous sommes assis d'abord sur le petit banc, vous savez, qui est devant le bosquet; puis, comme la pluie tombait, nous nous sommes r\'e9fugi\'e9s sous le pavillon rustique. Il \'e9tait plus de minuit quand Albert m'a quitt\'e9 +e, tranquille et presque gai. Il s'est retir\'e9 par le m\'eame chemin, seulement avec moins de danger, parce que je l'ai forc\'e9 de prendre l'\'e9chelle du jardinier, que j'ai couch\'e9e le long du mur quand il a \'e9t\'e9 de l'autre c\'f4t\'e9. +\par Ce r\'e9cit, fait du ton le plus simple et le plus naturel, confondait M. Daburon. Que croire? +\par \emdash Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle commenc\'e9 lorsque monsieur Albert a franchi le mur? +\par \emdash Pas encore, monsieur. Les premi\'e8res gouttes sont tomb\'e9es lorsque nous \'e9tions sur le banc, je me le rappelle fort bien, parce qu'il a ouvert son parapluie et que j'ai pens\'e9 \'e0 Paul et Virginie. +\par \emdash Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit le juge. Il s'assit devant son bureau et rapidement \'e9crivit deux lettres. Dans la premi\'e8re il donnait des ordres pour qu'Albert f\'fbt amen\'e9 tout de suite au Palais de Justice, \'e0 son cabinet. + +\par Par la seconde, il chargeait un agent de la s\'fbret\'e9 de se transporter imm\'e9diatement au faubourg Saint-Germain, \'e0 l'h\'f4tel d'Arlange, pour y examiner le mur du fond du jardin et y relever les traces d'une escalade, si tout +efois elles existaient. Il expliquait que le mur avait \'e9t\'e9 franchi deux fois, avant et pendant la pluie. En cons\'e9quence, les empreintes de l'aller et du retour devaient \'eatre diff\'e9rentes. +\par Il \'e9tait enjoint \'e0 cet agent de proc\'e9der avec la plus grande circonspection et de chercher un motif plausible pour expliquer ses investigations. +\par Tout en \'e9crivant, le juge avait sonn\'e9 son domestique, qui parut. +\par \emdash Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez porter \'e0 Constant, mon greffier. Vous le prierez de les lire et de faire ex\'e9cuter \'e0 l'instant, vous comprenez, \'e0 l'instant, les ordres qu'elles contiennent. +Courez, prenez une voiture, allez vite. Ah! un mot: si Constant n'est pas dans mon cabinet, faites-le chercher par un gar\'e7on, il ne saurait \'eatre loin, il m'attend. Partez, d\'e9p\'eachez-vous. +\par M. Daburon revint alors \'e0 Claire: +\par \emdash Auriez-vous conserv\'e9, mademoiselle, la lettre o\'f9 monsieur Albert vous demande un rendez-vous? +\par \emdash Oui, monsieur, je dois m\'eame l'avoir sur moi. +\par Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un papier tr\'e8s froiss\'e9. +\par \emdash La voici! +\par Le juge d'instruction la prit. Un soup\'e7on lui venait. Cette lettre compromettante se trouvait bien \'e0 propos dans la poche de Claire. Les jeunes filles d'ordinaire ne prom\'e8nent pas ainsi les demandes de rendez-vous. D'un regard il pa +rcourut les dix lignes de ce billet. +\par \emdash Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, rien... +\par Claire ne l'entendit pas; elle se torturait l'esprit \'e0 chercher des preuves de cette entrevue. +\par \emdash Monsieur, dit-elle tout \'e0 coup, c'est souvent lorsqu'on d\'e9sire et qu'on pense \'eatre seul qu'on est observ\'e9. Mandez, je vous prie, tous les domestiques de ma grand-m\'e8re et interrogez-les, il se peut que l'un d'eux ait vu Albert. + +\par \emdash Interroger vos gens!... y songez-vous, mademoiselle! +\par \emdash Quoi! monsieur, vous vous dites que je serai compromise... Qu'importe, pourvu qu'il soit libre! +\par M. Daburon ne pouvait qu'admirer. Quel d\'e9vouement sublime chez cette jeune fille, qu'elle d\'eet ou non la v\'e9rit\'e9! Il pouvait appr\'e9cier la violence qu'elle se faisait depuis une heure, lui qui connaissait si bien son caract\'e8re. +\par \emdash Ce n'est pas tout, ajouta-t-elle; la cl\'e9 de la petite porte que j'ai jet\'e9e \'e0 Albert, il ne me l'a pas rendue; je me le rappelle bien, nous l'avons oubli\'e9e. Il doit l'avoir serr\'e9e. Si on la trouve en sa possession, elle prouvera bi +en qu'il est venu dans le jardin... +\par \emdash Je donnerai des ordres, mademoiselle. +\par \emdash Il y a encore un moyen, reprit Claire; pendant que je suis ici, envoyez v\'e9rifier le mur... +\par Elle pensait \'e0 tout. +\par \emdash C'est fait, mademoiselle, continua M. Daburon. Je ne vous cacherai pas qu'une des lettres que je viens d'exp\'e9dier ordonne une enqu\'eate chez votre grand-m\'e8re, enqu\'eate secr\'e8te, bien entendu. +\par Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois tendit sa main au juge. +\par \emdash Oh merci! dit-elle, merci mille fois! Maintenant je vois bien que vous \'eates avec nous. Mais voici encore une id\'e9e: ma lettre du mardi, Albert doit l'avoir. +\par \emdash Non, mademoiselle, il l'a br\'fbl\'e9e. +\par Les yeux de Claire se voil\'e8rent, elle se recula. +\par Elle croyait sentir de l'ironie dans la r\'e9ponse du juge. Il n'y en avait pas. Le magistrat se rappelait la lettre jet\'e9e dans le po\'eale par Albert dans l'apr\'e8s-midi du mardi. Ce ne pouvait \'eatre que celle de la jeune fille. C'\'e9tait donc +\'e0 elle que s'appliquaient ces mots: \'abElle ne saurait me r\'e9sister.\'bb Il comprit le mouvement et expliqua la phrase. +\par \emdash Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il ensuite, que monsieur de Commarin ait laiss\'e9 s'\'e9garer la justice, m'ait expos\'e9, moi, \'e0 une erreur d\'e9plorable, lorsqu'il \'e9tait si simple de me dire tout cela? +\par \emdash Il me semble, monsieur, qu'un honn\'eate homme ne peut pas avouer qu'il a obtenu un rendez-vous d'une femme tant qu'il n'en a pas l'autorisation expresse. Il doit exposer sa vie plut\'f4t que l'honneur de celle qui s'est confi\'e9e \'e0 lui. +Mais croyez qu'Albert comptait sur moi. +\par Il n'y avait rien \'e0 redire \'e0 cela, et le sentiment exprim\'e9 par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange donnait un sens \'e0 une phrase de l'interrogatoire du pr\'e9venu. +\par \emdash Ce n'est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce que vous venez de me dire l\'e0, il faudra venir me le r\'e9p\'e9ter dans mon cabinet, au Palais de Justice. Mon greffier \'e9crira votre d\'e9position et vous la signerez. Cette d +\'e9marche vous sera p\'e9nible, mais c'est une formalit\'e9 n\'e9cessaire. +\par \emdash Eh! monsieur, c'est avec joie que je m'y rendrai. Quel acte peut me co\'fbter avec cette id\'e9e qu'il est en prison? N'\'e9tais-je pas r\'e9solue \'e0 tout? Si on l'avait traduit en cour d'assises, j'y serais all\'e9e. Oui, je m'y serais pr\'e9 +sent\'e9e, et l\'e0, tout haut, devant tous, j'aurais dit la v\'e9rit\'e9. Sans doute, ajouta-t-elle d'un ton triste, j'aurais \'e9t\'e9 bien affich\'e9e, on m'aurait regard\'e9e comme une h\'e9ro\'efne de roman, mais que m'importe l'opinion, le bl\'e2 +me ou l'approbation du monde, puisque je suis s\'fbre de son amour! +\par Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau. +\par \emdash Est-il n\'e9cessaire, demanda-t-elle, que j'attende le retour des gens qui sont all\'e9s examiner le mur? +\par \emdash C'est inutile, mademoiselle. +\par \emdash Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste plus, monsieur, qu'\'e0 vous prier\emdash elle joignit les mains\emdash , qu'\'e0 vous conjurer\emdash ses yeux suppliaient\emdash de laisser sortir Albert de la prison. +\par \emdash Il sera remis en libert\'e9 d\'e8s que cela se pourra, je vous en donne ma parole. +\par \emdash Oh! aujourd'hui m\'eame, cher monsieur Daburon, aujourd'hui, je vous en prie, tout de suite. Puisqu'il est innocent, voyons, laissez-vous attendrir, puisque vous \'eates notre ami... Voulez-vous que je me mette \'e0 genoux? +\par Le juge n'eut que le temps bien juste d'\'e9tendre les bras pour la retenir. Il \'e9touffait, le malheureux! Ah! combien il enviait le sort de ce prisonnier! +\par \emdash Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il d'une voix \'e9teinte, impraticable, sur mon honneur! Ah! si cela ne d\'e9pendait que de moi!... je ne saurais, f\'fbt-il coupable, vous voir pleurer et r\'e9sister... +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, si ferme jusque-l\'e0, ne put retenir un sanglot. +\par \emdash Malheureuse! s'\'e9cria-t-elle, il souffre, il est en prison, je suis libre et je ne puis rien pour lui! Grand Dieu! inspire-moi de ces accents qui touchent le c\'9cur des hommes. Aux pieds de qui aller me jeter pour avoir sa gr\'e2ce!... +\par Elle s'interrompit, surprise du mot qu'elle venait de prononcer. +\par \emdash J'ai dit sa gr\'e2ce, reprit-elle fi\'e8rement, il n'a pas besoin de gr\'e2ce. Pourquoi ne suis-je qu'une femme! Je ne trouverai donc pas un homme qui m'aide! Si, dit-elle, apr\'e8s un moment de r\'e9flexion, il est un homme qui se doit \'e0 + Albert, puisque c'est lui qui l'a pr\'e9cipit\'e9 l\'e0 o\'f9 il est: c'est le comte de Commarin. Il est son p\'e8re et il l'a abandonn\'e9! Eh bien! moi, je vais aller lui rappeler qu'il a un fils. +\par Le magistrat se leva pour la reconduire, mais d\'e9j\'e0 elle s'enfuyait, entra\'eenant la bonne Schmidt. +\par M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son fauteuil. Ses yeux \'e9taient brillants de larmes. +\par \emdash Voil\'e0 donc ce qu'elle est! murmurait-il. Ah! je n'avais pas fait un choix vulgaire. J'avais su deviner et comprendre toutes ses grandeurs. +\par Jamais il ne l'avait tant aim\'e9e, et il sentait que jamais il ne se consolerait de n'avoir pu s'en faire aimer. Mais au plus profond de ses m\'e9ditations, une pens\'e9e aigu\'eb comme une fl\'e8che traversa son cerveau. +\par Claire avait-elle dit vrai? n'avait-elle pas jou\'e9 un r\'f4le appris de longue main? Non, certainement, non. +\par Mais on pouvait l'avoir abus\'e9e, elle pouvait \'eatre la dupe de quelque fourberie savante. +\par Alors la pr\'e9diction du p\'e8re Tabaret se trouvait r\'e9alis\'e9e. +\par Tabaret avait dit: \'abAttendez-vous \'e0 un irr\'e9cusable alibi.\'bb +\par Comment d\'e9montrer la fausset\'e9 de celui-ci, machin\'e9 \'e0 l'avance, affirm\'e9 par Claire abus\'e9e? +\par Comment d\'e9jouer un plan si habilement calcul\'e9 que le pr\'e9venu avait pu sans danger attendre les bras crois\'e9s, sans s'en m\'ealer, les r\'e9sultats pr\'e9vus?... +\par Et si pourtant le r\'e9cit de Claire \'e9tait exact, si Albert \'e9tait innocent!... +\par Le juge se d\'e9battait au milieu d'inextricables difficult\'e9s, sans un projet, sans une id\'e9e. +\par Il se leva. +\par \emdash Allons! dit-il \'e0 haute voix, comme pour s'encourager, au Palais tout se d\'e9brouillera.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XVI +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 M. Daburon avait \'e9t\'e9 + surpris de la visite de Claire. +\par M. de Commarin le fut bien davantage lorsque son valet de chambre, se penchant \'e0 son oreille, lui annon\'e7a que M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange demandait \'e0 monsieur le co +mte un instant d'entretien. +\par M. Daburon avait laiss\'e9 choir une coupe admirable; M. de Commarin, qui \'e9tait \'e0 table, laissa tomber son couteau sur son assiette. +\par Comme le juge encore, il r\'e9p\'e9ta: +\par \emdash Claire! +\par Il h\'e9sitait \'e0 la recevoir, redoutant une sc\'e8ne p\'e9nible et d\'e9sagr\'e9able. Elle ne pouvait avoir, il ne l'ignorait pas, qu'une tr\'e8s faible affection pour lui qui l'avait si longtemps repouss\'e9e avec tant d'obstination. +Que lui voulait-elle? Sans doute elle venait pour s'informer d'Albert. Que r\'e9pondrait-il? Elle aurait probablement une attaque de nerfs, et sa digestion, \'e0 lui, en serait troubl\'e9e. Cependant il songea \'e0 l'immense douleur qu'elle avait d\'fb +\'e9prouver, et il eut un bon mouvement. Il se dit qu'il serait mal et indigne de son caract\'e8re de se celer pour celle qui aurait \'e9t\'e9 sa fille, la vicomtesse de Commarin. +Il donna l'ordre de la prier d'attendre un moment dans un des petits salons du rez-de-chauss\'e9e. +\par Il ne tarda pas \'e0 s'y rendre, son app\'e9tit ayant \'e9t\'e9 coup\'e9 par la seule annonce de cette visite. Il \'e9tait pr\'e9par\'e9 \'e0 tout ce qu'il y a de plus f\'e2cheux. +\par D\'e8s qu'il parut, Claire s'inclina devant lui avec une de ces belles r\'e9v\'e9rences de dignit\'e9 premi\'e8re qu'enseignait madame la marquise d'Arlange. +\par \emdash Monsieur le comte..., commen\'e7a-t-elle. +\par \emdash Vous venez, n'est-il pas vrai, ma pauvre enfant, chercher des nouvelles de ce malheureux? demanda M. de Commarin. +\par Il interrompait Claire et allait droit au but pour en finir au plus vite. +\par \emdash Non, monsieur le comte, r\'e9pondit la jeune fille, je viens vous en donner au contraire. Vous savez qu'il est innocent? +\par Le comte la regarda bien attentivement, persuad\'e9 que la douleur lui avait troubl\'e9 sa raison. Sa folie, en ce cas, \'e9tait fort calme. +\par \emdash Je n'en avais jamais dout\'e9, continua Claire, mais maintenant j'en ai la preuve la plus certaine. +\par \emdash Songez-vous bien \'e0 ce que vous avancez, mon enfant? interrogea le comte, dont les yeux trahissaient la d\'e9fiance. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange comprit les pens\'e9es du vieux gentilhomme. Son entretien avec M. Daburon lui avait donn\'e9 de l'exp\'e9rience. +\par \emdash Je n'avance rien qui ne soit de la derni\'e8re exactitude, r\'e9pondit-elle, et facile \'e0 v\'e9rifier. Je sors \'e0 l'instant de chez le juge d'instruction, monsieur Daburon, qui est des amis de ma grand-m\'e8re, et apr\'e8s ce que je lui ai r +\'e9v\'e9l\'e9, il est persuad\'e9 qu'Albert n'est pas coupable. +\par \emdash Il vous l'a dit, Claire! s'exclama le comte. Mon enfant, en \'eates-vous s\'fbre, ne vous trompez-vous pas? +\par \emdash Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que tout le monde ignorait; qu'Albert, qui est un gentilhomme, ne pouvait lui dire. Je lui ai appris qu'Albert a pass\'e9 avec moi, dans le jardin de ma grand-m\'e8re, toute cette soir\'e9e o\'f9 + le crime a \'e9t\'e9 commis. Il m'avait demand\'e9 un rendez-vous... +\par \emdash Mais votre parole ne peut suffire. +\par \emdash Il y a des preuves, et la justice les a maintenant. +\par \emdash Est-ce bien possible, grand Dieu! s'\'e9cria le comte hors de lui. +\par \emdash Ah! monsieur le comte, fit am\'e8rement M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, vous \'eates comme le juge, vous avez cru l'impossible. Vous \'eates son p\'e8re et vous l'avez soup\'e7onn\'e9. +Vous ne le connaissez donc pas! Vous l'abandonniez sans chercher \'e0 le d\'e9fendre! Ah! je n'ai pas h\'e9sit\'e9, moi! +\par On croit ais\'e9ment \'e0 la vraisemblance de ce qu'on d\'e9sire de toute son \'e2me. M. de Commarin ne devait pas \'eatre difficile \'e0 convaincre. Sans raisonnements, sans discussion, il ajouta foi aux assertions de Claire. Il partage +a son assurance sans se demander si cela \'e9tait sage et prudent. +\par Oui, il avait \'e9t\'e9 accabl\'e9 par la certitude du juge, il s'\'e9tait dit que l'invraisemblance \'e9tait vraie et il avait courb\'e9 le front. Un mot d'une jeune fille le ramenait. Albert innocent! Cette pens\'e9e descendait sur son c\'9c +ur comme une ros\'e9e c\'e9leste. +\par Claire lui apparaissait ainsi qu'une messag\'e8re de bonheur et d'espoir. Depuis trois jours seulement, il avait mesur\'e9 la grandeur de son affection pour Albert. Il l'avait tendrement aim\'e9, puisque jamais, malgr\'e9 ses affreux soup\'e7 +ons sur sa paternit\'e9, il n'avait pu se r\'e9signer \'e0 l'\'e9loigner de lui. +\par Depuis trois jours, le souvenir du crime imput\'e9 \'e0 ce malheureux, l'id\'e9e du ch\'e2timent qui l'attendait le tuaient. Et il \'e9tait innocent! +\par Plus de honte, plus de proc\'e8s scandaleux, plus de boue sur l'\'e9cusson; le nom de Commarin ne retentirait pas devant les tribunaux. +\par \emdash Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, on va le rel\'e2cher? +\par \emdash H\'e9las! monsieur, je demandais, moi, qu'on le m\'eet en libert\'e9 \'e0 l'instant m\'eame. C'est juste, n'est-ce pas, puisqu'il n'est pas coupable? Mais le juge m'a r\'e9pondu que ce n'\'e9tait pas possible, qu'il n'est pas le ma\'ee +tre, que le sort d'Albert d\'e9pend de beaucoup de personnes. C'est alors que je me suis d\'e9cid\'e9e \'e0 venir vous demander assistance. +\par \emdash Puis-je donc quelque chose? +\par \emdash Je l'esp\'e8re, du moins. Je ne suis qu'une pauvre fille bien ignorante, moi, et je ne connais personne au monde. Je ne sais pas ce qu'on peut faire pour qu'on ne le retienne plus en prison. Il doit cependant y avoir un moyen de se f +aire rendre justice. Est-ce que vous n'allez pas tout tenter, monsieur le comte, vous qui \'eates son p\'e8re? +\par \emdash Si, r\'e9pondit vivement M. de Commarin, si, et sans perdre une minute. +\par Depuis l'arrestation d'Albert, le comte \'e9tait rest\'e9 plong\'e9 dans une morne stupeur. Dans sa douleur profonde, ne voyant autour de lui que ruines et d\'e9sastres, il n'avait rien fait pour secouer l'engourdissement de sa pens\'e9e. +Cet homme, si actif d'ordinaire, remuant jusqu'\'e0 la turbulence, avait \'e9t\'e9 stup\'e9fi\'e9. Il se plaisait dans cet \'e9tat de paralysie c\'e9r\'e9brale qui l'emp\'eachait de sentir la vivacit\'e9 de son malheur. La voix de Claire sonna \'e0 + son oreille comme la trompette de la r\'e9surrection. La nuit affreuse se dissipait, il entrevoyait une lueur \'e0 l'horizon, il retrouva l'\'e9nergie de sa jeunesse. +\par \emdash Marchons, dit-il. +\par Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila d'une tristesse m\'eal\'e9e de col\'e8re. +\par \emdash Mais encore, reprit-il, o\'f9? \'c0 quelle porte frapper s\'fbrement? Dans un autre temps, je serais all\'e9 trouver le roi. Mais aujourd'hui!... Votre empereur lui-m\'eame ne saurait se mettre au-dessus de la loi. Il me r\'e9 +pondrait d'attendre la d\'e9cision de ces messieurs du tribunal, et qu'il ne peut rien. Attendre!... Et Albert compte les minutes avec une mortelle angoisse! Certainement on obtient justice, seulement, + se la faire rendre promptement est un art qui s'enseigne dans des \'e9coles que je n'ai pas fr\'e9quent\'e9es. +\par \emdash Essayons toujours, monsieur, insista Claire, allons trouver les juges, les g\'e9n\'e9raux, les ministres, que sais-je, moi! Conduisez-moi simplement, je parlerai, moi, et vous verrez si nous ne r\'e9ussissons pas! +\par Le comte prit entre ses mains les petites mains de Claire et les retint un moment, les pressant avec une paternelle tendresse. +\par \emdash Brave fille! s'\'e9cria-t-il, vous \'eates une brave et courageuse fille, Claire! Bon sang ne peut mentir. Je ne vous connaissais pas. Oui, vous serez ma fille, et vous serez heureux, Albert et vous... +Mais nous ne pouvons pourtant pas nous lancer comme des \'e9tourneaux. Il nous faudrait, pour m'indiquer \'e0 qui je dois m'adresser, un guide quelconque, un avocat, un avou\'e9. Ah! s'\'e9cria-t-il, nous tenons notre affaire, No\'ebl!... +\par Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris. +\par \emdash C'est mon fils, r\'e9pondit M. de Commarin, visiblement embarrass\'e9, mon autre fils, le fr\'e8re d'Albert. Le meilleur et le plus digne des hommes, ajouta-t-il, rencontrant fort \'e0 propos une phrase toute faite de M. Daburon. +Il est avocat, il sait son Palais sur le bout du doigt, il nous renseignera. +\par Ce nom de No\'ebl, ainsi jet\'e9 au milieu de cette conversation qu'enchantait l'esp\'e9rance, serra le c\'9cur de Claire. Le comte s'aper\'e7ut de son effroi. +\par \emdash Soyez sans inqui\'e9tude, ch\'e8re enfant, reprit-il. No\'ebl est bon, et je vous dirai plus, il aime Albert. Ne hochez pas la t\'eate ainsi, jeune sceptique, No\'ebl m'a dit ici m\'eame qu'il ne croyait pas \'e0 la culpabilit\'e9 d'Albert. +Il m'a d\'e9clar\'e9 qu'il allait tout faire pour dissiper une erreur fatale, et qu'il voulait \'eatre son avocat. +\par Ces affirmations ne sembl\'e8rent pas rassurer la jeune fille. Elle se disait: qu'a-t-il donc fait pour Albert, ce No\'ebl? Pourtant elle ne r\'e9pliqua pas. +\par \emdash Nous allons l'envoyer chercher, continua M. de Commarin; il est en ce moment pr\'e8s de la m\'e8re d'Albert, qui l'a \'e9lev\'e9 et qui se meurt. +\par \emdash La m\'e8re d'Albert! +\par \emdash Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui peut vous para\'eetre une \'e9nigme. En ce moment le temps nous presse. Mais j'y pense... +\par Il s'arr\'eata brusquement. Il pensait qu'au lieu d'envoyer chercher No\'ebl chez M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy il pouvait s'y rendre. Ainsi il verrait Val\'e9rie; et depuis si longtemps il d\'e9 +sirait la revoir! +\par Il est de ces d\'e9marches auxquelles le c\'9cur pousse, et qu'on n'ose risquer cependant, parce que mille raisons subtiles ou int\'e9ress\'e9es arr\'eatent. +\par On souhaite, on a envie, on voudrait, et pourtant on lutte, on combat, on r\'e9siste. Mais vienne une occasion, on est tout heureux de la saisir aux cheveux. Alors, vis-\'e0-vis de soi, on a une excuse. +\par Tout en c\'e9dant \'e0 l'impulsion de sa passion, on peut se dire: ce n'est pas moi qui l'ai voulu, c'est le sort. +\par \emdash Il serait plus court, observa le comte, d'aller trouver No\'ebl. +\par \emdash Partons, monsieur. +\par \emdash C'est que, ma ch\'e8re enfant, dit en h\'e9sitant le vieux gentilhomme, c'est que je ne sais si je puis, si je dois vous emmener. Les convenances... +\par \emdash Eh! monsieur, il s'agit bien de convenances! r\'e9pliqua imp\'e9tueusement Claire. Avec vous et pour lui, ne puis-je pas aller partout? N'est-il pas indispensable que je donne des explications? Envoyez seulement pr\'e9venir ma grand-m\'e8 +re par Schmidt, qui reviendra ici attendre notre retour. Je suis pr\'eate, monsieur. +\par \emdash Soit! dit le comte. +\par Et sonnant \'e0 tout rompre, il cria: +\par \emdash Ma voiture!... +\par Pour descendre le perron, il voulut absolument que Claire pr\'eet son bras. Le galant et \'e9l\'e9gant gentilhomme du comt\'e9 d'Artois reparaissait. +\par \emdash Vous m'avez \'f4t\'e9 vingt ans de dessus la t\'eate, disait-il, il est bien juste que je vous fasse hommage de la jeunesse que vous me rendez. +\par Lorsque Claire fut install\'e9e... +\par \emdash Rue Saint-Lazare, dit-il au valet de pied, et vite! +\par Quand le comte disait en montant en voiture: \'abEt vite!\'bb, les passants n'avaient qu'\'e0 bien se garer. Le cocher \'e9tait un habile homme, on arriva sans accident. Aid\'e9s des indications du portier, le comte et la jeune fille se dirig\'e8 +rent vers l'appartement de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy. Le comte monta lentement, se tenant fortement \'e0 la rampe, s'arr\'eatant \'e0 tous les paliers pour respirer. Il allait donc la revoir! L' +\'e9motion lui serrait le c\'9cur comme dans un \'e9tau. +\par \emdash Monsieur No\'ebl Gerdy? demanda-t-il \'e0 la domestique. +\par L'avocat venait de sortir \'e0 l'instant. On ne savait o\'f9 il \'e9tait all\'e9, mais il avait dit qu'il ne serait pas absent plus d'une demi-heure. +\par \emdash Nous l'attendrons donc, dit le comte. +\par Il s'avan\'e7a, et la bonne s'effa\'e7a pour le laisser passer ainsi que Claire. No\'ebl avait formellement d\'e9fendu d'admettre qui que ce f\'fbt, mais l'aspect du comte de Commarin \'e9tait de ceux +qui font oublier aux domestiques toutes leurs consignes. Trois personnes se trouvaient dans le salon o\'f9 la bonne introduisit le comte et M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange. C'\'e9tait le cur\'e9 + de la paroisse, le m\'e9decin et un homme de haute stature, officier de la L\'e9gion d'honneur, dont la tenue et la tournure trahissaient l'ancien soldat. Ils causaient, debout pr\'e8s de la chemin\'e9e, et l'arriv\'e9e d'\'e9trangers parut les \'e9 +tonner beaucoup. +\par Tout en s'inclinant pour r\'e9pondre au salut de M. de Commarin et de Claire, ils s'interrogeaient et se consultaient du regard. +\par Ce mouvement d'h\'e9sitation fut court. +\par Le militaire d\'e9rangea un fauteuil qu'il roula pr\'e8s de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange. +\par Le comte crut comprendre que sa pr\'e9sence \'e9tait importune. +\par Il ne pouvait se dispenser de se pr\'e9senter lui-m\'eame et d'expliquer sa visite. +\par \emdash Vous m'excuserez, messieurs, dit-il, si je suis indiscret. Je ne pensais pas l'\'eatre en demandant \'e0 attendre No\'ebl, que j'ai le plus pressant besoin de voir. Je suis le comte de Commarin. +\par \'c0 ce nom, le vieux soldat l\'e2cha le fauteuil dont il tenait encore le dossier et se redressa de toute la hauteur de sa taille. Un \'e9clair de col\'e8re brilla dans ses yeux, et il eut un geste mena\'e7ant. Ses l\'e8vres se remu\'e8 +rent pour parler, mais il se contint et se retira, la t\'eate baiss\'e9e, pr\'e8s de la fen\'eatre. +\par Ni le comte ni les deux autres hommes ne remarqu\'e8rent ces divers mouvements. Ils n'\'e9chapp\'e8rent pas \'e0 Claire. +\par Pendant que M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange s'asseyait, passablement interdite, le comte, assez embarrass\'e9 lui-m\'eame de sa contenance, s'approcha du pr\'eatre et \'e0 voix basse demanda: +\par \emdash Quel est, je vous prie, monsieur l'abb\'e9, l'\'e9tat de madame Gerdy? +\par Le docteur, qui avait l'oreille fine, entendit la question et s'avan\'e7a vivement. +\par Il \'e9tait bien aise de parler \'e0 un personnage presque c\'e9l\'e8bre comme le comte de Commarin et d'entrer en relation avec lui. +\par \emdash Il est \'e0 croire, monsieur le comte, r\'e9pondit-il, qu'elle ne passera pas la journ\'e9e. +\par Le comte appuya sa main sur son front comme s'il y e\'fbt ressenti une douleur. Il h\'e9sitait \'e0 interroger encore. Apr\'e8s un moment de silence glacial, il se d\'e9cida pourtant. +\par \emdash A-t-elle repris connaissance? murmura-t-il. +\par \emdash Non, monsieur. Depuis hier soir cependant nous avons de grands changements. Elle a \'e9t\'e9 fort agit\'e9e; toute la nuit, elle a eu des moments de d\'e9lire furieux. Il y a une heure, on a pu supposer que la raison lui revenait, et on a envoy +\'e9 chercher monsieur le cur\'e9. +\par \emdash Oh! bien inutilement, r\'e9pondit le pr\'eatre, et c'est un grand malheur. La t\'eate n'y est plus du tout. Pauvre femme! Il y a +dix ans que je la connais, je venais la voir presque toutes les semaines, il est impossible d'en imaginer une plus excellente. +\par \emdash Elle doit souffrir horriblement, dit le docteur. +\par Presque aussit\'f4t, et comme pour donner raison au m\'e9decin, on entendit des cris \'e9touff\'e9s partant de la chambre voisine, dont la porte \'e9tait rest\'e9e ouverte. +\par \emdash Entendez-vous? dit le comte en tressaillant de la t\'eate aux pieds. +\par Claire ne comprenait rien \'e0 cette sc\'e8ne \'e9trange. De sinistres pressentiments l'oppressaient; elle se sentait comme envelopp\'e9e par une atmosph\'e8re de malheur. La frayeur la prenait. Elle se leva et s'approcha du comte. +\par \emdash Elle est sans doute l\'e0? demanda M. de Commarin. +\par \emdash Oui, monsieur, r\'e9pondit d'une voix dure le vieux soldat, qui s'\'e9tait avanc\'e9, lui aussi. +\par \'c0 tout autre moment le comte aurait remarqu\'e9 le ton de ce vieillard et s'en serait choqu\'e9. Il ne leva pas m\'eame les yeux sur lui. Il restait insensible \'e0 tout. N'\'e9tait-elle pas l\'e0, \'e0 deux pas de lui! Sa pens\'e9e an\'e9 +antissait le temps. Il lui semblait que c'\'e9tait hier qu'il l'avait quitt\'e9e pour la derni\'e8re fois. +\par \emdash Je voudrais bien la voir, demanda-t-il presque timidement. +\par \emdash Cela est impossible, r\'e9pondit le militaire. +\par \emdash Pourquoi? balbutia le comte. +\par \emdash Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en paix, monsieur de Commarin! +\par Le comte se recula comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 menac\'e9. Ses yeux rencontr\'e8rent ceux du vieux soldat; il les baissa ainsi qu'un coupable devant son juge. +\par \emdash Mais rien ne s'oppose \'e0 ce que monsieur entre chez madame Gerdy, reprit le m\'e9decin, qui voulut ne rien voir. Elle ne s'apercevra probablement pas de sa pr\'e9sence, et quand m\'eame... +\par \emdash Oh! elle ne s'apercevra de rien, appuya le pr\'eatre, je viens de lui parler, de lui prendre la main, elle est rest\'e9e insensible. +\par Le vieux soldat r\'e9fl\'e9chissait profond\'e9ment. +\par \emdash Entrez, dit-il enfin au comte, peut-\'eatre est-ce Dieu qui le veut. +\par Il chancelait \'e0 ce point que le docteur voulait le soutenir. Il le repoussa doucement. +\par Le m\'e9decin et le pr\'eatre \'e9taient entr\'e9s en m\'eame temps que lui; Claire et le vieux soldat restaient sur le seuil de la porte plac\'e9e en face du lit. +\par Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint de s'arr\'eater. Il voulait, mais il ne pouvait aller plus loin. +\par Cette mourante, \'e9tait-ce bien Val\'e9rie? +\par Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces traits fl\'e9tris, rien sur ce visage boulevers\'e9 ne lui rappelait la belle, l'ador\'e9e Val\'e9rie de sa jeunesse. Il ne la reconnaissait pas. +\par Elle le reconnut bien, elle, ou plut\'f4t elle le devina; elle se dressa, d\'e9couvrant ses \'e9paules et ses bras amaigris. D'un geste violent, elle repoussa le bandeau de glace pil\'e9e pos\'e9 sur son front, rejetant en arri\'e8 +re sa chevelure abondante encore, tremp\'e9e d'eau et de sueur, qui s'\'e9parpilla sur l'oreiller. +\par \emdash Guy! s'\'e9cria-t-elle, Guy! +\par Le comte fr\'e9mit jusqu'au fond de ses entrailles. +\par Il demeurait plus immobile que ces malheureux qui, selon la croyance populaire, frapp\'e9s de la foudre, restent debout, mais tombent en poussi\'e8re d\'e8s qu'on les touche. +\par Il ne put apercevoir ce que virent les personnes pr\'e9sentes: la transfiguration de la malade. Ses traits contract\'e9s se d\'e9tendirent, une joie c\'e9leste inonda son visage, et ses yeux creus\'e9 +s par la maladie prirent une expression de tendresse infinie. +\par \emdash Guy, disait-elle d'une voix navrante de douceur, te voici donc enfin! Comme il y a longtemps, mon Dieu, que je t'attends! Tu ne peux pas savoir tout ce que ton absence m'a fait souffrir. Je serais morte de douleur, sans l'esp\'e9 +rance de te revoir qui me soutenait. On t'a retenu loin de moi? Qui? Tes parents, encore? Les m\'e9chantes gens! Tu ne leur as donc pas dit que nul ici-bas ne t'aime autant que moi! Non, ce n'est pas cela; je me souviens... N'ai-je pas vu ton air irrit +\'e9 lorsque tu es parti? Tes amis ont voulu te s\'e9parer de moi; ils t'ont dit que je te trahissais pour un autre. \'c0 qui donc ai-je fait du mal pour avoir des ennemis? C'est que mon bonheur blessait l'envie. Nous \'e9tions si heureux! +Mais tu ne l'as pas crue, cette calomnie absurde, tu l'as m\'e9pris\'e9e, puisque te voici! +\par La religieuse, qui s'\'e9tait lev\'e9e en voyant tout le monde envahir la chambre de sa malade, ouvrait de grands yeux ahuris. +\par \emdash Moi te trahir! continuait la mourante, il faudrait \'eatre fou pour le croire. Est-ce que je ne suis pas ton bien, ta propri\'e9t\'e9, quelque chose de toi! Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien attendre ni esp\'e9rer d'un +autre que tu ne m'aies donn\'e9 d\'e9j\'e0. Ne t'ai-je pas appartenu corps et \'e2me d\'e8s le premier jour! Je n'ai pas lutt\'e9, va, pour me donner \'e0 toi tout enti\'e8re; je sentais que j'\'e9tais n\'e9e pour toi, Guy! te souviens-tu de cela? +Je travaillais pour une dentelli\'e8re et je ne gagnais pas de quoi vivre, toi tu m'avais dit que tu faisais ton droit et que tu n'\'e9tais pas riche. Je croyais que tu te privais pour m'assurer un peu de bien-\'eatre. +Tu avais voulu faire arranger notre petite mansarde du quai Saint-Michel. \'c9tait-elle jolie avec ce frais papier \'e0 bouquets que nous avions coll\'e9 nous-m\'eames! +\par \'bbComme elle \'e9tait gaie! De la fen\'eatre, on apercevait ces grands arbres des Tuileries, et en nous penchant un peu, nous pouvions voir sous les arches des ponts le coucher du soleil. Le bon temps! La premi\'e8re fois que nous sommes all\'e9s \'e0 + la campagne ensemble, un dimanche, tu m'avais apport\'e9 une belle robe comme je n'osais en r\'eaver et des bottines si mignonnes que je trouvais qu'il \'e9tait dommage de les mettre pour marcher dehors! Mais tu m'avais tromp\'e9e! +\par \'bbTu n'\'e9tais pas un pauvre \'e9tudiant. Un jour, en allant porter mon ouvrage, je te rencontrai dans une voiture superbe, derri\'e8re laquelle se tenaient de grands laquais chamarr\'e9s d'or. Je ne pouvais en croire mes yeux. Le soir, tu m'as dit la + v\'e9rit\'e9, que tu \'e9tais noble, immens\'e9ment riche. Oh! mon bien-aim\'e9! Pourquoi m'avoir avou\'e9 cela?...\'bb +\par Avait-elle sa raison, \'e9tait-ce le d\'e9lire qui parlait? +\par De grosses larmes roulaient sur le visage rid\'e9 du comte de Commarin, et le m\'e9decin et le pr\'eatre \'e9taient \'e9mus de ce spectacle si douloureux d'un vieillard qui pleure comme un enfant. +\par La veille encore, le comte croyait son c\'9cur bien mort, et il suffisait de cette voix p\'e9n\'e9trante pour lui rendre les fra\'eeches et fortes sensations de la jeunesse. Combien d'ann\'e9es pourtant s'\'e9taient \'e9coul\'e9es depuis?... +\par \emdash Alors! poursuivait M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, il fallut abandonner le quai Saint-Michel. Tu le voulais; j'ob\'e9is malgr\'e9 mes pressentiments. +Tu me dis que, pour te plaire, je devais ressembler \'e0 une grande dame. Tu m'avais donn\'e9 des ma\'eetres, car j'\'e9tais si ignorante qu'\'e0 peine je savais signer mon nom. Te rappelles-tu la dr\'f4le d'orthographe de ma premi\'e8re lettre? +Ah! Guy, que n'\'e9tais-tu, en effet, un pauvre \'e9tudiant? Depuis que je te sais si riche, j'ai perdu ma confiance, mon insouciance et ma gaiet\'e9. Si tu allais me croire avide? si tu allais imaginer que ta fortune me touche? +\par \'bbLes hommes qui, comme toi, ont des millions doivent \'eatre bien malheureux! Je comprends qu'ils soient incr\'e9dules et pleins de soup\'e7ons. Sont-ils s\'fbrs jamais si c'est eux qu'on aime ou leur argent? Ce doute affreux qui les d\'e9 +chire les rend d\'e9fiants, jaloux et cruels. \'d4 mon unique ami, pourquoi avons-nous quitt\'e9 notre ch\'e8re mansarde? L\'e0 nous \'e9tions heureux. Que ne m'as-tu laiss\'e9e toujours o\'f9 tu m'avais trouv\'e9e? +Ne savais-tu donc pas que la vue du bonheur blesse et irrite les hommes? Sages, nous devions cacher le n\'f4tre comme un crime. Tu croyais m'\'e9lever, tu m'as abaiss\'e9e. Tu \'e9tais fier de notre amour, tu l'as affich\'e9. +Vainement je te demandais en gr\'e2ce de rester obscure et inconnue. +\par \'bbBient\'f4t toute la ville a su que j'\'e9tais ta ma\'eetresse. Il n'\'e9tait bruit dans ton monde que de tes prodigalit\'e9s pour moi. Combien je rougissais de ce luxe insolent que tu m'imposais! Tu \'e9tais content parce que ma beaut\'e9 devenait c +\'e9l\'e8bre; je pleurais, moi, parce que ma honte le devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes qui font m\'e9tier d'inspirer aux hommes les plus grandes folies. N'ai-je pas vu mon nom dans un journal? +Tu allais te marier, c'est par ce journal que je l'ai appris. Malheureuse! je devais te fuir; je n'ai pas eu ce courage. +\par \'bbJe me suis l\'e2chement r\'e9sign\'e9e au plus humiliant, au plus coupable des partages. Tu t'es mari\'e9, et je suis rest\'e9e ta ma\'eetresse. Oh! quel supplice, quelle soir\'e9e affreuse! J'\'e9tais seule, chez m +oi, dans cette chambre toute palpitante de toi, et tu en \'e9pousais une autre! Je me disais: \'e0 cette heure, une chaste et noble jeune fille va se donner \'e0 lui. Je me disais: quels serments fait cette bouche qui s'est si souvent appuy\'e9e sur mes l +\'e8vres? Souvent, depuis l'horrible malheur, je demande au bon Dieu quel crime j'ai commis pour \'eatre si impitoyablement ch\'e2ti\'e9e: le crime, le voil\'e0! Je suis rest\'e9e ta ma\'eetresse, et ta femme est morte. +Je ne l'ai vue qu'une fois, quelques minutes \'e0 peine, mais elle t'a regard\'e9, et j'ai compris qu'elle t'aimait autant que moi, Guy, c'est notre amour qui l'a tu\'e9e.\'bb +\par Elle s'arr\'eata \'e9puis\'e9e, mais aucun des assistants ne se permit un mouvement. +\par Ils \'e9coutaient religieusement, avec une \'e9motion fi\'e9vreuse, ils attendaient. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange n'avait pas eu la force de rester debout; elle s'\'e9tait laiss\'e9e glisser \'e0 genoux et elle pressait son mouchoir sur sa bouche pour \'e9touffer ses sanglots. +Cette femme n'\'e9tait-elle pas la m\'e8re d'Albert? +\par Seule la digne religieuse n'\'e9tait point \'e9mue: elle avait vu, ainsi qu'elle se le disait, bien d'autres d\'e9lires. Rien, elle ne comprenait absolument rien \'e0 cette sc\'e8ne. +\par Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d'attention aux divagations d'une insens\'e9e. +\par Elle crut qu'elle devait avoir de la raison pour tous. S'avan\'e7ant vers le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses couvertures. +\par \emdash Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid. +\par \emdash Ma s\'9cur, murmur\'e8rent en m\'eame temps le m\'e9decin et le pr\'eatre. +\par \emdash Tonnerre de Dieu! s'\'e9cria le vieux soldat, laissez-la donc parler! +\par \emdash Qui donc, reprit la malade, insensible \'e0 tout ce qui se passait autour d'elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais? Oh! les inf\'e2mes! On m'a fait espionner, n'est-ce pas? et on a d\'e9 +couvert que souvent il venait chez moi un officier. Eh bien! mais cet officier est mon fr\'e8re, mon cher Louis! Comme il venait d'avoir dix-huit ans et que l'ouvrage manquait, il s'est engag\'e9 soldat en disant \'e0 ma m\'e8re: \'ab +Ce sera toujours une bouche de moins \'e0 la maison.\'bb C'est un bon sujet, et ses chefs l'ont aim\'e9 tout de suite. Il a travaill\'e9 au r\'e9giment; il s'est instruit, et on l'a fait monter bien vite en grade. On l'a nomm\'e9 + lieutenant, capitaine, il est devenu chef d'escadron. Il m'a toujours aim\'e9e, Louis; s'il \'e9tait rest\'e9 \'e0 Paris, je ne serais pas tomb\'e9e. Mais notre m\'e8re est morte, et je me suis trouv\'e9e toute seule au milieu de cette grande ville. Il +\'e9tait sous-officier quand il a su que j'avais un amant. J'ai cru qu'il ne me reverrait jamais. Pourtant il m'a pardonn\'e9, en disant que la constance \'e0 une faute comme la mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il \'e9 +tait plus jaloux de ton bonheur que toi-m\'eame. Il venait, mais en se cachant. Je l'avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa s\'9cur. Je m'\'e9tais, moi, condamn\'e9e \'e0 ne jamais parler de lui, \'e0 ne pas prononcer son nom. +Un noble soldat pouvait-il avouer qu'il \'e9tait le fr\'e8re d'une femme entretenue par un comte? Pour qu'on ne le v\'eet pas, je prenais les plus minutieuses pr\'e9cautions. \'c0 quoi ont-elles servi? H\'e9las! \'e0 te faire douter de moi. +Quand il a su ce qu'on disait, il voulait, dans son aveugle col\'e8re, te provoquer en duel. Et alors il m'a fallu lui prouver qu'il n'avait m\'eame pas le droit de me d\'e9fendre. Quelle mis\'e8re! Ah! j'ai pay\'e9 bien cher mes ann\'e9es de bonheur vol +\'e9! Mais te voici, tout est oubli\'e9. Car tu me crois, n'est-il pas vrai, Guy? J'\'e9crirai \'e0 Louis: il viendra, il te dira que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa parole, \'e0 lui, un soldat!... +\par \emdash Oui, sur mon honneur, pronon\'e7a le vieux soldat, ce que ma s\'9cur dit est la v\'e9rit\'e9. +\par La mourante ne l'entendit pas; elle continuait d'une voix que la lassitude faisait haleter: +\par \emdash Comme ta pr\'e9sence me fait du bien! Je sens que je renais. J'ai failli tomber malade. Je ne dois pas \'eatre jolie, aujourd'hui, n'importe, embrasse-moi... +\par Elle tendait les bras et avan\'e7ait les l\'e8vres comme pour donner des baisers. +\par \emdash Mais c'est \'e0 une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant. Oh! je t'en supplie, je t'en conjure, ne me le prends pas, laisse-le-moi! Une m\'e8re sans son enfant, que veux-tu qu'elle devienne? +Tu me le demandes pour lui donner un nom illustre et une fortune immense; non! Tu me dis que ce sacrifice fera son bonheur; non! Mon enfant est \'e0 moi, je le garderai. La terre n'a ni honneurs ni richesses qui puissent remplacer une m\'e8 +re veillant sur un berceau. Tu veux, en \'e9change, me donner l'enfant de l'autre; jamais! Quoi! c'est cette femme qui embrasserait mon fils! C'est impossible! Retirez d'aupr\'e8s de moi cet enfant \'e9tranger, il me fait horreur, je veux le mien. +Malheureux! n'insiste pas, ne me menace pas de ta col\'e8re, de ton abandon, je c\'e9derais et je mourrais apr\'e8s. Guy, renonce \'e0 ce projet fatal, la pens\'e9e seule est un crime. Quoi! mes pri\'e8res, mes pleurs, rien ne t'\'e9meut! +Eh bien! Dieu nous punira. Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra o\'f9 les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se l\'e8veront pour nous maudire. Guy! j'entrevois l'avenir. Je vois mon fils justement irrit\'e9 + s'avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu! Oh! ces lettres, ces lettres, cher souvenir de nos amours! Mon fils! Il me menace, il me frappe! \'c0 moi! \'c0 l'aide! Un fils frapper sa m\'e8re... Ne le dites \'e0 personne, au moins! Dieu! que je souffre! +Il sait pourtant bien que je suis sa m\'e8re, il feint de ne pas me croire. Seigneur, c'est trop souffrir. Guy! pardon! \'f4 mon unique ami! je n'ai ni la force de r\'e9sister ni le courage d'ob\'e9ir. +\par \'c0 ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier s'ouvrit, et No\'ebl parut, p\'e2le comme \'e0 l'ordinaire, mais calme et tranquille. +\par La mourante le vit et \'e9prouva comme un choc \'e9lectrique. +\par Une secousse terrible \'e9branla son corps; ses yeux s'agrandirent d\'e9mesur\'e9ment, ses cheveux se dress\'e8rent. +\par Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la direction de No\'ebl, et d'une voix forte, elle cria: +\par \emdash Assassin!...Une convulsion la rabattit sur son lit. On s'approcha, elle \'e9tait morte. +\par Un grand silence se fit. +\par Telle est la majest\'e9 de la mort et la terreur qui s'en d\'e9gage, que devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le front et s'inclinent. +\par Pour un moment, les passions et les int\'e9r\'eats se taisent. Involontairement nous nous recueillons, lorsqu'en notre pr\'e9sence s'exhale le dernier soupir d'un d'entre nous. +\par Tous les assistants, d'ailleurs, \'e9taient profond\'e9ment \'e9mus de cette sc\'e8ne d\'e9chirante, de cette confession supr\'eame arrach\'e9e au d\'e9lire et \'e0 la douleur. +\par Mais ce mot \'abassassin\'bb, le dernier de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, ne surprit personne. Tous, \'e0 l'exception de la s\'9cur, savaient l'affreuse accusation qui pesait sur Albert. +\par \'c0 lui s'adressait la mal\'e9diction de cette m\'e8re infortun\'e9e. +\par No\'ebl paraissait navr\'e9. Agenouill\'e9 pr\'e8s du lit de celle qui lui avait servi de m\'e8re, il avait pris une de ses mains et la tenait coll\'e9e sur ses l\'e8vres. +\par \emdash Morte! g\'e9missait-il, elle est morte! +\par Pr\'e8s de lui, la religieuse et le pr\'eatre s'\'e9taient mis \'e0 genoux et r\'e9citaient \'e0 demi-voix les pri\'e8res des morts. Ils imploraient de Dieu, pour l'\'e2me de la tr\'e9pass\'e9e, sa paix et sa mis\'e9ricorde. +Ils demandaient un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant souffert sur cette terre. Renvers\'e9 sur un fauteuil, la t\'eate en arri\'e8re, le comte de Commarin \'e9tait plus d\'e9fait et plus livide que cette morte, sa ma\'ee +tresse, autrefois si belle. +\par Claire et le docteur s'empressaient autour de lui. +\par Il avait fallu retirer sa cravate et d\'e9nouer le col de sa chemise, il suffoquait. Avec l'aide du vieux soldat, dont les yeux rouges et gonfl\'e9s disaient la douleur comprim\'e9e, on avait roul\'e9 le fauteuil du comte pr\'e8s de la fen\'ea +tre entrouverte pour lui donner un peu d'air. Trois jours auparavant, cette sc\'e8ne l'aurait tu\'e9. Mais le c\'9cur s'endurcit au malheur comme les mains au travail. +\par \emdash Les larmes l'ont sauv\'e9, dit le docteur \'e0 l'oreille de Claire. +\par M. de Commarin, en effet, reprenait peu \'e0 peu ses sens, et avec la nettet\'e9 de la pens\'e9e la facult\'e9 de souffrir lui revenait. L'an\'e9antissement suit les grandes secousses de l'\'e2 +me; il semble que la nature se recueille pour soutenir le malheur; on n'en sent pas d'abord toute la violence, c'est apr\'e8s seulement qu'on sonde l'\'e9tendue et la profondeur du mal. +\par Les regards du comte s'arr\'eataient sur ce lit o\'f9 gisait le corps de Val\'e9rie. C'\'e9tait donc l\'e0 tout ce qui restait d'elle. L'\'e2me, cette \'e2me si d\'e9vou\'e9e et si tendre, s'\'e9tait envol\'e9e. +\par Que n'e\'fbt-il pas donn\'e9 pour que Dieu rend\'eet \'e0 cette infortun\'e9e un jour, une heure seulement de vie et de raison! Avec quels transports de repentir il se serait jet\'e9 \'e0 ses pieds pour lui demander gr\'e2 +ce, pour lui dire combien il avait horreur de sa conduite pass\'e9e! Comment avait-il reconnu l'in\'e9puisable amour de cet ange! Sur un soup\'e7on, sans daigner s'informer, sans l'entendre, il l'avait accabl\'e9e du plus froid m\'e9pris. +Que ne l'avait-il revue? Il se serait \'e9pargn\'e9 vingt ans de doutes affreux au sujet de la naissance d'Albert. Au lieu d'une existence d'isolement, il pouvait avoir une vie heureuse et douce. +\par Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle-l\'e0 aussi l'avait aim\'e9, et jusqu'\'e0 en mourir. +\par Il ne les avait pas comprises, il les avait tu\'e9es toutes deux. +\par L'heure de l'expiation \'e9tait venue, et il ne pouvait pas dire: \'abSeigneur, le ch\'e2timent est trop grand.\'bb +\par Et quelle punition, cependant! Que de malheurs depuis cinq jours! +\par \emdash Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l'avait pr\'e9dit; que ne l'ai-je \'e9cout\'e9e! +\par Le fr\'e8re de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy eut piti\'e9 de ce vieillard si impitoyablement \'e9prouv\'e9. Il lui tendit la main. +\par \emdash Monsieur de Commarin, dit-il d'une voix grave et triste, il y a longtemps que ma s\'9cur vous a pardonn\'e9, si toutefois elle vous en a jamais voulu; aujourd'hui c'est moi qui vous pardonne. +\par \emdash Merci! monsieur, balbutia le comte, merci!... +\par Et il ajouta: +\par \emdash Quelle mort, grand Dieu! +\par \emdash Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier soupir avec cette id\'e9e que son fils a commis un crime. Et n'avoir pu la d\'e9tromper!... +\par \emdash Au moins! s'\'e9cria le comte, faut-il que son fils soit libre pour lui rendre les derniers devoirs; oui, il le faut... No\'ebl!... +\par L'avocat s'\'e9tait rapproch\'e9 de son p\'e8re et avait entendu. +\par \emdash Je vous ai promis, mon p\'e8re, r\'e9pondit-il, de le sauver. +\par Pour la premi\'e8re fois M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange envisagea No\'ebl, leurs regards se crois\'e8rent, et elle ne fut pas ma\'eetresse d'un mouvement de r\'e9pulsion qui fut vu de l'avocat. + +\par \emdash Albert est maintenant sauv\'e9, dit-elle fi\'e8rement. Ce que nous demandons, c'est qu'on nous fasse prompte justice, c'est qu'il soit remis en libert\'e9 \'e0 l'instant. Le juge sait maintenant la v\'e9rit\'e9. +\par \emdash Comment, la v\'e9rit\'e9? interrogea l'avocat. +\par \emdash Oui! Albert a pass\'e9 chez moi, avec moi, la nuit du crime. +\par No\'ebl la regarda d'un air surpris; un aveu si singulier dans une telle bouche, sans explications, avait bien de quoi surprendre. +\par Elle se redressa magnifique d'orgueil. +\par \emdash Je suis mademoiselle Claire d'Arlange, monsieur, dit-elle. +\par M. de Commarin raconta alors rapidement tous les incidents rapport\'e9s par Claire. Quand il eut termin\'e9: +\par \emdash Monsieur, r\'e9pondit No\'ebl, vous voyez ma situation en ce moment, d\'e8s demain... +\par \emdash Demain! interrompit le comte d'une voix indign\'e9e; vous parlez, je crois, d'attendre \'e0 demain! L'honneur commande, monsieur, il faut agir aujourd'hui m\'eame, \'e0 l'instant. +Le moyen, pour vous, d'honorer cette pauvre femme, n'est pas de prier pour elle... d\'e9livrez son fils. +\par No\'ebl s'inclina profond\'e9ment. +\par \emdash Entendre votre volont\'e9, monsieur, dit-il, c'est ob\'e9ir. Je pars. Ce soir, \'e0 l'h\'f4tel, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de mes d\'e9marches. Peut-\'eatre me sera-t-il donn\'e9 de vous ramener Albert. +\par Il dit, et, embrassant une derni\'e8re fois la morte, il sortit. +\par Bient\'f4t le comte et M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange se retir\'e8rent. +\par Le vieux soldat \'e9tait all\'e9 \'e0 la mairie faire sa d\'e9claration de d\'e9c\'e8s et remplir les formalit\'e9s indispensables. La religieuse resta seule en attendant le pr\'eatre que le cur\'e9 avait promis d'envoyer pour \'abgarder le corps\'bb. +La fille de Saint-Vincent n'\'e9prouvait ni crainte ni embarras. Tant de fois elle s'\'e9tait trouv\'e9e dans des circonstances pareilles! Ses pri\'e8res dites, elle s'\'e9tait relev\'e9e, et d\'e9j\'e0 + elle allait et venait dans la chambre, disposant tout comme on doit le faire quand un malade a rendu le dernier soupir. Elle faisait dispara\'eetre les traces de la maladie, cachait les fioles et les petits pots, br\'fb +lait du sucre sur une pelle rougie, et sur une table recouverte d'une serviette blanche, \'e0 la t\'eate du lit, elle allumait des bougies et pla\'e7ait un crucifix avec un b\'e9nitier et la branche de buis b\'e9nit.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 + +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XVII +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Aussi troubl\'e9, aussi pr\'e9occup\'e9 + que possible des r\'e9v\'e9lations de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange, M. Daburon gravissait l'escalier qui conduit aux galeries des juges d'instruction, lorsqu'il fut crois\'e9 par le p\'e8 +re Tabaret. Sa vue l'enchanta et tout aussit\'f4t il l'appela: +\par \emdash Monsieur Tabaret!... Mais le bonhomme, qui donnait tous les signes de l'agitation la plus vive, n'\'e9tait rien moins que dispos\'e9 \'e0 s'arr\'eater, \'e0 perdre une minute. +\par \emdash Vous m'excuserez, monsieur, dit-il en saluant, on m'attend chez moi. +\par \emdash J'esp\'e8re cependant... +\par \emdash Oh! il est innocent, interrompit le p\'e8re Tabaret. J'ai d\'e9j\'e0 quelques indices, et avant trois jours... Mais vous allez entendre l'homme aux boucles d'oreilles de G\'e9vrol. Il est tr\'e8s malin, G\'e9vrol, je l'avais mal jug\'e9. +\par Et sans \'e9couter un mot de plus il reprit sa course, sautant trois marches \'e0 la fois, au risque de se rompre le cou. +\par M. Daburon, d\'e9sappoint\'e9, h\'e2ta le pas. +\par Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, sur le banc de bois grossier, Albert assis pr\'e8s d'un garde de Paris attendait. +\par \emdash On va vous appeler \'e0 l'instant, monsieur, dit le juge au pr\'e9venu en ouvrant sa porte. +\par Dans le cabinet, Constant causait avec un petit homme \'e0 figure chafouine qu'on aurait pu prendre \'e0 sa tenue pour un petit rentier des Batignolles, sans l'\'e9norme \'e9pingle \'aben faux\'bb qui constellait sa cravate et trahissait l'agent de la s +\'fbret\'e9. +\par \emdash Vous avez re\'e7u mes lettres? demanda M. Daburon \'e0 son greffier. +\par \emdash Monsieur, vos ordres sont ex\'e9cut\'e9s, le pr\'e9venu est l\'e0, et voici monsieur Martin qui arrive \'e0 l'instant du quartier des Invalides. +\par \emdash Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d'un ton satisfait. +\par Et se retournant vers l'agent: +\par \emdash Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu'avez-vous vu? +\par \emdash Monsieur, il y a eu escalade. +\par \emdash Y a-t-il longtemps? +\par \emdash Cinq ou six jours. +\par \emdash Vous en \'eates s\'fbr? +\par \emdash Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant tailler une plume. +\par \emdash Les traces sont visibles? +\par \emdash Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j'ose m'exprimer ainsi. Le voleur\emdash il s'agit d'un voleur, je suppose, continua M. Martin qui \'e9tait un beau parleur\emdash a p\'e9n\'e9tr\'e9 avant la pluie et s'est retir\'e9 apr\'e8 +s, ainsi que l'avait conjectur\'e9 monsieur le juge d'instruction. Cette circonstance est facile \'e0 d\'e9terminer quand on compare, le long du mur, du c\'f4t\'e9 de la rue, les empreintes de la mont\'e9e et celles de la descente. +Ces empreintes sont des \'e9raillures faites par le bout des pieds. Les unes sont nettes, les autres boueuses. Le gaillard\emdash il est leste, ma foi!\emdash est entr\'e9 \'e0 la force du poignet, mais, pour sortir, il s'est donn\'e9 le luxe d'une \'e9 +chelle qu'il aura jet\'e9e \'e0 terre une fois en haut. On voit tr\'e8s bien o\'f9 elle a \'e9t\'e9 appliqu\'e9e: en bas, \'e0 cause des trous, creus\'e9s par les montants; en haut, parce que la chaux est d\'e9grad\'e9e. +\par \emdash Est-ce l\'e0 tout? demanda le juge. +\par \emdash Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui garnissent la cr\'eate du mur ont \'e9t\'e9 arrach\'e9s. Plusieurs branches des acacias qui s'\'e9tendent au-dessus du m\'eame mur ont \'e9t\'e9 tortill\'e9es ou bris\'e9es. M\'eame, aux +\'e9pines de l'une de ces branches, j'ai recueilli un petit fragment de peau grise que voici, et qui me para\'eet provenir d'un gant. +\par Le juge prit ce fragment avec empressement. +\par C'\'e9tait bien un petit morceau de gant gris. +\par \emdash Vous vous \'eates arrang\'e9, je l'esp\'e8re, monsieur Martin, dit M. Daburon, pour ne point \'e9veiller l'attention dans la maison o\'f9 vous avez fait cette enqu\'eate? +\par \emdash Certes, monsieur. J'ai d'abord examin\'e9 l'ext\'e9rieur \'e0 mon aise. Apr\'e8s quoi, d\'e9posant mon chapeau chez le marchand de vins du coin, je me suis pr\'e9sent\'e9 + chez la marquise d'Arlange, en me donnant pour l'intendant d'une duchesse du voisinage, au d\'e9sespoir d'avoir laiss\'e9 \'e9chapper un perroquet ador\'e9 et \'e9loquent, si je puis employer ce terme. On m'a donn\'e9 de tr\'e8s bonne gr\'e2 +ce la permission de fouiller le jardin, et comme j'ai dit le plus grand mal de ma pr\'e9tendue ma\'eetresse, on m'aura indubitablement pris pour un domestique... +\par \emdash Vous \'eates un homme adroit et exp\'e9ditif, monsieur Martin, interrompit le juge, je suis tr\'e8s satisfait de vous et je le ferai savoir \'e0 qui de droit. +\par Il sonna pendant que l'agent, fier des \'e9loges re\'e7us, gagnait la porte \'e0 reculons et courb\'e9 en arc de cercle. +\par Albert fut introduit. +\par \emdash Vous \'eates-vous d\'e9cid\'e9, monsieur, demanda sans pr\'e9ambule le juge d'instruction, \'e0 donner l'emploi de votre soir\'e9e de mardi? +\par \emdash Je vous l'ai donn\'e9, monsieur. +\par \emdash Non, monsieur, non, et je regrette d'\'eatre oblig\'e9 de vous dire que vous m'avez menti. +\par Albert, \'e0 cette injure, devint pourpre, et ses yeux \'e9tincel\'e8rent. +\par \emdash Ce que vous avez fait ce soir-l\'e0, continua le juge, je le sais, parce que la justice, je vous l'ai d\'e9j\'e0 dit, n'ignore rien de ce qu'il lui importe de conna\'eetre. +\par Il chercha le regard d'Albert, le rencontra, et lentement dit: +\par \emdash J'ai vu mademoiselle Claire d'Arlange. +\par \'c0 ce nom, les traits du pr\'e9venu, contract\'e9s par une ferme volont\'e9 de ne pas se laisser abattre, se d\'e9tendirent. On e\'fbt dit qu'il \'e9prouvait une immense sensation de bien-\'eatre, comme un homme qui, par miracle, \'e9chappe \'e0 un p +\'e9ril imminent qu'il d\'e9sesp\'e9rait de conjurer. Pourtant il ne r\'e9pondit pas. +\par \emdash Mademoiselle d'Arlange, reprit le magistrat, m'a dit o\'f9 vous \'e9tiez mardi soir. +\par Albert h\'e9sitait encore. +\par \emdash Je ne vous tends pas de pi\'e8ge, ajouta M. Daburon, je vous en donne ma parole d'honneur. Elle m'a tout dit, entendez-vous? +\par Cette fois, Albert se d\'e9cida \'e0 parler. Ses explications concordaient de point en point avec celles de Claire, pas un d\'e9tail de plus. D\'e9sormais le doute devenait impossible. La bonne foi de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 d'Arlange ne pouvait avoir \'e9t\'e9 surprise. Ou Albert \'e9tait innocent, ou elle \'e9tait sa complice. Pouvait-elle \'eatre sciemment la complice de ce crime odieux? Non, elle ne pouvait m\'eame \'eatre soup\'e7onn\'e9 +e. Mais alors, o\'f9 chercher l'assassin? Car \'e0 la justice, lorsqu'elle d\'e9couvre un crime, il faut un criminel. +\par \emdash Vous le voyez, monsieur, dit s\'e9v\'e8rement le juge \'e0 Albert, vous m'aviez tromp\'e9. Vous risquiez votre t\'eate, monsieur, et ce qui est bien autrement grave, vous m'exposiez, vous exposiez la justice \'e0 une d\'e9plorable erreur. +Pourquoi n'avoir pas dit d'abord la v\'e9rit\'e9? +\par \emdash Monsieur, r\'e9pondit Albert, mademoiselle d'Arlange, en acceptant de moi un rendez-vous, m'avait confi\'e9 son honneur... +\par \emdash Et vous seriez mort plut\'f4t que de parler de cette entrevue? interrompit M. Daburon avec une nuance d'ironie; cela est beau, monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie... +\par \emdash Je ne suis pas le h\'e9ros que vous supposez, monsieur, dit simplement le pr\'e9venu. Si je vous disais que je ne comptais pas sur Claire, je mentirais. Je l'attendais. Je savais qu'en apprenant mon arrestation elle braverait tout pour me sauver. +Mais on pouvait lui cacher ce malheur, et c'est l\'e0 ce que je redoutais. En ce cas, autant qu'on peut r\'e9pondre de soi, je crois que je n'aurais pas prononc\'e9 son nom. +\par Il n'y avait l\'e0 nulle apparence de bravade. Ce qu'Albert disait, il le pensait et le sentait. M. Daburon regretta son ton ironique. +\par \emdash Monsieur, reprit-il d'une voix bienveillante, on va vous reconduire en prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant vous ne serez plus au secret. On vous traitera avec tous les \'e9gards dus \'e0 un prisonnier dont l'innocence peut para\'ee +tre probable. +\par Albert s'inclina et remercia. Son gardien revint le prendre. +\par \emdash Qu'on fasse venir G\'e9vrol, maintenant, dit le juge \'e0 son greffier. +\par Le chef de la s\'fbret\'e9 \'e9tait absent, on venait de le mander \'e0 la pr\'e9fecture, mais son t\'e9moin, l'homme aux boucles d'oreilles, attendait dans la galerie. +\par On lui dit d'entrer chez le juge. C'\'e9tait un de ces hommes courts et ramass\'e9s sur eux-m\'eames, robustes comme les ch\'eanes, b\'e2tis \'e0 chaux et \'e0 sable, qui peuvent porter jusqu'\'e0 trois poch\'e9es de bl\'e9 sur leurs \'e9paules bomb\'e9 +es. Ses cheveux et ses favoris blancs faisaient para\'eetre plus dur et plus fonc\'e9 son teint h\'e2l\'e9, grill\'e9, tann\'e9 par les intemp\'e9ries des saisons, par le vent de la mer et par le soleil des tropiques. +Il avait de larges mains, noires, dures, calleuses, avec de gros doigts noueux qui devaient avoir la puissance de pression d'un \'e9tau. +\par \'c0 ses oreilles, de grandes boucles d'oreilles pendaient, soutenant un d\'e9coupage en forme d'ancre. +\par Il portait le costume des p\'eacheurs ais\'e9s de la Normandie, lorsqu'ils s'habillent pour aller \'e0 la ville ou au march\'e9. +\par L'huissier fut oblig\'e9 de le pousser dans le cabinet. +\par Ce loup de la c\'f4te \'e9tait intimid\'e9 et interdit. +\par Il s'avan\'e7a en se balan\'e7ant d'une jambe sur l'autre avec cette d\'e9marche d\'e9hanch\'e9e des matelots qui, rompus au roulis et au tangage, sont surpris de trouver sous leurs pieds l'immobile plancher des vaches. +\par Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre souple, d\'e9cor\'e9 de petites m\'e9dailles de plomb, ni plus ni moins que l'auguste casquette du roi Louis XI, de d\'e9vote m\'e9moire, et orn\'e9 + encore d'une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les filles de campagne sur un m\'e9tier primitif compos\'e9 de quatre ou cinq \'e9pingles fich\'e9es dans un bouchon perc\'e9. +\par M. Daburon le d\'e9tailla et l'\'e9valua d'un coup d'\'9cil. On ne pouvait s'y tromper, c'\'e9tait bien l'homme \'e0 figure de brique d\'e9peint par le petit t\'e9moin de La Jonch\'e8re. +\par Impossible \'e9galement de m\'e9conna\'eetre l'honn\'eate homme. Sa physionomie respirait la franchise et la bont\'e9. +\par \emdash Votre nom? demanda le juge d'instruction. +\par \emdash Marie-Pierre Lerouge. +\par \emdash \'cates-vous donc parent de Claudine Lerouge? +\par \emdash Je suis son mari, monsieur. +\par Quoi? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son existence? +\par Voil\'e0 ce que pensa M. Daburon. +\par \'c0 quoi donc servent les surprenants progr\'e8s de l'industrie humaine? +\par Aujourd'hui, lorsque la justice h\'e9site, il lui faut, tout comme il y a vingt ans, une \'e9norme perte de temps et d'argent pour obtenir le moindre renseignement. Il faut la croix et la banni\'e8re, en beaucoup de cas, pour se procurer l'\'e9 +tat civil d'un t\'e9moin ou d'un pr\'e9venu. +\par Le vendredi, dans la journ\'e9e, on avait \'e9crit pour demander le dossier de Claudine, on \'e9tait au lundi, et la r\'e9ponse n'\'e9tait pas arriv\'e9e. +\par Cependant la photographie existe, on a le t\'e9l\'e9graphe \'e9lectrique, on dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise pas. +\par \emdash Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; elle-m\'eame pr\'e9tendait l'\'eatre. +\par \emdash C'est que, de cette mani\'e8re, elle excusait un peu sa conduite. C'\'e9tait d'ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que je n'existais plus pour elle. +\par \emdash Ah!... Vous savez qu'elle est morte victime d'un crime odieux? +\par \emdash Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l'a dit, monsieur, r\'e9pondit le marin dont le front se plissa. C'\'e9tait une malheureuse! ajouta-t-il d'une voix sourde. +\par \emdash Comment! c'est vous, un mari, qui l'accusez? +\par \emdash Je n'en ai que trop le droit, monsieur. Ah! d\'e9funt mon p\'e8re, qui s'y connaissait au temps, m'avait averti. Je riais, quand il me disait: \'abPrends garde, elle nous d\'e9shonorera tous.\'bb Il avait raison. J'ai \'e9t\'e9, moi, \'e0 + cause d'elle, poursuivi par la police, ni plus ni moins qu'un voleur qui se cache et qu'on cherche. Partout o\'f9 on me demandait avec une citation, les gens devaient se dire: tiens! il a donc fait un mauvais coup! Et me voici devant la justice. +Ah! monsieur, quelle peine! C'est que les Lerouge sont honn\'eates de p\'e8re en fils depuis que le monde est monde. Informez-vous dans le pays, on vous dira: \'abParole de Lerouge vaut \'e9crit d'un autre.\'bb Oui, c'\'e9 +tait une malheureuse, et je lui avais bien dit qu'elle ferait une mauvaise fin. +\par \emdash Vous lui aviez dit cela? +\par \emdash Plus de cent fois, oui, monsieur. +\par \emdash Et pourquoi? Voyons, mon ami, rassurez-vous, votre honneur n'est point en jeu ici, personne n'en doute. Quand l'aviez-vous avertie si sagement? +\par \emdash Ah! il y a longtemps, monsieur, r\'e9pondit le mari, plus de trente ans, pour la premi\'e8re fois. Elle \'e9tait ambitieuse jusque dans le sang, elle a voulu se m\'ealer des affaires des grands, c'est ce qui l'a perdue. +Elle disait qu'on gagne de l'or \'e0 garder des secrets; moi, je disais qu'on gagne de la honte, et voil\'e0 tout. Pr\'eater la main aux grands pour cacher leurs vilenies en comptant que \'e7a portera bonheur, c'est rembourrer son matelas d'\'e9 +pines avec l'espoir de bien dormir. Mais elle n'en faisait qu'\'e0 sa t\'eate. +\par \emdash Vous \'e9tiez son mari, pourtant, objecta Daburon, vous aviez le droit de commander. +\par Le mari hocha la t\'eate et poussa un gros soupir. +\par \emdash H\'e9las! monsieur, c'\'e9tait moi qui ob\'e9issais. +\par Proc\'e9der par brefs interrogatoires avec un t\'e9moin lorsqu'on n'a m\'eame pas id\'e9e des renseignements qu'il apporte, c'est perdre du temps en cherchant \'e0 en gagner. On croit l'approcher du fait important, on l'en \'e9carte. Mieux vaut lui l\'e2 +cher la bride et se r\'e9signer \'e0 l'\'e9couter, quitte \'e0 le remettre sur la voie lorsqu'il s'en \'e9loigne trop. C'est encore le plus s\'fbr et le plus court. C'est \'e0 ce parti que s'arr\'eata M. Daburon, tout en maudissant l'absence de G\'e9 +vrol, qui, d'un mot, aurait abr\'e9g\'e9 de moiti\'e9 cet interrogatoire, dont le juge ne soup\'e7onnait pas encore l'importance. +\par \emdash De quelles affaires s'\'e9tait donc m\'eal\'e9e votre femme? demanda le magistrat. Allons, mon ami, contez-moi cela bien exactement. Ici, vous le savez, on doit dire non seulement la v\'e9rit\'e9, mais encore toute la v\'e9rit\'e9. +\par Lerouge avait pos\'e9 son chapeau sur une chaise. Alternativement il se d\'e9tirait les doigts, les faisait craquer \'e0 les briser, ou se grattait la t\'eate de toutes ses forces. C'\'e9tait sa mani\'e8re d'aller \'e0 la rencontre des id\'e9es. +\par \emdash C'est pour vous dire, commen\'e7a-t-il, qu'il y aura de cela trente-cinq ans \'e0 la Saint-Jean. Je devins amoureux de Claudine. Dame! c'\'e9tait une jolie fille, propre, avenante, avec une voix plus douce que le miel. C'\'e9 +tait la plus belle du pays, droite comme un m\'e2t, souple comme l'osier, fine et forte comme un canot de course. Ses yeux p\'e9tillaient comme du vieux cidre; elle avait des cheveux noirs, les dents blanches, et son haleine \'e9tait plus fra\'ee +che que la brise du large. Le malheur est qu'elle n'avait rien, tandis que nous \'e9tions \'e0 l'aise. Sa m\'e8re, une veuve de trente-six maris, \'e9tait, sauf votre respect, une pas grand-chose et mon p\'e8re \'e9tait l'honn\'eatet\'e9 vivante. +Quand je parlai au bonhomme d'\'e9pouser la Claudine, il jura son grand juron, et huit jours apr\'e8s il m'embarquait pour Porto sur la go\'e9lette d'un voisin \'e0 nous, histoire de changer d'air. +Je revins au bout de six mois, plus maigre qu'un tolet, mais plus amoureux qu'avant. Le souvenir de Claudine me dess\'e9chait \'e0 petit feu. C'est que j'en \'e9tais fou \'e0 + perdre le boire et le manger, et sans vous commander m'est avis qu'elle m'aimait un brin, vu que j'\'e9tais un solide gars et que plus d'une fille me reluquait. Pour lors le p\'e8re, voyant que rien n'y faisait, que je d\'e9p\'e9 +rissais sans dire ouf et que je m'en allais tout doucettement rejoindre ma d\'e9funte m\'e8re au cimeti\'e8re, se d\'e9cida \'e0 me laisser passer ma folie. Un soir, comme nous revenions de la p\'eache et que je ne touchais pas au souper, il me dit: \'ab +\'c9pouse-la donc, ta carogne, et que \'e7a finisse!\'bb Je me rappelle bien cela, parce que, en entendant le vieux traiter mon amoureuse de ce nom, j'eus comme un \'e9blouissement. J'aurais voulu le tuer. \'c7a ne porte pas bonheur de se marier malgr\'e9 + ses parents. +\par Le brave marin s'\'e9garait au milieu de ses souvenirs. Il ne causait plus, il dissertait. +\par Le juge d'instruction essaya de le faire rentrer dans le bon chemin. +\par \emdash Arrivons \'e0 l'affaire, dit-il. +\par \emdash J'y suis, monsieur le juge, mais il fallait bien commencer par le commencement. Je me mariai donc. Le soir, apr\'e8s la noce, les parents et les invit\'e9s partis, j'allais rejoindre ma femme quand j'aper\'e7us mon p\'e8 +re tout seul dans un coin qui pleurait. \'c7a me serra le c\'9cur et j'eus un mauvais pressentiment. Il passa vite. C'est si beau, les six premiers mois qu'on a une femme qu'on aime! On la voit comme \'e0 + travers ces brouillards qui changent en palais et en \'e9glises les rochers de la c\'f4te, si bien que les novices s'y trompent. +\par Pendant deux ans, sauf quelques castilles de rien, tout alla bien. Claudine me man\'9cuvrait comme un youyou. Ah! elle \'e9tait fut\'e9e! elle m'aurait pris, li\'e9, port\'e9 au march\'e9 et vendu, que je n'y aurais vu que du feu. Son grand d\'e9faut, c' +\'e9tait d'\'eatre coquette. Tout ce que je gagnais, et mes affaires marchaient fort, elle se le mettait sur le dos. C'\'e9 +taient tous les dimanches parure nouvelle, robes, joyaux, bonnets, des affiquets du diable que les marchands inventent pour la perdition des femmes. Les voisins en jasaient, mais moi, je trouvais cela bien. Pour le bapt\'eame du fils qu'elle m'avait donn +\'e9, qui fut nomm\'e9 Jacques, du nom de mon p\'e8re, j'avais, pour lui plaire, donn\'e9 la vol\'e9e \'e0 mes \'e9conomies de gar\'e7on, plus de trois cents pistoles que je destinais \'e0 acheter un pr\'e9 qui m'endiablait parce qu'il \'e9tait enclav\'e9 + dans des parcelles nous appartenant. +\par M. Daburon bouillait d'impatience, mais que faire? +\par \emdash Allez, allez donc! disait-il toutes les fois que Lerouge faisait seulement mine de s'arr\'eater. +\par \emdash Donc, poursuivit le marin, j'\'e9tais content assez, lorsqu'un matin je vis tourner autour de chez nous un domestique de chez monsieur le comte de Commarin, dont le ch\'e2teau est \'e0 un quart de lieue de chez nous, de l'autre c\'f4t\'e9 + du bourg. C'\'e9tait un particulier qui ne me revenait pas du tout, un nomm\'e9 Germain. On pr\'e9tendait comme cela qu'il s'\'e9tait m\'eal\'e9 de la f +aute de la Thomassine, une belle fille de chez nous qui avait plu au jeune comte et qui avait disparu. Je demandai \'e0 ma femme ce que lui voulait ce propre \'e0 rien; elle me r\'e9pondit qu'il \'e9tait venu lui proposer de prendre un nourrisson. +D'abord je ne voulais pas entendre de cette oreille. Notre bien permettait \'e0 Claudine de garder tout son lait pour notre fils. Mais la voil\'e0 qui se met \'e0 dire les meilleures raisons. Elle se repentait, soi-disant, de sa coquetterie et de ses d +\'e9penses. Elle voulait gagner de l'argent, ayant honte de ne rien faire tandis que je me tuais le corps. Elle demandait \'e0 amasser, \'e0 \'e9conomiser, pour que le petit ne f\'fbt pas oblig\'e9 plus tard d'aller \'e0 la mer. On lui offrait un tr\'e8 +s bon prix que nous pouvions mettre de c\'f4t\'e9 pour rattraper en peu de temps les trois cents pistoles. Le chien de pr\'e9 dont elle me parla finit par me d\'e9cider. +\par \emdash Elle ne vous dit pas, demanda le juge, de quelle commission on voulait la charger? +\par Cette question stup\'e9fia Lerouge. Il pensa que c'est avec raison qu'on affirme que la justice voit tout et sait tout. +\par \emdash Pas encore, r\'e9pondit-il. Mais vous allez voir. Huit jours apr\'e8s, le pi\'e9ton lui apporte une lettre o\'f9 on lui demandait de venir \'e0 Paris chercher l'enfant. C'\'e9tait un soir. \'abBon, dit-elle, je partirai demain par la diligence. +\'bb Moi, je ne souillai mot; seulement au matin, quand elle fut par\'e9e pour le passage de la diligence, je d\'e9clarai que je l'accompagnerais. Elle ne parut pas f\'e2ch\'e9e, au contraire. Elle m'embrassa, et je fus ravi. \'c0 + Paris, ma femme devait aller prendre le petit chez une madame Gerdy qui demeurait sur le boulevard. Nous conv\'eenmes avec Claudine qu'elle se pr\'e9senterait seule et que je l'attendrais \'e0 notre auberge. +Mais, elle partie, je me mangeais le foie dans cette chambre. Je sortis au bout d'une heure et j'allai r\'f4der aux environs de la maison de cette dame. Je m'informai \'e0 des domestiques, \'e0 des gens qui sortaient, et j'appris qu'elle \'e9tait la ma +\'eetresse du comte de Commarin. Cela me d\'e9plut si fort que, si j'avais \'e9t\'e9 le ma\'eetre, ma femme serait revenue sans ce b\'e2tard. Je ne suis qu'un pauvre marin, moi, et je sais bien qu'un homme peut s'oublier. On est mont\'e9 par la boisson. +Quelquefois on est entra\'een\'e9 par les camarades, mais qu'un homme ayant femme et enfants fasse m\'e9nage avec une autre et lui donne le bien des siens, je trouve cela mal, tr\'e8s mal. N'est-il pas vrai, monsieur? +\par Le juge d'instruction se d\'e9menait rageusement sur son fauteuil. Il pensait: cet homme n'en finira donc pas! +\par \emdash Oui! vous avez raison mille fois, r\'e9pondit-il, mais tr\'eave de r\'e9flexions, avancez, avancez!... +\par \emdash Claudine, monsieur, \'e9tait plus ent\'eat\'e9e qu'une mule. Apr\'e8s trois jours de discussions elle m'arracha un }{\i\lang1036\langfe1033\langnp1036 Amen}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 entre deux baisers. Alors elle m'annon\'e7 +a que nous ne retournerions pas chez nous par la diligence. La dame, qui craignait pour son petit la fatigue du voyage, avait arrang\'e9 qu'on nous reconduirait \'e0 petites journ\'e9es dans sa voiture, et avec ses chevaux. C'est qu'elle \'e9 +tait entretenue dans le grand genre! J'eus la b\'eatise de me r\'e9jouir parce que cela me permettrait de voir le pays \'e0 mon aise. Nous voil\'e0 donc bien install\'e9s, avec les enfants, le mien et l'autre, dans un beau carrosse, attel\'e9 de b\'ea +tes superbes, conduit par un cocher en livr\'e9e. Ma femme \'e9tait folle de joie. Elle m'embrassait comme du pain et faisait sonner des poign\'e9es de pi\'e8ces d'or. Moi, j'\'e9tais sot comme un honn\'eate mari, qui trouve dans son m\'e9 +nage de l'argent qu'il n'y a pas apport\'e9. C'est en voyant ma mine que Claudine, esp\'e9rant me d\'e9rider, se risqua \'e0 me d\'e9couvrir la v\'e9rit\'e9 vraie. \'abTiens\'bb, me dit-elle... +\par Lerouge s'interrompit, et, changeant de ton: +\par \emdash Vous comprenez, dit-il, que c'est ma femme qui parle. +\par \emdash Oui, oui... Poursuivez. +\par \emdash Elle me dit donc en secouant sa poche: \'abTiens, mon homme, nous en aurons comme \'e7a jusqu'\'e0 plus soif, et voici pourquoi: monsieur le comte, qui a un fils l\'e9gitime en m\'eame temps que celui-ci, veut que ce soit ce b\'e2 +tard qui porte son nom. Cela se peut, gr\'e2ce \'e0 moi. En route nous allons trouver dans l'auberge o\'f9 nous coucherons monsieur Germain et la nourrice \'e0 qui on a confi\'e9 le fils l\'e9gitime. On nous mettra dans la m\'ea +me chambre, et, pendant la nuit, je dois changer les petits qu'on a expr\'e8s habill\'e9s l'un comme l'autre. Monsieur le comte donne pour cela huit mille francs comptant et une rente viag\'e8re de mille francs.\'bb +\par \emdash Et vous! s'\'e9cria le juge, vous qui vous dites un honn\'eate homme, vous avez souffert un tel crime lorsqu'il suffisait d'un mot pour l'en emp\'eacher! +\par \emdash Monsieur, de gr\'e2ce, supplia Lerouge, monsieur, laissez-moi finir... +\par \emdash Soit, allez! +\par \emdash Je n'eus pas, d'abord, la force de rien dire, tant la col\'e8re m'\'e9tranglait. Je devais \'eatre effrayant. Mais elle, qui pourtant avait peur de moi quand je me montais, partit d'un \'e9clat de rire qui me d\'e9concerta. \'abQue tu es b\'ea +te, me dit-elle; \'e9coute-moi donc avant de t'enlever comme une soupe au lait. C'est le comte, entends-tu, qui enrage d'avoir son b\'e2tard chez lui, c'est le comte qui paye pour le changer. Sa ma\'eetresse, la m\'e8re de celui-ci, ne veut pas de \'e7a. +Si elle a eu l'air de consentir \'e0 la chose, cette femme, c'est qu'elle tenait \'e0 ne pas se brouiller avec son amant et qu'elle avait son plan. Elle m'a prise \'e0 part, dans la chambre, et apr\'e8 +s m'avoir fait jurer le secret sur un crucifix, elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas s'habituer \'e0 l'id\'e9e de se s\'e9parer pour toujours de son enfant et d'\'e9lever l'enfant d'une autre. Elle a ajout\'e9 que si je consentais \'e0 + ne pas changer les nourrissons sans en rien dire au comte, elle me donnerait \'e0 l'instant dix mille francs et me garantirait une rente \'e9gale \'e0 celle du p\'e8re. Elle m'a encore d\'e9clar\'e9 qu'elle saurait bien si je + tenais ma parole, ayant fait faire \'e0 son petit un signe de reconnaissance ineffa\'e7able. Elle ne me l'a pas montr\'e9, ce signe, et j'ai eu beau le chercher, je ne l'ai pas trouv\'e9. Comprends-tu maintenant? +Je garde simplement ce petit bourgeois que voici; j'affirme au comte que j'ai fait l'\'e9change, nous empochons des deux c\'f4t\'e9s, et voil\'e0 Jacques riche. Embrasse ta petite femme qui a plus d'esprit que toi, mon homme!\'bb Voil\'e0 +, monsieur, mot pour mot, ce que me dit Claudine. +\par Le rude matelot tira de sa poche un immense mouchoir \'e0 carreaux bleus et se moucha \'e0 faire trembler les vitres. C'\'e9tait sa fa\'e7on de pleurer. +\par M. Daburon restait confondu. Depuis le commencement de cette malheureuse affaire, il marchait d'\'e9tonnements en \'e9tonnements. \'c0 peine avait-il mis ordre \'e0 ses id\'e9es sur un point que toute son attention \'e9tait appel\'e9e sur un autre. +Il se sentait d\'e9rout\'e9. Qu'\'e9tait-ce que ce nouvel incident si grave? qu'allait-il apprendre? Il br\'fblait d'interroger vivement, mais Lerouge, on le voyait, contait p\'e9niblement, d\'e9m\'ealant laborieusement ses souvenirs; un fil bien t\'e9 +nu le guidait, la moindre interruption pouvait rompre ce fil et embrouiller l'\'e9cheveau. +\par \emdash Ce que me proposait Claudine, continua le marin, \'e9tait une abomination, et je suis un honn\'eate homme. Mais cette femme me p\'e9trissait \'e0 volont\'e9, comme la p\'e2te du p\'e9trin. Elle me chavirait le c\'9cur. +Elle me faisait voir blanc comme neige ce qui \'e9tait noir comme de l'encre. Je l'aimais, quoi! Elle me prouva que nous ne faisions de tort \'e0 personne et que nous assurions la fortune de Jacques, je me tus. Le soir, nous arrivions \'e0 + un village, et le cocher nous dit, en arr\'eatant la voiture devant une auberge, que c'est l\'e0 que nous coucherons. Nous entrons et nous voyons qui? Cette canaille de Germain avec une femme portant un nourrisson si exactement habill\'e9 comme le n\'f4 +tre que j'eus peur. Ils voyageaient comme nous dans une voiture du comte. Un soup\'e7on me vint. Qui m'assurait que Claudine n'avait pas invent\'e9 la seconde histoire pour me calmer? Elle en \'e9tait certes capable. J'\'e9tais fou. Je consentais \'e0 + une chose qui \'e9tait mal, mais non \'e0 une certaine autre. Je me promis bien de ne pas perdre de vue notre petit b\'e2tard, me jurant bien qu'on ne me l'escamoterait pas. En effet, je le gardai toute la soir\'e9e sur mes genoux, et, pour plus de s\'fb +ret\'e9, je lui avais nou\'e9 mon mouchoir autour des reins en guise de remarque. Ah! le coup avait \'e9t\'e9 bien mont\'e9. Apr\'e8s souper, on parla de se coucher, et il se trouve qu'il n'y a dans cette auberge que deux chambres \'e0 deux lits. C'\'e9 +tait \'e0 croire qu'on l'avait fait b\'e2tir expr\'e8s. L'aubergiste dit que les deux nourrices coucheront dans une de ces chambres et Germain et moi dans l'autre. Comprenez-vous, monsieur le juge? Ajoutez que toute la soir\'e9 +e j'avais surpris des signes d'intelligence entre ma femme et ce gredin de domestique. J'\'e9tais furieux. +\par \'bbC'\'e9tait la conscience qui parlait et que je faisais taire de force. Je sentais que j'agissais tr\'e8s mal et je m'en voulais \'e0 la mort. Pourquoi n'y a-t-il que les coquines pour faire virer comme une girouette \'e0 tous les vent +s de leurs coquineries l'esprit d'un honn\'eate homme? +\par M. Daburon r\'e9pondit par un coup de poing \'e0 d\'e9molir son bureau. Lerouge poursuivit plus vite: +\par \emdash Moi, je repoussai cet arrangement, feignant d'\'eatre trop jaloux pour l\'e2cher ma femme une minute. Il fallait en passer par o\'f9 je voulais. La nourrice \'e9trang\'e8re monta se coucher la premi\'e8re; nous y all\'e2 +mes, Claudine et moi, un moment apr\'e8s. Ma femme d\'e9fit ses hardes et se coucha dans les draps avec notre fils et le nourrisson; moi, je ne me d\'e9shabillai pas. Sous pr\'e9 +texte qu'en me couchant j'exposerais les nourrissons, je m'installai sur une chaise devant le lit, d\'e9cid\'e9 \'e0 ouvrir l'\'9cil et \'e0 monter un quart un peu solide. J'avais souffl\'e9 la chandelle afin de laisser les femmes do +rmir; moi, je n'y songeais gu\'e8re; mes id\'e9es m'\'f4taient le sommeil; je pensais \'e0 mon p\'e8re et \'e0 ce qu'il dirait, s'il apprenait jamais ma conduite. Vers minuit, voil\'e0 que j'entends Claudine faire un mouvement. Je retiens mon souffle. +Elle se levait. Voulait-elle changer les enfants? Maintenant je sais que non, alors je crus que oui. Je me dressai hors de moi et, la saisissant par le bras, je commen\'e7ai \'e0 taper, et rudement, tout en l\'e2chant ce que j'avais sur le c\'9cur. +Je parlais \'e0 pleine voix, comme sur mon bateau, quand le temps est gros, je jurais comme un damn\'e9, je menais un tapage affreux. L'autre nourrice poussait des cris \'e0 faire croire qu'on l'\'e9gorgeait. \'c0 + ce vacarme Germain accourt avec une chandelle allum\'e9e. Sa vue m'acheva. Ne sachant ce que je faisais, je tirai de ma poche un couteau catalan dont je me servais d'habitude, et empoignant le maudit b\'e2 +tard, je lui traversai le bras avec la lame en disant: \'abAu moins, comme cela, on ne le changera pas sans que je le sache: il est marqu\'e9 pour la vie.\'bb +\par Lerouge n'en pouvait plus. +\par De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient le long de ses joues et s'arr\'eataient dans les rides profondes de son visage. +\par Il haletait, mais le regard imp\'e9rieux du juge le pressait, le harcelait, comme le fouet qui cingle les reins du n\'e8gre \'e9cras\'e9 de fatigue. +\par \emdash La blessure du petit \'e9tait terrible, poursuivit-il; elle saignait affreusement, il pouvait en mourir. Je ne m'inqui\'e9tais que de l'avenir, de ce qui arriverait peut-\'eatre plus tard. Je d\'e9clarai que j'allais \'e9crire ce + qui venait de se passer et que nous signerions tous. Ce fut fait. Nous savions \'e9crire tous quatre. Germain n'osa pas r\'e9sister, je parlais mon couteau \'e0 la main. +Il mit son nom le premier, me conjurant seulement de ne rien dire au comte, jurant que pour sa part il ne souillerait mot, faisant promettre \'e0 l'autre nourrice de se taire. +\par \emdash Et vous avez gard\'e9 cette d\'e9claration? demanda M. Daburon. +\par \emdash Oui, monsieur, et comme l'homme de la police \'e0 qui j'ai tout avou\'e9 m'a recommand\'e9 de la prendre avec moi, je suis all\'e9 la retirer de l'endroit o\'f9 je l'avais cach\'e9e, et je l'ai l\'e0. +\par \emdash Donnez. +\par Lerouge sortit de la poche de sa veste un vieux portefeuille de parchemin attach\'e9 avec une lani\'e8re de cuir, et en tira un pli jauni par les ann\'e9es et soigneusement cachet\'e9. +\par \emdash Voici, dit-il. Le papier n'a pas \'e9t\'e9 ouvert depuis cette nuit maudite. +\par En effet, lorsque le juge le d\'e9plia, il vit tomber la cendre jet\'e9e sur les caract\'e8res fra\'eechement trac\'e9s pour les emp\'eacher de s'effacer. +\par C'\'e9tait bien le r\'e9cit bref de la sc\'e8ne d\'e9crite par le vieux marin. Les quatre signatures y \'e9taient. +\par \emdash Que sont devenus, murmura le juge, se parlant \'e0 lui-m\'eame, les t\'e9moins qui ont sign\'e9 cette d\'e9claration? Lerouge crut qu'on l'interrogeait. +\par \emdash Germain est mort, r\'e9pondit-il, on m'a dit qu'il s'\'e9tait noy\'e9 dans une partie de plaisir. Claudine vient d'\'eatre assassin\'e9e, mais l'autre nourrice vit encore. M\'eame je sais qu'elle a parl\'e9 de la chose \'e0 + son mari, car il m'en a touch\'e9 un mot. C'est un nomm\'e9 Brossette, qui demeure au village de Commarin m\'eame. +\par \emdash Et ensuite? demanda le juge qui avait pris le nom et l'adresse de cette femme. +\par \emdash Le lendemain, monsieur, Claudine parvint \'e0 me calmer et \'e0 m'extorquer le serment de garder le silence. L'enfant fut \'e0 peine malade, mais il garda une \'e9norme cicatrice au bras. +\par \emdash Madame Gerdy a-t-elle \'e9t\'e9 avertie de ce qui s'\'e9tait pass\'e9? +\par \emdash Je ne le crois pas, monsieur, cependant j'aime mieux dire que je l'ignore. +\par \emdash Comment, vous l'ignorez! +\par \emdash Oui, je vous le jure, monsieur le juge; cela vient de ce qui est arriv\'e9 apr\'e8s. +\par \emdash Qu'est-il donc arriv\'e9? +\par Le marin h\'e9sita. +\par \emdash C'est que, monsieur, dit-il, c'est des affaires \'e0 moi, et... +\par \emdash Mon ami, interrompit le juge, vous \'eates un honn\'eate homme, je le crois, j'en suis s\'fbr. Mais une fois en votre vie, pouss\'e9 par une mauvaise femme, vous avez failli, vous \'eates devenu le complice d'une bien coupable action. R\'e9 +parez votre faute en parlant sinc\'e8rement. Tout ce qui se dit ici, et qui n'a pas trait directement au crime, reste secret; moi-m\'eame je l'oublie aussit\'f4t. Ne craignez donc rien, et si vous \'e9prouvez quelque humiliation, dites +-vous que c'est la punition du pass\'e9. +\par \emdash H\'e9las! monsieur le juge, r\'e9pondit le marin, j'ai \'e9t\'e9 bien puni d\'e9j\'e0, et il y a longtemps que ma peine a commenc\'e9. Argent mal acquis ne porte pas profit. En arrivant chez nous, j'achetai le malheureux pr\'e9 plus cher que + sa valeur. Le jour o\'f9 je me suis promen\'e9 dessus en me disant: il est \'e0 moi, j'ai eu mon dernier contentement. Claudine \'e9tait coquette mais elle avait encore bien d'autres vices. Quand elle nous vit tant d'argent, ils \'e9clat\'e8 +rent tous comme un incendie qui couve \'e0 fond de cale quand on ouvre un panneau. D'un peu gourmande qu'elle \'e9tait, elle devint port\'e9e sur sa bouche, sauf votre respect, \'e0 faire horreur. C'\'e9 +tait chez nous une ripaille qui n'avait ni fin ni cesse. D\'e8s que j'embarquais, elle s'attablait avec les plus mauvaises gredines du pays, et il n'y avait rien de trop bon ni de trop cher pour elles. +Elle se prenait de boisson au point qu'il fallait la coucher. L\'e0-dessus, voil\'e0 qu'une nuit qu'elle me croyait \'e0 Rouen, je reviens sans \'eatre attendu. J'entre, et je la trouve avec un homme. Et quel homme, monsieur! Un m\'e9 +chant gringalet honni de tout le pays, laid, sale, puant: enfin le clerc de l'huissier du bourg. J'aurais d\'fb le tuer, c'\'e9tait mon droit, comme une vermine qu'il \'e9tait; il me fit piti\'e9. Je l'empoignai par le cou et je le jetai par la fen\'ea +tre sans l'ouvrir. Il n'en est pas mort. Alors, je tombai sur ma femme, et quand je cessai de frapper elle ne bougeait plus. +\par Lerouge parlait d'une voix rauque, et de temps \'e0 autre enfon\'e7ait sur ses yeux ses poings crisp\'e9s. +\par \emdash Je pardonnai, continua-t-il, mais l'homme qui a battu sa femme et qui lui a fait gr\'e2ce est perdu. D\'e9sormais, elle prit mieux ses pr\'e9cautions, elle devint plus hypocrite, et voil\'e0 tout. Dans l'intervalle, madame Gerdy retira son petit. +Claudine ne fut plus retenue par rien. Prot\'e9g\'e9e et conseill\'e9e par sa m\'e8re, qu'elle avait prise avec nous et qui \'e9tait cens\'e9e soigner notre Jacques, elle put me tromper pendant plus d'un an. Je la croyais revenue \'e0 + de meilleurs sentiments, et pas du tout, elle menait une vie effroyable. Ma maison \'e9tait devenue le mauvais lieu du pays, et c'est chez moi que les vauriens se rendaient apr\'e8s boire. +Ils y buvaient pourtant encore, car ma femme faisait venir des paniers de vin et d'eau-de-vie, et tant que j'\'e9tais \'e0 la mer, on se so\'fblait p\'eale-m\'eale. Quand l'argent lui manquait, elle \'e9crivait au comte ou \'e0 sa ma\'ee +tresse, et ses orgies continuaient. Quelquefois j'avais des doutes qui me travaillaient; alors, sans raison, pour un non, pour un oui, je la battais jusqu'\'e0 plus soif, puis je pardonnais encore, comme un l\'e2che, comme un imb\'e9cile. C'\'e9 +tait une existence d'enfer. Je ne sais pas ce qui me procurait le plus de plaisir: de l'embrasser ou de la rouer de coups. Tout le monde, dans le bourg, me m\'e9prisait et me tournait le dos; on me croyait complice ou involontairement dupe. +J'ai su plus tard qu'on supposait que je tirais profit de la conduite de ma femme, tandis qu'au contraire elle payait ses amants. En tout cas, on se demandait d'o\'f9 venait tout l'argent qui se d\'e9pensait chez nous. +Pour me distinguer d'un de mes cousins nomm\'e9 Lerouge, on avait joint \'e0 mon nom un mot inf\'e2me. Quelle honte, monsieur! Et je ne savais rien de tant de scandales, non, rien! N'\'e9tais-je pas le mari! Par bonheur, mon p\'e8re \'e9tait mort. +\par M. Daburon eut piti\'e9. +\par \emdash Reposez-vous, mon ami, dit-il, remettez-vous. +\par \emdash Non, r\'e9pondit le marin, j'aime mieux faire vite. Un homme eut la charit\'e9 de me pr\'e9venir: le cur\'e9. Si jamais celui-l\'e0 a besoin de Lerouge!... Sans perdre une minute, j'allai trouver un homme de loi, lui demand +ant comment doit agir un honn\'eate marin qui a eu le malheur d'\'e9pouser une gourgandine. Il me dit qu'il n'y a rien \'e0 faire. Plaider, c'est publier \'e0 son de trompe son d\'e9shonneur, et une s\'e9paration n'arrange rien. \'ab +Quand une fois on a donn\'e9 son nom \'e0 une femme, me dit-il, on ne peut plus le reprendre, il lui appartient pour le restant de ses jours, elle a le droit d'en disposer. Elle peut le salir, le couvrir de boue, le tra\'ee +ner de musicos en musicos, le mari n'y peut rien.\'bb Cela \'e9tant, mon parti fut vite pris. Le jour m\'eame, je vendis le fatal pr\'e9 et j'en fis porter l'argent \'e0 Claudine, ne voulant rien garder du pain de la honte. +Je fis ensuite dresser un acte qui l'autorisait \'e0 administrer notre petit bien mais qui ne lui permettait ni de le vendre, ni d'emprunter dessus. Puis je lui \'e9crivis une lettre o\'f9 je lui marquais qu'elle n'entendrait plus parler de moi, que je n' +\'e9tais plus rien pour elle et qu'elle pouvait se regarder comme veuve. Et dans la nuit, je partis avec mon fils. +\par \emdash Et que devint votre femme, apr\'e8s votre d\'e9part? +\par \emdash Je ne puis le dire, monsieur. Je sais seulement qu'elle quitta le pays un an apr\'e8s moi. +\par \emdash Vous ne l'avez jamais revue? +\par \emdash Jamais. +\par \emdash Cependant, vous \'e9tiez chez elle trois jours avant le crime? +\par \emdash C'est vrai, monsieur, mais c'est qu'il le fallait absolument. J'ai eu bien de la peine \'e0 la retrouver, personne ne savait ce qu'elle \'e9tait devenue. Heureusement mon notaire a pu se procurer l'adresse de madame Gerdy, il lui a \'e9 +crit, et c'est comme cela que j'ai su que Claudine habitait La Jonch\'e8re. J'\'e9tais pour lors \'e0 Rouen; le patron Gervais, qui est mon ami, m'offrit de me remonter \'e0 Paris sur son bateau, et j'acceptai. +Ah! monsieur! quel saisissement lorsque je suis entr\'e9 chez elle! Ma femme ne me reconnaissait pas. \'c0 force de dire \'e0 tout le monde que j'\'e9tais mort, elle avait sans doute fini par s'en persuader. Quand j'ai dit mon nom, elle est tomb\'e9e \'e0 + la renverse. La malheureuse! elle n'avait pas chang\'e9. Elle avait pr\'e8s d'elle un verre et une bouteille d'eau-de-vie... +\par \emdash Tout cela ne m'apprend pas ce que vous veniez faire chez votre femme. +\par \emdash C'est pour Jacques, monsieur, que j'y allais. Le petit est devenu homme, et il veut se marier. Pour cela, il fallait le consentement de la m\'e8re. J'ai donc port\'e9 \'e0 Claudine un acte que le notaire avait pr\'e9par\'e9 et qu'elle a sign\'e9. +Le voici. +\par M. Daburon prit l'acte et sembla le lire attentivement. Au bout d'un moment: +\par \emdash Vous \'eates-vous demand\'e9, interrogea-t-il, qui pouvait avoir assassin\'e9 votre femme? +\par Lerouge ne r\'e9pondit pas. +\par \emdash Avez-vous eu des soup\'e7ons sur quelqu'un? insista le juge. +\par \emdash Dame! monsieur, r\'e9pondit le marin, que voulez-vous que je vous dise! J'ai pens\'e9 que Claudine avait fini par lasser les gens de qui elle tirait de l'argent comme de l'eau d'un puits, ou bien qu'\'e9tant so\'fble elle avait parl\'e9 trop. + +\par Les renseignements \'e9taient aussi complets que possible. Daburon cong\'e9dia Lerouge en lui recommandant d'attendre G\'e9vrol qui le conduirait \'e0 un h\'f4tel o\'f9 il se tiendrait jusqu'\'e0 nouvel ordre \'e0 la disposition de la justice. +\par \emdash Vous serez indemnis\'e9 de vos d\'e9penses, ajouta le juge. +\par Lerouge avait \'e0 peine tourn\'e9 les talons qu'un fait grave, prodigieux, inou\'ef, sans pr\'e9c\'e9dent se produisit dans le cabinet du juge d'instruction. Constant, le s\'e9rieux, l'impassible, l'immobile, le sourd-muet Constant se leva et parla. +Il rompit un silence de quinze ann\'e9es, il s'oublia jusqu'\'e0 \'e9mettre une opinion. Il dit: +\par \emdash Voil\'e0, monsieur, une surprenante affaire! +\par Bien surprenante, en effet, pensait M. Daburon, et bien faite pour d\'e9router toutes les pr\'e9visions, pour renverser toutes les opinions pr\'e9con\'e7ues. Pourquoi, lui juge, avait-il agi avec cette d\'e9plorable pr\'e9cipitation? +Pourquoi, avant de rien risquer, n'avait-il pas attendu de bien poss\'e9der tous les \'e9l\'e9ments de cette grave affaire, de tenir tous les fils de cette trame compliqu\'e9e? On accuse la justice de lenteur, mais c'est cette lenteur m\'ea +me qui fait sa force et sa s\'fbret\'e9, qui constitue sa presque infaillibilit\'e9. +\par On ne sait pas assez tout le temps que les t\'e9moignages mettent \'e0 se produire. +\par On ignore ce que peuvent r\'e9v\'e9ler de faits des investigations inutiles en apparence. +\par Les drames de la cour d'assises n'observent pas les trois unit\'e9s, il s'en manque de beaucoup. +\par Quand l'enchev\'eatrement des passions et des mobiles semble inextricable, un personnage inconnu, venu on ne sait d'o\'f9, se pr\'e9sente, et c'est lui qui apporte le d\'e9nouement. +\par M. Daburon, le plus prudent des hommes, avait cru simple la plus complexe des affaires. Il avait agi comme pour un cas de flagrant d\'e9lit dans un crime myst\'e9rieux qui r\'e9clamait les plus grandes pr\'e9cautions. Pourquoi? C'est que se +s souvenirs ne lui avaient pas laiss\'e9 la libert\'e9 de d\'e9lib\'e9ration, de jugement et de d\'e9cision. Il avait craint \'e9galement de para\'eetre faible et de se montrer violent. Se croyant s\'fbr de son fait, l'animosit\'e9 l'avait emport\'e9. +Et cependant bien des fois il s'\'e9tait dit: o\'f9 est le devoir? Mais, quand on en est r\'e9duit \'e0 ne plus distinguer clairement le devoir, c'est qu'on fait fausse route. +\par Le singulier dans tout cela, c'est que les fautes du juge d'instruction provenaient de son honn\'eatet\'e9 m\'eame. Il avait \'e9t\'e9 \'e9gar\'e9 par une trop grande d\'e9 +licatesse de conscience, les scrupules qui le tracassaient lui avaient rempli l'esprit de fant\'f4mes et l'avaient pouss\'e9 \'e0 l'animosit\'e9 passionn\'e9e par lui d\'e9ploy\'e9e \'e0 un certain moment. +\par Devenu plus calme, il examinait sainement les choses. En somme, gr\'e2ce \'e0 Dieu! rien n'\'e9tait irr\'e9parable. Il ne s'en adressait pas moins les plus dures admonestations. Le hasard seul l'avait arr\'eat\'e9. En ce moment m\'ea +me, il se jurait bien que cette instruction serait pour lui la derni\'e8re. Sa profession lui inspirait d\'e9sormais une invincible horreur. Puis, son entretien avec Claire avait rouvert toutes les blessures de son c\'9c +ur, et elles saignaient plus douloureuses que jamais. Il reconnaissait avec accablement que sa vie \'e9tait bris\'e9e, finie. Un homme peut se dire cela quand toutes les femmes ne lui sont rien, hormis une seule qu'il ne peut esp\'e9rer poss\'e9der. + +\par Trop religieux pour songer au suicide, il se demandait avec angoisse ce qu'il deviendrait plus tard, quand il aurait jet\'e9 aux orties sa robe de juge. +\par Puis il revenait \'e0 l'affaire pr\'e9sente. Dans tous les cas, innocent ou coupable, Albert \'e9tait bien le vicomte de Commarin, le fils l\'e9gitime du comte. Mais \'e9tait-il coupable? \'c9videmment non. +\par \emdash J'y songe! s'\'e9cria tout \'e0 coup le juge, il faut que je parle au comte de Commarin. Constant, faites passer \'e0 son h\'f4tel, qu'il vienne \'e0 l'instant; s'il n'est pas chez lui, qu'on le cherche. +\par M. Daburon allait avoir un moment difficile. Il allait \'eatre forc\'e9 de dire \'e0 ce vieillard: \'abMonsieur, votre fils l\'e9gitime n'est pas celui que je vous ai dit, c'est l'autre.\'bb Quelle situation! non seulement p\'e9 +nible, mais voisine du ridicule. Le correctif, c'est que cet autre, Albert, \'e9tait innocent. +\par \'c0 No\'ebl aussi il faudrait apprendre la v\'e9rit\'e9, le pr\'e9cipiter \'e0 terre apr\'e8s l'avoir \'e9lev\'e9 jusqu'aux nues. Quelle d\'e9sillusion! Mais sans doute le comte trouverait pour lui quelque compensation, il la lui devait bien. +\par \emdash Maintenant, murmurait le juge, quel serait le coupable? +\par Une id\'e9e traversa son cerveau, qui d'abord lui parut invraisemblable. Il la rejeta, puis la reprit. Il la tourna, la retourna, l'examina sous toutes ses faces. Il s'y \'e9tait presque arr\'eat\'e9 lorsque M. de Commarin entra. +\par Le messager de M. Daburon lui \'e9tait arriv\'e9 comme il allait descendre de voiture, revenant avec Claire de chez M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XVIII +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 Le p\'e8 +re Tabaret parlait, mais il agissait aussi. +\par Abandonn\'e9 par le juge d'instruction \'e0 ses seules forces, il se remit \'e0 l'\'9cuvre sans perdre une minute et ne prit plus un moment de repos. +\par L'histoire du cabriolet attel\'e9 d'un cheval rapide \'e9tait exacte. +\par Prodiguant l'argent, le bonhomme avait recrut\'e9 une douzaine d'employ\'e9s de la police en cong\'e9 ou de malfaiteurs sans ouvrage, et, \'e0 la t\'eate de ces honorables auxiliaires, second\'e9 par son s\'e9ide Lecoq, il s'\'e9tait transport\'e9 \'e0 + Bougival. +\par Il avait litt\'e9ralement fouill\'e9 le pays, maison par maison, avec l'obstination et la patience d'un maniaque qui voudrait retrouver une aiguille dans une charret\'e9e de foin. +\par Ses peines ne furent pas absolument perdues. +\par Apr\'e8s trois jours d'investigations, voici ce dont il \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s certain: +\par L'assassin n'avait pas quitt\'e9 le chemin de fer \'e0 Rueil comme le font tous les gens de Bougival, de La Jonch\'e8re et de Marly. Il avait pouss\'e9 jusqu'\'e0 Chatou. +\par Tabaret pensait le reconna\'eetre dans un homme encore jeune, brun et avec d'\'e9pais favoris noirs, charg\'e9 d'un pardessus et d'un parapluie, que lui avaient d\'e9peint les employ\'e9s de la station. +\par Ce voyageur, arriv\'e9 par le train qui part de Paris \'e0 Saint-Germain \'e0 huit heures trente-cinq du soir, avait paru fort press\'e9. +\par En quittant la gare, il s'\'e9tait \'e9lanc\'e9 au pas de course sur la route qui conduit \'e0 Bougival. Sur la chauss\'e9e, deux hommes de Marly et une femme de La Malmaison l'avaient remarqu\'e9 \'e0 cause de ses allures rapides. +Il fumait tout en courant. +\par Au passage du pont qui, \'e0 Bougival, joint les deux rives de la Seine, il avait \'e9t\'e9 mieux observ\'e9 encore. +\par On paye pour traverser ce pont, et l'assassin pr\'e9sum\'e9 avait sans doute oubli\'e9 cette circonstance. +\par Il avait pass\'e9 franc, toujours au pas de gymnastique, les coudes au corps, m\'e9nageant son haleine, et le gardien du pont avait \'e9t\'e9 oblig\'e9 de s'\'e9lancer \'e0 sa poursuite en le h\'e9lant, pour se faire payer. +\par Il avait paru tr\'e8s contrari\'e9 de cette circonstance, avait jet\'e9 une pi\'e8ce de dix sous et avait continu\'e9 sa route sans attendre les quarante-cinq centimes qui lui revenaient. +\par Ce n'est pas tout. +\par Le contr\'f4leur de Rueil se souvenait que deux minutes avant le train de dix heures et quart, un voyageur s'\'e9tait pr\'e9sent\'e9, tr\'e8s \'e9mu et si essouffl\'e9 qu'\'e0 peine il pouvait se faire comprendre en demandant son billet +, un billet de seconde, pour Paris. +\par Le signalement de cet homme r\'e9pondait exactement au portrait d\'e9crit par les employ\'e9s de Chatou et par le gardien du pont. +\par Enfin, le bonhomme se croyait sur la trace d'un individu qui avait d\'fb monter dans le m\'eame compartiment que ce voyageur essouffl\'e9. +\par On lui avait indiqu\'e9 un boulanger d'Asni\'e8res auquel il avait \'e9crit en lui demandant un rendez-vous. +\par Tel \'e9tait le bilan du p\'e8re Tabaret, quand le lundi matin il se pr\'e9senta au Palais de Justice afin de voir si on n'aurait pas re\'e7u le dossier de la veuve Lerouge. +\par Il ne trouva pas ce dossier, mais dans la galerie il rencontra G\'e9vrol et son homme. +\par Le chef de la s\'fbret\'e9 triomphait, et triomphait sans pudeur. D\'e8s qu'il aper\'e7ut Tabaret, il l'appela. +\par \emdash Eh bien! illustre d\'e9nicheur, quoi de neuf? Avons-nous fait couper le cou \'e0 quelque sc\'e9l\'e9rat depuis l'autre jour? Ah! vieux malin, je vois bien que c'est \'e0 ma place que vous en voulez! +\par H\'e9las! le bonhomme \'e9tait cruellement chang\'e9. La conscience de son erreur le rendait humble et doux. Ces plaisanteries qui jadis l'exasp\'e9raient ne le touchaient pas. Bien loin de se rebiffer, il baissa le nez d'un air si contrit que G\'e9 +vrol en fut \'e9tonn\'e9. +\par \emdash Raillez-moi, mon bon monsieur G\'e9vrol, r\'e9pondit-il, moquez-vous de moi impitoyablement, vous aurez raison, je l'ai bien m\'e9rit\'e9. +\par \emdash Ah \'e7\'e0! reprit l'agent, nous avons donc fait quelque nouveau chef-d'\'9cuvre, vieux passionn\'e9? +\par Le p\'e8re Tabaret branla tristement la t\'eate. +\par \emdash J'ai livr\'e9 un innocent, dit-il, et la justice ne veut plus me le rendre. +\par G\'e9vrol \'e9tait ravi, il se frottait les mains \'e0 s'enlever l'\'e9piderme. +\par \emdash C'est tr\'e8s fort; cela, chantonnait-il, c'est tr\'e8s adroit. Faire condamner des coupables, fi donc! c'est mesquin. Mais faire raccourcir des innocents, bigre! c'est le dernier mot de l'art. Papa Tirauclair, vous \'ea +tes pyramidal, et je m'incline. +\par Et en m\'eame temps il \'f4ta ironiquement son chapeau. +\par \emdash Ne m'accablez pas, reprit le bonhomme. Que voulez-vous, malgr\'e9 mes cheveux gris, je suis jeune dans le m\'e9tier. Parce que le hasard m'a servi trois ou quatre fois, j'en suis devenu b\'eatement orgueilleux. +Je reconnais trop tard que je ne suis pas ce que je croyais; je suis un apprenti \'e0 qui le succ\'e8s a fait tourner la cervelle, tandis que vous, monsieur G\'e9vrol, vous \'eates notre ma\'eetre \'e0 tous. Au lieu de me railler, de gr\'e2 +ce, secourez-moi, aidez-moi de vos conseils et de votre exp\'e9rience. Seul, je n'en sortirai pas, au lieu qu'avec vous!... +\par G\'e9vrol est superlativement vaniteux. La soumission de Tabaret, qu'au fond il estimait tr\'e8s fort, chatouilla d\'e9licieusement ses pr\'e9tentions polici\'e8res. Il s'humanisa. +\par \emdash J'imagine, dit-il d'un ton protecteur, qu'il s'agit de l'affaire de La Jonch\'e8re? +\par \emdash H\'e9las! oui, cher monsieur G\'e9vrol, j'ai voulu marcher sans vous, et il m'en cuit. +\par Le vieux finaud de Tabaret gardait la mine contrite d'un sacristain surpris \'e0 faire gras le vendredi, mais, au fond, il riait, il jubilait. +\par Niais vaniteux, pensait-il, je te casserai tant d'encensoirs sur le nez que tu finiras bien par faire tout ce que je voudrai. +\par M. G\'e9vrol se grattait le nez, tout en avan\'e7ant la l\'e8vre inf\'e9rieure et en faisant: \'abEuh! euh!\'bb Il feignait d'h\'e9siter, heureux de prolonger la d\'e9licate jouissance que lui procurait la confusion du bonhomme. +\par \emdash Voyons, dit-il enfin, d\'e9ridez-vous, papa Tirauclair; je suis bon gar\'e7on, moi, je vous donnerai un coup d'\'e9paule. C'est gentil, hein? Mais aujourd'hui je suis trop press\'e9, on me demande l\'e0-bas. +Venez me voir demain matin, nous causerons. Cependant, avant de nous quitter, je vais vous allumer une lanterne pour chercher votre chemin. Savez-vous qui est le t\'e9moin que j'am\'e8ne? +\par \emdash Dites, mon bon monsieur G\'e9vrol. +\par \emdash Eh bien! ce gaillard sur ce banc qui attend monsieur le juge d'instruction est le mari de la victime de La Jonch\'e8re. +\par \emdash Pas possible! fit le p\'e8re Tabaret stup\'e9fi\'e9. +\par Et r\'e9fl\'e9chissant: +\par \emdash Vous vous moquez de moi, ajouta-t-il. +\par \emdash Non, sur ma parole. Allez lui demander son nom, il vous dira qu'il s'appelle Pierre Lerouge. +\par \emdash Elle n'\'e9tait donc pas veuve? +\par \emdash Il para\'eetrait, r\'e9pondit G\'e9vrol goguenardant, puisque voil\'e0 son heureux \'e9poux. +\par \emdash Oh!... murmura le bonhomme. Et sait-il quelque chose? +\par En vingt phrases le chef de la s\'fbret\'e9 analysa \'e0 son coll\'e8gue volontaire le r\'e9cit que Lerouge allait faire au juge d'instruction. +\par \emdash Que dites-vous de cela? demanda-t-il en finissant. +\par \emdash Ce que je dis, balbutia le p\'e8re Tabaret, dont la physionomie d\'e9notait une surprise voisine de l'h\'e9b\'e9tement, ce que je dis?... je ne dis rien. Je pense... mais non, je ne pense rien. +\par \emdash Une tuile, quoi! fit G\'e9vrol radieux. +\par \emdash Dites un coup de massue, plut\'f4t, r\'e9pliqua Tabaret. +\par Mais subitement il se redressa, se donnant sur le front un furieux coup de poing. +\par \emdash Et mon boulanger! s'\'e9cria-t-il. \'c0 demain, monsieur G\'e9vrol. +\par Il est f\'eal\'e9! pensa le chef de la s\'fbret\'e9. +\par Le bonhomme \'e9tait fort sain d'esprit, seulement il s'\'e9tait tout \'e0 coup souvenu du boulanger d'Asni\'e8res, qu'il avait pri\'e9 de passer chez lui. L'y trouverait-il encore? +\par Dans l'escalier, il rencontra M. Daburon; c'est \'e0 peine s'il daigna lui r\'e9pondre. +\par Bient\'f4t il fut dehors et s'\'e9lan\'e7a le long du quai, trottant comme un chat maigre. +\par L\'e0, causons, se disait-il; voil\'e0 mon No\'ebl redevenu Gros-Jean comme devant. Il ne va pas rire, lui qui \'e9tait si heureux d'avoir un nom. Bast! s'il le veut, je l'adopterai. Tabaret ne sonne pas comme Commarin, mais enfin, c'est un nom. N'i +mporte, l'histoire de G\'e9vrol ne modifie en rien la situation d'Albert ni mes convictions. Il est le fils l\'e9gitime, tant mieux pour lui! Cela ne m'affirmerait en rien son innocence, si j'en doutais. \'c9videmment, non plus que son p\'e8 +re, il ne connaissait rien de ces circonstances si surprenantes. Il devait, aussi bien que le comte, croire \'e0 une substitution. Ces faits, madame Gerdy les ignorait aussi, on aura invent\'e9 quelque histoire pour expliquer la cicatrice. +Oui, mais madame Gerdy savait \'e0 n'en pas douter que No\'ebl \'e9tait bien son fils \'e0 elle. En le reprenant, elle a d\'fb v\'e9rifier les signes. Quand No\'ebl a trouv\'e9 les lettres du comte, elle se sera empress\'e9e de lui expliquer... +\par Le p\'e8re Tabaret s'arr\'eata aussi court que si son chemin e\'fbt \'e9t\'e9 barr\'e9 par le plus effroyable reptile. +\par Il \'e9tait \'e9pouvant\'e9 de sa conclusion, qui disait: \'abNo\'ebl aurait donc assassin\'e9 la femme Lerouge pour l'emp\'eacher de confesser que la substitution n'avait pas eu lieu, et il aurait br\'fbl\'e9 les lettres et les papiers qui le prouvaient! +\'bb +\par Mais il repoussa avec horreur cette probabilit\'e9, comme un honn\'eate homme chasse une d\'e9testable pens\'e9e qui, par hasard, sillonne son esprit. +\par \emdash Vieux cr\'e9tin que je suis! exclamait-il en reprenant sa course, voil\'e0 pourtant la cons\'e9quence de l'affreux m\'e9tier que je me faisais gloire d'exercer! Soup\'e7onner No\'ebl, mon enfant, mon l\'e9 +gataire universel, la vertu et l'honneur incarn\'e9s ici-bas! No\'ebl, que dix ans de relations constantes, de vie presque commune, m'ont appris \'e0 estimer, \'e0 admirer au point que je r\'e9pondrais de lui comme de moi-m\'eame! +Il faut de terribles passions pour pousser, \'e0 verser le sang, les hommes d'une certaine condition, et je n'ai jamais connu \'e0 No\'ebl que deux passions: sa m\'e8re et le travail. Et j'ose effleurer d'un soup\'e7on ce caract\'e8re si noble! +Je devrais me battre! Vieille b\'eate! tu ne trouves sans doute pas assez terrible la le\'e7on que tu viens de recevoir! Que faut-il donc pour te rendre plus circonspect? +\par Il raisonnait ainsi, s'effor\'e7ant de refouler ses inqui\'e9tudes, contraignant ses habitudes d'investigation, mais au fond de lui-m\'eame une voix taquinante murmurait: \'abSi c'\'e9tait No\'ebl?\'bb +\par Le p\'e8re Tabaret \'e9tait arriv\'e9 rue Saint-Lazare. Devant sa porte stationnait le plus \'e9l\'e9gant coup\'e9 bleu attel\'e9 d'un cheval magnifique. Machinalement il s'arr\'eata. +\par \emdash Bel animal! dit-il; mes locataires re\'e7oivent des gens bien... +\par Ils recevaient des gens mal aussi, car il formulait \'e0 peine cette r\'e9flexion qu'il vit sortir M. Clergeot, l'honn\'eate M. Clergeot, dont la pr\'e9sence dans une maison y trahit une ruine aussi s\'fbrement que la pr\'e9sence des employ\'e9 +s des pompes fun\'e8bres y annonce une mort. +\par Le vieux policier, qui conna\'eet toute la terre, connaissait admirablement l'honn\'eate banquier. M\'eame il avait eu des relations avec lui, autrefois, lorsqu'il collectionnait des livres. Il l'arr\'eata. +\par \emdash Vous voil\'e0! vieux crocodile, lui dit-il, vous avez donc des pratiques dans ma maison? +\par \emdash Il para\'eet, r\'e9pondit s\'e8chement Clergeot, qui n'aime pas \'e0 \'eatre trait\'e9 famili\'e8rement. +\par \emdash Tiens! tiens! fit le p\'e8re Tabaret. +\par Et, pouss\'e9 par une curiosit\'e9 bien naturelle chez un propri\'e9taire qui doit avant tout redouter de loger des gens g\'ean\'e9s, il ajouta: +\par \emdash Qui diable \'eates-vous en train de me ruiner? +\par \emdash Je ne ruine personne, riposta M. Clergeot d'un air de dignit\'e9 offens\'e9e. Avez-vous eu \'e0 vous plaindre de nos relations? Je ne le pense pas. Parlez de moi, s'il vous pla\'ee +t, au jeune avocat qui fait des affaires avec moi, il vous dira s'il a lieu de regretter de me conna\'eetre. +\par Tabaret fut p\'e9niblement impressionn\'e9. Quoi! No\'ebl, le sage No\'ebl \'e9tait le client de Clergeot! Que voulait dire cela? Peut-\'eatre n'y avait-il aucun mal? Cependant les quinze mille francs de jeudi lui revenaient \'e0 la m\'e9moire. +\par \emdash Oui, dit-il, d\'e9sireux de se renseigner, je sais que monsieur Gerdy m\'e8ne l'argent assez rondement. +\par Clergeot a la d\'e9licatesse de ne jamais laisser attaquer ses pratiques sans les d\'e9fendre. +\par \emdash Ce n'est pas lui personnellement, objecta-t-il, qui fait danser les \'e9cus, c'est sa petite femme ch\'e9rie. Elle est grosse comme le pouce, mais elle mangerait le diable, ongles, cornes et tout. +\par Quoi! No\'ebl entretenait une femme, une cr\'e9ature que Clergeot lui-m\'eame, l'ami des petites dames, trouvait d\'e9pensi\'e8re! Cette r\'e9v\'e9lation, en ce moment, atteignait le bonhomme en plein c\'9cur. Pourtant il dissimula. +Un geste, un regard pouvaient \'e9veiller la d\'e9fiance de l'usurier et lui fermer la bouche. +\par \emdash On sait cela, reprit-il du ton le plus d\'e9gag\'e9 qu'il put. Bast! il faut que jeunesse se passe. Que croyez-vous donc qu'elle lui co\'fbte par an, cette coquine? +\par \emdash Ma foi, je ne sais pas. Il a eu le tort de ne pas lui assigner un fixe. \'c0 mon calcul, elle doit bien, depuis quatre ans qu'il l'a, lui avoir aval\'e9 dans les environs de cinq cent mille francs. +\par Quatre ans! cinq cent mille francs! +\par Ces mots, ces chiffres \'e9clat\'e8rent comme des obus dans la cervelle du p\'e8re Tabaret. Un demi-million! En ce cas No\'ebl \'e9tait ruin\'e9 de fond en comble. Mais alors... +\par \emdash C'est beaucoup, dit-il, r\'e9ussissant, gr\'e2ce \'e0 d'h\'e9ro\'efques efforts, \'e0 cacher sa souffrance, c'est \'e9norme m\'eame! Il faut remarquer cependant que monsieur Gerdy a des ressources... +\par \emdash Lui! interrompit l'usurier en haussant les \'e9paules. Tenez, pas \'e7a! ajouta-t-il en faisant claquer sous ses dents l'ongle de son pouce. Il est nettoy\'e9 \'e0 fond. Cependant, s'il vous doit de l'argent, soyez sans crainte. C'est un malin. +Il va se marier. Tel que vous me voyez, je viens de lui renouveler des billets pour vingt-six mille francs. Au revoir, monsieur Tabaret. +\par L'usurier s'\'e9loigna d'un pas leste, laissant le pauvre bonhomme plant\'e9 comme une borne au milieu du trottoir. +\par Il ressentait quelque chose de pareil \'e0 la douleur immense qui doit briser le c\'9cur d'un p\'e8re lorsqu'on lui laisse entrevoir que son fils bien-aim\'e9 est peut-\'eatre le dernier des sc\'e9l\'e9rats. +\par Et, pourtant, telle \'e9tait sa croyance en No\'ebl qu'il violentait sa raison pour repousser encore les soup\'e7ons qui le poignaient. Pourquoi cet usurier n'aurait-il pas calomni\'e9 l'avocat? +\par Ces gens qui pr\'eatent \'e0 plus de dix pour cent sont capables de tout. \'c9videmment il avait exag\'e9r\'e9 le chiffre des folies de son client. +\par Et quand m\'eame! Combien d'hommes n'ont pas fait pour des femmes les plus grandes insanit\'e9s sans cesser d'\'eatre honn\'eates! +\par Il voulut entrer. +\par Un tourbillon de soie, de dentelles et de velours, lui barra le passage. +\par C'\'e9tait une jolie jeune femme brune qui sortait. +\par Elle s'\'e9lan\'e7a, l\'e9g\'e8re comme l'oiseau, dans le coup\'e9 bleu. +\par Le p\'e8re Tabaret \'e9tait gaillard, la jeune femme \'e9tait ravissante, pourtant il n'eut pas un regard pour elle. +\par Il entra, et sous la vo\'fbte il trouva son portier debout, sa casquette \'e0 la main, consid\'e9rant d'un \'9cil attendri une pi\'e8ce de vingt francs. +\par \emdash Ah! monsieur, lui dit cet homme, la jolie dame, et combien elle est comme il faut! Que n'\'eates-vous arriv\'e9 cinq minutes plus t\'f4t? +\par \emdash Quelle dame?... pourquoi? +\par \emdash Cette dame si distingu\'e9e qui sort, elle venait, monsieur, chercher des renseignements sur monsieur Gerdy. Elle m'a donn\'e9 vingt francs pour r\'e9pondre \'e0 ses questions. Il para\'eetrait que monsieur Gerdy se marie. Elle avait l'air tout +\'e0 fait vex\'e9e. Superbe cr\'e9ature! J'ai dans l'id\'e9e que ce doit \'eatre sa ma\'eetresse. Je comprends maintenant pourquoi il sortait toutes les nuits. +\par \emdash Monsieur Gerdy? +\par \emdash Mais oui, monsieur, je n'en ai jamais parl\'e9 \'e0 monsieur, vu qu'il avait l'air de se cacher. Il ne me demandait pas le cordon, non, pas si b\'eate! Il filait par la petite porte de la remise. Moi je me disais: c'est peut-\'ea +tre pour ne pas me d\'e9ranger, ce qu'il en fait, cet homme, c'est tr\'e8s d\'e9licat de sa part, et puisque \'e7a lui pla\'eet... +\par Le portier parlait, l'\'9cil toujours attach\'e9 sur sa pi\'e8ce. Lorsqu'il leva la t\'eate pour interroger la physionomie de son seigneur et ma\'eetre, le p\'e8re Tabaret avait disparu. En voil\'e0 bien une autre! se dit le portier. +Cent sous que le patron court apr\'e8s la superbe cr\'e9ature! Joue des fl\'fbtes, va, vieux roquentin, on t'en donnera un petit morceau, pas beaucoup, mais c'est tr\'e8s cher. Le portier ne se trompait pas. Le p\'e8re Tabaret courait apr\'e8 +s la dame au coup\'e9 bleu. +\par Il avait pens\'e9: celle-l\'e0 me dira tout; et d'un bond il fut dans la rue. +\par Il y arriva juste \'e0 temps pour voir le coup\'e9 bleu tourner le coin de la rue Saint-Lazare. +\par \emdash Ciel! murmura-t-il, je vais la perdre de vue, et cependant la v\'e9rit\'e9 est l\'e0. Il \'e9tait dans un de ces \'e9tats de surexcitation nerveuse qui enfantent des prodiges. +Il franchit le bout de la rue Saint-Lazare aussi rapidement qu'un jeune homme de vingt ans. \'d4 bonheur! \'c0 cinquante pas, dans la rue du Havre, il vit le coup\'e9 bleu arr\'eat\'e9 au milieu d'un embarras de voitures. Je l'aurai! se dit-il. +\par Ses regards parcouraient les alentours de la gare de l'Ouest, cette rue o\'f9 r\'f4dent presque constamment des cochers marrons: pas une voiture! +\par Volontiers, comme Richard III, il aurait cri\'e9: \'abMa fortune pour un fiacre!\'bb Le coup\'e9 bleu s'\'e9tait d\'e9gag\'e9 et filait bon train vers la rue Tronchet. Le bonhomme suivait. Il se maintenait; le coup\'e9 ne gagnait pas trop. +\par Tout en courant sur le milieu de la chauss\'e9e, cherchant de l'\'9cil une voiture o\'f9 se jeter, il se disait: en chasse! bonhomme, en chasse! Quand on n'a pas de t\'eate, il faut des jambes. Et hop! et hop! Pourquoi n'as-tu pas song\'e9 \'e0 demander +\'e0 Clergeot l'adresse de cette femme? Plus vite que \'e7a, mon vieux, plus vite! Quand on veut se m\'ealer d'\'eatre mouchard, on se munit des qualit\'e9s de l'emploi, le mouchard doit avoir les fuseaux du cerf. +\par Il ne pensait qu'\'e0 rejoindre la ma\'eetresse de No\'ebl, et pas \'e0 autre chose. Mais il perdait, bien \'e9videmment il perdait. +\par Il n'\'e9tait pas au milieu de la rue Tronchet, et il n'en pouvait plus; il sentait que ses jambes ne le porteraient pas cent m\'e8tres plus loin, et le maudit coup\'e9 allait atteindre la Madeleine. +\par \'d4 Fortune! Une remise d\'e9couverte, marchant dans le m\'eame sens que lui, le d\'e9passa. +\par Il fit un signe plus d\'e9sesp\'e9r\'e9 que celui de l'homme qui se noie. Le signe fut vu. Il rassembla ses derni\'e8res forces et d'un bond s'\'e9lan\'e7a dans la voiture sans le secours du marchepied. +\par \emdash L\'e0-bas, dit-il, ce coup\'e9 bleu, vingt francs! +\par \emdash Compris! r\'e9pondit le cocher en clignant de l'\'9cil. +\par Et il enveloppa sa maigre rosse d'un vigoureux coup de fouet en murmurant: +\par \emdash Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu! Hue cocotte! +\par Pour le p\'e8re Tabaret, il \'e9tait temps de s'arr\'eater, ses forces expiraient. Apr\'e8s une bonne minute, il n'avait pas repris haleine. On \'e9tait sur le boulevard. Il se dressa dans la voiture, s'appuyant au si\'e8ge du cocher. +\par \emdash Je n'aper\'e7ois plus le coup\'e9, dit-il. +\par \emdash Oh! je le vois bien, moi, bourgeois; c'est qu'il a un fameux cheval. +\par \emdash Le tien doit \'eatre meilleur! j'ai dit vingt francs, ce sera quarante. +\par Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frappant il grommelait: +\par \emdash Il n'y a pas \'e0 dire, il faut la rejoindre. Pour vingt francs je la manquais: j'aime les femmes, moi, je suis de leur c\'f4t\'e9. Mais dame! deux louis... Peut-on \'eatre jaloux quand on est aussi laid que \'e7a? +\par Le p\'e8re Tabaret se donnait mille peines pour occuper son esprit de choses indiff\'e9rentes. +\par Il ne voulait pas r\'e9fl\'e9chir avant d'avoir vu cette femme, de lui avoir parl\'e9, de l'avoir habilement questionn\'e9e. +\par Il \'e9tait s\'fbr que d'un mot elle allait perdre ou sauver son amant. +\par Quoi! perdre No\'ebl! Eh bien! oui. +\par Cette id\'e9e de No\'ebl assassin le fatiguait, le harcelait, bourdonnait dans son cerveau comme la mouche aga\'e7ante qui mille et mille fois vient, revient se heurter \'e0 la vitre o\'f9 brille un rayon. +\par On venait de d\'e9passer la Chauss\'e9e-d'Antin, le coup\'e9 bleu n'\'e9tait gu\'e8re qu'\'e0 une trentaine de pas. Le cocher de remise se retourna: +\par \emdash Bourgeois, notre coup\'e9 s'arr\'eate. +\par \emdash Arr\'eate aussi et ne le perds pas de l'\'9cil, pour repartir en m\'eame temps que lui. Le p\'e8re Tabaret se pencha tant qu'il put hors de sa voiture. +\par La jeune femme descendait du coup\'e9, traversait le trottoir et entrait dans un magasin o\'f9 on vend des cachemires et des dentelles. +\par Voil\'e0 donc, pensait le p\'e8re Tabaret, o\'f9 vont les billets de mille francs! Un demi-million en quatre ans! Que font donc ces cr\'e9atures de l'argent qu'on leur jette \'e0 pleines mains; le mangent-elles? Au feu de quels caprices fondent-elles les + fortunes? Elles ont des philtres endiabl\'e9s, bien s\'fbr, qu'elles donnent \'e0 boire aux imb\'e9ciles qui se ruinent pour elles. Il faut qu'elles poss\'e8dent un art particulier de cuisiner et d'\'e9 +picer le plaisir, puisque une fois qu'elles tiennent un homme il sacrifie tout avant de les abandonner. +\par La remise se remit en route, mais bient\'f4t s'arr\'eata. +\par Le coup\'e9 faisait une nouvelle pause devant un magasin de curiosit\'e9s. +\par Cette cr\'e9ature veut donc acheter tout Paris! se disait avec rage le bonhomme. Oui, c'est elle qui a pouss\'e9 No\'ebl, si No\'ebl a commis le crime. C'est mes quinze mille francs qu'elle fricasse en ce moment. Combien de jours dureront-ils? +Ce serait pour avoir de l'argent que No\'ebl aurait tu\'e9 la femme Lerouge. Oh! alors il serait le dernier, le plus inf\'e2me des hommes. Quel monstre de dissimulation et d'hypocrisie! Et penser que si je mourais ici de fureur, il serait mon h\'e9 +ritier! Car c'est \'e9crit en toutes lettres: \'abJe l\'e8gue \'e0 mon fils No\'ebl Gerdy...\'bb Si ce gar\'e7on \'e9tait coupable, il n'y aurait pas d'assez grands supplices pour lui... Mais cette femme ne rentrera donc pas! +\par Cette femme n'\'e9tait pas press\'e9e, le temps \'e9tait beau, sa toilette \'e9tait ravissante, elle se montrait. Elle visita trois ou quatre magasins encore, et en dernier lieu s'arr\'eata chez un p\'e2tissier, o\'f9 elle resta plus d'un quart d'heure. + +\par Le bonhomme, d\'e9vor\'e9 d'angoisses, bondissait et tr\'e9pignait dans sa voiture. +\par \'catre s\'e9par\'e9 du mot d'une \'e9nigme terrible par le caprice d'une dr\'f4lesse, quelle torture! Il mourait d'envie de s'\'e9lancer sur ses pas, de la prendre par le bras et de lui crier: \'abRentre donc, malheureuse! rentre donc chez toi! +Que fais-tu l\'e0? Ne sais-tu pas qu'\'e0 cette heure ton amant, celui que tu as ruin\'e9, est soup\'e7onn\'e9 d'un assassinat! Rentre donc que je te questionne, que je sache de toi s'il est innocent ou coupable! Car tu me le diras, sans t'en douter. +Je t'ai pr\'e9par\'e9 un traquenard o\'f9 tu te prendras. Rentre donc, l'anxi\'e9t\'e9 me tue!\'bb +\par Elle rentra. +\par Le coup\'e9 bleu reprit sa course, remonta la rue du Faubourg-Montmartre, tourna dans la rue de Provence, d\'e9posa la jolie promeneuse \'e0 sa porte et repartit. +\par \emdash Elle demeure l\'e0, dit le p\'e8re Tabaret avec un soupir de soulagement. +\par Il descendit de voiture, donna au cocher les deux louis en lui ordonnant de l'attendre, et s'\'e9lan\'e7a sur les traces de la jeune femme. +\par Il est patient, le bourgeois, pensa le cocher, mais la petite dame brune est pinc\'e9e. Le bonhomme avait ouvert la porte de la loge du concierge. +\par \emdash Le nom de cette dame qui vient de rentrer? demanda-t-il. +\par Le portier ne parut rien moins que dispos\'e9 \'e0 r\'e9pondre. +\par \emdash Son nom? insista le vieux policier. +\par Le ton \'e9tait si bref, si imp\'e9rieux que le portier fut \'e9branl\'e9. +\par \emdash Madame Juliette Chaffour, r\'e9pondit-il. +\par \emdash \'c0 quel \'e9tage? +\par \emdash Au second, la porte en face. +\par Une minute apr\'e8s, le bonhomme attendait dans le salon de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette. Madame se d\'e9shabillait, lui avait r\'e9pondu la femme de chambre, et allait venir \'e0 l'instant. +\par Le p\'e8re Tabaret \'e9tait stup\'e9fi\'e9 du luxe de ce salon. Il n'avait rien d'insolent pourtant, ni de brutal, ni m\'eame de mauvais go\'fbt. On ne se serait jamais cru chez une femme entretenue. +Mais le bonhomme, qui s'y connaissait en beaucoup de choses, jugea bien que tout dans cette pi\'e8ce \'e9tait de grand prix. La seule garniture de chemin\'e9e valait, au bas mot, une vingtaine de mille francs. +\par Clergeot, pensait-il, n'a pas exag\'e9r\'e9. +\par L'entr\'e9e de Juliette interrompit ses r\'e9flexions. Elle avait retir\'e9 sa robe et pass\'e9 \'e0 la h\'e2te un peignoir tr\'e8s ample, noir, avec des garnitures de satin cerise. Ses admirables cheveux un peu d\'e9rang\'e9 +s par son chapeau retombaient en cascades sur son cou et bouclaient derri\'e8re ses d\'e9licates oreilles. Elle \'e9blouit le p\'e8re Tabaret. Il comprit bien des folies. +\par \emdash Vous avez demand\'e9 \'e0 me parler, monsieur? interrogea-t-elle en s'inclinant gracieusement. +\par \emdash Madame, r\'e9pondit le p\'e8re Tabaret, je suis un ami de No\'ebl, son meilleur ami, je puis le dire, et... +\par \emdash Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, interrompit la jeune femme. +\par Elle-m\'eame se posa sur un canap\'e9, lutinant du bout du pied ses mules pareilles \'e0 son peignoir, pendant que le bonhomme prenait place dans un fauteuil. +\par \emdash Je viens, madame, reprit-il, pour une affaire grave. Votre pr\'e9sence chez monsieur Gerdy... +\par \emdash Quoi! s'\'e9cria Juliette, il sait d\'e9j\'e0 ma visite? M\'e2tin! il a une police bien faite. +\par \emdash Ma ch\'e8re enfant, commen\'e7a paternellement Tabaret... +\par \emdash Bien! je sais, monsieur, ce que vous venez faire. Vous \'eates charg\'e9 par No\'ebl de me gronder. Il m'avait d\'e9fendu d'aller chez lui, je n'ai pu y tenir. C'est emb\'eatant, \'e0 la fin, d'avoir pour amant un r\'e9 +bus, un homme dont on ne sait rien, un logogriphe en habit noir et en cravate blanche, un \'eatre lugubre et myst\'e9rieux... +\par \emdash Vous avez commis une imprudence. +\par \emdash Pourquoi? parce qu'il va se marier? Que ne l'avoue-t-il alors? +\par \emdash Si ce n'est pas! +\par \emdash \'c7a est. Il l'a dit \'e0 ce vieux filou de Clergeot, qui me l'a r\'e9p\'e9t\'e9. En tout cas, il doit tramer quelque coup de sa t\'eate; depuis un mois il est tout chose, il est chang\'e9 au point que je ne le reconnais plus. +\par Le p\'e8re Tabaret d\'e9sirait avant tout savoir si No\'ebl ne s'\'e9tait pas m\'e9nag\'e9 un alibi pour le mardi du crime. L\'e0 pour lui \'e9tait la grande question. Oui; il \'e9tait coupable certainement. Non; il pouvait encore \'eatre innocent. M}{ +\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette devait, il n'en doutait pas, l'\'e9clairer sur ce point d\'e9cisif. +\par En cons\'e9quence, il \'e9tait arriv\'e9 avec sa le\'e7on toute pr\'e9par\'e9e, son petit traquenard tendu. La vivacit\'e9 de la jeune femme le d\'e9routa un peu; pourtant il poursuivit, se fiant aux hasards de la conversation: +\par \emdash Emp\'eacheriez-vous donc le mariage de No\'ebl? +\par \emdash Son mariage! s'\'e9cria Juliette en \'e9clatant de rire; ah! le pauvre gar\'e7on! s'il ne rencontre pas d'autre obstacle que moi, son affaire est conclue. Qu'il se marie, ce cher No\'ebl, au plus vite, et que je n'entende plus parler de lui. + +\par \emdash Vous ne l'aimez donc pas? demanda le bonhomme un peu surpris de cette aimable franchise. +\par \emdash \'c9coutez, monsieur, je l'ai beaucoup aim\'e9, mais tout s'use. Depuis quatre ans, je m\'e8ne, moi qui suis folle de plaisirs, une existence intol\'e9rable. Si No\'ebl ne me quitte pas, c'est moi qui le l\'e2cherai. Je suis exc\'e9d\'e9e, \'e0 + la fin, d'avoir un amant qui rougit de moi et qui me m\'e9prise. +\par \emdash S'il vous m\'e9prise, belle dame, il n'y para\'eet gu\'e8re, r\'e9pondit le p\'e8re Tabaret en promenant autour du salon un regard des plus significatifs. +\par \emdash Vous voulez dire, riposta la dame en se levant, qu'il d\'e9pense beaucoup pour moi. C'est vrai. Il pr\'e9tend qu'il s'est ruin\'e9 pour moi, c'est fort possible. Qu'est-ce que cela me fait? Je ne suis pas une femme int\'e9ress\'e9e, sachez-le. +J'aurais pr\'e9f\'e9r\'e9 moins d'argent et plus d'\'e9gards. Mes folies m'ont \'e9t\'e9 inspir\'e9es par la col\'e8re et le d\'e9s\'9cuvrement. Monsieur Gerdy me traite en fille, j'agis en fille. Nous sommes quittes. +\par \emdash Vous savez bien qu'il vous adore... +\par \emdash Lui! Puisque je vous dis qu'il a honte de moi. Il me cache comme une maladie secr\'e8te. Vous \'eates le premier de ses amis \'e0 qui je parle. Demandez-lui s'il m'a jamais sortie! On dirait que mon contact est d\'e9shonorant. +Tenez, mardi dernier, pas plus tard, nous sommes all\'e9s au th\'e9\'e2tre. Il avait lou\'e9 une loge enti\'e8re. Vous croyez qu'il est rest\'e9 pr\'e8s de moi? Erreur, monsieur s'est esquiv\'e9 et je ne l'ai plus revu de la soir\'e9e. +\par \emdash Comment! vous avez \'e9t\'e9 forc\'e9e de revenir seule? +\par \emdash Non. \'c0 la fin du spectacle, vers minuit, monsieur a daign\'e9 repara\'eetre. Nous devions aller au bal de l'Op\'e9ra et de l\'e0 souper. Ah! ce fut amusant! Au bal, monsieur n'a os\'e9 ni relever son capuchon, ni retirer son masque. +Au souper, j'ai d\'fb, \'e0 cause de ses amis, le traiter comme un \'e9tranger. +\par L'alibi pr\'e9par\'e9 en cas de malheur apparaissait. +\par Moins emport\'e9e, Juliette aurait remarqu\'e9 l'\'e9tat du p\'e8re Tabaret et certainement se serait tue. +\par Il \'e9tait devenu livide et tremblait comme une feuille. +\par \emdash Bast! reprit-il en faisant un effort surhumain pour articuler ses mots, le souper n'en a pas \'e9t\'e9 moins gai. +\par \emdash Gai! r\'e9p\'e9ta la jeune femme en haussant les \'e9paules, vous ne connaissez gu\'e8re votre ami. Si vous l'invitez jamais \'e0 d\'eener, gardez-vous bien de le laisser boire. Il a le vin r\'e9jouissant comme un convoi de derni\'e8re classe. +\'c0 la seconde bouteille, il \'e9tait plus gris qu'un bouchon, si gris qu'il a perdu toutes ses affaires: paletot, parapluie, porte-monnaie, \'e9tui \'e0 cigares... +\par Le p\'e8re Tabaret n'eut pas la force d'en \'e9couter davantage: il se dressa sur ses pieds avec des gestes de fou furieux. +\par \emdash Mis\'e9rable! s'\'e9cria-t-il, inf\'e2me sc\'e9l\'e9rat... C'est lui, mais je le tiens! +\par Et il s'enfuit, laissant Juliette si \'e9pouvant\'e9e qu'elle appela sa bonne. +\par \emdash Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque affreuse boulette, de casser quelque carreau. Pour s\'fbr, j'ai caus\'e9 un malheur, je le devine, je le sens. Ce vieux dr\'f4le n'est pas un ami de No\'eb +l, il est venu pour m'entortiller, pour me tirer les vers du nez, et il a r\'e9ussi... Sans m'en douter j'aurai parl\'e9 contre No\'ebl. Qu'ai-je pu dire? J'ai beau chercher, je ne le vois pas; mais c'est \'e9gal, il faut le pr\'e9venir. Je vais lui \'e9 +crire un mot; toi, cours chercher un commissionnaire. +\par Remont\'e9 en voiture, le p\'e8re Tabaret galopait vers la pr\'e9fecture de police. No\'ebl assassin! Sa haine \'e9tait sans bornes comme autrefois sa confiante amiti\'e9. +\par Avait-il \'e9t\'e9 assez cruellement jou\'e9, assez indignement pris pour dupe par le plus vil et le plus criminel des hommes! Il avait soif de vengeance; il se demandait quel ch\'e2timent ne serait pas trop au-dessous du crime. +\par Car non seulement il a assassin\'e9 Claudine, pensait-il, mais il a tout dispos\'e9 pour faire accuser un innocent. Et qui dit qu'il n'a pas tu\'e9 sa pauvre m\'e8re!... +\par Il regrettait alors l'abolition de la torture, les raffinements des bourreaux du moyen \'e2ge, l'\'e9cart\'e8lement, le b\'fbcher, la roue. +\par La guillotine va si vite que c'est \'e0 peine si le condamn\'e9 a le temps de sentir le froid de l'acier tranchant les muscles, ce n'est plus qu'une chiquenaude sur le cou. +\par \'c0 force de vouloir adoucir la peine de mort, on en a fait une plaisanterie, elle n'a plus de raison d'\'eatre. +\par Seule la certitude de confondre No\'ebl, de le livrer \'e0 la justice, de se venger soutenait le p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Il est clair, murmura-t-il, que c'est au chemin de fer, dans sa h\'e2te de rejoindre sa ma\'eetresse au th\'e9\'e2tre, que ce mis\'e9rable a oubli\'e9 ses effets. Les retrouvera-t-on? S'il a eu la prudence d'\'ea +tre assez imprudent pour aller les retirer sous un faux nom, je n'aper\'e7ois plus de preuves. Le t\'e9moignage de cette madame Chaffour n'en est pas un pour moi. La dr\'f4lesse, voyant son amant menac\'e9 +, reviendra sur ce qu'elle a dit; elle affirmera que No\'ebl l'a quitt\'e9e bien apr\'e8s dix heures. +\par Mais il n'aura pas os\'e9 aller au chemin de fer! +\par Vers le milieu de la rue de Richelieu, le p\'e8re Tabaret fut pris d'un \'e9blouissement. +\par Je vais avoir une attaque, pensa-t-il. Si je meurs, No\'ebl \'e9chappe et il reste mon h\'e9ritier... Quand on a fait un testament, on devrait bien le porter toujours sur soi pour le d\'e9chirer au besoin. +\par Vingt pas plus loin, apercevant la plaque d'un m\'e9decin, il fit arr\'eater la voiture et s'\'e9lan\'e7a dans la maison. +\par Il \'e9tait si d\'e9fait, si hors de soi, ses yeux avaient une telle expression d'\'e9garement, que le docteur eut presque peur de ce singulier client qui lui dit d'une voix rauque: +\par \emdash Saignez-moi! +\par Le m\'e9decin essaya une objection mais d\'e9j\'e0 le bonhomme avait retir\'e9 sa redingote et relev\'e9 une des manches de sa chemise. +\par \emdash Saignez-moi donc! r\'e9p\'e9ta-t-il; voulez-vous me tuer?... +\par Sur cette instance, le m\'e9decin se d\'e9cida et le p\'e8re Tabaret descendit, rassur\'e9 et soulag\'e9. Une heure plus tard, muni des pouvoirs n\'e9cessaires et suivi d'un officier de paix, il proc\'e9 +dait, au bureau des objets perdus au chemin de fer, aux recherches indiqu\'e9es. +\par Ses perquisitions eurent le r\'e9sultat qu'il avait pr\'e9vu. +\par Bient\'f4t il sut que le soir du Mardi gras on avait trouv\'e9 dans un compartiment de seconde du train 45 un paletot et un parapluie. On lui repr\'e9senta ces objets et il les reconnut pour appartenir \'e0 No\'ebl. +Dans une des poches du paletot se trouvait une paire de gants gris perle \'e9raill\'e9s et d\'e9chir\'e9s, et un billet de retour de Chatou qui n'avait pas \'e9t\'e9 utilis\'e9. +\par En s'\'e9lan\'e7ant \'e0 la poursuite de la v\'e9rit\'e9, le p\'e8re Tabaret ne savait que trop ce qu'elle \'e9tait. +\par Sa conviction, involontairement form\'e9e lorsque Clergeot lui avait r\'e9v\'e9l\'e9 les folies de No\'ebl, s'\'e9tait depuis fortifi\'e9e de mille circonstances; chez Juliette il avait \'e9t\'e9 s\'fbr, et pourtant, \'e0 + ce dernier moment, lorsque le doute devenait absolument impossible, en voyant \'e9clater l'\'e9vidence, il fut atterr\'e9. +\par \emdash Allons! s'\'e9cria-t-il enfin, il s'agit maintenant de le prendre! +\par Et sans perdre une minute, il se fit conduire au Palais de Justice o\'f9 il esp\'e9rait rencontrer le juge d'instruction. Malgr\'e9 l'heure, en effet, M. Daburon n'avait pas encore quitt\'e9 son cabinet. +\par Il causait avec le comte de Commarin, qu'il venait de mettre au fait des r\'e9v\'e9lations de Pierre Lerouge, que le comte croyait mort depuis plusieurs ann\'e9es. +\par Le p\'e8re Tabaret entra comme un tourbillon, trop \'e9perdu pour faire attention \'e0 la pr\'e9sence d'un \'e9tranger. +\par \emdash Monsieur! s'\'e9cria-t-il, b\'e9gayant de rage, monsieur, nous tenons l'assassin v\'e9ritable! C'est lui, c'est mon fils d'adoption, mon h\'e9ritier, c'est No\'ebl! +\par \emdash No\'ebl!... r\'e9p\'e9ta M. Daburon en se levant. +\par Et plus bas il ajouta: +\par \emdash Je l'avais devin\'e9. +\par \emdash Ah! il faut un mandat bien vite, continua le bonhomme; si nous perdons une minute, il nous file entre les doigts! Il se sait d\'e9couvert, si sa ma\'eetresse l'a pr\'e9venu de ma visite. H\'e2tons-nous, monsieur le juge, h\'e2tons-nous! +\par M. Daburon ouvrit la bouche pour demander une explication, mais le vieux policier poursuivit: +\par \emdash Ce n'est pas tout encore: un innocent, Albert, est en prison... +\par \emdash Il n'y sera plus dans une heure, r\'e9pondit le magistrat; un moment avant votre arriv\'e9e, j'ai pris toutes mes dispositions pour sa mise en libert\'e9; occupons-nous de l'autre. +\par Ni le p\'e8re Tabaret ni M. Daburon ne remarqu\'e8rent la disparition du comte de Commarin. Au nom de No\'ebl, il avait gagn\'e9 doucement la porte et s'\'e9tait \'e9lanc\'e9 dans la galerie.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XIX +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 No\'ebl avait promis de faire toutes les d\'e9 +marches du monde, de tenter l'impossible pour obtenir l'\'e9largissement d'Albert. +\par Il visita en effet quelques membres du parquet et sut se faire repousser partout. +\par \'c0 quatre heures, il se pr\'e9sentait \'e0 l'h\'f4tel Commarin pour apprendre au comte le peu de succ\'e8s de ses efforts. +\par \emdash Monsieur le comte est sorti, lui dit Denis, mais si monsieur veut prendre la peine de l'attendre... +\par \emdash J'attendrai, r\'e9pondit l'avocat. +\par \emdash Alors, reprit le valet de chambre, je prierai monsieur de vouloir bien me suivre, j'ai ordre de monsieur le comte d'introduire monsieur dans son cabinet. +\par Cette confiance donnait \'e0 No\'ebl la mesure de sa puissance nouvelle. Il \'e9tait chez lui, d\'e9sormais, dans cette magnifique demeure; il y \'e9tait le ma\'eetre, l'h\'e9ritier. Son regard, qui inventoriait la pi\'e8ce, s'arr\'eata sur le tableau g +\'e9n\'e9alogique suspendu pr\'e8s de la chemin\'e9e. Il s'en approcha et lut. +\par C'\'e9tait comme une page, et des plus belles, arrach\'e9e au livre d'or de la noblesse fran\'e7aise. Tous les noms qui dans notre histoire ont un chapitre ou un alin\'e9a s'y retrouvaient. Les Commarin, avaient m\'eal\'e9 leur sang \'e0 + toutes les grandes maisons. Deux d'entre eux avaient \'e9pous\'e9 des filles de familles r\'e9gnantes. +\par Une chaude bouff\'e9e d'orgueil gonfla le c\'9cur de l'avocat, ses tempes battirent plus vite, il releva fi\'e8rement la t\'eate en murmurant: +\par \emdash Vicomte de Commarin! +\par La porte s'ouvrit; il se retourna, le comte entrait. +\par D\'e9j\'e0 No\'ebl s'inclinait respectueusement: il fut p\'e9trifi\'e9 par le regard charg\'e9 de haine, de col\'e8re et de m\'e9pris de son p\'e8re. Un frisson courut dans ses veines, ses dents claqu\'e8rent, il se sentit perdu. +\par \emdash Mis\'e9rable! s'\'e9cria le comte. +\par Et redoutant sa propre violence, le vieux gentilhomme jeta sa canne dans un coin. Il ne voulait pas frapper son fils, il le jugeait indigne d'\'eatre frapp\'e9 de sa main. Puis il y eut entre eux une minute de silence mortel qui leur parut \'e0 + tous deux durer un si\'e8cle. L'un et l'autre, en un instant, furent illumin\'e9s de r\'e9flexions qu'il faudrait un volume pour traduire. No\'ebl osa parler le premier. +\par \emdash Monsieur..., commen\'e7a-t-il. +\par \emdash Ah! taisez-vous, au moins, fit le comte d'une voix sourde, taisez-vous! Se peut-il, grand Dieu! que vous soyez mon fils? H\'e9las! je n'en puis douter, maintenant. Malheureux, vous saviez bien que vous \'e9tiez le fils de madame Gerdy! Inf\'e2 +me! Non seulement vous avez tu\'e9, mais vous avez mis tout en \'9cuvre pour faire retomber votre crime sur un innocent! Parricide! vous avez tu\'e9 votre m\'e8re! +\par L'avocat essaya de balbutier une protestation. +\par \emdash Vous l'avez tu\'e9e, poursuivit le comte avec plus d'\'e9nergie, sinon par le poison, du moins par votre crime. Je comprends tout maintenant. Elle n'avait plus le d\'e9lire, ce matin... Mais vous savez aussi bien que moi ce qu'elle disait. Vous +\'e9coutiez, et si vous avez os\'e9 entrer lorsqu'un mot de plus allait vous perdre, c'est que vous aviez cach\'e9 l'effet de votre pr\'e9sence. C'est bien \'e0 vous que s'adressait sa derni\'e8re parole: \'abAssassin!\'bb +\par Peu \'e0 peu No\'ebl s'\'e9tait recul\'e9 jusqu'au fond de la pi\'e8ce, et il s'y tenait, adoss\'e9 \'e0 la muraille, le haut du corps rejet\'e9 en arri\'e8re, les cheveux h\'e9riss\'e9s, l'\'9cil hagard. Un tremblement convulsif le secouait. +Son visage trahissait l'effroi le plus horrible \'e0 voir, l'effroi du criminel d\'e9couvert. +\par \emdash Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le comte, et je ne suis pas le seul \'e0 tout savoir. \'c0 cette heure, un mandat d'arr\'eat est d\'e9cern\'e9 contre vous. +\par Un cri de rage, sorte de r\'e2le sourd, d\'e9chira la poitrine de l'avocat. Ses l\'e8vres, que la terreur faisait affaiss\'e9es et pendantes, se crisp\'e8rent. Foudroy\'e9 au milieu du triomphe, il se roidissait contre l'\'e9pouvante. +Il se redressa avec un regard de d\'e9fi. +\par M. de Commarin, sans para\'eetre prendre garde \'e0 No\'ebl, s'approcha de son bureau et ouvrit un tiroir. +\par \emdash Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bourreau qui vous attend. Je veux bien me souvenir que j'ai le malheur d'\'eatre votre p\'e8re. Asseyez-vous! \'e9crivez et signez la confession de votre crime. +Vous trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu vous pardonne!... +\par Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sortir. No\'ebl l'arr\'eata d'un geste, et sortant de sa poche un revolver \'e0 quatre coups: +\par \emdash Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il; mes pr\'e9cautions, vous le voyez, sont prises; on ne m'aura pas vivant. Seulement... +\par \emdash Seulement? interrogea durement le comte. +\par \emdash Je dois vous d\'e9clarer, monsieur, reprit froidement l'avocat, que je ne veux pas me tuer... au moins en ce moment. +\par \emdash Ah! s'\'e9cria M. de Commarin d'un ton de d\'e9go\'fbt, il est l\'e2che! +\par \emdash Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai que lorsqu'il me sera bien d\'e9montr\'e9 que toute issue m'est ferm\'e9e, que je ne puis pas me sauver. +\par \emdash Mis\'e9rable! fit le comte mena\'e7ant, faudra-t-il donc que moi-m\'eame?... +\par Il s'\'e9lan\'e7a vers le tiroir, mais No\'ebl le referma d'un coup de pied. +\par \emdash \'c9coutez-moi, monsieur, dit l'avocat de cette voix rauque et br\'e8ve que donne aux hommes l'imminence du danger, ne perdons pas en paroles vaines le moment de r\'e9pit qui m'est laiss\'e9. J'ai commis un crime, c'est vrai, et je ne cherche pas +\'e0 me justifier, mais qui donc l'avait pr\'e9par\'e9, sinon vous? Maintenant vous me faites la faveur de m'offrir un pistolet: merci! je refuse. Cette g\'e9n\'e9rosit\'e9 n'est pas \'e0 mon adresse. Avant tout, vous voulez \'e9 +viter le scandale de mon proc\'e8s et la honte qui ne manquera pas de rejaillir sur votre nom. +\par Le comte voulut r\'e9pliquer. +\par \emdash Laissez donc! interrompit No\'ebl d'un ton imp\'e9rieux. Je ne veux pas me tuer. Je veux sauver ma t\'eate, s'il est possible. Fournissez-moi les moyens de fuir, et je vous promets que je serai mort avant d'\'eatre pris. +Je dis: fournissez-moi les moyens, parce que je n'ai pas vingt francs \'e0 moi. Mon dernier billet de mille \'e9tant flamb\'e9 le jour o\'f9... vous m'entendez. Il n'y a pas chez ma m\'e8re de quoi la faire enterrer. Donc, de l'argent! +\par \emdash Jamais! +\par \emdash Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui en r\'e9sultera pour ce nom qui vous est si cher. +\par Le comte, ivre de col\'e8re, bondit jusqu'\'e0 son bureau pour y prendre une arme. No\'ebl se pla\'e7a devant lui. +\par \emdash Oh! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le plus fort. +\par M. de Commarin recula. En parlant de jugement, de scandale, de honte, l'avocat avait frapp\'e9 juste. Pendant un moment, pris entre le respect de son nom et le d\'e9sir br\'fblant de voir punir ce mis\'e9rable, le vieux gentilhomme demeura ind\'e9cis. +Enfin le sentiment de la noblesse l'emporta. +\par \emdash Finissons, pronon\'e7a-t-il d'une voix fr\'e9missante et empreinte du plus atroce m\'e9pris, finissons cette discussion ignoble... Qu'exigez-vous? +\par \emdash Je vous l'ai dit, de l'argent, tout ce que vous avez ici, mais d\'e9cidez-vous vite! +\par Dans la journ\'e9e du samedi le comte avait fait prendre chez son banquier des fonds destin\'e9s \'e0 monter la maison de celui qu'il croyait son fils l\'e9gitime. +\par \emdash J'ai quatre-vingt mille francs ici, reprit-il. +\par \emdash C'est peu, fit l'avocat, cependant donnez. Je vous pr\'e9viens que j'ai compt\'e9 sur vous pour cinq cent mille francs. Si je r\'e9ussis \'e0 d\'e9jouer les poursuites dont je suis l'objet, vous aurez \'e0 tenir \'e0 + ma disposition quatre cent vingt mille francs. Vous engagez-vous \'e0 me les donner \'e0 ma premi\'e8re r\'e9quisition? Je trouverai un moyen de vous les faire demander sans risque pour moi. \'c0 ce prix, jamais vous n'entendrez parler de moi. +\par Pour toute r\'e9ponse le comte ouvrit un petit coffre de fer scell\'e9 dans le mur et en tira une liasse de billets de banque qu'il jeta aux pieds de No\'ebl. +\par Un \'e9clair de fureur brilla dans les yeux de l'avocat; il fit un pas vers son p\'e8re: +\par \emdash Oh! ne me poussez pas, mena\'e7a-t-il, les gens qui comme moi n'ont plus rien \'e0 perdre sont dangereux. Je puis me livrer... +\par Il se baissa cependant et ramassa le paquet. +\par \emdash Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir le reste? +\par \emdash Oui. +\par \emdash Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fid\'e8le \'e0 notre trait\'e9; on ne m'aura pas vivant. Adieu, mon p\'e8re! en tout ceci vous \'eates le vrai coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel n'est pas juste. Je vous maudis... +\par Quand, une heure plus tard, les domestiques p\'e9n\'e9tr\'e8rent dans le cabinet du comte, ils le trouv\'e8rent \'e9tendu \'e0 terre, la face contre le tapis, donnant \'e0 peine signe de vie. +\par Cependant No\'ebl \'e9tait sorti de l'h\'f4tel Commarin et remontait la rue de l'Universit\'e9, chancelant sous le souffle du vertige. +\par Il lui semblait que les pav\'e9s oscillaient sous ses pas et que tout autour de lui tournait. +\par Il avait la bouche s\'e8che, les yeux lui cuisaient, et de temps \'e0 autre une naus\'e9e soulevait son estomac. +\par Mais en m\'eame temps, ph\'e9nom\'e8ne \'e9trange, il ressentait un soulagement incroyable, presque du bien-\'eatre. +\par La th\'e9orie de l'honn\'eate M. Balan avait raison. +\par C'en \'e9tait donc fait, tout \'e9tait fini, perdu. Plus d'angoisses d\'e9sormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de dissimulation, de luttes. Rien, il n'y avait plus rien \'e0 redouter d\'e9sormais. Son horrible r\'f4le achev\'e9 +, il pouvait retirer son masque et respirer \'e0 l'aise. +\par Un irr\'e9sistible affaissement succ\'e9dait \'e0 l'exaltation enrag\'e9e qui devant le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous les ressorts de son organisation, band\'e9s outre mesure depuis une semaine, se d\'e9tendaient et fl\'e9 +chissaient. La fi\'e8vre qui, pendant huit jours, l'avait galvanis\'e9 tombait, et il sentait avec la fatigue un imp\'e9rieux besoin de repos. Il \'e9prouvait un vide immense, une indiff\'e9rence sans bornes pour tout. +\par Son insensibilit\'e9 avait quelque analogie avec celle des gens an\'e9antis par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul sentiment n'est capable d'\'e9mouvoir, qui n'ont plus ni la force ni le courage de penser et que l'imminence d'un grand p\'e9 +ril, de la mort m\'eame, ne saurait tirer de leur morne insouciance. +\par On serait venu l'arr\'eater en ce moment, qu'il n'aurait song\'e9 ni \'e0 r\'e9sister ni \'e0 se d\'e9battre; il n'aurait pas fait une enjamb\'e9e pour se cacher, pour fuir, pour sauver sa t\'eate. +\par Bien plus, il eut un moment comme l'id\'e9e d'aller se constituer prisonnier, pour avoir la paix, pour \'eatre tranquille, pour se d\'e9livrer de l'inqui\'e9tude du salut. +\par Mais son \'e9nergie se r\'e9volta contre cette morne h\'e9b\'e9tude. La r\'e9action vint, secouant ces d\'e9faillances de l'esprit et du corps. La conscience de la situation et du danger lui revint, il entrevit avec horreur l'\'e9chafaud comme on aper\'e7 +oit l'ab\'eeme aux lueurs de la foudre. +\par Il faut d\'e9fendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment? +\par Les transes mortelles qui \'f4tent aux assassins jusqu'au plus simple bon sens le faisaient frissonner. +\par Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou quatre passants l'examinaient curieusement. Son effroi s'en accrut. +\par Il se mit \'e0 courir dans la direction du quartier latin, sans projet, sans but, courant pour courir, pour s'\'e9loigner, comme le Crime, que la peinture repr\'e9sente fuyant sous le fouet des Furies. +\par Il ne tarda pas \'e0 s'arr\'eater, frapp\'e9 de cette id\'e9e que cette course d\'e9sordonn\'e9e devait \'e9veiller l'attention. +\par Il lui semblait que tout en lui d\'e9non\'e7ait le meurtre; il croyait lire le m\'e9pris et l'horreur sur tous les visages, le soup\'e7on dans tous les yeux. +\par Il allait, se r\'e9p\'e9tant instinctivement: \'abIl faut prendre un parti.\'bb +\par Mais dans son horrible agitation, il \'e9tait incapable de rien voir, de d\'e9lib\'e9rer, de comparer, de r\'e9soudre, de d\'e9cider. +\par Lorsqu'il h\'e9sitait encore \'e0 frapper, il s'\'e9tait dit: je puis \'eatre d\'e9couvert. Et dans cette pr\'e9vision il avait b\'e2ti tout un plan qui devait le mettre s\'fbrement \'e0 l'abri des recherches. +Il devait faire ceci et cela, il aurait recours \'e0 cette ruse, il prendrait telle pr\'e9caution. Pr\'e9voyance inutile! Rien de ce qu'il avait imagin\'e9 ne lui semblait ex\'e9cutable. On le cherchait, et il ne voyait nul endroit du monde entier o\'f9 + il p\'fbt se croire en s\'fbret\'e9. +\par Il \'e9tait pr\'e8s de l'Od\'e9on, quand une r\'e9flexion plus rapide que l'\'e9clair illumina les t\'e9n\'e8bres de son cerveau. +\par Il songea que sans aucun doute on le cherchait d\'e9j\'e0, son signalement devait \'eatre donn\'e9 partout; sa cravate blanche et ses favoris si bien soign\'e9s le trahissaient comme une affiche. +\par Avisant la boutique d'un coiffeur, il s'avan\'e7a jusqu'\'e0 la porte, mais au moment de tourner le bouton, il eut peur. +\par Ne trouverait-on pas singulier qu'il fit couper sa barbe? Si on allait le questionner! +\par Il passa outre. +\par Il vit une autre boutique, les m\'eames h\'e9sitations l'arr\'eat\'e8rent. +\par Peu \'e0 peu la nuit \'e9tait venue, et avec l'obscurit\'e9 No\'ebl sentait rena\'eetre son assurance et son audace. +\par Apr\'e8s cet immense naufrage au port, l'esp\'e9rance surnageait. Pourquoi ne se sauverait-il pas? +\par On sait d'autres exemples. On passe \'e0 l'\'e9tranger, on change de nom, on se refait un \'e9tat civil, on entre dans la peau d'un autre homme. Il avait de l'argent c'\'e9tait le principal. +\par Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt mille francs en poche, est un imb\'e9cile, s'il se laisse prendre. +\par Et encore, ces quatre-vingt mille francs \'e9puis\'e9s, il avait la certitude d'en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant. +\par D\'e9j\'e0 il se demandait quel d\'e9guisement prendre et vers quelle fronti\'e8re se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil \'e0 un fer rouge, traversa son c\'9cur. +\par Allait-il s'\'e9loigner sans elle, partir avec la certitude de ne la revoir jamais! +\par Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde civilis\'e9, traqu\'e9 comme une b\'eate fauve, et elle resterait paisiblement \'e0 Paris! \'c9tait-ce possible! Pour qui le crime avait-il \'e9t\'e9 commis? Pour elle. Qui en e\'fb +t recueilli les b\'e9n\'e9fices? Elle. N'\'e9tait-il pas juste qu'elle port\'e2t sa part du ch\'e2timent! +\par Elle ne m'aime pas, pensait l'avocat avec amertume, elle ne m'a jamais aim\'e9, elle serait ravie d'\'eatre d\'e9livr\'e9e de moi pour toujours. Elle n'aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis plus n\'e9cessaire; un coffre + vide est un meuble inutile. Juliette est prudente, elle a su se mettre \'e0 l'abri une petite fortune. Riche de mes d\'e9pouilles, elle prendra un autre amant, elle m'oubliera, elle vivra heureuse, tandis que moi!... Et je partirais sans elle!... +\par La voix de la prudence lui criait: \'ab\emdash Malheureux! tra\'eener une femme apr\'e8s soi, et une jolie femme, c'est attirer \'e0 plaisir les regards sur soi, et rendre la fuite impossible, c'est se livrer de gaiet\'e9 de c\'9cur!\emdash Qu'importe! r +\'e9pondait la passion, nous nous sauverons ou nous p\'e9rirons ensemble. Si elle ne m'aime pas, je l'aime, moi; il me la faut! Elle viendra, sinon...\'bb +\par Mais comment voir Juliette, lui parler, la d\'e9cider! +\par Aller chez elle, c'\'e9tait s'exposer beaucoup. La police y \'e9tait d\'e9j\'e0, peut-\'eatre. +\par Non, pensa No\'ebl, personne ne sait qu'elle est ma ma\'eetresse, on ne le saura pas avant deux ou trois jours de recherches, et d'ailleurs, \'e9crire serait plus dangereux encore. +\par Il s'approcha d'une voiture de place, non loin du carrefour de l'Observatoire, et tout bas il dit au cocher le num\'e9ro de cette maison de la rue de Provence si fatale pour lui. +\par \'c9tendu sur les coussins du fiacre, berc\'e9 par les cahots monotones, No\'ebl ne songeait point \'e0 interroger l'avenir; il ne se demandait m\'eame pas ce qu'il allait dire \'e0 Juliette. Non. Involontairement il repassait les \'e9v\'e9 +nements qui avaient amen\'e9 et pr\'e9cipit\'e9 la catastrophe, comme un homme qui, pr\'e8s de mourir, revoit le drame ou la com\'e9die de sa vie. +\par Il y avait de cela un mois, jour pour jour. +\par Ruin\'e9, \'e0 bout d'exp\'e9dients, sans ressources, il \'e9tait d\'e9termin\'e9 \'e0 tout pour se procurer de l'argent, pour garder encore M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 + Juliette, quand le hasard le rendit ma\'eetre de la correspondance du comte de Commarin, non seulement des lettres lues au p\'e8re Tabaret et communiqu\'e9es \'e0 Albert, mais encore de celles qui, \'e9 +crites par le comte lorsqu'il croyait la substitution accomplie, l'\'e9tablissaient \'e9videmment. +\par Cette lecture lui donna une heure de joie folle. +\par Il se crut le fils l\'e9gitime. Bient\'f4t sa m\'e8re le d\'e9trompa, lui apprit la v\'e9rit\'e9, la lui prouva par vingt lettres de la femme Lerouge, la lui fit attester par Claudine, la lui d\'e9montra par le signe qu'il portait. +\par Mais un homme qui se noie ne choisit pas les branches auxquelles il se raccroche. No\'ebl songea \'e0 utiliser ces lettres quand m\'eame. +\par Il essaya d'user de son ascendant sur sa m\'e8re, pour la d\'e9cider \'e0 laisser croire au comte que l'\'e9change avait eu lieu, se chargeant d'obtenir une forte compensation. M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 + Gerdy repoussa cette proposition avec horreur. +\par Alors l'avocat fit l'aveu de toutes ses folies, mit \'e0 nu sa situation financi\'e8re, se montra tel qu'il \'e9tait, perdu de dettes, et conjura sa m\'e8re d'avoir recours \'e0 M. de Commarin. +\par Cela aussi, elle le refusa, et pri\'e8res et menaces \'e9chou\'e8rent contre sa r\'e9solution. Pendant quinze jours ce fut entre la m\'e8re et le fils une lutte horrible dans laquelle l'avocat fut vaincu. +\par C'est \'e0 ce moment qu'il s'arr\'eata \'e0 l'id\'e9e de tuer Claudine. +\par La malheureuse n'avait pas \'e9t\'e9 plus franche avec M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy qu'avec les autres, No\'ebl devait la croire et la croyait veuve. Son t\'e9moignage supprim\'e9 +, qui avait-il contre lui? M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy et peut-\'eatre le comte. Il les redoutait peu. +\par \'c0 M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy parlant, il pouvait toujours r\'e9pondre: \'abApr\'e8s avoir donn\'e9 mon nom \'e0 votre fils, vous faites tout au monde pour qu'il le garde.\'bb +\par Mais comment se d\'e9faire de Claudine sans danger? +\par Apr\'e8s de longues r\'e9flexions, l'avocat s'avisa d'un stratag\'e8me diabolique. +\par Il br\'fbla toutes les lettres du comte \'e9tablissant la substitution et conserva seulement celles qui la laissaient soup\'e7onner. +\par Ces derni\'e8res, il alla les montrer \'e0 Albert en se disant que, si la justice arrivait \'e0 p\'e9n\'e9trer quelque chose des causes de la mort de Claudine, naturellement elle soup\'e7onnerait celui qui para\'eetrait y avoir tant d'int\'e9r\'eat. + +\par Ce n'est pas qu'il songe\'e2t \'e0 faire retomber le crime sur Albert... C'\'e9tait une simple pr\'e9caution qu'il prenait. Il comptait agir de telle sorte que la police perdrait ses peines \'e0 la poursuite d'un sc\'e9l\'e9rat imaginaire. +\par Il ne pensait pas non plus \'e0 se substituer au vicomte de Commarin. +\par Son plan \'e9tait simple: son crime commis il attendrait; les choses tra\'eeneraient en longueur, il y aurait des pourparlers, enfin il transigerait au prix d'une fortune. +\par Il se croyait s\'fbr du silence de sa m\'e8re, si jamais elle le soup\'e7onnait d'un assassinat. +\par Ces mesures prises, il s'\'e9tait r\'e9solu \'e0 frapper le jour du Mardi gras. +\par Pour ne rien n\'e9gliger, il avait ce soir-l\'e0 m\'eame conduit Juliette au th\'e9\'e2tre et de l\'e0 \'e0 l'Op\'e9ra. Il fondait ainsi, en cas de malheur, un alibi irr\'e9cusable. +\par La perte de son paletot ne l'avait inqui\'e9t\'e9 que sur le premier moment. \'c0 la r\'e9flexion, il s'\'e9tait rassur\'e9, se disant: bast! qui saura jamais? +\par Tout avait r\'e9ussi selon ses calculs; ce n'\'e9tait dans son opinion qu'une affaire de patience. +\par Quand le r\'e9cit du meurtre tomba sous les yeux de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, la malheureuse femme devina la main de son fils, et dans le premier transport de sa douleur, elle d\'e9 +clara qu'elle allait le d\'e9noncer. +\par Il eut peur. Un d\'e9lire affreux s'\'e9tait empar\'e9 de sa m\'e8re, un mot pouvait le perdre. Payant d'audace, il prit les devants et joua le tout pour le tout. +\par Mettre la police sur la trace d'Albert, c'\'e9tait se garantir l'impunit\'e9, c'\'e9tait s'assurer, en cas de succ\'e8s probable, le nom et la fortune du comte de Commarin. +\par Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse et son habilet\'e9. +\par Le p\'e8re Tabaret arriva \'e0 point nomm\'e9. +\par No\'ebl savait ses relations avec la police; il comprit que le bonhomme serait un merveilleux confident. +\par Tant que v\'e9cut M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy, No\'ebl trembla. La fi\'e8vre est indiscr\'e8te et ne se raisonne pas. Quand elle eut rendu le dernier soupir, il se crut sauv\'e9 +; il avait beau chercher, il ne voyait plus d'obstacles, il triompha. +\par Et voil\'e0 que tout avait \'e9t\'e9 d\'e9couvert comme il touchait au but. Comment? Par qui? Quelle fatalit\'e9 avait ressuscit\'e9 un secret qu'il croyait enseveli avec M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Gerdy? + +\par Mais \'e0 quoi bon, quand on est au fond de l'ab\'eeme, savoir quelle pierre a fait tr\'e9bucher, se demander par quelle pente on y a roul\'e9? +\par Le fiacre s'arr\'eata rue de Provence. +\par No\'ebl allongea la t\'eate \'e0 la porti\'e8re, explorant les environs, sondant du regard les profondeurs du vestibule de la maison. +\par Ne d\'e9couvrant rien, il paya la course sans sortir de la voiture, par le carreau du devant, et, franchissant d'un bond le trottoir, il s'\'e9lan\'e7a dans l'escalier. +\par Charlotte, \'e0 sa vue, eut une exclamation de joie. +\par \emdash C'est monsieur! s'\'e9cria-t-elle; ah! madame attendait monsieur avec une fameuse impatience, elle \'e9tait joliment inqui\'e8te! +\par Juliette attendre? Juliette inqui\'e8te? L'avocat ne songeait pas \'e0 interroger. Il semblait qu'en touchant ce seuil il e\'fbt subitement recouvr\'e9 tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il sentait la valeur exacte des minutes. +\par \emdash Si on sonne, dit-il \'e0 Charlotte, n'ouvrez pas. Quoi qu'on fasse ou qu'on dise, n'ouvrez pas! +\par \'c0 la voix de No\'ebl, M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette \'e9tait accourue. Il la repoussa brusquement dans le salon et l'y suivit en refermant la porte. +\par L\'e0 seulement la jeune femme put voir le visage de son amant. Il \'e9tait si chang\'e9, sa physionomie \'e9tait \'e0 ce point boulevers\'e9e qu'elle ne put retenir un cri: +\par \emdash Qu'y a-t-il? +\par No\'ebl ne r\'e9pondit pas; il s'avan\'e7a vers elle et lui prit la main. +\par \emdash Juliette, demanda-t-il d'une voix rauque en la fixant avec des yeux enflamm\'e9s, Juliette, sois sinc\'e8re, m'aimes-tu? +\par Elle devinait, elle sentait qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, elle respirait une atmosph\'e8re de malheur; cependant elle voulut minauder encore. +\par \emdash M\'e9chant, r\'e9pondit-elle en allongeant ses l\'e8vres provocantes, vous m\'e9riteriez bien... +\par \emdash Oh! assez! interrompit No\'ebl en frappant du pied avec une violence inou\'efe. R\'e9ponds, poursuivit-il en serrant \'e0 les briser les jolies mains de sa ma\'eetresse, un oui ou un non, m'aimes-tu? +\par Cent fois elle avait jou\'e9 avec la col\'e8re de son amant, se plaisant \'e0 l'exciter jusqu'\'e0 la fureur pour savourer le plaisir de l'apaiser d'un mot, mais jamais elle ne l'avait vu ainsi. +\par Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n'osait se plaindre de cette brutalit\'e9, la premi\'e8re. +\par \emdash Oui, je t'aime! balbutia-t-elle; ne le sais-tu pas? pourquoi le demander? +\par \emdash Pourquoi? r\'e9pondit l'avocat qui abandonna les mains de sa ma\'eetresse, pourquoi? C'est que si tu m'aimes, il s'agit de me le prouver. Si tu m'aimes, il faut me suivre \'e0 l'instant, tout quitter, venir, fuir avec moi, le temps presse... + +\par La jeune femme avait d\'e9cid\'e9ment peur. +\par \emdash Qu'y a-t-il donc, mon Dieu? +\par \emdash Rien! Je t'ai trop aim\'e9e, vois-tu, Juliette. Le jour o\'f9 je n'ai plus eu d'argent pour toi, pour ton luxe, pour tes caprices, j'ai perdu la t\'eate. Pour me procurer de l'argent, j'ai... j'ai commis un crime, entends-tu? +On me poursuit, je fuis, veux-tu me suivre? +\par La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle doutait. +\par \emdash Un crime, toi! commen\'e7a-t-elle. +\par \emdash Oui, moi! Veux-tu savoir ce que j'ai fait? J'ai tu\'e9, j'ai assassin\'e9! C'\'e9tait pour toi. +\par Certes l'avocat \'e9tait convaincu que Juliette \'e0 ces mots allait reculer d'horreur. Il s'attendait \'e0 cette \'e9pouvante qu'inspire le meurtrier, il y \'e9tait r\'e9sign\'e9 \'e0 l'avance. Il pensait qu'elle le fuirait d'abord. Peut-\'ea +tre essayerait-elle une sc\'e8ne... Elle aurait, qui sait? une attaque de nerfs, elle crierait, elle appellerait au secours, \'e0 la garde, \'e0 l'aide... Il se trompait. +\par D'un bond, Juliette fut sur lui, se liant \'e0 lui, entourant son cou de ses deux mains, l'embrassant \'e0 l'\'e9touffer comme jamais elle ne l'avait embrass\'e9. +\par \emdash Oui! je t'aime, disait-elle, oui! Tu as fait un mauvais coup pour moi, toi! c'est que tu m'aimais. Tu as du c\'9cur; je ne te connaissais pas. +\par Il en co\'fbtait cher pour inspirer une passion \'e0 M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette, mais No\'ebl ne r\'e9fl\'e9chit pas \'e0 cela. +\par Il eut une seconde de joie immense, il lui parut que rien n'\'e9tait d\'e9sesp\'e9r\'e9. +\par Pourtant il eut la force de d\'e9nouer les bras de sa ma\'eetresse. +\par \emdash Partons, reprit-il, le grand malheur est que je ne sais d'o\'f9 vient le danger. Qu'on ait pu d\'e9couvrir la v\'e9rit\'e9, c'est encore un myst\'e8re pour moi... +\par Juliette se rappela l'inqui\'e9tante visite de l'apr\'e8s-midi; elle comprit tout. +\par \emdash Malheureuse! s'\'e9cria-t-elle, se tordant les mains de d\'e9sespoir, c'est moi qui t'ai livr\'e9! C'\'e9tait mardi, n'est-ce pas? +\par \emdash Oui, c'\'e9tait mardi. +\par \emdash Ah! j'ai tout dit, sans m'en douter, \'e0 ton ami, \'e0 ce vieux que je croyais envoy\'e9 par toi, monsieur Tabaret. +\par \emdash Tabaret est venu ici? +\par \emdash Oui, tant\'f4t. +\par \emdash Oh! viens alors! s'\'e9cria No\'ebl; vite, bien vite, c'est un miracle qu'il ne soit pas encore arriv\'e9! +\par Il lui prit le bras pour l'entra\'eener; elle se d\'e9gagea lestement. +\par \emdash Laisse, dit-elle, j'ai une somme en or, des bijoux, je veux les prendre... +\par \emdash C'est inutile, laisse tout, j'ai une fortune, Juliette, fuyons... +\par D\'e9j\'e0 elle avait ouvert sa chiffonni\'e8re et p\'eale-m\'eale elle jetait dans un petit sac de voyage tout ce qu'elle poss\'e9dait, tout ce qui avait de la valeur. +\par \emdash Ah! tu me perds, r\'e9p\'e9tait No\'ebl, tu me perds! +\par Il disait cela, mais son c\'9cur \'e9tait inond\'e9 de joie. +\par Quel d\'e9vouement sublime! Elle m'aimait vraiment, se disait-il; pour moi elle renonce sans h\'e9siter \'e0 sa vie heureuse, elle me sacrifie tout!... Juliette avait fini ses pr\'e9paratifs, elle nouait \'e0 la h\'e2 +te son chapeau; un coup de sonnette retentit. +\par \emdash Eux! s'\'e9cria No\'ebl, devenant, s'il est possible, plus livide. +\par La jeune femme et son amant demeur\'e8rent plus immobiles que deux statues, la sueur au front, les yeux dilat\'e9s, l'oreille tendue. +\par Un second coup de sonnette se fit entendre, puis un troisi\'e8me. Charlotte parut, s'avan\'e7ant sur la pointe des pieds. +\par \emdash Ils sont plusieurs, dit-elle \'e0 mi-voix, j'ai entendu qu'on se consultait. +\par Apr\'e8s avoir sonn\'e9, on frappait. Une voix arriva jusqu'au salon; on distingua le mot \'abloi\'bb. +\par \emdash Plus d'espoir! murmura No\'ebl. +\par \emdash Qui sait! s'\'e9cria Juliette, l'escalier de service? +\par \emdash Sois tranquille, on ne l'a pas oubli\'e9. +\par En effet, Juliette revint l'air morne, constern\'e9e. +\par Elle avait surpris sur le palier des pi\'e9tinements de pas lourds qu'on cherchait \'e0 \'e9touffer. +\par \emdash Il doit y avoir un moyen! fit-elle avec fureur. +\par \emdash Oui, reprit No\'ebl, c'est une seconde de courage. J'ai donn\'e9 ma parole. On croch\'e8te la serrure... fermez toutes les portes et laissez enfoncer, cela me fera gagner du temps. +\par Juliette et Charlotte s'\'e9lanc\'e8rent. Alors, No\'ebl, s'adossant \'e0 la chemin\'e9e du salon, sortit son revolver et l'appuya sur sa poitrine. +\par Mais Juliette, qui rentrait d\'e9j\'e0, aper\'e7ut le mouvement; elle se jeta sur son amant \'e0 corps perdu, si vivement qu'elle fit d\'e9vier l'arme. Le coup partit et la balle traversa le ventre de No\'ebl. Il poussa un effroyable cri. +\par Juliette faisait de sa mort un supplice affreux; elle prolongeait son agonie. +\par Il chancela, mais il resta debout, toujours appuy\'e9 \'e0 la tablette, perdant du sang en abondance. +\par Juliette s'\'e9tait cramponn\'e9e \'e0 lui et s'effor\'e7ait de lui arracher le revolver. +\par \emdash Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, tu es \'e0 moi, je t'aime! Laisse-les venir. Qu'est-ce que cela te fait? S'ils te mettent en prison, tu te sauveras. Je t'aiderai, nous donnerons de l'argent aux gardiens. +Va, nous vivrons tous deux bien heureux, n'importe o\'f9, bien loin, en Am\'e9rique, personne ne nous conna\'eetra... +\par La porte d'entr\'e9e avait c\'e9d\'e9; on crochetait maintenant la porte de l'antichambre. +\par \emdash Finissons! r\'e2la No\'ebl, il ne faut pas qu'on m'ait vivant. +\par Et dans un effort supr\'eame, triomphant d'une souffrance horrible, il se d\'e9gagea et repoussa Juliette qui alla tomber pr\'e8s du canap\'e9. Puis, armant son revolver, il l'appuya de nouveau \'e0 l'endroit o\'f9 il sentait les battements de son c\'9c +ur, l\'e2cha la d\'e9tente et roula \'e0 terre. +\par Il \'e9tait temps, la police entrait. +\par La premi\'e8re pens\'e9e des agents fut que No\'ebl, avant de se frapper, avait frapp\'e9 sa ma\'eetresse. +\par On sait des gens qui tiennent \'e0 quitter ce bas monde en compagnie. N'avait-on pas entendu deux explosions? Mais d\'e9j\'e0 Juliette \'e9tait debout. +\par \emdash Un m\'e9decin, disait-elle, un m\'e9decin, il ne peut \'eatre mort! +\par Un agent sortit en courant, tandis que les autres, sous la direction du p\'e8re Tabaret, transportaient le corps de l'avocat sur le lit de M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette. +\par \emdash Puisse-t-il ne pas s'\'eatre manqu\'e9! murmurait le bonhomme, dont la col\'e8re ne tenait pas devant ce spectacle; je l'ai aim\'e9 comme mon fils, apr\'e8s tout, son nom est encore sur mon testament. +\par Le p\'e8re Tabaret s'interrompit. No\'ebl venait de laisser \'e9chapper une plainte, il ouvrait les yeux. +\par \emdash Vous voyez bien qu'il vivra! s'\'e9cria Juliette. +\par L'avocat fit un faible signe de t\'eate, et pendant un moment, il s'agita p\'e9niblement sur son lit, promenant sa main droite alternativement sous sa redingote et sous l'oreiller. Il r\'e9ussit m\'eame \'e0 se tourner \'e0 demi du c\'f4t\'e9 + du mur, puis \'e0 se retourner. Sur un signe qui fut compris, on glissa sous sa t\'eate un oreiller. +\par Alors, d'une voix entrecoup\'e9e et sifflante, il pronon\'e7a quelques paroles. +\par \emdash Je suis l'assassin, dit-il; \'e9crivez, je signerai, \'e7a fera plaisir \'e0 Albert; je lui dois bien cela. +\par Pendant qu'on \'e9crivait, il attira la t\'eate de Juliette jusqu'\'e0 sa bouche. +\par \emdash Ma fortune est sous l'oreiller, murmura-t-il, je te la donne. Un flot de sang monta \'e0 sa bouche, et on crut qu'il allait passer. +\par Pourtant, il eut encore la force de signer sa d\'e9claration et de d\'e9cocher une raillerie au p\'e8re Tabaret. +\par \emdash Eh bien! vieux papa, dit-il, on se m\'eale donc de police! C'est agr\'e9able de pincer soi-m\'eame ses amis! Ah! j'ai eu une belle partie, mais avec trois femmes dans son jeu on perd toujours... +\par Il entra en agonie et, quand le m\'e9decin arriva, il ne put que constater le d\'e9c\'e8s du sieur No\'ebl Gerdy, avocat.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \s3\qj \li0\ri0\sb120\sa120\keepn\widctlpar\faauto\outlinelevel2\rin0\lin0\itap0 \b\i\f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {XX +\par }\pard\plain \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 +Quelques mois plus tard, un soir, chez la vieille M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 lle}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 de Go\'ebllo, madame la marquise d'Arlange, rajeunie de dix ans, racontait aux douairi\'e8res, ses amies, les d\'e9 +tails du mariage de sa petite-fille Claire, laquelle venait d'\'e9pouser monsieur le vicomte Albert de Commarin. +\par \emdash Le mariage, disait-elle, s'est fait dans nos terres de Normandie, sans tambour ni trompette. Mon gendre l'a voulu ainsi, en quoi je l'ai d\'e9sapprouv\'e9 fortement. L'\'e9clat de la m\'e9prise dont il a \'e9t\'e9 victime appelait l'\'e9clat des f +\'eates. C'est mon sentiment, je ne l'ai pas cach\'e9. Bast! ce gar\'e7on est aussi t\'eatu que monsieur son p\'e8re, ce qui n'est pas peu dire; il a tenu bon. Et mon effront\'e9e petite-fille, ob\'e9issant \'e0 son mari par anticipation, s'est mise +contre moi. Du reste, peu importe, je d\'e9fie aujourd'hui de trouver un individu ayant le courage d'avouer qu'il a dout\'e9 une seconde de l'innocence d'Albert. J'ai laiss\'e9 + mes jeunes gens dans l'extase de la lune de miel, plus roucoulants qu'une paire de tourtereaux. Il faut avouer qu'ils ont achet\'e9 leur bonheur un peu cher. Qu'ils soient donc heureux et qu'ils aient beaucoup d'enfants, ils ne seront embarrass\'e9 +s ni pour les nourrir ni pour les doter. Car, sachez-le, pour la premi\'e8re fois de sa vie et sans doute la derni\'e8re, monsieur de Commarin s'est conduit comme un ange. Il a donn\'e9 toute sa fortune \'e0 son fils, toute absolument. +Il veut aller vivre seul dans une de ses terres. Je ne crois pas que le pauvre cher homme fasse de vieux os. Je ne voudrais pas jurer m\'eame qu'il a bien toute sa t\'eate depuis certaine attaque... Enfin! ma petite-fille est \'e9tablie, et bien. +Je sais ce qu'il m'en co\'fbte, et me voici condamn\'e9e \'e0 une grande \'e9conomie. Mais je m\'e9sestime les parents qui reculent devant un sacrifice p\'e9cuniaire quand le bonheur de leurs enfants est en jeu. +\par Ce que la marquise ne racontait pas, c'est que, huit jours avant \'abla noce\'bb, Albert avait nettoy\'e9 sa situation passablement embarrass\'e9e et liquid\'e9 un respectable arri\'e9r\'e9. +\par Depuis elle ne lui a emprunt\'e9 que neuf mille francs; seulement elle compte lui avouer un de ces jours combien elle est tracass\'e9e par un tapissier, par sa couturi\'e8re, par trois marchands de nouveaut\'e9s et par cinq ou six autres fournisseurs. + +\par Eh bien! c'est une digne femme: elle ne dit pas de mal de son gendre. +\par R\'e9fugi\'e9 en Poitou apr\'e8s l'envoi de sa d\'e9mission, M. Daburon a trouv\'e9 le calme; l'oubli viendra. On ne d\'e9sesp\'e8re pas, l\'e0-bas, de le d\'e9cider \'e0 se marier. +\par M}{\lang1036\langfe1033\super\langnp1036 me}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Juliette, elle, est tout \'e0 fait consol\'e9e. Les quatre-vingt mille francs cach\'e9s par No\'ebl sous l'oreiller n'ont pas \'e9t\'e9 perdus. Il n'en reste plus grand-chose. +Avant longtemps on annoncera la vente d'un riche mobilier. +\par Seul, le p\'e8re Tabaret se souvient. +\par Apr\'e8s avoir cru \'e0 l'infaillibilit\'e9 de la justice, il ne voit plus partout qu'erreurs judiciaires. +\par L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et soutient que le t\'e9moignage des sens ne prouve rien. Il fait signer des p\'e9titions pour l'abolition de la peine de mort et organise une soci\'e9t\'e9 destin\'e9e \'e0 venir en aide aux accus +\'e9s pauvres et innocents. +\par }\pard \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 NOTES:}{\cs35\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard \s34\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {\cs35\lang1036\langfe1033\langnp1036 [1]}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Insister sur un point d\'e9licat.}{ +\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\cs35\lang1036\langfe1033\langnp1036 [2]}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Vieillard qui joue au jeune homme.}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }{\cs35\lang1036\langfe1033\langnp1036 [3]}{\lang1036\langfe1033\langnp1036 Homme courageux et r\'e9solu. +\par }\pard\plain \s31\ql \li0\ri0\sb100\sa100\sbauto1\saauto1\widctlpar\aspalpha\aspnum\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \fs24\lang1033\langfe1033\cgrid\langnp1033\langfenp1033 {\lang1036\langfe1033\langnp1036 +\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \f28\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\pict{\*\picprop\shplid1026{\sp{\sn shapeType}{\sv 1}}{\sp{\sn fFlipH}{\sv 0}} +{\sp{\sn fFlipV}{\sv 0}}{\sp{\sn fillColor}{\sv 10070188}}{\sp{\sn fFilled}{\sv 1}}{\sp{\sn fLine}{\sv 0}}{\sp{\sn alignHR}{\sv 1}}{\sp{\sn dxHeightHR}{\sv 30}}{\sp{\sn fStandardHR}{\sv 1}}{\sp{\sn fHorizRule}{\sv 1}}{\sp{\sn fLayoutInCell}{\sv 1}}} +\picscalex907\picscaley6\piccropl0\piccropr0\piccropt0\piccropb0\picw1764\pich882\picwgoal1000\pichgoal500\wmetafile8}}{ +\par }\pard\plain \s15\qj \fi567\li0\ri0\sb40\sa40\widctlpar\faauto\rin0\lin0\itap0 \f27\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\f28 +\par }}
\ No newline at end of file diff --git a/old/15579-r.zip b/old/15579-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..869aa4c --- /dev/null +++ b/old/15579-r.zip diff --git a/old/2005-04-07-15579-8.txt b/old/2005-04-07-15579-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1503212 --- /dev/null +++ b/old/2005-04-07-15579-8.txt @@ -0,0 +1,16655 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'affaire Lerouge, by Emile Gaboriau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.net + + +Title: L'affaire Lerouge + +Author: Emile Gaboriau + +Release Date: April 7, 2005 [EBook #15579] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE LEROUGE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Émile Gaboriau + + + +L'AFFAIRE LEROUGE + + + +(1865) + + + +Table des matières + +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XII +XIII +XIV +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX + + + + +I +Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du Mardi gras, cinq femmes du +village de La Jonchère se présentaient au bureau de police de +Bougival. + +Elles racontaient que depuis deux jours personne n'avait aperçu +une de leurs voisines, la veuve Lerouge, qui habitait seule une +maisonnette isolée. À plusieurs reprises, elles avaient frappé en +vain. Les fenêtres comme la porte étant exactement fermées, il +avait été impossible de jeter un coup d'oeil à l'intérieur. Ce +silence, cette disparition les inquiétaient. Redoutant un crime, +ou tout au moins un accident, elles demandaient que la «Justice» +voulût bien, pour les rassurer, forcer la porte et pénétrer dans +la maison. + +Bougival est un pays aimable, peuplé tous les dimanches de +canotiers et de canotières; on y relève beaucoup de délits, mais +les crimes y sont rares. Le commissaire refusa donc d'abord de se +rendre à la prière des solliciteuses. Cependant elles firent si +bien, elles insistèrent tant et si longtemps, que le magistrat +fatigué céda. Il envoya chercher le brigadier de gendarmerie et +deux de ses hommes, requit un serrurier et, ainsi accompagné, +suivit les voisines de la veuve Lerouge. + +La Jonchère doit quelque célébrité à l'inventeur du chemin de fer +à glissement qui, depuis plusieurs années, y fait avec plus de +persévérance que de succès des expériences publiques de son +système. C'est un hameau sans importance, assis sur la pente du +coteau qui domine la Seine, entre la Malmaison et Bougival. Il est +à vingt minutes environ de la grande route qui va de Paris à +Saint-Germain en passant par Rueil et Port-Marly. Un chemin +escarpé, inconnu aux ponts et chaussées, y conduit. + +La petite troupe, les gendarmes en tête, suivit donc la large +chaussée qui endigue la Seine à cet endroit, et bientôt, tournant +à droite, s'engagea dans le chemin de traverse, bordé de murs et +profondément encaissé. + +Après quelques centaines de pas, on arriva devant une habitation +aussi modeste que possible, mais d'honnête apparence. Cette +maison, cette chaumière plutôt, devait avoir été bâtie par quelque +boutiquier parisien, amoureux de la belle nature, car tous les +arbres avaient été soigneusement abattus. Plus profonde que large, +elle se composait d'un rez-de-chaussée de deux pièces, avec un +grenier au-dessus. Autour s'étendait un jardin à peine entretenu, +mal protégé contre les maraudeurs par un mur en pierres sèches +d'un mètre de haut environ, qui encore s'écroulait par places. Une +légère grille de bois tournant dans des attaches de fil de fer +donnait accès dans le jardin. + +-- C'est ici, dirent les femmes. + +Le commissaire de police s'arrêta. Pendant le trajet, sa suite +s'était rapidement grossie de tous les badauds et de tous les +désoeuvrés du pays. Il était maintenant entouré d'une quarantaine +de curieux. + +-- Que personne ne pénètre dans le jardin, dit-il. + +Et, pour être certain d'être obéi, il plaça les deux gendarmes en +faction devant l'entrée, et s'avança escorté du brigadier de +gendarmerie et du serrurier. Lui-même, à plusieurs reprises, il +frappa très fort avec la pomme de sa canne plombée, à la porte +d'abord, puis successivement à tous les volets. Après chaque coup +il collait son oreille contre le bois et écoutait. N'entendant +rien, il se retourna vers le serrurier. + +-- Ouvrez, lui dit-il. + +L'ouvrier déboucla sa trousse et prépara ses outils. Déjà il avait +introduit un de ses crochets dans la serrure, quand une grande +rumeur éclata dans le groupe des badauds. + +-- La clé! criait-on, voici la clé! + +En effet, un enfant d'une douzaine d'années, jouant avec un de ses +camarades, avait aperçu dans le fossé qui borde la route une clé +énorme; il l'avait ramassée et l'apportait en triomphe. + +-- Donne, gamin, lui dit le brigadier, nous allons voir. + +La clé fut essayée; c'était bien celle de la maison. Le +commissaire et le serrurier échangèrent un regard plein de +sinistres inquiétudes. + +-- Ça va mal! murmura le brigadier. + +Et ils entrèrent dans la maison, tandis que la foule, contenue +avec peine par les gendarmes, trépignait d'impatience, tendant le +cou et s'allongeant sur le mur, pour tâcher de voir, de saisir +quelque chose de ce qui allait se passer. Ceux qui avaient parlé +de crime ne s'étaient malheureusement pas trompés, le commissaire +de police en fut convaincu dès le seuil. Tout, dans la première +pièce, dénonçait avec une lugubre éloquence la présence des +malfaiteurs. Les meubles, une commode et deux grands bahuts, +étaient forcés et défoncés. Dans la seconde pièce, qui servait de +chambre à coucher, le désordre était plus grand encore. C'était à +croire qu'une main furieuse avait pris plaisir à tout bouleverser. + +Enfin, près de la cheminée, la face dans les cendres, était étendu +le cadavre de la veuve Lerouge. Tout un côté de la figure et les +cheveux étaient brûlés, et c'était miracle que le feu ne se fût +pas communiqué aux vêtements. + +-- Canailles, va! murmura le brigadier de gendarmerie, n'auraient- +ils pas pu la voler sans l'assassiner, cette pauvre femme! + +-- Mais où donc a-t-elle été frappée? demanda le commissaire, je +ne vois pas de sang. + +-- Tenez, là, entre les deux épaules, mon commissaire, reprit le +gendarme. Deux fiers coups, ma foi! Je parierais mes galons +qu'elle n'a pas seulement eu le temps de faire ouf! + +Il se pencha sur le corps et le toucha. + +-- Oh! continua-t-il, elle est bien froide. Même il me semble +qu'elle n'est déjà plus très roide; il y a au moins trente-six +heures que le coup est fait. + +Le commissaire, tant bien que mal, écrivit sur un coin de table un +procès-verbal sommaire. + +-- Il ne s'agit pas de pérorer, dit-il au brigadier, mais bien de +trouver les coupables. Qu'on prévienne le juge de paix et le +maire. De plus, il faut courir à Paris porter cette lettre au +parquet. Dans deux heures un juge d'instruction peut être ici. Je +vais en attendant procéder à une enquête provisoire. + +-- Est-ce moi qui dois porter la lettre? demanda le brigadier. + +-- Non. Envoyez un de vos hommes, vous me serez utile ici, vous, +pour contenir ces curieux et aussi pour me trouver les témoins +dont j'aurai besoin. Il faut tout laisser ici tel quel, je vais +m'installer dans la première chambre. + +Un gendarme s'élança au pas de course vers la station de Rueil, et +aussitôt le commissaire commença l'information préalable prescrite +par la loi. + +Qui était cette veuve Lerouge, d'où était-elle, que faisait-elle, +de quoi vivait-elle, et comment? Quelles étaient ses habitudes, +ses moeurs, ses fréquentations? Lui connaissait-on des ennemis, +était-elle avare, passait-elle pour avoir de l'argent? Voilà ce +qu'il importait au commissaire de savoir. + +Mais pour être nombreux, les témoins n'en étaient pas mieux +informés. Les dépositions des voisins, successivement interrogés, +étaient vides, incohérentes, incomplètes. Personne ne savait rien +de la victime, étrangère au pays. Beaucoup de gens se +présentaient, d'ailleurs, qui venaient bien moins pour donner des +renseignements que pour en demander. Une jardinière qui avait été +l'amie de la veuve Lerouge et une laitière chez qui elle se +fournissait purent seules donner quelques renseignements assez +insignifiants mais précis. + +Enfin, après trois heures d'interrogatoires insupportables, après +avoir subi tous les on-dit du pays, recueilli les témoignages les +plus contradictoires et les plus ridicules commérages, voici ce +qui parut à peu près certain au commissaire de police: + +Deux ans auparavant, au commencement de 1860, la femme Lerouge +était arrivée à Bougival avec une grande voiture de déménagement +pleine de meubles, de linge et d'effets. Elle était descendue dans +une auberge, manifestant l'intention de se fixer dans les +environs, et aussitôt s'était mise en quête d'une maison. Ayant +trouvé celle-ci à son gré, elle l'avait louée sans marchander, +moyennant trois cent vingt francs payables par semestre et +d'avance, mais n'avait pas consenti à signer de bail. + +La maison louée, elle s'y était installée le jour même et avait +dépensé une centaine de francs en réparations. C'était une femme +de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, bien conservée, forte, +et d'une santé excellente. Nul ne savait pourquoi elle avait +choisi pour s'établir un pays où elle ne connaissait absolument +personne. On la supposait Normande, parce que souvent, le matin, +on l'avait aperçue coiffée d'un bonnet de coton. Cette coiffure de +nuit ne l'empêchait pas d'être très coquette le jour. Elle portait +d'ordinaire de très jolies robes, mettait force rubans à ses +bonnets, et se couvrait de bijoux comme une chapelle. Sans doute, +elle avait habité la côte, car la mer et les navires revenaient +sans cesse dans ses conversations. + +Elle n'aimait pas à parler de son mari, mort, disait-elle, dans un +naufrage. Jamais à ce sujet elle n'avait donné le moindre détail. +Une fois seulement elle avait dit à la laitière devant trois +personnes: «Jamais une femme n'a été plus malheureuse que moi dans +son ménage.» Une autre fois, elle avait dit: «Tout nouveau, tout +beau: défunt mon homme ne m'a aimée qu'un an.» + +La veuve Lerouge passait pour riche ou du moins pour très à +l'aise. Elle n'était pas avare. Elle avait prêté à une femme de la +Malmaison soixante francs pour son terme et n'avait pas voulu +qu'elle les lui rendît. Une autre fois, elle avait avancé deux +cents francs à un pêcheur de Port-Marly. Elle aimait à bien vivre, +dépensait beaucoup pour sa nourriture et faisait venir du vin par +demi-pièce. Son plaisir était de traiter ses connaissances, et ses +dîners étaient excellents. Si on la complimentait d'être riche, +elle ne s'en défendait pas beaucoup. On lui avait souvent entendu +dire: «Je ne possède pas de rentes, mais j'ai tout ce dont j'ai +besoin. Si je voulais davantage, je l'aurais.» + +D'ailleurs, jamais la moindre allusion à son passé, à son pays ou +à sa famille, n'avait été surprise. Elle était très bavarde, mais, +quand elle avait bien causé, elle n'avait rien dit que du mal de +son prochain. Elle devait pourtant avoir vu le monde et savait +beaucoup de choses. Très défiante, elle se barricadait chez elle +comme dans une forteresse. Jamais elle ne sortait le soir; on +savait qu'elle s'enivrait régulièrement à son dîner et qu'elle se +couchait après. Rarement on avait vu des étrangers chez elle: +quatre ou cinq fois une dame et un jeune homme, et une autre fois +deux messieurs: un vieux très décoré et un jeune. Ces derniers +étaient venus dans une voiture magnifique. + +En somme, on l'estimait peu. Ses propos étaient souvent choquants +et singuliers dans la bouche d'une femme de son âge. On l'avait +entendue donner à une jeune fille les plus détestables conseils. +Un charcutier de Bougival, gêné dans son commerce, lui avait +cependant fait la cour. Elle l'avait repoussé en disant que se +marier une fois était suffisant. À diverses reprises on avait vu +venir des hommes chez elle. D'abord un jeune, qui avait l'air d'un +employé du chemin de fer, puis un grand brun assez vieux, vêtu +d'une blouse et qui paraissait très méchant. On supposait que l'un +et l'autre étaient ses amants. + +Tout en interrogeant, le commissaire résumait par écrit les +dépositions, et il en était là lorsque arriva le juge +d'instruction. Il amenait avec lui le chef de la police de sûreté +et un de ses agents. + +M. Daburon, que ses amis ont vu avec une profonde surprise donner +sa démission pour aller planter ses choux au moment où se +dessinait sa fortune, était alors un homme de trente-huit ans, +bien fait de sa personne, sympathique malgré sa froideur, d'une +physionomie douce et un peu triste. Cette tristesse lui était +restée d'une grande maladie qui deux ans auparavant avait failli +l'emporter. + +Juge d'instruction depuis 1859, il s'était vite acquis une +brillante réputation. Laborieux, patient, doué d'un sens subtil, +il savait avec une pénétration rare démêler l'écheveau de +l'affaire la plus embrouillée, et, au milieu de mille fils, saisir +le fil conducteur. Nul mieux que lui, armé d'une implacable +logique, ne pouvait résoudre ces terribles problèmes où l'X est le +coupable. Habile à déduire du connu à l'inconnu, il excellait à +grouper les faits et à réunir en un faisceau de preuves +accablantes les circonstances les plus futiles et en apparence les +plus indifférentes. + +Avec tant et de si précieuses qualités, il ne paraissait cependant +pas né pour ses terribles fonctions. Il ne les exerçait qu'en +frémissant, se défiant de l'entraînement de ses immenses pouvoirs. +L'audace lui manquait pour les coups de théâtre risqués qui font +éclater la vérité. + +Il avait été long à s'accoutumer à certaines pratiques employées +sans scrupules par les plus rigoristes de ses confrères. Ainsi il +lui répugnait de tromper même un prévenu et de lui tendre des +pièges. On disait de lui au parquet: «C'est un trembleur.» Le fait +est qu'au seul souvenir des erreurs judiciaires connues, ses +cheveux se dressaient sur sa tête. Ce qu'il lui fallait, c'était +non la conviction, non les plus probables présomptions, mais la +certitude absolue. Pas de repos pour lui jusqu'au jour où l'accusé +était forcé de courber le front devant l'évidence. Si bien qu'un +substitut lui reprochait en riant de chercher non plus des +coupables, mais des innocents. + +Le chef de la police de sûreté n'était autre que le célèbre +Gévrol, lequel ne manquera pas de jouer un rôle important dans les +drames de nos neveux. C'est assurément un habile homme, mais la +persévérance lui manque et il est sujet à se laisser aveugler par +une incroyable obstination. S'il perd une piste, il ne peut +consentir à l'avouer, encore moins à revenir sur ses pas. +D'ailleurs, plein d'audace et de sang-froid, il est impossible à +déconcerter. D'une force herculéenne cachée sous des apparences +grêles, il n'a jamais hésité à affronter les plus dangereux +malfaiteurs. + +Mais sa spécialité, sa gloire, son triomphe, c'est une mémoire des +physionomies, si prodigieuse qu'elle passe les bornes du croyable. +A-t-il vu une figure cinq minutes, c'est fini, elle est casée, +elle lui appartient. Partout, en tout temps, il la reconnaîtra. +Les impossibilités de lieux, les invraisemblances de +circonstances, les plus incroyables déguisements ne le dérouteront +pas. Cela tient, prétend-il, à ce que d'un homme il ne voit, il ne +regarde que les yeux. Il reconnaît le regard sans se préoccuper +des traits. + +L'expérience fut tentée il n'y a pas bien des mois à Poissy. On +drapa dans des couvertures trois détenus, afin de déguiser leur +taille; on leur mit sur la face un voile épais où des trous +étaient ménagés pour les yeux, et en cet état on les présenta à +Gévrol. + +Sans la moindre hésitation il reconnut trois de ses pratiques et +les nomma. + +Le hasard seul l'avait-il servi? + +L'aide de camp de Gévrol était, ce jour-là, un ancien repris de +justice réconcilié avec les lois, un gaillard habile dans son +métier, fin comme l'ambre, et jaloux de son chef qu'il jugeait +médiocrement fort. On le nommait Lecoq. + +Le commissaire de police, que sa responsabilité commençait à +gêner, accueillit le juge d'instruction et les deux agents comme +des libérateurs. Il exposa rapidement les faits et lut son procès- +verbal. + +-- Vous avez fort bien procédé, monsieur, lui dit le juge, tout +ceci est très net; seulement, il est un fait que vous oubliez. + +-- Lequel, monsieur? demanda le commissaire. + +-- Quel jour a-t-on vu pour la dernière fois la veuve Lerouge, et +à quelle heure? + +-- J'allais y arriver, monsieur. On l'a rencontrée le soir du +Mardi gras, à cinq heures vingt minutes. Elle revenait de Bougival +avec un panier de provisions. + +-- Monsieur le commissaire est sûr de l'heure? interrogea Gévrol. + +-- Parfaitement, et voici pourquoi: les deux témoins dont la +déposition me fixe, la femme Tellier et un tonnelier, qui +demeurent ici près, descendaient de l'omnibus américain qui part +de Marly toutes les heures, lorsqu'ils ont aperçu la veuve Lerouge +dans le chemin de traverse. Ils ont pressé le pas pour la +rejoindre, ont causé avec elle et ne l'ont quittée qu'à sa porte. + +-- Et qu'avait-elle dans son panier? demanda le juge +d'instruction. + +-- Les témoins l'ignorent. Ils savent seulement qu'elle rapportait +deux bouteilles de vin cacheté et un litre d'eau-de-vie. Elle se +plaignait du mal de tête et leur dit que, bien qu'il fût d'usage +de s'amuser le jour du Mardi gras, elle allait se coucher. + +-- Eh bien! s'exclama le chef de la sûreté, je sais où il faut +chercher. + +-- Vous croyez? fit M. Daburon. + +-- Parbleu! c'est assez clair. Il s'agit de trouver le grand brun, +le gaillard à la blouse. L'eau-de-vie et le vin lui étaient +destinés. La veuve l'attendait pour souper. Il est venu, l'aimable +galant. + +-- Oh! insinua le brigadier évidemment révolté, elle était bien +laide et terriblement vieille. + +Gévrol regarda d'un air goguenard l'honnête gendarme. + +-- Sachez, brigadier, dit-il, qu'une femme qui a de l'argent est +toujours jeune et jolie, si cela lui convient. + +-- Peut-être y a-t-il là quelque chose, reprit le juge +d'instruction; pourtant ce n'est pas là ce qui me frappe. Ce +seraient plutôt ces mots de la veuve Lerouge: «Si je voulais +davantage, je l'aurais.» + +-- C'est aussi ce qui éveilla mon attention, appuya le +commissaire. + +Mais Gévrol ne se donnait plus la peine d'écouter. Il tenait sa +piste, il inspectait minutieusement les coins et les recoins de la +pièce. Tout à coup il revint vers le commissaire. + +-- J'y pense! s'écria-t-il, n'est-ce pas le mardi que le temps a +changé?... Il gelait depuis une quinzaine et nous avons eu de +l'eau. À quelle heure la pluie a-t-elle commencé? + +-- À neuf heures et demie, répondit le brigadier. Je sortais de +souper et j'allais faire ma tournée dans les bals, quand j'ai été +pris par une averse vis-à-vis de la rue des Pêcheurs. En moins de +dix minutes il y avait un demi-pouce d'eau sur la chaussée. + +-- Très bien! dit Gévrol. Donc, si l'homme est venu après neuf +heures et demie, il devait avoir ses souliers pleins de boue... +sinon, c'est qu'il est arrivé avant. On aurait dû voir cela ici, +puisque le carreau est frotté. Y avait-il des empreintes de pas, +monsieur le commissaire? + +-- Je dois avouer que nous ne nous en sommes pas occupés. + +-- Ah! fit le chef de la sûreté d'un ton dépité, c'est bien +fâcheux. + +-- Attendez, reprit le commissaire, il est encore temps d'y voir, +non dans cette pièce mais dans l'autre. Nous n'y avons rien +dérangé absolument. Mes pas et ceux du brigadier seraient aisés à +distinguer. Voyons... + +Comme le commissaire ouvrait la porte de la seconde chambre, +Gévrol l'arrêta. + +-- Je demanderai à monsieur le juge, dit-il, de me permettre de +tout bien examiner avant que personne entre, c'est important pour +moi. + +-- Certainement, approuva M. Daburon. + +Gévrol passa le premier, et tous, derrière lui, s'arrêtèrent sur +le seuil. Ainsi ils embrassaient d'un coup d'oeil le théâtre du +crime. + +Tout, ainsi que l'avait constaté le commissaire, semblait avoir +été mis sens dessus dessous par quelque furieux. + +Au milieu de la chambre était une table dressée. Une nappe fine, +blanche comme la neige, la recouvrait. Dessus se trouvaient un +magnifique verre de cristal taillé, un très beau couteau et une +assiette de porcelaine. Il y avait encore une bouteille de vin à +peine entamée et une bouteille d'eau-de-vie dont on avait bu la +valeur de cinq à six petits verres. + +À droite, le long du mur, étaient appuyées deux belles armoires de +noyer à serrures ouvragées, une de chaque côté de la fenêtre. +L'une et l'autre étaient vides, et de tous côtés, sur le carreau, +le contenu était éparpillé. C'étaient des hardes, du linge, des +effets dépliés, secoués, froissés. + +Au fond, près de la cheminée, un grand placard renfermant de la +vaisselle était resté ouvert. De l'autre côté de la cheminée, un +vieux secrétaire à dessus de marbre avait été défoncé, brisé, mis +en morceaux et fouillé sans doute jusque dans ses moindres +rainures. La tablette arrachée pendait, retenue par une seule +charnière; les tiroirs avaient été retirés et jetés à terre. + +Enfin, à gauche, le lit avait été complètement défait et +bouleversé. La paille même de la paillasse avait été retirée. + +-- Pas la plus légère empreinte, murmura Gévrol contrarié; il est +arrivé avant neuf heures et demie. Nous pouvons entrer sans +inconvénient maintenant. + +Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve Lerouge, près +duquel il s'agenouilla. + +-- Il n'y a pas à dire, grogna-t-il, c'est proprement fait. +L'assassin n'est pas un apprenti. + +Puis, regardant de droite et de gauche: + +-- Oh! oh! continua-t-il, la pauvre diablesse était en train de +faire la cuisine quand on l'a frappée. Voilà sa poêle par terre, +du jambon et des oeufs. Le brutal n'a pas eu la patience +d'attendre le dîner. Monsieur était pressé, il a fait le coup le +ventre vide. De la sorte il ne pourra pas invoquer pour sa défense +la gaieté du dessert. + +-- Il est évident, disait le commissaire de police au juge +d'instruction, que le vol a été le mobile du crime. + +-- C'est probable, répondit Gévrol d'un ton narquois, c'est même +pour cela que vous n'apercevez pas sur la table le plus léger +couvert d'argent. + +-- Tiens! des pièces d'or dans ce tiroir! s'exclama Lecoq, qui +furetait de son côté; il y en a pour trois cent vingt francs. + +-- Par exemple! fit Gévrol un peu déconcerté. + +Mais il revint vite de son étonnement et continua: + +-- Il les aura oubliées. On cite plus fort que cela. J'ai vu, moi, +un assassin qui, le meurtre accompli, perdit si bien la tête qu'il +ne se souvint plus de ce qu'il était venu faire et s'enfuit sans +rien prendre. Notre gaillard aura été ému. Qui sait s'il n'a pas +été dérangé? On peut avoir frappé à la porte. Ce qui me le ferait +croire volontiers, c'est que le gredin n'a pas laissé brûler la +bougie, il s'est donné la peine de la souffler. + +-- Bast! fit Lecoq, cela ne prouve rien. C'était peut-être un +homme économe et soigneux. + +Les investigations des deux agents continuèrent par toute la +maison, mais les plus minutieuses recherches ne leur firent rien +découvrir absolument, pas une pièce à conviction, pas le plus +faible indice pouvant servir de point de repère ou de départ. +Même, tous les papiers de la veuve Lerouge, si elle en possédait, +avaient disparu. On ne rencontra ni une lettre, ni un chiffon de +papier, rien. + +De temps à autre, Gévrol s'interrompait pour jurer ou pour +grommeler: + +-- Oh! c'est crânement fait! voilà de la besogne numéro un. Le +gredin a de la main! + +-- Eh bien! messieurs? demanda enfin le juge d'instruction. + +-- Refaits, monsieur le juge, répondit Gévrol, nous sommes +refaits! Le scélérat avait bien pris toutes ses précautions. Mais +je le pincerai... Avant ce soir j'aurai une douzaine d'hommes en +campagne. D'ailleurs, il nous reviendra toujours. Il a emporté de +l'argenterie et des bijoux, il est perdu. + +-- Avec tout cela, fit M. Daburon, nous ne sommes pas plus avancés +que ce matin! + +-- Dame! on fait ce qu'on peut, gronda Gévrol. + +-- Saperlotte! dit Lecoq entre haut et bas, pourquoi le père +Tirauclair n'est-il pas ici? + +-- Que ferait-il de plus que nous? riposta Gévrol en lançant un +regard furieux à son subordonné. + +Lecoq baissa la tête et ne souffla mot, enchanté intérieurement +d'avoir blessé son chef. + +-- Qu'est-ce que ce père Tirauclair? demanda le juge +d'instruction; il me semble avoir entendu ce nom-là je ne sais où. + +-- C'est un rude homme! s'exclama Lecoq. + +-- C'est un ancien employé du Mont-de-Piété, ajouta Gévrol; un +vieux richard dont le vrai nom est Tabaret. Il fait de la police, +comme Ancelin était devenu garde du commerce, pour son plaisir. + +-- Et augmenter ses revenus, remarqua le commissaire. + +-- Lui! répondit Lecoq, il n'y a pas de danger. C'est si bien pour +la gloire qu'il travaille que souvent il en est de sa poche. C'est +un amusement, quoi! Nous l'avons, là-bas, surnommé Tirauclair, à +cause d'une phrase qu'il répète toujours. Ah! il est fort, le +vieux mâtin! C'est lui qui, dans l'affaire de la femme de ce +banquier, vous savez? a deviné que la dame s'est volée elle-même, +et qui l'a prouvé. + +-- C'est vrai, riposta Gévrol. C'est aussi lui qui a failli faire +couper le cou à ce pauvre Derème, ce petit tailleur qu'on accusait +d'avoir tué sa femme, une rien du tout, et qui était innocent... + +-- Nous perdons notre temps, messieurs, interrompit le juge +d'instruction. + +Et s'adressant à Lecoq: + +-- Allez, dit-il, me chercher le père Tabaret. J'ai beaucoup +entendu parler de lui, je ne serai pas fâché de le voir à +l'oeuvre. + +Lecoq sortit en courant. Gévrol était sérieusement humilié. + +-- Monsieur le juge d'instruction, commença-t-il, a bien le droit +de demander les services de qui bon lui semble; cependant... + +-- Ne nous fâchons pas, monsieur Gévrol, interrompit M. Daburon. +Ce n'est point d'hier que je vous connais, je sais ce que vous +valez; seulement aujourd'hui, nous différons complètement +d'opinion. Vous tenez absolument à votre homme brun, et moi je +suis convaincu que vous n'êtes pas sur la voie. + +-- Je crois que j'ai raison, répondit le chef de la sûreté, et +j'espère bien le prouver. Je trouverai le gredin, quel qu'il soit. + +-- Je ne demande pas mieux. + +-- Seulement, que monsieur le juge me permette de donner un... +comment dirais-je, sans manquer de respect? un... conseil. + +-- Parlez. + +-- Eh bien! j'engagerai monsieur le juge à se méfier du père +Tabaret. + +-- Vraiment! et pourquoi cela? + +-- C'est que le bonhomme est trop passionné. Il fait de la police +pour le succès, ni plus ni moins qu'un auteur. Et comme il est +orgueilleux plus qu'un paon, il est sujet à s'emporter, à se +monter le coup. Dès qu'il est en présence d'un crime, comme celui +d'aujourd'hui, par exemple, il a la prétention de tout expliquer +sur-le-champ. Et en effet, il invente une histoire qui se rapporte +exactement à la situation. Il prétend avec un seul fait +reconstruire toutes les scènes d'un assassinat, comme ce savant +qui sur un os rebâtissait les animaux perdus. Quelquefois, il +devine juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l'affaire du +tailleur, de ce malheureux Derème, sans moi... + +-- Je vous remercie de l'avis, interrompit M. Daburon, j'en +profiterai. Maintenant, monsieur le commissaire, continua-t-il, à +tout prix il faut tâcher de découvrir de quel pays était la veuve +Lerouge. + +La procession des témoins amenés par le brigadier de gendarmerie +recommença à défiler devant le juge d'instruction. + +Mais aucun fait nouveau ne se révélait. Il fallait que la veuve +Lerouge eût été de son vivant une personne singulièrement discrète +pour que de toutes ses paroles -- et elle en prononçait beaucoup +en un jour -- rien de significatif ne fût resté dans l'oreille des +commères d'alentour. + +Seulement, tous les gens interrogés s'obstinaient à faire part au +juge de leurs convictions et de leurs conjectures personnelles. +L'opinion publique se déclarait pour Gévrol. Il n'y avait qu'une +voix pour accuser l'homme à la blouse grise, le grand brun. Celui- +là sûrement était le coupable. On se souvenait de son air féroce, +qui avait effrayé tout le pays. Beaucoup, frappés de sa mise +suspecte, l'avaient sagement évité. Il avait un soir menacé une +femme, et un autre jour battu un enfant. On ne pouvait désigner ni +l'enfant ni la femme, mais n'importe, ces actes de brutalité +étaient de notoriété publique. + +M. Daburon désespérait de faire jaillir la moindre lumière, +lorsqu'on lui amena une épicière de Bougival, chez qui se +fournissait la victime, et un enfant de treize ans qui savaient, +assurait-on, des choses positives. + +L'épicière comparut la première. Elle avait entendu la veuve +Lerouge parler d'un fils à elle, encore vivant. + +-- En êtes-vous bien sûre? insista le juge. + +-- Comme de mon existence, répondit l'épicière, même que, ce soir- +là, c'était un soir, elle était, sauf votre respect, un peu ivre. +Elle est restée dans ma boutique plus d'une heure. + +-- Et elle disait? + +-- Il me semble la voir encore, continua la marchande; elle était +accotée sur le comptoir près des balances; elle plaisantait avec +un pêcheur de Marly, le père Husson, qui peut vous le répéter, et +elle l'appelait marin d'eau douce. «Mon mari à moi, disait-elle, +était marin, lui, mais pour de bon, et la preuve, c'est qu'il +restait des années en voyage, et toujours il me rapportait des +noix de coco. J'ai un garçon qui est marin, comme défunt son père, +sur un vaisseau de l'État.» + +-- Avait-elle prononcé le nom de son fils? + +-- Pas cette fois-là, mais une autre, qu'elle était, si j'ose +dire, très saoule. Elle nous a conté que son garçon s'appelait +Jacques et qu'elle ne l'avait pas vu depuis très longtemps. + +-- Disait-elle du mal de son mari? + +-- Jamais. Seulement elle disait que le défunt était jaloux et +brutal, bon homme au fond, et qu'il lui faisait une vie pitoyable. +Il avait la tête faible et se forgeait des idées pour un rien. +Enfin il était bête par trop d'honnêteté. + +-- Son fils était-il venu la voir depuis qu'elle habitait La +Jonchère? + +-- Elle ne m'en a pas parlé. + +-- Dépensait-elle beaucoup chez vous? + +-- C'est selon. Elle nous prenait pour une soixantaine de francs +par mois, quelquefois plus, parce qu'elle voulait du cognac vieux. +Elle payait comptant. + +L'épicière, ne sachant plus rien, fut congédiée. L'enfant qui lui +succéda appartenait à des gens aisés de la commune. Il était grand +et fort pour son âge. Il avait l'oeil intelligent, la physionomie +éveillée et narquoise. Le juge ne sembla nullement l'intimider. + +-- Voyons, mon garçon, lui demanda le juge, que sais-tu? + +-- Monsieur, l'autre avant-hier, le jour du dimanche gras, j'ai vu +un homme sur la porte du jardin de madame Lerouge. + +-- À quel moment de la journée? + +-- De grand matin, j'allais à l'église pour servir la seconde +messe. + +-- Bien! fit le juge, et cet homme était un grand brun, vêtu d'une +blouse... + +-- Non, monsieur, au contraire, celui-là était petit, court, très +gros et pas mal vieux. + +-- Tu ne te trompes pas? + +-- Plus souvent! répondit le gamin. Je l'ai envisagé de près, +puisque je lui ai parlé. + +-- Alors, voyons, raconte-moi cela. + +-- Donc, monsieur, je passais, quand je vois ce gros-là sur la +porte. Il avait l'air vexé, oh! mais vexé comme il n'est pas +possible. Sa figure était rouge, c'est-à-dire violette jusqu'au +milieu de la tête, ce qui se voyait très bien, car il était tête +nue et n'avait plus guère de cheveux. + +-- Et il t'a parlé le premier? + +-- Oui, monsieur. En m'apercevant, il m'a appelé: «Eh! petit!» Je +me suis approché. «Voyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes?» Moi +je réponds: «Oui.» Alors il me prend l'oreille, mais sans me faire +de mal, en me disant: «Puisque c'est comme ça, tu vas me faire une +commission et je te donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu'à la +Seine. Avant d'arriver au quai, tu verras un grand bateau amarré; +tu y entreras et tu demanderas le patron Gervais. Sois tranquille, +il y sera; tu lui diras qu'il peut parer à filer, que je suis +prêt.» Là-dessus, il m'a mis dix sous dans la main, et je suis +parti. + +-- Si tous les témoins étaient comme ce petit garçon, murmura le +commissaire, ce serait un plaisir. + +-- Maintenant, demanda le juge, dis-nous comment tu as fait ta +commission? + +-- Je suis allé au bateau, monsieur, j'ai trouvé l'homme, je lui +ai dit la chose, et c'est tout. + +Gévrol, qui écoutait avec la plus vive attention, se pencha vers +l'oreille de M. Daburon. + +-- Monsieur le juge, fit-il à voix basse, serait-il assez bon pour +me permettre de poser quelques questions à ce mioche? + +-- Certainement, monsieur Gévrol. + +-- Voyons, mon petit ami, interrogea l'agent, si tu voyais cet +homme dont tu nous parles, le reconnaîtrais-tu? + +-- Oh! pour ça, oui. + +-- Il avait donc quelque chose de particulier? + +-- Dame!... sa figure de brique. + +-- Et c'est tout? + +-- Mais oui! monsieur. + +-- Cependant, tu sais comme il était vêtu; avait-il une blouse? + +-- Non. C'était une veste. Sous les bras, elle avait de grandes +poches, et de l'une d'elles sortait à moitié un mouchoir à +carreaux bleus. + +-- Comment était son pantalon? + +-- Je ne me le rappelle pas. + +-- Et son gilet? + +-- Attendez donc! répondit l'enfant. Avait-il un gilet?... Il me +semble que non. Si, pourtant... Mais non, je me souviens, il n'en +portait pas, il avait une longue cravate attachée près du cou avec +un gros anneau. + +-- Ah! fit Gévrol d'un air satisfait, tu n'es pas un sot, mon +garçon, et je parie qu'en cherchant bien tu vas trouver d'autres +renseignements encore à nous donner. + +L'enfant baissa la tête et garda le silence. Aux plis de son jeune +front, on devinait qu'il faisait un violent effort de mémoire. + +-- Oui! s'écria-t-il, j'ai encore remarqué une chose. + +-- Quoi? + +-- L'homme avait des boucles d'oreilles très grandes. + +-- Bravo! fit Gévrol, voilà un signalement complet. Je le +retrouverai, celui-là; monsieur le juge peut préparer son mandat +de comparution. + +-- Je crois, en effet, le témoignage de cet enfant de la plus +haute importance, répondit M. Daburon. Et se retournant vers +l'enfant: + +-- Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous dire de quoi +était chargé le bateau? + +-- C'est que je n'en sais rien, monsieur, il était ponté. + +-- Montait-il ou descendait-il la Seine? + +-- Mais, monsieur, il était arrêté. + +-- Nous le pensons bien, dit Gévrol; monsieur le juge te demande +de quel côté était tourné l'avant du bateau. Était-ce vers Paris +ou vers Marly? + +-- Les deux bouts du bateau m'ont semblé pareils. + +Le chef de la sûreté fit un geste de désappointement. + +-- Ah! reprit-il en s'adressant à l'enfant, tu aurais bien dû +regarder le nom du bateau; tu sais lire, je suppose. Il faut +toujours regarder le nom des bateaux sur lesquels on monte. + +-- Je n'ai pas vu de nom, dit le petit garçon. + +-- Si ce bateau s'est arrêté à quelques pas du quai, objecta +M. Daburon, il aura probablement été remarqué par des habitants de +Bougival. + +-- Monsieur le juge a raison, approuva le commissaire. + +-- C'est juste, fit Gévrol. Du reste les mariniers ont dû +descendre et aller au cabaret. Je m'informerai. Mais comment était +ce patron Gervais, mon petit ami? + +-- Comme tous les mariniers d'ici, monsieur. + +Le petit garçon se préparait à sortir; le juge le rappela. + +-- Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as parlé à quelqu'un +de ta rencontre avant aujourd'hui? + +-- Monsieur, j'ai tout dit à maman, le dimanche en revenant de +l'église; je lui ai même remis les dix sous de l'homme. + +-- Et tu nous as bien avoué toute la vérité? continua le juge. Tu +sais que c'est une chose très grave que d'en imposer à la justice. +Elle le découvre toujours, et je dois te prévenir qu'elle réserve +des punitions terribles pour les menteurs. + +Le petit témoin devint rouge comme une cerise et baissa les yeux. + +-- Tu vois, insista M. Daburon, tu nous as dissimulé quelque +chose. Tu ignores donc que la police connaît tout? + +-- Pardon! monsieur! s'écria l'enfant en fondant en larmes, +pardon, ne me faites pas de mal, je ne recommencerai plus! + +-- Alors, dis en quoi tu nous as trompés. + +-- Eh bien! monsieur, ce n'est pas dix sous que l'homme m'a +donnés, c'est vingt sous. J'en ai avoué la moitié à maman et j'ai +gardé le reste pour m'acheter des billes... + +-- Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette fois je te +pardonne. Mais que ceci te serve de leçon pour toute ta vie. +Retire-toi et souviens-toi que vainement on cèle la vérité, elle +se découvre toujours. + + +II +Les deux dernières dépositions recueillies par le juge +d'instruction pouvaient enfin donner quelque espérance. Au milieu +des ténèbres, la plus humble veilleuse brille comme un phare. + +-- Je vais descendre à Bougival, si monsieur le juge le trouve +bon, proposa Gévrol. + +-- Peut-être ferez-vous bien d'attendre un peu, répondit +M. Daburon. Cet homme a été vu le dimanche matin. Informons-nous +de la conduite de la veuve Lerouge pendant cette journée. + +Trois voisines furent appelées. Elles s'accordèrent à dire que la +veuve Lerouge avait gardé le lit tout le jour le dimanche gras. À +une de ces femmes qui s'était informée de son mal, elle avait +répondu: «Ah! j'ai eu cette nuit un accident terrible.» On n'avait +pas alors attaché d'importance à ce propos. + +-- L'homme aux boucles d'oreilles devient de plus en plus +important, dit le juge quand les femmes se furent retirées. Le +retrouver est indispensable. Cela vous regarde, monsieur Gévrol. + +-- Avant huit jours je l'aurai, répondit le chef de la sûreté, +quand je devrais moi-même fouiller tous les bateaux de la Seine, +de sa source à son embouchure. + +» Je sais le nom du patron: Gervais; le bureau de la navigation me +donnera bien quelque renseignement... + +Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout essoufflé. + +-- Voici le père Tabaret, dit-il; je l'ai rencontré comme il +sortait. Quel homme! Il n'a pas voulu attendre le départ du train. +Il a donné je ne sais combien à un cocher, et nous sommes venus +ici en cinquante minutes. Enfoncé le chemin de fer! + +Presque aussitôt parut sur le seuil un homme dont l'aspect, il +faut bien l'avouer, ne répondait en rien à l'idée qu'on se pouvait +faire d'un agent de police pour la gloire. + +Il avait bien une soixantaine d'années et ne semblait pas les +porter très lestement. Petit, maigre et un peu voûté, il +s'appuyait sur un gros jonc à pomme d'ivoire sculptée. + +Sa figure ronde avait cette expression d'étonnement perpétuel mêlé +d'inquiétude qui a fait la fortune de deux comiques du Palais- +Royal. Scrupuleusement rasé, il avait le menton très court, de +grosses lèvres bonasses, et son nez désagréablement retroussé +comme le pavillon de certains instruments de M. Sax. Ses yeux, +d'un gris terne, petits, bordés d'écarlate, ne disaient absolument +rien, mais ils fatiguaient par une insupportable mobilité. De +rares cheveux plats ombrageaient son front, fuyant comme celui +d'un lévrier, et dissimulaient mal de longues oreilles, larges, +béantes, très éloignées du crâne. + +Il était très confortablement vêtu, propre comme un sou neuf, +étalant du linge d'une blancheur éblouissante et portant des gants +de soie et des guêtres. Une longue chaîne d'or très massive, d'un +goût déplorable, faisait trois fois le tour de son cou et +retombait en cascades dans la poche de son gilet. + +Le père Tabaret dit Tirauclair salua, dès la porte, jusqu'à terre, +arrondissant en arc sa vieille échine. C'est de la voix la plus +humble qu'il demanda: + +-- Monsieur le juge d'instruction a daigné me faire demander? + +-- Oui! répondit M. Daburon. + +Et tout bas il se disait: si celui-là est un habile homme, en tout +cas il n'y paraît guère à sa mine... + +-- Me voici, continua le bonhomme, tout à la disposition de la +justice. + +-- Il s'agit de voir, reprit le juge, si, plus heureux que nous, +vous parviendrez à saisir quelque indice qui puisse nous mettre +sur la trace de l'assassin. On va vous expliquer l'affaire... + +-- Oh! j'en sais assez, interrompit le père Tabaret. Lecoq m'a dit +la chose en gros, le long de la route, juste ce qui m'est +nécessaire. + +-- Cependant..., commença le commissaire de police. + +-- Que monsieur le juge se fie à moi. J'aime à procéder sans +renseignements, afin d'être plus maître de mes impressions. Quand +on connaît l'opinion d'autrui, malgré soi on se laisse influencer, +de sorte que... je vais toujours commencer mes recherches avec +Lecoq. + +À mesure que le bonhomme parlait, son petit oeil gris s'allumait +et brillait comme une escarboucle. Sa physionomie reflétait une +jubilation intérieure, et ses rides semblaient rire. Sa taille +s'était redressée, et c'est d'un pas presque leste qu'il s'élança +dans la seconde chambre. + +Il y resta une demi-heure environ, puis il sortit en courant. Il y +revint, ressortit encore, reparut de nouveau et s'éloigna presque +aussitôt. Le juge ne pouvait s'empêcher de remarquer en lui cette +sollicitude inquiète et remuante du chien qui quête... Son nez en +trompette lui-même remuait, comme pour aspirer quelque émanation +subtile de l'assassin. Tout en allant et venant, il parlait haut +et gesticulait, il s'apostrophait, se disait des injures, poussait +de petits cris de triomphe ou s'encourageait. Il ne laissait pas +une seconde de paix à Lecoq. Il lui fallait ceci ou cela, ou telle +autre chose. Il demandait du papier et un crayon, puis il voulait +une bêche. Il criait pour avoir tout de suite du plâtre, de l'eau +et une bouteille d'huile. + +Après plus d'une heure, le juge d'instruction, qui commençait à +s'impatienter, s'informa de ce que devenait son volontaire. + +-- Il est sur la route, répondit le brigadier, couché à plat +ventre dans la boue, et il gâche du plâtre dans une assiette. Il +dit qu'il a presque fini et qu'il va revenir. + +Il revint en effet presque aussitôt, joyeux, triomphant, rajeuni +de vingt ans. Lecoq le suivait, portant avec mille précautions un +grand panier. + +-- Je tiens la chose, dit-il au juge d'instruction, complètement. +C'est tiré au clair maintenant et simple comme bonjour. Lecoq, +mets le panier sur la table, mon garçon. + +Gévrol, lui aussi, revenait d'expédition non moins satisfait. + +-- Je suis sur la trace de l'homme aux boucles d'oreilles, dit-il. +Le bateau descendait. J'ai le signalement exact du patron Gervais. + +-- Parlez, monsieur Tabaret, dit le juge d'instruction. + +Le bonhomme avait vidé sur une table le contenu du panier, une +grosse motte de terre glaise, plusieurs grandes feuilles de papier +et trois ou quatre petits morceaux de plâtre encore humide. +Debout, devant cette table, il était presque grotesque, +ressemblant fort à ces messieurs qui, sur les places publiques, +escamotent des muscades et les sous du public. Sa toilette avait +singulièrement souffert. Il était crotté jusqu'à l'échine. + +-- Je commence, dit-il enfin d'un ton vaniteusement modeste. Le +vol n'est pour rien dans le crime qui nous occupe. + +-- Non, au contraire! murmura Gévrol. + +-- Je le prouverai, poursuivit le père Tabaret, par l'évidence. Je +dirai aussi mon humble avis sur le mobile de l'assassinat, mais +plus tard. Donc, l'assassin est arrivé ici avant neuf heures et +demie, c'est-à-dire avant la pluie. Pas plus que monsieur Gévrol +je n'ai trouvé d'empreintes boueuses, mais sous la table, à +l'endroit où se sont posés les pieds de l'assassin, j'ai relevé +des traces de poussière. Nous voilà donc fixés quant à l'heure. La +veuve Lerouge n'attendait nullement celui qui est venu. Elle avait +commencé à se déshabiller et était en train de remonter son coucou +lorsque cette personne a frappé. + +-- Voilà des détails! fit le commissaire. + +-- Ils sont faciles à constater, reprit l'agent volontaire: +examinez ce coucou, au-dessus du secrétaire. Il est de ceux qui +marchent quatorze à quinze heures, pas davantage, je m'en suis +assuré. Or, il est plus que probable, il est certain que la veuve +le remontait le soir avant de se mettre au lit. + +» Comment donc se fait-il que ce coucou soit arrêté sur cinq +heures? C'est qu'elle y a touché. C'est qu'elle commençait à tirer +la chaîne quand on a frappé. À l'appui de ce que j'avance, je +montre cette chaise au-dessous du coucou, et sur l'étoffe de cette +chaise la marque fort visible d'un pied. Puis, regardez le costume +de la victime: le corsage de la robe est retiré. Pour ouvrir plus +vite elle ne l'a pas remis, elle a bien vite croisé ce vieux châle +sur ses épaules. + +-- Cristi! s'exclama le brigadier, évidemment empoigné. + +-- La veuve, continua le bonhomme, connaissait celui qui frappait. +Son empressement à ouvrir le fait soupçonner, la suite le prouve. +L'assassin a donc été admis sans difficultés. C'est un homme +encore jeune, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, +élégamment vêtu. Il portait, ce soir-là, un chapeau à haute forme, +il avait un parapluie et fumait un trabucos avec un porte- +cigare... + +-- Par exemple! s'écria Gévrol, c'est trop fort! + +-- Trop fort, peut-être, riposta le père Tabaret, en tout cas +c'est la vérité. Si vous n'êtes pas minutieux, vous, je n'y puis +rien, mais je le suis, moi. Je cherche et je trouve. Ah! c'est +trop fort! dites-vous. Eh bien! daignez jeter un regard sur ces +morceaux de plâtre humide. Ils vous représentent les talons des +bottes de l'assassin dont j'ai trouvé le moule d'une netteté +magnifique près du fossé où on a aperçu la clé. Sur ces feuilles +de papier j'ai calqué l'empreinte entière du pied que je ne +pouvais relever; car elle se trouve sur du sable. + +» Regardez: talon haut, cambrure prononcée, semelle petite et +étroite, chaussure d'élégant à pied soigné, bien évidemment. +Cherchez-la, cette empreinte, tout le long du chemin, vous la +rencontrerez deux fois encore. Puis vous la trouverez répétée cinq +fois dans le jardin où personne n'a pénétré. Ce qui prouve, entre +parenthèses, que l'assassin a frappé, non à la porte, mais au +volet sous lequel passait un filet de lumière. À l'entrée du +jardin, mon homme a sauté pour éviter un carré planté, la pointe +du pied plus enfoncée l'annonce. Il a franchi sans peine près de +deux mètres: donc il est leste, c'est-à-dire jeune. + +Le père Tabaret parlait d'une petite voix claire et tranchante, et +son oeil allait de l'un à l'autre de ses auditeurs, guettant leurs +impressions. + +-- Est-ce le chapeau qui vous étonne, monsieur Gévrol? poursuivait +le père Tabaret; considérez le cercle parfait tracé sur le marbre +du secrétaire, qui était un peu poussiéreux. Est-ce parce que j'ai +fixé la taille que vous êtes surpris? Prenez la peine d'examiner +le dessus des armoires, et vous reconnaîtrez que l'assassin y a +promené ses mains. Donc, il est bien plus grand que moi. Et ne +dites pas qu'il est monté sur une chaise, car, en ce cas, il +aurait vu et n'aurait point été obligé de toucher. Seriez-vous +stupéfait du parapluie? Cette motte de terre garde une empreinte +admirable non seulement du bout, mais encore de la rondelle de +bois qui retient l'étoffe. Est-ce le cigare qui vous confond? +Voici le bout du trabucos que j'ai recueilli dans les cendres. +L'extrémité est-elle mordillée, a-t-elle été mouillée par la +salive? Non. Donc celui qui fumait se servait d'un porte-cigare. + +Lecoq dissimulait mal une admiration enthousiaste; sans bruit il +choquait ses mains l'une contre l'autre. Le commissaire semblait +stupéfait, le juge avait l'air ravi. Par contre, la mine de Gévrol +s'allongeait sensiblement. Quant au brigadier, il se +cristallisait. + +-- Maintenant, reprit le bonhomme, écoutez-moi bien. Voici donc le +jeune homme introduit. Comment a-t-il expliqué sa présence à cette +heure, je ne le sais. Ce qui est sûr, c'est qu'il a dit à la veuve +Lerouge qu'il n'avait pas dîné. La brave femme a été ravie, et +tout aussitôt s'est occupée de préparer un repas. Ce repas n'était +point pour elle. + +» Dans l'armoire, j'ai retrouvé les débris de son dîner, elle +avait mangé du poisson, l'autopsie le prouvera. Du reste, vous le +voyez, il n'y a qu'un verre sur la table et un seul couteau. Mais +quel est ce jeune homme? Il est certain que la veuve le +considérait comme bien au-dessus d'elle. Dans le placard est une +nappe encore propre. S'en est-elle servie? Non. Pour son hôte elle +a sorti du linge blanc, et son plus beau. Elle lui destinait ce +verre magnifique, un présent sans doute. Enfin il est clair +qu'elle ne se servait pas ordinairement de ce couteau à manche +d'ivoire. + +-- Tout cela est précis, murmurait le juge, très précis. + +-- Voilà donc le jeune homme assis. Il a commencé par boire un +verre de vin, tandis que la veuve mettait sa poêle sur le feu. +Puis, le coeur lui manquant, il a demandé de l'eau-de-vie et en a +bu la valeur de cinq petits verres. Après une lutte intérieure de +dix minutes, il a fallu ce temps pour cuire le jambon et les oeufs +au point où ils le sont, le jeune homme s'est levé, s'est approché +de la veuve alors accroupie et penchée en avant, et lui a donné +deux coups dans le dos. Elle n'est pas morte instantanément. Elle +s'est redressée à demi, se cramponnant aux mains de l'assassin. +Lui, alors, s'étant reculé, l'a soulevée brusquement et l'a +rejetée dans la position où vous la voyez. + +» Cette courte lutte est indiquée par la posture du cadavre. +Accroupie et frappée dans le dos, c'est sur le dos qu'elle devait +tomber. Le meurtrier s'est servi d'une arme aiguë et fine qui doit +être, si je ne m'abuse, un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. +En essuyant son arme au jupon de la victime il nous a laissé cette +indication. Il n'a pas d'ailleurs été marqué dans la lutte. La +victime s'est bien cramponnée à ses mains, mais comme il n'avait +pas quitté ses gants gris... + +-- Mais c'est du roman! s'exclama Gévrol. + +-- Avez-vous visité les ongles de la veuve Lerouge, monsieur le +chef de la sûreté? Non. Eh bien! allez les inspecter, vous me +direz si je me trompe. Donc, voici la femme morte. Que veut +l'assassin? De l'argent, des valeurs? Non, non, cent fois non! Ce +qu'il veut, ce qu'il cherche, ce qu'il lui faut, ce sont des +papiers qu'il sait en la possession de la victime. Pour les avoir +il bouleverse tout, il renverse les armoires, déplie le linge, +défonce le secrétaire dont il n'a pas la clé, et vide la +paillasse. + +» Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu'il en fait, de ces +papiers? il les brûle, non dans la cheminée, mais dans le petit +poêle de la première pièce. Son but est rempli désormais. Que va- +t-il faire? Fuir en emportant tout ce qu'il trouve de précieux +pour dérouter les recherches et indiquer un vol. Ayant fait main +basse sur tout, il l'enveloppe dans la serviette dont il devait se +servir pour dîner, et, soufflant la bougie, il s'enfuit, ferme la +porte en dehors et jette la clé dans un fossé... Et voilà. + +-- Monsieur Tabaret, fit le juge, votre enquête est admirable, et +je suis persuadé que vous êtes dans le vrai. + +-- Hein! s'écria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa +Tirauclair! + +-- Pyramidal! renchérit ironiquement Gévrol; je pense seulement +que ce jeune homme très bien devait être un peu gêné par un paquet +enveloppé dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort +loin. + +-- Aussi ne l'a-t-il pas emporté à cent lieues, répondit le père +Tabaret; vous comprenez que pour gagner la station du chemin de +fer il n'a pas eu la bêtise de prendre l'omnibus américain. Il s'y +est rendu à pied, par la route plus courte du bord de l'eau. Or, +en arrivant à la Seine, à moins qu'il ne soit plus fort encore que +je ne le suppose, son premier soin a été d'y jeter ce paquet +indiscret. + +-- Croyez-vous, papa Tirauclair? demanda Gévrol. + +-- Je le parierais, et la preuve, c'est que j'ai envoyé trois +hommes, sous la surveillance d'un gendarme, pour fouiller la Seine +à l'endroit le plus rapproché d'ici. S'ils retrouvent le paquet, +je leur ai promis une récompense. + +-- De votre poche, vieux passionné? + +-- Oui, monsieur Gévrol, de ma poche. + +-- Si on trouvait ce paquet, pourtant! murmura le juge. + +Un gendarme entra sur ces mots. + +-- Voici, dit-il en présentant une serviette mouillée renfermant +de l'argenterie, de l'argent et des bijoux, ce que les hommes ont +trouvé. Ils réclament cent francs qu'on leur a promis. + +Le père Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque, +qu'il remit au gendarme. + +-- Maintenant, demanda-t-il en écrasant Gévrol d'un regard +superbe, que pense monsieur le juge d'instruction? + +-- Je crois que, grâce à votre pénétration remarquable, nous +aboutirons et... + +Il n'acheva pas. Le médecin, mandé pour l'autopsie de la victime, +se présentait. + +Le docteur, sa répugnante besogne achevée, ne put que confirmer +les assertions et les conjectures du père Tabaret. Ainsi il +expliquait comme le bonhomme la position du cadavre. À son avis +aussi, il devait y avoir eu lutte. Même, autour du cou de la +victime, il fit remarquer un cercle bleuâtre à peine perceptible, +produit vraisemblablement par une étreinte suprême du meurtrier. +Enfin, il déclara que la veuve Lerouge avait mangé trois heures +environ avant d'être frappée. + +Il ne restait plus qu'à rassembler quelques pièces à conviction +recueillies, qui plus tard pouvaient servir à confondre le +coupable. + +Le père Tabaret visita avec un soin extrême les ongles de la +morte, et, avec des précautions infinies, il put en extraire les +quelques éraillures de peau qui s'y étaient logées. Le plus grand +de ces débris de gant n'avait pas deux millimètres; cependant on +distinguait très aisément la couleur. Il mit aussi de côté le +morceau de jupon où l'assassin avait essuyé son arme. C'était, +avec le paquet retrouvé dans la Seine et les diverses empreintes +relevées par le bonhomme, tout ce que le meurtrier avait laissé +derrière lui. + +Ce n'était rien, mais ce rien était énorme aux yeux de M. Daburon, +et il avait bon espoir. Le plus grand écueil dans les instructions +de crimes mystérieux est une erreur sur le mobile. Si les +recherches prennent une fausse direction, elles vont s'écartant de +plus en plus de la vérité, à mesure qu'on les poursuit. Grâce au +père Tabaret, le juge était à peu près certain de ne point se +tromper. + +La nuit était venue; pendant ce temps, le magistrat n'avait +désormais rien à faire à La Jonchère. Gévrol, que poignait le +désir de rejoindre l'homme aux boucles d'oreilles, déclara qu'il +restait à Bougival. Il promit de bien employer sa soirée, de +courir tous les cabarets et de dénicher, s'il se pouvait, de +nouveaux témoins. + +Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde +eurent pris congé de lui, M. Daburon proposa au père Tabaret de +l'accompagner. + +-- J'allais solliciter cet honneur, répondit le bonhomme. + +Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait +d'être découvert et qui les préoccupait également devint le sujet +de la conversation. + +-- Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les antécédents de cette +vieille femme? répétait le père Tabaret, tout est là désormais. + +-- Nous les connaîtrons, répondait le juge, si l'épicière a dit +vrai. Si le mari de la veuve Lerouge a navigué, si son fils +Jacques est embarqué, le ministère de la Marine nous aura vite +donné les éléments qui nous manquent. J'écrirai ce soir même. + +Ils arrivèrent à la station de Rueil et prirent le chemin de fer. +Le hasard les servit bien. Ils se trouvèrent seuls dans un +compartiment de première. + +Mais le père Tabaret ne causait plus. Il réfléchissait, il +cherchait, il combinait, et sur sa physionomie on pouvait suivre +le travail de sa pensée. Le juge le considérait curieusement, +intrigué par le caractère de ce singulier bonhomme, qu'une +passion, pour le moins originale, mettait au service de la rue de +Jérusalem. + +-- Monsieur Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il +longtemps, dites-moi, que vous faites de la police? + +-- Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passés, et je suis assez +surpris, permettez-moi de vous l'avouer, que vous n'ayez pas déjà +entendu parler de moi. + +-- Je vous connaissais de réputation sans m'en douter, répondit +M. Daburon, et c'est en entendant célébrer votre talent que j'ai +eu l'excellente idée de vous faire appeler. Je me demande +seulement ce qui a pu vous pousser dans cette voie? + +-- Le chagrin, monsieur le juge, l'isolement, l'ennui. Ah! je n'ai +pas toujours été heureux, allez!... + +-- On m'a dit que vous étiez riche. + +Le bonhomme poussa un gros soupir qui révélait à lui seul les plus +cruelles déceptions. + +-- Je suis à mon aise, en effet, répondit-il, mais il n'en a pas +toujours été ainsi. Jusqu'à quarante-cinq ans j'ai vécu de +sacrifices et de privations absurdes et inutiles. J'ai eu un père +qui a flétri ma jeunesse, gâté ma vie et fait de moi le plus à +plaindre des hommes. + +Il est de ces professions dont le caractère est tel qu'on ne +parvient jamais à le dépouiller entièrement. M. Daburon était +toujours et partout un peu juge d'instruction. + +-- Comment! monsieur Tabaret, interrogea-t-il, votre père est +l'auteur de toutes vos infortunes? + +-- Hélas! oui, monsieur. Je lui ai pardonné à la longue, autrefois +je l'ai bien maudit. J'ai jadis accablé sa mémoire de toutes les +injures que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j'ai +su... Mais je puis bien vous confier cela. J'avais vingt-cinq ans, +et je gagnais deux mille francs par an au Mont-de-Piété, quand un +matin mon père entra chez moi et m'annonce brusquement qu'il est +ruiné, qu'il ne lui reste plus de quoi manger. Il paraissait au +désespoir et parlait d'en finir avec la vie. Moi, je l'aimais. +Naturellement je le rassure, je lui embellis ma situation, je lui +explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi vivre, il ne +manquera de rien, et, pour commencer, je lui déclare que nous +allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant +vingt ans je l'ai eu à ma charge, le vieux... + +-- Quoi! vous vous repentez de votre honorable conduite, monsieur +Tabaret? + +-- Si je m'en repens! C'est-à-dire qu'il aurait mérité d'être +empoisonné par le pain que je lui donnais! + +M. Daburon laissa échapper un geste de surprise qui fut remarqué +du bonhomme. + +-- Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voilà, +à vingt-cinq ans, m'imposant pour le père les plus rudes +privations. Plus d'amis, plus d'amourettes, rien. Le soir, pour +augmenter nos revenus, j'allais copier les rôles chez un notaire. +Je me refusais jusqu'à du tabac. J'avais beau faire, le vieux se +plaignait sans cesse, il regrettait son aisance passée, il lui +fallait de l'argent de poche, pour ceci, pour cela; mes plus +grands efforts ne parvenaient pas à le contenter. Dieu sait ce que +j'ai souffert! + +» Je n'étais pas né pour vivre et vieillir seul comme un chien. +J'ai la bosse de la famille. Mon rêve aurait été de me marier, +d'adorer une bonne femme, d'en être un peu aimé et de voir +grouiller autour de moi des enfants bien venants. Mais bast... +quand ces idées me serraient le coeur à m'étouffer et me tiraient +une larme ou deux, je me révoltais contre moi. Je me disais: mon +garçon, quand on ne gagne que trois mille francs par an, et qu'on +possède un vieux père chéri, on étouffe ses sentiments et on reste +célibataire. Et cependant j'avais rencontré une jeune fille! +Tenez, il y a trente ans de cela: eh bien! regardez-moi, je dois +ressembler à une tomate... Elle s'appelait Hortense. Qui sait ce +qu'elle est devenue? Elle était belle et pauvre. Enfin j'étais un +vieillard lorsque mon père est mort, le misérable, le... + +-- Monsieur Tabaret! interrompit le juge; oh! monsieur Tabaret! + +-- Mais puisque je vous affirme que je lui ai donné son +absolution, monsieur le juge! Seulement, vous allez comprendre ma +colère. Le jour de sa mort, j'ai trouvé dans son secrétaire une +inscription de vingt mille francs de rentes!... + +-- Comment! il était riche? + +-- Oui, très riche, car ce n'était pas là tout. Il possédait près +d'Orléans une propriété affermée six mille francs par an. Il avait +en outre une maison, celle que j'habite. Nous y demeurions +ensemble, et moi, sot, niais, imbécile, bête brute, tous les trois +mois je payais notre terme au concierge. + +-- C'était fort! ne put s'empêcher de dire M. Daburon. + +-- N'est-ce pas, monsieur? C'était me voler mon argent dans ma +poche. Pour comble de dérision, il laissait un testament où il +déclarait au nom du Père et du Fils n'avoir en vue, en agissant de +la sorte, que mon intérêt. Il voulait, écrivait-il, m'habituer à +l'ordre, à l'économie, et m'empêcher de faire des folies. Et +j'avais quarante-cinq ans, et depuis vingt ans je me reprochais +une dépense inutile d'un sou! C'est-à-dire qu'il avait spéculé sur +mon coeur, qu'il avait... Ah! c'est à dégoûter de la piété +filiale, parole d'honneur! + +La très légitime colère du père Tabaret était si bouffonne, qu'à +grand-peine le juge se retenait de rire, en dépit du fond +réellement douloureux de ce récit. + +-- Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir? + +-- Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain +quand on n'a plus de dents, la belle avance! L'âge du mariage +était passé. Cependant je donnai ma démission pour faire place à +plus pauvre que moi. Au bout d'un mois, je m'ennuyais à périr; +c'est alors que, pour remplacer les affections qui me manquent, je +résolus de me donner une passion, un vice, une manie. Je me mis à +collectionner des livres. Vous pensez peut-être, monsieur, qu'il +faut pour cela certaines connaissances, des études... + +-- Je sais, cher monsieur Tabaret, qu'il faut surtout de l'argent. +Je connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui +à coup sûr est incapable de signer son nom. + +-- C'est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous +les livres que j'achetais. Je vous dirai que je collectionnais +uniquement ce qui de près ou de loin avait trait à la police. +Mémoires, rapports, pamphlets, discours, lettres, romans, tout +m'était bon, et je le dévorais. Si bien que peu à peu je me suis +senti attiré vers cette puissance mystérieuse qui, du fond de la +rue de Jérusalem, surveille et garde la société, pénètre partout, +soulève les voiles les plus épais, étudie l'envers de toutes les +trames, devine ce qu'on ne lui avoue pas, sait au juste la valeur +des hommes, le prix des consciences, et entasse dans ses cartons +verts les plus redoutables comme les plus honteux secrets. + +» En lisant les mémoires des policiers célèbres, attachants à +l'égal des fables les mieux ourdies, je m'enthousiasmais pour ces +hommes au flair subtil, plus déliés que la soie, souples comme +l'acier, pénétrants et rusés, fertiles en ressources inattendues, +qui suivent le crime à la piste, le code à la main, à travers les +broussailles de la légalité, comme les sauvages de Cooper +poursuivent leur ennemi au milieu des forêts de l'Amérique. +L'envie me prit d'être un rouage de l'admirable machine, de +devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant à la +punition du crime et au triomphe de l'innocence. Je m'essayai, et +il se trouve que je ne suis pas trop impropre au métier. + +-- Et il vous plaît? + +-- Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu +l'ennui! depuis que j'ai abandonné la poursuite du bouquin pour +celle de mon semblable... Ah! c'est une belle chose! Je hausse les +épaules quand je vois un jobard payer vingt-cinq francs le droit +de tirer un lièvre. La belle prise! Parlez-moi de la chasse à +l'homme! Celle-là, au moins, met toutes les facultés en jeu, et la +victoire n'est pas sans gloire. Là, le gibier vaut le chasseur; il +a comme lui l'intelligence, la force et la ruse; les armes sont +presque égales. Ah! si on connaissait les émotions de ces parties +de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l'agent de la +sûreté, tout le monde irait demander du service rue de Jérusalem. +Le malheur est que l'art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes +deviennent rares. La race forte des scélérats sans peur a fait +place à la tourbe de nos filous vulgaires. Les quelques coquins +qui font parler d'eux de loin en loin sont aussi bêtes que lâches. +Ils signent leur crime et ont soin de laisser traîner leur carte +de visite. Il n'y a nul mérite à les pincer. Le coup constaté, on +n'a qu'à aller les arrêter tout droit... + +-- Il me semble pourtant, interrompit M. Daburon en souriant, que +notre assassin à nous n'était pas si maladroit. + +-- Celui-là, monsieur, est une exception: aussi serais-je ravi de +le découvrir. Je ferai tout pour cela; je me compromettrais, s'il +le fallait. Car je dois confesser à monsieur le juge, ajouta-t-il +avec une nuance d'embarras, que je ne me vante pas à mes amis de +mes exploits. Je les cache même aussi soigneusement que possible. +Peut-être me serreraient-ils la main avec moins d'amitié, s'ils +savaient que Tirauclair et Tabaret ne font qu'un. + +Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que, +dès le lendemain, le père Tabaret s'installerait à Bougival. Il se +faisait fort de questionner tout le pays en huit jours. De son +côté, le juge le tiendrait au courant des moindres renseignements +qu'il recueillerait et le rappellerait dès qu'on se serait procuré +le dossier de la femme Lerouge, si toutefois on parvenait à mettre +la main dessus. + +-- Pour vous, monsieur Tabaret, dit le juge en finissant, je serai +toujours visible. Si vous avez à me parler, n'hésitez pas à venir +de nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. Vous me +trouverez infailliblement, soit chez moi, rue Jacob, soit au +Palais, à mon cabinet. Des ordres seront donnés pour que vous +soyez introduit dès que vous vous présenterez. + +On entrait en gare en ce moment. M. Daburon ayant fait avancer une +voiture offrit une place au père Tabaret. Le bonhomme refusa. + +-- Ce n'est pas la peine, répondit-il; je demeure, comme j'ai eu +l'honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare, à deux pas. + +-- À demain donc! dit M. Daburon. + +-- À demain! reprit le père Tabaret; et il ajouta: Nous +trouverons. + + +III +La maison du père Tabaret n'est pas, en effet, à plus de quatre +minutes de la gare Saint-Lazare. Il possède là un bel immeuble, +soigneusement tenu, et qui doit donner de magnifiques revenus, +bien que les loyers n'y soient pas trop exagérés. + +Le bonhomme s'y est mis au large. Il occupe, au premier, sur la +rue, un vaste appartement bien distribué, confortablement meublé +et dont le principal ornement est sa collection de livres. Il vit +là simplement, par goût autant que par habitude, servi par une +vieille domestique à laquelle, dans les grandes occasions, le +portier donne un coup de main. + +Nul dans la maison n'avait le plus léger soupçon des occupations +policières de monsieur le propriétaire. Il faut au plus infime +agent une intelligence dont on le supposait, sur la mine, +absolument dépourvu. On prenait pour un commencement d'idiotisme +ses continuelles distractions. + +Mais tout le monde avait remarqué la singularité de ses habitudes. +Ses constantes expéditions au-dehors donnaient à ses allures des +apparences mystérieuses et excentriques. Jamais on ne vit jeune +débauché plus désordonné, plus irrégulier que ce vieillard. Il +rentrait ou ne rentrait pas pour ses repas, mangeait n'importe +quoi à n'importe quel moment. Il sortait à toute heure de jour et +de nuit, découchait souvent et disparaissait des semaines +entières. Puis il recevait d'étranges visites: on voyait sonner à +sa porte des drôles à tournure suspecte et des hommes de mauvaise +mine. + +Cette vie décousue l'avait quelque peu déconsidéré. On croyait +voir en lui un affreux libertin dépensant ses revenus à courir le +guilledou. On disait: «N'est-ce pas une honte, un homme de cet +âge!» Il savait ces cancans et en riait. Cela n'empêchait pas +plusieurs locataires de rechercher sa société et de lui faire la +cour. On l'invitait à dîner; il refusait presque toujours. + +Il ne voyait guère qu'une personne de la maison, mais alors dans +la plus grande intimité, si bien qu'il était chez elle plus +souvent que chez lui. C'était une femme veuve qui, depuis plus de +quinze ans, occupait un appartement au troisième étage: Mme Gerdy. +Elle demeurait avec son fils Noël qu'elle adorait. + +Noël était un homme de trente-trois ans, plus vieux en apparence +que son âge. Grand, bien fait, il avait une physionomie noble et +intelligente, de grands yeux noirs et des cheveux noirs qui +bouclaient naturellement. Avocat, il passait pour avoir un grand +talent, et s'était déjà acquis une certaine notoriété. C'était un +travailleur obstiné, froid et méditatif, passionné cependant pour +sa profession, affichant avec un peu d'ostentation peut-être une +grande rigidité de principes et des moeurs austères. + +Chez Mme Gerdy, le père Tabaret se croyait en famille. Il la +regardait comme une parente et considérait Noël comme son fils. +Souvent il avait eu la pensée de demander la main de cette veuve, +charmante malgré ses cinquante ans; il avait toujours été retenu +moins par la peur d'un refus cependant probable, que par la +crainte des conséquences. Faisant sa demande et repoussé, il +voyait rompues des relations délicieuses pour lui. En attendant, +il avait, par un bel et bon testament, déposé chez son notaire, +institué pour son légataire universel le jeune avocat, à la seule +condition de fonder un prix annuel de deux mille francs destiné à +l'agent de police ayant «tiré au clair» l'affaire la plus +embrouillée. + +Si rapprochée que fût sa maison, le père Tabaret mit plus d'un +gros quart d'heure à y arriver. En quittant le juge, il avait +repris le cours de ses méditations, de sorte qu'il allait dans la +rue poussé de droite et de gauche par les passants affairés, +avançant d'un pas, reculant de deux. + +Il se répétait pour la cinquième fois les paroles de la veuve +Lerouge rapportées par la laitière: «Si je voulais davantage, je +l'aurais.» + +-- Tout est là, murmura-t-il. La veuve Lerouge possédait quelque +secret important que des gens riches et haut placés avaient le +plus puissant intérêt à cacher. Elle les tenait, c'était là sa +fortune. Elle les faisait chanter; elle aura abusé; ils l'ont +supprimée. Mais de quelle nature était ce secret, et comment le +possédait-elle? Elle a dû, dans sa jeunesse, servir dans quelque +grande maison. Là, elle aura vu, entendu, surpris quelque chose. +Quoi? Évidemment il y a une femme là-dessous. Aurait-elle servi +les amours de sa maîtresse? Pourquoi non? En ce cas, l'affaire se +complique. Ce n'est plus seulement la femme qu'il s'agit de +retrouver, il faut encore découvrir l'amant; car c'est l'amant qui +a fait le coup. Ce doit être, si je ne m'abuse, quelque noble +personnage. Un bourgeois aurait payé des assassins. Celui-ci n'a +pas reculé, il a frappé lui-même, évitant ainsi les indiscrétions +ou la bêtise d'un complice. Et c'est un fier mâtin, plein d'audace +et de sang-froid, car le crime a été admirablement accompli. + +» Le gaillard n'avait rien laissé traîner de nature à le +compromettre sérieusement. Sans moi, Gévrol, croyant à un vol, n'y +voyait que du feu. Par bonheur j'étais là!... Mais non! continua +le bonhomme, ce ne peut être encore cela. Il faut qu'il y ait pis +qu'une histoire d'amour. Un adultère! le temps l'efface... + +Le père Tabaret entrait sous le porche de sa maison. Le portier, +assis près de la fenêtre de sa loge, l'aperçut à la lumière du bec +de gaz. + +-- Tiens, dit-il, voilà le propriétaire qui rentre... + +-- Il paraît, remarqua la portière, que sa princesse n'aura pas +voulu de lui ce soir; il a l'air encore plus chose qu'à +l'ordinaire. + +-- Si ce n'est pas indécent! opina le portier; aussi est-il assez +décati! Ses belles le mettent dans un joli état! Un de ces matins, +il faudra le conduire dans une maison de santé avec la camisole de +force!... + +-- Regarde-le donc, interrompit la portière; regarde-le donc au +milieu de la cour! Le bonhomme s'était arrêté à l'extrémité du +porche; il avait ôté son chapeau, et tout en se parlant il +gesticulait. Non, se disait-il, je ne tiens pas encore l'affaire; +je brûle... mais je n'y suis pas. + +Il monta l'escalier et sonna à sa porte, oubliant qu'il avait son +passe-partout dans sa poche. Sa gouvernante vint ouvrir. + +-- Comment! c'est vous, monsieur, à cette heure!... + +-- Hein! quoi? demanda le bonhomme. + +-- Je dis, répliqua la domestique, qu'il est huit heures et demie +passées. Je croyais que vous ne rentreriez pas ce soir. Avez-vous +seulement dîné? + +-- Non, pas encore. + +-- Allons! heureusement que j'ai tenu le dîner au chaud; vous +pouvez vous mettre à table. + +Le père Tabaret s'assit, se servit de la soupe; mais, enfourchant +de nouveau son dada, il ne songea plus à manger et resta comme en +arrêt devant une idée, sa cuillère en l'air. + +Il devient toqué, pensa Manette; regardez-moi cet air abruti! Si +ça a du bon sens de mener une vie pareille! Elle lui frappa sur +l'épaule en criant à son oreille comme s'il eût été sourd: + +-- Vous ne mangez donc pas? Vous n'avez donc pas faim? + +-- Si, si, balbutia-t-il, cherchant machinalement à se débarrasser +de cette voix qui bourdonnait à son oreille, j'ai appétit, car +depuis ce matin j'ai été obligé... + +Il s'interrompit, restant béant, l'oeil perdu dans le vague. + +-- Vous étiez obligé?... répéta Manette. + +-- Tonnerre! s'écria-t-il en levant vers le plafond ses poings +fermés, sacré tonnerre! j'y suis!... + +Son mouvement fut si brusque et si violent que la gouvernante eut +un peu peur et se recula jusqu'au fond de la salle à manger, près +de la porte. + +-- Oui! continua-t-il, c'est certain, il y a un enfant! + +Manette se rapprocha vivement. + +-- Un enfant? interrogea-t-elle. + +Mais le bonhomme s'aperçut que sa servante l'épiait. + +-- Ah çà! lui dit-il d'un ton furieux, que faites-vous là! Qui +vous rend hardie à ce point de venir ramasser les paroles qui +m'échappent! Faites-moi donc le plaisir de vous retirer dans votre +cuisine et de ne pas reparaître avant que j'appelle! + +Il devient enragé, pensa Manette en disparaissant au plus vite. + +Le père Tabaret s'était rassis. Il avalait à larges cuillerées un +potage complètement froid. + +Comment, se disait-il, n'avais-je pas songé à cela? Pauvre +humanité! Mon esprit vieillit et se fatigue. C'est pourtant clair +comme le jour... Les circonstances tombent sous le sens... + +Il frappa sur le timbre placé devant lui; la servante reparut. + +-- Le rôti! demanda-t-il, et laissez-moi seul. Oui! continuait-il +en découpant furieusement un gigot de pré-salé, oui, il y a un +enfant, et voici l'histoire: la veuve Lerouge est au service d'une +grande dame très riche. Le mari, un marin probablement, part pour +un voyage lointain. La femme, qui a un amant, se trouve enceinte. +Elle se confie à la veuve Lerouge et, grâce à elle, parvient à +accoucher clandestinement. + +Il sonna de nouveau. + +-- Manette! le dessert et sortez! Certes, un tel maître n'était +pas digne d'un tel cordon bleu. Il eût été bien embarrassé de dire +ce qu'on lui avait servi à son dîner et même ce qu'il mangeait en +ce moment; c'était de la compote de poires. + +-- Mais l'enfant! murmurait-il; l'enfant, qu'est-il devenu? +L'aurait-on tué? Non, car la veuve Lerouge, complice d'un +infanticide, n'était presque plus redoutable. L'amant a voulu +qu'il vécût; et on l'a confié à notre veuve, qui l'a élevé. On a +pu lui retirer l'enfant, mais non les preuves de sa naissance et +de son existence. Voilà le joint. Le père, c'est l'homme à la +belle voiture; la mère n'est autre que la femme qui venait avec un +beau jeune homme. Je crois bien que la chère dame ne manquait de +rien! Il y a des secrets qui valent une ferme en Brie. Deux +personnes à faire chanter. Il est vrai que, ne se refusant pas un +amant, sa dépense devait augmenter tous les ans. Pauvre humanité! +le coeur a ses besoins. Elle a trop appuyé sur la chanterelle[1], +et l'a cassée. Elle a menacé, on a eu peur, et on s'est dit: +finissons-en! Mais qui s'est chargé de la commission? Le papa? +Non. Il est trop vieux. Parbleu! c'est le fils. Il a voulu sauver +sa mère, le joli garçon. Il a refroidi la veuve et brûlé les +preuves. + +Manette, pendant ce temps, l'oreille à la serrure, écoutait de +toute son âme. De temps à autre, elle récoltait un mot, un juron, +le bruit d'un coup frappé sur la table, mais c'était tout. + +Bien sûr, pensa-t-elle, ce sont ses femmes qui lui trottent par la +tête. Elles auront voulu lui faire accroire qu'il est papa. + +Elle était si bien sur le gril que, n'y tenant plus, elle se +hasarda à entrebâiller la porte. + +-- Monsieur a demandé son café? fit-elle timidement. + +-- Non, mais donnez-le-moi, répondit le père Tabaret. Il voulut +l'avaler d'un trait et s'échauda si bien que la douleur le ramena +subitement au sentiment le plus exact de la réalité. + +-- Tonnerre, grogna-t-il, c'est chaud! Diable d'affaire! Elle me +met aux champs. On a raison là-bas, je me passionne trop. Mais qui +donc d'entre eux aurait, par la seule force de la logique, rétabli +l'histoire en son entier? Ce n'est pas Gévrol, le pauvre homme! +Sera-t-il assez humilié, assez vexé, assez roulé! Si j'allais +trouver monsieur Daburon? Non, pas encore... La nuit m'est +nécessaire pour creuser certaines particularités, pour coordonner +mes idées. C'est que, d'un autre côté, si je reste ici, seul, +toute cette histoire va me mettre le sang en mouvement, et comme +cela, après avoir beaucoup mangé, je suis capable d'attraper une +indigestion. Ma foi! je vais aller m'informer de madame Gerdy; +elle était souffrante ces jours passés, je causerai avec Noël, et +cela me dissipera un peu. + +Il se leva, passa son pardessus et prit son chapeau et sa canne. + +-- Monsieur sort? demanda Manette. + +-- Oui. + +-- Monsieur rentrera-t-il tard? + +-- C'est possible. + +-- Mais monsieur rentrera? + +-- Je n'en sais rien. Une minute plus tard le père Tabaret sonnait +à la porte de ses amis. + +L'intérieur de Mme Gerdy était des plus honorables. Elle possédait +l'aisance, et le cabinet de Noël, déjà très occupé, changeait +cette aisance en fortune. Mme Gerdy vivait très retirée, et à +l'exception des amis que Noël invitait parfois à dîner, recevait +très peu de monde. Depuis plus de quinze ans que le père Tabaret +venait familièrement dans la maison, il n'y avait rencontré que le +curé de la paroisse, un vieux professeur de Noël et le frère de +Mme Gerdy, colonel en retraite. + +Quand ces trois visiteurs se trouvaient réunis, ce qui arrivait +rarement, on jouait au boston. Les autres soirs, on faisait une +partie de piquet ou d'impériale. Noël ne restait guère au salon. +Il s'enfermait après le dîner dans son cabinet, indépendant ainsi +que sa chambre de l'appartement de sa mère, et se plongeait dans +les dossiers. On savait qu'il travaillait très avant dans la nuit. +Souvent l'hiver sa lampe ne s'éteignait qu'au petit jour. + +La mère et le fils ne vivaient absolument que l'un pour l'autre. +Tous ceux qui les connaissaient se plaisaient à le répéter. + +On aimait, on honorait Noël pour les soins qu'il donnait à sa +mère, pour son absolu dévouement filial, pour les sacrifices que, +supposait-on, il s'imposait en vivant, à son âge, comme un +vieillard. On se plaisait dans la maison à opposer la conduite de +ce jeune homme si grave à celle du père Tabaret, cet incorrigible +roquentin[2], ce galantin à perruque. + +Quant à Mme Gerdy, elle ne voyait que son fils en ce monde. Son +amour à la longue était devenu comme un culte. En Noël, elle +pensait reconnaître toutes les perfections, toutes les beautés +physiques et morales. Il lui paraissait d'une essence pour ainsi +dire supérieure à celle des autres créatures de Dieu. Parlait- +il?... elle se taisait et écoutait. Un mot de lui était un ordre. +Ses avis, elle les recevait comme des décrets de la Providence +même. Soigner son fils, étudier ses goûts, deviner ses désirs, +l'entretenir dans une tiède atmosphère de tendresse, telle était +son existence. Elle était mère. + +-- Madame Gerdy est-elle visible? demanda le père Tabaret à la +bonne qui lui ouvrit. + +Et, sans attendre la réponse, il entra comme chez lui en homme sûr +que sa présence ne saurait être importune et doit être agréable. + +Une seule bougie éclairait le salon et il n'était pas dans son +ordre accoutumé. Le guéridon à dessus de marbre, toujours placé au +milieu de la pièce, avait été roulé dans un coin. Le grand +fauteuil de Mme Gerdy se trouvait près de la fenêtre. Un journal +déplié était tombé sur le tapis. + +Le volontaire de la police vit tout cela d'un coup d'oeil. + +-- Serait-il arrivé quelque accident? demanda-t-il à la bonne. + +-- Ne m'en parlez pas, monsieur, nous venons d'avoir une peur... +oh! mais une peur... + +-- Qu'est-ce? dites vite?... + +-- Vous savez que madame est très souffrante depuis un mois... +Elle ne mange pour ainsi dire plus. Ce matin même, elle m'avait +dit... + +-- Bien! bien! mais ce soir? + +-- Après son dîner, madame est venue au salon comme à l'ordinaire. +Elle s'est assise et a pris un des journaux de monsieur Noël. À +peine a-t-elle eu commencé à lire, qu'elle a poussé un grand cri, +un cri horrible. Nous sommes accourus; madame était tombée sur le +tapis, comme morte. Monsieur Noël l'a prise dans ses bras et l'a +portée dans sa chambre. Je voulais aller chercher le médecin; +monsieur m'a dit que ce n'était pas la peine, qu'il savait ce que +c'était. + +-- Et comment va-t-elle, maintenant? + +-- Elle est revenue. C'est-à-dire je le suppose, car monsieur Noël +m'a fait sortir. Ce que je sais, c'est que tout à l'heure elle +parlait, et très fort même, car je l'ai entendue. Ah! monsieur, +c'est tout de même bien extraordinaire!... + +-- Quoi? + +-- Ce que madame disait à monsieur. + +-- Ah! ah! la belle, ricana le père Tabaret, on écoute donc aux +portes? + +-- Non, monsieur, je vous jure, mais c'est que madame criait comme +une perdue, elle disait... + +-- Ma fille! dit sévèrement le père Tabaret, on entend toujours +mal à travers une porte, demandez plutôt à Manette. + +La servante, toute confuse, voulut se disculper. + +-- Assez! assez! fit le bonhomme. Retournez à votre ouvrage. Il +est inutile de déranger monsieur Noël, je l'attendrai très bien +ici. + +Et, satisfait de la petite leçon qu'il venait de donner, il +ramassa le journal et s'installa au coin du feu, déplaçant la +bougie pour lire plus à son aise. + +Une minute ne s'était pas écoulée qu'à son tour il bondit sur le +fauteuil et étouffa un cri de surprise et d'effroi instinctif. + +Voici le fait divers qui lui a sauté aux yeux: + +_Un crime horrible vient de plonger dans la consternation le +petit village de La Jonchère. Une pauvre veuve, nommée Lerouge, +qui jouissait de l'estime générale et que tout le pays aimait, a +été assassinée dans sa maison. La justice, aussitôt avertie, s'est +transportée sur les lieux, et tout nous porte à croire que la +police est déjà sur les traces de l'auteur de ce lâche forfait._ + +Tonnerre! se dit le père Tabaret, est-ce que madame Gerdy?... + +Ce ne fut qu'un éclair. Il reprit place dans son fauteuil, tout +honteux, haussant les épaules et murmurant: + +-- Ah çà! décidément cette affaire me rend stupide. Je ne vais +plus rêver que de la veuve Lerouge maintenant, je vais la voir +partout. + +Cependant une curiosité irraisonnée lui fit parcourir le journal. +Il n'y trouva rien, à l'exception de ces quelques lignes, qui pût +justifier et expliquer un évanouissement, un cri, même la plus +légère émotion. + +C'est cependant singulier, cette coïncidence, pensa l'incorrigible +policier. + +Alors seulement il remarqua que le journal était légèrement +déchiré vers le bas et froissé par une main convulsive. Il répéta: + +-- C'est bizarre!... + +En ce moment la porte du salon donnant dans la chambre à coucher +de Mme Gerdy s'ouvrit, et Noël parut sur le seuil. Sans doute +l'accident survenu à sa mère l'avait beaucoup ému; il était très +pâle et sa physionomie si calme d'ordinaire accusait un grand +trouble. Il parut surpris de voir le père Tabaret. + +-- Ah! cher Noël! s'écria le bonhomme, calmez mon inquiétude, +comment va votre mère? + +-- Madame Gerdy va aussi bien que possible. + +-- Madame Gerdy? répéta le bonhomme d'un air étonné. Mais il +continua: + +-- On voit bien que vous avez eu une frayeur horrible... + +-- En effet, répondit l'avocat en s'asseyant, je viens d'essuyer +une rude secousse. + +Noël faisait visiblement les plus grands efforts pour paraître +calme, pour écouter le bonhomme et lui répondre. Le père Tabaret, +tout à son inquiétude, ne s'en apercevait aucunement. + +-- Au moins, mon cher enfant, demanda-t-il, dites-moi comment cela +est arrivé? + +Le jeune homme hésita un moment, comme s'il se fût consulté. +N'étant sans doute pas préparé à cette question à brûle-pourpoint, +il ne savait quelle réponse faire et délibérait intérieurement. +Enfin, il répondit: + +-- Madame Gerdy a été comme foudroyée en apprenant là, tout à +coup, par le récit d'un journal, qu'une femme qu'elle aimait vient +d'être assassinée. + +-- Bah!... s'écria le père Tabaret. + +Le bonhomme était à ce point stupéfait qu'il faillit se trahir, +révéler ses accointances avec la police. Encore un peu, il +s'écriait: «Quoi! votre mère connaissait la veuve Lerouge!» Par +bonheur il se contint. Il eut plus de peine à dissimuler sa +satisfaction, car il était ravi de se trouver ainsi sans efforts +sur la trace du passé de la victime de La Jonchère. + +-- C'était, continua Noël, l'esclave de madame Gerdy. Elle lui +était dévouée corps et âme, elle se serait jetée au feu sur un +signe de sa main. + +-- Alors, vous, mon cher ami, vous connaissiez cette brave femme? + +-- Je ne l'avais pas vue depuis bien longtemps, répondit Noël dont +la voix semblait voilée par une profonde tristesse, mais je la +connais et beaucoup. Je dois même avouer que je l'aimais +tendrement; elle avait été ma nourrice. + +-- Elle!... cette femme!... balbutia le père Tabaret. + +Cette fois il était comme pris d'un étourdissement. La veuve +Lerouge, nourrice de Noël! Il jouait de bonheur. La Providence +évidemment le choisissait pour son instrument et le guidait par la +main. Il allait donc obtenir tous les renseignements qu'une demi- +heure avant il désespérait presque de se procurer. Il restait, +devant Noël, muet et interdit. Cependant il comprit qu'à moins de +se compromettre il devait parler, dire quelque chose. + +-- C'est un grand malheur, murmura-t-il. + +-- Pour madame Gerdy, je n'en sais rien, répondit Noël d'un air +sombre, mais pour moi c'est un malheur immense. Je suis atteint en +plein coeur par le coup qui a frappé cette pauvre femme. Cette +mort, monsieur Tabaret, anéantit tous mes rêves d'avenir et +renverse peut-être mes plus légitimes espérances. J'avais à me +venger de cruels outrages, cette mort brise mes armes entre mes +mains et me réduit au désespoir de l'impuissance. Ah!... je suis +bien malheureux! + +-- Vous, malheureux! s'écria le père Tabaret, singulièrement +touché de cette douleur de son cher Noël; au nom du Ciel! que vous +arrive-t-il? + +-- Je souffre, murmura l'avocat, et bien cruellement. Non +seulement l'injustice ne sera jamais réparée, je le crains, mais +encore me voici livré sans défense aux coups de la calomnie. On +pourra dire de moi que j'ai été un artisan de fourberies, un +intrigant ambitieux, sans pudeur et sans foi. + +Le père Tabaret ne savait que penser. Entre l'honneur de Noël et +le crime de La Jonchère, il ne voyait nul trait d'union possible. +Mille idées troubles et confuses se heurtaient dans son cerveau. + +-- Voyons, mon enfant, dit-il, remettez-vous. Est-ce que la +calomnie prendrait jamais sur vous! Du courage, tonnerre! n'avez- +vous pas des amis? Ne suis-je pas là? Ayez confiance, confiez-moi +le sujet de votre chagrin, et c'est bien le diable si, à nous +deux... + +L'avocat se leva brusquement, enflammé d'une résolution soudaine. + +-- Eh bien! oui, interrompit-il, oui, vous saurez tout. Au fait, +je suis las de porter seul un secret qui m'étouffe. Le rôle que je +me suis imposé m'excède et m'indigne. J'ai besoin d'un ami qui me +console. Il me faut un conseiller dont la voix m'encourage, car on +est mauvais juge dans sa propre cause, et ce crime me plonge dans +un abîme d'hésitations. + +-- Vous savez, répondit simplement le père Tabaret, que je suis +tout à vous comme si vous étiez mon propre fils. Disposez de moi +sans scrupule. + +-- Sachez donc, commença l'avocat... Mais non! pas ici. Je ne veux +pas qu'on puisse écouter; passons dans mon cabinet. + + +IV +Lorsque Noël et le père Tabaret furent assis en face l'un de +l'autre dans la pièce où travaillait l'avocat, une fois la porte +soigneusement fermée, le bonhomme eut une inquiétude. + +-- Et si votre mère avait besoin de quelque chose? remarqua-t-il. + +-- Si madame Gerdy sonne, répondit le jeune homme d'un ton sec, la +domestique ira voir. + +Cette indifférence, ce froid dédain confondaient le père Tabaret, +habitué aux rapports toujours si affectueux de la mère et du fils. + +-- De grâce, Noël, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas +dominer par un mouvement d'irritation. Vous avez eu, je le vois, +quelque petite pique avec votre mère, vous l'aurez oubliée demain. +Quittez donc ce ton glacial que vous prenez en parlant d'elle. +Pourquoi cette affectation à l'appeler madame Gerdy? + +-- Pourquoi? répondit l'avocat d'une voix sourde, pourquoi?... + +Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son +cabinet, et revenant se placer près du bonhomme, il dit: + +-- Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n'est pas ma mère. + +Cette phrase tomba comme un coup de bâton sur la tête du vieux +policier. Il fut étourdi. + +-- Oh! fit-il de ce ton qu'on prend pour repousser une proposition +impossible... Oh! songez-vous à ce que vous dites, mon enfant? +Est-ce croyable, est-ce vraisemblable? + +-- Oui! c'est invraisemblable, répondit Noël avec une certaine +emphase qui lui était habituelle, c'est incroyable, et cependant +c'est vrai. C'est-à-dire que depuis trente-trois ans, depuis ma +naissance, cette femme joue la plus merveilleuse et la plus +indigne des comédies au profit de son fils, car elle a un fils, et +à mon détriment à moi. + +-- Mon ami..., voulut commencer le père Tabaret, qui dans le +lointain de cette révélation entrevoyait le fantôme de la veuve +Lerouge. + +Mais Noël ne l'écoutait pas et semblait à peine en état de +l'entendre. Ce garçon si froid et si réservé, si «en dedans», ne +contenait plus sa colère. Au bruit de ses propres paroles, il +s'animait comme un bon cheval au son des grelots de ses harnais. + +-- Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement trompé +que moi et plus misérablement pris pour dupe! Et moi qui aimais +cette femme, qui ne savais quels témoignages d'affection lui +prodiguer, qui lui sacrifiais ma jeunesse! Comme elle a dû rire de +moi! Son infamie date du moment où, pour la première fois, elle +m'a pris sur ses genoux. Et jusqu'à ces jours passés, elle a +soutenu, sans une heure de défaillance, son exécrable rôle. Son +amour pour moi, hypocrisie! son dévouement, fausseté! ses +caresses, mensonge! Et je l'adorais! Ah! que ne puis-je lui +reprendre tous les baisers que je lui donnais en échange de ses +baisers de Judas. Et pourquoi cet héroïsme de fourberies, tant de +soin, tant de duplicité? Pour me trahir plus sûrement, pour me +dépouiller, me voler, pour donner à son bâtard tout ce qui +m'appartient, à moi: mon nom, un grand nom; ma fortune, une +fortune immense... + +Nous brûlons, pensait Tabaret, en qui se révélait le collaborateur +de Gévrol. + +Tout haut il dit: + +-- C'est bien grave, tout ce que vous dites là, cher Noël, c'est +terriblement grave. Il faut supposer à madame Gerdy une audace et +une habileté qu'on trouve rarement réunies chez une femme. Elle a +dû être aidée, conseillée, poussée, peut-être. Quels ont été ses +complices? elle ne pouvait agir seule. Son mari lui-même... + +-- Son mari! interrompit l'avocat avec un rire amer. Ah! vous avez +donné dans le veuvage, vous aussi! Non, il n'y avait pas de mari: +feu Gerdy n'a jamais existé. J'étais bâtard, cher monsieur +Tabaret; très bâtard: Noël, fils de la fille Gerdy et de père +inconnu. + +-- Seigneur! s'écria le bonhomme, c'est pour cela que votre +mariage avec mademoiselle Levernois n'a pu se faire il y a quatre +ans? + +-- Oui, c'est pour cela, mon vieil ami. Et que de malheurs il +évitait ce mariage avec une jeune fille que j'aimais! Pourtant, je +n'en ai pas voulu, alors, à celle que j'appelais ma mère. Elle +pleurait, elle s'accusait, elle se désolait, et moi, naïf, je la +consolais de mon mieux, je séchais ses larmes, je l'excusais à ses +propres yeux. Non, il n'y avait pas de mari... Est-ce que les +femmes comme elle ont des maris! Elle était la maîtresse de mon +père, et le jour où il a été rassasié d'elle, il l'a quittée en +lui jetant trois cent mille francs, le prix des plaisirs qu'elle +lui donnait. + +Noël aurait continué longtemps sans doute ses déclarations +furibondes. Le père Tabaret l'arrêta. Le bonhomme sentait venir +une histoire de tout point semblable à celle qu'il avait imaginée, +et l'impatience vaniteuse de savoir s'il avait deviné lui faisait +presque oublier de s'apitoyer sur les infortunes de Noël. + +-- Cher enfant, dit-il, ne nous égarons pas. Vous me demandez un +conseil? Je suis peut-être le seul à pouvoir vous le donner bon. +Allons donc au but. Comment avez-vous appris cela? Avez-vous des +preuves? où sont-elles? + +Le ton décidé du bonhomme aurait dû éveiller l'attention de Noël. +Mais il n'y prit pas garde. Il n'avait pas le loisir de s'arrêter +à réfléchir. Il répondit donc: + +-- Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette découverte au +hasard. J'ai des preuves morales importantes, mais ce ne sont que +des preuves morales. Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les +rendait décisives. Ce mot, elle ne peut plus le prononcer +puisqu'on l'a tuée, mais elle me l'avait dit à moi. Maintenant, +madame Gerdy niera tout, je la connais; la tête sur le billot elle +nierait. Mon père sans doute se tournera contre moi... Je suis +sûr, j'ai des preuves, ce crime rend vaine ma certitude et frappe +mes preuves de nullité. + +-- Expliquez-moi bien tout, reprit après un moment de réflexion le +père Tabaret, tout, vous m'entendez bien. Les vieux sont +quelquefois de bon conseil. Nous aviserons après. + +-- Il y a trois semaines, commença Noël, ayant besoin de quelques +titres anciens, j'ouvris pour les chercher le secrétaire de madame +Gerdy. Involontairement je dérangeai une tablette: des papiers +tombèrent de droite et de gauche et un paquet de lettres me sauta +en plein visage. Un instinct machinal que je ne saurais expliquer +me poussa à dénouer cette correspondance, et, poussé par une +invincible curiosité, je lus la première lettre qui me tomba sous +la main. + +-- Vous avez eu tort, opina le père Tabaret. + +-- Soit; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j'étais sûr que +cette correspondance était de mon père, dont madame Gerdy, malgré +mes prières, m'avait toujours caché le nom. Vous devez comprendre +quelle fut mon émotion. Je m'emparai du paquet, je vins me +renfermer ici, et je dévorai d'un bout à l'autre cette +correspondance. + +-- Et vous en êtes cruellement puni, mon pauvre enfant! + +-- C'est vrai, mais à ma place qui donc eût résisté? Cette lecture +m'a navré, et c'est elle qui m'a donné la preuve de ce que je +viens de vous dire. + +-- Au moins avez-vous conservé ces lettres? + +-- Je les ai là, monsieur Tabaret, répondit Noël, et comme pour me +donner un avis en connaissance de cause vous devez savoir, je vais +vous les lire. + +L'avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit jouer dans le +fond un ressort imperceptible, et d'une cachette pratiquée dans +l'épaisseur de la tablette supérieure, il retira une liasse de +lettres. + +-- Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je vous ferai grâce de +tous les détails insignifiants, détails qui, cependant, ajoutent +leur poids au reste. Je vais prendre seulement les faits +importants et qui ont trait directement à l'affaire. + +Le père Tabaret se tassa dans un fauteuil, brûlant de la fièvre de +l'attente. Son visage et ses yeux exprimaient la plus ardente +attention. + +Après un triage qui dura assez longtemps, l'avocat choisit une +lettre et commença sa lecture, d'une voix qu'il s'efforça de +rendre calme, mais qui tremblait par moments: + +_Ma Valérie bien-aimée,_ + +_-- _Valérie, fit-il, c'est madame Gerdy. + +-- Je sais, je sais, ne vous interrompez pas. + +Noël reprit donc: + +_Ma Valérie bien-aimée,_ + +_Aujourd'hui est un beau jour. Ce matin j'ai reçu ta lettre +chérie, je l'ai couverte de baisers, je l'ai relue cent fois, et +maintenant elle est allée rejoindre les autres, là, sur mon coeur. +Cette lettre, ô mon amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne +t'étais donc pas trompée, c'était donc vrai! Le Ciel enfin propice +couronne notre flamme. Nous aurons un fils._ + +_J'aurai un fils de ma Valérie adorée, sa vivante image. Oh! +pourquoi sommes-nous séparés par une distance immense? Que n'ai-je +des ailes pour voler à tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de +la plus douce volupté! Non! jamais comme en ce moment je n'ai +maudit l'union fatale qui m'a été imposée par une famille +inexorable et que mes larmes n'ont pu attendrir. Je ne puis +m'empêcher de haïr cette femme qui, malgré moi, porte mon nom, +innocente victime cependant de la barbarie de nos parents. Et pour +comble de douleurs, elle va aussi me rendre père. Qui dira ma +douleur lorsque j'envisage l'avenir de ces deux enfants?_ + +_L'un, le fils de l'objet de ma tendresse, n'aura ni père ni +famille, ni même un nom, puisqu'une loi faite pour désespérer les +âmes sensibles m'empêche de le reconnaître. Tandis que l'autre, +celui de l'épouse détestée, par le seul fait de sa naissance, se +trouvera riche, noble, entouré d'affections et d'hommages, avec un +grand état dans le monde. Je ne puis soutenir la pensée de cette +terrible injustice. Qu'imaginer pour la réparer? Je n'en sais +rien, mais sois sûre que je la réparerai. C'est au tant désiré, au +plus chéri, au plus aimé que doit revenir la meilleure part, et +elle lui reviendra, je le veux._ + +-- D'où est datée cette lettre? demanda le père Tabaret, que le +style devait fixer au moins sur un point. + +-- Voyez, répondit Noël. + +Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut: _Venise, décembre 1828_. + +-- Vous sentez, reprit l'avocat, toute l'importance de cette +première lettre. Elle est comme l'exposition rapide qui établit +les faits. Mon père, marié malgré lui, adore sa maîtresse et +déteste sa femme. Toutes deux se trouvent enceintes en même temps, +et ses sentiments au sujet des deux enfants qui vont naître ne +sont pas fardés. Sur la fin, on voit presque poindre l'idée que +plus tard il ne craindrait pas de mettre à exécution, au mépris de +toutes les lois divines et humaines... + +Il commençait presque une sorte de plaidoyer; le père Tabaret +l'interrompit. + +-- Ce n'est pas la peine de développer, dit-il. Dieu merci! ce que +vous lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille +matière, je suis simple comme le serait un juré; pourtant, je +comprends admirablement. + +-- Je passe plusieurs lettres, reprit Noël, et j'arrive à celle- +ci, du 23 janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses +complètement étrangères à ce qui nous occupe. Pourtant j'y trouve +deux passages qui attestent le travail lent et continu de la +pensée de mon père: + +_Les destins, plus puissants que ma volonté, m'enchaînent en ce +pays, mais mon âme est près de toi, ô ma Valérie. Sans cesse ma +pensée se repose sur le gage adoré de notre amour qui tressaille +dans ton sein. Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement +précieux. C'est l'amant, c'est le père qui te parle. La dernière +page de ta réponse me perce le coeur: N'est-ce pas me faire injure +que de t'inquiéter du sort de notre enfant? Ô Dieu puissant! elle +m'aime, elle me connaît, et elle s'inquiète!_ + +-- Je saute, dit Noël, deux pages de passion pour m'arrêter à ces +quelques lignes de la fin: + +_La grossesse de la comtesse est de plus en plus pénible. Épouse +infortunée! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble +deviner les motifs de ma tristesse et de ma froideur. À sa +soumission timide, à son inaltérable douceur on croirait qu'elle +cherche à se faire pardonner notre union. Créature sacrifiée! Elle +aussi, peut-être, avant d'être traînée à l'autel, avait donné son +coeur. Nos destinées seraient pareilles. Ton bon coeur me +pardonnera ma pitié._ + +-- Celle-là était ma mère, fit l'avocat d'une voix frémissante. +Une sainte! Et on demande pardon de la pitié qu'elle inspire... +Pauvre femme! + +Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et +ajouta: + +-- Elle est morte! + +En dépit de son impatience le père Tabaret n'osa souffler mot. Il +ressentait d'ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune +ami et la respectait. Après un assez long silence, Noël releva la +tête et reprit la correspondance. + +-- Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des +préoccupations de mon père pour son bâtard. Je les laisse pourtant +de côté. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, écrite de +Rome, le 5 mars 1829: + +_Mon fils, notre fils! Voilà mon plus cruel et mon unique souci. +Comment lui assurer l'avenir que je rêve pour lui? Les grands +seigneurs d'autrefois n'avaient pas ces malheureuses +préoccupations. Jadis, je serais allé trouver le roi, qui d'un mot +aurait fait à l'enfant un état dans le monde. Aujourd'hui le roi, +qui gouverne avec peine des sujets révoltés, ne peut plus rien. La +noblesse a perdu ses droits, et les plus gens de bien sont traités +comme les derniers des manants._ + +-- Plus bas, maintenant, je vois: + +_Mon coeur aime à se figurer ce que sera notre fils. De sa mère, +il aura l'âme, l'esprit, la beauté, les grâces, toutes les +séductions. Il tiendra de son père la fierté, la vaillance, les +sentiments des grandes races. Que sera l'autre? Je tremble en y +songeant. La haine ne peut engendrer que des monstres. Dieu +réserve la force et la beauté pour les enfants conçus au milieu +des transports de l'amour._ + +-- Le monstre, c'est moi! fit l'avocat avec une sorte de rage +concentrée. Tandis que l'autre... Mais laissons là, n'est-ce pas, +ces préliminaires d'une action atroce. Je n'ai voulu jusqu'ici que +vous montrer l'aberration de la passion de mon père; nous arrivons +au but. + +Le père Tabaret s'étonnait des ardeurs de cet amour dont Noël +remuait les cendres. Peut-être le sentait-il plus vivement sous +ces expressions qui lui rappelaient sa jeunesse. Il comprenait +combien doit être irrésistible l'entraînement d'une telle passion. +Il tremblait de deviner. + +-- Voici, reprit Noël en agitant un papier, non plus une de ces +épîtres interminables dont je vous ai détaché de courts fragments, +mais un simple billet. Il est du commencement de mai et porte le +timbre de Venise. Il est laconique et néanmoins décisif. + +_Chère Valérie, _ + +_Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possible, sur +l'époque probable de ta délivrance. J'attends ta réponse avec une +anxiété que tu comprendrais, si tu pouvais deviner mes projets au +sujet de notre enfant!_ + +_-- _Je ne sais, reprit Noël, si madame Gerdy comprit; toujours +est-il qu'elle dut répondre immédiatement, car voici ce qu'écrit +mon père à la date du 14: + +_Ta réponse, ô ma chérie, est telle, qu'à peine je l'osais +espérer. Le projet que j'ai conçu est maintenant réalisable. Je +commence à goûter un peu de calme et de sécurité. Notre fils +portera mon nom, je ne serai pas obligé de me séparer de lui. Il +sera élevé près de moi, dans mon hôtel, sous mes yeux, sur mes +genoux, dans mes bras. Aurai-je assez de force pour ne pas +succomber à cet excès de félicité?_ + +_J'ai une âme pour la douleur, en aurai-je une pour la joie? Ô +femme adorée, ô enfant précieux, ne craignez rien, mon coeur est +assez vaste pour vous deux! Je pars demain pour Naples, d'où je +t'écrirai longuement. Quoi qu'il arrive, dussé-je sacrifier les +intérêts puissants qui me sont confiés, je serai à Paris pour +l'heure solennelle. Ma présence doublera ton courage, la puissance +de mon amour diminuera tes douleurs..._ + +-- Je vous demande pardon de vous interrompre, Noël, dit le père +Tabaret; savez-vous quels graves motifs retenaient votre père à +l'étranger? + +-- Mon père, mon vieil ami, répondit l'avocat, était en dépit de +son âge un des amis, un des confidents de Charles X, et il avait +été chargé par lui d'une mission secrète en Italie. Mon père est +le comte Rhéteau de Commarin. + +-- Peste! fit le bonhomme... et entre ses dents, comme pour mieux +graver ce nom dans sa mémoire, il répéta plusieurs fois: Rhéteau +de Commarin. + +Noël se taisait. Après avoir paru tout faire pour dominer son +ressentiment, il semblait accablé comme s'il eût pris la +détermination de ne rien tenter pour réparer le coup qui +l'atteignait. + +-- Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon père était donc à +Naples. C'est là que lui, un homme prudent, sensé, un digne +diplomate, un gentilhomme, il ose, dans l'égarement d'une passion +insensée, confier au papier le plus monstrueux des projets. +Écoutez bien: + +_Mon adorée, _ + +_C'est Germain, mon vieux valet de chambre, qui te remettra cette +lettre. Je le dépêche en Normandie, chargé de la plus délicate des +commissions. C'est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier +absolument._ + +_Le moment est venu de te dévoiler mes projets touchant mon fils. +Dans trois semaines au plus tard je serai à Paris. Si mes +prévisions ne sont pas déçues, la comtesse et toi devez accoucher +en même temps. Trois ou quatre jours d'intervalle ne peuvent rien +changer à mon dessein. Voici ce que j'ai résolu:_ + +_Mes deux enfants sont confiés à deux nourrices de N..., où sont +situées presque toutes mes propriétés. Une de ces femmes, dont +Germain répond, et vers laquelle je l'envoie, sera dans nos +intérêts. C'est à cette confidente que sera remis notre fils, +Valérie. Ces deux femmes quitteront Paris le même jour, Germain +accompagnant celle qui sera chargée du fils de la comtesse._ + +_Un accident, arrangé à l'avance, forcera ces deux femmes à +passer une nuit en route. Un hasard combiné par Germain les +contraindra de coucher dans la même auberge, dans la même +chambre._ + +_Pendant la nuit, notre nourrice, à nous, changera les enfants de +berceau._ + +_J'ai tout prévu, ainsi que je te l'expliquerai, et toutes les +précautions sont prises pour que ce secret ne puisse nous +échapper. Germain est chargé, à son passage à Paris, de commander +deux layettes exactement, absolument semblables. Aide-le de tes +conseils._ + +_Ton coeur maternel, ma douce Valérie, va peut-être saigner à +l'idée d'être privée des innocentes caresses de ton enfant. Tu te +consoleras en songeant au sort que lui assurera ton sacrifice. +Quels prodiges de tendresse lui pourraient servir autant que cette +réparation! Quant à l'autre, je connais ton âme tendre, tu le +chériras. Ne sera-ce pas m'aimer encore et me le prouver? +D'ailleurs, il ne saurait être à plaindre. Ne sachant rien, il +n'aura rien à regretter; et tout ce que la fortune peut procurer +ici-bas, il l'aura._ + +_Ne me dis pas que ce que je veux tenter est coupable. Non, ma +bien-aimée, non. Pour que notre plan réussisse, il faut un tel +concours de circonstances si difficiles à accéder; tant de +coïncidences indépendantes de notre volonté, que, sans la +protection évidente de la Providence, nous devons échouer. Si donc +le succès couronne nos voeux, c'est que le Ciel sera pour nous. +J'espère._ + +-- Voilà ce que j'attendais, murmura le père Tabaret. + +-- Et le malheureux! s'écria Noël, ose invoquer la Providence! Il +lui faut Dieu pour complice! + +-- Mais, demanda le bonhomme, comment votre mère... pardon, je +veux dire: comment madame Gerdy prit-elle cette proposition? + +-- Elle paraît l'avoir repoussée d'abord, car voici une vingtaine +de pages employées par le comte à la persuader, à la décider. Oh! +cette femme!... + +-- Voyons, mon enfant, dit doucement le père Tabaret, essayons de +n'être pas trop injuste. Vous semblez ne vous en prendre, n'en +vouloir qu'à madame Gerdy. De bonne foi! le comte bien plus +qu'elle me paraît mériter votre colère... + +-- Oui, interrompit Noël, avec une certaine violence; oui, le +comte est coupable, très coupable! Il est l'auteur de la +machination infâme, et pourtant je ne me sens pas de haine contre +lui. Il a commis un crime, mais il a une excuse: la passion. Mon +père, d'ailleurs, ne m'a pas trompé, comme cette misérable femme, +à toutes les minutes, pendant trente ans. Enfin, monsieur de +Commarin a été si cruellement puni, qu'à cette heure je ne puis +que lui pardonner et le plaindre. + +-- Ah! il a été puni? interrogea le bonhomme. + +-- Oui, affreusement, vous le reconnaîtrez: mais laissez-moi +poursuivre. Vers la fin du mois de mai, vers les premiers jours de +juin plutôt, le comte dut arriver à Paris, car la correspondance +cesse. Il revit madame Gerdy et les dernières dispositions du +complot furent arrêtées. Voici un billet qui enlève à cet égard +toute incertitude. Le comte, ce jour-là, était de service aux +Tuileries et ne pouvait quitter son poste. Il a écrit dans le +cabinet même du roi, sur du papier du roi. Voyez les armes. Le +marché est conclu et la femme qui consent à être l'instrument des +projets de mon père est à Paris. Il prévient sa maîtresse: + +_Chère Valérie, _ + +_Germain m'annonce l'arrivée de la nourrice de ton fils, de notre +fils. Elle se présentera chez toi dans la journée. On peut compter +sur elle; une magnifique récompense nous répond de sa discrétion. +Cependant, ne lui parle de rien. On lui a donné à entendre que tu +ignores tout. Je veux rester seul chargé de la responsabilité des +faits, c'est plus prudent. Cette femme est de N... Elle est née +sur nos terres et en quelque sorte dans notre maison. Son mari est +un brave et honnête marin; elle s'appelle Claudine Lerouge._ + +_Du courage, ô ma bien-aimée! Je te demande le plus grand +sacrifice qu'un amant puisse attendre d'une mère. Le Ciel, tu n'en +doutes plus, nous protège. Tout dépend désormais de notre habileté +et de notre prudence, c'est-à-dire que nous réussirons._ + +Sur un point, au moins, le père Tabaret se trouvait suffisamment +éclairé; les recherches sur le passé de la veuve Lerouge +devenaient un jeu. Il ne put retenir un «enfin!» de satisfaction +qui échappa à Noël. + +-- Ce billet, reprit l'avocat, clôt la correspondance du comte... + +-- Quoi! répondit le bonhomme, vous ne possédez plus rien? + +-- J'ai encore dix lignes écrites bien des années plus tard, et +qui certes ont leur poids, mais qui enfin ne sont toujours qu'une +preuve morale. + +-- Quel malheur! murmura le père Tabaret. + +Noël replaça sur son bureau les lettres qu'il tenait à la main, et +se retournant vers son vieil ami il le regarda fixement. + +-- Supposez, prononça-t-il lentement et en appuyant sur chaque +syllabe, supposez que tous mes renseignements s'arrêtent ici. +Admettez pour un moment que je ne sais rien de plus que ce que +vous savez... Quel est votre avis? + +Le père Tabaret fut quelques minutes sans répondre. Il évaluait +les probabilités résultant des lettres de M. de Commarin. + +-- Pour moi, dit-il enfin, en mon âme et conscience, vous n'êtes +pas le fils de madame Gerdy. + +-- Et vous avez raison, reprit l'avocat avec force. Vous pensez +bien, n'est-ce pas, que je suis allé trouver Claudine. Elle +m'aimait, cette pauvre femme qui m'avait donné son lait; elle +souffrait de l'injustice horrible dont elle me savait victime. +Faut-il le dire, l'idée de sa complicité la tourmentait; c'était +un remords trop lourd pour sa vieillesse. Je l'ai vue, je l'ai +interrogée, elle a tout avoué. Le plan du comte, simplement et +merveilleusement conçu, réussit sans effort. Trois jours après ma +naissance, tout était consommé: j'étais, moi, pauvre et chétif +enfant, trahi, dépossédé, dépouillé par mon protecteur naturel, +par mon père! Pauvre Claudine! Elle m'avait promis son témoignage +pour le jour où je voudrais rentrer dans mes droits! + +-- Et elle est morte emportant son secret! murmura le bonhomme +d'un ton de regret. + +-- Peut-être! répondit Noël; j'ai encore un espoir. Claudine +possédait plusieurs lettres qui lui avaient été écrites autrefois, +soit par le comte, soit par madame Gerdy, lettres imprudentes et +explicites. On les retrouvera, sans doute, et leur production +serait décisive. Je les ai tenues entre mes mains, ces lettres, je +les ai lues; Claudine voulait absolument me les confier; que ne +les ai-je prises! + +Non! il n'y avait plus d'espoir de ce côté, et le père Tabaret le +savait mieux que personne. + +C'est à ces lettres, sans doute, qu'en voulait l'assassin de La +Jonchère. Il les avait trouvées et les avait brûlées avec les +autres papiers, dans le petit poêle. Le vieil agent volontaire +commençait à comprendre. + +-- Avec tout cela, dit-il, d'après ce que je sais de vos affaires, +que je connais comme les miennes, il me semble que le comte n'a +guère tenu les éblouissantes promesses de fortune qu'il faisait +pour vous à madame Gerdy. + +-- Il ne les a même pas tenues du tout, mon vieil ami. + +-- Ça, par exemple! s'écria le bonhomme indigné, c'est plus infâme +encore que tout le reste. + +-- N'accusez pas mon père, répondit gravement Noël. Sa liaison +avec madame Gerdy dura longtemps encore. Je me souviens d'un homme +aux manières hautaines qui parfois venait me voir au collège, et +qui ne pouvait être que le comte. Mais la rupture vint. + +-- Naturellement, ricana le père Tabaret, un grand seigneur... + +-- Attendez pour juger, interrompit l'avocat, monsieur de Commarin +eut ses raisons. Sa maîtresse le trompait, il le sut, et rompit +justement indigné. Les dix lignes dont je vous parlais sont celles +qu'il écrivit alors. + +Noël chercha assez longtemps parmi les papiers épars sur la table +et enfin choisit une lettre plus fanée et plus froissée que les +autres. À l'usure des plis on devinait qu'elle avait été lue et +relue bien des fois. Les caractères mêmes étaient en partie +effacés. + +-- Voici, dit-il d'un ton amer; madame Gerdy n'est plus la Valérie +adorée. + +_Un ami cruel comme les vrais amis m'a ouvert les yeux. J'ai +douté. Vous avez été surveillée, et aujourd'hui malheureusement je +n'ai plus de doutes. Vous, Valérie, vous à qui j'ai donné plus que +ma vie, vous me trompez, et vous me trompez depuis bien longtemps! +Malheureuse! je ne suis plus certain d'être le père de votre +enfant!_ + +-- Mais ce billet est une preuve! s'écria le père Tabaret, une +preuve irrécusable. Qu'importerait au comte le doute ou la +certitude de sa paternité, s'il n'avait sacrifié son fils légitime +à son bâtard. Oui, vous me l'aviez dit, il a subi un rude +châtiment. + +-- Madame Gerdy, reprit Noël, essaya de se justifier. Elle écrivit +au comte; il lui renvoya ses lettres sans les ouvrir. Elle voulut +le voir, elle ne put parvenir jusqu'à lui. Puis elle se lassa de +ses tentatives inutiles. Elle comprit que tout était bien fini le +jour où l'intendant du comte lui apporta pour moi un titre de +rente de quinze mille francs. Le fils avait pris ma place, la mère +me ruinait... + +Trois ou quatre coups légers frappés à la porte du cabinet +interrompirent Noël. + +-- Qui est là? demanda-t-il sans se déranger. + +-- Monsieur, dit à travers la porte la voix de la domestique, +madame voudrait vous parler. + +L'avocat parut hésiter. + +-- Allez, mon enfant, conseilla le père Tabaret, ne soyez pas +impitoyable, il n'y a que les dévots qui aient ce droit-là. + +Noël se leva avec une visible répugnance et passa chez Mme Gerdy. + +Pauvre garçon, pensait le père Tabaret resté seul, quelle +découverte fatale, et comme il doit souffrir! Un si noble jeune +homme, un si brave coeur! Dans son honnêteté candide, il ne +soupçonne même pas d'où part le coup. Par bonheur, j'ai de la +clairvoyance pour deux, et c'est au moment où il désespère que je +suis sûr, moi, de lui faire rendre justice. Grâce à lui, me voici +sur la voie. Un enfant devinerait la main qui a frappé. Seulement, +comment cela est-il arrivé? Il va me l'apprendre sans s'en douter. +Ah! si j'avais une de ces lettres pour vingt-quatre heures! C'est +qu'il doit savoir son compte... D'un autre côté, en demander une, +avouer mes relations avec la préfecture... Mieux vaut en prendre +une, n'importe laquelle, uniquement pour comparer l'écriture. + +Le père Tabaret achevait à peine de faire disparaître une de ces +lettres dans les profondeurs de sa poche lorsque l'avocat reparut. + +C'était un de ces hommes au caractère fortement trempé, dont les +ressorts plient sans rompre jamais. Il était fort, s'étant depuis +longtemps exercé à la dissimulation, cette indispensable armure +des ambitieux. + +Rien, lorsqu'il revint, ne pouvait trahir ce qui s'était passé +entre Mme Gerdy et lui. Il était froid et calme absolument comme +pendant ses consultations, lorsqu'il écoutait les interminables +histoires de ses clients. + +-- Eh bien! demanda le père Tabaret, comment va-t-elle? + +-- Plus mal, répondit Noël. Maintenant elle a le délire et ne sait +ce qu'elle dit. Elle vient de m'accabler des injures les plus +atroces et de me traiter comme le dernier des hommes! Je crois +positivement qu'elle devient folle. + +-- On le deviendrait à moins, murmura le bonhomme, et je pense que +vous devriez faire appeler le médecin. + +-- Je viens de l'envoyer chercher. + +L'avocat s'était assis devant son bureau et remettait en ordre, +suivant leurs dates, les lettres éparpillées. Il ne semblait plus +se souvenir de l'avis demandé à son vieil ami; il ne paraissait +nullement disposé à renouer l'entretien interrompu. Ce n'était pas +l'affaire du père Tabaret. + +-- Plus je songe à votre histoire, mon cher Noël, commença-t-il, +plus elle me surprend. Je ne sais en vérité quel parti je +prendrais, ni à quoi je me résoudrais à votre place. + +-- Oui, mon ami, murmura tristement l'avocat, il y a là de quoi +confondre des expériences plus profondes encore que la vôtre. + +Le vieux policier réprima difficilement le fin sourire qui lui +montait aux lèvres. + +-- Je le confesse humblement, dit-il, prenant plaisir à charger +son air de niaiserie, mais vous, qu'avez-vous fait? Votre premier +mouvement a dû être de demander une explication à madame Gerdy? + +Noël eut un tressaillement que ne remarqua pas le père Tabaret, +tout préoccupé du tour qu'il voulait donner à la conversation. + +-- C'est par là, répondit-il, que j'ai commencé. + +-- Et que vous a-t-elle dit? + +-- Que pouvait-elle dire? N'était-elle pas accablée d'avance? + +-- Quoi! elle n'a pas essayé de se disculper? + +-- Si! elle a tenté l'impossible. Elle a prétendu m'expliquer +cette correspondance, elle m'a dit... Eh! sais-je ce qu'elle m'a +dit? des mensonges, des absurdités, des infamies... + +L'avocat avait achevé de ramasser les lettres, sans s'apercevoir +du vol. Il les lia soigneusement et les replaça dans le tiroir +secret de son bureau. + +-- Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant son bureau +comme si le mouvement eût pu calmer sa colère, oui, elle a +entrepris de me donner le change. Comme c'était aisé, avec les +preuves que je tiens! C'est qu'elle adore son fils, et à l'idée +qu'il pouvait être forcé de me restituer ce qu'il m'a volé, son +coeur se brisait. Et moi, imbécile, sot, lâche, qui dans le +premier moment avais presque envie de ne lui parler de rien, je me +disais: il faut pardonner, elle m'a aimé, après tout... Aimé? non. +Elle me verrait souffrir les plus horribles tortures sans verser +une larme, pour empêcher un seul cheveu de tomber de la tête de +son fils. + +-- Elle a probablement averti le comte, objecta le père Tabaret, +poursuivant son idée. + +-- C'est possible. Sa démarche, en ce cas, aura été inutile; le +comte est absent de Paris depuis plus d'un mois et on ne l'attend +guère qu'à la fin de la semaine. + +-- Comment savez-vous cela? + +-- J'ai voulu voir le comte mon père, lui parler... + +-- Vous? + +-- Moi. Pensez-vous donc que je ne réclamerai pas? Vous imaginez- +vous que, volé, dépouillé, trahi, je n'élèverai pas la voix? +Quelle considération m'engagerait donc à me taire? qui ai-je à +ménager? J'ai des droits, je les ferai valoir. Que trouvez-vous à +cela de surprenant? + +-- Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous êtes allé chez +monsieur de Commarin? + +-- Oh! je ne m'y suis pas résolu immédiatement, continua Noël. Ma +découverte m'avait fait presque perdre la tête. J'avais besoin de +réfléchir. Mille sentiments divers et opposés m'agitaient. Je +voulais et je ne voulais pas, la fureur m'aveuglait et je manquais +de courage; j'étais indécis, flottant, égaré. Le bruit que peut +causer cette affaire m'épouvantait. Je désirais, je désire mon +nom, cela est certain. Mais, à la veille de le reprendre, je ne +voudrais pas le salir. Je cherchais un moyen de tout concilier à +bas bruit, sans scandale. + +-- Enfin, vous vous êtes décidé? + +-- Oui, après quinze jours d'angoisse. Ah! que j'ai souffert tout +ce temps! J'avais abandonné toutes mes affaires, rompu avec le +travail. Le jour, par des courses insensées, je cherchais à briser +mon corps, espérant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts +inutiles! Depuis que j'ai trouvé ces lettres, je n'ai pas dormi +une heure. + +De temps à autre, le père Tabaret tirait sournoisement sa montre. +Monsieur le juge d'instruction sera couché, pensait-il. + +-- Enfin, un matin, continua Noël, après une nuit de rage, je me +dis qu'il fallait en finir. J'étais dans l'état désespéré de ces +joueurs qui, après des pertes successives, jettent sur le tapis ce +qui leur reste pour le risquer d'un coup. Je pris mon coeur à deux +mains, j'envoyai chercher une voiture et je me fis conduire à +l'hôtel Commarin. + +Le vieux policier laissa échapper un soupir de satisfaction. + +-- C'est un des plus magnifiques hôtels du faubourg Saint-Germain, +mon vieil ami; une demeure princière, digne d'un grand seigneur +vingt fois millionnaire, presque un palais. On entre d'abord dans +une cour vaste. À droite et à gauche sont les écuries où piaffent +vingt chevaux de prix, les remises et les communs. Au fond, +s'élève la façade de l'hôtel, majestueux et sévère avec ses +fenêtres immenses et son double perron de marbre. Derrière, +s'étend un grand jardin, je devrais dire un parc, ombragé par les +plus vieux arbres peut-être qui soient à Paris. + +Cette description enthousiaste contrariait vivement le père +Tabaret. Mais qu'y faire, comment presser Noël? Un mot indiscret +pouvait éveiller ses soupçons, lui révéler qu'il parlait non à un +ami, mais au collaborateur de Gévrol. + +-- On vous a donc fait visiter l'hôtel? demanda-t-il. + +-- Non, je l'ai visité moi-même. Depuis que je me sais le seul +héritier des Rhéteau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle +famille. J'ai étudié son histoire à la bibliothèque; c'est une +noble histoire. Le soir, la tête en feu, j'allais rôder autour de +la demeure de mes pères. Ah! vous ne pouvez comprendre mes +émotions! C'est là, me disais-je, que je suis né; là, j'aurais dû +être élevé, grandir; là, je devrais régner aujourd'hui! Je +dévorais ces amertumes inouïes dont meurent les bannis. + +» Je comparais, à ma vie triste et besogneuse, les grandes +destinées du bâtard, et il me montait à la tête des bouffées de +colère. Il me prenait des envies folles de forcer les portes, de +me précipiter dans le grand salon pour en chasser l'intrus, le +fils de la fille Gerdy: «Hors d'ici, bâtard! hors d'ici, je suis +le maître!» La certitude de rentrer dans mes droits dès que je le +voudrais me retenait seule. Oui, je la connais, cette habitation +de mes ancêtres! J'aime ses vieilles sculptures, ses grands +arbres, les pavés mêmes de la cour foulés par les pas de ma mère! +J'aime tout, jusqu'aux armes étalées au-dessus de la grande porte, +fier défi jeté aux idées stupides de notre époque de niveleurs. + +Cette dernière phrase sortait si formellement des idées +habituelles de l'avocat que le père Tabaret détourna un peu la +tête pour cacher son sourire narquois. + +Pauvre humanité! pensait-il; le voici déjà grand seigneur! + +-- Quand j'arrivai, reprit Noël, le suisse en grande livrée était +sur la porte. Je demandai monsieur le comte de Commarin. Le suisse +me répondit que monsieur le comte voyageait, mais que monsieur le +vicomte était chez lui. Cela contrariait mes desseins; cependant +j'étais lancé, j'insistai pour parler au fils à défaut du père. Le +suisse me toisa un bon moment. Il venait de me voir descendre +d'une voiture de remise, il prenait ma mesure. Il se consultait +avant de décider si je n'étais pas un trop mince personnage pour +aspirer à l'honneur de comparaître devant monsieur le vicomte. + +-- Cependant vous avez pu lui parler! + +-- Comment cela, sur-le-champ! répondit l'avocat d'un ton de +raillerie amère; y pensez-vous, cher monsieur Tabaret! L'examen +pourtant me fut favorable; ma cravate blanche et mon costume noir +produisirent leur effet. Le suisse me confia à un chasseur emplumé +qui me fit traverser la cour et m'introduisit dans un superbe +vestibule où bâillaient sur des banquettes trois ou quatre valets +de pied. Un de ces messieurs me pria de le suivre. + +» Il me fit gravir un splendide escalier qu'on pourrait monter en +voiture, me précéda dans une longue galerie de tableaux, me guida +à travers de vastes appartements silencieux dont les meubles se +fanaient sous des housses, et finalement me remit aux mains du +valet de chambre de monsieur Albert. C'est le nom que porte le +fils de madame Gerdy, c'est-à-dire mon nom à moi. + +-- J'entends, j'entends... + +-- J'avais passé un examen, il me fallut subir un interrogatoire. +Le valet de chambre désirait savoir qui j'étais, d'où je venais, +ce que je faisais, ce que je voulais, et le reste. Je répondis +simplement que, absolument inconnu du vicomte, j'avais besoin de +l'entretenir cinq minutes pour une affaire urgente. Il sortit, +m'invitant à m'asseoir et attendre. J'attendais depuis plus d'un +quart d'heure quand il reparut. Son maître daignait consentir à me +recevoir. + +Il était aisé de comprendre que cette réception était restée sur +le coeur de l'avocat et qu'il la considérait comme un affront. Il +ne pardonnait pas à Albert ses laquais et son valet de chambre. Il +oubliait la mort du duc illustre qui disait: «Je paye mes valets +pour être insolents afin de m'épargner le ridicule et l'ennui de +l'être.» Le père Tabaret fut surpris de l'amertume de son jeune +ami à propos de détails si vulgaires. + +Quelle petitesse, pensait-il, et chez un homme d'un génie +supérieur! Est-il donc vrai que c'est dans l'arrogance de la +valetaille qu'il faut chercher le secret de la haine du peuple +pour des aristocraties aimables et polies! + +-- On me fit entrer, continua Noël, dans un petit salon simplement +meublé, et qui n'avait pour ornement que des armes. Il y en a, le +long des murs, de tous les temps et de tous les pays. Jamais je +n'ai vu dans un si petit espace tant de fusils, de pistolets, +d'épées, de sabres et de fleurets. On se serait cru dans l'arsenal +d'un maître d'escrime. + +L'arme de l'assassin de la veuve Lerouge revenait ainsi +naturellement à la mémoire du vieux policier. + +-- Le vicomte, dit Noël ralentissant son débit, était à demi +couché sur un divan lorsque j'entrai. Il était vêtu d'une jaquette +de velours et d'un pantalon de chambre pareil, et avait autour du +cou un immense foulard de soie blanche. Je ne lui en veux +aucunement, à ce jeune homme, il ne m'a jamais fait sciemment le +moindre mal, il ignorait le crime de notre père, je puis donc lui +rendre justice. Il est bien, il a grand air et porte noblement le +nom qui ne lui appartient pas. Il est de ma taille, brun comme moi +et me ressemblerait peut-être s'il ne portait toute sa barbe. +Seulement, il a l'air plus jeune que moi de cinq ou six ans. Cette +apparence de jeunesse s'explique. Il n'a ni travaillé, ni lutté, +ni souffert. Il est de ces heureux arrivés avant de partir, qui +traversent la vie sur les coussins moelleux de leur équipage sans +ressentir le plus léger cahot. En me voyant, il se leva et me +salua gracieusement. + +-- Vous deviez être fameusement ému? demanda le bonhomme. + +-- Un peu moins que je le suis en ce moment. Quinze jours +d'angoisses préparatoires usent bien des émotions. J'allai tout +d'abord au-devant de la question que je lus sur ses lèvres: +«Monsieur, lui dis-je, vous ne me connaissez aucunement, mais ma +personnalité est la moindre des choses. Je viens à vous chargé +d'une mission bien triste et bien grave, et qui intéresse +l'honneur du nom que vous portez.» Sans doute, il ne me crut pas, +car c'est d'un ton qui frisait l'impertinence qu'il me répondit: +«Sera-ce long?» Je dis simplement: «Oui.» + +-- Je vous en prie, insista le père Tabaret devenu très attentif, +n'omettez pas un détail. C'est très important, vous comprenez... + +-- Le vicomte, continua Noël, parut vivement contrarié. «C'est +que, m'objecta-t-il, j'avais disposé de mon temps. C'est à cette +heure que je suis admis près de la jeune fille que je dois +épouser, mademoiselle d'Arlange; ne pourrions-nous remettre cet +entretien?» + +Bon! autre femme! se dit le bonhomme. + +-- Je répondis au vicomte que notre explication ne souffrait aucun +retard, et comme je le voyais en disposition de m'envoyer +promener, je sortis de ma poche la correspondance du comte et je +lui présentai une des lettres. En reconnaissant l'écriture de son +père il s'humanisa. Il me déclara qu'il allait être à moi, me +demandant la permission de faire prévenir là où il était attendu. +Il écrivit un mot à la hâte et le remit à son valet de chambre en +lui ordonnant de le faire porter tout de suite chez madame la +marquise d'Arlange. Il me fit alors passer dans une pièce voisine, +sa bibliothèque... + +-- Un mot seulement, interrompit le bonhomme; s'était-il troublé +en voyant les lettres? + +-- Pas le moins du monde. Après avoir fermé soigneusement la +porte, il me montra un fauteuil, s'assit lui-même et me dit: +«Maintenant, monsieur, expliquez-vous.» J'avais eu le temps de me +préparer à cette entrevue dans l'antichambre. J'étais décidé à +frapper immédiatement un grand coup. «Monsieur, lui dis-je, ma +mission est pénible. Je vais vous révéler des faits incroyables. +De grâce, ne me répondez rien avant d'avoir pris connaissance des +lettres que voici. Je vous conjure aussi de ne vous point laisser +aller à des violences qui seraient inutiles.» Il me regarda d'un +air extrêmement surpris et répondit: «Parlez, je puis tout +entendre.» Je me levai. «Monsieur, lui dis-je, apprenez que vous +n'êtes pas le fils légitime de monsieur de Commarin. Cette +correspondance vous le prouvera. L'enfant légitime existe, et +c'est lui qui m'envoie.» J'avais les yeux sur les siens en +parlant, et j'y vis passer un éclair de fureur. Je crus un instant +qu'il allait me sauter à la gorge. Il se remit vite. «Ces +lettres?» fit-il d'une voix brève. Je les lui remis. + +-- Comment! s'écria le père Tabaret, ces lettres-là, les +vraies?... Imprudent! + +-- Pourquoi? + +-- Et s'il les avait... que sais-je, moi?... + +L'avocat appuya sa main sur l'épaule de son vieil ami. + +-- J'étais là, répondit-il d'une voix sourde, et il n'y avait, je +vous le promets, aucun danger. + +La physionomie de Noël prit une telle expression de férocité que +le bonhomme eut presque peur et se recula instinctivement. + +Il l'aurait tué! pensa-t-il. + +L'avocat reprit son récit: + +-- Ce que j'ai fait pour vous ce soir, mon ami, je le fis pour le +vicomte Albert. Je lui évitai la lecture, au moins immédiate, de +ces cent cinquante-six lettres. Je lui dis de ne s'arrêter qu'à +celles qui étaient marquées d'une croix, et de s'attacher +spécialement aux passages soulignés au crayon rouge. + +-- C'était abréger le supplice. + +-- Il était assis, continua Noël, devant un petit guéridon trop +fragile pour qu'on pût s'appuyer dessus, et j'étais, moi, resté +debout, adossé à la cheminée, où il y avait du feu. Je suivais ses +moindres mouvements et j'épiais son visage. Non, de ma vie je n'ai +vu un spectacle pareil et je ne l'oublierais pas quand je vivrais +mille ans. En moins de cinq minutes, sa physionomie changea à ce +point que son valet de chambre ne l'eût pas reconnu. Il avait +saisi son mouchoir de poche, et de temps à autre, machinalement, +il le portait à sa bouche. Il pâlissait à vue d'oeil et ses lèvres +blêmissaient jusqu'à paraître aussi blanches que son mouchoir. + +» De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et ses yeux +devenaient troubles comme si une taie les eût recouverts. +D'ailleurs, pas une exclamation, pas une parole, pas un soupir, +pas un geste, rien. À un moment il me fit tellement pitié que je +faillis lui arracher les lettres des mains, les lancer dans le feu +et le prendre dans mes bras en lui criant: «Va, tu es mon frère, +oublions tout, restons chacun à notre place, aimons-nous!» + +Le père Tabaret prit la main de Noël et la serra. + +-- Va! dit-il, je reconnais là mon généreux enfant! + +-- Si je ne l'ai pas fait, mon ami, c'est que je me suis dit: les +lettres brûlées, me reconnaîtra-t-il encore pour son frère? + +-- C'est juste. + +-- Au bout d'une demi-heure environ, la lecture fut terminée. Le +vicomte se leva et se plaça debout, bien en face de moi. «Vous +avez raison, monsieur, me dit-il, si ces lettres sont bien de mon +père, comme je le crois, tout tend à prouver que je ne suis pas le +fils de la comtesse de Commarin.» Je ne répondis pas. «Cependant, +reprit-il, ce ne sont là que des présomptions. Possédez-vous +d'autres preuves?» Je m'attendais, certes, à bien d'autres +objections. «Germain, dis-je, pourrait parler.» Il m'apprit que +Germain était mort depuis plusieurs années. Alors, je lui parlai +de la nourrice, de la veuve Lerouge. Je lui expliquai combien elle +serait facile à trouver et à interroger. J'ajoutai qu'elle +demeurait à La Jonchère. + +-- Et que dit-il, Noël, à cette ouverture? demanda avec +empressement le père Tabaret. + +-- Il garda le silence d'abord et parut réfléchir. Puis, tout à +coup, il se frappa le front en disant: «J'y suis, je la connais! +J'ai accompagné mon père chez elle trois fois, et devant moi il +lui a remis une somme assez forte.» Je lui fis remarquer que +c'était encore une preuve. Il ne répliqua pas et se mit à arpenter +la bibliothèque. Enfin, il revint à moi: «Monsieur, me dit-il, +vous connaissez le fils légitime de monsieur de Commarin?» Je +répondis: «C'est moi.» Il baissa la tête et murmura: «Je m'en +doutais.» Il me prit la main et ajouta: «Mon frère, je ne vous en +veux pas.» + +-- Il me semble, fit le père Tabaret, qu'il pouvait vous laisser +le soin de dire cela, et avec un peu plus de justice et de raison. + +-- Non, mon ami, car le malheureux aujourd'hui, c'est lui. Je ne +suis pas descendu, moi, je ne savais pas, tandis que lui!... + +Le vieux policier hocha la tête; il ne devait rien laisser deviner +de ses pensées et elles l'étouffaient quelque peu. + +-- Enfin, poursuivit Noël, après un assez long silence, je lui +demandai à quoi il s'arrêtait. «Écoutez, prononça-t-il, j'attends +mon père d'ici à huit ou dix jours. Vous m'accorderez bien ce +délai. Aussitôt son retour, je m'expliquerai avec lui, et justice +vous sera rendue, je vous en donne ma parole d'honneur. Reprenez +vos lettres et permettez-moi de rester seul. Je suis comme un +homme foudroyé, monsieur. En un moment je perds tout: un grand nom +que j'ai toujours porté le plus dignement que j'ai pu, une +position unique, une fortune immense, et plus que tout cela peut- +être... une femme qui m'est plus chère que ma vie. En échange, il +est vrai, je retrouverai une mère. Nous nous consolerons ensemble. +Et je tâcherai, monsieur, de vous faire oublier, car elle doit +vous aimer et elle vous pleurera.» + +-- Il a véritablement dit cela? + +-- Presque mot pour mot. + +-- Canaille! gronda le bonhomme entre ses dents. + +-- Vous dites? interrogea Noël. + +-- Je dis que c'est un brave jeune homme, répondit le père +Tabaret, et je serais enchanté de faire sa connaissance. + +-- Je ne lui ai pas montré la lettre de rupture, ajouta Noël; il +vaut autant qu'il ignore la conduite de madame Gerdy. Je me suis +privé volontairement de cette preuve plutôt que de lui causer un +très violent chagrin. + +-- Et maintenant?... + +-- Que faire? J'attends le retour du comte. Selon ce qu'il dira, +j'agirai. Je passerai demain au parquet pour demander l'examen des +papiers de Claudine. Si les lettres se retrouvent, je suis sauvé, +sinon... Mais, je vous l'ai dit, je n'ai pas de parti pris depuis +que je sais cet assassinat. Qui me conseillera? + +-- Le moindre conseil demande de longues réflexions, répondit le +bonhomme, qui songeait à la retraite. Hélas! mon pauvre enfant, +quelle vie vous avez dû mener!... + +-- Affreuse... Et joignez à cela des inquiétudes d'argent. + +-- Comment! vous qui ne dépensez rien... + +-- J'ai pris des engagements. Puis-je toucher à la fortune commune +que j'administrais jusqu'ici? Je ne le pense pas. + +-- Vous ne le devez pas. Et tenez, je suis ravi que vous m'ayez +parlé de cela, vous allez me rendre un service. + +-- Bien volontiers. Lequel? + +-- Imaginez-vous que j'ai dans mon secrétaire douze ou quinze +mille francs qui me gênent abominablement. Vous comprenez, je suis +vieux, je ne suis pas brave, si on venait à se douter... + +-- Je craindrais..., voulut objecter l'avocat. + +-- Quoi! fit le bonhomme. Dès demain je vous les apporte. Mais, +songeant qu'il allait se mettre à la disposition de M. Daburon et +que peut-être il ne serait pas libre quand il voudrait: + +-- Non! pas demain, reprit-il, ce soir même. Ce diable d'argent ne +passera pas une nuit de plus chez moi. + +Il s'élança dehors et bientôt reparut tenant à la main quinze +billets de mille francs. + +-- S'ils ne suffisent pas, dit-il en les tendant à Noël, j'en ai +d'autres. + +-- Je vais toujours, proposa l'avocat, vous donner un reçu. + +-- À moi! pour quoi faire? il sera temps demain. + +-- Et si je meurs cette nuit? + +-- Eh bien! fit le bonhomme, en songeant à son testament, +j'hériterai encore de vous. Bonsoir! Vous m'avez demandé un +conseil... il me faut la nuit pour réfléchir, j'ai présentement la +cervelle à l'envers. Je vais même sortir un peu. Si je me couchais +maintenant, j'aurais quelque horrible cauchemar. Allons, mon +enfant, patience et courage. Qui sait si, à l'heure qu'il est, la +Providence ne travaille pas pour vous! + +Il sortit et Noël laissa sa porte entrouverte, écoutant le bruit +des pas qui se perdait dans l'escalier. Bientôt le cri de: +«Cordon, s'il vous plaît!» et le claquement de la porte lui +apprirent que le père Tabaret était dehors. + +Il attendit quelques instants encore et remonta sa lampe. Puis il +prit un petit paquet dans un des tiroirs, glissa dans sa poche les +billets de banque de son vieil ami et quitta son cabinet, dont il +ferma la porte à double tour. Sur le palier, il s'arrêta. Il +prêtait l'oreille comme si quelque gémissement de Mme Gerdy eût pu +parvenir jusqu'à lui. N'entendant rien, il descendit sur la pointe +du pied. Une minute plus tard, il était dans la rue. + + +V +Dans le bail de Mme Gerdy se trouvait compris, au rez-de-chaussée, +un local qui autrefois servait de remise. Elle en avait fait comme +un capharnaüm où elle entassait toutes les vieilleries du ménage, +meubles inutiles, ustensiles hors de service, objets de rebut ou +encombrants. On y serrait aussi la provision de bois et de charbon +de l'hiver. + +Cette ancienne remise avait, sur la rue, une petite porte +longtemps condamnée. Depuis plusieurs années Noël l'avait fait +réparer en secret, y avait adapté une serrure. Il pouvait, par là, +entrer et sortir à toute heure, échappant ainsi au contrôle du +concierge, c'est-à-dire de toute la maison. + +C'est par cette porte que sortait l'avocat, non sans employer les +plus grandes précautions pour l'ouvrir et pour la refermer. + +Une fois dehors, il resta un moment immobile sur le trottoir, +comme s'il eût hésité sur la route à prendre. Il se dirigeait +lentement vers la gare Saint-Lazare, quand un fiacre vint à +passer. Il fit signe au cocher, qui retint son cheval et amena la +voiture sur le bord de la chaussée. + +-- Rue du Faubourg-Montmartre, au coin de la rue de Provence, dit +Noël en montant, et bon train! + +À l'endroit indiqué, l'avocat descendit du fiacre et paya le +cocher. Quand il le vit assez loin, il s'engagea dans la rue de +Provence, et après une centaine de pas, sonna à la porte d'une des +plus belles maisons de la rue. + +Le cordon fut immédiatement tiré. + +Lorsque Noël passa devant la loge, le portier lui adressa un salut +respectueusement protecteur, amical en même temps: un de ces +saluts que les portiers de Paris tiennent en réserve pour les +locataires selon leur coeur, mortels généreux à la main toujours +ouverte. + +Arrivé au second étage, l'avocat s'arrêta, tira une clé de sa +poche, et entra comme chez lui dans l'appartement du milieu. + +Mais au grincement, bien léger pourtant, de la clé dans la +serrure, une femme de chambre, assez jeune, assez jolie, à l'oeil +effronté, était accourue. + +-- Ah! monsieur! s'écria-t-elle. + +Cette exclamation lui échappa juste assez haut pour pouvoir être +entendue à l'extrémité de l'appartement et servir de signal au +besoin. C'était comme si elle eût crié «Gare!» Noël ne sembla pas +le remarquer. + +-- Madame est là? fit-il. + +-- Oui, monsieur! et bien en colère après monsieur. Dès ce matin, +elle voulait envoyer chez monsieur. Ce tantôt elle parlait d'y +aller elle-même. J'ai eu bien du mal à l'empêcher de désobéir aux +ordres de monsieur. + +-- C'est bien, dit l'avocat. + +-- Madame est dans le fumoir, continua la femme de chambre, je lui +prépare une tasse de thé; monsieur en prendra-t-il une? + +-- Oui, répondit Noël. Éclairez-moi, Charlotte. + +Il traversa successivement une magnifique salle à manger, un +splendide salon doré, style Louis XIV; et pénétra dans le fumoir. + +C'était une pièce assez vaste dont le plafond était +remarquablement élevé. On devait s'y croire à trois mille lieues +de Paris, chez quelque opulent sujet du Fils du Ciel. Meubles, +tapis, tentures, tableaux, tout venait bien évidemment en droite +ligne de Hong-Kong ou de Shang-Hai. + +Une riche étoffe de soie à personnages vivement enluminés +habillait les murs et se drapait devant les portes. Tout l'empire +du Milieu y défilait dans des paysages vermillon, mandarins +pansus, entourés de leurs porte-lanternes; lettrés abrutis par +l'opium, endormis sous des parasols; jeunes filles aux yeux +retroussés, trébuchant sur leurs pieds serrés de bandelettes. + +Le tapis, d'un tissu dont la fabrication est un secret pour +l'Europe, était semé de fruits et de fleurs d'une perfection à +tromper une abeille. Sur la soie, qui cachait le plafond, quelque +grand artiste de Péking avait peint de fantastiques oiseaux +ouvrant sur un fond d'azur leurs ailes de pourpre et d'or. + +Des baguettes de laque, précieusement incrustées de nacre, +retenaient les draperies et dessinaient les angles de +l'appartement. + +Deux bahuts bizarres occupaient entièrement un des côtés de la +pièce. Des meubles aux formes capricieuses et incohérentes, des +tables à dessus de porcelaine, des chiffonnières de bois précieux +encombraient les moindres recoins. + +Puis c'étaient des étagères achetées chez Lien-Tsi, le Tahan de +Sou-Tchéou, la ville artistique; mille curiosités impossibles et +coûteuses, depuis les bâtons d'ivoire qui remplacent nos +fourchettes jusqu'aux tasses de porcelaine plus mince qu'une bulle +de savon, miracles du règne de Kien-Loung. + +Un divan très large et très bas, avec des piles de coussins +recouverts en étoffe pareille à la tenture, régnait au fond du +fumoir. Il n'y avait pas de fenêtre, mais bien une grande verrière +comme celle des magasins, double et à panneaux mobiles. L'espace +vide, d'un mètre environ, ménagé entre les glaces de l'intérieur +et celles de l'extérieur, était rempli de fleurs les plus rares. +La cheminée absente était remplacée par des bouches de chaleur +adroitement dissimulées qui entretenaient dans le fumoir une +température à faire éclore des vers à soie, véritablement en +harmonie avec l'ameublement. + +Quand Noël entra, une femme jeune encore était pelotonnée sur le +divan et fumait une cigarette. En dépit de la chaleur tropicale, +elle était enveloppée de grands châles de cachemire. + +Elle était petite, mais seules les femmes petites peuvent réunir +toutes les perfections. Les femmes dont la taille dépasse la +moyenne doivent être des essais ou des erreurs de la nature. Si +belles qu'elles pussent être, toujours elles pèchent par quelque +endroit, comme l'oeuvre d'un statuaire qui, même ayant du génie, +aborderait pour la première fois la grande sculpture. + +Elle était petite mais son cou, ses épaules et ses bras avaient +des rondeurs exquises. Ses mains aux doigts retroussés, aux ongles +roses, semblaient des bijoux précieusement caressés. Ses pieds, +chaussés de bas de soie presque aussi épais qu'une toile +d'araignée, étaient une merveille. Ils rappelaient non le pied par +trop fabuleux que Cendrillon fourrait dans une pantoufle de vair, +mais le pied très réel, très célèbre et plus palpable dont une +belle banquière aime à donner le modèle en marbre, en plâtre ou en +bronze à ses nombreux admirateurs. + +Elle n'était pas belle, ni même jolie; cependant sa physionomie +était de celles qu'on n'oublie guère, et qui frappent du coup de +foudre de Beyle. Son front était un peu haut et sa bouche trop +grande, malgré la provocante fraîcheur des lèvres. Ses sourcils +étaient comme dessinés à l'encre de Chine; seulement le pinceau +avait trop appuyé et ils lui donnaient l'air dur lorsqu'elle +oubliait de les surveiller. En revanche son teint uni avait une +riche pâleur dorée, ses yeux noirs veloutés possédaient une énorme +puissance magnétique, ses dents brillaient de la blancheur nacrée +de la perle et ses cheveux, d'une prodigieuse opulence, étaient +fins et noirs, ondés, avec des reflets bleuâtres. + +En apercevant Noël, qui écartait la portière de soie, elle se +souleva à demi, s'appuyant sur son coude. + +-- Enfin, vous voici, fit-elle d'une voix aigrelette, c'est fort +heureux! + +L'avocat avait été suffoqué par la température sénégalienne du +fumoir. + +-- Quelle chaleur! dit-il; on étouffe ici! + +-- Vous trouvez? reprit la jeune femme; eh bien! moi je grelotte. +Il est vrai que je suis très souffrante. Poser m'est +insupportable, me prend sur les nerfs, et je vous attends depuis +hier. + +-- Il m'a été impossible de venir, objecta Noël, impossible! + +-- Vous saviez cependant, continua la dame, qu'aujourd'hui est mon +jour d'échéance et que j'avais beaucoup à payer. Les fournisseurs +sont venus, pas un sou à leur donner. On a présenté le billet du +carrossier, pas d'argent. Ce vieux filou de Clergeot, auquel j'ai +souscrit un effet de trois mille francs, m'a fait un tapage +affreux. Comme c'est agréable! + +Noël baissa la tête comme un écolier que son professeur gronde le +lundi parce qu'il n'a pas fait les devoirs du dimanche. + +-- Ce n'est qu'un jour de retard, murmura-t-il. + +-- Et ce n'est rien, n'est-ce pas? riposta la jeune femme. Un +homme qui se respecte, mon cher, laisse protester sa signature +s'il le faut, mais jamais celle de sa maîtresse. Pour qui donc +voulez-vous que je passe? Ignorez-vous que je n'ai à attendre de +considérations que de mon argent? Du jour où je ne paye plus, +bonsoir... + +-- Ma chère Juliette, prononça doucement l'avocat... + +Elle l'interrompit brusquement. + +-- Oui, c'est fort joli, poursuivit-elle, ma Juliette adorée, tant +que vous êtes ici, c'est charmant, mais vous n'avez pas plus tôt +tourné les talons qu'autant en emporte le vent. Savez-vous +seulement, une fois dehors, s'il existe une Juliette? + +-- Comme vous êtes injuste! répondit Noël. N'êtes-vous pas sûre +que je pense toujours à vous? ne vous l'ai-je pas prouvé des +milliers de fois? Tenez, je vais vous le prouver encore à +l'instant. + +Il tira de sa poche le petit paquet qu'il avait pris dans son +bureau, et, le développant, il montra un charmant écrin de +velours. + +-- Voici, dit-il, le bracelet qui vous faisait tant d'envie il y a +huit jours à l'étalage de Beaugran. + +Mme Juliette, sans se lever, tendit la main pour prendre l'écrin, +l'entrouvrit avec la plus nonchalante indifférence, y jeta un coup +d'oeil et dit seulement: + +-- Ah! + +-- Est-ce bien celui-ci? demanda Noël. + +-- Oui; mais il me semblait beaucoup plus joli chez le marchand. + +Elle referma l'écrin et le jeta sur une petite table placée près +d'elle. + +-- Je n'ai pas de chance ce soir, fit l'avocat avec dépit. + +-- Pourquoi cela? + +-- Je vois bien que ce bracelet ne vous plaît pas. + +-- Mais si, je le trouve charmant... d'ailleurs il me complète les +deux douzaines. Ce fut au tour de Noël de dire: + +-- Ah!... + +Et comme Juliette se taisait, il ajouta: + +-- S'il vous fait plaisir, il n'y paraît guère. + +-- Vous y voilà donc! s'écria la dame. Je ne vous semble pas assez +enflammée de reconnaissance. Vous m'apportez un présent, et je +dois immédiatement le payer comptant, remplir la maison de cris de +joie et me jeter à vos genoux en vous appelant grand et magnifique +seigneur. + +Noël ne put retenir un geste d'impatience que Juliette remarqua +fort bien et qui la ravit. + +-- Cela suffirait-il? continua-t-elle. Faut-il que j'appelle +Charlotte pour lui faire admirer ce bracelet superbe, monument de +votre générosité? Voulez-vous que je fasse monter le portier et +descendre ma cuisinière pour leur dire combien je suis heureuse de +posséder un amant si magnifique? + +L'avocat haussait les épaules en philosophe que ne sauraient +toucher les railleries d'un enfant. + +-- À quoi bon ces plaisanteries blessantes? dit-il. Si vous avez +contre moi quelque grief sérieux, mieux vaut le dire simplement et +sérieusement. + +-- Soit, soyons sérieux, répondit Juliette. Je vous dirai, cela +étant, que mieux valait oublier ce bracelet et m'apporter hier +soir ou ce matin les huit mille francs dont j'avais besoin. + +-- Je ne pouvais venir. + +-- Il fallait les envoyer; il y a encore des commissionnaires au +coin des rues. + +-- Si je ne les ai ni apportés, ni envoyés, ma chère amie, c'est +que je ne les avais pas. J'ai été obligé de beaucoup chercher +avant de les trouver, et on me les avait promis pour demain +seulement. Si je les ai ce soir, je le dois à un hasard sur lequel +je ne comptais pas il y a une heure, et que j'ai saisi aux +cheveux, au risque de me compromettre. + +-- Pauvre homme! fit Juliette d'un ton de pitié ironique. Vous +osez me dire que vous êtes embarrassé pour trouver dix mille +francs, vous! + +-- Oui, moi. + +La jeune femme regarda son amant et partit d'un éclat de rire. + +-- Vous êtes superbe dans ce rôle de jeune homme pauvre, dit-elle. + +-- Ce n'est pas un rôle... + +-- Que vous dites, mon cher. Mais je vous vois venir. Cet aimable +aveu est une préface. Demain, vous allez vous déclarer très gêné, +et après-demain... C'est l'avarice qui vous travaille. Cette vertu +vous manquait. Ne sentez-vous pas des remords de l'argent que vous +m'avez donné? + +-- Malheureuse! murmura Noël révolté. + +-- Vrai, continua la dame, je vous plains, oh! mais +considérablement. Amant infortuné! Si j'ouvrais une souscription +pour vous? À votre place je me ferais inscrire au bureau de +bienfaisance! + +La patience échappa à Noël, en dépit de sa résolution de rester +calme. + +-- Vous croyez rire? s'écria-t-il; eh bien! apprenez-le, Juliette, +je suis ruiné et j'ai épuisé mes dernières ressources. J'en suis +aux expédients!... + +L'oeil de la jeune femme brilla; elle regarda tendrement son +amant. + +-- Oh! si c'était vrai, mon gros chat! dit-elle; si je pouvais te +croire! + +L'avocat reçut ce regard en plein dans le coeur. Il fut navré. +Elle me croit, pensa-t-il, et elle est ravie. Elle me déteste. + +Il se trompait. L'idée qu'un homme l'avait assez aimée pour se +ruiner froidement avec elle, sans jamais laisser échapper un +reproche, transportait cette fille. Elle se sentait près d'aimer, +déchu et sans le sou, celui qu'elle détestait riche et fier. Mais +l'expression de ses yeux changea bien vite. + +-- Bête que je suis! s'écria-t-elle, j'allais pourtant donner là- +dedans et m'attendrir! Avec cela que vous êtes bien un monsieur à +lâcher votre monnaie à doigts écartés! À d'autres, mon cher! Tous +les hommes aujourd'hui comptent comme des prêteurs sur gages. Il +n'y a plus à se ruiner que de rares imbéciles, quelques moutards +vaniteux, et de temps à autre un vieillard passionné. Or, vous +êtes un gaillard très froid, très grave, très sérieux et surtout +très fort. + +-- Pas avec vous, toujours, murmura Noël. + +-- Bast! laissez-moi donc tranquille, vous savez bien ce que vous +faites. En guise de coeur vous avez un gros double zéro comme à +Hombourg. Quand vous m'avez prise, vous vous êtes dit: je vais me +payer de la passion pour tant. Et vous vous êtes tenu parole. +C'est un placement comme un autre, dont on reçoit les intérêts en +agrément. Vous êtes capable de toutes les folies du monde à raison +de quatre mille francs par mois, prix fixe. S'il fallait vingt +sous de plus, vous reprendriez bien vite votre coeur et votre +chapeau pour les porter ailleurs, à côté, à la concurrence. + +-- C'est vrai, répondit froidement l'avocat, je sais compter, et +cela m'est prodigieusement utile! Cela me sert à savoir au juste +où et comment a passé ma fortune. + +-- Vous le savez, vraiment? ricana Juliette. + +-- Et je puis vous le dire, ma chère. D'abord vous avez été peu +exigeante... mais l'appétit vient en mangeant. Vous avez voulu du +luxe, vous l'avez eu; un mobilier splendide, vous l'avez; une +maison montée, des toilettes extravagantes, je n'ai rien su +refuser. Il vous a fallu une voiture, un cheval, j'ai répondu: +soit. Et je ne parle pas de mille fantaisies. Je ne compte ni ce +cabinet chinois ni les deux douzaines de bracelets. Ce total est +de quatre cent mille francs. + +-- Vous en êtes sûr? + +-- Comme quelqu'un qui les a eus et qui ne les a plus. + +-- Quatre cent mille francs, juste! il n'y a pas de centimes? + +-- Non. + +-- Alors, mon cher, si je vous présentais ma facture, vous seriez +en reste. + +La femme de chambre, qui entrait apportant le thé sur un plateau, +interrompit ce duo d'amour dont Noël avait fait plus d'une +répétition. L'avocat se tut à cause de la soubrette. Juliette +garda le silence à cause de son amant, car elle n'avait pas de +secret pour Charlotte, qui la servait depuis trois ans et à +laquelle, en bon coeur, elle passait tout, même un amoureux, joli +homme, qui coûtait assez cher. + +Mme Juliette Chaffour était parisienne. Elle devait être née, vers +1839, quelque part, sur les hauteurs du faubourg Montmartre, d'un +père complètement inconnu. Son enfance fut une longue alternative +de roulées et de caresses également furieuses. Elle vécut mal, de +dragées ou de fruits avariés; aussi possédait-elle un estomac à +toute épreuve. À douze ans, elle était maigre comme un clou, verte +comme une pomme en juin et plus dépravée que Saint-Lazare. +Prudhomme aurait dit que cette précoce coquine était totalement +destituée de moralité. + +Elle n'avait pas la plus vague notion de l'idée abstraite que +représente ce substantif. Elle devait supposer l'univers peuplé +d'honnêtes gens vivant comme madame sa mère, les amis et les amies +de madame sa mère. Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle +avait peur des sergents de ville. Elle redoutait aussi certains +personnages mystérieux et cruels, dont elle entendait parler de +temps à autre, qui habitent près du Palais de Justice et éprouvent +un malin plaisir à faire du chagrin aux jolies filles. + +Comme sa beauté ne donnait aucune espérance, on allait la mettre +dans un magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait +connu sa maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, +prudent et prévoyant comme tous les vieillards, était un +connaisseur et savait que pour récolter il est indispensable de +semer. Il voulut d'abord badigeonner sa protégée d'un vernis +d'éducation. Il lui donna des maîtres, un professeur de musique, +un professeur de danse qui, en moins de trois ans, lui apprirent à +écrire, un peu de piano et les premières notions d'un art qui a +fait tourner la tête à plus d'un ambassadeur: la danse. + +Ce qu'il ne lui donna pas, c'est un amant. Elle en choisit un +elle-même: un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais +qui l'enleva au vieillard avisé pour lui offrir la moitié de ce +qu'il possédait, c'est-à-dire rien. Au bout de trois mois, en +ayant assez, elle quitta le nid de ses premières amours avec toute +sa garde-robe nouée dans un mouchoir de coton. + +Pendant les quatre années qui suivirent, elle vécut peu de la +réalité, beaucoup de cette espérance qui n'abandonne jamais une +femme qui se sait de jolis yeux. Tour à tour elle disparut dans +les bas-fonds ou remonta à fleur d'eau. Deux fois la fortune +gantée de frais vint frapper à sa porte, sans qu'elle eût la +présence d'esprit de la retenir par un pan de son paletot. + +Elle venait de débuter à un petit théâtre avec l'aide d'un +cabotin, et débitait même assez adroitement ses rôles quand Noël, +par le plus grand des hasards, la rencontra, l'aima, et en fit sa +maîtresse. + +Son avocat, comme elle disait, ne lui déplaisait pas trop dans les +commencements. Après quelques mois il l'assommait. Elle lui en +voulait de ses manières douces et polies, de ses façons d'homme du +monde, de sa distinction, du mépris qu'il dissimulait à peine pour +ce qui est bas et vil, et surtout de son inaltérable patience, que +rien ne démontait. Son grand grief contre lui, c'est qu'il n'était +pas drôle, et encore qu'il se refusait absolument à la conduire +dans les bons endroits où règne une gaieté sans préjugés. Pour se +distraire, elle commença à gaspiller de l'argent. Et à mesure que +grandissait son ambition et que croissaient les sacrifices de son +amant, son aversion pour lui augmentait. + +Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme +un chien. Et ce n'était pas par mauvais naturel, mais de parti +pris, par principe. Elle avait cette persuasion qu'une femme est +aimée en raison directe des soucis qu'elle cause et du mal qu'elle +fait. + +Juliette n'était pas méchante, et elle se jugeait très à plaindre. +Son rêve aurait été d'être aimée d'une certaine façon, qu'elle +sentait bien, mais qu'elle expliquait mal. Pour ses amants, elle +n'avait été qu'un jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, +et, comme elle était impatiente du mépris, cette idée la rendait +enragée. Elle souhaitait un homme qui lui fût dévoué et qui +risquât beaucoup pour elle, un amant descendant jusqu'à elle et ne +cherchant pas à l'élever jusqu'à lui. Elle désespérait de ne le +rencontrer jamais. + +Les folies de Noël la laissaient froide comme glace; elle le +supposait fort riche, et, chose singulière, en dépit de sa très +réelle avidité, elle se souciait fort peu de l'argent. Noël +l'aurait peut-être gagnée par une franchise brutale, en lui +faisant toucher du doigt sa situation; il la perdit par la +délicatesse même de sa dissimulation, en lui laissant ignorer +l'étendue des sacrifices qu'il faisait pour elle. + +Lui l'adorait. Jusqu'au jour fatal où il la connut, il avait vécu +comme un sage. Cette première passion l'incendia, et du désastre +il ne sauva que les apparences. Les quatre murs restaient debout, +mais la maison était brûlée. Les héros ont leur endroit faible: +Achille périt par le talon; les plus adroits lutteurs ont des +défauts à leur cuirasse; par Juliette, Noël était vulnérable et +donnait prise à tout et à tous. Pour elle, en quatre ans, ce jeune +homme modèle, cet avocat à réputation immaculée, ce moraliste +austère avait dévoré non seulement sa fortune personnelle, mais +celle de Mme Gerdy. + +Il aimait sa Juliette follement, sans réflexion, sans mesure, les +yeux fermés. Près d'elle il oubliait toute prudence et pensait +tout haut. Dans son boudoir il dénouait le masque de sa +dissimulation habituelle et ses vices s'étiraient à l'aise comme +les membres dans une étuve. Il se sentait si bien sans courage et +sans forces contre elle que jamais il n'essaya de lutter. Elle le +possédait. Parfois il avait tenté de se roidir contre des caprices +insensés, elle le faisait plier comme l'osier. Sous les regards +noirs de cette fille, il sentait ses résolutions fondre plus vite +que la neige au soleil d'avril. Elle le torturait, mais elle avait +assez de puissance pour tout effacer d'un sourire, d'une larme et +d'un baiser. + +Loin de l'enchanteresse, la raison lui revenait par intervalles, +et dans ses moments lucides, il se disait: elle ne m'aime pas, +elle se joue de moi! Mais la foi avait poussé dans son coeur de si +profondes racines qu'il ne pouvait l'en arracher. Il faisait +montre d'une jalousie terrible et s'en tenait à de vaines +démonstrations. Il eut à différentes reprises de fortes raisons de +suspecter la fidélité de sa maîtresse, jamais il n'eut le courage +d'éclaircir ses soupçons. Il faudrait la quitter, pensait-il, si +je ne me trompais pas, ou alors tout accepter dans l'avenir. À +l'idée d'abandonner Juliette, il frémissait et sentait sa passion +assez lâche pour passer sous toutes les fourches caudines. Il +préférait des doutes désolants à une certitude plus affreuse +encore. + +La présence de la femme de chambre, qui mit assez longtemps à +disposer tout ce qui était nécessaire pour prendre le thé, permit +à Noël de se remettre. Il regardait Juliette, et sa colère +s'envolait. Déjà, il en était à se demander s'il n'avait pas été +un peu dur pour elle. + +Quand Charlotte se fut retirée, il vint s'asseoir sur le divan, +près de sa maîtresse, et, arrondissant son bras, il voulut la +prendre par le cou. + +-- Voyons, disait-il d'une voix caressante, tu as été assez +méchante comme cela ce soir. Si j'ai eu tort, tu m'as suffisamment +puni. Faisons la paix, et embrasse-moi. + +Elle le repoussa durement, en disant d'un ton sec: + +-- Laissez-moi... Combien de fois dois-je vous répéter que je suis +très souffrante ce soir? + +-- Tu souffres, mon amie, reprit l'avocat; où? Veux-tu qu'on +prévienne le docteur? + +-- Ce n'est pas la peine. Je connais mon mal, il s'appelle +l'ennui. Vous n'êtes pas du tout le médecin qu'il me faut. + +Noël se leva d'un air découragé et alla prendre place de l'autre +côté de la table à thé, en face de sa maîtresse. Sa résignation +disait quelle habitude il avait des rebuffades. + +Juliette le maltraitait, il revenait toujours, comme le pauvre +chien qui guette pendant des journées l'instant où ses caresses ne +sont pas importunes. Et il avait la réputation d'être dur, +emporté, capricieux! Et il l'était! + +-- Vous me dites bien souvent depuis quelques mois, reprit-il, que +je vous ennuie. Que vous ai-je fait? + +-- Rien. + +-- Eh bien! alors? + +-- Ma vie n'est plus qu'un long bâillement, répondit la jeune +femme; est-ce ma faute? Croyez-vous que ce soit un métier +récréatif d'être votre maîtresse? Examinez-vous donc un peu. Est- +il un être aussi triste, aussi maussade que vous, plus inquiet, +plus soupçonneux, dévoré d'une pire jalousie? + +-- Votre accueil, mon amie, hasarda Noël, est fait pour éteindre +la gaieté et glacer l'expansion. Puis on craint toujours quand on +aime. + +-- Joli! Alors on cherche une femme exprès pour soi, on se la +commande sur mesure; on l'enferme dans sa cave et on se la fait +monter une fois par jour, après le dîner, au dessert, en même +temps que le vin de Champagne, histoire de s'égayer. + +-- J'aurais aussi bien fait de ne pas venir, murmura l'avocat. + +-- C'est cela. Je serais restée seule sans autre distraction que +ma cigarette et quelque bouquin bien endormant! Vous trouvez que +c'est une existence, vous, de ne bouger de chez soi? + +-- C'est la vie de toutes les femmes honnêtes que je connais, +répondit sèchement l'avocat. + +-- Merci! je ne leur en fais pas mon compliment. Heureusement, +moi, je ne suis pas une femme honnête et je puis dire que je suis +lasse de vivre plus claquemurée que l'épouse d'un Turc avec votre +visage pour unique distraction. + +-- Vous vivez claquemurée, vous! + +-- Certainement, continua Juliette avec une aigreur croissante. +Voyons, avez-vous jamais amené un de vos amis ici? Non, monsieur +me cache. Quand m'avez-vous offert votre bras pour une promenade? +jamais, la dignité de monsieur serait atteinte si on le voyait en +ma compagnie. J'ai une voiture, y êtes-vous monté six fois? peut- +être, mais alors vous baissiez les stores. Je sors seule; je me +promène seule... + +-- Toujours le même refrain, interrompit Noël, que la colère +commençait à gagner; sans cesse des méchancetés gratuites. Comme +si vous en étiez à apprendre pourquoi il en est ainsi! + +-- Je n'ignore pas, poursuivit la jeune femme, que vous rougissez +de moi. J'en connais cependant, et de plus huppés que vous, qui +montrent volontiers leur maîtresse. Monsieur tremble pour ce beau +nom de Gerdy que je ternirais, tandis que les fils des plus +grandes familles ne craignent pas de s'afficher dans des avant- +scènes avec des grues. + +Pour le coup, Noël fut jeté hors de ses gonds, à la grande +jubilation de Mme Chaffour. + +-- Assez de récriminations! s'écria-t-il en se levant; si je cache +nos relations, c'est que j'y suis contraint. De quoi vous +plaignez-vous? Je vous laisse votre liberté et vous en usez si +largement que toutes vos actions m'échappent. Vous maudissez le +vide que je fais autour de vous? À qui la faute? Est-ce moi qui me +suis lassé d'une douce et modeste existence? Mes amis seraient +venus dans un appartement respirant une honnête aisance, puis-je +les amener ici? En voyant votre luxe, cet étalage insolent de ma +folie, ils se demanderaient où j'ai pris tout l'argent que je vous +ai donné. + +» Je puis avoir une maîtresse, je n'ai pas le droit de jeter par +les fenêtres une fortune qui ne m'appartient pas. Qu'on vienne à +savoir demain que c'est moi qui vous entretiens, mon avenir est +perdu. Quel client voudrait confier ses intérêts à l'imbécile qui +s'est ruiné pour une femme dont tout Paris a parlé. Je ne suis pas +un grand seigneur, moi, je n'ai à risquer ni un nom historique, ni +une immense fortune. Je suis Noël Gerdy, avocat; ma réputation est +tout ce que je possède. Elle est menteuse, soit. Telle qu'elle est +il faut que je la garde, et je la garderai. + +Juliette, qui savait son Noël par coeur, pensa qu'elle était allée +assez loin. Elle entreprit de ramener son amant. + +-- Voyons, mon ami, dit-elle tendrement, je n'ai pas voulu vous +faire de peine. Il faut être indulgent... je suis horriblement +nerveuse ce soir. + +Ce simple changement ravit l'avocat et suffit pour le calmer +presque. + +-- C'est que vous me rendriez fou, reprit-il, avec vos injustices. +Moi qui m'épuise à chercher ce qui peut vous être agréable! Vous +attaquez perpétuellement ma gravité, et il n'y a pas quarante-huit +heures nous avons enterré le carnaval comme deux fous. J'ai fêté +le Mardi gras comme un étudiant. Nous sommes allés au théâtre, +j'ai endossé un domino pour vous accompagner au bal de l'Opéra, +j'ai invité deux de mes amis à venir souper avec nous. + +-- C'était même bien gai! répondit la jeune femme en faisant la +moue. + +-- Il me semble que oui. + +-- Vous trouvez! c'est que vous n'êtes pas difficile. Nous sommes +allés au Vaudeville, c'est vrai, mais séparément, comme toujours, +moi seule en haut, vous en bas. Au bal, vous aviez l'air de mener +le diable en terre. Au souper, vos amis étaient folâtres comme des +bonnets de nuit. J'ai dû, sur vos ordres, affecter de vous +connaître à peine. Vous avez bu comme une éponge, sans que j'aie +pu savoir si vous étiez gris ou non... + +-- Cela prouve, interrompit Noël, qu'il ne faut pas forcer ses +goûts. Parlons d'autre chose. Il fit quelques pas dans le fumoir, +et tirant sa montre: + +-- Une heure bientôt, dit-il; mon amie, je vais vous laisser. + +-- Comment, vous ne me restez pas? + +-- Non, à mon grand regret; ma mère est dangereusement malade. + +Il dépliait et comptait sur la table les billets de banque du père +Tabaret. + +-- Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit mille francs +mais dix mille. Vous ne me verrez pas d'ici quelques jours. + +-- Quittez-vous donc Paris? + +-- Non, mais je vais être absorbé par une affaire d'une importance +immense pour moi. Oui, immense! Si elle réussit, mignonne, notre +bonheur est assuré, et tu verras bien si je t'aime. + +-- Oh! mon petit Noël, dis-moi ce que c'est? + +-- Je ne puis. + +-- Je t'en prie, fit la jeune femme en se pendant au cou de son +amant, se soulevant sur la pointe des pieds comme pour approcher +ses lèvres des siennes. + +L'avocat l'embrassa; sa résolution sembla chanceler. + +-- Non! dit-il enfin, je ne puis, là, sérieusement. À quoi bon te +donner une fausse joie... Maintenant, ma chérie, écoute-moi bien. +Quoi qu'il arrive, entends-tu, sous quelque prétexte que ce soit, +ne viens pas chez moi, comme tu as eu l'imprudence de le faire; ne +m'écris même pas. En me désobéissant, tu me causerais peut-être un +tort irréparable. S'il t'arrivait un accident, dépêche-moi ce +vieux drôle de Clergeot. Je dois le voir après-demain, car il a +des billets à moi. + +Juliette recula, menaçant Noël d'un geste mutin. + +-- Tu ne veux rien me dire? insista-t-elle. + +-- Pas ce soir, mais bientôt, répondit l'avocat qu'embarrassait le +regard de sa maîtresse. + +-- Toujours des mystères! fit Juliette dépitée de l'inutilité de +ses chatteries. + +-- Ce sera le dernier, je te le jure. + +-- Noël, mon bonhomme, reprit la jeune femme d'un ton sérieux, tu +me caches quelque chose. Je te connais, tu le sais; depuis +plusieurs jours, tu as je ne sais quoi, tu es tout changé. + +-- Je t'affirme... + +-- N'affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement, pas de +mauvaise plaisanterie, je te préviens, je suis femme à me venger. + +L'avocat, bien évidemment, était fort mal à l'aise. + +-- L'affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi bien échouer +que réussir... + +-- Assez! interrompit Juliette. Ta volonté sera faite, je te le +promets. Allons, monsieur, embrassez-moi, je vais me mettre au +lit. + +La porte n'était pas refermée sur Noël que Charlotte était +installée sur le divan près de sa maîtresse. Si l'avocat eût été à +la porte, il eût pu entendre Mme Juliette qui disait: + +-- Non, décidément, je ne puis plus le souffrir. Quelle scie! mon +enfant, que cet homme-là! Ah! s'il ne me faisait pas si peur, +comme je le lâcherais. C'est qu'il serait capable de me tuer! + +La femme de chambre essaya de défendre Noël, mais en vain; la +jeune femme n'écoutait pas; elle murmurait: + +-- Pourquoi s'absente-t-il et que complote-t-il? Une éclipse de +huit jours, c'est louche. Voudrait-il se marier, par hasard? Ah! +si je le savais!... Tu m'ennuies, mon bonhomme, et je compte bien +te laisser en plan un de ces matins, mais je ne te permets pas de +me quitter le premier. C'est que je ne souffrirai pas cela! On ira +aux informations... + +Mais Noël n'écoutait pas aux portes. Il descendit la rue de +Provence aussi vite que possible, gagna la rue Saint-Lazare et +rentra comme il était sorti, par la porte de la remise. + +Il était à peine installé dans son cabinet depuis cinq minutes +lorsqu'on frappa. + +-- Monsieur, disait la bonne, au nom du Ciel! monsieur, parlez- +moi! Il ouvrit la porte en disant avec impatience: + +-- Qu'est-ce encore? + +-- Monsieur, balbutia la domestique tout en pleurs, voici trois +fois que je cogne et que vous ne répondez pas. Venez, je vous en +supplie, j'ai peur, madame va mourir. + +L'avocat suivit la bonne jusqu'à la chambre de Mme Gerdy. Il dut +la trouver horriblement changée, car il ne put retenir un +mouvement d'effroi. + +La malade, sous ses couvertures, se débattait furieusement. Sa +face était d'une pâleur livide, comme si elle n'eût plus eu une +goutte de sang dans les veines, et ses yeux, qui brillaient d'un +feu sombre, semblaient remplis d'une poussière fine. Ses cheveux +dénoués tombaient le long de ses joues et sur ses épaules, +contribuant à lui donner un aspect terrifiant. Elle poussait de +temps à autre un gémissement inarticulé ou murmurait des paroles +inintelligibles. Parfois une douleur plus terrible que les autres +lui arrachait un grand cri: «Ah! que je souffre!» Elle ne reconnut +pas Noël. + +-- Vous voyez, monsieur, fit la bonne. + +-- Oui, qui pouvait se douter que son mal marcherait avec cette +rapidité?... Vite, courez chez le docteur Hervé; qu'il se lève et +qu'il vienne tout de suite, dites bien que c'est pour moi. + +Et il s'assit dans un fauteuil, en face de la malade. Le docteur +Hervé était un des amis de Noël, son ancien condisciple, son +compagnon du quartier latin. L'histoire du docteur Hervé est celle +de tous les jeunes gens qui, sans fortune, sans relations, sans +protections, osent se lancer dans la plus difficile, la plus +chanceuse des professions qui soient à Paris, où l'on voit, hélas! +de jeunes médecins de talent réduits, pour vivre, à se mettre à la +solde d'infâmes marchands de drogues. + +Homme vraiment remarquable, ayant conscience de sa valeur, Hervé, +ses études terminées, s'était dit: non, je n'irai pas végéter au +fond d'une campagne, je resterai à Paris, j'y deviendrai célèbre, +je serai médecin en chef d'un hôpital et grand-croix de la Légion +d'honneur. + +Pour débuter dans cette voie terminée à l'horizon par le plus +magnifique des arcs de triomphe, le futur académicien s'endetta +d'une vingtaine de mille francs. Il fallait se meubler, +s'improviser un intérieur, les loyers sont chers. + +Depuis, armé d'une patience que rien ne peut rebuter, armé d'une +volonté indomptable et sans intermittence, il lutte et il attend. +Or, qui peut imaginer ce que c'est qu'attendre dans certaines +conditions? Il faut avoir passé par là pour s'en douter. Mourir de +faim en habit noir, rasé de frais et le sourire aux lèvres! Les +civilisations raffinées ont inauguré ce supplice qui fait pâlir +les cruautés du poteau des sauvages. Le docteur qui commence +soigne les pauvres qui ne peuvent pas payer. Puis le malade est +ingrat. Convalescent, il presse sur sa poitrine son médecin en +l'appelant: mon sauveur. Guéri, il raille la faculté, et oublie +facilement les honoraires dus. + +Après sept ans d'héroïsme, Hervé voit enfin se grouper une +clientèle. Pendant ce temps il a vécu et payé les intérêts +exorbitants de sa dette, mais il avance. Trois ou quatre +brochures, un prix remporté sans trop d'intrigues ont attiré sur +lui l'attention. + +Seulement ce n'est plus le vaillant jeune homme plein d'espérance +et de foi de sa première visite. Il veut encore, et plus fortement +que jamais, arriver, réussir, mais il n'espère plus nulle +jouissance de son succès. Il les a escomptées et usées les soirs +où il n'avait pas eu de quoi dîner. Si grande que soit sa fortune +dans l'avenir, il l'a payée déjà, et trop cher. Pour lui, parvenir +n'est plus que prendre une revanche. + +À moins de trente-cinq ans, il est blasé sur les dégoûts et sur +les déceptions et ne croit à rien. Sous les apparences d'une +universelle bienveillance, il cache un universel mépris. Sa +finesse, aiguisée aux meules de la nécessité, lui a nui; on +redoute les gens pénétrants: il la dissimule soigneusement sous un +masque de bonhomie et de légèreté joviale. + +Et il est bon, et il est dévoué, et il aime ses amis. + +Son premier mot en entrant, à peine vêtu, tant il s'était hâté, +fut: + +-- Qu'y a-t-il? + +Noël lui serra silencieusement la main et pour toute réponse lui +montra le lit. + +Le docteur, en moins d'une minute, prit la lampe, examina la +malade et revint à son ami. + +-- Que s'est-il passé? demanda-t-il brusquement. J'ai besoin de +tout savoir. L'avocat tressaillit à cette question. + +-- Savoir quoi? balbutia-t-il. + +-- Tout! répondit Hervé. Nous avons affaire à une encéphalite. Il +n'y a pas à s'y tromper. Ce n'est point une maladie commune, en +dépit de l'importance et de la continuité des fonctions du +cerveau. Quelles causes l'ont déterminée? Ce ne sont pas des +lésions du cerveau ni de la boîte osseuse, ce seront donc de +violentes affections de l'âme, un immense chagrin, une catastrophe +imprévue... + +Noël interrompit son ami du geste et l'attira dans l'embrasure de +la croisée. + +-- Oui, mon ami, dit-il à voix basse, madame Gerdy vient d'être +éprouvée par de mortels chagrins; elle est dévorée d'angoisses +affreuses. Écoute, Hervé, je vais confier à ton honneur, à ton +amitié, notre secret: madame Gerdy n'est pas ma mère; elle m'a +dépouillé, pour faire profiter son fils de ma fortune et de mon +nom. Il y a trois semaines que j'ai découvert cette fraude +indigne; elle le sait, les suites l'épouvantent, et depuis elle +meurt minute par minute. + +L'avocat s'attendait à des exclamations, à des questions de son +ami. Mais le docteur reçut sans broncher cette confidence; il la +prenait comme un renseignement indispensable pour éclairer ses +soins. + +-- Trois semaines, murmura-t-il, tout s'explique. A-t-elle paru +souffrir pendant ce temps? + +-- Elle se plaignait de violents maux de tête, d'éblouissements, +d'intolérables douleurs d'oreille; elle attribuait tout cela à des +migraines. Mais ne me cache rien, Hervé, je t'en prie; cette +maladie est-elle bien grave? + +-- Si grave, mon ami, si habituellement funeste que la médecine en +est à compter les cas bien constatés de guérison. + +-- Ah! mon Dieu! + +-- Tu m'as demandé la vérité, n'est-ce pas, je te la dis. Et si +j'ai eu ce triste courage, c'est que je sais que cette pauvre +femme n'est pas ta mère. Oui, à moins d'un miracle, elle est +perdue. Mais ce miracle, on peut l'espérer, le préparer. Et +maintenant, à l'oeuvre! + + +VI +Onze heures sonnaient à la gare Saint-Lazare quand le père +Tabaret, après avoir serré la main de Noël, quitta sa maison sous +le coup de ce qu'il venait d'entendre. Obligé de se contenir, il +jouissait délicieusement de sa liberté d'impression. C'est en +chancelant qu'il fit les premiers pas dans la rue, semblable au +buveur que surprend le grand air, au sortir d'une salle à manger +bien chaude. Il était radieux, mais étourdi en même temps de cette +rapide succession d'événements imprévus qui l'avaient brusquement +amené, croyait-il, à la découverte de la vérité. + +En dépit de sa hâte d'arriver près du juge d'instruction, il ne +prit pas de voiture. Il sentait le besoin de marcher. Il était de +ceux à qui l'exercice donne la lucidité. Quand il se donnait du +mouvement, les idées, dans sa cervelle, se classaient et +s'emboîtaient comme les grains de blé dans un boisseau qu'on +agite. + +Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chaussée-d'Antin, +traversa le boulevard, dont les cafés resplendissaient, et +s'engagea dans la rue de Richelieu. + +Il allait, sans conscience du monde extérieur, trébuchant aux +aspérités du trottoir ou glissant sur le pavé gras. S'il suivait +le bon chemin, c'était par un instinct purement machinal; la bête +le guidait. Son esprit courait les champs des probabilités et +suivait dans les ténèbres le fil mystérieux dont il avait, à La +Jonchère, saisi l'imperceptible bout. + +Comme tous ceux que de fortes émotions remuent, sans s'en douter +il parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscrètes où +pouvaient tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases. À +chaque pas on rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu'isole, +au milieu de la foule, leur passion du moment, et qui confient aux +quatre vents du ciel leurs plus chers secrets pareils à des vases +fêlés qui laissent se répandre leur contenu. Souvent les passants +prennent pour des fous ces monologueurs bizarres. Parfois aussi +des curieux les suivent, qui s'amusent à recueillir d'étranges +confidences. C'est une indiscrétion de ce genre qui apprit la +ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth, l'assassin de la +rue de Venise, se perdit ainsi. + +-- Quelle veine! disait le père Tabaret, quelle chance incroyable! +Gévrol a beau dire, le hasard est encore le plus grand des agents +de police. Qui aurait imaginé une pareille histoire! J'avais +flairé un enfant là-dessous. Mais comment soupçonner une +substitution? un moyen si usé que les dramaturges n'osent plus +s'en servir au boulevard. Voilà qui prouve bien le danger des +idées préconçues en police. On s'effraye de l'invraisemblance, et +c'est l'invraisemblance qui est vraie. On recule devant l'absurde, +et c'est à l'absurde qu'il faut pousser. Tout est possible. + +» Je ne donnerais pas ma soirée pour mille écus. Je fais d'une +pierre deux coups: je livre le coupable et je donne à Noël un fier +coup d'épaule pour reconquérir son état civil. En voilà un qui +certes est digne de sa bonne fortune! Pour une fois, je ne serais +pas fâché de voir arriver un garçon élevé à l'école du malheur. +Bast! il sera comme les autres. La prospérité lui tournera la +tête. Ne parlait-il pas déjà de ses ancêtres... Pauvre humanité! +Il était à pouffer de rire... C'est cette Gerdy qui me surprend le +plus. Une femme à qui j'aurais donné le bon Dieu sans confession! +Quand je pense que j'ai failli la demander en mariage, l'épouser! +Brrr... + +À cette idée le bonhomme frissonna. Il se vit marié, découvrant +tout à coup le passé de Mme Tabaret, mêlé à un procès scandaleux, +compromis, ridiculisé. + +-- Quand je pense, poursuivit-il, que mon Gévrol court après +l'homme aux boucles d'oreilles! Trime, mon garçon, trime, les +voyages forment la jeunesse. Sera-t-il assez vexé! Il va m'en +vouloir à la mort. Je m'en moque un peu! Si on voulait me faire +des misères, monsieur Daburon me protégerait. En voilà un à qui je +vais tirer une épine du pied. Je le vois d'ici, ouvrant des yeux +comme des soucoupes, quand je lui dirai: «Je le tiens!» Il pourra +se vanter de me devoir une fière chandelle. Ce procès va lui faire +honneur ou la justice n'est pas la justice. On va le nommer au +moins officier de la Légion d'honneur. Tant mieux! Il me revient, +ce juge-là. S'il dort, je vais lui servir un agréable réveil. Va- +t-il m'accabler de questions! Il voudra connaître des fins, +trouver la petite bête... + +Le père Tabaret, qui traversait le pont des Saints-Pères, s'arrêta +brusquement. + +-- Des détails! dit-il, c'est que je n'en ai pas; je ne sais la +chose qu'en gros. Il se remit à marcher en continuant: + +-- Ils ont raison, là-bas, je suis trop passionné; je m'emballe, +comme dit Gévrol. Tandis que je tenais Noël, je devais lui tirer +les vers du nez, lui extraire une infinité de renseignements +utiles; je n'y ai pas seulement songé... Je buvais ses paroles; +j'aurais voulu qu'il me les racontât toutes en deux mots. C'est +cependant naturel, cela; quand on poursuit un cerf, on ne s'arrête +pas à tirer un merle. C'est égal, je n'ai pas su mener cet +interrogatoire. D'un autre côté, en insistant, je pouvais éveiller +la défiance de Noël, le mettre à même de deviner que je travaille +pour la rue de Jérusalem. Certes, je n'en rougis pas, j'en tire +même vanité, cependant j'aime autant qu'on ne s'en doute pas. Les +gens sont si bêtes qu'ils ne peuvent pas sentir la police qui les +protège et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue, +nous voici arrivé. + +M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laissé des +ordres à son domestique. Le père Tabaret n'eut qu'à se nommer pour +être aussitôt introduit dans la chambre à coucher du magistrat. + +À la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement. + +-- Il y a quelque chose d'extraordinaire, dit-il; qu'avez-vous +découvert? tenez-vous un indice? + +-- Mieux que cela, répondit le bonhomme souriant d'aise. + +-- Dites vite... + +-- Je tiens le coupable! + +Le père Tabaret dut être content; il produisait son effet, un +grand effet; le juge avait bondi dans son lit. + +-- Déjà! fit-il; est-ce possible? + +-- J'ai l'honneur de répéter à monsieur le juge d'instruction, +reprit le bonhomme, que je connais l'auteur du crime de La +Jonchère. + +-- Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous +les agents passés et futurs. Je ne ferai certes plus une +instruction sans votre concours. + +-- Monsieur le juge est trop bon; je ne suis que pour bien peu de +chose dans cette trouvaille, le hasard seul... + +-- Vous êtes modeste, monsieur Tabaret: le hasard, voyez-vous, ne +sert que les hommes forts, et c'est ce qui indigne les sots. Mais +je vous en prie, asseyez-vous et parlez. + +Alors, avec une lucidité et une précision dont on l'aurait cru +incapable, le vieux policier rapporta au juge d'instruction tout +ce que lui avait appris Noël. Il cita de mémoire les lettres sans +presque y changer une expression. + +-- Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j'en ai même +escamoté une pour faire vérifier l'écriture. La voici. + +-- Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous +connaissez le coupable. L'évidence est là qui brille à aveugler. +Dieu l'a voulu ainsi: le crime engendre le crime. La faute énorme +du père a fait du fils un assassin. + +-- Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le père Tabaret, je +voulais avant connaître votre pensée... + +-- Oh! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine +animation; si haut qu'il faille frapper, un magistrat français n'a +jamais hésité. + +-- Je le sais, monsieur, mais c'est haut, allez, cette fois. Le +père qui a sacrifié son fils légitime à son bâtard est le comte +Rhéteau de Commarin, et l'assassin de la veuve Lerouge est le +bâtard, le vicomte Albert de Commarin. + +Le père Tabaret, en artiste habile, avait lancé ces noms avec une +lenteur calculée, comptant bien qu'ils produiraient une énorme +impression. Son attente fut dépassée. + +M. Daburon fut frappé de stupeur. Il demeura immobile, les yeux +agrandis par l'étonnement. Machinalement il répétait comme un mot +vide de sens et qu'on s'apprend: + +-- Albert de Commarin, Albert de Commarin! + +-- Oui, insista le père Tabaret, le noble vicomte. C'est à n'y pas +croire, je le sais bien. + +Mais il s'aperçut de l'altération des traits du juge +d'instruction, et, un peu effrayé, il s'approcha du lit. + +-- Est-ce que monsieur le juge se trouverait indisposé? demanda-t- +il. + +-- Non, répondit M. Daburon, sans trop savoir ce qu'il disait, je +me porte très bien; seulement la surprise, l'émotion... + +-- Je comprends cela, fit le bonhomme. + +-- N'est-ce pas, vous comprenez; j'ai besoin d'être seul un +moment. Mais ne vous éloignez pas; il nous faut causer de cette +affaire longuement. Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit +encore y avoir du feu; je vous rejoins à l'instant. + +Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou +plutôt se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans +l'exercice de ses austères fonctions, il avait su donner +l'immobilité du marbre, reflétait de cruelles agitations et ses +yeux trahissaient de rudes angoisses. + +C'est que ce nom de Commarin, prononcé à l'improviste, réveillait +en lui les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal +cicatrisée. Il lui rappelait, ce nom, un événement qui brusquement +avait éteint sa jeunesse et brisé sa vie. Involontairement, il se +reportait à cette époque comme pour en savourer encore toutes les +amertumes. Une heure avant, elle lui semblait bien éloignée et +déjà perdue dans les brumes du passé; un mot avait suffi pour +qu'elle surgît nette et distincte. Il lui paraissait, maintenant, +que cet événement auquel se mêlait Albert de Commarin datait +d'hier. Il y avait deux ans bientôt de cela! + +Pierre-Marie Daburon appartient à l'une des vieilles familles du +Poitou. Trois ou quatre de ses ancêtres ont rempli successivement +les charges les plus considérables de la province. Comment ne +léguèrent-ils pas un titre et des armes à leurs descendants? + +Le père du magistrat réunit, assure-t-on, autour du vilain castel +moderne qu'il habite, pour plus de huit cent mille francs de +bonnes terres. Par sa mère, une Cottevise-Luxé, il tient à toute +la haute noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en +France, comme chacun sait. + +Lorsqu'il fut nommé à Paris, sa parenté lui ouvrit tout d'abord +cinq ou six salons aristocratiques et il ne tarda pas à étendre le +cercle de ses relations. + +Il n'avait pourtant aucune des précieuses qualités qui fondent et +assurent les réputations de salon. Il était froid, d'une gravité +touchant à la tristesse, réservé et, de plus, timide à l'excès. +Son esprit manquait de brillant et de légèreté; il n'avait pas la +repartie vive, et souvent l'à-propos le trahissait. Il ignorait +absolument l'art aimable de causer sans rien dire; il ne savait ni +mentir ni lancer avec grâces un fade compliment. Comme tous les +hommes qui sentent vivement et profondément, il était inhabile à +traduire sur-le-champ ses impressions. Il lui fallait la réflexion +et le retour sur soi-même. + +Cependant, on le rechercha pour des qualités plus solides: pour la +noblesse de ses sentiments, pour son caractère, pour la sûreté de +ses relations. Ceux qui le virent dans l'intimité apprécièrent +vite la rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif +arrivant sans effort au piquant. On découvrit sous une écorce un +peu froide un coeur chaud pour ses amis, une sensibilité +excessive, une délicatesse presque féminine. Enfin, si dans un +salon peuplé d'indifférents et de niais il était éclipsé, il +triomphait dans un petit cercle où il se sentait réchauffé par une +atmosphère sympathique. + +Insensiblement, il s'habitua à sortir beaucoup. Il ne croyait pas +que ce fût du temps perdu. Il estimait, sagement peut-être, qu'un +magistrat a mieux à faire qu'à rester enfermé dans son cabinet, en +compagnie des livres de la loi. Il pensait qu'un homme appelé à +juger les autres doit les connaître, et, pour cela, les étudier. +Observateur attentif et discret, il examinait autour de lui le jeu +des intérêts et des passions, s'exerçant à démêler et à manoeuvrer +au besoin les ficelles des pantins qu'il voyait se mouvoir autour +de lui. Pièce à pièce, pour ainsi dire, il tâchait de démonter +cette machine compliquée et si complexe qui s'appelle la société +et dont il était chargé de surveiller les mouvements, de régler +les ressorts et d'entretenir les rouages. + +Tout à coup, vers le commencement de l'hiver de 1860 à 1861, +M. Daburon disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait +nulle part. Que devenait-il? On s'enquit, on s'informa, et on +apprit qu'il passait presque toutes ses soirées chez madame la +marquise d'Arlange. + +La surprise fut grande; elle était naturelle. + +Cette chère marquise était, ou plutôt est, car elle est encore de +ce monde, une personne qu'on trouvait arriérée et rococo dans le +cercle des douairières de la princesse de Southenay. Elle est à +coup sûr le legs le plus singulier fait par le dix-huitième siècle +au nôtre. Comment, par quel procédé merveilleux a-t-elle été +conservée telle que nous la voyons? On s'interroge en vain. On +jurerait à l'entendre qu'elle était hier à l'une de ces soirées de +la reine où on jouait si gros jeu, au grand désespoir de Louis +XVI, et où les grandes dames trichaient ouvertement à qui mieux +mieux. Moeurs, langage, habitudes, costume presque, elle a tout +gardé de ce temps sur lequel on n'a guère écrit que pour les +défigurer. Sa seule vue en dit plus qu'un long article de revue, +une heure de sa conversation plus qu'un volume. + +Elle est née dans une petite principauté allemande où s'étaient +réfugiés ses parents en attendant le châtiment et le repentir d'un +peuple égaré et rebelle. Elle a été élevée, elle a grandi sur les +genoux de vieux émigrés, dans quelque salon très antique et très +doré, comme dans un cabinet de curiosités. Son esprit s'était +éveillé au bruit de conversations antédiluviennes, son imagination +avait été frappée de raisonnements à peu près aussi concluants que +ceux d'une assemblée de sourds convoqués pour juger une oeuvre de +Félicien David. Là elle avait puisé un fond d'idées qui, +appliquées à la société actuelle, sont grotesques, comme le +seraient celles d'un enfant enfermé jusqu'à vingt ans dans un +musée assyrien. + +L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde +République, le Second Empire ont défilé sous ses fenêtres sans +qu'elle ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s'est passé +depuis 89, elle le considère comme non avenu. C'est un cauchemar, +et elle attend le réveil. Elle a tout regardé, elle regarde tout +avec ses jolies bésicles qui font voir ce qu'on veut et non ce qui +est, et qu'on vend chez les marchands d'illusions. + +À soixante-huit ans bien sonnés, elle se porte comme un arbre, et +n'a jamais été malade. Elle est d'une vivacité, d'une activité +fatigante, et ne peut tenir en place que lorsqu'elle dort ou +qu'elle joue au piquet, son jeu favori. Elle fait ses quatre repas +par jour, mange comme un vendangeur et boit sec. Elle professe un +mépris non déguisé pour les femmelettes de notre siècle, qui +vivent une semaine sur un perdreau et arrosent d'eau claire de +grands sentiments qu'elles entortillent de longues phrases. En +tout elle a toujours été et est encore très positive. Sa parole +est prompte et imagée. Sa phrase hardie ne recule pas devant le +mot propre. S'il sonne mal à quelque oreille délicate, tant pis! +Ce qu'elle déteste le plus, c'est l'hypocrisie. Elle croit à Dieu, +mais elle croit aussi à M. de Voltaire, de sorte que sa dévotion +est des plus problématiques. Pourtant elle est au mieux avec son +curé, et ordonne de soigner son dîner les jours où elle lui fait +l'honneur de l'admettre à sa table. Elle doit le considérer comme +un subalterne utile à son salut et fort capable de lui ouvrir les +portes du paradis. + +Telle qu'elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe +haut, son indiscrétion terrible, et le franc-parler qu'elle +affecte pour avoir le droit de dire en face toutes les méchancetés +qui lui passent par la tête. + +De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils +mort fort jeune. + +D'une fortune très considérable jadis, relevée en partie par +l'indemnité, mais administrée à la diable, elle n'a su conserver +qu'une inscription de vingt mille francs de rente sur le grand +livre, et qui vont diminuant de jour en jour. Elle est aussi +propriétaire du joli petit hôtel qu'elle habite près des +Invalides, situé entre une cour assez étroite et un vaste jardin. + +Avec cela, elle se trouve la plus infortunée des créatures de Dieu +et passe la moitié de sa vie à crier misère. De temps à autre, +après quelque folie un peu forte, elle confesse qu'elle redoute +surtout de mourir à l'hôpital. + +Un ami de M. Daburon le présenta chez la marquise d'Arlange. Cet +ami l'avait entraîné en un moment de bonne humeur, en lui disant: + +-- Venez, je prétends vous montrer un phénomène, une revenante en +chair et en os. + +La marquise intrigua fort le magistrat, la première fois qu'il fut +admis à cette fête de lui présenter ses hommages. La seconde fois +elle l'amusa beaucoup, et pour cette raison il revint. Mais elle +ne l'amusait plus depuis longtemps lorsqu'il restait l'hôte assidu +et fidèle du boudoir rose tendre où elle passait sa vie. + +Mme d'Arlange l'avait pris en amitié et se répandait en éloges sur +son compte. + +-- Un homme délicieux, ce jeune robin, disait-elle, délicat et +sensible. Il est assommant qu'il ne soit pas né. On peut le voir +nonobstant, ses pères étaient fort gens de bien et sa mère était +une Cottevise qui a mal tourné. Je lui veux du bien et je +l'avancerai dans le monde de tout mon crédit. + +La plus grande preuve d'amitié qu'elle lui donnât était +d'articuler son nom comme tout le monde. Elle avait conservé cette +affectation si comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui +ne sont pas nés et qui par conséquent n'existent pas. Elle tenait +si fort à les défigurer que si, par inadvertance, elle prononçait +bien, elle se reprenait aussitôt. Dans les premiers temps, à la +grande réjouissance du juge d'instruction, elle avait estropié son +nom de mille manières. Successivement elle avait dit: Taburon, +Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois elle +disait net et franc Daburon, absolument comme s'il eût été duc de +quelque chose et seigneur d'un lieu quelconque. + +À certains jours, elle s'efforçait de démontrer au magistrat qu'il +était noble ou devait l'être. Elle eût été ravie de le voir +s'affubler d'un titre et camper un casque sur ses cartes de +visite. + +-- Comment, disait-elle, vos pères, qui furent gens de robes +éminents, n'eurent-ils pas l'idée de se faire décrasser, d'acheter +une savonnette à vilain? Vous auriez aujourd'hui des parchemins +présentables. + +-- Mes ancêtres ont eu de l'esprit, répondait M. Daburon, ils ont +mieux aimé être les premiers des bourgeois que les derniers des +nobles. + +Sur quoi la marquise expliquait, démontrait et prouvait qu'entre +le plus gros bourgeois et le plus mince hobereau, il y a un abîme +que tout l'argent du globe ne saurait combler. + +Mais ceux que surprenait tant l'assiduité de M. Daburon près de +«la revenante» ne connaissaient pas la petite-fille de la +marquise, ou du moins ne se la rappelaient pas. Elle sortait si +rarement! La vieille dame n'aimait pas à s'embarrasser, disait- +elle, d'une jeune espionne qui la gênait pour causer et conter ses +anecdotes. + +Claire d'Arlange venait d'avoir dix-sept ans. C'était une jeune +fille bien gracieuse et bien douce, ravissante de naïve ignorance. +Elle avait des cheveux blond cendré, fins et épais, qu'elle +relevait d'habitude négligemment, et qui retombaient en grosses +grappes sur son cou du dessin le plus pur. Elle était un peu +svelte encore, mais sa physionomie rappelait les plus célestes +figures du Guide. Ses yeux bleus, ombragés de longs cils plus +foncés que ses cheveux, avaient surtout une adorable expression. + +Un certain parfum d'étrangeté ajoutait encore au charme déjà si +puissant de sa personne. Cette étrangeté, elle la devait à la +marquise. On admirait avec surprise ses façons d'un autre âge. +Elle avait de plus que sa grand-mère de l'esprit, une instruction +suffisante et des notions assez exactes sur le monde au milieu +duquel elle vivait. + +Son éducation, sa petite science de la vie réelle, Claire les +devait à une sorte de gouvernante sur qui Mme d'Arlange se +déchargeait des soucis que donnait cette «morveuse». + +Cette gouvernante, Mlle Schmidt, prise les yeux fermés, se trouva, +par le plus grand des hasards, savoir quelque chose et être +honnête par-dessus. Elle était ce qui se voit souvent de l'autre +côté du Rhin: tout à la fois romanesque et positive, d'une +sensibilité larmoyante, et cependant d'une vertu exactement +sévère. Cette brave personne sortit Claire du domaine de la +fantaisie et des chimères où l'entretenait la marquise, et dans +son enseignement, fit preuve d'un bon sens. Elle dévoila à son +élève les ridicules de sa grand-mère, et lui apprit à les éviter +sans cesser de les respecter. + +Chaque soir, en arrivant chez Mme d'Arlange, M. Daburon était sûr +de trouver Mlle Claire assise près de sa grand-mère, et c'est pour +cela qu'il venait. + +Tout en écoutant d'une oreille distraite les radotages de la +vieille dame et ses interminables anecdotes de l'émigration, il +regardait Claire comme un fanatique regarde son idole. Il admirait +ses longs cheveux, sa bouche charmante, ses yeux qu'il trouvait +les plus beaux du monde. + +Bien souvent, dans son extase, il lui arrivait de ne plus savoir +au juste où il se trouvait. Il oubliait absolument la marquise et +n'entendait plus sa voix de tête qui entrait dans le tympan comme +une aiguille à tricoter. Il répondait alors tout de travers, +commettait les plus singuliers quiproquos, qu'il tâchait après +d'expliquer. Ce n'était pas la peine. Mme d'Arlange ne +s'apercevait pas des absences de son courtisan. Ses demandes +étaient si longues que les réponses lui importaient peu. Ayant un +auditoire, elle se tenait satisfaite, pourvu que, de temps en +temps, il donnât signe de vie. + +Lorsqu'il fallait s'asseoir à la table de piquet, il l'appelait +tout bas le banc des travaux forcés; le magistrat maudissait le +jeu et son détestable inventeur. Il n'en était pas plus attentif à +ses cartes. Il se trompait à tout moment, écartait sans voir et +oubliait de couper. La vieille dame se plaignait de ces +distractions continuelles, mais elle en profitait sans vergogne. +Elle regardait l'écart, changeait les cartes qui lui déplaisaient, +comptait audacieusement des points fantastiques, et, à la fin, +empochait sans pudeur ni remords l'argent ainsi gagné. + +La timidité de M. Daburon était extrême. Claire était farouche à +l'excès; ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l'hiver, le juge +n'adressa pas dix fois la parole directement à la jeune fille. +Encore, à chaque fois, avait-il appris par coeur, mécaniquement, +la phrase qu'il se proposait de lui dire, sachant bien que sans +cette précaution il s'exposait à rester court. + +Mais au moins il la voyait, il respirait le même air qu'elle, il +entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du +cristal, il s'enivrait d'une odeur très douce qu'elle portait, et +qu'il comparait aux plus célestes parfums. + +Jamais il n'avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de +cette odeur, mais après mille recherches qui le firent passer pour +un fou chez trois ou quatre parfumeurs, il l'avait enfin trouvée. +Il en avait tout imprégné chez lui, jusqu'aux dossiers qui +s'amoncelaient sur son bureau. + +À force de regarder les yeux qu'il trouvait sublimes, il avait +fini par en connaître toutes les expressions. Il croyait y lire +toutes les pensées de celle qu'il adorait, et par là regarder dans +son âme comme par une fenêtre ouverte. Elle est contente, +aujourd'hui, se disait-il; alors il était gai. D'autres fois il +pensait: elle a eu quelque chagrin dans la journée. Aussitôt il +devenait triste. + +L'idée de demander la main de Claire s'était, à bien des reprises, +présentée à l'esprit de M. Daburon; jamais il n'avait osé s'y +arrêter. Connaissant les principes de la marquise, la sachant +affolée de sa noblesse, intraitable sur l'article mésalliance, il +était convaincu qu'elle l'arrêterait au premier mot par un: non! +fort sec, sur lequel jamais elle ne reviendrait. Tenter une +ouverture, c'est donc risquer, sans chances de réussite, son +bonheur présent qu'il trouvait immense, car l'amour vit de +misères. + +Une fois repoussé, pensait-il, la maison me sera fermée. Alors, +adieu toute félicité en cette vie, c'en est fait de moi. + +D'un autre côté, il se disait fort sensément qu'un autre pouvait +très bien voir Mlle d'Arlange, l'aimer par conséquent, la demander +et l'obtenir. + +Dans tous les cas, hasardant une demande ou hésitant encore, il +devait sûrement la perdre dans un temps donné. Au commencement du +printemps il se décida. + +Par un bel après-midi du mois d'avril, il se dirigea vers l'hôtel +d'Arlange, ayant certes besoin de plus de bravoure qu'il n'en faut +au soldat qui affronte une batterie. Lui aussi, il se disait: +vaincre ou mourir. + +La marquise, sortie aussitôt après son premier déjeuner, venait de +rentrer. Elle était dans une colère épouvantable et poussait des +cris d'aigle. + +Voici ce qui était arrivé: la marquise avait fait exécuter +quelques travaux par un peintre, son voisin; il y avait de cela +huit ou dix mois. Cent fois l'ouvrier s'était présenté pour +toucher le montant de son mémoire, cent fois on l'avait congédié +en lui disant de repasser. Las d'attendre et de courir, il avait +fait citer en conciliation devant le juge de paix la haute et +puissante dame d'Arlange. + +La citation avait exaspéré la marquise; pourtant elle n'en avait +soufflé mot à personne, ayant décidé dans sa sagesse qu'elle se +transporterait au tribunal, à seule fin de demander justice et de +prier le juge de paix de réprimander vertement le peintre impudent +qui avait osé la tracasser pour une misérable somme d'argent, une +vétille. + +Le résultat de ce beau projet se devine. Le juge de paix fut +obligé de faire expulser de force de son cabinet l'entêtée +marquise. De là sa fureur. + +M. Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre, à demi +déshabillée, toute décoiffée, plus rouge qu'une pivoine, entourée +des débris des porcelaines et des cristaux tombés sous sa main +dans le premier moment. Pour comble de malheur, Claire et sa +gouvernante étaient sorties. Une femme de chambre était occupée à +inonder l'infortunée marquise de toutes sortes d'eaux propres à +calmer les nerfs. + +Elle accueillit le magistrat comme un envoyé de la sainte Trinité +même. En un peu plus d'une demi-heure avec force interjections et +plus d'imprécations encore, elle narra son odyssée. + +-- Comprenez-vous ce juge! s'écria-t-elle. Ce doit être quelque +frénétique jacobin, quelque fils des forcenés qui ont trempé leurs +mains dans le sang du roi! Oui, mon ami, je lis la stupeur et +l'indignation sur votre visage... il a donné raison à cet impudent +drôle à qui je faisais gagner sa vie en lui donnant du travail! Et +comme je lui adressais de sévères remontrances, ainsi qu'il était +de mon devoir, il m'a fait chasser. Chasser! moi!... + +À ce souvenir si pénible, elle fit du bras un geste terrible de +menace. Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que +tenait la femme de chambre, un flacon superbe qui alla se briser à +l'extrémité du boudoir. + +-- Bête! maladroite! sotte! cria la marquise. + +M. Daburon, tout étourdi d'abord, entreprit de calmer un peu +l'exaspération de Mme d'Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer +trois paroles. + +-- Heureusement, vous voilà, continua-t-elle. Vous m'êtes tout +acquis, je le sais. Je compte que vous allez vous mettre en +mouvement, et que, grâce à votre crédit et à vos amis, ce croquant +de peintre et ce noir scélérat de juge seront jetés dans quelque +basse fosse pour leur apprendre le respect que l'on doit à une +femme de ma sorte. + +Le magistrat ne se permit pas même de sourire à cette demande +imprévue. Il avait entendu bien d'autres énormités sortir de la +bouche de Mme d'Arlange, sans se moquer jamais; n'était-elle pas +la grand-mère de Claire? Pour cela, il la chérissait et la +vénérait. Il la bénissait de sa petite-fille, comme parfois un +promeneur bénit Dieu pour la petite fleur au parfum sauvage qu'il +cueille près d'un buisson. + +Les fureurs de la vieille dame étaient terribles; elles étaient +longues aussi. Elles pouvaient, comme la colère d'Achille, durer +cent chapitres. Au bout d'une heure pourtant, elle était ou +semblait complètement apaisée. On avait relevé ses cheveux, réparé +le désordre de sa toilette et ramassé les tessons. + +Vaincue par sa violence même, la réaction s'en mêlant, elle gisait +épuisée et geignante dans son fauteuil. + +Ce résultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de +chambre, était dû au magistrat. Pour l'obtenir, il avait eu +recours à toute son habileté, déployé une angélique patience et +usé de ménagements infinis. + +Son triomphe était d'autant plus méritoire qu'il arrivait fort mal +préparé à cette bataille. Cet incident baroque renversait ses +projets. Pour une fois qu'il s'était senti la résolution de +parler, l'événement se déclarait contre lui. Il fit contre +mauvaise fortune bon coeur. + +S'armant de sa grande éloquence de Palais, il versa des douches +glacées sur le cerveau de l'irritable marquise. Il lui administra +à hautes doses ces périodes interminables qui sont les pelotes de +ficelles du style et la gloire de nos avocats généraux. Il n'était +pas si fou de la contredire; il caressa au contraire sa marotte. + +Il fut tour à tour pathétique et railleur. Il parla comme il faut +de la Révolution, maudit ses erreurs, déplora ses crimes et +s'attendrit sur ses suites si désastreuses pour les honnêtes gens. +De l'infâme Marat, grâce à d'habiles transitions, il arriva au +coquin de juge de paix. Il flétrit en termes énergiques la +scandaleuse conduite de ce magistrat et blâma hautement ce +croquant de peintre. Cependant il était d'avis de leur faire grâce +de la prison. Ses conclusions furent qu'il serait peut-être +prudent, sage, noble même de payer. + +Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n'étaient pas prononcées +que Mme d'Arlange se trouvait debout dans la plus fière attitude. + +-- Payer! dit-elle, pour que ces scélérats persistent dans leur +endurcissement! Les encourager par une faiblesse coupable! Jamais! +D'ailleurs pour payer, il faut de l'argent et je n'en ai pas. + +-- Oh! fit le juge, il s'agit de quatre-vingt-sept francs. + +-- Ce n'est donc rien, cela! répondit la marquise. Vous en parlez +bien à votre aise, monsieur le magistrat. On voit bien que vous +avez de l'argent. Vos pères étaient des gens de rien et la +Révolution a passé à cent pieds au-dessus de leur tête. Qui sait +même si elle ne leur a pas profité! Elle a tout pris aux +d'Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye pas? + +-- Mais, madame la marquise, bien des choses. On vous ruinera en +frais; vous recevrez du papier timbré, les huissiers viendront, on +vous saisira. + +-- Hélas! s'écria la vieille dame, la Révolution n'est pas finie. +Nous y passerons tous, mon pauvre Daburon! Ah! vous êtes bien +heureux d'être peuple, vous! Je vois bien qu'il me faudra payer +sans délai, et c'est affreusement triste pour moi qui n'ai rien, +et qui suis forcée de m'imposer de si grands sacrifices pour ma +petite-fille... + +Le magistrat savait sa marquise sur le bout des doigts. Ce mot +sacrifices, prononcé par elle, le surprit si fort, +qu'involontairement, à demi-voix, il répéta: + +-- Des sacrifices? + +-- Certainement, reprit Mme d'Arlange. Sans elle, vivrais-je comme +je le fais, me refusant tout pour nouer les deux bouts? Nenni! Feu +le marquis m'a souvent parlé des tontines instituées par monsieur +de Calonne, où l'argent rend beaucoup. Il doit en exister encore +de pareilles. N'était ma petite-fille, j'y mettrais tout ce que +j'ai à fonds perdus. De cette manière, j'aurais de quoi manger. +Mais je ne m'y déciderai jamais. Je sais, Dieu merci! les devoirs +d'une mère, et je garde tout mon bien pour ma petite Claire. + +Ce dévouement parut si admirable à M. Daburon qu'il ne trouva pas +un mot à répliquer. + +-- Ah! cette chère enfant me tourmente terriblement, continua la +marquise. Tenez, Daburon, je puis bien vous l'avouer, il me prend +des vertiges quand je pense à son établissement. + +Le juge d'instruction rougit de plaisir. L'occasion lui arrivait +au galop, elle allait passer à sa portée, à lui de +l'entrefourcher. + +-- Il me semble, balbutia-t-il, qu'établir mademoiselle Claire +doit être facile. + +-- Non, malheureusement. Elle est assez ragoûtante, je l'avoue, +quoiqu'un peu gringalette, mais cela ne sert de rien! Les hommes +sont devenus d'une vilenie qui me fait mal au coeur. Ils ne +s'attachent plus qu'à l'argent. Je n'en vois pas un qui ait assez +d'honnêteté pour prendre une d'Arlange avec ses beaux yeux en +manière de dot. + +-- Je crois que vous exagérez, madame, fit timidement le juge. + +-- Point. Fiez-vous à mon expérience, plus vieille que la vôtre. +D'ailleurs, si je marie Claire, mon gendre me suscitera mille +tracas, à ce qu'assure mon procureur. On me contraindra, paraît- +il, à rendre des comptes, comme si j'en tenais! C'est une horreur! +Ah! Si cette petite Claire avait bon coeur, elle prendrait bien +gentiment le voile dans quelque couvent. Je me saignerais aux +quatre veines pour faire la dot nécessaire. Mais elle n'a aucune +affection pour moi. + +M. Daburon comprit que le moment de parler était venu. Il +rassembla tout son courage, comme un cavalier rassemble son cheval +au moment de lui faire franchir un fossé, et d'une voix assez +ferme, il commença: + +-- Eh bien! madame la marquise, je connais, je crois, un parti +pour mademoiselle Claire. Je sais un honnête homme qui l'aime et +qui ferait tout au monde pour la rendre heureuse. + +-- Ça, dit Mme d'Arlange, c'est toujours sous-entendu. + +-- L'homme dont je vous parle, continua le juge, est encore jeune +et riche. Il serait trop heureux de recevoir mademoiselle Claire +sans dot. Non seulement il ne vous demanderait pas de comptes, +mais il vous supplierait de disposer de votre bien à votre guise. + +-- Peste! Daburon, mon ami, vous n'êtes point une bête, vous! +s'exclama la vieille dame. + +-- S'il vous en coûtait de placer votre fortune en viager, ajouta +le magistrat, votre gendre vous servirait une rente suffisante +pour combler la différence... + +-- Ah! j'étouffe, interrompit la marquise. Comment, vous +connaissez un homme comme ça et vous ne m'en avez jamais parlé! +vous devriez déjà me l'avoir présenté! + +-- Je n'osais, madame, je craignais... + +-- Vite! quel est ce gendre admirable, ce merle blanc? où niche-t- +il? + +Le juge eut le coeur serré d'une angoisse terrible. Il allait +jouer son bonheur sur un mot. + +Enfin, comme s'il eût senti qu'il disait une énormité, il +balbutia: + +-- C'est moi, madame... Sa voix, son regard, son geste +suppliaient. Il était épouvanté de son audace, étourdi d'avoir su +vaincre sa timidité. Il était sur le point de tomber aux pieds de +la marquise. + +Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux larmes, et tout +en haussant les épaules, elle répétait: + +-- Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en vérité, il me fera +mourir de rire! Est-il plaisant, ce pauvre Daburon! + +Mais tout à coup, au plus fort de son accès d'hilarité, elle +s'arrêta et prit son grand air de dignité. + +-- Est-ce sérieux, ce que vous venez de me dire? demanda-t-elle. + +-- J'ai dit la vérité, murmura le magistrat. + +-- Vous êtes donc bien riche? interrogea la marquise. + +-- J'ai, madame, du chef de ma mère, vingt mille livres de rentes +environ. Un de mes oncles, mort l'an passé, m'a laissé un peu plus +de cent mille écus. Mon père n'a pas loin d'un million. Si je lui +en demandais la moitié demain, il me la donnerait; il me donnerait +toute sa fortune s'il le fallait pour mon bonheur, et serait trop +content si je lui en laissais l'administration. + +Mme d'Arlange fit signe au magistrat de se taire, et pendant cinq +bonnes minutes au moins, elle resta plongée dans ses réflexions, +le front caché entre ses mains. Enfin, relevant la tête: + +-- Écoutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais été assez hardi +pour faire une proposition pareille au père de Claire, il vous +aurait fait reconduire par ses gens. Je devrais pour notre nom +agir de même; je ne saurais m'y résoudre. Je suis vieille et +délaissée, je suis pauvre, ma petite-fille m'inquiète, voilà mon +excuse. Pour rien au monde, je ne consentirais à parler à Claire +de cette horrible mésalliance. Ce que je puis vous promettre, et +c'est trop, c'est de n'être pas contre vous. Prenez vos mesures, +faites votre cour à mademoiselle d'Arlange, décidez-la. Si elle +dit oui de bon coeur, je ne dirai pas non. + +M. Daburon, transporté de bonheur, voulait embrasser les mains de +la marquise. Il la trouvait la meilleure, la plus excellente des +femmes, ne songeant pas à la facilité avec laquelle venait de +céder cette âme si fière. Il délirait, il était fou. + +-- Oh! attendez, fit la vieille dame, votre procès n'est pas +encore gagné. Votre mère, il faut bien que je l'excuse de s'être +si piètrement mariée, était une Cottevise, mais votre père est le +sieur Daburon. Ce nom, mon cher enfant, est horriblement ridicule. +Croyez-vous qu'il soit facile de décider à s'affubler de Daburon +une jeune fille qui, jusqu'à dix-huit ans, s'est appelée +d'Arlange? + +Ces objections ne semblaient nullement préoccuper le juge. + +-- Enfin, continua la vieille dame, votre père a eu une Cottevise, +vous auriez une d'Arlange. À force de faire se mésallier les +filles de bonne maison de père en fils, les Daburon finiront peut- +être par s'anoblir. Un dernier avis: vous voyez Claire timide, +douce, obéissante? Détrompez-vous. Avec son air de sainte- +nitouche, elle est hardie, fière et entêtée comme feu le marquis +son père, qui rendait des points aux mules d'Auvergne. Vous voilà +prévenu, et un bon averti en vaut deux. Nos conditions sont +faites, n'est-ce pas? Ne parlons plus de rien. Je souhaite presque +votre succès. + +Cette scène était si présente à l'esprit du juge d'instruction, +que là, chez lui, dans son fauteuil, après tant de mois écoulés, +il lui semblait encore entendre la voix de la marquise d'Arlange, +et ce mot de succès sonnait à son oreille. + +Il sortit comme un triomphateur de cet hôtel d'Arlange où il était +entré le coeur gonflé d'anxiété. Il s'en allait, le front haut, la +poitrine dilatée, respirant l'air à pleins poumons. Il était si +heureux! Le ciel lui semblait plus bleu, le soleil plus brillant. +Il avait, ce grave magistrat, des envies folles d'arrêter les +passants, de les serrer dans ses bras, de leur crier: -- Vous ne +savez pas? La marquise consent! + +Il marchait, et il lui semblait que la terre bondissait sous ses +pas, qu'elle était trop petite pour porter tant de bonheur ou +qu'il devenait si léger qu'il allait s'envoler vers les étoiles. +Que de châteaux en Espagne sur cette parole de la marquise! Il +donnait sa démission, il bâtissait sur les bords de la Loire, non +loin de Tours, une villa enchantée. Il la voyait riante, avec sa +façade au soleil levant, assise au milieu des fleurs, ombragée de +grands arbres. Il la meublait, cette maison, d'étoffes +fantastiques ouvragées par des fées. Il voulait un merveilleux +écrin pour cette perle dont il allait devenir le possesseur. + +Car il n'eut pas un doute, pas un nuage n'obscurcit l'horizon +radieux de ses espérances, pas une voix, du fond de son coeur, ne +s'éleva en disant: «Prends garde!» + +De ce jour, M. Daburon devint plus assidu encore chez la marquise. +À bien dire, il y passa sa vie. + +Tout en restant respectueux et réservé près de Claire, il chercha, +avec un empressement habile, à être quelque chose dans sa vie. +L'amour vrai est ingénieux. Il sut vaincre sa timidité pour parler +à cette bien-aimée de son âme, pour la faire causer, pour +l'intéresser. + +Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les livres +nouveaux afin de trier ceux qu'elle pouvait lire. + +Peu à peu, grâce à la plus délicate insistance, il parvint à +apprivoiser, c'est le mot, cette jeune fille si farouche. Il +s'aperçut qu'il réussissait, et sa gaucherie disparut presque. Il +remarqua qu'elle ne l'accueillait plus avec cet air hautain et +glacial qu'elle gardait jadis, peut-être pour le tenir à distance. + +Il sentait qu'insensiblement il s'avançait dans sa convenance. +Elle rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui +adresser la parole la première. + +Souvent elle l'interrogeait. Elle avait entendu dire du bien d'une +pièce et voulait en connaître le sujet. Vite, M. Daburon courait +la voir et rédigeait un compte rendu qu'il lui adressait par la +poste. C'était lui écrire! À diverses reprises elle lui confia +quelques petites commissions. Il n'aurait pas échangé pour +l'ambassade de Russie le plaisir de trotter pour elle. + +Une fois, il se hasarda à lui envoyer un magnifique bouquet. Elle +l'accepta avec une certaine surprise inquiète, mais elle le pria +de ne pas recommencer. + +Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navré et le plus +désolé des hommes. + +Elle ne m'aime pas, pensait-il; elle ne m'aimera jamais. + +Mais trois jours après, comme il était affreusement triste, elle +le pria de lui chercher certaines fleurs très à la mode dont elle +voulait garnir une petite jardinière. Il envoya de quoi remplir +l'hôtel de la cave au grenier. Elle m'aimera! se disait-il dans +son ravissement. Ces petits événements si grands n'avaient pas +interrompu les parties de piquet. Seulement la jeune fille +paraissait attentive maintenant au jeu. Elle prenait presque +toujours parti pour le juge contre la marquise. Elle ne +connaissait pas les règles, mais quand la vieille joueuse trichait +trop effrontément, elle s'en apercevait et disait en riant: + +-- On vous vole, monsieur Daburon, on vous vole! Il se serait +laissé voler sa fortune pour entendre cette belle voix +s'intéresser à lui. + +On était en été. + +Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant que la +marquise restait sur le perron, assise dans son grand fauteuil, +ils tournaient autour de la pelouse, marchant doucement sur +l'allée sablée de sable tamisé si fin que de sa robe traînante +elle effaçait les traces de leurs pas. Elle babillait gaiement +avec lui comme avec un frère aimé, et il lui fallait se faire +violence pour ne pas déposer un baiser dans cette chevelure si +blonde qui moussait, pour ainsi dire, à la brise et qui +s'éparpillait comme des flocons nuageux. + +Alors, au bout d'un sentier délicieux, jonché de fleurs comme les +routes où passent les processions, il aperçoit le but: le bonheur. + +Il essaya de parler de ses espérances à la marquise. + +-- Vous savez ce qui a été convenu, lui répondit-elle. Pas un mot. +C'est bien assez déjà de la voix de ma conscience qui me reproche +l'abomination à laquelle je prête la main. Dire que j'aurai peut- +être une petite-fille qui s'appellera madame Daburon! Il faudra +écrire au roi, mon cher, pour changer ce nom-là. + +Moins enivré de ses rêves, M. Daburon, cet homme si fin, cet +observateur si délié, aurait étudié le caractère de Claire. Cette +étude l'eût peut-être mis sur ses gardes. Mais eût-il songé à +l'observer, il ne l'eût pu. + +Cependant, il remarqua les singulières alternatives de son humeur. +Elle semblait insoucieuse et gaie comme un enfant, à certains +jours, puis, pendant des semaines, elle restait sombre et abattue. +En la voyant triste, le lendemain d'un bal où sa grand-mère avait +tenu à la conduire, il osa lui demander la raison de sa tristesse. + +-- Oh! cela, répondit-elle en poussant un profond soupir, c'est +mon secret. Un secret que ma grand-mère elle-même ne connaît pas. + +M. Daburon la regardait. Il crut voir une larme entre ses longs +cils. + +-- Un jour peut-être, reprit-elle, je me confierai à vous... Il le +faudra peut-être. + +Le juge était aveugle et sourd. + +-- Moi aussi, répondit-il, j'ai un secret; moi aussi je veux m'en +remettre à votre coeur. + +En se retirant après minuit, il se disait: demain je lui avouerai +tout. Il y avait un peu plus de cinquante-cinq jours qu'il se +répétait intrépidement: demain. + +C'était un soir du mois d'août; la chaleur, toute la journée, +avait été accablante; vers la nuit, la brise s'était levée, les +feuilles bruissaient; il y avait dans l'air des frémissements +d'orage. + +Ils étaient assis tous deux au fond du jardin, sous le berceau +garni de plantes exotiques, et à travers les branches, ils +apercevaient le peignoir flottant de la marquise qui se promenait +après son souper. + +Ils étaient restés longtemps sans se parler, émus de l'émotion de +la nature, oppressés par les parfums pénétrants des fleurs de la +pelouse. M. Daburon osa prendre la main de la jeune fille. + +C'était la première fois, et cette peau si fine et si douce lui +donna une commotion terrible qui lui fit affluer tout son sang au +cerveau. + +-- Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire... + +Elle arrêta sur lui ses beaux yeux surpris. + +-- Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. Je me suis adressé +à votre grand-mère avant d'élever mes regards jusqu'à vous. Ne me +comprenez-vous donc pas? Un mot de votre bouche va décider de mon +malheur ou de ma félicité. Claire, mademoiselle, ne me repoussez +pas: je vous aime! + +Pendant que parlait le magistrat, Mlle d'Arlange le regardait +comme si elle eût douté du témoignage de ses sens. Mais à ces +mots: «Je vous aime», prononcés avec le frissonnement contenu de +la passion la plus vive, elle dégagea brusquement sa main en +étouffant un cri. + +-- Vous! murmura-t-elle, est-ce bien vous... + +M. Daburon, quand il se serait agi de sa vie, n'aurait pu trouver +une parole. Le pressentiment d'un immense malheur serrait son +coeur comme dans un étau. Que devint-il quand il vit Claire fondre +en larmes... + +Elle avait caché son visage entre ses mains et répétait: + +-- Je suis bien malheureuse! bien malheureuse!... + +-- Malheureuse! vous! s'écria le magistrat, et par moi! Claire, +vous êtes cruelle! Au nom du Ciel! qu'ai-je fait? qu'y a-t-il? +parlez! Tout, plutôt que cette anxiété qui me tue. + +Il se mit à genoux devant elle, sur le sable du berceau, et de +nouveau essaya de prendre sa main si blanche. Elle le repoussa +d'un geste attendrissant de douceur. + +-- Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous allez me +haïr, je le sens. Qui sait! vous me mépriserez peut-être, et +pourtant, je le jure devant Dieu, ce que vous venez de me dire, je +l'ignorais, je ne le soupçonnais même pas. + +M. Daburon restait à genoux, affaissé sur lui-même, attendant le +coup de grâce. + +-- Oui, continuait Claire, vous croirez à une coquetterie +détestable. J'y vois maintenant et je comprends tout. Est-ce que, +sans un amour profond, un homme peut être ce que vous avez été +pour moi? Hélas! je n'étais qu'une enfant, je me suis abandonnée +au bonheur si grand d'avoir un ami. Ne suis-je pas seule en ce +monde et comme perdue dans un désert? Folle et imprudente, je me +livrais à vous sans réflexion comme au meilleur, au plus indulgent +des pères. + +Ce mot révélait à l'infortuné juge toute l'étendue de son erreur. +Comme un marteau d'acier, il faisait voler en mille pièces le +fragile édifice de ses espérances. Il se releva lentement et d'un +ton d'involontaire reproche il répéta: + +-- Votre père!... + +Mlle d'Arlange comprit combien elle affligeait, combien elle +blessait même cet homme dont elle n'osait mesurer l'immense amour. + +-- Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un père, comme un frère, +comme toute la famille que je n'ai plus. En vous voyant, vous si +grave, si austère, devenir pour moi si bon, si faible, je +remerciais Dieu de m'avoir envoyé un protecteur pour remplacer +ceux qui sont morts. + +M. Daburon ne put retenir un sanglot; son coeur se brisait. + +-- Un mot, continua Claire, un seul mot m'eût éclairée. Que ne +l'avez-vous prononcé! C'est avec tant de douceur que je m'appuyais +sur vous comme l'enfant sur sa mère! Avec quelle joie intime, je +me disais: je suis sûre d'un dévouement, j'ai un coeur où verser +le trop-plein du mien! Ah! pourquoi ma confiance n'a-t-elle pas +été plus grande encore? Pourquoi ai-je eu un secret pour vous? Je +pouvais éviter cette soirée affreuse. Je devais vous l'avouer: je +ne m'appartiens plus; librement, et avec bonheur, j'ai donné ma +vie à un autre. + +Planer dans l'azur et tout à coup retomber rudement à terre! La +souffrance du juge d'instruction ne peut se décrire. + +-- Mieux eût valu parler, répondit-il, et encore... non. Je dois à +votre silence, Claire, six mois d'illusions délicieuses, six mois +de rêves enchanteurs. Ce sera ma part de bonheur en ce monde. + +Un reste de jour permettait encore au magistrat de distinguer Mlle +d'Arlange. Son beau visage avait la blancheur et l'immobilité du +marbre. De grosses larmes glissaient, pressées et silencieuses, le +long de ses joues. Il semblait à M. Daburon qu'il lui était donné +de contempler ce spectacle effrayant d'une statue qui pleure. + +-- Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un autre! Et votre +grand-mère l'ignore... Claire, vous ne pouvez avoir choisi qu'un +homme digne de vous; comment la marquise ne le reçoit-elle pas? + +-- Il y a des obstacles, murmura Claire, des obstacles qui peut- +être ne seront jamais levés. Mais une fille comme moi n'aime +qu'une fois dans sa vie. Elle est l'épouse de celui qu'elle aime, +sinon... il reste Dieu. + +-- Des obstacles! fit M. Daburon d'une voix sourde. Vous aimez un +homme, vous, il le sait, et il rencontre des obstacles? + +-- Je suis pauvre, répondit Mlle d'Arlange, et sa famille est +immensément riche. Son père est dur, inexorable. + +-- Son père! s'écria le magistrat avec une amertume qu'il ne +songeait pas à cacher, son père, sa famille! Et cela le retient! +Vous êtes pauvre, il est riche, et cela l'arrête! Et il se sait +aimé de vous!... Ah! que ne suis-je à sa place, et que n'ai-je +contre moi l'univers entier! Quel sacrifice peut coûter à l'amour +tel que je le comprends! Ou plutôt, est-il des sacrifices! Celui +qui paraît le plus immense, est-il autre chose qu'une immense +joie! Souffrir! lutter, attendre quand même, espérer toujours, se +dévouer avec ivresse... C'est là aimer. + +-- C'est ainsi que j'aime, dit simplement Mlle d'Arlange. Cette +réponse foudroya le magistrat. Il était digne de la comprendre. +Tout était bien fini pour lui sans espoir. Mais il éprouvait une +sorte de volupté affreuse à se torturer encore, à se prouver son +malheur par l'intensité de la souffrance. + +-- Mais, insista-t-il, comment avez-vous pu le connaître, lui +parler? Où? Quand? madame la marquise ne reçoit personne... + +-- Je dois maintenant tout vous dire, monsieur, répondit Claire +d'un ton digne. Il y a longtemps que je le connais. C'est chez une +amie de ma grand-mère, sa cousine à lui, la vieille demoiselle de +Goëllo, que je l'ai aperçu pour la première fois. Là nous nous +sommes parlé, là je le vois encore... + +-- Ah! s'écria M. Daburon, illuminé d'une lueur soudaine, je me +rappelle, à présent. Lorsque vous deviez aller chez mademoiselle +de Goëllo, trois ou quatre jours à l'avance vous étiez plus gaie +que de coutume... et vous en reveniez bien souvent triste. + +-- C'est que je voyais combien il souffre des résistances qu'il ne +peut vaincre. + +-- Sa famille est donc bien illustre, fit le magistrat d'un ton +dur, qu'elle repousse une alliance avec votre maison! + +-- Vous eussiez tout su sans questions, monsieur, répondit Mlle +d'Arlange, jusqu'à son nom. Il s'appelle Albert de Commarin. + +La marquise, en ce moment, jugeant sa promenade assez longue, se +disposait à regagner son boudoir rose tendre. Elle s'approcha du +berceau. + +-- Magistrat intègre! s'écria-t-elle de sa grosse voix, le piquet +est dressé. + +Sans se rendre compte de son mouvement, le magistrat se leva, +balbutiant: + +-- J'y vais. + +Claire le retint par le bras. + +-- Je ne vous ai pas demandé le secret, monsieur, dit-elle. + +-- Oh! mademoiselle!... fit le juge, blessé de cette apparence de +doute. + +-- Je sais, reprit Claire, que je puis compter sur vous. Mais, +quoi qu'il arrive, ma tranquillité est perdue. + +M. Daburon la regarda d'un air surpris; son oeil interrogeait. + +-- Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, jeune fille sans +expérience, je n'ai pas su voir, ma grand-mère l'a vu; si elle a +continué à vous recevoir, si elle ne m'a rien dit, c'est qu'elle +vous est favorable, c'est que tacitement elle encourage votre +recherche, que je considère, permettez-moi de vous le dire, comme +très honorable pour moi. + +-- Je vous l'avais dit en commençant, mademoiselle, répondit le +magistrat. Madame la marquise a daigné autoriser mes espérances. + +Et brièvement il dit son entretien avec Mme d'Arlange, ayant la +délicatesse d'écarter absolument la question d'argent qui avait si +fort influencé la vieille dame. + +-- Je disais bien que c'en était fait de mon repos, reprit +tristement Claire. Quand ma grand-mère apprendra que je n'ai pas +accueilli votre hommage, quelle ne sera pas sa colère!... + +-- Vous me connaissez mal, mademoiselle, interrompit le juge. Je +n'ai rien à dire à madame la marquise; je me retirerai et tout +sera dit. Sans doute elle pensera que j'ai réfléchi... + +-- Oh! vous êtes bon et généreux, je le sais... + +-- Je m'éloignerai, poursuivit M. Daburon, et bientôt vous aurez +oublié jusqu'au nom du malheureux dont la vie vient d'être brisée. + +-- Vous ne pensez pas ce que vous dites là? fit vivement la jeune +fille. + +-- Eh bien! c'est vrai. Je me berce de cette illusion dernière que +mon souvenir, plus tard, ne sera pas sans douceur pour vous. +Quelquefois vous direz: «Il m'aimait, celui-là.» C'est que je veux +quand même rester votre ami; oui, votre ami le plus dévoué. + +Claire, à son tour, prit avec effusion les mains de M. Daburon. + +-- Vous avez raison, dit-elle, il faut être mon ami. Oublions ce +qui vient d'arriver, oubliez ce que vous m'avez dit, soyez comme +par le passé le meilleur et le plus indulgent des frères. + +L'obscurité était venue; elle ne pouvait le voir mais elle comprit +qu'il pleurait, car il tarda à répondre. + +-- Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous me demandez +là! Quoi! c'est vous qui me parlez d'oublier! Vous sentez-vous la +force d'oublier, vous! Ne voyez-vous pas que je vous aime mille +fois plus que vous m'aimez... + +Il s'arrêta, ne pouvant prendre sur lui de prononcer ce nom de +Commarin, et c'est avec effort qu'il ajouta: + +-- Et je vous aimerai toujours... Ils avaient fait quelques pas +hors du berceau et se trouvaient maintenant non loin du perron. + +-- À cette heure, mademoiselle, reprit le magistrat, permettez-moi +donc de vous dire adieu. Vous me reverrez rarement. Je ne +reviendrai que bien juste ce qu'il faut pour éviter l'apparence +d'une rupture. + +Sa voix était si tremblante qu'à peine elle était distincte. + +-- Quoi qu'il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous qu'il y a en ce +monde un malheureux qui vous appartient absolument. Si jamais vous +avez besoin d'un dévouement, venez à moi, venez à votre ami. +Allons, c'est fini... j'ai du courage, Claire; mademoiselle... une +dernière fois adieu! + +Elle n'était guère moins éperdue que lui. Instinctivement elle +avança la tête et M. Daburon effleura de ses lèvres froides le +front de celle qu'il aimait tant. + +Ils gravirent le perron, elle appuyée sur son bras, et entrèrent +dans le boudoir rose où la marquise, qui commençait à +s'impatienter, battait furieusement les cartes en attendant sa +victime. + +-- Allons donc! juge incorruptible! cria-t-elle. + +Mais M. Daburon était mourant. Il n'aurait pas eu la force de +tenir les cartes. Il balbutia quelques excuses absurdes, parla +d'affaires très pressées, de devoirs à remplir, de malaise subit, +et sortit en se tenant aux murs. Son départ indigna la vieille +joueuse. Elle se retourna vers sa petite-fille, qui était allée +cacher son trouble loin des bougies de la table de jeu, et +demanda: + +-- Qu'a donc ce Daburon, ce soir? + +-- Je ne sais, madame, balbutia Claire. + +-- Il me paraît, continua la marquise, que ce petit juge +s'émancipe singulièrement et se permet des façons impertinentes. +Il faudra le remettre à sa place, car il finirait par se croire +notre égal. + +Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait paru très +changé et s'était plaint une partie de la soirée; ne pouvait-il +être malade? + +-- Eh bien! quand cela serait, reprit la marquise, son devoir +n'est-il pas de reconnaître par quelques renoncements la faveur de +notre compagnie? Je crois t'avoir déjà conté l'histoire de notre +grand-oncle le duc de Saint-Huruge. Désigné pour faire la partie +du roi au retour d'une chasse, il joua toute la soirée et perdit +le plus galamment du monde deux cent vingt pistoles. Toute +l'assemblée remarqua sa gaieté et sa belle humeur. Le lendemain +seulement, on apprit qu'il était tombé de cheval dans la journée +et qu'il avait tenu les cartes de Sa Majesté ayant une côte +enfoncée. On ne récria point, tant cet acte de respect était +naturel. Ce petit juge, s'il est malade, aurait fait preuve +d'honnêteté en se taisant et en restant pour mon piquet. Mais il +se porte comme moi. Qui sait quels brelans il est allé courir! + + +VII +M. Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de l'hôtel d'Arlange. +Toute la nuit il erra au hasard, cherchant un peu de fraîcheur +pour sa tête brûlante, demandant un peu de calme à une lassitude +excessive. + +Fou que je suis! se disait-il, mille fois fou d'avoir espéré, +d'avoir cru qu'elle m'aimerait jamais. Insensé! comment ai-je osé +rêver la possession de tant de grâces, de noblesse et de beauté! +Combien elle était belle, ce soir, le visage inondé de larmes! +Peut-on imaginer rien de plus angélique! Quelle expression sublime +avaient ses yeux en parlant de lui! C'est qu'elle l'aime! Et moi +elle me chérit comme un père; elle me l'a dit, comme un père! En +pouvait-il être autrement? n'est-ce pas justice? Devait-elle voir +un amant en ce juge sombre et sévère, toujours triste comme son +costume noir? N'était-il pas honteux de songer à unir tant de +virginale candeur à ma détestable science du monde? Pour elle, +l'avenir est encore le pays des riantes chimères, et depuis +longtemps l'expérience a flétri toutes mes illusions. Elle est +jeune comme l'innocence, et je suis vieux comme le vice. + +L'infortuné magistrat se faisait véritablement horreur. Il +comprenait Claire et l'excusait. Il s'en voulait de l'excès de +douleur qu'il lui avait montré. Il se reprochait d'avoir troublé +sa vie. Il ne se pardonnait pas d'avoir parlé de son amour... + +Ne devait-il pas prévoir ce qui était arrivé: qu'elle le +repousserait, et qu'ainsi il allait se priver de cette félicité +céleste de la voir, de l'entendre, de l'adorer silencieusement. + +Il faut, poursuivit-il, qu'une jeune fille puisse rêver à son +amant. En lui, elle doit caresser un idéal. Elle se plaît à le +parer de toutes les qualités brillantes, à l'imaginer plein de +noblesse, de bravoure, d'héroïsme. Qu'advenait-il, si en mon +absence elle songeait à moi? Son imagination me représentait drapé +d'une robe funèbre, au fond d'un lugubre cachot, aux prises avec +quelque scélérat immonde. N'est-ce pas mon métier de descendre +dans tous les cloaques, de remuer la fange de tous les crimes? Ne +suis-je pas condamné à laver dans l'ombre le linge sale de la plus +corrompue des sociétés? Ah! il est des professions fatales! Est-ce +que le juge comme le prêtre ne devrait pas se condamner à la +solitude et au célibat? L'un et l'autre ils savent tout, ils ont +tout entendu. Leur costume est presque le même. Mais pendant que +le prêtre dans les plis de sa robe noire apporte la consolation, +le juge apporte l'effroi. L'un est la miséricorde, l'autre le +châtiment. Voilà quelles images éveillait mon souvenir, tandis que +l'autre... l'autre... + +Cet homme infortuné continuait sa course folle le long des quais +déserts. + +Il allait, la tête nue, les yeux hagards. Pour respirer plus +librement, il avait arraché sa cravate et l'avait jetée au vent. + +Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare passant. Le +passant s'arrêtait, touché de pitié, et se détournait pour +regarder s'éloigner ce malheureux qu'il supposait privé de raison. + +Dans un chemin perdu, près de Grenelle, des sergents de ville +s'approchèrent de lui et essayèrent de l'interroger. Il les +repoussa, mais machinalement, et leur tendit une de ses cartes de +visite. + +Ils lurent et le laissèrent passer, convaincus qu'il était ivre. + +La colère, une colère furibonde, avait remplacé sa résignation +première. Dans son coeur, une haine s'élevait plus forte et plus +violente que son amour pour Claire. + +Cet autre, ce préféré, ce noble vicomte qui ne savait pas +triompher des obstacles, que ne le tenait-il là sous son genou! + +En ce moment, cet homme noble et fier, ce magistrat si sévère pour +lui-même, s'expliqua les délices irrésistibles de la vengeance. Il +comprit la haine qui s'arme d'un poignard, qui s'embusque +lâchement dans les recoins sombres, qui frappe dans les ténèbres, +en face ou dans le dos, peu importe, mais qui frappe, qui tue, qui +veut du sang pour son assouvissement! + +En ce moment, précisément, il était chargé d'instruire l'affaire +d'une pauvre fille publique, accusée d'avoir donné un coup de +couteau à une de ses tristes compagnes. + +Elle était jalouse de cette femme, qui avait cherché à lui enlever +son amant, un soldat ivrogne et grossier. + +M. Daburon se sentait saisi de pitié pour cette misérable créature +qu'il avait commencé d'interroger la veille. + +Elle était très laide et vraiment repoussante, mais l'expression +de ses yeux, quand elle parlait de son soldat, revenait à la +mémoire du juge. + +Elle l'aime véritablement, pensait-il. Si chacun des jurés avait +souffert ce que je souffre, elle serait acquittée. Mais combien +d'hommes ont eu dans leur vie une passion? Peut-être pas un sur +vingt! + +Il se promit de recommander cette fille à l'indulgence du tribunal +et d'atténuer autant qu'il le pourrait le crime dont elle s'était +rendue coupable. + +Lui-même venait de se décider à commettre un crime. + +Il était résolu à tuer M. Albert de Commarin. + +Pendant le reste de la nuit, il ne fit que s'affermir dans cette +résolution, se démontrant par mille raisons folles, qu'il trouvait +solides et indiscutables, la nécessité et la légitimité de cette +vengeance. + +Sur les sept heures du matin, il se trouvait dans une allée du +bois de Boulogne, non loin du lac. Il gagna la porte Maillot, prit +une voiture et se fit conduire chez lui. + +Le délire de la nuit continuait, mais sans souffrance. Il ne +sentait aucune fatigue. Calme et froid, il agissait sous l'empire +d'une hallucination, à peu près comme un somnambule. + +Il réfléchissait et raisonnait, mais ce n'était pas avec sa +raison. + +Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autrefois lorsqu'il +devait aller chez la marquise d'Arlange, et sortit. + +Il passa d'abord chez un armurier et acheta un petit revolver +qu'il fit charger avec soin sous ses yeux et qu'il mit dans sa +poche. Il se rendit ensuite chez les personnes qu'il supposait +capables de lui apprendre de quel club était le vicomte. Nulle +part on ne s'aperçut de l'étrange situation de son esprit, tant sa +conversation et ses manières étaient naturelles. + +Dans l'après-midi seulement, un jeune homme de ses amis lui nomma +le cercle de M. de Commarin fils et lui proposa de l'y conduire, +en faisant partie lui-même. + +M. Daburon accepta avec empressement et suivit son ami. Le long de +la route, il serrait avec frénésie le bois du revolver qu'il +tenait caché. Il ne pensait qu'au meurtre qu'il voulait commettre, +et au moyen de ne pas manquer son coup. Cela va faire, se disait- +il froidement, un scandale affreux, surtout si je ne réussis pas à +me brûler la cervelle aussitôt. On m'arrêtera, on me mettra en +prison, je passerai en cour d'assises. Voilà mon nom déshonoré. +Bast! que m'importe! Je ne suis pas aimé de Claire, que me fait le +reste! Mon père mourra sans doute de douleur, mais il faut que je +me venge!... Arrivés au club, son ami lui montra un jeune homme +très brun, à l'air hautain à ce qu'il lui parut, qui, accoudé à +une table, lisait une revue. C'était le vicomte. + +M. Daburon marcha sur lui sans sortir son revolver. Mais, arrivé à +deux pas, le coeur lui manqua. Il tourna brusquement les talons et +s'enfuit, laissant son ami stupéfié d'une scène dont il lui était +impossible de se rendre compte. + +M. Albert de Commarin ne verra jamais la mort d'aussi près qu'une +fois. + +Arrivé dans la rue, M. Daburon sentit que la terre fuyait sous ses +pas. Tout tournait autour de lui. Il voulut crier et ne le put. Il +battit l'air de ses mains, chancela un instant et enfin tomba +comme une masse sur le trottoir. + +Des passants accoururent et aidèrent les sergents de ville à le +relever. Dans une de ses poches, on trouva son adresse; on le +porta à son domicile. + +Quand il reprit ses sens, il était couché, et il aperçut son père +au pied de son lit. + +Que s'était-il donc passé? + +On lui apprit, avec bien des ménagements, que pendant six semaines +il avait flotté entre la vie et la mort. Les médecins le +déclaraient sauvé; maintenant il était remis, il allait bien. + +Cinq minutes de conversation l'avaient épuisé. Il ferma les yeux +et chercha à recueillir ses idées, qui s'étaient éparpillées comme +les feuilles d'un arbre en automne par une tempête. Le passé lui +semblait noyé dans un brouillard opaque; mais au milieu de ces +ténèbres, tout ce qui concernait Mlle d'Arlange se détachait +précis et lumineux. Toutes ses actions, à partir du moment où il +avait embrassé Claire, il les revoyait comme un tableau fortement +éclairé. Il frémit, et ses cheveux en un moment furent trempés de +sueur. + +Il avait failli devenir assassin! + +Et la preuve qu'il était vraiment remis et qu'il avait repris la +pleine possession de ses facultés, c'est qu'une question de droit +criminel traversa son cerveau. + +Le crime commis, se dit-il, aurais-je été condamné? Oui. Étais-je +responsable? Non. Le crime serait-il une forme de l'aliénation +mentale? Étais-je fou, étais-je dans l'état particulier qui doit +précéder un attentat? Qui saura me répondre? Pourquoi tous les +juges n'ont-ils pas traversé une incompréhensible crise comme la +mienne? Mais qui me croirait, si je racontais ce qui m'est arrivé? + +Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, il le conta à son +père, qui haussa les épaules et lui assura que c'était là une +mauvaise réminiscence de délire. + +Ce père, qui était bon, fut ému au récit des amours si tristes de +son fils, sans y voir cependant un malheur irréparable. Il lui +conseilla la distraction, mit à sa disposition toute sa fortune et +l'engagea fort à épouser une bonne grosse héritière poitevine, +gaie et bien portante, qui lui ferait des enfants superbes. Puis, +comme ses terres souffraient de son absence, il repartit pour sa +province. + +Deux mois plus tard, le juge d'instruction avait repris sa vie et +ses travaux habituels. Mais il avait beau faire, il agissait comme +un corps sans âme; au-dedans de lui, il le sentait, quelque chose +était brisé. + +Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la marquise. En +l'apercevant, elle poussa un cri de terreur. Elle l'avait pris +pour un spectre, tant il était différent de celui qu'elle avait +connu. + +Comme elle redoutait les figures funèbres, elle le consigna à sa +porte. + +Claire fut malade une semaine à sa vue. + +Comme il m'aimait! se disait-elle; il a failli mourir. Albert +m'aime-t-il autant? + +Elle n'osait se répondre. Elle aurait voulu le consoler, lui +parler, tenter quelque chose... Il ne se montra plus. + +M. Daburon n'était cependant pas homme à se laisser abattre sans +lutter. Il voulut, comme disait son père, se distraire. Il chercha +le plaisir et trouva le dégoût, mais non l'oubli. Souvent il alla +jusqu'au seuil de la débauche; toujours une céleste figure, Claire +vêtue de blanc, lui barra la porte. + +Alors il se réfugia dans le travail ainsi que dans un sanctuaire. +Il se condamna aux plus rudes labeurs, se défendant de penser à +Claire, pareil au poitrinaire qui s'interdit de songer à son mal. +Son âpreté à la besogne, sa fiévreuse activité lui valurent la +réputation d'un ambitieux qui devait aller loin. Il ne se souciait +de rien au monde. + +À la longue, il trouva non le repos, mais cet engourdissement +exempt de douleurs qui suit les grandes catastrophes. La +convalescence de l'oubli commençait pour lui. + +Voilà quels événements ce nom de Commarin prononcé par le père +Tabaret rappelait à M. Daburon. Il les croyait ensevelis sous la +cendre du temps, et voilà qu'ils surgissaient comme ces caractères +qu'on trace avec une encre sympathique et qui apparaissent si l'on +vient à approcher le papier du feu. En un instant, ils se +déroulèrent devant ses yeux, avec cette merveilleuse instantanéité +du songe qui supprime le temps et l'espace. + +Pendant quelques minutes, grâce à un phénomène admirable de +dédoublement, il assista, pour ainsi dire, à la représentation de +sa propre vie. Acteur et spectateur ensemble, il était là, assis +dans son fauteuil, et il paraissait sur le théâtre, il agissait et +il se jugeait. + +Sa première pensée, il faut l'avouer, fut une pensée de haine, +suivie d'un détestable sentiment de satisfaction. Le hasard lui +livrait cet homme préféré par Claire. Ce n'était plus un hautain +gentilhomme illustré par sa fortune et par ses aïeux, c'était un +bâtard, le fils d'une femme galante. Pour garder un nom volé, il +avait commis le plus lâche des assassinats. Et lui, le juge, il +allait éprouver cette volupté infinie de frapper son ennemi avec +le glaive de la loi. + +Mais ce ne fut qu'un éclair. La conscience de l'honnête homme se +révolta et fit entendre sa voix toute-puissante. + +Est-il rien de plus monstrueux que l'association de ces deux +idées: la haine et la justice? Un juge peut-il, sans se mépriser +plus que les êtres vils qu'il condamne, se souvenir qu'un coupable +dont le sort est entre ses mains a été son ennemi? Un juge +d'instruction a-t-il le droit d'user de ses exorbitants pouvoirs +contre un prévenu, tant qu'au fond de son coeur il reste une +goutte de fiel? + +M. Daburon se répéta ce que tant de fois depuis un an il s'était +dit en commençant une instruction: et moi aussi, j'ai failli me +souiller d'un meurtre abominable. + +Et voilà que, précisément, il allait avoir à faire arrêter, à +interroger, à livrer à la cour d'assises celui qu'il avait eu la +ferme volonté de tuer. + +Tout le monde, certes, ignorait ce crime de pensée et d'intention, +mais pouvait-il, lui, l'oublier? N'était-ce pas ou jamais le cas +de se récuser, de donner sa démission? Ne devait-il pas se +retirer, se laver les mains du sang répandu, laissant à un autre +le soin de le venger au nom de la société? + +-- Non! prononça-t-il, ce serait une lâcheté indigne de moi. + +Un projet de générosité folle lui vint. + +-- Si je le sauvais? murmura-t-il. Si, pour Claire, je lui +laissais l'honneur et la vie? Mais comment le sauver? Je devrais +pour cela ne tenir aucun compte des découvertes du père Tabaret et +lui imposer la complicité du silence. Il faudra volontairement +faire fausse route, courir avec Gévrol après un meurtrier +chimérique. Est-ce praticable? D'ailleurs, épargner Albert, c'est +déchirer les titres de Noël; c'est assurer l'impunité de la plus +odieuse des trahisons. Enfin, c'est encore et toujours sacrifier +la justice à ma passion! + +Le magistrat souffrait. + +Comment prendre un parti au milieu de tant de perplexités, +tiraillé par des intérêts divers? + +Il flottait indécis entre les déterminations les plus opposées, +son esprit oscillait d'un extrême à l'autre. + +Que faire? Sa raison, après un nouveau choc si imprévu, cherchait +en vain son équilibre. Reculer, se disait-il; où donc serait mon +courage? + +Ne dois-je pas rester le représentant de la loi que rien n'émeut +et que rien ne touche? Suis-je si faible qu'en revêtant ma robe je +ne sache pas me dépouiller de ma personnalité? Ne puis-je, pour le +présent, faire abstraction du passé? Mon devoir est de poursuivre +l'enquête. Claire elle-même m'ordonnerait d'agir ainsi. Voudrait- +elle d'un homme souillé d'un soupçon? Jamais. S'il est innocent, +qu'il soit sauvé; s'il est coupable, qu'il périsse! + +C'était fort bien raisonné, mais, au fond de son coeur, mille +inquiétudes dardaient leurs épines. Il avait besoin de se +rassurer. + +Est-ce que je le hais encore, cet homme? continua-t-il; non, +certes. Si Claire l'a préféré à moi qu'il ne connaît pas, c'est à +elle et non à lui que je dois en vouloir. Ma fureur n'a été qu'un +accès passager de délire. Je le prouverai. Je veux qu'il trouve en +moi autant un conseiller qu'un juge. S'il n'est pas coupable, il +disposera, pour établir ses preuves, de tout cet appareil +formidable d'agents et de moyens qui est entre les mains du +parquet. Oui, je puis être le juge. Dieu, qui lit au fond des +consciences, voit que j'aime assez Claire pour souhaiter de toutes +mes forces l'innocence de son amant. + +Alors seulement, M. Daburon se rendit vaguement compte du temps +écoulé. + +Il était près de trois heures du matin. + +-- Ah! mon Dieu! et le père Tabaret qui m'attend! Je vais le +trouver endormi... Mais le père Tabaret ne dormait pas, et il +n'avait guère plus que le juge senti glisser les heures. + +Dix minutes lui avaient suffi pour dresser l'inventaire du cabinet +de M. Daburon, qui était vaste et d'une magnificence sévère, tout +à fait en rapport avec la position du magistrat. Armé d'un +flambeau, il s'approcha des six tableaux de maîtres qui rompaient +la nudité de la boiserie et les admira. Il examina curieusement +quelques bronzes rares placés sur la cheminée et sur une console, +et il donna à la bibliothèque un coup d'oeil de connaisseur. + +Après quoi, prenant sur la table un journal du soir, il se +rapprocha du foyer et se plongea dans une vaste bergère. + +Il n'avait pas seulement lu le tiers du premier-Paris, lequel, +comme tous les premier-Paris d'alors, s'occupait exclusivement de +la question romaine, que, lâchant le journal, il s'absorbait dans +ses méditations. L'idée fixe, plus forte que la volonté, bien +autrement intéressante pour lui que la politique, le ramenait +invinciblement à La Jonchère, près du cadavre de la veuve Lerouge. +Comme l'enfant qui mille et mille fois brouille et remet en ordre +son jeu de patience, il mêlait et reprenait la série de ses +inductions et de ses raisonnements. + +Certes, il n'y avait plus rien de douteux pour lui dans cette +triste affaire. De A à Z, il croyait connaître tout. Il savait à +quoi s'en tenir, et M. Daburon, il l'avait vu, partageait ses +opinions. Cependant, que de difficultés encore! + +C'est qu'entre le juge d'instruction et le prévenu se trouve un +tribunal suprême, institution admirable qui est notre garantie à +tous tant que nous sommes, pouvoir essentiellement modérateur: le +jury. + +Et le jury, Dieu merci! ne se contente pas d'une conviction +banale. Les plus fortes probabilités peuvent l'émouvoir et +l'ébranler, elles ne lui arrachent pas un verdict affirmatif. +Placé sur un terrain neutre, entre la prévention qui expose sa +thèse et la défense qui développe son roman, il demande des +preuves matérielles et exige qu'on les lui fasse toucher du doigt. +Là où des magistrats condamneraient vingt fois pour une, en toute +sécurité de conscience, et justement, qui plus est, il acquitte, +parce que l'évidence n'a pas lui. + +La déplorable exécution de Lesurques a assuré l'impunité de bien +des crimes, et, il faut le dire, elle justifie cette impunité. + +Le fait est que, sauf les cas de flagrant délit ou d'aveu, il n'y +a pas d'affaire sûre pour le ministère public. Parfois il est +aussi anxieux que l'accusé lui-même. Presque tous les crimes ont +même pour la justice et pour la police un côté mystérieux et en +quelque sorte impénétrable. Le génie de l'avocat est de deviner +cet endroit faible et d'y concentrer ses efforts. Par là, il +insinue le doute. Un incident habilement soulevé à l'audience, au +dernier moment, peut changer la face d'un procès. Cette +incertitude d'un résultat explique le caractère de passion que +revêtent souvent les débats. + +Et à mesure que monte le niveau de la civilisation, les jurés, +dans les causes graves, deviennent plus timides et plus hésitants. +C'est avec une inquiétude croissante qu'ils portent le fardeau de +leur responsabilité. Déjà bon nombre d'entre eux reculent devant +l'idée de la peine de mort. S'il se trouve qu'elle est appliquée, +ils demandent à se laver du sang du condamné. On en a vu signer un +recours en grâce, et pour qui? Pour un parricide. Chaque juré, au +moment d'entrer dans la salle de délibérations, songe infiniment +moins à ce qu'il vient d'entendre, qu'au risque qu'il court de +préparer à ses nuits d'éternels remords. Il n'en est pas un qui, +plutôt que de s'exposer à retenir un innocent, ne soit résolu à +lâcher trente scélérats. + +L'accusation doit donc arriver devant le jury armée de toutes +pièces et les mains pleines de preuves. C'est au juge +d'instruction à forger ces armes et à condenser ces preuves. Tâche +délicate, hérissée de difficultés, souvent très longue. Il arrive +que le prévenu ait du sang-froid, qu'il soit certain de n'avoir +pas laissé de traces; alors, du fond de son cachot, au secret, il +défie tous les assauts de la justice. C'est une lutte terrible et +qui fait frémir si l'on vient à songer qu'après tout cet homme, +enfermé sans conseil et sans défense, peut être innocent. Le juge +saura-t-il résister aux entraînements de sa conviction intime? + +Bien souvent la justice est réduite à s'avouer vaincue. Elle est +persuadée qu'elle a trouvé le coupable; la logique le lui montre, +le bon sens le lui indique, et cependant elle doit renoncer aux +poursuites faute de témoignages suffisants. + +Il est malheureusement des crimes impunis. Un ancien avocat +général avouait un jour qu'il connaissait jusqu'à trois assassins +riches, heureux, honorés, qui, à moins de circonstances +improbables, finiraient dans leur lit, entourés de leur famille, +et auraient un bel enterrement avec une magnifique épitaphe sur +leur tombe. + +À cette idée qu'un meurtrier peut éviter l'action de la justice, +se dérober à la cour d'assises, le sang du père Tabaret bouillait +dans ses veines, comme au souvenir d'une cruelle injure +personnelle. + +Une telle monstruosité, à son avis, ne pouvait provenir que de +l'ineptie des magistrats chargés de l'enquête sommaire, de la +maladresse des agents de la police ou de l'incapacité et de la +mollesse du juge d'instruction. + +-- Ce n'est pas moi, marmottait-il avec la vaniteuse satisfaction +du succès, qui lâcherais jamais ma proie. Il n'est pas de crime +bien constaté dont l'auteur ne soit trouvable, à moins pourtant +que cet auteur ne soit un fou, dont le mobile échappe au +raisonnement. Je passerais ma vie à la recherche d'un coupable, et +je périrais avant de m'avouer vaincu, comme cela est arrivé tant +de fois à Gévrol. + +Cette fois encore le père Tabaret, le hasard aidant, avait réussi, +il se le répétait. Mais quelles preuves fournir à la prévention, à +ce maudit jury si méticuleux, si formaliste et si poltron? +Qu'imaginer pour forcer à se découvrir un homme fort, parfaitement +sur ses gardes, couvert par sa position et sans doute par ses +précautions prises? Quel traquenard préparer, à quel stratagème +neuf et infaillible avoir recours? + +Le volontaire de la police s'épuisait en combinaisons subtiles +mais impraticables, toujours arrêté par cette fatale légalité si +nuisible aux emplois des chevaliers de la rue de Jérusalem. + +Il s'appliquait si fort à ses conceptions, tantôt ingénieuses et +tantôt grossières, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte du cabinet +et ne s'aperçut nullement de la présence du juge d'instruction. + +Il fallut, pour l'arracher à ses problèmes, la voix de M. Daburon, +qui disait avec un accent encore ému: + +-- Vous m'excuserez, monsieur Tabaret, de vous avoir laissé si +longtemps seul... + +Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux salut de +quarante-cinq au degré. + +-- Ma foi! monsieur, répondit-il, je n'ai pas eu le loisir de +m'apercevoir de ma solitude. + +M. Daburon avait traversé la pièce et était allé s'asseoir en face +de son agent, devant un guéridon encombré des papiers et des +documents se rattachant au crime. Il paraissait très fatigué. + +-- J'ai beaucoup réfléchi, commença-t-il, à toute cette affaire... + +-- Et moi donc! interrompit le père Tabaret. Je m'inquiétais, +monsieur, lorsque vous êtes entré, de l'attitude probable du +vicomte de Commarin au moment de son arrestation. Rien de plus +important, selon moi. S'emportera-t-il? essayera-t-il d'intimider +les agents? les menacera-t-il de les jeter dehors? C'est assez la +tactique des criminels huppés. Je crois pourtant qu'il restera +calme et froid. C'est dans la logique du caractère que se relève +la perpétration du crime. Il fera montre, vous le verrez, d'une +assurance superbe. Il jugera qu'il est sans doute victime de +quelque malentendu. Il insistera pour voir immédiatement le juge +d'instruction, afin de tout éclaircir au plus vite. + +Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions comme d'une +réalité, il avait un tel ton d'assurance que M. Daburon ne put +s'empêcher de sourire. + +-- Nous n'en sommes pas encore là, dit-il. + +-- Mais nous y serons dans quelques heures, reprit vivement le +père Tabaret. Je suppose que, dès qu'il fera jour, monsieur le +juge d'instruction donnera des ordres pour que monsieur de +Commarin fils soit arrêté? + +Le juge tressaillit comme le malade qui voit son chirurgien +déposer, en entrant, sa trousse sur un meuble. + +Le moment d'agir arrivait. Il mesurait la distance incommensurable +qui sépare l'idée du fait, la décision de l'acte. + +-- Vous êtes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez +pas d'obstacles. + +-- Puisqu'il est coupable! Je le demanderai à monsieur le juge, +qui aurait commis ce crime sinon lui? Qui avait intérêt à +supprimer la veuve Lerouge, son témoignage, ses papiers, ses +lettres? Lui, uniquement lui. Mon Noël, qui est bête comme un +honnête homme, l'a prévenu: il a agi. Que sa culpabilité ne soit +pas établie, il reste plus Commarin que jamais, et mon avocat est +Gerdy jusqu'au cimetière. + +-- Oui, mais... + +Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupéfait. + +-- Monsieur le juge voit donc des difficultés? demanda-t-il. + +-- Eh! sans doute! répondit M. Daburon: cette affaire est de +celles qui commandent la plus grande circonspection. Dans des cas +pareils à celui-ci, on ne doit frapper qu'à coup sûr, et nous +n'avons que des présomptions... les plus concluantes, je le sais, +mais enfin des présomptions. Si nous nous trompions? La justice, +malheureusement, ne peut jamais réparer complètement ses erreurs. +Sa main posée injustement sur un homme laisse une empreinte qui ne +s'efface plus. Elle reconnaît qu'elle s'est trompée, elle l'avoue +hautement, elle le proclame... en vain. L'opinion absurde, idiote, +ne pardonne pas à un homme d'avoir pu être soupçonné. + +C'est en poussant de gros soupirs que le père Tabaret écoutait ces +réflexions. Ce n'est pas lui qui eût été retenu par de si +mesquines considérations. + +-- Nos soupçons sont fondés, continua le juge, j'en suis persuadé. +Mais s'ils étaient faux? Notre précipitation serait pour ce jeune +homme un affreux malheur. Et encore, quel éclat, quel scandale! Y +avez-vous songé? Vous ne savez pas tout ce qu'une démarche risquée +peut coûter à l'autorité, à la dignité de la justice, au respect +qui constitue sa force... L'erreur appelle la discussion, provoque +l'examen, enfin éveille la méfiance à une époque où tous les +esprits ne sont que trop disposés à se défier des pouvoirs +constitués. + +Il s'appuya sur le guéridon et parut réfléchir profondément. + +Pas de chance, pensait le père Tabaret, j'ai affaire à un +trembleur. Il faudrait agir, il parle; signer des mandats, il +pousse des théories. Il est étourdi de ma découverte et il a peur. +Je supposais en accourant ici qu'il serait ravi, point. Il +donnerait bien un louis de sa poche pour ne m'avoir pas fait +appeler; il ne saurait rien et dormirait du sommeil épais de +l'ignorance. Ah! voilà! On voudrait bien avoir dans son filet des +tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les +gros sont dangereux, on les lâcherait volontiers... + +-- Peut-être, dit à haute voix M. Daburon, peut-être suffirait-il +d'un mandat de perquisition et d'un autre de comparution?... + +-- Alors tout est perdu! s'écria le père Tabaret. + +-- En quoi, s'il vous plaît? + +-- Hélas! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis +qu'un pauvre vieux. Nous sommes en face de la préméditation la +plus habile et la plus raffinée. Un hasard miraculeux nous a mis +sur la trace de l'ennemi. Si nous lui laissons le temps de +respirer, il nous échappe. + +Le juge, pour toute réponse, inclina la tête, peut-être en signe +d'assentiment. + +-- Il est évident, continua le père Tabaret, que notre adversaire +est un homme de première force, d'un sang-froid surprenant, d'une +habileté consommée. Ce gaillard-là doit avoir tout prévu, tout +absolument, jusqu'à la possibilité improbable d'un soupçon +s'élevant jusqu'à lui. Oh! ses précautions sont prises. Si +monsieur le juge se contente d'un mandat de comparution, le gredin +est sauvé. Il comparaîtra tranquille comme Baptiste, absolument +comme s'il s'agissait d'un duel. Il nous arrivera nanti du plus +magnifique alibi qui se puisse voir, d'un alibi irrécusable. Il va +prouver qu'il a passé la soirée et la nuit du mardi et de mercredi +avec les personnages les plus considérables. Il aura dîné avec le +comte Machin, joué avec le marquis Chose, soupé avec le duc Untel; +la baronne de Ci et la vicomtesse de Là ne l'auront pas perdu de +vue une minute... Enfin, le coup sera si bien monté, tous les +trucs joueront si bien, qu'il faudra lui ouvrir la porte, et +encore lui présenter des excuses sur l'escalier. Il n'est qu'un +moyen de le convaincre, c'est de le surprendre par une rapidité +contre laquelle il est impossible qu'il soit en garde. On doit +tomber chez lui comme la foudre, l'arrêter au réveil, l'entraîner +encore tout abasourdi, et l'interroger là, sur-le-champ, _hic et +nunc, _tout chaud encore de son lit. C'est la seule chance qu'il +soit de surprendre quelque chose. Ah! que ne suis-je, pour un +jour, juge d'instruction! + +Le père Tabaret s'arrêta court, saisi de la crainte de manquer de +respect au magistrat. Mais M. Daburon n'avait nullement l'air +choqué. + +-- Poursuivez, dit-il d'un ton encourageant, poursuivez! + +-- Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d'instruction. Je fais +arrêter mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon +cabinet. Je ne m'amuse point à lui poser des questions plus ou +moins captieuses. Non; je vais droit au but. Je l'accable tout +d'abord du poids de ma certitude. Quel pavé! Je lui prouve que je +sais tout, si évidemment, si clairement, si péremptoirement qu'il +se rend, ne pouvant agir autrement. Non, je ne l'interroge pas. Je +ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je parle le premier. Et voici +mon discours: «Mon bonhomme, vous m'apportez un alibi! C'est fort +bien. Mais nous connaissons ce moyen, l'ayant pratiqué. Il est +usé. On est fixé sur les pendules qui retardent ou avancent. Donc, +cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c'est admis. + +» Cependant voici ce que vous avez fait: à huit heures vingt +minutes, vous avez filé adroitement. À huit heures trente-cinq +minutes, vous preniez le chemin de fer, rue Saint-Lazare. À neuf +heures, vous descendiez à la gare de Rueil et vous vous élanciez +sur la route de La Jonchère. À neuf heures un quart, vous frappiez +au volet de la veuve Lerouge, qui vous ouvrait et à qui vous +demandiez à manger un morceau et surtout à boire un coup. À neuf +heures vingt-cinq, vous lui plantiez un morceau de fleuret bien +aiguisé entre les épaules, vous bouleversiez tout dans la maison +et vous brûliez certains papiers, vous savez. Après quoi, +enveloppant dans une serviette tous les objets précieux pour faire +croire à un vol, vous sortiez en fermant la porte à double tour. + +» Arrivé à la Seine, vous avez jeté votre paquet dans l'eau, vous +avez regagné la station du chemin de fer à pied, et à onze heures +vous reparaissiez frais et dispos. + +» C'est bien joué. Seulement vous avez compté sans deux +adversaires: un agent de police assez madré, surnommé Tirauclair, +et un autre plus capable encore, qui a nom le hasard. À eux deux, +ils vous font perdre la partie. D'ailleurs, vous avez eu le tort +de porter des bottes trop fines, de conserver vos gants gris +perle, et de vous embarrasser d'un chapeau de soie et d'un +parapluie. Maintenant, avouez, ce sera plus court, et je vous +donnerai la permission de fumer dans votre prison de ces +excellents trabucos que vous aimez et que vous brûlez toujours +avec un bout d'ambre.» + +Le père Tabaret avait grandi de deux pouces tant était grand son +enthousiasme. Il regarda le magistrat comme pour quêter un sourire +approbateur. + +-- Oui, continua-t-il après avoir repris haleine, je lui dirais +cela et non autre chose. Et, à moins que cet homme ne soit mille +fois plus fort que je ne le suppose, à moins qu'il ne soit de +bronze, de marbre, d'acier, je le verrais à mes pieds et +j'obtiendrais un aveu... + +-- Et s'il était de bronze, en effet, dit M. Daburon, s'il ne +tombait pas à vos pieds! Que feriez-vous? + +La question, évidemment, embarrassa le bonhomme. + +-- Dame! balbutia-t-il, je ne sais, je verrais, je chercherais... +mais il avouerait. + +Après un assez long silence, M. Daburon prit une plume et écrivit +quelques lignes à la hâte. + +-- Je me rends, dit-il. Monsieur Albert de Commarin va être +arrêté, c'est maintenant décidé. Mais les formalités et les +perquisitions prendront un certain temps qui, d'un autre côté, +m'est nécessaire. Je veux interroger, avant le prévenu, son père, +le comte de Commarin, et encore ce jeune avocat, votre ami, +monsieur Noël Gerdy. Les lettres qu'il possède me sont +indispensables. + +À ce nom de Gerdy, la figure du père Tabaret s'assombrit et +exprima la plus comique inquiétude. + +-- Sapristi! s'exclama-t-il, voilà ce que je redoutais! + +-- Quoi? demanda M. Daburon. + +-- Eh! la nécessité des lettres de Noël... Naturellement, il va +savoir qui a mis la justice sur les traces du crime. Me voilà dans +de beaux draps! C'est à moi qu'il devra la reconnaissance de ses +droits, n'est-ce pas? Pensez-vous qu'il me sera reconnaissant! +Point, il me méprisera. Il me fuira quand il saura que Tabaret, +rentier, et Tirauclair, l'agent, se coiffent dans le même bonnet +de coton. Pauvre humanité! Avant huit jours mes plus vieux amis me +refuseront la main. Comme si ce n'était pas un bonheur de servir +la justice!... Je vais être réduit à changer de quartier, à +prendre un faux nom... + +Il pleurait presque, tant sa peine était grande. Le magistrat en +fut touché. + +-- Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit-il, je ne +mentirai pas mais je m'arrangerai de telle sorte que votre fils +d'adoption, votre Benjamin, ne saura rien. Je lui laisserai +entrevoir que je suis arrivé jusqu'à lui par des papiers trouvés +chez la veuve Lerouge. + +Le bonhomme, transporté, saisit la main du juge et la porta à ses +lèvres. + +-- Oh! merci, monsieur! s'écria-t-il, merci mille fois! Vous êtes +grand, vous êtes... Et moi qui tout à l'heure... mais, suffit! je +me trouverai, si vous le permettez, à l'arrestation; je serais +très satisfait d'assister aux perquisitions. + +-- Je comptais vous le demander, monsieur Tabaret, répondit le +juge. + +Les lampes pâlissaient et devenaient fumeuses, le toit des maisons +blanchissait, le jour se levait. Déjà, dans le lointain, on +entendait le roulement des voitures matinales; Paris s'éveillait. + +-- Je n'ai pas de temps à perdre, poursuivit M. Daburon, si je +veux que toutes mes mesures soient bien prises. Je tiens +absolument à voir le procureur impérial; je le ferai réveiller +s'il le faut. Je me rendrai de chez lui directement au Palais, j'y +serai avant huit heures. Je désire, monsieur Tabaret, vous y +trouver à mes ordres. + +Le bonhomme remerciait et s'inclinait, quand le domestique du +magistrat parut. + +-- Voici, monsieur, dit-il à son maître, un pli que vient +d'apporter un gendarme de Bougival. Il attend la réponse dans +l'antichambre. + +-- Très bien! répondit M. Daburon; demandez à cet homme s'il n'a +besoin de rien, et dans tous les cas offrez-lui un verre de vin. + +En même temps il brisait l'enveloppe de la dépêche. + +-- Tiens! fit-il, une lettre de Gévrol! + +Et il lut: + +_Monsieur le juge d'instruction, _ + +_J'ai l'honneur de vous faire savoir que je suis sur la trace de +l'homme aux boucles d'oreilles. Je viens d'apprendre de ses +nouvelles chez un marchand de vin, où des ivrognes étaient +attardés. Notre homme est rentré chez le marchand de vin dimanche +matin en sortant de chez la veuve Lerouge. Il a commencé par +acheter et payer deux litres de vin. Puis il s'est frappé le front +et a dit: _«_Vieille bête! j'oubliais que c'est demain la fête du +bateau!» Il a aussitôt demandé trois autres litres. J'ai consulté +l'almanach, le bateau doit s'appeler _Saint-Marin. _J'ai appris +aussi qu'il était chargé de blé. J'écris à la préfecture en même +temps qu'à vous, pour que des perquisitions soient faites à Paris +et à Rouen. Il est impossible qu'elles n'aboutissent pas._ + +_Je suis en attendant, monsieur..._ + +-- Ce pauvre Gévrol! s'écria le père Tabaret en éclatant de rire, +il aiguise son sabre et la bataille est gagnée. Est-ce que +monsieur le juge ne va pas arrêter ses recherches? + +-- Non, certes! répondit M. Daburon, négliger la moindre chose est +souvent une faute irréparable. Et qui sait quelles lumières nous +peut fournir cet inconnu? + + +VIII +Le jour même de la découverte du crime de La Jonchère, à l'heure +précisément où le père Tabaret faisait sa démonstration dans la +chambre de la victime, le vicomte Albert de Commarin montait en +voiture pour se rendre à la gare du Nord au-devant de son père. + +Le vicomte était fort pâle. Ses traits tirés, ses yeux mornes, ses +lèvres blêmies dénonçaient d'accablantes fatigues, l'abus de +plaisirs écrasants ou de terribles soucis. + +Au surplus, tous les domestiques de l'hôtel avaient parfaitement +observé que, depuis cinq jours, leur jeune maître n'était pas dans +son assiette ordinaire. Il ne parlait qu'avec effort, mangeait à +peine et avait sévèrement interdit sa porte. + +Le valet de chambre de monsieur le vicomte fit remarquer que ce +changement, trop rapide pour ne pas être des plus sensibles, était +survenu le dimanche matin à la suite de la visite d'un certain +sieur Gerdy, avocat, lequel était resté près de trois heures dans +la bibliothèque. + +Le vicomte, gai comme un pinson à l'arrivée de ce personnage, +avait, à sa sortie, l'air d'un déterré, et il n'avait plus quitté +cette mine affreuse. + +Au moment de se faire conduire au chemin de fer, le vicomte +paraissait se traîner avec tant de peine que M. Lubin, son valet +de chambre, l'exhorta beaucoup à ne pas sortir. S'exposer au +froid, c'était commettre une imprudence gratuite. Il serait plus +sage à lui de se coucher et d'avaler une bonne tasse de tisane. + +Mais le comte de Commarin n'entendait point raillerie sur le +chapitre des devoirs filiaux. Il était homme à pardonner à son +fils les plus incroyables folies, les pires débordements, plutôt +que ce qu'il appelait un manque de révérence. Il avait annoncé son +arrivée par le télégraphe vingt-quatre heures à l'avance, donc +l'hôtel devait être sous les armes, donc l'absence d'Albert à la +gare l'eût choqué comme la plus outrageante des inconvenances. + +Le vicomte se promenait depuis cinq minutes dans la salle +d'attente quand la cloche signala l'arrivée du train. Bientôt les +portes qui donnent sur le quai s'ouvrirent et furent encombrées de +voyageurs. + +La presse un peu dissipée, le comte apparut, suivi d'un domestique +portant une immense pelisse de voyage, garnie de fourrures +précieuses. + +Le comte de Commarin annonçait bien dix bonnes années de moins que +son âge. Sa barbe et ses cheveux encore abondants grisonnaient à +peine. Il était grand et maigre, marchait le corps droit et +portait la tête haute, sans avoir rien cependant de cette +disgracieuse roideur britannique, l'admiration et l'envie de nos +jeunes gentilshommes. Sa tournure était noble, sa démarche aisée. +Il avait de fortes mains, très belles, les mains d'un homme dont +les ancêtres ont pendant des siècles donnés de grands coups +d'épée. Sa figure régulière présentait un contraste singulier pour +celui qui l'étudiait: tous ses traits respiraient une facile +bonhomie, sa bouche était souriante, mais dans ses yeux clairs +éclatait la plus farouche fierté. + +Ce contraste traduisait le secret de son caractère. + +Tout aussi exclusif que la marquise d'Arlange, il avait marché +avec son siècle, ou du moins il paraissait avoir marché. + +Autant que la marquise, il méprisait absolument tout ce qui +n'était pas noble, seulement son mépris s'exprimait d'une façon +différente. La marquise affichait hautement et brutalement ses +dédains; le comte les dissimulait sous les recherches d'une +politesse humiliante à force d'être excessive. La marquise aurait +volontiers tutoyé ses fournisseurs; le comte, chez lui, un jour +que son architecte avait laissé tomber son parapluie, s'était +précipité pour le ramasser. + +C'est que la vieille dame avait les yeux bandés, les oreilles +bouchées, tandis que le comte avait beaucoup vu avec de bons yeux, +beaucoup entendu avec une ouïe très fine. Elle était sotte et sans +l'ombre du sens commun; il avait de l'esprit, des vues presque +larges, et des idées. Elle rêvait le retour de tous les usages +saugrenus, la restauration des niaiseries monarchiques, +s'imaginant qu'on fait reculer les années comme les aiguilles +d'une pendule; il aspirait, lui, à des choses positives; au +pouvoir, par exemple, sincèrement persuadé que son parti pouvait +encore le ressaisir et le garder, et reconquérir sourdement et +lentement, mais sûrement, tous les privilèges perdus. + +Mais, au fond, ils devaient s'entendre. + +Pour tout dire, le comte était le portrait flatté d'une certaine +fraction de la société, et la marquise en était la caricature. + +Il faut ajouter qu'avec ses égaux, M. de Commarin savait se +départir de son écrasante urbanité. Il reprenait alors son +caractère vrai, hautain, entier, intraitable, supportant la +contradiction à peu près comme un étalon la piqûre d'une mouche. + +Dans sa maison, c'était un despote. + +En apercevant son père, Albert s'avança vers lui avec +empressement. Ils se serrèrent la main, s'embrassèrent d'un air +aussi noble que cérémonieux, et en moins d'une minute expédièrent +la phraséologie banale des informations de retour et des +compliments de voyage. + +Alors seulement M. de Commarin parut s'apercevoir de l'altération, +si visible, du visage de son fils. + +-- Vous êtes souffrant, vicomte? demanda-t-il. + +-- Non, monsieur, répondit laconiquement Albert. + +Le comte fit un: «Ah!» accompagné d'un certain mouvement de tête, +qui était chez lui comme un tic et exprimait la plus parfaite +incrédulité; puis il se retourna vers son domestique et lui donna +brièvement quelques ordres. + +-- Maintenant, reprit-il en revenant à son fils, rentrons vite à +l'hôtel. J'ai hâte de me sentir chez moi, et de plus je mangerai +avec plaisir, n'ayant rien pris aujourd'hui qu'une tasse de +détestable bouillon, à je ne sais quel buffet. + +M. de Commarin arrivait à Paris d'une humeur massacrante. Son +voyage en Autriche n'avait pas amené les résultats qu'il espérait. + +Pour comble, s'étant arrêté chez un de ses anciens amis, il avait +eu avec lui une discussion si violente qu'ils s'étaient séparés +sans se donner la main. + +À peine installé sur les coussins de sa voiture, qui partit au +galop, le comte ne put s'empêcher de revenir sur ce sujet qui lui +tenait fort à coeur. + +-- Je suis brouillé avec le duc de Sairmeuse, dit-il à son fils. + +-- Il me semble, monsieur, répondit Albert sans la moindre +intention de raillerie, que c'est ce qui ne manque jamais +d'arriver lorsque vous restez plus d'une heure ensemble. + +-- C'est vrai, mais cette fois c'est définitif. J'ai passé quatre +jours chez lui dans un état inconcevable d'exaspération. +Maintenant, je lui ai retiré mon estime. Sairmeuse, vicomte, vend +Gondresy, une des belles terres du nord de la France. Il coupe les +bois, met à l'encan le château où il est, une demeure princière +qui va devenir une sucrerie. Il fait argent de tout, pour +augmenter, à ce qu'il dit, ses revenus, pour acheter de la rente, +des actions, des obligations!... + +-- Et c'est la raison de votre rupture? demanda Albert sans trop +de surprise. + +-- Sans doute. N'est-elle pas légitime? + +-- Mais, monsieur, vous savez que le duc a une famille nombreuse; +il est loin d'être riche. + +-- Et ensuite! reprit le comte. Qu'importe cela? On se prive, +monsieur, on vit de sa terre sur sa terre, on porte des sabots +tout l'hiver, on fait donner de l'éducation à son aîné seulement, +et on ne vend pas. Entre amis, on se doit la vérité, surtout quand +elle est désagréable. J'ai dit à Sairmeuse ma pensée. Un noble qui +vend ses terres commet une indignité, il trahit son parti. + +-- Oh! monsieur! fit Albert, essayant de protester. + +-- J'ai dit traître, continua le comte avec véhémence, je +maintiens ce mot. Retenez bien ceci, vicomte: la puissance a été, +est et sera toujours à qui possède la fortune, à plus forte raison +à qui détient le sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En +ruinant la noblesse, ils ont détruit son prestige bien plus +sûrement qu'en abolissant les titres. Un prince à pied et sans +laquais est un homme comme un autre. Le ministre de Juillet qui a +dit aux bourgeois: «Enrichissez-vous» n'était point un sot. Il +leur donnait la formule magique du pouvoir. Les bourgeois ne l'ont +pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se sont lancés +dans la spéculation. Ils sont riches aujourd'hui, mais de quoi? de +valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de +chiffons enfin. + +» C'est de la fumée qu'ils cadenassent dans leurs coffres. Ils +préfèrent le mobilier qui rapporte huit, aux prés, aux vignes, aux +bois, qui ne rendent pas trois du cent. Le paysan n'est pas si +fou. Dès qu'il a de la terre grand comme un mouchoir de poche, il +en veut grand comme une nappe, puis grand comme un drap. Le paysan +est lent comme le boeuf de sa charrue, mais il a sa ténacité, son +énergie patiente, son obstination. Il marche droit vers son but, +poussant ferme sur le joug, et sans que rien l'arrête ni le +détourne. Pour devenir propriétaire, il se serre le ventre, et les +imbéciles rient. Qui sera bien surpris quand il fera, lui aussi, +son 89? Le bourgeois et aussi les barons de la féodalité +financière. + +-- Eh bien? interrogea le vicomte. + +-- Vous ne comprenez pas? Ce que fait le paysan, la noblesse le +devait faire. Ruinée, son devoir était de reconstituer sa fortune. +Le commerce lui est interdit, soit. L'agriculture lui reste. Au +lieu de bouder niaisement, depuis un demi-siècle, au lieu de +s'endetter pour soutenir un train d'une ridicule mesquinerie, elle +devait s'enfermer dans ses châteaux, en province, et là +travailler, se priver, économiser, acheter, s'étendre, gagner de +proche en proche. Si elle avait pris ce parti, elle posséderait la +France. Sa richesse serait énorme, car le prix de la terre s'élève +de jour en jour. Sans effort, j'ai doublé ma fortune depuis trente +ans. Blanlaville, qui a coûté à mon père cent mille écus en 1817, +vaut maintenant plus d'un million. Ainsi, quand j'entends la +noblesse se plaindre, gémir, récriminer, je hausse les épaules. +Tout augmente, dit-elle, et ses revenus restent stationnaires. À +qui la faute? Elle s'appauvrit d'année en année. Elle en verra +bien d'autres. Bientôt elle en sera réduite à la besace, et les +quelques grands noms qui nous restent finiront sur des enseignes. +Et ce sera bien fait. Ce qui me console, c'est qu'alors le paysan, +maître de nos domaines, sera tout-puissant, et qu'il attellera à +ses voitures ces bourgeois qu'il hait autant que je les exècre +moi-même. + +La voiture, en ce moment, s'arrêtait dans la cour, après avoir +décrit ce demi-cercle parfait, la gloire des cochers qui ont gardé +la bonne tradition. + +Le comte descendit le premier et, appuyé sur le bras de son fils, +il gravit les marches du perron. + +Dans l'immense vestibule, presque tous les domestiques en grande +livrée formaient la haie. + +Le comte leur donna un coup d'oeil en traversant, comme un +officier à ses soldats avant la parade. Il parut satisfait de leur +tenue et gagna ses appartements, situés au premier étage, au- +dessus des appartements de réception. + +Jamais, nulle part, maison ne fut mieux ordonnée que celle du +comte de Commarin, maison considérable, car la fortune lui +permettait de soutenir un train à éblouir plus d'un principicule +allemand. + +Il possédait, à un degré supérieur, le talent, il faudrait dire +l'art, beaucoup plus rare qu'on ne le suppose, de commander à une +armée de valets. Selon Rivarol, il est une façon de dire à un +laquais: «Sortez!» qui affirme mieux la race que cent livres de +parchemins. + +Les domestiques si nombreux du comte n'étaient pour lui ni une +gêne, ni un souci, ni un embarras. Ils lui étaient nécessaires, le +servaient bien, à sa guise et non à la leur. Il était l'exigence +même, toujours prêt à dire: «J'ai failli attendre», et cependant +il était rare qu'il eût un reproche à adresser. + +Chez lui, tout était si bien prévu, même et surtout l'imprévu, si +bien réglé, arrangé à l'avance, d'une manière invariable, qu'il +n'avait plus à s'occuper de rien. Si parfaite était l'organisation +de la machine intérieure, qu'elle fonctionnait sans bruit, sans +effort, sans qu'il fût besoin de la remonter sans cesse. Un rouage +manquait, on le remplaçait et on s'en apercevait à peine. Le +mouvement général entraînait le nouveau venu, et au bout de huit +jours il avait pris le pli ou il était renvoyé. + +Ainsi, le maître arrivait de voyage, et l'hôtel endormi +s'éveillait comme sous la baguette d'un magicien. Chacun se +trouvait à son poste, prêt à reprendre la besogne interrompue six +semaines auparavant. On savait que le comte avait passé la journée +en wagon, donc il pouvait avoir faim: le dîner avait été avancé. +Tous les gens, jusqu'au dernier marmiton, avaient présent à +l'esprit l'article premier de la charte de l'hôtel: «Les +domestiques sont faits, non pour exécuter des ordres, mais pour +épargner la peine d'en donner.» + +M. de Commarin finissait de réparer sur sa personne le désordre du +voyage et de changer de vêtements, quand le maître d'hôtel en bas +de soie parut et annonça que monsieur le comte était servi. + +Il descendit presque aussitôt, et le père et le fils se +rencontrèrent sur le seuil de la salle à manger. + +C'est une vaste pièce, très haute de plafond comme tout le rez-de- +chaussée de l'hôtel, et d'une simplicité magnifique. Un seul des +quatre dressoirs qui la décorent encombrerait un de ces vastes +appartements que les millionnaires de la dernière liquidation +louent quinze mille francs au boulevard Malesherbes. Un +collectionneur pâmerait devant ces dressoirs, chargés à rompre +d'émaux rares, de faïences merveilleuses et de porcelaines à faire +verdir de jalousie un roi de Saxe. + +Le service de la table où prirent place le comte et Albert, +dressée milieu de la salle, répondait à ce luxe grandiose. +L'argenterie et les cristaux y resplendissaient. + +Le comte était un grand mangeur. Parfois il tirait vanité de cet +appétit énorme qui eût été pour un pauvre diable une véritable +infirmité. Il aimait à rappeler les grands hommes dont l'estomac +est resté célèbre, Charles Quint dévorait des montagnes de viande. +Louis XIV engloutissait à chaque repas la nourriture de six hommes +ordinaires. Il soutenait volontiers à table qu'on peut presque +juger les hommes à leur capacité digestive; il les comparait à des +lampes dont le pouvoir éclairant est en raison de l'huile qu'elles +consument. + +La première demi-heure du dîner fut silencieuse. M. de Commarin +mangeait en conscience, ne s'apercevant pas ou ne voulant pas +s'apercevoir qu'Albert remuait sa fourchette et son couteau par +contenance et ne touchait à aucun des mets placés sur son +assiette. Mais avec le dessert, la mauvaise humeur du vieux +gentilhomme reparut, fouettée par un certain vin de Bourgogne +qu'il affectionnait, et dont il buvait presque exclusivement +depuis de longues années. + +Il ne détestait pas d'ailleurs se mettre la bile en mouvement +après le dîner, professant cette théorie qu'une discussion modérée +est un parfait digestif. Une lettre qui lui avait été remise à son +arrivée et qu'il avait trouvé le temps de parcourir fut son +prétexte et son point de départ. + +-- J'arrive il y a une heure, dit-il à son fils, et j'ai déjà une +homélie de Broisfresnay. + +-- Il écrit beaucoup, observa Albert. + +-- Trop! Il se dépense en encre. Encore des plans, des projets, +des espérances, véritables enfantillages. Il porte la parole au +nom d'une douzaine de politiques de sa force. Ma parole d'honneur, +ils ont perdu le sens. Ils parlent de soulever le monde; il ne +leur manque qu'un levier et un point d'appui. Je les trouve, moi +qui les aime, à mourir de rire. + +Et pendant dix minutes, le comte chargea des plus piquantes +injures et des épigrammes les plus vives ses meilleurs amis, sans +paraître se douter que bon nombre de leurs ridicules étaient un +peu les siens. + +-- Si encore, continua-t-il plus sérieusement, s'ils avaient +quelque confiance en eux, s'ils montraient une ombre d'audace! +Mais non. La foi même leur manque. Ils ne comptent que sur autrui, +tantôt sur celui-ci et tantôt sur cet autre. Il n'est pas une de +leurs démarches qui ne soit un aveu d'impuissance, une déclaration +prématurée d'avortement. Je les vois continuellement en quête d'un +mieux monté qui consente à les prendre en croupe. Ne trouvant +personne, c'est qu'ils sont embarrassants! ils en reviennent +toujours au clergé comme à leurs premières amours. + +» Là, pensent-ils, sont le salut et l'avenir. Le passé l'a bien +prouvé. Ah! ils sont adroits! En somme, nous devons au clergé la +chute de la Restauration. Et maintenant, en France, aristocratie +et dévotion sont synonymes. Pour sept millions d'électeurs, un +petit-fils de Louis XIV ne peut marcher qu'à la tête d'une armée +de robes noires, escorté de prédicants, de moines et de +missionnaires, avec un état-major d'abbés, le cierge au vent. Et +on a beau dire, le Français n'est pas dévot, et il hait les +jésuites. N'est-ce pas votre avis, vicomte? + +Albert ne put qu'incliner la tête en signe d'assentiment. Déjà +M. de Commarin continuait: + +-- Ma foi! je le déclare, je suis las de marcher à la remorque de +ces gens-là. Je perds patience quand je vois sur quel ton ils le +prennent avec nous, et à quel prix ils mettent leur alliance. Ils +n'étaient pas si grands seigneurs jadis; un évêque à la cour +faisait une mince figure. Aujourd'hui, ils se sentent +indispensables. Moralement, nous n'existons que par eux. Et quel +rôle jouons-nous à leur profit? Nous sommes le paravent derrière +lequel ils jouent leur comédie. Quelle duperie! Est-ce que nos +intérêts sont les leurs? + +» Ils se soucient de nous, monsieur, comme de l'an VIII. Leur +capitale est Rome, et c'est là que trône leur seul roi. Depuis je +ne sais combien d'années, ils crient à la persécution, et jamais +ils n'ont été si véritablement puissants. Enfin, si nous n'avons +pas le sou, ils sont immensément riches. Les lois qui frappent les +fortunes particulières ne les atteignent pas. Ils n'ont point +d'héritiers qui se partagent leurs trésors et les divisent à +l'infini. Ils possèdent la patience et le temps qui élèvent des +montagnes avec des grains de sable. Tout ce qui va au clergé reste +au clergé. + +-- Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert. + +-- Peut-être le faudrait-il, vicomte. Mais aurions-nous les +bénéfices de la rupture? Et d'abord, y croirait-on? + +On venait de servir le café. Le comte fit un signe, les +domestiques sortirent. + +-- Non, poursuivit-il, on n'y croirait pas. Puis ce serait la +guerre et la trahison dans nos ménages. Ils nous tiennent par nos +femmes et nos filles, otages de notre alliance. Je ne vois plus +pour l'aristocratie française qu'une planche de salut; une bonne +petite loi autorisant les majorats. + +-- Vous ne l'obtiendrez jamais, monsieur. + +-- Croyez-vous? demanda M. de Commarin; vous y opposeriez-vous +donc, vicomte? + +Albert savait par expérience combien était brûlant ce terrain où +l'attirait son père, il ne répondit pas. + +-- Mettons donc que je rêve l'impossible, reprit le comte; alors, +que la noblesse fasse son devoir. Que toutes les filles de grande +maison, que tous les cadets se dévouent. Qu'ils laissent pendant +cinq générations le patrimoine entier à l'aîné et se contentent +chacun de cent louis de rentes. De cette façon encore, on peut +reconstruire les grandes fortunes. Les familles, au lieu d'être +divisées par des intérêts et des égoïsmes divers, seraient unies +par une aspiration commune. Chaque maison aurait sa raison d'État, +un testament politique, pour ainsi dire, que se légueraient les +aînés. + +-- Malheureusement, objecta le vicomte, le temps n'est plus guère +aux dévouements. + +-- Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, je le sais très +bien, et dans ma propre maison j'en ai la preuve. Je vous ai prié, +moi, votre père, je vous ai conjuré de renoncer à épouser la +petite-fille de cette vieille folle de marquise d'Arlange: à quoi +cela a-t-il servi? À rien. Et après trois ans de luttes, il m'a +fallu céder. + +-- Mon père..., voulut commencer Albert. + +-- C'est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons. +Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prédit. Vous portez le +coup mortel à notre maison. Vous serez, vous, un des grands +propriétaires de la France; ayez quatre enfants, ils seront à +peine riches; qu'eux-mêmes en aient chacun autant, et vous verrez +vos petits-fils dans la gêne. + +-- Vous mettez tout au pis, mon père. + +-- Sans doute, et je le dois. C'est le moyen d'éviter les +déceptions. Vous m'avez parlé du bonheur de votre vie! Misère! Un +homme vraiment noble songe à son nom avant tout. Mademoiselle +d'Arlange est très jolie, très séduisante, tout ce que vous +voudrez, mais elle n'a pas le sou. Je vous avais, moi, choisi une +héritière. + +-- Que je ne saurais aimer... + +-- La belle affaire! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre +millions, plus que les rois d'aujourd'hui ne donnent en dot à +leurs filles. Sans compter les espérances... + +L'entretien, sur ce sujet, pouvait être interminable; mais en +dépit d'une contrainte visible, le vicomte restait à cent lieues +de discussion. À peine, de temps à autre et pour ne pas jouer le +rôle de confident absolument muet il prononçait quelques syllabes. + +Cette absence d'opposition irritait le comte encore plus qu'une +contradiction obstinée. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer +son fils. C'était sa tactique. + +Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les +allusions méchantes. Bientôt il fut sérieusement furieux contre +son fils, et sur une laconique réponse, il s'emporta tout à fait. + +-- Parbleu! s'écria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait +pas autrement que vous! Quel sang avez-vous donc dans les veines! +Je vous trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin! + +Il est des situations d'esprit où la moindre conversation est +extrêmement pénible. Depuis une heure, en écoutant son père et en +lui répondant, Albert subissait un intolérable supplice. La +patience dont il était armé lui échappa enfin. + +-- Eh! répondit-il, si je suis peuple, monsieur, il y a peut-être +de bonnes raisons pour cela. + +Le regard dont le vicomte accentua cette phrase était si éloquent +et si explicite, que le comte eut un brusque haut-le-corps. Toute +animation de l'entretien tomba, et c'est d'une voix hésitante +qu'il demanda: + +-- Que voulez-vous dire, vicomte? + +Albert, la phrase lancée, l'avait regrettée. Mais il était trop +avancé pour reculer. + +-- Monsieur, répondit-il avec un certain embarras, j'ai à vous +entretenir de choses graves. Mon honneur, le vôtre, celui de notre +maison sont en jeu. Je devais avoir avec vous une explication, et +je comptais la remettre à demain, ne voulant pas troubler la +soirée de votre retour. Néanmoins, si vous l'exigez... + +Le comte écoutait son fils avec une anxiété mal dissimulée. On eût +dit qu'il devinait où il allait en venir, et qu'il s'épouvantait +de l'avoir deviné. + +-- Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant ses mots, que +jamais, quoi que vous ayez fait, ma voix ne s'élèvera pour vous +accuser. Vos bontés constantes pour moi... + +C'est tout ce que put supporter M. de Commarin. + +-- Trêve de préambules, interrompit-il durement. Les faits, sans +phrases... + +Albert tarda à répondre. Il se demandait comment et par où +commencer. + +-- Monsieur, dit-il enfin, en votre absence j'ai eu sous les yeux +toute votre correspondance avec madame Valérie Gerdy. Toute, +ajouta-t-il, soulignant ce mot déjà si significatif. + +Le comte ne laissa pas à Albert le temps d'achever sa phrase. Il +s'était levé comme si un serpent l'eût mordu, si violemment que sa +chaise alla rouler à quatre pas. + +-- Plus un mot! s'écria-t-il d'une voix terrible, plus une +syllabe, je vous le défends! + +Mais il eut honte, sans doute, de ce premier mouvement, car +presque aussitôt il reprit son sang-froid. Il releva même sa +chaise avec une affectation visible de calme, et la replaça devant +la table. + +-- Qu'on vienne donc encore nier les pressentiments! reprit-il +d'un ton qu'il essayait de rendre léger et railleur. Il y a deux +heures, au chemin de fer, en apercevant votre face blême, j'ai +flairé quelque méchante aventure. J'ai deviné que vous saviez peu +ou beaucoup de cette histoire, je l'ai senti, j'en ai été sûr. + +Il y eut un long moment de ce silence si pesant de deux +interlocuteurs, de deux adversaires qui se recueillent avant +d'entamer de redoutables explications. + +D'un commun accord, le père et le fils détournaient les yeux et +évitaient de laisser se croiser et se rencontrer leurs regards +peut-être trop éloquents. + +À un bruit qui se fit dans l'antichambre, le comte se rapprocha +d'Albert. + +-- Vous l'avez dit, monsieur, prononça-t-il, l'honneur commande. +Il importe d'arrêter une ligne de conduite et de l'arrêter sans +retard: veuillez me suivre chez moi. + +Il sonna; un valet parut aussitôt. + +-- Prévenez, lui dit-il, que ni monsieur le vicomte ni moi n'y +sommes pour personne au monde. + + +IX +La révélation qui venait de se produire avait beaucoup plus irrité +que surpris le comte de Commarin. + +Faut-il le dire! depuis vingt ans il redoutait de voir éclater la +vérité. Il savait qu'il n'est pas de secret si soigneusement gardé +qui ne puisse s'échapper, et son secret, à lui, quatre personnes +l'avaient connu, trois le possédaient encore. + +Il n'avait pas oublié qu'il avait commis cette imprudence énorme +de le confier au papier, comme s'il ne se fût plus souvenu qu'il +est des choses qu'on n'écrit pas. + +Comment, lui, un diplomate prudent, un politique hérissé de +précautions, avait-il pu écrire! Comment, ayant écrit, avait-il +laissé subsister cette correspondance accusatrice? Comment +n'avait-il pas anéanti, coûte que coûte, ces preuves écrasantes +qui, d'un instant à l'autre, pouvaient se dresser contre lui? +C'est ce qu'il serait malaisé d'expliquer sans une passion folle, +c'est-à-dire aveugle, sourde et imprévoyante jusqu'au délire. + +Le propre de la passion est de si bien croire à sa durée, qu'à +peine elle se trouve satisfaite de la perspective de l'éternité. +Absorbée complètement dans le présent, elle ne prend nul souci de +l'avenir. + +Quel homme d'ailleurs songe jamais à se mettre en garde contre la +femme dont il est épris? Toujours Samson amoureux livrera, sans +défense, sa chevelure aux ciseaux de Dalila. + +Tant qu'il avait été l'amant de Valérie, le comte n'avait pas eu +l'idée de redemander ses lettres à cette complice adorée. Si elle +lui fût venue, cette idée, il l'eût repoussée comme outrageante +pour le caractère d'un ange. + +Quels motifs pouvaient lui faire suspecter la discrétion de sa +maîtresse? Aucun. Il devait la supposer bien plus que lui +intéressée à faire disparaître jusqu'à la plus légère trace des +événements passés. N'était-ce pas elle, en définitive, qui avait +recueilli les bénéfices de l'acte odieux? Qui avait usurpé le nom +et la fortune d'un autre? N'était-ce pas son fils? + +Lorsque, huit années plus tard, se croyant trahi, le comte rompit +une liaison qui avait fait son bonheur, il songea à rentrer en +possession de cette funeste correspondance. + +Il ne sut quels moyens employer. Mille raisons l'empêchaient +d'agir. + +La principale est qu'à aucun prix il ne voulait se retrouver en +présence de cette femme jadis trop aimée. Il ne se sentait assez +sûr ni de sa colère ni de sa résolution pour affronter les larmes +qu'elle ne manquerait pas de répandre. Pourrait-il sans faiblir +soutenir les regards suppliants de ces beaux yeux qui si longtemps +avaient eu tout empire sur son âme? + +Revoir cette maîtresse de sa jeunesse, c'était s'exposer à +pardonner, et il avait été trop cruellement blessé dans son +orgueil et dans son affection pour admettre l'idée de retour. + +D'un autre côté, se confier à un tiers était absolument +impraticable. Il s'abstint donc de toute démarche, s'ajournant +indéfiniment. + +Je la verrai, se disait-il, mais quand je l'aurai si bien arrachée +de mon coeur qu'elle me sera devenue indifférente. + +Je ne veux pas lui donner la joie de ma douleur. + +Ainsi, les mois et les années se passèrent, et il en vint à se +dire, à se prouver qu'il était désormais trop tard. + +En effet, il est des souvenirs qu'il est imprudent de réveiller. +Il est des circonstances où une défiance injuste devient la plus +maladroite des provocations. + +Demander à qui est armé de rendre ses armes, n'est-ce pas le +pousser à s'en servir? Après si longtemps, venir réclamer ces +lettres, c'était presque déclarer la guerre. D'ailleurs, +existaient-elles encore? Qui le prouverait? Qui garantissait que +Mme Gerdy ne les avait pas anéanties, comprenant que leur +existence était un péril et que leur destruction seule assurait +l'usurpation de son fils? + +M. de Commarin ne s'aveugla pas, mais, se trouvant dans une +impasse, il pensa que la suprême sagesse était de s'en remettre au +hasard, et il laissa pour sa vieillesse cette porte ouverte à +l'hôte qui vient toujours: le malheur. + +Et, cependant, depuis plus de vingt années, jamais un jour ne +s'était écoulé sans qu'il maudît l'inexcusable folie de sa +passion. + +Jamais il ne put prendre sur lui d'oublier qu'au-dessus de sa tête +un danger plus terrible que l'épée de Damoclès était suspendu par +un fil que le moindre accident pouvait rompre. + +Aujourd'hui ce fil était brisé. Maintes fois, rêvant à la +possibilité d'une catastrophe, il s'était demandé comment parer un +coup si fatal. Souvent il s'était dit: que resterait-il à faire, +si tout se découvrait? Il avait conçu et rejeté bien des plans; il +s'était bercé, à l'exemple des hommes d'imagination, de bien des +projets chimériques, et voilà que la réalité le prenait comme au +dépourvu. + +Albert resta respectueusement debout, pendant que son père +s'asseyait dans son grand fauteuil armorié, précisément au-dessous +d'un cadre immense où l'arbre généalogique de l'illustre famille +de Rhéteau de Commarin étalait ses luxuriants rameaux. + +Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des appréhensions +cruelles qui l'étreignaient. Il ne semblait ni irrité ni abattu. +Seulement ses yeux exprimaient une hauteur encore plus dédaigneuse +qu'à l'ordinaire, une assurance pleine de mépris à force d'être +imperturbable. + +-- Maintenant, vicomte, commença-t-il d'une voix ferme, expliquez- +vous. Je ne vous dirai rien de la situation d'un père condamné à +rougir devant son fils, vous êtes fait pour la comprendre et la +plaindre. Épargnons-nous mutuellement et tâchez de rester calme. +Parlez, comment avez-vous eu connaissance de ma correspondance? + +Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se +préparer à la lutte présente, depuis quatre jours qu'il attendait +cet entretien avec une mortelle impatience. + +Le trouble qui s'était emparé de lui aux premiers mots avait fait +place à une contenance digne et fière. Il s'exprimait purement et +nettement, sans s'égarer dans ces détails si fatigants lorsqu'il +s'agit d'une chose grave et qui reculent inutilement le but. + +-- Monsieur, répondit-il, dimanche matin un jeune homme s'est +présenté ici, affirmant qu'il était chargé pour moi d'une mission +de la plus haute importance, et qui devait rester secrète. Je l'ai +reçu. C'est lui qui m'a révélé que je ne suis, hélas! qu'un enfant +naturel substitué par votre affection à l'enfant légitime que vous +avez eu de madame de Commarin. + +-- Et vous n'avez pas fait jeter cet homme à la porte! s'exclama +le comte. + +-- Non, monsieur. J'allais répliquer fort vivement, sans doute, +lorsque, me présentant une liasse de lettres, il me pria de les +lire avant de rien répondre. + +-- Ah! s'écria M. de Commarin, il fallait les lancer au feu! vous +aviez du feu, j'imagine! Quoi! vous les avez tenues entre vos +mains et elles subsistent encore! Que n'étais-je là, moi! + +-- Monsieur!... fit Albert d'un ton de reproche. + +Et se souvenant de la façon dont Noël s'était placé devant la +cheminée, et de l'air qu'il avait en s'y plaçant, il ajouta: + +-- Cette pensée me fût venue qu'elle eût été irréalisable. +D'ailleurs, j'avais au premier coup d'oeil reconnu votre écriture. +J'ai donc pris les lettres et je les ai lues. + +-- Et alors? + +-- Alors, monsieur, j'ai rendu cette correspondance à ce jeune +homme, et je lui ai demandé un délai de huit jours. Non pour le +consulter, il n'en était pas besoin, mais parce que je jugeais un +entretien avec vous indispensable. Aujourd'hui donc, je viens vous +adjurer de me dire si cette substitution a en effet eu lieu. + +-- Certainement, répondit le comte avec violence; oui, +certainement, par malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez +lu que j'écrivais à madame Gerdy, à votre mère. + +Cette réponse, Albert la connaissait à l'avance, il l'attendait. +Elle l'accabla pourtant. + +Il est de ces infortunes si grandes qu'il faut pour y croire les +apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette défaillance dura +moins qu'un éclair. + +-- Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j'avais une conviction, +mais non pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j'ai +lues disent nettement vos intentions, détaillent minutieusement +votre plan, aucune n'indique, ne prouve du moins l'exécution de +votre projet. + +Le comte regarda son fils d'un air de surprise profonde. Il avait +encore toutes ses lettres présentes à la mémoire, et il se +rappelait que vingt fois, écrivant à Valérie, il s'était réjoui du +succès, la remerciant de s'être soumise à ses volontés. + +-- Vous n'êtes donc pas allé jusqu'au bout, vicomte? dit-il; vous +n'avez donc pas tout lu? + +-- Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez +comprendre. Je puis vous affirmer que la dernière lettre qui m'a +été montrée annonce simplement à madame Gerdy l'arrivée de +Claudine Lerouge, de la nourrice qui a été chargée d'accomplir +l'échange. Je ne savais rien au-delà. + +-- Pas de preuves matérielles! murmura le comte. On peut concevoir +un dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment +l'abandonner; cela se voit souvent. + +Il se reprochait d'avoir été si prompt à répondre. Albert avait +des soupçons sérieux, il venait de les changer en certitude. +Quelle maladresse! + +Il n'y a pas de doute possible, se disait-il, Valérie a détruit +les lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus +dangereuses, celles que j'écrivais après. Mais pourquoi avoir +conservé les autres, déjà si compromettantes, et, les ayant +gardées, comment a-t-elle pu s'en dessaisir? + +Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du +comte. Quel serait-il? Son sort, sans doute, se décidait en ce +moment dans l'esprit du vieillard. + +-- Peut-être est-elle morte! dit à haute voix M. de Commarin. + +Et à cette pensée que Valérie était morte, sans qu'il l'eût revue, +il tressaillit douloureusement. Son coeur, après une séparation +volontaire de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour +de son adolescence avait jeté en lui de profondes racines. Il +l'avait maudite, en ce moment il pardonnait. Elle l'avait trompé, +c'est vrai, mais ne lui devait-il pas les seules années de +bonheur? N'avait-elle pas été toute la poésie de sa jeunesse? +Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie, d'ivresse +ou d'oubli? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, son +coeur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une +première fois empli de précieux aromates, en garde le parfum +jusqu'à sa destruction. + +-- Pauvre femme! murmura-t-il encore. + +Il soupira profondément. Trois ou quatre fois ses paupières +clignotèrent comme si une larme eût été près de lui venir. Albert +le regardait avec une curiosité inquiète. C'était la première +fois, depuis que le vicomte était homme, qu'il surprenait sur le +visage de son père d'autres émotions que celles de l'ambition ou +de l'orgueil vaincus ou triomphants. + +Mais M. de Commarin n'était pas d'une trempe à se laisser +longtemps aller à l'attendrissement. + +-- Vous ne m'avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait +envoyé ce messager de malheur? + +-- Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l'a dit, +mêler personne à cette triste affaire. Ce jeune homme n'était +autre que celui dont j'ai pris la place, votre fils légitime, +monsieur Noël Gerdy lui-même. + +-- Oui! fit le comte à demi-voix, Noël, c'est bien son nom, je me +souviens; et avec une hésitation évidente il ajouta: Vous a-t-il +parlé de sa mère, de votre mère? + +-- À peine, monsieur. Il m'a seulement déclaré qu'il venait à son +insu, que le hasard seul lui avait livré le secret qu'il venait me +révéler. + +M. de Commarin ne répliqua pas. Il ne lui restait plus rien à +apprendre. Il réfléchissait. Le moment définitif était venu, et il +ne voyait qu'un seul moyen de le retarder. + +-- Voyons, vicomte, dit-il enfin d'un ton affectueux qui stupéfia +Albert, ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous là, près de moi, +et causons. Unissons nos efforts pour éviter, s'il se peut, un +grand malheur. Parlez-moi en toute confiance, comme un fils à son +père. Avez-vous songé à ce que vous avez à faire? Avez-vous pris +quelque détermination? + +-- Il me semble, monsieur, qu'il n'y a pas d'hésitation possible. + +-- Comment l'entendez-vous? + +-- Mon devoir, mon père, est, ce me semble, tout tracé. Devant +votre fils légitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans +regrets. Qu'il vienne, je suis prêt à lui rendre tout ce que, sans +m'en douter, je lui ai pris trop longtemps: l'affection d'un père, +sa fortune et son nom. + +Le vieux gentilhomme, à cette réponse si digne, ne sut pas garder +le calme qu'en commençant il avait recommandé à son fils. Son +visage devint pourpre et il ébranla la table du plus furieux coup +de poing qu'il eût donné en sa vie. Lui toujours si mesuré, si +convenable en toutes occasions, il s'emporta en jurons que n'eût +pas désavoués un vieux sous-officier de cavalerie. + +-- Et moi, monsieur, je vous déclare que ce que vous rêvez là +n'arrivera jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui +est fait est bien fait. Quoi qu'il advienne, entendez-vous, +monsieur, les choses resteront ce qu'elles sont, parce que telle +est ma volonté. Vicomte de Commarin vous êtes, vicomte de Commarin +vous resterez, et malgré vous, s'il le faut. Vous le serez jusqu'à +la mort, ou du moins jusqu'à la mienne; car jamais, moi vivant, +votre projet insensé ne s'accomplira. + +-- Cependant, monsieur..., commença timidement Albert. + +-- Je vous trouve bien osé, monsieur, de m'interrompre quand je +parle! s'exclama le comte. Ne sais-je pas d'avance toutes vos +objections? Vous m'allez dire, n'est-ce pas, que c'est une +injustice révoltante, une odieuse spoliation? J'en conviens, et +plus que vous j'en gémis. Pensez-vous donc que d'aujourd'hui +seulement je me repens de l'égarement fatal de ma jeunesse? Il y a +vingt ans, monsieur, que je regrette mon fils légitime; vingt ans +que je me maudis de l'iniquité dont il est victime. Et cependant +j'ai su me taire et cacher les chagrins et les remords qui +hérissent d'épines mon oreiller. En un moment votre stupide +résignation rendrait mes longues souffrances inutiles! Non. Je ne +le permettrai pas. + +Le comte lut une réplique sur les lèvres de son fils, il l'arrêta +d'un regard foudroyant. + +-- Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n'ai pas pleuré au +souvenir de mon fils légitime usant sa vie à lutter contre la +médiocrité? Pensez-vous qu'il ne m'est pas venu d'ardents désirs +de réparation? Il y a eu des jours, monsieur, où j'aurais donné la +moitié de ma fortune seulement pour embrasser cet enfant d'une +femme que j'ai su trop tard apprécier. La crainte de faire planer +sur votre naissance l'ombre d'un soupçon m'a retenu. Je me suis +sacrifié à ce grand nom de Commarin que je porte. Je l'ai reçu +sans tache de mes pères, tel vous le léguerez à vos fils. Votre +premier mouvement a été bon, généreux, chevaleresque, mais il faut +l'oublier. Songez-vous au scandale, si jamais notre secret était +livré au public? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de +cette tourbe de parvenus qui nous environne? Je frémis en songeant +à l'odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. Trop de +familles déjà ont des taches de boue sur leur blason, je n'en veux +pas au mien. + +M. de Commarin s'interrompit quelques minutes sans qu'Albert osât +prendre la parole, tant, depuis son enfance, il était habitué à +respecter les moindres volontés du terrible gentilhomme. + +-- Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n'est pas de +transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et présenter +Noël pour mon fils? dire: «Excusez, celui-ci n'est pas le vicomte, +c'est cet autre?» Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? +Qu'importe que ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benoît, ou +Durand, ou Bernard! Mais quand on s'est appelé Commarin un seul +jour, c'est ensuite pour la vie. La morale n'est pas la même pour +tous, parce que tous n'ont pas le même devoir. Dans notre +situation, les erreurs sont irréparables. Armez-vous donc de +courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez. L'orage +vient, tenons tête à l'orage. + +L'impassibilité d'Albert ne contribuait pas peu à augmenter +l'irritation de M. de Commarin. Fortifié dans une résolution +immuable, le vicomte écoutait comme on remplit un devoir, et sa +physionomie ne reflétait aucune émotion. Le comte comprenait qu'il +ne l'ébranlait pas. + +-- Qu'avez-vous à répondre? lui dit-il. + +-- Qu'il me semble, monsieur, que vous ne soupçonnez même pas tous +les périls que j'entrevois. Il est malaisé de maîtriser les +révoltes de sa conscience... + +-- Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience +se révolte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent +trop tard. Tant que vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre +illustre et une douzaine de millions, elle vous a souri. +Aujourd'hui elle vous apparaît grevée d'une lourde faute, d'un +crime, si vous voulez, et vous demandez à ne l'accepter que sous +bénéfice d'inventaire. Renoncez à cette folie. Les enfants, +monsieur, sont responsables des pères, et ils le seront tant que +vous honorerez le nom d'un grand homme. Bon gré mal gré vous serez +mon complice, bon gré mal gré vous porterez le fardeau de la +situation telle que je l'ai faite. Et quoi que vous puissiez +souffrir, croyez que cela n'approchera jamais de ce que j'endure, +moi, depuis des années. + +-- Eh! monsieur! s'écria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, +qui ai à me plaindre? n'est-ce pas au contraire le dépossédé? Ce +n'est pas moi qu'il s'agit de convaincre, mais bien monsieur Noël +Gerdy. + +-- Noël? demanda le comte. + +-- Votre fils légitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce +moment comme si l'issue de cette malheureuse affaire dépendait +uniquement de ma volonté. Vous imaginez-vous donc que monsieur +Gerdy sera de si facile composition et se taira? Et s'il élève la +voix, espérez-vous le toucher beaucoup avec les considérations que +vous m'exposez? + +-- Je ne le redoute pas. + +-- Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. +Accordez à ce jeune homme, j'y consens, une âme assez haute pour +ne désirer ni votre rang ni votre fortune; mais songez à tout ce +qu'il doit s'être amassé de fiel dans son coeur. Il ne peut pas ne +pas avoir un cruel ressentiment de l'horrible injustice dont il a +été victime. Il doit souhaiter passionnément une vengeance, c'est- +à-dire la réparation. + +-- Il n'y a pas de preuves. + +-- Il a vos lettres, monsieur. + +-- Elles ne sont pas décisives, vous me l'avez dit. + +-- C'est vrai, monsieur, et, cependant, elles m'ont convaincu, moi +qui avais intérêt à ne pas l'être. Puis, s'il lui faut des +témoins, il en trouvera. + +-- Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute? + +-- Vous-même, monsieur. Le jour où il le voudra, vous nous +trahirez. Qu'il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que +là, sous la foi du serment, on vous adjure, on vous somme de dire +la vérité, que répondrez-vous? + +Le front de M. de Commarin se rembrunit encore à cette supposition +si naturelle. Il délibérait ainsi avec l'honneur si puissant en +lui. + +-- Je sauverais le nom de mes ancêtres, dit-il enfin. + +Albert secoua la tête d'un air de doute. + +-- Au prix d'un faux serment, mon père, dit-il, c'est ce que je ne +croirai jamais. Supposons-le pourtant. Alors il s'adressera à +madame Gerdy. + +-- Oh! je puis répondre d'elle! s'écria le comte. Son intérêt la +fait notre alliée. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec +effort, j'irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis +qu'elle ne nous trahira pas. + +-- Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi? + +-- Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce qu'elle voudra. + +-- Et vous vous fiez, mon père, à un silence payé, comme si on +pouvait être sûr d'une conscience achetée. Qui s'est vendu à vous +peut se vendre à un autre. Une certaine somme lui fermera la +bouche, une plus forte la lui fera ouvrir. + +-- Je saurai l'effrayer. + +-- Vous oubliez, mon père, que Claudine Lerouge a été la nourrice +de monsieur Gerdy, qu'elle s'intéresse à son bonheur, qu'elle +l'aime. Savez-vous s'il ne s'est pas assuré son concours? Elle +demeure à Bougival, j'y suis allé, je me le rappelle, avec vous. +Sans doute, il la voyait souvent; c'est peut-être elle qui l'a mis +sur la trace de votre correspondance. Il m'a parlé d'elle en homme +bien certain de son témoignage. Il m'a presque proposé d'aller me +renseigner près d'elle. + +-- Hélas! s'écria le comte, que n'est-ce Claudine qui est morte, à +la place de mon fidèle Germain! + +-- Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule +rendrait vains tous vos projets. + +-- Eh bien! non! s'écria M. de Commarin, je trouverai un +expédient!... + +L'entêté gentilhomme ne voulait pas se rendre à l'évidence dont +les clartés l'aveuglaient. Depuis une heure il divaguait +absolument et divaguait de bonne foi. L'orgueil de son sang +paralysait en lui un bon sens pratique très exercé et +obscurcissait une lucidité remarquable. S'avouer vaincu par une +nécessité de la vie l'humiliait et lui paraissait honteux, indigne +de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa longue carrière +rencontré de résistance invincible ni d'obstacle absolu. + +Il était un peu comme ces hercules qui, n'ayant pas expérimenté la +limite de leurs forces, se persuadent qu'ils soulèveraient des +montagnes, si la fantaisie leur en venait. + +Il avait aussi le malheur de tous les hommes d'imagination qui +s'éprennent de leurs chimères, qui prétendent toujours les faire +triompher, comme s'il suffisait de vouloir fortement pour changer +les rêveries en réalités. + +C'est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont la durée +menaçait de se prolonger. + +-- Je crois m'être aperçu, monsieur, dit-il, que vous redoutez +surtout la publicité de cette lamentable histoire. Le scandale +possible vous désespère. Eh bien, c'est surtout si nous nous +obstinons à lutter que le tapage sera effroyable! Que demain une +instance s'entame, notre procès sera dans quatre jours le sujet de +conversation de l'Europe. Les journaux s'empareront des faits, et +Dieu sait de quels commentaires ils les accompagneront! +L'hypothèse d'une lutte admise, notre nom, quoi qu'il arrive, +traînera dans tous les papiers de l'univers. Si encore nous étions +sûrs de gagner! Mais nous devons perdre, mon père, nous perdrons. +Alors, représentez-vous l'éclat! Songez à la flétrissure imprimée +par l'opinion publique!... + +-- Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi il faut que vous +n'ayez ni respect ni affection pour moi. + +-- C'est qu'il est de mon devoir, monsieur, de vous montrer tous +les malheurs que je redoute pendant qu'il est encore temps de les +éviter. Monsieur Noël Gerdy est votre fils légitime, reconnaissez- +le, accueillez ses justes prétentions. Qu'il vienne... Nous +pouvons, à bas bruit, faire rectifier les états civils. Il sera +facile de mettre l'erreur sur le compte d'une nourrice, de +Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les parties étant d'accord, +il n'y aura pas la moindre objection. Alors, qui empêche le +nouveau vicomte de Commarin de quitter Paris, de se faire perdre +de vue? Il peut voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans; au +bout de ce temps tout sera oublié et personne ne se souviendra +plus de moi. + +M. de Commarin n'écoutait pas, il réfléchissait. + +-- Mais au lieu de lutter, vicomte! s'écria-t-il, on peut +transiger! Ces lettres, on peut les racheter. Que veut-il, ce +jeune homme? une position et de la fortune. Je lui assurerai l'une +et l'autre. Je le ferai aussi riche qu'il l'exigera. Je lui +donnerai un million, s'il le faut, deux, trois, la moitié de ce +que je possède. Avec de l'argent, voyez-vous, beaucoup +d'argent!... + +-- Épargnez-le, monsieur, il est votre fils. + +-- Malheureusement! et je le voudrais aux cinq cents diables! Je +me montrerai, il transigera. Je lui prouverai que, pot de terre, +il a tort de lutter contre le pot de fer, et s'il n'est pas un +sot, il comprendra. + +Le comte se frottait les mains en parlant. Il était ravi de cette +belle idée de transaction. Elle ne pouvait manquer de réussir; une +foule d'arguments se présentaient à son esprit pour le lui +prouver. Il allait donc acheter sa tranquillité perdue. + +Mais Albert ne semblait pas partager les espérances de son père. + +-- Vous allez peut-être m'en vouloir, monsieur, dit-il d'un ton +triste, de vous arracher cette illusion dernière; mais il le faut. +Ne vous bercez pas de ce songe d'un arrangement amiable, le réveil +vous serait trop cruel. J'ai vu monsieur Gerdy, mon père, et ce +n'est pas, je vous l'affirme, un de ces hommes qu'on intimide. +S'il est une nature énergique, c'est la sienne. Il est bien votre +fils, celui-là, et son regard, comme le vôtre, annonce une volonté +de fer qu'on brise, mais qui ne fléchit pas. J'entends encore sa +voix frémissante de ressentiment, tandis qu'il me parlait; je vois +encore le feu sombre de ses yeux. Non, il ne transigera pas. Il +veut tout ou rien, et je ne puis dire qu'il a tort. Si vous +résistez, il vous attaquera sans que nulle considération l'en +empêche. Fort de ses droits, il s'attachera à vous avec le plus +terrible acharnement, il vous traînera de juridiction en +juridiction, il ne s'arrêtera qu'après une défaite définitive ou +un triomphe complet. + +Habitué à l'obéissance absolue, presque passive, de son fils, le +vieux gentilhomme s'étonnait de cette opiniâtreté inattendue. + +-- Où voulez-vous en venir? demanda-t-il. + +-- À ceci, monsieur, que je me mépriserais, si je n'épargnais pas +les plus grandes calamités à votre vieillesse. Votre nom ne +m'appartient pas, je reprendrai le mien. Je suis votre fils +naturel, je céderai la place à votre fils légitime. Permettez-moi +de me retirer avec les honneurs du devoir librement accompli; +souffrez que je n'attende pas un arrêt du tribunal qui me +chasserait honteusement. + +-- Quoi! dit le comte abasourdi, vous m'abandonnez, vous renoncez +à me soutenir, vous vous tournez contre moi, vous reconnaissez les +droits de cet autre malgré mes volontés?... + +Albert s'inclina. Il était réellement très beau d'émotion et de +fermeté. + +-- Ma résolution est irrévocablement arrêtée, répondit-il, je ne +consentirai jamais à dépouiller votre fils. + +-- Malheureux! s'écria M. de Commarin, fils ingrat!... + +Sa colère était telle que, dans son impuissance à la traduire par +des injures, il passa sans transition à la raillerie. + +-- Mais non! continua-t-il, vous êtes grand, vous êtes noble, vous +êtes généreux. C'est très chevaleresque ce que vous faites là, +vicomte; je veux dire: cher monsieur Gerdy, et tout à fait dans le +goût des hommes de Plutarque. Ainsi, vous renoncez à mon nom, à ma +fortune, et vous partez. Vous allez secouer la poussière de vos +souliers sur le seuil de mon hôtel et vous lancer dans le monde. +Je ne vois pour vous qu'une difficulté: comment vivrez-vous, +monsieur le philosophe stoïque? Auriez-vous un état au bout des +doigts, comme l'Émile du sieur Jean-Jacques? Ou bien, excellent +monsieur Gerdy, avez-vous réalisé des économies sur les quatre +mille francs que je vous allouais par mois pour votre cire à +moustache? Vous avez peut-être gagné à la Bourse. Ah çà! mon nom +vous semblait donc furieusement lourd à porter, que vous le jetiez +là avec tant d'empressement! La boue a donc pour vous bien des +attraits que vous descendez si vite de voiture! Ne serait-ce pas +plutôt que la compagnie de mes pairs vous gêne et que vous avez +hâte de dégringoler pour trouver des égaux? + +-- Je suis bien malheureux, monsieur, répondit Albert à cette +avalanche d'injures, et vous m'accablez. + +-- Vous, malheureux! À qui la faute? Mais j'en reviens à ma +question: comment et de quoi vivrez-vous? + +-- Je ne suis pas si romanesque qu'il vous plaît de le dire, +monsieur. Je dois avouer que, pour l'avenir, j'ai compté sur vos +bontés. Vous êtes si riche que cinq cent mille francs ne +diminueront pas sensiblement votre fortune, et, avec les revenus +de cette somme, je vivrais tranquille, sinon heureux. + +-- Et si je vous refusais cet argent?... + +-- Je vous connais assez, monsieur, pour savoir que vous ne le +ferez pas. Vous êtes trop juste pour vouloir que j'expie seul des +torts qui ne sont pas les miens. Livré à moi-même, j'aurais, à +l'âge que j'ai, une position. Il est tard pour m'en créer une. J'y +tâcherai pourtant... + +-- Superbe, interrompit le comte, il est superbe. Jamais on n'a +ouï parler d'un pareil héros de roman... Quel caractère! C'est du +Romain tout pur, du Spartiate endurci. C'est beau comme toute +l'antiquité. Cependant, dites-moi, qu'attendez-vous de ce +surprenant désintéressement? + +-- Rien, monsieur. + +Le comte haussa les épaules en regardant ironiquement son fils. + +-- La compensation est mince, fit-il. Est-ce à moi que vous pensez +faire accroire cela? Non, monsieur, on ne commet pas de si belles +actions pour son plaisir. Vous devez avoir, pour agir si +magnifiquement, quelque raison qui m'échappe. + +-- Aucune autre que celles que je vous ai dites. + +-- Ainsi, c'est entendu, vous renoncez à tout. Vous abandonnez +même vos projets d'union avec mademoiselle Claire d'Arlange. Vous +oubliez ce mariage auquel pendant deux ans je vous ai vainement +conjuré de renoncer. + +-- Non, monsieur. J'ai vu mademoiselle Claire, je lui ai expliqué +ma situation cruelle: quoi qu'il arrive, elle sera ma femme, elle +me l'a juré. + +-- Et vous pensez que madame d'Arlange donnera sa petite-fille au +sieur Gerdy? + +-- Nous l'espérons, monsieur. La marquise est assez entichée de +noblesse pour préférer le bâtard d'un gentilhomme au fils de +quelque honorable industriel. Si cependant elle refusait, eh bien! +nous attendrions sa mort sans la désirer. + +Le ton toujours calme d'Albert transportait le comte de Commarin. + +-- Et ce serait là mon fils! s'écria-t-il; jamais! Quel sang, +monsieur, avez-vous donc dans les veines? Seule, votre digne mère +pourrait le dire, si elle le sait elle-même toutefois... + +-- Monsieur, interrompit Albert d'un ton menaçant, monsieur, +mesurez vos paroles! Elle est ma mère, et cela suffit. Je suis son +fils, et non son juge. Personne, devant moi, ne lui manquera de +respect, je ne le permettrai pas, monsieur. Je le souffrirai moins +de vous que de tout autre! + +Le comte faisait vraiment des efforts héroïques pour ne pas se +laisser emporter par sa colère hors de certaines limites. +L'attitude d'Albert le jeta hors de lui. Quoi! il se révoltait, il +osait le braver en face, il le menaçait! Le vieillard s'élança de +son fauteuil et marcha sur son fils comme pour le frapper. + +-- Sortez! criait-il d'une voix étranglée par la fureur, sortez! +Retirez-vous dans votre appartement et gardez-vous d'en sortir +sans mes ordres. Demain je vous ferai connaître mes volontés. + +Albert salua respectueusement, mais sans baisser les yeux, et +gagna lentement la porte. Il l'ouvrait déjà, quand M. de Commarin +eut un de ces retours si fréquents chez les natures violentes. + +-- Albert, dit-il, revenez, écoutez-moi. + +Le jeune homme se retourna, singulièrement touché de ce changement +de ton. + +-- Vous ne sortirez pas, reprit le comte, sans que je vous aie dit +ce que je pense. Vous êtes digne d'être l'héritier d'une grande +maison, monsieur. Je puis être irrité contre vous, je ne puis pas +ne vous pas estimer. Vous êtes un honnête homme. Albert, donnez- +moi votre main. + +Ce fut un doux moment pour ces deux hommes, et tel qu'ils n'en +avaient guère rencontré dans leur vie réglée par une triste +étiquette. Le comte se sentait fier de ce fils, et il se +reconnaissait en lui tel qu'il était à cet âge. Pour Albert, le +sens de la scène qu'il venait d'avoir avec son père éclatait à ses +yeux; il lui avait jusqu'alors échappé. Longtemps leurs mains +restèrent unies, sans qu'ils eussent la force, ni l'un ni l'autre, +de prononcer une parole. + +Enfin, M. de Commarin revint prendre sa place sous le tableau +généalogique. + +-- Je vous demanderai de me laisser, Albert, reprit-il doucement. +J'ai besoin d'être seul pour réfléchir, pour tâcher de +m'accoutumer au coup terrible. + +Et comme le jeune homme refermait la porte, il ajouta, répondant à +ses plus secrètes pensées: + +-- Si celui-ci me quitte, en qui j'ai mis tout mon espoir, que +deviendrai-je, ô mon Dieu? Et que sera l'autre?... + +Les traits d'Albert, lorsqu'il sortit de chez le comte, portaient +la trace des violentes émotions de la soirée. Les domestiques +devant lesquels il passa y firent d'autant plus attention qu'ils +avaient entendu quelques éclats de la querelle. + +-- Bon! disait un vieux valet de pied depuis trente ans dans la +maison, monsieur le comte vient encore de faire une scène +pitoyable à son fils. Il est enragé, ce vieux-là! + +-- J'avais eu vent de la chose pendant le dîner, reprit un valet +de chambre; monsieur le comte se tenait à quatre pour ne pas +parler devant le service, mais il roulait des yeux furibonds. + +-- Que diable peut-il y avoir entre eux? + +-- Est-ce qu'on sait? des bêtises, des riens, quoi! Monsieur +Denis, devant qui ils ne se cachent pas, m'a dit que souvent ils +se chamaillent des heures entières, comme des chiens, pour des +choses qu'il ne comprend même pas. + +-- Ah! s'écria un jeune drôle qu'on dressait pour l'avenir au +service des appartements, c'est moi qui, à la place de monsieur le +vicomte, remercierais mon père un peu proprement. + +-- Joseph, mon ami, fit sentencieusement le valet de pied, vous +n'êtes qu'un sot. Que vous envoyiez promener votre papa, vous, +c'est tout naturel, vous n'attendez pas cinq sous de lui et vous +savez déjà gagner votre pain sans travailler, mais monsieur le +vicomte! Sauriez-vous me dire à quoi il est bon et ce qu'il sait +faire? Mettez-le-moi au milieu de Paris avec ses deux belles mains +pour capital, et vous verrez... + +-- Tiens! il a le bien de sa mère, riposta Joseph, qui était +normand. + +-- Enfin, reprit le valet de chambre, je ne sais pas de quoi +monsieur le comte peut se plaindre, vu que son fils est un modèle +à ce point que je ne serais pas fâché d'en avoir un pareil. +C'était une autre paire de manches quand j'étais chez le marquis +de Courtivois. En voilà un qui avait le droit de n'être pas +content tous les matins. Son aîné, qui vient quelquefois ici, +étant l'ami de monsieur le vicomte, est un vrai puits sans fond +pour l'argent. Il vous grille un billet de mille plus lestement +que Joseph une pipe. + +-- Le marquis n'est pourtant pas riche, fit un petit vieux qui +devait placer ses gages à la quinzaine; qu'est-ce qu'il peut +avoir? Une soixantaine de mille livres de rentes, au plus, au +plus. + +-- C'est justement pour cela qu'il enrage. Tous les jours, c'est +de nouvelles histoires au sujet de son aîné. Il a un appartement +en ville, il rentre ou ne rentre pas, il passe les nuits à jouer +et à boire, il fait une telle vie de polichinelle avec des +actrices que la police est obligée de s'en mêler. Sans compter que +moi qui vous parle, j'ai été plus de cent fois forcé d'aider à le +monter dans sa chambre et à le coucher, quand des garçons de +restaurant le ramenaient à l'hôtel dans un fiacre, saoul à ne pas +pouvoir dire: pain. + +-- Bigre! s'exclama Joseph enthousiasmé, son service doit être +crânement agréable, à cet homme-là. + +-- C'est selon. Quand il a gagné à la bouillotte, il se déboutonne +volontiers d'un louis, mais il perd toujours, et quand il a bu il +a la main prompte. Il faut lui rendre cette justice qu'il a des +cigares fameux. Enfin, c'est un bandit, quoi! tandis que monsieur +le vicomte est une vraie fille pour la sagesse. Il est sévère pour +les manquements, c'est vrai, mais pas rageur ni brutal avec les +gens. Ensuite il est généreux régulièrement, ce qui est plus sûr. +Je dis donc qu'il est meilleur que le plus grand nombre et que +monsieur le comte n'a pas raison. + +Tel était le jugement des domestiques. Celui de la société était +peut-être moins favorable. + +Le vicomte de Commarin n'était pas de ces êtres banals qui +jouissent du privilège assez peu enviable et dans tous les cas peu +flatteur de plaire à tout le monde. Il est sage de se défier de +ces personnages surprenants qu'exaltent les louanges unanimes. En +y regardant de près, on découvre souvent que l'homme à succès et à +réputation n'est qu'un sot, sans autre mérite que son +insignifiance parfaite. La sottise convenable qui n'offusque +personne, la médiocrité de bon ton qui n'effarouche aucune vanité +ont surtout le don de plaire et de réussir. + +Il est de ces individus qu'on ne peut rencontrer sans se dire: je +connais ce visage-là, je l'ai déjà vu quelque part; c'est qu'ils +ont la vulgaire physionomie de la masse. Bien des gens sont ainsi +au moral. Parlent-ils? on reconnaît leur esprit, on les a déjà +entendus, on sait leurs idées par coeur, Ceux-là sont bien +accueillis partout, parce qu'ils n'ont rien de singulier, et que +la singularité, surtout dans les classes élevées, irrite et +offense. On hait tout ce qui est différent. + +Albert était singulier, par suite très discuté et très diversement +jugé. On lui reprochait les choses les plus opposées, et des +défauts si contradictoires qu'ils semblaient s'exclure. On lui +trouvait, par exemple, des idées bien avancées pour un homme de +son rang, et en même temps on se plaignait de sa morgue. On +l'accusait de traiter avec une légèreté insultante les questions +les plus sérieuses, pendant qu'on blâmait son affectation de +gravité. On s'entendait assez bien cependant pour ne l'aimer +guère, mais on le jalousait et on le craignait. + +Il portait dans les salons un air passablement maussade qu'on +trouvait du plus mauvais goût. Forcé par ses relations, par son +père, de sortir beaucoup, il ne s'amusait pas dans le monde et +avait l'impardonnable tort de le laisser deviner. Peut-être avait- +il été dégoûté par toutes les avances qui lui avaient été faites, +par les prévenances un peu plates qu'on n'épargnait pas au noble +héritier d'un des plus riches propriétaires de France. Ayant tout +ce qu'il faut pour briller, il le dédaignait et ne prenait nulle +peine pour séduire. Terrible grief! il n'abusait d'aucun de ses +avantages. Et on ne lui connaissait pas d'aventures. + +Il avait eu, dans le temps, disait-on, un goût fort vif pour +Mme de Prosny, la plus laide peut-être, la plus méchante à coup +sûr des femmes du faubourg, et c'était tout. Les mères ayant une +fille à placer l'avaient soutenu autrefois; elles s'étaient +tournées contre lui depuis deux ans que son amour pour Mlle +d'Arlange était devenu un fait notoire. + +Au club on le plaisantait de sa sagesse. Il avait pourtant eu +comme les autres ses veines de folies, seulement il s'était +promptement dégoûté de ce qu'on est convenu d'appeler le plaisir. +Le métier si noble de viveur lui avait paru très insipide et +fatigant. Il n'estimait pas qu'il soit plaisant de passer les +nuits à manier des cartes et il n'appréciait aucunement la société +des quelques femmes faciles qui, à Paris, font un nom à leur +amant. Il disait qu'un gentilhomme n'est pas ridicule pour ne pas +s'afficher avec des drôlesses dans les avant-scènes. Enfin, jamais +ses amis n'avaient pu lui inoculer la passion des chevaux de +courses. + +Comme l'oisiveté lui pesait, il avait essayé ni plus ni moins +qu'un parvenu de donner par le travail un sens à sa vie. Il +comptait plus tard prendre part aux affaires publiques, et comme +souvent il avait été frappé de la crasse ignorance de certains +hommes qui arrivent au pouvoir, il ne voulait pas leur ressembler. +Il s'occupait de politique, et c'était la cause de toutes ses +querelles avec son père. Le seul mot de libéral faisait tomber le +comte en convulsions, et il soupçonnait son fils de libéralisme +depuis certain article publié par le vicomte dans la _Revue des +deux mondes._ + +Ses idées ne l'empêchaient pas de tenir grandement son rang. Il +dépensait le plus noblement du monde le revenu que lui assignait +son père et même un peu au-delà. Sa maison, distincte de celle du +comte, était ordonnée comme le doit être celle d'un gentilhomme +très riche. Ses livrées ne laissaient rien à désirer, et on citait +ses chevaux et ses équipages. On se disputait les lettres +d'invitation pour les grandes chasses que tous les ans, vers la +fin d'octobre, il organisait à Commarin, propriété admirable, +entourée de bois immenses. + +L'amour d'Albert pour Mlle d'Arlange, amour profond et réfléchi, +n'avait pas peu contribué à l'éloigner des habitudes et de la vie +des aimables et élégants oisifs ses amis. Un noble attachement est +un admirable préservatif. En luttant contre les désirs de son +fils, M. de Commarin avait tout fait pour en augmenter l'intensité +et la durée. Cette passion contrariée fut pour le vicomte la +source des émotions les plus vives et les plus fortes. L'ennui fut +banni de son existence. + +Toutes ses pensées prirent une direction constante, toutes ses +actions eurent un but unique. S'arrête-t-on à regarder à droite et +à gauche quand, au bout du chemin, on aperçoit la récompense +ardemment souhaitée? Il s'était juré qu'il n'aurait pas d'autre +femme que Claire; son père repoussait absolument ce mariage; les +péripéties de cette lutte si palpitante pour lui remplissaient ses +journées. Enfin, après trois ans de persévérance, il avait +triomphé, le comte avait consenti. Et c'est alors qu'il était tout +entier au bonheur du succès que Noël était arrivé, implacable +comme la fatalité, avec ces lettres maudites. + +C'est vers Claire encore que volait la pensée d'Albert en quittant +M. de Commarin et en remontant lentement l'escalier qui conduisait +à ses appartements. Que faisait-elle à cette heure? Elle songeait +à lui, sans doute. Elle savait que ce soir-là même ou le lendemain +au plus tard aurait lieu la crise décisive. Elle devait prier. + +En ce moment Albert se sentait brisé, il souffrait. Il avait des +éblouissements, la tête lui semblait près d'éclater. Il sonna et +demanda du thé. + +-- Monsieur le vicomte a bien tort de ne pas envoyer chercher le +docteur, lui dit son valet de chambre, je devrais désobéir à +monsieur et l'aller chercher. + +-- Ce serait bien inutile, répondit tristement Albert, il ne +pourrait rien contre mon mal. + +Au moment où le domestique se retirait, il ajouta: + +-- Ne dites rien à personne que je suis souffrant, Lubin, cela ne +sera rien. Si je me trouvais plus indisposé, je sonnerais. + +C'est qu'en ce moment, voir quelqu'un, entendre une voix, être +obligé de répondre lui paraissait insupportable. Il lui fallait le +silence pour s'écouter. + +Après les cruelles émotions de son explication avec son père, il +ne pouvait songer à dormir. Il ouvrit une des fenêtres de la +bibliothèque et s'accouda sur la balustrade. + +Le temps s'était remis au beau, et il faisait un clair de lune +magnifique. Vus à cette heure, aux clartés douces et tremblantes +de la nuit, les jardins de l'hôtel paraissaient immenses. La cime +immobile des grands arbres se déroulait comme une plaine immense +cachant les maisons voisines. Les corbeilles du parterre, garnies +d'arbustes verts, apparaissaient comme de grands dessins noirs, +tandis que dans les allées soigneusement sablées scintillaient les +débris de coquilles, les petits morceaux de verre et les cailloux +polis. À droite, dans les communs, encore éclairés, on entendait +aller et venir les domestiques; les sabots des palefreniers +sonnaient sur le bitume de la cour. Les chevaux piétinaient dans +les écuries et on distinguait le grincement de la chaîne de leur +licol glissant le long des tringles du râtelier. Dans les remises +on dételait la voiture qu'on tenait prête toute la soirée pour le +cas où le comte voudrait sortir. + +Albert avait là, sous les yeux, le tableau complet de sa +magnifique existence. Il soupira profondément. + +-- Fallait-il donc perdre tout cela? murmura-t-il. Déjà, pour moi +seul, je n'aurais pu abandonner sans regrets tant de splendeurs; +le souvenir de Claire m'aura désespéré. N'ai-je pas rêvé pour elle +une de ces vies heureuses et exceptionnelles, presque impossibles +sans une immense fortune! + +Minuit sonna à Sainte-Clotilde, dont il pouvait, en se penchant un +peu, apercevoir les flèches jumelles. Il frissonna, il avait +froid. + +Il referma sa fenêtre et vint s'asseoir près du feu qu'il aviva. +Dans l'espoir d'obtenir une trêve de ses pensées, il prit un +journal du soir, le journal où était relaté l'assassinat de La +Jonchère, mais il lui fut impossible de lire, les lignes dansaient +devant ses yeux. Alors il songea à écrire à Claire. Il se mit à +table et écrivit: + +_Ma Claire bien-aimée..._ + +Il lui fut impossible d'aller plus loin; son cerveau bouleversé ne +lui fournissait pas une phrase. + +Enfin, à la pointe du jour, la fatigue l'emporta. Le sommeil le +surprit sur un divan où il s'était jeté: un sommeil lourd, peuplé +de fantômes. + +À neuf heures et demie du matin, il fut éveillé en sursaut par le +bruit de la porte s'ouvrant avec fracas. + +Un domestique entra, tout effaré, si essoufflé d'avoir monté les +escaliers quatre à quatre, qu'à peine il pouvait articuler un son. + +-- Monsieur, disait-il, monsieur le vicomte, vite, partez, cachez- +vous, sauvez-vous, les voilà, c'est le... + +Un commissaire de police, ceint de son écharpe, parut à la porte +de la bibliothèque. Il était suivi de plusieurs hommes, parmi +lesquels on apercevait, se faisant aussi petit que possible, le +père Tabaret. + +Le commissaire s'avança jusqu'à Albert. + +-- Vous êtes, lui demanda-t-il, Guy-Louis-Marie-Albert de Rhéteau +de Commarin? + +-- Oui, monsieur. + +Le commissaire étendit la main en même temps qu'il prononçait la +formule sacramentelle: + +-- Monsieur de Commarin, au nom de la loi, je vous arrête. + +-- Moi! monsieur, moi... Albert, arraché brusquement à des rêves +pénibles, paraissait ne rien comprendre à ce qui se passait. Il +avait l'air de se demander: suis-je bien éveillé? N'est-ce pas un +odieux cauchemar qui se continue? + +Il promenait un regard stupide à force d'étonnement du commissaire +de police à ses hommes et au père Tabaret, qui se tenait comme en +arrêt devant lui. + +-- Voici le mandat, ajouta le commissaire en développant un +papier. + +Machinalement Albert y jeta un coup d'oeil. + +-- Claudine assassinée! s'écria-t-il. + +Et très bas, mais assez distinctement encore pour être entendu du +commissaire de police, d'un agent et du père Tabaret, il ajouta: + +-- Je suis perdu! + +Pendant que le commissaire de police remplissait les formalités de +l'interrogatoire sommaire qui suit immédiatement toutes les +arrestations, les estafiers s'étaient répandus dans l'appartement +et procédaient à une minutieuse perquisition. Ils avaient reçu +l'ordre d'obéir au père Tabaret, et c'était le bonhomme qui les +guidait dans leurs recherches, qui leur faisait fouiller les +tiroirs et les armoires, et déranger les meubles. On saisit un +assez grand nombre d'objets à l'usage du vicomte, des titres, des +manuscrits, une correspondance très volumineuse. Mais c'est avec +bonheur que le père Tabaret mit la main sur certains objets qui +furent soigneusement décrits dans leur ordre au procès-verbal: + +1° Dans la première pièce, servant d'entrée, garnie de toutes +sortes d'armes, derrière un divan, un fleuret cassé. Cette arme a +une poignée particulière, et comme il ne s'en trouve pas dans le +commerce. Elle porte une couronne de comte avec les initiales A.C. +Ce fleuret a été brisé par le milieu et le bout n'a pu être +retrouvé. Le sieur Commarin interpellé a déclaré ne savoir ce +qu'est devenu ce bout; + +2° Dans un cabinet servant de vestiaire: un pantalon de drap noir +encore humide, portant des traces de boue ou plutôt de terre. Tout +un des côtés a des empreintes de mousse verdâtre comme il en vient +sur les murs. Il présente sur le devant plusieurs éraillures et +une déchirure de dix centimètres environ au genou. Le susdit +pantalon n'était pas accroché au porte-manteau, il paraissait +avoir été caché entre deux grandes malles pleines d'effets +d'habillement; + +3° Dans la poche du pantalon ci-dessus décrit a été trouvée une +paire de gants gris perle. La paume du gant droit présente une +large tache verdâtre produite par de l'herbe ou de la mousse. Le +bout des doigts a été comme usé par un frottement. On remarque sur +le dos des deux gants des éraillures paraissant avoir été faites +par des ongles; + +4° Deux paires de bottines, dont une, bien que nettoyée et vernie, +encore très humide. Un parapluie récemment mouillé, dont le bout +est taché de boue blanche; + +5° Dans une vaste pièce dite «la bibliothèque», une boîte de +cigares nommés trabucos, et sur la cheminée divers porte-cigare en +ambre ou en écume de mer... + +Ce dernier article enregistré, le père Tabaret s'approcha du +commissaire de police. + +-- J'ai tout ce que je pouvais désirer, lui dit-il à l'oreille. + +-- Moi, j'ai fini, répondit le commissaire. Il ne sait pas se +tenir, ce garçon. Vous avez entendu? Il s'est vendu du premier +coup. Après ça, vous me direz: le manque d'habitude... + +-- Dans la journée, reprit toujours à voix basse l'agent +volontaire, il n'aurait pas été mou comme cela. Mais le matin, +réveillé en sursaut!... Il faut toujours servir les gens à jeun, +au saut du lit. + +-- J'ai fait parler trois ou quatre domestiques, leurs dépositions +sont singulières... + +-- Très bien! on verra. Je cours, moi, trouver monsieur le juge +d'instruction, qui attend les pieds dans le feu. + +Albert commençait à revenir un peu de la stupeur où l'avait plongé +l'entrée du commissaire de police. + +-- Monsieur, lui demanda-t-il, me sera-t-il permis de dire devant +vous quelques mots à monsieur le comte de Commarin? Je suis +victime d'une erreur qui sera vite reconnue... + +-- Toujours des erreurs! murmura le père Tabaret. + +-- Ce que vous me demandez n'est pas possible, répondit le +commissaire. J'ai des ordres spéciaux les plus sévères. Vous ne +devez désormais communiquer avec âme qui vive. Nous avons une +voiture en bas; si vous voulez descendre... + +En traversant le vestibule, Albert put remarquer l'agitation des +gens. Ils avaient tous l'air d'avoir perdu la tête. M. Denis +donnait des ordres d'une voix brève et impérative. Enfin il crut +entendre que le comte de Commarin venait d'être frappé d'une +attaque d'apoplexie. + +On le porta presque dans le fiacre, qui partit au trot de ses deux +petites rosses. Une voiture plus rapide emportait le père Tabaret. + + +X +Lorsqu'on se risque dans le dédale de couloirs et d'escaliers du +Palais de Justice, si l'on monte au troisième étage de l'aile +gauche, on arrive à une longue galerie très basse d'étage, mal +éclairée par d'étroites fenêtres, et percée de distance en +distance de petites portes, assez semblable au corridor d'un +ministère ou d'un hôtel garni. + +C'est un endroit qu'il est difficile de voir froidement; +l'imagination le montre sombre et triste. + +Il faudrait le Dante pour composer l'inscription à placer au- +dessus des marches qui y conduisent. Du matin au soir, les dalles +y sonnent sous les lourdes bottes des gendarmes qui accompagnent +les prévenus. On n'y rencontre guère que de mornes figures. Ce +sont les parents ou les amis des accusés, les témoins, des agents +de police. Dans cette galerie, loin de tous les regards, s'élabore +la cuisine judiciaire. Elle est comme la coulisse du Palais de +Justice, ce lugubre théâtre où se dénouent, dans de véritable +sang, des drames trop réels. + +Chacune des petites portes, qui a son numéro peint en noir, ouvre +sur le cabinet du juge d'instruction. Toutes ces pièces se +ressemblent; qui en connaît une les connaît toutes. Elles n'ont +rien de terrible ni de lugubre, et pourtant il est difficile d'y +pénétrer sans un serrement de coeur. On y a froid. Les murs +semblent humides de toutes les larmes qui s'y sont répandues. On +frissonne en songeant aux aveux qui y ont été arrachés, aux +confessions qui s'y sont murmurées entrecoupées de sanglots. + +Dans le cabinet du juge d'instruction, la justice ne déploie rien +de cet appareil dont elle s'entoure plus tard pour frapper +l'esprit des masses. Elle y est simple encore et presque disposée +à la bienveillance. Elle dit au prévenu: «J'ai de fortes raisons +de te croire coupable, mais prouve-moi ton innocence, et je te +lâche.» + +On pourrait s'y croire dans la première boutique d'affaires venue. +Le mobilier y est rudimentaire comme celui de tous les endroits où +on ne fait que passer et où s'agitent des intérêts énormes. +Qu'importent les choses extérieures à qui poursuit l'auteur d'un +crime ou à qui défend sa tête? + +Un bureau chargé de dossiers pour le juge, une table pour le +greffier, un fauteuil et quelques chaises, voilà tout +l'ameublement de l'antichambre de la cour d'assises. Les murs sont +tendus de papier vert; les rideaux sont verts; à terre se trouve +un méchant tapis de même couleur. Le cabinet de M. Daburon portait +le numéro 15. Dès neuf heures du matin, il y était arrivé et il +attendait. Son parti pris, il n'avait pas perdu une minute, +comprenant aussi bien que le père Tabaret la nécessité d'agir +rapidement. Ainsi, il avait vu le procureur impérial et s'était +entendu avec les officiers de la police judiciaire. Outre le +mandat décerné contre Albert, il avait expédié des mandats de +comparution immédiate au comte de Commarin, à Mme Gerdy, à Noël et +à quelques gens au service d'Albert. Il tenait essentiellement à +interroger tout ce monde avant d'arriver à l'inculpé. Sur ses +ordres, dix agents s'étaient mis en campagne, et il était là, dans +son cabinet, comme un général d'armée qui vient d'expédier ses +aides de camp pour engager la bataille et qui espère la victoire +de ses combinaisons. + +Souvent, à pareille heure, il s'était trouvé dans ce même cabinet +avec des conditions identiques. Un crime avait été commis, il +pensait avoir découvert le coupable, il avait donné l'ordre de +l'arrêter. N'était-ce pas son métier? Mais jamais il n'avait +éprouvé cette trépidation intérieure qui l'agitait. Maintes fois, +cependant, il avait lancé des mandats d'amener sans posséder la +moitié seulement des indices qui l'éclairaient sur l'affaire +présente. Il se répétait cela et ne réussissait pas à calmer une +préoccupation anxieuse qui ne lui permettait pas de tenir en +place. + +Il trouvait que ses gens tardaient bien à reparaître. Il se +promenait de long en large, comptant les minutes, tirant sa montre +trois fois par quart d'heure pour la comparer à la pendule. +Involontairement, lorsqu'un pas résonnait dans la galerie, presque +déserte à cette heure, il se rapprochait de l'entrée, s'arrêtait +et prêtait l'oreille. + +On frappa à la porte. C'était son greffier qu'il avait fait +prévenir. + +Celui-ci n'avait rien de particulier; il était long plutôt que +grand et très maigre. Ses allures étaient compassées, ses gestes +méthodiques, sa figure était aussi impassible que si elle eût été +sculptée dans un morceau de bois jaune. + +Il avait trente-quatre ans, et depuis treize ans avait écrit +successivement les interrogatoires de quatre juges d'instruction. +C'est dire qu'il pouvait entendre sans sourciller les choses les +plus monstrueuses. Un jurisconsulte spirituel a ainsi défini le +greffier: «Plume du juge d'instruction. Personnage qui est muet et +qui parle, qui est aveugle et qui écrit, qui est sourd et qui +entend.» Celui-ci remplissait le programme, et de plus s'appelait +Constant. + +Il salua «son juge» et s'excusa sur son retard. Il était à sa +tenue de livres, qu'il faisait tous les matins, et il avait fallu +que sa femme l'envoyât chercher. + +-- Vous arrivez encore à temps, lui dit M. Daburon, mais nous +allons avoir de la besogne, vous pouvez préparer votre papier. + +Cinq minutes plus tard, l'huissier de service introduisait M. Noël +Gerdy. Il entra d'un air aisé, en avocat qui a pratiqué son Palais +et en sait les détours. Il ne ressemblait en rien, ce matin, à +l'ami du père Tabaret. Encore moins aurait-on pu reconnaître +l'amant de Mme Juliette. Il était tout autre, ou plutôt il avait +repris son rôle habituel. C'était l'homme officiel qui se +présentait, tel que le connaissaient ses confrères, tel que +l'estimaient ses amis, tel qu'on l'aimait dans le cercle de ses +relations. À sa tenue correcte, à sa figure reposée, jamais on ne +se serait imaginé qu'après une soirée d'émotions et de violences, +après une visite furtive à sa maîtresse, il avait passé la nuit au +chevet d'une mourante. Et quelle mourante! + +Sa mère, ou du moins la femme qui lui en avait tenu lieu. + +Quelle différence entre lui et le juge! + +Le juge non plus n'avait pas dormi, mais on le voyait du reste à +son affaissement, à sa mine soucieuse, à ses yeux largement cernés +de bistre. Le devant de sa chemise était abominablement froissé, +ses manchettes n'étaient pas fraîches. Emportée à la suite des +événements, l'âme avait oublié la bête. Le menton bien rasé de +Noël s'appuyait sur une cravate blanche irréprochable, son faux +col n'avait pas un pli, ses cheveux et ses favoris étaient +soigneusement peignés. Il salua M. Daburon et tendit sa citation. + +-- Vous m'avez fait appeler, monsieur, dit-il; me voici à vos +ordres. + +Le juge d'instruction n'était pas sans avoir rencontré le jeune +avocat dans les couloirs du Palais; il le connaissait de vue. Puis +il se rappelait avoir entendu parler de maître Gerdy comme d'un +homme de talent et d'avenir et dont la réputation commençait à +sortir de pair. Il l'accueillit donc en habitué de la boutique -- +la barrière est si légère entre le parquet et le barreau! -- et il +l'invita à s'asseoir. + +Les préliminaires de toute audition de témoins terminés, les nom, +prénoms, âge, lieu de naissance, etc., enregistrés, le juge, qui +suivait son greffier de l'oeil pendant qu'il écrivait, se retourna +vers Noël. + +-- On vous a dit, maître Gerdy, commença-t-il, l'affaire à +laquelle vous devez l'ennui de comparaître? + +-- Oui, monsieur, l'assassinat de cette pauvre vieille, à La +Jonchère. + +-- Précisément, répondit M. Daburon. + +Et se souvenant fort à propos de sa promesse au père Tabaret, il +ajouta: + +-- Si la justice est arrivée à vous si promptement, c'est que nous +avons trouvé votre nom mentionné souvent dans les papiers de la +veuve Lerouge. + +-- Je n'en suis pas surpris, répondit l'avocat, nous nous +intéressions à cette bonne femme, qui a été ma nourrice, et je +sais que madame Gerdy lui écrivait assez souvent. + +-- Fort bien! Vous allez donc pouvoir nous donner des +renseignements. + +-- Ils seront, je le crains, monsieur, fort incomplets. Je ne sais +pour ainsi dire rien de cette pauvre mère Lerouge. Je lui ai été +repris de très bonne heure; et depuis que je suis homme, je ne me +suis occupé d'elle que pour lui envoyer de temps à autre quelques +secours. + +-- Vous n'alliez jamais la visiter? + +-- Pardonnez-moi. J'y suis allé plusieurs fois, mais je ne restais +chez elle que quelques minutes. Madame Gerdy, qui la voyait +souvent et à qui elle confiait toutes ses affaires, vous aurait +éclairé bien mieux que moi. + +-- Mais, fit le juge, je compte bien voir madame Gerdy, elle a dû +recevoir une citation. + +-- Je le sais, monsieur, mais il lui est impossible de répondre, +elle est au lit, malade... + +-- Gravement? + +-- Si gravement qu'il est prudent, je crois, de renoncer à son +témoignage. Elle est atteinte d'une affection qui, au dire de mon +ami, le docteur Hervé, ne pardonne jamais. C'est quelque chose +comme une inflammation du cerveau, une encéphalite, si je ne +m'abuse. Il peut arriver qu'on lui rende la vie, on ne lui rendra +pas la raison. Si elle ne meurt pas, elle sera folle. + +M. Daburon parut vivement contrarié. + +-- Voilà qui est bien fâcheux, murmura-t-il. Et vous croyez, mon +cher maître, qu'il est impossible de rien obtenir d'elle? + +-- Il ne faut même pas y songer. Elle a complètement perdu la +tête. Elle était, lorsque je l'ai quittée, dans un état de +prostration à faire croire qu'elle ne passera pas la journée. + +-- Et quand a-t-elle été prise de cette maladie? + +-- Hier soir. + +-- Tout à coup? + +-- Oui, monsieur, en apparence, du moins, car pour moi j'ai de +fortes raisons de croire qu'elle souffrait depuis au moins trois +semaines. Hier donc, en sortant de table, ayant à peine mangé, +elle prit un journal, et par un hasard bien regrettable, ses yeux +s'arrêtent précisément sur les lignes qui relataient le crime. +Aussitôt elle a poussé un grand cri, s'est débattue une seconde +sur un fauteuil et a glissé sur le tapis en murmurant: «Oh! le +malheureux! le malheureux!» + +-- La malheureuse! vous voulez dire. + +-- Non, monsieur, j'ai bien dit. Évidemment, cette exclamation ne +s'adressait pas à ma pauvre nourrice. + +Sur cette réponse si grave, faite du ton le plus innocent, +M. Daburon leva les yeux sur son témoin. L'avocat baissa la tête. + +-- Et ensuite? demanda le juge après un moment de silence pendant +lequel il avait pris quelques notes. + +-- Ces mots, monsieur, sont les derniers prononcés par madame +Gerdy. Aidé de notre servante, je l'ai portée dans son lit, le +médecin a été appelé, et depuis elle n'a pas repris connaissance. +Le docteur, au surplus... + +-- C'est bien! interrompit M. Daburon. Laissons cela, au moins +pour le moment. Maintenant, vous, maître Gerdy, connaissez-vous +des ennemis à la veuve Lerouge? + +-- Aucun. + +-- Elle n'avait pas d'ennemis? Soit. Et dites-moi, existe-t-il à +votre connaissance quelqu'un ayant un intérêt quelconque à la mort +de cette pauvre vieille? + +Le juge d'instruction, en posant cette question, avait les yeux +sur les yeux de Noël; il ne voulait pas qu'il pût détourner ou +baisser la tête. + +L'avocat tressaillit et parut vivement impressionné. Il était +décontenancé; il hésitait comme si une lutte se fût établie en +lui. + +Enfin, d'une voix qui n'était rien moins que ferme, il répondit: + +-- Non, personne. + +-- Est-ce bien vrai? demanda le juge en imprimant plus de fixité à +son regard. Vous ne connaissez personne à qui ce crime profite ou +puisse profiter, personne absolument? + +-- Je ne sais qu'une chose, monsieur, répondit Noël, c'est qu'il +me cause à moi un préjudice irréparable. + +Enfin! pensa M. Daburon, nous voici aux lettres et je n'ai pas +compromis ce pauvre Tabaret. Il eût été désagréable de lui causer +le moindre chagrin, à ce brave et habile homme. + +-- Un préjudice à vous, mon cher maître, reprit-il; vous allez, je +l'espère, m'expliquer cela. + +Le malaise dont Noël avait donné quelques signes reparut beaucoup +plus marqué. + +-- Je sais, monsieur, répondit-il, que je dois à la justice non +seulement la vérité mais encore toute la vérité. Cependant il est +des circonstances si délicates que la conscience d'un homme +d'honneur y voit un péril. Puis il est bien cruel d'être contraint +de soulever le voile qui recouvre des secrets douloureux et dont +la révélation peut quelquefois... + +M. Daburon interrompit d'un geste. L'accent triste de Noël +l'impressionnait. Sachant d'avance ce qu'il allait entendre, il +souffrait pour le jeune avocat. Il se retourna vers son greffier. + +-- Constant! dit-il avec une certaine inflexion de voix. Cette +intonation devait être un signal, car le long greffier se leva +méthodiquement, passa sa plume derrière son oreille et sortit d'un +pas mesuré. Noël parut sensible à la délicatesse du juge +d'instruction. + +Son visage exprima la plus vive reconnaissance, son regard rendit +grâce. + +-- Combien je vous suis obligé, monsieur, dit-il avec un élan +contenu, de votre généreuse attention! Ce que j'ai à dire est +pénible, mais devant vous, maintenant, c'est à peine s'il m'en +coûtera de parler. + +-- Soyez sans crainte, reprit le juge, je ne retiendrai de votre +déposition, mon cher maître, que ce qui me semblera tout à fait +indispensable. + +-- Je me sens peu maître de moi, monsieur, commença Noël, soyez +indulgent pour mon trouble. Si quelque parole m'échappe qui vous +semble empreinte d'amertume, excusez-la, elle sera involontaire. +Jusqu'à ces jours passés, j'ai cru que j'étais un enfant de +l'amour. Je le serais que je ne rougirais pas de l'avouer. Mon +histoire est courte. J'avais une ambition honorable, j'ai +travaillé. Quand on n'a pas de nom, on doit savoir s'en faire un. +J'ai mené la vie obscure, retirée et austère de ceux qui, partis +de bien bas, veulent arriver haut. J'adorais celle que je croyais +ma mère, j'étais convaincu qu'elle m'aimait. La tache de ma +naissance m'avait attiré quelques humiliations, je les méprisais. +Comparant mon sort à celui de tant d'autres, je me trouvais encore +parmi les privilégiés, quand la Providence a fait tomber entre mes +mains toutes les lettres que mon père, le comte de Cornmarin, +écrivait à madame Gerdy au moment de leur liaison. De la lecture +de ces lettres, j'ai tiré cette conviction que je ne suis pas ce +que je croyais être, que madame Gerdy n'est pas ma mère. + +Et sans laisser à M. Daburon le temps de répliquer, il exposa les +événements que douze heures plus tôt il racontait au père Tabaret. + +C'était bien la même histoire, avec les mêmes circonstances, la +même abondance de détails précis et concluants, mais le ton était +changé. Autant chez lui la veille le jeune avocat avait été +emphatique et violent, autant à cette heure, dans le cabinet du +juge d'instruction, il était contenu et sobre d'impressions +fortes. + +On aurait pu s'imaginer qu'il mesurait son récit à la portée de +ses auditeurs, de façon à les frapper également l'un et l'autre, +avec une forme différente. + +Au père Tabaret, esprit vulgaire, l'exagération de la colère; à +M. Daburon, intelligence supérieure, l'exagération de la +modération. + +Autant il s'était révolté contre une injuste destinée, autant il +semblait s'incliner, armé de résignation devant une aveugle +fatalité. + +Avec une réelle éloquence et un bonheur rare d'expressions, il +exposa sa situation au lendemain de sa découverte, sa douleur, ses +perplexités, ses doutes. + +Pour étayer sa certitude morale, il fallait un témoignage positif. +Pouvait-il espérer celui du comte ou de Mme Gerdy, complices +intéressés à taire la vérité? Non. Mais il comptait sur celui de +sa nourrice, pauvre vieille qui l'affectionnait et qui, arrivée au +terme de sa vie, était heureuse de décharger sa conscience d'un +aussi lourd fardeau. Elle morte, les lettres devenaient comme un +chiffon entre ses mains. + +Puis il passa à son explication avec Mme Gerdy et fut pour le juge +plus prodigue de détails que pour son vieux voisin. + +Elle avait, dit-il, tout nié d'abord, mais il donna à entendre +que, pressée de questions, accablée par l'évidence, dans un moment +de désespoir, elle avait avoué, déclarant toutefois que cet aveu +elle le rétracterait et le nierait, étant disposée à tout faire au +monde pour que son fils conservât sa belle situation. + +De cette scène dataient, au jugement de l'avocat, les premières +atteintes du mal auquel succombait l'ancienne maîtresse de son +père. + +Noël s'étendit encore sur son entrevue avec le vicomte de +Commarin. + +Même dans sa narration se glissèrent quelques variantes, mais si +légères qu'il eût été bien difficile de les lui reprocher. Elles +n'avaient rien d'ailleurs de défavorable à Albert. + +Il insista, au contraire, sur l'excellente impression qu'il +gardait de ce jeune homme. + +Il avait reçu sa révélation avec une certaine défiance, il est +vrai, mais avec une noble fermeté en même temps et comme un brave +coeur prêt à s'incliner devant la justification du droit. + +Enfin, il traça un portrait presque enthousiaste de ce rival que +n'avaient point gâté les prospérités, qui l'avait quitté sans un +regard de rancune, vers lequel il se sentait entraîné, et qui +après tout était son frère. + +M. Daburon avait écouté Noël avec l'attention la plus soutenue, +sans qu'un mot, un geste, un froncement de sourcils trahît ses +impressions. Quand il eut terminé: + +-- Comment, monsieur, observa le juge, avez-vous pu me dire que, +dans votre opinion, personne n'avait intérêt à la mort de la veuve +Lerouge? + +L'avocat ne répondit pas. + +-- Il me semble que la position de monsieur le vicomte de Commarin +devient presque inattaquable. Madame Gerdy est folle, le comte +niera tout, vos lettres ne prouvent rien, Il faut avouer que ce +crime est des plus heureux pour ce jeune homme, et qu'il a été +commis singulièrement à propos. + +-- Oh! monsieur! s'écria Noël, protestant de toute son énergie, +cette insinuation est formidable!... + +Le juge interrogea sévèrement la physionomie de l'avocat. Parlait- +il franchement, jouait-il une généreuse comédie? Est-ce que +réellement il n'avait jamais eu de soupçons? Noël ne broncha pas +et presque aussitôt reprit: + +-- Quelles raisons pouvait avoir ce jeune homme de trembler, de +craindre pour sa position! Je ne lui ai pas adressé un mot de +menace, même indirect. Je ne me suis pas présenté comme un +dépossédé furibond qui veut qu'on lui restitue là, sur-le-champ, +tout ce qu'on lui a pris. J'ai exposé les faits à Albert en lui +disant: «Voilà: que pensez-vous? que décidons-nous? Soyez juge.» + +-- Et il vous a demandé du temps? + +-- Oui. Je lui ai pour ainsi dire proposé de m'accompagner chez la +mère Lerouge, dont le témoignage pouvait lever tous ses doutes; il +n'a pas semblé me comprendre. Cependant il la connaissait bien, +étant allé chez elle avec le comte qui lui donnait, je l'ai su +depuis, beaucoup d'argent. + +-- Cette générosité ne vous a pas paru singulière? + +-- Non. + +-- Vous expliquez-vous pourquoi le vicomte n'a pas paru disposé à +vous suivre? + +-- Certainement. Il venait de me dire qu'il voulait avant tout +avoir une explication avec son père, absent pour le moment, mais +qui devait revenir sous peu de jours. + +La vérité, tout le monde le sait et se plaît à le proclamer, a un +accent auquel personne ne se trompe. M. Daburon n'avait plus le +moindre doute sur la bonne foi de son témoin. Noël continuait avec +une candeur ingénue, celle d'un coeur honnête que les soupçons +n'ont jamais effleuré de leur aile de chauve-souris: + +-- Moi, cela me convenait fort, d'avoir immédiatement à traiter +avec mon père. Je tenais d'autant plus à laver ce linge sale en +famille, que je n'ai jamais désiré qu'un arrangement amiable. Les +mains pleines de preuves, je reculerais devant un procès. + +-- Vous n'auriez pas plaidé? + +-- Jamais, monsieur, à aucun prix. Il aurait donc fallu, ajouta-t- +il d'un ton fier, pour reprendre un nom qui m'appartient, +commencer par le déshonorer? + +Pour le coup, M. Daburon ne put dissimuler une très sincère +admiration. + +-- Voilà un beau désintéressement, monsieur, dit-il. + +-- Je pense, répondit Noël, qu'il n'est que raisonnable. Oui, au +pis aller, je me déciderais à laisser mon titre à Albert. Certes +le nom de Commarin est illustre, cependant j'espère que dans dix +ans le mien sera plus connu. Seulement j'exigerais de larges +compensations. Je n'ai rien, et souvent j'ai été entravé dans ma +carrière par de misérables questions d'argent. Ce que madame Gerdy +devait à la générosité de mon père a été presque entièrement +dissipé. Mon éducation en a absorbé une grande partie, et il n'y a +pas longtemps que mon cabinet couvre mes dépenses. + +» Nous vivons, madame Gerdy et moi, très modestement; par malheur, +bien que simple dans ses goûts, elle manque d'économie et d'ordre, +et jamais on ne s'imaginerait ce qui s'engloutissait dans notre +ménage. Enfin, je n'ai rien à me reprocher: advienne que pourra. +Sur le premier moment, je n'ai pas su dominer ma colère, mais +maintenant je n'ai plus de rancune. En apprenant la mort de ma +nourrice, j'ai jeté toutes mes espérances à la mer. + +-- Et vous avez eu tort, mon cher maître, prononça le juge. +Maintenant, c'est moi qui vous le dis: espérez. Peut-être avant la +fin de la journée serez-vous rentré en possession de vos droits. +La justice, je ne vous le cache pas, croit connaître l'assassin de +la veuve Lerouge. À l'heure qu'il est, le vicomte Albert doit être +arrêté. + +-- Quoi! s'exclama Noël avec une sorte de stupeur, c'est donc +vrai!... Je ne m'étais donc pas mépris, monsieur, au sens de vos +paroles! J'avais craint de comprendre... + +-- Et vous aviez compris, maître Gerdy, interrompit M. Daburon. Je +vous remercie de vos sincères et loyales explications, elles +facilitent singulièrement ma tâche. Demain, car aujourd'hui mes +minutes sont comptées, nous mettrons en règle votre déposition... +ensemble, si cela vous convient. Il ne me reste plus qu'à vous +demander communication des lettres que vous possédez et qui me +sont indispensables. + +-- Avant une heure, monsieur, vous les aurez, répondit Noël. Et il +sortit, après avoir chaudement exprimé sa gratitude au juge +d'instruction. + +Moins préoccupé, l'avocat eût aperçu à l'extrémité de la galerie +le père Tabaret, qui arrivait à fond de train, empressé et joyeux, +comme un porteur de grandes nouvelles qu'il était. + +Sa voiture n'était pas arrêtée devant la grille du Palais de +Justice que déjà il était dans la cour et s'élançait sous le +porche. À le voir grimper, plus leste qu'un cinquième clerc +d'avoué le roide escalier qui conduit aux galeries des juges +d'instruction, on ne se serait pas douté qu'il était depuis bien +des années du mauvais côté de la cinquantaine. Lui-même ne s'en +doutait pas. Il ne se souvenait pas d'avoir passé la nuit; jamais +il ne s'était senti si frais, si dispos, si gaillard; il avait +dans les jambes des ressorts d'acier. + +Il traversa la galerie en deux sauts et entra comme une balle dans +le cabinet du juge d'instruction, bousculant, sans lui demander +pardon, lui si poli! le méthodique greffier, qui revenait de faire +quelques douzaines de tours dans la salle des pas perdus. + +-- Enlevé! s'écria-t-il dès le seuil, pincé, serré, bouclé, +ficelé, emballé, coffré! Nous tenons l'homme! Le père Tabaret, +plus Tirauclair que jamais, gesticulait avec une si comique +véhémence et de si singulières contorsions, que le long greffier +eut un sourire que d'ailleurs il se reprocha le soir même en se +couchant. + +Mais M. Daburon, encore sous le poids de la déposition de Noël, +fut choqué de cette joie intempestive qui pourtant lui apportait +la sécurité. Il regarda sévèrement le père Tabaret en disant: + +-- Plus bas, monsieur, plus bas, soyez convenable, modérez-vous. + +À tout autre moment, le bonhomme eût été consterné d'avoir mérité +cette mercuriale. Elle glissa sur sa jubilation. + +-- De la modération, répondit-il, je n'en manque pas, Dieu merci! +et je m'en vante. C'est que jamais on n'a rien vu de pareil. Tout +ce que j'avais annoncé, on l'a trouvé. Fleuret cassé, gants gris +perle éraillés, porte-cigare, rien n'y manque. On va, monsieur, +vous apporter tout cela et bien d'autres choses encore. On a son +petit système à soi, et il paraît qu'il n'est pas mauvais. Voilà +le triomphe de ma méthode d'induction dont Gévrol fait des gorges +chaudes. Je donnerais cent francs pour qu'il fût ici. Mais non, +mon Gévrol tient à pincer l'homme aux boucles d'oreilles. Il est, +ma foi! bien capable de mettre la main dessus. C'est un gaillard, +Gévrol, un lapin, un fameux! Combien lui donne-t-on par an, pour +son habileté?... + +-- Voyons, cher monsieur Tabaret, fit le juge, dès qu'il trouva +jour à placer un mot, soyons sérieux, s'il se peut, et procédons +avec ordre. + +-- Bast! reprit le bonhomme, à quoi bon! c'est une affaire toisée +maintenant. Quand on va nous amener notre homme, montrez-lui +seulement les éraillures retirées des ongles de la victime et ses +gants à lui, et vous l'assommez. Moi je parie qu'il va tout avouer +_hic et nunc. _Oui, je parie ma tête contre la sienne, quoiqu'elle +soit bien aventurée. Et encore non, il sauvera son cou! Ces poules +mouillées du jury sont capables de lui accorder les circonstances +atténuantes. C'est moi qui lui en donnerais! Ah! ces lenteurs +perdent la justice! Si tout le monde était de mon avis, le +châtiment des coquins ne traînerait pas si longtemps. Sitôt pris, +sitôt pendu. Et voilà. + +M. Daburon s'était résigné à laisser passer cette trombe de +paroles. Quand l'exaltation du bonhomme fut un peu usée, il +commença seulement à l'interroger. Il eut encore assez de peine à +obtenir des détails précis sur l'arrestation, détails que devait +confirmer le procès-verbal du commissaire de police. + +Le juge parut très surpris en apprenant qu'Albert, à la vue du +mandat, avait dit: «Je suis perdu!» + +-- Voilà, murmura-t-il, une terrible charge. + +-- Certes! reprit le père Tabaret. Jamais, dans son état normal, +il n'eût laissé échapper ces mots qui le perdent, en effet. C'est +que nous l'avions saisi mal éveillé. Il ne s'était pas couché. Il +dormait d'un mauvais sommeil sur un canapé quand nous sommes +arrivés. J'avais eu soin de laisser filer en avant et de suivre de +très près un domestique dont l'épouvante l'a démoralisé. Tous mes +calculs étaient faits. Mais, soyez sans crainte, il trouvera pour +son exclamation malheureuse une explication plausible. Je dois +ajouter que près de lui, par terre, nous avons trouvé toute +froissée la _Gazette de France _de la veille, qui contenait la +nouvelle de l'assassinat. Ce sera la première fois qu'un avis dans +les journaux aura fait pincer un coupable. + +-- Oui, murmura le juge devenu pensif, oui, vous êtes un homme +précieux, monsieur Tabaret. Et plus haut il ajouta: + +-- J'ai pu m'en convaincre, car monsieur Gerdy sort d'ici à +l'instant. + +-- Vous avez vu Noël! s'écria le bonhomme. En même temps toute sa +vaniteuse satisfaction disparut. + +Un nuage d'inquiétude voila comme un crêpe sa face rouge et +joyeuse. + +-- Noël, ici! répéta-t-il. + +Et timidement il demanda: + +-- Et sait-il? + +-- Rien, répondit M. Daburon. Je n'ai pas eu besoin de vous faire +intervenir. Ne vous ai-je pas d'ailleurs promis une discrétion +absolue? + +-- Tout va bien! s'écria le père Tabaret. Et que pense monsieur le +juge de Noël? + +-- C'est, j'en suis sûr, un noble et digne coeur, dit le +magistrat: une nature à la fois forte et tendre. Les sentiments +que je lui ai entendu exprimer ici et qu'il est impossible de +révoquer en doute manifestent une élévation d'âme malheureusement +exceptionnelle. Rarement dans ma vie, j'ai rencontré un homme dont +l'abord m'ait été aussi sympathique. Je comprends qu'on soit fier +d'être son ami. + +-- Quand je le disais à monsieur le juge! voilà l'effet qu'il a +produit à tout le monde. Moi je l'aime comme mon enfant, et quoi +qu'il arrive, il aura toute ma fortune. Oui, je lui laisserai tout +après moi, comme il est dit sur mon testament déposé chez maître +Baron, mon notaire. Il y a aussi un paragraphe pour madame Gerdy, +mais je vais le biffer, et vivement! + +-- Madame Gerdy, monsieur Tabaret, n'aura bientôt plus besoin de +rien. + +-- Elle! comment cela? Est-ce que le comte?... + +-- Elle est mourante et ne passera sans doute pas la journée, +c'est monsieur Gerdy qui me l'a dit. + +-- Ah! mon Dieu! s'écria le bonhomme, que m'apprenez-vous là! +mourante!... Noël va être au désespoir... c'est-à-dire non, +puisque ce n'est plus sa mère, que lui importe! Mourante! Je +l'estimais beaucoup avant de la mépriser. Pauvre humanité! Il +paraît que tous les coupables vont y passer le même jour, car, +j'oubliais de vous en informer, au moment où je quittais l'hôtel +de Commarin, j'ai entendu un domestique annoncer à un autre que le +comte, à la nouvelle de l'arrestation de son fils, avait été +frappé d'une attaque. + +-- Ce serait pour monsieur Gerdy la pire des catastrophes. + +-- Pour Noël? + +-- Je comptais sur la déposition de monsieur de Commarin pour lui +rendre, moi, tout ce dont il est si digne. Le comte mort, la veuve +Lerouge morte, madame Gerdy mourante ou dans tous les cas folle, +qui donc pourra dire si les papiers ont raison? + +-- C'est vrai! murmura le père Tabaret, c'est vrai! Et je ne +voyais pas cela, moi! Quelle fatalité! Car je ne me suis pas +trompé, j'ai bien entendu... + +Il n'acheva pas. La porte du cabinet de M. Daburon s'ouvrit, et le +comte de Commarin lui-même parut dans l'encadrement, roide comme +un de ces vieux portraits qu'on dirait glacés dans leur bordure +dorée. + +Le vieux gentilhomme fit un signe de la main, et les deux +domestiques qui l'avaient aidé à monter jusqu'à la galerie en le +soutenant sous les bras se retirèrent. + + +XI +C'était le comte de Commarin, son ombre plutôt. Sa tête qu'il +portait si haut penchait sur sa poitrine, sa taille s'était +affaissée, ses yeux n'avaient plus leur flamme, ses belles mains +tremblaient. Le désordre violent de sa toilette rendait plus +frappant encore le changement qu'il avait subi. En une nuit, il +avait vieilli de vingt ans. + +Ces vieillards robustes ressemblent à ces grands arbres dont le +bois intérieurement s'est émietté et qui ne vivent plus que par +l'écorce. Ils paraissent inébranlables, ils semblent défier le +temps, un vent d'orage les jette à terre. Cet homme, hier encore +si fier de n'avoir jamais plié, était brisé. L'orgueil de son nom +constituait toute sa force; humilié, il se sentait anéanti. En lui +tout s'était déchiré à la fois, tous les appuis lui avaient manqué +en même temps. Son regard sans chaleur et sans vie disait la morne +stupeur de sa pensée. Il présentait si bien l'image la plus +achevée du désespoir, que le juge d'instruction, à sa vue, éprouva +comme un frisson. Le père Tabaret eut un mouvement d'épouvante; le +greffier lui-même fut ému. + +-- Constant, dit M. Daburon vivement, allez donc avec monsieur +Tabaret chercher des nouvelles à la Préfecture. + +Le greffier sortit, suivi du bonhomme, qui s'éloignait bien à +regret. + +Le comte ne s'était pas aperçu de leur présence; il ne remarqua +pas leur sortie. + +M. Daburon lui avança un siège; il s'assit. + +-- Je me sens si faible, dit-il, que je ne saurais rester debout. +Il s'excusait, lui, près d'un petit magistrat! + +C'est que nous ne sommes plus précisément au temps si regrettable +où la noblesse se croyait bien au-dessus de la loi, et s'y +trouvait en effet. Elle est loin, l'année où la duchesse de +Bouillon faisait la nique aux messieurs du parlement, où les +hautes et nobles empoisonneuses du règne de Louis XIV traitaient +avec le dernier mépris les conseillers de la Chambre ardente! Tout +le monde respecte la justice aujourd'hui, et la craint un peu, +même quand elle n'est représentée que par un simple et +consciencieux juge d'instruction. + +-- Vous êtes peut-être bien indisposé, monsieur le comte, dit le +juge, pour me donner des éclaircissements que j'espérais de vous. + +-- Je me sens mieux, répondit M. de Commarin, je vous remercie Je +suis aussi bien que je puis l'être après le coup terrible. En +apprenant de quel crime est accusé mon fils et son arrestation, +j'ai été foudroyé. Je me croyais fort, j'ai roulé dans la +poussière. Mes domestiques m'ont cru mort. Que ne le suis-je, en +effet! La vigueur de ma constitution m'a sauvé, à ce que dit mon +médecin, mais je crois que Dieu veut que je vive pour que je boive +jusqu'à la lie le calice des humiliations. + +Il s'interrompit; un flot de sang qui remontait à sa gorge +l'étouffait. Le juge d'instruction se tenait debout près de son +bureau, n'osant se permettre un mouvement. + +Après quelques instants de repos, le comte éprouva un soulagement, +car il continua: + +-- Malheureux que je suis! ne devais-je pas m'attendre à tout +cela? Est-ce que tout ne se découvre pas, tôt ou tard! Je suis +châtié par où j'ai péché: par l'orgueil. Je me suis cru au-dessus +de la foudre et j'ai attiré l'orage sur ma maison. Albert, un +assassin! un vicomte de Commarin à la cour d'assises! Ah! +monsieur, punissez-moi aussi, car seul j'ai préparé le crime +autrefois. Avec moi, quinze siècles de la gloire la plus pure +s'éteignent dans l'ignominie. + +M. Daburon jugeait impardonnable la conduite du comte de Commarin: +aussi s'était-il formellement promis de ne pas lui ménager le +blâme. + +Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, presque +intraitable, et il s'était juré de faire tomber toute sa morgue. + +Peut-être le plébéien traité de si haut jadis par la marquise +d'Arlange gardait-il, sans s'en douter, un grain de rancune contre +l'aristocratie?... + +Il avait vaguement préparé certaine allocution un peu plus que +sévère qui ne pouvait manquer d'atterrer le vieux gentilhomme et +de le faire rentrer en lui-même. + +Mais voilà qu'il se trouvait en présence d'un si immense repentir, +que son indignation se changeait en pitié profonde, et qu'il se +demandait comment adoucir cette douleur. + +-- Écrivez, monsieur, poursuivait le comte avec une exaltation +dont on ne l'eût pas cru capable dix minutes plus tôt, écrivez mes +aveux sans y retrancher rien. Je n'ai plus besoin de grâce ni de +ménagements. Que puis-je craindre désormais? La honte n'est-elle +pas publique! Ne faudra-t-il pas dans quelques jours que moi, le +comte Rhéteau de Commarin, je paraisse devant le tribunal pour +proclamer l'infamie de notre maison! Ah! tout est perdu, +maintenant, même l'honneur! Écrivez, monsieur, ma volonté est que +tout le monde sache que je fus le premier coupable. Mais on saura +aussi que déjà la punition avait été terrible, et qu'il n'était +pas besoin de cette dernière et mortelle épreuve. + +Le comte s'arrêta pour rassembler et condenser ses souvenirs. Il +reprit ensuite d'une voix plus ferme et qui trouvait ses +vibrations à mesure qu'il parlait: + +-- À l'âge qu'a maintenant Albert, monsieur, mes parents me firent +épouser, malgré mes supplications, la plus noble et la plus pure +des jeunes filles. Je l'ai rendue la plus infortunée des femmes. +Je ne pouvais l'aimer. J'éprouvais alors la plus vive passion pour +une maîtresse qui s'était donnée à moi sage et que j'avais depuis +plusieurs années. Je la trouvais adorable de beauté, de candeur et +d'esprit. Elle se nommait Valérie. Tout est mort en moi, monsieur; +eh bien! ce nom, quand je le prononce, me remue encore. Malgré mon +mariage, je ne pus me résigner à rompre avec elle. Je dois dire +qu'elle le voulait. L'idée d'un partage honteux la révoltait. Sans +doute elle m'aimait alors. Nos relations continuèrent. Ma femme et +ma maîtresse devinrent mères presque en même temps. Cette +coïncidence éveilla en moi l'idée funeste de sacrifier mon fils +légitime à mon bâtard. Je communiquai ce projet à Valérie. À ma +grande surprise, elle le repoussa avec horreur. En elle déjà +l'instinct de la maternité s'était éveillé, elle ne voulait pas se +séparer de son enfant. J'ai conservé, comme un monument de ma +folie, les lettres qu'elle m'écrivait en ce temps; je les relisais +cette nuit même. Comment ne me suis-je rendu ni à ses raisons ni à +ses prières? C'est que j'étais frappé de vertige. Elle avait comme +le pressentiment du malheur qui m'accable aujourd'hui. Mais je +vins à Paris, mais j'avais sur elle un empire absolu: je menaçai +de la quitter, de ne jamais la revoir, elle céda. Un valet à moi +et Claudine Lerouge furent chargés de cette coupable substitution. +C'est donc le fils de ma maîtresse qui porte le titre de vicomte +de Commarin et qu'on est venu arrêter il y a une heure. + +M. Daburon n'espérait pas une déclaration si nette, ni surtout si +prompte. Intérieurement il se réjouit pour le jeune avocat, dont +les nobles sentiments avaient fait sa conquête. + +-- Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous reconnaissez que +monsieur Noël Gerdy est né de votre légitime mariage et que seul +il a le droit de porter votre nom? + +-- Oui, monsieur. Hélas! autrefois je me suis réjoui du succès de +mes projets comme de la plus heureuse victoire. J'étais si enivré +de la joie d'avoir là, près de moi, l'enfant de ma Valérie, que +j'oubliais tout. J'avais reporté sur lui une partie de mon amour +pour sa mère, ou plutôt je l'aimais davantage encore, s'il est +possible. La pensée qu'il porterait mon nom, qu'il hériterait de +tous mes biens, au détriment de l'autre, me transportait de +ravissement. L'autre, je le détestais, je ne pouvais le voir. Je +ne me souviens pas de l'avoir embrassé deux fois. C'est au point +que souvent Valérie, qui était très bonne, me reprochait ma +dureté. Un seul mot troublait mon bonheur. La comtesse de Commarin +adorait celui qu'elle croyait son fils, sans cesse elle voulait +l'avoir sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant ma femme +couvrir de baisers et de caresses l'enfant de ma maîtresse, je ne +saurais l'exprimer. Autant que je le pouvais, je l'éloignais +d'elle, et elle, ne pouvant comprendre ce qui se passait en moi, +s'imaginait que je faisais tout pour empêcher son fils de l'aimer. +Elle mourut, monsieur, avec cette idée qui empoisonna ses derniers +jours. Elle mourut de chagrin, mais, comme les saintes, sans une +plainte, sans un murmure, le pardon sur les lèvres et dans le +coeur. + +Bien que pressé par l'heure, M. Daburon n'osait interrompre le +comte et l'interroger brièvement sur les faits directs de la +cause. + +Il pensait que la fièvre seule lui donnait cette énergie factice à +laquelle, d'un moment à l'autre, pouvait succéder la plus complète +prostration; il craignait, si une fois on l'arrêtait, qu'il n'eût +plus la force de reprendre. + +-- Je n'eus pas, continua le comte, une larme pour elle. Qu'avait- +elle été dans ma vie? Un chagrin et un remords. Mais la justice de +Dieu, en avance sur celle des hommes, allait prendre une terrible +revanche. Un jour, on vint m'avertir que Valérie se jouait de moi +et me trompait depuis longtemps. Je ne voulus pas le croire +d'abord; cela me paraissait impossible, insensé. J'aurais plutôt +douté de moi que d'elle. Je l'avais prise dans une mansarde, +s'épuisant seize heures pour gagner trente sous; elle me devait +tout. J'en avais si bien fait, à la longue, une chose à moi, +qu'une trahison d'elle répugnait en quelque sorte à ma raison. Je +ne pouvais pas prendre sur moi d'être jaloux. Cependant, je +m'informai, je la fis surveiller, je descendis jusqu'à l'épier. On +avait dit vrai. Cette malheureuse avait un amant, et elle l'avait +depuis plus de dix ans. C'était un officier de cavalerie. Il +venait chez elle en s'entourant de précautions. D'ordinaire il se +retirait vers minuit, mais il lui arrivait aussi de passer la +nuit, et, en ce cas, il s'échappait de grand matin. Envoyé en +garnison loin de Paris, il obtenait des permissions pour la venir +visiter, et, pendant ces permissions, il restait enfermé chez elle +sans bouger. Un soir, mes espions me prévinrent qu'il y était. +J'accourus. Ma présence ne la troubla pas. Elle m'accueillit comme +toujours en me sautant au cou. Je crus qu'on m'abusait, et +j'allais tout lui dire, quand, sur le piano, j'aperçus des gants +de daim comme en portent les militaires. Ne voulant pas d'éclat, +ne sachant à quel excès pourrait me porter ma colère, je m'enfuis +sans prononcer une parole. Depuis, je ne l'ai pas revue. Elle m'a +écrit, je n'ai pas ouvert ses lettres. Elle a essayé de pénétrer +jusqu'à moi, de se trouver sur mon passage; en vain: mes +domestiques avaient une consigne que pas un n'eût osé enfreindre. + +C'était à douter si c'était bien le comte de Commarin, cet homme +d'une hauteur glacée, d'une réserve si pleine de dédain qui +parlait ainsi, qui livrait sa vie entière sans restrictions, sans +réserve, et à qui? À un Inconnu. + +C'est qu'il était dans une de ces heures désespérées, proches de +l'égarement, où toute réflexion manque, où il faut quand même une +issue à l'émotion trop forte. + +Que lui importait ce secret si courageusement porté pendant tant +d'années? Il s'en débarrassait comme le misérable qui, accablé par +un fardeau trop lourd, le jette à terre sans se soucier où il +tombe ni s'il tentera la cupidité des passants. + +-- Rien, continua-t-il, non, rien n'approche de ce que j'endurai +alors. Je tenais à cette femme par le fond de mes entrailles. Elle +était comme une émanation de moi-même. En me séparant d'elle, il +me semblait que j'arrachais quelque chose de ma propre chair. Je +ne saurais dire quelles passions furieuses son souvenir attisait +en moi. Je la méprisais et je la désirais avec une égale violence. +Je la haïssais et je l'aimais. + +» Et partout j'ai traîné sa détestable image. Rien n'a pu me la +faire oublier. Je ne me suis jamais consolé de sa perte. Et ce +n'est rien encore. Des doutes affreux m'étaient venus au sujet +d'Albert. Étais-je réellement son père? Comprenez-vous quel +supplice était le mien, lorsque je me disais: c'est peut-être à +l'enfant d'un étranger que j'ai sacrifié le mien! Ce bâtard qui +s'appelait Commarin me faisait horreur. À mon amitié si vive avait +succédé une invincible répulsion. Que de fois, en ce temps, j'ai +lutté contre une envie folle de le tuer! Plus tard, j'ai su +maîtriser mon aversion, je n'en ai jamais complètement triomphé. +Albert, monsieur, était le meilleur des fils; néanmoins, il y +avait entre lui et moi une barrière de glace qu'il ne pouvait +s'expliquer. Souvent j'ai été sur le point de m'adresser aux +tribunaux, de tout avouer, de réclamer mon héritier légitime: le +respect qu'on doit à son rang m'a retenu. Je reculais devant le +scandale. Je m'effrayais pour mon nom du ridicule ou du blâme, et +je n'ai pu le sauver de l'infamie. + +La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces derniers mots. D'un +geste désolé, il voila sa figure de ses deux mains. Deux grosses +larmes presque aussitôt séchées roulèrent silencieusement le long +de ses joues ridées. + +Cependant, la porte du cabinet s'entrebâilla, et la tête du long +greffier apparut. + +M. Daburon lui fit signe de reprendre sa place, et s'adressant à +M. de Commarin: + +-- Monsieur, dit-il d'une voix que la compassion faisait plus +douce, aux yeux de Dieu comme aux yeux de la société, vous avez +commis une grande faute, et les suites, vous le voyez, sont +désastreuses. Cette faute, il est de votre devoir de la réparer +autant qu'il est en vous. + +-- Telle est mon intention, monsieur, et, vous le dirai-je? mon +plus cher désir. + +-- Vous me comprenez, sans doute, insista M. Daburon. + +-- Oui, monsieur, répondit le vieillard, oui, je vous comprends. + +-- Ce sera une consolation pour vous, ajouta le juge, d'apprendre +que monsieur Noël Gerdy est digne à tous égards de la haute +position que vous allez lui rendre. Peut-être reconnaîtrez-vous +que son caractère s'est plus fortement trempé que s'il eût été +élevé près de vous. Le malheur est un maître dont toutes les +leçons portent. C'est un homme d'un grand talent, et le meilleur +et le plus digne que je sache. Vous aurez un fils digne de ses +ancêtres. Enfin, nul de votre famille n'a failli, monsieur, le +vicomte Albert n'est pas un Commarin. + +-- Non! n'est-ce pas? répliqua vivement le comte. Un Commarin, +ajouta-t-il, serait mort à cette heure, et le sang lave tout. + +Cette explication du vieux gentilhomme fit profondément réfléchir +le juge d'instruction. + +-- Seriez-vous donc sûr, monsieur, demanda-t-il, de la culpabilité +du vicomte? + +M. de Commarin arrêta sur le juge un regard où éclatait +l'étonnement. + +-- Je ne suis à Paris que d'hier soir, répondit-il, et j'ignore +tout ce qui a pu se passer. Je sais seulement qu'on ne procède pas +à la légère contre un homme dans la situation qu'occupait Albert. +Si vous l'avez fait arrêter, c'est qu'évidemment vous avez plus +que des soupçons, c'est que vous possédez des preuves positives. + +M. Daburon se mordit les lèvres et ne put dissimuler un mouvement +de mécontentement. Il venait de manquer de prudence, il avait +voulu aller trop vite. Il avait cru l'esprit du comte complètement +bouleversé, et il venait d'éveiller sa défiance. Toute l'habileté +du monde ne répare pas une pareille maladresse. + +Au bout d'un interrogatoire dont on attend beaucoup, elle peut +stériliser toutes les combinaisons. + +Un témoin sur ses gardes n'est plus un témoin sur lequel on peut +compter; il tremble de se compromettre, mesure la portée des +questions et marchande ses réponses. + +D'autre part, la justice comme la police est disposée à douter de +tout, à tout supposer, à soupçonner tout le monde. + +Jusqu'à quel point le comte était-il étranger au crime de La +Jonchère? Évidemment, quelques jours auparavant, bien que doutant +de sa paternité, il eût fait les plus grands efforts pour sauver +la situation d'Albert. Il y croyait son honneur intéressé, son +récit le démontrait. + +N'était-il pas un homme à supprimer par tous les moyens un +témoignage gênant? Voilà ce que se disait M. Daburon. + +Enfin, il ne voyait pas clairement où se trouvait dans cette +affaire l'intérêt du comte de Commarin, et cette incertitude +l'inquiétait. De là sa vive contrariété. + +-- Monsieur, reprit-il plus posément, quand avez-vous été informé +de la découverte de votre secret? + +-- Hier soir, par Albert lui-même. Il m'a parlé de cette +déplorable histoire d'une façon que maintenant je cherche en vain +à m'expliquer. À moins que... + +Le comte s'arrêta court, comme si sa raison eût été choquée de +l'invraisemblance de la supposition qu'il allait formuler. + +-- À moins que?... interrogea avidement le juge d'instruction. + +-- Monsieur, dit le comte sans répondre directement, Albert serait +un héros, s'il n'était pas coupable. + +-- Ah! fit vivement le juge, avez-vous donc, monsieur, des raisons +de croire à son innocence? + +Le dépit de M. Daburon perçait si bien sous le ton de ses paroles, +que M. de Commarin pouvait et devait y voir une apparence +d'intention injurieuse. Il tressaillit, vivement piqué, et se +redressa en disant: + +-- Je ne suis pas plus maintenant un témoin à décharge que je +n'étais un témoin à charge tout à l'heure. Je cherche à éclairer +la justice, comme c'est mon devoir, et voilà tout. + +Allons, bon! se dit M. Daburon, voici que je l'ai blessé, à +présent. Est-ce que je vais aller comme cela de faute en faute! + +-- Voici les faits, reprit le comte. Hier soir, après avoir parlé +de ces maudites lettres, Albert a commencé par me tendre un piège +pour savoir la vérité, car il doutait encore, ma correspondance +n'étant pas arrivée entière à monsieur Gerdy. Une discussion aussi +vive que possible s'est alors élevée entre mon fils et moi. Il m'a +déclaré qu'il était résolu à se retirer devant Noël. Je +prétendais, moi, au contraire, transiger coûte que coûte. Albert a +osé me tenir tête. Tous mes efforts pour l'amener à mes vues ont +été superflus. Vainement j'ai essayé de faire vibrer en lui les +cordes que je supposais les plus sensibles. Il m'a répété +fermement qu'il se retirait malgré moi, se déclarant satisfait, si +je consentais à lui assurer une modeste aisance. J'ai encore tenté +de le faire revenir en lui démontrant qu'un mariage qu'il souhaite +ardemment depuis deux ans manquerait de ce coup; il m'a répondu +qu'il s'était assuré l'assentiment de sa fiancée, mademoiselle +d'Arlange. + +Ce nom éclata comme la foudre aux oreilles du juge d'instruction. +Il bondit sur son fauteuil. + +Sentant qu'il devenait cramoisi, il prit au hasard sur son bureau +un énorme dossier, et, pour dissimuler son trouble, il l'éleva à +la hauteur de sa figure comme s'il eût cherché à déchiffrer un mot +illisible. + +Il commençait à comprendre de quelle tâche il s'était chargé. Il +sentait qu'il se troublait comme un enfant, qu'il n'avait ni son +calme ni sa lucidité habituels. Il s'avouait qu'il était capable +de commettre les plus fortes bévues. Pourquoi s'être chargé de +cette instruction? Possédait-il son libre arbitre? Dépendait-il de +sa volonté d'être impartial? + +Volontiers il eût renvoyé à un autre moment la suite de la +déposition du comte; le pouvait-il? Sa conscience de juge +d'instruction lui criait que ce serait une maladresse nouvelle. Il +reprit donc cet interrogatoire si pénible. + +-- Monsieur, dit-il, les sentiments exprimés par le vicomte sont +fort beaux sans doute, mais ne vous a-t-il pas parlé de la veuve +Lerouge? + +-- Si, répondit le comte qui parut soudain éclairé par le souvenir +d'un détail inaperçu; si, certainement. + +-- Il a dû vous montrer que le témoignage de cette femme rendait +impossible une lutte avec monsieur Gerdy? + +-- Précisément, monsieur, et, écartant la question de bonne foi, +c'est là-dessus qu'il se basait pour se refuser à suivre mes +volontés. + +-- Il faudrait, monsieur le comte, me raconter bien exactement ce +qui s'est passé entre le vicomte et vous. Faites donc, je vous +prie, un appel à vos souvenirs, et tâchez de me rapporter aussi +exactement que possible ses paroles. + +M. de Commarin put obéir sans trop de difficulté. Depuis un +moment, une salutaire réaction s'opérait en lui. Son sang, fouetté +par les insistances de l'interrogatoire, reprenait son cours +accoutumé. Son cerveau se dégageait. + +La scène de la soirée précédente était admirablement présente à sa +mémoire jusque dans ses plus insignifiants détails. Il avait +encore dans l'oreille l'intonation des paroles d'Albert, il +revoyait sa mimique expressive. + +À mesure que s'avançait son récit, vivant de clarté et +d'exactitude, la conviction de M. Daburon s'affermissait. + +Le juge retournait contre Albert précisément ce qui la veille +avait fait l'admiration du comte. + +Quelle surprenante comédie! pensait-il. Tabaret a décidément une +double vue. À son incompréhensible audace, ce jeune homme joint +une infernale habileté. Le génie du crime lui-même l'inspire. +C'est un miracle que nous puissions le démasquer. Comme il avait +bien tout prévu et préparé! Comme cette scène avec son père est +merveilleusement combinée pour donner le change en cas d'accident! + +» Il n'y a pas une phrase qui ne souligne une intention, qui +n'aille au-devant d'un soupçon. Quel fini d'exécution! Quel soin +méticuleux des détails! + +» Rien n'y manque, pas même le grand duo avec la femme aimée. A-t- +il réellement prévenu Claire? Probablement! + +» Je pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, lui parler! +Pauvre enfant! aimer un pareil homme! Mais son plan maintenant +saute aux yeux. + +» Cette discussion avec le comte, c'est sa planche de salut. Elle +ne l'engage à rien et lui permet de gagner du temps. + +» Il aurait probablement traîné les choses en longueur, puis il +aurait fini par se ranger à l'avis de son père. Il se serait +encore fait un mérite de sa condescendance et aurait demandé des +récompenses pour sa faiblesse. Et lorsque Noël serait revenu à la +charge, il se serait trouvé en face du comte, qui aurait tout nié +bravement, qui l'aurait éconduit poliment, et au besoin l'aurait +chassé comme un imposteur et un faussaire. + +Chose étrange, mais cependant explicable, M. de Commarin, tout en +parlant, arrivait précisément aux idées du juge, à des conclusions +presque identiques. + +Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de Claudine? Il +se rappelait fort bien que dans sa colère il avait dit à son fils: +«On ne commet pas de si belles actions pour son plaisir.» Ce +sublime désintéressement s'expliquait. + +Lorsque le comte eut terminé: + +-- Je vous remercie, monsieur, dit M. Daburon. Je ne saurais vous +rien dire encore de positif, mais la justice a de fortes raisons +de croire que, dans la scène que vous venez de me rapporter, le +vicomte Albert jouait en comédien consommé un rôle appris à +l'avance. + +-- Et bien appris, murmura le comte, car il m'a trompé, moi!... + +Il fut interrompu par Noël qui entrait, une serviette de chagrin +noir à son chiffre sous le bras. + +L'avocat s'inclina devant le vieux gentilhomme qui, de son côté, +se leva et se retira, par discrétion, à l'extrémité de la pièce. + +-- Monsieur, dit Noël à demi-voix au juge, vous trouverez toutes +les lettres dans ce portefeuille. Je vous demanderai la permission +de vous quitter bien vite, l'état de madame Gerdy devient d'heure +en heure plus alarmant. + +Noël avait quelque peu haussé la voix en prononçant ces derniers +mots; le comte les entendit. Il tressaillit et dut faire un grand +effort pour étouffer la question qui de son coeur montait à ses +lèvres. + +-- Il faut pourtant, mon cher maître, que vous m'accordiez une +minute, répondit le juge. + +M. Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant l'avocat par la +main il l'amena devant le comte. + +-- Monsieur de Commarin, prononça-t-il, j'ai l'honneur de vous +présenter monsieur Noël Gerdy. + +M. de Commarin s'attendait probablement à quelque péripétie de ce +genre, car pas un des muscles de son visage ne bougea; il demeura +imperturbable. Noël, lui, fut comme un homme qui reçoit un coup de +marteau sur le crâne: il chancela et fut obligé de chercher un +point d'appui sur le dossier d'une chaise. + +Puis, tous deux, le père et le fils, ils restèrent face à face, +abîmés en apparence dans leurs réflexions, en réalité s'examinant +avec une sombre méfiance, chacun s'efforçant de saisir quelque +chose de la pensée de l'autre. + +M. Daburon avait espéré mieux d'un coup de théâtre qu'il méditait +depuis l'entrée du comte dans son cabinet. Il se flattait d'amener +par cette brusque présentation une scène pathétique très vive qui +ne laisserait pas à ses clients le loisir de la réflexion. + +Le comte ouvrirait les bras, Noël s'y précipiterait, et la +reconnaissance, pour être parfaite, n'aurait plus qu'à attendre la +consécration des tribunaux. + +La roideur de l'un, le trouble de l'autre déconcertaient ses +prévisions. Il se crut obligé à une intervention plus pressante. + +-- Monsieur le comte, dit-il d'un ton de reproche, vous +reconnaissiez, il n'y a qu'un instant, que monsieur Gerdy était +votre fils légitime. + +M. de Commarin ne répondit pas; on pouvait douter, à son +immobilité, qu'il eût entendu. C'est Noël qui, rassemblant tout +son courage, osa parler le premier. + +-- Monsieur, balbutia-t-il, je ne vous en veux pas... + +-- Vous pouvez dire: «mon père», interrompit le hautain vieillard +d'un ton qui n'avait certes rien d'ému ni rien de tendre. + +Puis s'adressant au juge: + +-- Vous suis-je encore de quelque utilité, monsieur? demanda-t-il. + +-- Il vous reste, répondit M. Daburon, à écouter la lecture de +votre déposition et à signer, si vous trouvez la rédaction +conforme. Allez, Constant, ajouta-t-il. + +Le long greffier fit exécuter à sa chaise un demi-tour et +commença. Il avait une façon à lui toute particulière de +bredouiller ce qu'il avait gribouillé. Il lisait très vite, tout +d'un trait, sans tenir compte ni des points, ni des virgules, ni +des demandes, ni des réponses; il lisait tant que durait son +haleine. + +Quand il n'en pouvait plus, il respirait et ensuite repartait de +plus belle. Involontairement il faisait songer aux plongeurs qui, +de moment en moment, élèvent la tête au-dessus de l'eau, font leur +provision d'air et disparaissent. Noël fut le seul à écouter avec +attention cette lecture rendue comme à dessein inintelligible. +Elle lui apprenait des choses qu'il lui importait de savoir. + +Enfin, Constant prononça les paroles sacramentelles: en foi de +quoi, etc., qui terminent tous les procès-verbaux de France. + +Il présenta la plume au comte, qui signa sans hésitation et sans +élever la moindre objection. + +Le vieux gentilhomme alors se tourna vers Noël. + +-- Je ne suis pas bien solide, dit-il; il faut donc, mon fils -- +ce mot fut souligné -- que vous souteniez votre père jusqu'à sa +voiture. + +Le jeune avocat s'avança avec empressement. Sa figure rayonnait, +pendant qu'il passait le bras de M. de Commarin sous le sien. + +Quand ils furent sortis, M. Daburon ne put résister à un mouvement +de curiosité. + +Il courut à la porte, qu'il entrouvrit, et, tenant le corps en +arrière, afin de n'être pas aperçu, il allongea la tête, explorant +d'un coup d'oeil la galerie. + +Le comte et Noël n'étaient pas encore parvenus à l'extrémité. Ils +allaient lentement. + +Le comte paraissait se traîner pesamment et avec peine; l'avocat, +lui, marchait à petits pas, légèrement incliné du côté du +vieillard, et tous ses mouvements étaient empreints de la plus +vive sollicitude. + +Le juge resta à son poste jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue +au tournant de la galerie. Puis il regagna sa place en poussant un +profond soupir. + +Du moins, pensa-t-il, j'aurai contribué à faire un heureux. La +journée ne sera pas complètement mauvaise. + +Mais il n'avait pas de temps à donner à ses réflexions; les heures +volaient. Il tenait à interroger Albert le plus promptement +possible, et il avait encore à recevoir les dépositions de +plusieurs domestiques de l'hôtel de Commarin, et à entendre le +rapport du commissaire de police chargé de l'arrestation. + +Les domestiques cités, qui depuis longtemps attendaient leur tour, +furent, sans retard, introduits successivement. Ils n'avaient +guère d'éclaircissements à donner, et pourtant tous les +témoignages étaient autant de charges nouvelles. Il était aisé de +voir que tous croyaient leur maître coupable. + +L'attitude d'Albert depuis le commencement de cette fatale +semaine, ses moindres paroles, ses gestes les plus insignifiants +furent rapportés, commentés, expliqués. + +L'homme qui vit au milieu de trente valets est comme un insecte +dans une boîte de verre sous la loupe d'un naturaliste. + +Aucun de ses actes n'échappe à l'observation; à peine peut-il +avoir un secret, et encore, si on ne devine quel il est, au moins +sait-on lorsqu'il en a un. Du matin au soir il est le point de +mire de trente paires d'yeux intéressés à étudier les plus +imperceptibles variations de sa physionomie. + +Le juge eut donc en abondance ces futiles détails qui ne +paraissent rien d'abord, et dont le plus infime peut tout à coup, +à l'audience, devenir une question de vie ou de mort. + +En combinant les dépositions, en les rapprochant, en les +coordonnant, M. Daburon put suivre son prévenu heure par heure, à +partir du dimanche matin. + +Le dimanche donc, aussitôt après la retraite de Noël, le vicomte +avait sonné pour donner l'ordre de répondre à tous les visiteurs +qui se présenteraient qu'il venait de partir pour la campagne. + +De ce moment, la maison entière s'était aperçue qu'il était «tout +chose», vivement contrarié ou très indisposé. + +Il n'était pas sorti de la journée de sa bibliothèque, et s'y +était fait servir à dîner. Il n'avait pris à ce repas qu'un potage +et un très mince filet de sole au vin blanc. + +En mangeant, il avait dit à M. Courtois, le maître d'hôtel: +«Recommandez donc au chef d'épicer davantage cette sauce, une +autre fois.» Puis il avait ajouté en aparté: «Bast! À quoi bon!» +Le soir il avait donné congé à tous les gens de son service, en +disant: «Allez vous amuser, allez!» Il avait expressément défendu +qu'on entrât chez lui, à moins qu'il ne sonnât. + +Le lendemain lundi, il ne s'était levé, lui ordinairement matinal, +qu'à midi. Il se plaignait d'un violent mal de tête et d'envies de +vomir. Il prit cependant une tasse de thé. Il demanda son coupé; +mais presque aussitôt il le décommanda. Lubin, son valet de +chambre, lui avait entendu dire: «C'est trop hésiter», et quelques +moments plus tard: «Il faut en finir.» Peu après, il s'était mis à +écrire. + +Lubin avait été chargé de porter une lettre à Mlle Claire +d'Arlange, avec ordre de ne la remettre qu'à elle-même ou à Mlle +Schmidt, l'institutrice. + +Une seconde lettre, avec deux billets de mille francs, furent +confiés à Joseph pour être portés au club. Joseph ne se rappelait +plus le nom du destinataire; ce n'était pas un homme titré. + +Le soir, Albert n'avait pris qu'un potage et s'était enfermé chez +lui. + +Il était debout de grand matin, le mardi. Il allait et venait dans +l'hôtel comme une âme en peine, ou comme quelqu'un qui attend avec +impatience une chose qui n'arrive pas. + +Étant allé dans le jardin, le jardinier lui demanda son avis pour +le dessin d'une pelouse. Il répondit: «Vous consulterez monsieur +le comte à son retour.» Il avait déjeuné comme la veille. + +Vers une heure, il était descendu aux écuries et avait, d'un air +triste, caressé Norma, sa jument de prédilection. En la flattant, +il disait: «Pauvre bête! ma pauvre vieille!» À trois heures, un +commissionnaire médaillé s'était présenté avec une lettre. + +Le vicomte l'avait prise et ouverte précipitamment. Il se trouvait +alors devant le parterre. + +Deux valets de pied l'entendirent distinctement dire: «Elle ne +saurait résister.» Il était rentré et avait brûlé la lettre au +grand poêle du vestibule. + +Comme il se mettait à table, à six heures, deux de ses amis, +M. de Courtivois et le marquis de Chouzé, forçant la consigne, +arrivèrent jusqu'à lui. Il parut on ne peut plus contrarié. + +Ces messieurs voulaient absolument l'entraîner dans une partie de +plaisir; il refusa, affirmant qu'il avait un rendez-vous pour une +affaire très importante. + +Il mangea, à son dîner, un peu plus que les jours précédents. Il +demanda même au sommelier une bouteille de château-lafite qu'il +but entièrement. + +En prenant son café, il fuma un cigare dans la salle à manger, ce +qui est contraire à la règle de l'hôtel. + +À sept heures et demie, selon Joseph et deux valets de pied, à +huit heures seulement, suivant le suisse et Lubin, le vicomte +était sorti à pied avec un parapluie. + +Il était rentré à deux heures du matin, et avait renvoyé son valet +de chambre qui l'attendait, comme c'était son service. + +Le mercredi, en entrant chez le vicomte, le valet de chambre avait +été frappé de l'état des vêtements de son maître. Ils étaient +humides et souillés de terre, le pantalon était déchiré. Il avait +hasardé une remarque; Albert avait répondu d'un ton furieux: +«Jetez cette défroque dans un coin en attendant qu'on la donne.» +Il paraissait aller mieux ce jour-là. Pendant qu'il déjeunait +d'assez bon appétit, le maître d'hôtel lui avait trouvé l'air gai. +Il avait passé l'après-midi dans la bibliothèque et avait brûlé +des tas de papiers. + +Le jeudi, il semblait de nouveau très souffrant. Il avait failli +ne pouvoir aller au-devant du comte. Le soir, après sa scène avec +son père, il était remonté chez lui dans un état à faire pitié. +Lubin voulait courir chercher le médecin, il le lui avait défendu, +de même que de dire à personne son indisposition. + +Tel est l'exact résumé des vingt grandes pages qu'écrivit le long +greffier sans détourner une seule fois la tête pour regarder les +témoins en grande livrée qui défilaient. + +Ces témoignages, M. Daburon avait su les obtenir en moins de deux +heures. + +Bien qu'ayant la conscience de l'importance de leurs paroles, tous +ces valets avaient la langue extrêmement déliée. Le difficile +était de les arrêter une fois lancés. Et pourtant, de tout ce +qu'ils disaient, il ressortait clairement qu'Albert était un très +bon maître, facile à servir, bienveillant et poli pour ses gens. +Chose étrange, incroyable! il s'en trouva trois dans le nombre qui +avaient l'air de n'être pas ravis du grand malheur qui frappait la +famille. Deux étaient sérieusement attristés, M. Lubin, ayant été +l'objet de bontés particulières, n'était pas de ces derniers. + +Le tour du commissaire de police était arrivé. En deux mots, il +rendit compte de l'arrestation déjà racontée par le père Tabaret. +Il n'oublia pas de signaler ce mot: «Perdu!» échappé à Albert; à +son sens, c'était un aveu. Il fit ensuite la remise de tous les +objets saisis chez le vicomte de Commarin. + +Le juge d'instruction examina attentivement tous ces objets, les +comparant soigneusement avec les pièces à conviction rapportées de +La Jonchère. + +Il parut alors plus satisfait qu'il ne l'avait été de la journée. + +Lui-même il déposa sur son bureau toutes ces preuves matérielles, +et pour les cacher, il jeta dessus trois ou quatre de ces immenses +feuilles de papier qui servent à confectionner des chemises pour +les dossiers. + +La journée s'avançait et M. Daburon n'avait plus que bien juste le +temps d'interroger le «prévenu» avant la nuit. Quelle hésitation +pouvait le retenir encore? Il avait entre les mains plus de +preuves qu'il n'en faut pour envoyer dix hommes en cour d'assises +et de là à la place de la Roquette. Il allait lutter avec des +armes si écrasantes de supériorité qu'à moins de folie Albert ne +pouvait songer à se défendre. Et pourtant, à cette heure pour lui +si solennelle, il se sentait défaillir. Sa volonté faiblissait- +elle? Sa résolution allait-elle l'abandonner? + +Fort à propos il se souvint que depuis la veille il n'avait rien +pris, et il envoya chercher en toute hâte une bouteille de vin et +des biscuits. Ce n'est point de forces qu'avait besoin le juge +d'instruction, mais de courage. Tout en vidant son verre, ses +pensées, dans son cerveau, s'arrangèrent en cette phrase étrange: +«Je vais donc comparaître devant le vicomte de Commarin.» + +À tout autre moment, il aurait ri de cette saillie de son esprit; +en cet instant, il y voulut voir un avis de la Providence. + +Soit, se dit-il, ce sera mon châtiment. + +Et, sans se laisser le temps de la réflexion, il donna les ordres +nécessaires pour qu'on amenât le vicomte Albert. + + +XII +Entre l'hôtel de Commarin et «le secret» de la prison, il n'y +avait pas eu, pour ainsi dire, de transition pour Albert. + +Arraché à des songes pénibles par cette rude voix du commissaire, +disant: «Au nom de la loi, je vous arrête!», son esprit jeté hors +du possible devait être longtemps à reprendre son équilibre. + +Tout ce qui suivit son arrestation lui paraissait flotter à peine +distinct, au milieu d'un brouillard épais, comme ces scènes de +rêve qu'on joue au théâtre, derrière un quadruple rideau de gaze. + +On l'avait interrogé: il avait répondu sans entendre le son de ses +paroles. Puis deux agents l'avaient pris sous les bras et +l'avaient soutenu pour descendre le grand escalier de l'hôtel. +Seul il ne l'eût pu. Ses jambes qui fléchissaient, plus molles que +du coton, ne le portaient pas. Une seule chose l'avait frappé: la +voix du domestique annonçant l'attaque d'apoplexie du comte. Mais +cela aussi, il l'oublia. + +On le hissa dans le fiacre qui stationnait dans la cour, au bas du +perron, tout honteux de se trouver en pareil endroit, et on +l'installa sur la banquette du fond. Deux agents prirent place sur +la banquette de devant, tandis qu'un troisième montait sur le +siège à côté du cocher. Pendant le trajet, il ne revint pas à la +notion exacte de la situation. Il gisait, dans cette sale et +graisseuse voiture, comme une chose inerte. Son corps, qui suivait +tous les cahots à peine amortis par les ressorts usés, allait +ballotté d'un côté sur l'autre, et sa tête oscillait sur ses +épaules comme si les muscles de son cou eussent été brisés. Il +songeait alors à la veuve Lerouge. Il la revoyait telle qu'elle +était lorsqu'il avait suivi son père à La Jonchère. On était au +printemps, et les aubépines fleuries du chemin de traverse +embaumaient. La vieille femme, en coiffe blanche, était debout sur +la porte de son jardinet; elle avait en parlant l'air suppliant. +Le comte l'écoutait avec des yeux sévères, puis tirant de l'or de +son porte-monnaie, il le lui remettait. + +On le descendit du fiacre comme on l'y avait monté. + +Pendant les formalités de l'écrou, dans la salle sombre et puante +du greffe, tout en répondant machinalement, il se livrait avec +délices aux émotions du souvenir de Claire. C'était dans le temps +de leurs premières amours, alors qu'il ne savait pas si jamais il +aurait ce bonheur d'être aimé d'elle. Ils se rencontraient chez +Mlle de Goëllo. Elle avait, cette vieille fille, un certain salon +jonquille célèbre sur la rive gauche, d'un effet extravagant. Sur +tous les meubles et jusque sur la cheminée, dans des poses +variées, s'étalaient les douze ou quinze chiens d'espèces +différentes qui, ensemble ou successivement, l'avaient aidée à +traverser les steppes du célibat. Elle aimait à conter l'histoire +de ces fidèles, dont l'affection ne trahit jamais. Il y en avait +de grotesques et d'affreux. Un surtout, outrageusement gonflé +d'étoupe, semblait près d'éclater. Que de fois il en avait ri aux +larmes avec Claire! + +On le fouillait en ce moment. + +À cette humiliation suprême, de mains cyniques se promenant tout +le long de son corps, il revint un peu à lui et sa colère +s'éveilla. + +Mais c'était fini déjà, et on l'entraînait le long des corridors +sombres, dont le carreau était gras et glissant. On ouvrit une +porte et on le poussa dans une sorte de cellule. Il entendit +derrière lui un bruit de ferrures qui s'entrechoquaient et de +serrures qui grinçaient. + +Il était prisonnier, et, en vertu d'ordres spéciaux, prisonnier au +secret. + +Immédiatement il éprouva une sensation marquée de bien-être. Il +était seul. Plus de chuchotements étouffés à ses oreilles, plus de +voix aigres, plus de questions acharnées. Un silence, profond à +donner l'idée du néant, se faisait autour de lui. Il lui sembla +qu'il était à tout jamais retranché de la société, et il s'en +réjouit. Il put croire qu'il lui était donné de subir une épreuve +de la tombe. Son corps, aussi bien que son esprit, était accablé +de lassitude. Il cherchait à s'asseoir quand il aperçut une maigre +couchette, à droite, en face de la fenêtre grillée munie de son +abat-jour. Ce lit lui donna autant de joie qu'une planche au +nageur qui coule. Il s'y précipita et s'étendit avec délices. +Cependant il sentait des frissons. Il défit la grossière +couverture de laine, s'en enveloppa et s'endormit d'un sommeil de +plomb. + +Dans le corridor, deux agents de la police de sûreté, l'un jeune +encore, l'autre grisonnant déjà, appliquaient alternativement +l'oeil et l'oreille au judas pratiqué dans la porte. + +Ils épiaient tous les mouvements du prisonnier, regardant et +écoutant de toutes leurs forces. + +-- Dieu! est-il chiffe?, cet homme-là, murmurait le jeune +policier. Quand on n'a pas plus de nerf que cela, on devrait bien +rester honnête. En voilà un qui ne songera guère à faire sa tête, +le matin de sa toilette! N'est-ce pas, monsieur Balan? + +-- C'est selon, répondit le vieil agent, il faudra voir. Lecoq m'a +dit que c'est un rude mâtin. + +-- Tiens! voilà monsieur qui arrange son lit et qui se couche! +Voudrait-il dormir, par hasard? Elle serait bonne, celle-là! Ce +serait la première fois que je verrais ça! + +-- C'est que vous n'avez eu de relations qu'avec des coquins +subalternes, mon camarade. Tous les gredins huppés, et j'en ai +serré plus d'un, sont dans ce style. Au moment de l'arrestation, +bonsoir, plus personne, le coeur leur tourne. Ils se relèvent le +lendemain. + +-- Ma parole sacrée, on dirait qu'il dort! Est-ce drôle au moins! + +-- Sachez, mon cher, ajouta sentencieusement le vieil agent, que +rien n'est au contraire si naturel. Je suis sûr que depuis son +coup cet enfant-là ne vivait plus; il avait le feu dans le ventre. +Maintenant il sait que son affaire est toisée, et le voilà +tranquille. + +-- Farceur de monsieur Balan! il appelle cela être tranquille! + +-- Certainement! Il n'y a pas, voyez-vous, de plus grand supplice +que l'anxiété; tout est préférable. Si vous aviez seulement dix +mille livres de rente, je vous indiquerais un moyen pour en juger. +Je vous dirais: Filez à Hombourg et risquez-moi toute votre +fortune d'un coup, à rouge et noir. Vous me conteriez après des +nouvelles de ce qu'on éprouve tant que la bille tourne. C'est, +voyez-vous, comme si l'on tenaillait la cervelle, comme si on vous +coulait du plomb fondu dans les os en guise de moelle. C'est si +fort que, même quand on a tout perdu, on est content, on est +soulagé, on respire. On se dit: ah! c'est donc fini! On est ruiné, +nettoyé, rasé, mais c'est fini. + +-- Vrai, monsieur Balan, on croirait que vous avez passé par là. + +-- Hélas! soupira le vieux policier, c'est à mon amour pour la +dame de pique, amour malheureux, que vous devez l'honneur de +regarder en ma compagnie par ce vasistas. Mais notre gaillard en a +pour deux heures à faire son somme, ne le perdez pas de vue, je +vais fumer une cigarette dans la cour. + +Albert dormit quatre heures. Il se sentait, en s'éveillant, la +tête plus libre qu'il ne l'avait eue depuis son entrevue avec +Noël. Ce fut pour lui un moment affreux que celui où pour la +première fois il envisagea froidement sa situation. + +-- C'est maintenant, murmura-t-il, qu'il s'agit de ne pas se +laisser abattre. + +Il aurait vivement souhaité voir quelqu'un, parler, être +interrogé, s'expliquer. Il eut envie d'appeler. À quoi bon! se +dit-il, on va sans doute venir. + +Il voulut regarder l'heure qu'il était et s'aperçut qu'on lui +avait enlevé sa montre. Ce petit détail lui fut extrêmement +sensible. On le traitait, lui, comme le dernier des scélérats. Il +chercha dans ses poches, elles avaient toutes été scrupuleusement +vidées. Il songea alors à l'état dans lequel il se trouvait et, se +jetant à bas de la couchette, il répara, autant qu'il était en +lui, le désordre de sa toilette. Il rajusta ses vêtements et les +épousseta, il redressa son faux col et tant bien que mal refit le +noeud de sa cravate. Versant ensuite de l'eau sur le coin de son +mouchoir, il le passa sur sa figure, tamponnant ses yeux dont les +paupières lui faisaient mal. + +Enfin, il s'efforça de faire reprendre leur pli à sa barbe et à +ses cheveux. Il ne se doutait guère que quatre yeux de lynx +étaient fixés sur lui. + +-- Bon! murmurait l'apprenti policier, voilà notre coq qui relève +la crête et qui lisse ses plumes! + +-- Je vous disais bien, objecta M. Balan, qu'il n'était +qu'engourdi... Chut!... il a parlé, je crois. + +Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes désordonnés ni une de +ces paroles incohérentes qui presque toujours échappent aux +faibles que la frayeur agite, ou aux imprudents qui croient à la +discrétion des «secrets». Une fois seulement, le mot «honneur», +prononcé par Albert, arriva jusqu'à l'oreille des deux espions. + +-- Ces mâtins de la haute, grommela M. Balan, ont sans cesse ce +mot à la bouche, dans les commencements. Ce qui les tracasse +surtout, c'est l'opinion d'une douzaine d'amis et des cent mille +inconnus qui lisent la _Gazette des tribunaux. _Ils ne songent à +leur tête que plus tard. + +Quand les gendarmes arrivèrent pour chercher Albert et le conduire +à l'instruction, ils le trouvèrent assis sur le bord de sa +couchette, les pieds appuyés sur la barre de fer, les coudes aux +genoux et la tête cachée entre ses mains. + +Il se leva dès qu'ils entrèrent et fit quelques pas vers eux. Mais +sa gorge était si sèche qu'il comprit qu'il lui serait impossible +de parler. Il demanda un instant, et, revenant vers la petite +table du secret, il se versa et but coup sur coup deux grands +verres d'eau. + +-- Je suis prêt! dit-il aussitôt après. + +Et d'un pas ferme, il suivit les gendarmes le long du passage qui +conduit au Palais. + +M. Daburon était alors au supplice. Il arpentait furieusement son +cabinet et attendait son prévenu. Une fois encore, la vingtième +depuis le matin, il regrettait de s'être engagé dans cette +affaire. + +Qu'il soit maudit, pensait-il, l'absurde point d'honneur auquel +j'ai obéi! J'ai beau essayer de me rassurer à force de sophismes, +j'ai eu tort de ne me point récuser. Rien au monde ne peut changer +ma situation vis-à-vis de ce jeune homme. Je le hais. Je suis son +juge, et il n'en est pas moins vrai que très positivement j'ai +voulu l'assassiner. Je l'ai tenu au bout de mon revolver: pourquoi +n'ai-je pas lâché la détente? Est-ce que je le sais? Quelle +puissance a retenu mon doigt lorsqu'il suffisait d'une pression +presque insensible pour que le coup partît? Je ne puis le dire. +Que fallait-il pour qu'il fût le juge et moi l'assassin? Si +l'intention était punie comme le fait, on devrait me couper le +cou. Et c'est dans de pareilles conditions que j'ose +l'interroger!... + +En repassant devant la porte, il entendit dans la galerie le pas +lourd des gendarmes. + +-- Le voilà, dit-il tout haut. Et il regagna précipitamment son +fauteuil derrière son bureau, se penchant à l'ombre des cartons, +comme s'il eût cherché à se cacher. Si le long greffier eût eu des +yeux, il eût assisté à ce singulier spectacle d'un juge plus +troublé que le prévenu. Mais il était aveugle, et à ce moment il +ne songeait qu'à une erreur de quinze centimes qui s'était glissée +dans ses comptes, et qu'il ne pouvait retrouver. + +Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. Ses traits +portaient les traces d'une grande fatigue et de veilles +prolongées; il était très pâle, mais ses yeux étaient clairs et +brillants. + +Les questions banales qui commencent les interrogatoires donnèrent +à M. Daburon le temps de se remettre. + +Heureusement, dans la matinée, il avait trouvé une heure pour +préparer un plan; il n'avait qu'à le suivre. + +-- Vous n'ignorez pas, monsieur, commença-t-il d'un ton de +politesse parfaite, que vous n'avez aucun droit au nom que vous +portez? + +-- Je sais, monsieur, répondit Albert, que je suis le fils naturel +de monsieur de Commarin. Je sais de plus que mon père ne pourrait +me reconnaître quand il le voudrait, puisque je suis né pendant +son mariage. + +-- Quelle a été votre impression en apprenant cela? + +-- Je mentirais, monsieur, si je disais que je n'ai pas ressenti +un immense chagrin. Quand on est aussi haut que je l'étais, la +chute est terrible et bien douloureuse. Pourtant, je n'ai pas eu +un seul moment la pensée de contester les droits de monsieur Noël +Gerdy. J'étais, comme je le suis encore, décidé à disparaître. Je +l'ai déclaré à monsieur de Commarin. + +M. Daburon s'attendait à cette réponse, et elle ne pouvait +qu'étayer ses soupçons. N'entrait-elle pas dans le système de +défense qu'il avait prévu? À lui maintenant de chercher un joint +pour désarticuler cette défense dans laquelle le prévenu allait se +renfermer comme dans une carapace. + +-- Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, d'opposer une fin +de non-recevoir à monsieur Gerdy. Vous aviez bien pour vous le +comte et votre mère, mais monsieur Gerdy avait pour lui un +témoignage qui vous eût fait succomber: celui de la veuve Lerouge. + +-- Je n'en ai jamais douté, monsieur. + +-- Eh bien! reprit le juge en cherchant à voiler le regard dont il +enveloppait Albert, la justice suppose que, pour anéantir la seule +preuve existante, vous avez assassiné la veuve Lerouge. + +Cette accusation terrible, terriblement accentuée, ne changea rien +à la contenance d'Albert. Il garda son maintien ferme sans +forfanterie; pas un pli ne parut sur son front. + +-- Devant Dieu, répondit-il, et sur tout ce qu'il y a de plus +sacré au monde, je vous le jure, monsieur, je suis innocent! Je +suis, à cette heure, prisonnier, au secret, sans communication +avec le monde extérieur, réduit par conséquent à l'impuissance la +plus absolue: c'est en votre loyauté que j'espère pour arriver à +démontrer mon innocence. + +Quel comédien! pensait le juge; se peut-il que le crime ait cette +force prodigieuse! + +Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des +dépositions précédentes, cornant certaines pages qui contenaient +des indications importantes pour lui. Tout à coup il reprit: + +-- Quand vous avez été arrêté, vous vous êtes écrié: «Je suis +perdu!» Qu'entendiez-vous par là? + +-- Monsieur, répondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit +cela. Lorsque j'ai su de quel crime on m'accusait, en même temps +que j'étais frappé de consternation, mon esprit a été comme +illuminé par un éclair de l'avenir. En moins d'une seconde j'ai +entrevu tout ce que ma situation avait d'affreux; j'ai compris la +gravité de l'accusation, sa vraisemblance et les difficultés que +j'aurais à me défendre. Une voix m'a crié: «Qui donc avait intérêt +à la mort de Claudine?» Et la conviction de l'imminence du péril +m'a arraché l'exclamation que vous dites. + +L'explication était plus que plausible, possible et même +vraisemblable. Elle avait encore cet avantage d'aller au-devant +d'une question si naturelle qu'elle a été formulée en axiome: +«Cherche à qui le crime profite.» Tabaret avait prévu qu'on ne +prendrait pas le prévenu sans vert. + +M. Daburon admira la présence d'esprit d'Albert et les ressources +de cette imagination perverse. + +-- En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus +pressant intérêt à cette mort. C'est d'autant plus vrai que nous +sommes sûrs, entendez-vous, bien sûrs que le crime n'avait pas le +vol pour mobile. Ce qu'on avait jeté à la Seine a été retrouvé. +Nous savons aussi qu'on a brûlé tous les papiers. +Compromettraient-ils une autre personne que vous? Si vous le +savez, dites-le. + +-- Que puis-je vous répondre, monsieur? Rien. + +-- Êtes-vous allé souvent chez cette femme? + +-- Trois ou quatre fois, avec mon père. + +-- Un des cochers de l'hôtel prétend vous y avoir conduits au +moins dix fois. + +-- Cet homme se trompe. D'ailleurs, qu'importe le nombre des +visites? + +-- Connaissez-vous la disposition des lieux? vous les rappelez- +vous? + +-- Parfaitement, monsieur, il y a deux pièces. Claudine couchait +dans celle du fond. + +-- Vous n'étiez pas un inconnu pour la veuve Lerouge, c'est +entendu. Si vous étiez allé frapper un soir à son volet, pensez- +vous qu'elle vous eût ouvert? + +_-- _Certes, monsieur, et avec empressement. + +-- Vous avez été malade, ces jours-ci? + +-- Très indisposé, au moins, oui monsieur. Mon corps fléchissait +sous le poids d'une épreuve bien lourde pour mes forces. Je n'ai +cependant pas manqué de courage! + +-- Pourquoi avoir défendu à votre valet de chambre Lubin d'aller +chercher le médecin? + +-- Eh! monsieur, que pouvait le docteur à mon mal! Toute sa +science m'aurait-elle rendu le fils légitime de monsieur de +Commarin? + +-- On vous a entendu tenir de singuliers propos. Vous sembliez ne +plus vous intéresser à rien de la maison. Vous avez détruit des +papiers, des correspondances. + +-- J'étais décidé à quitter l'hôtel, monsieur: ma résolution vous +explique tout. + +Aux questions du juge, Albert répondait vivement, sans le moindre +embarras, d'un ton assuré. Sa voix, d'un timbre sympathique, ne +tremblait pas; nulle émotion ne la voilait; elle gardait son éclat +pur et vibrant. + +M. Daburon crut prudent de suspendre l'interrogatoire. Avec un +adversaire de cette force, évidemment il faisait fausse route. +Procéder par détail était folie, on n'arriverait ni à l'intimider +ni à le faire se couper. Il fallait en venir aux grands coups. + +-- Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi bien exactement, +je vous prie, l'emploi de votre temps pendant la soirée de mardi +dernier, de six heures à minuit. + +Pour la première fois, Albert parut se déconcerter. Son regard, +qui jusque-là allait droit au juge, vacilla. + +-- Pendant la soirée de mardi..., balbutia-t-il, répétant la +phrase comme pour gagner du temps. + +Je le tiens! pensa Daburon, qui eut un tressaillement de joie. Et +tout haut il insista: + +-- Oui, de six heures à minuit! + +-- Je vous avoue, monsieur, répondit Albert, qu'il m'est difficile +de vous satisfaire; je ne suis pas bien sûr de ma mémoire... + +-- Oh! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si je vous +demandais ce que vous faisiez il y a trois mois, tel soir, à telle +heure, je concevrais votre hésitation. Mais il s'agit de mardi, et +nous sommes aujourd'hui vendredi. De plus, ce jour si proche était +le dernier du carnaval, c'était le Mardi gras. Cette circonstance +doit aider vos souvenirs. + +-- Ce soir-là, je suis sorti, murmura Albert. + +-- Voyons, poursuivit le juge, précisons. Où avez-vous dîné? + +-- À l'hôtel, comme à l'ordinaire. + +-- Non, pas comme à l'ordinaire. À la fin de votre repas, vous +avez demandé une bouteille de vin de Bordeaux et vous l'avez +vidée. Vous aviez sans doute besoin de surexcitation pour vos +projets ultérieurs... + +-- Je n'avais pas de projets, répondit le prévenu avec une très +apparente indécision. + +-- Vous devez vous tromper. Deux amis étaient venus vous chercher; +vous leur aviez répondu, avant de vous mettre à table, que vous +aviez un rendez-vous urgent. + +-- Ce n'était qu'une défaite polie pour me dispenser de les +suivre. + +-- Pourquoi? + +-- Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur? J'étais résigné, mais +non consolé. Je m'apprenais à m'accoutumer au coup terrible. Ne +cherche-t-on pas la solitude dans les grandes crises de la vie! + +-- La prévention suppose que vous vouliez rester seul pour aller à +La Jonchère. Dans la journée vous avez dit: «Elle ne saurait +résister.» De qui parliez-vous? + +-- D'une personne à qui j'avais écrit la veille, et qui venait de +me répondre. J'ai dû dire cela ayant encore à la main la lettre +qu'on venait de me remettre. + +-- Cette lettre était donc d'une femme? + +-- Oui. + +-- Qu'en avez-vous fait, de cette lettre? + +-- Je l'ai brûlée. + +-- Cette précaution donne à penser que vous la considériez comme +compromettante... + +-- Nullement, monsieur, elle traitait de questions intimes. + +Cette lettre, évidemment, venait de Mlle d'Arlange, M. Daburon en +était sûr. Devait-il néanmoins le demander et s'exposer à entendre +prononcer ce nom de Claire, si terrible pour lui? + +Il l'osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, de telle sorte +que le prévenu ne pouvait l'apercevoir. + +-- De qui venait cette lettre? interrogea-t-il. + +-- D'une personne que je ne nommerai pas. + +-- Monsieur, fit sévèrement le juge en se redressant, je ne vous +dissimulerai pas que votre position est des plus mauvaises. Ne +l'aggravez pas par des réticences coupables. Vous êtes ici pour +tout dire, monsieur. + +-- Mes affaires, oui; celles des autres, non. + +Albert fit cette dernière réponse d'un ton sec. Il était étourdi, +ahuri, crispé par l'allure pressante et irritante de cet +interrogatoire qui ne lui laissait pas le temps de respirer. Les +questions du juge tombaient sur sa tête plus dru que les coups de +marteau du forgeron sur le fer rouge qu'il se hâte de façonner. Ce +semblant de rébellion de son «prévenu» inquiéta sérieusement +M. Daburon. Il était, en outre, extrêmement surpris de trouver en +défaut la perspicacité du vieux policier, absolument comme si +Tabaret eût été infaillible. Tabaret avait prédit un alibi +irrécusable, et cet alibi n'arrivait pas. Pourquoi? Ce subtil +coupable avait-il donc mieux que cela? Quelle ruse gardait-il au +fond de son sac? Sans doute il tenait en réserve quelque coup +imprévu, peut-être irrésistible! Doucement, pensa le juge, je ne +le tiens pas encore. Et vivement, il reprit: + +-- Poursuivons... Après dîner, qu'avez-vous fait? + +-- Je suis sorti. + +-- Pas immédiatement... La bouteille bue, vous avez fumé dans la +salle à manger, ce qui a semblé assez extraordinaire pour être +remarqué. Quelle espèce de cigares fumez-vous habituellement? + +-- Des trabucos. + +-- Ne vous servez-vous pas d'un porte-cigare, pour éviter à vos +lèvres le contact du tabac? + +-- Si, monsieur, répondit Albert, assez surpris de cette série de +questions. + +-- À quelle heure êtes-vous sorti? + +-- À huit heures environ. + +-- Aviez-vous un parapluie? + +-- Oui. + +-- Où êtes-vous allé? + +-- Je me suis promené. + +-- Seul, sans but, toute la soirée? + +-- Oui, monsieur. + +-- Alors, tracez-moi votre itinéraire bien exactement. + +-- Hélas! monsieur, cela même m'est fort difficile. J'étais sorti +pour sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur +qui m'accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez +un compte exact de ma situation: j'avais la tête perdue. J'ai +marché au hasard, le long des quais, j'ai erré dans les rues... + +-- Tout cela est bien improbable, interrompit le juge. + +M. Daburon devait pourtant savoir que cela était du moins +possible. N'avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles +à travers Paris? Qu'eût-il répondu à qui lui eût demandé, au +matin: «-- Où êtes-vous allé? -- Je ne sais», ne le sachant pas, +en effet. Mais il avait oublié, et ses angoisses du début étaient +bien loin. L'interrogatoire commencé, il avait été pris de la +fièvre de l'inconnu. Il se retrempait aux émotions de la lutte; la +passion de son métier le reprenait. + +Il était redevenu juge d'instruction, comme ce maître d'escrime +qui, faisant des armes avec son meilleur ami, s'enivre au +cliquetis du fer, s'échauffe, s'oublie et le tue. + +-- Ainsi, reprit M. Daburon, vous n'avez rencontré absolument +personne qui puisse venir affirmer ici qu'il vous a vu? Vous +n'avez parlé à âme qui vive? Vous n'êtes entré nulle part, ni dans +un café ni dans un théâtre, pas même chez un marchand de tabac +pour allumer un de vos trabucos? + +-- Je ne suis entré nulle part. + +-- Eh bien! monsieur, c'est un grand malheur pour vous, oui, un +malheur immense, car je dois vous le dire, c'est précisément +pendant cette soirée de mardi, entre huit heures et minuit, que la +veuve Lerouge a été assassinée. La justice peut préciser l'heure. +Encore une fois, monsieur, dans votre intérêt, je vous engage à +réfléchir, à faire un énergique appel à votre mémoire. + +L'indication du jour et de l'heure du meurtre parut consterner +Albert. Il porta sa main à son front d'un geste désespéré. C'est +cependant d'une voix calme qu'il répondit: + +-- Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n'ai pas de +réflexions à faire. + +La surprise de M. Daburon était profonde. Quoi! pas d'alibi! rien! +Ce ne pouvait être un piège ni un système de défense... Était-ce +donc là cet homme si fort? Sans doute. Seulement il était pris au +dépourvu. Jamais il ne s'était imaginé qu'il fût possible de +remonter jusqu'à lui. Et pour cela, en effet, il avait fallu +quelque chose comme un miracle. + +Le juge enlevait lentement et une à une les grandes feuilles de +papier qui recouvraient les pièces à conviction saisies chez +Albert. + +-- Nous allons passer, reprit-il, à l'examen des charges qui +pèsent sur vous; veuillez vous approcher. Reconnaissez-vous ces +objets pour vous appartenir? + +-- Oui, monsieur, tout ceci est à moi. + +-- Bien. Prenons d'abord ce fleuret. Qui l'a brisé? + +-- Moi, monsieur, en faisant assaut avec monsieur de Courtivois, +qui pourra en témoigner. + +-- Il sera entendu. Et qu'est devenu le bout cassé? + +-- Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger Lubin, mon +valet de chambre. + +-- Précisément. Il a déclaré avoir cherché ce morceau sans +parvenir à le retrouver. Je vous ferai remarquer que la victime a +dû être frappée avec un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. Ce +morceau d'étoffe sur lequel l'assassin a essuyé son arme en est +une preuve. + +-- Je vous prierais, monsieur, d'ordonner, à cet égard, les +recherches les plus minutieuses. Il est impossible qu'on ne +retrouve pas l'autre moitié de ce fleuret. + +-- Des ordres seront donnés. Voici, maintenant, calquée sur ce +papier, l'empreinte exacte des pas du meurtrier. J'applique dessus +une de vos bottines, et la semelle, vous pouvez le voir, s'y +adapte avec la dernière précision. Le morceau de plâtre a été +coulé dans le creux du talon, vous remarquerez qu'il est en tout +pareil à vos propres talons. J'y aperçois même la trace d'une +cheville que je rencontre ici. + +Albert suivait avec une sollicitude marquée tous les mouvements du +juge. Il était manifeste qu'il luttait contre une terreur +croissante. Était-il envahi par cette épouvante qui stupéfie les +criminels lorsqu'ils sont près d'être confondus? À toutes les +remarques du magistrat, il répondait d'une voix sourde: + +-- C'est vrai, c'est parfaitement vrai. + +-- En effet, continua M. Daburon; néanmoins, attendez encore avant +de vous récrier. Le coupable avait un parapluie. Le bout de ce +parapluie s'étant enfoncé dans la terre glaise détrempée, la +rondelle de bois ouvragé qui arrête l'étoffe à l'extrémité s'est +trouvée moulée en creux. Voici la motte de glaise enlevée avec les +plus délicates précautions, et voici votre parapluie. Comparez le +dessin des rondelles. Sont-elles semblables, oui ou non? + +-- Ces choses-là, monsieur, essaya Albert, se fabriquent par +quantités énormes. + +-- Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout de cigare trouvé sur +le théâtre du crime, et dites-moi à quelle espèce il appartient et +comment il a été fumé? + +-- C'est un trabucos, et on l'a fumé avec un porte-cigare. + +-- Comme ceux-ci, n'est-ce pas? insista le juge en montrant les +cigares et les bouts d'ambre et d'écume saisis sur la cheminée de +la bibliothèque. + +-- Oui! murmura Albert; c'est une fatalité, c'est une coïncidence +étrange! + +-- Patience! ce n'est rien encore. L'assassin de la veuve Lerouge +portait des gants. La victime, dans les convulsions de l'agonie, +s'est accrochée aux mains du meurtrier, et des éraillures de peau +sont restées entre ses ongles. On les a extraites, et les voici. +Elles sont d'un gris perle, n'est-il pas vrai? Or, on a retrouvé +les gants que vous portiez mardi, les voici. Ils sont gris et ils +sont éraillés. Comparez ces débris à vos gants. Ne s'y rapportent- +ils pas? N'est-ce pas la même couleur, la même peau? + +Il n'y avait pas à nier, ni à équivoquer, ni à chercher des +subterfuges. L'évidence était là, sautant aux yeux. Le fait brutal +éclatait. Tout en paraissant s'occuper exclusivement des objets +déposés sur son bureau, M. Daburon ne perdait pas de vue le +prévenu. Albert était terrifié. Une sueur glacée mouillait son +front et glissait en gouttelettes le long de ses joues. Ses mains +tremblaient si fort qu'il ne pouvait s'en servir. D'une voix +étranglée, il répétait: + +-- C'est horrible! horrible! + +-- Enfin, poursuivit l'inexorable juge, voici le pantalon que vous +portiez le soir du meurtre. Il est visible qu'il a été mouillé, et +à côté de la boue, il porte des traces de terre. Tenez, ici. De +plus, il est déchiré au genou. Que vous ne vous souveniez plus des +endroits où vous êtes allé vous promener, je l'admets pour un +moment, on peut le concevoir, à la rigueur. Mais à qui ferez-vous +entendre que vous ne savez pas où vous avez déchiré votre pantalon +et éraillé vos gants? + +Quel courage résisterait à de tels assauts? La fermeté et +l'énergie d'Albert étaient à bout. Le vertige le prenait. Il se +laissa tomber lourdement sur une chaise en disant: + +-- C'est à devenir fou! + +-- Reconnaissez-vous, insista le juge dont le regard devenait +d'une insupportable fixité, reconnaissez-vous que la veuve Lerouge +n'a pu être frappée que par vous? + +-- Je reconnais, protesta Albert, que je suis victime d'un de ces +prodiges épouvantables qui font qu'on doute de sa raison. Je suis +innocent. + +-- Alors, dites où vous avez passé la soirée de mardi? + +-- Eh! monsieur! s'écria le prévenu, il faudrait... + +Mais se reprenant presque aussitôt, il ajouta d'une voix éteinte: + +-- J'ai répondu comme je pouvais le faire. M. Daburon se leva, il +arrivait à son grand effet. + +-- C'est donc à moi, dit-il avec une nuance d'ironie, à suppléer à +votre défaillance de mémoire. Ce que vous avez fait, je vais vous +le rappeler. Mardi soir, à huit heures, après avoir demandé à +l'alcool une affreuse énergie, vous êtes sorti de votre hôtel. À +huit heures trente-cinq, vous preniez le chemin de fer à la gare +de Saint-Lazare; à neuf heures, vous descendiez à la gare de +Rueil, etc., etc. + +Et, s'emparant sans vergogne des idées du père Tabaret, le juge +d'instruction répéta presque mot pour mot la tirade improvisée la +nuit précédente par le bonhomme. + +Et il avait tout lieu, en parlant, d'admirer la pénétration du +vieil agent. De sa vie son éloquence n'avait produit cette +formidable impression. Toutes les phrases, tous les mots +portaient. L'assurance déjà ébranlée du prévenu tombait pièce à +pièce, pareille à l'enduit d'une muraille qu'on crible de balles. + +Albert était, et le juge le voyait, comme un homme qui, roulant au +fond d'un précipice, voit céder toutes les branches, manquer tous +les points d'appui qui pouvaient retarder sa chute, et qui ressent +une nouvelle et plus douloureuse meurtrissure à chacune des +aspérités contre lesquelles heurte son corps. + +-- Et maintenant, conclut le juge d'instruction, écoutez un sage +conseil. Ne persistez pas dans un système de négation impossible à +soutenir. Rendez-vous! La justice, persuadez-le-vous bien, +n'ignore rien de ce qu'il lui importe de savoir. Croyez-moi: +efforcez-vous de mériter l'indulgence du tribunal, entrez dans la +voie des aveux. + +M. Daburon ne supposait pas que son prévenu osât nier encore. Il +le voyait écrasé, terrassé, se jetant à ses pieds pour demander +grâce. Il se trompait. + +Si grande que parût la prostration d'Albert, il trouva dans un +suprême effort de sa volonté assez de vigueur pour se redresser et +protester encore. + +-- Vous avez raison, monsieur, dit-il d'une voix triste, mais +cependant ferme, tout semble prouver que je suis coupable. À votre +place, je parlerais comme vous le faites. Et pourtant, je le jure, +je suis innocent. + +-- Voyons! de bonne foi!... commença le juge. + +-- Je suis innocent, interrompit Albert, et je le répète sans le +moindre espoir de changer en rien votre conviction. Oui, tout +parle contre moi, tout, jusqu'à ma contenance devant vous. C'est +vrai, mon courage a chancelé devant des coïncidences incroyables, +miraculeuses, accablantes. Je suis anéanti, parce que je sens +l'impossibilité d'établir mon innocence. Mais je ne désespère pas. +Mon honneur et ma vie sont entre les mains de Dieu. À cette heure +même où je dois vous paraître perdu, car je ne m'abuse pas, +monsieur, je ne renonce pas à une éclatante justification. Je +l'attends avec confiance... + +-- Que voulez-vous dire? interrompit le juge. + +-- Rien d'autre que ce que je dis, monsieur. + +-- Ainsi vous persistez à nier? + +-- Je suis innocent. + +-- Mais c'est de la folie... + +-- Je suis innocent. + +-- C'est bien, fit M. Daburon, pour aujourd'hui en voilà assez. +Vous allez entendre la lecture du procès-verbal et on vous +reconduira au secret. Je vous exhorte à réfléchir. La nuit vous +inspirera peut-être un bon mouvement; si le désir de me parler +vous venait, quelle que soit l'heure, envoyez-moi chercher, je +viendrai. Des ordres seront donnés. Lisez, Constant. + +Quand Albert fut sorti avec les gendarmes: + +-- Voilà, fit le juge à demi-voix, un obstiné coquin! + +Certes, il n'avait plus l'ombre d'un doute. Pour lui, Albert était +le meurtrier aussi sûrement que s'il eût tout avoué. Persistât-il +dans son système de négation quand même, jusqu'à la fin de +l'instruction, il était impossible qu'avec les indices existant +déjà une ordonnance de non-lieu fût rendue. Il était donc +désormais certain qu'il passerait en cour d'assises. Et il y avait +cent à parier contre un qu'à toutes les questions le jury +répondrait affirmativement. Cependant, livré à lui-même, +M. Daburon n'éprouvait pas cette intime satisfaction non exempte +de vanité qu'il ressentait d'ordinaire après une instruction bien +menée, lorsqu'il avait réussi à mettre son «prévenu» au point où +était Albert. Quelque chose en lui remuait et se révoltait. Au +fond de sa conscience, certaines inquiétudes sourdes grouillaient. +Il avait triomphé, et sa victoire ne lui donnait que malaise, +tristesse et dégoût. + +Une réflexion si simple qu'il ne pouvait comprendre comment elle +ne lui était pas venue tout d'abord augmentait son mécontentement +et achevait de l'irriter contre lui-même. + +-- Quelque chose me disait bien, murmurait-il, qu'accepter cette +affaire était mal. Je suis puni de n'avoir pas écouté cette voix +intérieure. Il fallait se récuser. Dans l'état des choses, ce +vicomte de Commarin n'en était ni plus ni moins arrêté, +emprisonné, interrogé, confondu, jugé certainement et probablement +condamné. Mais alors, étranger à la cause, je pouvais reparaître +devant Claire. Sa douleur va être immense. Resté son ami, il +m'était permis de compatir à sa douleur, de mêler mes larmes aux +siennes, de calmer ses regrets. Avec le temps, elle se serait +consolée, elle aurait oublié, peut-être. Elle n'aurait pu +s'empêcher de m'être reconnaissante, et qui sait... Tandis que +maintenant, quoi qu'il arrive, je suis pour elle un objet +d'horreur. Jamais elle ne supportera ma vue. Je resterai +éternellement pour elle l'assassin de son amant. J'ai, de mes +propres mains, creusé entre elle et moi un de ces abîmes que les +siècles ne comblent pas. Je la perds une seconde fois par ma +faute, par ma très grande faute. + +Le malheureux juge s'adressait les plus amers reproches. Il était +désespéré. Jamais il n'avait tant haï Albert, ce misérable qui, +souillé d'un crime, se mettait en travers de son bonheur. Puis +encore, combien il maudissait le père Tabaret! Seul, il ne se +serait pas décidé si vite. Il aurait attendu, mûri sa décision, et +certainement reconnu les inconvénients qu'il découvrait à cette +heure. Ce bonhomme emporté comme un limier mal dressé, avec sa +passion stupide, l'avait enveloppé dans un tourbillon, ahuri, +circonvenu, entraîné. + +C'est précisément ce favorable quart d'heure que choisit le père +Tabaret pour faire son apparition chez le juge. On venait de lui +apprendre la fin de l'interrogatoire, et il arrivait grillant de +savoir ce qui s'était passé, haletant de curiosité, le nez au +vent, gonflé du doux espoir d'avoir deviné juste. + +-- Qu'a-t-il répondu? demanda-t-il avant même d'avoir refermé la +porte. + +-- Il est coupable, évidemment, répondit le juge avec une +brutalité bien éloignée de son caractère. + +Le père Tabaret demeura tout interdit de ce ton. Lui qui arrivait +pour récolter des éloges à panier ouvert! Aussi est-ce avec une +timidité très hésitante qu'il offrit ses humbles services. + +-- Je venais, dit-il modestement, afin de savoir de monsieur le +juge si quelques investigations ne seraient pas nécessaires pour +démolir l'alibi invoqué par le prévenu. + +-- Il n'a pas d'alibi, répondit sèchement le magistrat. + +-- Comment! s'écria le bonhomme, il n'a pas d'a... Bête que je +suis, ajouta-t-il, monsieur le juge l'a fait mat en trois +questions. Il a tout avoué. + +-- Non, fit avec impatience le juge, il n'avoue rien. Il reconnaît +que les preuves sont décisives; il ne peut donner l'emploi de son +temps; mais il proteste de son innocence. + +Au milieu du cabinet, le bonhomme Tabaret, bouche béante, les yeux +prodigieusement écarquillés, demeurait debout dans la plus +grotesque attitude que puisse affecter l'étonnement. + +Littéralement les bras lui tombaient. En dépit de sa colère, +M. Daburon ne put retenir un sourire, et Constant dessina la +grimace qui, sur ses lèvres, indique une hilarité atteignant son +paroxysme. + +-- Pas d'alibi! murmurait le bonhomme, rien, pas d'explications, +un pareil coquin! Cela ne se conçoit ni ne se peut. Pas d'alibi! +Il faut que nous nous soyons mépris; celui-ci alors ne serait pas +le coupable; ce ne peut être lui, ce n'est pas lui... + +Le juge d'instruction pensa que son vieux volontaire était allé +attendre l'issue de l'interrogatoire chez le marchand de vins du +coin ou que sa cervelle s'était détraquée. + +-- Malheureusement, dit-il, nous ne nous sommes pas trompés. Il +n'est que trop clairement démontré que monsieur de Commarin est le +meurtrier. Au surplus, si cela peut vous être agréable, demandez à +Constant son procès-verbal et prenez-en connaissance pendant que +je remets un peu d'ordre dans mes paperasses. + +-- Voyons! fit le bonhomme avec un empressement fiévreux. + +Il s'assit à la place de Constant, et posant ses coudes sur la +table, enfonçant ses mains dans les cheveux, en moins de rien il +dévora le procès-verbal. + +Quand il eut fini, il se releva effaré, pâle, la figure renversée. + +-- Monsieur, dit-il au juge d'une voix étranglée, je suis la cause +involontaire d'un épouvantable malheur: cet homme est innocent. + +-- Voyons, voyons! fit M. Daburon sans interrompre ses préparatifs +de départ, vous perdez la tête, mon cher monsieur Tabaret. +Comment, après ce que vous venez de lire... + +-- Oui, monsieur, oui, après ce que je viens de lire, je vous +crie: «Arrêtez!», ou nous allons ajouter une erreur à la +déplorable liste des erreurs judiciaires! Revoyez-le, là, de sang- +froid, cet interrogatoire: il n'est pas une réponse qui ne +disculpe cet infortuné, pas un mot qui ne soit un trait de +lumière. Et il est en prison, au secret?... + +-- Et il y restera, s'il vous plaît! interrompit le juge. Est-ce +bien vous qui parlez ainsi, après ce que vous disiez cette nuit, +lorsque j'hésitais, moi! + +-- Mais, monsieur! s'écria le bonhomme, je vous dis précisément la +même chose. Ah! malheureux Tabaret, tout est perdu, on ne t'a pas +compris. Pardonnez, si je m'écarte du respect dû au magistrat, +monsieur le juge, vous n'avez pas saisi ma méthode. Elle est bien +simple, pourtant. Un crime étant donné, avec ses circonstances et +ses détails, je construis pièce par pièce un plan d'accusation que +je ne livre qu'entier et parfait. S'il se rencontre un homme à qui +ce plan s'applique exactement dans toutes ses parties, l'auteur du +crime est trouvé, sinon on a mis la main sur un innocent. Il ne +suffit pas que tel ou tel épisode tombe juste; non, c'est tout ou +rien. Cela est infaillible. Or, ici, comment suis-je arrivé au +coupable? En procédant par induction du connu à l'inconnu. J'ai +examiné l'oeuvre et j'ai jugé l'ouvrier. Le raisonnement et la +logique nous conduisent à qui? À un scélérat déterminé, audacieux +et prudent, rusé comme le bagne. Et vous pouvez croire qu'un tel +homme a négligé une précaution que n'omettrait pas le plus +vulgaire coquin! C'est invraisemblable. Quoi! cet homme est assez +habile pour ne laisser que des indices si faibles qu'ils échappent +à l'oeil exercé de Gévrol, et vous voulez qu'il ait comme à +plaisir préparé sa perte en disparaissant une nuit entière! C'est +impossible. Je suis sûr de mon système comme d'une soustraction +dont on a fait la preuve. L'assassin de La Jonchère a un alibi. +Albert n'en invoque pas, donc il est innocent. + +M. Daburon examinait le vieil agent avec cette attention ironique +qu'on accorde au spectacle d'une monomanie singulière. Quand il +s'arrêta: + +-- Excellent monsieur Tabaret, lui dit-il, vous n'avez qu'un tort: +vous pêchez par excès de subtilité. Vous accordez trop +libéralement à autrui la prodigieuse finesse dont vous êtes doué. +Notre homme a manqué de prudence parce qu'il se croyait au-dessus +du soupçon. + +-- Non, monsieur, non, mille fois non. Mon coupable à moi, le +vrai, celui que nous avons manqué, craignait tout. Voyez +d'ailleurs si Albert se défend. Non. Il est anéanti parce qu'il +reconnaît des concordances si fatales qu'elles semblent le +condamner sans retour. Cherche-t-il à se disculper? Non. Il répond +simplement: «C'est terrible.» Et cependant, d'un bout à l'autre, +je sens comme une réticence que je ne m'explique pas. + +-- Je me l'explique fort bien, moi, et je suis aussi tranquille +que s'il avait tout confessé. J'ai assez de preuves pour cela. + +-- Hélas! monsieur, des preuves! Il y en a toujours contre ceux +qu'on arrête. Il y en avait contre tous les innocents qui ont été +condamnés. Des preuves!... J'en avais relevé bien d'autres contre +Kaiser, ce pauvre petit tailleur... + +-- Alors, interrompit le juge impatienté, si ce n'est pas lui, +ayant tout intérêt au crime, qui l'a commis, qui donc est-ce? son +père, le comte de Commarin! + +-- Non, mon assassin est jeune. + +M. Daburon avait rangé ses papiers et terminé ses préparatifs. Il +prit son chapeau et, s'apprêtant à sortir: + +-- Vous voyez donc bien! répondit-il. Allons, jusqu'au revoir, +monsieur Tabaret, et changez-moi vos fantômes. Demain nous +recauserons de tout cela, pour ce soir je succombe de fatigue. +Constant, ajouta-t-il, passez au greffe pour le cas où le prévenu +Commarin désirerait me parler. + +Il gagnait la porte; le père Tabaret lui barra le passage. + +-- Monsieur, disait le bonhomme, au nom du Ciel! écoutez-moi. Il +est innocent, je vous le jure; aidez-moi à trouver le coupable. +Monsieur, songez à vos remords, si nous faisions couper le cou +à... + +Mais le magistrat ne voulait plus rien entendre; il évita +lestement le père Tabaret et s'élança dans la galerie. + +Le bonhomme, alors, se retourna vers Constant. Il voulait le +convaincre, le persuader, lui prouver... Peines perdues! Le long +greffier se hâtait de plier bagage, songeant à sa soupe qui se +refroidissait. + +Mis à la porte du cabinet, bien malgré lui, le père Tabaret se +trouva seul dans la galerie obscure à cette heure. Tous les bruits +du Palais avaient cessé, on pouvait se croire dans une vaste +nécropole. Le vieux policier, au désespoir, s'arrachait les +cheveux à pleines mains. + +-- Malheur! disait-il, Albert est innocent, et c'est moi qui l'ai +livré! C'est moi, vieux fou, qui ai fait entrer dans l'esprit +obtus de ce juge une conviction que je n'en puis plus arracher. Il +est innocent et il endure les plus terribles angoisses. S'il +allait se suicider! On a des exemples de malheureux qui, +désespérés d'être faussement accusés, se sont tués dans leur +prison. Pauvre humanité! Mais je ne l'abandonnerai pas. Je l'ai +perdu, je le sauverai. Il me faut le coupable, je l'aurai. Et il +payera cher mon erreur, le brigand! + +XIII +Après qu'au sortir du cabinet du juge d'instruction Noël Gerdy eut +installé le comte de Commarin dans sa voiture, qui stationnait sur +le boulevard en face de la grille du Palais, il parut disposé à +s'éloigner. + +Appuyé d'une main contre la portière qu'il maintenait entrouverte, +il s'inclina profondément en demandant: + +-- Quand aurai-je, monsieur, l'honneur d'être admis à vous +présenter mes respects? + +-- Montez, dit le vieillard. + +L'avocat, sans se redresser, balbutia quelques excuses. Il +invoquait, pour se retirer, des motifs graves. Il était urgent, +affirmait-il, qu'il rentrât chez lui. + +-- Montez! répéta le comte d'un ton qui n'admettait pas de +réplique. + +Noël obéit. + +-- Vous retrouvez votre père, fit à demi-voix M. de Commarin, mais +je dois vous prévenir que du même coup vous perdez votre liberté. + +La voiture partit, et alors seulement le comte remarqua que Noël +avait modestement pris place sur la banquette de devant. Cette +humilité parut lui déplaire beaucoup. + +-- À mes côtés, donc, dit-il; êtes-vous fou, monsieur? N'êtes-vous +pas mon fils! L'avocat, sans répondre, s'assit près du terrible +vieillard, se faisant aussi petit que possible. + +Il avait reçu un terrible choc chez M. Daburon, car il ne lui +restait rien de son assurance habituelle, de ce sang-froid un peu +raide sous lequel il dissimulait ses émotions. Par bonheur, la +course lui donna le temps de respirer et de se rétablir un peu. + +Entre le Palais de Justice et l'hôtel, pas un mot ne fut échangé +entre le père et le fils. + +Lorsque la voiture s'arrêta devant le perron et que le comte en +descendit, aidé par Noël, il y eut comme une émeute parmi les +domestiques. + +Ils étaient, il est vrai, peu nombreux, à peine une quinzaine, +presque toute la livrée ayant été mandée au Palais. Mais le comte +et l'avocat avaient à peine disparu que tous ils se trouvèrent, +comme par enchantement, réunis dans le vestibule. Il en était venu +du jardin et des écuries, de la cave et des cuisines. Presque tous +avaient le costume de leurs attributions; un jeune palefrenier +même était accouru avec ses sabots pleins de paille, jurant dans +cette entrée dallée de marbre comme un roquet galeux sur un tapis +des Gobelins. L'un de ces messieurs avait reconnu Noël pour le +visiteur du dimanche et c'en était assez pour mettre le feu à +toutes ces curiosités altérées de scandale. + +Depuis le matin, d'ailleurs, l'événement survenu à l'hôtel +Commarin faisait sur toute la rive gauche un tapage affreux. Mille +versions circulaient, revues, corrigées et augmentées par la +méchanceté et l'envie, les unes abominablement folles, les autres +simplement idiotes. Vingt personnages, excessivement nobles et +encore plus fiers, n'avaient pas dédaigné d'envoyer leur valet le +plus intelligent pousser une petite visite aux gens du comte, à la +seule fin d'apprendre quelque chose de positif. En somme, on ne +savait rien, et cependant on savait tout. + +Explique qui voudra le phénomène fréquent que voici: un crime est +commis, la justice arrive s'entourant de mystère, la police ignore +encore à peu près tout, et déjà cependant des détails de la +dernière exactitude courent les rues. + +-- Comme cela, disait un homme de la cuisine, ce grand brun avec +des favoris serait le vrai fils du comte! + +-- Vous l'avez dit, répondait un des valets qui avait suivi +M. de Commarin; quant à l'autre, il n'est pas plus son fils que +Jean que voici, et qui sera fourré à la porte si on l'aperçoit ici +avec ses escarpins en cuir de brouette. + +-- Voilà une histoire! s'exclama Jean, peu soucieux du danger qui +le menaçait. + +-- Il est connu qu'il en arrive tous les jours comme ça dans les +grandes maisons, opina le cuisinier. + +-- Comment diable cela s'est-il fait? + +-- Ah! voilà! Il paraîtrait qu'autrefois, un jour que madame +défunte était allée se promener avec son fils âgé de six mois, +l'enfant fut volé par des bohémiens. Voilà une pauvre femme bien +en peine, vu surtout la frayeur qu'elle avait de son mari, qui +n'est pas bon. Pour lors, que fait-elle? Ni une ni deux, elle +achète le moutard d'une marchande des quatre saisons qui passait, +et ni vu ni connu je t'embrouille, monsieur n'y a vu que du feu. + +-- Mais l'assassinat! l'assassinat! + +-- C'est bien simple. Quand la marchande a vu son mioche dans une +bonne position, elle l'a fait chanter, cette femme, oh! mais +chanter à lui casser la voix. Monsieur le vicomte n'avait plus un +sou à lui. Tant et tant qu'il s'est lassé à la fin, et qu'il lui a +réglé son compte définitif. + +-- Et l'autre qui est là, le grand brun? + +L'orateur allait, sans nul doute, continuer et donner les +explications les plus satisfaisantes, lorsqu'il fut interrompu par +l'entrée de M. Lubin, qui revenait du Palais en compagnie du jeune +Joseph. Son succès assez vif jusque-là fut coupé net comme l'effet +d'un chanteur simplement estimé lorsque le ténor-étoile entre en +scène. L'assemblée entière se tourna vers le valet de chambre +d'Albert, tous les yeux le supplièrent. Il devait savoir, il +devenait l'homme de la situation. Il n'abusa pas de ses avantages +et ne fit pas trop languir son monde. + +-- Quel scélérat! s'écria-t-il tout d'abord, quel vil coquin que +cet Albert! + +Il supprimait carrément le «monsieur» et le «vicomte», et +généralement on l'approuva. + +-- Au reste, ajouta-t-il, je m'en étais toujours douté. Ce garçon- +là ne me revenait qu'à demi. Voilà pourtant à quoi on est exposé +tous les jours dans notre profession, et c'est terriblement +désagréable. Le juge ne me l'a pas caché. «Monsieur Lubin, m'a-t- +il dit, il est vraiment bien pénible pour un homme comme vous +d'avoir été au service d'une pareille canaille.» Car vous savez, +outre une vieille femme de plus de quatre-vingts ans, il a +assassiné une petite fille d'une douzaine d'années. La petite +fille, m'a dit le juge, est hachée en morceaux. + +-- Tout de même, objecta Joseph, il faut qu'il soit bien bête. +Est-ce qu'on fait ces ouvrages-là soi-même quand on est riche, +tandis qu'il y a tant de pauvres diables qui ne demandent qu'à +gagner leur vie? + +-- Bast! affirma M. Lubin d'un ton capable, vous verrez qu'il +sortira de là blanc comme neige. Les gens riches se tiennent tous. + +-- N'importe, dit le cuisinier, je donnerais bien un mois de mes +gages pour être souris et aller écouter ce que disent là-haut +monsieur le comte et le grand brun. Si on allait voir un peu dans +les environs de la porte! + +Cette proposition n'obtint pas la moindre faveur. Les gens de +l'intérieur savaient par expérience que dans les grandes occasions +l'espionnage était parfaitement inutile. + +M. de Commarin connaissait les domestiques pour les pratiquer +depuis son enfance. Son cabinet était à l'abri de toutes les +indiscrétions. + +La plus subtile oreille collée à la serrure de la porte intérieure +ne pouvait rien entendre, lors même que le maître était en colère +et qu'éclatait sa voix tonnante. Seul, Denis, «Monsieur le +premier», comme on l'appelait, était à portée de saisir bien des +choses, mais on le payait pour être discret, et il l'était. + +En ce moment, M. de Commarin était assis dans ce même fauteuil que +la veille il criblait de coups de poing furieux en écoutant +Albert. + +Depuis qu'il avait touché le marchepied de son équipage, le vieux +gentilhomme avait repris sa morgue. + +Il redevenait d'autant plus roide et plus entier, qu'il se sentait +humilié de son attitude devant le juge, et qu'il s'en voulait +mortellement de ce qu'il considérait comme une inqualifiable +faiblesse. + +Il en était à se demander comment il avait pu céder à un moment +d'attendrissement, comment sa douleur avait été si bassement +expansive. + +Au souvenir des aveux arrachés par une sorte d'égarement, il +rougissait et s'adressait les pires injures. + +Comme Albert la veille, Noël, rentré en pleine possession de soi- +même, se tenait debout, froid comme un marbre, respectueux, mais +non plus humble. + +Le père et le fils échangeaient des regards qui n'avaient rien de +sympathique ni d'amical. + +Ils s'examinaient, ils se toisaient presque, comme deux +adversaires qui se tâtent de l'oeil avant d'engager le fer. + +-- Monsieur, dit enfin le comte d'un ton sévère, désormais cette +maison est la vôtre. À dater de cet instant vous êtes le vicomte +de Commarin, vous rentrez dans la plénitude des droits dont vous +aviez été frustré. Oh! attendez avant de me remercier. Je veux, +pour débuter, vous affranchir de toute reconnaissance. Pénétrez- +vous bien de ceci, monsieur: maître des événements, jamais je ne +vous eusse reconnu. Albert serait resté où je l'avais placé. + +-- Je vous comprends, monsieur, répondit Noël. Je crois que jamais +je ne me serais décidé à un acte comme celui par lequel vous +m'avez privé de ce qui m'appartient. Mais je déclare que, si +j'avais eu le malheur de le commettre, j'aurais ensuite agi comme +vous. Votre situation est trop en vue pour vous permettre un +retour volontaire. Mieux valait mille fois souffrir une injustice +cachée qu'exposer le nom à un commentaire malveillant. + +Cette réponse surprit le comte, et bien agréablement. L'avocat +exprimait ses propres idées. Pourtant il ne laissa rien voir de sa +satisfaction, et c'est d'une voix plus rude encore qu'il reprit: + +-- Je n'ai aucun droit, monsieur, à votre affection; je n'y +prétends pas, mais j'exigerai toujours la plus extrême déférence. +Ainsi, il est de tradition, dans notre maison, qu'un fils +n'interrompe point son père quand celui-ci parle. C'est ce que +vous venez de faire. Les enfants n'y jugent pas non plus leurs +parents, ce que vous avez fait. Lorsque j'avais quarante ans, mon +père était tombé en enfance; je ne me souviens cependant pas +d'avoir élevé la voix devant lui. Ceci dit, je continue. Je +subvenais à la dépense considérable de la maison d'Albert, +complètement distincte de la mienne, puisqu'il avait ses gens, ses +chevaux, ses voitures, et de plus je donnais à ce malheureux +quatre mille francs par mois. J'ai décidé, afin d'imposer silence +à bien des sots propos et pour vous poser de mon mieux, que vous +devez tenir un état de maison plus important; ceci me regarde. En +outre, je porterai votre pension mensuelle à six mille francs, que +je vous engage à dépenser le plus noblement possible, en vous +donnant le moins de ridicule que vous pourrez. Je ne saurais trop +vous exhorter à la plus grande circonspection. Surveillez-vous, +pesez vos paroles, raisonnez vos moindres démarches. Vous allez +devenir le point de mire des milliers d'oisifs impertinents qui +composent notre monde; vos bévues feraient leurs délices. Tirez- +vous l'épée? + +-- Je suis de seconde force. + +-- Parfait! Montez-vous à cheval? + +-- Du tout, mais dans six mois je serai bon cavalier ou je me +serai cassé le cou. + +-- Il faut devenir cavalier et ne se rien casser. Poursuivons... +Naturellement vous n'occuperez pas l'appartement d'Albert, il sera +muré dès que je serai débarrassé des gens de police. Dieu merci! +l'hôtel est vaste. Vous habiterez l'autre aile et on arrivera chez +vous par un autre escalier. Gens, chevaux, voitures, mobilier, +tout ce qui était au service ou à l'usage du vicomte va, coûte que +coûte, être remplacé d'ici quarante-huit heures. Il faut que le +jour où on vous verra, vous ayez l'air installé depuis des +siècles. Ce sera un esclandre affreux; je ne sais pas de moyen de +l'éviter. Un père prudent vous enverrait passer quelques mois à la +cour d'Autriche ou à celle de Russie; la prudence ici serait +folie. Mieux vaut une horrible clameur qui tombe vite que de +sourds murmures qui s'éternisent. Allons au-devant de l'opinion, +et au bout de huit jours on aura épuisé tous les commentaires, et +parler de cette histoire sera devenu provincial. Ainsi, à +l'oeuvre! Ce soir même les ouvriers seront ici. Et, pour +commencer, je vais vous présenter mes gens. + +Et passant du projet à l'action, le comte fit un mouvement pour +atteindre le cordon de la sonnette. Noël l'arrêta. + +Depuis le commencement de cet entretien, l'avocat voyageait au +milieu du pays des Mille et une Nuits, une lampe merveilleuse à la +main. Une réalité féerique rejetait dans l'ombre ses rêves les +plus splendides. Aux paroles du comte, il ressentait comme des +éblouissements, et il n'avait pas trop de toute sa raison pour +lutter contre le vertige des hautes fortunes qui lui montait à la +tête. Touché par une baguette magique, il sentait s'éveiller en +lui mille sensations nouvelles et inconnues. Il se roulait dans la +pourpre, il prenait des bains d'or. + +Mais il savait rester impassible. Sa physionomie avait contracté +l'habitude de garder le secret des plus violentes agitations +intérieures. Pendant qu'en lui toutes les passions vibraient, il +écoutait en apparence avec une froideur triste et presque +indifférente. + +-- Daignez permettre, monsieur, dit-il au comte, que, sans +m'écarter des bornes du plus profond respect, je vous présente +quelques observations. Je suis touché, plus que je ne saurais +l'exprimer, de vos bontés, et cependant je vous prie en grâce d'en +retarder la manifestation. Mes sentiments vous paraîtront peut- +être justes. Il me semble que la situation me commande la plus +grande modestie. Il est bon de mépriser l'opinion, mais non de la +défier. Tenez pour certain qu'on va me juger avec la dernière +sévérité. Si je m'installe ainsi chez vous, presque brutalement, +que ne dira-t-on pas? J'aurai l'air du conquérant vainqueur qui se +soucie peu, pour arriver, de passer sur le cadavre du vaincu. On +me reprochera de m'être couché dans le lit encore chaud de votre +autre fils. On me raillera amèrement de mon empressement à jouir. +On me comparera sûrement à Albert, et la comparaison sera toute à +mon désavantage, parce que je paraîtrai triompher quand un grand +désastre atteint notre maison. + +Le comte écoutait sans marque désapprobative, frappé peut-être de +la justesse de ces raisons. Noël crut s'apercevoir que sa dureté +était beaucoup plus apparente que réelle. Cette persuasion +l'encouragea. + +-- Je vous conjure donc, monsieur, poursuivit-il, de souffrir que +pour le moment je ne change rien à ma manière de vivre. En ne me +montrant pas, je laisse les propos méchants tomber dans le vide. +Je permets de plus à l'opinion de se familiariser avec l'idée du +changement à venir. C'est beaucoup déjà que de ne pas surprendre +son monde. Attendu, je n'aurai pas l'air d'un intrus en me +présentant. Absent, j'ai le bénéfice qu'on a de tout temps accordé +à l'inconnu, je me concilie le suffrage de tous ceux qui ont envié +Albert, je me donne pour défenseurs tous les gens qui +m'attaqueraient demain, si mon élévation les offusquait +subitement. En outre, grâce à ce délai, je saurai m'accoutumer à +mon brusque changement de fortune. Je ne dois pas porter dans +votre monde, devenu le mien, les façons d'un parvenu. Il ne faut +pas que mon nom me gêne comme un habit neuf qui n'aurait pas été +fait à ma taille. Enfin, de cette façon, il me sera possible +d'obtenir sans bruit, presque sous le manteau de la cheminée, les +rectifications de l'état civil. + +-- Peut-être, en effet, serait-ce plus sage, murmura le comte. + +Cet assentiment, si aisément obtenu, surprit Noël. Il eut comme +l'idée que le comte avait voulu l'éprouver, le tenter. En tout +cas, qu'il eût triomphé, grâce à son éloquence, ou qu'il eût +simplement évité un piège, il était supérieur. Son assurance en +augmenta; il devint tout à fait maître de soi. + +-- Je dois ajouter, monsieur, continua-t-il, que j'ai moi-même +certaines transitions à ménager. Avant de me préoccuper de ceux +que je vais trouver en haut, je dois m'inquiéter de ce que je +laisse en bas. J'ai des amis et des clients. Cet événement vient +me surprendre lorsque je commence à recueillir les fruits de dix +ans de travaux et de persévérance. Je n'ai fait encore que semer, +j'allais récolter. Mon nom surnage déjà; j'arrive à une petite +influence. J'avoue, sans honte, que j'ai jusqu'ici professé des +idées et des opinions qui ne seraient pas de mise à l'hôtel de +Commarin, et il est impossible que du jour au lendemain... + +-- Ah! interrompit le comte d'un ton narquois, vous êtes libéral? +C'est une maladie à la mode. Albert aussi était fort libéral. + +-- Mes idées, monsieur, dit vivement Noël, étaient celles de tout +homme intelligent qui veut parvenir... Au surplus, tous les partis +n'ont-ils pas un seul et même but, qui est le pouvoir? Ils ne +diffèrent que par les moyens d'y arriver. Je ne m'étendrai pas +davantage sur ce sujet. Soyez sûr, monsieur, que je saurai porter +mon nom, et penser et agir comme un homme de mon rang. + +-- Je l'entends bien ainsi, dit M. de Commarin, et j'espère +n'avoir jamais lieu de regretter Albert. + +-- Au moins, monsieur, ne serait-ce pas ma faute. Mais, puisque +vous venez de prononcer le nom de cet infortuné, souffrez que nous +nous occupions de lui. + +Le comte attacha sur Noël un regard gros de défiance. + +-- Que pouvons-nous désormais pour Albert? demanda-t-il. + +-- Quoi? monsieur! s'écria Noël avec feu, voudriez-vous +l'abandonner lorsqu'il ne lui reste plus un ami au monde? Mais il +est votre fils, monsieur; il est mon frère, il a porté trente ans +le nom de Commarin. Tous les membres d'une famille sont +solidaires. Innocent ou coupable, il a le droit de compter sur +nous et nous lui devons notre concours. + +C'était encore une de ses opinions que le comte retrouvait dans la +bouche de son fils, et cette seconde rencontre le toucha. + +-- Qu'espérez-vous donc, monsieur? demanda-t-il. + +-- Le sauver, s'il est innocent, et j'aime à me persuader qu'il +l'est. Je suis avocat, monsieur, et je veux être son défenseur. On +m'a dit parfois que j'avais du talent; pour une telle cause, j'en +aurai. Oui, si fortes que soient les charges qui pèsent sur lui, +je les écarterai; je dissiperai les doutes; la lumière jaillira à +ma voix; je trouverai des accents nouveaux pour faire passer ma +conviction dans l'esprit des juges. Je le sauverai, et ce sera ma +dernière plaidoirie. + +-- Et s'il avouait, objecta le comte, s'il avait avoué? + +-- Alors, monsieur, répondit Noël d'un air sombre, je lui rendrais +le dernier service qu'en un tel malheur je demanderais à mon +frère: je lui donnerais les moyens de ne pas attendre le jugement. + +-- C'est bien parler, monsieur, dit le comte; très bien, mon fils! +Et il tendit sa main à Noël, qui la pressa en s'inclinant avec une +respectueuse reconnaissance. + +L'avocat respirait. Enfin, il avait trouvé le chemin du coeur de +ce hautain grand seigneur, il avait fait sa conquête, il lui avait +plu. + +-- Revenons à vous, monsieur, reprit le comte. Je me rends aux +raisons que vous venez de me déduire. Il sera fait ainsi que vous +le désirez. Mais ne prenez cette condescendance que comme une +exception. Je ne reviens jamais sur un parti pris, me fût-il même +démontré qu'il est mauvais et contraire à mes intérêts. Mais du +moins rien n'empêche que vous habitiez chez moi dès aujourd'hui, +que vous preniez vos repas avec moi. Nous allons, pour commencer, +voir ensemble où vous loger, en attendant que vous occupiez +officiellement l'appartement qu'on va préparer pour vous... + +Noël eut la hardiesse d'interrompre encore le vieux gentilhomme. + +-- Monsieur, dit-il, lorsque vous m'avez ordonné de vous suivre, +j'ai obéi comme c'était mon devoir. Maintenant il est un autre +devoir sacré qui m'appelle. Madame Gerdy agonise en ce moment. +Puis-je abandonner à son lit de mort celle qui m'a servi de mère? + +-- Valérie! murmura le comte. + +Il s'accouda sur le bras de son grand fauteuil, le front dans ses +mains; il songeait à ce passé tout à coup ressuscité. + +-- Elle m'a fait bien du mal, reprit-il, répondant à ses pensées; +elle a troublé ma vie, mais dois-je être implacable? Elle meurt de +l'accusation qui pèse sur Albert, sur notre fils. C'est moi qui +l'ai voulu! Sans doute, à cette heure suprême, un mot de moi +serait pour elle une immense consolation. Je vous accompagnerai, +monsieur. + +Noël tressaillit à cette proposition inouïe. + +-- Oh! monsieur, fit-il vivement, épargnez-vous, de grâce, un +spectacle déchirant! Votre démarche serait inutile. Madame Gerdy +existe probablement encore, mais son intelligence est morte. Son +cerveau n'a pu résister à un choc trop violent. L'infortunée ne +saurait ni vous reconnaître ni vous entendre. + +-- Allez donc seul, soupira le comte; allez, mon fils! Ce mot «mon +fils» prononcé avec une intonation notée sonna comme une fanfare +de victoire aux oreilles de Noël sans que sa réserve compassée se +démentît. Il s'inclina pour prendre congé; le gentilhomme lui fit +signe d'attendre. + +-- Dans tous les cas, ajouta-t-il, votre couvert sera mis ici. Je +dîne à six heures et demie précises, je serai content de vous +voir. + +Il sonna; «monsieur le premier» parut. + +-- Denis, lui dit-il, aucune des consignes que je donnerai ne +regardera monsieur. Vous préviendrez les gens. Monsieur est ici +chez lui. + +L'avocat sorti, le comte de Commarin éprouva de se trouver seul un +bien-être immense. + +Depuis le matin, les événements s'étaient précipités avec une si +vertigineuse rapidité que sa pensée n'avait pu les suivre. Il +pouvait enfin réfléchir. + +Voici donc, se disait-il, mon fils légitime. Je suis sûr de la +naissance de celui-ci. Certes, j'aurais mauvaise grâce à le +renier, je retrouve en lui mon portrait vivant lorsque j'avais +trente ans. Il est bien, ce Noël; très bien même. Sa physionomie +prévient en sa faveur. Il est intelligent et fin. Il a su être +humble sans bassesse et ferme sans arrogance. Sa nouvelle fortune +si inattendue ne l'étourdit pas. J'augure bien d'un homme qui sait +tenir tête à la prospérité. Il pense bien, il portera fièrement +son nom. Et pourtant, je ne sens pour lui nulle sympathie; il me +semble que je regretterai mon pauvre Albert. Je n'ai pas su +l'apprécier. Malheureux enfant! Commettre un vil crime! Il avait +perdu la raison. Je n'aime pas l'oeil de celui-ci, il est trop +clair. On assure qu'il est parfait. Il montre au moins les +sentiments les plus nobles et les plus convenables. Il est doux et +fort, magnanime, généreux, héroïque. Il est sans rancune et prêt à +se sacrifier pour moi, afin de me récompenser de ce que j'ai fait +pour lui. + +Il pardonne à madame Gerdy, il aime Albert. C'est à mettre en +défiance. Mais tous les jeunes hommes d'aujourd'hui sont ainsi. +Ah! nous sommes dans un heureux siècle. Nos fils naissent revenus +de toutes les erreurs humaines. Ils n'ont ni les vices, ni les +passions, ni les emportements de leurs pères. Et ces philosophes +précoces, modèles de sagesse et de vertu, sont incapables de se +laisser aller à la moindre folie. Hélas! Albert aussi était +parfait, et il a assassiné Claudine! Que fera celui-ci?... + +-- N'importe, ajouta-t-il à demi-voix, j'aurais dû l'accompagner +chez Valérie. + +Et, bien que l'avocat fût parti depuis dix bonnes, minutes au +moins, M. de Commarin, ne s'apercevant pas du temps écoulé, courut +à la fenêtre avec l'espérance de voir Noël dans la cour et de le +rappeler... + +Mais Noël était déjà loin. En sortant de l'hôtel, il avait pris +une voiture à la station de la rue de Bourgogne, et s'était fait +conduire grand train rue Saint-Lazare. + +Arrivé à sa porte, il jeta plutôt qu'il ne donna cinq francs au +cocher, et escalada rapidement les quatre étages. + +-- Qui est venu pour moi? demanda-t-il à la bonne. + +-- Personne, monsieur. + +Il parut délivré d'une lourde inquiétude et continua d'un ton plus +calme: + +-- Et le docteur? + +-- Il a fait une visite ce matin, répondit la domestique, en +l'absence de monsieur, et il n'a pas eu l'air content du tout. Il +est revenu tout à l'heure et il est encore là. + +-- Très bien! je vais lui parler. Si quelqu'un me demande, faites +entrer dans mon cabinet dont voici la clé, et appelez-moi. + +En entrant dans la chambre de Mme Gerdy, Noël put d'un coup d'oeil +constater qu'aucun mieux n'était survenu pendant son absence. + +La malade, les yeux fermés, la face convulsée, gisait étendue sur +le dos. On l'aurait crue morte, sans les brusques tressaillements +qui, par intervalles, la secouaient et soulevaient les +couvertures. + +Au-dessus de sa tête, on avait disposé un petit appareil rempli +d'eau glacée qui tombait goutte à goutte sur son crâne et sur son +front marbré de larges taches bleuâtres. + +Déjà la table et la cheminée étaient encombrées de petits pots +garnis de ficelles roses, de fioles à potions et de verres à demi +vidés. + +Au pied du lit, un morceau de linge taché de sang annonçait qu'on +venait d'avoir recours aux sangsues. + +Près de l'âtre, où flambait un grand feu, une religieuse de +l'ordre de Saint-Vincent-de-Paul était accroupie, guettant +l'ébullition d'une bouilloire. + +C'était une femme encore jeune, au visage replet plus blanc que +ses guimpes. Sa physionomie d'une immobile placidité, son regard +morne trahissaient en elle tous les renoncements de la chair et +l'abdication de la pensée. Ses jupes de grosse étoffe grise se +drapaient autour d'elle en plis lourds et disgracieux. À chacun de +ses mouvements, son immense chapelet de buis teint surchargé de +croix et de médailles de cuivre s'agitait et traînait à terre avec +un bruit de chaînes. + +Sur un fauteuil, vis-à-vis du lit de la malade, le docteur Hervé +était assis, suivant en apparence avec attention les préparatifs +de la soeur. Il se leva avec empressement à l'entrée de Noël. + +-- Enfin, te voici! s'exclama-t-il en donnant à son ami une large +poignée de main. + +-- J'ai été retenu au Palais, dit l'avocat, comme s'il eût senti +la nécessité d'expliquer son absence, et j'y étais, tu peux le +penser, sur des charbons ardents. + +Il se pencha à l'oreille du médecin et, avec un tremblement +d'inquiétude dans la voix, il demanda: + +-- Eh bien? + +Le docteur hocha la tête d'un air profondément découragé. + +-- Elle va plus mal, répondit-il; depuis ce matin les accidents se +succèdent avec une effrayante rapidité. + +Il s'arrêta. L'avocat venait de lui saisir le bras et le serrait à +le briser. Mme Gerdy s'était quelque peu remuée et avait laissé +échapper un faible gémissement. + +-- Elle t'a entendu, murmura Noël. + +-- Je le voudrais, fit le médecin, ce serait fort heureux, mais tu +dois te tromper. Au surplus, voyons... + +Il s'approcha de Mme Gerdy, et tout en lui tâtant le pouls, +l'examina avec la plus profonde attention. Puis légèrement, du +bout du doigt, il lui souleva la paupière. + +L'oeil apparut terne, vitreux, éteint. + +-- Mais viens, juge toi-même, prends-lui la main, parle-lui! + +Noël, tout frissonnant, fit ce que lui demandait son ami. Il +s'avança, et, se penchant sur le lit, de façon que sa bouche +touchait presque l'oreille de la malade, il murmura: + +-- Ma mère, c'est moi, Noël, ton Noël; parle-moi, fais-moi signe; +m'entends-tu, ma mère? + +Rien! elle garda son effrayante immobilité; pas un souffle +d'intelligence n'agita ses traits. + +-- Tu vois, fit le docteur, je te le disais bien! + +-- Pauvre femme! soupira Noël; souffre-t-elle? + +-- En ce moment, non. + +La religieuse s'était relevée et était venue, elle aussi, se +placer près du lit. + +-- Monsieur le docteur, dit-elle, tout est prêt. + +-- Alors, ma soeur, appelez la bonne, pour qu'elle nous aide, nous +allons envelopper votre malade de sinapismes. + +La domestique accourut. Entre les bras des deux femmes, Mme Gerdy +était comme une morte à laquelle on fait sa dernière toilette. À +la rigidité près, c'était un cadavre. Elle avait dû beaucoup +souffrir, la pauvre femme, et depuis longtemps, car elle était +d'une maigreur qui faisait pitié à voir. La soeur elle-même en +était émue, et pourtant elle était bien habituée au spectacle de +la souffrance. Combien de malades avaient rendu le dernier soupir +entre ses bras, depuis quinze ans qu'elle allait s'asseyant de +chevet en chevet! + +Noël, pendant ce temps, s'était retiré dans l'embrasure de la +croisée, et il appuyait contre les vitres son front brûlant. + +À quoi songeait-il, tandis que se mourait, là, à deux pas de lui, +celle qui avait donné tant de preuves de maternelle tendresse, +d'ingénieux dévouement? La regrettait-il? Ne pensait-il pas plutôt +à cette grande et fastueuse existence qui l'attendait là-bas, de +l'autre côté de l'eau, au faubourg Saint-Germain? Il se retourna +brusquement en entendant à son oreille la voix de son ami. + +-- Voilà qui est fini, disait le docteur, nous allons attendre +l'effet des sinapismes. Si elle les sent, ce sera bon signe; s'ils +n'agissent pas, nous essayerons les ventouses. + +-- Et si elles n'agissent pas non plus? + +Le médecin ne répondit que par ce geste d'épaules qui traduit la +conviction d'une impuissance absolue. + +-- Je comprends ton silence, Hervé, murmura Noël. Hélas! tu me +l'as dit cette nuit: elle est perdue. + +-- Scientifiquement, oui. Pourtant, je ne désespère pas encore. +Tiens, il n'y a pas un an, le beau-père d'un de nos camarades +s'est tiré d'un cas identique. Et je l'ai vu bien autrement bas: +la suppuration avait commencé. + +-- Ce qui me navre, reprit Noël, c'est de la voir en cet état. +Faudra-t-il donc qu'elle meure sans recouvrer un instant sa +raison? Ne me reconnaîtra-t-elle pas, ne prononcera-t-elle plus +une parole? + +-- Qui sait! Cette maladie, mon pauvre vieux, est faite pour +déconcerter toutes les prévisions. D'une minute à l'autre, les +phénomènes peuvent varier, suivant que l'inflammation affecte +telle ou telle partie de la masse encéphalique. Elle est dans une +période d'abolition des sens, d'anéantissement de toutes les +facultés intellectuelles, d'assoupissement, de paralysie; il se +peut que demain elle soit prise de convulsions, accompagnées d'une +exaltation folle des fonctions du cerveau, d'un délire furieux. + +-- Et elle parlerait alors? + +-- Sans doute; mais cela ne modifierait ni la nature ni la gravité +du mal. + +-- Et... aurait-elle sa raison? + +-- Peut-être, répondit le docteur en regardant fixement son ami. +Mais pourquoi me demandes-tu cela? + +-- Eh! mon cher Hervé, un mot de madame Gerdy, un seul me serait +si nécessaire! + +-- Pour ton affaire, n'est-ce pas? Eh bien! je ne puis rien te +dire à cet égard, rien te promettre. Tu as autant de chances pour +toi que contre toi, seulement, ne t'éloigne pas. Si son +intelligence revient, ce ne sera qu'un éclair, tâche d'en +profiter. Allons, je me sauve, ajouta le docteur; j'ai encore +trois visites à faire. + +Noël accompagna son ami. Quand ils furent sur le palier... + +-- Tu reviendras? lui demanda-t-il. + +-- Ce soir à neuf heures. Rien à tenter d'ici là. Tout dépend de +la garde-malade. Par bonheur, je t'en ai choisi une qui est une +perle. Je la connais. + +-- C'est donc toi qui as fait venir cette religieuse? + +-- Moi-même, sans ta permission. En serais-tu fâché? + +-- Pas le moins du monde. Seulement, j'avoue... + +-- Quoi! tu fais la grimace! Est-ce que par hasard tes opinions +politiques te défendraient de faire soigner ta mère, pardon!... +madame Gerdy, par une fille de Saint-Vincent? + +-- Tu sauras, mon cher Hervé... + +-- Bon! je te vois venir, avec l'éternelle rengaine: elles sont +adroites, insinuantes, dangereuses, c'est connu. Si j'avais un +vieil oncle à succession, je ne les introduirais pas chez lui. On +charge parfois ces bonnes filles de commissions étranges. Mais +qu'as-tu à craindre de celle-ci? Laisse donc dire les sots. +Héritage à part, les bonnes soeurs sont les premières gardes- +malades du monde; je t'en souhaite une à ta dernière tisane. Sur +quoi, salut, je suis pressé. + +En effet, sans souci de la gravité médicale, le docteur se lança +dans l'escalier, pendant que Noël tout pensif, le front chargé +d'inquiétudes, regagnait l'appartement de Mme Gerdy. + +Sur le seuil de la chambre de la malade, la religieuse épiait le +retour de l'avocat. + +-- Monsieur, fit-elle, monsieur! + +-- Vous désirez quelque chose, ma soeur? + +-- Monsieur, la bonne m'a dit de m'adresser à vous pour de +l'argent, elle n'en a plus, elle a pris à crédit chez le +pharmacien... + +-- Excusez-moi, ma soeur, interrompit Noël d'un air vivement +contrarié; excusez-moi, ma soeur, de n'avoir pas prévenu votre +demande... je perds un peu la tête, voyez-vous! + +Et, sortant de son portefeuille un billet de cent francs il le +posa sur la cheminée. + +-- Merci! monsieur, dit la soeur, j'inscrirai toutes les dépenses. +Nous faisons toujours comme cela, ajouta-t-elle, c'est plus +commode pour les familles. On est si troublé quand on voit ceux +qu'on aime malades! Ainsi, vous n'avez peut-être pas songé à +donner à cette pauvre dame la douceur des secours de notre sainte +religion? À votre place, monsieur, j'enverrais, sans tarder, +chercher un prêtre... + +-- Maintenant, ma soeur! Mais voyez donc en quel état elle se +trouve! Elle est morte, hélas! ou autant dire. Vous avez vu +qu'elle n'a même pas entendu ma voix. + +-- Peu importe, monsieur, reprit la soeur, vous aurez toujours +fait votre devoir. Elle ne vous a pas répondu, mais savez-vous si +elle ne répondra pas au prêtre? Ah! vous ne connaissez pas toute +la puissance des derniers sacrements. On a vu des agonisants +retrouver leur intelligence et leurs forces pour faire une bonne +confession et recevoir le corps sacré de Notre Seigneur Jésus- +Christ. J'entends souvent des familles dire qu'elles ne veulent +pas effrayer leur malade, que la vue du ministre du Seigneur peut +inspirer une terreur qui hâte la fin. C'est une bien funeste +erreur. Le prêtre n'épouvante pas, il rassure l'âme au seuil du +grand passage. Il parle au nom du Dieu des miséricordes qui vient +pour sauver et non pour perdre. Je pourrais vous citer bien des +exemples de mourants qui ont été guéris rien qu'au contact des +saintes huiles. + +La bonne soeur parlait d'un ton morne comme son regard. Le coeur, +évidemment, n'entrait pour rien dans les paroles qu'elle +prononçait. C'était comme une leçon qu'elle débitait. Sans doute +elle l'avait apprise autrefois lorsqu'elle était entrée au +couvent. Alors elle exprimait quelque chose de ce qu'elle +éprouvait. Elle traduisait ses propres impressions. Mais depuis! +elle l'avait tant et tant répétée aux parents de tous ses malades +que le sens finissait par lui échapper. Ce n'était plus désormais +qu'une suite de mots banals qu'elle égrenait comme les dizaines +latines de son chapelet. Cela désormais faisait partie de ses +devoirs de garde-malade, comme la préparation de tisanes et la +confection des cataplasmes. + +Noël ne l'écoutait pas, son esprit était bien loin. + +-- Votre chère maman, poursuivait la soeur, cette bonne dame que +vous aimez tant, devait tenir à sa religion, voudrez-vous exposer +son âme? Si elle pouvait parler, au milieu de ses cruelles +souffrances... + +L'avocat allait répliquer lorsque la domestique lui annonça qu'un +monsieur qui ne voulait pas dire son nom demandait à lui parler +pour une affaire. + +-- J'y vais, répondit-il vivement. + +-- Que décidez-vous, monsieur? insista la religieuse. + +-- Je vous laisse libre, ma soeur, vous ferez ce que vous jugerez +convenable. + +La digne fille commença la leçon du remerciement, mais +inutilement. Noël avait disparu d'un air mécontent et presque +aussitôt elle entendit sa voix dans l'antichambre. Il disait: + +-- Enfin, vous voici, monsieur Clergeot; je renonçais presque à +vous voir. + +Ce visiteur qu'attendait l'avocat est un personnage bien connu +dans la rue Saint-Lazare, du côté de la rue de Provence, dans les +parages de Notre-Dame-de-Lorette, et tout le long des boulevards +extérieurs, depuis la chaussée des Martyrs jusqu'au rond-point de +l'ancienne barrière de Clichy. + +M. Clergeot n'est pas plus usurier que le père de M. Jourdain +n'était marchand. Seulement, comme il a beaucoup d'argent et qu'il +est fort obligeant, il en prête à ses amis, et, en récompense de +ce service, il consent à recevoir des intérêts qui peuvent varier +entre quinze et cinq cents pour cent. + +Excellent homme, il affectionne positivement ses pratiques, et sa +probité est généralement appréciée. Jamais il n'a fait saisir un +débiteur; il préfère le poursuivre sans trêve et sans relâche +pendant dix ans et lui arracher bribe à bribe ce qui lui est dû. + +Il doit demeurer vers le haut de la rue de la Victoire. Il n'a pas +de magasin et pourtant il vend de toutes choses vendables et de +quelques autres encore que la loi ne reconnaît pas comme +marchandises, toujours pour être utile au prochain. Parfois il +affirme qu'il n'est pas très riche. C'est possible. Il est +fantasque, plus encore qu'avide, et effroyablement hardi. Facile à +la poche quand on lui convient, il ne prêterait pas cent sous avec +Ferrières en garantie à qui n'a pas l'honneur de lui plaire. Il +risque d'ailleurs ses fonds sur les cartes les plus chanceuses. + +Sa clientèle de prédilection se compose de petites dames, de +femmes de théâtre, d'artistes, et de ces audacieux qui abordent +les professions qui ne valent que par celui qui les exerce, tels +que les avocats et les médecins. + +Il prête aux femmes sur leur beauté présente, aux hommes sur leur +talent à venir. Gages fragiles! Son flair, on doit l'avouer, jouit +d'une réputation énorme. Rarement il s'est trompé. Une jolie fille +meublée par Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, devoir à +Clergeot est une recommandation préférable au plus chaud +feuilleton. + +Mme Juliette avait procuré à son amant cette utile et honorable +connaissance. + +Noël, qui savait combien ce digne homme est sensible aux +prévenances et chatouilleux sur l'urbanité, commença par lui +offrir un siège et lui demanda des nouvelles de sa santé. Clergeot +donna des détails. La dent était bonne encore, mais la vue +faiblissait. La jambe devenait molle et l'oreille un peu dure. Le +chapitre des doléances épuisé... + +-- Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets échoient +aujourd'hui et j'ai diablement besoin d'argent. Nous disons un de +dix, un de sept et un troisième de cinq mille francs; total, +vingt-deux mille francs. + +-- Voyons, monsieur Clergeot, répondit Noël, pas de mauvaise +plaisanterie! + +-- Plaît-il? fit l'usurier. C'est que je ne plaisante pas du tout! + +-- J'aime à croire que si. Il y a précisément aujourd'hui huit +jours que je vous ai écrit pour vous prévenir que je ne serais pas +en mesure, et pour vous demander un renouvellement. + +-- J'ai parfaitement reçu votre lettre. + +-- Que dites-vous donc, cela étant? + +-- Ne vous répondant pas, j'ai supposé que vous comprendriez que +je ne pouvais satisfaire votre demande. J'espérais que vous vous +seriez remué pour trouver la somme. + +Noël laissa échapper un geste d'impatience. + +-- Je ne l'ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre parti, je +suis sans le sou. + +-- Diable!... Savez-vous que voilà quatre fois déjà que je les +renouvelle, ces billets? + +-- Il me semble que les intérêts ont été bien et dûment payés, et +à un taux qui vous permet de ne pas trop regretter le placement. + +Clergeot n'aime pas à entendre parler des intérêts qu'on lui +donne. Il prétend que cela l'humilie. C'est d'un ton sec qu'il +répondit: + +-- Je ne me plains pas. Je tiens seulement à vous faire remarquer +que vous en prenez par trop à l'aise avec moi. Si j'avais mis +votre signature en circulation, tout serait payé à l'heure qu'il +est. + +-- Pas davantage. + +-- Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, et vous +auriez trouvé le moyen d'éviter les poursuites. Mais vous dites: +«Le père Clergeot est bon enfant.» C'est la vérité. Pourtant, je +ne le suis qu'autant que cela ne me cause pas trop de préjudice. +Or, aujourd'hui, j'ai absolument besoin de mes fonds. Ab-so-lu- +ment, ajouta-t-il, scandant les syllabes. + +L'air décidé du bonhomme parut inquiéter l'avocat. + +-- Faut-il vous le répéter? dit-il, je suis complètement à sec, +com-plè-te-ment. + +-- Vrai! reprit l'usurier, c'est fâcheux pour vous. Je me vois +obligé de porter mes papiers chez l'huissier. + +-- À quoi bon? Jouons cartes sur table, monsieur Clergeot. Tenez- +vous à grossir les revenus de messieurs les huissiers? Non, n'est- +ce pas? Quand vous m'aurez fait beaucoup de frais, cela vous +donnera-t-il un centime? Vous obtiendrez un jugement contre moi. +Soit! Après? Songez-vous à me saisir? Je ne suis pas ici chez moi, +le bail est au nom de madame Gerdy. + +-- On sait cela. Et quand même, la vente de tout ce qui est ici ne +me couvrirait pas. + +-- C'est donc que vous comptez me faire fourrer à Clichy? Mauvaise +spéculation, je vous en préviens; mon état serait perdu, et, plus +d'état, plus d'argent. + +-- Bon! s'écria l'honnête prêteur, voilà que vous me chantez des +sottises... Vous appelez cela être franc? À d'autres! Si vous me +supposiez capable de la moitié des méchancetés que vous dites, mon +argent serait là, dans votre tiroir. + +-- Erreur! je ne saurais où le prendre, et à moins de le demander +à madame Gerdy, ce que je ne veux pas faire... + +Un petit rire sardonique et des plus crispants, particulier au +père Clergeot, interrompit Noël. + +-- Ce n'est pas la peine de frapper à cette porte, dit l'usurier, +il y a longtemps que le sac de maman est vide, et si la chère dame +venait à trépasser -- on m'a dit qu'elle est très malade -- je ne +donnerais pas deux cents louis de sa succession. + +L'avocat rougit de colère, ses yeux brillèrent; il dissimula +pourtant et protesta avec une certaine vivacité. + +-- On sait ce qu'on sait, continua tranquillement Clergeot. +Écoutez donc: avant de risquer ses sous, on s'informe, ce n'est +que juste. Les dernières valeurs de maman ont été lavées en +octobre dernier. Ah! la rue de Provence coûte bon. J'ai établi le +devis, il est chez moi. Juliette est une femme charmante, c'est +sûr; elle n'a pas sa pareille, j'en conviens; mais elle est chère. +Elle est même diablement chère! + +Noël enrageait d'entendre ainsi traiter sa Juliette par cet +honorable personnage. Mais que répondre? D'ailleurs on n'est pas +parfait, et M. Clergeot a le défaut de ne pas estimer les femmes, +ce qui tient sans doute à ce que son commerce ne lui en a pas fait +rencontrer d'estimables. Il est charmant avec ses pratiques du +beau sexe, prévenant et même galantin, mais les plus grossières +injures seraient moins révoltantes que sa flétrissante +familiarité. + +-- Vous avez marché trop rondement, poursuivit-il sans daigner +remarquer le dépit de son client, et je vous l'ai dit dans le +temps. Mais bast! vous êtes fou de cette femme. Jamais vous n'avez +su lui rien refuser. Avec vous, elle n'a pas le loisir de +souhaiter qu'elle est servie. Sottise! Quand une jolie fille +désire une chose, il faut la lui laisser désirer longtemps. De +cette façon, elle a l'esprit occupé et ne pense pas à un tas +d'autres bêtises. Quatre bonnes petites envies bien ménagées +doivent durer un an. Vous n'avez pas su soigner votre bonheur. Je +sais bien qu'elle a un diable de regard qui donnerait la colique à +un saint de pierre, mais on se raisonne, saperlotte! Il n'y a pas +à Paris dix femmes entretenues sur ce pied-là. Pensez-vous qu'elle +vous en aime davantage! Point. Dès qu'elle vous saura ruiné, elle +vous plantera là pour reverdir. + +Noël acceptait l'éloquence de son banquier-providence à peu près +comme un homme qui n'a pas de parapluie accepte une averse. + +-- Où voulez-vous en venir? dit-il. + +-- À ceci: que je ne veux pas renouveler vos billets. Comprenez- +vous? À l'heure qu'il est, en battant ferme le rappel des espèces, +vous pouvez encore mettre en ligne les vingt-deux mille francs en +question. Ne froncez pas le sourcil, vous les trouverez, pour +m'empêcher par exemple de vous faire saisir, non ici, ce qui +serait idiot, mais chez votre petite femme, qui ne serait pas +contente du tout, et qui ne vous le cacherait pas. + +-- Mais elle est chez elle et vous n'avez pas le droit... + +-- Après! Elle formera opposition, je m'y attends bien, mais elle +vous fera dénicher les fonds. Croyez-moi, parez ce coup-là. Je +veux être payé maintenant. Je ne veux pas vous accorder un délai, +parce que d'ici trois mois vous aurez usé vos dernières +ressources. Ne faites donc pas non, comme cela. Vous êtes dans une +de ces situations qu'on prolonge à tout prix. Vous brûleriez le +bois du lit de votre mère mourante pour lui chauffer les pieds, à +cette créature! Où avez-vous pris les dix mille francs que vous +lui avez remis l'autre soir? Qui sait ce que vous allez tenter +pour vous procurer de l'argent? L'idée de la garder quinze jours, +trois jours, un jour de plus peut vous mener loin. Ouvrez l'oeil. +Je connais ce jeu-là, moi. Si vous ne lâchez pas Juliette, vous +êtes perdu. Écoutez un bon conseil, gratis: il vous faudra +toujours la quitter, n'est-ce pas, un peu plus tôt, un peu plus +tard? Exécutez-vous aujourd'hui même... + +Voilà comment il est, ce digne Clergeot, il ne mâche pas la vérité +à ses clients quand ils ne sont pas en mesure. S'ils sont +mécontents, tant pis! sa conscience est en repos. Ce n'est pas lui +qui prêterait jamais les mains à une folie! + +Noël n'en pouvait tolérer davantage; sa mauvaise humeur éclata. + +-- En voilà assez! s'écria-t-il d'un ton résolu. Vous agirez, +monsieur Clergeot, à votre guise; dispensez-moi de vos avis, je +préfère la prose de l'huissier. Si j'ai risqué des imprudences, +c'est que je puis les réparer, et de façon à vous surprendre. Oui, +monsieur Clergeot, je puis trouver vingt-deux mille francs, j'en +aurais cent mille demain matin, si bon me semblait; il m'en +coûterait juste la peine de les demander. C'est ce que je ne ferai +pas. Mes dépenses, ne vous en déplaise, resteront secrètes comme +elles l'ont été jusqu'ici. Je ne veux pas qu'on puisse soupçonner +ma gêne. Je n'irai pas, par amour pour vous, manquer le but que je +poursuis, le jour même où j'y touche! + +Il se rebiffe, pensa l'usurier; il est moins bas percé que je ne +croyais! + +-- Ainsi, continua l'avocat, portez vos chiffons chez l'huissier. +Qu'il poursuive! Mon portier seul le saura. Dans huit jours, je +serai cité au tribunal de commerce et j'y demanderai les vingt- +cinq jours de délai que les juges accordent à tout débiteur gêné. +Vingt-cinq et huit, dans tous les pays du monde, font trente-trois +jours. C'est précisément le répit qui m'est nécessaire. Résumons- +nous: acceptez de suite une lettre de change de vingt-quatre mille +francs à six semaines, ou... serviteur, je suis pressé, passez +chez l'huissier. + +-- Et dans six semaines, répondit l'usurier, vous serez en mesure +exactement comme aujourd'hui. Et quarante-cinq jours de Juliette, +c'est des louis... + +-- Monsieur Clergeot, répliqua Noël, bien avant ce temps ma +position aura changé du tout au tout. Mais je vous l'ai dit, +ajouta-t-il en se levant, mes instants sont comptés... + +-- Minute donc, homme de feu! interrompit le doux banquier. Vous +dites vingt-quatre mille francs à quarante-cinq jours? + +-- Oui. Cela fait dans les environs de soixante-quinze pour cent. +C'est gracieux. + +-- Je ne chicane jamais sur les intérêts, fit M. Clergeot, +seulement... + +Il regarda finement Noël tout en se grattant furieusement le +menton, geste qui indiquait chez lui un travail intense du +cerveau. + +-- Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir sur quoi vous +comptez. + +-- C'est ce que je ne vous dirai pas. Vous le saurez, comme tout +le monde, avant peu. + +-- J'y suis! s'écria M. Clergeot, j'y suis! Vous allez vous +marier! Parbleu! vous avez déniché une héritière. Votre petite +Juliette m'avait dit quelque chose dans ce goût-là ce matin. Ah! +vous épousez! Et est-elle jolie? Peu importe. Elle a le sac, +n'est-il pas vrai? Vous ne la prendriez pas sans cela. Donc, vous +entrez en ménage? + +-- Je ne dis pas cela. + +-- Bien! bien! faites le discret, on entend à demi-mot. Un avis +pourtant: veillez au grain; votre petite femme a un pressentiment +de la chose. Vous avez raison, il ne faut pas chercher d'argent. +La moindre démarche suffirait pour mettre le beau-père sur la +piste de votre situation financière et vous n'auriez pas la fille. +Mariez-vous et soyez sage. Surtout, lâchez Juliette, ou je ne +donne pas cent sous de la dot. Ainsi, c'est convenu, préparez une +lettre de change de vingt-quatre mille francs, je la prendrai +lundi en vous rapportant vos billets. + +-- Vous ne les avez donc pas sur vous? + +-- Non. Et pour être franc, je vous avouerai que, sachant bien que +je ferais chou blanc, je les ai remis hier avec d'autres à mon +huissier. Cependant, dormez tranquille, vous avez ma parole. + +M. Clergeot fit mine de se retirer, mais au moment de sortir il se +retourna brusquement. + +-- J'oubliais, dit-il; pendant que vous y serez, faites la lettre +de change de vingt-six mille francs. Votre petite femme m'a +demandé quelques chiffons que je me propose de lui porter demain, +de la sorte ils se trouveront soldés. + +L'avocat essaya de se récrier. Certes, il ne refusait pas de +payer, seulement il tenait à être consulté pour les achats. Il ne +pouvait tolérer qu'on disposât ainsi de sa caisse. + +-- Farceur! va, fit l'usurier en haussant les épaules. Voudriez- +vous donc la contrarier pour une misère, cette femme! Elle vous en +fera voir bien d'autres. Comptez qu'elle avalera la dot! Et vous +savez, s'il vous faut quelques avances pour la noce, donnez-moi +des assurances; faites-moi parler au notaire, et nous nous +arrangerons. Allons, je file! À lundi, n'est-ce pas? + +Noël prêta l'oreille pour être bien sûr que l'usurier s'éloignait +décidément. Lorsqu'il entendit son pas traînard dans l'escalier: + +-- Canaille! s'écria-t-il, misérable, voleur, vieux fesse-Mathieu! +s'est-il fait assez tirer l'oreille! C'est qu'il était décidé à +poursuivre! Cela m'aurait bien posé dans l'esprit du comte, s'il +était venu à savoir!... Vil usurier! j'ai craint un moment d'être +obligé de tout lui dire!... + +En continuant de pester et de jurer contre son banquier, l'avocat +tira sa montre. + +-- Cinq heures et demie, déjà! fit-il. + +Son indécision était très grande. Devait-il aller dîner avec son +père? Pouvait-il quitter madame Gerdy? Le dîner de l'hôtel de +Commarin lui tenait bien au coeur, mais, d'un autre côté, +abandonner une mourante... + +-- Décidément, murmura-t-il, je ne puis m'absenter. + +Il s'assit devant son bureau et en toute hâte écrivit une lettre +d'excuse à son père. Madame Gerdy, disait-il, pouvait rendre le +dernier soupir d'une minute à l'autre, il tenait à être là pour le +recueillir. Pendant qu'il chargeait sa domestique de remettre ce +billet à un commissionnaire qui le porterait au comte, il parut +frappé d'une idée subite. + +-- Et le frère de madame, demanda-t-il, sait-il qu'elle est +dangereusement malade? + +-- Je l'ignore, monsieur, répondit la bonne; en tout cas, ce n'est +pas moi qui l'ai prévenu. + +-- Comment, malheureuse! en mon absence vous n'avez pas songé à +l'avertir! Courez chez lui bien vite; qu'on le cherche, s'il n'y +est pas; qu'il vienne! + +Plus tranquille désormais, Noël alla s'asseoir dans la chambre de +la malade. La lampe était allumée, et la soeur allait et venait +comme chez elle, remettant tout en place, essuyant, arrangeant. +Elle avait un air de satisfaction qui n'échappa point à Noël. + +-- Aurions-nous quelque lueur d'espoir, ma soeur? interrogea-t-il. + +-- Peut-être, répondit la religieuse. Monsieur le curé est venu +lui-même, monsieur; votre chère maman ne s'est pas aperçue de sa +présence; mais il reviendra. Ce n'est pas tout: depuis que +monsieur le curé est venu, les sinapismes prennent admirablement, +la peau se rubéfie partout; je suis sûre qu'elle les sent. + +-- Dieu vous entende, ma soeur! + +-- Oh! je l'ai déjà bien prié, allez! L'important est de ne pas la +laisser seule une minute. Je me suis entendue avec la bonne. Quand +le docteur sera venu, j'irai me coucher, et elle veillera jusqu'à +une heure du matin. Je la relèverai alors... + +-- Vous vous reposerez, ma soeur, interrompit Noël d'une voix +triste. C'est moi, qui ne saurais trouver une heure de sommeil, +qui passerai la nuit. + + +XIV +Pour avoir été repoussé avec perte par le juge d'instruction, +harassé d'une journée d'interrogatoire, le père Tabaret ne se +tenait pas pour battu. Le bonhomme était plus entêté qu'une mule: +c'était son défaut ou sa qualité. + +À l'excès du désespoir auquel il avait succombé dans la galerie +succéda bientôt cette résolution indomptable qui est +l'enthousiasme du danger. Le sentiment du devoir reprenait le +dessus. Était-ce donc le moment de se laisser aller à un lâche +découragement, quand il y avait la vie d'un homme dans chaque +minute! L'inaction serait impardonnable. Il avait poussé un +innocent dans l'abîme, à lui de l'en tirer seul, si personne ne +voulait prêter son assistance. + +Le père Tabaret, aussi bien que le juge, succombait de lassitude. +En arrivant au grand air, il s'aperçut qu'il tombait aussi de +besoin. Les émotions de la journée l'avaient empêché de sentir la +faim, et depuis la veille il n'avait pas pris un verre d'eau. Il +entra dans un restaurant du boulevard et se fit servir à dîner. + +À mesure qu'il mangeait, non seulement le courage, mais encore la +confiance, lui revenaient insensiblement. C'était bien, pour lui, +le cas de s'écrier: «Pauvre humanité!» Qui ne sait combien peut +changer la teinte des idées, du commencement à la fin d'un repas, +si modeste qu'il soit! Il s'est trouvé un philosophe pour prouver +que l'héroïsme est une affaire d'estomac. + +Le bonhomme envisageait la situation sous un jour bien moins +sombre. N'avait-il pas du temps devant lui! Que ne fait pas en un +mois un habile homme! Sa pénétration habituelle le trahirait-elle +donc? Non, certainement. Son grand regret était de ne pouvoir +faire avertir Albert que quelqu'un travaillait pour lui. + +Il était tout autre en sortant de table, et c'est d'un pas allègre +qu'il franchit la distance qui le séparait de la rue Saint-Lazare. +Neuf heures sonnaient lorsque son portier lui tira le cordon. + +Il commença par grimper jusqu'au quatrième étage, afin de prendre +des nouvelles de son ancienne amie, de celle qu'il appelait jadis +l'excellente, la digne Mme Gerdy. + +C'est Noël qui vint lui ouvrir, Noël qui sans doute s'était laissé +attendrir par les réminiscences du passé, car il paraissait triste +comme si celle qui agonisait eût été véritablement sa mère. + +Par suite de cette circonstance imprévue, le père Tabaret ne +pouvait se dispenser d'entrer, ne fût-ce que cinq minutes, quelque +contrariété qu'il éprouvât. + +Il sentait fort bien que, se trouvant avec l'avocat, fatalement il +allait être amené à parler de l'affaire Lerouge. Et comment en +causer, sachant tout, comme il le savait bien mieux que son jeune +ami lui-même, sans s'exposer à se trahir? Un seul mot imprudent +pouvait révéler le rôle qu'il jouait dans ces funestes +circonstances. Or, c'est surtout aux yeux de son cher Noël, +désormais vicomte de Commarin, qu'il tenait à rester pur de toute +accointance avec la police. + +D'un autre côté, pourtant, il avait soif d'apprendre ce qui avait +pu se passer entre l'avocat et le comte. L'obscurité, sur ce point +unique, irritait sa curiosité. Enfin, comme il n'y avait pas à +reculer, il se promit de surveiller sa langue et de rester sur ses +gardes. + +L'avocat introduisit le bonhomme dans la chambre de Mme Gerdy. Son +état, depuis l'après-midi, avait quelque peu changé, sans qu'il +fût possible de dire si c'était un bien ou un mal. Un fait patent, +c'est que l'anéantissement était moins profond. Ses yeux restaient +fermés, mais on pouvait constater quelques clignotements des +paupières; elle s'agitait sur ses oreillers et geignait +faiblement. + +-- Que dit le docteur? demanda le père Tabaret, de cette voix +chuchotante qu'on prend involontairement dans la chambre d'un +malade. + +-- Il sort d'ici, répondit Noël; avant peu ce sera fini. + +Le bonhomme s'avança sur la pointe du pied et considéra la +mourante avec une visible émotion. + +-- Pauvre femme! murmura-t-il, le bon Dieu lui fait une belle +grâce, de la prendre. Elle souffre peut-être beaucoup, mais que +sont ces douleurs comparées à celle qu'elle endurerait, si elle +savait que son fils, son véritable fils, est en prison accusé d'un +assassinat! + +-- C'est ce que je me répète, reprit Noël, pour me consoler un peu +de la voir sur ce lit. Car je l'aime toujours, mon vieil ami; pour +moi c'est encore une mère. Vous m'avez entendu la maudire, n'est- +il pas vrai? Je l'ai dans deux circonstances traitée bien +durement, j'ai cru la haïr, mais voilà qu'au moment de la perdre +j'oublie tous ses torts pour ne me souvenir que de ses tendresses. +Oui, mieux vaut la mort pour elle. Et pourtant, non, je ne crois +pas, non, je ne puis croire que son fils soit coupable. + +-- Non! n'est-ce pas, vous non plus!... + +Le père Tabaret mit tant de chaleur, une telle vivacité dans cette +exclamation, que Noël le regarda avec une sorte de stupéfaction. +Il sentit le rouge lui monter aux joues et il se hâta de +s'expliquer. + +-- Je dis: vous non plus, poursuivit-il, parce que moi, grâce à +mon inexpérience peut-être, je suis persuadé de l'innocence de ce +jeune homme. Je ne m'imagine pas du tout un garçon de ce rang +méditant et accomplissant un si lâche attentat. J'ai causé avec +beaucoup de personnes de cette affaire qui fait un bruit d'enfer, +tout le monde est de mon avis. Il a l'opinion pour lui, c'est déjà +quelque chose. + +Assise près du lit, assez loin de la lampe pour rester dans +l'ombre, la religieuse tricotait avec fureur des bas destinés aux +pauvres. C'était un travail purement machinal, pendant lequel +ordinairement elle priait. Mais, depuis l'entrée du père Tabaret, +elle oubliait, pour écouter, ses sempiternels orémus. Elle +entendait et ne comprenait pas. Sa petite cervelle travaillait à +éclater. Que signifiait cette conversation? Quelle pouvait être +cette femme, et ce jeune homme qui, n'étant pas son fils, +l'appelait «ma mère», et parlait d'un fils véritable accusé d'être +un assassin? Déjà, entre Noël et le docteur, elle avait surpris +des phrases mystérieuses. Dans quelle singulière maison était-elle +tombée? Elle avait un peu peur, et sa conscience était des plus +troublées. Ne péchait-elle pas? Elle promit de s'ouvrir à monsieur +le curé lorsqu'il viendrait. + +-- Non, disait Noël, non, monsieur Tabaret, Albert n'a pas +l'opinion pour lui. Nous sommes plus forts que cela en France, +vous devez le savoir. Qu'on arrête un pauvre diable, fort innocent +peut-être du crime qu'on lui impute, volontiers nous le +lapiderions. Nous réservons toute notre pitié pour celui qui, très +probablement coupable, arrive à la cour d'assises. Tant que la +justice doute, nous sommes avec elle contre le prévenu; dès qu'il +est avéré qu'un homme est un scélérat, toutes nos sympathies lui +sont acquises... voilà l'opinion. Vous comprenez qu'elle ne me +touche guère. Je la méprise à ce point, que si, comme j'ose +l'espérer encore, Albert n'est pas relâché, c'est moi, entendez- +vous, qui serai son défenseur. Oui, je le disais tantôt à mon +père, au comte de Commarin, je serai son avocat et je le sauverai. + +Volontiers le bonhomme eût sauté au cou de Noël. Il mourait +d'envie de lui dire: «Nous serons deux pour le sauver.» Il se +contint. L'avocat, après un aveu, ne le mépriserait-il pas? Il se +promit pourtant de se dévoiler, si cela devenait nécessaire et si +les affaires d'Albert prenaient une plus fâcheuse tournure. Pour +le moment, il se contenta d'approuver de toutes ses forces son +jeune ami. + +-- Bravo! mon enfant, fit-il, voilà qui est d'un noble coeur. +J'avais craint de vous voir gâté par les richesses et les +grandeurs; réparation d'honneur. Vous resterez, je le sens, ce que +vous étiez dans un rang plus modeste. Mais, dites-moi, vous avez +donc vu le comte votre père? + +Alors seulement Noël sembla remarquer les yeux de la soeur qui, +allumés par la curiosité la plus pressante, brillaient sous ses +guimpes, comme des escarboucles. D'un regard il l'indiqua au +bonhomme. + +-- Je l'ai vu, répondit-il, et tout est arrangé à ma +satisfaction... Je vous dirai tout, en détail, plus tard, lorsque +nous serons plus tranquilles. Devant ce lit, je rougis presque de +mon bonheur... + +Force était au père Tabaret de se contenter de cette réponse et de +cette promesse. + +Voyant qu'il n'apprendrait rien ce soir, il parla de s'aller +mettre au lit, se déclarant rompu par suite de certaines courses +qu'il avait été obligé de faire dans la journée. Noël n'insista +pas pour le retenir. Il attendait, dit-il, le frère de Mme Gerdy, +qu'on était allé chercher plusieurs fois sans le rencontrer. Il +était fort embarrassé, ajouta-t-il, de se trouver en présence de +ce frère; il ne savait encore quelle conduite tenir. Fallait-il +lui dire tout? C'était augmenter sa douleur. D'un autre côté, le +silence imposait une comédie difficile. Le bonhomme fut d'avis que +mieux valait se taire, quitte à tout expliquer plus tard. + +-- Quel brave garçon que ce Noël! murmurait le père Tabaret en +gagnant le plus doucement possible son appartement. + +Depuis plus de vingt-quatre heures il était absent de chez lui, et +il s'attendait à une scène formidable de sa gouvernante. + +Manette, effectivement, était hors de ses gonds, ainsi qu'elle le +déclara tout d'abord, et décidée à chercher une autre condition, +si monsieur ne changeait pas de conduite. + +Toute la nuit elle avait été sur pied, dans des transes +épouvantables, prêtant l'oreille aux moindres bruits de +l'escalier, s'attendant à chaque minute à voir rapporter sur un +brancard son maître assassiné. Par un fait exprès, il y avait eu +beaucoup de mouvement dans la maison. Elle avait vu descendre +M. Gerdy peu de temps après monsieur, elle l'avait aperçu +remontant deux heures plus tard. Puis il était venu du monde, on +était allé quérir le médecin. De telles émotions la tuaient, sans +compter que son tempérament ne lui permettait pas de supporter des +factions partielles. Ce que Manette oubliait, c'est que cette +faction n'était ni pour son maître ni pour Noël, mais pour un pays +à elle, un des beaux hommes de la garde de Paris, qui lui avait +promis le mariage, et qu'elle avait attendu en vain, le traître! + +Elle éclatait en reproches pendant qu'elle «faisait la couverture» +de monsieur, trop franche, affirmait-elle, pour rien garder sur le +coeur et pour rester bouche close lorsqu'il s'agissait des +intérêts de monsieur, de sa santé et de sa réputation. Monsieur se +taisait, n'étant pas en train d'argumenter; il baissait la tête +sous la rafale, faisant le gros dos à la grêle. Mais dès que +Manette eut achevé ses préparatifs, il la mit à la porte sans +façon et donna un double tour à la serrure. + +Il s'agissait pour lui de dresser un nouveau plan de bataille et +d'arrêter des mesures promptes et décisives. Rapidement il analysa +sa situation. S'était-il trompé dans ses investigations? Non. Ses +calculs de probabilités étaient-ils erronés? Non. Il était parti +d'un fait positif, le meurtre, il en avait reconnu les +circonstances, ses prévisions s'étaient réalisées, il devait +nécessairement arriver à un coupable tel qu'il l'avait prédit. Et +ce coupable ne pouvait être le prévenu de M. Daburon. Sa confiance +en un axiome judiciaire l'avait abusé lorsqu'il avait désigné +Albert. + +Voilà, pensait-il, où conduisent les opinions reçues et ces +absurdes phrases toutes faites qui sont comme les jalons du chemin +des imbéciles. Livré à mes inspirations, j'aurais creusé plus +profondément cette cause, je ne me serais pas fié au hasard. La +formule «Cherche à qui le crime profite» peut être aussi absurde +que juste. Les héritiers d'un homme assassiné ont en réalité tout +le bénéfice du meurtre, tandis que l'assassin recueille tout au +plus la montre et la bourse de la victime. Trois personnes avaient +intérêt à la mort de la veuve Lerouge: Albert, Mme Gerdy et le +comte de Commarin. Il m'est démontré qu'Albert ne peut être +coupable, ce n'est pas Mme Gerdy, que l'annonce inopinée du crime +de La Jonchère tue; reste le comte. Serait-ce lui? Alors; il n'a +pas agi lui-même. Il a payé un misérable, et un misérable de bonne +compagnie, s'il vous plaît, portant fines bottes vernies d'un bon +faiseur et fumant des trabucos avec un bout d'ambre. Ces gredins +si bien mis manquent de nerf ordinairement. Ils filoutent, ils +risquent des faux, ils n'assassinent pas. Admettons pourtant que +le comte ait rencontré un _lapin à poil_[3]. Il aurait tout au plus +remplacé un complice par un autre plus dangereux. Ce serait idiot, +et le comte est un maître homme. Donc il n'est pour rien dans +l'affaire. Pour l'acquit de ma conscience je verrai cependant de +ce côté. + +Autre chose: la veuve Lerouge, qui changeait si bien les enfants +en nourrice, pouvait fort bien accepter quantité d'autres +commissions périlleuses. Qui prouve qu'elle n'a point obligé +d'autres personnes ayant aujourd'hui intérêt à s'en défaire? Il y +a un secret, je brûle, mais je ne le tiens pas. Ce dont me voici +sûr, c'est qu'elle n'a pas été assassinée pour empêcher Noël de +rentrer dans ses droits. Elle a dû être supprimée pour quelque +cause analogue, par un solide et éprouvé coquin ayant les mobiles +que je soupçonnais à Albert. C'est dans ce sens que je dois +poursuivre. Et avant tout, il me faut la biographie de cette +obligeante veuve, et je l'aurai, car les renseignements demandés à +son lieu de naissance seront probablement au parquet demain. + +Revenant alors à Albert, le père Tabaret pesait les charges qui +s'élevaient contre ce jeune homme et évaluait les chances qui lui +restaient. + +-- Au chapitre des chances, murmurait-il, je ne vois que le hasard +et moi, c'est-à-dire zéro pour le moment. Quant aux charges, elles +sont innombrables. Cependant, ne nous montons pas la tête. C'est +moi qui les ai amassées, je sais ce qu'elles valent: à la fois +tout et rien. Que prouvent des indices, si frappants qu'ils +soient, en ces circonstances où on doit se défier même du +témoignage de ses sens? Albert est victime de coïncidences +inexplicables, mais un mot peut les expliquer. On en a vu bien +d'autres! C'était pis dans l'affaire de mon petit tailleur. À cinq +heures il achète un couteau qu'il montre à dix de ses amis en +disant: «Voilà pour ma femme, qui est une coquine et qui me trompe +avec mes garçons.» Dans la soirée, les voisins entendent une +dispute terrible entre les époux, des cris, des menaces, des +trépignements, des coups, puis subitement tout se tait. Le +lendemain, le tailleur avait disparu de son domicile et on trouve +la femme morte avec ce même couteau enfoncé jusqu'au manche entre +les deux épaules. Eh bien! ce n'était pas le mari qui l'y avait +planté, c'était un amant jaloux. Après cela, que croire? Albert, +il est vrai, ne veut pas donner l'emploi de sa soirée. Cela ne me +regarde pas. La question pour moi n'est pas d'indiquer où il +était, mais de prouver qu'il n'était point à La Jonchère. Peut- +être est-ce Gévrol qui est sur la bonne piste. Je le souhaite du +plus profond de mon coeur. Oui, Dieu veuille qu'il réussisse! +Qu'il m'accable après des quolibets les plus blessants, ma vanité +et ma sotte présomption ont bien mérité ce faible châtiment. Que +ne donnerais-je pas pour le savoir en liberté! La moitié de ma +fortune serait un mince sacrifice. Si j'allais échouer! Si, après +avoir fait le mal, je me trouvais impuissant pour le bien!... + +Le père Tabaret se coucha tout frissonnant de cette dernière +pensée. + +Il s'endormit, et il eut un épouvantable cauchemar. + +Perdu dans la foule ignoble, qui, les jours où la société se +venge, se presse sur la place de la Roquette et se fait un +spectacle des dernières convulsions d'un condamné à mort, il +assistait à l'exécution d'Albert. Il apercevait le malheureux, les +mains liées derrière le dos, le col de sa chemise rabattu, +gravissant appuyé sur un prêtre les roides degrés de l'échelle de +l'échafaud. Il le voyait debout sur la plate-forme fatale, +promenant son fier regard sur l'assemblée terrifiée. Bientôt les +yeux du condamné rencontraient les siens, et, ses cordes se +brisant, il le désignait, lui, Tabaret, à la foule, en disant +d'une voix forte: «Celui-là est mon assassin!» Aussitôt une +clameur immense s'élevait pour le maudire. Il voulait fuir, mais +ses pieds étaient cloués au sol; il essayait de fermer au moins +les yeux, il ne pouvait, une force inconnue et irrésistible le +contraignait à regarder. Puis Albert s'écriait encore: «Je suis +innocent, le coupable est...!» Il prononçait un nom, la foule +répétait ce nom, et il ne l'entendait pas, il lui était impossible +de le retenir. Enfin la tête du condamné tombait... + +Le bonhomme poussa un grand cri et s'éveilla trempé d'une sueur +glacée. Il lui fallut un peu de temps pour se convaincre que rien +n'était réel de ce qu'il venait de voir et d'entendre, et qu'il se +trouvait bien chez lui, dans son lit. Ce n'était qu'un rêve! Mais +les rêves, parfois, sont, dit-on, des avertissements du Ciel. Son +imagination était à ce point frappée, qu'il fit des efforts inouïs +pour se rappeler le nom du coupable prononcé par Albert. N'y +parvenant pas, il se leva et ralluma sa bougie; l'obscurité lui +faisait peur, la nuit se peuplait de fantômes. Il n'était plus +pour lui question de sommeil. Obsédé par ses inquiétudes, il +s'accablait des plus fortes injures et se reprochait amèrement des +occupations qui jusqu'alors avaient fait ses délices. Pauvre +humanité! + +Il était fou à lier évidemment le jour où il s'était mis en tête +d'aller chercher de l'ouvrage rue de Jérusalem. Belle et noble +besogne, en vérité, pour un homme de son âge, bon bourgeois de +Paris, riche et estimé de tous! Et dire qu'il avait été fier de +ses exploits, qu'il s'était glorifié de sa subtilité, qu'il avait +vanté la finesse de son flair, qu'il tirait vanité de ce sobriquet +ridicule de Tirauclair! Vieil idiot! qu'avait-il à gagner à ce +métier de chien de chasse? Tous les désagréments du monde et le +mépris de ses amis, sans compter le danger de contribuer à la +condamnation d'un innocent. Comment n'avait-il pas été guéri par +l'affaire du petit tailleur? + +Récapitulant les petites satisfactions obtenues dans le passé et +les comparant aux angoisses actuelles, il se jurait qu'on ne l'y +prendrait plus. Albert sauvé, il chercherait des distractions +moins périlleuses et plus généralement appréciées. Il romprait des +relations dont il rougissait, et, ma foi! la police et la justice +s'arrangeraient sans lui. + +Enfin, le jour qu'il attendait avec une fébrile impatience parut. + +Pour user le temps, il s'habilla lentement, avec beaucoup de soin, +s'efforçant d'occuper son esprit à des détails matériels, +cherchant à se tromper sur l'heure, regardant vingt fois si sa +pendule n'était pas arrêtée. + +Malgré toutes ces lenteurs, il n'était pas huit heures lorsqu'il +se fit annoncer chez le juge, le priant d'excuser en faveur de la +gravité des motifs une visite trop matinale pour n'être pas +indiscrète. + +Les excuses étaient superflues. On ne dérangeait pas M. Daburon à +huit heures du matin. Déjà il était à la besogne. Il reçut avec sa +bienveillance habituelle le vieux volontaire de la police, et même +le plaisanta un peu de son exaltation de la veille. Qui donc lui +aurait cru les nerfs si sensibles? Sans doute la nuit avait porté +conseil. Était-il revenu à des idées plus saines, ou bien avait-il +mis la main sur le vrai coupable? + +Ce ton léger, chez un magistrat qu'on accusait d'être grave +jusqu'à la tristesse, navra le bonhomme. Ce persiflage ne cachait- +il pas un parti pris de négliger tout ce qu'il pourrait dire? Il +le crut, et c'est sans la moindre illusion qu'il commença son +plaidoyer. + +Il y mit plus de calme, cette fois, mais aussi toute l'énergie +d'une conviction réfléchie. Il s'était adressé au coeur, il parla +à la raison. Mais, bien que le doute soit essentiellement +contagieux, il ne réussit ni à ébranler ni à entamer le juge. Ses +plus forts arguments s'émoussaient contre une conviction absolue +comme des boulettes de mie de pain sur une cuirasse. Et il n'y +avait à cela rien de surprenant. + +Le père Tabaret n'avait pour s'appuyer qu'une théorie subtile, des +mots. M. Daburon possédait des témoignages palpables, des faits. +Et telle était cette cause, que toutes les raisons invoquées par +le bonhomme pour justifier Albert pouvaient se retourner contre +lui et affirmer sa culpabilité. + +Un échec chez le juge entrait trop dans les prévisions du père +Tabaret pour qu'il en parût inquiet ou découragé. + +Il déclara que pour le moment il n'insisterait pas davantage; il +avait pleine confiance dans les lumières et dans l'impartialité de +monsieur le juge d'instruction; il lui suffisait de l'avoir mis en +garde contre des présomptions que lui-même, malheureusement, avait +pris à tâche d'inspirer. + +Il allait, ajouta-t-il, s'occuper de recueillir de nouveaux +indices. On n'était qu'au début de l'instruction et on ignorait +bien des choses, jusqu'au passé de la veuve Lerouge. Que de faits +pouvaient se révéler! Savait-on quel témoignage apporterait +l'homme aux boucles d'oreilles poursuivi par Gévrol? Tout en +enrageant au fond, et en mourant d'envie d'injurier et de battre +celui qu'intérieurement il qualifiait de «magistrat inepte», le +père Tabaret se faisait humble et doux. C'est qu'il voulait rester +au courant des démarches de l'instruction et être informé du +résultat des interrogatoires à venir. Enfin, il termina en +demandant la grâce de communiquer avec Albert; il pensait que ses +services avaient pu mériter cette faveur insigne. Il souhaitait +l'entretenir sans témoins dix minutes seulement. + +M. Daburon rejeta cette prière. Il déclara que pour le moment le +prévenu continuerait à rester au secret le plus absolu. + +En manière de consolation, il ajouta que dans trois ou quatre +jours peut-être il serait possible de revenir sur cette décision, +les motifs qui la déterminaient n'existant plus. + +-- Votre refus m'est cruel, monsieur, dit le père Tabaret, +cependant je le comprends et je m'incline. + +Ce fut sa seule plainte, et presque aussitôt il se retira, +craignant de ne plus rester maître de son irritation. + +Il sentait qu'outre l'immense bonheur de sauver un innocent +compromis par son imprudence, il éprouverait une jouissance +indicible à se venger de l'entêtement du juge. + +-- Trois ou quatre jours, murmurait-il, c'est-à-dire trois ou +quatre siècles pour l'infortuné qui est en prison. Il en parle +bien à l'aise, le cher magistrat! Il faut que d'ici là j'aie fait +éclater la vérité. + +Oui, trois ou quatre jours, M. Daburon n'en demandait pas +davantage pour arracher un aveu à Albert, ou tout au moins pour le +forcer à se départir de son système. + +Le malheur de la prévention était de ne pouvoir produire aucun +témoin ayant aperçu le prévenu dans la soirée du Mardi gras. + +Une seule déposition en ce sens devait avoir une importance si +capitale, que M. Daburon, dès que le père Tabaret l'eut laissé +libre, tourna tous ses efforts de ce côté. + +Il pouvait espérer beaucoup encore; on était seulement au samedi, +le jour du meurtre était assez remarquable pour préciser les +souvenirs, et on n'avait pas eu le temps de procéder à une enquête +en règle. + +Cinq des plus habiles limiers de la brigade de sûreté furent +dirigés sur Bougival, munis de cartes photographiées d'Albert. Ils +devaient battre tout le pays entre Rueil et La Jonchère, chercher, +s'informer, interroger, se livrer aux plus exactes et aux plus +minutieuses investigations. Les photographies facilitaient +singulièrement leur tâche. Ils avaient ordre de les montrer +partout et à tous et même d'en laisser une douzaine dans le pays, +puisqu'on en possédait une assez grande quantité. Il était +impossible que par une soirée où il y a tant de monde dehors, +personne n'eût rencontré l'original du portrait, soit à la gare de +Rueil, soit enfin sur un des chemins qui conduisent à La Jonchère, +la grande route et le sentier du bord de l'eau. + +Ces dispositions arrêtées, le juge d'instruction se rendit au +Palais et envoya chercher son prévenu. + +Déjà, dans la matinée, il avait reçu un rapport l'informant, heure +par heure, des faits, gestes et dires du prisonnier habilement +espionné. Rien en lui, déclarait le compte rendu, ne décelait le +coupable. Il avait paru fort triste, mais non accablé. Il n'avait +point crié, ni menacé, ni maudit la justice, ni même parlé +d'erreur fatale. Après avoir mangé légèrement, il s'était approché +de la fenêtre de sa cellule et y était resté appuyé plus d'une +grande heure. Ensuite il s'était couché et avait paru dormir +paisiblement. + +Quelle organisation de fer! pensa M. Daburon, quand le prévenu +entra dans son cabinet. + +C'est qu'Albert n'avait plus rien du malheureux qui la veille, +étourdi par la multiplicité des charges, surpris par la rapidité +des coups, se débattait sous le regard du juge d'instruction et +semblait près de défaillir. Innocent ou coupable, son parti était +pris. Sa physionomie ne laissait aucun doute à cet égard. Ses yeux +exprimaient bien cette résolution froide d'un sacrifice librement +consenti, et une certaine hauteur qu'on pouvait prendre pour du +dédain, mais qu'expliquait un généreux ressentiment de l'injure. +En lui on retrouvait l'homme sûr de lui que le malheur fait +chanceler, mais qu'il ne renverse pas. + +À cette contenance, le juge comprit qu'il devait changer ses +batteries. Il reconnaissait une de ces natures que l'attaque +provoque à la résistance et que la menace affermit. Renonçant à +l'effrayer, il essaya de l'attendrir. C'est une tactique banale, +mais qui réussit toujours, comme au théâtre certains effets +larmoyants. Le coupable qui a bandé son énergie pour soutenir le +choc de l'intimidation se trouve sans force contre les patelinages +d'une indulgence d'autant plus grande qu'elle est moins sincère. +Or, l'attendrissement était le triomphe de M. Daburon. Que d'aveux +il avait su soutirer avec quelques pleurs! Pas un comme lui ne +savait pincer ces vieilles cordes qui vibrent encore dans les +coeurs les plus pourris: l'honneur, l'amour, la famille. + +Pour Albert, il devint doux et bienveillant, tout ému de la +compassion la plus vive. Infortuné! combien il devait souffrir, +lui dont la vie entière avait été comme un long enchantement! Que +de ruines tout à coup autour de lui! Qui donc aurait pu prévoir +cela, autrefois, lorsqu'il était l'espérance unique d'une opulente +et illustre maison? Évoquant le passé, le juge s'arrêtait à ces +réminiscences si touchantes de la première jeunesse et remuait les +cendres de toutes les affections éteintes. Usant et abusant de ce +qu'il savait de la vie du prévenu, il le martyrisait par les plus +douloureuses allusions à Claire. Comment s'obstinait-il à porter +seul son immense infortune; n'avait-il donc en ce monde une +personne qui s'estimerait heureuse de l'adoucir? Pourquoi ce +silence farouche? Ne devait-il pas se hâter de rassurer celle dont +la vie était suspendue à la sienne? Que fallait-il pour cela? Un +mot. Alors il serait, sinon libre, du moins rendu au monde, la +prison deviendrait un séjour habitable, plus de secret, ses amis +le visiteraient, il recevrait qui bon lui semblerait. + +Ce n'était plus le juge qui parlait, c'était un père qui pour son +enfant garde quand même au fond de son coeur des trésors +d'indulgence. + +M. Daburon fit plus encore. Il voulut, pour un moment, se supposer +à la place d'Albert. Qu'aurait-il fait après la terrible +révélation? C'est à peine s'il osait s'interroger. Il comprenait +le meurtre de la veuve Lerouge, il se l'expliquait, il l'excusait +presque. Autre traquenard. C'était un de ces crimes que la société +peut, sinon oublier, du moins pardonner jusqu'à un certain point, +parce que le mobile n'a rien de honteux. Quel tribunal ne +trouverait des circonstances pour une heure de délire si +compréhensible? Puis, le premier, le plus grand coupable n'était- +il pas le comte de Commarin? N'était-ce pas lui dont la folie +avait préparé ce terrible dénouement? Son fils était victime de la +fatalité, et il fallait surtout le plaindre. + +Sur ce texte, M. Daburon parla longtemps, cherchant les choses les +plus propres, selon lui, à amollir le coeur endurci d'un assassin. +Et toujours la conclusion était qu'il serait sage d'avouer. Mais +il prodigua sa rhétorique absolument comme le père Tabaret avait +prodigué la sienne, en pure perte. Albert ne paraissait aucunement +touché; ses réponses étaient d'un laconisme extrême. Il commença +et finit de même que la première fois en protestant de son +innocence. + +Une épreuve qu'on a vue souvent donner des résultats restait à +tenter. + +Dans cette même journée du samedi, Albert fut mis en présence du +cadavre de la veuve Lerouge. Il parut impressionné par ce lugubre +spectacle, mais non plus que le premier venu forcé de contempler +la victime d'un assassinat quatre jours après le crime. Un des +assistants ayant dit: + +-- Ah! si elle pouvait parler! + +Il répondit: + +-- Ce serait un grand bonheur pour moi. Depuis le matin, +M. Daburon n'avait pas obtenu le moindre avantage. Il en était à +s'avouer l'insuccès de sa comédie, et voilà que cette dernière +tentative échouait. L'impassible résignation du prévenu mit le +comble à l'exaspération de cet homme si sûr de son fait. Son dépit +fut visible pour tous, lorsque, quittant subitement son +patelinage, il donna durement l'ordre de reconduire le prévenu en +prison. + +-- Je saurai bien le contraindre à avouer! grondait-il entre ses +dents. + +Peut-être regrettait-il ces gentils instruments d'instruction du +moyen âge, qui faisaient dire au prévenu tout ce qu'on voulait. +Jamais, pensait-il, on n'avait rencontré de coupable de cette +trempe. Que pouvait-il raisonnablement attendre de son système de +dénégation à outrance? Cette obstination, absurde en présence de +preuves acquises, agaçait le juge jusqu'à la fureur. Albert +confessant son crime l'aurait trouvé disposé à la commisération; +le niant, il se heurtait à un implacable ennemi. + +C'est que la fausseté de la situation dominait et aveuglait ce +magistrat si naturellement bon et généreux. Après avoir souhaité +Albert innocent, il le voulait absolument coupable à cette heure. +Et cela pour cent raisons qu'il était impuissant à analyser. Il se +souvenait trop d'avoir eu le vicomte de Commarin comme rival et +d'avoir failli l'assassiner. Ne s'était-il pas repenti jusqu'au +remords d'avoir signé le mandat d'arrestation et d'être resté +chargé de l'instruction? L'incompréhensible revirement de Tabaret +était encore un grief. + +Tous ces motifs réunis inspiraient à M. Daburon une animosité +fiévreuse et le poussaient dans la voie où il s'était engagé. +Désormais c'était moins la preuve de la culpabilité d'Albert qu'il +poursuivait que la justification de sa conduite à lui, juge. +L'affaire s'envenimait comme une question personnelle. + +En effet, le prévenu innocent, il devenait inexcusable à ses +propres yeux. Et à mesure qu'il se faisait des reproches plus +vifs, et que grandissait le sentiment de ses torts, il était plus +disposé à tout tenter pour convaincre cet ancien rival, à abuser +même de son pouvoir. La logique des événements l'entraînait. Il +semblait que son honneur même fût en jeu, et il déployait une +activité passionnée qu'on ne lui avait jamais vue pour aucune +autre instruction. + +Toute la journée du dimanche, M. Daburon la passa à écouter les +rapports des agents à Bougival. + +Ils s'étaient donnés, affirmaient-ils, beaucoup de mal; pourtant, +ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau. + +Ils avaient bien ouï parler d'une femme qui prétendait, disait-on, +avoir vu l'assassin sortir de chez la veuve Lerouge; mais cette +femme, personne n'avait pu la leur désigner positivement ni leur +dire son nom. + +Mais tous croyaient de leur devoir d'apprendre au juge qu'une +enquête se poursuivait en même temps que la leur. Elle était +dirigée par le père Tabaret, qui parcourait le pays en tous sens +dans un cabriolet attelé d'un cheval très rapide. Il avait dû agir +avec une furieuse promptitude, car partout où ils s'étaient +présentés on l'avait déjà vu. Il paraissait avoir sous ses ordres +une douzaine d'hommes dont quatre au moins appartenaient pour sûr +à la rue de Jérusalem. Tous les agents l'avaient rencontré, et il +avait parlé à tous. À l'un il avait dit: + +-- Comment diable montrez-vous ainsi cette photographie? Dans +quatre jours vous allez être accablé de témoins qui, pour gagner +trois francs, vous dépeindront à qui mieux mieux votre portrait. + +Il avait appelé un autre agent sur la grand-route et s'était moqué +de lui. + +-- Vous êtes naïf! lui avait-il crié, de chercher un homme qui se +cache sur le chemin de tout le monde: regardez donc à côté, et +vous trouverez. + +Enfin, il en avait accosté deux qui se trouvaient ensemble dans un +café de Bougival et il les avait pris à part. + +-- Je le tiens, leur avait-il dit. Le gars est fin, il est venu +par Chatou. Trois personnes l'ont vu, deux facteurs du chemin de +fer et une troisième personne dont le témoignage sera décisif, car +elle lui a parlé. Il fumait. + +M. Daburon entra dans une telle colère contre le père Tabaret que, +sur-le-champ, il partit pour Bougival, bien décidé à ramener à +Paris le trop zélé bonhomme, se réservant, en outre, de lui faire +plus tard donner sur les doigts par qui de droit. Ce voyage fut +inutile. Tabaret, le cabriolet, le cheval rapide et les douze +hommes avaient disparu ou du moins furent introuvables. + +En rentrant chez lui, très fatigué et aussi mécontent que +possible, le juge d'instruction trouva cette dépêche du chef de la +brigade de sûreté; elle disait beaucoup en peu de mots: + +_Rouen, dimanche._ + +_L'homme est trouvé. Ce soir, partons pour Paris. Témoignage +précieux._ +_Gévrol_ + + +XV +Le lundi matin, dès neuf heures, M. Daburon se disposait à partir +pour le Palais, où il comptait trouver Gévrol et son homme et +peut-être le père Tabaret. + +Ses préparatifs étaient presque terminés lorsque son domestique +vint le prévenir qu'une jeune dame, accompagnée d'une femme plus +âgée, demandait à lui parler. + +Elle n'avait pas voulu donner son nom, disant qu'elle ne le +déclinerait que si cela était absolument indispensable pour être +reçue. + +-- Faites entrer, répondit le juge. + +Il pensait que ce devait être quelque parente de l'un des prévenus +dont il instruisait l'affaire lorsque était arrivé le crime de La +Jonchère. Il se promettait d'expédier bien vite l'importune. Il +était debout devant sa cheminée et cherchait une adresse dans une +coupe précieuse remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte +qui s'ouvrait, un froufrou d'une robe de soie glissant le long de +l'huisserie, il ne prit pas la peine de se déranger et ne daigna +même pas tourner la tête. Il se contenta de jeter dans la glace un +regard indifférent. Mais aussitôt il recula avec un mouvement +d'effroi, comme s'il eût entrevu un fantôme. Dans son trouble, il +lâcha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre du foyer où +elle se brisa en mille morceaux. + +-- Claire! balbutia-t-il. Claire!... + +Et, comme s'il eût craint également, et d'être le jouet d'une +illusion, et de voir celle dont il prononçait le nom, il se +retourna lentement. + +C'était bien Mlle d'Arlange. + +Cette jeune fille si fière et si farouche à la fois avait pu +s'enhardir jusqu'à venir chez lui, seule ou autant dire, car sa +gouvernante, qu'elle laissait dans l'antichambre, ne pouvait +compter. Elle obéissait à un sentiment bien puissant, puisqu'il +lui faisait oublier sa timidité habituelle. + +Jamais, même en ce temps où la voir était son bonheur, elle ne lui +avait paru plus sublime. Sa beauté, voilée d'ordinaire par une +douce mélancolie, rayonnait et resplendissait. Ses traits avaient +une animation qu'il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus +plus brillants par des larmes récentes mal essuyées encore, +éclatait la plus généreuse résolution. On sentait qu'elle avait la +conscience d'accomplir un grand devoir et qu'elle le remplissait +noblement, sinon avec joie, du moins avec cette simplicité qui à +elle seule est de l'héroïsme. + +Elle s'avança calme et digne, et tendit sa main au magistrat selon +cette mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si +gracieuse. + +-- Nous sommes toujours amis, n'est-ce pas? dit-elle avec un +triste sourire. + +Le magistrat n'osa pas prendre cette main qu'on lui tendait +dégantée. C'est à peine s'il l'effleura du bout de ses doigts +comme s'il eût craint une commotion trop forte. + +-- Oui, répondit-il à peine distinctement; je vous suis toujours +dévoué. Mlle d'Arlange s'assit dans la vaste bergère où deux nuits +auparavant le père Tabaret combinait l'arrestation d'Albert. + +M. Daburon demeura debout, appuyé contre la haute tablette de son +bureau. + +-- Vous savez pourquoi je viens? interrogea la jeune fille. + +De la tête il fit signe que oui. + +Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s'il +saurait résister aux supplications d'une telle bouche. Qu'allait- +elle vouloir de lui? que pouvait-il lui refuser? Ah! s'il avait +prévu!... Il ne revenait pas de sa surprise. + +-- Je ne sais cette horrible histoire que d'hier, poursuivit +Claire; on avait jugé prudent de me la cacher, et sans ma dévouée +Schmidt, j'ignorerais tout encore. Quelle nuit j'ai passée! +D'abord j'ai été épouvantée, mais lorsqu'on m'a dit que tout +dépendait de vous, mes terreurs ont été dissipées. C'est pour moi, +n'est-ce pas, que vous vous êtes chargé de cette affaire? Oh! vous +êtes bon, je le sais. Comment pourrai-je jamais vous exprimer +toute ma reconnaissance... + +Quelle humiliation pour l'honnête magistrat que ce remerciement si +plein d'effusion! Oui, il avait au début pensé à Mlle d'Arlange, +mais depuis!... Il baissa la tête pour éviter ce beau regard de +Claire, si candide et si hardi. + +-- Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n'ai pas +les droits que vous croyez à votre gratitude. + +Claire avait été tout d'abord trop troublée elle-même pour +remarquer l'agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix +attira son attention; seulement elle ne pouvait en soupçonner la +cause. Elle pensa que sa présence réveillait les plus douloureux +souvenirs; que sans doute il l'aimait encore et qu'il souffrait. +Cette idée l'affligea et la rendit honteuse. + +-- Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous bénir quand même. +Qui sait si j'aurais pu prendre sur moi d'aller voir un autre +juge, de parler à un inconnu? Puis, quel compte, cet autre ne me +connaissant pas, aurait-il tenu de mes paroles? Tandis que vous, +si généreux, vous allez me rassurer, me dire par quel affreux +malentendu il a été arrêté comme un malfaiteur et mis en prison. + +-- Hélas! soupira le magistrat si bas que Claire l'entendit à +peine et ne comprit pas le sens terrible de cette exclamation. + +-- Avec vous, continua-t-elle, je n'ai pas peur. Vous êtes mon +ami, vous me l'avez dit. Vous ne repousserez pas ma prière. +Rendez-lui la liberté bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi +on l'accuse, mais je vous jure qu'il est innocent. + +Claire parlait en personne sûre de soi, qui ne voit nul obstacle +au désir tout simple et tout naturel qu'elle exprime. Une +assurance formelle, donnée par elle, devait suffire amplement. +D'un mot, M. Daburon allait tout réparer. Le juge se taisait. Il +admirait cette sainte ignorance de toute chose, cette confiance +naïve et candide qui ne doute de rien. Elle avait commencé par le +blesser, sans le savoir, il est vrai; il ne s'en souvenait plus. + +Il était vraiment honnête entre tous, bon entre les meilleurs, et +la preuve, c'est qu'au moment de dévoiler la fatale réalité il +frissonnait. Il hésitait à prononcer les paroles dont le souffle +pareil à un tourbillon allait renverser le fragile édifice du +bonheur de cette jeune fille. Lui humilié, lui dédaigné, il allait +avoir sa revanche et il n'éprouvait pas le plus léger +tressaillement d'une honteuse mais trop explicable satisfaction. + +-- Et si je vous disais, mademoiselle, commença-t-il, que monsieur +Albert n'est pas innocent! + +Elle se leva à demi, protestant du geste. Il poursuivit: + +-- Si je vous disais qu'il est coupable!... + +-- Oh! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas! + +-- Je le pense, mademoiselle, prononça le magistrat d'une voix +triste, et j'ajouterai que j'en ai la certitude morale. + +Claire regardait le juge d'instruction d'un air de stupeur +profonde. Était-ce bien lui qui parlait ainsi? Entendait-elle +bien? Comprenait-elle? Certes, elle en doutait. Répondait-il +sérieusement? Ne l'abusait-il pas par un jeu indigne et cruel? +Elle se le demandait avec une sorte d'égarement, car tout lui +paraissait possible, probable, plutôt que ce qu'il disait. + +Lui, n'osant lever les yeux, continuait d'un ton qui exprimait la +plus sincère pitié: + +-- Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment. +Pourtant, j'aurai le désolant courage de vous dire la vérité, et +vous celui de l'entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la +bouche d'un ami. Rassemblez donc toute votre énergie, affermissez +votre âme si noble contre le plus horrible malheur. Non, il n'y a +pas de malentendu; non, la justice ne se trompe pas. Monsieur le +vicomte de Commarin est accusé d'un assassinat, et tout, +m'entendez-vous, tout prouve qu'il l'a commis. + +Comme un médecin qui verse goutte à goutte un breuvage dangereux, +M. Daburon avait prononcé lentement, mot à mot, cette dernière +phrase. Il épiait de l'oeil les conséquences, prêt à s'arrêter si +l'effet en était trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune +fille craintive à l'excès, d'une sensibilité presque maladive, pût +écouter sans faiblir une pareille révélation. Il s'attendait à une +explosion de désespoir, à des larmes, à des cris déchirants. Peut- +être s'évanouirait-elle, et il se tenait prêt à appeler la bonne +Schmidt. + +Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable +d'énergie et de vaillance. La flamme de l'indignation empourprait +sa joue et avait séché ses larmes. + +-- C'est faux! s'écria-t-elle, et ceux qui disent cela ont menti. +Il ne peut pas... non, il ne peut pas être un assassin. Il serait +là, monsieur, et lui-même il me dirait: «C'est vrai!» que je +refuserais de le croire, je crierais encore: «C'est faux!...» + +-- Il n'a pas encore avoué, continua le juge, mais il avouera. Et +quand même!... Il y a plus de preuves qu'il n'en faut pour le +faire condamner. Les charges qui s'élèvent contre lui sont aussi +impossibles à nier que le jour qui nous éclaire... + +-- Eh bien! moi, interrompit Mlle d'Arlange d'une voix où vibrait +toute son âme, je vous affirme, je vous répète que la justice se +trompe. Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dénégation +du juge, oui, il est innocent. J'en serais sûre et je le +proclamerais alors même que toute la terre se lèverait pour +l'accuser avec vous. Ne voyez-vous donc pas que je le connais +mieux qu'il ne peut se connaître lui-même, que ma foi en lui est +absolue comme celle que j'ai en Dieu, que je douterais de moi +avant de douter de lui!... + +Le juge d'instruction essaya timidement une objection. Claire lui +coupa la parole. + +-- Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre +j'oublie que je suis une jeune fille, et que ce n'est pas à ma +mère que je parle, mais à un homme? Pour lui je le ferai. Il y a +quatre ans, monsieur, que nous nous aimons et que nous nous le +sommes dit. Depuis ce temps, je ne lui ai pas dissimulé une seule +de mes pensées, il ne m'a pas caché une des siennes. Depuis quatre +ans, nous n'avons pas eu l'un pour l'autre de secret; il vivait en +moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire combien il est +digne d'être aimé. Seule, je sais tout ce qu'il y a de grandeur +d'âme, de noblesse de pensée, de générosité de sentiments en celui +que vous faites si facilement un assassin. Et je l'ai vu bien +malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il +est comme moi, seul en ce monde; son père ne l'a jamais aimé. +Appuyés l'un sur l'autre, nous avons traversé de tristes jours. Et +c'est à cette heure que nos épreuves finissent qu'il serait devenu +criminel! Pourquoi, dites-le-moi, pourquoi? + +-- Ni le nom ni la fortune du comte de Commarin ne lui +appartenaient, mademoiselle, et il l'a su tout à coup. Seule, une +vieille femme pouvait le dire. Pour garder sa situation, il l'a +tuée. + +-- Quelle infamie! s'écria la jeune fille, quelle calomnie +honteuse et maladroite! Je la sais, monsieur, cette histoire de +grandeur écroulée; lui-même est venu me l'apprendre. C'est vrai, +depuis trois jours ce malheur l'accablait. Mais, s'il était +consterné, c'était pour moi bien plus que pour lui. Il se désolait +en pensant que peut-être je serais affligée quand il m'avouerait +qu'il ne pouvait plus me donner tout ce que rêvait son amour. Moi +affligée! Eh! que me font ce grand nom et cette fortune immense! +Je leur ai dû le seul malheur que je connaisse. Est-ce donc pour +cela que je l'aime! Voilà ce que j'ai répondu. Et lui, si triste, +il a aussitôt recouvré sa gaieté. Il m'a remerciée disant: «Vous +m'aimez, le reste n'est plus rien.» Je lui ai fait alors une +querelle pour avoir douté de moi. Et après cela il serait allé +assassiner lâchement une vieille femme! Vous n'oseriez le répéter. + +Mlle d'Arlange s'arrêta, un sourire de victoire sur les lèvres. Il +signifiait, ce sourire: «Enfin, je l'emporte, vous êtes vaincu; à +tout ce que je viens de vous dire, que répondre?» + +Le juge d'instruction ne laissa pas longtemps cette riante +illusion à la malheureuse enfant. Il ne s'apercevait pas de ce que +son insistance avait de cruel et de choquant. Toujours la même +idée! Persuader Claire, c'était justifier sa conduite! + +-- Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges +peuvent faire chanceler la raison d'un honnête homme. C'est à +l'instant où une chose nous échappe que nous comprenons bien +l'immensité de sa perte. Dieu me préserve de douter de ce que vous +me dites! mais représentez-vous la grandeur de la catastrophe qui +frappait monsieur de Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il +n'a pas été pris du désespoir, et à quelles extrémités il l'a +conduit! Il peut avoir eu une heure d'égarement et agir sans la +conscience de son action... Peut-être est-ce ainsi qu'il faut +expliquer le crime. + +Le visage de Mlle d'Arlange se couvrit d'une pâleur mortelle et +exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute +effleurait enfin ses nobles et pures croyances. + +-- Il aurait donc été fou! murmura-t-elle. + +-- Peut-être, répondit le juge, et cependant les circonstances du +crime dénotent une savante préméditation. Croyez-moi donc, +mademoiselle, doutez. Attendez en priant l'issue de cette affreuse +affaire. Écoutez ma voix, c'est celle d'un ami. Jadis vous avez eu +en moi la confiance qu'une fille accorde à son père, vous me +l'avez dit: ne repoussez pas mes conseils. Gardez le silence, +attendez. Cachez à tous votre légitime douleur, vous pourriez plus +tard vous repentir de l'avoir laissée éclater. Jeune, sans +expérience, sans guide, sans mère, hélas! vous avez mal placé vos +premières affections... + +-- Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah! ajouta-t-elle, vous +parlez comme le monde, ce monde prudent et égoïste que je méprise +et que je hais. + +-- Pauvre enfant! continua M. Daburon, impitoyable avec sa +compassion, malheureuse jeune fille! Voici votre première +déception. On n'en saurait imaginer de plus terrible; peu de +femmes sauraient l'accepter. Mais vous êtes jeune, vous êtes +vaillante, votre vie ne sera point brisée. Plus tard, vous aurez +horreur du crime. Il n'est pas, je le sais par moi-même, de +blessure que le temps ne cicatrise... + +Claire avait beau prêter toute son attention aux paroles du juge, +elles arrivaient à son esprit comme un bruit confus, et le sens +lui en échappait. + +-- Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle; quel +conseil me donnez-vous donc? + +-- Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon +affection pour vous, mademoiselle. Je vous parle en frère tendre +et dévoué. Je vous dis: courage, Claire, résignez-vous au plus +douloureux, au plus immense sacrifice que puisse exiger l'honneur +d'une jeune fille. Pleurez, oui, pleurez votre amour profané, mais +renoncez-y. Priez Dieu qu'Il vous envoie l'oubli. Celui que vous +avez aimé n'est plus digne de vous. + +Le juge s'arrêta un peu effrayé. Mlle d'Arlange était devenue +livide. + +Mais, si le corps ployait, l'âme tenait bon encore. + +-- Vous disiez tout à l'heure, murmura-t-elle, qu'il n'a pu +commettre ce forfait que dans un moment d'égarement, dans un accès +de folie... + +-- Oui, cela est admissible. + +-- Mais alors, monsieur, n'ayant su ce qu'il faisait, il ne serait +pas coupable. + +Le juge d'instruction oublia certaine question inquiétante qu'il +se posait un matin, dans son lit, après sa maladie. + +-- Ni la justice ni la société, mademoiselle, répondit-il, ne +peuvent apprécier cela. À Dieu seul, qui voit au fond des coeurs, +il appartient de juger, de décider ces questions qui passent +l'entendement humain. Pour nous, monsieur de Commarin est +criminel. Il se peut qu'en raison de certaines considérations on +adoucisse le châtiment, l'effet moral sera le même. Il se peut +qu'on l'acquitte, et je le désire sans l'espérer, il n'en restera +pas moins indigne. Toujours il gardera la flétrissure, la tache du +sang lâchement versé. Résignez-vous donc. + +Mlle d'Arlange arrêta le magistrat d'un regard qu'enflammait le +plus vif ressentiment. + +-- C'est-à-dire! s'écria-t-elle, que vous me conseillez de +l'abandonner à son malheur! Tout le monde va s'éloigner de lui et +votre prudence m'engage à faire comme tout le monde. Les amis +agissent ainsi, m'a-t-on dit, quand un de leurs amis est tombé, +les femmes non. Regardez autour de vous; si humilié, si +malheureux, si déchu que soit un homme, près de lui vous trouverez +la femme qui soutient et console. Quand le dernier des amis s'est +enfui courageusement, quand le dernier des parents s'est retiré, +la femme reste. + +Le juge regrettait de s'être laissé entraîner un peu loin peut- +être: l'exaltation de Claire l'effrayait. Il essaya, mais en vain, +de l'interrompre. + +-- Je puis être timide, continuait-elle avec une énergie +croissante, je ne suis pas lâche. J'ai choisi Albert entre tous, +librement; quoi qu'il advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais +je ne dirai: «Je ne connais pas cet homme.» Il m'aurait donné la +moitié de ses prospérités et de sa gloire, je prendrais, qu'il le +veuille ou non, la moitié de sa honte et de ses malheurs! À deux, +le fardeau sera moins lourd. Frappez; je me serrerai si fortement +contre lui que pas un coup ne l'atteindra sans m'atteindre moi- +même. Vous qui me conseillez l'oubli, enseignez-moi donc où le +trouver! Moi l'oublier! Est-ce que je le pourrais, quand je le +voudrais? Mais je ne le veux pas. Je l'aime; il n'est pas plus en +mon pouvoir de cesser de l'aimer que d'arrêter par le seul effort +de ma volonté les battements de mon coeur. Il est prisonnier, +accusé d'un assassinat, soit: je l'aime. Il est coupable! +qu'importe? je l'aime. Vous le condamnerez, vous le flétrirez: +flétri et condamné, je l'aimerai encore. Vous l'enverrez au bagne, +je l'y suivrai, et au bagne, sous la livrée des forçats, je +l'aimerai toujours. Qu'il roule au fond de l'abîme, j'y roulerai +avec lui. Ma vie est à lui, qu'il en dispose. Non, rien ne me +séparera de lui, rien que la mort, et, s'il faut qu'il monte sur +l'échafaud, je mourrai, je le sens bien, du coup qui le frappera. + +M. Daburon avait caché son visage entre ses mains; il ne voulait +pas que Claire pût y suivre la trace des émotions qui le +remuaient. + +Comme elle l'aime! se disait-il, comme elle l'aime! + +Il était certes à mille lieues de la situation présente. Son +esprit s'abîmait dans les plus noires réflexions. Tous les +aiguillons de la jalousie le déchiraient. + +Quels ne seraient pas ses transports, s'il était l'objet d'une +passion irrésistible comme celle qui éclatait devant lui? Que ne +donnerait-il pas en retour? Il avait, lui aussi, une âme jeune et +ardente, une soif brûlante de tendresse. Qui s'en était inquiété? +Il avait été estimé, respecté, craint peut-être, non aimé, et il +ne le serait jamais. N'en était-il donc pas digne? Pourquoi tant +d'hommes traversent-ils la vie déshérités d'amour, tandis que +d'autres, les êtres les plus vils, parfois, semblent posséder un +mystérieux pouvoir qui charme, séduit, entraîne, qui inspire ces +sentiments aveugles et furieux qui, pour s'affirmer, vont au- +devant du sacrifice et l'appellent? Les femmes n'ont-elles donc ni +raison ni discernement? + +Le silence de Mlle d'Arlange ramena le juge à la réalité. + +Il leva les yeux sur elle. Brisée par la violence de son +exaltation, elle était retombée sur son fauteuil et respirait avec +tant de difficulté que M. Daburon crut qu'elle se trouvait mal. Il +allongea vivement la main vers le timbre placé sur son bureau pour +demander du secours. Mais, si prompt qu'eût été son mouvement, +Claire le prévint et l'arrêta. + +-- Que voulez-vous faire? demanda-t-elle. + +-- Vous me paraissiez si souffrante, balbutia-t-il, que je +voulais... + +-- Ce n'est rien, monsieur, répondit-elle. On me croirait faible à +me voir, il n'en est rien; je suis forte, sachez-le bien, très +forte. Il est vrai que je souffre comme je n'imaginais pas qu'on +pût souffrir. C'est qu'il est cruel pour une jeune fille de faire +violence à toutes ses pudeurs. Vous devez être content, monsieur, +j'ai déchiré tous les voiles et vous avez pu lire jusqu'au fond de +mon coeur. Je ne le regrette pourtant pas, c'était pour lui. Ce +dont je me repens, c'est de m'être abaissée jusqu'à le défendre. +Votre assurance m'avait éblouie. Il me pardonnera cette offense à +son caractère. On ne défend pas un homme comme lui, on prouve son +innocence. Dieu aidant, je la prouverai. + +Mlle d'Arlange se leva à demi comme pour se retirer; M. Daburon la +retint d'un signe. + +Dans son aberration, il pensait qu'il serait mal à lui de laisser +à cette pauvre jeune fille l'ombre d'une illusion. Ayant tant fait +que de commencer, il se persuadait que son devoir lui commandait +d'aller jusqu'au bout. Il se disait de bonne foi qu'ainsi il +sauvait Claire d'elle-même et lui épargnait pour l'avenir de +cuisants regrets. Le chirurgien qui a commencé une opération +terrible ne la laisse pas inachevée parce que le malade se débat, +souffre et crie. + +-- Il est pénible, mademoiselle..., commença-t-il. + +Claire ne le laissa pas achever. + +-- Il suffit, monsieur, dit-elle; tout ce que vous pouvez dire +encore est inutile. Je respecte votre malheureuse conviction; je +vous demande en retour quelques égards pour la mienne. Si vous +étiez vraiment mon ami, je vous dirais: «Aidez-moi dans la tâche +de salut à laquelle je vais me dévouer.» Mais vous ne le voudriez +pas, sans doute. + +Il était dit que Claire ferait tout pour irriter le malheureux +magistrat. Voici maintenant que sa passion arrivait à s'exprimer +comme la logique du père Tabaret. Les femmes n'analysent ni ne +raisonnent, elles sentent et croient. Au lieu de discuter, elles +affirment. De là, peut-être, leur supériorité. Pour Claire, +M. Daburon ne sentait pas comme elle devenait son ennemie, et elle +le traitait comme tel. + +Le juge d'instruction ressentit vivement l'injure. Tiraillé par +les scrupules d'une conscience étroite d'un côté, par ses +convictions de l'autre, ballotté entre le devoir et la passion, +entortillé dans le harnais de sa profession, il était incapable de +la réflexion la plus simple. Il agissait depuis trois jours comme +un enfant qui s'entête dans sa sottise. Pourquoi cette obstination +à ne pas convenir qu'Albert pouvait être innocent? Les +investigations dans tous les cas arrivaient au même but. Lui, +toujours favorable aux prévenus, il n'admettait pas la possibilité +d'une erreur à l'égard de celui-ci. + +-- Si vous connaissiez les preuves que j'ai entre les mains, +mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui annonce la détermination +de ne pas se laisser aller à la colère, si je vous les exposais, +vous n'espéreriez plus. + +-- Parlez, monsieur, fit impérieusement Claire. + +-- Vous le voulez, mademoiselle? soit! Je vous détaillerai, si +vous l'exigez, toutes les charges recueillies par la justice; je +vous appartiens entièrement, vous le savez. Mais à quoi bon +énumérer ces présomptions! Il en est une qui, à elle seule, est +décisive. Le meurtre a été commis le soir du Mardi gras, et il est +impossible au prévenu de déterminer l'emploi de cette soirée. Il +est sorti, cependant, et il n'est rentré chez lui qu'à deux heures +du matin, ses vêtements souillés et déchirés, ses gants +éraillés... + +-- Oh! assez, monsieur, assez! interrompit Claire, dont les yeux +rayonnèrent tout à coup de bonheur. C'était, dites-vous, le soir +du Mardi gras? + +-- Oui, mademoiselle. + +-- Ah! j'en étais bien sûre! s'écria-t-elle avec l'accent du +triomphe. Je vous disais bien, moi, qu'il ne pouvait être +coupable! + +Elle joignit les mains, et au mouvement de ses lèvres il fut +facile de voir qu'elle priait. + +L'expression de la foi la plus vive, rencontrée par quelques +peintres italiens, illuminait son beau visage, pendant qu'elle +rendait grâce à Dieu dans l'effusion de sa reconnaissance. + +Le magistrat était si décontenancé qu'il oubliait d'admirer. Il +attendait une explication. + +-- Eh bien? demanda-t-il, n'y tenant plus. + +-- Monsieur, répondit Claire, si c'est là votre plus forte preuve, +elle n'existe plus. Albert a passé près de moi toute la soirée que +vous dites. + +-- Près de vous? balbutia le juge. + +-- Oui, avec moi, à l'hôtel. + +M. Daburon fut abasourdi. Rêvait-il? Les bras lui tombaient. + +-- Quoi? interrogea-t-il, le vicomte était chez vous; votre grand- +mère, votre gouvernante, vos domestiques l'ont vu, lui ont parlé? + +-- Non, monsieur, il est venu et s'est retiré en secret. Il tenait +à n'être vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi. + +-- Ah!... fit le juge avec un soupir de soulagement. Il +signifiait, ce soupir: «Tout s'explique. C'était aussi par trop +fort. Elle veut le sauver, au risque de compromettre sa +réputation. Pauvre fille! Mais cette idée lui est-elle venue +subitement?» Ce «Ah!» fut interprété bien différemment par Mlle +d'Arlange. Elle pensa que M. Daburon s'étonnait qu'elle eût +consenti à recevoir Albert. + +-- Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle. + +-- Mademoiselle!... + +-- Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fiancé sans +danger, sans qu'il se passe rien dont elle puisse avoir à rougir. + +Elle disait cela, et en même temps elle était cramoisie, de honte, +de douleur et de colère. Elle se prenait à haïr M. Daburon. + +-- Je n'ai point eu l'offensante pensée que vous croyez, +mademoiselle, dit le magistrat. Je me demande seulement comment +monsieur de Commarin est allé chez vous en cachette, lorsque son +mariage prochain lui donnait le droit de s'y présenter ouvertement +à toute heure. Je me demande encore comment dans cette visite il a +pu mettre ses vêtements dans l'état où nous les avons trouvés. + +-- C'est-à-dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous +doutez de ma parole! + +-- Il est des circonstances, mademoiselle... + +-- Vous m'accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous +étions coupables, nous ne descendrions pas jusqu'à nous justifier. +On ne nous verra jamais ni prier ni demander grâce. + +Le ton hautain et méchant de Mlle d'Arlange ne pouvait qu'indigner +le juge. Comme elle le traitait! Et cela parce qu'il ne consentait +pas à paraître sa dupe... + +-- Avant tout, mademoiselle, répondit-il sévèrement, je suis +magistrat et j'ai un devoir à remplir. Un crime est commis, tout +me dit que monsieur Albert de Commarin est coupable, je l'arrête. +Je l'interroge et je relève contre lui des indices accablants. +Vous venez me dire qu'ils sont faux, cela ne suffit pas. Tant que +vous vous êtes adressée à l'ami, vous m'avez trouvé bienveillant +et attendri. Maintenant c'est au juge que vous parlez, et c'est le +juge qui vous répond: prouvez! + +-- Ma parole, monsieur... + +-- Prouvez!... + +Mlle d'Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard +plein d'étonnement et de soupçons. + +-- Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver +Albert coupable? Vous serait-il donc bien doux de le faire +condamner? Auriez-vous de la haine contre cet accusé dont le sort +est entre vos mains, monsieur le juge? C'est qu'on le dirait +presque... Pouvez-vous répondre de votre impartialité? Certains +souvenirs ne pèsent-ils pas lourdement dans votre balance? Est-il +sûr que ce n'est pas un rival que vous poursuivez armé de la loi? + +-- C'en est trop! murmurait le juge, c'en est trop! + +-- Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation +est rare et périlleuse en ce moment? Un jour, il m'en souvient, +vous m'avez déclaré votre amour. Il m'a paru sincère et profond; +il m'a touchée. J'ai dû le repousser parce que j'en aimais un +autre, et je vous ai plaint. Voici maintenant que cet autre est +accusé d'un assassinat, et c'est vous qui êtes son juge; et je me +trouve moi entre vous deux, vous priant pour lui. Accepter d'être +juge, c'était consentir à être tout pour lui, et on dirait que +vous êtes contre! + +Chacune des phrases de Claire tombait sur le coeur de M. Daburon, +comme des soufflets sur sa joue. + +Était-ce bien elle qui parlait? D'où lui venait cette audace +soudaine qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui +trouvaient un écho en lui? + +-- Mademoiselle, dit-il, la douleur vous égare. À vous seule je +puis pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des +choses vous rend injuste. Vous pensez que le sort d'Albert dépend +de mon bon plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n'est rien, +il faut encore persuader les autres. Que je vous croie, moi, c'est +tout naturel, je vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi +à votre témoignage quand vous arriverez à eux avec un récit vrai, +je le crois, très vrai, mais enfin invraisemblable? + +Les larmes vinrent aux yeux de Claire. + +-- Si je vous ai offensé injustement, monsieur, dit-elle, +pardonnez-moi, le malheur rend mauvais. + +-- Vous ne pouvez m'offenser, mademoiselle, reprit le magistrat, +je vous l'ai dit, je vous appartiens. + +-- Alors, monsieur, aidez-moi à prouver que ce que j'avance est +exact. Je vais tout vous conter. + +M. Daburon était bien convaincu que Claire cherchait à surprendre +sa bonne foi. Cependant son assurance l'étonnait. Il se demandait +quelle fable elle allait imaginer. + +-- Monsieur, commença Claire, vous savez quels obstacles a +rencontrés mon mariage avec Albert. Monsieur de Commarin ne +voulait pas de moi pour fille parce que je suis pauvre; je n'ai +rien. Il a fallu à Albert une lutte de cinq années pour triompher +des résistances de son père. Deux fois le comte a cédé, deux fois +il est revenu sur une parole qui lui avait été, disait-il, +extorquée. Enfin, il y a un mois il a donné de son propre +mouvement son consentement. Cependant ces hésitations, ces +lenteurs, ces ruptures injurieuses avaient profondément blessé ma +grand-mère. Vous savez son caractère susceptible; je dois +reconnaître qu'en cette circonstance elle a eu raison. Bien que le +jour du mariage fût fixé, la marquise déclara qu'elle ne me +compromettrait, ni ne nous ridiculiserait davantage en paraissant +se précipiter au-devant d'une alliance trop considérable pour +qu'on ne nous ait pas souvent accusées d'ambition. Elle décida +donc que, jusqu'à la publication des bans, Albert ne serait plus +admis chez elle que tous les deux jours, deux heures seulement, +dans l'après-midi, et en sa présence. Nous n'avons pu la faire +revenir sur sa détermination. Telle était la situation lorsque le +dimanche matin on me remit un mot d'Albert. Il me prévenait que +des affaires graves l'empêcheraient de venir, bien que ce fût son +jour. Qu'arrivait-il qui pût le retenir? J'appréhendai quelque +malheur. Le lendemain je l'attendais avec impatience, avec +angoisse, quand son valet de chambre apporta à Schmidt une lettre +pour moi. Dans cette lettre, monsieur, Albert me conjurait de lui +accorder un rendez-vous. Il fallait, me disait-il, qu'il me parlât +longuement, à moi seule, sans délai. Notre avenir, ajoutait-il, +dépendait de cette entrevue. Il me laissait le choix du jour et de +l'heure, me recommandant bien de ne me confier à personne. Je +n'hésitai pas. Je lui répondis de se trouver le mardi soir à la +petite porte du jardin qui donne sur une rue déserte. Pour +m'avertir de sa présence, il devait frapper quand neuf heures +sonneraient aux Invalides. Ma grand-mère, je le savais, avait pour +ce soir-là invité plusieurs de ses amies; je pensais qu'en +feignant d'être souffrante il me serait permis de me retirer, et +qu'ainsi je serais libre. Je comptais bien que madame d'Arlange +retiendrait Schmidt près d'elle... + +-- Pardon! mademoiselle, interrompit M. Daburon, quel jour avez- +vous écrit à monsieur Albert? + +-- Le mardi dans la journée. + +-- Pouvez-vous préciser l'heure? + +-- J'ai dû envoyer cette lettre entre deux et trois heures. + +-- Merci! mademoiselle; continuez, je vous prie. + +-- Toutes mes prévisions, reprit Claire, se réalisèrent. Le soir +je me trouvai libre et je descendis au jardin un peu avant le +moment fixé. J'avais réussi à me procurer la clé de la petite +porte; je m'empressai de l'essayer. Malheur! il m'était impossible +de la faire jouer, la serrure était trop rouillée; j'employai +inutilement toutes mes forces. Je me désespérais quand neuf heures +sonnèrent. Au troisième coup Albert frappa. Aussitôt je lui fis +part de l'accident et je lui jetai la clé pour qu'il essayât, +d'ouvrir. Il le tenta vainement. Je ne pouvais que le prier de +remettre notre entrevue au lendemain. Il me répondit que c'était +impossible, que ce qu'il avait à me dire ne souffrait pas de +délai. Depuis deux jours qu'il hésitait à me communiquer cette +affaire il endurait le martyre, il ne vivait plus. Nous nous +parlions, vous comprenez, à travers la porte. Enfin il me déclara +qu'il allait passer par-dessus le mur. Je le conjurai de n'en rien +faire, redoutant un accident. Il est assez haut, le mur, vous le +connaissez, et le chaperon est tout garni de morceaux de verre +cassé; de plus les branches des acacias font comme une haie +dessus. Mais il se moqua de mes craintes et me dit qu'à moins +d'une défense expresse de ma part il allait tenter l'escalade. Je +n'osais pas dire non, et il se risqua. J'avais bien peur, je +tremblais comme la feuille. Par bonheur, il est très leste; il +passa sans se faire mal. Ce qu'il voulait, monsieur, c'était +m'annoncer la catastrophe qui nous frappait. Nous nous sommes +assis d'abord sur le petit banc, vous savez, qui est devant le +bosquet; puis, comme la pluie tombait, nous nous sommes réfugiés +sous le pavillon rustique. Il était plus de minuit quand Albert +m'a quittée, tranquille et presque gai. Il s'est retiré par le +même chemin, seulement avec moins de danger, parce que je l'ai +forcé de prendre l'échelle du jardinier, que j'ai couchée le long +du mur quand il a été de l'autre côté. + +Ce récit, fait du ton le plus simple et le plus naturel, +confondait M. Daburon. Que croire? + +-- Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle commencé +lorsque monsieur Albert a franchi le mur? + +-- Pas encore, monsieur. Les premières gouttes sont tombées +lorsque nous étions sur le banc, je me le rappelle fort bien, +parce qu'il a ouvert son parapluie et que j'ai pensé à Paul et +Virginie. + +-- Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit le juge. Il s'assit +devant son bureau et rapidement écrivit deux lettres. Dans la +première il donnait des ordres pour qu'Albert fût amené tout de +suite au Palais de Justice, à son cabinet. + +Par la seconde, il chargeait un agent de la sûreté de se +transporter immédiatement au faubourg Saint-Germain, à l'hôtel +d'Arlange, pour y examiner le mur du fond du jardin et y relever +les traces d'une escalade, si toutefois elles existaient. Il +expliquait que le mur avait été franchi deux fois, avant et +pendant la pluie. En conséquence, les empreintes de l'aller et du +retour devaient être différentes. + +Il était enjoint à cet agent de procéder avec la plus grande +circonspection et de chercher un motif plausible pour expliquer +ses investigations. + +Tout en écrivant, le juge avait sonné son domestique, qui parut. + +-- Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez porter à +Constant, mon greffier. Vous le prierez de les lire et de faire +exécuter à l'instant, vous comprenez, à l'instant, les ordres +qu'elles contiennent. Courez, prenez une voiture, allez vite. Ah! +un mot: si Constant n'est pas dans mon cabinet, faites-le chercher +par un garçon, il ne saurait être loin, il m'attend. Partez, +dépêchez-vous. + +M. Daburon revint alors à Claire: + +-- Auriez-vous conservé, mademoiselle, la lettre où monsieur +Albert vous demande un rendez-vous? + +-- Oui, monsieur, je dois même l'avoir sur moi. + +Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un papier très +froissé. + +-- La voici! + +Le juge d'instruction la prit. Un soupçon lui venait. Cette lettre +compromettante se trouvait bien à propos dans la poche de Claire. +Les jeunes filles d'ordinaire ne promènent pas ainsi les demandes +de rendez-vous. D'un regard il parcourut les dix lignes de ce +billet. + +-- Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, rien... + +Claire ne l'entendit pas; elle se torturait l'esprit à chercher +des preuves de cette entrevue. + +-- Monsieur, dit-elle tout à coup, c'est souvent lorsqu'on désire +et qu'on pense être seul qu'on est observé. Mandez, je vous prie, +tous les domestiques de ma grand-mère et interrogez-les, il se +peut que l'un d'eux ait vu Albert. + +-- Interroger vos gens!... y songez-vous, mademoiselle! + +-- Quoi! monsieur, vous vous dites que je serai compromise... +Qu'importe, pourvu qu'il soit libre! + +M. Daburon ne pouvait qu'admirer. Quel dévouement sublime chez +cette jeune fille, qu'elle dît ou non la vérité! Il pouvait +apprécier la violence qu'elle se faisait depuis une heure, lui qui +connaissait si bien son caractère. + +-- Ce n'est pas tout, ajouta-t-elle; la clé de la petite porte que +j'ai jetée à Albert, il ne me l'a pas rendue; je me le rappelle +bien, nous l'avons oubliée. Il doit l'avoir serrée. Si on la +trouve en sa possession, elle prouvera bien qu'il est venu dans le +jardin... + +-- Je donnerai des ordres, mademoiselle. + +-- Il y a encore un moyen, reprit Claire; pendant que je suis ici, +envoyez vérifier le mur... + +Elle pensait à tout. + +-- C'est fait, mademoiselle, continua M. Daburon. Je ne vous +cacherai pas qu'une des lettres que je viens d'expédier ordonne +une enquête chez votre grand-mère, enquête secrète, bien entendu. + +Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois tendit sa main +au juge. + +-- Oh merci! dit-elle, merci mille fois! Maintenant je vois bien +que vous êtes avec nous. Mais voici encore une idée: ma lettre du +mardi, Albert doit l'avoir. + +-- Non, mademoiselle, il l'a brûlée. + +Les yeux de Claire se voilèrent, elle se recula. + +Elle croyait sentir de l'ironie dans la réponse du juge. Il n'y en +avait pas. Le magistrat se rappelait la lettre jetée dans le poêle +par Albert dans l'après-midi du mardi. Ce ne pouvait être que +celle de la jeune fille. C'était donc à elle que s'appliquaient +ces mots: «Elle ne saurait me résister.» Il comprit le mouvement +et expliqua la phrase. + +-- Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il ensuite, que +monsieur de Commarin ait laissé s'égarer la justice, m'ait exposé, +moi, à une erreur déplorable, lorsqu'il était si simple de me dire +tout cela? + +-- Il me semble, monsieur, qu'un honnête homme ne peut pas avouer +qu'il a obtenu un rendez-vous d'une femme tant qu'il n'en a pas +l'autorisation expresse. Il doit exposer sa vie plutôt que +l'honneur de celle qui s'est confiée à lui. Mais croyez qu'Albert +comptait sur moi. + +Il n'y avait rien à redire à cela, et le sentiment exprimé par +Mlle d'Arlange donnait un sens à une phrase de l'interrogatoire du +prévenu. + +-- Ce n'est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce +que vous venez de me dire là, il faudra venir me le répéter dans +mon cabinet, au Palais de Justice. Mon greffier écrira votre +déposition et vous la signerez. Cette démarche vous sera pénible, +mais c'est une formalité nécessaire. + +-- Eh! monsieur, c'est avec joie que je m'y rendrai. Quel acte +peut me coûter avec cette idée qu'il est en prison? N'étais-je pas +résolue à tout? Si on l'avait traduit en cour d'assises, j'y +serais allée. Oui, je m'y serais présentée, et là, tout haut, +devant tous, j'aurais dit la vérité. Sans doute, ajouta-t-elle +d'un ton triste, j'aurais été bien affichée, on m'aurait regardée +comme une héroïne de roman, mais que m'importe l'opinion, le blâme +ou l'approbation du monde, puisque je suis sûre de son amour! + +Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau. + +-- Est-il nécessaire, demanda-t-elle, que j'attende le retour des +gens qui sont allés examiner le mur? + +-- C'est inutile, mademoiselle. + +-- Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste +plus, monsieur, qu'à vous prier -- elle joignit les mains --, qu'à +vous conjurer -- ses yeux suppliaient -- de laisser sortir Albert +de la prison. + +-- Il sera remis en liberté dès que cela se pourra, je vous en +donne ma parole. + +-- Oh! aujourd'hui même, cher monsieur Daburon, aujourd'hui, je +vous en prie, tout de suite. Puisqu'il est innocent, voyons, +laissez-vous attendrir, puisque vous êtes notre ami... Voulez-vous +que je me mette à genoux? + +Le juge n'eut que le temps bien juste d'étendre les bras pour la +retenir. Il étouffait, le malheureux! Ah! combien il enviait le +sort de ce prisonnier! + +-- Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il +d'une voix éteinte, impraticable, sur mon honneur! Ah! si cela ne +dépendait que de moi!... je ne saurais, fût-il coupable, vous voir +pleurer et résister... + +Mlle d'Arlange, si ferme jusque-là, ne put retenir un sanglot. + +-- Malheureuse! s'écria-t-elle, il souffre, il est en prison, je +suis libre et je ne puis rien pour lui! Grand Dieu! inspire-moi de +ces accents qui touchent le coeur des hommes. Aux pieds de qui +aller me jeter pour avoir sa grâce!... + +Elle s'interrompit, surprise du mot qu'elle venait de prononcer. + +-- J'ai dit sa grâce, reprit-elle fièrement, il n'a pas besoin de +grâce. Pourquoi ne suis-je qu'une femme! Je ne trouverai donc pas +un homme qui m'aide! Si, dit-elle, après un moment de réflexion, +il est un homme qui se doit à Albert, puisque c'est lui qui l'a +précipité là où il est: c'est le comte de Commarin. Il est son +père et il l'a abandonné! Eh bien! moi, je vais aller lui rappeler +qu'il a un fils. + +Le magistrat se leva pour la reconduire, mais déjà elle +s'enfuyait, entraînant la bonne Schmidt. + +M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son +fauteuil. Ses yeux étaient brillants de larmes. + +-- Voilà donc ce qu'elle est! murmurait-il. Ah! je n'avais pas +fait un choix vulgaire. J'avais su deviner et comprendre toutes +ses grandeurs. + +Jamais il ne l'avait tant aimée, et il sentait que jamais il ne se +consolerait de n'avoir pu s'en faire aimer. Mais au plus profond +de ses méditations, une pensée aiguë comme une flèche traversa son +cerveau. + +Claire avait-elle dit vrai? n'avait-elle pas joué un rôle appris +de longue main? Non, certainement, non. + +Mais on pouvait l'avoir abusée, elle pouvait être la dupe de +quelque fourberie savante. + +Alors la prédiction du père Tabaret se trouvait réalisée. + +Tabaret avait dit: «Attendez-vous à un irrécusable alibi.» + +Comment démontrer la fausseté de celui-ci, machiné à l'avance, +affirmé par Claire abusée? + +Comment déjouer un plan si habilement calculé que le prévenu avait +pu sans danger attendre les bras croisés, sans s'en mêler, les +résultats prévus?... + +Et si pourtant le récit de Claire était exact, si Albert était +innocent!... + +Le juge se débattait au milieu d'inextricables difficultés, sans +un projet, sans une idée. + +Il se leva. + +-- Allons! dit-il à haute voix, comme pour s'encourager, au Palais +tout se débrouillera. + + +XVI +M. Daburon avait été surpris de la visite de Claire. + +M. de Commarin le fut bien davantage lorsque son valet de chambre, +se penchant à son oreille, lui annonça que Mlle d'Arlange +demandait à monsieur le comte un instant d'entretien. + +M. Daburon avait laissé choir une coupe admirable; M. de Commarin, +qui était à table, laissa tomber son couteau sur son assiette. + +Comme le juge encore, il répéta: + +-- Claire! + +Il hésitait à la recevoir, redoutant une scène pénible et +désagréable. Elle ne pouvait avoir, il ne l'ignorait pas, qu'une +très faible affection pour lui qui l'avait si longtemps repoussée +avec tant d'obstination. Que lui voulait-elle? Sans doute elle +venait pour s'informer d'Albert. Que répondrait-il? Elle aurait +probablement une attaque de nerfs, et sa digestion, à lui, en +serait troublée. Cependant il songea à l'immense douleur qu'elle +avait dû éprouver, et il eut un bon mouvement. Il se dit qu'il +serait mal et indigne de son caractère de se celer pour celle qui +aurait été sa fille, la vicomtesse de Commarin. Il donna l'ordre +de la prier d'attendre un moment dans un des petits salons du rez- +de-chaussée. + +Il ne tarda pas à s'y rendre, son appétit ayant été coupé par la +seule annonce de cette visite. Il était préparé à tout ce qu'il y +a de plus fâcheux. + +Dès qu'il parut, Claire s'inclina devant lui avec une de ces +belles révérences de dignité première qu'enseignait madame la +marquise d'Arlange. + +-- Monsieur le comte..., commença-t-elle. + +-- Vous venez, n'est-il pas vrai, ma pauvre enfant, chercher des +nouvelles de ce malheureux? demanda M. de Commarin. + +Il interrompait Claire et allait droit au but pour en finir au +plus vite. + +-- Non, monsieur le comte, répondit la jeune fille, je viens vous +en donner au contraire. Vous savez qu'il est innocent? + +Le comte la regarda bien attentivement, persuadé que la douleur +lui avait troublé sa raison. Sa folie, en ce cas, était fort +calme. + +-- Je n'en avais jamais douté, continua Claire, mais maintenant +j'en ai la preuve la plus certaine. + +-- Songez-vous bien à ce que vous avancez, mon enfant? interrogea +le comte, dont les yeux trahissaient la défiance. + +Mlle d'Arlange comprit les pensées du vieux gentilhomme. Son +entretien avec M. Daburon lui avait donné de l'expérience. + +-- Je n'avance rien qui ne soit de la dernière exactitude, +répondit-elle, et facile à vérifier. Je sors à l'instant de chez +le juge d'instruction, monsieur Daburon, qui est des amis de ma +grand-mère, et après ce que je lui ai révélé, il est persuadé +qu'Albert n'est pas coupable. + +-- Il vous l'a dit, Claire! s'exclama le comte. Mon enfant, en +êtes-vous sûre, ne vous trompez-vous pas? + +-- Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que tout le monde +ignorait; qu'Albert, qui est un gentilhomme, ne pouvait lui dire. +Je lui ai appris qu'Albert a passé avec moi, dans le jardin de ma +grand-mère, toute cette soirée où le crime a été commis. Il +m'avait demandé un rendez-vous... + +-- Mais votre parole ne peut suffire. + +-- Il y a des preuves, et la justice les a maintenant. + +-- Est-ce bien possible, grand Dieu! s'écria le comte hors de lui. + +-- Ah! monsieur le comte, fit amèrement Mlle d'Arlange, vous êtes +comme le juge, vous avez cru l'impossible. Vous êtes son père et +vous l'avez soupçonné. Vous ne le connaissez donc pas! Vous +l'abandonniez sans chercher à le défendre! Ah! je n'ai pas hésité, +moi! + +On croit aisément à la vraisemblance de ce qu'on désire de toute +son âme. M. de Commarin ne devait pas être difficile à convaincre. +Sans raisonnements, sans discussion, il ajouta foi aux assertions +de Claire. Il partagea son assurance sans se demander si cela +était sage et prudent. + +Oui, il avait été accablé par la certitude du juge, il s'était dit +que l'invraisemblance était vraie et il avait courbé le front. Un +mot d'une jeune fille le ramenait. Albert innocent! Cette pensée +descendait sur son coeur comme une rosée céleste. + +Claire lui apparaissait ainsi qu'une messagère de bonheur et +d'espoir. Depuis trois jours seulement, il avait mesuré la +grandeur de son affection pour Albert. Il l'avait tendrement aimé, +puisque jamais, malgré ses affreux soupçons sur sa paternité, il +n'avait pu se résigner à l'éloigner de lui. + +Depuis trois jours, le souvenir du crime imputé à ce malheureux, +l'idée du châtiment qui l'attendait le tuaient. Et il était +innocent! + +Plus de honte, plus de procès scandaleux, plus de boue sur +l'écusson; le nom de Commarin ne retentirait pas devant les +tribunaux. + +-- Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, on va le relâcher? + +-- Hélas! monsieur, je demandais, moi, qu'on le mît en liberté à +l'instant même. C'est juste, n'est-ce pas, puisqu'il n'est pas +coupable? Mais le juge m'a répondu que ce n'était pas possible, +qu'il n'est pas le maître, que le sort d'Albert dépend de beaucoup +de personnes. C'est alors que je me suis décidée à venir vous +demander assistance. + +-- Puis-je donc quelque chose? + +-- Je l'espère, du moins. Je ne suis qu'une pauvre fille bien +ignorante, moi, et je ne connais personne au monde. Je ne sais pas +ce qu'on peut faire pour qu'on ne le retienne plus en prison. Il +doit cependant y avoir un moyen de se faire rendre justice. Est-ce +que vous n'allez pas tout tenter, monsieur le comte, vous qui êtes +son père? + +-- Si, répondit vivement M. de Commarin, si, et sans perdre une +minute. + +Depuis l'arrestation d'Albert, le comte était resté plongé dans +une morne stupeur. Dans sa douleur profonde, ne voyant autour de +lui que ruines et désastres, il n'avait rien fait pour secouer +l'engourdissement de sa pensée. Cet homme, si actif d'ordinaire, +remuant jusqu'à la turbulence, avait été stupéfié. Il se plaisait +dans cet état de paralysie cérébrale qui l'empêchait de sentir la +vivacité de son malheur. La voix de Claire sonna à son oreille +comme la trompette de la résurrection. La nuit affreuse se +dissipait, il entrevoyait une lueur à l'horizon, il retrouva +l'énergie de sa jeunesse. + +-- Marchons, dit-il. + +Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila d'une tristesse +mêlée de colère. + +-- Mais encore, reprit-il, où? À quelle porte frapper sûrement? +Dans un autre temps, je serais allé trouver le roi. Mais +aujourd'hui!... Votre empereur lui-même ne saurait se mettre au- +dessus de la loi. Il me répondrait d'attendre la décision de ces +messieurs du tribunal, et qu'il ne peut rien. Attendre!... Et +Albert compte les minutes avec une mortelle angoisse! Certainement +on obtient justice, seulement, se la faire rendre promptement est +un art qui s'enseigne dans des écoles que je n'ai pas fréquentées. + +-- Essayons toujours, monsieur, insista Claire, allons trouver les +juges, les généraux, les ministres, que sais-je, moi! Conduisez- +moi simplement, je parlerai, moi, et vous verrez si nous ne +réussissons pas! + +Le comte prit entre ses mains les petites mains de Claire et les +retint un moment, les pressant avec une paternelle tendresse. + +-- Brave fille! s'écria-t-il, vous êtes une brave et courageuse +fille, Claire! Bon sang ne peut mentir. Je ne vous connaissais +pas. Oui, vous serez ma fille, et vous serez heureux, Albert et +vous... Mais nous ne pouvons pourtant pas nous lancer comme des +étourneaux. Il nous faudrait, pour m'indiquer à qui je dois +m'adresser, un guide quelconque, un avocat, un avoué. Ah! s'écria- +t-il, nous tenons notre affaire, Noël!... + +Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris. + +-- C'est mon fils, répondit M. de Commarin, visiblement +embarrassé, mon autre fils, le frère d'Albert. Le meilleur et le +plus digne des hommes, ajouta-t-il, rencontrant fort à propos une +phrase toute faite de M. Daburon. Il est avocat, il sait son +Palais sur le bout du doigt, il nous renseignera. + +Ce nom de Noël, ainsi jeté au milieu de cette conversation +qu'enchantait l'espérance, serra le coeur de Claire. Le comte +s'aperçut de son effroi. + +-- Soyez sans inquiétude, chère enfant, reprit-il. Noël est bon, +et je vous dirai plus, il aime Albert. Ne hochez pas la tête +ainsi, jeune sceptique, Noël m'a dit ici même qu'il ne croyait pas +à la culpabilité d'Albert. Il m'a déclaré qu'il allait tout faire +pour dissiper une erreur fatale, et qu'il voulait être son avocat. + +Ces affirmations ne semblèrent pas rassurer la jeune fille. Elle +se disait: qu'a-t-il donc fait pour Albert, ce Noël? Pourtant elle +ne répliqua pas. + +-- Nous allons l'envoyer chercher, continua M. de Commarin; il est +en ce moment près de la mère d'Albert, qui l'a élevé et qui se +meurt. + +-- La mère d'Albert! + +-- Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui peut vous +paraître une énigme. En ce moment le temps nous presse. Mais j'y +pense... + +Il s'arrêta brusquement. Il pensait qu'au lieu d'envoyer chercher +Noël chez Mme Gerdy il pouvait s'y rendre. Ainsi il verrait +Valérie; et depuis si longtemps il désirait la revoir! + +Il est de ces démarches auxquelles le coeur pousse, et qu'on n'ose +risquer cependant, parce que mille raisons subtiles ou intéressées +arrêtent. + +On souhaite, on a envie, on voudrait, et pourtant on lutte, on +combat, on résiste. Mais vienne une occasion, on est tout heureux +de la saisir aux cheveux. Alors, vis-à-vis de soi, on a une +excuse. + +Tout en cédant à l'impulsion de sa passion, on peut se dire: ce +n'est pas moi qui l'ai voulu, c'est le sort. + +-- Il serait plus court, observa le comte, d'aller trouver Noël. + +-- Partons, monsieur. + +-- C'est que, ma chère enfant, dit en hésitant le vieux +gentilhomme, c'est que je ne sais si je puis, si je dois vous +emmener. Les convenances... + +-- Eh! monsieur, il s'agit bien de convenances! répliqua +impétueusement Claire. Avec vous et pour lui, ne puis-je pas aller +partout? N'est-il pas indispensable que je donne des explications? +Envoyez seulement prévenir ma grand-mère par Schmidt, qui +reviendra ici attendre notre retour. Je suis prête, monsieur. + +-- Soit! dit le comte. + +Et sonnant à tout rompre, il cria: + +-- Ma voiture!... + +Pour descendre le perron, il voulut absolument que Claire prît son +bras. Le galant et élégant gentilhomme du comté d'Artois +reparaissait. + +-- Vous m'avez ôté vingt ans de dessus la tête, disait-il, il est +bien juste que je vous fasse hommage de la jeunesse que vous me +rendez. + +Lorsque Claire fut installée... + +-- Rue Saint-Lazare, dit-il au valet de pied, et vite! + +Quand le comte disait en montant en voiture: «Et vite!», les +passants n'avaient qu'à bien se garer. Le cocher était un habile +homme, on arriva sans accident. Aidés des indications du portier, +le comte et la jeune fille se dirigèrent vers l'appartement de +Mme Gerdy. Le comte monta lentement, se tenant fortement à la +rampe, s'arrêtant à tous les paliers pour respirer. Il allait donc +la revoir! L'émotion lui serrait le coeur comme dans un étau. + +-- Monsieur Noël Gerdy? demanda-t-il à la domestique. + +L'avocat venait de sortir à l'instant. On ne savait où il était +allé, mais il avait dit qu'il ne serait pas absent plus d'une +demi-heure. + +-- Nous l'attendrons donc, dit le comte. + +Il s'avança, et la bonne s'effaça pour le laisser passer ainsi que +Claire. Noël avait formellement défendu d'admettre qui que ce fût, +mais l'aspect du comte de Commarin était de ceux qui font oublier +aux domestiques toutes leurs consignes. Trois personnes se +trouvaient dans le salon où la bonne introduisit le comte et Mlle +d'Arlange. C'était le curé de la paroisse, le médecin et un homme +de haute stature, officier de la Légion d'honneur, dont la tenue +et la tournure trahissaient l'ancien soldat. Ils causaient, debout +près de la cheminée, et l'arrivée d'étrangers parut les étonner +beaucoup. + +Tout en s'inclinant pour répondre au salut de M. de Commarin et de +Claire, ils s'interrogeaient et se consultaient du regard. + +Ce mouvement d'hésitation fut court. + +Le militaire dérangea un fauteuil qu'il roula près de Mlle +d'Arlange. + +Le comte crut comprendre que sa présence était importune. + +Il ne pouvait se dispenser de se présenter lui-même et d'expliquer +sa visite. + +-- Vous m'excuserez, messieurs, dit-il, si je suis indiscret. Je +ne pensais pas l'être en demandant à attendre Noël, que j'ai le +plus pressant besoin de voir. Je suis le comte de Commarin. + +À ce nom, le vieux soldat lâcha le fauteuil dont il tenait encore +le dossier et se redressa de toute la hauteur de sa taille. Un +éclair de colère brilla dans ses yeux, et il eut un geste +menaçant. Ses lèvres se remuèrent pour parler, mais il se contint +et se retira, la tête baissée, près de la fenêtre. + +Ni le comte ni les deux autres hommes ne remarquèrent ces divers +mouvements. Ils n'échappèrent pas à Claire. + +Pendant que Mlle d'Arlange s'asseyait, passablement interdite, le +comte, assez embarrassé lui-même de sa contenance, s'approcha du +prêtre et à voix basse demanda: + +-- Quel est, je vous prie, monsieur l'abbé, l'état de madame +Gerdy? + +Le docteur, qui avait l'oreille fine, entendit la question et +s'avança vivement. + +Il était bien aise de parler à un personnage presque célèbre comme +le comte de Commarin et d'entrer en relation avec lui. + +-- Il est à croire, monsieur le comte, répondit-il, qu'elle ne +passera pas la journée. + +Le comte appuya sa main sur son front comme s'il y eût ressenti +une douleur. Il hésitait à interroger encore. Après un moment de +silence glacial, il se décida pourtant. + +-- A-t-elle repris connaissance? murmura-t-il. + +-- Non, monsieur. Depuis hier soir cependant nous avons de grands +changements. Elle a été fort agitée; toute la nuit, elle a eu des +moments de délire furieux. Il y a une heure, on a pu supposer que +la raison lui revenait, et on a envoyé chercher monsieur le curé. + +-- Oh! bien inutilement, répondit le prêtre, et c'est un grand +malheur. La tête n'y est plus du tout. Pauvre femme! Il y a dix +ans que je la connais, je venais la voir presque toutes les +semaines, il est impossible d'en imaginer une plus excellente. + +-- Elle doit souffrir horriblement, dit le docteur. + +Presque aussitôt, et comme pour donner raison au médecin, on +entendit des cris étouffés partant de la chambre voisine, dont la +porte était restée ouverte. + +-- Entendez-vous? dit le comte en tressaillant de la tête aux +pieds. + +Claire ne comprenait rien à cette scène étrange. De sinistres +pressentiments l'oppressaient; elle se sentait comme enveloppée +par une atmosphère de malheur. La frayeur la prenait. Elle se leva +et s'approcha du comte. + +-- Elle est sans doute là? demanda M. de Commarin. + +-- Oui, monsieur, répondit d'une voix dure le vieux soldat, qui +s'était avancé, lui aussi. + +À tout autre moment le comte aurait remarqué le ton de ce +vieillard et s'en serait choqué. Il ne leva pas même les yeux sur +lui. Il restait insensible à tout. N'était-elle pas là, à deux pas +de lui! Sa pensée anéantissait le temps. Il lui semblait que +c'était hier qu'il l'avait quittée pour la dernière fois. + +-- Je voudrais bien la voir, demanda-t-il presque timidement. + +-- Cela est impossible, répondit le militaire. + +-- Pourquoi? balbutia le comte. + +-- Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en paix, monsieur +de Commarin! + +Le comte se recula comme s'il eût été menacé. Ses yeux +rencontrèrent ceux du vieux soldat; il les baissa ainsi qu'un +coupable devant son juge. + +-- Mais rien ne s'oppose à ce que monsieur entre chez madame +Gerdy, reprit le médecin, qui voulut ne rien voir. Elle ne +s'apercevra probablement pas de sa présence, et quand même... + +-- Oh! elle ne s'apercevra de rien, appuya le prêtre, je viens de +lui parler, de lui prendre la main, elle est restée insensible. + +Le vieux soldat réfléchissait profondément. + +-- Entrez, dit-il enfin au comte, peut-être est-ce Dieu qui le +veut. + +Il chancelait à ce point que le docteur voulait le soutenir. Il le +repoussa doucement. + +Le médecin et le prêtre étaient entrés en même temps que lui; +Claire et le vieux soldat restaient sur le seuil de la porte +placée en face du lit. + +Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint de s'arrêter. Il +voulait, mais il ne pouvait aller plus loin. + +Cette mourante, était-ce bien Valérie? + +Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces traits +flétris, rien sur ce visage bouleversé ne lui rappelait la belle, +l'adorée Valérie de sa jeunesse. Il ne la reconnaissait pas. + +Elle le reconnut bien, elle, ou plutôt elle le devina; elle se +dressa, découvrant ses épaules et ses bras amaigris. D'un geste +violent, elle repoussa le bandeau de glace pilée posé sur son +front, rejetant en arrière sa chevelure abondante encore, trempée +d'eau et de sueur, qui s'éparpilla sur l'oreiller. + +-- Guy! s'écria-t-elle, Guy! + +Le comte frémit jusqu'au fond de ses entrailles. + +Il demeurait plus immobile que ces malheureux qui, selon la +croyance populaire, frappés de la foudre, restent debout, mais +tombent en poussière dès qu'on les touche. + +Il ne put apercevoir ce que virent les personnes présentes: la +transfiguration de la malade. Ses traits contractés se +détendirent, une joie céleste inonda son visage, et ses yeux +creusés par la maladie prirent une expression de tendresse +infinie. + +-- Guy, disait-elle d'une voix navrante de douceur, te voici donc +enfin! Comme il y a longtemps, mon Dieu, que je t'attends! Tu ne +peux pas savoir tout ce que ton absence m'a fait souffrir. Je +serais morte de douleur, sans l'espérance de te revoir qui me +soutenait. On t'a retenu loin de moi? Qui? Tes parents, encore? +Les méchantes gens! Tu ne leur as donc pas dit que nul ici-bas ne +t'aime autant que moi! Non, ce n'est pas cela; je me souviens... +N'ai-je pas vu ton air irrité lorsque tu es parti? Tes amis ont +voulu te séparer de moi; ils t'ont dit que je te trahissais pour +un autre. À qui donc ai-je fait du mal pour avoir des ennemis? +C'est que mon bonheur blessait l'envie. Nous étions si heureux! +Mais tu ne l'as pas crue, cette calomnie absurde, tu l'as +méprisée, puisque te voici! + +La religieuse, qui s'était levée en voyant tout le monde envahir +la chambre de sa malade, ouvrait de grands yeux ahuris. + +-- Moi te trahir! continuait la mourante, il faudrait être fou +pour le croire. Est-ce que je ne suis pas ton bien, ta propriété, +quelque chose de toi! Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien +attendre ni espérer d'un autre que tu ne m'aies donné déjà. Ne +t'ai-je pas appartenu corps et âme dès le premier jour! Je n'ai +pas lutté, va, pour me donner à toi tout entière; je sentais que +j'étais née pour toi, Guy! te souviens-tu de cela? Je travaillais +pour une dentellière et je ne gagnais pas de quoi vivre, toi tu +m'avais dit que tu faisais ton droit et que tu n'étais pas riche. +Je croyais que tu te privais pour m'assurer un peu de bien-être. +Tu avais voulu faire arranger notre petite mansarde du quai Saint- +Michel. Était-elle jolie avec ce frais papier à bouquets que nous +avions collé nous-mêmes! + +» Comme elle était gaie! De la fenêtre, on apercevait ces grands +arbres des Tuileries, et en nous penchant un peu, nous pouvions +voir sous les arches des ponts le coucher du soleil. Le bon temps! +La première fois que nous sommes allés à la campagne ensemble, un +dimanche, tu m'avais apporté une belle robe comme je n'osais en +rêver et des bottines si mignonnes que je trouvais qu'il était +dommage de les mettre pour marcher dehors! Mais tu m'avais +trompée! + +» Tu n'étais pas un pauvre étudiant. Un jour, en allant porter mon +ouvrage, je te rencontrai dans une voiture superbe, derrière +laquelle se tenaient de grands laquais chamarrés d'or. Je ne +pouvais en croire mes yeux. Le soir, tu m'as dit la vérité, que tu +étais noble, immensément riche. Oh! mon bien-aimé! Pourquoi +m'avoir avoué cela?... + +Avait-elle sa raison, était-ce le délire qui parlait? + +De grosses larmes roulaient sur le visage ridé du comte de +Commarin, et le médecin et le prêtre étaient émus de ce spectacle +si douloureux d'un vieillard qui pleure comme un enfant. + +La veille encore, le comte croyait son coeur bien mort, et il +suffisait de cette voix pénétrante pour lui rendre les fraîches et +fortes sensations de la jeunesse. Combien d'années pourtant +s'étaient écoulées depuis?... + +-- Alors! poursuivait Mme Gerdy, il fallut abandonner le quai +Saint-Michel. Tu le voulais; j'obéis malgré mes pressentiments. Tu +me dis que, pour te plaire, je devais ressembler à une grande +dame. Tu m'avais donné des maîtres, car j'étais si ignorante qu'à +peine je savais signer mon nom. Te rappelles-tu la drôle +d'orthographe de ma première lettre? Ah! Guy, que n'étais-tu, en +effet, un pauvre étudiant? Depuis que je te sais si riche, j'ai +perdu ma confiance, mon insouciance et ma gaieté. Si tu allais me +croire avide? si tu allais imaginer que ta fortune me touche? + +» Les hommes qui, comme toi, ont des millions doivent être bien +malheureux! Je comprends qu'ils soient incrédules et pleins de +soupçons. Sont-ils sûrs jamais si c'est eux qu'on aime ou leur +argent? Ce doute affreux qui les déchire les rend défiants, jaloux +et cruels. Ô mon unique ami, pourquoi avons-nous quitté notre +chère mansarde? Là nous étions heureux. Que ne m'as-tu laissée +toujours où tu m'avais trouvée? Ne savais-tu donc pas que la vue +du bonheur blesse et irrite les hommes? Sages, nous devions cacher +le nôtre comme un crime. Tu croyais m'élever, tu m'as abaissée. Tu +étais fier de notre amour, tu l'as affiché. Vainement je te +demandais en grâce de rester obscure et inconnue. + +» Bientôt toute la ville a su que j'étais ta maîtresse. Il n'était +bruit dans ton monde que de tes prodigalités pour moi. Combien je +rougissais de ce luxe insolent que tu m'imposais! Tu étais content +parce que ma beauté devenait célèbre; je pleurais, moi, parce que +ma honte le devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes +qui font métier d'inspirer aux hommes les plus grandes folies. +N'ai-je pas vu mon nom dans un journal? Tu allais te marier, c'est +par ce journal que je l'ai appris. Malheureuse! je devais te fuir; +je n'ai pas eu ce courage. + +» Je me suis lâchement résignée au plus humiliant, au plus +coupable des partages. Tu t'es marié, et je suis restée ta +maîtresse. Oh! quel supplice, quelle soirée affreuse! J'étais +seule, chez moi, dans cette chambre toute palpitante de toi, et tu +en épousais une autre! Je me disais: à cette heure, une chaste et +noble jeune fille va se donner à lui. Je me disais: quels serments +fait cette bouche qui s'est si souvent appuyée sur mes lèvres? +Souvent, depuis l'horrible malheur, je demande au bon Dieu quel +crime j'ai commis pour être si impitoyablement châtiée: le crime, +le voilà! Je suis restée ta maîtresse, et ta femme est morte. Je +ne l'ai vue qu'une fois, quelques minutes à peine, mais elle t'a +regardé, et j'ai compris qu'elle t'aimait autant que moi, Guy, +c'est notre amour qui l'a tuée. + +Elle s'arrêta épuisée, mais aucun des assistants ne se permit un +mouvement. + +Ils écoutaient religieusement, avec une émotion fiévreuse, ils +attendaient. + +Mlle d'Arlange n'avait pas eu la force de rester debout; elle +s'était laissée glisser à genoux et elle pressait son mouchoir sur +sa bouche pour étouffer ses sanglots. Cette femme n'était-elle pas +la mère d'Albert? + +Seule la digne religieuse n'était point émue: elle avait vu, ainsi +qu'elle se le disait, bien d'autres délires. Rien, elle ne +comprenait absolument rien à cette scène. + +Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d'attention +aux divagations d'une insensée. + +Elle crut qu'elle devait avoir de la raison pour tous. S'avançant +vers le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses +couvertures. + +-- Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid. + +-- Ma soeur, murmurèrent en même temps le médecin et le prêtre. + +-- Tonnerre de Dieu! s'écria le vieux soldat, laissez-la donc +parler! + +-- Qui donc, reprit la malade, insensible à tout ce qui se passait +autour d'elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais? Oh! les +infâmes! On m'a fait espionner, n'est-ce pas? et on a découvert +que souvent il venait chez moi un officier. Eh bien! mais cet +officier est mon frère, mon cher Louis! Comme il venait d'avoir +dix-huit ans et que l'ouvrage manquait, il s'est engagé soldat en +disant à ma mère: «Ce sera toujours une bouche de moins à la +maison.» C'est un bon sujet, et ses chefs l'ont aimé tout de +suite. Il a travaillé au régiment; il s'est instruit, et on l'a +fait monter bien vite en grade. On l'a nommé lieutenant, +capitaine, il est devenu chef d'escadron. Il m'a toujours aimée, +Louis; s'il était resté à Paris, je ne serais pas tombée. Mais +notre mère est morte, et je me suis trouvée toute seule au milieu +de cette grande ville. Il était sous-officier quand il a su que +j'avais un amant. J'ai cru qu'il ne me reverrait jamais. Pourtant +il m'a pardonné, en disant que la constance à une faute comme la +mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il était plus jaloux de +ton bonheur que toi-même. Il venait, mais en se cachant. Je +l'avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa soeur. Je +m'étais, moi, condamnée à ne jamais parler de lui, à ne pas +prononcer son nom. Un noble soldat pouvait-il avouer qu'il était +le frère d'une femme entretenue par un comte? Pour qu'on ne le vît +pas, je prenais les plus minutieuses précautions. À quoi ont-elles +servi? Hélas! à te faire douter de moi. Quand il a su ce qu'on +disait, il voulait, dans son aveugle colère, te provoquer en duel. +Et alors il m'a fallu lui prouver qu'il n'avait même pas le droit +de me défendre. Quelle misère! Ah! j'ai payé bien cher mes années +de bonheur volé! Mais te voici, tout est oublié. Car tu me crois, +n'est-il pas vrai, Guy? J'écrirai à Louis: il viendra, il te dira +que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa parole, à lui, un +soldat!... + +-- Oui, sur mon honneur, prononça le vieux soldat, ce que ma soeur +dit est la vérité. + +La mourante ne l'entendit pas; elle continuait d'une voix que la +lassitude faisait haleter: + +-- Comme ta présence me fait du bien! Je sens que je renais. J'ai +failli tomber malade. Je ne dois pas être jolie, aujourd'hui, +n'importe, embrasse-moi... + +Elle tendait les bras et avançait les lèvres comme pour donner des +baisers. + +-- Mais c'est à une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant. +Oh! je t'en supplie, je t'en conjure, ne me le prends pas, laisse- +le-moi! Une mère sans son enfant, que veux-tu qu'elle devienne? Tu +me le demandes pour lui donner un nom illustre et une fortune +immense; non! Tu me dis que ce sacrifice fera son bonheur; non! +Mon enfant est à moi, je le garderai. La terre n'a ni honneurs ni +richesses qui puissent remplacer une mère veillant sur un berceau. +Tu veux, en échange, me donner l'enfant de l'autre; jamais! Quoi! +c'est cette femme qui embrasserait mon fils! C'est impossible! +Retirez d'auprès de moi cet enfant étranger, il me fait horreur, +je veux le mien. Malheureux! n'insiste pas, ne me menace pas de ta +colère, de ton abandon, je céderais et je mourrais après. Guy, +renonce à ce projet fatal, la pensée seule est un crime. Quoi! mes +prières, mes pleurs, rien ne t'émeut! Eh bien! Dieu nous punira. +Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra où +les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se +lèveront pour nous maudire. Guy! j'entrevois l'avenir. Je vois mon +fils justement irrité s'avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu! +Oh! ces lettres, ces lettres, cher souvenir de nos amours! Mon +fils! Il me menace, il me frappe! À moi! À l'aide! Un fils frapper +sa mère... Ne le dites à personne, au moins! Dieu! que je souffre! +Il sait pourtant bien que je suis sa mère, il feint de ne pas me +croire. Seigneur, c'est trop souffrir. Guy! pardon! ô mon unique +ami! je n'ai ni la force de résister ni le courage d'obéir. + +À ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier +s'ouvrit, et Noël parut, pâle comme à l'ordinaire, mais calme et +tranquille. + +La mourante le vit et éprouva comme un choc électrique. + +Une secousse terrible ébranla son corps; ses yeux s'agrandirent +démesurément, ses cheveux se dressèrent. + +Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la +direction de Noël, et d'une voix forte, elle cria: + +-- Assassin!...Une convulsion la rabattit sur son lit. On +s'approcha, elle était morte. + +Un grand silence se fit. + +Telle est la majesté de la mort et la terreur qui s'en dégage, que +devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le +front et s'inclinent. + +Pour un moment, les passions et les intérêts se taisent. +Involontairement nous nous recueillons, lorsqu'en notre présence +s'exhale le dernier soupir d'un d'entre nous. + +Tous les assistants, d'ailleurs, étaient profondément émus de +cette scène déchirante, de cette confession suprême arrachée au +délire et à la douleur. + +Mais ce mot «assassin», le dernier de Mme Gerdy, ne surprit +personne. Tous, à l'exception de la soeur, savaient l'affreuse +accusation qui pesait sur Albert. + +À lui s'adressait la malédiction de cette mère infortunée. + +Noël paraissait navré. Agenouillé près du lit de celle qui lui +avait servi de mère, il avait pris une de ses mains et la tenait +collée sur ses lèvres. + +-- Morte! gémissait-il, elle est morte! + +Près de lui, la religieuse et le prêtre s'étaient mis à genoux et +récitaient à demi-voix les prières des morts. Ils imploraient de +Dieu, pour l'âme de la trépassée, sa paix et sa miséricorde. Ils +demandaient un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant +souffert sur cette terre. Renversé sur un fauteuil, la tête en +arrière, le comte de Commarin était plus défait et plus livide que +cette morte, sa maîtresse, autrefois si belle. + +Claire et le docteur s'empressaient autour de lui. + +Il avait fallu retirer sa cravate et dénouer le col de sa chemise, +il suffoquait. Avec l'aide du vieux soldat, dont les yeux rouges +et gonflés disaient la douleur comprimée, on avait roulé le +fauteuil du comte près de la fenêtre entrouverte pour lui donner +un peu d'air. Trois jours auparavant, cette scène l'aurait tué. +Mais le coeur s'endurcit au malheur comme les mains au travail. + +-- Les larmes l'ont sauvé, dit le docteur à l'oreille de Claire. + +M. de Commarin, en effet, reprenait peu à peu ses sens, et avec la +netteté de la pensée la faculté de souffrir lui revenait. +L'anéantissement suit les grandes secousses de l'âme; il semble +que la nature se recueille pour soutenir le malheur; on n'en sent +pas d'abord toute la violence, c'est après seulement qu'on sonde +l'étendue et la profondeur du mal. + +Les regards du comte s'arrêtaient sur ce lit où gisait le corps de +Valérie. C'était donc là tout ce qui restait d'elle. L'âme, cette +âme si dévouée et si tendre, s'était envolée. + +Que n'eût-il pas donné pour que Dieu rendît à cette infortunée un +jour, une heure seulement de vie et de raison! Avec quels +transports de repentir il se serait jeté à ses pieds pour lui +demander grâce, pour lui dire combien il avait horreur de sa +conduite passée! Comment avait-il reconnu l'inépuisable amour de +cet ange! Sur un soupçon, sans daigner s'informer, sans +l'entendre, il l'avait accablée du plus froid mépris. Que ne +l'avait-il revue? Il se serait épargné vingt ans de doutes affreux +au sujet de la naissance d'Albert. Au lieu d'une existence +d'isolement, il pouvait avoir une vie heureuse et douce. + +Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle-là aussi +l'avait aimé, et jusqu'à en mourir. + +Il ne les avait pas comprises, il les avait tuées toutes deux. + +L'heure de l'expiation était venue, et il ne pouvait pas dire: +«Seigneur, le châtiment est trop grand.» + +Et quelle punition, cependant! Que de malheurs depuis cinq jours! + +-- Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l'avait prédit; que ne l'ai-je +écoutée! + +Le frère de Mme Gerdy eut pitié de ce vieillard si impitoyablement +éprouvé. Il lui tendit la main. + +-- Monsieur de Commarin, dit-il d'une voix grave et triste, il y a +longtemps que ma soeur vous a pardonné, si toutefois elle vous en +a jamais voulu; aujourd'hui c'est moi qui vous pardonne. + +-- Merci! monsieur, balbutia le comte, merci!... + +Et il ajouta: + +-- Quelle mort, grand Dieu! + +-- Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier soupir avec cette +idée que son fils a commis un crime. Et n'avoir pu la +détromper!... + +-- Au moins! s'écria le comte, faut-il que son fils soit libre +pour lui rendre les derniers devoirs; oui, il le faut... Noël!... + +L'avocat s'était rapproché de son père et avait entendu. + +-- Je vous ai promis, mon père, répondit-il, de le sauver. + +Pour la première fois Mlle d'Arlange envisagea Noël, leurs regards +se croisèrent, et elle ne fut pas maîtresse d'un mouvement de +répulsion qui fut vu de l'avocat. + +-- Albert est maintenant sauvé, dit-elle fièrement. Ce que nous +demandons, c'est qu'on nous fasse prompte justice, c'est qu'il +soit remis en liberté à l'instant. Le juge sait maintenant la +vérité. + +-- Comment, la vérité? interrogea l'avocat. + +-- Oui! Albert a passé chez moi, avec moi, la nuit du crime. + +Noël la regarda d'un air surpris; un aveu si singulier dans une +telle bouche, sans explications, avait bien de quoi surprendre. + +Elle se redressa magnifique d'orgueil. + +-- Je suis mademoiselle Claire d'Arlange, monsieur, dit-elle. + +M. de Commarin raconta alors rapidement tous les incidents +rapportés par Claire. Quand il eut terminé: + +-- Monsieur, répondit Noël, vous voyez ma situation en ce moment, +dès demain... + +-- Demain! interrompit le comte d'une voix indignée; vous parlez, +je crois, d'attendre à demain! L'honneur commande, monsieur, il +faut agir aujourd'hui même, à l'instant. Le moyen, pour vous, +d'honorer cette pauvre femme, n'est pas de prier pour elle... +délivrez son fils. + +Noël s'inclina profondément. + +-- Entendre votre volonté, monsieur, dit-il, c'est obéir. Je pars. +Ce soir, à l'hôtel, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de mes +démarches. Peut-être me sera-t-il donné de vous ramener Albert. + +Il dit, et, embrassant une dernière fois la morte, il sortit. + +Bientôt le comte et Mlle d'Arlange se retirèrent. + +Le vieux soldat était allé à la mairie faire sa déclaration de +décès et remplir les formalités indispensables. La religieuse +resta seule en attendant le prêtre que le curé avait promis +d'envoyer pour «garder le corps». La fille de Saint-Vincent +n'éprouvait ni crainte ni embarras. Tant de fois elle s'était +trouvée dans des circonstances pareilles! Ses prières dites, elle +s'était relevée, et déjà elle allait et venait dans la chambre, +disposant tout comme on doit le faire quand un malade a rendu le +dernier soupir. Elle faisait disparaître les traces de la maladie, +cachait les fioles et les petits pots, brûlait du sucre sur une +pelle rougie, et sur une table recouverte d'une serviette blanche, +à la tête du lit, elle allumait des bougies et plaçait un crucifix +avec un bénitier et la branche de buis bénit. + + +XVII +Aussi troublé, aussi préoccupé que possible des révélations de +Mlle d'Arlange, M. Daburon gravissait l'escalier qui conduit aux +galeries des juges d'instruction, lorsqu'il fut croisé par le père +Tabaret. Sa vue l'enchanta et tout aussitôt il l'appela: + +-- Monsieur Tabaret!... Mais le bonhomme, qui donnait tous les +signes de l'agitation la plus vive, n'était rien moins que disposé +à s'arrêter, à perdre une minute. + +-- Vous m'excuserez, monsieur, dit-il en saluant, on m'attend chez +moi. + +-- J'espère cependant... + +-- Oh! il est innocent, interrompit le père Tabaret. J'ai déjà +quelques indices, et avant trois jours... Mais vous allez entendre +l'homme aux boucles d'oreilles de Gévrol. Il est très malin, +Gévrol, je l'avais mal jugé. + +Et sans écouter un mot de plus il reprit sa course, sautant trois +marches à la fois, au risque de se rompre le cou. + +M. Daburon, désappointé, hâta le pas. + +Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, sur le banc de +bois grossier, Albert assis près d'un garde de Paris attendait. + +-- On va vous appeler à l'instant, monsieur, dit le juge au +prévenu en ouvrant sa porte. + +Dans le cabinet, Constant causait avec un petit homme à figure +chafouine qu'on aurait pu prendre à sa tenue pour un petit rentier +des Batignolles, sans l'énorme épingle «en faux» qui constellait +sa cravate et trahissait l'agent de la sûreté. + +-- Vous avez reçu mes lettres? demanda M. Daburon à son greffier. + +-- Monsieur, vos ordres sont exécutés, le prévenu est là, et voici +monsieur Martin qui arrive à l'instant du quartier des Invalides. + +-- Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d'un ton +satisfait. + +Et se retournant vers l'agent: + +-- Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu'avez-vous vu? + +-- Monsieur, il y a eu escalade. + +-- Y a-t-il longtemps? + +-- Cinq ou six jours. + +-- Vous en êtes sûr? + +-- Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant +tailler une plume. + +-- Les traces sont visibles? + +-- Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j'ose +m'exprimer ainsi. Le voleur -- il s'agit d'un voleur, je suppose, +continua M. Martin qui était un beau parleur -- a pénétré avant la +pluie et s'est retiré après, ainsi que l'avait conjecturé monsieur +le juge d'instruction. Cette circonstance est facile à déterminer +quand on compare, le long du mur, du côté de la rue, les +empreintes de la montée et celles de la descente. Ces empreintes +sont des éraillures faites par le bout des pieds. Les unes sont +nettes, les autres boueuses. Le gaillard -- il est leste, ma foi! +-- est entré à la force du poignet, mais, pour sortir, il s'est +donné le luxe d'une échelle qu'il aura jetée à terre une fois en +haut. On voit très bien où elle a été appliquée: en bas, à cause +des trous, creusés par les montants; en haut, parce que la chaux +est dégradée. + +-- Est-ce là tout? demanda le juge. + +-- Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui +garnissent la crête du mur ont été arrachés. Plusieurs branches +des acacias qui s'étendent au-dessus du même mur ont été +tortillées ou brisées. Même, aux épines de l'une de ces branches, +j'ai recueilli un petit fragment de peau grise que voici, et qui +me paraît provenir d'un gant. + +Le juge prit ce fragment avec empressement. + +C'était bien un petit morceau de gant gris. + +-- Vous vous êtes arrangé, je l'espère, monsieur Martin, dit +M. Daburon, pour ne point éveiller l'attention dans la maison où +vous avez fait cette enquête? + +-- Certes, monsieur. J'ai d'abord examiné l'extérieur à mon aise. +Après quoi, déposant mon chapeau chez le marchand de vins du coin, +je me suis présenté chez la marquise d'Arlange, en me donnant pour +l'intendant d'une duchesse du voisinage, au désespoir d'avoir +laissé échapper un perroquet adoré et éloquent, si je puis +employer ce terme. On m'a donné de très bonne grâce la permission +de fouiller le jardin, et comme j'ai dit le plus grand mal de ma +prétendue maîtresse, on m'aura indubitablement pris pour un +domestique... + +-- Vous êtes un homme adroit et expéditif, monsieur Martin, +interrompit le juge, je suis très satisfait de vous et je le ferai +savoir à qui de droit. + +Il sonna pendant que l'agent, fier des éloges reçus, gagnait la +porte à reculons et courbé en arc de cercle. + +Albert fut introduit. + +-- Vous êtes-vous décidé, monsieur, demanda sans préambule le juge +d'instruction, à donner l'emploi de votre soirée de mardi? + +-- Je vous l'ai donné, monsieur. + +-- Non, monsieur, non, et je regrette d'être obligé de vous dire +que vous m'avez menti. + +Albert, à cette injure, devint pourpre, et ses yeux étincelèrent. + +-- Ce que vous avez fait ce soir-là, continua le juge, je le sais, +parce que la justice, je vous l'ai déjà dit, n'ignore rien de ce +qu'il lui importe de connaître. + +Il chercha le regard d'Albert, le rencontra, et lentement dit: + +-- J'ai vu mademoiselle Claire d'Arlange. + +À ce nom, les traits du prévenu, contractés par une ferme volonté +de ne pas se laisser abattre, se détendirent. On eût dit qu'il +éprouvait une immense sensation de bien-être, comme un homme qui, +par miracle, échappe à un péril imminent qu'il désespérait de +conjurer. Pourtant il ne répondit pas. + +-- Mademoiselle d'Arlange, reprit le magistrat, m'a dit où vous +étiez mardi soir. + +Albert hésitait encore. + +-- Je ne vous tends pas de piège, ajouta M. Daburon, je vous en +donne ma parole d'honneur. Elle m'a tout dit, entendez-vous? + +Cette fois, Albert se décida à parler. Ses explications +concordaient de point en point avec celles de Claire, pas un +détail de plus. Désormais le doute devenait impossible. La bonne +foi de Mlle d'Arlange ne pouvait avoir été surprise. Ou Albert +était innocent, ou elle était sa complice. Pouvait-elle être +sciemment la complice de ce crime odieux? Non, elle ne pouvait +même être soupçonnée. Mais alors, où chercher l'assassin? Car à la +justice, lorsqu'elle découvre un crime, il faut un criminel. + +-- Vous le voyez, monsieur, dit sévèrement le juge à Albert, vous +m'aviez trompé. Vous risquiez votre tête, monsieur, et ce qui est +bien autrement grave, vous m'exposiez, vous exposiez la justice à +une déplorable erreur. Pourquoi n'avoir pas dit d'abord la vérité? + +-- Monsieur, répondit Albert, mademoiselle d'Arlange, en acceptant +de moi un rendez-vous, m'avait confié son honneur... + +-- Et vous seriez mort plutôt que de parler de cette entrevue? +interrompit M. Daburon avec une nuance d'ironie; cela est beau, +monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie... + +-- Je ne suis pas le héros que vous supposez, monsieur, dit +simplement le prévenu. Si je vous disais que je ne comptais pas +sur Claire, je mentirais. Je l'attendais. Je savais qu'en +apprenant mon arrestation elle braverait tout pour me sauver. Mais +on pouvait lui cacher ce malheur, et c'est là ce que je redoutais. +En ce cas, autant qu'on peut répondre de soi, je crois que je +n'aurais pas prononcé son nom. + +Il n'y avait là nulle apparence de bravade. Ce qu'Albert disait, +il le pensait et le sentait. M. Daburon regretta son ton ironique. + +-- Monsieur, reprit-il d'une voix bienveillante, on va vous +reconduire en prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant +vous ne serez plus au secret. On vous traitera avec tous les +égards dus à un prisonnier dont l'innocence peut paraître +probable. + +Albert s'inclina et remercia. Son gardien revint le prendre. + +-- Qu'on fasse venir Gévrol, maintenant, dit le juge à son +greffier. + +Le chef de la sûreté était absent, on venait de le mander à la +préfecture, mais son témoin, l'homme aux boucles d'oreilles, +attendait dans la galerie. + +On lui dit d'entrer chez le juge. C'était un de ces hommes courts +et ramassés sur eux-mêmes, robustes comme les chênes, bâtis à +chaux et à sable, qui peuvent porter jusqu'à trois pochées de blé +sur leurs épaules bombées. Ses cheveux et ses favoris blancs +faisaient paraître plus dur et plus foncé son teint hâlé, grillé, +tanné par les intempéries des saisons, par le vent de la mer et +par le soleil des tropiques. Il avait de larges mains, noires, +dures, calleuses, avec de gros doigts noueux qui devaient avoir la +puissance de pression d'un étau. + +À ses oreilles, de grandes boucles d'oreilles pendaient, soutenant +un découpage en forme d'ancre. + +Il portait le costume des pêcheurs aisés de la Normandie, +lorsqu'ils s'habillent pour aller à la ville ou au marché. + +L'huissier fut obligé de le pousser dans le cabinet. + +Ce loup de la côte était intimidé et interdit. + +Il s'avança en se balançant d'une jambe sur l'autre avec cette +démarche déhanchée des matelots qui, rompus au roulis et au +tangage, sont surpris de trouver sous leurs pieds l'immobile +plancher des vaches. + +Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre +souple, décoré de petites médailles de plomb, ni plus ni moins que +l'auguste casquette du roi Louis XI, de dévote mémoire, et orné +encore d'une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les +filles de campagne sur un métier primitif composé de quatre ou +cinq épingles fichées dans un bouchon percé. + +M. Daburon le détailla et l'évalua d'un coup d'oeil. On ne pouvait +s'y tromper, c'était bien l'homme à figure de brique dépeint par +le petit témoin de La Jonchère. + +Impossible également de méconnaître l'honnête homme. Sa +physionomie respirait la franchise et la bonté. + +-- Votre nom? demanda le juge d'instruction. + +-- Marie-Pierre Lerouge. + +-- Êtes-vous donc parent de Claudine Lerouge? + +-- Je suis son mari, monsieur. + +Quoi? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son +existence? + +Voilà ce que pensa M. Daburon. + +À quoi donc servent les surprenants progrès de l'industrie +humaine? + +Aujourd'hui, lorsque la justice hésite, il lui faut, tout comme il +y a vingt ans, une énorme perte de temps et d'argent pour obtenir +le moindre renseignement. Il faut la croix et la bannière, en +beaucoup de cas, pour se procurer l'état civil d'un témoin ou d'un +prévenu. + +Le vendredi, dans la journée, on avait écrit pour demander le +dossier de Claudine, on était au lundi, et la réponse n'était pas +arrivée. + +Cependant la photographie existe, on a le télégraphe électrique, +on dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise +pas. + +-- Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; elle-même +prétendait l'être. + +-- C'est que, de cette manière, elle excusait un peu sa conduite. +C'était d'ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que +je n'existais plus pour elle. + +-- Ah!... Vous savez qu'elle est morte victime d'un crime odieux? + +-- Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l'a dit, +monsieur, répondit le marin dont le front se plissa. C'était une +malheureuse! ajouta-t-il d'une voix sourde. + +-- Comment! c'est vous, un mari, qui l'accusez? + +-- Je n'en ai que trop le droit, monsieur. Ah! défunt mon père, +qui s'y connaissait au temps, m'avait averti. Je riais, quand il +me disait: «Prends garde, elle nous déshonorera tous.» Il avait +raison. J'ai été, moi, à cause d'elle, poursuivi par la police, ni +plus ni moins qu'un voleur qui se cache et qu'on cherche. Partout +où on me demandait avec une citation, les gens devaient se dire: +tiens! il a donc fait un mauvais coup! Et me voici devant la +justice. Ah! monsieur, quelle peine! C'est que les Lerouge sont +honnêtes de père en fils depuis que le monde est monde. Informez- +vous dans le pays, on vous dira: «Parole de Lerouge vaut écrit +d'un autre.» Oui, c'était une malheureuse, et je lui avais bien +dit qu'elle ferait une mauvaise fin. + +-- Vous lui aviez dit cela? + +-- Plus de cent fois, oui, monsieur. + +-- Et pourquoi? Voyons, mon ami, rassurez-vous, votre honneur +n'est point en jeu ici, personne n'en doute. Quand l'aviez-vous +avertie si sagement? + +-- Ah! il y a longtemps, monsieur, répondit le mari, plus de +trente ans, pour la première fois. Elle était ambitieuse jusque +dans le sang, elle a voulu se mêler des affaires des grands, c'est +ce qui l'a perdue. Elle disait qu'on gagne de l'or à garder des +secrets; moi, je disais qu'on gagne de la honte, et voilà tout. +Prêter la main aux grands pour cacher leurs vilenies en comptant +que ça portera bonheur, c'est rembourrer son matelas d'épines avec +l'espoir de bien dormir. Mais elle n'en faisait qu'à sa tête. + +-- Vous étiez son mari, pourtant, objecta Daburon, vous aviez le +droit de commander. + +Le mari hocha la tête et poussa un gros soupir. + +-- Hélas! monsieur, c'était moi qui obéissais. + +Procéder par brefs interrogatoires avec un témoin lorsqu'on n'a +même pas idée des renseignements qu'il apporte, c'est perdre du +temps en cherchant à en gagner. On croit l'approcher du fait +important, on l'en écarte. Mieux vaut lui lâcher la bride et se +résigner à l'écouter, quitte à le remettre sur la voie lorsqu'il +s'en éloigne trop. C'est encore le plus sûr et le plus court. +C'est à ce parti que s'arrêta M. Daburon, tout en maudissant +l'absence de Gévrol, qui, d'un mot, aurait abrégé de moitié cet +interrogatoire, dont le juge ne soupçonnait pas encore +l'importance. + +-- De quelles affaires s'était donc mêlée votre femme? demanda le +magistrat. Allons, mon ami, contez-moi cela bien exactement. Ici, +vous le savez, on doit dire non seulement la vérité, mais encore +toute la vérité. + +Lerouge avait posé son chapeau sur une chaise. Alternativement il +se détirait les doigts, les faisait craquer à les briser, ou se +grattait la tête de toutes ses forces. C'était sa manière d'aller +à la rencontre des idées. + +-- C'est pour vous dire, commença-t-il, qu'il y aura de cela +trente-cinq ans à la Saint-Jean. Je devins amoureux de Claudine. +Dame! c'était une jolie fille, propre, avenante, avec une voix +plus douce que le miel. C'était la plus belle du pays, droite +comme un mât, souple comme l'osier, fine et forte comme un canot +de course. Ses yeux pétillaient comme du vieux cidre; elle avait +des cheveux noirs, les dents blanches, et son haleine était plus +fraîche que la brise du large. Le malheur est qu'elle n'avait +rien, tandis que nous étions à l'aise. Sa mère, une veuve de +trente-six maris, était, sauf votre respect, une pas grand-chose +et mon père était l'honnêteté vivante. Quand je parlai au bonhomme +d'épouser la Claudine, il jura son grand juron, et huit jours +après il m'embarquait pour Porto sur la goélette d'un voisin à +nous, histoire de changer d'air. Je revins au bout de six mois, +plus maigre qu'un tolet, mais plus amoureux qu'avant. Le souvenir +de Claudine me desséchait à petit feu. C'est que j'en étais fou à +perdre le boire et le manger, et sans vous commander m'est avis +qu'elle m'aimait un brin, vu que j'étais un solide gars et que +plus d'une fille me reluquait. Pour lors le père, voyant que rien +n'y faisait, que je dépérissais sans dire ouf et que je m'en +allais tout doucettement rejoindre ma défunte mère au cimetière, +se décida à me laisser passer ma folie. Un soir, comme nous +revenions de la pêche et que je ne touchais pas au souper, il me +dit: «Épouse-la donc, ta carogne, et que ça finisse!» Je me +rappelle bien cela, parce que, en entendant le vieux traiter mon +amoureuse de ce nom, j'eus comme un éblouissement. J'aurais voulu +le tuer. Ça ne porte pas bonheur de se marier malgré ses parents. + +Le brave marin s'égarait au milieu de ses souvenirs. Il ne causait +plus, il dissertait. + +Le juge d'instruction essaya de le faire rentrer dans le bon +chemin. + +-- Arrivons à l'affaire, dit-il. + +-- J'y suis, monsieur le juge, mais il fallait bien commencer par +le commencement. Je me mariai donc. Le soir, après la noce, les +parents et les invités partis, j'allais rejoindre ma femme quand +j'aperçus mon père tout seul dans un coin qui pleurait. Ça me +serra le coeur et j'eus un mauvais pressentiment. Il passa vite. +C'est si beau, les six premiers mois qu'on a une femme qu'on aime! +On la voit comme à travers ces brouillards qui changent en palais +et en églises les rochers de la côte, si bien que les novices s'y +trompent. + +Pendant deux ans, sauf quelques castilles de rien, tout alla bien. +Claudine me manoeuvrait comme un youyou. Ah! elle était futée! +elle m'aurait pris, lié, porté au marché et vendu, que je n'y +aurais vu que du feu. Son grand défaut, c'était d'être coquette. +Tout ce que je gagnais, et mes affaires marchaient fort, elle se +le mettait sur le dos. C'étaient tous les dimanches parure +nouvelle, robes, joyaux, bonnets, des affiquets du diable que les +marchands inventent pour la perdition des femmes. Les voisins en +jasaient, mais moi, je trouvais cela bien. Pour le baptême du fils +qu'elle m'avait donné, qui fut nommé Jacques, du nom de mon père, +j'avais, pour lui plaire, donné la volée à mes économies de +garçon, plus de trois cents pistoles que je destinais à acheter un +pré qui m'endiablait parce qu'il était enclavé dans des parcelles +nous appartenant. + +M. Daburon bouillait d'impatience, mais que faire? + +-- Allez, allez donc! disait-il toutes les fois que Lerouge +faisait seulement mine de s'arrêter. + +_-- _Donc, poursuivit le marin, j'étais content assez, lorsqu'un +matin je vis tourner autour de chez nous un domestique de chez +monsieur le comte de Commarin, dont le château est à un quart de +lieue de chez nous, de l'autre côté du bourg. C'était un +particulier qui ne me revenait pas du tout, un nommé Germain. On +prétendait comme cela qu'il s'était mêlé de la faute de la +Thomassine, une belle fille de chez nous qui avait plu au jeune +comte et qui avait disparu. Je demandai à ma femme ce que lui +voulait ce propre à rien; elle me répondit qu'il était venu lui +proposer de prendre un nourrisson. D'abord je ne voulais pas +entendre de cette oreille. Notre bien permettait à Claudine de +garder tout son lait pour notre fils. Mais la voilà qui se met à +dire les meilleures raisons. Elle se repentait, soi-disant, de sa +coquetterie et de ses dépenses. Elle voulait gagner de l'argent, +ayant honte de ne rien faire tandis que je me tuais le corps. Elle +demandait à amasser, à économiser, pour que le petit ne fût pas +obligé plus tard d'aller à la mer. On lui offrait un très bon prix +que nous pouvions mettre de côté pour rattraper en peu de temps +les trois cents pistoles. Le chien de pré dont elle me parla finit +par me décider. + +-- Elle ne vous dit pas, demanda le juge, de quelle commission on +voulait la charger? + +Cette question stupéfia Lerouge. Il pensa que c'est avec raison +qu'on affirme que la justice voit tout et sait tout. + +-- Pas encore, répondit-il. Mais vous allez voir. Huit jours +après, le piéton lui apporte une lettre où on lui demandait de +venir à Paris chercher l'enfant. C'était un soir. «Bon, dit-elle, +je partirai demain par la diligence.» Moi, je ne souillai mot; +seulement au matin, quand elle fut parée pour le passage de la +diligence, je déclarai que je l'accompagnerais. Elle ne parut pas +fâchée, au contraire. Elle m'embrassa, et je fus ravi. À Paris, ma +femme devait aller prendre le petit chez une madame Gerdy qui +demeurait sur le boulevard. Nous convînmes avec Claudine qu'elle +se présenterait seule et que je l'attendrais à notre auberge. +Mais, elle partie, je me mangeais le foie dans cette chambre. Je +sortis au bout d'une heure et j'allai rôder aux environs de la +maison de cette dame. Je m'informai à des domestiques, à des gens +qui sortaient, et j'appris qu'elle était la maîtresse du comte de +Commarin. Cela me déplut si fort que, si j'avais été le maître, ma +femme serait revenue sans ce bâtard. Je ne suis qu'un pauvre +marin, moi, et je sais bien qu'un homme peut s'oublier. On est +monté par la boisson. Quelquefois on est entraîné par les +camarades, mais qu'un homme ayant femme et enfants fasse ménage +avec une autre et lui donne le bien des siens, je trouve cela mal, +très mal. N'est-il pas vrai, monsieur? + +Le juge d'instruction se démenait rageusement sur son fauteuil. Il +pensait: cet homme n'en finira donc pas! + +-- Oui! vous avez raison mille fois, répondit-il, mais trêve de +réflexions, avancez, avancez!... + +-- Claudine, monsieur, était plus entêtée qu'une mule. Après trois +jours de discussions elle m'arracha un _Amen _entre deux baisers. +Alors elle m'annonça que nous ne retournerions pas chez nous par +la diligence. La dame, qui craignait pour son petit la fatigue du +voyage, avait arrangé qu'on nous reconduirait à petites journées +dans sa voiture, et avec ses chevaux. C'est qu'elle était +entretenue dans le grand genre! J'eus la bêtise de me réjouir +parce que cela me permettrait de voir le pays à mon aise. Nous +voilà donc bien installés, avec les enfants, le mien et l'autre, +dans un beau carrosse, attelé de bêtes superbes, conduit par un +cocher en livrée. Ma femme était folle de joie. Elle m'embrassait +comme du pain et faisait sonner des poignées de pièces d'or. Moi, +j'étais sot comme un honnête mari, qui trouve dans son ménage de +l'argent qu'il n'y a pas apporté. C'est en voyant ma mine que +Claudine, espérant me dérider, se risqua à me découvrir la vérité +vraie. «Tiens», me dit-elle... + +Lerouge s'interrompit, et, changeant de ton: + +-- Vous comprenez, dit-il, que c'est ma femme qui parle. + +-- Oui, oui... Poursuivez. + +-- Elle me dit donc en secouant sa poche: «Tiens, mon homme, nous +en aurons comme ça jusqu'à plus soif, et voici pourquoi: monsieur +le comte, qui a un fils légitime en même temps que celui-ci, veut +que ce soit ce bâtard qui porte son nom. Cela se peut, grâce à +moi. En route nous allons trouver dans l'auberge où nous +coucherons monsieur Germain et la nourrice à qui on a confié le +fils légitime. On nous mettra dans la même chambre, et, pendant la +nuit, je dois changer les petits qu'on a exprès habillés l'un +comme l'autre. Monsieur le comte donne pour cela huit mille francs +comptant et une rente viagère de mille francs.» + +-- Et vous! s'écria le juge, vous qui vous dites un honnête homme, +vous avez souffert un tel crime lorsqu'il suffisait d'un mot pour +l'en empêcher! + +-- Monsieur, de grâce, supplia Lerouge, monsieur, laissez-moi +finir... + +-- Soit, allez! + +-- Je n'eus pas, d'abord, la force de rien dire, tant la colère +m'étranglait. Je devais être effrayant. Mais elle, qui pourtant +avait peur de moi quand je me montais, partit d'un éclat de rire +qui me déconcerta. «Que tu es bête, me dit-elle; écoute-moi donc +avant de t'enlever comme une soupe au lait. C'est le comte, +entends-tu, qui enrage d'avoir son bâtard chez lui, c'est le comte +qui paye pour le changer. Sa maîtresse, la mère de celui-ci, ne +veut pas de ça. Si elle a eu l'air de consentir à la chose, cette +femme, c'est qu'elle tenait à ne pas se brouiller avec son amant +et qu'elle avait son plan. Elle m'a prise à part, dans la chambre, +et après m'avoir fait jurer le secret sur un crucifix, elle m'a +dit qu'elle ne pouvait pas s'habituer à l'idée de se séparer pour +toujours de son enfant et d'élever l'enfant d'une autre. Elle a +ajouté que si je consentais à ne pas changer les nourrissons sans +en rien dire au comte, elle me donnerait à l'instant dix mille +francs et me garantirait une rente égale à celle du père. Elle m'a +encore déclaré qu'elle saurait bien si je tenais ma parole, ayant +fait faire à son petit un signe de reconnaissance ineffaçable. +Elle ne me l'a pas montré, ce signe, et j'ai eu beau le chercher, +je ne l'ai pas trouvé. Comprends-tu maintenant? Je garde +simplement ce petit bourgeois que voici; j'affirme au comte que +j'ai fait l'échange, nous empochons des deux côtés, et voilà +Jacques riche. Embrasse ta petite femme qui a plus d'esprit que +toi, mon homme!»Voilà, monsieur, mot pour mot, ce que me dit +Claudine. + +Le rude matelot tira de sa poche un immense mouchoir à carreaux +bleus et se moucha à faire trembler les vitres. C'était sa façon +de pleurer. + +M. Daburon restait confondu. Depuis le commencement de cette +malheureuse affaire, il marchait d'étonnements en étonnements. À +peine avait-il mis ordre à ses idées sur un point que toute son +attention était appelée sur un autre. Il se sentait dérouté. +Qu'était-ce que ce nouvel incident si grave? qu'allait-il +apprendre? Il brûlait d'interroger vivement, mais Lerouge, on le +voyait, contait péniblement, démêlant laborieusement ses +souvenirs; un fil bien ténu le guidait, la moindre interruption +pouvait rompre ce fil et embrouiller l'écheveau. + +-- Ce que me proposait Claudine, continua le marin, était une +abomination, et je suis un honnête homme. Mais cette femme me +pétrissait à volonté, comme la pâte du pétrin. Elle me chavirait +le coeur. Elle me faisait voir blanc comme neige ce qui était noir +comme de l'encre. Je l'aimais, quoi! Elle me prouva que nous ne +faisions de tort à personne et que nous assurions la fortune de +Jacques, je me tus. Le soir, nous arrivions à un village, et le +cocher nous dit, en arrêtant la voiture devant une auberge, que +c'est là que nous coucherons. Nous entrons et nous voyons qui? +Cette canaille de Germain avec une femme portant un nourrisson si +exactement habillé comme le nôtre que j'eus peur. Ils voyageaient +comme nous dans une voiture du comte. Un soupçon me vint. Qui +m'assurait que Claudine n'avait pas inventé la seconde histoire +pour me calmer? Elle en était certes capable. J'étais fou. Je +consentais à une chose qui était mal, mais non à une certaine +autre. Je me promis bien de ne pas perdre de vue notre petit +bâtard, me jurant bien qu'on ne me l'escamoterait pas. En effet, +je le gardai toute la soirée sur mes genoux, et, pour plus de +sûreté, je lui avais noué mon mouchoir autour des reins en guise +de remarque. Ah! le coup avait été bien monté. Après souper, on +parla de se coucher, et il se trouve qu'il n'y a dans cette +auberge que deux chambres à deux lits. C'était à croire qu'on +l'avait fait bâtir exprès. L'aubergiste dit que les deux nourrices +coucheront dans une de ces chambres et Germain et moi dans +l'autre. Comprenez-vous, monsieur le juge? Ajoutez que toute la +soirée j'avais surpris des signes d'intelligence entre ma femme et +ce gredin de domestique. J'étais furieux. + +» C'était la conscience qui parlait et que je faisais taire de +force. Je sentais que j'agissais très mal et je m'en voulais à la +mort. Pourquoi n'y a-t-il que les coquines pour faire virer comme +une girouette à tous les vents de leurs coquineries l'esprit d'un +honnête homme? + +M. Daburon répondit par un coup de poing à démolir son bureau. +Lerouge poursuivit plus vite: + +-- Moi, je repoussai cet arrangement, feignant d'être trop jaloux +pour lâcher ma femme une minute. Il fallait en passer par où je +voulais. La nourrice étrangère monta se coucher la première; nous +y allâmes, Claudine et moi, un moment après. Ma femme défit ses +hardes et se coucha dans les draps avec notre fils et le +nourrisson; moi, je ne me déshabillai pas. Sous prétexte qu'en me +couchant j'exposerais les nourrissons, je m'installai sur une +chaise devant le lit, décidé à ouvrir l'oeil et à monter un quart +un peu solide. J'avais soufflé la chandelle afin de laisser les +femmes dormir; moi, je n'y songeais guère; mes idées m'ôtaient le +sommeil; je pensais à mon père et à ce qu'il dirait, s'il +apprenait jamais ma conduite. Vers minuit, voilà que j'entends +Claudine faire un mouvement. Je retiens mon souffle. Elle se +levait. Voulait-elle changer les enfants? Maintenant je sais que +non, alors je crus que oui. Je me dressai hors de moi et, la +saisissant par le bras, je commençai à taper, et rudement, tout en +lâchant ce que j'avais sur le coeur. Je parlais à pleine voix, +comme sur mon bateau, quand le temps est gros, je jurais comme un +damné, je menais un tapage affreux. L'autre nourrice poussait des +cris à faire croire qu'on l'égorgeait. À ce vacarme Germain +accourt avec une chandelle allumée. Sa vue m'acheva. Ne sachant ce +que je faisais, je tirai de ma poche un couteau catalan dont je me +servais d'habitude, et empoignant le maudit bâtard, je lui +traversai le bras avec la lame en disant: «Au moins, comme cela, +on ne le changera pas sans que je le sache: il est marqué pour la +vie.» + +Lerouge n'en pouvait plus. + +De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient le +long de ses joues et s'arrêtaient dans les rides profondes de son +visage. + +Il haletait, mais le regard impérieux du juge le pressait, le +harcelait, comme le fouet qui cingle les reins du nègre écrasé de +fatigue. + +-- La blessure du petit était terrible, poursuivit-il; elle +saignait affreusement, il pouvait en mourir. Je ne m'inquiétais +que de l'avenir, de ce qui arriverait peut-être plus tard. Je +déclarai que j'allais écrire ce qui venait de se passer et que +nous signerions tous. Ce fut fait. Nous savions écrire tous +quatre. Germain n'osa pas résister, je parlais mon couteau à la +main. Il mit son nom le premier, me conjurant seulement de ne rien +dire au comte, jurant que pour sa part il ne souillerait mot, +faisant promettre à l'autre nourrice de se taire. + +-- Et vous avez gardé cette déclaration? demanda M. Daburon. + +-- Oui, monsieur, et comme l'homme de la police à qui j'ai tout +avoué m'a recommandé de la prendre avec moi, je suis allé la +retirer de l'endroit où je l'avais cachée, et je l'ai là. + +-- Donnez. + +Lerouge sortit de la poche de sa veste un vieux portefeuille de +parchemin attaché avec une lanière de cuir, et en tira un pli +jauni par les années et soigneusement cacheté. + +-- Voici, dit-il. Le papier n'a pas été ouvert depuis cette nuit +maudite. + +En effet, lorsque le juge le déplia, il vit tomber la cendre jetée +sur les caractères fraîchement tracés pour les empêcher de +s'effacer. + +C'était bien le récit bref de la scène décrite par le vieux marin. +Les quatre signatures y étaient. + +-- Que sont devenus, murmura le juge, se parlant à lui-même, les +témoins qui ont signé cette déclaration? Lerouge crut qu'on +l'interrogeait. + +-- Germain est mort, répondit-il, on m'a dit qu'il s'était noyé +dans une partie de plaisir. Claudine vient d'être assassinée, mais +l'autre nourrice vit encore. Même je sais qu'elle a parlé de la +chose à son mari, car il m'en a touché un mot. C'est un nommé +Brossette, qui demeure au village de Commarin même. + +-- Et ensuite? demanda le juge qui avait pris le nom et l'adresse +de cette femme. + +-- Le lendemain, monsieur, Claudine parvint à me calmer et à +m'extorquer le serment de garder le silence. L'enfant fut à peine +malade, mais il garda une énorme cicatrice au bras. + +-- Madame Gerdy a-t-elle été avertie de ce qui s'était passé? + +-- Je ne le crois pas, monsieur, cependant j'aime mieux dire que +je l'ignore. + +-- Comment, vous l'ignorez! + +-- Oui, je vous le jure, monsieur le juge; cela vient de ce qui +est arrivé après. + +-- Qu'est-il donc arrivé? + +Le marin hésita. + +-- C'est que, monsieur, dit-il, c'est des affaires à moi, et... + +-- Mon ami, interrompit le juge, vous êtes un honnête homme, je le +crois, j'en suis sûr. Mais une fois en votre vie, poussé par une +mauvaise femme, vous avez failli, vous êtes devenu le complice +d'une bien coupable action. Réparez votre faute en parlant +sincèrement. Tout ce qui se dit ici, et qui n'a pas trait +directement au crime, reste secret; moi-même je l'oublie aussitôt. +Ne craignez donc rien, et si vous éprouvez quelque humiliation, +dites-vous que c'est la punition du passé. + +-- Hélas! monsieur le juge, répondit le marin, j'ai été bien puni +déjà, et il y a longtemps que ma peine a commencé. Argent mal +acquis ne porte pas profit. En arrivant chez nous, j'achetai le +malheureux pré plus cher que sa valeur. Le jour où je me suis +promené dessus en me disant: il est à moi, j'ai eu mon dernier +contentement. Claudine était coquette mais elle avait encore bien +d'autres vices. Quand elle nous vit tant d'argent, ils éclatèrent +tous comme un incendie qui couve à fond de cale quand on ouvre un +panneau. D'un peu gourmande qu'elle était, elle devint portée sur +sa bouche, sauf votre respect, à faire horreur. C'était chez nous +une ripaille qui n'avait ni fin ni cesse. Dès que j'embarquais, +elle s'attablait avec les plus mauvaises gredines du pays, et il +n'y avait rien de trop bon ni de trop cher pour elles. Elle se +prenait de boisson au point qu'il fallait la coucher. Là-dessus, +voilà qu'une nuit qu'elle me croyait à Rouen, je reviens sans être +attendu. J'entre, et je la trouve avec un homme. Et quel homme, +monsieur! Un méchant gringalet honni de tout le pays, laid, sale, +puant: enfin le clerc de l'huissier du bourg. J'aurais dû le tuer, +c'était mon droit, comme une vermine qu'il était; il me fit pitié. +Je l'empoignai par le cou et je le jetai par la fenêtre sans +l'ouvrir. Il n'en est pas mort. Alors, je tombai sur ma femme, et +quand je cessai de frapper elle ne bougeait plus. + +Lerouge parlait d'une voix rauque, et de temps à autre enfonçait +sur ses yeux ses poings crispés. + +-- Je pardonnai, continua-t-il, mais l'homme qui a battu sa femme +et qui lui a fait grâce est perdu. Désormais, elle prit mieux ses +précautions, elle devint plus hypocrite, et voilà tout. Dans +l'intervalle, madame Gerdy retira son petit. Claudine ne fut plus +retenue par rien. Protégée et conseillée par sa mère, qu'elle +avait prise avec nous et qui était censée soigner notre Jacques, +elle put me tromper pendant plus d'un an. Je la croyais revenue à +de meilleurs sentiments, et pas du tout, elle menait une vie +effroyable. Ma maison était devenue le mauvais lieu du pays, et +c'est chez moi que les vauriens se rendaient après boire. Ils y +buvaient pourtant encore, car ma femme faisait venir des paniers +de vin et d'eau-de-vie, et tant que j'étais à la mer, on se +soûlait pêle-mêle. Quand l'argent lui manquait, elle écrivait au +comte ou à sa maîtresse, et ses orgies continuaient. Quelquefois +j'avais des doutes qui me travaillaient; alors, sans raison, pour +un non, pour un oui, je la battais jusqu'à plus soif, puis je +pardonnais encore, comme un lâche, comme un imbécile. C'était une +existence d'enfer. Je ne sais pas ce qui me procurait le plus de +plaisir: de l'embrasser ou de la rouer de coups. Tout le monde, +dans le bourg, me méprisait et me tournait le dos; on me croyait +complice ou involontairement dupe. J'ai su plus tard qu'on +supposait que je tirais profit de la conduite de ma femme, tandis +qu'au contraire elle payait ses amants. En tout cas, on se +demandait d'où venait tout l'argent qui se dépensait chez nous. +Pour me distinguer d'un de mes cousins nommé Lerouge, on avait +joint à mon nom un mot infâme. Quelle honte, monsieur! Et je ne +savais rien de tant de scandales, non, rien! N'étais-je pas le +mari! Par bonheur, mon père était mort. + +M. Daburon eut pitié. + +-- Reposez-vous, mon ami, dit-il, remettez-vous. + +-- Non, répondit le marin, j'aime mieux faire vite. Un homme eut +la charité de me prévenir: le curé. Si jamais celui-là a besoin de +Lerouge!... Sans perdre une minute, j'allai trouver un homme de +loi, lui demandant comment doit agir un honnête marin qui a eu le +malheur d'épouser une gourgandine. Il me dit qu'il n'y a rien à +faire. Plaider, c'est publier à son de trompe son déshonneur, et +une séparation n'arrange rien. «Quand une fois on a donné son nom +à une femme, me dit-il, on ne peut plus le reprendre, il lui +appartient pour le restant de ses jours, elle a le droit d'en +disposer. Elle peut le salir, le couvrir de boue, le traîner de +musicos en musicos, le mari n'y peut rien.» Cela étant, mon parti +fut vite pris. Le jour même, je vendis le fatal pré et j'en fis +porter l'argent à Claudine, ne voulant rien garder du pain de la +honte. Je fis ensuite dresser un acte qui l'autorisait à +administrer notre petit bien mais qui ne lui permettait ni de le +vendre, ni d'emprunter dessus. Puis je lui écrivis une lettre où +je lui marquais qu'elle n'entendrait plus parler de moi, que je +n'étais plus rien pour elle et qu'elle pouvait se regarder comme +veuve. Et dans la nuit, je partis avec mon fils. + +-- Et que devint votre femme, après votre départ? + +-- Je ne puis le dire, monsieur. Je sais seulement qu'elle quitta +le pays un an après moi. + +-- Vous ne l'avez jamais revue? + +-- Jamais. + +-- Cependant, vous étiez chez elle trois jours avant le crime? + +-- C'est vrai, monsieur, mais c'est qu'il le fallait absolument. +J'ai eu bien de la peine à la retrouver, personne ne savait ce +qu'elle était devenue. Heureusement mon notaire a pu se procurer +l'adresse de madame Gerdy, il lui a écrit, et c'est comme cela que +j'ai su que Claudine habitait La Jonchère. J'étais pour lors à +Rouen; le patron Gervais, qui est mon ami, m'offrit de me remonter +à Paris sur son bateau, et j'acceptai. Ah! monsieur! quel +saisissement lorsque je suis entré chez elle! Ma femme ne me +reconnaissait pas. À force de dire à tout le monde que j'étais +mort, elle avait sans doute fini par s'en persuader. Quand j'ai +dit mon nom, elle est tombée à la renverse. La malheureuse! elle +n'avait pas changé. Elle avait près d'elle un verre et une +bouteille d'eau-de-vie... + +-- Tout cela ne m'apprend pas ce que vous veniez faire chez votre +femme. + +-- C'est pour Jacques, monsieur, que j'y allais. Le petit est +devenu homme, et il veut se marier. Pour cela, il fallait le +consentement de la mère. J'ai donc porté à Claudine un acte que le +notaire avait préparé et qu'elle a signé. Le voici. + +M. Daburon prit l'acte et sembla le lire attentivement. Au bout +d'un moment: + +-- Vous êtes-vous demandé, interrogea-t-il, qui pouvait avoir +assassiné votre femme? + +Lerouge ne répondit pas. + +-- Avez-vous eu des soupçons sur quelqu'un? insista le juge. + +-- Dame! monsieur, répondit le marin, que voulez-vous que je vous +dise! J'ai pensé que Claudine avait fini par lasser les gens de +qui elle tirait de l'argent comme de l'eau d'un puits, ou bien +qu'étant soûle elle avait parlé trop. + +Les renseignements étaient aussi complets que possible. Daburon +congédia Lerouge en lui recommandant d'attendre Gévrol qui le +conduirait à un hôtel où il se tiendrait jusqu'à nouvel ordre à la +disposition de la justice. + +-- Vous serez indemnisé de vos dépenses, ajouta le juge. + +Lerouge avait à peine tourné les talons qu'un fait grave, +prodigieux, inouï, sans précédent se produisit dans le cabinet du +juge d'instruction. Constant, le sérieux, l'impassible, +l'immobile, le sourd-muet Constant se leva et parla. Il rompit un +silence de quinze années, il s'oublia jusqu'à émettre une opinion. +Il dit: + +-- Voilà, monsieur, une surprenante affaire! + +Bien surprenante, en effet, pensait M. Daburon, et bien faite pour +dérouter toutes les prévisions, pour renverser toutes les opinions +préconçues. Pourquoi, lui juge, avait-il agi avec cette déplorable +précipitation? Pourquoi, avant de rien risquer, n'avait-il pas +attendu de bien posséder tous les éléments de cette grave affaire, +de tenir tous les fils de cette trame compliquée? On accuse la +justice de lenteur, mais c'est cette lenteur même qui fait sa +force et sa sûreté, qui constitue sa presque infaillibilité. + +On ne sait pas assez tout le temps que les témoignages mettent à +se produire. + +On ignore ce que peuvent révéler de faits des investigations +inutiles en apparence. + +Les drames de la cour d'assises n'observent pas les trois unités, +il s'en manque de beaucoup. + +Quand l'enchevêtrement des passions et des mobiles semble +inextricable, un personnage inconnu, venu on ne sait d'où, se +présente, et c'est lui qui apporte le dénouement. + +M. Daburon, le plus prudent des hommes, avait cru simple la plus +complexe des affaires. Il avait agi comme pour un cas de flagrant +délit dans un crime mystérieux qui réclamait les plus grandes +précautions. Pourquoi? C'est que ses souvenirs ne lui avaient pas +laissé la liberté de délibération, de jugement et de décision. Il +avait craint également de paraître faible et de se montrer +violent. Se croyant sûr de son fait, l'animosité l'avait emporté. +Et cependant bien des fois il s'était dit: où est le devoir? Mais, +quand on en est réduit à ne plus distinguer clairement le devoir, +c'est qu'on fait fausse route. + +Le singulier dans tout cela, c'est que les fautes du juge +d'instruction provenaient de son honnêteté même. Il avait été +égaré par une trop grande délicatesse de conscience, les scrupules +qui le tracassaient lui avaient rempli l'esprit de fantômes et +l'avaient poussé à l'animosité passionnée par lui déployée à un +certain moment. + +Devenu plus calme, il examinait sainement les choses. En somme, +grâce à Dieu! rien n'était irréparable. Il ne s'en adressait pas +moins les plus dures admonestations. Le hasard seul l'avait +arrêté. En ce moment même, il se jurait bien que cette instruction +serait pour lui la dernière. Sa profession lui inspirait désormais +une invincible horreur. Puis, son entretien avec Claire avait +rouvert toutes les blessures de son coeur, et elles saignaient +plus douloureuses que jamais. Il reconnaissait avec accablement +que sa vie était brisée, finie. Un homme peut se dire cela quand +toutes les femmes ne lui sont rien, hormis une seule qu'il ne peut +espérer posséder. + +Trop religieux pour songer au suicide, il se demandait avec +angoisse ce qu'il deviendrait plus tard, quand il aurait jeté aux +orties sa robe de juge. + +Puis il revenait à l'affaire présente. Dans tous les cas, innocent +ou coupable, Albert était bien le vicomte de Commarin, le fils +légitime du comte. Mais était-il coupable? Évidemment non. + +-- J'y songe! s'écria tout à coup le juge, il faut que je parle au +comte de Commarin. Constant, faites passer à son hôtel, qu'il +vienne à l'instant; s'il n'est pas chez lui, qu'on le cherche. + +M. Daburon allait avoir un moment difficile. Il allait être forcé +de dire à ce vieillard: «Monsieur, votre fils légitime n'est pas +celui que je vous ai dit, c'est l'autre.» Quelle situation! non +seulement pénible, mais voisine du ridicule. Le correctif, c'est +que cet autre, Albert, était innocent. + +À Noël aussi il faudrait apprendre la vérité, le précipiter à +terre après l'avoir élevé jusqu'aux nues. Quelle désillusion! Mais +sans doute le comte trouverait pour lui quelque compensation, il +la lui devait bien. + +-- Maintenant, murmurait le juge, quel serait le coupable? + +Une idée traversa son cerveau, qui d'abord lui parut +invraisemblable. Il la rejeta, puis la reprit. Il la tourna, la +retourna, l'examina sous toutes ses faces. Il s'y était presque +arrêté lorsque M. de Commarin entra. + +Le messager de M. Daburon lui était arrivé comme il allait +descendre de voiture, revenant avec Claire de chez Mme Gerdy. + + +XVIII +Le père Tabaret parlait, mais il agissait aussi. + +Abandonné par le juge d'instruction à ses seules forces, il se +remit à l'oeuvre sans perdre une minute et ne prit plus un moment +de repos. + +L'histoire du cabriolet attelé d'un cheval rapide était exacte. + +Prodiguant l'argent, le bonhomme avait recruté une douzaine +d'employés de la police en congé ou de malfaiteurs sans ouvrage, +et, à la tête de ces honorables auxiliaires, secondé par son séide +Lecoq, il s'était transporté à Bougival. + +Il avait littéralement fouillé le pays, maison par maison, avec +l'obstination et la patience d'un maniaque qui voudrait retrouver +une aiguille dans une charretée de foin. + +Ses peines ne furent pas absolument perdues. + +Après trois jours d'investigations, voici ce dont il était à peu +près certain: + +L'assassin n'avait pas quitté le chemin de fer à Rueil comme le +font tous les gens de Bougival, de La Jonchère et de Marly. Il +avait poussé jusqu'à Chatou. + +Tabaret pensait le reconnaître dans un homme encore jeune, brun et +avec d'épais favoris noirs, chargé d'un pardessus et d'un +parapluie, que lui avaient dépeint les employés de la station. + +Ce voyageur, arrivé par le train qui part de Paris à Saint-Germain +à huit heures trente-cinq du soir, avait paru fort pressé. + +En quittant la gare, il s'était élancé au pas de course sur la +route qui conduit à Bougival. Sur la chaussée, deux hommes de +Marly et une femme de La Malmaison l'avaient remarqué à cause de +ses allures rapides. Il fumait tout en courant. + +Au passage du pont qui, à Bougival, joint les deux rives de la +Seine, il avait été mieux observé encore. + +On paye pour traverser ce pont, et l'assassin présumé avait sans +doute oublié cette circonstance. + +Il avait passé franc, toujours au pas de gymnastique, les coudes +au corps, ménageant son haleine, et le gardien du pont avait été +obligé de s'élancer à sa poursuite en le hélant, pour se faire +payer. + +Il avait paru très contrarié de cette circonstance, avait jeté une +pièce de dix sous et avait continué sa route sans attendre les +quarante-cinq centimes qui lui revenaient. + +Ce n'est pas tout. + +Le contrôleur de Rueil se souvenait que deux minutes avant le +train de dix heures et quart, un voyageur s'était présenté, très +ému et si essoufflé qu'à peine il pouvait se faire comprendre en +demandant son billet, un billet de seconde, pour Paris. + +Le signalement de cet homme répondait exactement au portrait +décrit par les employés de Chatou et par le gardien du pont. + +Enfin, le bonhomme se croyait sur la trace d'un individu qui avait +dû monter dans le même compartiment que ce voyageur essoufflé. + +On lui avait indiqué un boulanger d'Asnières auquel il avait écrit +en lui demandant un rendez-vous. + +Tel était le bilan du père Tabaret, quand le lundi matin il se +présenta au Palais de Justice afin de voir si on n'aurait pas reçu +le dossier de la veuve Lerouge. + +Il ne trouva pas ce dossier, mais dans la galerie il rencontra +Gévrol et son homme. + +Le chef de la sûreté triomphait, et triomphait sans pudeur. Dès +qu'il aperçut Tabaret, il l'appela. + +-- Eh bien! illustre dénicheur, quoi de neuf? Avons-nous fait +couper le cou à quelque scélérat depuis l'autre jour? Ah! vieux +malin, je vois bien que c'est à ma place que vous en voulez! + +Hélas! le bonhomme était cruellement changé. La conscience de son +erreur le rendait humble et doux. Ces plaisanteries qui jadis +l'exaspéraient ne le touchaient pas. Bien loin de se rebiffer, il +baissa le nez d'un air si contrit que Gévrol en fut étonné. + +-- Raillez-moi, mon bon monsieur Gévrol, répondit-il, moquez-vous +de moi impitoyablement, vous aurez raison, je l'ai bien mérité. + +-- Ah çà! reprit l'agent, nous avons donc fait quelque nouveau +chef-d'oeuvre, vieux passionné? + +Le père Tabaret branla tristement la tête. + +-- J'ai livré un innocent, dit-il, et la justice ne veut plus me +le rendre. + +Gévrol était ravi, il se frottait les mains à s'enlever +l'épiderme. + +-- C'est très fort; cela, chantonnait-il, c'est très adroit. Faire +condamner des coupables, fi donc! c'est mesquin. Mais faire +raccourcir des innocents, bigre! c'est le dernier mot de l'art. +Papa Tirauclair, vous êtes pyramidal, et je m'incline. + +Et en même temps il ôta ironiquement son chapeau. + +-- Ne m'accablez pas, reprit le bonhomme. Que voulez-vous, malgré +mes cheveux gris, je suis jeune dans le métier. Parce que le +hasard m'a servi trois ou quatre fois, j'en suis devenu bêtement +orgueilleux. Je reconnais trop tard que je ne suis pas ce que je +croyais; je suis un apprenti à qui le succès a fait tourner la +cervelle, tandis que vous, monsieur Gévrol, vous êtes notre maître +à tous. Au lieu de me railler, de grâce, secourez-moi, aidez-moi +de vos conseils et de votre expérience. Seul, je n'en sortirai +pas, au lieu qu'avec vous!... + +Gévrol est superlativement vaniteux. La soumission de Tabaret, +qu'au fond il estimait très fort, chatouilla délicieusement ses +prétentions policières. Il s'humanisa. + +-- J'imagine, dit-il d'un ton protecteur, qu'il s'agit de +l'affaire de La Jonchère? + +-- Hélas! oui, cher monsieur Gévrol, j'ai voulu marcher sans vous, +et il m'en cuit. + +Le vieux finaud de Tabaret gardait la mine contrite d'un +sacristain surpris à faire gras le vendredi, mais, au fond, il +riait, il jubilait. + +Niais vaniteux, pensait-il, je te casserai tant d'encensoirs sur +le nez que tu finiras bien par faire tout ce que je voudrai. + +M. Gévrol se grattait le nez, tout en avançant la lèvre inférieure +et en faisant: «Euh! euh!» Il feignait d'hésiter, heureux de +prolonger la délicate jouissance que lui procurait la confusion du +bonhomme. + +-- Voyons, dit-il enfin, déridez-vous, papa Tirauclair; je suis +bon garçon, moi, je vous donnerai un coup d'épaule. C'est gentil, +hein? Mais aujourd'hui je suis trop pressé, on me demande là-bas. +Venez me voir demain matin, nous causerons. Cependant, avant de +nous quitter, je vais vous allumer une lanterne pour chercher +votre chemin. Savez-vous qui est le témoin que j'amène? + +-- Dites, mon bon monsieur Gévrol. + +-- Eh bien! ce gaillard sur ce banc qui attend monsieur le juge +d'instruction est le mari de la victime de La Jonchère. + +-- Pas possible! fit le père Tabaret stupéfié. + +Et réfléchissant: + +-- Vous vous moquez de moi, ajouta-t-il. + +-- Non, sur ma parole. Allez lui demander son nom, il vous dira +qu'il s'appelle Pierre Lerouge. + +-- Elle n'était donc pas veuve? + +-- Il paraîtrait, répondit Gévrol goguenardant, puisque voilà son +heureux époux. + +-- Oh!... murmura le bonhomme. Et sait-il quelque chose? + +En vingt phrases le chef de la sûreté analysa à son collègue +volontaire le récit que Lerouge allait faire au juge +d'instruction. + +-- Que dites-vous de cela? demanda-t-il en finissant. + +-- Ce que je dis, balbutia le père Tabaret, dont la physionomie +dénotait une surprise voisine de l'hébétement, ce que je dis?... +je ne dis rien. Je pense... mais non, je ne pense rien. + +-- Une tuile, quoi! fit Gévrol radieux. + +-- Dites un coup de massue, plutôt, répliqua Tabaret. + +Mais subitement il se redressa, se donnant sur le front un furieux +coup de poing. + +-- Et mon boulanger! s'écria-t-il. À demain, monsieur Gévrol. + +Il est fêlé! pensa le chef de la sûreté. + +Le bonhomme était fort sain d'esprit, seulement il s'était tout à +coup souvenu du boulanger d'Asnières, qu'il avait prié de passer +chez lui. L'y trouverait-il encore? + +Dans l'escalier, il rencontra M. Daburon; c'est à peine s'il +daigna lui répondre. + +Bientôt il fut dehors et s'élança le long du quai, trottant comme +un chat maigre. + +Là, causons, se disait-il; voilà mon Noël redevenu, Gros-Jean +comme devant. Il ne va pas rire, lui qui était si heureux d'avoir +un nom. Bast! s'il le veut, je l'adopterai. Tabaret ne sonne pas +comme Commarin, mais enfin, c'est un nom. N'importe, l'histoire de +Gévrol ne modifie en rien la situation d'Albert ni mes +convictions. Il est le fils légitime, tant mieux pour lui! Cela ne +m'affirmerait en rien son innocence, si j'en doutais. Évidemment, +non plus que son père, il ne connaissait rien de ces circonstances +si surprenantes. Il devait, aussi bien que le comte, croire à une +substitution. Ces faits, madame Gerdy les ignorait aussi, on aura +inventé quelque histoire pour expliquer la cicatrice. Oui, mais +madame Gerdy savait à n'en pas douter que Noël était bien son fils +à elle. En le reprenant, elle a dû vérifier les signes. Quand Noël +a trouvé les lettres du comte, elle se sera empressée de lui +expliquer... + +Le père Tabaret s'arrêta aussi court que si son chemin eût été +barré par le plus effroyable reptile. + +Il était épouvanté de sa conclusion, qui disait: «Noël aurait donc +assassiné la femme Lerouge pour l'empêcher de confesser que la +substitution n'avait pas eu lieu, et il aurait brûlé les lettres +et les papiers qui le prouvaient!» + +Mais il repoussa avec horreur cette probabilité, comme un honnête +homme chasse une détestable pensée qui, par hasard, sillonne son +esprit. + +-- Vieux crétin que je suis! exclamait-il en reprenant sa course, +voilà pourtant la conséquence de l'affreux métier que je me +faisais gloire d'exercer! Soupçonner Noël, mon enfant, mon +légataire universel, la vertu et l'honneur incarnés ici-bas! Noël, +que dix ans de relations constantes, de vie presque commune, m'ont +appris à estimer, à admirer au point que je répondrais de lui +comme de moi-même! Il faut de terribles passions pour pousser, à +verser le sang, les hommes d'une certaine condition, et je n'ai +jamais connu à Noël que deux passions: sa mère et le travail. Et +j'ose effleurer d'un soupçon ce caractère si noble! Je devrais me +battre! Vieille bête! tu ne trouves sans doute pas assez terrible +la leçon que tu viens de recevoir! Que faut-il donc pour te rendre +plus circonspect? + +Il raisonnait ainsi, s'efforçant de refouler ses inquiétudes, +contraignant ses habitudes d'investigation, mais au fond de lui- +même une voix taquinante murmurait: «Si c'était Noël?» + +Le père Tabaret était arrivé rue Saint-Lazare. Devant sa porte +stationnait le plus élégant coupé bleu attelé d'un cheval +magnifique. Machinalement il s'arrêta. + +-- Bel animal! dit-il; mes locataires reçoivent des gens bien... + +Ils recevaient des gens mal aussi, car il formulait à peine cette +réflexion qu'il vit sortir M. Clergeot, l'honnête M. Clergeot, +dont la présence dans une maison y trahit une ruine aussi sûrement +que la présence des employés des pompes funèbres y annonce une +mort. + +Le vieux policier, qui connaît toute la terre, connaissait +admirablement l'honnête banquier. Même il avait eu des relations +avec lui, autrefois, lorsqu'il collectionnait des livres. Il +l'arrêta. + +-- Vous voilà! vieux crocodile, lui dit-il, vous avez donc des +pratiques dans ma maison? + +-- Il paraît, répondit sèchement Clergeot, qui n'aime pas à être +traité familièrement. + +-- Tiens! tiens! fit le père Tabaret. + +Et, poussé par une curiosité bien naturelle chez un propriétaire +qui doit avant tout redouter de loger des gens gênés, il ajouta: + +-- Qui diable êtes-vous en train de me ruiner? + +-- Je ne ruine personne, riposta M. Clergeot d'un air de dignité +offensée. Avez-vous eu à vous plaindre de nos relations? Je ne le +pense pas. Parlez de moi, s'il vous plaît, au jeune avocat qui +fait des affaires avec moi, il vous dira s'il a lieu de regretter +de me connaître. + +Tabaret fut péniblement impressionné. Quoi! Noël, le sage Noël +était le client de Clergeot! Que voulait dire cela? Peut-être n'y +avait-il aucun mal? Cependant les quinze mille francs de jeudi lui +revenaient à la mémoire. + +-- Oui, dit-il, désireux de se renseigner, je sais que monsieur +Gerdy mène l'argent assez rondement. + +Clergeot a la délicatesse de ne jamais laisser attaquer ses +pratiques sans les défendre. + +-- Ce n'est pas lui personnellement, objecta-t-il, qui fait danser +les écus, c'est sa petite femme chérie. Elle est grosse comme le +pouce, mais elle mangerait le diable, ongles, cornes et tout. + +Quoi! Noël entretenait une femme, une créature que Clergeot lui- +même, l'ami des petites dames, trouvait dépensière! Cette +révélation, en ce moment, atteignait le bonhomme en plein coeur. +Pourtant il dissimula. Un geste, un regard pouvaient éveiller la +défiance de l'usurier et lui fermer la bouche. + +-- On sait cela, reprit-il du ton le plus dégagé qu'il put. Bast! +il faut que jeunesse se passe. Que croyez-vous donc qu'elle lui +coûte par an, cette coquine? + +-- Ma foi, je ne sais pas. Il a eu le tort de ne pas lui assigner +un fixe. À mon calcul, elle doit bien, depuis quatre ans qu'il +l'a, lui avoir avalé dans les environs de cinq cent mille francs. + +Quatre ans! cinq cent mille francs! + +Ces mots, ces chiffres éclatèrent comme des obus dans la cervelle +du père Tabaret. Un demi-million! En ce cas Noël était ruiné de +fond en comble. Mais alors... + +-- C'est beaucoup, dit-il, réussissant, grâce à d'héroïques +efforts, à cacher sa souffrance, c'est énorme même! Il faut +remarquer cependant que monsieur Gerdy a des ressources... + +-- Lui! interrompit l'usurier en haussant les épaules. Tenez, pas +ça! ajouta-t-il en faisant claquer sous ses dents l'ongle de son +pouce. Il est nettoyé à fond. Cependant, s'il vous doit de +l'argent, soyez sans crainte. C'est un malin. Il va se marier. Tel +que vous me voyez, je viens de lui renouveler des billets pour +vingt-six mille francs. Au revoir, monsieur Tabaret. + +L'usurier s'éloigna d'un pas leste, laissant le pauvre bonhomme +planté comme une borne au milieu du trottoir. + +Il ressentait quelque chose de pareil à la douleur immense qui +doit briser le coeur d'un père lorsqu'on lui laisse entrevoir que +son fils bien-aimé est peut-être le dernier des scélérats. + +Et, pourtant, telle était sa croyance en Noël qu'il violentait sa +raison pour repousser encore les soupçons qui le poignaient. +Pourquoi cet usurier n'aurait-il pas calomnié l'avocat? + +Ces gens qui prêtent à plus de dix pour cent sont capables de +tout. Évidemment il avait exagéré le chiffre des folies de son +client. + +Et quand même! Combien d'hommes n'ont pas fait pour des femmes les +plus grandes insanités sans cesser d'être honnêtes! + +Il voulut entrer. + +Un tourbillon de soie, de dentelles et de velours, lui barra le +passage. + +C'était une jolie jeune femme brune qui sortait. + +Elle s'élança, légère comme l'oiseau, dans le coupé bleu. + +Le père Tabaret était gaillard, la jeune femme était ravissante, +pourtant il n'eut pas un regard pour elle. + +Il entra, et sous la voûte il trouva son portier debout, sa +casquette à la main, considérant d'un oeil attendri une pièce de +vingt francs. + +-- Ah! monsieur, lui dit cet homme, la jolie dame, et combien elle +est comme il faut! Que n'êtes-vous arrivé cinq minutes plus tôt? + +-- Quelle dame?... pourquoi? + +-- Cette dame si distinguée qui sort, elle venait, monsieur, +chercher des renseignements sur monsieur Gerdy. Elle m'a donné +vingt francs pour répondre à ses questions. Il paraîtrait que +monsieur Gerdy se marie. Elle avait l'air tout à fait vexée. +Superbe créature! J'ai dans l'idée que ce doit être sa maîtresse. +Je comprends maintenant pourquoi il sortait toutes les nuits. + +-- Monsieur Gerdy? + +-- Mais oui, monsieur, je n'en ai jamais parlé à monsieur, vu +qu'il avait l'air de se cacher. Il ne me demandait pas le cordon, +non, pas si bête! Il filait par la petite porte de la remise. Moi +je me disais: c'est peut-être pour ne pas me déranger, ce qu'il en +fait, cet homme, c'est très délicat de sa part, et puisque ça lui +plaît... + +Le portier parlait, l'oeil toujours attaché sur sa pièce. +Lorsqu'il leva la tête pour interroger la physionomie de son +seigneur et maître, le père Tabaret avait disparu. En voilà bien +une autre! se dit le portier. Cent sous que le patron court après +la superbe créature! Joue des flûtes, va, vieux roquentin, on t'en +donnera un petit morceau, pas beaucoup, mais c'est très cher. Le +portier ne se trompait pas. Le père Tabaret courait après la dame +au coupé bleu. + +Il avait pensé: celle-là me dira tout; et d'un bond il fut dans la +rue. + +Il y arriva juste à temps pour voir le coupé bleu tourner le coin +de la rue Saint-Lazare. + +-- Ciel! murmura-t-il, je vais la perdre de vue, et cependant la +vérité est là. Il était dans un de ces états de surexcitation +nerveuse qui enfantent des prodiges. Il franchit le bout de la rue +Saint-Lazare aussi rapidement qu'un jeune homme de vingt ans. Ô +bonheur! À cinquante pas, dans la rue du Havre, Il vit le coupé +bleu arrêté au milieu d'un embarras de voitures. Je l'aurai! se +dit-il. + +Ses regards parcouraient les alentours de la gare de l'Ouest, +cette rue où rôdent presque constamment des cochers marrons: pas +une voiture! + +Volontiers, comme Richard III, il aurait crié: «Ma fortune pour un +fiacre!» Le coupé bleu s'était dégagé et filait bon train vers la +rue Tronchet. Le bonhomme suivait. Il se maintenait; le coupé ne +gagnait pas trop. + +Tout en courant sur le milieu de la chaussée, cherchant de l'oeil +une voiture où se jeter, il se disait: en chasse! bonhomme, en +chasse! Quand on n'a pas de tête, il faut des jambes. Et hop! et +hop! Pourquoi n'as-tu pas songé à demander à Clergeot l'adresse de +cette femme? Plus vite que ça, mon vieux, plus vite! Quand on veut +se mêler d'être mouchard, on se munit des qualités de l'emploi, le +mouchard doit avoir les fuseaux du cerf. + +Il ne pensait qu'à rejoindre la maîtresse de Noël, et pas à autre +chose. Mais il perdait, bien évidemment il perdait. + +Il n'était pas au milieu de la rue Tronchet, et il n'en pouvait +plus; il sentait que ses jambes ne le porteraient pas cent mètres +plus loin, et le maudit coupé allait atteindre la Madeleine. + +Ô Fortune! Une remise découverte, marchant dans le même sens que +lui, le dépassa. + +Il fit un signe plus désespéré que celui de l'homme qui se noie. +Le signe fut vu. Il rassembla ses dernières forces et d'un bond +s'élança dans la voiture sans le secours du marchepied. + +-- Là-bas, dit-il, ce coupé bleu, vingt francs! + +-- Compris! répondit le cocher en clignant de l'oeil. + +Et il enveloppa sa maigre rosse d'un vigoureux coup de fouet en +murmurant: + +-- Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu! Hue cocotte! + +Pour le père Tabaret, il était temps de s'arrêter, ses forces +expiraient. Après une bonne minute, il n'avait pas repris haleine. +On était sur le boulevard. Il se dressa dans la voiture, +s'appuyant au siège du cocher. + +-- Je n'aperçois plus le coupé, dit-il. + +-- Oh! je le vois bien, moi, bourgeois; c'est qu'il a un fameux +cheval. + +-- Le tien doit être meilleur! j'ai dit vingt francs, ce sera +quarante. + +Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frappant il grommelait: + +-- Il n'y a pas à dire, il faut la rejoindre. Pour vingt francs je +la manquais: j'aime les femmes, moi, je suis de leur côté. Mais +dame! deux louis... Peut-on être jaloux quand on est aussi laid +que ça? + +Le père Tabaret se donnait mille peines pour occuper son esprit de +choses indifférentes. + +Il ne voulait pas réfléchir avant d'avoir vu cette femme, de lui +avoir parlé, de l'avoir habilement questionnée. + +Il était sûr que d'un mot elle allait perdre ou sauver son amant. + +Quoi! perdre Noël! Eh bien! oui. + +Cette idée de Noël assassin le fatiguait, le harcelait, +bourdonnait dans son cerveau comme la mouche agaçante qui mille et +mille fois vient, revient se heurter à la vitre où brille un +rayon. + +On venait de dépasser la Chaussée-d'Antin, le coupé bleu n'était +guère qu'à une trentaine de pas. Le cocher de remise se retourna: + +-- Bourgeois, notre coupé s'arrête. + +-- Arrête aussi et ne le perds pas de l'oeil, pour repartir en +même temps que lui. Le père Tabaret se pencha tant qu'il put hors +de sa voiture. + +La jeune femme descendait du coupé, traversait le trottoir et +entrait dans un magasin où on vend des cachemires et des +dentelles. + +Voilà donc, pensait le père Tabaret, où vont les billets de mille +francs! Un demi-million en quatre ans! Que font donc ces créatures +de l'argent qu'on leur jette à pleines mains; le mangent-elles? Au +feu de quels caprices fondent-elles les fortunes? Elles ont des +philtres endiablés, bien sûr, qu'elles donnent à boire aux +imbéciles qui se ruinent pour elles. Il faut qu'elles possèdent un +art particulier de cuisiner et d'épicer le plaisir, puisque une +fois qu'elles tiennent un homme il sacrifie tout avant de les +abandonner. + +La remise se remit en route, mais bientôt s'arrêta. + +Le coupé faisait une nouvelle pause devant un magasin de +curiosités. + +Cette créature veut donc acheter tout Paris! se disait avec rage +le bonhomme. Oui, c'est elle qui a poussé Noël, si Noël a commis +le crime. C'est mes quinze mille francs qu'elle fricasse en ce +moment. Combien de jours dureront-ils? Ce serait pour avoir de +l'argent que Noël aurait tué la femme Lerouge. Oh! alors il serait +le dernier, le plus infâme des hommes. Quel monstre de +dissimulation et d'hypocrisie! Et penser que si je mourais ici de +fureur, il serait mon héritier! Car c'est écrit en toutes lettres: +«Je lègue à mon fils Noël Gerdy...» Si ce garçon était coupable, +il n'y aurait pas d'assez grands supplices pour lui... Mais cette +femme ne rentrera donc pas! + +Cette femme n'était pas pressée, le temps était beau, sa toilette +était ravissante, elle se montrait. Elle visita trois ou quatre +magasins encore, et en dernier lieu s'arrêta chez un pâtissier, où +elle resta plus d'un quart d'heure. + +Le bonhomme, dévoré d'angoisses, bondissait et trépignait dans sa +voiture. + +Être séparé du mot d'une énigme terrible par le caprice d'une +drôlesse, quelle torture! Il mourait d'envie de s'élancer sur ses +pas, de la prendre par le bras et de lui crier: «Rentre donc, +malheureuse! rentre donc chez toi! Que fais-tu là? Ne sais-tu pas +qu'à cette heure ton amant, celui que tu as ruiné, est soupçonné +d'un assassinat! Rentre donc que je te questionne, que je sache de +toi s'il est innocent ou coupable! Car tu me le diras, sans t'en +douter. Je t'ai préparé un traquenard où tu te prendras. Rentre +donc, l'anxiété me tue!» + +Elle rentra. + +Le coupé bleu reprit sa course, remonta la rue du Faubourg- +Montmartre, tourna dans la rue de Provence, déposa la jolie +promeneuse à sa porte et repartit. + +-- Elle demeure là, dit le père Tabaret avec un soupir de +soulagement. + +Il descendit de voiture, donna au cocher les deux louis en lui +ordonnant de l'attendre, et s'élança sur les traces de la jeune +femme. + +Il est patient, le bourgeois, pensa le cocher, mais la petite dame +brune est pincée. Le bonhomme avait ouvert la porte de la loge du +concierge. + +-- Le nom de cette dame qui vient de rentrer? demanda-t-il. + +Le portier ne parut rien moins que disposé à répondre. + +-- Son nom? insista le vieux policier. + +Le ton était si bref, si impérieux que le portier fut ébranlé. + +-- Madame Juliette Chaffour, répondit-il. + +-- À quel étage? + +-- Au second, la porte en face. + +Une minute après, le bonhomme attendait dans le salon de +Mme Juliette. Madame se déshabillait, lui avait répondu la femme +de chambre, et allait venir à l'instant. + +Le père Tabaret était stupéfié du luxe de ce salon. Il n'avait +rien d'insolent pourtant, ni de brutal, ni même de mauvais goût. +On ne se serait jamais cru chez une femme entretenue. Mais le +bonhomme, qui s'y connaissait en beaucoup de choses, jugea bien +que tout dans cette pièce était de grand prix. La seule garniture +de cheminée valait, au bas mot, une vingtaine de mille francs. + +Clergeot, pensait-il, n'a pas exagéré. + +L'entrée de Juliette interrompit ses réflexions. Elle avait retiré +sa robe et passé à la hâte un peignoir très ample, noir, avec des +garnitures de satin cerise. Ses admirables cheveux un peu dérangés +par son chapeau retombaient en cascades sur son cou et bouclaient +derrière ses délicates oreilles. Elle éblouit le père Tabaret. Il +comprit bien des folies. + +-- Vous avez demandé à me parler, monsieur? interrogea-t-elle en +s'inclinant gracieusement. + +-- Madame, répondit le père Tabaret, je suis un ami de Noël, son +meilleur ami, je puis le dire, et... + +-- Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, interrompit la +jeune femme. + +Elle-même se posa sur un canapé, lutinant du bout du pied ses +mules pareilles à son peignoir, pendant que le bonhomme prenait +place dans un fauteuil. + +-- Je viens, madame, reprit-il, pour une affaire grave. Votre +présence chez monsieur Gerdy... + +-- Quoi! s'écria Juliette, il sait déjà ma visite? Mâtin! il a une +police bien faite. + +-- Ma chère enfant, commença paternellement Tabaret... + +-- Bien! je sais, monsieur, ce que vous venez faire. Vous êtes +chargé par Noël de me gronder. Il m'avait défendu d'aller chez +lui, je n'ai pu y tenir. C'est embêtant, à la fin, d'avoir pour +amant un rébus, un homme dont on ne sait rien, un logogriphe en +habit noir et en cravate blanche, un être lugubre et mystérieux... + +-- Vous avez commis une imprudence. + +-- Pourquoi? parce qu'il va se marier? Que ne l'avoue-t-il alors? + +-- Si ce n'est pas! + +-- Ça est. Il l'a dit à ce vieux filou de Clergeot, qui me l'a +répété. En tout cas, il doit tramer quelque coup de sa tête; +depuis un mois il est tout chose, il est changé au point que je ne +le reconnais plus. + +Le père Tabaret désirait avant tout savoir si Noël ne s'était pas +ménagé un alibi pour le mardi du crime. Là pour lui était la +grande question. Oui; il était coupable certainement. Non; il +pouvait encore être innocent. Mme Juliette devait, il n'en doutait +pas, l'éclairer sur ce point décisif. + +En conséquence, il était arrivé avec sa leçon toute préparée, son +petit traquenard tendu. La vivacité de la jeune femme le dérouta +un peu; pourtant il poursuivit, se fiant aux hasards de la +conversation: + +_-- _Empêcheriez-vous donc le mariage de Noël? + +-- Son mariage! s'écria Juliette en éclatant de rire; ah! le +pauvre garçon! s'il ne rencontre pas d'autre obstacle que moi, son +affaire est conclue. Qu'il se marie, ce cher Noël, au plus vite, +et que je n'entende plus parler de lui. + +-- Vous ne l'aimez donc pas? demanda le bonhomme un peu surpris de +cette aimable franchise. + +-- Écoutez, monsieur, je l'ai beaucoup aimé, mais tout s'use. +Depuis quatre ans, je mène, moi qui suis folle de plaisirs, une +existence intolérable. Si Noël ne me quitte pas, c'est moi qui le +lâcherai. Je suis excédée, à la fin, d'avoir un amant qui rougit +de moi et qui me méprise. + +-- S'il vous méprise, belle dame, il n'y paraît guère, répondit le +père Tabaret en promenant autour du salon un regard des plus +significatifs. + +-- Vous voulez dire, riposta la dame en se levant, qu'il dépense +beaucoup pour moi. C'est vrai. Il prétend qu'il s'est ruiné pour +moi, c'est fort possible. Qu'est-ce que cela me fait? Je ne suis +pas une femme intéressée, sachez-le. J'aurais préféré moins +d'argent et plus d'égards. Mes folies m'ont été inspirées par la +colère et le désoeuvrement. Monsieur Gerdy me traite en fille, +j'agis en fille. Nous sommes quittes. + +-- Vous savez bien qu'il vous adore... + +-- Lui! Puisque je vous dis qu'il a honte de moi. Il me cache +comme une maladie secrète. Vous êtes le premier de ses amis à qui +je parle. Demandez-lui s'il m'a jamais sortie! On dirait que mon +contact est déshonorant. Tenez, mardi dernier, pas plus tard, nous +sommes allés au théâtre. Il avait loué une loge entière. Vous +croyez qu'il est resté près de moi? Erreur, monsieur s'est esquivé +et je ne l'ai plus revu de la soirée. + +-- Comment! vous avez été forcée de revenir seule? + +-- Non. À la fin du spectacle, vers minuit, monsieur a daigné +reparaître. Nous devions aller au bal de l'Opéra et de là souper. +Ah! ce fut amusant! Au bal, monsieur n'a osé ni relever son +capuchon, ni retirer son masque. Au souper, j'ai dû, à cause de +ses amis, le traiter comme un étranger. + +L'alibi préparé en cas de malheur apparaissait. + +Moins emportée, Juliette aurait remarqué l'état du père Tabaret et +certainement se serait tue. + +Il était devenu livide et tremblait comme une feuille. + +-- Bast! reprit-il en faisant un effort surhumain pour articuler +ses mots, le souper n'en a pas été moins gai. + +-- Gai! répéta la jeune femme en haussant les épaules, vous ne +connaissez guère votre ami. Si vous l'invitez jamais à dîner, +gardez-vous bien de le laisser boire. Il a le vin réjouissant +comme un convoi de dernière classe. À la seconde bouteille, il +était plus gris qu'un bouchon, si gris qu'il a perdu toutes ses +affaires: paletot, parapluie, porte-monnaie, étui à cigares... + +Le père Tabaret n'eut pas la force d'en écouter davantage: il se +dressa sur ses pieds avec des gestes de fou furieux. + +-- Misérable! s'écria-t-il, infâme scélérat... C'est lui, mais je +le tiens! + +Et il s'enfuit, laissant Juliette si épouvantée qu'elle appela sa +bonne. + +-- Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque affreuse +boulette, de casser quelque carreau. Pour sûr, j'ai causé un +malheur, je le devine, je le sens. Ce vieux drôle n'est pas un ami +de Noël, il est venu pour m'entortiller, pour me tirer les vers du +nez, et il a réussi... Sans m'en douter j'aurai parlé contre Noël. +Qu'ai-je pu dire? J'ai beau chercher, je ne le vois pas; mais +c'est égal, il faut le prévenir. Je vais lui écrire un mot; toi, +cours chercher un commissionnaire. + +Remonté en voiture, le père Tabaret galopait vers la préfecture de +police. Noël assassin! Sa haine était sans bornes comme autrefois +sa confiante amitié. + +Avait-il été assez cruellement joué, assez indignement pris pour +dupe par le plus vil et le plus criminel des hommes! Il avait soif +de vengeance; il se demandait quel châtiment ne serait pas trop +au-dessous du crime. + +Car non seulement il a assassiné Claudine, pensait-il, mais il a +tout disposé pour faire accuser un innocent. Et qui dit qu'il n'a +pas tué sa pauvre mère!... + +Il regrettait alors l'abolition de la torture, les raffinements +des bourreaux du moyen âge, l'écartèlement, le bûcher, la roue. + +La guillotine va si vite que c'est à peine si le condamné a le +temps de sentir le froid de l'acier tranchant les muscles, ce +n'est plus qu'une chiquenaude sur le cou. + +À force de vouloir adoucir la peine de mort, on en a fait une +plaisanterie, elle n'a plus de raison d'être. + +Seule la certitude de confondre Noël, de le livrer à la justice, +de se venger soutenait le père Tabaret. + +-- Il est clair, murmura-t-il, que c'est au chemin de fer, dans sa +hâte de rejoindre sa maîtresse au théâtre, que ce misérable a +oublié ses effets. Les retrouvera-t-on? S'il a eu la prudence +d'être assez imprudent pour aller les retirer sous un faux nom, je +n'aperçois plus de preuves. Le témoignage de cette madame Chaffour +n'en est pas un pour moi. La drôlesse, voyant son amant menacé, +reviendra sur ce qu'elle a dit; elle affirmera que Noël l'a +quittée bien après dix heures. + +Mais il n'aura pas osé aller au chemin de fer! + +Vers le milieu de la rue de Richelieu, le père Tabaret fut pris +d'un éblouissement. + +Je vais avoir une attaque, pensa-t-il. Si je meurs, Noël échappe +et il reste mon héritier... Quand on a fait un testament, on +devrait bien le porter toujours sur soi pour le déchirer au +besoin. + +Vingt pas plus loin, apercevant la plaque d'un médecin, il fit +arrêter la voiture et s'élança dans la maison. + +Il était si défait, si hors de soi, ses yeux avaient une telle +expression d'égarement, que le docteur eut presque peur de ce +singulier client qui lui dit d'une voix rauque: + +-- Saignez-moi! + +Le médecin essaya une objection mais déjà le bonhomme avait retiré +sa redingote et relevé une des manches de sa chemise. + +-- Saignez-moi donc! répéta-t-il; voulez-vous me tuer?... + +Sur cette instance, le médecin se décida et le père Tabaret +descendit, rassuré et soulagé. Une heure plus tard, muni des +pouvoirs nécessaires et suivi d'un officier de paix, il procédait, +au bureau des objets perdus au chemin de fer, aux recherches +indiquées. + +Ses perquisitions eurent le résultat qu'il avait prévu. + +Bientôt il sut que le soir du Mardi gras on avait trouvé dans un +compartiment de seconde du train 45 un paletot et un parapluie. On +lui représenta ces objets et il les reconnut pour appartenir à +Noël. Dans une des poches du paletot se trouvait une paire de +gants gris perle éraillés et déchirés, et un billet de retour de +Chatou qui n'avait pas été utilisé. + +En s'élançant à la poursuite de la vérité, le père Tabaret ne +savait que trop ce qu'elle était. + +Sa conviction, involontairement formée lorsque Clergeot lui avait +révélé les folies de Noël, s'était depuis fortifiée de mille +circonstances; chez Juliette il avait été sûr, et pourtant, à ce +dernier moment, lorsque le doute devenait absolument impossible, +en voyant éclater l'évidence, il fut atterré. + +-- Allons! s'écria-t-il enfin, il s'agit maintenant de le prendre! + +Et sans perdre une minute, il se fit conduire au Palais de Justice +où il espérait rencontrer le juge d'instruction. Malgré l'heure, +en effet, M. Daburon n'avait pas encore quitté son cabinet. + +Il causait avec le comte de Commarin, qu'il venait de mettre au +fait des révélations de Pierre Lerouge, que le comte croyait mort +depuis plusieurs années. + +Le père Tabaret entra comme un tourbillon, trop éperdu pour faire +attention à la présence d'un étranger. + +-- Monsieur! s'écria-t-il, bégayant de rage, monsieur, nous tenons +l'assassin véritable! C'est lui, c'est mon fils d'adoption, mon +héritier, c'est Noël! + +-- Noël!... répéta M. Daburon en se levant. + +Et plus bas il ajouta: + +-- Je l'avais deviné. + +-- Ah! il faut un mandat bien vite, continua le bonhomme; si nous +perdons une minute, il nous file entre les doigts! Il se sait +découvert, si sa maîtresse l'a prévenu de ma visite. Hâtons-nous, +monsieur le juge, hâtons-nous! + +M. Daburon ouvrit la bouche pour demander une explication, mais le +vieux policier poursuivit: + +-- Ce n'est pas tout encore: un innocent, Albert, est en prison... + +-- Il n'y sera plus dans une heure, répondit le magistrat; un +moment avant votre arrivée, j'ai pris toutes mes dispositions pour +sa mise en liberté; occupons-nous de l'autre. + +Ni le père Tabaret ni M. Daburon ne remarquèrent la disparition du +comte de Commarin. Au nom de Noël, il avait gagné doucement la +porte et s'était élancé dans la galerie. + + +XIX +Noël avait promis de faire toutes les démarches du monde, de +tenter l'impossible pour obtenir l'élargissement d'Albert. + +Il visita en effet quelques membres du parquet et sut se faire +repousser partout. + +À quatre heures, il se présentait à l'hôtel Commarin pour +apprendre au comte le peu de succès de ses efforts. + +-- Monsieur le comte est sorti, lui dit Denis, mais si monsieur +veut prendre la peine de l'attendre... + +-- J'attendrai, répondit l'avocat. + +-- Alors, reprit le valet de chambre, je prierai monsieur de +vouloir bien me suivre, j'ai ordre de monsieur le comte +d'introduire monsieur dans son cabinet. + +Cette confiance donnait à Noël la mesure de sa puissance nouvelle. +Il était chez lui, désormais, dans cette magnifique demeure; il y +était le maître, l'héritier. Son regard, qui inventoriait la +pièce, s'arrêta sur le tableau généalogique suspendu près de la +cheminée. Il s'en approcha et lut. + +C'était comme une page, et des plus belles, arrachée au livre d'or +de la noblesse française. Tous les noms qui dans notre histoire +ont un chapitre ou un alinéa s'y retrouvaient. Les Commarin, +avaient mêlé leur sang à toutes les grandes maisons. Deux d'entre +eux avaient épousé des filles de familles régnantes. + +Une chaude bouffée d'orgueil gonfla le coeur de l'avocat, ses +tempes battirent plus vite, il releva fièrement la tête en +murmurant: + +-- Vicomte de Commarin! + +La porte s'ouvrit; il se retourna, le comte entrait. + +Déjà Noël s'inclinait respectueusement: il fut pétrifié par le +regard chargé de haine, de colère et de mépris de son père. Un +frisson courut dans ses veines, ses dents claquèrent, il se sentit +perdu. + +-- Misérable! s'écria le comte. + +Et redoutant sa propre violence, le vieux gentilhomme jeta sa +canne dans un coin. Il ne voulait pas frapper son fils, il le +jugeait indigne d'être frappé de sa main. Puis il y eut entre eux +une minute de silence mortel qui leur parut à tous deux durer un +siècle. L'un et l'autre, en un instant, furent illuminés de +réflexions qu'il faudrait un volume pour traduire. Noël osa parler +le premier. + +-- Monsieur..., commença-t-il. + +-- Ah! taisez-vous, au moins, fit le comte d'une voix sourde, +taisez-vous! Se peut-il, grand Dieu! que vous soyez mon fils? +Hélas! je n'en puis douter, maintenant. Malheureux, vous saviez +bien que vous étiez le fils de madame Gerdy! Infâme! Non seulement +vous avez tué, mais vous avez mis tout en oeuvre pour faire +retomber votre crime sur un innocent! Parricide! vous avez tué +votre mère! + +L'avocat essaya de balbutier une protestation. + +-- Vous l'avez tuée, poursuivit le comte avec plus d'énergie, +sinon par le poison, du moins par votre crime. Je comprends tout +maintenant. Elle n'avait plus le délire, ce matin... Mais vous +savez aussi bien que moi ce qu'elle disait. Vous écoutiez, et si +vous avez osé entrer lorsqu'un mot de plus allait vous perdre, +c'est que vous aviez caché l'effet de votre présence. C'est bien à +vous que s'adressait sa dernière parole: «Assassin!» + +Peu à peu Noël s'était reculé jusqu'au fond de la pièce, et il s'y +tenait, adossé à la muraille, le haut du corps rejeté en arrière, +les cheveux hérissés, l'oeil hagard. Un tremblement convulsif le +secouait. Son visage trahissait l'effroi le plus horrible à voir, +l'effroi du criminel découvert. + +-- Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le comte, et je ne +suis pas le seul à tout savoir. À cette heure, un mandat d'arrêt +est décerné contre vous. + +Un cri de rage, sorte de râle sourd, déchira la poitrine de +l'avocat. Ses lèvres, que la terreur faisait affaissées et +pendantes, se crispèrent. Foudroyé au milieu du triomphe, il se +roidissait contre l'épouvante. Il se redressa avec un regard de +défi. + +M. de Commarin, sans paraître prendre garde à Noël, s'approcha de +son bureau et ouvrit un tiroir. + +-- Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bourreau qui vous +attend. Je veux bien me souvenir que j'ai le malheur d'être votre +père. Asseyez-vous! écrivez et signez la confession de votre +crime. Vous trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu +vous pardonne!... + +Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sortir. Noël l'arrêta +d'un geste, et sortant de sa poche un revolver à quatre coups: + +-- Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il; mes précautions, +vous le voyez, sont prises; on ne m'aura pas vivant. Seulement... + +-- Seulement? interrogea durement le comte. + +-- Je dois vous déclarer, monsieur, reprit froidement l'avocat, +que je ne veux pas me tuer... au moins en ce moment. + +-- Ah! s'écria M. de Commarin d'un ton de dégoût, il est lâche! + +-- Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai que lorsqu'il me +sera bien démontré que toute issue m'est fermée, que je ne puis +pas me sauver. + +-- Misérable! fit le comte menaçant, faudra-t-il donc que moi- +même?... + +Il s'élança vers le tiroir, mais Noël le referma d'un coup de +pied. + +-- Écoutez-moi, monsieur, dit l'avocat de cette voix rauque et +brève que donne aux hommes l'imminence du danger, ne perdons pas +en paroles vaines le moment de répit qui m'est laissé. J'ai commis +un crime, c'est vrai, et je ne cherche pas à me justifier, mais +qui donc l'avait préparé, sinon vous? Maintenant vous me faites la +faveur de m'offrir un pistolet: merci! je refuse. Cette générosité +n'est pas à mon adresse. Avant tout, vous voulez éviter le +scandale de mon procès et la honte qui ne manquera pas de +rejaillir sur votre nom. + +Le comte voulut répliquer. + +-- Laissez donc! interrompit Noël d'un ton impérieux. Je ne veux +pas me tuer. Je veux sauver ma tête, s'il est possible. +Fournissez-moi les moyens de fuir, et je vous promets que je serai +mort avant d'être pris. Je dis: fournissez-moi les moyens, parce +que je n'ai pas vingt francs à moi. Mon dernier billet de mille +étant flambé le jour où... vous m'entendez. Il n'y a pas chez ma +mère de quoi la faire enterrer. Donc, de l'argent! + +-- Jamais! + +-- Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui en résultera +pour ce nom qui vous est si cher. + +Le comte, ivre de colère, bondit jusqu'à son bureau pour y prendre +une arme. Noël se plaça devant lui. + +-- Oh! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le plus fort. + +M. de Commarin recula. En parlant de jugement, de scandale, de +honte, l'avocat avait frappé juste. Pendant un moment, pris entre +le respect de son nom et le désir brûlant de voir punir ce +misérable, le vieux gentilhomme demeura indécis. Enfin le +sentiment de la noblesse l'emporta. + +-- Finissons, prononça-t-il d'une voix frémissante et empreinte du +plus atroce mépris, finissons cette discussion ignoble... +Qu'exigez-vous? + +-- Je vous l'ai dit, de l'argent, tout ce que vous avez ici, mais +décidez-vous vite! + +Dans la journée du samedi le comte avait fait prendre chez son +banquier des fonds destinés à monter la maison de celui qu'il +croyait son fils légitime. + +-- J'ai quatre-vingt mille francs ici, reprit-il. + +-- C'est peu, fit l'avocat, cependant donnez. Je vous préviens que +j'ai compté sur vous pour cinq cent mille francs. Si je réussis à +déjouer les poursuites dont je suis l'objet, vous aurez à tenir à +ma disposition quatre cent vingt mille francs. Vous engagez-vous à +me les donner à ma première réquisition? Je trouverai un moyen de +vous les faire demander sans risque pour moi. À ce prix, jamais +vous n'entendrez parler de moi. + +Pour toute réponse le comte ouvrit un petit coffre de fer scellé +dans le mur et en tira une liasse de billets de banque qu'il jeta +aux pieds de Noël. + +Un éclair de fureur brilla dans les yeux de l'avocat; il fit un +pas vers son père: + +-- Oh! ne me poussez pas, menaça-t-il, les gens qui comme moi +n'ont plus rien à perdre sont dangereux. Je puis me livrer... + +Il se baissa cependant et ramassa le paquet. + +-- Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir +le reste? + +-- Oui. + +-- Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fidèle à notre +traité; on ne m'aura pas vivant. Adieu, mon père! en tout ceci +vous êtes le vrai coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel +n'est pas juste. Je vous maudis... + +Quand, une heure plus tard, les domestiques pénétrèrent dans le +cabinet du comte, ils le trouvèrent étendu à terre, la face contre +le tapis, donnant à peine signe de vie. + +Cependant Noël était sorti de l'hôtel Commarin et remontait la rue +de l'Université, chancelant sous le souffle du vertige. + +Il lui semblait que les pavés oscillaient sous ses pas et que tout +autour de lui tournait. + +Il avait la bouche sèche, les yeux lui cuisaient, et de temps à +autre une nausée soulevait son estomac. + +Mais en même temps, phénomène étrange, il ressentait un +soulagement incroyable, presque du bien-être. + +La théorie de l'honnête M. Balan avait raison. + +C'en était donc fait, tout était fini, perdu. Plus d'angoisses +désormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de +dissimulation, de luttes. Rien, il n'y avait plus rien à redouter +désormais. Son horrible rôle achevé, il pouvait retirer son masque +et respirer à l'aise. + +Un irrésistible affaissement succédait à l'exaltation enragée qui +devant le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous +les ressorts de son organisation, bandés outre mesure depuis une +semaine, se détendaient et fléchissaient. La fièvre qui, pendant +huit jours, l'avait galvanisé tombait, et il sentait avec la +fatigue un impérieux besoin de repos. Il éprouvait un vide +immense, une indifférence sans bornes pour tout. + +Son insensibilité avait quelque analogie avec celle des gens +anéantis par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul +sentiment n'est capable d'émouvoir, qui n'ont plus ni la force ni +le courage de penser et que l'imminence d'un grand péril, de la +mort même, ne saurait tirer de leur morne insouciance. + +On serait venu l'arrêter en ce moment, qu'il n'aurait songé ni à +résister ni à se débattre; il n'aurait pas fait une enjambée pour +se cacher, pour fuir, pour sauver sa tête. + +Bien plus, il eut un moment comme l'idée d'aller se constituer +prisonnier, pour avoir la paix, pour être tranquille, pour se +délivrer de l'inquiétude du salut. + +Mais son énergie se révolta contre cette morne hébétude. La +réaction vint, secouant ces défaillances de l'esprit et du corps. +La conscience de la situation et du danger lui revint, il entrevit +avec horreur l'échafaud comme on aperçoit l'abîme aux lueurs de la +foudre. + +Il faut défendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment? + +Les transes mortelles qui ôtent aux assassins jusqu'au plus simple +bon sens le faisaient frissonner. + +Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou +quatre passants l'examinaient curieusement. Son effroi s'en +accrut. + +Il se mit à courir dans la direction du quartier latin, sans +projet, sans but, courant pour courir, pour s'éloigner, comme le +Crime, que la peinture représente fuyant sous le fouet des Furies. + +Il ne tarda pas à s'arrêter, frappé de cette idée que cette course +désordonnée devait éveiller l'attention. + +Il lui semblait que tout en lui dénonçait le meurtre; il croyait +lire le mépris et l'horreur sur tous les visages, le soupçon dans +tous les yeux. + +Il allait, se répétant instinctivement: «Il faut prendre un +parti.» + +Mais dans son horrible agitation, il était incapable de rien voir, +de délibérer, de comparer, de résoudre, de décider. + +Lorsqu'il hésitait encore à frapper, il s'était dit: je puis être +découvert. Et dans cette prévision il avait bâti tout un plan qui +devait le mettre sûrement à l'abri des recherches. Il devait faire +ceci et cela, il aurait recours à cette ruse, il prendrait telle +précaution. Prévoyance inutile! Rien de ce qu'il avait imaginé ne +lui semblait exécutable. On le cherchait, et il ne voyait nul +endroit" du monde entier où il pût se croire en sûreté. + +Il était près de l'Odéon, quand une réflexion plus rapide que +l'éclair illumina les ténèbres de son cerveau. + +Il songea que sans aucun doute on le cherchait déjà, son +signalement devait être donné partout; sa cravate blanche et ses +favoris si bien soignés le trahissaient comme une affiche. + +Avisant la boutique d'un coiffeur, il s'avança jusqu'à la porte, +mais au moment de tourner le bouton, il eut peur. + +Ne trouverait-on pas singulier qu'il fit couper sa barbe? Si on +allait le questionner! + +Il passa outre. + +Il vit une autre boutique, les mêmes hésitations l'arrêtèrent. + +Peu à peu la nuit était venue, et avec l'obscurité Noël sentait +renaître son assurance et son audace. + +Après cet immense naufrage au port, l'espérance surnageait. +Pourquoi ne se sauverait-il pas? + +On sait d'autres exemples. On passe à l'étranger, on change de +nom, on se refait un état civil, on entre dans la peau d'un autre +homme. Il avait de l'argent c'était le principal. + +Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt +mille francs en poche, est un imbécile, s'il se laisse prendre. + +Et encore, ces quatre-vingt mille francs épuisés, il avait la +certitude d'en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant. + +Déjà il se demandait quel déguisement prendre et vers quelle +frontière se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil à un +fer rouge, traversa son coeur. + +Allait-il s'éloigner sans elle, partir avec la certitude de ne la +revoir jamais! + +Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde +civilisé, traqué comme une bête fauve, et elle resterait +paisiblement à Paris! Était-ce possible! Pour qui le crime avait- +il été commis? Pour elle. Qui en eût recueilli les bénéfices? +Elle. N'était-il pas juste qu'elle portât sa part du châtiment! + +Elle ne m'aime pas, pensait l'avocat avec amertume, elle ne m'a +jamais aimé, elle serait ravie d'être délivrée de moi pour +toujours. Elle n'aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis +plus nécessaire; un coffre vide est un meuble inutile. Juliette +est prudente, elle a su se mettre à l'abri une petite fortune. +Riche de mes dépouilles, elle prendra un autre amant, elle +m'oubliera, elle vivra heureuse, tandis que moi!... Et je +partirais sans elle!... + +La voix de la prudence lui criait: «-- Malheureux! traîner une +femme après soi, et une jolie femme, c'est attirer à plaisir les +regards sur soi, et rendre la fuite impossible, c'est se livrer de +gaieté de coeur! -- Qu'importe! répondait la passion, nous nous +sauverons ou nous périrons ensemble. Si elle ne m'aime pas, je +l'aime, moi; il me la faut! Elle viendra, sinon...» + +Mais comment voir Juliette, lui parler, la décider! + +Aller chez elle, c'était s'exposer beaucoup. La police y était +déjà, peut-être. + +Non, pensa Noël, personne ne sait qu'elle est ma maîtresse, on ne +le saura pas avant deux ou trois jours de recherches, et +d'ailleurs, écrire serait plus dangereux encore. + +Il s'approcha d'une voiture de place, non loin du carrefour de +l'Observatoire, et tout bas il dit au cocher le numéro de cette +maison de la rue de Provence si fatale pour lui. + +Étendu sur les coussins du fiacre, bercé par les cahots monotones, +Noël ne songeait point à interroger l'avenir; il ne se demandait +même pas ce qu'il allait dire à Juliette. Non. Involontairement il +repassait les événements qui avaient amené et précipité la +catastrophe, comme un homme qui, près de mourir, revoit le drame +ou la comédie de sa vie. + +Il y avait de cela un mois, jour pour jour. + +Ruiné, à bout d'expédients, sans ressources, il était déterminé à +tout pour se procurer de l'argent, pour garder encore +Mme Juliette, quand le hasard le rendit maître de la +correspondance du comte de Commarin, non seulement des lettres +lues au père Tabaret et communiquées à Albert, mais encore de +celles qui, écrites par le comte lorsqu'il croyait la substitution +accomplie, l'établissaient évidemment. + +Cette lecture lui donna une heure de joie folle. + +Il se crut le fils légitime. Bientôt sa mère le détrompa, lui +apprit la vérité, la lui prouva par vingt lettres de la femme +Lerouge, la lui fit attester par Claudine, la lui démontra par le +signe qu'il portait. + +Mais un homme qui se noie ne choisit pas les branches auxquelles +il se raccroche. Noël songea à utiliser ces lettres quand même. + +Il essaya d'user de son ascendant sur sa mère, pour la décider à +laisser croire au comte que l'échange avait eu lieu, se chargeant +d'obtenir une forte compensation. Mme Gerdy repoussa cette +proposition avec horreur. + +Alors l'avocat fit l'aveu de toutes ses folies, mit à nu sa +situation financière, se montra tel qu'il était, perdu de dettes, +et conjura sa mère d'avoir recours à M. de Commarin. + +Cela aussi, elle le refusa, et prières et menaces échouèrent +contre sa résolution. Pendant quinze jours ce fut entre la mère et +le fils une lutte horrible dans laquelle l'avocat fut vaincu. + +C'est à ce moment qu'il s'arrêta à l'idée de tuer Claudine. + +La malheureuse n'avait pas été plus franche avec Mme Gerdy qu'avec +les autres, Noël devait la croire et la croyait veuve. Son +témoignage supprimé, qui avait-il contre lui? Mme Gerdy et peut- +être le comte. Il les redoutait peu. + +À Mme Gerdy parlant, il pouvait toujours répondre: «Après avoir +donné mon nom à votre fils, vous faites tout au monde pour qu'il +le garde.» + +Mais comment se défaire de Claudine sans danger? + +Après de longues réflexions, l'avocat s'avisa d'un stratagème +diabolique. + +Il brûla toutes les lettres du comte établissant la substitution +et conserva seulement celles qui la laissaient soupçonner. + +Ces dernières, il alla les montrer à Albert en se disant que, si +la justice arrivait à pénétrer quelque chose des causes de la mort +de Claudine, naturellement elle soupçonnerait celui qui paraîtrait +y avoir tant d'intérêt. + +Ce n'est pas qu'il songeât à faire retomber le crime sur Albert... +C'était une simple précaution qu'il prenait. Il comptait agir de +telle sorte que la police perdrait ses peines à la poursuite d'un +scélérat imaginaire. + +Il ne pensait pas non plus à se substituer au vicomte de Commarin. + +Son plan était simple: son crime commis il attendrait; les choses +traîneraient en longueur, il y aurait des pourparlers, enfin il +transigerait au prix d'une fortune. + +Il se croyait sûr du silence de sa mère, si jamais elle le +soupçonnait d'un assassinat. + +Ces mesures prises, il s'était résolu à frapper le jour du Mardi +gras. + +Pour ne rien négliger, il avait ce soir-là même conduit Juliette +au théâtre et de là à l'Opéra. Il fondait ainsi, en cas de +malheur, un alibi irrécusable. + +La perte de son paletot ne l'avait inquiété que sur le premier +moment. À la réflexion, il s'était rassuré, se disant: bast! qui +saura jamais? + +Tout avait réussi selon ses calculs; ce n'était dans son opinion +qu'une affaire de patience. + +Quand le récit du meurtre tomba sous les yeux de Mme Gerdy, la +malheureuse femme devina la main de son fils, et dans le premier +transport de sa douleur, elle déclara qu'elle allait le dénoncer. + +Il eut peur. Un délire affreux s'était emparé de sa mère, un mot +pouvait le perdre. Payant d'audace, il prit les devants et joua le +tout pour le tout. + +Mettre la police sur la trace d'Albert, c'était se garantir +l'impunité, c'était s'assurer, en cas de succès probable, le nom +et la fortune du comte de Commarin. + +Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse et son +habileté. + +Le père Tabaret arriva à point nommé. + +Noël savait ses relations avec la police; il comprit que le +bonhomme serait un merveilleux confident. + +Tant que vécut Mme Gerdy, Noël trembla. La fièvre est indiscrète +et ne se raisonne pas. Quand elle eut rendu le dernier soupir, il +se crut sauvé; il avait beau chercher, il ne voyait plus +d'obstacles, il triompha. + +Et voilà que tout avait été découvert comme il touchait au but. +Comment? Par qui? Quelle fatalité avait ressuscité un secret qu'il +croyait enseveli avec Mme Gerdy? + +Mais à quoi bon, quand on est au fond de l'abîme, savoir quelle +pierre a fait trébucher, se demander par quelle pente on y a +roulé? + +Le fiacre s'arrêta rue de Provence. + +Noël allongea la tête à la portière, explorant les environs, +sondant du regard les profondeurs du vestibule de la maison. + +Ne découvrant rien, il paya la course sans sortir de la voiture, +par le carreau du devant, et, franchissant d'un bond le trottoir, +il s'élança dans l'escalier. + +Charlotte, à sa vue, eut une exclamation de joie. + +-- C'est monsieur! s'écria-t-elle; ah! madame attendait monsieur +avec une fameuse impatience, elle était joliment inquiète! + +Juliette attendre? Juliette inquiète? L'avocat ne songeait pas à +interroger. Il semblait qu'en touchant ce seuil il eût subitement +recouvré tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il +sentait la valeur exacte des minutes. + +-- Si on sonne, dit-il à Charlotte, n'ouvrez pas. Quoi qu'on fasse +ou qu'on dise, n'ouvrez pas! + +À la voix de Noël, Mme Juliette était accourue. Il la repoussa +brusquement dans le salon et l'y suivit en refermant la porte. + +Là seulement la jeune femme put voir le visage de son amant. Il +était si changé, sa physionomie était à ce point bouleversée +qu'elle ne put retenir un cri: + +-- Qu'y a-t-il? + +Noël ne répondit pas; il s'avança vers elle et lui prit la main. + +-- Juliette, demanda-t-il d'une voix rauque en la fixant avec des +yeux enflammés, Juliette, sois sincère, m'aimes-tu? + +Elle devinait, elle sentait qu'il se passait quelque chose +d'extraordinaire, elle respirait une atmosphère de malheur; +cependant elle voulut minauder encore. + +-- Méchant, répondit-elle en allongeant ses lèvres provocantes, +vous mériteriez bien... + +-- Oh! assez! interrompit Noël en frappant du pied avec une +violence inouïe. Réponds, poursuivit-il en serrant à les briser +les jolies mains de sa maîtresse, un oui ou un non, m'aimes-tu? + +Cent fois elle avait joué avec la colère de son amant, se plaisant +à l'exciter jusqu'à la fureur pour savourer le plaisir de +l'apaiser d'un mot, mais jamais elle ne l'avait vu ainsi. + +Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n'osait se plaindre +de cette brutalité, la première. + +-- Oui, je t'aime! balbutia-t-elle; ne le sais-tu pas? pourquoi le +demander? + +-- Pourquoi? répondit l'avocat qui abandonna les mains de sa +maîtresse, pourquoi? C'est que si tu m'aimes, il s'agit de me le +prouver. Si tu m'aimes, il faut me suivre à l'instant, tout +quitter, venir, fuir avec moi, le temps presse... + +La jeune femme avait décidément peur. + +_-- _Qu'y a-t-il donc, mon Dieu? + +-- Rien! Je t'ai trop aimée, vois-tu, Juliette. Le jour où je n'ai +plus eu d'argent pour toi, pour ton luxe, pour tes caprices, j'ai +perdu la tête. Pour me procurer de l'argent, j'ai... j'ai commis +un crime, entends-tu? On me poursuit, je fuis, veux-tu me suivre? + +La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle doutait. + +-- Un crime, toi! commença-t-elle. + +-- Oui, moi! Veux-tu savoir ce que j'ai fait? J'ai tué, j'ai +assassiné! C'était pour toi. + +Certes l'avocat était convaincu que Juliette à ces mots allait +reculer d'horreur. Il s'attendait à cette épouvante qu'inspire le +meurtrier, il y était résigné à l'avance. Il pensait qu'elle le +fuirait d'abord. Peut-être essayerait-elle une scène... Elle +aurait, qui sait? une attaque de nerfs, elle crierait, elle +appellerait au secours, à la garde, à l'aide... Il se trompait. + +D'un bond, Juliette fut sur lui, se liant à lui, entourant son cou +de ses deux mains, l'embrassant à l'étouffer comme jamais elle ne +l'avait embrassé. + +-- Oui! je t'aime, disait-elle, oui! Tu as fait un mauvais coup +pour moi, toi! c'est que tu m'aimais. Tu as du coeur; je ne te +connaissais pas. + +Il en coûtait cher pour inspirer une passion à Mme Juliette, mais +Noël ne réfléchit pas à cela. + +Il eut une seconde de joie immense, il lui parut que rien n'était +désespéré. + +Pourtant il eut la force de dénouer les bras de sa maîtresse. + +-- Partons, reprit-il, le grand malheur est que je ne sais d'où +vient le danger. Qu'on ait pu découvrir la vérité, c'est encore un +mystère pour moi... + +Juliette se rappela l'inquiétante visite de l'après-midi; elle +comprit tout. + +-- Malheureuse! s'écria-t-elle, se tordant les mains de désespoir, +c'est moi qui t'ai livré! C'était mardi, n'est-ce pas? + +-- Oui, c'était mardi. + +-- Ah! j'ai tout dit, sans m'en douter, à ton ami, à ce vieux que +je croyais envoyé par toi, monsieur Tabaret. + +-- Tabaret est venu ici? + +-- Oui, tantôt. + +-- Oh! viens alors! s'écria Noël; vite, bien vite, c'est un +miracle qu'il ne soit pas encore arrivé! + +Il lui prit le bras pour l'entraîner; elle se dégagea lestement. + +-- Laisse, dit-elle, j'ai une somme en or, des bijoux, je veux les +prendre... + +-- C'est inutile, laisse tout, j'ai une fortune, Juliette, +fuyons... + +Déjà elle avait ouvert sa chiffonnière et pêle-mêle elle jetait +dans un petit sac de voyage tout ce qu'elle possédait, tout ce qui +avait de la valeur. + +-- Ah! tu me perds, répétait Noël, tu me perds! + +Il disait cela, mais son coeur était inondé de joie. + +Quel dévouement sublime! Elle m'aimait vraiment, se disait-il; +pour moi elle renonce sans hésiter à sa vie heureuse, elle me +sacrifie tout!... Juliette avait fini ses préparatifs, elle nouait +à la hâte son chapeau; un coup de sonnette retentit. + +-- Eux! s'écria Noël, devenant, s'il est possible, plus livide. + +La jeune femme et son amant demeurèrent plus immobiles que deux +statues, la sueur au front, les yeux dilatés, l'oreille tendue. + +Un second coup de sonnette se fit entendre, puis un troisième. +Charlotte parut, s'avançant sur la pointe des pieds. + +-- Ils sont plusieurs, dit-elle à mi-voix, j'ai entendu qu'on se +consultait. + +Après avoir sonné, on frappait. Une voix arriva jusqu'au salon; on +distingua le mot «loi». + +-- Plus d'espoir! murmura Noël. + +-- Qui sait! s'écria Juliette, l'escalier de service? + +-- Sois tranquille, on ne l'a pas oublié. + +En effet, Juliette revint l'air morne, consternée. + +Elle avait surpris sur le palier des piétinements de pas lourds +qu'on cherchait à étouffer. + +-- Il doit y avoir un moyen! fit-elle avec fureur. + +-- Oui, reprit Noël, c'est une seconde de courage. J'ai donné ma +parole. On crochète la serrure... fermez toutes les portes et +laissez enfoncer, cela me fera gagner du temps. + +Juliette et Charlotte s'élancèrent. Alors, Noël, s'adossant à la +cheminée du salon, sortit son revolver et l'appuya sur sa +poitrine. + +Mais Juliette, qui rentrait déjà, aperçut le mouvement; elle se +jeta sur son amant à corps perdu, si vivement qu'elle fit dévier +l'arme. Le coup partit et la balle traversa le ventre de Noël. Il +poussa un effroyable cri. + +Juliette faisait de sa mort un supplice affreux; elle prolongeait +son agonie. + +Il chancela, mais il resta debout, toujours appuyé à la tablette, +perdant du sang en abondance. + +Juliette s'était cramponnée à lui et s'efforçait de lui arracher +le revolver. + +-- Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, tu es à moi, +je t'aime! Laisse-les venir. Qu'est-ce que cela te fait? S'ils te +mettent en prison, tu te sauveras. Je t'aiderai, nous donnerons de +l'argent aux gardiens. Va, nous vivrons tous deux bien heureux, +n'importe où, bien loin, en Amérique, personne ne nous +connaîtra... + +La porte d'entrée avait cédé; on crochetait maintenant la porte de +l'antichambre. + +-- Finissons! râla Noël, il ne faut pas qu'on m'ait vivant. + +Et dans un effort suprême, triomphant d'une souffrance horrible, +il se dégagea et repoussa Juliette qui alla tomber près du canapé. +Puis, armant son revolver, il l'appuya de nouveau à l'endroit où +il sentait les battements de son coeur, lâcha la détente et roula +à terre. + +Il était temps, la police entrait. + +La première pensée des agents fut que Noël, avant de se frapper, +avait frappé sa maîtresse. + +On sait des gens qui tiennent à quitter ce bas monde en compagnie. +N'avait-on pas entendu deux explosions? Mais déjà Juliette était +debout. + +-- Un médecin, disait-elle, un médecin, il ne peut être mort! + +Un agent sortit en courant, tandis que les autres, sous la +direction du père Tabaret, transportaient le corps de l'avocat sur +le lit de Mme Juliette. + +-- Puisse-t-il ne pas s'être manqué! murmurait le bonhomme, dont +la colère ne tenait pas devant ce spectacle; je l'ai aimé comme +mon fils, après tout, son nom est encore sur mon testament. + +Le père Tabaret s'interrompit. Noël venait de laisser échapper une +plainte, il ouvrait les yeux. + +-- Vous voyez bien qu'il vivra! s'écria Juliette. + +L'avocat fit un faible signe de tête, et pendant un moment, il +s'agita péniblement sur son lit, promenant sa main droite +alternativement sous sa redingote et sous l'oreiller. Il réussit +même à se tourner à demi du côté du mur, puis à se retourner. Sur +un signe qui fut compris, on glissa sous sa tête un oreiller. + +Alors, d'une voix entrecoupée et sifflante, il prononça quelques +paroles. + +-- Je suis l'assassin, dit-il; écrivez, je signerai, ça fera +plaisir à Albert; je lui dois bien cela. + +Pendant qu'on écrivait, il attira la tête de Juliette jusqu'à sa +bouche. + +-- Ma fortune est sous l'oreiller, murmura-t-il, je te la donne. +Un flot de sang monta à sa bouche, et on crut qu'il allait passer. + +Pourtant, il eut encore la force de signer sa déclaration et de +décocher une raillerie au père Tabaret. + +-- Eh bien! vieux papa, dit-il, on se mêle donc de police! C'est +agréable de pincer soi-même ses amis! Ah! j'ai eu une belle +partie, mais avec trois femmes dans son jeu on perd toujours... + +Il entra en agonie et, quand le médecin arriva, il ne put que +constater le décès du sieur Noël Gerdy, avocat. + + +XX +Quelques mois plus tard, un soir, chez la vieille Mlle de Goëllo, +madame la marquise d'Arlange, rajeunie de dix ans, racontait aux +douairières, ses amies, les détails du mariage de sa petite-fille +Claire, laquelle venait d'épouser monsieur le vicomte Albert de +Commarin. + +-- Le mariage, disait-elle, s'est fait dans nos terres de +Normandie, sans tambour ni trompette. Mon gendre l'a voulu ainsi, +en quoi je l'ai désapprouvé fortement. L'éclat de la méprise dont +il a été victime appelait l'éclat des fêtes. C'est mon sentiment, +je ne l'ai pas caché. Bast! ce garçon est aussi têtu que monsieur +son père, ce qui n'est pas peu dire; il a tenu bon. Et mon +effrontée petite-fille, obéissant à son mari par anticipation, +s'est mise contre moi. Du reste, peu importe, je défie aujourd'hui +de trouver un individu ayant le courage d'avouer qu'il a douté une +seconde de l'innocence d'Albert. J'ai laissé mes jeunes gens dans +l'extase de la lune de miel, plus roucoulants qu'une paire de +tourtereaux. Il faut avouer qu'ils ont acheté leur bonheur un peu +cher. Qu'ils soient donc heureux et qu'ils aient beaucoup +d'enfants, ils ne seront embarrassés ni pour les nourrir ni pour +les doter. Car, sachez-le, pour la première fois de sa vie et sans +doute la dernière, monsieur de Commarin s'est conduit comme un +ange. Il a donné toute sa fortune à son fils, toute absolument. Il +veut aller vivre seul dans une de ses terres. Je ne crois pas que +le pauvre cher homme fasse de vieux os. Je ne voudrais pas jurer +même qu'il a bien toute sa tête depuis certaine attaque... Enfin! +ma petite-fille est établie, et bien. Je sais ce qu'il m'en coûte, +et me voici condamnée à une grande économie. Mais je mésestime les +parents qui reculent devant un sacrifice pécuniaire quand le +bonheur de leurs enfants est en jeu. + +Ce que la marquise ne racontait pas, c'est que, huit jours avant +«la noce», Albert avait nettoyé sa situation passablement +embarrassée et liquidé un respectable arriéré. + +Depuis elle ne lui a emprunté que neuf mille francs; seulement +elle compte lui avouer un de ces jours combien elle est tracassée +par un tapissier, par sa couturière, par trois marchands de +nouveautés et par cinq ou six autres fournisseurs. + +Eh bien! c'est une digne femme: elle ne dit pas de mal de son +gendre. + +Réfugié en Poitou après l'envoi de sa démission, M. Daburon a +trouvé le calme; l'oubli viendra. On ne désespère pas, là-bas, de +le décider à se marier. + +Mme Juliette, elle, est tout à fait consolée. Les quatre-vingt +mille francs cachés par Noël sous l'oreiller n'ont pas été perdus. +Il n'en reste plus grand-chose. Avant longtemps on annoncera la +vente d'un riche mobilier. + +Seul, le père Tabaret se souvient. + +Après avoir cru à l'infaillibilité de la justice, il ne voit plus +partout qu'erreurs judiciaires. + +L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et +soutient que le témoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer +des pétitions pour l'abolition de la peine de mort et organise une +société destinée à venir en aide aux accusés pauvres et innocents. + + + + [1] Insister sur un point délicat. + [2] Vieillard qui joue au jeune homme. + [3] Homme courageux et résolu. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire Lerouge, by Emile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE LEROUGE *** + +***** This file should be named 15579-8.txt or 15579-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.net/1/5/5/7/15579/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.net/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.net + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.net + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/2005-04-07-15579-8.zip b/old/2005-04-07-15579-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..625e200 --- /dev/null +++ b/old/2005-04-07-15579-8.zip diff --git a/old/2005-04-07-15579-r.rtf b/old/2005-04-07-15579-r.rtf new file mode 100644 index 0000000..3e5027c --- /dev/null +++ b/old/2005-04-07-15579-r.rtf @@ -0,0 +1 @@ +{\rtf1\ansi\deflang1036{\fonttbl{\f2\fswiss\fcharset0\fprq2 Arial;}{\f57\froman\fcharset0\fprq2 Georgia;}{\f118\fswiss\fcharset0\fprq2 Tahoma;}{\f124\froman\fcharset0\fprq2 Times New Roman;}{\f156\fswiss\fcharset0\fprq2 Helvetica;}}{\colortbl;\red0\green0\blue0;\red0\green0\blue255;\red0\green255\blue255;\red0\green255\blue0;\red255\green0\blue255;\red255\green0\blue0;\red255\green255\blue0;\red255\green255\blue255;\red0\green0\blue128;\red0\green128\blue128;\red0\green128\blue0;\red128\green0\blue128;\red128\green0\blue0;\red128\green128\blue0;\red128\green128\blue128;\red192\green192\blue192;}{\stylesheet{\snext0\f57\fs32\fi567\li0\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\f57\fs32\fi567\qj\widctlpar\sb40\sa40} Normal;}{\s1\sbasedon0\snext0\f57\fs38\b\fi0\li0\ri0\qc\keepn\pagebb\widctlpar\sb840\sa600{\*\stloverrides\fs38\b\fi0\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600} heading 1;}{\s2\sbasedon0\snext0\f57\fs34\b\fi0\li0\ri0\qc\keepn\widctlpar\sb240\sa240{\*\stloverrides\fs34\b\fi0\qc\keepn\sb240\sa240} heading 2;}{\s3\sbasedon0\snext0\f57\fs32\b\i\fi0\li0\ri0\qj\keepn\widctlpar\sb120\sa120{\*\stloverrides\b\i\fi0\keepn\sb120\sa120} heading 3;}{\s4\sbasedon0\snext4\f118\fs32\fi567\li0\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\f118} Document Map;}{\s5\sbasedon0\snext0\f57\fs32\cf9\fi0\li284\ri284\ql\widctlpar\sb240\sa240\tqr\tldot\tx9062{\*\stloverrides\cf9\fi0\li284\ri284\ql\sb240\sa240\tqr\tldot\tx9062} toc 1;}{\s6\sbasedon0\snext6\f57\fs32\fi0\li0\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40\tqc\tx4536\tqr\tx9072{\*\stloverrides\fi0\tqc\tx4536\tqr\tx9072} footer;}{\s7\sbasedon0\snext0\f57\fs30\cf9\fi0\li567\ri284\qj\widctlpar\sb120\sa120\tqr\tldot\tx9062{\*\stloverrides\fs30\cf9\fi0\li567\ri284\sb120\sa120\tqr\tldot\tx9062} toc 2;}{\s8\sbasedon0\snext0\f57\fs28\cf9\fi567\li482\ri0\qj\widctlpar\sb60\sa60{\*\stloverrides\fs28\cf9\li482\sb60\sa60} toc 3;}{\s9\sbasedon0\snext0\f57\fs32\fi567\li780\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\li780} toc 4;}{\s10\sbasedon0\snext0\f57\fs32\fi567\li1040\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\li1040} toc 5;}{\s11\sbasedon0\snext0\f57\fs32\fi567\li1300\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\li1300} toc 6;}{\s12\sbasedon0\snext0\f57\fs32\fi567\li1560\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\li1560} toc 7;}{\s13\sbasedon0\snext0\f57\fs32\fi567\li1820\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\li1820} toc 8;}{\s14\sbasedon0\snext0\f57\fs32\fi567\li2080\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\li2080} toc 9;}{\s15\sbasedon0\snext15\f57\fs30\fi567\li0\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\fs30} footnote text;}{\s16\sbasedon0\snext16\f2\fs32\fi567\li0\ri0\qc\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\f2\qc} Body Text Indent;}{\s17\sbasedon0\snext17\f156\fs20\cf1\fi27\li540\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40{\*\stloverrides\f156\fs20\cf1\fi27\li540} Body Text Indent 3;}{\s18\sbasedon0\snext18\f57\fs32\fi567\li0\ri0\qj\widctlpar\sb40\sa40\tqc\tx4536\tqr\tx9072{\*\stloverrides\tqc\tx4536\tqr\tx9072} header;}{\s19\sbasedon0\snext19\f57\fs24\b\fi567\li0\ri0\qc\keepn\widctlpar\sb120\sa40{\*\stloverrides\fs24\b\qc\keepn\sb120} TOC Title;}}{\info{\operator XX}{\creatim\yr2004\mo4\dy3\hr15\min49\sec0}{\revtim\yr2005\mo4\dy3\hr12\min29\sec22}{\title L'AFFAIRE LEROUGE}{\subject l_affaire_lerouge}{\author Émile Gaboriau}}\deftab708\htmautsp\useltbaln\ftnbj\ftnnar\hyphauto1\hyphcaps0\hyphhotz567\aenddoc\aftnnrlc\paperw11906\paperh16838\margl1418\margr1418\margt1418\margb1418\headery709\footery709\titlepg\pgndec\pgncont\colsx708{\footer\plain\f124\fs24\pard\qc\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\s6\tqc\tx4536\tqr\tx9072\f57\fs30\endash {\lang1024{\field{\*\fldinst{PAGE}}{\fldrslt{\f57\lang1024 3}}}}\lang1024\lang1036 \endash\
}\sectfullsaved\fet0\plain\f124\fs24\pard\qc\nowidctlpar\widctlpar\f57\fs44\
\nowidctlpar\
\
Émile Gaboriau\
\
\
\
\fs60\b L’AFFAIRE LEROUGE\
\
\
\
\fs34\b0 (1865)\
\
\
\
\li2552\ri2552\sb120\sa120\fs32\b Table des matières\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\b0\
\pard\li284\ri284\nowidctlpar\widctlpar\sb240\sa240\s5\tqr\tldot\tx9062{\*\bkmkstart _Table_des_matières}\cf9\lang1024{{\field{\*\fldinst{TOC \\o "1-3" \\h \\z}}{\fldrslt{\f57{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248333"}}{\fldrslt{\f57 I\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248333}}{\fldrslt{\f57 3}}}}}}}}\
\nowidctlpar{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248334"}}{\fldrslt{\f57 II\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248334}}{\fldrslt{\f57 28}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248335"}}{\fldrslt{\f57 III\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248335}}{\fldrslt{\f57 47}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248336"}}{\fldrslt{\f57 IV\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248336}}{\fldrslt{\f57 63}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248337"}}{\fldrslt{\f57 V\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248337}}{\fldrslt{\f57 96}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248338"}}{\fldrslt{\f57 VI\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248338}}{\fldrslt{\f57 122}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248339"}}{\fldrslt{\f57 VII\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248339}}{\fldrslt{\f57 159}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248340"}}{\fldrslt{\f57 VIII\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248340}}{\fldrslt{\f57 182}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248341"}}{\fldrslt{\f57 IX\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248341}}{\fldrslt{\f57 198}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248342"}}{\fldrslt{\f57 X\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248342}}{\fldrslt{\f57 230}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248343"}}{\fldrslt{\f57 XI\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248343}}{\fldrslt{\f57 250}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248344"}}{\fldrslt{\f57 XII\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248344}}{\fldrslt{\f57 273}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248345"}}{\fldrslt{\f57 XIII\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248345}}{\fldrslt{\f57 303}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248346"}}{\fldrslt{\f57 XIV\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248346}}{\fldrslt{\f57 337}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248347"}}{\fldrslt{\f57 XV\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248347}}{\fldrslt{\f57 357}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248348"}}{\fldrslt{\f57 XVI\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248348}}{\fldrslt{\f57 385}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248349"}}{\fldrslt{\f57 XVII\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248349}}{\fldrslt{\f57 409}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248350"}}{\fldrslt{\f57 XVIII\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248350}}{\fldrslt{\f57 436}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248351"}}{\fldrslt{\f57 XIX\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248351}}{\fldrslt{\f57 462}}}}}}}}\
{{\field{\*\fldinst{HYPERLINK \\l "_Toc88248352"}}{\fldrslt{\f57 XX\tab{{\field{\*\fldinst{PAGEREF _Toc88248352}}{\fldrslt{\f57 485}}}}}}}}\
}}}}\nowidctlpar{\*\bkmkend _Table_des_matières}\pard\fi567\sl-20\slmult0\qj\nowidctlpar\widctlpar\cf0\lang1036\
\pard\qc\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248333}\fs38\b I{\*\bkmkend _Toc88248333}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du Mardi gras, cinq femmes du village de La Jonchère se présentaient au bureau de police de Bougival.\
\nowidctlpar\
Elles racontaient que depuis deux jours personne n’avait aperçu une de leurs voisines, la veuve Lerouge, qui habitait seule une maisonnette isolée. À plusieurs reprises, elles avaient frappé en vain. Les fenêtres comme la porte étant exactement fermées, il avait été impossible de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Ce silence, cette disparition les inquiétaient. Redoutant un crime, ou tout au moins un accident, elles demandaient que la «\~Justice\~» voulût bien, pour les rassurer, forcer la porte et pénétrer dans la maison.\
\
Bougival est un pays aimable, peuplé tous les dimanches de canotiers et de canotières\~; on y relève beaucoup de délits, mais les crimes y sont rares. Le commissaire refusa donc d’abord de se rendre à la prière des solliciteuses. Cependant elles firent si bien, elles insistèrent tant et si longtemps, que le magistrat fatigué céda. Il envoya chercher le brigadier de gendarmerie et deux de ses hommes, requit un serrurier et, ainsi accompagné, suivit les voisines de la veuve Lerouge.\
\
La Jonchère doit quelque célébrité à l’inventeur du chemin de fer à glissement qui, depuis plusieurs années, y fait avec plus de persévérance que de succès des expériences publiques de son système. C’est un hameau sans importance, assis sur la pente du coteau qui domine la Seine, entre la Malmaison et Bougival. Il est à vingt minutes environ de la grande route qui va de Paris à Saint-Germain en passant par Rueil et Port-Marly. Un chemin escarpé, inconnu aux ponts et chaussées, y conduit.\
\
La petite troupe, les gendarmes en tête, suivit donc la large chaussée qui endigue la Seine à cet endroit, et bientôt, tournant à droite, s’engagea dans le chemin de traverse, bordé de murs et profondément encaissé.\
\
Après quelques centaines de pas, on arriva devant une habitation aussi modeste que possible, mais d’honnête apparence. Cette maison, cette chaumière plutôt, devait avoir été bâtie par quelque boutiquier parisien, amoureux de la belle nature, car tous les arbres avaient été soigneusement abattus. Plus profonde que large, elle se composait d’un rez-de-chaussée de deux pièces, avec un grenier au-dessus. Autour s’étendait un jardin à peine entretenu, mal protégé contre les maraudeurs par un mur en pierres sèches d’un mètre de haut environ, qui encore s’écroulait par places. Une légère grille de bois tournant dans des attaches de fil de fer donnait accès dans le jardin.\
\
\endash C’est ici, dirent les femmes.\
\
Le commissaire de police s’arrêta. Pendant le trajet, sa suite s’était rapidement grossie de tous les badauds et de tous les désœuvrés du pays. Il était maintenant entouré d’une quarantaine de curieux.\
\
\endash Que personne ne pénètre dans le jardin, dit-il.\
\
Et, pour être certain d’être obéi, il plaça les deux gendarmes en faction devant l’entrée, et s’avança escorté du brigadier de gendarmerie et du serrurier. Lui-même, à plusieurs reprises, il frappa très fort avec la pomme de sa canne plombée, à la porte d’abord, puis successivement à tous les volets. Après chaque coup il collait son oreille contre le bois et écoutait. N’entendant rien, il se retourna vers le serrurier.\
\
\endash Ouvrez, lui dit-il.\
\
L’ouvrier déboucla sa trousse et prépara ses outils. Déjà il avait introduit un de ses crochets dans la serrure, quand une grande rumeur éclata dans le groupe des badauds.\
\
\endash La clé\~! criait-on, voici la clé\~!\
\
En effet, un enfant d’une douzaine d’années, jouant avec un de ses camarades, avait aperçu dans le fossé qui borde la route une clé énorme\~; il l’avait ramassée et l’apportait en triomphe.\
\
\endash Donne, gamin, lui dit le brigadier, nous allons voir.\
\
La clé fut essayée\~; c’était bien celle de la maison. Le commissaire et le serrurier échangèrent un regard plein de sinistres inquiétudes.\
\
\endash Ça va mal\~! murmura le brigadier.\
\
Et ils entrèrent dans la maison, tandis que la foule, contenue avec peine par les gendarmes, trépignait d’impatience, tendant le cou et s’allongeant sur le mur, pour tâcher de voir, de saisir quelque chose de ce qui allait se passer. Ceux qui avaient parlé de crime ne s’étaient malheureusement pas trompés, le commissaire de police en fut convaincu dès le seuil. Tout, dans la première pièce, dénonçait avec une lugubre éloquence la présence des malfaiteurs. Les meubles, une commode et deux grands bahuts, étaient forcés et défoncés. Dans la seconde pièce, qui servait de chambre à coucher, le désordre était plus grand encore. C’était à croire qu’une main furieuse avait pris plaisir à tout bouleverser.\
\
Enfin, près de la cheminée, la face dans les cendres, était étendu le cadavre de la veuve Lerouge. Tout un côté de la figure et les cheveux étaient brûlés, et c’était miracle que le feu ne se fût pas communiqué aux vêtements.\
\
\endash Canailles, va\~! murmura le brigadier de gendarmerie, n’auraient-ils pas pu la voler sans l’assassiner, cette pauvre femme\~!\
\
\endash Mais où donc a-t-elle été frappée\~? demanda le commissaire, je ne vois pas de sang.\
\
\endash Tenez, là, entre les deux épaules, mon commissaire, reprit le gendarme. Deux fiers coups, ma foi\~! Je parierais mes galons qu’elle n’a pas seulement eu le temps de faire ouf\~!\
\
Il se pencha sur le corps et le toucha.\
\
\endash Oh\~! continua-t-il, elle est bien froide. Même il me semble qu’elle n’est déjà plus très roide\~; il y a au moins trente-six heures que le coup est fait.\
\
Le commissaire, tant bien que mal, écrivit sur un coin de table un procès-verbal sommaire.\
\
\endash Il ne s’agit pas de pérorer, dit-il au brigadier, mais bien de trouver les coupables. Qu’on prévienne le juge de paix et le maire. De plus, il faut courir à Paris porter cette lettre au parquet. Dans deux heures un juge d’instruction peut être ici. Je vais en attendant procéder à une enquête provisoire.\
\
\endash Est-ce moi qui dois porter la lettre\~? demanda le brigadier.\
\
\endash Non. Envoyez un de vos hommes, vous me serez utile ici, vous, pour contenir ces curieux et aussi pour me trouver les témoins dont j’aurai besoin. Il faut tout laisser ici tel quel, je vais m’installer dans la première chambre.\
\
Un gendarme s’élança au pas de course vers la station de Rueil, et aussitôt le commissaire commença l’information préalable prescrite par la loi.\
\
Qui était cette veuve Lerouge, d’où était-elle, que faisait-elle, de quoi vivait-elle, et comment\~? Quelles étaient ses habitudes, ses mœurs, ses fréquentations\~? Lui connaissait-on des ennemis, était-elle avare, passait-elle pour avoir de l’argent\~? Voilà ce qu’il importait au commissaire de savoir.\
\
Mais pour être nombreux, les témoins n’en étaient pas mieux informés. Les dépositions des voisins, successivement interrogés, étaient vides, incohérentes, incomplètes. Personne ne savait rien de la victime, étrangère au pays. Beaucoup de gens se présentaient, d’ailleurs, qui venaient bien moins pour donner des renseignements que pour en demander. Une jardinière qui avait été l’amie de la veuve Lerouge et une laitière chez qui elle se fournissait purent seules donner quelques renseignements assez insignifiants mais précis.\
\
Enfin, après trois heures d’interrogatoires insupportables, après avoir subi tous les on-dit du pays, recueilli les témoignages les plus contradictoires et les plus ridicules commérages, voici ce qui parut à peu près certain au commissaire de police\~:\
\
Deux ans auparavant, au commencement de 1860, la femme Lerouge était arrivée à Bougival avec une grande voiture de déménagement pleine de meubles, de linge et d’effets. Elle était descendue dans une auberge, manifestant l’intention de se fixer dans les environs, et aussitôt s’était mise en quête d’une maison. Ayant trouvé celle-ci à son gré, elle l’avait louée sans marchander, moyennant trois cent vingt francs payables par semestre et d’avance, mais n’avait pas consenti à signer de bail.\
\
La maison louée, elle s’y était installée le jour même et avait dépensé une centaine de francs en réparations. C’était une femme de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, bien conservée, forte, et d’une santé excellente. Nul ne savait pourquoi elle avait choisi pour s’établir un pays où elle ne connaissait absolument personne. On la supposait Normande, parce que souvent, le matin, on l’avait aperçue coiffée d’un bonnet de coton. Cette coiffure de nuit ne l’empêchait pas d’être très coquette le jour. Elle portait d’ordinaire de très jolies robes, mettait force rubans à ses bonnets, et se couvrait de bijoux comme une chapelle. Sans doute, elle avait habité la côte, car la mer et les navires revenaient sans cesse dans ses conversations.\
\
Elle n’aimait pas à parler de son mari, mort, disait-elle, dans un naufrage. Jamais à ce sujet elle n’avait donné le moindre détail. Une fois seulement elle avait dit à la laitière devant trois personnes\~: «\~Jamais une femme n’a été plus malheureuse que moi dans son ménage.\~» Une autre fois, elle avait dit\~: «\~Tout nouveau, tout beau\~: défunt mon homme ne m’a aimée qu’un an.\~»\
\
La veuve Lerouge passait pour riche ou du moins pour très à l’aise. Elle n’était pas avare. Elle avait prêté à une femme de la Malmaison soixante francs pour son terme et n’avait pas voulu qu’elle les lui rendît. Une autre fois, elle avait avancé deux cents francs à un pêcheur de Port-Marly. Elle aimait à bien vivre, dépensait beaucoup pour sa nourriture et faisait venir du vin par demi-pièce. Son plaisir était de traiter ses connaissances, et ses dîners étaient excellents. Si on la complimentait d’être riche, elle ne s’en défendait pas beaucoup. On lui avait souvent entendu dire\~: «\~Je ne possède pas de rentes, mais j’ai tout ce dont j’ai besoin. Si je voulais davantage, je l’aurais.\~»\
\
D’ailleurs, jamais la moindre allusion à son passé, à son pays ou à sa famille, n’avait été surprise. Elle était très bavarde, mais, quand elle avait bien causé, elle n’avait rien dit que du mal de son prochain. Elle devait pourtant avoir vu le monde et savait beaucoup de choses. Très défiante, elle se barricadait chez elle comme dans une forteresse. Jamais elle ne sortait le soir\~; on savait qu’elle s’enivrait régulièrement à son dîner et qu’elle se couchait après. Rarement on avait vu des étrangers chez elle\~: quatre ou cinq fois une dame et un jeune homme, et une autre fois deux messieurs\~: un vieux très décoré et un jeune. Ces derniers étaient venus dans une voiture magnifique.\
\
En somme, on l’estimait peu. Ses propos étaient souvent choquants et singuliers dans la bouche d’une femme de son âge. On l’avait entendue donner à une jeune fille les plus détestables conseils. Un charcutier de Bougival, gêné dans son commerce, lui avait cependant fait la cour. Elle l’avait repoussé en disant que se marier une fois était suffisant. À diverses reprises on avait vu venir des hommes chez elle. D’abord un jeune, qui avait l’air d’un employé du chemin de fer, puis un grand brun assez vieux, vêtu d’une blouse et qui paraissait très méchant. On supposait que l’un et l’autre étaient ses amants.\
\
Tout en interrogeant, le commissaire résumait par écrit les dépositions, et il en était là lorsque arriva le juge d’instruction. Il amenait avec lui le chef de la police de sûreté et un de ses agents.\
\
M.\~Daburon, que ses amis ont vu avec une profonde surprise donner sa démission pour aller planter ses choux au moment où se dessinait sa fortune, était alors un homme de trente-huit ans, bien fait de sa personne, sympathique malgré sa froideur, d’une physionomie douce et un peu triste. Cette tristesse lui était restée d’une grande maladie qui deux ans auparavant avait failli l’emporter.\
\
Juge d’instruction depuis 1859, il s’était vite acquis une brillante réputation. Laborieux, patient, doué d’un sens subtil, il savait avec une pénétration rare démêler l’écheveau de l’affaire la plus embrouillée, et, au milieu de mille fils, saisir le fil conducteur. Nul mieux que lui, armé d’une implacable logique, ne pouvait résoudre ces terribles problèmes où l’X est le coupable. Habile à déduire du connu à l’inconnu, il excellait à grouper les faits et à réunir en un faisceau de preuves accablantes les circonstances les plus futiles et en apparence les plus indifférentes.\
\
Avec tant et de si précieuses qualités, il ne paraissait cependant pas né pour ses terribles fonctions. Il ne les exerçait qu’en frémissant, se défiant de l’entraînement de ses immenses pouvoirs. L’audace lui manquait pour les coups de théâtre risqués qui font éclater la vérité.\
\
Il avait été long à s’accoutumer à certaines pratiques employées sans scrupules par les plus rigoristes de ses confrères. Ainsi il lui répugnait de tromper même un prévenu et de lui tendre des pièges. On disait de lui au parquet\~: «\~C’est un trembleur.\~» Le fait est qu’au seul souvenir des erreurs judiciaires connues, ses cheveux se dressaient sur sa tête. Ce qu’il lui fallait, c’était non la conviction, non les plus probables présomptions, mais la certitude absolue. Pas de repos pour lui jusqu’au jour où l’accusé était forcé de courber le front devant l’évidence. Si bien qu’un substitut lui reprochait en riant de chercher non plus des coupables, mais des innocents.\
\
Le chef de la police de sûreté n’était autre que le célèbre Gévrol, lequel ne manquera pas de jouer un rôle important dans les drames de nos neveux. C’est assurément un habile homme, mais la persévérance lui manque et il est sujet à se laisser aveugler par une incroyable obstination. S’il perd une piste, il ne peut consentir à l’avouer, encore moins à revenir sur ses pas. D’ailleurs, plein d’audace et de sang-froid, il est impossible à déconcerter. D’une force herculéenne cachée sous des apparences grêles, il n’a jamais hésité à affronter les plus dangereux malfaiteurs.\
\
Mais sa spécialité, sa gloire, son triomphe, c’est une mémoire des physionomies, si prodigieuse qu’elle passe les bornes du croyable. A-t-il vu une figure cinq minutes, c’est fini, elle est casée, elle lui appartient. Partout, en tout temps, il la reconnaîtra. Les impossibilités de lieux, les invraisemblances de circonstances, les plus incroyables déguisements ne le dérouteront pas. Cela tient, prétend-il, à ce que d’un homme il ne voit, il ne regarde que les yeux. Il reconnaît le regard sans se préoccuper des traits.\
\
L’expérience fut tentée il n’y a pas bien des mois à Poissy. On drapa dans des couvertures trois détenus, afin de déguiser leur taille\~; on leur mit sur la face un voile épais où des trous étaient ménagés pour les yeux, et en cet état on les présenta à Gévrol.\
\
Sans la moindre hésitation il reconnut trois de ses pratiques et les nomma.\
\
Le hasard seul l’avait-il servi\~?\
\
L’aide de camp de Gévrol était, ce jour-là, un ancien repris de justice réconcilié avec les lois, un gaillard habile dans son métier, fin comme l’ambre, et jaloux de son chef qu’il jugeait médiocrement fort. On le nommait Lecoq.\
\
Le commissaire de police, que sa responsabilité commençait à gêner, accueillit le juge d’instruction et les deux agents comme des libérateurs. Il exposa rapidement les faits et lut son procès-verbal.\
\
\endash Vous avez fort bien procédé, monsieur, lui dit le juge, tout ceci est très net\~; seulement, il est un fait que vous oubliez.\
\
\endash Lequel, monsieur\~? demanda le commissaire.\
\
\endash Quel jour a-t-on vu pour la dernière fois la veuve Lerouge, et à quelle heure\~?\
\
\endash J’allais y arriver, monsieur. On l’a rencontrée le soir du Mardi gras, à cinq heures vingt minutes. Elle revenait de Bougival avec un panier de provisions.\
\
\endash Monsieur le commissaire est sûr de l’heure\~? interrogea Gévrol.\
\
\endash Parfaitement, et voici pourquoi\~: les deux témoins dont la déposition me fixe, la femme Tellier et un tonnelier, qui demeurent ici près, descendaient de l’omnibus américain qui part de Marly toutes les heures, lorsqu’ils ont aperçu la veuve Lerouge dans le chemin de traverse. Ils ont pressé le pas pour la rejoindre, ont causé avec elle et ne l’ont quittée qu’à sa porte.\
\
\endash Et qu’avait-elle dans son panier\~? demanda le juge d’instruction.\
\
\endash Les témoins l’ignorent. Ils savent seulement qu’elle rapportait deux bouteilles de vin cacheté et un litre d’eau-de-vie. Elle se plaignait du mal de tête et leur dit que, bien qu’il fût d’usage de s’amuser le jour du Mardi gras, elle allait se coucher.\
\
\endash Eh bien\~! s’exclama le chef de la sûreté, je sais où il faut chercher.\
\
\endash Vous croyez\~? fit M.\~Daburon.\
\
\endash Parbleu\~! c’est assez clair. Il s’agit de trouver le grand brun, le gaillard à la blouse. L’eau-de-vie et le vin lui étaient destinés. La veuve l’attendait pour souper. Il est venu, l’aimable galant.\
\
\endash Oh\~! insinua le brigadier évidemment révolté, elle était bien laide et terriblement vieille.\
\
Gévrol regarda d’un air goguenard l’honnête gendarme.\
\
\endash Sachez, brigadier, dit-il, qu’une femme qui a de l’argent est toujours jeune et jolie, si cela lui convient.\
\
\endash Peut-être y a-t-il là quelque chose, reprit le juge d’instruction\~; pourtant ce n’est pas là ce qui me frappe. Ce seraient plutôt ces mots de la veuve Lerouge\~: «\~Si je voulais davantage, je l’aurais.\~»\
\
\endash C’est aussi ce qui éveilla mon attention, appuya le commissaire.\
\
Mais Gévrol ne se donnait plus la peine d’écouter. Il tenait sa piste, il inspectait minutieusement les coins et les recoins de la pièce. Tout à coup il revint vers le commissaire.\
\
\endash J’y pense\~! s’écria-t-il, n’est-ce pas le mardi que le temps a changé\~?… Il gelait depuis une quinzaine et nous avons eu de l’eau. À quelle heure la pluie a-t-elle commencé\~?\
\
\endash À neuf heures et demie, répondit le brigadier. Je sortais de souper et j’allais faire ma tournée dans les bals, quand j’ai été pris par une averse vis-à-vis de la rue des Pêcheurs. En moins de dix minutes il y avait un demi-pouce d’eau sur la chaussée.\
\
\endash Très bien\~! dit Gévrol. Donc, si l’homme est venu après neuf heures et demie, il devait avoir ses souliers pleins de boue… sinon, c’est qu’il est arrivé avant. On aurait dû voir cela ici, puisque le carreau est frotté. Y avait-il des empreintes de pas, monsieur le commissaire\~?\
\
\endash Je dois avouer que nous ne nous en sommes pas occupés.\
\
\endash Ah\~! fit le chef de la sûreté d’un ton dépité, c’est bien fâcheux.\
\
\endash Attendez, reprit le commissaire, il est encore temps d’y voir, non dans cette pièce mais dans l’autre. Nous n’y avons rien dérangé absolument. Mes pas et ceux du brigadier seraient aisés à distinguer. Voyons…\
\
Comme le commissaire ouvrait la porte de la seconde chambre, Gévrol l’arrêta.\
\
\endash Je demanderai à monsieur le juge, dit-il, de me permettre de tout bien examiner avant que personne entre, c’est important pour moi.\
\
\endash Certainement, approuva M.\~Daburon.\
\
Gévrol passa le premier, et tous, derrière lui, s’arrêtèrent sur le seuil. Ainsi ils embrassaient d’un coup d’œil le théâtre du crime.\
\
Tout, ainsi que l’avait constaté le commissaire, semblait avoir été mis sens dessus dessous par quelque furieux.\
\
Au milieu de la chambre était une table dressée. Une nappe fine, blanche comme la neige, la recouvrait. Dessus se trouvaient un magnifique verre de cristal taillé, un très beau couteau et une assiette de porcelaine. Il y avait encore une bouteille de vin à peine entamée et une bouteille d’eau-de-vie dont on avait bu la valeur de cinq à six petits verres.\
\
À droite, le long du mur, étaient appuyées deux belles armoires de noyer à serrures ouvragées, une de chaque côté de la fenêtre. L’une et l’autre étaient vides, et de tous côtés, sur le carreau, le contenu était éparpillé. C’étaient des hardes, du linge, des effets dépliés, secoués, froissés.\
\
Au fond, près de la cheminée, un grand placard renfermant de la vaisselle était resté ouvert. De l’autre côté de la cheminée, un vieux secrétaire à dessus de marbre avait été défoncé, brisé, mis en morceaux et fouillé sans doute jusque dans ses moindres rainures. La tablette arrachée pendait, retenue par une seule charnière\~; les tiroirs avaient été retirés et jetés à terre.\
\
Enfin, à gauche, le lit avait été complètement défait et bouleversé. La paille même de la paillasse avait été retirée.\
\
\endash Pas la plus légère empreinte, murmura Gévrol contrarié\~; il est arrivé avant neuf heures et demie. Nous pouvons entrer sans inconvénient maintenant.\
\
Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve Lerouge, près duquel il s’agenouilla.\
\
\endash Il n’y a pas à dire, grogna-t-il, c’est proprement fait. L’assassin n’est pas un apprenti.\
\
Puis, regardant de droite et de gauche\~:\
\
\endash Oh\~! oh\~! continua-t-il, la pauvre diablesse était en train de faire la cuisine quand on l’a frappée. Voilà sa poêle par terre, du jambon et des œufs. Le brutal n’a pas eu la patience d’attendre le dîner. Monsieur était pressé, il a fait le coup le ventre vide. De la sorte il ne pourra pas invoquer pour sa défense la gaieté du dessert.\
\
\endash Il est évident, disait le commissaire de police au juge d’instruction, que le vol a été le mobile du crime.\
\
\endash C’est probable, répondit Gévrol d’un ton narquois, c’est même pour cela que vous n’apercevez pas sur la table le plus léger couvert d’argent.\
\
\endash Tiens\~! des pièces d’or dans ce tiroir\~! s’exclama Lecoq, qui furetait de son côté\~; il y en a pour trois cent vingt francs.\
\
\endash Par exemple\~! fit Gévrol un peu déconcerté.\
\
Mais il revint vite de son étonnement et continua\~:\
\
\endash Il les aura oubliées. On cite plus fort que cela. J’ai vu, moi, un assassin qui, le meurtre accompli, perdit si bien la tête qu’il ne se souvint plus de ce qu’il était venu faire et s’enfuit sans rien prendre. Notre gaillard aura été ému. Qui sait s’il n’a pas été dérangé\~? On peut avoir frappé à la porte. Ce qui me le ferait croire volontiers, c’est que le gredin n’a pas laissé brûler la bougie, il s’est donné la peine de la souffler.\
\
\endash Bast\~! fit Lecoq, cela ne prouve rien. C’était peut-être un homme économe et soigneux.\
\
Les investigations des deux agents continuèrent par toute la maison, mais les plus minutieuses recherches ne leur firent rien découvrir absolument, pas une pièce à conviction, pas le plus faible indice pouvant servir de point de repère ou de départ. Même, tous les papiers de la veuve Lerouge, si elle en possédait, avaient disparu. On ne rencontra ni une lettre, ni un chiffon de papier, rien.\
\
De temps à autre, Gévrol s’interrompait pour jurer ou pour grommeler\~:\
\
\endash Oh\~! c’est crânement fait\~! voilà de la besogne numéro un. Le gredin a de la main\~!\
\
\endash Eh bien\~! messieurs\~? demanda enfin le juge d’instruction.\
\
\endash Refaits, monsieur le juge, répondit Gévrol, nous sommes refaits\~! Le scélérat avait bien pris toutes ses précautions. Mais je le pincerai… Avant ce soir j’aurai une douzaine d’hommes en campagne. D’ailleurs, il nous reviendra toujours. Il a emporté de l’argenterie et des bijoux, il est perdu.\
\
\endash Avec tout cela, fit M.\~Daburon, nous ne sommes pas plus avancés que ce matin\~!\
\
\endash Dame\~! on fait ce qu’on peut, gronda Gévrol.\
\
\endash Saperlotte\~! dit Lecoq entre haut et bas, pourquoi le père Tirauclair n’est-il pas ici\~?\
\
\endash Que ferait-il de plus que nous\~? riposta Gévrol en lançant un regard furieux à son subordonné.\
\
Lecoq baissa la tête et ne souffla mot, enchanté intérieurement d’avoir blessé son chef.\
\
\endash Qu’est-ce que ce père Tirauclair\~? demanda le juge d’instruction\~; il me semble avoir entendu ce nom-là je ne sais où.\
\
\endash C’est un rude homme\~! s’exclama Lecoq.\
\
\endash C’est un ancien employé du Mont-de-Piété, ajouta Gévrol\~; un vieux richard dont le vrai nom est Tabaret. Il fait de la police, comme Ancelin était devenu garde du commerce, pour son plaisir.\
\
\endash Et augmenter ses revenus, remarqua le commissaire.\
\
\endash Lui\~! répondit Lecoq, il n’y a pas de danger. C’est si bien pour la gloire qu’il travaille que souvent il en est de sa poche. C’est un amusement, quoi\~! Nous l’avons, là-bas, surnommé Tirauclair, à cause d’une phrase qu’il répète toujours. Ah\~! il est fort, le vieux mâtin\~! C’est lui qui, dans l’affaire de la femme de ce banquier, vous savez\~? a deviné que la dame s’est volée elle-même, et qui l’a prouvé.\
\
\endash C’est vrai, riposta Gévrol. C’est aussi lui qui a failli faire couper le cou à ce pauvre Derème, ce petit tailleur qu’on accusait d’avoir tué sa femme, une rien du tout, et qui était innocent…\
\
\endash Nous perdons notre temps, messieurs, interrompit le juge d’instruction.\
\
Et s’adressant à Lecoq\~:\
\
\endash Allez, dit-il, me chercher le père Tabaret. J’ai beaucoup entendu parler de lui, je ne serai pas fâché de le voir à l’œuvre.\
\
Lecoq sortit en courant. Gévrol était sérieusement humilié.\
\
\endash Monsieur le juge d’instruction, commença-t-il, a bien le droit de demander les services de qui bon lui semble\~; cependant…\
\
\endash Ne nous fâchons pas, monsieur Gévrol, interrompit M.\~Daburon. Ce n’est point d’hier que je vous connais, je sais ce que vous valez\~; seulement aujourd’hui, nous différons complètement d’opinion. Vous tenez absolument à votre homme brun, et moi je suis convaincu que vous n’êtes pas sur la voie.\
\
\endash Je crois que j’ai raison, répondit le chef de la sûreté, et j’espère bien le prouver. Je trouverai le gredin, quel qu’il soit.\
\
\endash Je ne demande pas mieux.\
\
\endash Seulement, que monsieur le juge me permette de donner un… comment dirais-je, sans manquer de respect\~? un… conseil.\
\
\endash Parlez.\
\
\endash Eh bien\~! j’engagerai monsieur le juge à se méfier du père Tabaret.\
\
\endash Vraiment\~! et pourquoi cela\~?\
\
\endash C’est que le bonhomme est trop passionné. Il fait de la police pour le succès, ni plus ni moins qu’un auteur. Et comme il est orgueilleux plus qu’un paon, il est sujet à s’emporter, à se monter le coup. Dès qu’il est en présence d’un crime, comme celui d’aujourd’hui, par exemple, il a la prétention de tout expliquer sur-le-champ. Et en effet, il invente une histoire qui se rapporte exactement à la situation. Il prétend avec un seul fait reconstruire toutes les scènes d’un assassinat, comme ce savant qui sur un os rebâtissait les animaux perdus. Quelquefois, il devine juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l’affaire du tailleur, de ce malheureux Derème, sans moi…\
\
\endash Je vous remercie de l’avis, interrompit M.\~Daburon, j’en profiterai. Maintenant, monsieur le commissaire, continua-t-il, à tout prix il faut tâcher de découvrir de quel pays était la veuve Lerouge.\
\
La procession des témoins amenés par le brigadier de gendarmerie recommença à défiler devant le juge d’instruction.\
\
Mais aucun fait nouveau ne se révélait. Il fallait que la veuve Lerouge eût été de son vivant une personne singulièrement discrète pour que de toutes ses paroles \endash et elle en prononçait beaucoup en un jour \endash rien de significatif ne fût resté dans l’oreille des commères d’alentour.\
\
Seulement, tous les gens interrogés s’obstinaient à faire part au juge de leurs convictions et de leurs conjectures personnelles. L’opinion publique se déclarait pour Gévrol. Il n’y avait qu’une voix pour accuser l’homme à la blouse grise, le grand brun. Celui-là sûrement était le coupable. On se souvenait de son air féroce, qui avait effrayé tout le pays. Beaucoup, frappés de sa mise suspecte, l’avaient sagement évité. Il avait un soir menacé une femme, et un autre jour battu un enfant. On ne pouvait désigner ni l’enfant ni la femme, mais n’importe, ces actes de brutalité étaient de notoriété publique.\
\
M.\~Daburon désespérait de faire jaillir la moindre lumière, lorsqu’on lui amena une épicière de Bougival, chez qui se fournissait la victime, et un enfant de treize ans qui savaient, assurait-on, des choses positives.\
\
L’épicière comparut la première. Elle avait entendu la veuve Lerouge parler d’un fils à elle, encore vivant.\
\
\endash En êtes-vous bien sûre\~? insista le juge.\
\
\endash Comme de mon existence, répondit l’épicière, même que, ce soir-là, c’était un soir, elle était, sauf votre respect, un peu ivre. Elle est restée dans ma boutique plus d’une heure.\
\
\endash Et elle disait\~?\
\
\endash Il me semble la voir encore, continua la marchande\~; elle était accotée sur le comptoir près des balances\~; elle plaisantait avec un pêcheur de Marly, le père Husson, qui peut vous le répéter, et elle l’appelait marin d’eau douce. «\~Mon mari à moi, disait-elle, était marin, lui, mais pour de bon, et la preuve, c’est qu’il restait des années en voyage, et toujours il me rapportait des noix de coco. J’ai un garçon qui est marin, comme défunt son père, sur un vaisseau de l’État.\~»\
\
\endash Avait-elle prononcé le nom de son fils\~?\
\
\endash Pas cette fois-là, mais une autre, qu’elle était, si j’ose dire, très saoule. Elle nous a conté que son garçon s’appelait Jacques et qu’elle ne l’avait pas vu depuis très longtemps.\
\
\endash Disait-elle du mal de son mari\~?\
\
\endash Jamais. Seulement elle disait que le défunt était jaloux et brutal, bon homme au fond, et qu’il lui faisait une vie pitoyable. Il avait la tête faible et se forgeait des idées pour un rien. Enfin il était bête par trop d’honnêteté.\
\
\endash Son fils était-il venu la voir depuis qu’elle habitait La Jonchère\~?\
\
\endash Elle ne m’en a pas parlé.\
\
\endash Dépensait-elle beaucoup chez vous\~?\
\
\endash C’est selon. Elle nous prenait pour une soixantaine de francs par mois, quelquefois plus, parce qu’elle voulait du cognac vieux. Elle payait comptant.\
\
L’épicière, ne sachant plus rien, fut congédiée. L’enfant qui lui succéda appartenait à des gens aisés de la commune. Il était grand et fort pour son âge. Il avait l’œil intelligent, la physionomie éveillée et narquoise. Le juge ne sembla nullement l’intimider.\
\
\endash Voyons, mon garçon, lui demanda le juge, que sais-tu\~?\
\
\endash Monsieur, l’autre avant-hier, le jour du dimanche gras, j’ai vu un homme sur la porte du jardin de madame Lerouge.\
\
\endash À quel moment de la journée\~?\
\
\endash De grand matin, j’allais à l’église pour servir la seconde messe.\
\
\endash Bien\~! fit le juge, et cet homme était un grand brun, vêtu d’une blouse…\
\
\endash Non, monsieur, au contraire, celui-là était petit, court, très gros et pas mal vieux.\
\
\endash Tu ne te trompes pas\~?\
\
\endash Plus souvent\~! répondit le gamin. Je l’ai envisagé de près, puisque je lui ai parlé.\
\
\endash Alors, voyons, raconte-moi cela.\
\
\endash Donc, monsieur, je passais, quand je vois ce gros-là sur la porte. Il avait l’air vexé, oh\~! mais vexé comme il n’est pas possible. Sa figure était rouge, c’est-à-dire violette jusqu’au milieu de la tête, ce qui se voyait très bien, car il était tête nue et n’avait plus guère de cheveux.\
\
\endash Et il t’a parlé le premier\~?\
\
\endash Oui, monsieur. En m’apercevant, il m’a appelé\~: «\~Eh\~! petit\~!\~» Je me suis approché. «\~Voyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes\~?\~» Moi je réponds\~: «\~Oui.\~» Alors il me prend l’oreille, mais sans me faire de mal, en me disant\~: «\~Puisque c’est comme ça, tu vas me faire une commission et je te donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu’à la Seine. Avant d’arriver au quai, tu verras un grand bateau amarré\~; tu y entreras et tu demanderas le patron Gervais. Sois tranquille, il y sera\~; tu lui diras qu’il peut parer à filer, que je suis prêt.\~» Là-dessus, il m’a mis dix sous dans la main, et je suis parti.\
\
\endash Si tous les témoins étaient comme ce petit garçon, murmura le commissaire, ce serait un plaisir.\
\
\endash Maintenant, demanda le juge, dis-nous comment tu as fait ta commission\~?\
\
\endash Je suis allé au bateau, monsieur, j’ai trouvé l’homme, je lui ai dit la chose, et c’est tout.\
\
Gévrol, qui écoutait avec la plus vive attention, se pencha vers l’oreille de M.\~Daburon.\
\
\endash Monsieur le juge, fit-il à voix basse, serait-il assez bon pour me permettre de poser quelques questions à ce mioche\~?\
\
\endash Certainement, monsieur Gévrol.\
\
\endash Voyons, mon petit ami, interrogea l’agent, si tu voyais cet homme dont tu nous parles, le reconnaîtrais-tu\~?\
\
\endash Oh\~! pour ça, oui.\
\
\endash Il avait donc quelque chose de particulier\~?\
\
\endash Dame\~!… sa figure de brique.\
\
\endash Et c’est tout\~?\
\
\endash Mais oui\~! monsieur.\
\
\endash Cependant, tu sais comme il était vêtu\~; avait-il une blouse\~?\
\
\endash Non. C’était une veste. Sous les bras, elle avait de grandes poches, et de l’une d’elles sortait à moitié un mouchoir à carreaux bleus.\
\
\endash Comment était son pantalon\~?\
\
\endash Je ne me le rappelle pas.\
\
\endash Et son gilet\~?\
\
\endash Attendez donc\~! répondit l’enfant. Avait-il un gilet\~?… Il me semble que non. Si, pourtant… Mais non, je me souviens, il n’en portait pas, il avait une longue cravate attachée près du cou avec un gros anneau.\
\
\endash Ah\~! fit Gévrol d’un air satisfait, tu n’es pas un sot, mon garçon, et je parie qu’en cherchant bien tu vas trouver d’autres renseignements encore à nous donner.\
\
L’enfant baissa la tête et garda le silence. Aux plis de son jeune front, on devinait qu’il faisait un violent effort de mémoire.\
\
\endash Oui\~! s’écria-t-il, j’ai encore remarqué une chose.\
\
\endash Quoi\~?\
\
\endash L’homme avait des boucles d’oreilles très grandes.\
\
\endash Bravo\~! fit Gévrol, voilà un signalement complet. Je le retrouverai, celui-là\~; monsieur le juge peut préparer son mandat de comparution.\
\
\endash Je crois, en effet, le témoignage de cet enfant de la plus haute importance, répondit M.\~Daburon. Et se retournant vers l’enfant\~:\
\
\endash Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous dire de quoi était chargé le bateau\~?\
\
\endash C’est que je n’en sais rien, monsieur, il était ponté.\
\
\endash Montait-il ou descendait-il la Seine\~?\
\
\endash Mais, monsieur, il était arrêté.\
\
\endash Nous le pensons bien, dit Gévrol\~; monsieur le juge te demande de quel côté était tourné l’avant du bateau. Était-ce vers Paris ou vers Marly\~?\
\
\endash Les deux bouts du bateau m’ont semblé pareils.\
\
Le chef de la sûreté fit un geste de désappointement.\
\
\endash Ah\~! reprit-il en s’adressant à l’enfant, tu aurais bien dû regarder le nom du bateau\~; tu sais lire, je suppose. Il faut toujours regarder le nom des bateaux sur lesquels on monte.\
\
\endash Je n’ai pas vu de nom, dit le petit garçon.\
\
\endash Si ce bateau s’est arrêté à quelques pas du quai, objecta M.\~Daburon, il aura probablement été remarqué par des habitants de Bougival.\
\
\endash Monsieur le juge a raison, approuva le commissaire.\
\
\endash C’est juste, fit Gévrol. Du reste les mariniers ont dû descendre et aller au cabaret. Je m’informerai. Mais comment était ce patron Gervais, mon petit ami\~?\
\
\endash Comme tous les mariniers d’ici, monsieur.\
\
Le petit garçon se préparait à sortir\~; le juge le rappela.\
\
\endash Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as parlé à quelqu’un de ta rencontre avant aujourd’hui\~?\
\
\endash Monsieur, j’ai tout dit à maman, le dimanche en revenant de l’église\~; je lui ai même remis les dix sous de l’homme.\
\
\endash Et tu nous as bien avoué toute la vérité\~? continua le juge. Tu sais que c’est une chose très grave que d’en imposer à la justice. Elle le découvre toujours, et je dois te prévenir qu’elle réserve des punitions terribles pour les menteurs.\
\
Le petit témoin devint rouge comme une cerise et baissa les yeux.\
\
\endash Tu vois, insista M.\~Daburon, tu nous as dissimulé quelque chose. Tu ignores donc que la police connaît tout\~?\
\
\endash Pardon\~! monsieur\~! s’écria l’enfant en fondant en larmes, pardon, ne me faites pas de mal, je ne recommencerai plus\~!\
\
\endash Alors, dis en quoi tu nous as trompés.\
\
\endash Eh bien\~! monsieur, ce n’est pas dix sous que l’homme m’a donnés, c’est vingt sous. J’en ai avoué la moitié à maman et j’ai gardé le reste pour m’acheter des billes…\
\
\endash Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette fois je te pardonne. Mais que ceci te serve de leçon pour toute ta vie. Retire-toi et souviens-toi que vainement on cèle la vérité, elle se découvre toujours.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248334}\fs38\b II{\*\bkmkend _Toc88248334}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Les deux dernières dépositions recueillies par le juge d’instruction pouvaient enfin donner quelque espérance. Au milieu des ténèbres, la plus humble veilleuse brille comme un phare.\
\nowidctlpar\
\endash Je vais descendre à Bougival, si monsieur le juge le trouve bon, proposa Gévrol.\
\
\endash Peut-être ferez-vous bien d’attendre un peu, répondit M.\~Daburon. Cet homme a été vu le dimanche matin. Informons-nous de la conduite de la veuve Lerouge pendant cette journée.\
\
Trois voisines furent appelées. Elles s’accordèrent à dire que la veuve Lerouge avait gardé le lit tout le jour le dimanche gras. À une de ces femmes qui s’était informée de son mal, elle avait répondu\~: «\~Ah\~! j’ai eu cette nuit un accident terrible.\~» On n’avait pas alors attaché d’importance à ce propos.\
\
\endash L’homme aux boucles d’oreilles devient de plus en plus important, dit le juge quand les femmes se furent retirées. Le retrouver est indispensable. Cela vous regarde, monsieur Gévrol.\
\
\endash Avant huit jours je l’aurai, répondit le chef de la sûreté, quand je devrais moi-même fouiller tous les bateaux de la Seine, de sa source à son embouchure.\
\
» Je sais le nom du patron\~: Gervais\~; le bureau de la navigation me donnera bien quelque renseignement…\
\
Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout essoufflé.\
\
\endash Voici le père Tabaret, dit-il\~; je l’ai rencontré comme il sortait. Quel homme\~! Il n’a pas voulu attendre le départ du train. Il a donné je ne sais combien à un cocher, et nous sommes venus ici en cinquante minutes. Enfoncé le chemin de fer\~!\
\
Presque aussitôt parut sur le seuil un homme dont l’aspect, il faut bien l’avouer, ne répondait en rien à l’idée qu’on se pouvait faire d’un agent de police pour la gloire.\
\
Il avait bien une soixantaine d’années et ne semblait pas les porter très lestement. Petit, maigre et un peu voûté, il s’appuyait sur un gros jonc à pomme d’ivoire sculptée.\
\
Sa figure ronde avait cette expression d’étonnement perpétuel mêlé d’inquiétude qui a fait la fortune de deux comiques du Palais-Royal. Scrupuleusement rasé, il avait le menton très court, de grosses lèvres bonasses, et son nez désagréablement retroussé comme le pavillon de certains instruments de M.\~Sax. Ses yeux, d’un gris terne, petits, bordés d’écarlate, ne disaient absolument rien, mais ils fatiguaient par une insupportable mobilité. De rares cheveux plats ombrageaient son front, fuyant comme celui d’un lévrier, et dissimulaient mal de longues oreilles, larges, béantes, très éloignées du crâne.\
\
Il était très confortablement vêtu, propre comme un sou neuf, étalant du linge d’une blancheur éblouissante et portant des gants de soie et des guêtres. Une longue chaîne d’or très massive, d’un goût déplorable, faisait trois fois le tour de son cou et retombait en cascades dans la poche de son gilet.\
\
Le père Tabaret dit Tirauclair salua, dès la porte, jusqu’à terre, arrondissant en arc sa vieille échine. C’est de la voix la plus humble qu’il demanda\~:\
\
\endash Monsieur le juge d’instruction a daigné me faire demander\~?\
\
\endash Oui\~! répondit M.\~Daburon.\
\
Et tout bas il se disait\~: si celui-là est un habile homme, en tout cas il n’y paraît guère à sa mine…\
\
\endash Me voici, continua le bonhomme, tout à la disposition de la justice.\
\
\endash Il s’agit de voir, reprit le juge, si, plus heureux que nous, vous parviendrez à saisir quelque indice qui puisse nous mettre sur la trace de l’assassin. On va vous expliquer l’affaire…\
\
\endash Oh\~! j’en sais assez, interrompit le père Tabaret. Lecoq m’a dit la chose en gros, le long de la route, juste ce qui m’est nécessaire.\
\
\endash Cependant…, commença le commissaire de police.\
\
\endash Que monsieur le juge se fie à moi. J’aime à procéder sans renseignements, afin d’être plus maître de mes impressions. Quand on connaît l’opinion d’autrui, malgré soi on se laisse influencer, de sorte que… je vais toujours commencer mes recherches avec Lecoq.\
\
À mesure que le bonhomme parlait, son petit œil gris s’allumait et brillait comme une escarboucle. Sa physionomie reflétait une jubilation intérieure, et ses rides semblaient rire. Sa taille s’était redressée, et c’est d’un pas presque leste qu’il s’élança dans la seconde chambre.\
\
Il y resta une demi-heure environ, puis il sortit en courant. Il y revint, ressortit encore, reparut de nouveau et s’éloigna presque aussitôt. Le juge ne pouvait s’empêcher de remarquer en lui cette sollicitude inquiète et remuante du chien qui quête… Son nez en trompette lui-même remuait, comme pour aspirer quelque émanation subtile de l’assassin. Tout en allant et venant, il parlait haut et gesticulait, il s’apostrophait, se disait des injures, poussait de petits cris de triomphe ou s’encourageait. Il ne laissait pas une seconde de paix à Lecoq. Il lui fallait ceci ou cela, ou telle autre chose. Il demandait du papier et un crayon, puis il voulait une bêche. Il criait pour avoir tout de suite du plâtre, de l’eau et une bouteille d’huile.\
\
Après plus d’une heure, le juge d’instruction, qui commençait à s’impatienter, s’informa de ce que devenait son volontaire.\
\
\endash Il est sur la route, répondit le brigadier, couché à plat ventre dans la boue, et il gâche du plâtre dans une assiette. Il dit qu’il a presque fini et qu’il va revenir.\
\
Il revint en effet presque aussitôt, joyeux, triomphant, rajeuni de vingt ans. Lecoq le suivait, portant avec mille précautions un grand panier.\
\
\endash Je tiens la chose, dit-il au juge d’instruction, complètement. C’est tiré au clair maintenant et simple comme bonjour. Lecoq, mets le panier sur la table, mon garçon.\
\
Gévrol, lui aussi, revenait d’expédition non moins satisfait.\
\
\endash Je suis sur la trace de l’homme aux boucles d’oreilles, dit-il. Le bateau descendait. J’ai le signalement exact du patron Gervais.\
\
\endash Parlez, monsieur Tabaret, dit le juge d’instruction.\
\
Le bonhomme avait vidé sur une table le contenu du panier, une grosse motte de terre glaise, plusieurs grandes feuilles de papier et trois ou quatre petits morceaux de plâtre encore humide. Debout, devant cette table, il était presque grotesque, ressemblant fort à ces messieurs qui, sur les places publiques, escamotent des muscades et les sous du public. Sa toilette avait singulièrement souffert. Il était crotté jusqu’à l’échine.\
\
\endash Je commence, dit-il enfin d’un ton vaniteusement modeste. Le vol n’est pour rien dans le crime qui nous occupe.\
\
\endash Non, au contraire\~! murmura Gévrol.\
\
\endash Je le prouverai, poursuivit le père Tabaret, par l’évidence. Je dirai aussi mon humble avis sur le mobile de l’assassinat, mais plus tard. Donc, l’assassin est arrivé ici avant neuf heures et demie, c’est-à-dire avant la pluie. Pas plus que monsieur Gévrol je n’ai trouvé d’empreintes boueuses, mais sous la table, à l’endroit où se sont posés les pieds de l’assassin, j’ai relevé des traces de poussière. Nous voilà donc fixés quant à l’heure. La veuve Lerouge n’attendait nullement celui qui est venu. Elle avait commencé à se déshabiller et était en train de remonter son coucou lorsque cette personne a frappé.\
\
\endash Voilà des détails\~! fit le commissaire.\
\
\endash Ils sont faciles à constater, reprit l’agent volontaire\~: examinez ce coucou, au-dessus du secrétaire. Il est de ceux qui marchent quatorze à quinze heures, pas davantage, je m’en suis assuré. Or, il est plus que probable, il est certain que la veuve le remontait le soir avant de se mettre au lit.\
\
» Comment donc se fait-il que ce coucou soit arrêté sur cinq heures\~? C’est qu’elle y a touché. C’est qu’elle commençait à tirer la chaîne quand on a frappé. À l’appui de ce que j’avance, je montre cette chaise au-dessous du coucou, et sur l’étoffe de cette chaise la marque fort visible d’un pied. Puis, regardez le costume de la victime\~: le corsage de la robe est retiré. Pour ouvrir plus vite elle ne l’a pas remis, elle a bien vite croisé ce vieux châle sur ses épaules.\
\
\endash Cristi\~! s’exclama le brigadier, évidemment empoigné.\
\
\endash La veuve, continua le bonhomme, connaissait celui qui frappait. Son empressement à ouvrir le fait soupçonner, la suite le prouve. L’assassin a donc été admis sans difficultés. C’est un homme encore jeune, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, élégamment vêtu. Il portait, ce soir-là, un chapeau à haute forme, il avait un parapluie et fumait un trabucos avec un porte-cigare…\
\
\endash Par exemple\~! s’écria Gévrol, c’est trop fort\~!\
\
\endash Trop fort, peut-être, riposta le père Tabaret, en tout cas c’est la vérité. Si vous n’êtes pas minutieux, vous, je n’y puis rien, mais je le suis, moi. Je cherche et je trouve. Ah\~! c’est trop fort\~! dites-vous. Eh bien\~! daignez jeter un regard sur ces morceaux de plâtre humide. Ils vous représentent les talons des bottes de l’assassin dont j’ai trouvé le moule d’une netteté magnifique près du fossé où on a aperçu la clé. Sur ces feuilles de papier j’ai calqué l’empreinte entière du pied que je ne pouvais relever\~; car elle se trouve sur du sable.\
\
» Regardez\~: talon haut, cambrure prononcée, semelle petite et étroite, chaussure d’élégant à pied soigné, bien évidemment. Cherchez-la, cette empreinte, tout le long du chemin, vous la rencontrerez deux fois encore. Puis vous la trouverez répétée cinq fois dans le jardin où personne n’a pénétré. Ce qui prouve, entre parenthèses, que l’assassin a frappé, non à la porte, mais au volet sous lequel passait un filet de lumière. À l’entrée du jardin, mon homme a sauté pour éviter un carré planté, la pointe du pied plus enfoncée l’annonce. Il a franchi sans peine près de deux mètres\~: donc il est leste, c’est-à-dire jeune.\
\
Le père Tabaret parlait d’une petite voix claire et tranchante, et son œil allait de l’un à l’autre de ses auditeurs, guettant leurs impressions.\
\
\endash Est-ce le chapeau qui vous étonne, monsieur Gévrol\~? poursuivait le père Tabaret\~; considérez le cercle parfait tracé sur le marbre du secrétaire, qui était un peu poussiéreux. Est-ce parce que j’ai fixé la taille que vous êtes surpris\~? Prenez la peine d’examiner le dessus des armoires, et vous reconnaîtrez que l’assassin y a promené ses mains. Donc, il est bien plus grand que moi. Et ne dites pas qu’il est monté sur une chaise, car, en ce cas, il aurait vu et n’aurait point été obligé de toucher. Seriez-vous stupéfait du parapluie\~? Cette motte de terre garde une empreinte admirable non seulement du bout, mais encore de la rondelle de bois qui retient l’étoffe. Est-ce le cigare qui vous confond\~? Voici le bout du trabucos que j’ai recueilli dans les cendres. L’extrémité est-elle mordillée, a-t-elle été mouillée par la salive\~? Non. Donc celui qui fumait se servait d’un porte-cigare.\
\
Lecoq dissimulait mal une admiration enthousiaste\~; sans bruit il choquait ses mains l’une contre l’autre. Le commissaire semblait stupéfait, le juge avait l’air ravi. Par contre, la mine de Gévrol s’allongeait sensiblement. Quant au brigadier, il se cristallisait.\
\
\endash Maintenant, reprit le bonhomme, écoutez-moi bien. Voici donc le jeune homme introduit. Comment a-t-il expliqué sa présence à cette heure, je ne le sais. Ce qui est sûr, c’est qu’il a dit à la veuve Lerouge qu’il n’avait pas dîné. La brave femme a été ravie, et tout aussitôt s’est occupée de préparer un repas. Ce repas n’était point pour elle.\
\
» Dans l’armoire, j’ai retrouvé les débris de son dîner, elle avait mangé du poisson, l’autopsie le prouvera. Du reste, vous le voyez, il n’y a qu’un verre sur la table et un seul couteau. Mais quel est ce jeune homme\~? Il est certain que la veuve le considérait comme bien au-dessus d’elle. Dans le placard est une nappe encore propre. S’en est-elle servie\~? Non. Pour son hôte elle a sorti du linge blanc, et son plus beau. Elle lui destinait ce verre magnifique, un présent sans doute. Enfin il est clair qu’elle ne se servait pas ordinairement de ce couteau à manche d’ivoire.\
\
\endash Tout cela est précis, murmurait le juge, très précis.\
\
\endash Voilà donc le jeune homme assis. Il a commencé par boire un verre de vin, tandis que la veuve mettait sa poêle sur le feu. Puis, le cœur lui manquant, il a demandé de l’eau-de-vie et en a bu la valeur de cinq petits verres. Après une lutte intérieure de dix minutes, il a fallu ce temps pour cuire le jambon et les œufs au point où ils le sont, le jeune homme s’est levé, s’est approché de la veuve alors accroupie et penchée en avant, et lui a donné deux coups dans le dos. Elle n’est pas morte instantanément. Elle s’est redressée à demi, se cramponnant aux mains de l’assassin. Lui, alors, s’étant reculé, l’a soulevée brusquement et l’a rejetée dans la position où vous la voyez.\
\
» Cette courte lutte est indiquée par la posture du cadavre. Accroupie et frappée dans le dos, c’est sur le dos qu’elle devait tomber. Le meurtrier s’est servi d’une arme aiguë et fine qui doit être, si je ne m’abuse, un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. En essuyant son arme au jupon de la victime il nous a laissé cette indication. Il n’a pas d’ailleurs été marqué dans la lutte. La victime s’est bien cramponnée à ses mains, mais comme il n’avait pas quitté ses gants gris…\
\
\endash Mais c’est du roman\~! s’exclama Gévrol.\
\
\endash Avez-vous visité les ongles de la veuve Lerouge, monsieur le chef de la sûreté\~? Non. Eh bien\~! allez les inspecter, vous me direz si je me trompe. Donc, voici la femme morte. Que veut l’assassin\~? De l’argent, des valeurs\~? Non, non, cent fois non\~! Ce qu’il veut, ce qu’il cherche, ce qu’il lui faut, ce sont des papiers qu’il sait en la possession de la victime. Pour les avoir il bouleverse tout, il renverse les armoires, déplie le linge, défonce le secrétaire dont il n’a pas la clé, et vide la paillasse.\
\
» Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu’il en fait, de ces papiers\~? il les brûle, non dans la cheminée, mais dans le petit poêle de la première pièce. Son but est rempli désormais. Que va-t-il faire\~? Fuir en emportant tout ce qu’il trouve de précieux pour dérouter les recherches et indiquer un vol. Ayant fait main basse sur tout, il l’enveloppe dans la serviette dont il devait se servir pour dîner, et, soufflant la bougie, il s’enfuit, ferme la porte en dehors et jette la clé dans un fossé… Et voilà.\
\
\endash Monsieur Tabaret, fit le juge, votre enquête est admirable, et je suis persuadé que vous êtes dans le vrai.\
\
\endash Hein\~! s’écria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa Tirauclair\~!\
\
\endash Pyramidal\~! renchérit ironiquement Gévrol\~; je pense seulement que ce jeune homme très bien devait être un peu gêné par un paquet enveloppé dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort loin.\
\
\endash Aussi ne l’a-t-il pas emporté à cent lieues, répondit le père Tabaret\~; vous comprenez que pour gagner la station du chemin de fer il n’a pas eu la bêtise de prendre l’omnibus américain. Il s’y est rendu à pied, par la route plus courte du bord de l’eau. Or, en arrivant à la Seine, à moins qu’il ne soit plus fort encore que je ne le suppose, son premier soin a été d’y jeter ce paquet indiscret.\
\
\endash Croyez-vous, papa Tirauclair\~? demanda Gévrol.\
\
\endash Je le parierais, et la preuve, c’est que j’ai envoyé trois hommes, sous la surveillance d’un gendarme, pour fouiller la Seine à l’endroit le plus rapproché d’ici. S’ils retrouvent le paquet, je leur ai promis une récompense.\
\
\endash De votre poche, vieux passionné\~?\
\
\endash Oui, monsieur Gévrol, de ma poche.\
\
\endash Si on trouvait ce paquet, pourtant\~! murmura le juge.\
\
Un gendarme entra sur ces mots.\
\
\endash Voici, dit-il en présentant une serviette mouillée renfermant de l’argenterie, de l’argent et des bijoux, ce que les hommes ont trouvé. Ils réclament cent francs qu’on leur a promis.\
\
Le père Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque, qu’il remit au gendarme.\
\
\endash Maintenant, demanda-t-il en écrasant Gévrol d’un regard superbe, que pense monsieur le juge d’instruction\~?\
\
\endash Je crois que, grâce à votre pénétration remarquable, nous aboutirons et…\
\
Il n’acheva pas. Le médecin, mandé pour l’autopsie de la victime, se présentait.\
\
Le docteur, sa répugnante besogne achevée, ne put que confirmer les assertions et les conjectures du père Tabaret. Ainsi il expliquait comme le bonhomme la position du cadavre. À son avis aussi, il devait y avoir eu lutte. Même, autour du cou de la victime, il fit remarquer un cercle bleuâtre à peine perceptible, produit vraisemblablement par une étreinte suprême du meurtrier. Enfin, il déclara que la veuve Lerouge avait mangé trois heures environ avant d’être frappée.\
\
Il ne restait plus qu’à rassembler quelques pièces à conviction recueillies, qui plus tard pouvaient servir à confondre le coupable.\
\
Le père Tabaret visita avec un soin extrême les ongles de la morte, et, avec des précautions infinies, il put en extraire les quelques éraillures de peau qui s’y étaient logées. Le plus grand de ces débris de gant n’avait pas deux millimètres\~; cependant on distinguait très aisément la couleur. Il mit aussi de côté le morceau de jupon où l’assassin avait essuyé son arme. C’était, avec le paquet retrouvé dans la Seine et les diverses empreintes relevées par le bonhomme, tout ce que le meurtrier avait laissé derrière lui.\
\
Ce n’était rien, mais ce rien était énorme aux yeux de M.\~Daburon, et il avait bon espoir. Le plus grand écueil dans les instructions de crimes mystérieux est une erreur sur le mobile. Si les recherches prennent une fausse direction, elles vont s’écartant de plus en plus de la vérité, à mesure qu’on les poursuit. Grâce au père Tabaret, le juge était à peu près certain de ne point se tromper.\
\
La nuit était venue\~; pendant ce temps, le magistrat n’avait désormais rien à faire à La Jonchère. Gévrol, que poignait le désir de rejoindre l’homme aux boucles d’oreilles, déclara qu’il restait à Bougival. Il promit de bien employer sa soirée, de courir tous les cabarets et de dénicher, s’il se pouvait, de nouveaux témoins.\
\
Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde eurent pris congé de lui, M.\~Daburon proposa au père Tabaret de l’accompagner.\
\
\endash J’allais solliciter cet honneur, répondit le bonhomme.\
\
Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait d’être découvert et qui les préoccupait également devint le sujet de la conversation.\
\
\endash Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les antécédents de cette vieille femme\~? répétait le père Tabaret, tout est là désormais.\
\
\endash Nous les connaîtrons, répondait le juge, si l’épicière a dit vrai. Si le mari de la veuve Lerouge a navigué, si son fils Jacques est embarqué, le ministère de la Marine nous aura vite donné les éléments qui nous manquent. J’écrirai ce soir même.\
\
Ils arrivèrent à la station de Rueil et prirent le chemin de fer. Le hasard les servit bien. Ils se trouvèrent seuls dans un compartiment de première.\
\
Mais le père Tabaret ne causait plus. Il réfléchissait, il cherchait, il combinait, et sur sa physionomie on pouvait suivre le travail de sa pensée. Le juge le considérait curieusement, intrigué par le caractère de ce singulier bonhomme, qu’une passion, pour le moins originale, mettait au service de la rue de Jérusalem.\
\
\endash Monsieur Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il longtemps, dites-moi, que vous faites de la police\~?\
\
\endash Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passés, et je suis assez surpris, permettez-moi de vous l’avouer, que vous n’ayez pas déjà entendu parler de moi.\
\
\endash Je vous connaissais de réputation sans m’en douter, répondit M.\~Daburon, et c’est en entendant célébrer votre talent que j’ai eu l’excellente idée de vous faire appeler. Je me demande seulement ce qui a pu vous pousser dans cette voie\~?\
\
\endash Le chagrin, monsieur le juge, l’isolement, l’ennui. Ah\~! je n’ai pas toujours été heureux, allez\~!…\
\
\endash On m’a dit que vous étiez riche.\
\
Le bonhomme poussa un gros soupir qui révélait à lui seul les plus cruelles déceptions.\
\
\endash Je suis à mon aise, en effet, répondit-il, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à quarante-cinq ans j’ai vécu de sacrifices et de privations absurdes et inutiles. J’ai eu un père qui a flétri ma jeunesse, gâté ma vie et fait de moi le plus à plaindre des hommes.\
\
Il est de ces professions dont le caractère est tel qu’on ne parvient jamais à le dépouiller entièrement. M.\~Daburon était toujours et partout un peu juge d’instruction.\
\
\endash Comment\~! monsieur Tabaret, interrogea-t-il, votre père est l’auteur de toutes vos infortunes\~?\
\
\endash Hélas\~! oui, monsieur. Je lui ai pardonné à la longue, autrefois je l’ai bien maudit. J’ai jadis accablé sa mémoire de toutes les injures que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j’ai su… Mais je puis bien vous confier cela. J’avais vingt-cinq ans, et je gagnais deux mille francs par an au Mont-de-Piété, quand un matin mon père entra chez moi et m’annonce brusquement qu’il est ruiné, qu’il ne lui reste plus de quoi manger. Il paraissait au désespoir et parlait d’en finir avec la vie. Moi, je l’aimais. Naturellement je le rassure, je lui embellis ma situation, je lui explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi vivre, il ne manquera de rien, et, pour commencer, je lui déclare que nous allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant vingt ans je l’ai eu à ma charge, le vieux…\
\
\endash Quoi\~! vous vous repentez de votre honorable conduite, monsieur Tabaret\~?\
\
\endash Si je m’en repens\~! C’est-à-dire qu’il aurait mérité d’être empoisonné par le pain que je lui donnais\~!\
\
M.\~Daburon laissa échapper un geste de surprise qui fut remarqué du bonhomme.\
\
\endash Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voilà, à vingt-cinq ans, m’imposant pour le père les plus rudes privations. Plus d’amis, plus d’amourettes, rien. Le soir, pour augmenter nos revenus, j’allais copier les rôles chez un notaire. Je me refusais jusqu’à du tabac. J’avais beau faire, le vieux se plaignait sans cesse, il regrettait son aisance passée, il lui fallait de l’argent de poche, pour ceci, pour cela\~; mes plus grands efforts ne parvenaient pas à le contenter. Dieu sait ce que j’ai souffert\~!\
\
» Je n’étais pas né pour vivre et vieillir seul comme un chien. J’ai la bosse de la famille. Mon rêve aurait été de me marier, d’adorer une bonne femme, d’en être un peu aimé et de voir grouiller autour de moi des enfants bien venants. Mais bast… quand ces idées me serraient le cœur à m’étouffer et me tiraient une larme ou deux, je me révoltais contre moi. Je me disais\~: mon garçon, quand on ne gagne que trois mille francs par an, et qu’on possède un vieux père chéri, on étouffe ses sentiments et on reste célibataire. Et cependant j’avais rencontré une jeune fille\~! Tenez, il y a trente ans de cela\~: eh bien\~! regardez-moi, je dois ressembler à une tomate… Elle s’appelait Hortense. Qui sait ce qu’elle est devenue\~? Elle était belle et pauvre. Enfin j’étais un vieillard lorsque mon père est mort, le misérable, le…\
\
\endash Monsieur Tabaret\~! interrompit le juge\~; oh\~! monsieur Tabaret\~!\
\
\endash Mais puisque je vous affirme que je lui ai donné son absolution, monsieur le juge\~! Seulement, vous allez comprendre ma colère. Le jour de sa mort, j’ai trouvé dans son secrétaire une inscription de vingt mille francs de rentes\~!…\
\
\endash Comment\~! il était riche\~?\
\
\endash Oui, très riche, car ce n’était pas là tout. Il possédait près d’Orléans une propriété affermée six mille francs par an. Il avait en outre une maison, celle que j’habite. Nous y demeurions ensemble, et moi, sot, niais, imbécile, bête brute, tous les trois mois je payais notre terme au concierge.\
\
\endash C’était fort\~! ne put s’empêcher de dire M.\~Daburon.\
\
\endash N’est-ce pas, monsieur\~? C’était me voler mon argent dans ma poche. Pour comble de dérision, il laissait un testament où il déclarait au nom du Père et du Fils n’avoir en vue, en agissant de la sorte, que mon intérêt. Il voulait, écrivait-il, m’habituer à l’ordre, à l’économie, et m’empêcher de faire des folies. Et j’avais quarante-cinq ans, et depuis vingt ans je me reprochais une dépense inutile d’un sou\~! C’est-à-dire qu’il avait spéculé sur mon cœur, qu’il avait… Ah\~! c’est à dégoûter de la piété filiale, parole d’honneur\~!\
\
La très légitime colère du père Tabaret était si bouffonne, qu’à grand-peine le juge se retenait de rire, en dépit du fond réellement douloureux de ce récit.\
\
\endash Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir\~?\
\
\endash Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain quand on n’a plus de dents, la belle avance\~! L’âge du mariage était passé. Cependant je donnai ma démission pour faire place à plus pauvre que moi. Au bout d’un mois, je m’ennuyais à périr\~; c’est alors que, pour remplacer les affections qui me manquent, je résolus de me donner une passion, un vice, une manie. Je me mis à collectionner des livres. Vous pensez peut-être, monsieur, qu’il faut pour cela certaines connaissances, des études…\
\
\endash Je sais, cher monsieur Tabaret, qu’il faut surtout de l’argent. Je connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui à coup sûr est incapable de signer son nom.\
\
\endash C’est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous les livres que j’achetais. Je vous dirai que je collectionnais uniquement ce qui de près ou de loin avait trait à la police. Mémoires, rapports, pamphlets, discours, lettres, romans, tout m’était bon, et je le dévorais. Si bien que peu à peu je me suis senti attiré vers cette puissance mystérieuse qui, du fond de la rue de Jérusalem, surveille et garde la société, pénètre partout, soulève les voiles les plus épais, étudie l’envers de toutes les trames, devine ce qu’on ne lui avoue pas, sait au juste la valeur des hommes, le prix des consciences, et entasse dans ses cartons verts les plus redoutables comme les plus honteux secrets.\
\
» En lisant les mémoires des policiers célèbres, attachants à l’égal des fables les mieux ourdies, je m’enthousiasmais pour ces hommes au flair subtil, plus déliés que la soie, souples comme l’acier, pénétrants et rusés, fertiles en ressources inattendues, qui suivent le crime à la piste, le code à la main, à travers les broussailles de la légalité, comme les sauvages de Cooper poursuivent leur ennemi au milieu des forêts de l’Amérique. L’envie me prit d’être un rouage de l’admirable machine, de devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant à la punition du crime et au triomphe de l’innocence. Je m’essayai, et il se trouve que je ne suis pas trop impropre au métier.\
\
\endash Et il vous plaît\~?\
\
\endash Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu l’ennui\~! depuis que j’ai abandonné la poursuite du bouquin pour celle de mon semblable… Ah\~! c’est une belle chose\~! Je hausse les épaules quand je vois un jobard payer vingt-cinq francs le droit de tirer un lièvre. La belle prise\~! Parlez-moi de la chasse à l’homme\~! Celle-là, au moins, met toutes les facultés en jeu, et la victoire n’est pas sans gloire. Là, le gibier vaut le chasseur\~; il a comme lui l’intelligence, la force et la ruse\~; les armes sont presque égales. Ah\~! si on connaissait les émotions de ces parties de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l’agent de la sûreté, tout le monde irait demander du service rue de Jérusalem. Le malheur est que l’art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes deviennent rares. La race forte des scélérats sans peur a fait place à la tourbe de nos filous vulgaires. Les quelques coquins qui font parler d’eux de loin en loin sont aussi bêtes que lâches. Ils signent leur crime et ont soin de laisser traîner leur carte de visite. Il n’y a nul mérite à les pincer. Le coup constaté, on n’a qu’à aller les arrêter tout droit…\
\
\endash Il me semble pourtant, interrompit M.\~Daburon en souriant, que notre assassin à nous n’était pas si maladroit.\
\
\endash Celui-là, monsieur, est une exception\~: aussi serais-je ravi de le découvrir. Je ferai tout pour cela\~; je me compromettrais, s’il le fallait. Car je dois confesser à monsieur le juge, ajouta-t-il avec une nuance d’embarras, que je ne me vante pas à mes amis de mes exploits. Je les cache même aussi soigneusement que possible. Peut-être me serreraient-ils la main avec moins d’amitié, s’ils savaient que Tirauclair et Tabaret ne font qu’un.\
\
Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que, dès le lendemain, le père Tabaret s’installerait à Bougival. Il se faisait fort de questionner tout le pays en huit jours. De son côté, le juge le tiendrait au courant des moindres renseignements qu’il recueillerait et le rappellerait dès qu’on se serait procuré le dossier de la femme Lerouge, si toutefois on parvenait à mettre la main dessus.\
\
\endash Pour vous, monsieur Tabaret, dit le juge en finissant, je serai toujours visible. Si vous avez à me parler, n’hésitez pas à venir de nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. Vous me trouverez infailliblement, soit chez moi, rue Jacob, soit au Palais, à mon cabinet. Des ordres seront donnés pour que vous soyez introduit dès que vous vous présenterez.\
\
On entrait en gare en ce moment. M.\~Daburon ayant fait avancer une voiture offrit une place au père Tabaret. Le bonhomme refusa.\
\
\endash Ce n’est pas la peine, répondit-il\~; je demeure, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare, à deux pas.\
\
\endash À demain donc\~! dit M.\~Daburon.\
\
\endash À demain\~! reprit le père Tabaret\~; et il ajouta\~: Nous trouverons.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248335}\fs38\b III{\*\bkmkend _Toc88248335}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 La maison du père Tabaret n’est pas, en effet, à plus de quatre minutes de la gare Saint-Lazare. Il possède là un bel immeuble, soigneusement tenu, et qui doit donner de magnifiques revenus, bien que les loyers n’y soient pas trop exagérés.\
\nowidctlpar\
Le bonhomme s’y est mis au large. Il occupe, au premier, sur la rue, un vaste appartement bien distribué, confortablement meublé et dont le principal ornement est sa collection de livres. Il vit là simplement, par goût autant que par habitude, servi par une vieille domestique à laquelle, dans les grandes occasions, le portier donne un coup de main.\
\
Nul dans la maison n’avait le plus léger soupçon des occupations policières de monsieur le propriétaire. Il faut au plus infime agent une intelligence dont on le supposait, sur la mine, absolument dépourvu. On prenait pour un commencement d’idiotisme ses continuelles distractions.\
\
Mais tout le monde avait remarqué la singularité de ses habitudes. Ses constantes expéditions au-dehors donnaient à ses allures des apparences mystérieuses et excentriques. Jamais on ne vit jeune débauché plus désordonné, plus irrégulier que ce vieillard. Il rentrait ou ne rentrait pas pour ses repas, mangeait n’importe quoi à n’importe quel moment. Il sortait à toute heure de jour et de nuit, découchait souvent et disparaissait des semaines entières. Puis il recevait d’étranges visites\~: on voyait sonner à sa porte des drôles à tournure suspecte et des hommes de mauvaise mine.\
\
Cette vie décousue l’avait quelque peu déconsidéré. On croyait voir en lui un affreux libertin dépensant ses revenus à courir le guilledou. On disait\~: «\~N’est-ce pas une honte, un homme de cet âge\~!\~» Il savait ces cancans et en riait. Cela n’empêchait pas plusieurs locataires de rechercher sa société et de lui faire la cour. On l’invitait à dîner\~; il refusait presque toujours.\
\
Il ne voyait guère qu’une personne de la maison, mais alors dans la plus grande intimité, si bien qu’il était chez elle plus souvent que chez lui. C’était une femme veuve qui, depuis plus de quinze ans, occupait un appartement au troisième étage\~: Mme\~Gerdy. Elle demeurait avec son fils Noël qu’elle adorait.\
\
Noël était un homme de trente-trois ans, plus vieux en apparence que son âge. Grand, bien fait, il avait une physionomie noble et intelligente, de grands yeux noirs et des cheveux noirs qui bouclaient naturellement. Avocat, il passait pour avoir un grand talent, et s’était déjà acquis une certaine notoriété. C’était un travailleur obstiné, froid et méditatif, passionné cependant pour sa profession, affichant avec un peu d’ostentation peut-être une grande rigidité de principes et des mœurs austères.\
\
Chez Mme\~Gerdy, le père Tabaret se croyait en famille. Il la regardait comme une parente et considérait Noël comme son fils. Souvent il avait eu la pensée de demander la main de cette veuve, charmante malgré ses cinquante ans\~; il avait toujours été retenu moins par la peur d’un refus cependant probable, que par la crainte des conséquences. Faisant sa demande et repoussé, il voyait rompues des relations délicieuses pour lui. En attendant, il avait, par un bel et bon testament, déposé chez son notaire, institué pour son légataire universel le jeune avocat, à la seule condition de fonder un prix annuel de deux mille francs destiné à l’agent de police ayant «\~tiré au clair\~» l’affaire la plus embrouillée.\
\
Si rapprochée que fût sa maison, le père Tabaret mit plus d’un gros quart d’heure à y arriver. En quittant le juge, il avait repris le cours de ses méditations, de sorte qu’il allait dans la rue poussé de droite et de gauche par les passants affairés, avançant d’un pas, reculant de deux.\
\
Il se répétait pour la cinquième fois les paroles de la veuve Lerouge rapportées par la laitière\~: «\~Si je voulais davantage, je l’aurais.\~»\
\
\endash Tout est là, murmura-t-il. La veuve Lerouge possédait quelque secret important que des gens riches et haut placés avaient le plus puissant intérêt à cacher. Elle les tenait, c’était là sa fortune. Elle les faisait chanter\~; elle aura abusé\~; ils l’ont supprimée. Mais de quelle nature était ce secret, et comment le possédait-elle\~? Elle a dû, dans sa jeunesse, servir dans quelque grande maison. Là, elle aura vu, entendu, surpris quelque chose. Quoi\~? Évidemment il y a une femme là-dessous. Aurait-elle servi les amours de sa maîtresse\~? Pourquoi non\~? En ce cas, l’affaire se complique. Ce n’est plus seulement la femme qu’il s’agit de retrouver, il faut encore découvrir l’amant\~; car c’est l’amant qui a fait le coup. Ce doit être, si je ne m’abuse, quelque noble personnage. Un bourgeois aurait payé des assassins. Celui-ci n’a pas reculé, il a frappé lui-même, évitant ainsi les indiscrétions ou la bêtise d’un complice. Et c’est un fier mâtin, plein d’audace et de sang-froid, car le crime a été admirablement accompli.\
\
» Le gaillard n’avait rien laissé traîner de nature à le compromettre sérieusement. Sans moi, Gévrol, croyant à un vol, n’y voyait que du feu. Par bonheur j’étais là\~!… Mais non\~! continua le bonhomme, ce ne peut être encore cela. Il faut qu’il y ait pis qu’une histoire d’amour. Un adultère\~! le temps l’efface…\
\
Le père Tabaret entrait sous le porche de sa maison. Le portier, assis près de la fenêtre de sa loge, l’aperçut à la lumière du bec de gaz.\
\
\endash Tiens, dit-il, voilà le propriétaire qui rentre…\
\
\endash Il paraît, remarqua la portière, que sa princesse n’aura pas voulu de lui ce soir\~; il a l’air encore plus chose qu’à l’ordinaire.\
\
\endash Si ce n’est pas indécent\~! opina le portier\~; aussi est-il assez décati\~! Ses belles le mettent dans un joli état\~! Un de ces matins, il faudra le conduire dans une maison de santé avec la camisole de force\~!…\
\
\endash Regarde-le donc, interrompit la portière\~; regarde-le donc au milieu de la cour\~! Le bonhomme s’était arrêté à l’extrémité du porche\~; il avait ôté son chapeau, et tout en se parlant il gesticulait. Non, se disait-il, je ne tiens pas encore l’affaire\~; je brûle… mais je n’y suis pas.\
\
Il monta l’escalier et sonna à sa porte, oubliant qu’il avait son passe-partout dans sa poche. Sa gouvernante vint ouvrir.\
\
\endash Comment\~! c’est vous, monsieur, à cette heure\~!…\
\
\endash Hein\~! quoi\~? demanda le bonhomme.\
\
\endash Je dis, répliqua la domestique, qu’il est huit heures et demie passées. Je croyais que vous ne rentreriez pas ce soir. Avez-vous seulement dîné\~?\
\
\endash Non, pas encore.\
\
\endash Allons\~! heureusement que j’ai tenu le dîner au chaud\~; vous pouvez vous mettre à table.\
\
Le père Tabaret s’assit, se servit de la soupe\~; mais, enfourchant de nouveau son dada, il ne songea plus à manger et resta comme en arrêt devant une idée, sa cuillère en l’air.\
\
Il devient toqué, pensa Manette\~; regardez-moi cet air abruti\~! Si ça a du bon sens de mener une vie pareille\~! Elle lui frappa sur l’épaule en criant à son oreille comme s’il eût été sourd\~:\
\
\endash Vous ne mangez donc pas\~? Vous n’avez donc pas faim\~?\
\
\endash Si, si, balbutia-t-il, cherchant machinalement à se débarrasser de cette voix qui bourdonnait à son oreille, j’ai appétit, car depuis ce matin j’ai été obligé…\
\
Il s’interrompit, restant béant, l’œil perdu dans le vague.\
\
\endash Vous étiez obligé\~?… répéta Manette.\
\
\endash Tonnerre\~! s’écria-t-il en levant vers le plafond ses poings fermés, sacré tonnerre\~! j’y suis\~!…\
\
Son mouvement fut si brusque et si violent que la gouvernante eut un peu peur et se recula jusqu’au fond de la salle à manger, près de la porte.\
\
\endash Oui\~! continua-t-il, c’est certain, il y a un enfant\~!\
\
Manette se rapprocha vivement.\
\
\endash Un enfant\~? interrogea-t-elle.\
\
Mais le bonhomme s’aperçut que sa servante l’épiait.\
\
\endash Ah çà\~! lui dit-il d’un ton furieux, que faites-vous là\~! Qui vous rend hardie à ce point de venir ramasser les paroles qui m’échappent\~! Faites-moi donc le plaisir de vous retirer dans votre cuisine et de ne pas reparaître avant que j’appelle\~!\
\
Il devient enragé, pensa Manette en disparaissant au plus vite.\
\
Le père Tabaret s’était rassis. Il avalait à larges cuillerées un potage complètement froid.\
\
Comment, se disait-il, n’avais-je pas songé à cela\~? Pauvre humanité\~! Mon esprit vieillit et se fatigue. C’est pourtant clair comme le jour… Les circonstances tombent sous le sens…\
\
Il frappa sur le timbre placé devant lui\~; la servante reparut.\
\
\endash Le rôti\~! demanda-t-il, et laissez-moi seul. Oui\~! continuait-il en découpant furieusement un gigot de pré-salé, oui, il y a un enfant, et voici l’histoire\~: la veuve Lerouge est au service d’une grande dame très riche. Le mari, un marin probablement, part pour un voyage lointain. La femme, qui a un amant, se trouve enceinte. Elle se confie à la veuve Lerouge et, grâce à elle, parvient à accoucher clandestinement.\
\
Il sonna de nouveau.\
\
\endash Manette\~! le dessert et sortez\~! Certes, un tel maître n’était pas digne d’un tel cordon bleu. Il eût été bien embarrassé de dire ce qu’on lui avait servi à son dîner et même ce qu’il mangeait en ce moment\~; c’était de la compote de poires.\
\
\endash Mais l’enfant\~! murmurait-il\~; l’enfant, qu’est-il devenu\~? L’aurait-on tué\~? Non, car la veuve Lerouge, complice d’un infanticide, n’était presque plus redoutable. L’amant a voulu qu’il vécût\~; et on l’a confié à notre veuve, qui l’a élevé. On a pu lui retirer l’enfant, mais non les preuves de sa naissance et de son existence. Voilà le joint. Le père, c’est l’homme à la belle voiture\~; la mère n’est autre que la femme qui venait avec un beau jeune homme. Je crois bien que la chère dame ne manquait de rien\~! Il y a des secrets qui valent une ferme en Brie. Deux personnes à faire chanter. Il est vrai que, ne se refusant pas un amant, sa dépense devait augmenter tous les ans. Pauvre humanité\~! le cœur a ses besoins. Elle a trop appuyé sur la chanterelle\fs36\b\super\chftn{\footnote\plain\f124\fs24\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\s15\f57\fs36\b\super\chftn\fs30\b0\nosupersub Insister sur un point délicat.}\fs32\b0\nosupersub , et l’a cassée. Elle a menacé, on a eu peur, et on s’est dit\~: finissons-en\~! Mais qui s’est chargé de la commission\~? Le papa\~? Non. Il est trop vieux. Parbleu\~! c’est le fils. Il a voulu sauver sa mère, le joli garçon. Il a refroidi la veuve et brûlé les preuves.\
\
Manette, pendant ce temps, l’oreille à la serrure, écoutait de toute son âme. De temps à autre, elle récoltait un mot, un juron, le bruit d’un coup frappé sur la table, mais c’était tout.\
\
Bien sûr, pensa-t-elle, ce sont ses femmes qui lui trottent par la tête. Elles auront voulu lui faire accroire qu’il est papa.\
\
Elle était si bien sur le gril que, n’y tenant plus, elle se hasarda à entrebâiller la porte.\
\
\endash Monsieur a demandé son café\~? fit-elle timidement.\
\
\endash Non, mais donnez-le-moi, répondit le père Tabaret. Il voulut l’avaler d’un trait et s’échauda si bien que la douleur le ramena subitement au sentiment le plus exact de la réalité.\
\
\endash Tonnerre, grogna-t-il, c’est chaud\~! Diable d’affaire\~! Elle me met aux champs. On a raison là-bas, je me passionne trop. Mais qui donc d’entre eux aurait, par la seule force de la logique, rétabli l’histoire en son entier\~? Ce n’est pas Gévrol, le pauvre homme\~! Sera-t-il assez humilié, assez vexé, assez roulé\~! Si j’allais trouver monsieur Daburon\~? Non, pas encore… La nuit m’est nécessaire pour creuser certaines particularités, pour coordonner mes idées. C’est que, d’un autre côté, si je reste ici, seul, toute cette histoire va me mettre le sang en mouvement, et comme cela, après avoir beaucoup mangé, je suis capable d’attraper une indigestion. Ma foi\~! je vais aller m’informer de madame Gerdy\~; elle était souffrante ces jours passés, je causerai avec Noël, et cela me dissipera un peu.\
\
Il se leva, passa son pardessus et prit son chapeau et sa canne.\
\
\endash Monsieur sort\~? demanda Manette.\
\
\endash Oui.\
\
\endash Monsieur rentrera-t-il tard\~?\
\
\endash C’est possible.\
\
\endash Mais monsieur rentrera\~?\
\
\endash Je n’en sais rien. Une minute plus tard le père Tabaret sonnait à la porte de ses amis.\
\
L’intérieur de Mme\~Gerdy était des plus honorables. Elle possédait l’aisance, et le cabinet de Noël, déjà très occupé, changeait cette aisance en fortune. Mme\~Gerdy vivait très retirée, et à l’exception des amis que Noël invitait parfois à dîner, recevait très peu de monde. Depuis plus de quinze ans que le père Tabaret venait familièrement dans la maison, il n’y avait rencontré que le curé de la paroisse, un vieux professeur de Noël et le frère de Mme\~Gerdy, colonel en retraite.\
\
Quand ces trois visiteurs se trouvaient réunis, ce qui arrivait rarement, on jouait au boston. Les autres soirs, on faisait une partie de piquet ou d’impériale. Noël ne restait guère au salon. Il s’enfermait après le dîner dans son cabinet, indépendant ainsi que sa chambre de l’appartement de sa mère, et se plongeait dans les dossiers. On savait qu’il travaillait très avant dans la nuit. Souvent l’hiver sa lampe ne s’éteignait qu’au petit jour.\
\
La mère et le fils ne vivaient absolument que l’un pour l’autre. Tous ceux qui les connaissaient se plaisaient à le répéter.\
\
On aimait, on honorait Noël pour les soins qu’il donnait à sa mère, pour son absolu dévouement filial, pour les sacrifices que, supposait-on, il s’imposait en vivant, à son âge, comme un vieillard. On se plaisait dans la maison à opposer la conduite de ce jeune homme si grave à celle du père Tabaret, cet incorrigible roquentin\fs36\b\super\chftn{\footnote\plain\f124\fs24\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\s15\f57\fs36\b\super\chftn\fs30\b0\nosupersub Vieillard qui joue au jeune homme.}\fs32\b0\nosupersub , ce galantin à perruque.\
\
Quant à Mme\~Gerdy, elle ne voyait que son fils en ce monde. Son amour à la longue était devenu comme un culte. En Noël, elle pensait reconnaître toutes les perfections, toutes les beautés physiques et morales. Il lui paraissait d’une essence pour ainsi dire supérieure à celle des autres créatures de Dieu. Parlait-il ?… elle se taisait et écoutait. Un mot de lui était un ordre. Ses avis, elle les recevait comme des décrets de la Providence même. Soigner son fils, étudier ses goûts, deviner ses désirs, l’entretenir dans une tiède atmosphère de tendresse, telle était son existence. Elle était mère.\
\
\endash Madame Gerdy est-elle visible\~? demanda le père Tabaret à la bonne qui lui ouvrit.\
\
Et, sans attendre la réponse, il entra comme chez lui en homme sûr que sa présence ne saurait être importune et doit être agréable.\
\
Une seule bougie éclairait le salon et il n’était pas dans son ordre accoutumé. Le guéridon à dessus de marbre, toujours placé au milieu de la pièce, avait été roulé dans un coin. Le grand fauteuil de Mme\~Gerdy se trouvait près de la fenêtre. Un journal déplié était tombé sur le tapis.\
\
Le volontaire de la police vit tout cela d’un coup d’œil.\
\
\endash Serait-il arrivé quelque accident\~? demanda-t-il à la bonne.\
\
\endash Ne m’en parlez pas, monsieur, nous venons d’avoir une peur… oh\~! mais une peur…\
\
\endash Qu’est-ce\~? dites vite\~?…\
\
\endash Vous savez que madame est très souffrante depuis un mois… Elle ne mange pour ainsi dire plus. Ce matin même, elle m’avait dit…\
\
\endash Bien\~! bien\~! mais ce soir\~?\
\
\endash Après son dîner, madame est venue au salon comme à l’ordinaire. Elle s’est assise et a pris un des journaux de monsieur Noël. À peine a-t-elle eu commencé à lire, qu’elle a poussé un grand cri, un cri horrible. Nous sommes accourus\~; madame était tombée sur le tapis, comme morte. Monsieur Noël l’a prise dans ses bras et l’a portée dans sa chambre. Je voulais aller chercher le médecin\~; monsieur m’a dit que ce n’était pas la peine, qu’il savait ce que c’était.\
\
\endash Et comment va-t-elle, maintenant\~?\
\
\endash Elle est revenue. C’est-à-dire je le suppose, car monsieur Noël m’a fait sortir. Ce que je sais, c’est que tout à l’heure elle parlait, et très fort même, car je l’ai entendue. Ah\~! monsieur, c’est tout de même bien extraordinaire\~!…\
\
\endash Quoi\~?\
\
\endash Ce que madame disait à monsieur.\
\
\endash Ah\~! ah\~! la belle, ricana le père Tabaret, on écoute donc aux portes\~?\
\
\endash Non, monsieur, je vous jure, mais c’est que madame criait comme une perdue, elle disait…\
\
\endash Ma fille\~! dit sévèrement le père Tabaret, on entend toujours mal à travers une porte, demandez plutôt à Manette.\
\
La servante, toute confuse, voulut se disculper.\
\
\endash Assez\~! assez\~! fit le bonhomme. Retournez à votre ouvrage. Il est inutile de déranger monsieur Noël, je l’attendrai très bien ici.\
\
Et, satisfait de la petite leçon qu’il venait de donner, il ramassa le journal et s’installa au coin du feu, déplaçant la bougie pour lire plus à son aise.\
\
Une minute ne s’était pas écoulée qu’à son tour il bondit sur le fauteuil et étouffa un cri de surprise et d’effroi instinctif.\
\
Voici le fait divers qui lui a sauté aux yeux\~:\
\
\i Un crime horrible vient de plonger dans la consternation le petit village de La Jonchère. Une pauvre veuve, nommée Lerouge, qui jouissait de l’estime générale et que tout le pays aimait, a été assassinée dans sa maison. La justice, aussitôt avertie, s’est transportée sur les lieux, et tout nous porte à croire que la police est déjà sur les traces de l’auteur de ce lâche forfait.\i0\
\
Tonnerre\~! se dit le père Tabaret, est-ce que madame Gerdy\~?…\
\
Ce ne fut qu’un éclair. Il reprit place dans son fauteuil, tout honteux, haussant les épaules et murmurant\~:\
\
\endash Ah çà\~! décidément cette affaire me rend stupide. Je ne vais plus rêver que de la veuve Lerouge maintenant, je vais la voir partout.\
\
Cependant une curiosité irraisonnée lui fit parcourir le journal. Il n’y trouva rien, à l’exception de ces quelques lignes, qui pût justifier et expliquer un évanouissement, un cri, même la plus légère émotion.\
\
C’est cependant singulier, cette coïncidence, pensa l’incorrigible policier.\
\
Alors seulement il remarqua que le journal était légèrement déchiré vers le bas et froissé par une main convulsive. Il répéta\~:\
\
\endash C’est bizarre\~!…\
\
En ce moment la porte du salon donnant dans la chambre à coucher de Mme\~Gerdy s’ouvrit, et Noël parut sur le seuil. Sans doute l’accident survenu à sa mère l’avait beaucoup ému\~; il était très pâle et sa physionomie si calme d’ordinaire accusait un grand trouble. Il parut surpris de voir le père Tabaret.\
\
\endash Ah\~! cher Noël\~! s’écria le bonhomme, calmez mon inquiétude, comment va votre mère\~?\
\
\endash Madame Gerdy va aussi bien que possible.\
\
\endash Madame Gerdy\~? répéta le bonhomme d’un air étonné. Mais il continua\~:\
\
\endash On voit bien que vous avez eu une frayeur horrible…\
\
\endash En effet, répondit l’avocat en s’asseyant, je viens d’essuyer une rude secousse.\
\
Noël faisait visiblement les plus grands efforts pour paraître calme, pour écouter le bonhomme et lui répondre. Le père Tabaret, tout à son inquiétude, ne s’en apercevait aucunement.\
\
\endash Au moins, mon cher enfant, demanda-t-il, dites-moi comment cela est arrivé\~?\
\
Le jeune homme hésita un moment, comme s’il se fût consulté. N’étant sans doute pas préparé à cette question à brûle-pourpoint, il ne savait quelle réponse faire et délibérait intérieurement. Enfin, il répondit\~:\
\
\endash Madame Gerdy a été comme foudroyée en apprenant là, tout à coup, par le récit d’un journal, qu’une femme qu’elle aimait vient d’être assassinée.\
\
\endash Bah\~!… s’écria le père Tabaret.\
\
Le bonhomme était à ce point stupéfait qu’il faillit se trahir, révéler ses accointances avec la police. Encore un peu, il s’écriait\~: «\~Quoi\~! votre mère connaissait la veuve Lerouge\~!\~» Par bonheur il se contint. Il eut plus de peine à dissimuler sa satisfaction, car il était ravi de se trouver ainsi sans efforts sur la trace du passé de la victime de La Jonchère.\
\
\endash C’était, continua Noël, l’esclave de madame Gerdy. Elle lui était dévouée corps et âme, elle se serait jetée au feu sur un signe de sa main.\
\
\endash Alors, vous, mon cher ami, vous connaissiez cette brave femme\~?\
\
\endash Je ne l’avais pas vue depuis bien longtemps, répondit Noël dont la voix semblait voilée par une profonde tristesse, mais je la connais et beaucoup. Je dois même avouer que je l’aimais tendrement\~; elle avait été ma nourrice.\
\
\endash Elle\~!… cette femme\~!… balbutia le père Tabaret.\
\
Cette fois il était comme pris d’un étourdissement. La veuve Lerouge, nourrice de Noël\~! Il jouait de bonheur. La Providence évidemment le choisissait pour son instrument et le guidait par la main. Il allait donc obtenir tous les renseignements qu’une demi-heure avant il désespérait presque de se procurer. Il restait, devant Noël, muet et interdit. Cependant il comprit qu’à moins de se compromettre il devait parler, dire quelque chose.\
\
\endash C’est un grand malheur, murmura-t-il.\
\
\endash Pour madame Gerdy, je n’en sais rien, répondit Noël d’un air sombre, mais pour moi c’est un malheur immense. Je suis atteint en plein cœur par le coup qui a frappé cette pauvre femme. Cette mort, monsieur Tabaret, anéantit tous mes rêves d’avenir et renverse peut-être mes plus légitimes espérances. J’avais à me venger de cruels outrages, cette mort brise mes armes entre mes mains et me réduit au désespoir de l’impuissance. Ah\~!… je suis bien malheureux\~!\
\
\endash Vous, malheureux\~! s’écria le père Tabaret, singulièrement touché de cette douleur de son cher Noël\~; au nom du Ciel\~! que vous arrive-t-il\~?\
\
\endash Je souffre, murmura l’avocat, et bien cruellement. Non seulement l’injustice ne sera jamais réparée, je le crains, mais encore me voici livré sans défense aux coups de la calomnie. On pourra dire de moi que j’ai été un artisan de fourberies, un intrigant ambitieux, sans pudeur et sans foi.\
\
Le père Tabaret ne savait que penser. Entre l’honneur de Noël et le crime de La Jonchère, il ne voyait nul trait d’union possible. Mille idées troubles et confuses se heurtaient dans son cerveau.\
\
\endash Voyons, mon enfant, dit-il, remettez-vous. Est-ce que la calomnie prendrait jamais sur vous\~! Du courage, tonnerre\~! n’avez-vous pas des amis\~? Ne suis-je pas là\~? Ayez confiance, confiez-moi le sujet de votre chagrin, et c’est bien le diable si, à nous deux…\
\
L’avocat se leva brusquement, enflammé d’une résolution soudaine.\
\
\endash Eh bien\~! oui, interrompit-il, oui, vous saurez tout. Au fait, je suis las de porter seul un secret qui m’étouffe. Le rôle que je me suis imposé m’excède et m’indigne. J’ai besoin d’un ami qui me console. Il me faut un conseiller dont la voix m’encourage, car on est mauvais juge dans sa propre cause, et ce crime me plonge dans un abîme d’hésitations.\
\
\endash Vous savez, répondit simplement le père Tabaret, que je suis tout à vous comme si vous étiez mon propre fils. Disposez de moi sans scrupule.\
\
\endash Sachez donc, commença l’avocat… Mais non\~! pas ici. Je ne veux pas qu’on puisse écouter\~; passons dans mon cabinet.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248336}\fs38\b IV{\*\bkmkend _Toc88248336}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Lorsque Noël et le père Tabaret furent assis en face l’un de l’autre dans la pièce où travaillait l’avocat, une fois la porte soigneusement fermée, le bonhomme eut une inquiétude.\
\nowidctlpar\
\endash Et si votre mère avait besoin de quelque chose\~? remarqua-t-il.\
\
\endash Si madame Gerdy sonne, répondit le jeune homme d’un ton sec, la domestique ira voir.\
\
Cette indifférence, ce froid dédain confondaient le père Tabaret, habitué aux rapports toujours si affectueux de la mère et du fils.\
\
\endash De grâce, Noël, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas dominer par un mouvement d’irritation. Vous avez eu, je le vois, quelque petite pique avec votre mère, vous l’aurez oubliée demain. Quittez donc ce ton glacial que vous prenez en parlant d’elle. Pourquoi cette affectation à l’appeler madame Gerdy\~?\
\
\endash Pourquoi\~? répondit l’avocat d’une voix sourde, pourquoi\~?…\
\
Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son cabinet, et revenant se placer près du bonhomme, il dit\~:\
\
\endash Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n’est pas ma mère.\
\
Cette phrase tomba comme un coup de bâton sur la tête du vieux policier. Il fut étourdi.\
\
\endash Oh\~! fit-il de ce ton qu’on prend pour repousser une proposition impossible… Oh\~! songez-vous à ce que vous dites, mon enfant\~? Est-ce croyable, est-ce vraisemblable\~?\
\
\endash Oui\~! c’est invraisemblable, répondit Noël avec une certaine emphase qui lui était habituelle, c’est incroyable, et cependant c’est vrai. C’est-à-dire que depuis trente-trois ans, depuis ma naissance, cette femme joue la plus merveilleuse et la plus indigne des comédies au profit de son fils, car elle a un fils, et à mon détriment à moi.\
\
\endash Mon ami…, voulut commencer le père Tabaret, qui dans le lointain de cette révélation entrevoyait le fantôme de la veuve Lerouge.\
\
Mais Noël ne l’écoutait pas et semblait à peine en état de l’entendre. Ce garçon si froid et si réservé, si «\~en dedans\~», ne contenait plus sa colère. Au bruit de ses propres paroles, il s’animait comme un bon cheval au son des grelots de ses harnais.\
\
\endash Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement trompé que moi et plus misérablement pris pour dupe\~! Et moi qui aimais cette femme, qui ne savais quels témoignages d’affection lui prodiguer, qui lui sacrifiais ma jeunesse\~! Comme elle a dû rire de moi\~! Son infamie date du moment où, pour la première fois, elle m’a pris sur ses genoux. Et jusqu’à ces jours passés, elle a soutenu, sans une heure de défaillance, son exécrable rôle. Son amour pour moi, hypocrisie\~! son dévouement, fausseté\~! ses caresses, mensonge\~! Et je l’adorais\~! Ah\~! que ne puis-je lui reprendre tous les baisers que je lui donnais en échange de ses baisers de Judas. Et pourquoi cet héroïsme de fourberies, tant de soin, tant de duplicité\~? Pour me trahir plus sûrement, pour me dépouiller, me voler, pour donner à son bâtard tout ce qui m’appartient, à moi\~: mon nom, un grand nom\~; ma fortune, une fortune immense…\
\
Nous brûlons, pensait Tabaret, en qui se révélait le collaborateur de Gévrol.\
\
Tout haut il dit\~:\
\
\endash C’est bien grave, tout ce que vous dites là, cher Noël, c’est terriblement grave. Il faut supposer à madame Gerdy une audace et une habileté qu’on trouve rarement réunies chez une femme. Elle a dû être aidée, conseillée, poussée, peut-être. Quels ont été ses complices\~? elle ne pouvait agir seule. Son mari lui-même…\
\
\endash Son mari\~! interrompit l’avocat avec un rire amer. Ah\~! vous avez donné dans le veuvage, vous aussi\~! Non, il n’y avait pas de mari\~: feu Gerdy n’a jamais existé. J’étais bâtard, cher monsieur Tabaret\~; très bâtard\~: Noël, fils de la fille Gerdy et de père inconnu.\
\
\endash Seigneur\~! s’écria le bonhomme, c’est pour cela que votre mariage avec mademoiselle Levernois n’a pu se faire il y a quatre ans\~?\
\
\endash Oui, c’est pour cela, mon vieil ami. Et que de malheurs il évitait ce mariage avec une jeune fille que j’aimais\~! Pourtant, je n’en ai pas voulu, alors, à celle que j’appelais ma mère. Elle pleurait, elle s’accusait, elle se désolait, et moi, naïf, je la consolais de mon mieux, je séchais ses larmes, je l’excusais à ses propres yeux. Non, il n’y avait pas de mari… Est-ce que les femmes comme elle ont des maris\~! Elle était la maîtresse de mon père, et le jour où il a été rassasié d’elle, il l’a quittée en lui jetant trois cent mille francs, le prix des plaisirs qu’elle lui donnait.\
\
Noël aurait continué longtemps sans doute ses déclarations furibondes. Le père Tabaret l’arrêta. Le bonhomme sentait venir une histoire de tout point semblable à celle qu’il avait imaginée, et l’impatience vaniteuse de savoir s’il avait deviné lui faisait presque oublier de s’apitoyer sur les infortunes de Noël.\
\
\endash Cher enfant, dit-il, ne nous égarons pas. Vous me demandez un conseil\~? Je suis peut-être le seul à pouvoir vous le donner bon. Allons donc au but. Comment avez-vous appris cela\~? Avez-vous des preuves\~? où sont-elles\~?\
\
Le ton décidé du bonhomme aurait dû éveiller l’attention de Noël. Mais il n’y prit pas garde. Il n’avait pas le loisir de s’arrêter à réfléchir. Il répondit donc\~:\
\
\endash Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette découverte au hasard. J’ai des preuves morales importantes, mais ce ne sont que des preuves morales. Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les rendait décisives. Ce mot, elle ne peut plus le prononcer puisqu’on l’a tuée, mais elle me l’avait dit à moi. Maintenant, madame Gerdy niera tout, je la connais\~; la tête sur le billot elle nierait. Mon père sans doute se tournera contre moi… Je suis sûr, j’ai des preuves, ce crime rend vaine ma certitude et frappe mes preuves de nullité.\
\
\endash Expliquez-moi bien tout, reprit après un moment de réflexion le père Tabaret, tout, vous m’entendez bien. Les vieux sont quelquefois de bon conseil. Nous aviserons après.\
\
\endash Il y a trois semaines, commença Noël, ayant besoin de quelques titres anciens, j’ouvris pour les chercher le secrétaire de madame Gerdy. Involontairement je dérangeai une tablette\~: des papiers tombèrent de droite et de gauche et un paquet de lettres me sauta en plein visage. Un instinct machinal que je ne saurais expliquer me poussa à dénouer cette correspondance, et, poussé par une invincible curiosité, je lus la première lettre qui me tomba sous la main.\
\
\endash Vous avez eu tort, opina le père Tabaret.\
\
\endash Soit\~; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j’étais sûr que cette correspondance était de mon père, dont madame Gerdy, malgré mes prières, m’avait toujours caché le nom. Vous devez comprendre quelle fut mon émotion. Je m’emparai du paquet, je vins me renfermer ici, et je dévorai d’un bout à l’autre cette correspondance.\
\
\endash Et vous en êtes cruellement puni, mon pauvre enfant\~!\
\
\endash C’est vrai, mais à ma place qui donc eût résisté\~? Cette lecture m’a navré, et c’est elle qui m’a donné la preuve de ce que je viens de vous dire.\
\
\endash Au moins avez-vous conservé ces lettres\~?\
\
\endash Je les ai là, monsieur Tabaret, répondit Noël, et comme pour me donner un avis en connaissance de cause vous devez savoir, je vais vous les lire.\
\
L’avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit jouer dans le fond un ressort imperceptible, et d’une cachette pratiquée dans l’épaisseur de la tablette supérieure, il retira une liasse de lettres.\
\
\endash Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je vous ferai grâce de tous les détails insignifiants, détails qui, cependant, ajoutent leur poids au reste. Je vais prendre seulement les faits importants et qui ont trait directement à l’affaire.\
\
Le père Tabaret se tassa dans un fauteuil, brûlant de la fièvre de l’attente. Son visage et ses yeux exprimaient la plus ardente attention.\
\
Après un triage qui dura assez longtemps, l’avocat choisit une lettre et commença sa lecture, d’une voix qu’il s’efforça de rendre calme, mais qui tremblait par moments\~:\
\
\i Ma Valérie bien-aimée,\i0\
\
\i\endash \i0 Valérie, fit-il, c’est madame Gerdy.\
\
\endash Je sais, je sais, ne vous interrompez pas.\
\
Noël reprit donc\~:\
\
\i Ma Valérie bien-aimée,\i0\
\
\i Aujourd’hui est un beau jour. Ce matin j’ai reçu ta lettre chérie, je l’ai couverte de baisers, je l’ai relue cent fois, et maintenant elle est allée rejoindre les autres, là, sur mon cœur. Cette lettre, ô mon amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne t’étais donc pas trompée, c’était donc vrai\~! Le Ciel enfin propice couronne notre flamme. Nous aurons un fils.\i0\
\
\i J’aurai un fils de ma Valérie adorée, sa vivante image. Oh\~! pourquoi sommes-nous séparés par une distance immense\~? Que n’ai-je des ailes pour voler à tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de la plus douce volupté\~! Non\~! jamais comme en ce moment je n’ai maudit l’union fatale qui m’a été imposée par une famille inexorable et que mes larmes n’ont pu attendrir. Je ne puis m’empêcher de haïr cette femme qui, malgré moi, porte mon nom, innocente victime cependant de la barbarie de nos parents. Et pour comble de douleurs, elle va aussi me rendre père. Qui dira ma douleur lorsque j’envisage l’avenir de ces deux enfants\~?\i0\
\
\i L’un, le fils de l’objet de ma tendresse, n’aura ni père ni famille, ni même un nom, puisqu’une loi faite pour désespérer les âmes sensibles m’empêche de le reconnaître. Tandis que l’autre, celui de l’épouse détestée, par le seul fait de sa naissance, se trouvera riche, noble, entouré d’affections et d’hommages, avec un grand état dans le monde. Je ne puis soutenir la pensée de cette terrible injustice. Qu’imaginer pour la réparer\~? Je n’en sais rien, mais sois sûre que je la réparerai. C’est au tant désiré, au plus chéri, au plus aimé que doit revenir la meilleure part, et elle lui reviendra, je le veux.\i0\
\
\endash D’où est datée cette lettre\~? demanda le père Tabaret, que le style devait fixer au moins sur un point.\
\
\endash Voyez, répondit Noël.\
\
Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut\~: {\i Venise, décembre 1828}.\
\
\endash Vous sentez, reprit l’avocat, toute l’importance de cette première lettre. Elle est comme l’exposition rapide qui établit les faits. Mon père, marié malgré lui, adore sa maîtresse et déteste sa femme. Toutes deux se trouvent enceintes en même temps, et ses sentiments au sujet des deux enfants qui vont naître ne sont pas fardés. Sur la fin, on voit presque poindre l’idée que plus tard il ne craindrait pas de mettre à exécution, au mépris de toutes les lois divines et humaines…\
\
Il commençait presque une sorte de plaidoyer\~; le père Tabaret l’interrompit.\
\
\endash Ce n’est pas la peine de développer, dit-il. Dieu merci\~! ce que vous lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille matière, je suis simple comme le serait un juré\~; pourtant, je comprends admirablement.\
\
\endash Je passe plusieurs lettres, reprit Noël, et j’arrive à celle-ci, du 23 janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses complètement étrangères à ce qui nous occupe. Pourtant j’y trouve deux passages qui attestent le travail lent et continu de la pensée de mon père\~:\
\
\i Les destins, plus puissants que ma volonté, m’enchaînent en ce pays, mais mon âme est près de toi, ô ma Valérie. Sans cesse ma pensée se repose sur le gage adoré de notre amour qui tressaille dans ton sein. Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement précieux. C’est l’amant, c’est le père qui te parle. La dernière page de ta réponse me perce le cœur\~: N’est-ce pas me faire injure que de t’inquiéter du sort de notre enfant\~? Ô Dieu puissant\~! elle m’aime, elle me connaît, et elle s’inquiète\~!\i0\
\
\endash Je saute, dit Noël, deux pages de passion pour m’arrêter à ces quelques lignes de la fin\~:\
\
\i La grossesse de la comtesse est de plus en plus pénible. Épouse infortunée\~! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble deviner les motifs de ma tristesse et de ma froideur. À sa soumission timide, à son inaltérable douceur on croirait qu’elle cherche à se faire pardonner notre union. Créature sacrifiée\~! Elle aussi, peut-être, avant d’être traînée à l’autel, avait donné son cœur. Nos destinées seraient pareilles. Ton bon cœur me pardonnera ma pitié.\i0\
\
\endash Celle-là était ma mère, fit l’avocat d’une voix frémissante. Une sainte\~! Et on demande pardon de la pitié qu’elle inspire… Pauvre femme\~!\
\
Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et ajouta\~:\
\
\endash Elle est morte\~!\
\
En dépit de son impatience le père Tabaret n’osa souffler mot. Il ressentait d’ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune ami et la respectait. Après un assez long silence, Noël releva la tête et reprit la correspondance.\
\
\endash Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des préoccupations de mon père pour son bâtard. Je les laisse pourtant de côté. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, écrite de Rome, le 5 mars 1829\~:\
\
\i Mon fils, notre fils\~! Voilà mon plus cruel et mon unique souci. Comment lui assurer l’avenir que je rêve pour lui\~? Les grands seigneurs d’autrefois n’avaient pas ces malheureuses préoccupations. Jadis, je serais allé trouver le roi, qui d’un mot aurait fait à l’enfant un état dans le monde. Aujourd’hui le roi, qui gouverne avec peine des sujets révoltés, ne peut plus rien. La noblesse a perdu ses droits, et les plus gens de bien sont traités comme les derniers des manants.\i0\
\
\endash Plus bas, maintenant, je vois\~:\
\
\i Mon cœur aime à se figurer ce que sera notre fils. De sa mère, il aura l’âme, l’esprit, la beauté, les grâces, toutes les séductions. Il tiendra de son père la fierté, la vaillance, les sentiments des grandes races. Que sera l’autre\~? Je tremble en y songeant. La haine ne peut engendrer que des monstres. Dieu réserve la force et la beauté pour les enfants conçus au milieu des transports de l’amour.\i0\
\
\endash Le monstre, c’est moi\~! fit l’avocat avec une sorte de rage concentrée. Tandis que l’autre… Mais laissons là, n’est-ce pas, ces préliminaires d’une action atroce. Je n’ai voulu jusqu’ici que vous montrer l’aberration de la passion de mon père\~; nous arrivons au but.\
\
Le père Tabaret s’étonnait des ardeurs de cet amour dont Noël remuait les cendres. Peut-être le sentait-il plus vivement sous ces expressions qui lui rappelaient sa jeunesse. Il comprenait combien doit être irrésistible l’entraînement d’une telle passion. Il tremblait de deviner.\
\
\endash Voici, reprit Noël en agitant un papier, non plus une de ces épîtres interminables dont je vous ai détaché de courts fragments, mais un simple billet. Il est du commencement de mai et porte le timbre de Venise. Il est laconique et néanmoins décisif.\
\
\i Chère Valérie, \i0\
\
\i Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possible, sur l’époque probable de ta délivrance. J’attends ta réponse avec une anxiété que tu comprendrais, si tu pouvais deviner mes projets au sujet de notre enfant\~!\i0\
\
\i\endash \i0 Je ne sais, reprit Noël, si madame Gerdy comprit\~; toujours est-il qu’elle dut répondre immédiatement, car voici ce qu’écrit mon père à la date du 14\~:\
\
\i Ta réponse, ô ma chérie, est telle, qu’à peine je l’osais espérer. Le projet que j’ai conçu est maintenant réalisable. Je commence à goûter un peu de calme et de sécurité. Notre fils portera mon nom, je ne serai pas obligé de me séparer de lui. Il sera élevé près de moi, dans mon hôtel, sous mes yeux, sur mes genoux, dans mes bras. Aurai-je assez de force pour ne pas succomber à cet excès de félicité\~?\i0\
\
\i J’ai une âme pour la douleur, en aurai-je une pour la joie\~? Ô femme adorée, ô enfant précieux, ne craignez rien, mon cœur est assez vaste pour vous deux\~! Je pars demain pour Naples, d’où je t’écrirai longuement. Quoi qu’il arrive, dussé-je sacrifier les intérêts puissants qui me sont confiés, je serai à Paris pour l’heure solennelle. Ma présence doublera ton courage, la puissance de mon amour diminuera tes douleurs…\i0\
\
\endash Je vous demande pardon de vous interrompre, Noël, dit le père Tabaret\~; savez-vous quels graves motifs retenaient votre père à l’étranger\~?\
\
\endash Mon père, mon vieil ami, répondit l’avocat, était en dépit de son âge un des amis, un des confidents de Charles X, et il avait été chargé par lui d’une mission secrète en Italie. Mon père est le comte Rhéteau de Commarin.\
\
\endash Peste\~! fit le bonhomme… et entre ses dents, comme pour mieux graver ce nom dans sa mémoire, il répéta plusieurs fois\~: Rhéteau de Commarin.\
\
Noël se taisait. Après avoir paru tout faire pour dominer son ressentiment, il semblait accablé comme s’il eût pris la détermination de ne rien tenter pour réparer le coup qui l’atteignait.\
\
\endash Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon père était donc à Naples. C’est là que lui, un homme prudent, sensé, un digne diplomate, un gentilhomme, il ose, dans l’égarement d’une passion insensée, confier au papier le plus monstrueux des projets. Écoutez bien\~:\
\
\i Mon adorée, \i0\
\
\i C’est Germain, mon vieux valet de chambre, qui te remettra cette lettre. Je le dépêche en Normandie, chargé de la plus délicate des commissions. C’est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier absolument.\i0\
\
\i Le moment est venu de te dévoiler mes projets touchant mon fils. Dans trois semaines au plus tard je serai à Paris. Si mes prévisions ne sont pas déçues, la comtesse et toi devez accoucher en même temps. Trois ou quatre jours d’intervalle ne peuvent rien changer à mon dessein. Voici ce que j’ai résolu\~:\i0\
\
\i Mes deux enfants sont confiés à deux nourrices de N…, où sont situées presque toutes mes propriétés. Une de ces femmes, dont Germain répond, et vers laquelle je l’envoie, sera dans nos intérêts. C’est à cette confidente que sera remis notre fils, Valérie. Ces deux femmes quitteront Paris le même jour, Germain accompagnant celle qui sera chargée du fils de la comtesse.\i0\
\
\i Un accident, arrangé à l’avance, forcera ces deux femmes à passer une nuit en route. Un hasard combiné par Germain les contraindra de coucher dans la même auberge, dans la même chambre.\i0\
\
\i Pendant la nuit, notre nourrice, à nous, changera les enfants de berceau.\i0\
\
\i J’ai tout prévu, ainsi que je te l’expliquerai, et toutes les précautions sont prises pour que ce secret ne puisse nous échapper. Germain est chargé, à son passage à Paris, de commander deux layettes exactement, absolument semblables. Aide-le de tes conseils.\i0\
\
\i Ton cœur maternel, ma douce Valérie, va peut-être saigner à l’idée d’être privée des innocentes caresses de ton enfant. Tu te consoleras en songeant au sort que lui assurera ton sacrifice. Quels prodiges de tendresse lui pourraient servir autant que cette réparation\~! Quant à l’autre, je connais ton âme tendre, tu le chériras. Ne sera-ce pas m’aimer encore et me le prouver\~? D’ailleurs, il ne saurait être à plaindre. Ne sachant rien, il n’aura rien à regretter\~; et tout ce que la fortune peut procurer ici-bas, il l’aura.\i0\
\
\i Ne me dis pas que ce que je veux tenter est coupable. Non, ma bien-aimée, non. Pour que notre plan réussisse, il faut un tel concours de circonstances si difficiles à accéder\~; tant de coïncidences indépendantes de notre volonté, que, sans la protection évidente de la Providence, nous devons échouer. Si donc le succès couronne nos vœux, c’est que le Ciel sera pour nous. J’espère.\i0\
\
\endash Voilà ce que j’attendais, murmura le père Tabaret.\
\
\endash Et le malheureux\~! s’écria Noël, ose invoquer la Providence\~! Il lui faut Dieu pour complice\~!\
\
\endash Mais, demanda le bonhomme, comment votre mère… pardon, je veux dire\~: comment madame Gerdy prit-elle cette proposition\~?\
\
\endash Elle paraît l’avoir repoussée d’abord, car voici une vingtaine de pages employées par le comte à la persuader, à la décider. Oh\~! cette femme\~!…\
\
\endash Voyons, mon enfant, dit doucement le père Tabaret, essayons de n’être pas trop injuste. Vous semblez ne vous en prendre, n’en vouloir qu’à madame Gerdy. De bonne foi\~! le comte bien plus qu’elle me paraît mériter votre colère…\
\
\endash Oui, interrompit Noël, avec une certaine violence\~; oui, le comte est coupable, très coupable\~! Il est l’auteur de la machination infâme, et pourtant je ne me sens pas de haine contre lui. Il a commis un crime, mais il a une excuse\~: la passion. Mon père, d’ailleurs, ne m’a pas trompé, comme cette misérable femme, à toutes les minutes, pendant trente ans. Enfin, monsieur de Commarin a été si cruellement puni, qu’à cette heure je ne puis que lui pardonner et le plaindre.\
\
\endash Ah\~! il a été puni\~? interrogea le bonhomme.\
\
\endash Oui, affreusement, vous le reconnaîtrez\~: mais laissez-moi poursuivre. Vers la fin du mois de mai, vers les premiers jours de juin plutôt, le comte dut arriver à Paris, car la correspondance cesse. Il revit madame Gerdy et les dernières dispositions du complot furent arrêtées. Voici un billet qui enlève à cet égard toute incertitude. Le comte, ce jour-là, était de service aux Tuileries et ne pouvait quitter son poste. Il a écrit dans le cabinet même du roi, sur du papier du roi. Voyez les armes. Le marché est conclu et la femme qui consent à être l’instrument des projets de mon père est à Paris. Il prévient sa maîtresse\~:\
\
\i Chère Valérie, \i0\
\
\i Germain m’annonce l’arrivée de la nourrice de ton fils, de notre fils. Elle se présentera chez toi dans la journée. On peut compter sur elle\~; une magnifique récompense nous répond de sa discrétion. Cependant, ne lui parle de rien. On lui a donné à entendre que tu ignores tout. Je veux rester seul chargé de la responsabilité des faits, c’est plus prudent. Cette femme est de N… Elle est née sur nos terres et en quelque sorte dans notre maison. Son mari est un brave et honnête marin\~; elle s’appelle Claudine Lerouge.\i0\
\
\i Du courage, ô ma bien-aimée\~! Je te demande le plus grand sacrifice qu’un amant puisse attendre d’une mère. Le Ciel, tu n’en doutes plus, nous protège. Tout dépend désormais de notre habileté et de notre prudence, c’est-à-dire que nous réussirons.\i0\
\
Sur un point, au moins, le père Tabaret se trouvait suffisamment éclairé\~; les recherches sur le passé de la veuve Lerouge devenaient un jeu. Il ne put retenir un «\~enfin\~!\~» de satisfaction qui échappa à Noël.\
\
\endash Ce billet, reprit l’avocat, clôt la correspondance du comte…\
\
\endash Quoi\~! répondit le bonhomme, vous ne possédez plus rien\~?\
\
\endash J’ai encore dix lignes écrites bien des années plus tard, et qui certes ont leur poids, mais qui enfin ne sont toujours qu’une preuve morale.\
\
\endash Quel malheur\~! murmura le père Tabaret.\
\
Noël replaça sur son bureau les lettres qu’il tenait à la main, et se retournant vers son vieil ami il le regarda fixement.\
\
\endash Supposez, prononça-t-il lentement et en appuyant sur chaque syllabe, supposez que tous mes renseignements s’arrêtent ici. Admettez pour un moment que je ne sais rien de plus que ce que vous savez… Quel est votre avis\~?\
\
Le père Tabaret fut quelques minutes sans répondre. Il évaluait les probabilités résultant des lettres de M.\~de\~Commarin.\
\
\endash Pour moi, dit-il enfin, en mon âme et conscience, vous n’êtes pas le fils de madame Gerdy.\
\
\endash Et vous avez raison, reprit l’avocat avec force. Vous pensez bien, n’est-ce pas, que je suis allé trouver Claudine. Elle m’aimait, cette pauvre femme qui m’avait donné son lait\~; elle souffrait de l’injustice horrible dont elle me savait victime. Faut-il le dire, l’idée de sa complicité la tourmentait\~; c’était un remords trop lourd pour sa vieillesse. Je l’ai vue, je l’ai interrogée, elle a tout avoué. Le plan du comte, simplement et merveilleusement conçu, réussit sans effort. Trois jours après ma naissance, tout était consommé\~: j’étais, moi, pauvre et chétif enfant, trahi, dépossédé, dépouillé par mon protecteur naturel, par mon père\~! Pauvre Claudine\~! Elle m’avait promis son témoignage pour le jour où je voudrais rentrer dans mes droits\~!\
\
\endash Et elle est morte emportant son secret\~! murmura le bonhomme d’un ton de regret.\
\
\endash Peut-être\~! répondit Noël\~; j’ai encore un espoir. Claudine possédait plusieurs lettres qui lui avaient été écrites autrefois, soit par le comte, soit par madame Gerdy, lettres imprudentes et explicites. On les retrouvera, sans doute, et leur production serait décisive. Je les ai tenues entre mes mains, ces lettres, je les ai lues\~; Claudine voulait absolument me les confier\~; que ne les ai-je prises\~!\
\
Non\~! il n’y avait plus d’espoir de ce côté, et le père Tabaret le savait mieux que personne.\
\
C’est à ces lettres, sans doute, qu’en voulait l’assassin de La Jonchère. Il les avait trouvées et les avait brûlées avec les autres papiers, dans le petit poêle. Le vieil agent volontaire commençait à comprendre.\
\
\endash Avec tout cela, dit-il, d’après ce que je sais de vos affaires, que je connais comme les miennes, il me semble que le comte n’a guère tenu les éblouissantes promesses de fortune qu’il faisait pour vous à madame Gerdy.\
\
\endash Il ne les a même pas tenues du tout, mon vieil ami.\
\
\endash Ça, par exemple\~! s’écria le bonhomme indigné, c’est plus infâme encore que tout le reste.\
\
\endash N’accusez pas mon père, répondit gravement Noël. Sa liaison avec madame Gerdy dura longtemps encore. Je me souviens d’un homme aux manières hautaines qui parfois venait me voir au collège, et qui ne pouvait être que le comte. Mais la rupture vint.\
\
\endash Naturellement, ricana le père Tabaret, un grand seigneur…\
\
\endash Attendez pour juger, interrompit l’avocat, monsieur de Commarin eut ses raisons. Sa maîtresse le trompait, il le sut, et rompit justement indigné. Les dix lignes dont je vous parlais sont celles qu’il écrivit alors.\
\
Noël chercha assez longtemps parmi les papiers épars sur la table et enfin choisit une lettre plus fanée et plus froissée que les autres. À l’usure des plis on devinait qu’elle avait été lue et relue bien des fois. Les caractères mêmes étaient en partie effacés.\
\
\endash Voici, dit-il d’un ton amer\~; madame Gerdy n’est plus la Valérie adorée.\
\
\i Un ami cruel comme les vrais amis m’a ouvert les yeux. J’ai douté. Vous avez été surveillée, et aujourd’hui malheureusement je n’ai plus de doutes. Vous, Valérie, vous à qui j’ai donné plus que ma vie, vous me trompez, et vous me trompez depuis bien longtemps\~! Malheureuse\~! je ne suis plus certain d’être le père de votre enfant\~!\i0\
\
\endash Mais ce billet est une preuve\~! s’écria le père Tabaret, une preuve irrécusable. Qu’importerait au comte le doute ou la certitude de sa paternité, s’il n’avait sacrifié son fils légitime à son bâtard. Oui, vous me l’aviez dit, il a subi un rude châtiment.\
\
\endash Madame Gerdy, reprit Noël, essaya de se justifier. Elle écrivit au comte\~; il lui renvoya ses lettres sans les ouvrir. Elle voulut le voir, elle ne put parvenir jusqu’à lui. Puis elle se lassa de ses tentatives inutiles. Elle comprit que tout était bien fini le jour où l’intendant du comte lui apporta pour moi un titre de rente de quinze mille francs. Le fils avait pris ma place, la mère me ruinait…\
\
Trois ou quatre coups légers frappés à la porte du cabinet interrompirent Noël.\
\
\endash Qui est là\~? demanda-t-il sans se déranger.\
\
\endash Monsieur, dit à travers la porte la voix de la domestique, madame voudrait vous parler.\
\
L’avocat parut hésiter.\
\
\endash Allez, mon enfant, conseilla le père Tabaret, ne soyez pas impitoyable, il n’y a que les dévots qui aient ce droit-là.\
\
Noël se leva avec une visible répugnance et passa chez Mme\~Gerdy.\
\
Pauvre garçon, pensait le père Tabaret resté seul, quelle découverte fatale, et comme il doit souffrir\~! Un si noble jeune homme, un si brave cœur\~! Dans son honnêteté candide, il ne soupçonne même pas d’où part le coup. Par bonheur, j’ai de la clairvoyance pour deux, et c’est au moment où il désespère que je suis sûr, moi, de lui faire rendre justice. Grâce à lui, me voici sur la voie. Un enfant devinerait la main qui a frappé. Seulement, comment cela est-il arrivé\~? Il va me l’apprendre sans s’en douter. Ah\~! si j’avais une de ces lettres pour vingt-quatre heures\~! C’est qu’il doit savoir son compte… D’un autre côté, en demander une, avouer mes relations avec la préfecture… Mieux vaut en prendre une, n’importe laquelle, uniquement pour comparer l’écriture.\
\
Le père Tabaret achevait à peine de faire disparaître une de ces lettres dans les profondeurs de sa poche lorsque l’avocat reparut.\
\
C’était un de ces hommes au caractère fortement trempé, dont les ressorts plient sans rompre jamais. Il était fort, s’étant depuis longtemps exercé à la dissimulation, cette indispensable armure des ambitieux.\
\
Rien, lorsqu’il revint, ne pouvait trahir ce qui s’était passé entre Mme\~Gerdy et lui. Il était froid et calme absolument comme pendant ses consultations, lorsqu’il écoutait les interminables histoires de ses clients.\
\
\endash Eh bien\~! demanda le père Tabaret, comment va-t-elle\~?\
\
\endash Plus mal, répondit Noël. Maintenant elle a le délire et ne sait ce qu’elle dit. Elle vient de m’accabler des injures les plus atroces et de me traiter comme le dernier des hommes\~! Je crois positivement qu’elle devient folle.\
\
\endash On le deviendrait à moins, murmura le bonhomme, et je pense que vous devriez faire appeler le médecin.\
\
\endash Je viens de l’envoyer chercher.\
\
L’avocat s’était assis devant son bureau et remettait en ordre, suivant leurs dates, les lettres éparpillées. Il ne semblait plus se souvenir de l’avis demandé à son vieil ami\~; il ne paraissait nullement disposé à renouer l’entretien interrompu. Ce n’était pas l’affaire du père Tabaret.\
\
\endash Plus je songe à votre histoire, mon cher Noël, commença-t-il, plus elle me surprend. Je ne sais en vérité quel parti je prendrais, ni à quoi je me résoudrais à votre place.\
\
\endash Oui, mon ami, murmura tristement l’avocat, il y a là de quoi confondre des expériences plus profondes encore que la vôtre.\
\
Le vieux policier réprima difficilement le fin sourire qui lui montait aux lèvres.\
\
\endash Je le confesse humblement, dit-il, prenant plaisir à charger son air de niaiserie, mais vous, qu’avez-vous fait\~? Votre premier mouvement a dû être de demander une explication à madame Gerdy\~?\
\
Noël eut un tressaillement que ne remarqua pas le père Tabaret, tout préoccupé du tour qu’il voulait donner à la conversation.\
\
\endash C’est par là, répondit-il, que j’ai commencé.\
\
\endash Et que vous a-t-elle dit\~?\
\
\endash Que pouvait-elle dire\~? N’était-elle pas accablée d’avance\~?\
\
\endash Quoi\~! elle n’a pas essayé de se disculper\~?\
\
\endash Si\~! elle a tenté l’impossible. Elle a prétendu m’expliquer cette correspondance, elle m’a dit… Eh\~! sais-je ce qu’elle m’a dit\~? des mensonges, des absurdités, des infamies…\
\
L’avocat avait achevé de ramasser les lettres, sans s’apercevoir du vol. Il les lia soigneusement et les replaça dans le tiroir secret de son bureau.\
\
\endash Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant son bureau comme si le mouvement eût pu calmer sa colère, oui, elle a entrepris de me donner le change. Comme c’était aisé, avec les preuves que je tiens\~! C’est qu’elle adore son fils, et à l’idée qu’il pouvait être forcé de me restituer ce qu’il m’a volé, son cœur se brisait. Et moi, imbécile, sot, lâche, qui dans le premier moment avais presque envie de ne lui parler de rien, je me disais\~: il faut pardonner, elle m’a aimé, après tout… Aimé\~? non. Elle me verrait souffrir les plus horribles tortures sans verser une larme, pour empêcher un seul cheveu de tomber de la tête de son fils.\
\
\endash Elle a probablement averti le comte, objecta le père Tabaret, poursuivant son idée.\
\
\endash C’est possible. Sa démarche, en ce cas, aura été inutile\~; le comte est absent de Paris depuis plus d’un mois et on ne l’attend guère qu’à la fin de la semaine.\
\
\endash Comment savez-vous cela\~?\
\
\endash J’ai voulu voir le comte mon père, lui parler…\
\
\endash Vous\~?\
\
\endash Moi. Pensez-vous donc que je ne réclamerai pas\~? Vous imaginez-vous que, volé, dépouillé, trahi, je n’élèverai pas la voix\~? Quelle considération m’engagerait donc à me taire\~? qui ai-je à ménager\~? J’ai des droits, je les ferai valoir. Que trouvez-vous à cela de surprenant\~?\
\
\endash Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous êtes allé chez monsieur de Commarin\~?\
\
\endash Oh\~! je ne m’y suis pas résolu immédiatement, continua Noël. Ma découverte m’avait fait presque perdre la tête. J’avais besoin de réfléchir. Mille sentiments divers et opposés m’agitaient. Je voulais et je ne voulais pas, la fureur m’aveuglait et je manquais de courage\~; j’étais indécis, flottant, égaré. Le bruit que peut causer cette affaire m’épouvantait. Je désirais, je désire mon nom, cela est certain. Mais, à la veille de le reprendre, je ne voudrais pas le salir. Je cherchais un moyen de tout concilier à bas bruit, sans scandale.\
\
\endash Enfin, vous vous êtes décidé\~?\
\
\endash Oui, après quinze jours d’angoisse. Ah\~! que j’ai souffert tout ce temps\~! J’avais abandonné toutes mes affaires, rompu avec le travail. Le jour, par des courses insensées, je cherchais à briser mon corps, espérant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts inutiles\~! Depuis que j’ai trouvé ces lettres, je n’ai pas dormi une heure.\
\
De temps à autre, le père Tabaret tirait sournoisement sa montre. Monsieur le juge d’instruction sera couché, pensait-il.\
\
\endash Enfin, un matin, continua Noël, après une nuit de rage, je me dis qu’il fallait en finir. J’étais dans l’état désespéré de ces joueurs qui, après des pertes successives, jettent sur le tapis ce qui leur reste pour le risquer d’un coup. Je pris mon cœur à deux mains, j’envoyai chercher une voiture et je me fis conduire à l’hôtel Commarin.\
\
Le vieux policier laissa échapper un soupir de satisfaction.\
\
\endash C’est un des plus magnifiques hôtels du faubourg Saint-Germain, mon vieil ami\~; une demeure princière, digne d’un grand seigneur vingt fois millionnaire, presque un palais. On entre d’abord dans une cour vaste. À droite et à gauche sont les écuries où piaffent vingt chevaux de prix, les remises et les communs. Au fond, s’élève la façade de l’hôtel, majestueux et sévère avec ses fenêtres immenses et son double perron de marbre. Derrière, s’étend un grand jardin, je devrais dire un parc, ombragé par les plus vieux arbres peut-être qui soient à Paris.\
\
Cette description enthousiaste contrariait vivement le père Tabaret. Mais qu’y faire, comment presser Noël\~? Un mot indiscret pouvait éveiller ses soupçons, lui révéler qu’il parlait non à un ami, mais au collaborateur de Gévrol.\
\
\endash On vous a donc fait visiter l’hôtel\~? demanda-t-il.\
\
\endash Non, je l’ai visité moi-même. Depuis que je me sais le seul héritier des Rhéteau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle famille. J’ai étudié son histoire à la bibliothèque\~; c’est une noble histoire. Le soir, la tête en feu, j’allais rôder autour de la demeure de mes pères. Ah\~! vous ne pouvez comprendre mes émotions\~! C’est là, me disais-je, que je suis né\~; là, j’aurais dû être élevé, grandir\~; là, je devrais régner aujourd’hui\~! Je dévorais ces amertumes inouïes dont meurent les bannis.\
\
» Je comparais, à ma vie triste et besogneuse, les grandes destinées du bâtard, et il me montait à la tête des bouffées de colère. Il me prenait des envies folles de forcer les portes, de me précipiter dans le grand salon pour en chasser l’intrus, le fils de la fille Gerdy\~: «\~Hors d’ici, bâtard\~! hors d’ici, je suis le maître\~!\~» La certitude de rentrer dans mes droits dès que je le voudrais me retenait seule. Oui, je la connais, cette habitation de mes ancêtres\~! J’aime ses vieilles sculptures, ses grands arbres, les pavés mêmes de la cour foulés par les pas de ma mère\~! J’aime tout, jusqu’aux armes étalées au-dessus de la grande porte, fier défi jeté aux idées stupides de notre époque de niveleurs.\
\
Cette dernière phrase sortait si formellement des idées habituelles de l’avocat que le père Tabaret détourna un peu la tête pour cacher son sourire narquois.\
\
Pauvre humanité\~! pensait-il\~; le voici déjà grand seigneur\~!\
\
\endash Quand j’arrivai, reprit Noël, le suisse en grande livrée était sur la porte. Je demandai monsieur le comte de Commarin. Le suisse me répondit que monsieur le comte voyageait, mais que monsieur le vicomte était chez lui. Cela contrariait mes desseins\~; cependant j’étais lancé, j’insistai pour parler au fils à défaut du père. Le suisse me toisa un bon moment. Il venait de me voir descendre d’une voiture de remise, il prenait ma mesure. Il se consultait avant de décider si je n’étais pas un trop mince personnage pour aspirer à l’honneur de comparaître devant monsieur le vicomte.\
\
\endash Cependant vous avez pu lui parler\~!\
\
\endash Comment cela, sur-le-champ\~! répondit l’avocat d’un ton de raillerie amère\~; y pensez-vous, cher monsieur Tabaret\~! L’examen pourtant me fut favorable\~; ma cravate blanche et mon costume noir produisirent leur effet. Le suisse me confia à un chasseur emplumé qui me fit traverser la cour et m’introduisit dans un superbe vestibule où bâillaient sur des banquettes trois ou quatre valets de pied. Un de ces messieurs me pria de le suivre.\
\
» Il me fit gravir un splendide escalier qu’on pourrait monter en voiture, me précéda dans une longue galerie de tableaux, me guida à travers de vastes appartements silencieux dont les meubles se fanaient sous des housses, et finalement me remit aux mains du valet de chambre de monsieur Albert. C’est le nom que porte le fils de madame Gerdy, c’est-à-dire mon nom à moi.\
\
\endash J’entends, j’entends…\
\
\endash J’avais passé un examen, il me fallut subir un interrogatoire. Le valet de chambre désirait savoir qui j’étais, d’où je venais, ce que je faisais, ce que je voulais, et le reste. Je répondis simplement que, absolument inconnu du vicomte, j’avais besoin de l’entretenir cinq minutes pour une affaire urgente. Il sortit, m’invitant à m’asseoir et attendre. J’attendais depuis plus d’un quart d’heure quand il reparut. Son maître daignait consentir à me recevoir.\
\
Il était aisé de comprendre que cette réception était restée sur le cœur de l’avocat et qu’il la considérait comme un affront. Il ne pardonnait pas à Albert ses laquais et son valet de chambre. Il oubliait la mort du duc illustre qui disait\~: «\~Je paye mes valets pour être insolents afin de m’épargner le ridicule et l’ennui de l’être.\~» Le père Tabaret fut surpris de l’amertume de son jeune ami à propos de détails si vulgaires.\
\
Quelle petitesse, pensait-il, et chez un homme d’un génie supérieur\~! Est-il donc vrai que c’est dans l’arrogance de la valetaille qu’il faut chercher le secret de la haine du peuple pour des aristocraties aimables et polies\~!\
\
\endash On me fit entrer, continua Noël, dans un petit salon simplement meublé, et qui n’avait pour ornement que des armes. Il y en a, le long des murs, de tous les temps et de tous les pays. Jamais je n’ai vu dans un si petit espace tant de fusils, de pistolets, d’épées, de sabres et de fleurets. On se serait cru dans l’arsenal d’un maître d’escrime.\
\
L’arme de l’assassin de la veuve Lerouge revenait ainsi naturellement à la mémoire du vieux policier.\
\
\endash Le vicomte, dit Noël ralentissant son débit, était à demi couché sur un divan lorsque j’entrai. Il était vêtu d’une jaquette de velours et d’un pantalon de chambre pareil, et avait autour du cou un immense foulard de soie blanche. Je ne lui en veux aucunement, à ce jeune homme, il ne m’a jamais fait sciemment le moindre mal, il ignorait le crime de notre père, je puis donc lui rendre justice. Il est bien, il a grand air et porte noblement le nom qui ne lui appartient pas. Il est de ma taille, brun comme moi et me ressemblerait peut-être s’il ne portait toute sa barbe. Seulement, il a l’air plus jeune que moi de cinq ou six ans. Cette apparence de jeunesse s’explique. Il n’a ni travaillé, ni lutté, ni souffert. Il est de ces heureux arrivés avant de partir, qui traversent la vie sur les coussins moelleux de leur équipage sans ressentir le plus léger cahot. En me voyant, il se leva et me salua gracieusement.\
\
\endash Vous deviez être fameusement ému\~? demanda le bonhomme.\
\
\endash Un peu moins que je le suis en ce moment. Quinze jours d’angoisses préparatoires usent bien des émotions. J’allai tout d’abord au-devant de la question que je lus sur ses lèvres\~: «\~Monsieur, lui dis-je, vous ne me connaissez aucunement, mais ma personnalité est la moindre des choses. Je viens à vous chargé d’une mission bien triste et bien grave, et qui intéresse l’honneur du nom que vous portez.\~» Sans doute, il ne me crut pas, car c’est d’un ton qui frisait l’impertinence qu’il me répondit\~: «\~Sera-ce long\~?\~» Je dis simplement\~: «\~Oui.\~»\
\
\endash Je vous en prie, insista le père Tabaret devenu très attentif, n’omettez pas un détail. C’est très important, vous comprenez…\
\
\endash Le vicomte, continua Noël, parut vivement contrarié. «\~C’est que, m’objecta-t-il, j’avais disposé de mon temps. C’est à cette heure que je suis admis près de la jeune fille que je dois épouser, mademoiselle d’Arlange\~; ne pourrions-nous remettre cet entretien\~?\~»\
\
Bon\~! autre femme\~! se dit le bonhomme.\
\
\endash Je répondis au vicomte que notre explication ne souffrait aucun retard, et comme je le voyais en disposition de m’envoyer promener, je sortis de ma poche la correspondance du comte et je lui présentai une des lettres. En reconnaissant l’écriture de son père il s’humanisa. Il me déclara qu’il allait être à moi, me demandant la permission de faire prévenir là où il était attendu. Il écrivit un mot à la hâte et le remit à son valet de chambre en lui ordonnant de le faire porter tout de suite chez madame la marquise d’Arlange. Il me fit alors passer dans une pièce voisine, sa bibliothèque…\
\
\endash Un mot seulement, interrompit le bonhomme\~; s’était-il troublé en voyant les lettres\~?\
\
\endash Pas le moins du monde. Après avoir fermé soigneusement la porte, il me montra un fauteuil, s’assit lui-même et me dit\~: «\~Maintenant, monsieur, expliquez-vous.\~» J’avais eu le temps de me préparer à cette entrevue dans l’antichambre. J’étais décidé à frapper immédiatement un grand coup. «\~Monsieur, lui dis-je, ma mission est pénible. Je vais vous révéler des faits incroyables. De grâce, ne me répondez rien avant d’avoir pris connaissance des lettres que voici. Je vous conjure aussi de ne vous point laisser aller à des violences qui seraient inutiles.\~» Il me regarda d’un air extrêmement surpris et répondit\~: «\~Parlez, je puis tout entendre.\~» Je me levai. «\~Monsieur, lui dis-je, apprenez que vous n’êtes pas le fils légitime de monsieur de Commarin. Cette correspondance vous le prouvera. L’enfant légitime existe, et c’est lui qui m’envoie.\~» J’avais les yeux sur les siens en parlant, et j’y vis passer un éclair de fureur. Je crus un instant qu’il allait me sauter à la gorge. Il se remit vite. «\~Ces lettres\~?\~» fit-il d’une voix brève. Je les lui remis.\
\
\endash Comment\~! s’écria le père Tabaret, ces lettres-là, les vraies\~?… Imprudent\~!\
\
\endash Pourquoi\~?\
\
\endash Et s’il les avait… que sais-je, moi\~?…\
\
L’avocat appuya sa main sur l’épaule de son vieil ami.\
\
\endash J’étais là, répondit-il d’une voix sourde, et il n’y avait, je vous le promets, aucun danger.\
\
La physionomie de Noël prit une telle expression de férocité que le bonhomme eut presque peur et se recula instinctivement.\
\
Il l’aurait tué\~! pensa-t-il.\
\
L’avocat reprit son récit\~:\
\
\endash Ce que j’ai fait pour vous ce soir, mon ami, je le fis pour le vicomte Albert. Je lui évitai la lecture, au moins immédiate, de ces cent cinquante-six lettres. Je lui dis de ne s’arrêter qu’à celles qui étaient marquées d’une croix, et de s’attacher spécialement aux passages soulignés au crayon rouge.\
\
\endash C’était abréger le supplice.\
\
\endash Il était assis, continua Noël, devant un petit guéridon trop fragile pour qu’on pût s’appuyer dessus, et j’étais, moi, resté debout, adossé à la cheminée, où il y avait du feu. Je suivais ses moindres mouvements et j’épiais son visage. Non, de ma vie je n’ai vu un spectacle pareil et je ne l’oublierais pas quand je vivrais mille ans. En moins de cinq minutes, sa physionomie changea à ce point que son valet de chambre ne l’eût pas reconnu. Il avait saisi son mouchoir de poche, et de temps à autre, machinalement, il le portait à sa bouche. Il pâlissait à vue d’œil et ses lèvres blêmissaient jusqu’à paraître aussi blanches que son mouchoir.\
\
» De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et ses yeux devenaient troubles comme si une taie les eût recouverts. D’ailleurs, pas une exclamation, pas une parole, pas un soupir, pas un geste, rien. À un moment il me fit tellement pitié que je faillis lui arracher les lettres des mains, les lancer dans le feu et le prendre dans mes bras en lui criant\~: «\~Va, tu es mon frère, oublions tout, restons chacun à notre place, aimons-nous\~!\~»\
\
Le père Tabaret prit la main de Noël et la serra.\
\
\endash Va\~! dit-il, je reconnais là mon généreux enfant\~!\
\
\endash Si je ne l’ai pas fait, mon ami, c’est que je me suis dit\~: les lettres brûlées, me reconnaîtra-t-il encore pour son frère\~?\
\
\endash C’est juste.\
\
\endash Au bout d’une demi-heure environ, la lecture fut terminée. Le vicomte se leva et se plaça debout, bien en face de moi. «\~Vous avez raison, monsieur, me dit-il, si ces lettres sont bien de mon père, comme je le crois, tout tend à prouver que je ne suis pas le fils de la comtesse de Commarin.\~» Je ne répondis pas. «\~Cependant, reprit-il, ce ne sont là que des présomptions. Possédez-vous d’autres preuves\~?\~» Je m’attendais, certes, à bien d’autres objections. «\~Germain, dis-je, pourrait parler.\~» Il m’apprit que Germain était mort depuis plusieurs années. Alors, je lui parlai de la nourrice, de la veuve Lerouge. Je lui expliquai combien elle serait facile à trouver et à interroger. J’ajoutai qu’elle demeurait à La Jonchère.\
\
\endash Et que dit-il, Noël, à cette ouverture\~? demanda avec empressement le père Tabaret.\
\
\endash Il garda le silence d’abord et parut réfléchir. Puis, tout à coup, il se frappa le front en disant\~: «\~J’y suis, je la connais\~! J’ai accompagné mon père chez elle trois fois, et devant moi il lui a remis une somme assez forte.\~» Je lui fis remarquer que c’était encore une preuve. Il ne répliqua pas et se mit à arpenter la bibliothèque. Enfin, il revint à moi\~: «\~Monsieur, me dit-il, vous connaissez le fils légitime de monsieur de Commarin\~?\~» Je répondis\~: «\~C’est moi.\~» Il baissa la tête et murmura\~: «\~Je m’en doutais.\~» Il me prit la main et ajouta\~: «\~Mon frère, je ne vous en veux pas.\~»\
\
\endash Il me semble, fit le père Tabaret, qu’il pouvait vous laisser le soin de dire cela, et avec un peu plus de justice et de raison.\
\
\endash Non, mon ami, car le malheureux aujourd’hui, c’est lui. Je ne suis pas descendu, moi, je ne savais pas, tandis que lui\~!…\
\
Le vieux policier hocha la tête\~; il ne devait rien laisser deviner de ses pensées et elles l’étouffaient quelque peu.\
\
\endash Enfin, poursuivit Noël, après un assez long silence, je lui demandai à quoi il s’arrêtait. «\~Écoutez, prononça-t-il, j’attends mon père d’ici à huit ou dix jours. Vous m’accorderez bien ce délai. Aussitôt son retour, je m’expliquerai avec lui, et justice vous sera rendue, je vous en donne ma parole d’honneur. Reprenez vos lettres et permettez-moi de rester seul. Je suis comme un homme foudroyé, monsieur. En un moment je perds tout\~: un grand nom que j’ai toujours porté le plus dignement que j’ai pu, une position unique, une fortune immense, et plus que tout cela peut-être… une femme qui m’est plus chère que ma vie. En échange, il est vrai, je retrouverai une mère. Nous nous consolerons ensemble. Et je tâcherai, monsieur, de vous faire oublier, car elle doit vous aimer et elle vous pleurera.\~»\
\
\endash Il a véritablement dit cela\~?\
\
\endash Presque mot pour mot.\
\
\endash Canaille\~! gronda le bonhomme entre ses dents.\
\
\endash Vous dites\~? interrogea Noël.\
\
\endash Je dis que c’est un brave jeune homme, répondit le père Tabaret, et je serais enchanté de faire sa connaissance.\
\
\endash Je ne lui ai pas montré la lettre de rupture, ajouta Noël\~; il vaut autant qu’il ignore la conduite de madame Gerdy. Je me suis privé volontairement de cette preuve plutôt que de lui causer un très violent chagrin.\
\
\endash Et maintenant\~?…\
\
\endash Que faire\~? J’attends le retour du comte. Selon ce qu’il dira, j’agirai. Je passerai demain au parquet pour demander l’examen des papiers de Claudine. Si les lettres se retrouvent, je suis sauvé, sinon… Mais, je vous l’ai dit, je n’ai pas de parti pris depuis que je sais cet assassinat. Qui me conseillera\~?\
\
\endash Le moindre conseil demande de longues réflexions, répondit le bonhomme, qui songeait à la retraite. Hélas\~! mon pauvre enfant, quelle vie vous avez dû mener\~!…\
\
\endash Affreuse… Et joignez à cela des inquiétudes d’argent.\
\
\endash Comment\~! vous qui ne dépensez rien…\
\
\endash J’ai pris des engagements. Puis-je toucher à la fortune commune que j’administrais jusqu’ici\~? Je ne le pense pas.\
\
\endash Vous ne le devez pas. Et tenez, je suis ravi que vous m’ayez parlé de cela, vous allez me rendre un service.\
\
\endash Bien volontiers. Lequel\~?\
\
\endash Imaginez-vous que j’ai dans mon secrétaire douze ou quinze mille francs qui me gênent abominablement. Vous comprenez, je suis vieux, je ne suis pas brave, si on venait à se douter…\
\
\endash Je craindrais…, voulut objecter l’avocat.\
\
\endash Quoi\~! fit le bonhomme. Dès demain je vous les apporte. Mais, songeant qu’il allait se mettre à la disposition de M. Daburon et que peut-être il ne serait pas libre quand il voudrait\~:\
\
\endash Non\~! pas demain, reprit-il, ce soir même. Ce diable d’argent ne passera pas une nuit de plus chez moi.\
\
Il s’élança dehors et bientôt reparut tenant à la main quinze billets de mille francs.\
\
\endash S’ils ne suffisent pas, dit-il en les tendant à Noël, j’en ai d’autres.\
\
\endash Je vais toujours, proposa l’avocat, vous donner un reçu.\
\
\endash À moi\~! pour quoi faire\~? il sera temps demain.\
\
\endash Et si je meurs cette nuit\~?\
\
\endash Eh bien\~! fit le bonhomme, en songeant à son testament, j’hériterai encore de vous. Bonsoir\~! Vous m’avez demandé un conseil… il me faut la nuit pour réfléchir, j’ai présentement la cervelle à l’envers. Je vais même sortir un peu. Si je me couchais maintenant, j’aurais quelque horrible cauchemar. Allons, mon enfant, patience et courage. Qui sait si, à l’heure qu’il est, la Providence ne travaille pas pour vous\~!\
\
Il sortit et Noël laissa sa porte entrouverte, écoutant le bruit des pas qui se perdait dans l’escalier. Bientôt le cri de\~: «\~Cordon, s’il vous plaît\~!\~» et le claquement de la porte lui apprirent que le père Tabaret était dehors.\
\
Il attendit quelques instants encore et remonta sa lampe. Puis il prit un petit paquet dans un des tiroirs, glissa dans sa poche les billets de banque de son vieil ami et quitta son cabinet, dont il ferma la porte à double tour. Sur le palier, il s’arrêta. Il prêtait l’oreille comme si quelque gémissement de Mme\~Gerdy eût pu parvenir jusqu’à lui. N’entendant rien, il descendit sur la pointe du pied. Une minute plus tard, il était dans la rue.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248337}\fs38\b V{\*\bkmkend _Toc88248337}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Dans le bail de Mme\~Gerdy se trouvait compris, au rez-de-chaussée, un local qui autrefois servait de remise. Elle en avait fait comme un capharnaüm où elle entassait toutes les vieilleries du ménage, meubles inutiles, ustensiles hors de service, objets de rebut ou encombrants. On y serrait aussi la provision de bois et de charbon de l’hiver.\
\nowidctlpar\
Cette ancienne remise avait, sur la rue, une petite porte longtemps condamnée. Depuis plusieurs années Noël l’avait fait réparer en secret, y avait adapté une serrure. Il pouvait, par là, entrer et sortir à toute heure, échappant ainsi au contrôle du concierge, c’est-à-dire de toute la maison.\
\
C’est par cette porte que sortait l’avocat, non sans employer les plus grandes précautions pour l’ouvrir et pour la refermer.\
\
Une fois dehors, il resta un moment immobile sur le trottoir, comme s’il eût hésité sur la route à prendre. Il se dirigeait lentement vers la gare Saint-Lazare, quand un fiacre vint à passer. Il fit signe au cocher, qui retint son cheval et amena la voiture sur le bord de la chaussée.\
\
\endash Rue du Faubourg-Montmartre, au coin de la rue de Provence, dit Noël en montant, et bon train\~!\
\
À l’endroit indiqué, l’avocat descendit du fiacre et paya le cocher. Quand il le vit assez loin, il s’engagea dans la rue de Provence, et après une centaine de pas, sonna à la porte d’une des plus belles maisons de la rue.\
\
Le cordon fut immédiatement tiré.\
\
Lorsque Noël passa devant la loge, le portier lui adressa un salut respectueusement protecteur, amical en même temps\~: un de ces saluts que les portiers de Paris tiennent en réserve pour les locataires selon leur cœur, mortels généreux à la main toujours ouverte.\
\
Arrivé au second étage, l’avocat s’arrêta, tira une clé de sa poche, et entra comme chez lui dans l’appartement du milieu.\
\
Mais au grincement, bien léger pourtant, de la clé dans la serrure, une femme de chambre, assez jeune, assez jolie, à l’œil effronté, était accourue.\
\
\endash Ah\~! monsieur\~! s’écria-t-elle.\
\
Cette exclamation lui échappa juste assez haut pour pouvoir être entendue à l’extrémité de l’appartement et servir de signal au besoin. C’était comme si elle eût crié «\~Gare\~!\~» Noël ne sembla pas le remarquer.\
\
\endash Madame est là\~? fit-il.\
\
\endash Oui, monsieur\~! et bien en colère après monsieur. Dès ce matin, elle voulait envoyer chez monsieur. Ce tantôt elle parlait d’y aller elle-même. J’ai eu bien du mal à l’empêcher de désobéir aux ordres de monsieur.\
\
\endash C’est bien, dit l’avocat.\
\
\endash Madame est dans le fumoir, continua la femme de chambre, je lui prépare une tasse de thé\~; monsieur en prendra-t-il une\~?\
\
\endash Oui, répondit Noël. Éclairez-moi, Charlotte.\
\
Il traversa successivement une magnifique salle à manger, un splendide salon doré, style Louis XIV\~; et pénétra dans le fumoir.\
\
C’était une pièce assez vaste dont le plafond était remarquablement élevé. On devait s’y croire à trois mille lieues de Paris, chez quelque opulent sujet du Fils du Ciel. Meubles, tapis, tentures, tableaux, tout venait bien évidemment en droite ligne de Hong-Kong ou de Shang-Hai.\
\
Une riche étoffe de soie à personnages vivement enluminés habillait les murs et se drapait devant les portes. Tout l’empire du Milieu y défilait dans des paysages vermillon, mandarins pansus, entourés de leurs porte-lanternes\~; lettrés abrutis par l’opium, endormis sous des parasols\~; jeunes filles aux yeux retroussés, trébuchant sur leurs pieds serrés de bandelettes.\
\
Le tapis, d’un tissu dont la fabrication est un secret pour l’Europe, était semé de fruits et de fleurs d’une perfection à tromper une abeille. Sur la soie, qui cachait le plafond, quelque grand artiste de Péking avait peint de fantastiques oiseaux ouvrant sur un fond d’azur leurs ailes de pourpre et d’or.\
\
Des baguettes de laque, précieusement incrustées de nacre, retenaient les draperies et dessinaient les angles de l’appartement.\
\
Deux bahuts bizarres occupaient entièrement un des côtés de la pièce. Des meubles aux formes capricieuses et incohérentes, des tables à dessus de porcelaine, des chiffonnières de bois précieux encombraient les moindres recoins.\
\
Puis c’étaient des étagères achetées chez Lien-Tsi, le Tahan de Sou-Tchéou, la ville artistique\~; mille curiosités impossibles et coûteuses, depuis les bâtons d’ivoire qui remplacent nos fourchettes jusqu’aux tasses de porcelaine plus mince qu’une bulle de savon, miracles du règne de Kien-Loung.\
\
Un divan très large et très bas, avec des piles de coussins recouverts en étoffe pareille à la tenture, régnait au fond du fumoir. Il n’y avait pas de fenêtre, mais bien une grande verrière comme celle des magasins, double et à panneaux mobiles. L’espace vide, d’un mètre environ, ménagé entre les glaces de l’intérieur et celles de l’extérieur, était rempli de fleurs les plus rares. La cheminée absente était remplacée par des bouches de chaleur adroitement dissimulées qui entretenaient dans le fumoir une température à faire éclore des vers à soie, véritablement en harmonie avec l’ameublement.\
\
Quand Noël entra, une femme jeune encore était pelotonnée sur le divan et fumait une cigarette. En dépit de la chaleur tropicale, elle était enveloppée de grands châles de cachemire.\
\
Elle était petite, mais seules les femmes petites peuvent réunir toutes les perfections. Les femmes dont la taille dépasse la moyenne doivent être des essais ou des erreurs de la nature. Si belles qu’elles pussent être, toujours elles pèchent par quelque endroit, comme l’œuvre d’un statuaire qui, même ayant du génie, aborderait pour la première fois la grande sculpture.\
\
Elle était petite mais son cou, ses épaules et ses bras avaient des rondeurs exquises. Ses mains aux doigts retroussés, aux ongles roses, semblaient des bijoux précieusement caressés. Ses pieds, chaussés de bas de soie presque aussi épais qu’une toile d’araignée, étaient une merveille. Ils rappelaient non le pied par trop fabuleux que Cendrillon fourrait dans une pantoufle de vair, mais le pied très réel, très célèbre et plus palpable dont une belle banquière aime à donner le modèle en marbre, en plâtre ou en bronze à ses nombreux admirateurs.\
\
Elle n’était pas belle, ni même jolie\~; cependant sa physionomie était de celles qu’on n’oublie guère, et qui frappent du coup de foudre de Beyle. Son front était un peu haut et sa bouche trop grande, malgré la provocante fraîcheur des lèvres. Ses sourcils étaient comme dessinés à l’encre de Chine\~; seulement le pinceau avait trop appuyé et ils lui donnaient l’air dur lorsqu’elle oubliait de les surveiller. En revanche son teint uni avait une riche pâleur dorée, ses yeux noirs veloutés possédaient une énorme puissance magnétique, ses dents brillaient de la blancheur nacrée de la perle et ses cheveux, d’une prodigieuse opulence, étaient fins et noirs, ondés, avec des reflets bleuâtres.\
\
En apercevant Noël, qui écartait la portière de soie, elle se souleva à demi, s’appuyant sur son coude.\
\
\endash Enfin, vous voici, fit-elle d’une voix aigrelette, c’est fort heureux\~!\
\
L’avocat avait été suffoqué par la température sénégalienne du fumoir.\
\
\endash Quelle chaleur\~! dit-il\~; on étouffe ici\~!\
\
\endash Vous trouvez\~? reprit la jeune femme\~; eh bien\~! moi je grelotte. Il est vrai que je suis très souffrante. Poser m’est insupportable, me prend sur les nerfs, et je vous attends depuis hier.\
\
\endash Il m’a été impossible de venir, objecta Noël, impossible\~!\
\
\endash Vous saviez cependant, continua la dame, qu’aujourd’hui est mon jour d’échéance et que j’avais beaucoup à payer. Les fournisseurs sont venus, pas un sou à leur donner. On a présenté le billet du carrossier, pas d’argent. Ce vieux filou de Clergeot, auquel j’ai souscrit un effet de trois mille francs, m’a fait un tapage affreux. Comme c’est agréable\~!\
\
Noël baissa la tête comme un écolier que son professeur gronde le lundi parce qu’il n’a pas fait les devoirs du dimanche.\
\
\endash Ce n’est qu’un jour de retard, murmura-t-il.\
\
\endash Et ce n’est rien, n’est-ce pas\~? riposta la jeune femme. Un homme qui se respecte, mon cher, laisse protester sa signature s’il le faut, mais jamais celle de sa maîtresse. Pour qui donc voulez-vous que je passe\~? Ignorez-vous que je n’ai à attendre de considérations que de mon argent\~? Du jour où je ne paye plus, bonsoir…\
\
\endash Ma chère Juliette, prononça doucement l’avocat…\
\
Elle l’interrompit brusquement.\
\
\endash Oui, c’est fort joli, poursuivit-elle, ma Juliette adorée, tant que vous êtes ici, c’est charmant, mais vous n’avez pas plus tôt tourné les talons qu’autant en emporte le vent. Savez-vous seulement, une fois dehors, s’il existe une Juliette\~?\
\
\endash Comme vous êtes injuste\~! répondit Noël. N’êtes-vous pas sûre que je pense toujours à vous\~? ne vous l’ai-je pas prouvé des milliers de fois\~? Tenez, je vais vous le prouver encore à l’instant.\
\
Il tira de sa poche le petit paquet qu’il avait pris dans son bureau, et, le développant, il montra un charmant écrin de velours.\
\
\endash Voici, dit-il, le bracelet qui vous faisait tant d’envie il y a huit jours à l’étalage de Beaugran.\
\
Mme\~Juliette, sans se lever, tendit la main pour prendre l’écrin, l’entrouvrit avec la plus nonchalante indifférence, y jeta un coup d’œil et dit seulement\~:\
\
\endash Ah\~!\
\
\endash Est-ce bien celui-ci\~? demanda Noël.\
\
\endash Oui\~; mais il me semblait beaucoup plus joli chez le marchand.\
\
Elle referma l’écrin et le jeta sur une petite table placée près d’elle.\
\
\endash Je n’ai pas de chance ce soir, fit l’avocat avec dépit.\
\
\endash Pourquoi cela\~?\
\
\endash Je vois bien que ce bracelet ne vous plaît pas.\
\
\endash Mais si, je le trouve charmant… d’ailleurs il me complète les deux douzaines. Ce fut au tour de Noël de dire\~:\
\
\endash Ah\~!…\
\
Et comme Juliette se taisait, il ajouta\~:\
\
\endash S’il vous fait plaisir, il n’y paraît guère.\
\
\endash Vous y voilà donc\~! s’écria la dame. Je ne vous semble pas assez enflammée de reconnaissance. Vous m’apportez un présent, et je dois immédiatement le payer comptant, remplir la maison de cris de joie et me jeter à vos genoux en vous appelant grand et magnifique seigneur.\
\
Noël ne put retenir un geste d’impatience que Juliette remarqua fort bien et qui la ravit.\
\
\endash Cela suffirait-il\~? continua-t-elle. Faut-il que j’appelle Charlotte pour lui faire admirer ce bracelet superbe, monument de votre générosité\~? Voulez-vous que je fasse monter le portier et descendre ma cuisinière pour leur dire combien je suis heureuse de posséder un amant si magnifique\~?\
\
L’avocat haussait les épaules en philosophe que ne sauraient toucher les railleries d’un enfant.\
\
\endash À quoi bon ces plaisanteries blessantes\~? dit-il. Si vous avez contre moi quelque grief sérieux, mieux vaut le dire simplement et sérieusement.\
\
\endash Soit, soyons sérieux, répondit Juliette. Je vous dirai, cela étant, que mieux valait oublier ce bracelet et m’apporter hier soir ou ce matin les huit mille francs dont j’avais besoin.\
\
\endash Je ne pouvais venir.\
\
\endash Il fallait les envoyer\~; il y a encore des commissionnaires au coin des rues.\
\
\endash Si je ne les ai ni apportés, ni envoyés, ma chère amie, c’est que je ne les avais pas. J’ai été obligé de beaucoup chercher avant de les trouver, et on me les avait promis pour demain seulement. Si je les ai ce soir, je le dois à un hasard sur lequel je ne comptais pas il y a une heure, et que j’ai saisi aux cheveux, au risque de me compromettre.\
\
\endash Pauvre homme\~! fit Juliette d’un ton de pitié ironique. Vous osez me dire que vous êtes embarrassé pour trouver dix mille francs, vous\~!\
\
\endash Oui, moi.\
\
La jeune femme regarda son amant et partit d’un éclat de rire.\
\
\endash Vous êtes superbe dans ce rôle de jeune homme pauvre, dit-elle.\
\
\endash Ce n’est pas un rôle…\
\
\endash Que vous dites, mon cher. Mais je vous vois venir. Cet aimable aveu est une préface. Demain, vous allez vous déclarer très gêné, et après-demain… C’est l’avarice qui vous travaille. Cette vertu vous manquait. Ne sentez-vous pas des remords de l’argent que vous m’avez donné\~?\
\
\endash Malheureuse\~! murmura Noël révolté.\
\
\endash Vrai, continua la dame, je vous plains, oh\~! mais considérablement. Amant infortuné\~! Si j’ouvrais une souscription pour vous\~? À votre place je me ferais inscrire au bureau de bienfaisance\~!\
\
La patience échappa à Noël, en dépit de sa résolution de rester calme.\
\
\endash Vous croyez rire\~? s’écria-t-il\~; eh bien\~! apprenez-le, Juliette, je suis ruiné et j’ai épuisé mes dernières ressources. J’en suis aux expédients\~!…\
\
L’œil de la jeune femme brilla\~; elle regarda tendrement son amant.\
\
\endash Oh\~! si c’était vrai, mon gros chat\~! dit-elle\~; si je pouvais te croire\~!\
\
L’avocat reçut ce regard en plein dans le cœur. Il fut navré. Elle me croit, pensa-t-il, et elle est ravie. Elle me déteste.\
\
Il se trompait. L’idée qu’un homme l’avait assez aimée pour se ruiner froidement avec elle, sans jamais laisser échapper un reproche, transportait cette fille. Elle se sentait près d’aimer, déchu et sans le sou, celui qu’elle détestait riche et fier. Mais l’expression de ses yeux changea bien vite.\
\
\endash Bête que je suis\~! s’écria-t-elle, j’allais pourtant donner là-dedans et m’attendrir\~! Avec cela que vous êtes bien un monsieur à lâcher votre monnaie à doigts écartés\~! À d’autres, mon cher\~! Tous les hommes aujourd’hui comptent comme des prêteurs sur gages. Il n’y a plus à se ruiner que de rares imbéciles, quelques moutards vaniteux, et de temps à autre un vieillard passionné. Or, vous êtes un gaillard très froid, très grave, très sérieux et surtout très fort.\
\
\endash Pas avec vous, toujours, murmura Noël.\
\
\endash Bast\~! laissez-moi donc tranquille, vous savez bien ce que vous faites. En guise de cœur vous avez un gros double zéro comme à Hombourg. Quand vous m’avez prise, vous vous êtes dit\~: je vais me payer de la passion pour tant. Et vous vous êtes tenu parole. C’est un placement comme un autre, dont on reçoit les intérêts en agrément. Vous êtes capable de toutes les folies du monde à raison de quatre mille francs par mois, prix fixe. S’il fallait vingt sous de plus, vous reprendriez bien vite votre cœur et votre chapeau pour les porter ailleurs, à côté, à la concurrence.\
\
\endash C’est vrai, répondit froidement l’avocat, je sais compter, et cela m’est prodigieusement utile\~! Cela me sert à savoir au juste où et comment a passé ma fortune.\
\
\endash Vous le savez, vraiment\~? ricana Juliette.\
\
\endash Et je puis vous le dire, ma chère. D’abord vous avez été peu exigeante… mais l’appétit vient en mangeant. Vous avez voulu du luxe, vous l’avez eu\~; un mobilier splendide, vous l’avez\~; une maison montée, des toilettes extravagantes, je n’ai rien su refuser. Il vous a fallu une voiture, un cheval, j’ai répondu\~: soit. Et je ne parle pas de mille fantaisies. Je ne compte ni ce cabinet chinois ni les deux douzaines de bracelets. Ce total est de quatre cent mille francs.\
\
\endash Vous en êtes sûr\~?\
\
\endash Comme quelqu’un qui les a eus et qui ne les a plus.\
\
\endash Quatre cent mille francs, juste\~! il n’y a pas de centimes\~?\
\
\endash Non.\
\
\endash Alors, mon cher, si je vous présentais ma facture, vous seriez en reste.\
\
La femme de chambre, qui entrait apportant le thé sur un plateau, interrompit ce duo d’amour dont Noël avait fait plus d’une répétition. L’avocat se tut à cause de la soubrette. Juliette garda le silence à cause de son amant, car elle n’avait pas de secret pour Charlotte, qui la servait depuis trois ans et à laquelle, en bon cœur, elle passait tout, même un amoureux, joli homme, qui coûtait assez cher.\
\
Mme\~Juliette Chaffour était parisienne. Elle devait être née, vers 1839, quelque part, sur les hauteurs du faubourg Montmartre, d’un père complètement inconnu. Son enfance fut une longue alternative de roulées et de caresses également furieuses. Elle vécut mal, de dragées ou de fruits avariés\~; aussi possédait-elle un estomac à toute épreuve. À douze ans, elle était maigre comme un clou, verte comme une pomme en juin et plus dépravée que Saint-Lazare. Prudhomme aurait dit que cette précoce coquine était totalement destituée de moralité.\
\
Elle n’avait pas la plus vague notion de l’idée abstraite que représente ce substantif. Elle devait supposer l’univers peuplé d’honnêtes gens vivant comme madame sa mère, les amis et les amies de madame sa mère. Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle avait peur des sergents de ville. Elle redoutait aussi certains personnages mystérieux et cruels, dont elle entendait parler de temps à autre, qui habitent près du Palais de Justice et éprouvent un malin plaisir à faire du chagrin aux jolies filles.\
\
Comme sa beauté ne donnait aucune espérance, on allait la mettre dans un magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait connu sa maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, prudent et prévoyant comme tous les vieillards, était un connaisseur et savait que pour récolter il est indispensable de semer. Il voulut d’abord badigeonner sa protégée d’un vernis d’éducation. Il lui donna des maîtres, un professeur de musique, un professeur de danse qui, en moins de trois ans, lui apprirent à écrire, un peu de piano et les premières notions d’un art qui a fait tourner la tête à plus d’un ambassadeur\~: la danse.\
\
Ce qu’il ne lui donna pas, c’est un amant. Elle en choisit un elle-même\~: un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais qui l’enleva au vieillard avisé pour lui offrir la moitié de ce qu’il possédait, c’est-à-dire rien. Au bout de trois mois, en ayant assez, elle quitta le nid de ses premières amours avec toute sa garde-robe nouée dans un mouchoir de coton.\
\
Pendant les quatre années qui suivirent, elle vécut peu de la réalité, beaucoup de cette espérance qui n’abandonne jamais une femme qui se sait de jolis yeux. Tour à tour elle disparut dans les bas-fonds ou remonta à fleur d’eau. Deux fois la fortune gantée de frais vint frapper à sa porte, sans qu’elle eût la présence d’esprit de la retenir par un pan de son paletot.\
\
Elle venait de débuter à un petit théâtre avec l’aide d’un cabotin, et débitait même assez adroitement ses rôles quand Noël, par le plus grand des hasards, la rencontra, l’aima, et en fit sa maîtresse.\
\
Son avocat, comme elle disait, ne lui déplaisait pas trop dans les commencements. Après quelques mois il l’assommait. Elle lui en voulait de ses manières douces et polies, de ses façons d’homme du monde, de sa distinction, du mépris qu’il dissimulait à peine pour ce qui est bas et vil, et surtout de son inaltérable patience, que rien ne démontait. Son grand grief contre lui, c’est qu’il n’était pas drôle, et encore qu’il se refusait absolument à la conduire dans les bons endroits où règne une gaieté sans préjugés. Pour se distraire, elle commença à gaspiller de l’argent. Et à mesure que grandissait son ambition et que croissaient les sacrifices de son amant, son aversion pour lui augmentait.\
\
Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme un chien. Et ce n’était pas par mauvais naturel, mais de parti pris, par principe. Elle avait cette persuasion qu’une femme est aimée en raison directe des soucis qu’elle cause et du mal qu’elle fait.\
\
Juliette n’était pas méchante, et elle se jugeait très à plaindre. Son rêve aurait été d’être aimée d’une certaine façon, qu’elle sentait bien, mais qu’elle expliquait mal. Pour ses amants, elle n’avait été qu’un jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, et, comme elle était impatiente du mépris, cette idée la rendait enragée. Elle souhaitait un homme qui lui fût dévoué et qui risquât beaucoup pour elle, un amant descendant jusqu’à elle et ne cherchant pas à l’élever jusqu’à lui. Elle désespérait de ne le rencontrer jamais.\
\
Les folies de Noël la laissaient froide comme glace\~; elle le supposait fort riche, et, chose singulière, en dépit de sa très réelle avidité, elle se souciait fort peu de l’argent. Noël l’aurait peut-être gagnée par une franchise brutale, en lui faisant toucher du doigt sa situation\~; il la perdit par la délicatesse même de sa dissimulation, en lui laissant ignorer l’étendue des sacrifices qu’il faisait pour elle.\
\
Lui l’adorait. Jusqu’au jour fatal où il la connut, il avait vécu comme un sage. Cette première passion l’incendia, et du désastre il ne sauva que les apparences. Les quatre murs restaient debout, mais la maison était brûlée. Les héros ont leur endroit faible\~: Achille périt par le talon\~; les plus adroits lutteurs ont des défauts à leur cuirasse\~; par Juliette, Noël était vulnérable et donnait prise à tout et à tous. Pour elle, en quatre ans, ce jeune homme modèle, cet avocat à réputation immaculée, ce moraliste austère avait dévoré non seulement sa fortune personnelle, mais celle de Mme\~Gerdy.\
\
Il aimait sa Juliette follement, sans réflexion, sans mesure, les yeux fermés. Près d’elle il oubliait toute prudence et pensait tout haut. Dans son boudoir il dénouait le masque de sa dissimulation habituelle et ses vices s’étiraient à l’aise comme les membres dans une étuve. Il se sentait si bien sans courage et sans forces contre elle que jamais il n’essaya de lutter. Elle le possédait. Parfois il avait tenté de se roidir contre des caprices insensés, elle le faisait plier comme l’osier. Sous les regards noirs de cette fille, il sentait ses résolutions fondre plus vite que la neige au soleil d’avril. Elle le torturait, mais elle avait assez de puissance pour tout effacer d’un sourire, d’une larme et d’un baiser.\
\
Loin de l’enchanteresse, la raison lui revenait par intervalles, et dans ses moments lucides, il se disait\~: elle ne m’aime pas, elle se joue de moi\~! Mais la foi avait poussé dans son cœur de si profondes racines qu’il ne pouvait l’en arracher. Il faisait montre d’une jalousie terrible et s’en tenait à de vaines démonstrations. Il eut à différentes reprises de fortes raisons de suspecter la fidélité de sa maîtresse, jamais il n’eut le courage d’éclaircir ses soupçons. Il faudrait la quitter, pensait-il, si je ne me trompais pas, ou alors tout accepter dans l’avenir. À l’idée d’abandonner Juliette, il frémissait et sentait sa passion assez lâche pour passer sous toutes les fourches caudines. Il préférait des doutes désolants à une certitude plus affreuse encore.\
\
La présence de la femme de chambre, qui mit assez longtemps à disposer tout ce qui était nécessaire pour prendre le thé, permit à Noël de se remettre. Il regardait Juliette, et sa colère s’envolait. Déjà, il en était à se demander s’il n’avait pas été un peu dur pour elle.\
\
Quand Charlotte se fut retirée, il vint s’asseoir sur le divan, près de sa maîtresse, et, arrondissant son bras, il voulut la prendre par le cou.\
\
\endash Voyons, disait-il d’une voix caressante, tu as été assez méchante comme cela ce soir. Si j’ai eu tort, tu m’as suffisamment puni. Faisons la paix, et embrasse-moi.\
\
Elle le repoussa durement, en disant d’un ton sec\~:\
\
\endash Laissez-moi… Combien de fois dois-je vous répéter que je suis très souffrante ce soir\~?\
\
\endash Tu souffres, mon amie, reprit l’avocat\~; où\~? Veux-tu qu’on prévienne le docteur\~?\
\
\endash Ce n’est pas la peine. Je connais mon mal, il s’appelle l’ennui. Vous n’êtes pas du tout le médecin qu’il me faut.\
\
Noël se leva d’un air découragé et alla prendre place de l’autre côté de la table à thé, en face de sa maîtresse. Sa résignation disait quelle habitude il avait des rebuffades.\
\
Juliette le maltraitait, il revenait toujours, comme le pauvre chien qui guette pendant des journées l’instant où ses caresses ne sont pas importunes. Et il avait la réputation d’être dur, emporté, capricieux\~! Et il l’était\~!\
\
\endash Vous me dites bien souvent depuis quelques mois, reprit-il, que je vous ennuie. Que vous ai-je fait\~?\
\
\endash Rien.\
\
\endash Eh bien\~! alors\~?\
\
\endash Ma vie n’est plus qu’un long bâillement, répondit la jeune femme\~; est-ce ma faute\~? Croyez-vous que ce soit un métier récréatif d’être votre maîtresse\~? Examinez-vous donc un peu. Est-il un être aussi triste, aussi maussade que vous, plus inquiet, plus soupçonneux, dévoré d’une pire jalousie\~?\
\
\endash Votre accueil, mon amie, hasarda Noël, est fait pour éteindre la gaieté et glacer l’expansion. Puis on craint toujours quand on aime.\
\
\endash Joli\~! Alors on cherche une femme exprès pour soi, on se la commande sur mesure\~; on l’enferme dans sa cave et on se la fait monter une fois par jour, après le dîner, au dessert, en même temps que le vin de Champagne, histoire de s’égayer.\
\
\endash J’aurais aussi bien fait de ne pas venir, murmura l’avocat.\
\
\endash C’est cela. Je serais restée seule sans autre distraction que ma cigarette et quelque bouquin bien endormant\~! Vous trouvez que c’est une existence, vous, de ne bouger de chez soi\~?\
\
\endash C’est la vie de toutes les femmes honnêtes que je connais, répondit sèchement l’avocat.\
\
\endash Merci\~! je ne leur en fais pas mon compliment. Heureusement, moi, je ne suis pas une femme honnête et je puis dire que je suis lasse de vivre plus claquemurée que l’épouse d’un Turc avec votre visage pour unique distraction.\
\
\endash Vous vivez claquemurée, vous\~!\
\
\endash Certainement, continua Juliette avec une aigreur croissante. Voyons, avez-vous jamais amené un de vos amis ici\~? Non, monsieur me cache. Quand m’avez-vous offert votre bras pour une promenade\~? jamais, la dignité de monsieur serait atteinte si on le voyait en ma compagnie. J’ai une voiture, y êtes-vous monté six fois\~? peut-être, mais alors vous baissiez les stores. Je sors seule\~; je me promène seule…\
\
\endash Toujours le même refrain, interrompit Noël, que la colère commençait à gagner\~; sans cesse des méchancetés gratuites. Comme si vous en étiez à apprendre pourquoi il en est ainsi\~!\
\
\endash Je n’ignore pas, poursuivit la jeune femme, que vous rougissez de moi. J’en connais cependant, et de plus huppés que vous, qui montrent volontiers leur maîtresse. Monsieur tremble pour ce beau nom de Gerdy que je ternirais, tandis que les fils des plus grandes familles ne craignent pas de s’afficher dans des avant-scènes avec des grues.\
\
Pour le coup, Noël fut jeté hors de ses gonds, à la grande jubilation de Mme\~Chaffour.\
\
\endash Assez de récriminations\~! s’écria-t-il en se levant\~; si je cache nos relations, c’est que j’y suis contraint. De quoi vous plaignez-vous\~? Je vous laisse votre liberté et vous en usez si largement que toutes vos actions m’échappent. Vous maudissez le vide que je fais autour de vous\~? À qui la faute\~? Est-ce moi qui me suis lassé d’une douce et modeste existence\~? Mes amis seraient venus dans un appartement respirant une honnête aisance, puis-je les amener ici\~? En voyant votre luxe, cet étalage insolent de ma folie, ils se demanderaient où j’ai pris tout l’argent que je vous ai donné.\
\
» Je puis avoir une maîtresse, je n’ai pas le droit de jeter par les fenêtres une fortune qui ne m’appartient pas. Qu’on vienne à savoir demain que c’est moi qui vous entretiens, mon avenir est perdu. Quel client voudrait confier ses intérêts à l’imbécile qui s’est ruiné pour une femme dont tout Paris a parlé. Je ne suis pas un grand seigneur, moi, je n’ai à risquer ni un nom historique, ni une immense fortune. Je suis Noël Gerdy, avocat\~; ma réputation est tout ce que je possède. Elle est menteuse, soit. Telle qu’elle est il faut que je la garde, et je la garderai.\
\
Juliette, qui savait son Noël par cœur, pensa qu’elle était allée assez loin. Elle entreprit de ramener son amant.\
\
\endash Voyons, mon ami, dit-elle tendrement, je n’ai pas voulu vous faire de peine. Il faut être indulgent… je suis horriblement nerveuse ce soir.\
\
Ce simple changement ravit l’avocat et suffit pour le calmer presque.\
\
\endash C’est que vous me rendriez fou, reprit-il, avec vos injustices. Moi qui m’épuise à chercher ce qui peut vous être agréable\~! Vous attaquez perpétuellement ma gravité, et il n’y a pas quarante-huit heures nous avons enterré le carnaval comme deux fous. J’ai fêté le Mardi gras comme un étudiant. Nous sommes allés au théâtre, j’ai endossé un domino pour vous accompagner au bal de l’Opéra, j’ai invité deux de mes amis à venir souper avec nous.\
\
\endash C’était même bien gai\~! répondit la jeune femme en faisant la moue.\
\
\endash Il me semble que oui.\
\
\endash Vous trouvez\~! c’est que vous n’êtes pas difficile. Nous sommes allés au Vaudeville, c’est vrai, mais séparément, comme toujours, moi seule en haut, vous en bas. Au bal, vous aviez l’air de mener le diable en terre. Au souper, vos amis étaient folâtres comme des bonnets de nuit. J’ai dû, sur vos ordres, affecter de vous connaître à peine. Vous avez bu comme une éponge, sans que j’aie pu savoir si vous étiez gris ou non…\
\
\endash Cela prouve, interrompit Noël, qu’il ne faut pas forcer ses goûts. Parlons d’autre chose. Il fit quelques pas dans le fumoir, et tirant sa montre\~:\
\
\endash Une heure bientôt, dit-il\~; mon amie, je vais vous laisser.\
\
\endash Comment, vous ne me restez pas\~?\
\
\endash Non, à mon grand regret\~; ma mère est dangereusement malade.\
\
Il dépliait et comptait sur la table les billets de banque du père Tabaret.\
\
\endash Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit mille francs mais dix mille. Vous ne me verrez pas d’ici quelques jours.\
\
\endash Quittez-vous donc Paris\~?\
\
\endash Non, mais je vais être absorbé par une affaire d’une importance immense pour moi. Oui, immense\~! Si elle réussit, mignonne, notre bonheur est assuré, et tu verras bien si je t’aime.\
\
\endash Oh\~! mon petit Noël, dis-moi ce que c’est\~?\
\
\endash Je ne puis.\
\
\endash Je t’en prie, fit la jeune femme en se pendant au cou de son amant, se soulevant sur la pointe des pieds comme pour approcher ses lèvres des siennes.\
\
L’avocat l’embrassa\~; sa résolution sembla chanceler.\
\
\endash Non\~! dit-il enfin, je ne puis, là, sérieusement. À quoi bon te donner une fausse joie… Maintenant, ma chérie, écoute-moi bien. Quoi qu’il arrive, entends-tu, sous quelque prétexte que ce soit, ne viens pas chez moi, comme tu as eu l’imprudence de le faire\~; ne m’écris même pas. En me désobéissant, tu me causerais peut-être un tort irréparable. S’il t’arrivait un accident, dépêche-moi ce vieux drôle de Clergeot. Je dois le voir après-demain, car il a des billets à moi.\
\
Juliette recula, menaçant Noël d’un geste mutin.\
\
\endash Tu ne veux rien me dire\~? insista-t-elle.\
\
\endash Pas ce soir, mais bientôt, répondit l’avocat qu’embarrassait le regard de sa maîtresse.\
\
\endash Toujours des mystères\~! fit Juliette dépitée de l’inutilité de ses chatteries.\
\
\endash Ce sera le dernier, je te le jure.\
\
\endash Noël, mon bonhomme, reprit la jeune femme d’un ton sérieux, tu me caches quelque chose. Je te connais, tu le sais\~; depuis plusieurs jours, tu as je ne sais quoi, tu es tout changé.\
\
\endash Je t’affirme…\
\
\endash N’affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement, pas de mauvaise plaisanterie, je te préviens, je suis femme à me venger.\
\
L’avocat, bien évidemment, était fort mal à l’aise.\
\
\endash L’affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi bien échouer que réussir…\
\
\endash Assez\~! interrompit Juliette. Ta volonté sera faite, je te le promets. Allons, monsieur, embrassez-moi, je vais me mettre au lit.\
\
La porte n’était pas refermée sur Noël que Charlotte était installée sur le divan près de sa maîtresse. Si l’avocat eût été à la porte, il eût pu entendre Mme\~Juliette qui disait\~:\
\
\endash Non, décidément, je ne puis plus le souffrir. Quelle scie\~! mon enfant, que cet homme-là\~! Ah\~! s’il ne me faisait pas si peur, comme je le lâcherais. C’est qu’il serait capable de me tuer\~!\
\
La femme de chambre essaya de défendre Noël, mais en vain\~; la jeune femme n’écoutait pas\~; elle murmurait\~:\
\
\endash Pourquoi s’absente-t-il et que complote-t-il\~? Une éclipse de huit jours, c’est louche. Voudrait-il se marier, par hasard\~? Ah\~! si je le savais\~!… Tu m’ennuies, mon bonhomme, et je compte bien te laisser en plan un de ces matins, mais je ne te permets pas de me quitter le premier. C’est que je ne souffrirai pas cela\~! On ira aux informations…\
\
Mais Noël n’écoutait pas aux portes. Il descendit la rue de Provence aussi vite que possible, gagna la rue Saint-Lazare et rentra comme il était sorti, par la porte de la remise.\
\
Il était à peine installé dans son cabinet depuis cinq minutes lorsqu’on frappa.\
\
\endash Monsieur, disait la bonne, au nom du Ciel\~! monsieur, parlez-moi\~! Il ouvrit la porte en disant avec impatience\~:\
\
\endash Qu’est-ce encore\~?\
\
\endash Monsieur, balbutia la domestique tout en pleurs, voici trois fois que je cogne et que vous ne répondez pas. Venez, je vous en supplie, j’ai peur, madame va mourir.\
\
L’avocat suivit la bonne jusqu’à la chambre de Mme\~Gerdy. Il dut la trouver horriblement changée, car il ne put retenir un mouvement d’effroi.\
\
La malade, sous ses couvertures, se débattait furieusement. Sa face était d’une pâleur livide, comme si elle n’eût plus eu une goutte de sang dans les veines, et ses yeux, qui brillaient d’un feu sombre, semblaient remplis d’une poussière fine. Ses cheveux dénoués tombaient le long de ses joues et sur ses épaules, contribuant à lui donner un aspect terrifiant. Elle poussait de temps à autre un gémissement inarticulé ou murmurait des paroles inintelligibles. Parfois une douleur plus terrible que les autres lui arrachait un grand cri\~: «\~Ah\~! que je souffre\~!\~» Elle ne reconnut pas Noël.\
\
\endash Vous voyez, monsieur, fit la bonne.\
\
\endash Oui, qui pouvait se douter que son mal marcherait avec cette rapidité\~?… Vite, courez chez le docteur Hervé\~; qu’il se lève et qu’il vienne tout de suite, dites bien que c’est pour moi.\
\
Et il s’assit dans un fauteuil, en face de la malade. Le docteur Hervé était un des amis de Noël, son ancien condisciple, son compagnon du quartier latin. L’histoire du docteur Hervé est celle de tous les jeunes gens qui, sans fortune, sans relations, sans protections, osent se lancer dans la plus difficile, la plus chanceuse des professions qui soient à Paris, où l’on voit, hélas\~! de jeunes médecins de talent réduits, pour vivre, à se mettre à la solde d’infâmes marchands de drogues.\
\
Homme vraiment remarquable, ayant conscience de sa valeur, Hervé, ses études terminées, s’était dit\~: non, je n’irai pas végéter au fond d’une campagne, je resterai à Paris, j’y deviendrai célèbre, je serai médecin en chef d’un hôpital et grand-croix de la Légion d’honneur.\
\
Pour débuter dans cette voie terminée à l’horizon par le plus magnifique des arcs de triomphe, le futur académicien s’endetta d’une vingtaine de mille francs. Il fallait se meubler, s’improviser un intérieur, les loyers sont chers.\
\
Depuis, armé d’une patience que rien ne peut rebuter, armé d’une volonté indomptable et sans intermittence, il lutte et il attend. Or, qui peut imaginer ce que c’est qu’attendre dans certaines conditions\~? Il faut avoir passé par là pour s’en douter. Mourir de faim en habit noir, rasé de frais et le sourire aux lèvres\~! Les civilisations raffinées ont inauguré ce supplice qui fait pâlir les cruautés du poteau des sauvages. Le docteur qui commence soigne les pauvres qui ne peuvent pas payer. Puis le malade est ingrat. Convalescent, il presse sur sa poitrine son médecin en l’appelant\~: mon sauveur. Guéri, il raille la faculté, et oublie facilement les honoraires dus.\
\
Après sept ans d’héroïsme, Hervé voit enfin se grouper une clientèle. Pendant ce temps il a vécu et payé les intérêts exorbitants de sa dette, mais il avance. Trois ou quatre brochures, un prix remporté sans trop d’intrigues ont attiré sur lui l’attention.\
\
Seulement ce n’est plus le vaillant jeune homme plein d’espérance et de foi de sa première visite. Il veut encore, et plus fortement que jamais, arriver, réussir, mais il n’espère plus nulle jouissance de son succès. Il les a escomptées et usées les soirs où il n’avait pas eu de quoi dîner. Si grande que soit sa fortune dans l’avenir, il l’a payée déjà, et trop cher. Pour lui, parvenir n’est plus que prendre une revanche.\
\
À moins de trente-cinq ans, il est blasé sur les dégoûts et sur les déceptions et ne croit à rien. Sous les apparences d’une universelle bienveillance, il cache un universel mépris. Sa finesse, aiguisée aux meules de la nécessité, lui a nui\~; on redoute les gens pénétrants\~: il la dissimule soigneusement sous un masque de bonhomie et de légèreté joviale.\
\
Et il est bon, et il est dévoué, et il aime ses amis.\
\
Son premier mot en entrant, à peine vêtu, tant il s’était hâté, fut\~:\
\
\endash Qu’y a-t-il\~?\
\
Noël lui serra silencieusement la main et pour toute réponse lui montra le lit.\
\
Le docteur, en moins d’une minute, prit la lampe, examina la malade et revint à son ami.\
\
\endash Que s’est-il passé\~? demanda-t-il brusquement. J’ai besoin de tout savoir. L’avocat tressaillit à cette question.\
\
\endash Savoir quoi\~? balbutia-t-il.\
\
\endash Tout\~! répondit Hervé. Nous avons affaire à une encéphalite. Il n’y a pas à s’y tromper. Ce n’est point une maladie commune, en dépit de l’importance et de la continuité des fonctions du cerveau. Quelles causes l’ont déterminée\~? Ce ne sont pas des lésions du cerveau ni de la boîte osseuse, ce seront donc de violentes affections de l’âme, un immense chagrin, une catastrophe imprévue…\
\
Noël interrompit son ami du geste et l’attira dans l’embrasure de la croisée.\
\
\endash Oui, mon ami, dit-il à voix basse, madame Gerdy vient d’être éprouvée par de mortels chagrins\~; elle est dévorée d’angoisses affreuses. Écoute, Hervé, je vais confier à ton honneur, à ton amitié, notre secret\~: madame Gerdy n’est pas ma mère\~; elle m’a dépouillé, pour faire profiter son fils de ma fortune et de mon nom. Il y a trois semaines que j’ai découvert cette fraude indigne\~; elle le sait, les suites l’épouvantent, et depuis elle meurt minute par minute.\
\
L’avocat s’attendait à des exclamations, à des questions de son ami. Mais le docteur reçut sans broncher cette confidence\~; il la prenait comme un renseignement indispensable pour éclairer ses soins.\
\
\endash Trois semaines, murmura-t-il, tout s’explique. A-t-elle paru souffrir pendant ce temps\~?\
\
\endash Elle se plaignait de violents maux de tête, d’éblouissements, d’intolérables douleurs d’oreille\~; elle attribuait tout cela à des migraines. Mais ne me cache rien, Hervé, je t’en prie\~; cette maladie est-elle bien grave\~?\
\
\endash Si grave, mon ami, si habituellement funeste que la médecine en est à compter les cas bien constatés de guérison.\
\
\endash Ah\~!mon Dieu\~!\
\
\endash Tu m’as demandé la vérité, n’est-ce pas, je te la dis. Et si j’ai eu ce triste courage, c’est que je sais que cette pauvre femme n’est pas ta mère. Oui, à moins d’un miracle, elle est perdue. Mais ce miracle, on peut l’espérer, le préparer. Et maintenant, à l’œuvre\~!\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248338}\fs38\b VI{\*\bkmkend _Toc88248338}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Onze heures sonnaient à la gare Saint-Lazare quand le père Tabaret, après avoir serré la main de Noël, quitta sa maison sous le coup de ce qu’il venait d’entendre. Obligé de se contenir, il jouissait délicieusement de sa liberté d’impression. C’est en chancelant qu’il fit les premiers pas dans la rue, semblable au buveur que surprend le grand air, au sortir d’une salle à manger bien chaude. Il était radieux, mais étourdi en même temps de cette rapide succession d’événements imprévus qui l’avaient brusquement amené, croyait-il, à la découverte de la vérité.\
\nowidctlpar\
En dépit de sa hâte d’arriver près du juge d’instruction, il ne prit pas de voiture. Il sentait le besoin de marcher. Il était de ceux à qui l’exercice donne la lucidité. Quand il se donnait du mouvement, les idées, dans sa cervelle, se classaient et s’emboîtaient comme les grains de blé dans un boisseau qu’on agite.\
\
Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chaussée-d’Antin, traversa le boulevard, dont les cafés resplendissaient, et s’engagea dans la rue de Richelieu.\
\
Il allait, sans conscience du monde extérieur, trébuchant aux aspérités du trottoir ou glissant sur le pavé gras. S’il suivait le bon chemin, c’était par un instinct purement machinal\~; la bête le guidait. Son esprit courait les champs des probabilités et suivait dans les ténèbres le fil mystérieux dont il avait, à La Jonchère, saisi l’imperceptible bout.\
\
Comme tous ceux que de fortes émotions remuent, sans s’en douter il parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscrètes où pouvaient tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases. À chaque pas on rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu’isole, au milieu de la foule, leur passion du moment, et qui confient aux quatre vents du ciel leurs plus chers secrets pareils à des vases fêlés qui laissent se répandre leur contenu. Souvent les passants prennent pour des fous ces monologueurs bizarres. Parfois aussi des curieux les suivent, qui s’amusent à recueillir d’étranges confidences. C’est une indiscrétion de ce genre qui apprit la ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth, l’assassin de la rue de Venise, se perdit ainsi.\
\
\endash Quelle veine\~! disait le père Tabaret, quelle chance incroyable\~! Gévrol a beau dire, le hasard est encore le plus grand des agents de police. Qui aurait imaginé une pareille histoire\~! J’avais flairé un enfant là-dessous. Mais comment soupçonner une substitution\~? un moyen si usé que les dramaturges n’osent plus s’en servir au boulevard. Voilà qui prouve bien le danger des idées préconçues en police. On s’effraye de l’invraisemblance, et c’est l’invraisemblance qui est vraie. On recule devant l’absurde, et c’est à l’absurde qu’il faut pousser. Tout est possible.\
\
» Je ne donnerais pas ma soirée pour mille écus. Je fais d’une pierre deux coups\~: je livre le coupable et je donne à Noël un fier coup d’épaule pour reconquérir son état civil. En voilà un qui certes est digne de sa bonne fortune\~! Pour une fois, je ne serais pas fâché de voir arriver un garçon élevé à l’école du malheur. Bast\~! il sera comme les autres. La prospérité lui tournera la tête. Ne parlait-il pas déjà de ses ancêtres… Pauvre humanité\~! Il était à pouffer de rire… C’est cette Gerdy qui me surprend le plus. Une femme à qui j’aurais donné le bon Dieu sans confession\~! Quand je pense que j’ai failli la demander en mariage, l’épouser\~! Brrr…\
\
À cette idée le bonhomme frissonna. Il se vit marié, découvrant tout à coup le passé de Mme\~Tabaret, mêlé à un procès scandaleux, compromis, ridiculisé.\
\
\endash Quand je pense, poursuivit-il, que mon Gévrol court après l’homme aux boucles d’oreilles\~! Trime, mon garçon, trime, les voyages forment la jeunesse. Sera-t-il assez vexé\~! Il va m’en vouloir à la mort. Je m’en moque un peu\~! Si on voulait me faire des misères, monsieur Daburon me protégerait. En voilà un à qui je vais tirer une épine du pied. Je le vois d’ici, ouvrant des yeux comme des soucoupes, quand je lui dirai\~: «\~Je le tiens\~!\~» Il pourra se vanter de me devoir une fière chandelle. Ce procès va lui faire honneur ou la justice n’est pas la justice. On va le nommer au moins officier de la Légion d’honneur. Tant mieux\~! Il me revient, ce juge-là. S’il dort, je vais lui servir un agréable réveil. Va-t-il m’accabler de questions\~! Il voudra connaître des fins, trouver la petite bête…\
\
Le père Tabaret, qui traversait le pont des Saints-Pères, s’arrêta brusquement.\
\
\endash Des détails\~! dit-il, c’est que je n’en ai pas\~; je ne sais la chose qu’en gros. Il se remit à marcher en continuant\~:\
\
\endash Ils ont raison, là-bas, je suis trop passionné\~; je m’emballe, comme dit Gévrol. Tandis que je tenais Noël, je devais lui tirer les vers du nez, lui extraire une infinité de renseignements utiles\~; je n’y ai pas seulement songé… Je buvais ses paroles\~; j’aurais voulu qu’il me les racontât toutes en deux mots. C’est cependant naturel, cela\~; quand on poursuit un cerf, on ne s’arrête pas à tirer un merle. C’est égal, je n’ai pas su mener cet interrogatoire. D’un autre côté, en insistant, je pouvais éveiller la défiance de Noël, le mettre à même de deviner que je travaille pour la rue de Jérusalem. Certes, je n’en rougis pas, j’en tire même vanité, cependant j’aime autant qu’on ne s’en doute pas. Les gens sont si bêtes qu’ils ne peuvent pas sentir la police qui les protège et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue, nous voici arrivé.\
\
M.\~Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laissé des ordres à son domestique. Le père Tabaret n’eut qu’à se nommer pour être aussitôt introduit dans la chambre à coucher du magistrat.\
\
À la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement.\
\
\endash Il y a quelque chose d’extraordinaire, dit-il\~; qu’avez-vous découvert\~? tenez-vous un indice\~?\
\
\endash Mieux que cela, répondit le bonhomme souriant d’aise.\
\
\endash Dites vite…\
\
\endash Je tiens le coupable\~!\
\
Le père Tabaret dut être content\~; il produisait son effet, un grand effet\~; le juge avait bondi dans son lit.\
\
\endash Déjà\~! fit-il\~; est-ce possible\~?\
\
\endash J’ai l’honneur de répéter à monsieur le juge d’instruction, reprit le bonhomme, que je connais l’auteur du crime de La Jonchère.\
\
\endash Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous les agents passés et futurs. Je ne ferai certes plus une instruction sans votre concours.\
\
\endash Monsieur le juge est trop bon\~; je ne suis que pour bien peu de chose dans cette trouvaille, le hasard seul…\
\
\endash Vous êtes modeste, monsieur Tabaret\~: le hasard, voyez-vous, ne sert que les hommes forts, et c’est ce qui indigne les sots. Mais je vous en prie, asseyez-vous et parlez.\
\
Alors, avec une lucidité et une précision dont on l’aurait cru incapable, le vieux policier rapporta au juge d’instruction tout ce que lui avait appris Noël. Il cita de mémoire les lettres sans presque y changer une expression.\
\
\endash Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j’en ai même escamoté une pour faire vérifier l’écriture. La voici.\
\
\endash Oui\~! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous connaissez le coupable. L’évidence est là qui brille à aveugler. Dieu l’a voulu ainsi\~: le crime engendre le crime. La faute énorme du père a fait du fils un assassin.\
\
\endash Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le père Tabaret, je voulais avant connaître votre pensée…\
\
\endash Oh\~! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine animation\~; si haut qu’il faille frapper, un magistrat français n’a jamais hésité.\
\
\endash Je le sais, monsieur, mais c’est haut, allez, cette fois. Le père qui a sacrifié son fils légitime à son bâtard est le comte Rhéteau de Commarin, et l’assassin de la veuve Lerouge est le bâtard, le vicomte Albert de Commarin.\
\
Le père Tabaret, en artiste habile, avait lancé ces noms avec une lenteur calculée, comptant bien qu’ils produiraient une énorme impression. Son attente fut dépassée.\
\
M.\~Daburon fut frappé de stupeur. Il demeura immobile, les yeux agrandis par l’étonnement. Machinalement il répétait comme un mot vide de sens et qu’on s’apprend\~:\
\
\endash Albert de Commarin, Albert de Commarin\~!\
\
\endash Oui, insista le père Tabaret, le noble vicomte. C’est à n’y pas croire, je le sais bien.\
\
Mais il s’aperçut de l’altération des traits du juge d’instruction, et, un peu effrayé, il s’approcha du lit.\
\
\endash Est-ce que monsieur le juge se trouverait indisposé\~? demanda-t-il.\
\
\endash Non, répondit M.\~Daburon, sans trop savoir ce qu’il disait, je me porte très bien\~; seulement la surprise, l’émotion…\
\
\endash Je comprends cela, fit le bonhomme.\
\
\endash N’est-ce pas, vous comprenez\~; j’ai besoin d’être seul un moment. Mais ne vous éloignez pas\~; il nous faut causer de cette affaire longuement. Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit encore y avoir du feu\~; je vous rejoins à l’instant.\
\
Alors M.\~Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou plutôt se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans l’exercice de ses austères fonctions, il avait su donner l’immobilité du marbre, reflétait de cruelles agitations et ses yeux trahissaient de rudes angoisses.\
\
C’est que ce nom de Commarin, prononcé à l’improviste, réveillait en lui les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal cicatrisée. Il lui rappelait, ce nom, un événement qui brusquement avait éteint sa jeunesse et brisé sa vie. Involontairement, il se reportait à cette époque comme pour en savourer encore toutes les amertumes. Une heure avant, elle lui semblait bien éloignée et déjà perdue dans les brumes du passé\~; un mot avait suffi pour qu’elle surgît nette et distincte. Il lui paraissait, maintenant, que cet événement auquel se mêlait Albert de Commarin datait d’hier. Il y avait deux ans bientôt de cela\~!\
\
Pierre-Marie Daburon appartient à l’une des vieilles familles du Poitou. Trois ou quatre de ses ancêtres ont rempli successivement les charges les plus considérables de la province. Comment ne léguèrent-ils pas un titre et des armes à leurs descendants\~?\
\
Le père du magistrat réunit, assure-t-on, autour du vilain castel moderne qu’il habite, pour plus de huit cent mille francs de bonnes terres. Par sa mère, une Cottevise-Luxé, il tient à toute la haute noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en France, comme chacun sait.\
\
Lorsqu’il fut nommé à Paris, sa parenté lui ouvrit tout d’abord cinq ou six salons aristocratiques et il ne tarda pas à étendre le cercle de ses relations.\
\
Il n’avait pourtant aucune des précieuses qualités qui fondent et assurent les réputations de salon. Il était froid, d’une gravité touchant à la tristesse, réservé et, de plus, timide à l’excès. Son esprit manquait de brillant et de légèreté\~; il n’avait pas la repartie vive, et souvent l’à-propos le trahissait. Il ignorait absolument l’art aimable de causer sans rien dire\~; il ne savait ni mentir ni lancer avec grâces un fade compliment. Comme tous les hommes qui sentent vivement et profondément, il était inhabile à traduire sur-le-champ ses impressions. Il lui fallait la réflexion et le retour sur soi-même.\
\
Cependant, on le rechercha pour des qualités plus solides\~: pour la noblesse de ses sentiments, pour son caractère, pour la sûreté de ses relations. Ceux qui le virent dans l’intimité apprécièrent vite la rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif arrivant sans effort au piquant. On découvrit sous une écorce un peu froide un cœur chaud pour ses amis, une sensibilité excessive, une délicatesse presque féminine. Enfin, si dans un salon peuplé d’indifférents et de niais il était éclipsé, il triomphait dans un petit cercle où il se sentait réchauffé par une atmosphère sympathique.\
\
Insensiblement, il s’habitua à sortir beaucoup. Il ne croyait pas que ce fût du temps perdu. Il estimait, sagement peut-être, qu’un magistrat a mieux à faire qu’à rester enfermé dans son cabinet, en compagnie des livres de la loi. Il pensait qu’un homme appelé à juger les autres doit les connaître, et, pour cela, les étudier. Observateur attentif et discret, il examinait autour de lui le jeu des intérêts et des passions, s’exerçant à démêler et à manœuvrer au besoin les ficelles des pantins qu’il voyait se mouvoir autour de lui. Pièce à pièce, pour ainsi dire, il tâchait de démonter cette machine compliquée et si complexe qui s’appelle la société et dont il était chargé de surveiller les mouvements, de régler les ressorts et d’entretenir les rouages.\
\
Tout à coup, vers le commencement de l’hiver de 1860 à 1861, M.\~Daburon disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait nulle part. Que devenait-il\~? On s’enquit, on s’informa, et on apprit qu’il passait presque toutes ses soirées chez madame la marquise d’Arlange.\
\
La surprise fut grande\~; elle était naturelle.\
\
Cette chère marquise était, ou plutôt est, car elle est encore de ce monde, une personne qu’on trouvait arriérée et rococo dans le cercle des douairières de la princesse de Southenay. Elle est à coup sûr le legs le plus singulier fait par le dix-huitième siècle au nôtre. Comment, par quel procédé merveilleux a-t-elle été conservée telle que nous la voyons\~? On s’interroge en vain. On jurerait à l’entendre qu’elle était hier à l’une de ces soirées de la reine où on jouait si gros jeu, au grand désespoir de Louis XVI, et où les grandes dames trichaient ouvertement à qui mieux mieux. Mœurs, langage, habitudes, costume presque, elle a tout gardé de ce temps sur lequel on n’a guère écrit que pour les défigurer. Sa seule vue en dit plus qu’un long article de revue, une heure de sa conversation plus qu’un volume.\
\
Elle est née dans une petite principauté allemande où s’étaient réfugiés ses parents en attendant le châtiment et le repentir d’un peuple égaré et rebelle. Elle a été élevée, elle a grandi sur les genoux de vieux émigrés, dans quelque salon très antique et très doré, comme dans un cabinet de curiosités. Son esprit s’était éveillé au bruit de conversations antédiluviennes, son imagination avait été frappée de raisonnements à peu près aussi concluants que ceux d’une assemblée de sourds convoqués pour juger une œuvre de Félicien David. Là elle avait puisé un fond d’idées qui, appliquées à la société actuelle, sont grotesques, comme le seraient celles d’un enfant enfermé jusqu’à vingt ans dans un musée assyrien.\
\
L’Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde République, le Second Empire ont défilé sous ses fenêtres sans qu’elle ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s’est passé depuis 89, elle le considère comme non avenu. C’est un cauchemar, et elle attend le réveil. Elle a tout regardé, elle regarde tout avec ses jolies bésicles qui font voir ce qu’on veut et non ce qui est, et qu’on vend chez les marchands d’illusions.\
\
À soixante-huit ans bien sonnés, elle se porte comme un arbre, et n’a jamais été malade. Elle est d’une vivacité, d’une activité fatigante, et ne peut tenir en place que lorsqu’elle dort ou qu’elle joue au piquet, son jeu favori. Elle fait ses quatre repas par jour, mange comme un vendangeur et boit sec. Elle professe un mépris non déguisé pour les femmelettes de notre siècle, qui vivent une semaine sur un perdreau et arrosent d’eau claire de grands sentiments qu’elles entortillent de longues phrases. En tout elle a toujours été et est encore très positive. Sa parole est prompte et imagée. Sa phrase hardie ne recule pas devant le mot propre. S’il sonne mal à quelque oreille délicate, tant pis\~! Ce qu’elle déteste le plus, c’est l’hypocrisie. Elle croit à Dieu, mais elle croit aussi à M.\~de\~Voltaire, de sorte que sa dévotion est des plus problématiques. Pourtant elle est au mieux avec son curé, et ordonne de soigner son dîner les jours où elle lui fait l’honneur de l’admettre à sa table. Elle doit le considérer comme un subalterne utile à son salut et fort capable de lui ouvrir les portes du paradis.\
\
Telle qu’elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe haut, son indiscrétion terrible, et le franc-parler qu’elle affecte pour avoir le droit de dire en face toutes les méchancetés qui lui passent par la tête.\
\
De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils mort fort jeune.\
\
D’une fortune très considérable jadis, relevée en partie par l’indemnité, mais administrée à la diable, elle n’a su conserver qu’une inscription de vingt mille francs de rente sur le grand livre, et qui vont diminuant de jour en jour. Elle est aussi propriétaire du joli petit hôtel qu’elle habite près des Invalides, situé entre une cour assez étroite et un vaste jardin.\
\
Avec cela, elle se trouve la plus infortunée des créatures de Dieu et passe la moitié de sa vie à crier misère. De temps à autre, après quelque folie un peu forte, elle confesse qu’elle redoute surtout de mourir à l’hôpital.\
\
Un ami de M.\~Daburon le présenta chez la marquise d’Arlange. Cet ami l’avait entraîné en un moment de bonne humeur, en lui disant\~:\
\
\endash Venez, je prétends vous montrer un phénomène, une revenante en chair et en os.\
\
La marquise intrigua fort le magistrat, la première fois qu’il fut admis à cette fête de lui présenter ses hommages. La seconde fois elle l’amusa beaucoup, et pour cette raison il revint. Mais elle ne l’amusait plus depuis longtemps lorsqu’il restait l’hôte assidu et fidèle du boudoir rose tendre où elle passait sa vie.\
\
Mme\~d’Arlange l’avait pris en amitié et se répandait en éloges sur son compte.\
\
\endash Un homme délicieux, ce jeune robin, disait-elle, délicat et sensible. Il est assommant qu’il ne soit pas né. On peut le voir nonobstant, ses pères étaient fort gens de bien et sa mère était une Cottevise qui a mal tourné. Je lui veux du bien et je l’avancerai dans le monde de tout mon crédit.\
\
La plus grande preuve d’amitié qu’elle lui donnât était d’articuler son nom comme tout le monde. Elle avait conservé cette affectation si comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui ne sont pas nés et qui par conséquent n’existent pas. Elle tenait si fort à les défigurer que si, par inadvertance, elle prononçait bien, elle se reprenait aussitôt. Dans les premiers temps, à la grande réjouissance du juge d’instruction, elle avait estropié son nom de mille manières. Successivement elle avait dit\~: Taburon, Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois elle disait net et franc Daburon, absolument comme s’il eût été duc de quelque chose et seigneur d’un lieu quelconque.\
\
À certains jours, elle s’efforçait de démontrer au magistrat qu’il était noble ou devait l’être. Elle eût été ravie de le voir s’affubler d’un titre et camper un casque sur ses cartes de visite.\
\
\endash Comment, disait-elle, vos pères, qui furent gens de robes éminents, n’eurent-ils pas l’idée de se faire décrasser, d’acheter une savonnette à vilain\~? Vous auriez aujourd’hui des parchemins présentables.\
\
\endash Mes ancêtres ont eu de l’esprit, répondait M.\~Daburon, ils ont mieux aimé être les premiers des bourgeois que les derniers des nobles.\
\
Sur quoi la marquise expliquait, démontrait et prouvait qu’entre le plus gros bourgeois et le plus mince hobereau, il y a un abîme que tout l’argent du globe ne saurait combler.\
\
Mais ceux que surprenait tant l’assiduité de M.\~Daburon près de «\~la revenante\~» ne connaissaient pas la petite-fille de la marquise, ou du moins ne se la rappelaient pas. Elle sortait si rarement\~! La vieille dame n’aimait pas à s’embarrasser, disait-elle, d’une jeune espionne qui la gênait pour causer et conter ses anecdotes.\
\
Claire d’Arlange venait d’avoir dix-sept ans. C’était une jeune fille bien gracieuse et bien douce, ravissante de naïve ignorance. Elle avait des cheveux blond cendré, fins et épais, qu’elle relevait d’habitude négligemment, et qui retombaient en grosses grappes sur son cou du dessin le plus pur. Elle était un peu svelte encore, mais sa physionomie rappelait les plus célestes figures du Guide. Ses yeux bleus, ombragés de longs cils plus foncés que ses cheveux, avaient surtout une adorable expression.\
\
Un certain parfum d’étrangeté ajoutait encore au charme déjà si puissant de sa personne. Cette étrangeté, elle la devait à la marquise. On admirait avec surprise ses façons d’un autre âge. Elle avait de plus que sa grand-mère de l’esprit, une instruction suffisante et des notions assez exactes sur le monde au milieu duquel elle vivait.\
\
Son éducation, sa petite science de la vie réelle, Claire les devait à une sorte de gouvernante sur qui Mme\~d’Arlange se déchargeait des soucis que donnait cette «\~morveuse\~».\
\
Cette gouvernante, Mlle Schmidt, prise les yeux fermés, se trouva, par le plus grand des hasards, savoir quelque chose et être honnête par-dessus. Elle était ce qui se voit souvent de l’autre côté du Rhin\~: tout à la fois romanesque et positive, d’une sensibilité larmoyante, et cependant d’une vertu exactement sévère. Cette brave personne sortit Claire du domaine de la fantaisie et des chimères où l’entretenait la marquise, et dans son enseignement, fit preuve d’un bon sens. Elle dévoila à son élève les ridicules de sa grand-mère, et lui apprit à les éviter sans cesser de les respecter.\
\
Chaque soir, en arrivant chez Mme\~d’Arlange, M.\~Daburon était sûr de trouver Mlle Claire assise près de sa grand-mère, et c’est pour cela qu’il venait.\
\
Tout en écoutant d’une oreille distraite les radotages de la vieille dame et ses interminables anecdotes de l’émigration, il regardait Claire comme un fanatique regarde son idole. Il admirait ses longs cheveux, sa bouche charmante, ses yeux qu’il trouvait les plus beaux du monde.\
\
Bien souvent, dans son extase, il lui arrivait de ne plus savoir au juste où il se trouvait. Il oubliait absolument la marquise et n’entendait plus sa voix de tête qui entrait dans le tympan comme une aiguille à tricoter. Il répondait alors tout de travers, commettait les plus singuliers quiproquos, qu’il tâchait après d’expliquer. Ce n’était pas la peine. Mme\~d’Arlange ne s’apercevait pas des absences de son courtisan. Ses demandes étaient si longues que les réponses lui importaient peu. Ayant un auditoire, elle se tenait satisfaite, pourvu que, de temps en temps, il donnât signe de vie.\
\
Lorsqu’il fallait s’asseoir à la table de piquet, il l’appelait tout bas le banc des travaux forcés\~; le magistrat maudissait le jeu et son détestable inventeur. Il n’en était pas plus attentif à ses cartes. Il se trompait à tout moment, écartait sans voir et oubliait de couper. La vieille dame se plaignait de ces distractions continuelles, mais elle en profitait sans vergogne. Elle regardait l’écart, changeait les cartes qui lui déplaisaient, comptait audacieusement des points fantastiques, et, à la fin, empochait sans pudeur ni remords l’argent ainsi gagné.\
\
La timidité de M.\~Daburon était extrême. Claire était farouche à l’excès\~; ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l’hiver, le juge n’adressa pas dix fois la parole directement à la jeune fille. Encore, à chaque fois, avait-il appris par cœur, mécaniquement, la phrase qu’il se proposait de lui dire, sachant bien que sans cette précaution il s’exposait à rester court.\
\
Mais au moins il la voyait, il respirait le même air qu’elle, il entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du cristal, il s’enivrait d’une odeur très douce qu’elle portait, et qu’il comparait aux plus célestes parfums.\
\
Jamais il n’avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de cette odeur, mais après mille recherches qui le firent passer pour un fou chez trois ou quatre parfumeurs, il l’avait enfin trouvée. Il en avait tout imprégné chez lui, jusqu’aux dossiers qui s’amoncelaient sur son bureau.\
\
À force de regarder les yeux qu’il trouvait sublimes, il avait fini par en connaître toutes les expressions. Il croyait y lire toutes les pensées de celle qu’il adorait, et par là regarder dans son âme comme par une fenêtre ouverte. Elle est contente, aujourd’hui, se disait-il\~; alors il était gai. D’autres fois il pensait\~: elle a eu quelque chagrin dans la journée. Aussitôt il devenait triste.\
\
L’idée de demander la main de Claire s’était, à bien des reprises, présentée à l’esprit de M.\~Daburon\~; jamais il n’avait osé s’y arrêter. Connaissant les principes de la marquise, la sachant affolée de sa noblesse, intraitable sur l’article mésalliance, il était convaincu qu’elle l’arrêterait au premier mot par un\~: non\~! fort sec, sur lequel jamais elle ne reviendrait. Tenter une ouverture, c’est donc risquer, sans chances de réussite, son bonheur présent qu’il trouvait immense, car l’amour vit de misères.\
\
Une fois repoussé, pensait-il, la maison me sera fermée. Alors, adieu toute félicité en cette vie, c’en est fait de moi.\
\
D’un autre côté, il se disait fort sensément qu’un autre pouvait très bien voir Mlle d’Arlange, l’aimer par conséquent, la demander et l’obtenir.\
\
Dans tous les cas, hasardant une demande ou hésitant encore, il devait sûrement la perdre dans un temps donné. Au commencement du printemps il se décida.\
\
Par un bel après-midi du mois d’avril, il se dirigea vers l’hôtel d’Arlange, ayant certes besoin de plus de bravoure qu’il n’en faut au soldat qui affronte une batterie. Lui aussi, il se disait\~: vaincre ou mourir.\
\
La marquise, sortie aussitôt après son premier déjeuner, venait de rentrer. Elle était dans une colère épouvantable et poussait des cris d’aigle.\
\
Voici ce qui était arrivé\~: la marquise avait fait exécuter quelques travaux par un peintre, son voisin\~; il y avait de cela huit ou dix mois. Cent fois l’ouvrier s’était présenté pour toucher le montant de son mémoire, cent fois on l’avait congédié en lui disant de repasser. Las d’attendre et de courir, il avait fait citer en conciliation devant le juge de paix la haute et puissante dame d’Arlange.\
\
La citation avait exaspéré la marquise\~; pourtant elle n’en avait soufflé mot à personne, ayant décidé dans sa sagesse qu’elle se transporterait au tribunal, à seule fin de demander justice et de prier le juge de paix de réprimander vertement le peintre impudent qui avait osé la tracasser pour une misérable somme d’argent, une vétille.\
\
Le résultat de ce beau projet se devine. Le juge de paix fut obligé de faire expulser de force de son cabinet l’entêtée marquise. De là sa fureur.\
\
M.\~Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre, à demi déshabillée, toute décoiffée, plus rouge qu’une pivoine, entourée des débris des porcelaines et des cristaux tombés sous sa main dans le premier moment. Pour comble de malheur, Claire et sa gouvernante étaient sorties. Une femme de chambre était occupée à inonder l’infortunée marquise de toutes sortes d’eaux propres à calmer les nerfs.\
\
Elle accueillit le magistrat comme un envoyé de la sainte Trinité même. En un peu plus d’une demi-heure avec force interjections et plus d’imprécations encore, elle narra son odyssée.\
\
\endash Comprenez-vous ce juge\~! s’écria-t-elle. Ce doit être quelque frénétique jacobin, quelque fils des forcenés qui ont trempé leurs mains dans le sang du roi\~! Oui, mon ami, je lis la stupeur et l’indignation sur votre visage… il a donné raison à cet impudent drôle à qui je faisais gagner sa vie en lui donnant du travail\~! Et comme je lui adressais de sévères remontrances, ainsi qu’il était de mon devoir, il m’a fait chasser. Chasser\~! moi\~!…\
\
À ce souvenir si pénible, elle fit du bras un geste terrible de menace. Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que tenait la femme de chambre, un flacon superbe qui alla se briser à l’extrémité du boudoir.\
\
\endash Bête\~! maladroite\~! sotte\~! cria la marquise.\
\
M.\~Daburon, tout étourdi d’abord, entreprit de calmer un peu l’exaspération de Mme\~d’Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer trois paroles.\
\
\endash Heureusement, vous voilà, continua-t-elle. Vous m’êtes tout acquis, je le sais. Je compte que vous allez vous mettre en mouvement, et que, grâce à votre crédit et à vos amis, ce croquant de peintre et ce noir scélérat de juge seront jetés dans quelque basse fosse pour leur apprendre le respect que l’on doit à une femme de ma sorte.\
\
Le magistrat ne se permit pas même de sourire à cette demande imprévue. Il avait entendu bien d’autres énormités sortir de la bouche de Mme\~d’Arlange, sans se moquer jamais\~; n’était-elle pas la grand-mère de Claire\~? Pour cela, il la chérissait et la vénérait. Il la bénissait de sa petite-fille, comme parfois un promeneur bénit Dieu pour la petite fleur au parfum sauvage qu’il cueille près d’un buisson.\
\
Les fureurs de la vieille dame étaient terribles\~; elles étaient longues aussi. Elles pouvaient, comme la colère d’Achille, durer cent chapitres. Au bout d’une heure pourtant, elle était ou semblait complètement apaisée. On avait relevé ses cheveux, réparé le désordre de sa toilette et ramassé les tessons.\
\
Vaincue par sa violence même, la réaction s’en mêlant, elle gisait épuisée et geignante dans son fauteuil.\
\
Ce résultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de chambre, était dû au magistrat. Pour l’obtenir, il avait eu recours à toute son habileté, déployé une angélique patience et usé de ménagements infinis.\
\
Son triomphe était d’autant plus méritoire qu’il arrivait fort mal préparé à cette bataille. Cet incident baroque renversait ses projets. Pour une fois qu’il s’était senti la résolution de parler, l’événement se déclarait contre lui. Il fit contre mauvaise fortune bon cœur.\
\
S’armant de sa grande éloquence de Palais, il versa des douches glacées sur le cerveau de l’irritable marquise. Il lui administra à hautes doses ces périodes interminables qui sont les pelotes de ficelles du style et la gloire de nos avocats généraux. Il n’était pas si fou de la contredire\~; il caressa au contraire sa marotte.\
\
Il fut tour à tour pathétique et railleur. Il parla comme il faut de la Révolution, maudit ses erreurs, déplora ses crimes et s’attendrit sur ses suites si désastreuses pour les honnêtes gens. De l’infâme Marat, grâce à d’habiles transitions, il arriva au coquin de juge de paix. Il flétrit en termes énergiques la scandaleuse conduite de ce magistrat et blâma hautement ce croquant de peintre. Cependant il était d’avis de leur faire grâce de la prison. Ses conclusions furent qu’il serait peut-être prudent, sage, noble même de payer.\
\
Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n’étaient pas prononcées que Mme\~d’Arlange se trouvait debout dans la plus fière attitude.\
\
\endash Payer\~! dit-elle, pour que ces scélérats persistent dans leur endurcissement\~! Les encourager par une faiblesse coupable\~! Jamais\~! D’ailleurs pour payer, il faut de l’argent et je n’en ai pas.\
\
\endash Oh\~! fit le juge, il s’agit de quatre-vingt-sept francs.\
\
\endash Ce n’est donc rien, cela\~! répondit la marquise. Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le magistrat. On voit bien que vous avez de l’argent. Vos pères étaient des gens de rien et la Révolution a passé à cent pieds au-dessus de leur tête. Qui sait même si elle ne leur a pas profité\~! Elle a tout pris aux d’Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye pas\~?\
\
\endash Mais, madame la marquise, bien des choses. On vous ruinera en frais\~; vous recevrez du papier timbré, les huissiers viendront, on vous saisira.\
\
\endash Hélas\~! s’écria la vieille dame, la Révolution n’est pas finie. Nous y passerons tous, mon pauvre Daburon\~! Ah\~! vous êtes bien heureux d’être peuple, vous\~! Je vois bien qu’il me faudra payer sans délai, et c’est affreusement triste pour moi qui n’ai rien, et qui suis forcée de m’imposer de si grands sacrifices pour ma petite-fille…\
\
Le magistrat savait sa marquise sur le bout des doigts. Ce mot sacrifices, prononcé par elle, le surprit si fort, qu’involontairement, à demi-voix, il répéta\~:\
\
\endash Des sacrifices\~?\
\
\endash Certainement, reprit Mme\~d’Arlange. Sans elle, vivrais-je comme je le fais, me refusant tout pour nouer les deux bouts\~? Nenni\~! Feu le marquis m’a souvent parlé des tontines instituées par monsieur de Calonne, où l’argent rend beaucoup. Il doit en exister encore de pareilles. N’était ma petite-fille, j’y mettrais tout ce que j’ai à fonds perdus. De cette manière, j’aurais de quoi manger. Mais je ne m’y déciderai jamais. Je sais, Dieu merci\~! les devoirs d’une mère, et je garde tout mon bien pour ma petite Claire.\
\
Ce dévouement parut si admirable à M.\~Daburon qu’il ne trouva pas un mot à répliquer.\
\
\endash Ah\~! cette chère enfant me tourmente terriblement, continua la marquise. Tenez, Daburon, je puis bien vous l’avouer, il me prend des vertiges quand je pense à son établissement.\
\
Le juge d’instruction rougit de plaisir. L’occasion lui arrivait au galop, elle allait passer à sa portée, à lui de l’entrefourcher.\
\
\endash Il me semble, balbutia-t-il, qu’établir mademoiselle Claire doit être facile.\
\
\endash Non, malheureusement. Elle est assez ragoûtante, je l’avoue, quoiqu’un peu gringalette, mais cela ne sert de rien\~! Les hommes sont devenus d’une vilenie qui me fait mal au cœur. Ils ne s’attachent plus qu’à l’argent. Je n’en vois pas un qui ait assez d’honnêteté pour prendre une d’Arlange avec ses beaux yeux en manière de dot.\
\
\endash Je crois que vous exagérez, madame, fit timidement le juge.\
\
\endash Point. Fiez-vous à mon expérience, plus vieille que la vôtre. D’ailleurs, si je marie Claire, mon gendre me suscitera mille tracas, à ce qu’assure mon procureur. On me contraindra, paraît-il, à rendre des comptes, comme si j’en tenais\~! C’est une horreur\~! Ah\~! Si cette petite Claire avait bon cœur, elle prendrait bien gentiment le voile dans quelque couvent. Je me saignerais aux quatre veines pour faire la dot nécessaire. Mais elle n’a aucune affection pour moi.\
\
M.\~Daburon comprit que le moment de parler était venu. Il rassembla tout son courage, comme un cavalier rassemble son cheval au moment de lui faire franchir un fossé, et d’une voix assez ferme, il commença\~:\
\
\endash Eh bien\~! madame la marquise, je connais, je crois, un parti pour mademoiselle Claire. Je sais un honnête homme qui l’aime et qui ferait tout au monde pour la rendre heureuse.\
\
\endash Ça, dit Mme\~d’Arlange, c’est toujours sous-entendu.\
\
\endash L’homme dont je vous parle, continua le juge, est encore jeune et riche. Il serait trop heureux de recevoir mademoiselle Claire sans dot. Non seulement il ne vous demanderait pas de comptes, mais il vous supplierait de disposer de votre bien à votre guise.\
\
\endash Peste\~! Daburon, mon ami, vous n’êtes point une bête, vous\~! s’exclama la vieille dame.\
\
\endash S’il vous en coûtait de placer votre fortune en viager, ajouta le magistrat, votre gendre vous servirait une rente suffisante pour combler la différence…\
\
\endash Ah\~! j’étouffe, interrompit la marquise. Comment, vous connaissez un homme comme ça et vous ne m’en avez jamais parlé\~! vous devriez déjà me l’avoir présenté\~!\
\
\endash Je n’osais, madame, je craignais…\
\
\endash Vite\~! quel est ce gendre admirable, ce merle blanc\~? où niche-t-il\~?\
\
Le juge eut le cœur serré d’une angoisse terrible. Il allait jouer son bonheur sur un mot.\
\
Enfin, comme s’il eût senti qu’il disait une énormité, il balbutia\~:\
\
\endash C’est moi, madame… Sa voix, son regard, son geste suppliaient. Il était épouvanté de son audace, étourdi d’avoir su vaincre sa timidité. Il était sur le point de tomber aux pieds de la marquise.\
\
Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux larmes, et tout en haussant les épaules, elle répétait\~:\
\
\endash Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en vérité, il me fera mourir de rire\~! Est-il plaisant, ce pauvre Daburon\~!\
\
Mais tout à coup, au plus fort de son accès d’hilarité, elle s’arrêta et prit son grand air de dignité.\
\
\endash Est-ce sérieux, ce que vous venez de me dire\~? demanda-t-elle.\
\
\endash J’ai dit la vérité, murmura le magistrat.\
\
\endash Vous êtes donc bien riche\~? interrogea la marquise.\
\
\endash J’ai, madame, du chef de ma mère, vingt mille livres de rentes environ. Un de mes oncles, mort l’an passé, m’a laissé un peu plus de cent mille écus. Mon père n’a pas loin d’un million. Si je lui en demandais la moitié demain, il me la donnerait\~; il me donnerait toute sa fortune s’il le fallait pour mon bonheur, et serait trop content si je lui en laissais l’administration.\
\
Mme\~d’Arlange fit signe au magistrat de se taire, et pendant cinq bonnes minutes au moins, elle resta plongée dans ses réflexions, le front caché entre ses mains. Enfin, relevant la tête\~:\
\
\endash Écoutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais été assez hardi pour faire une proposition pareille au père de Claire, il vous aurait fait reconduire par ses gens. Je devrais pour notre nom agir de même\~; je ne saurais m’y résoudre. Je suis vieille et délaissée, je suis pauvre, ma petite-fille m’inquiète, voilà mon excuse. Pour rien au monde, je ne consentirais à parler à Claire de cette horrible mésalliance. Ce que je puis vous promettre, et c’est trop, c’est de n’être pas contre vous. Prenez vos mesures, faites votre cour à mademoiselle d’Arlange, décidez-la. Si elle dit oui de bon cœur, je ne dirai pas non.\
\
M.\~Daburon, transporté de bonheur, voulait embrasser les mains de la marquise. Il la trouvait la meilleure, la plus excellente des femmes, ne songeant pas à la facilité avec laquelle venait de céder cette âme si fière. Il délirait, il était fou.\
\
\endash Oh\~! attendez, fit la vieille dame, votre procès n’est pas encore gagné. Votre mère, il faut bien que je l’excuse de s’être si piètrement mariée, était une Cottevise, mais votre père est le sieur Daburon. Ce nom, mon cher enfant, est horriblement ridicule. Croyez-vous qu’il soit facile de décider à s’affubler de Daburon une jeune fille qui, jusqu’à dix-huit ans, s’est appelée d’Arlange\~?\
\
Ces objections ne semblaient nullement préoccuper le juge.\
\
\endash Enfin, continua la vieille dame, votre père a eu une Cottevise, vous auriez une d’Arlange. À force de faire se mésallier les filles de bonne maison de père en fils, les Daburon finiront peut-être par s’anoblir. Un dernier avis\~: vous voyez Claire timide, douce, obéissante\~? Détrompez-vous. Avec son air de sainte-nitouche, elle est hardie, fière et entêtée comme feu le marquis son père, qui rendait des points aux mules d’Auvergne. Vous voilà prévenu, et un bon averti en vaut deux. Nos conditions sont faites, n’est-ce pas\~? Ne parlons plus de rien. Je souhaite presque votre succès.\
\
Cette scène était si présente à l’esprit du juge d’instruction, que là, chez lui, dans son fauteuil, après tant de mois écoulés, il lui semblait encore entendre la voix de la marquise d’Arlange, et ce mot de succès sonnait à son oreille.\
\
Il sortit comme un triomphateur de cet hôtel d’Arlange où il était entré le cœur gonflé d’anxiété. Il s’en allait, le front haut, la poitrine dilatée, respirant l’air à pleins poumons. Il était si heureux\~! Le ciel lui semblait plus bleu, le soleil plus brillant. Il avait, ce grave magistrat, des envies folles d’arrêter les passants, de les serrer dans ses bras, de leur crier\~: \endash Vous ne savez pas\~? La marquise consent\~!\
\
Il marchait, et il lui semblait que la terre bondissait sous ses pas, qu’elle était trop petite pour porter tant de bonheur ou qu’il devenait si léger qu’il allait s’envoler vers les étoiles. Que de châteaux en Espagne sur cette parole de la marquise\~! Il donnait sa démission, il bâtissait sur les bords de la Loire, non loin de Tours, une villa enchantée. Il la voyait riante, avec sa façade au soleil levant, assise au milieu des fleurs, ombragée de grands arbres. Il la meublait, cette maison, d’étoffes fantastiques ouvragées par des fées. Il voulait un merveilleux écrin pour cette perle dont il allait devenir le possesseur.\
\
Car il n’eut pas un doute, pas un nuage n’obscurcit l’horizon radieux de ses espérances, pas une voix, du fond de son cœur, ne s’éleva en disant\~: «\~Prends garde\~!\~»\
\
De ce jour, M.\~Daburon devint plus assidu encore chez la marquise. À bien dire, il y passa sa vie.\
\
Tout en restant respectueux et réservé près de Claire, il chercha, avec un empressement habile, à être quelque chose dans sa vie. L’amour vrai est ingénieux. Il sut vaincre sa timidité pour parler à cette bien-aimée de son âme, pour la faire causer, pour l’intéresser.\
\
Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les livres nouveaux afin de trier ceux qu’elle pouvait lire.\
\
Peu à peu, grâce à la plus délicate insistance, il parvint à apprivoiser, c’est le mot, cette jeune fille si farouche. Il s’aperçut qu’il réussissait, et sa gaucherie disparut presque. Il remarqua qu’elle ne l’accueillait plus avec cet air hautain et glacial qu’elle gardait jadis, peut-être pour le tenir à distance.\
\
Il sentait qu’insensiblement il s’avançait dans sa convenance. Elle rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui adresser la parole la première.\
\
Souvent elle l’interrogeait. Elle avait entendu dire du bien d’une pièce et voulait en connaître le sujet. Vite, M.\~Daburon courait la voir et rédigeait un compte rendu qu’il lui adressait par la poste. C’était lui écrire\~! À diverses reprises elle lui confia quelques petites commissions. Il n’aurait pas échangé pour l’ambassade de Russie le plaisir de trotter pour elle.\
\
Une fois, il se hasarda à lui envoyer un magnifique bouquet. Elle l’accepta avec une certaine surprise inquiète, mais elle le pria de ne pas recommencer.\
\
Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navré et le plus désolé des hommes.\
\
Elle ne m’aime pas, pensait-il\~; elle ne m’aimera jamais.\
\
Mais trois jours après, comme il était affreusement triste, elle le pria de lui chercher certaines fleurs très à la mode dont elle voulait garnir une petite jardinière. Il envoya de quoi remplir l’hôtel de la cave au grenier. Elle m’aimera\~! se disait-il dans son ravissement. Ces petits événements si grands n’avaient pas interrompu les parties de piquet. Seulement la jeune fille paraissait attentive maintenant au jeu. Elle prenait presque toujours parti pour le juge contre la marquise. Elle ne connaissait pas les règles, mais quand la vieille joueuse trichait trop effrontément, elle s’en apercevait et disait en riant\~:\
\
\endash On vous vole, monsieur Daburon, on vous vole\~! Il se serait laissé voler sa fortune pour entendre cette belle voix s’intéresser à lui.\
\
On était en été.\
\
Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant que la marquise restait sur le perron, assise dans son grand fauteuil, ils tournaient autour de la pelouse, marchant doucement sur l’allée sablée de sable tamisé si fin que de sa robe traînante elle effaçait les traces de leurs pas. Elle babillait gaiement avec lui comme avec un frère aimé, et il lui fallait se faire violence pour ne pas déposer un baiser dans cette chevelure si blonde qui moussait, pour ainsi dire, à la brise et qui s’éparpillait comme des flocons nuageux.\
\
Alors, au bout d’un sentier délicieux, jonché de fleurs comme les routes où passent les processions, il aperçoit le but\~: le bonheur.\
\
Il essaya de parler de ses espérances à la marquise.\
\
\endash Vous savez ce qui a été convenu, lui répondit-elle. Pas un mot. C’est bien assez déjà de la voix de ma conscience qui me reproche l’abomination à laquelle je prête la main. Dire que j’aurai peut-être une petite-fille qui s’appellera madame Daburon\~! Il faudra écrire au roi, mon cher, pour changer ce nom-là.\
\
Moins enivré de ses rêves, M.\~Daburon, cet homme si fin, cet observateur si délié, aurait étudié le caractère de Claire. Cette étude l’eût peut-être mis sur ses gardes. Mais eût-il songé à l’observer, il ne l’eût pu.\
\
Cependant, il remarqua les singulières alternatives de son humeur. Elle semblait insoucieuse et gaie comme un enfant, à certains jours, puis, pendant des semaines, elle restait sombre et abattue. En la voyant triste, le lendemain d’un bal où sa grand-mère avait tenu à la conduire, il osa lui demander la raison de sa tristesse.\
\
\endash Oh\~! cela, répondit-elle en poussant un profond soupir, c’est mon secret. Un secret que ma grand-mère elle-même ne connaît pas.\
\
M.\~Daburon la regardait. Il crut voir une larme entre ses longs cils.\
\
\endash Un jour peut-être, reprit-elle, je me confierai à vous… Il le faudra peut-être.\
\
Le juge était aveugle et sourd.\
\
\endash Moi aussi, répondit-il, j’ai un secret\~; moi aussi je veux m’en remettre à votre cœur.\
\
En se retirant après minuit, il se disait\~: demain je lui avouerai tout. Il y avait un peu plus de cinquante-cinq jours qu’il se répétait intrépidement\~: demain.\
\
C’était un soir du mois d’août\~; la chaleur, toute la journée, avait été accablante\~; vers la nuit, la brise s’était levée, les feuilles bruissaient\~; il y avait dans l’air des frémissements d’orage.\
\
Ils étaient assis tous deux au fond du jardin, sous le berceau garni de plantes exotiques, et à travers les branches, ils apercevaient le peignoir flottant de la marquise qui se promenait après son souper.\
\
Ils étaient restés longtemps sans se parler, émus de l’émotion de la nature, oppressés par les parfums pénétrants des fleurs de la pelouse. M.\~Daburon osa prendre la main de la jeune fille.\
\
C’était la première fois, et cette peau si fine et si douce lui donna une commotion terrible qui lui fit affluer tout son sang au cerveau.\
\
\endash Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire…\
\
Elle arrêta sur lui ses beaux yeux surpris.\
\
\endash Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. Je me suis adressé à votre grand-mère avant d’élever mes regards jusqu’à vous. Ne me comprenez-vous donc pas\~? Un mot de votre bouche va décider de mon malheur ou de ma félicité. Claire, mademoiselle, ne me repoussez pas\~: je vous aime\~!\
\
Pendant que parlait le magistrat, Mlle d’Arlange le regardait comme si elle eût douté du témoignage de ses sens. Mais à ces mots\~: «\~Je vous aime\~», prononcés avec le frissonnement contenu de la passion la plus vive, elle dégagea brusquement sa main en étouffant un cri.\
\
\endash Vous\~! murmura-t-elle, est-ce bien vous…\
\
M.\~Daburon, quand il se serait agi de sa vie, n’aurait pu trouver une parole. Le pressentiment d’un immense malheur serrait son cœur comme dans un étau. Que devint-il quand il vit Claire fondre en larmes…\
\
Elle avait caché son visage entre ses mains et répétait\~:\
\
\endash Je suis bien malheureuse\~! bien malheureuse\~!…\
\
\endash Malheureuse\~! vous\~! s’écria le magistrat, et par moi\~! Claire, vous êtes cruelle\~! Au nom du Ciel\~! qu’ai-je fait\~? qu’y a-t-il\~? parlez\~! Tout, plutôt que cette anxiété qui me tue.\
\
Il se mit à genoux devant elle, sur le sable du berceau, et de nouveau essaya de prendre sa main si blanche. Elle le repoussa d’un geste attendrissant de douceur.\
\
\endash Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous allez me haïr, je le sens. Qui sait\~! vous me mépriserez peut-être, et pourtant, je le jure devant Dieu, ce que vous venez de me dire, je l’ignorais, je ne le soupçonnais même pas.\
\
M.\~Daburon restait à genoux, affaissé sur lui-même, attendant le coup de grâce.\
\
\endash Oui, continuait Claire, vous croirez à une coquetterie détestable. J’y vois maintenant et je comprends tout. Est-ce que, sans un amour profond, un homme peut être ce que vous avez été pour moi\~? Hélas\~! je n’étais qu’une enfant, je me suis abandonnée au bonheur si grand d’avoir un ami. Ne suis-je pas seule en ce monde et comme perdue dans un désert\~? Folle et imprudente, je me livrais à vous sans réflexion comme au meilleur, au plus indulgent des pères.\
\
Ce mot révélait à l’infortuné juge toute l’étendue de son erreur. Comme un marteau d’acier, il faisait voler en mille pièces le fragile édifice de ses espérances. Il se releva lentement et d’un ton d’involontaire reproche il répéta\~:\
\
\endash Votre père\~!…\
\
Mlle d’Arlange comprit combien elle affligeait, combien elle blessait même cet homme dont elle n’osait mesurer l’immense amour.\
\
\endash Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un père, comme un frère, comme toute la famille que je n’ai plus. En vous voyant, vous si grave, si austère, devenir pour moi si bon, si faible, je remerciais Dieu de m’avoir envoyé un protecteur pour remplacer ceux qui sont morts.\
\
M.\~Daburon ne put retenir un sanglot\~; son cœur se brisait.\
\
\endash Un mot, continua Claire, un seul mot m’eût éclairée. Que ne l’avez-vous prononcé\~! C’est avec tant de douceur que je m’appuyais sur vous comme l’enfant sur sa mère\~! Avec quelle joie intime, je me disais\~: je suis sûre d’un dévouement, j’ai un cœur où verser le trop-plein du mien\~! Ah\~! pourquoi ma confiance n’a-t-elle pas été plus grande encore\~? Pourquoi ai-je eu un secret pour vous\~? Je pouvais éviter cette soirée affreuse. Je devais vous l’avouer\~: je ne m’appartiens plus\~; librement, et avec bonheur, j’ai donné ma vie à un autre.\
\
Planer dans l’azur et tout à coup retomber rudement à terre\~! La souffrance du juge d’instruction ne peut se décrire.\
\
\endash Mieux eût valu parler, répondit-il, et encore… non. Je dois à votre silence, Claire, six mois d’illusions délicieuses, six mois de rêves enchanteurs. Ce sera ma part de bonheur en ce monde.\
\
Un reste de jour permettait encore au magistrat de distinguer Mlle d’Arlange. Son beau visage avait la blancheur et l’immobilité du marbre. De grosses larmes glissaient, pressées et silencieuses, le long de ses joues. Il semblait à M.\~Daburon qu’il lui était donné de contempler ce spectacle effrayant d’une statue qui pleure.\
\
\endash Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un autre\~! Et votre grand-mère l’ignore… Claire, vous ne pouvez avoir choisi qu’un homme digne de vous\~; comment la marquise ne le reçoit-elle pas\~?\
\
\endash Il y a des obstacles, murmura Claire, des obstacles qui peut-être ne seront jamais levés. Mais une fille comme moi n’aime qu’une fois dans sa vie. Elle est l’épouse de celui qu’elle aime, sinon… il reste Dieu.\
\
\endash Des obstacles\~! fit M.\~Daburon d’une voix sourde. Vous aimez un homme, vous, il le sait, et il rencontre des obstacles\~?\
\
\endash Je suis pauvre, répondit Mlle d’Arlange, et sa famille est immensément riche. Son père est dur, inexorable.\
\
\endash Son père\~! s’écria le magistrat avec une amertume qu’il ne songeait pas à cacher, son père, sa famille\~! Et cela le retient\~! Vous êtes pauvre, il est riche, et cela l’arrête\~! Et il se sait aimé de vous\~!… Ah\~! que ne suis-je à sa place, et que n’ai-je contre moi l’univers entier\~! Quel sacrifice peut coûter à l’amour tel que je le comprends\~! Ou plutôt, est-il des sacrifices\~! Celui qui paraît le plus immense, est-il autre chose qu’une immense joie\~! Souffrir\~! lutter, attendre quand même, espérer toujours, se dévouer avec ivresse… C’est là aimer.\
\
\endash C’est ainsi que j’aime, dit simplement Mlle d’Arlange. Cette réponse foudroya le magistrat. Il était digne de la comprendre. Tout était bien fini pour lui sans espoir. Mais il éprouvait une sorte de volupté affreuse à se torturer encore, à se prouver son malheur par l’intensité de la souffrance.\
\
\endash Mais, insista-t-il, comment avez-vous pu le connaître, lui parler\~? Où\~? Quand\~? madame la marquise ne reçoit personne…\
\
\endash Je dois maintenant tout vous dire, monsieur, répondit Claire d’un ton digne. Il y a longtemps que je le connais. C’est chez une amie de ma grand-mère, sa cousine à lui, la vieille demoiselle de Goëllo, que je l’ai aperçu pour la première fois. Là nous nous sommes parlé, là je le vois encore…\
\
\endash Ah\~! s’écria M.\~Daburon, illuminé d’une lueur soudaine, je me rappelle, à présent. Lorsque vous deviez aller chez mademoiselle de Goëllo, trois ou quatre jours à l’avance vous étiez plus gaie que de coutume… et vous en reveniez bien souvent triste.\
\
\endash C’est que je voyais combien il souffre des résistances qu’il ne peut vaincre.\
\
\endash Sa famille est donc bien illustre, fit le magistrat d’un ton dur, qu’elle repousse une alliance avec votre maison\~!\
\
\endash Vous eussiez tout su sans questions, monsieur, répondit Mlle d’Arlange, jusqu’à son nom. Il s’appelle Albert de Commarin.\
\
La marquise, en ce moment, jugeant sa promenade assez longue, se disposait à regagner son boudoir rose tendre. Elle s’approcha du berceau.\
\
\endash Magistrat intègre\~! s’écria-t-elle de sa grosse voix, le piquet est dressé.\
\
Sans se rendre compte de son mouvement, le magistrat se leva, balbutiant\~:\
\
\endash J’y vais.\
\
Claire le retint par le bras.\
\
\endash Je ne vous ai pas demandé le secret, monsieur, dit-elle.\
\
\endash Oh\~! mademoiselle\~!… fit le juge, blessé de cette apparence de doute.\
\
\endash Je sais, reprit Claire, que je puis compter sur vous. Mais, quoi qu’il arrive, ma tranquillité est perdue.\
\
M.\~Daburon la regarda d’un air surpris\~; son œil interrogeait.\
\
\endash Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, jeune fille sans expérience, je n’ai pas su voir, ma grand-mère l’a vu\~; si elle a continué à vous recevoir, si elle ne m’a rien dit, c’est qu’elle vous est favorable, c’est que tacitement elle encourage votre recherche, que je considère, permettez-moi de vous le dire, comme très honorable pour moi.\
\
\endash Je vous l’avais dit en commençant, mademoiselle, répondit le magistrat. Madame la marquise a daigné autoriser mes espérances.\
\
Et brièvement il dit son entretien avec Mme\~d’Arlange, ayant la délicatesse d’écarter absolument la question d’argent qui avait si fort influencé la vieille dame.\
\
\endash Je disais bien que c’en était fait de mon repos, reprit tristement Claire. Quand ma grand-mère apprendra que je n’ai pas accueilli votre hommage, quelle ne sera pas sa colère\~!…\
\
\endash Vous me connaissez mal, mademoiselle, interrompit le juge. Je n’ai rien à dire à madame la marquise\~; je me retirerai et tout sera dit. Sans doute elle pensera que j’ai réfléchi…\
\
\endash Oh\~! vous êtes bon et généreux, je le sais…\
\
\endash Je m’éloignerai, poursuivit M.\~Daburon, et bientôt vous aurez oublié jusqu’au nom du malheureux dont la vie vient d’être brisée.\
\
\endash Vous ne pensez pas ce que vous dites là\~? fit vivement la jeune fille.\
\
\endash Eh bien\~! c’est vrai. Je me berce de cette illusion dernière que mon souvenir, plus tard, ne sera pas sans douceur pour vous. Quelquefois vous direz\~: «\~Il m’aimait, celui-là.\~» C’est que je veux quand même rester votre ami\~; oui, votre ami le plus dévoué.\
\
Claire, à son tour, prit avec effusion les mains de M.\~Daburon.\
\
\endash Vous avez raison, dit-elle, il faut être mon ami. Oublions ce qui vient d’arriver, oubliez ce que vous m’avez dit, soyez comme par le passé le meilleur et le plus indulgent des frères.\
\
L’obscurité était venue\~; elle ne pouvait le voir mais elle comprit qu’il pleurait, car il tarda à répondre.\
\
\endash Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous me demandez là\~! Quoi\~! c’est vous qui me parlez d’oublier\~! Vous sentez-vous la force d’oublier, vous\~! Ne voyez-vous pas que je vous aime mille fois plus que vous m’aimez…\
\
Il s’arrêta, ne pouvant prendre sur lui de prononcer ce nom de Commarin, et c’est avec effort qu’il ajouta\~:\
\
\endash Et je vous aimerai toujours… Ils avaient fait quelques pas hors du berceau et se trouvaient maintenant non loin du perron.\
\
\endash À cette heure, mademoiselle, reprit le magistrat, permettez-moi donc de vous dire adieu. Vous me reverrez rarement. Je ne reviendrai que bien juste ce qu’il faut pour éviter l’apparence d’une rupture.\
\
Sa voix était si tremblante qu’à peine elle était distincte.\
\
\endash Quoi qu’il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous qu’il y a en ce monde un malheureux qui vous appartient absolument. Si jamais vous avez besoin d’un dévouement, venez à moi, venez à votre ami. Allons, c’est fini… j’ai du courage, Claire\~; mademoiselle… une dernière fois adieu\~!\
\
Elle n’était guère moins éperdue que lui. Instinctivement elle avança la tête et M.\~Daburon effleura de ses lèvres froides le front de celle qu’il aimait tant.\
\
Ils gravirent le perron, elle appuyée sur son bras, et entrèrent dans le boudoir rose où la marquise, qui commençait à s’impatienter, battait furieusement les cartes en attendant sa victime.\
\
\endash Allons donc\~! juge incorruptible\~! cria-t-elle.\
\
Mais M.\~Daburon était mourant. Il n’aurait pas eu la force de tenir les cartes. Il balbutia quelques excuses absurdes, parla d’affaires très pressées, de devoirs à remplir, de malaise subit, et sortit en se tenant aux murs. Son départ indigna la vieille joueuse. Elle se retourna vers sa petite-fille, qui était allée cacher son trouble loin des bougies de la table de jeu, et demanda\~:\
\
\endash Qu’a donc ce Daburon, ce soir\~?\
\
\endash Je ne sais, madame, balbutia Claire.\
\
\endash Il me paraît, continua la marquise, que ce petit juge s’émancipe singulièrement et se permet des façons impertinentes. Il faudra le remettre à sa place, car il finirait par se croire notre égal.\
\
Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait paru très changé et s’était plaint une partie de la soirée\~; ne pouvait-il être malade\~?\
\
\endash Eh bien\~! quand cela serait, reprit la marquise, son devoir n’est-il pas de reconnaître par quelques renoncements la faveur de notre compagnie\~? Je crois t’avoir déjà conté l’histoire de notre grand-oncle le duc de Saint-Huruge. Désigné pour faire la partie du roi au retour d’une chasse, il joua toute la soirée et perdit le plus galamment du monde deux cent vingt pistoles. Toute l’assemblée remarqua sa gaieté et sa belle humeur. Le lendemain seulement, on apprit qu’il était tombé de cheval dans la journée et qu’il avait tenu les cartes de Sa Majesté ayant une côte enfoncée. On ne récria point, tant cet acte de respect était naturel. Ce petit juge, s’il est malade, aurait fait preuve d’honnêteté en se taisant et en restant pour mon piquet. Mais il se porte comme moi. Qui sait quels brelans il est allé courir\~!\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248339}\fs38\b VII{\*\bkmkend _Toc88248339}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 M.\~Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de l’hôtel d’Arlange. Toute la nuit il erra au hasard, cherchant un peu de fraîcheur pour sa tête brûlante, demandant un peu de calme à une lassitude excessive.\
\nowidctlpar\
Fou que je suis\~! se disait-il, mille fois fou d’avoir espéré, d’avoir cru qu’elle m’aimerait jamais. Insensé\~! comment ai-je osé rêver la possession de tant de grâces, de noblesse et de beauté\~! Combien elle était belle, ce soir, le visage inondé de larmes\~! Peut-on imaginer rien de plus angélique\~! Quelle expression sublime avaient ses yeux en parlant de lui\~! C’est qu’elle l’aime\~! Et moi elle me chérit comme un père\~; elle me l’a dit, comme un père\~! En pouvait-il être autrement\~? n’est-ce pas justice\~? Devait-elle voir un amant en ce juge sombre et sévère, toujours triste comme son costume noir\~? N’était-il pas honteux de songer à unir tant de virginale candeur à ma détestable science du monde\~? Pour elle, l’avenir est encore le pays des riantes chimères, et depuis longtemps l’expérience a flétri toutes mes illusions. Elle est jeune comme l’innocence, et je suis vieux comme le vice.\
\
L’infortuné magistrat se faisait véritablement horreur. Il comprenait Claire et l’excusait. Il s’en voulait de l’excès de douleur qu’il lui avait montré. Il se reprochait d’avoir troublé sa vie. Il ne se pardonnait pas d’avoir parlé de son amour…\
\
Ne devait-il pas prévoir ce qui était arrivé\~: qu’elle le repousserait, et qu’ainsi il allait se priver de cette félicité céleste de la voir, de l’entendre, de l’adorer silencieusement.\
\
Il faut, poursuivit-il, qu’une jeune fille puisse rêver à son amant. En lui, elle doit caresser un idéal. Elle se plaît à le parer de toutes les qualités brillantes, à l’imaginer plein de noblesse, de bravoure, d’héroïsme. Qu’advenait-il, si en mon absence elle songeait à moi\~? Son imagination me représentait drapé d’une robe funèbre, au fond d’un lugubre cachot, aux prises avec quelque scélérat immonde. N’est-ce pas mon métier de descendre dans tous les cloaques, de remuer la fange de tous les crimes\~? Ne suis-je pas condamné à laver dans l’ombre le linge sale de la plus corrompue des sociétés\~? Ah\~! il est des professions fatales\~! Est-ce que le juge comme le prêtre ne devrait pas se condamner à la solitude et au célibat\~? L’un et l’autre ils savent tout, ils ont tout entendu. Leur costume est presque le même. Mais pendant que le prêtre dans les plis de sa robe noire apporte la consolation, le juge apporte l’effroi. L’un est la miséricorde, l’autre le châtiment. Voilà quelles images éveillait mon souvenir, tandis que l’autre… l’autre…\
\
Cet homme infortuné continuait sa course folle le long des quais déserts.\
\
Il allait, la tête nue, les yeux hagards. Pour respirer plus librement, il avait arraché sa cravate et l’avait jetée au vent.\
\
Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare passant. Le passant s’arrêtait, touché de pitié, et se détournait pour regarder s’éloigner ce malheureux qu’il supposait privé de raison.\
\
Dans un chemin perdu, près de Grenelle, des sergents de ville s’approchèrent de lui et essayèrent de l’interroger. Il les repoussa, mais machinalement, et leur tendit une de ses cartes de visite.\
\
Ils lurent et le laissèrent passer, convaincus qu’il était ivre.\
\
La colère, une colère furibonde, avait remplacé sa résignation première. Dans son cœur, une haine s’élevait plus forte et plus violente que son amour pour Claire.\
\
Cet autre, ce préféré, ce noble vicomte qui ne savait pas triompher des obstacles, que ne le tenait-il là sous son genou\~!\
\
En ce moment, cet homme noble et fier, ce magistrat si sévère pour lui-même, s’expliqua les délices irrésistibles de la vengeance. Il comprit la haine qui s’arme d’un poignard, qui s’embusque lâchement dans les recoins sombres, qui frappe dans les ténèbres, en face ou dans le dos, peu importe, mais qui frappe, qui tue, qui veut du sang pour son assouvissement\~!\
\
En ce moment, précisément, il était chargé d’instruire l’affaire d’une pauvre fille publique, accusée d’avoir donné un coup de couteau à une de ses tristes compagnes.\
\
Elle était jalouse de cette femme, qui avait cherché à lui enlever son amant, un soldat ivrogne et grossier.\
\
M.\~Daburon se sentait saisi de pitié pour cette misérable créature qu’il avait commencé d’interroger la veille.\
\
Elle était très laide et vraiment repoussante, mais l’expression de ses yeux, quand elle parlait de son soldat, revenait à la mémoire du juge.\
\
Elle l’aime véritablement, pensait-il. Si chacun des jurés avait souffert ce que je souffre, elle serait acquittée. Mais combien d’hommes ont eu dans leur vie une passion\~? Peut-être pas un sur vingt\~!\
\
Il se promit de recommander cette fille à l’indulgence du tribunal et d’atténuer autant qu’il le pourrait le crime dont elle s’était rendue coupable.\
\
Lui-même venait de se décider à commettre un crime.\
\
Il était résolu à tuer M.\~Albert de Commarin.\
\
Pendant le reste de la nuit, il ne fit que s’affermir dans cette résolution, se démontrant par mille raisons folles, qu’il trouvait solides et indiscutables, la nécessité et la légitimité de cette vengeance.\
\
Sur les sept heures du matin, il se trouvait dans une allée du bois de Boulogne, non loin du lac. Il gagna la porte Maillot, prit une voiture et se fit conduire chez lui.\
\
Le délire de la nuit continuait, mais sans souffrance. Il ne sentait aucune fatigue. Calme et froid, il agissait sous l’empire d’une hallucination, à peu près comme un somnambule.\
\
Il réfléchissait et raisonnait, mais ce n’était pas avec sa raison.\
\
Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autrefois lorsqu’il devait aller chez la marquise d’Arlange, et sortit.\
\
Il passa d’abord chez un armurier et acheta un petit revolver qu’il fit charger avec soin sous ses yeux et qu’il mit dans sa poche. Il se rendit ensuite chez les personnes qu’il supposait capables de lui apprendre de quel club était le vicomte. Nulle part on ne s’aperçut de l’étrange situation de son esprit, tant sa conversation et ses manières étaient naturelles.\
\
Dans l’après-midi seulement, un jeune homme de ses amis lui nomma le cercle de M.\~de\~Commarin fils et lui proposa de l’y conduire, en faisant partie lui-même.\
\
M.\~Daburon accepta avec empressement et suivit son ami. Le long de la route, il serrait avec frénésie le bois du revolver qu’il tenait caché. Il ne pensait qu’au meurtre qu’il voulait commettre, et au moyen de ne pas manquer son coup. Cela va faire, se disait-il froidement, un scandale affreux, surtout si je ne réussis pas à me brûler la cervelle aussitôt. On m’arrêtera, on me mettra en prison, je passerai en cour d’assises. Voilà mon nom déshonoré. Bast\~! que m’importe\~! Je ne suis pas aimé de Claire, que me fait le reste\~! Mon père mourra sans doute de douleur, mais il faut que je me venge\~!… Arrivés au club, son ami lui montra un jeune homme très brun, à l’air hautain à ce qu’il lui parut, qui, accoudé à une table, lisait une revue. C’était le vicomte.\
\
M.\~Daburon marcha sur lui sans sortir son revolver. Mais, arrivé à deux pas, le cœur lui manqua. Il tourna brusquement les talons et s’enfuit, laissant son ami stupéfié d’une scène dont il lui était impossible de se rendre compte.\
\
M.\~Albert de Commarin ne verra jamais la mort d’aussi près qu’une fois.\
\
Arrivé dans la rue, M.\~Daburon sentit que la terre fuyait sous ses pas. Tout tournait autour de lui. Il voulut crier et ne le put. Il battit l’air de ses mains, chancela un instant et enfin tomba comme une masse sur le trottoir.\
\
Des passants accoururent et aidèrent les sergents de ville à le relever. Dans une de ses poches, on trouva son adresse\~; on le porta à son domicile.\
\
Quand il reprit ses sens, il était couché, et il aperçut son père au pied de son lit.\
\
Que s’était-il donc passé\~?\
\
On lui apprit, avec bien des ménagements, que pendant six semaines il avait flotté entre la vie et la mort. Les médecins le déclaraient sauvé\~; maintenant il était remis, il allait bien.\
\
Cinq minutes de conversation l’avaient épuisé. Il ferma les yeux et chercha à recueillir ses idées, qui s’étaient éparpillées comme les feuilles d’un arbre en automne par une tempête. Le passé lui semblait noyé dans un brouillard opaque\~; mais au milieu de ces ténèbres, tout ce qui concernait Mlle d’Arlange se détachait précis et lumineux. Toutes ses actions, à partir du moment où il avait embrassé Claire, il les revoyait comme un tableau fortement éclairé. Il frémit, et ses cheveux en un moment furent trempés de sueur.\
\
Il avait failli devenir assassin\~!\
\
Et la preuve qu’il était vraiment remis et qu’il avait repris la pleine possession de ses facultés, c’est qu’une question de droit criminel traversa son cerveau.\
\
Le crime commis, se dit-il, aurais-je été condamné\~? Oui. Étais-je responsable\~? Non. Le crime serait-il une forme de l’aliénation mentale\~? Étais-je fou, étais-je dans l’état particulier qui doit précéder un attentat\~? Qui saura me répondre\~? Pourquoi tous les juges n’ont-ils pas traversé une incompréhensible crise comme la mienne\~? Mais qui me croirait, si je racontais ce qui m’est arrivé\~?\
\
Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, il le conta à son père, qui haussa les épaules et lui assura que c’était là une mauvaise réminiscence de délire.\
\
Ce père, qui était bon, fut ému au récit des amours si tristes de son fils, sans y voir cependant un malheur irréparable. Il lui conseilla la distraction, mit à sa disposition toute sa fortune et l’engagea fort à épouser une bonne grosse héritière poitevine, gaie et bien portante, qui lui ferait des enfants superbes. Puis, comme ses terres souffraient de son absence, il repartit pour sa province.\
\
Deux mois plus tard, le juge d’instruction avait repris sa vie et ses travaux habituels. Mais il avait beau faire, il agissait comme un corps sans âme\~; au-dedans de lui, il le sentait, quelque chose était brisé.\
\
Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la marquise. En l’apercevant, elle poussa un cri de terreur. Elle l’avait pris pour un spectre, tant il était différent de celui qu’elle avait connu.\
\
Comme elle redoutait les figures funèbres, elle le consigna à sa porte.\
\
Claire fut malade une semaine à sa vue.\
\
Comme il m’aimait\~! se disait-elle\~; il a failli mourir. Albert m’aime-t-il autant\~?\
\
Elle n’osait se répondre. Elle aurait voulu le consoler, lui parler, tenter quelque chose… Il ne se montra plus.\
\
M.\~Daburon n’était cependant pas homme à se laisser abattre sans lutter. Il voulut, comme disait son père, se distraire. Il chercha le plaisir et trouva le dégoût, mais non l’oubli. Souvent il alla jusqu’au seuil de la débauche\~; toujours une céleste figure, Claire vêtue de blanc, lui barra la porte.\
\
Alors il se réfugia dans le travail ainsi que dans un sanctuaire. Il se condamna aux plus rudes labeurs, se défendant de penser à Claire, pareil au poitrinaire qui s’interdit de songer à son mal. Son âpreté à la besogne, sa fiévreuse activité lui valurent la réputation d’un ambitieux qui devait aller loin. Il ne se souciait de rien au monde.\
\
À la longue, il trouva non le repos, mais cet engourdissement exempt de douleurs qui suit les grandes catastrophes. La convalescence de l’oubli commençait pour lui.\
\
Voilà quels événements ce nom de Commarin prononcé par le père Tabaret rappelait à M.\~Daburon. Il les croyait ensevelis sous la cendre du temps, et voilà qu’ils surgissaient comme ces caractères qu’on trace avec une encre sympathique et qui apparaissent si l’on vient à approcher le papier du feu. En un instant, ils se déroulèrent devant ses yeux, avec cette merveilleuse instantanéité du songe qui supprime le temps et l’espace.\
\
Pendant quelques minutes, grâce à un phénomène admirable de dédoublement, il assista, pour ainsi dire, à la représentation de sa propre vie. Acteur et spectateur ensemble, il était là, assis dans son fauteuil, et il paraissait sur le théâtre, il agissait et il se jugeait.\
\
Sa première pensée, il faut l’avouer, fut une pensée de haine, suivie d’un détestable sentiment de satisfaction. Le hasard lui livrait cet homme préféré par Claire. Ce n’était plus un hautain gentilhomme illustré par sa fortune et par ses aïeux, c’était un bâtard, le fils d’une femme galante. Pour garder un nom volé, il avait commis le plus lâche des assassinats. Et lui, le juge, il allait éprouver cette volupté infinie de frapper son ennemi avec le glaive de la loi.\
\
Mais ce ne fut qu’un éclair. La conscience de l’honnête homme se révolta et fit entendre sa voix toute-puissante.\
\
Est-il rien de plus monstrueux que l’association de ces deux idées\~: la haine et la justice\~? Un juge peut-il, sans se mépriser plus que les êtres vils qu’il condamne, se souvenir qu’un coupable dont le sort est entre ses mains a été son ennemi\~? Un juge d’instruction a-t-il le droit d’user de ses exorbitants pouvoirs contre un prévenu, tant qu’au fond de son cœur il reste une goutte de fiel\~?\
\
M.\~Daburon se répéta ce que tant de fois depuis un an il s’était dit en commençant une instruction\~: et moi aussi, j’ai failli me souiller d’un meurtre abominable.\
\
Et voilà que, précisément, il allait avoir à faire arrêter, à interroger, à livrer à la cour d’assises celui qu’il avait eu la ferme volonté de tuer.\
\
Tout le monde, certes, ignorait ce crime de pensée et d’intention, mais pouvait-il, lui, l’oublier\~? N’était-ce pas ou jamais le cas de se récuser, de donner sa démission\~? Ne devait-il pas se retirer, se laver les mains du sang répandu, laissant à un autre le soin de le venger au nom de la société\~?\
\
\endash Non\~! prononça-t-il, ce serait une lâcheté indigne de moi.\
\
Un projet de générosité folle lui vint.\
\
\endash Si je le sauvais\~? murmura-t-il. Si, pour Claire, je lui laissais l’honneur et la vie\~? Mais comment le sauver\~? Je devrais pour cela ne tenir aucun compte des découvertes du père Tabaret et lui imposer la complicité du silence. Il faudra volontairement faire fausse route, courir avec Gévrol après un meurtrier chimérique. Est-ce praticable\~? D’ailleurs, épargner Albert, c’est déchirer les titres de Noël\~; c’est assurer l’impunité de la plus odieuse des trahisons. Enfin, c’est encore et toujours sacrifier la justice à ma passion\~!\
\
Le magistrat souffrait.\
\
Comment prendre un parti au milieu de tant de perplexités, tiraillé par des intérêts divers\~?\
\
Il flottait indécis entre les déterminations les plus opposées, son esprit oscillait d’un extrême à l’autre.\
\
Que faire\~? Sa raison, après un nouveau choc si imprévu, cherchait en vain son équilibre. Reculer, se disait-il\~; où donc serait mon courage\~?\
\
Ne dois-je pas rester le représentant de la loi que rien n’émeut et que rien ne touche\~? Suis-je si faible qu’en revêtant ma robe je ne sache pas me dépouiller de ma personnalité\~? Ne puis-je, pour le présent, faire abstraction du passé\~? Mon devoir est de poursuivre l’enquête. Claire elle-même m’ordonnerait d’agir ainsi. Voudrait-elle d’un homme souillé d’un soupçon\~? Jamais. S’il est innocent, qu’il soit sauvé\~; s’il est coupable, qu’il périsse\~!\
\
C’était fort bien raisonné, mais, au fond de son cœur, mille inquiétudes dardaient leurs épines. Il avait besoin de se rassurer.\
\
Est-ce que je le hais encore, cet homme\~? continua-t-il\~; non, certes. Si Claire l’a préféré à moi qu’il ne connaît pas, c’est à elle et non à lui que je dois en vouloir. Ma fureur n’a été qu’un accès passager de délire. Je le prouverai. Je veux qu’il trouve en moi autant un conseiller qu’un juge. S’il n’est pas coupable, il disposera, pour établir ses preuves, de tout cet appareil formidable d’agents et de moyens qui est entre les mains du parquet. Oui, je puis être le juge. Dieu, qui lit au fond des consciences, voit que j’aime assez Claire pour souhaiter de toutes mes forces l’innocence de son amant.\
\
Alors seulement, M.\~Daburon se rendit vaguement compte du temps écoulé.\
\
Il était près de trois heures du matin.\
\
\endash Ah\~! mon Dieu\~! et le père Tabaret qui m’attend\~! Je vais le trouver endormi… Mais le père Tabaret ne dormait pas, et il n’avait guère plus que le juge senti glisser les heures.\
\
Dix minutes lui avaient suffi pour dresser l’inventaire du cabinet de M.\~Daburon, qui était vaste et d’une magnificence sévère, tout à fait en rapport avec la position du magistrat. Armé d’un flambeau, il s’approcha des six tableaux de maîtres qui rompaient la nudité de la boiserie et les admira. Il examina curieusement quelques bronzes rares placés sur la cheminée et sur une console, et il donna à la bibliothèque un coup d’œil de connaisseur.\
\
Après quoi, prenant sur la table un journal du soir, il se rapprocha du foyer et se plongea dans une vaste bergère.\
\
Il n’avait pas seulement lu le tiers du premier-Paris, lequel, comme tous les premier-Paris d’alors, s’occupait exclusivement de la question romaine, que, lâchant le journal, il s’absorbait dans ses méditations. L’idée fixe, plus forte que la volonté, bien autrement intéressante pour lui que la politique, le ramenait invinciblement à La Jonchère, près du cadavre de la veuve Lerouge. Comme l’enfant qui mille et mille fois brouille et remet en ordre son jeu de patience, il mêlait et reprenait la série de ses inductions et de ses raisonnements.\
\
Certes, il n’y avait plus rien de douteux pour lui dans cette triste affaire. De A à Z, il croyait connaître tout. Il savait à quoi s’en tenir, et M.\~Daburon, il l’avait vu, partageait ses opinions. Cependant, que de difficultés encore\~!\
\
C’est qu’entre le juge d’instruction et le prévenu se trouve un tribunal suprême, institution admirable qui est notre garantie à tous tant que nous sommes, pouvoir essentiellement modérateur\~: le jury.\
\
Et le jury, Dieu merci\~! ne se contente pas d’une conviction banale. Les plus fortes probabilités peuvent l’émouvoir et l’ébranler, elles ne lui arrachent pas un verdict affirmatif. Placé sur un terrain neutre, entre la prévention qui expose sa thèse et la défense qui développe son roman, il demande des preuves matérielles et exige qu’on les lui fasse toucher du doigt. Là où des magistrats condamneraient vingt fois pour une, en toute sécurité de conscience, et justement, qui plus est, il acquitte, parce que l’évidence n’a pas lui.\
\
La déplorable exécution de Lesurques a assuré l’impunité de bien des crimes, et, il faut le dire, elle justifie cette impunité.\
\
Le fait est que, sauf les cas de flagrant délit ou d’aveu, il n’y a pas d’affaire sûre pour le ministère public. Parfois il est aussi anxieux que l’accusé lui-même. Presque tous les crimes ont même pour la justice et pour la police un côté mystérieux et en quelque sorte impénétrable. Le génie de l’avocat est de deviner cet endroit faible et d’y concentrer ses efforts. Par là, il insinue le doute. Un incident habilement soulevé à l’audience, au dernier moment, peut changer la face d’un procès. Cette incertitude d’un résultat explique le caractère de passion que revêtent souvent les débats.\
\
Et à mesure que monte le niveau de la civilisation, les jurés, dans les causes graves, deviennent plus timides et plus hésitants. C’est avec une inquiétude croissante qu’ils portent le fardeau de leur responsabilité. Déjà bon nombre d’entre eux reculent devant l’idée de la peine de mort. S’il se trouve qu’elle est appliquée, ils demandent à se laver du sang du condamné. On en a vu signer un recours en grâce, et pour qui\~? Pour un parricide. Chaque juré, au moment d’entrer dans la salle de délibérations, songe infiniment moins à ce qu’il vient d’entendre, qu’au risque qu’il court de préparer à ses nuits d’éternels remords. Il n’en est pas un qui, plutôt que de s’exposer à retenir un innocent, ne soit résolu à lâcher trente scélérats.\
\
L’accusation doit donc arriver devant le jury armée de toutes pièces et les mains pleines de preuves. C’est au juge d’instruction à forger ces armes et à condenser ces preuves. Tâche délicate, hérissée de difficultés, souvent très longue. Il arrive que le prévenu ait du sang-froid, qu’il soit certain de n’avoir pas laissé de traces\~; alors, du fond de son cachot, au secret, il défie tous les assauts de la justice. C’est une lutte terrible et qui fait frémir si l’on vient à songer qu’après tout cet homme, enfermé sans conseil et sans défense, peut être innocent. Le juge saura-t-il résister aux entraînements de sa conviction intime\~?\
\
Bien souvent la justice est réduite à s’avouer vaincue. Elle est persuadée qu’elle a trouvé le coupable\~; la logique le lui montre, le bon sens le lui indique, et cependant elle doit renoncer aux poursuites faute de témoignages suffisants.\
\
Il est malheureusement des crimes impunis. Un ancien avocat général avouait un jour qu’il connaissait jusqu’à trois assassins riches, heureux, honorés, qui, à moins de circonstances improbables, finiraient dans leur lit, entourés de leur famille, et auraient un bel enterrement avec une magnifique épitaphe sur leur tombe.\
\
À cette idée qu’un meurtrier peut éviter l’action de la justice, se dérober à la cour d’assises, le sang du père Tabaret bouillait dans ses veines, comme au souvenir d’une cruelle injure personnelle.\
\
Une telle monstruosité, à son avis, ne pouvait provenir que de l’ineptie des magistrats chargés de l’enquête sommaire, de la maladresse des agents de la police ou de l’incapacité et de la mollesse du juge d’instruction.\
\
\endash Ce n’est pas moi, marmottait-il avec la vaniteuse satisfaction du succès, qui lâcherais jamais ma proie. Il n’est pas de crime bien constaté dont l’auteur ne soit trouvable, à moins pourtant que cet auteur ne soit un fou, dont le mobile échappe au raisonnement. Je passerais ma vie à la recherche d’un coupable, et je périrais avant de m’avouer vaincu, comme cela est arrivé tant de fois à Gévrol.\
\
Cette fois encore le père Tabaret, le hasard aidant, avait réussi, il se le répétait. Mais quelles preuves fournir à la prévention, à ce maudit jury si méticuleux, si formaliste et si poltron\~? Qu’imaginer pour forcer à se découvrir un homme fort, parfaitement sur ses gardes, couvert par sa position et sans doute par ses précautions prises\~? Quel traquenard préparer, à quel stratagème neuf et infaillible avoir recours\~?\
\
Le volontaire de la police s’épuisait en combinaisons subtiles mais impraticables, toujours arrêté par cette fatale légalité si nuisible aux emplois des chevaliers de la rue de Jérusalem.\
\
Il s’appliquait si fort à ses conceptions, tantôt ingénieuses et tantôt grossières, qu’il n’entendit pas ouvrir la porte du cabinet et ne s’aperçut nullement de la présence du juge d’instruction.\
\
Il fallut, pour l’arracher à ses problèmes, la voix de M.\~Daburon, qui disait avec un accent encore ému\~:\
\
\endash Vous m’excuserez, monsieur Tabaret, de vous avoir laissé si longtemps seul…\
\
Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux salut de quarante-cinq au degré.\
\
\endash Ma foi\~! monsieur, répondit-il, je n’ai pas eu le loisir de m’apercevoir de ma solitude.\
\
M.\~Daburon avait traversé la pièce et était allé s’asseoir en face de son agent, devant un guéridon encombré des papiers et des documents se rattachant au crime. Il paraissait très fatigué.\
\
\endash J’ai beaucoup réfléchi, commença-t-il, à toute cette affaire…\
\
\endash Et moi donc\~! interrompit le père Tabaret. Je m’inquiétais, monsieur, lorsque vous êtes entré, de l’attitude probable du vicomte de Commarin au moment de son arrestation. Rien de plus important, selon moi. S’emportera-t-il\~? essayera-t-il d’intimider les agents\~? les menacera-t-il de les jeter dehors\~? C’est assez la tactique des criminels huppés. Je crois pourtant qu’il restera calme et froid. C’est dans la logique du caractère que se relève la perpétration du crime. Il fera montre, vous le verrez, d’une assurance superbe. Il jugera qu’il est sans doute victime de quelque malentendu. Il insistera pour voir immédiatement le juge d’instruction, afin de tout éclaircir au plus vite.\
\
Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions comme d’une réalité, il avait un tel ton d’assurance que M.\~Daburon ne put s’empêcher de sourire.\
\
\endash Nous n’en sommes pas encore là, dit-il.\
\
\endash Mais nous y serons dans quelques heures, reprit vivement le père Tabaret. Je suppose que, dès qu’il fera jour, monsieur le juge d’instruction donnera des ordres pour que monsieur de Commarin fils soit arrêté\~?\
\
Le juge tressaillit comme le malade qui voit son chirurgien déposer, en entrant, sa trousse sur un meuble.\
\
Le moment d’agir arrivait. Il mesurait la distance incommensurable qui sépare l’idée du fait, la décision de l’acte.\
\
\endash Vous êtes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez pas d’obstacles.\
\
\endash Puisqu’il est coupable\~! Je le demanderai à monsieur le juge, qui aurait commis ce crime sinon lui\~? Qui avait intérêt à supprimer la veuve Lerouge, son témoignage, ses papiers, ses lettres\~? Lui, uniquement lui. Mon Noël, qui est bête comme un honnête homme, l’a prévenu\~: il a agi. Que sa culpabilité ne soit pas établie, il reste plus Commarin que jamais, et mon avocat est Gerdy jusqu’au cimetière.\
\
\endash Oui, mais…\
\
Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupéfait.\
\
\endash Monsieur le juge voit donc des difficultés\~? demanda-t-il.\
\
\endash Eh\~! sans doute\~! répondit M.\~Daburon\~: cette affaire est de celles qui commandent la plus grande circonspection. Dans des cas pareils à celui-ci, on ne doit frapper qu’à coup sûr, et nous n’avons que des présomptions… les plus concluantes, je le sais, mais enfin des présomptions. Si nous nous trompions\~? La justice, malheureusement, ne peut jamais réparer complètement ses erreurs. Sa main posée injustement sur un homme laisse une empreinte qui ne s’efface plus. Elle reconnaît qu’elle s’est trompée, elle l’avoue hautement, elle le proclame… en vain. L’opinion absurde, idiote, ne pardonne pas à un homme d’avoir pu être soupçonné.\
\
C’est en poussant de gros soupirs que le père Tabaret écoutait ces réflexions. Ce n’est pas lui qui eût été retenu par de si mesquines considérations.\
\
\endash Nos soupçons sont fondés, continua le juge, j’en suis persuadé. Mais s’ils étaient faux\~? Notre précipitation serait pour ce jeune homme un affreux malheur. Et encore, quel éclat, quel scandale\~! Y avez-vous songé\~? Vous ne savez pas tout ce qu’une démarche risquée peut coûter à l’autorité, à la dignité de la justice, au respect qui constitue sa force… L’erreur appelle la discussion, provoque l’examen, enfin éveille la méfiance à une époque où tous les esprits ne sont que trop disposés à se défier des pouvoirs constitués.\
\
Il s’appuya sur le guéridon et parut réfléchir profondément.\
\
Pas de chance, pensait le père Tabaret, j’ai affaire à un trembleur. Il faudrait agir, il parle\~; signer des mandats, il pousse des théories. Il est étourdi de ma découverte et il a peur. Je supposais en accourant ici qu’il serait ravi, point. Il donnerait bien un louis de sa poche pour ne m’avoir pas fait appeler\~; il ne saurait rien et dormirait du sommeil épais de l’ignorance. Ah\~! voilà\~! On voudrait bien avoir dans son filet des tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les gros sont dangereux, on les lâcherait volontiers…\
\
\endash Peut-être, dit à haute voix M.\~Daburon, peut-être suffirait-il d’un mandat de perquisition et d’un autre de comparution\~?…\
\
\endash Alors tout est perdu\~! s’écria le père Tabaret.\
\
\endash En quoi, s’il vous plaît\~?\
\
\endash Hélas\~! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis qu’un pauvre vieux. Nous sommes en face de la préméditation la plus habile et la plus raffinée. Un hasard miraculeux nous a mis sur la trace de l’ennemi. Si nous lui laissons le temps de respirer, il nous échappe.\
\
Le juge, pour toute réponse, inclina la tête, peut-être en signe d’assentiment.\
\
\endash Il est évident, continua le père Tabaret, que notre adversaire est un homme de première force, d’un sang-froid surprenant, d’une habileté consommée. Ce gaillard-là doit avoir tout prévu, tout absolument, jusqu’à la possibilité improbable d’un soupçon s’élevant jusqu’à lui. Oh\~! ses précautions sont prises. Si monsieur le juge se contente d’un mandat de comparution, le gredin est sauvé. Il comparaîtra tranquille comme Baptiste, absolument comme s’il s’agissait d’un duel. Il nous arrivera nanti du plus magnifique alibi qui se puisse voir, d’un alibi irrécusable. Il va prouver qu’il a passé la soirée et la nuit du mardi et de mercredi avec les personnages les plus considérables. Il aura dîné avec le comte Machin, joué avec le marquis Chose, soupé avec le duc Untel\~; la baronne de Ci et la vicomtesse de Là ne l’auront pas perdu de vue une minute… Enfin, le coup sera si bien monté, tous les trucs joueront si bien, qu’il faudra lui ouvrir la porte, et encore lui présenter des excuses sur l’escalier. Il n’est qu’un moyen de le convaincre, c’est de le surprendre par une rapidité contre laquelle il est impossible qu’il soit en garde. On doit tomber chez lui comme la foudre, l’arrêter au réveil, l’entraîner encore tout abasourdi, et l’interroger là, sur-le-champ, {\i hic et nunc, }tout chaud encore de son lit. C’est la seule chance qu’il soit de surprendre quelque chose. Ah\~! que ne suis-je, pour un jour, juge d’instruction\~!\
\
Le père Tabaret s’arrêta court, saisi de la crainte de manquer de respect au magistrat. Mais M.\~Daburon n’avait nullement l’air choqué.\
\
\endash Poursuivez, dit-il d’un ton encourageant, poursuivez\~!\
\
\endash Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d’instruction. Je fais arrêter mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon cabinet. Je ne m’amuse point à lui poser des questions plus ou moins captieuses. Non\~; je vais droit au but. Je l’accable tout d’abord du poids de ma certitude. Quel pavé\~! Je lui prouve que je sais tout, si évidemment, si clairement, si péremptoirement qu’il se rend, ne pouvant agir autrement. Non, je ne l’interroge pas. Je ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je parle le premier. Et voici mon discours\~: «\~Mon bonhomme, vous m’apportez un alibi\~! C’est fort bien. Mais nous connaissons ce moyen, l’ayant pratiqué. Il est usé. On est fixé sur les pendules qui retardent ou avancent. Donc, cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c’est admis.\
\
» Cependant voici ce que vous avez fait\~: à huit heures vingt minutes, vous avez filé adroitement. À huit heures trente-cinq minutes, vous preniez le chemin de fer, rue Saint-Lazare. À neuf heures, vous descendiez à la gare de Rueil et vous vous élanciez sur la route de La Jonchère. À neuf heures un quart, vous frappiez au volet de la veuve Lerouge, qui vous ouvrait et à qui vous demandiez à manger un morceau et surtout à boire un coup. À neuf heures vingt-cinq, vous lui plantiez un morceau de fleuret bien aiguisé entre les épaules, vous bouleversiez tout dans la maison et vous brûliez certains papiers, vous savez. Après quoi, enveloppant dans une serviette tous les objets précieux pour faire croire à un vol, vous sortiez en fermant la porte à double tour.\
\
» Arrivé à la Seine, vous avez jeté votre paquet dans l’eau, vous avez regagné la station du chemin de fer à pied, et à onze heures vous reparaissiez frais et dispos.\
\
» C’est bien joué. Seulement vous avez compté sans deux adversaires\~: un agent de police assez madré, surnommé Tirauclair, et un autre plus capable encore, qui a nom le hasard. À eux deux, ils vous font perdre la partie. D’ailleurs, vous avez eu le tort de porter des bottes trop fines, de conserver vos gants gris perle, et de vous embarrasser d’un chapeau de soie et d’un parapluie. Maintenant, avouez, ce sera plus court, et je vous donnerai la permission de fumer dans votre prison de ces excellents trabucos que vous aimez et que vous brûlez toujours avec un bout d’ambre.\~»\
\
Le père Tabaret avait grandi de deux pouces tant était grand son enthousiasme. Il regarda le magistrat comme pour quêter un sourire approbateur.\
\
\endash Oui, continua-t-il après avoir repris haleine, je lui dirais cela et non autre chose. Et, à moins que cet homme ne soit mille fois plus fort que je ne le suppose, à moins qu’il ne soit de bronze, de marbre, d’acier, je le verrais à mes pieds et j’obtiendrais un aveu…\
\
\endash Et s’il était de bronze, en effet, dit M.\~Daburon, s’il ne tombait pas à vos pieds\~! Que feriez-vous\~?\
\
La question, évidemment, embarrassa le bonhomme.\
\
\endash Dame\~! balbutia-t-il, je ne sais, je verrais, je chercherais… mais il avouerait.\
\
Après un assez long silence, M.\~Daburon prit une plume et écrivit quelques lignes à la hâte.\
\
\endash Je me rends, dit-il. Monsieur Albert de Commarin va être arrêté, c’est maintenant décidé. Mais les formalités et les perquisitions prendront un certain temps qui, d’un autre côté, m’est nécessaire. Je veux interroger, avant le prévenu, son père, le comte de Commarin, et encore ce jeune avocat, votre ami, monsieur Noël Gerdy. Les lettres qu’il possède me sont indispensables.\
\
À ce nom de Gerdy, la figure du père Tabaret s’assombrit et exprima la plus comique inquiétude.\
\
\endash Sapristi\~! s’exclama-t-il, voilà ce que je redoutais\~!\
\
\endash Quoi\~? demanda M.\~Daburon.\
\
\endash Eh\~! la nécessité des lettres de Noël… Naturellement, il va savoir qui a mis la justice sur les traces du crime. Me voilà dans de beaux draps\~! C’est à moi qu’il devra la reconnaissance de ses droits, n’est-ce pas\~? Pensez-vous qu’il me sera reconnaissant\~! Point, il me méprisera. Il me fuira quand il saura que Tabaret, rentier, et Tirauclair, l’agent, se coiffent dans le même bonnet de coton. Pauvre humanité\~! Avant huit jours mes plus vieux amis me refuseront la main. Comme si ce n’était pas un bonheur de servir la justice\~!… Je vais être réduit à changer de quartier, à prendre un faux nom…\
\
Il pleurait presque, tant sa peine était grande. Le magistrat en fut touché.\
\
\endash Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit-il, je ne mentirai pas mais je m’arrangerai de telle sorte que votre fils d’adoption, votre Benjamin, ne saura rien. Je lui laisserai entrevoir que je suis arrivé jusqu’à lui par des papiers trouvés chez la veuve Lerouge.\
\
Le bonhomme, transporté, saisit la main du juge et la porta à ses lèvres.\
\
\endash Oh\~! merci, monsieur\~! s’écria-t-il, merci mille fois\~! Vous êtes grand, vous êtes… Et moi qui tout à l’heure… mais, suffit\~! je me trouverai, si vous le permettez, à l’arrestation\~; je serais très satisfait d’assister aux perquisitions.\
\
\endash Je comptais vous le demander, monsieur Tabaret, répondit le juge.\
\
Les lampes pâlissaient et devenaient fumeuses, le toit des maisons blanchissait, le jour se levait. Déjà, dans le lointain, on entendait le roulement des voitures matinales\~; Paris s’éveillait.\
\
\endash Je n’ai pas de temps à perdre, poursuivit M.\~Daburon, si je veux que toutes mes mesures soient bien prises. Je tiens absolument à voir le procureur impérial\~; je le ferai réveiller s’il le faut. Je me rendrai de chez lui directement au Palais, j’y serai avant huit heures. Je désire, monsieur Tabaret, vous y trouver à mes ordres.\
\
Le bonhomme remerciait et s’inclinait, quand le domestique du magistrat parut.\
\
\endash Voici, monsieur, dit-il à son maître, un pli que vient d’apporter un gendarme de Bougival. Il attend la réponse dans l’antichambre.\
\
\endash Très bien\~! répondit M.\~Daburon\~; demandez à cet homme s’il n’a besoin de rien, et dans tous les cas offrez-lui un verre de vin.\
\
En même temps il brisait l’enveloppe de la dépêche.\
\
\endash Tiens\~! fit-il, une lettre de Gévrol\~!\
\
Et il lut\~:\
\
\i Monsieur le juge d’instruction, \i0\
\
\i J’ai l’honneur de vous faire savoir que je suis sur la trace de l’homme aux boucles d’oreilles. Je viens d’apprendre de ses nouvelles chez un marchand de vin, où des ivrognes étaient attardés. Notre homme est rentré chez le marchand de vin dimanche matin en sortant de chez la veuve Lerouge. Il a commencé par acheter et payer deux litres de vin. Puis il s’est frappé le front et a dit\~: {\i0 «\~}Vieille bête\~! j’oubliais que c’est demain la fête du bateau\~!\~» Il a aussitôt demandé trois autres litres. J’ai consulté l’almanach, le bateau doit s’appeler {\i0 Saint-Marin. }J’ai appris aussi qu’il était chargé de blé. J’écris à la préfecture en même temps qu’à vous, pour que des perquisitions soient faites à Paris et à Rouen. Il est impossible qu’elles n’aboutissent pas.\i0\
\
\i Je suis en attendant, monsieur…\i0\
\
\endash Ce pauvre Gévrol\~! s’écria le père Tabaret en éclatant de rire, il aiguise son sabre et la bataille est gagnée. Est-ce que monsieur le juge ne va pas arrêter ses recherches\~?\
\
\endash Non, certes\~! répondit M.\~Daburon, négliger la moindre chose est souvent une faute irréparable. Et qui sait quelles lumières nous peut fournir cet inconnu\~?\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248340}\fs38\b VIII{\*\bkmkend _Toc88248340}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Le jour même de la découverte du crime de La Jonchère, à l’heure précisément où le père Tabaret faisait sa démonstration dans la chambre de la victime, le vicomte Albert de Commarin montait en voiture pour se rendre à la gare du Nord au-devant de son père.\
\nowidctlpar\
Le vicomte était fort pâle. Ses traits tirés, ses yeux mornes, ses lèvres blêmies dénonçaient d’accablantes fatigues, l’abus de plaisirs écrasants ou de terribles soucis.\
\
Au surplus, tous les domestiques de l’hôtel avaient parfaitement observé que, depuis cinq jours, leur jeune maître n’était pas dans son assiette ordinaire. Il ne parlait qu’avec effort, mangeait à peine et avait sévèrement interdit sa porte.\
\
Le valet de chambre de monsieur le vicomte fit remarquer que ce changement, trop rapide pour ne pas être des plus sensibles, était survenu le dimanche matin à la suite de la visite d’un certain sieur Gerdy, avocat, lequel était resté près de trois heures dans la bibliothèque.\
\
Le vicomte, gai comme un pinson à l’arrivée de ce personnage, avait, à sa sortie, l’air d’un déterré, et il n’avait plus quitté cette mine affreuse.\
\
Au moment de se faire conduire au chemin de fer, le vicomte paraissait se traîner avec tant de peine que M.\~Lubin, son valet de chambre, l’exhorta beaucoup à ne pas sortir. S’exposer au froid, c’était commettre une imprudence gratuite. Il serait plus sage à lui de se coucher et d’avaler une bonne tasse de tisane.\
\
Mais le comte de Commarin n’entendait point raillerie sur le chapitre des devoirs filiaux. Il était homme à pardonner à son fils les plus incroyables folies, les pires débordements, plutôt que ce qu’il appelait un manque de révérence. Il avait annoncé son arrivée par le télégraphe vingt-quatre heures à l’avance, donc l’hôtel devait être sous les armes, donc l’absence d’Albert à la gare l’eût choqué comme la plus outrageante des inconvenances.\
\
Le vicomte se promenait depuis cinq minutes dans la salle d’attente quand la cloche signala l’arrivée du train. Bientôt les portes qui donnent sur le quai s’ouvrirent et furent encombrées de voyageurs.\
\
La presse un peu dissipée, le comte apparut, suivi d’un domestique portant une immense pelisse de voyage, garnie de fourrures précieuses.\
\
Le comte de Commarin annonçait bien dix bonnes années de moins que son âge. Sa barbe et ses cheveux encore abondants grisonnaient à peine. Il était grand et maigre, marchait le corps droit et portait la tête haute, sans avoir rien cependant de cette disgracieuse roideur britannique, l’admiration et l’envie de nos jeunes gentilshommes. Sa tournure était noble, sa démarche aisée. Il avait de fortes mains, très belles, les mains d’un homme dont les ancêtres ont pendant des siècles donnés de grands coups d’épée. Sa figure régulière présentait un contraste singulier pour celui qui l’étudiait\~: tous ses traits respiraient une facile bonhomie, sa bouche était souriante, mais dans ses yeux clairs éclatait la plus farouche fierté.\
\
Ce contraste traduisait le secret de son caractère.\
\
Tout aussi exclusif que la marquise d’Arlange, il avait marché avec son siècle, ou du moins il paraissait avoir marché.\
\
Autant que la marquise, il méprisait absolument tout ce qui n’était pas noble, seulement son mépris s’exprimait d’une façon différente. La marquise affichait hautement et brutalement ses dédains\~; le comte les dissimulait sous les recherches d’une politesse humiliante à force d’être excessive. La marquise aurait volontiers tutoyé ses fournisseurs\~; le comte, chez lui, un jour que son architecte avait laissé tomber son parapluie, s’était précipité pour le ramasser.\
\
C’est que la vieille dame avait les yeux bandés, les oreilles bouchées, tandis que le comte avait beaucoup vu avec de bons yeux, beaucoup entendu avec une ouïe très fine. Elle était sotte et sans l’ombre du sens commun\~; il avait de l’esprit, des vues presque larges, et des idées. Elle rêvait le retour de tous les usages saugrenus, la restauration des niaiseries monarchiques, s’imaginant qu’on fait reculer les années comme les aiguilles d’une pendule\~; il aspirait, lui, à des choses positives\~; au pouvoir, par exemple, sincèrement persuadé que son parti pouvait encore le ressaisir et le garder, et reconquérir sourdement et lentement, mais sûrement, tous les privilèges perdus.\
\
Mais, au fond, ils devaient s’entendre.\
\
Pour tout dire, le comte était le portrait flatté d’une certaine fraction de la société, et la marquise en était la caricature.\
\
Il faut ajouter qu’avec ses égaux, M.\~de\~Commarin savait se départir de son écrasante urbanité. Il reprenait alors son caractère vrai, hautain, entier, intraitable, supportant la contradiction à peu près comme un étalon la piqûre d’une mouche.\
\
Dans sa maison, c’était un despote.\
\
En apercevant son père, Albert s’avança vers lui avec empressement. Ils se serrèrent la main, s’embrassèrent d’un air aussi noble que cérémonieux, et en moins d’une minute expédièrent la phraséologie banale des informations de retour et des compliments de voyage.\
\
Alors seulement M.\~de\~Commarin parut s’apercevoir de l’altération, si visible, du visage de son fils.\
\
\endash Vous êtes souffrant, vicomte\~? demanda-t-il.\
\
\endash Non, monsieur, répondit laconiquement Albert.\
\
Le comte fit un\~: «\~Ah\~!\~» accompagné d’un certain mouvement de tête, qui était chez lui comme un tic et exprimait la plus parfaite incrédulité\~; puis il se retourna vers son domestique et lui donna brièvement quelques ordres.\
\
\endash Maintenant, reprit-il en revenant à son fils, rentrons vite à l’hôtel. J’ai hâte de me sentir chez moi, et de plus je mangerai avec plaisir, n’ayant rien pris aujourd’hui qu’une tasse de détestable bouillon, à je ne sais quel buffet.\
\
M.\~de\~Commarin arrivait à Paris d’une humeur massacrante. Son voyage en Autriche n’avait pas amené les résultats qu’il espérait.\
\
Pour comble, s’étant arrêté chez un de ses anciens amis, il avait eu avec lui une discussion si violente qu’ils s’étaient séparés sans se donner la main.\
\
À peine installé sur les coussins de sa voiture, qui partit au galop, le comte ne put s’empêcher de revenir sur ce sujet qui lui tenait fort à cœur.\
\
\endash Je suis brouillé avec le duc de Sairmeuse, dit-il à son fils.\
\
\endash Il me semble, monsieur, répondit Albert sans la moindre intention de raillerie, que c’est ce qui ne manque jamais d’arriver lorsque vous restez plus d’une heure ensemble.\
\
\endash C’est vrai, mais cette fois c’est définitif. J’ai passé quatre jours chez lui dans un état inconcevable d’exaspération. Maintenant, je lui ai retiré mon estime. Sairmeuse, vicomte, vend Gondresy, une des belles terres du nord de la France. Il coupe les bois, met à l’encan le château où il est, une demeure princière qui va devenir une sucrerie. Il fait argent de tout, pour augmenter, à ce qu’il dit, ses revenus, pour acheter de la rente, des actions, des obligations\~!…\
\
\endash Et c’est la raison de votre rupture\~? demanda Albert sans trop de surprise.\
\
\endash Sans doute. N’est-elle pas légitime\~?\
\
\endash Mais, monsieur, vous savez que le duc a une famille nombreuse\~; il est loin d’être riche.\
\
\endash Et ensuite\~! reprit le comte. Qu’importe cela\~? On se prive, monsieur, on vit de sa terre sur sa terre, on porte des sabots tout l’hiver, on fait donner de l’éducation à son aîné seulement, et on ne vend pas. Entre amis, on se doit la vérité, surtout quand elle est désagréable. J’ai dit à Sairmeuse ma pensée. Un noble qui vend ses terres commet une indignité, il trahit son parti.\
\
\endash Oh\~! monsieur\~! fit Albert, essayant de protester.\
\
\endash J’ai dit traître, continua le comte avec véhémence, je maintiens ce mot. Retenez bien ceci, vicomte\~: la puissance a été, est et sera toujours à qui possède la fortune, à plus forte raison à qui détient le sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En ruinant la noblesse, ils ont détruit son prestige bien plus sûrement qu’en abolissant les titres. Un prince à pied et sans laquais est un homme comme un autre. Le ministre de Juillet qui a dit aux bourgeois\~: «\~Enrichissez-vous\~» n’était point un sot. Il leur donnait la formule magique du pouvoir. Les bourgeois ne l’ont pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se sont lancés dans la spéculation. Ils sont riches aujourd’hui, mais de quoi\~? de valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de chiffons enfin.\
\
» C’est de la fumée qu’ils cadenassent dans leurs coffres. Ils préfèrent le mobilier qui rapporte huit, aux prés, aux vignes, aux bois, qui ne rendent pas trois du cent. Le paysan n’est pas si fou. Dès qu’il a de la terre grand comme un mouchoir de poche, il en veut grand comme une nappe, puis grand comme un drap. Le paysan est lent comme le bœuf de sa charrue, mais il a sa ténacité, son énergie patiente, son obstination. Il marche droit vers son but, poussant ferme sur le joug, et sans que rien l’arrête ni le détourne. Pour devenir propriétaire, il se serre le ventre, et les imbéciles rient. Qui sera bien surpris quand il fera, lui aussi, son 89\~? Le bourgeois et aussi les barons de la féodalité financière.\
\
\endash Eh bien\~? interrogea le vicomte.\
\
\endash Vous ne comprenez pas\~? Ce que fait le paysan, la noblesse le devait faire. Ruinée, son devoir était de reconstituer sa fortune. Le commerce lui est interdit, soit. L’agriculture lui reste. Au lieu de bouder niaisement, depuis un demi-siècle, au lieu de s’endetter pour soutenir un train d’une ridicule mesquinerie, elle devait s’enfermer dans ses châteaux, en province, et là travailler, se priver, économiser, acheter, s’étendre, gagner de proche en proche. Si elle avait pris ce parti, elle posséderait la France. Sa richesse serait énorme, car le prix de la terre s’élève de jour en jour. Sans effort, j’ai doublé ma fortune depuis trente ans. Blanlaville, qui a coûté à mon père cent mille écus en 1817, vaut maintenant plus d’un million. Ainsi, quand j’entends la noblesse se plaindre, gémir, récriminer, je hausse les épaules. Tout augmente, dit-elle, et ses revenus restent stationnaires. À qui la faute\~? Elle s’appauvrit d’année en année. Elle en verra bien d’autres. Bientôt elle en sera réduite à la besace, et les quelques grands noms qui nous restent finiront sur des enseignes. Et ce sera bien fait. Ce qui me console, c’est qu’alors le paysan, maître de nos domaines, sera tout-puissant, et qu’il attellera à ses voitures ces bourgeois qu’il hait autant que je les exècre moi-même.\
\
La voiture, en ce moment, s’arrêtait dans la cour, après avoir décrit ce demi-cercle parfait, la gloire des cochers qui ont gardé la bonne tradition.\
\
Le comte descendit le premier et, appuyé sur le bras de son fils, il gravit les marches du perron.\
\
Dans l’immense vestibule, presque tous les domestiques en grande livrée formaient la haie.\
\
Le comte leur donna un coup d’œil en traversant, comme un officier à ses soldats avant la parade. Il parut satisfait de leur tenue et gagna ses appartements, situés au premier étage, au-dessus des appartements de réception.\
\
Jamais, nulle part, maison ne fut mieux ordonnée que celle du comte de Commarin, maison considérable, car la fortune lui permettait de soutenir un train à éblouir plus d’un principicule allemand.\
\
Il possédait, à un degré supérieur, le talent, il faudrait dire l’art, beaucoup plus rare qu’on ne le suppose, de commander à une armée de valets. Selon Rivarol, il est une façon de dire à un laquais\~: «\~Sortez\~!\~» qui affirme mieux la race que cent livres de parchemins.\
\
Les domestiques si nombreux du comte n’étaient pour lui ni une gêne, ni un souci, ni un embarras. Ils lui étaient nécessaires, le servaient bien, à sa guise et non à la leur. Il était l’exigence même, toujours prêt à dire\~: «\~J’ai failli attendre\~», et cependant il était rare qu’il eût un reproche à adresser.\
\
Chez lui, tout était si bien prévu, même et surtout l’imprévu, si bien réglé, arrangé à l’avance, d’une manière invariable, qu’il n’avait plus à s’occuper de rien. Si parfaite était l’organisation de la machine intérieure, qu’elle fonctionnait sans bruit, sans effort, sans qu’il fût besoin de la remonter sans cesse. Un rouage manquait, on le remplaçait et on s’en apercevait à peine. Le mouvement général entraînait le nouveau venu, et au bout de huit jours il avait pris le pli ou il était renvoyé.\
\
Ainsi, le maître arrivait de voyage, et l’hôtel endormi s’éveillait comme sous la baguette d’un magicien. Chacun se trouvait à son poste, prêt à reprendre la besogne interrompue six semaines auparavant. On savait que le comte avait passé la journée en wagon, donc il pouvait avoir faim\~: le dîner avait été avancé. Tous les gens, jusqu’au dernier marmiton, avaient présent à l’esprit l’article premier de la charte de l’hôtel\~: «\~Les domestiques sont faits, non pour exécuter des ordres, mais pour épargner la peine d’en donner.\~»\
\
M.\~de\~Commarin finissait de réparer sur sa personne le désordre du voyage et de changer de vêtements, quand le maître d’hôtel en bas de soie parut et annonça que monsieur le comte était servi.\
\
Il descendit presque aussitôt, et le père et le fils se rencontrèrent sur le seuil de la salle à manger.\
\
C’est une vaste pièce, très haute de plafond comme tout le rez-de-chaussée de l’hôtel, et d’une simplicité magnifique. Un seul des quatre dressoirs qui la décorent encombrerait un de ces vastes appartements que les millionnaires de la dernière liquidation louent quinze mille francs au boulevard Malesherbes. Un collectionneur pâmerait devant ces dressoirs, chargés à rompre d’émaux rares, de faïences merveilleuses et de porcelaines à faire verdir de jalousie un roi de Saxe.\
\
Le service de la table où prirent place le comte et Albert, dressée milieu de la salle, répondait à ce luxe grandiose. L’argenterie et les cristaux y resplendissaient.\
\
Le comte était un grand mangeur. Parfois il tirait vanité de cet appétit énorme qui eût été pour un pauvre diable une véritable infirmité. Il aimait à rappeler les grands hommes dont l’estomac est resté célèbre, Charles Quint dévorait des montagnes de viande. Louis XIV engloutissait à chaque repas la nourriture de six hommes ordinaires. Il soutenait volontiers à table qu’on peut presque juger les hommes à leur capacité digestive\~; il les comparait à des lampes dont le pouvoir éclairant est en raison de l’huile qu’elles consument.\
\
La première demi-heure du dîner fut silencieuse. M.\~de\~Commarin mangeait en conscience, ne s’apercevant pas ou ne voulant pas s’apercevoir qu’Albert remuait sa fourchette et son couteau par contenance et ne touchait à aucun des mets placés sur son assiette. Mais avec le dessert, la mauvaise humeur du vieux gentilhomme reparut, fouettée par un certain vin de Bourgogne qu’il affectionnait, et dont il buvait presque exclusivement depuis de longues années.\
\
Il ne détestait pas d’ailleurs se mettre la bile en mouvement après le dîner, professant cette théorie qu’une discussion modérée est un parfait digestif. Une lettre qui lui avait été remise à son arrivée et qu’il avait trouvé le temps de parcourir fut son prétexte et son point de départ.\
\
\endash J’arrive il y a une heure, dit-il à son fils, et j’ai déjà une homélie de Broisfresnay.\
\
\endash Il écrit beaucoup, observa Albert.\
\
\endash Trop\~! Il se dépense en encre. Encore des plans, des projets, des espérances, véritables enfantillages. Il porte la parole au nom d’une douzaine de politiques de sa force. Ma parole d’honneur, ils ont perdu le sens. Ils parlent de soulever le monde\~; il ne leur manque qu’un levier et un point d’appui. Je les trouve, moi qui les aime, à mourir de rire.\
\
Et pendant dix minutes, le comte chargea des plus piquantes injures et des épigrammes les plus vives ses meilleurs amis, sans paraître se douter que bon nombre de leurs ridicules étaient un peu les siens.\
\
\endash Si encore, continua-t-il plus sérieusement, s’ils avaient quelque confiance en eux, s’ils montraient une ombre d’audace\~! Mais non. La foi même leur manque. Ils ne comptent que sur autrui, tantôt sur celui-ci et tantôt sur cet autre. Il n’est pas une de leurs démarches qui ne soit un aveu d’impuissance, une déclaration prématurée d’avortement. Je les vois continuellement en quête d’un mieux monté qui consente à les prendre en croupe. Ne trouvant personne, c’est qu’ils sont embarrassants\~! ils en reviennent toujours au clergé comme à leurs premières amours.\
\
» Là, pensent-ils, sont le salut et l’avenir. Le passé l’a bien prouvé. Ah\~! ils sont adroits\~! En somme, nous devons au clergé la chute de la Restauration. Et maintenant, en France, aristocratie et dévotion sont synonymes. Pour sept millions d’électeurs, un petit-fils de Louis XIV ne peut marcher qu’à la tête d’une armée de robes noires, escorté de prédicants, de moines et de missionnaires, avec un état-major d’abbés, le cierge au vent. Et on a beau dire, le Français n’est pas dévot, et il hait les jésuites. N’est-ce pas votre avis, vicomte\~?\
\
Albert ne put qu’incliner la tête en signe d’assentiment. Déjà M.\~de\~Commarin continuait\~:\
\
\endash Ma foi\~! je le déclare, je suis las de marcher à la remorque de ces gens-là. Je perds patience quand je vois sur quel ton ils le prennent avec nous, et à quel prix ils mettent leur alliance. Ils n’étaient pas si grands seigneurs jadis\~; un évêque à la cour faisait une mince figure. Aujourd’hui, ils se sentent indispensables. Moralement, nous n’existons que par eux. Et quel rôle jouons-nous à leur profit\~? Nous sommes le paravent derrière lequel ils jouent leur comédie. Quelle duperie\~! Est-ce que nos intérêts sont les leurs\~?\
\
» Ils se soucient de nous, monsieur, comme de l’an VIII. Leur capitale est Rome, et c’est là que trône leur seul roi. Depuis je ne sais combien d’années, ils crient à la persécution, et jamais ils n’ont été si véritablement puissants. Enfin, si nous n’avons pas le sou, ils sont immensément riches. Les lois qui frappent les fortunes particulières ne les atteignent pas. Ils n’ont point d’héritiers qui se partagent leurs trésors et les divisent à l’infini. Ils possèdent la patience et le temps qui élèvent des montagnes avec des grains de sable. Tout ce qui va au clergé reste au clergé.\
\
\endash Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert.\
\
\endash Peut-être le faudrait-il, vicomte. Mais aurions-nous les bénéfices de la rupture\~? Et d’abord, y croirait-on\~?\
\
On venait de servir le café. Le comte fit un signe, les domestiques sortirent.\
\
\endash Non, poursuivit-il, on n’y croirait pas. Puis ce serait la guerre et la trahison dans nos ménages. Ils nous tiennent par nos femmes et nos filles, otages de notre alliance. Je ne vois plus pour l’aristocratie française qu’une planche de salut\~; une bonne petite loi autorisant les majorats.\
\
\endash Vous ne l’obtiendrez jamais, monsieur.\
\
\endash Croyez-vous\~? demanda M.\~de\~Commarin\~; vous y opposeriez-vous donc, vicomte\~?\
\
Albert savait par expérience combien était brûlant ce terrain où l’attirait son père, il ne répondit pas.\
\
\endash Mettons donc que je rêve l’impossible, reprit le comte\~; alors, que la noblesse fasse son devoir. Que toutes les filles de grande maison, que tous les cadets se dévouent. Qu’ils laissent pendant cinq générations le patrimoine entier à l’aîné et se contentent chacun de cent louis de rentes. De cette façon encore, on peut reconstruire les grandes fortunes. Les familles, au lieu d’être divisées par des intérêts et des égoïsmes divers, seraient unies par une aspiration commune. Chaque maison aurait sa raison d’État, un testament politique, pour ainsi dire, que se légueraient les aînés.\
\
\endash Malheureusement, objecta le vicomte, le temps n’est plus guère aux dévouements.\
\
\endash Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, je le sais très bien, et dans ma propre maison j’en ai la preuve. Je vous ai prié, moi, votre père, je vous ai conjuré de renoncer à épouser la petite-fille de cette vieille folle de marquise d’Arlange\~: à quoi cela a-t-il servi\~? À rien. Et après trois ans de luttes, il m’a fallu céder.\
\
\endash Mon père…, voulut commencer Albert.\
\
\endash C’est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons. Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prédit. Vous portez le coup mortel à notre maison. Vous serez, vous, un des grands propriétaires de la France\~; ayez quatre enfants, ils seront à peine riches\~; qu’eux-mêmes en aient chacun autant, et vous verrez vos petits-fils dans la gêne.\
\
\endash Vous mettez tout au pis, mon père.\
\
\endash Sans doute, et je le dois. C’est le moyen d’éviter les déceptions. Vous m’avez parlé du bonheur de votre vie\~! Misère\~! Un homme vraiment noble songe à son nom avant tout. Mademoiselle d’Arlange est très jolie, très séduisante, tout ce que vous voudrez, mais elle n’a pas le sou. Je vous avais, moi, choisi une héritière.\
\
\endash Que je ne saurais aimer…\
\
\endash La belle affaire\~! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre millions, plus que les rois d’aujourd’hui ne donnent en dot à leurs filles. Sans compter les espérances…\
\
L’entretien, sur ce sujet, pouvait être interminable\~; mais en dépit d’une contrainte visible, le vicomte restait à cent lieues de discussion. À peine, de temps à autre et pour ne pas jouer le rôle de confident absolument muet il prononçait quelques syllabes.\
\
Cette absence d’opposition irritait le comte encore plus qu’une contradiction obstinée. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer son fils. C’était sa tactique.\
\
Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les allusions méchantes. Bientôt il fut sérieusement furieux contre son fils, et sur une laconique réponse, il s’emporta tout à fait.\
\
\endash Parbleu\~! s’écria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait pas autrement que vous\~! Quel sang avez-vous donc dans les veines\~! Je vous trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin\~!\
\
Il est des situations d’esprit où la moindre conversation est extrêmement pénible. Depuis une heure, en écoutant son père et en lui répondant, Albert subissait un intolérable supplice. La patience dont il était armé lui échappa enfin.\
\
\endash Eh\~! répondit-il, si je suis peuple, monsieur, il y a peut-être de bonnes raisons pour cela.\
\
Le regard dont le vicomte accentua cette phrase était si éloquent et si explicite, que le comte eut un brusque haut-le-corps. Toute animation de l’entretien tomba, et c’est d’une voix hésitante qu’il demanda\~:\
\
\endash Que voulez-vous dire, vicomte\~?\
\
Albert, la phrase lancée, l’avait regrettée. Mais il était trop avancé pour reculer.\
\
\endash Monsieur, répondit-il avec un certain embarras, j’ai à vous entretenir de choses graves. Mon honneur, le vôtre, celui de notre maison sont en jeu. Je devais avoir avec vous une explication, et je comptais la remettre à demain, ne voulant pas troubler la soirée de votre retour. Néanmoins, si vous l’exigez…\
\
Le comte écoutait son fils avec une anxiété mal dissimulée. On eût dit qu’il devinait où il allait en venir, et qu’il s’épouvantait de l’avoir deviné.\
\
\endash Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant ses mots, que jamais, quoi que vous ayez fait, ma voix ne s’élèvera pour vous accuser. Vos bontés constantes pour moi…\
\
C’est tout ce que put supporter M.\~de\~Commarin.\
\
\endash Trêve de préambules, interrompit-il durement. Les faits, sans phrases…\
\
Albert tarda à répondre. Il se demandait comment et par où commencer.\
\
\endash Monsieur, dit-il enfin, en votre absence j’ai eu sous les yeux toute votre correspondance avec madame Valérie Gerdy. Toute, ajouta-t-il, soulignant ce mot déjà si significatif.\
\
Le comte ne laissa pas à Albert le temps d’achever sa phrase. Il s’était levé comme si un serpent l’eût mordu, si violemment que sa chaise alla rouler à quatre pas.\
\
\endash Plus un mot\~! s’écria-t-il d’une voix terrible, plus une syllabe, je vous le défends\~!\
\
Mais il eut honte, sans doute, de ce premier mouvement, car presque aussitôt il reprit son sang-froid. Il releva même sa chaise avec une affectation visible de calme, et la replaça devant la table.\
\
\endash Qu’on vienne donc encore nier les pressentiments\~! reprit-il d’un ton qu’il essayait de rendre léger et railleur. Il y a deux heures, au chemin de fer, en apercevant votre face blême, j’ai flairé quelque méchante aventure. J’ai deviné que vous saviez peu ou beaucoup de cette histoire, je l’ai senti, j’en ai été sûr.\
\
Il y eut un long moment de ce silence si pesant de deux interlocuteurs, de deux adversaires qui se recueillent avant d’entamer de redoutables explications.\
\
D’un commun accord, le père et le fils détournaient les yeux et évitaient de laisser se croiser et se rencontrer leurs regards peut-être trop éloquents.\
\
À un bruit qui se fit dans l’antichambre, le comte se rapprocha d’Albert.\
\
\endash Vous l’avez dit, monsieur, prononça-t-il, l’honneur commande. Il importe d’arrêter une ligne de conduite et de l’arrêter sans retard\~: veuillez me suivre chez moi.\
\
Il sonna\~; un valet parut aussitôt.\
\
\endash Prévenez, lui dit-il, que ni monsieur le vicomte ni moi n’y sommes pour personne au monde.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248341}\fs38\b IX{\*\bkmkend _Toc88248341}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 La révélation qui venait de se produire avait beaucoup plus irrité que surpris le comte de Commarin.\
\nowidctlpar\
Faut-il le dire\~! depuis vingt ans il redoutait de voir éclater la vérité. Il savait qu’il n’est pas de secret si soigneusement gardé qui ne puisse s’échapper, et son secret, à lui, quatre personnes l’avaient connu, trois le possédaient encore.\
\
Il n’avait pas oublié qu’il avait commis cette imprudence énorme de le confier au papier, comme s’il ne se fût plus souvenu qu’il est des choses qu’on n’écrit pas.\
\
Comment, lui, un diplomate prudent, un politique hérissé de précautions, avait-il pu écrire\~! Comment, ayant écrit, avait-il laissé subsister cette correspondance accusatrice\~? Comment n’avait-il pas anéanti, coûte que coûte, ces preuves écrasantes qui, d’un instant à l’autre, pouvaient se dresser contre lui\~? C’est ce qu’il serait malaisé d’expliquer sans une passion folle, c’est-à-dire aveugle, sourde et imprévoyante jusqu’au délire.\
\
Le propre de la passion est de si bien croire à sa durée, qu’à peine elle se trouve satisfaite de la perspective de l’éternité. Absorbée complètement dans le présent, elle ne prend nul souci de l’avenir.\
\
Quel homme d’ailleurs songe jamais à se mettre en garde contre la femme dont il est épris\~? Toujours Samson amoureux livrera, sans défense, sa chevelure aux ciseaux de Dalila.\
\
Tant qu’il avait été l’amant de Valérie, le comte n’avait pas eu l’idée de redemander ses lettres à cette complice adorée. Si elle lui fût venue, cette idée, il l’eût repoussée comme outrageante pour le caractère d’un ange.\
\
Quels motifs pouvaient lui faire suspecter la discrétion de sa maîtresse\~? Aucun. Il devait la supposer bien plus que lui intéressée à faire disparaître jusqu’à la plus légère trace des événements passés. N’était-ce pas elle, en définitive, qui avait recueilli les bénéfices de l’acte odieux\~? Qui avait usurpé le nom et la fortune d’un autre\~? N’était-ce pas son fils\~?\
\
Lorsque, huit années plus tard, se croyant trahi, le comte rompit une liaison qui avait fait son bonheur, il songea à rentrer en possession de cette funeste correspondance.\
\
Il ne sut quels moyens employer. Mille raisons l’empêchaient d’agir.\
\
La principale est qu’à aucun prix il ne voulait se retrouver en présence de cette femme jadis trop aimée. Il ne se sentait assez sûr ni de sa colère ni de sa résolution pour affronter les larmes qu’elle ne manquerait pas de répandre. Pourrait-il sans faiblir soutenir les regards suppliants de ces beaux yeux qui si longtemps avaient eu tout empire sur son âme\~?\
\
Revoir cette maîtresse de sa jeunesse, c’était s’exposer à pardonner, et il avait été trop cruellement blessé dans son orgueil et dans son affection pour admettre l’idée de retour.\
\
D’un autre côté, se confier à un tiers était absolument impraticable. Il s’abstint donc de toute démarche, s’ajournant indéfiniment.\
\
Je la verrai, se disait-il, mais quand je l’aurai si bien arrachée de mon cœur qu’elle me sera devenue indifférente.\
\
Je ne veux pas lui donner la joie de ma douleur.\
\
Ainsi, les mois et les années se passèrent, et il en vint à se dire, à se prouver qu’il était désormais trop tard.\
\
En effet, il est des souvenirs qu’il est imprudent de réveiller. Il est des circonstances où une défiance injuste devient la plus maladroite des provocations.\
\
Demander à qui est armé de rendre ses armes, n’est-ce pas le pousser à s’en servir\~? Après si longtemps, venir réclamer ces lettres, c’était presque déclarer la guerre. D’ailleurs, existaient-elles encore\~? Qui le prouverait\~? Qui garantissait que Mme\~Gerdy ne les avait pas anéanties, comprenant que leur existence était un péril et que leur destruction seule assurait l’usurpation de son fils\~?\
\
M.\~de\~Commarin ne s’aveugla pas, mais, se trouvant dans une impasse, il pensa que la suprême sagesse était de s’en remettre au hasard, et il laissa pour sa vieillesse cette porte ouverte à l’hôte qui vient toujours\~: le malheur.\
\
Et, cependant, depuis plus de vingt années, jamais un jour ne s’était écoulé sans qu’il maudît l’inexcusable folie de sa passion.\
\
Jamais il ne put prendre sur lui d’oublier qu’au-dessus de sa tête un danger plus terrible que l’épée de Damoclès était suspendu par un fil que le moindre accident pouvait rompre.\
\
Aujourd’hui ce fil était brisé. Maintes fois, rêvant à la possibilité d’une catastrophe, il s’était demandé comment parer un coup si fatal. Souvent il s’était dit\~: que resterait-il à faire, si tout se découvrait\~? Il avait conçu et rejeté bien des plans\~; il s’était bercé, à l’exemple des hommes d’imagination, de bien des projets chimériques, et voilà que la réalité le prenait comme au dépourvu.\
\
Albert resta respectueusement debout, pendant que son père s’asseyait dans son grand fauteuil armorié, précisément au-dessous d’un cadre immense où l’arbre généalogique de l’illustre famille de Rhéteau de Commarin étalait ses luxuriants rameaux.\
\
Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des appréhensions cruelles qui l’étreignaient. Il ne semblait ni irrité ni abattu. Seulement ses yeux exprimaient une hauteur encore plus dédaigneuse qu’à l’ordinaire, une assurance pleine de mépris à force d’être imperturbable.\
\
\endash Maintenant, vicomte, commença-t-il d’une voix ferme, expliquez-vous. Je ne vous dirai rien de la situation d’un père condamné à rougir devant son fils, vous êtes fait pour la comprendre et la plaindre. Épargnons-nous mutuellement et tâchez de rester calme. Parlez, comment avez-vous eu connaissance de ma correspondance\~?\
\
Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se préparer à la lutte présente, depuis quatre jours qu’il attendait cet entretien avec une mortelle impatience.\
\
Le trouble qui s’était emparé de lui aux premiers mots avait fait place à une contenance digne et fière. Il s’exprimait purement et nettement, sans s’égarer dans ces détails si fatigants lorsqu’il s’agit d’une chose grave et qui reculent inutilement le but.\
\
\endash Monsieur, répondit-il, dimanche matin un jeune homme s’est présenté ici, affirmant qu’il était chargé pour moi d’une mission de la plus haute importance, et qui devait rester secrète. Je l’ai reçu. C’est lui qui m’a révélé que je ne suis, hélas\~! qu’un enfant naturel substitué par votre affection à l’enfant légitime que vous avez eu de madame de Commarin.\
\
\endash Et vous n’avez pas fait jeter cet homme à la porte\~! s’exclama le comte.\
\
\endash Non, monsieur. J’allais répliquer fort vivement, sans doute, lorsque, me présentant une liasse de lettres, il me pria de les lire avant de rien répondre.\
\
\endash Ah\~! s’écria M.\~de\~Commarin, il fallait les lancer au feu\~! vous aviez du feu, j’imagine\~! Quoi\~! vous les avez tenues entre vos mains et elles subsistent encore\~! Que n’étais-je là, moi\~!\
\
\endash Monsieur\~!… fit Albert d’un ton de reproche.\
\
Et se souvenant de la façon dont Noël s’était placé devant la cheminée, et de l’air qu’il avait en s’y plaçant, il ajouta\~:\
\
\endash Cette pensée me fût venue qu’elle eût été irréalisable. D’ailleurs, j’avais au premier coup d’œil reconnu votre écriture. J’ai donc pris les lettres et je les ai lues.\
\
\endash Et alors\~?\
\
\endash Alors, monsieur, j’ai rendu cette correspondance à ce jeune homme, et je lui ai demandé un délai de huit jours. Non pour le consulter, il n’en était pas besoin, mais parce que je jugeais un entretien avec vous indispensable. Aujourd’hui donc, je viens vous adjurer de me dire si cette substitution a en effet eu lieu.\
\
\endash Certainement, répondit le comte avec violence\~; oui, certainement, par malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez lu que j’écrivais à madame Gerdy, à votre mère.\
\
Cette réponse, Albert la connaissait à l’avance, il l’attendait. Elle l’accabla pourtant.\
\
Il est de ces infortunes si grandes qu’il faut pour y croire les apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette défaillance dura moins qu’un éclair.\
\
\endash Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j’avais une conviction, mais non pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j’ai lues disent nettement vos intentions, détaillent minutieusement votre plan, aucune n’indique, ne prouve du moins l’exécution de votre projet.\
\
Le comte regarda son fils d’un air de surprise profonde. Il avait encore toutes ses lettres présentes à la mémoire, et il se rappelait que vingt fois, écrivant à Valérie, il s’était réjoui du succès, la remerciant de s’être soumise à ses volontés.\
\
\endash Vous n’êtes donc pas allé jusqu’au bout, vicomte\~? dit-il\~; vous n’avez donc pas tout lu\~?\
\
\endash Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez comprendre. Je puis vous affirmer que la dernière lettre qui m’a été montrée annonce simplement à madame Gerdy l’arrivée de Claudine Lerouge, de la nourrice qui a été chargée d’accomplir l’échange. Je ne savais rien au-delà.\
\
\endash Pas de preuves matérielles\~! murmura le comte. On peut concevoir un dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment l’abandonner\~; cela se voit souvent.\
\
Il se reprochait d’avoir été si prompt à répondre. Albert avait des soupçons sérieux, il venait de les changer en certitude. Quelle maladresse\~!\
\
Il n’y a pas de doute possible, se disait-il, Valérie a détruit les lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus dangereuses, celles que j’écrivais après. Mais pourquoi avoir conservé les autres, déjà si compromettantes, et, les ayant gardées, comment a-t-elle pu s’en dessaisir\~?\
\
Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du comte. Quel serait-il\~? Son sort, sans doute, se décidait en ce moment dans l’esprit du vieillard.\
\
\endash Peut-être est-elle morte\~! dit à haute voix M.\~de\~Commarin.\
\
Et à cette pensée que Valérie était morte, sans qu’il l’eût revue, il tressaillit douloureusement. Son cœur, après une séparation volontaire de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour de son adolescence avait jeté en lui de profondes racines. Il l’avait maudite, en ce moment il pardonnait. Elle l’avait trompé, c’est vrai, mais ne lui devait-il pas les seules années de bonheur\~? N’avait-elle pas été toute la poésie de sa jeunesse\~? Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie, d’ivresse ou d’oubli\~? Dans la disposition d’esprit où il se trouvait, son cœur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une première fois empli de précieux aromates, en garde le parfum jusqu’à sa destruction.\
\
\endash Pauvre femme\~! murmura-t-il encore.\
\
Il soupira profondément. Trois ou quatre fois ses paupières clignotèrent comme si une larme eût été près de lui venir. Albert le regardait avec une curiosité inquiète. C’était la première fois, depuis que le vicomte était homme, qu’il surprenait sur le visage de son père d’autres émotions que celles de l’ambition ou de l’orgueil vaincus ou triomphants.\
\
Mais M.\~de\~Commarin n’était pas d’une trempe à se laisser longtemps aller à l’attendrissement.\
\
\endash Vous ne m’avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait envoyé ce messager de malheur\~?\
\
\endash Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l’a dit, mêler personne à cette triste affaire. Ce jeune homme n’était autre que celui dont j’ai pris la place, votre fils légitime, monsieur Noël Gerdy lui-même.\
\
\endash Oui\~! fit le comte à demi-voix, Noël, c’est bien son nom, je me souviens\~; et avec une hésitation évidente il ajouta\~: Vous a-t-il parlé de sa mère, de votre mère\~?\
\
\endash À peine, monsieur. Il m’a seulement déclaré qu’il venait à son insu, que le hasard seul lui avait livré le secret qu’il venait me révéler.\
\
M.\~de\~Commarin ne répliqua pas. Il ne lui restait plus rien à apprendre. Il réfléchissait. Le moment définitif était venu, et il ne voyait qu’un seul moyen de le retarder.\
\
\endash Voyons, vicomte, dit-il enfin d’un ton affectueux qui stupéfia Albert, ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous là, près de moi, et causons. Unissons nos efforts pour éviter, s’il se peut, un grand malheur. Parlez-moi en toute confiance, comme un fils à son père. Avez-vous songé à ce que vous avez à faire\~? Avez-vous pris quelque détermination\~?\
\
\endash Il me semble, monsieur, qu’il n’y a pas d’hésitation possible.\
\
\endash Comment l’entendez-vous\~?\
\
\endash Mon devoir, mon père, est, ce me semble, tout tracé. Devant votre fils légitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans regrets. Qu’il vienne, je suis prêt à lui rendre tout ce que, sans m’en douter, je lui ai pris trop longtemps\~: l’affection d’un père, sa fortune et son nom.\
\
Le vieux gentilhomme, à cette réponse si digne, ne sut pas garder le calme qu’en commençant il avait recommandé à son fils. Son visage devint pourpre et il ébranla la table du plus furieux coup de poing qu’il eût donné en sa vie. Lui toujours si mesuré, si convenable en toutes occasions, il s’emporta en jurons que n’eût pas désavoués un vieux sous-officier de cavalerie.\
\
\endash Et moi, monsieur, je vous déclare que ce que vous rêvez là n’arrivera jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui est fait est bien fait. Quoi qu’il advienne, entendez-vous, monsieur, les choses resteront ce qu’elles sont, parce que telle est ma volonté. Vicomte de Commarin vous êtes, vicomte de Commarin vous resterez, et malgré vous, s’il le faut. Vous le serez jusqu’à la mort, ou du moins jusqu’à la mienne\~; car jamais, moi vivant, votre projet insensé ne s’accomplira.\
\
\endash Cependant, monsieur…, commença timidement Albert.\
\
\endash Je vous trouve bien osé, monsieur, de m’interrompre quand je parle\~! s’exclama le comte. Ne sais-je pas d’avance toutes vos objections\~? Vous m’allez dire, n’est-ce pas, que c’est une injustice révoltante, une odieuse spoliation\~? J’en conviens, et plus que vous j’en gémis. Pensez-vous donc que d’aujourd’hui seulement je me repens de l’égarement fatal de ma jeunesse\~? Il y a vingt ans, monsieur, que je regrette mon fils légitime\~; vingt ans que je me maudis de l’iniquité dont il est victime. Et cependant j’ai su me taire et cacher les chagrins et les remords qui hérissent d’épines mon oreiller. En un moment votre stupide résignation rendrait mes longues souffrances inutiles\~! Non. Je ne le permettrai pas.\
\
Le comte lut une réplique sur les lèvres de son fils, il l’arrêta d’un regard foudroyant.\
\
\endash Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n’ai pas pleuré au souvenir de mon fils légitime usant sa vie à lutter contre la médiocrité\~? Pensez-vous qu’il ne m’est pas venu d’ardents désirs de réparation\~? Il y a eu des jours, monsieur, où j’aurais donné la moitié de ma fortune seulement pour embrasser cet enfant d’une femme que j’ai su trop tard apprécier. La crainte de faire planer sur votre naissance l’ombre d’un soupçon m’a retenu. Je me suis sacrifié à ce grand nom de Commarin que je porte. Je l’ai reçu sans tache de mes pères, tel vous le léguerez à vos fils. Votre premier mouvement a été bon, généreux, chevaleresque, mais il faut l’oublier. Songez-vous au scandale, si jamais notre secret était livré au public\~? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de cette tourbe de parvenus qui nous environne\~? Je frémis en songeant à l’odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. Trop de familles déjà ont des taches de boue sur leur blason, je n’en veux pas au mien.\
\
M.\~de\~Commarin s’interrompit quelques minutes sans qu’Albert osât prendre la parole, tant, depuis son enfance, il était habitué à respecter les moindres volontés du terrible gentilhomme.\
\
\endash Nous chercherions vainement, reprit le comte\~: il n’est pas de transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et présenter Noël pour mon fils\~? dire\~: «\~Excusez, celui-ci n’est pas le vicomte, c’est cet autre\~?\~» Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent\~? Qu’importe que ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benoît, ou Durand, ou Bernard\~! Mais quand on s’est appelé Commarin un seul jour, c’est ensuite pour la vie. La morale n’est pas la même pour tous, parce que tous n’ont pas le même devoir. Dans notre situation, les erreurs sont irréparables. Armez-vous donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez. L’orage vient, tenons tête à l’orage.\
\
L’impassibilité d’Albert ne contribuait pas peu à augmenter l’irritation de M.\~de\~Commarin. Fortifié dans une résolution immuable, le vicomte écoutait comme on remplit un devoir, et sa physionomie ne reflétait aucune émotion. Le comte comprenait qu’il ne l’ébranlait pas.\
\
\endash Qu’avez-vous à répondre\~? lui dit-il.\
\
\endash Qu’il me semble, monsieur, que vous ne soupçonnez même pas tous les périls que j’entrevois. Il est malaisé de maîtriser les révoltes de sa conscience…\
\
\endash Vraiment\~! interrompit railleusement le comte, votre conscience se révolte\~! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent trop tard. Tant que vous n’avez vu dans ma succession qu’un titre illustre et une douzaine de millions, elle vous a souri. Aujourd’hui elle vous apparaît grevée d’une lourde faute, d’un crime, si vous voulez, et vous demandez à ne l’accepter que sous bénéfice d’inventaire. Renoncez à cette folie. Les enfants, monsieur, sont responsables des pères, et ils le seront tant que vous honorerez le nom d’un grand homme. Bon gré mal gré vous serez mon complice, bon gré mal gré vous porterez le fardeau de la situation telle que je l’ai faite. Et quoi que vous puissiez souffrir, croyez que cela n’approchera jamais de ce que j’endure, moi, depuis des années.\
\
\endash Eh\~! monsieur\~! s’écria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, qui ai à me plaindre\~? n’est-ce pas au contraire le dépossédé\~? Ce n’est pas moi qu’il s’agit de convaincre, mais bien monsieur Noël Gerdy.\
\
\endash Noël\~? demanda le comte.\
\
\endash Votre fils légitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce moment comme si l’issue de cette malheureuse affaire dépendait uniquement de ma volonté. Vous imaginez-vous donc que monsieur Gerdy sera de si facile composition et se taira\~? Et s’il élève la voix, espérez-vous le toucher beaucoup avec les considérations que vous m’exposez\~?\
\
\endash Je ne le redoute pas.\
\
\endash Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. Accordez à ce jeune homme, j’y consens, une âme assez haute pour ne désirer ni votre rang ni votre fortune\~; mais songez à tout ce qu’il doit s’être amassé de fiel dans son cœur. Il ne peut pas ne pas avoir un cruel ressentiment de l’horrible injustice dont il a été victime. Il doit souhaiter passionnément une vengeance, c’est-à-dire la réparation.\
\
\endash Il n’y a pas de preuves.\
\
\endash Il a vos lettres, monsieur.\
\
\endash Elles ne sont pas décisives, vous me l’avez dit.\
\
\endash C’est vrai, monsieur, et, cependant, elles m’ont convaincu, moi qui avais intérêt à ne pas l’être. Puis, s’il lui faut des témoins, il en trouvera.\
\
\endash Et qui donc, vicomte\~? Vous, sans doute\~?\
\
\endash Vous-même, monsieur. Le jour où il le voudra, vous nous trahirez. Qu’il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que là, sous la foi du serment, on vous adjure, on vous somme de dire la vérité, que répondrez-vous\~?\
\
Le front de M.\~de\~Commarin se rembrunit encore à cette supposition si naturelle. Il délibérait ainsi avec l’honneur si puissant en lui.\
\
\endash Je sauverais le nom de mes ancêtres, dit-il enfin.\
\
Albert secoua la tête d’un air de doute.\
\
\endash Au prix d’un faux serment, mon père, dit-il, c’est ce que je ne croirai jamais. Supposons-le pourtant. Alors il s’adressera à madame Gerdy.\
\
\endash Oh\~! je puis répondre d’elle\~! s’écria le comte. Son intérêt la fait notre alliée. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec effort, j’irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis qu’elle ne nous trahira pas.\
\
\endash Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi\~?\
\
\endash Pour de l’argent, oui, et je lui donnerai ce qu’elle voudra.\
\
\endash Et vous vous fiez, mon père, à un silence payé, comme si on pouvait être sûr d’une conscience achetée. Qui s’est vendu à vous peut se vendre à un autre. Une certaine somme lui fermera la bouche, une plus forte la lui fera ouvrir.\
\
\endash Je saurai l’effrayer.\
\
\endash Vous oubliez, mon père, que Claudine Lerouge a été la nourrice de monsieur Gerdy, qu’elle s’intéresse à son bonheur, qu’elle l’aime. Savez-vous s’il ne s’est pas assuré son concours\~? Elle demeure à Bougival, j’y suis allé, je me le rappelle, avec vous. Sans doute, il la voyait souvent\~; c’est peut-être elle qui l’a mis sur la trace de votre correspondance. Il m’a parlé d’elle en homme bien certain de son témoignage. Il m’a presque proposé d’aller me renseigner près d’elle.\
\
\endash Hélas\~! s’écria le comte, que n’est-ce Claudine qui est morte, à la place de mon fidèle Germain\~!\
\
\endash Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule rendrait vains tous vos projets.\
\
\endash Eh bien\~! non\~! s’écria M.\~de\~Commarin, je trouverai un expédient\~!…\
\
L’entêté gentilhomme ne voulait pas se rendre à l’évidence dont les clartés l’aveuglaient. Depuis une heure il divaguait absolument et divaguait de bonne foi. L’orgueil de son sang paralysait en lui un bon sens pratique très exercé et obscurcissait une lucidité remarquable. S’avouer vaincu par une nécessité de la vie l’humiliait et lui paraissait honteux, indigne de lui. Il ne se souvenait pas d’avoir en sa longue carrière rencontré de résistance invincible ni d’obstacle absolu.\
\
Il était un peu comme ces hercules qui, n’ayant pas expérimenté la limite de leurs forces, se persuadent qu’ils soulèveraient des montagnes, si la fantaisie leur en venait.\
\
Il avait aussi le malheur de tous les hommes d’imagination qui s’éprennent de leurs chimères, qui prétendent toujours les faire triompher, comme s’il suffisait de vouloir fortement pour changer les rêveries en réalités.\
\
C’est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont la durée menaçait de se prolonger.\
\
\endash Je crois m’être aperçu, monsieur, dit-il, que vous redoutez surtout la publicité de cette lamentable histoire. Le scandale possible vous désespère. Eh bien, c’est surtout si nous nous obstinons à lutter que le tapage sera effroyable\~! Que demain une instance s’entame, notre procès sera dans quatre jours le sujet de conversation de l’Europe. Les journaux s’empareront des faits, et Dieu sait de quels commentaires ils les accompagneront\~! L’hypothèse d’une lutte admise, notre nom, quoi qu’il arrive, traînera dans tous les papiers de l’univers. Si encore nous étions sûrs de gagner\~! Mais nous devons perdre, mon père, nous perdrons. Alors, représentez-vous l’éclat\~! Songez à la flétrissure imprimée par l’opinion publique\~!…\
\
\endash Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi il faut que vous n’ayez ni respect ni affection pour moi.\
\
\endash C’est qu’il est de mon devoir, monsieur, de vous montrer tous les malheurs que je redoute pendant qu’il est encore temps de les éviter. Monsieur Noël Gerdy est votre fils légitime, reconnaissez-le, accueillez ses justes prétentions. Qu’il vienne… Nous pouvons, à bas bruit, faire rectifier les états civils. Il sera facile de mettre l’erreur sur le compte d’une nourrice, de Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les parties étant d’accord, il n’y aura pas la moindre objection. Alors, qui empêche le nouveau vicomte de Commarin de quitter Paris, de se faire perdre de vue\~? Il peut voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans\~; au bout de ce temps tout sera oublié et personne ne se souviendra plus de moi.\
\
M.\~de\~Commarin n’écoutait pas, il réfléchissait.\
\
\endash Mais au lieu de lutter, vicomte\~! s’écria-t-il, on peut transiger\~! Ces lettres, on peut les racheter. Que veut-il, ce jeune homme\~? une position et de la fortune. Je lui assurerai l’une et l’autre. Je le ferai aussi riche qu’il l’exigera. Je lui donnerai un million, s’il le faut, deux, trois, la moitié de ce que je possède. Avec de l’argent, voyez-vous, beaucoup d’argent\~!…\
\
\endash Épargnez-le, monsieur, il est votre fils.\
\
\endash Malheureusement\~! et je le voudrais aux cinq cents diables\~! Je me montrerai, il transigera. Je lui prouverai que, pot de terre, il a tort de lutter contre le pot de fer, et s’il n’est pas un sot, il comprendra.\
\
Le comte se frottait les mains en parlant. Il était ravi de cette belle idée de transaction. Elle ne pouvait manquer de réussir\~; une foule d’arguments se présentaient à son esprit pour le lui prouver. Il allait donc acheter sa tranquillité perdue.\
\
Mais Albert ne semblait pas partager les espérances de son père.\
\
\endash Vous allez peut-être m’en vouloir, monsieur, dit-il d’un ton triste, de vous arracher cette illusion dernière\~; mais il le faut. Ne vous bercez pas de ce songe d’un arrangement amiable, le réveil vous serait trop cruel. J’ai vu monsieur Gerdy, mon père, et ce n’est pas, je vous l’affirme, un de ces hommes qu’on intimide. S’il est une nature énergique, c’est la sienne. Il est bien votre fils, celui-là, et son regard, comme le vôtre, annonce une volonté de fer qu’on brise, mais qui ne fléchit pas. J’entends encore sa voix frémissante de ressentiment, tandis qu’il me parlait\~; je vois encore le feu sombre de ses yeux. Non, il ne transigera pas. Il veut tout ou rien, et je ne puis dire qu’il a tort. Si vous résistez, il vous attaquera sans que nulle considération l’en empêche. Fort de ses droits, il s’attachera à vous avec le plus terrible acharnement, il vous traînera de juridiction en juridiction, il ne s’arrêtera qu’après une défaite définitive ou un triomphe complet.\
\
Habitué à l’obéissance absolue, presque passive, de son fils, le vieux gentilhomme s’étonnait de cette opiniâtreté inattendue.\
\
\endash Où voulez-vous en venir\~? demanda-t-il.\
\
\endash À ceci, monsieur, que je me mépriserais, si je n’épargnais pas les plus grandes calamités à votre vieillesse. Votre nom ne m’appartient pas, je reprendrai le mien. Je suis votre fils naturel, je céderai la place à votre fils légitime. Permettez-moi de me retirer avec les honneurs du devoir librement accompli\~; souffrez que je n’attende pas un arrêt du tribunal qui me chasserait honteusement.\
\
\endash Quoi\~! dit le comte abasourdi, vous m’abandonnez, vous renoncez à me soutenir, vous vous tournez contre moi, vous reconnaissez les droits de cet autre malgré mes volontés\~?…\
\
Albert s’inclina. Il était réellement très beau d’émotion et de fermeté.\
\
\endash Ma résolution est irrévocablement arrêtée, répondit-il, je ne consentirai jamais à dépouiller votre fils.\
\
\endash Malheureux\~! s’écria M.\~de\~Commarin, fils ingrat\~!…\
\
Sa colère était telle que, dans son impuissance à la traduire par des injures, il passa sans transition à la raillerie.\
\
\endash Mais non\~! continua-t-il, vous êtes grand, vous êtes noble, vous êtes généreux. C’est très chevaleresque ce que vous faites là, vicomte\~; je veux dire\~: cher monsieur Gerdy, et tout à fait dans le goût des hommes de Plutarque. Ainsi, vous renoncez à mon nom, à ma fortune, et vous partez. Vous allez secouer la poussière de vos souliers sur le seuil de mon hôtel et vous lancer dans le monde. Je ne vois pour vous qu’une difficulté\~: comment vivrez-vous, monsieur le philosophe stoïque\~? Auriez-vous un état au bout des doigts, comme l’Émile du sieur Jean-Jacques\~? Ou bien, excellent monsieur Gerdy, avez-vous réalisé des économies sur les quatre mille francs que je vous allouais par mois pour votre cire à moustache\~? Vous avez peut-être gagné à la Bourse. Ah çà\~! mon nom vous semblait donc furieusement lourd à porter, que vous le jetiez là avec tant d’empressement\~! La boue a donc pour vous bien des attraits que vous descendez si vite de voiture\~! Ne serait-ce pas plutôt que la compagnie de mes pairs vous gêne et que vous avez hâte de dégringoler pour trouver des égaux\~?\
\
\endash Je suis bien malheureux, monsieur, répondit Albert à cette avalanche d’injures, et vous m’accablez.\
\
\endash Vous, malheureux\~! À qui la faute\~? Mais j’en reviens à ma question\~: comment et de quoi vivrez-vous\~?\
\
\endash Je ne suis pas si romanesque qu’il vous plaît de le dire, monsieur. Je dois avouer que, pour l’avenir, j’ai compté sur vos bontés. Vous êtes si riche que cinq cent mille francs ne diminueront pas sensiblement votre fortune, et, avec les revenus de cette somme, je vivrais tranquille, sinon heureux.\
\
\endash Et si je vous refusais cet argent\~?…\
\
\endash Je vous connais assez, monsieur, pour savoir que vous ne le ferez pas. Vous êtes trop juste pour vouloir que j’expie seul des torts qui ne sont pas les miens. Livré à moi-même, j’aurais, à l’âge que j’ai, une position. Il est tard pour m’en créer une. J’y tâcherai pourtant…\
\
\endash Superbe, interrompit le comte, il est superbe. Jamais on n’a ouï parler d’un pareil héros de roman… Quel caractère\~! C’est du Romain tout pur, du Spartiate endurci. C’est beau comme toute l’antiquité. Cependant, dites-moi, qu’attendez-vous de ce surprenant désintéressement\~?\
\
\endash Rien, monsieur.\
\
Le comte haussa les épaules en regardant ironiquement son fils.\
\
\endash La compensation est mince, fit-il. Est-ce à moi que vous pensez faire accroire cela\~? Non, monsieur, on ne commet pas de si belles actions pour son plaisir. Vous devez avoir, pour agir si magnifiquement, quelque raison qui m’échappe.\
\
\endash Aucune autre que celles que je vous ai dites.\
\
\endash Ainsi, c’est entendu, vous renoncez à tout. Vous abandonnez même vos projets d’union avec mademoiselle Claire d’Arlange. Vous oubliez ce mariage auquel pendant deux ans je vous ai vainement conjuré de renoncer.\
\
\endash Non, monsieur. J’ai vu mademoiselle Claire, je lui ai expliqué ma situation cruelle\~: quoi qu’il arrive, elle sera ma femme, elle me l’a juré.\
\
\endash Et vous pensez que madame d’Arlange donnera sa petite-fille au sieur Gerdy\~?\
\
\endash Nous l’espérons, monsieur. La marquise est assez entichée de noblesse pour préférer le bâtard d’un gentilhomme au fils de quelque honorable industriel. Si cependant elle refusait, eh bien\~! nous attendrions sa mort sans la désirer.\
\
Le ton toujours calme d’Albert transportait le comte de Commarin.\
\
\endash Et ce serait là mon fils\~! s’écria-t-il\~; jamais\~! Quel sang, monsieur, avez-vous donc dans les veines\~? Seule, votre digne mère pourrait le dire, si elle le sait elle-même toutefois…\
\
\endash Monsieur, interrompit Albert d’un ton menaçant, monsieur, mesurez vos paroles\~! Elle est ma mère, et cela suffit. Je suis son fils, et non son juge. Personne, devant moi, ne lui manquera de respect, je ne le permettrai pas, monsieur. Je le souffrirai moins de vous que de tout autre\~!\
\
Le comte faisait vraiment des efforts héroïques pour ne pas se laisser emporter par sa colère hors de certaines limites. L’attitude d’Albert le jeta hors de lui. Quoi\~! il se révoltait, il osait le braver en face, il le menaçait\~! Le vieillard s’élança de son fauteuil et marcha sur son fils comme pour le frapper.\
\
\endash Sortez\~! criait-il d’une voix étranglée par la fureur, sortez\~! Retirez-vous dans votre appartement et gardez-vous d’en sortir sans mes ordres. Demain je vous ferai connaître mes volontés.\
\
Albert salua respectueusement, mais sans baisser les yeux, et gagna lentement la porte. Il l’ouvrait déjà, quand M.\~de\~Commarin eut un de ces retours si fréquents chez les natures violentes.\
\
\endash Albert, dit-il, revenez, écoutez-moi.\
\
Le jeune homme se retourna, singulièrement touché de ce changement de ton.\
\
\endash Vous ne sortirez pas, reprit le comte, sans que je vous aie dit ce que je pense. Vous êtes digne d’être l’héritier d’une grande maison, monsieur. Je puis être irrité contre vous, je ne puis pas ne vous pas estimer. Vous êtes un honnête homme. Albert, donnez-moi votre main.\
\
Ce fut un doux moment pour ces deux hommes, et tel qu’ils n’en avaient guère rencontré dans leur vie réglée par une triste étiquette. Le comte se sentait fier de ce fils, et il se reconnaissait en lui tel qu’il était à cet âge. Pour Albert, le sens de la scène qu’il venait d’avoir avec son père éclatait à ses yeux\~; il lui avait jusqu’alors échappé. Longtemps leurs mains restèrent unies, sans qu’ils eussent la force, ni l’un ni l’autre, de prononcer une parole.\
\
Enfin, M.\~de\~Commarin revint prendre sa place sous le tableau généalogique.\
\
\endash Je vous demanderai de me laisser, Albert, reprit-il doucement. J’ai besoin d’être seul pour réfléchir, pour tâcher de m’accoutumer au coup terrible.\
\
Et comme le jeune homme refermait la porte, il ajouta, répondant à ses plus secrètes pensées\~:\
\
\endash Si celui-ci me quitte, en qui j’ai mis tout mon espoir, que deviendrai-je, ô mon Dieu\~? Et que sera l’autre\~?…\
\
Les traits d’Albert, lorsqu’il sortit de chez le comte, portaient la trace des violentes émotions de la soirée. Les domestiques devant lesquels il passa y firent d’autant plus attention qu’ils avaient entendu quelques éclats de la querelle.\
\
\endash Bon\~! disait un vieux valet de pied depuis trente ans dans la maison, monsieur le comte vient encore de faire une scène pitoyable à son fils. Il est enragé, ce vieux-là\~!\
\
\endash J’avais eu vent de la chose pendant le dîner, reprit un valet de chambre\~; monsieur le comte se tenait à quatre pour ne pas parler devant le service, mais il roulait des yeux furibonds.\
\
\endash Que diable peut-il y avoir entre eux\~?\
\
\endash Est-ce qu’on sait\~? des bêtises, des riens, quoi\~! Monsieur Denis, devant qui ils ne se cachent pas, m’a dit que souvent ils se chamaillent des heures entières, comme des chiens, pour des choses qu’il ne comprend même pas.\
\
\endash Ah\~! s’écria un jeune drôle qu’on dressait pour l’avenir au service des appartements, c’est moi qui, à la place de monsieur le vicomte, remercierais mon père un peu proprement.\
\
\endash Joseph, mon ami, fit sentencieusement le valet de pied, vous n’êtes qu’un sot. Que vous envoyiez promener votre papa, vous, c’est tout naturel, vous n’attendez pas cinq sous de lui et vous savez déjà gagner votre pain sans travailler, mais monsieur le vicomte\~! Sauriez-vous me dire à quoi il est bon et ce qu’il sait faire\~? Mettez-le-moi au milieu de Paris avec ses deux belles mains pour capital, et vous verrez…\
\
\endash Tiens\~! il a le bien de sa mère, riposta Joseph, qui était normand.\
\
\endash Enfin, reprit le valet de chambre, je ne sais pas de quoi monsieur le comte peut se plaindre, vu que son fils est un modèle à ce point que je ne serais pas fâché d’en avoir un pareil. C’était une autre paire de manches quand j’étais chez le marquis de Courtivois. En voilà un qui avait le droit de n’être pas content tous les matins. Son aîné, qui vient quelquefois ici, étant l’ami de monsieur le vicomte, est un vrai puits sans fond pour l’argent. Il vous grille un billet de mille plus lestement que Joseph une pipe.\
\
\endash Le marquis n’est pourtant pas riche, fit un petit vieux qui devait placer ses gages à la quinzaine\~; qu’est-ce qu’il peut avoir\~? Une soixantaine de mille livres de rentes, au plus, au plus.\
\
\endash C’est justement pour cela qu’il enrage. Tous les jours, c’est de nouvelles histoires au sujet de son aîné. Il a un appartement en ville, il rentre ou ne rentre pas, il passe les nuits à jouer et à boire, il fait une telle vie de polichinelle avec des actrices que la police est obligée de s’en mêler. Sans compter que moi qui vous parle, j’ai été plus de cent fois forcé d’aider à le monter dans sa chambre et à le coucher, quand des garçons de restaurant le ramenaient à l’hôtel dans un fiacre, saoul à ne pas pouvoir dire\~: pain.\
\
\endash Bigre\~! s’exclama Joseph enthousiasmé, son service doit être crânement agréable, à cet homme-là.\
\
\endash C’est selon. Quand il a gagné à la bouillotte, il se déboutonne volontiers d’un louis, mais il perd toujours, et quand il a bu il a la main prompte. Il faut lui rendre cette justice qu’il a des cigares fameux. Enfin, c’est un bandit, quoi\~! tandis que monsieur le vicomte est une vraie fille pour la sagesse. Il est sévère pour les manquements, c’est vrai, mais pas rageur ni brutal avec les gens. Ensuite il est généreux régulièrement, ce qui est plus sûr. Je dis donc qu’il est meilleur que le plus grand nombre et que monsieur le comte n’a pas raison.\
\
Tel était le jugement des domestiques. Celui de la société était peut-être moins favorable.\
\
Le vicomte de Commarin n’était pas de ces êtres banals qui jouissent du privilège assez peu enviable et dans tous les cas peu flatteur de plaire à tout le monde. Il est sage de se défier de ces personnages surprenants qu’exaltent les louanges unanimes. En y regardant de près, on découvre souvent que l’homme à succès et à réputation n’est qu’un sot, sans autre mérite que son insignifiance parfaite. La sottise convenable qui n’offusque personne, la médiocrité de bon ton qui n’effarouche aucune vanité ont surtout le don de plaire et de réussir.\
\
Il est de ces individus qu’on ne peut rencontrer sans se dire\~: je connais ce visage-là, je l’ai déjà vu quelque part\~; c’est qu’ils ont la vulgaire physionomie de la masse. Bien des gens sont ainsi au moral. Parlent-ils\~? on reconnaît leur esprit, on les a déjà entendus, on sait leurs idées par cœur, Ceux-là sont bien accueillis partout, parce qu’ils n’ont rien de singulier, et que la singularité, surtout dans les classes élevées, irrite et offense. On hait tout ce qui est différent.\
\
Albert était singulier, par suite très discuté et très diversement jugé. On lui reprochait les choses les plus opposées, et des défauts si contradictoires qu’ils semblaient s’exclure. On lui trouvait, par exemple, des idées bien avancées pour un homme de son rang, et en même temps on se plaignait de sa morgue. On l’accusait de traiter avec une légèreté insultante les questions les plus sérieuses, pendant qu’on blâmait son affectation de gravité. On s’entendait assez bien cependant pour ne l’aimer guère, mais on le jalousait et on le craignait.\
\
Il portait dans les salons un air passablement maussade qu’on trouvait du plus mauvais goût. Forcé par ses relations, par son père, de sortir beaucoup, il ne s’amusait pas dans le monde et avait l’impardonnable tort de le laisser deviner. Peut-être avait-il été dégoûté par toutes les avances qui lui avaient été faites, par les prévenances un peu plates qu’on n’épargnait pas au noble héritier d’un des plus riches propriétaires de France. Ayant tout ce qu’il faut pour briller, il le dédaignait et ne prenait nulle peine pour séduire. Terrible grief\~! il n’abusait d’aucun de ses avantages. Et on ne lui connaissait pas d’aventures.\
\
Il avait eu, dans le temps, disait-on, un goût fort vif pour Mme\~de\~Prosny, la plus laide peut-être, la plus méchante à coup sûr des femmes du faubourg, et c’était tout. Les mères ayant une fille à placer l’avaient soutenu autrefois\~; elles s’étaient tournées contre lui depuis deux ans que son amour pour Mlle d’Arlange était devenu un fait notoire.\
\
Au club on le plaisantait de sa sagesse. Il avait pourtant eu comme les autres ses veines de folies, seulement il s’était promptement dégoûté de ce qu’on est convenu d’appeler le plaisir. Le métier si noble de viveur lui avait paru très insipide et fatigant. Il n’estimait pas qu’il soit plaisant de passer les nuits à manier des cartes et il n’appréciait aucunement la société des quelques femmes faciles qui, à Paris, font un nom à leur amant. Il disait qu’un gentilhomme n’est pas ridicule pour ne pas s’afficher avec des drôlesses dans les avant-scènes. Enfin, jamais ses amis n’avaient pu lui inoculer la passion des chevaux de courses.\
\
Comme l’oisiveté lui pesait, il avait essayé ni plus ni moins qu’un parvenu de donner par le travail un sens à sa vie. Il comptait plus tard prendre part aux affaires publiques, et comme souvent il avait été frappé de la crasse ignorance de certains hommes qui arrivent au pouvoir, il ne voulait pas leur ressembler. Il s’occupait de politique, et c’était la cause de toutes ses querelles avec son père. Le seul mot de libéral faisait tomber le comte en convulsions, et il soupçonnait son fils de libéralisme depuis certain article publié par le vicomte dans la {\i Revue des deux mondes.}\
\
Ses idées ne l’empêchaient pas de tenir grandement son rang. Il dépensait le plus noblement du monde le revenu que lui assignait son père et même un peu au-delà. Sa maison, distincte de celle du comte, était ordonnée comme le doit être celle d’un gentilhomme très riche. Ses livrées ne laissaient rien à désirer, et on citait ses chevaux et ses équipages. On se disputait les lettres d’invitation pour les grandes chasses que tous les ans, vers la fin d’octobre, il organisait à Commarin, propriété admirable, entourée de bois immenses.\
\
L’amour d’Albert pour Mlle d’Arlange, amour profond et réfléchi, n’avait pas peu contribué à l’éloigner des habitudes et de la vie des aimables et élégants oisifs ses amis. Un noble attachement est un admirable préservatif. En luttant contre les désirs de son fils, M.\~de\~Commarin avait tout fait pour en augmenter l’intensité et la durée. Cette passion contrariée fut pour le vicomte la source des émotions les plus vives et les plus fortes. L’ennui fut banni de son existence.\
\
Toutes ses pensées prirent une direction constante, toutes ses actions eurent un but unique. S’arrête-t-on à regarder à droite et à gauche quand, au bout du chemin, on aperçoit la récompense ardemment souhaitée\~? Il s’était juré qu’il n’aurait pas d’autre femme que Claire\~; son père repoussait absolument ce mariage\~; les péripéties de cette lutte si palpitante pour lui remplissaient ses journées. Enfin, après trois ans de persévérance, il avait triomphé, le comte avait consenti. Et c’est alors qu’il était tout entier au bonheur du succès que Noël était arrivé, implacable comme la fatalité, avec ces lettres maudites.\
\
C’est vers Claire encore que volait la pensée d’Albert en quittant M.\~de\~Commarin et en remontant lentement l’escalier qui conduisait à ses appartements. Que faisait-elle à cette heure\~? Elle songeait à lui, sans doute. Elle savait que ce soir-là même ou le lendemain au plus tard aurait lieu la crise décisive. Elle devait prier.\
\
En ce moment Albert se sentait brisé, il souffrait. Il avait des éblouissements, la tête lui semblait près d’éclater. Il sonna et demanda du thé.\
\
\endash Monsieur le vicomte a bien tort de ne pas envoyer chercher le docteur, lui dit son valet de chambre, je devrais désobéir à monsieur et l’aller chercher.\
\
\endash Ce serait bien inutile, répondit tristement Albert, il ne pourrait rien contre mon mal.\
\
Au moment où le domestique se retirait, il ajouta\~:\
\
\endash Ne dites rien à personne que je suis souffrant, Lubin, cela ne sera rien. Si je me trouvais plus indisposé, je sonnerais.\
\
C’est qu’en ce moment, voir quelqu’un, entendre une voix, être obligé de répondre lui paraissait insupportable. Il lui fallait le silence pour s’écouter.\
\
Après les cruelles émotions de son explication avec son père, il ne pouvait songer à dormir. Il ouvrit une des fenêtres de la bibliothèque et s’accouda sur la balustrade.\
\
Le temps s’était remis au beau, et il faisait un clair de lune magnifique. Vus à cette heure, aux clartés douces et tremblantes de la nuit, les jardins de l’hôtel paraissaient immenses. La cime immobile des grands arbres se déroulait comme une plaine immense cachant les maisons voisines. Les corbeilles du parterre, garnies d’arbustes verts, apparaissaient comme de grands dessins noirs, tandis que dans les allées soigneusement sablées scintillaient les débris de coquilles, les petits morceaux de verre et les cailloux polis. À droite, dans les communs, encore éclairés, on entendait aller et venir les domestiques\~; les sabots des palefreniers sonnaient sur le bitume de la cour. Les chevaux piétinaient dans les écuries et on distinguait le grincement de la chaîne de leur licol glissant le long des tringles du râtelier. Dans les remises on dételait la voiture qu’on tenait prête toute la soirée pour le cas où le comte voudrait sortir.\
\
Albert avait là, sous les yeux, le tableau complet de sa magnifique existence. Il soupira profondément.\
\
\endash Fallait-il donc perdre tout cela\~? murmura-t-il. Déjà, pour moi seul, je n’aurais pu abandonner sans regrets tant de splendeurs\~; le souvenir de Claire m’aura désespéré. N’ai-je pas rêvé pour elle une de ces vies heureuses et exceptionnelles, presque impossibles sans une immense fortune\~!\
\
Minuit sonna à Sainte-Clotilde, dont il pouvait, en se penchant un peu, apercevoir les flèches jumelles. Il frissonna, il avait froid.\
\
Il referma sa fenêtre et vint s’asseoir près du feu qu’il aviva. Dans l’espoir d’obtenir une trêve de ses pensées, il prit un journal du soir, le journal où était relaté l’assassinat de La Jonchère, mais il lui fut impossible de lire, les lignes dansaient devant ses yeux. Alors il songea à écrire à Claire. Il se mit à table et écrivit\~:\
\
\i Ma Claire bien-aimée…\i0\
\
Il lui fut impossible d’aller plus loin\~; son cerveau bouleversé ne lui fournissait pas une phrase.\
\
Enfin, à la pointe du jour, la fatigue l’emporta. Le sommeil le surprit sur un divan où il s’était jeté\~: un sommeil lourd, peuplé de fantômes.\
\
À neuf heures et demie du matin, il fut éveillé en sursaut par le bruit de la porte s’ouvrant avec fracas.\
\
Un domestique entra, tout effaré, si essoufflé d’avoir monté les escaliers quatre à quatre, qu’à peine il pouvait articuler un son.\
\
\endash Monsieur, disait-il, monsieur le vicomte, vite, partez, cachez-vous, sauvez-vous, les voilà, c’est le…\
\
Un commissaire de police, ceint de son écharpe, parut à la porte de la bibliothèque. Il était suivi de plusieurs hommes, parmi lesquels on apercevait, se faisant aussi petit que possible, le père Tabaret.\
\
Le commissaire s’avança jusqu’à Albert.\
\
\endash Vous êtes, lui demanda-t-il, Guy-Louis-Marie-Albert de Rhéteau de Commarin\~?\
\
\endash Oui, monsieur.\
\
Le commissaire étendit la main en même temps qu’il prononçait la formule sacramentelle\~:\
\
\endash Monsieur de Commarin, au nom de la loi, je vous arrête.\
\
\endash Moi\~! monsieur, moi… Albert, arraché brusquement à des rêves pénibles, paraissait ne rien comprendre à ce qui se passait. Il avait l’air de se demander\~: suis-je bien éveillé\~? N’est-ce pas un odieux cauchemar qui se continue\~?\
\
Il promenait un regard stupide à force d’étonnement du commissaire de police à ses hommes et au père Tabaret, qui se tenait comme en arrêt devant lui.\
\
\endash Voici le mandat, ajouta le commissaire en développant un papier.\
\
Machinalement Albert y jeta un coup d’œil.\
\
\endash Claudine assassinée\~! s’écria-t-il.\
\
Et très bas, mais assez distinctement encore pour être entendu du commissaire de police, d’un agent et du père Tabaret, il ajouta\~:\
\
\endash Je suis perdu\~!\
\
Pendant que le commissaire de police remplissait les formalités de l’interrogatoire sommaire qui suit immédiatement toutes les arrestations, les estafiers s’étaient répandus dans l’appartement et procédaient à une minutieuse perquisition. Ils avaient reçu l’ordre d’obéir au père Tabaret, et c’était le bonhomme qui les guidait dans leurs recherches, qui leur faisait fouiller les tiroirs et les armoires, et déranger les meubles. On saisit un assez grand nombre d’objets à l’usage du vicomte, des titres, des manuscrits, une correspondance très volumineuse. Mais c’est avec bonheur que le père Tabaret mit la main sur certains objets qui furent soigneusement décrits dans leur ordre au procès-verbal\~:\
\
1° Dans la première pièce, servant d’entrée, garnie de toutes sortes d’armes, derrière un divan, un fleuret cassé. Cette arme a une poignée particulière, et comme il ne s’en trouve pas dans le commerce. Elle porte une couronne de comte avec les initiales A.C. Ce fleuret a été brisé par le milieu et le bout n’a pu être retrouvé. Le sieur Commarin interpellé a déclaré ne savoir ce qu’est devenu ce bout\~;\
\
2° Dans un cabinet servant de vestiaire\~: un pantalon de drap noir encore humide, portant des traces de boue ou plutôt de terre. Tout un des côtés a des empreintes de mousse verdâtre comme il en vient sur les murs. Il présente sur le devant plusieurs éraillures et une déchirure de dix centimètres environ au genou. Le susdit pantalon n’était pas accroché au porte-manteau, il paraissait avoir été caché entre deux grandes malles pleines d’effets d’habillement\~;\
\
3° Dans la poche du pantalon ci-dessus décrit a été trouvée une paire de gants gris perle. La paume du gant droit présente une large tache verdâtre produite par de l’herbe ou de la mousse. Le bout des doigts a été comme usé par un frottement. On remarque sur le dos des deux gants des éraillures paraissant avoir été faites par des ongles\~;\
\
4° Deux paires de bottines, dont une, bien que nettoyée et vernie, encore très humide. Un parapluie récemment mouillé, dont le bout est taché de boue blanche\~;\
\
5° Dans une vaste pièce dite «\~la bibliothèque\~», une boîte de cigares nommés trabucos, et sur la cheminée divers porte-cigare en ambre ou en écume de mer…\
\
Ce dernier article enregistré, le père Tabaret s’approcha du commissaire de police.\
\
\endash J’ai tout ce que je pouvais désirer, lui dit-il à l’oreille.\
\
\endash Moi, j’ai fini, répondit le commissaire. Il ne sait pas se tenir, ce garçon. Vous avez entendu\~? Il s’est vendu du premier coup. Après ça, vous me direz\~: le manque d’habitude…\
\
\endash Dans la journée, reprit toujours à voix basse l’agent volontaire, il n’aurait pas été mou comme cela. Mais le matin, réveillé en sursaut\~!… Il faut toujours servir les gens à jeun, au saut du lit.\
\
\endash J’ai fait parler trois ou quatre domestiques, leurs dépositions sont singulières…\
\
\endash Très bien\~! on verra. Je cours, moi, trouver monsieur le juge d’instruction, qui attend les pieds dans le feu.\
\
Albert commençait à revenir un peu de la stupeur où l’avait plongé l’entrée du commissaire de police.\
\
\endash Monsieur, lui demanda-t-il, me sera-t-il permis de dire devant vous quelques mots à monsieur le comte de Commarin\~? Je suis victime d’une erreur qui sera vite reconnue…\
\
\endash Toujours des erreurs\~! murmura le père Tabaret.\
\
\endash Ce que vous me demandez n’est pas possible, répondit le commissaire. J’ai des ordres spéciaux les plus sévères. Vous ne devez désormais communiquer avec âme qui vive. Nous avons une voiture en bas\~; si vous voulez descendre…\
\
En traversant le vestibule, Albert put remarquer l’agitation des gens. Ils avaient tous l’air d’avoir perdu la tête. M.\~Denis donnait des ordres d’une voix brève et impérative. Enfin il crut entendre que le comte de Commarin venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie.\
\
On le porta presque dans le fiacre, qui partit au trot de ses deux petites rosses. Une voiture plus rapide emportait le père Tabaret.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248342}\fs38\b X{\*\bkmkend _Toc88248342}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Lorsqu’on se risque dans le dédale de couloirs et d’escaliers du Palais de Justice, si l’on monte au troisième étage de l’aile gauche, on arrive à une longue galerie très basse d’étage, mal éclairée par d’étroites fenêtres, et percée de distance en distance de petites portes, assez semblable au corridor d’un ministère ou d’un hôtel garni.\
\nowidctlpar\
C’est un endroit qu’il est difficile de voir froidement\~; l’imagination le montre sombre et triste.\
\
Il faudrait le Dante pour composer l’inscription à placer au-dessus des marches qui y conduisent. Du matin au soir, les dalles y sonnent sous les lourdes bottes des gendarmes qui accompagnent les prévenus. On n’y rencontre guère que de mornes figures. Ce sont les parents ou les amis des accusés, les témoins, des agents de police. Dans cette galerie, loin de tous les regards, s’élabore la cuisine judiciaire. Elle est comme la coulisse du Palais de Justice, ce lugubre théâtre où se dénouent, dans de véritable sang, des drames trop réels.\
\
Chacune des petites portes, qui a son numéro peint en noir, ouvre sur le cabinet du juge d’instruction. Toutes ces pièces se ressemblent\~; qui en connaît une les connaît toutes. Elles n’ont rien de terrible ni de lugubre, et pourtant il est difficile d’y pénétrer sans un serrement de cœur. On y a froid. Les murs semblent humides de toutes les larmes qui s’y sont répandues. On frissonne en songeant aux aveux qui y ont été arrachés, aux confessions qui s’y sont murmurées entrecoupées de sanglots.\
\
Dans le cabinet du juge d’instruction, la justice ne déploie rien de cet appareil dont elle s’entoure plus tard pour frapper l’esprit des masses. Elle y est simple encore et presque disposée à la bienveillance. Elle dit au prévenu\~: «\~J’ai de fortes raisons de te croire coupable, mais prouve-moi ton innocence, et je te lâche.\~»\
\
On pourrait s’y croire dans la première boutique d’affaires venue. Le mobilier y est rudimentaire comme celui de tous les endroits où on ne fait que passer et où s’agitent des intérêts énormes. Qu’importent les choses extérieures à qui poursuit l’auteur d’un crime ou à qui défend sa tête\~?\
\
Un bureau chargé de dossiers pour le juge, une table pour le greffier, un fauteuil et quelques chaises, voilà tout l’ameublement de l’antichambre de la cour d’assises. Les murs sont tendus de papier vert\~; les rideaux sont verts\~; à terre se trouve un méchant tapis de même couleur. Le cabinet de M.\~Daburon portait le numéro 15. Dès neuf heures du matin, il y était arrivé et il attendait. Son parti pris, il n’avait pas perdu une minute, comprenant aussi bien que le père Tabaret la nécessité d’agir rapidement. Ainsi, il avait vu le procureur impérial et s’était entendu avec les officiers de la police judiciaire. Outre le mandat décerné contre Albert, il avait expédié des mandats de comparution immédiate au comte de Commarin, à Mme\~Gerdy, à Noël et à quelques gens au service d’Albert. Il tenait essentiellement à interroger tout ce monde avant d’arriver à l’inculpé. Sur ses ordres, dix agents s’étaient mis en campagne, et il était là, dans son cabinet, comme un général d’armée qui vient d’expédier ses aides de camp pour engager la bataille et qui espère la victoire de ses combinaisons.\
\
Souvent, à pareille heure, il s’était trouvé dans ce même cabinet avec des conditions identiques. Un crime avait été commis, il pensait avoir découvert le coupable, il avait donné l’ordre de l’arrêter. N’était-ce pas son métier\~? Mais jamais il n’avait éprouvé cette trépidation intérieure qui l’agitait. Maintes fois, cependant, il avait lancé des mandats d’amener sans posséder la moitié seulement des indices qui l’éclairaient sur l’affaire présente. Il se répétait cela et ne réussissait pas à calmer une préoccupation anxieuse qui ne lui permettait pas de tenir en place.\
\
Il trouvait que ses gens tardaient bien à reparaître. Il se promenait de long en large, comptant les minutes, tirant sa montre trois fois par quart d’heure pour la comparer à la pendule. Involontairement, lorsqu’un pas résonnait dans la galerie, presque déserte à cette heure, il se rapprochait de l’entrée, s’arrêtait et prêtait l’oreille.\
\
On frappa à la porte. C’était son greffier qu’il avait fait prévenir.\
\
Celui-ci n’avait rien de particulier\~; il était long plutôt que grand et très maigre. Ses allures étaient compassées, ses gestes méthodiques, sa figure était aussi impassible que si elle eût été sculptée dans un morceau de bois jaune.\
\
Il avait trente-quatre ans, et depuis treize ans avait écrit successivement les interrogatoires de quatre juges d’instruction. C’est dire qu’il pouvait entendre sans sourciller les choses les plus monstrueuses. Un jurisconsulte spirituel a ainsi défini le greffier\~: «\~Plume du juge d’instruction. Personnage qui est muet et qui parle, qui est aveugle et qui écrit, qui est sourd et qui entend.\~» Celui-ci remplissait le programme, et de plus s’appelait Constant.\
\
Il salua «\~son juge\~» et s’excusa sur son retard. Il était à sa tenue de livres, qu’il faisait tous les matins, et il avait fallu que sa femme l’envoyât chercher.\
\
\endash Vous arrivez encore à temps, lui dit M.\~Daburon, mais nous allons avoir de la besogne, vous pouvez préparer votre papier.\
\
Cinq minutes plus tard, l’huissier de service introduisait M.\~Noël Gerdy. Il entra d’un air aisé, en avocat qui a pratiqué son Palais et en sait les détours. Il ne ressemblait en rien, ce matin, à l’ami du père Tabaret. Encore moins aurait-on pu reconnaître l’amant de Mme\~Juliette. Il était tout autre, ou plutôt il avait repris son rôle habituel. C’était l’homme officiel qui se présentait, tel que le connaissaient ses confrères, tel que l’estimaient ses amis, tel qu’on l’aimait dans le cercle de ses relations. À sa tenue correcte, à sa figure reposée, jamais on ne se serait imaginé qu’après une soirée d’émotions et de violences, après une visite furtive à sa maîtresse, il avait passé la nuit au chevet d’une mourante. Et quelle mourante\~!\
\
Sa mère, ou du moins la femme qui lui en avait tenu lieu.\
\
Quelle différence entre lui et le juge\~!\
\
Le juge non plus n’avait pas dormi, mais on le voyait du reste à son affaissement, à sa mine soucieuse, à ses yeux largement cernés de bistre. Le devant de sa chemise était abominablement froissé, ses manchettes n’étaient pas fraîches. Emportée à la suite des événements, l’âme avait oublié la bête. Le menton bien rasé de Noël s’appuyait sur une cravate blanche irréprochable, son faux col n’avait pas un pli, ses cheveux et ses favoris étaient soigneusement peignés. Il salua M.\~Daburon et tendit sa citation.\
\
\endash Vous m’avez fait appeler, monsieur, dit-il\~; me voici à vos ordres.\
\
Le juge d’instruction n’était pas sans avoir rencontré le jeune avocat dans les couloirs du Palais\~; il le connaissait de vue. Puis il se rappelait avoir entendu parler de maître Gerdy comme d’un homme de talent et d’avenir et dont la réputation commençait à sortir de pair. Il l’accueillit donc en habitué de la boutique \endash la barrière est si légère entre le parquet et le barreau\~! \endash et il l’invita à s’asseoir.\
\
Les préliminaires de toute audition de témoins terminés, les nom, prénoms, âge, lieu de naissance, etc., enregistrés, le juge, qui suivait son greffier de l’œil pendant qu’il écrivait, se retourna vers Noël.\
\
\endash On vous a dit, maître Gerdy, commença-t-il, l’affaire à laquelle vous devez l’ennui de comparaître\~?\
\
\endash Oui, monsieur, l’assassinat de cette pauvre vieille, à La Jonchère.\
\
\endash Précisément, répondit M.\~Daburon.\
\
Et se souvenant fort à propos de sa promesse au père Tabaret, il ajouta\~:\
\
\endash Si la justice est arrivée à vous si promptement, c’est que nous avons trouvé votre nom mentionné souvent dans les papiers de la veuve Lerouge.\
\
\endash Je n’en suis pas surpris, répondit l’avocat, nous nous intéressions à cette bonne femme, qui a été ma nourrice, et je sais que madame Gerdy lui écrivait assez souvent.\
\
\endash Fort bien\~! Vous allez donc pouvoir nous donner des renseignements.\
\
\endash Ils seront, je le crains, monsieur, fort incomplets. Je ne sais pour ainsi dire rien de cette pauvre mère Lerouge. Je lui ai été repris de très bonne heure\~; et depuis que je suis homme, je ne me suis occupé d’elle que pour lui envoyer de temps à autre quelques secours.\
\
\endash Vous n’alliez jamais la visiter\~?\
\
\endash Pardonnez-moi. J’y suis allé plusieurs fois, mais je ne restais chez elle que quelques minutes. Madame Gerdy, qui la voyait souvent et à qui elle confiait toutes ses affaires, vous aurait éclairé bien mieux que moi.\
\
\endash Mais, fit le juge, je compte bien voir madame Gerdy, elle a dû recevoir une citation.\
\
\endash Je le sais, monsieur, mais il lui est impossible de répondre, elle est au lit, malade…\
\
\endash Gravement\~?\
\
\endash Si gravement qu’il est prudent, je crois, de renoncer à son témoignage. Elle est atteinte d’une affection qui, au dire de mon ami, le docteur Hervé, ne pardonne jamais. C’est quelque chose comme une inflammation du cerveau, une encéphalite, si je ne m’abuse. Il peut arriver qu’on lui rende la vie, on ne lui rendra pas la raison. Si elle ne meurt pas, elle sera folle.\
\
M.\~Daburon parut vivement contrarié.\
\
\endash Voilà qui est bien fâcheux, murmura-t-il. Et vous croyez, mon cher maître, qu’il est impossible de rien obtenir d’elle\~?\
\
\endash Il ne faut même pas y songer. Elle a complètement perdu la tête. Elle était, lorsque je l’ai quittée, dans un état de prostration à faire croire qu’elle ne passera pas la journée.\
\
\endash Et quand a-t-elle été prise de cette maladie\~?\
\
\endash Hier soir.\
\
\endash Tout à coup\~?\
\
\endash Oui, monsieur, en apparence, du moins, car pour moi j’ai de fortes raisons de croire qu’elle souffrait depuis au moins trois semaines. Hier donc, en sortant de table, ayant à peine mangé, elle prit un journal, et par un hasard bien regrettable, ses yeux s’arrêtent précisément sur les lignes qui relataient le crime. Aussitôt elle a poussé un grand cri, s’est débattue une seconde sur un fauteuil et a glissé sur le tapis en murmurant\~: «\~Oh\~! le malheureux\~! le malheureux\~!\~»\
\
\endash La malheureuse\~! vous voulez dire.\
\
\endash Non, monsieur, j’ai bien dit. Évidemment, cette exclamation ne s’adressait pas à ma pauvre nourrice.\
\
Sur cette réponse si grave, faite du ton le plus innocent, M.\~Daburon leva les yeux sur son témoin. L’avocat baissa la tête.\
\
\endash Et ensuite\~? demanda le juge après un moment de silence pendant lequel il avait pris quelques notes.\
\
\endash Ces mots, monsieur, sont les derniers prononcés par madame Gerdy. Aidé de notre servante, je l’ai portée dans son lit, le médecin a été appelé, et depuis elle n’a pas repris connaissance. Le docteur, au surplus…\
\
\endash C’est bien\~! interrompit M.\~Daburon. Laissons cela, au moins pour le moment. Maintenant, vous, maître Gerdy, connaissez-vous des ennemis à la veuve Lerouge\~?\
\
\endash Aucun.\
\
\endash Elle n’avait pas d’ennemis\~? Soit. Et dites-moi, existe-t-il à votre connaissance quelqu’un ayant un intérêt quelconque à la mort de cette pauvre vieille\~?\
\
Le juge d’instruction, en posant cette question, avait les yeux sur les yeux de Noël\~; il ne voulait pas qu’il pût détourner ou baisser la tête.\
\
L’avocat tressaillit et parut vivement impressionné. Il était décontenancé\~; il hésitait comme si une lutte se fût établie en lui.\
\
Enfin, d’une voix qui n’était rien moins que ferme, il répondit\~:\
\
\endash Non, personne.\
\
\endash Est-ce bien vrai\~? demanda le juge en imprimant plus de fixité à son regard. Vous ne connaissez personne à qui ce crime profite ou puisse profiter, personne absolument\~?\
\
\endash Je ne sais qu’une chose, monsieur, répondit Noël, c’est qu’il me cause à moi un préjudice irréparable.\
\
Enfin\~! pensa M.\~Daburon, nous voici aux lettres et je n’ai pas compromis ce pauvre Tabaret. Il eût été désagréable de lui causer le moindre chagrin, à ce brave et habile homme.\
\
\endash Un préjudice à vous, mon cher maître, reprit-il\~; vous allez, je l’espère, m’expliquer cela.\
\
Le malaise dont Noël avait donné quelques signes reparut beaucoup plus marqué.\
\
\endash Je sais, monsieur, répondit-il, que je dois à la justice non seulement la vérité mais encore toute la vérité. Cependant il est des circonstances si délicates que la conscience d’un homme d’honneur y voit un péril. Puis il est bien cruel d’être contraint de soulever le voile qui recouvre des secrets douloureux et dont la révélation peut quelquefois…\
\
M.\~Daburon interrompit d’un geste. L’accent triste de Noël l’impressionnait. Sachant d’avance ce qu’il allait entendre, il souffrait pour le jeune avocat. Il se retourna vers son greffier.\
\
\endash Constant\~! dit-il avec une certaine inflexion de voix. Cette intonation devait être un signal, car le long greffier se leva méthodiquement, passa sa plume derrière son oreille et sortit d’un pas mesuré. Noël parut sensible à la délicatesse du juge d’instruction.\
\
Son visage exprima la plus vive reconnaissance, son regard rendit grâce.\
\
\endash Combien je vous suis obligé, monsieur, dit-il avec un élan contenu, de votre généreuse attention\~! Ce que j’ai à dire est pénible, mais devant vous, maintenant, c’est à peine s’il m’en coûtera de parler.\
\
\endash Soyez sans crainte, reprit le juge, je ne retiendrai de votre déposition, mon cher maître, que ce qui me semblera tout à fait indispensable.\
\
\endash Je me sens peu maître de moi, monsieur, commença Noël, soyez indulgent pour mon trouble. Si quelque parole m’échappe qui vous semble empreinte d’amertume, excusez-la, elle sera involontaire. Jusqu’à ces jours passés, j’ai cru que j’étais un enfant de l’amour. Je le serais que je ne rougirais pas de l’avouer. Mon histoire est courte. J’avais une ambition honorable, j’ai travaillé. Quand on n’a pas de nom, on doit savoir s’en faire un. J’ai mené la vie obscure, retirée et austère de ceux qui, partis de bien bas, veulent arriver haut. J’adorais celle que je croyais ma mère, j’étais convaincu qu’elle m’aimait. La tache de ma naissance m’avait attiré quelques humiliations, je les méprisais. Comparant mon sort à celui de tant d’autres, je me trouvais encore parmi les privilégiés, quand la Providence a fait tomber entre mes mains toutes les lettres que mon père, le comte de Cornmarin, écrivait à madame Gerdy au moment de leur liaison. De la lecture de ces lettres, j’ai tiré cette conviction que je ne suis pas ce que je croyais être, que madame Gerdy n’est pas ma mère.\
\
Et sans laisser à M.\~Daburon le temps de répliquer, il exposa les événements que douze heures plus tôt il racontait au père Tabaret.\
\
C’était bien la même histoire, avec les mêmes circonstances, la même abondance de détails précis et concluants, mais le ton était changé. Autant chez lui la veille le jeune avocat avait été emphatique et violent, autant à cette heure, dans le cabinet du juge d’instruction, il était contenu et sobre d’impressions fortes.\
\
On aurait pu s’imaginer qu’il mesurait son récit à la portée de ses auditeurs, de façon à les frapper également l’un et l’autre, avec une forme différente.\
\
Au père Tabaret, esprit vulgaire, l’exagération de la colère\~; à M.\~Daburon, intelligence supérieure, l’exagération de la modération.\
\
Autant il s’était révolté contre une injuste destinée, autant il semblait s’incliner, armé de résignation devant une aveugle fatalité.\
\
Avec une réelle éloquence et un bonheur rare d’expressions, il exposa sa situation au lendemain de sa découverte, sa douleur, ses perplexités, ses doutes.\
\
Pour étayer sa certitude morale, il fallait un témoignage positif. Pouvait-il espérer celui du comte ou de Mme\~Gerdy, complices intéressés à taire la vérité\~? Non. Mais il comptait sur celui de sa nourrice, pauvre vieille qui l’affectionnait et qui, arrivée au terme de sa vie, était heureuse de décharger sa conscience d’un aussi lourd fardeau. Elle morte, les lettres devenaient comme un chiffon entre ses mains.\
\
Puis il passa à son explication avec Mme\~Gerdy et fut pour le juge plus prodigue de détails que pour son vieux voisin.\
\
Elle avait, dit-il, tout nié d’abord, mais il donna à entendre que, pressée de questions, accablée par l’évidence, dans un moment de désespoir, elle avait avoué, déclarant toutefois que cet aveu elle le rétracterait et le nierait, étant disposée à tout faire au monde pour que son fils conservât sa belle situation.\
\
De cette scène dataient, au jugement de l’avocat, les premières atteintes du mal auquel succombait l’ancienne maîtresse de son père.\
\
Noël s’étendit encore sur son entrevue avec le vicomte de Commarin.\
\
Même dans sa narration se glissèrent quelques variantes, mais si légères qu’il eût été bien difficile de les lui reprocher. Elles n’avaient rien d’ailleurs de défavorable à Albert.\
\
Il insista, au contraire, sur l’excellente impression qu’il gardait de ce jeune homme.\
\
Il avait reçu sa révélation avec une certaine défiance, il est vrai, mais avec une noble fermeté en même temps et comme un brave cœur prêt à s’incliner devant la justification du droit.\
\
Enfin, il traça un portrait presque enthousiaste de ce rival que n’avaient point gâté les prospérités, qui l’avait quitté sans un regard de rancune, vers lequel il se sentait entraîné, et qui après tout était son frère.\
\
M.\~Daburon avait écouté Noël avec l’attention la plus soutenue, sans qu’un mot, un geste, un froncement de sourcils trahît ses impressions. Quand il eut terminé\~:\
\
\endash Comment, monsieur, observa le juge, avez-vous pu me dire que, dans votre opinion, personne n’avait intérêt à la mort de la veuve Lerouge\~?\
\
L’avocat ne répondit pas.\
\
\endash Il me semble que la position de monsieur le vicomte de Commarin devient presque inattaquable. Madame Gerdy est folle, le comte niera tout, vos lettres ne prouvent rien, Il faut avouer que ce crime est des plus heureux pour ce jeune homme, et qu’il a été commis singulièrement à propos.\
\
\endash Oh\~! monsieur\~! s’écria Noël, protestant de toute son énergie, cette insinuation est formidable\~!…\
\
Le juge interrogea sévèrement la physionomie de l’avocat. Parlait-il franchement, jouait-il une généreuse comédie\~? Est-ce que réellement il n’avait jamais eu de soupçons\~? Noël ne broncha pas et presque aussitôt reprit\~:\
\
\endash Quelles raisons pouvait avoir ce jeune homme de trembler, de craindre pour sa position\~! Je ne lui ai pas adressé un mot de menace, même indirect. Je ne me suis pas présenté comme un dépossédé furibond qui veut qu’on lui restitue là, sur-le-champ, tout ce qu’on lui a pris. J’ai exposé les faits à Albert en lui disant\~: «\~Voilà\~: que pensez-vous\~? que décidons-nous\~? Soyez juge.\~»\
\
\endash Et il vous a demandé du temps\~?\
\
\endash Oui. Je lui ai pour ainsi dire proposé de m’accompagner chez la mère Lerouge, dont le témoignage pouvait lever tous ses doutes\~; il n’a pas semblé me comprendre. Cependant il la connaissait bien, étant allé chez elle avec le comte qui lui donnait, je l’ai su depuis, beaucoup d’argent.\
\
\endash Cette générosité ne vous a pas paru singulière\~?\
\
\endash Non.\
\
\endash Vous expliquez-vous pourquoi le vicomte n’a pas paru disposé à vous suivre\~?\
\
\endash Certainement. Il venait de me dire qu’il voulait avant tout avoir une explication avec son père, absent pour le moment, mais qui devait revenir sous peu de jours.\
\
La vérité, tout le monde le sait et se plaît à le proclamer, a un accent auquel personne ne se trompe. M.\~Daburon n’avait plus le moindre doute sur la bonne foi de son témoin. Noël continuait avec une candeur ingénue, celle d’un cœur honnête que les soupçons n’ont jamais effleuré de leur aile de chauve-souris\~:\
\
\endash Moi, cela me convenait fort, d’avoir immédiatement à traiter avec mon père. Je tenais d’autant plus à laver ce linge sale en famille, que je n’ai jamais désiré qu’un arrangement amiable. Les mains pleines de preuves, je reculerais devant un procès.\
\
\endash Vous n’auriez pas plaidé\~?\
\
\endash Jamais, monsieur, à aucun prix. Il aurait donc fallu, ajouta-t-il d’un ton fier, pour reprendre un nom qui m’appartient, commencer par le déshonorer\~?\
\
Pour le coup, M.\~Daburon ne put dissimuler une très sincère admiration.\
\
\endash Voilà un beau désintéressement, monsieur, dit-il.\
\
\endash Je pense, répondit Noël, qu’il n’est que raisonnable. Oui, au pis aller, je me déciderais à laisser mon titre à Albert. Certes le nom de Commarin est illustre, cependant j’espère que dans dix ans le mien sera plus connu. Seulement j’exigerais de larges compensations. Je n’ai rien, et souvent j’ai été entravé dans ma carrière par de misérables questions d’argent. Ce que madame Gerdy devait à la générosité de mon père a été presque entièrement dissipé. Mon éducation en a absorbé une grande partie, et il n’y a pas longtemps que mon cabinet couvre mes dépenses.\
\
» Nous vivons, madame Gerdy et moi, très modestement\~; par malheur, bien que simple dans ses goûts, elle manque d’économie et d’ordre, et jamais on ne s’imaginerait ce qui s’engloutissait dans notre ménage. Enfin, je n’ai rien à me reprocher\~: advienne que pourra. Sur le premier moment, je n’ai pas su dominer ma colère, mais maintenant je n’ai plus de rancune. En apprenant la mort de ma nourrice, j’ai jeté toutes mes espérances à la mer.\
\
\endash Et vous avez eu tort, mon cher maître, prononça le juge. Maintenant, c’est moi qui vous le dis\~: espérez. Peut-être avant la fin de la journée serez-vous rentré en possession de vos droits. La justice, je ne vous le cache pas, croit connaître l’assassin de la veuve Lerouge. À l’heure qu’il est, le vicomte Albert doit être arrêté.\
\
\endash Quoi\~! s’exclama Noël avec une sorte de stupeur, c’est donc vrai\~!… Je ne m’étais donc pas mépris, monsieur, au sens de vos paroles\~! J’avais craint de comprendre…\
\
\endash Et vous aviez compris, maître Gerdy, interrompit M.\~Daburon. Je vous remercie de vos sincères et loyales explications, elles facilitent singulièrement ma tâche. Demain, car aujourd’hui mes minutes sont comptées, nous mettrons en règle votre déposition… ensemble, si cela vous convient. Il ne me reste plus qu’à vous demander communication des lettres que vous possédez et qui me sont indispensables.\
\
\endash Avant une heure, monsieur, vous les aurez, répondit Noël. Et il sortit, après avoir chaudement exprimé sa gratitude au juge d’instruction.\
\
Moins préoccupé, l’avocat eût aperçu à l’extrémité de la galerie le père Tabaret, qui arrivait à fond de train, empressé et joyeux, comme un porteur de grandes nouvelles qu’il était.\
\
Sa voiture n’était pas arrêtée devant la grille du Palais de Justice que déjà il était dans la cour et s’élançait sous le porche. À le voir grimper, plus leste qu’un cinquième clerc d’avoué le roide escalier qui conduit aux galeries des juges d’instruction, on ne se serait pas douté qu’il était depuis bien des années du mauvais côté de la cinquantaine. Lui-même ne s’en doutait pas. Il ne se souvenait pas d’avoir passé la nuit\~; jamais il ne s’était senti si frais, si dispos, si gaillard\~; il avait dans les jambes des ressorts d’acier.\
\
Il traversa la galerie en deux sauts et entra comme une balle dans le cabinet du juge d’instruction, bousculant, sans lui demander pardon, lui si poli\~! le méthodique greffier, qui revenait de faire quelques douzaines de tours dans la salle des pas perdus.\
\
\endash Enlevé\~! s’écria-t-il dès le seuil, pincé, serré, bouclé, ficelé, emballé, coffré\~! Nous tenons l’homme\~! Le père Tabaret, plus Tirauclair que jamais, gesticulait avec une si comique véhémence et de si singulières contorsions, que le long greffier eut un sourire que d’ailleurs il se reprocha le soir même en se couchant.\
\
Mais M.\~Daburon, encore sous le poids de la déposition de Noël, fut choqué de cette joie intempestive qui pourtant lui apportait la sécurité. Il regarda sévèrement le père Tabaret en disant\~:\
\
\endash Plus bas, monsieur, plus bas, soyez convenable, modérez-vous.\
\
À tout autre moment, le bonhomme eût été consterné d’avoir mérité cette mercuriale. Elle glissa sur sa jubilation.\
\
\endash De la modération, répondit-il, je n’en manque pas, Dieu merci\~! et je m’en vante. C’est que jamais on n’a rien vu de pareil. Tout ce que j’avais annoncé, on l’a trouvé. Fleuret cassé, gants gris perle éraillés, porte-cigare, rien n’y manque. On va, monsieur, vous apporter tout cela et bien d’autres choses encore. On a son petit système à soi, et il paraît qu’il n’est pas mauvais. Voilà le triomphe de ma méthode d’induction dont Gévrol fait des gorges chaudes. Je donnerais cent francs pour qu’il fût ici. Mais non, mon Gévrol tient à pincer l’homme aux boucles d’oreilles. Il est, ma foi\~! bien capable de mettre la main dessus. C’est un gaillard, Gévrol, un lapin, un fameux\~! Combien lui donne-t-on par an, pour son habileté\~?…\
\
\endash Voyons, cher monsieur Tabaret, fit le juge, dès qu’il trouva jour à placer un mot, soyons sérieux, s’il se peut, et procédons avec ordre.\
\
\endash Bast\~! reprit le bonhomme, à quoi bon\~! c’est une affaire toisée maintenant. Quand on va nous amener notre homme, montrez-lui seulement les éraillures retirées des ongles de la victime et ses gants à lui, et vous l’assommez. Moi je parie qu’il va tout avouer {\i hic et nunc. }Oui, je parie ma tête contre la sienne, quoiqu’elle soit bien aventurée. Et encore non, il sauvera son cou\~! Ces poules mouillées du jury sont capables de lui accorder les circonstances atténuantes. C’est moi qui lui en donnerais\~! Ah\~! ces lenteurs perdent la justice\~! Si tout le monde était de mon avis, le châtiment des coquins ne traînerait pas si longtemps. Sitôt pris, sitôt pendu. Et voilà.\
\
M.\~Daburon s’était résigné à laisser passer cette trombe de paroles. Quand l’exaltation du bonhomme fut un peu usée, il commença seulement à l’interroger. Il eut encore assez de peine à obtenir des détails précis sur l’arrestation, détails que devait confirmer le procès-verbal du commissaire de police.\
\
Le juge parut très surpris en apprenant qu’Albert, à la vue du mandat, avait dit\~: «\~Je suis perdu\~!\~»\
\
\endash Voilà, murmura-t-il, une terrible charge.\
\
\endash Certes\~! reprit le père Tabaret. Jamais, dans son état normal, il n’eût laissé échapper ces mots qui le perdent, en effet. C’est que nous l’avions saisi mal éveillé. Il ne s’était pas couché. Il dormait d’un mauvais sommeil sur un canapé quand nous sommes arrivés. J’avais eu soin de laisser filer en avant et de suivre de très près un domestique dont l’épouvante l’a démoralisé. Tous mes calculs étaient faits. Mais, soyez sans crainte, il trouvera pour son exclamation malheureuse une explication plausible. Je dois ajouter que près de lui, par terre, nous avons trouvé toute froissée la {\i Gazette de France }de la veille, qui contenait la nouvelle de l’assassinat. Ce sera la première fois qu’un avis dans les journaux aura fait pincer un coupable.\
\
\endash Oui, murmura le juge devenu pensif, oui, vous êtes un homme précieux, monsieur Tabaret. Et plus haut il ajouta\~:\
\
\endash J’ai pu m’en convaincre, car monsieur Gerdy sort d’ici à l’instant.\
\
\endash Vous avez vu Noël\~! s’écria le bonhomme. En même temps toute sa vaniteuse satisfaction disparut.\
\
Un nuage d’inquiétude voila comme un crêpe sa face rouge et joyeuse.\
\
\endash Noël, ici\~! répéta-t-il.\
\
Et timidement il demanda\~:\
\
\endash Et sait-il\~?\
\
\endash Rien, répondit M.\~Daburon. Je n’ai pas eu besoin de vous faire intervenir. Ne vous ai-je pas d’ailleurs promis une discrétion absolue\~?\
\
\endash Tout va bien\~! s’écria le père Tabaret. Et que pense monsieur le juge de Noël\~?\
\
\endash C’est, j’en suis sûr, un noble et digne cœur, dit le magistrat\~: une nature à la fois forte et tendre. Les sentiments que je lui ai entendu exprimer ici et qu’il est impossible de révoquer en doute manifestent une élévation d’âme malheureusement exceptionnelle. Rarement dans ma vie, j’ai rencontré un homme dont l’abord m’ait été aussi sympathique. Je comprends qu’on soit fier d’être son ami.\
\
\endash Quand je le disais à monsieur le juge\~! voilà l’effet qu’il a produit à tout le monde. Moi je l’aime comme mon enfant, et quoi qu’il arrive, il aura toute ma fortune. Oui, je lui laisserai tout après moi, comme il est dit sur mon testament déposé chez maître Baron, mon notaire. Il y a aussi un paragraphe pour madame Gerdy, mais je vais le biffer, et vivement\~!\
\
\endash Madame Gerdy, monsieur Tabaret, n’aura bientôt plus besoin de rien.\
\
\endash Elle\~! comment cela\~? Est-ce que le comte\~?…\
\
\endash Elle est mourante et ne passera sans doute pas la journée, c’est monsieur Gerdy qui me l’a dit.\
\
\endash Ah\~! mon Dieu\~! s’écria le bonhomme, que m’apprenez-vous là\~! mourante\~!… Noël va être au désespoir… c’est-à-dire non, puisque ce n’est plus sa mère, que lui importe\~! Mourante\~! Je l’estimais beaucoup avant de la mépriser. Pauvre humanité\~! Il paraît que tous les coupables vont y passer le même jour, car, j’oubliais de vous en informer, au moment où je quittais l’hôtel de Commarin, j’ai entendu un domestique annoncer à un autre que le comte, à la nouvelle de l’arrestation de son fils, avait été frappé d’une attaque.\
\
\endash Ce serait pour monsieur Gerdy la pire des catastrophes.\
\
\endash Pour Noël\~?\
\
\endash Je comptais sur la déposition de monsieur de Commarin pour lui rendre, moi, tout ce dont il est si digne. Le comte mort, la veuve Lerouge morte, madame Gerdy mourante ou dans tous les cas folle, qui donc pourra dire si les papiers ont raison\~?\
\
\endash C’est vrai\~! murmura le père Tabaret, c’est vrai\~! Et je ne voyais pas cela, moi\~! Quelle fatalité\~! Car je ne me suis pas trompé, j’ai bien entendu…\
\
Il n’acheva pas. La porte du cabinet de M.\~Daburon s’ouvrit, et le comte de Commarin lui-même parut dans l’encadrement, roide comme un de ces vieux portraits qu’on dirait glacés dans leur bordure dorée.\
\
Le vieux gentilhomme fit un signe de la main, et les deux domestiques qui l’avaient aidé à monter jusqu’à la galerie en le soutenant sous les bras se retirèrent.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248343}\fs38\b XI{\*\bkmkend _Toc88248343}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 C’était le comte de Commarin, son ombre plutôt. Sa tête qu’il portait si haut penchait sur sa poitrine, sa taille s’était affaissée, ses yeux n’avaient plus leur flamme, ses belles mains tremblaient. Le désordre violent de sa toilette rendait plus frappant encore le changement qu’il avait subi. En une nuit, il avait vieilli de vingt ans.\
\nowidctlpar\
Ces vieillards robustes ressemblent à ces grands arbres dont le bois intérieurement s’est émietté et qui ne vivent plus que par l’écorce. Ils paraissent inébranlables, ils semblent défier le temps, un vent d’orage les jette à terre. Cet homme, hier encore si fier de n’avoir jamais plié, était brisé. L’orgueil de son nom constituait toute sa force\~; humilié, il se sentait anéanti. En lui tout s’était déchiré à la fois, tous les appuis lui avaient manqué en même temps. Son regard sans chaleur et sans vie disait la morne stupeur de sa pensée. Il présentait si bien l’image la plus achevée du désespoir, que le juge d’instruction, à sa vue, éprouva comme un frisson. Le père Tabaret eut un mouvement d’épouvante\~; le greffier lui-même fut ému.\
\
\endash Constant, dit M.\~Daburon vivement, allez donc avec monsieur Tabaret chercher des nouvelles à la Préfecture.\
\
Le greffier sortit, suivi du bonhomme, qui s’éloignait bien à regret.\
\
Le comte ne s’était pas aperçu de leur présence\~; il ne remarqua pas leur sortie.\
\
M.\~Daburon lui avança un siège\~; il s’assit.\
\
\endash Je me sens si faible, dit-il, que je ne saurais rester debout. Il s’excusait, lui, près d’un petit magistrat\~!\
\
C’est que nous ne sommes plus précisément au temps si regrettable où la noblesse se croyait bien au-dessus de la loi, et s’y trouvait en effet. Elle est loin, l’année où la duchesse de Bouillon faisait la nique aux messieurs du parlement, où les hautes et nobles empoisonneuses du règne de Louis XIV traitaient avec le dernier mépris les conseillers de la Chambre ardente\~! Tout le monde respecte la justice aujourd’hui, et la craint un peu, même quand elle n’est représentée que par un simple et consciencieux juge d’instruction.\
\
\endash Vous êtes peut-être bien indisposé, monsieur le comte, dit le juge, pour me donner des éclaircissements que j’espérais de vous.\
\
\endash Je me sens mieux, répondit M.\~de\~Commarin, je vous remercie Je suis aussi bien que je puis l’être après le coup terrible. En apprenant de quel crime est accusé mon fils et son arrestation, j’ai été foudroyé. Je me croyais fort, j’ai roulé dans la poussière. Mes domestiques m’ont cru mort. Que ne le suis-je, en effet\~! La vigueur de ma constitution m’a sauvé, à ce que dit mon médecin, mais je crois que Dieu veut que je vive pour que je boive jusqu’à la lie le calice des humiliations.\
\
Il s’interrompit\~; un flot de sang qui remontait à sa gorge l’étouffait. Le juge d’instruction se tenait debout près de son bureau, n’osant se permettre un mouvement.\
\
Après quelques instants de repos, le comte éprouva un soulagement, car il continua\~:\
\
\endash Malheureux que je suis\~! ne devais-je pas m’attendre à tout cela\~? Est-ce que tout ne se découvre pas, tôt ou tard\~! Je suis châtié par où j’ai péché\~: par l’orgueil. Je me suis cru au-dessus de la foudre et j’ai attiré l’orage sur ma maison. Albert, un assassin\~! un vicomte de Commarin à la cour d’assises\~! Ah\~! monsieur, punissez-moi aussi, car seul j’ai préparé le crime autrefois. Avec moi, quinze siècles de la gloire la plus pure s’éteignent dans l’ignominie.\
\
M.\~Daburon jugeait impardonnable la conduite du comte de Commarin\~: aussi s’était-il formellement promis de ne pas lui ménager le blâme.\
\
Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, presque intraitable, et il s’était juré de faire tomber toute sa morgue.\
\
Peut-être le plébéien traité de si haut jadis par la marquise d’Arlange gardait-il, sans s’en douter, un grain de rancune contre l’aristocratie\~?…\
\
Il avait vaguement préparé certaine allocution un peu plus que sévère qui ne pouvait manquer d’atterrer le vieux gentilhomme et de le faire rentrer en lui-même.\
\
Mais voilà qu’il se trouvait en présence d’un si immense repentir, que son indignation se changeait en pitié profonde, et qu’il se demandait comment adoucir cette douleur.\
\
\endash Écrivez, monsieur, poursuivait le comte avec une exaltation dont on ne l’eût pas cru capable dix minutes plus tôt, écrivez mes aveux sans y retrancher rien. Je n’ai plus besoin de grâce ni de ménagements. Que puis-je craindre désormais\~? La honte n’est-elle pas publique\~! Ne faudra-t-il pas dans quelques jours que moi, le comte Rhéteau de Commarin, je paraisse devant le tribunal pour proclamer l’infamie de notre maison\~! Ah\~! tout est perdu, maintenant, même l’honneur\~! Écrivez, monsieur, ma volonté est que tout le monde sache que je fus le premier coupable. Mais on saura aussi que déjà la punition avait été terrible, et qu’il n’était pas besoin de cette dernière et mortelle épreuve.\
\
Le comte s’arrêta pour rassembler et condenser ses souvenirs. Il reprit ensuite d’une voix plus ferme et qui trouvait ses vibrations à mesure qu’il parlait\~:\
\
\endash À l’âge qu’a maintenant Albert, monsieur, mes parents me firent épouser, malgré mes supplications, la plus noble et la plus pure des jeunes filles. Je l’ai rendue la plus infortunée des femmes. Je ne pouvais l’aimer. J’éprouvais alors la plus vive passion pour une maîtresse qui s’était donnée à moi sage et que j’avais depuis plusieurs années. Je la trouvais adorable de beauté, de candeur et d’esprit. Elle se nommait Valérie. Tout est mort en moi, monsieur\~; eh bien\~! ce nom, quand je le prononce, me remue encore. Malgré mon mariage, je ne pus me résigner à rompre avec elle. Je dois dire qu’elle le voulait. L’idée d’un partage honteux la révoltait. Sans doute elle m’aimait alors. Nos relations continuèrent. Ma femme et ma maîtresse devinrent mères presque en même temps. Cette coïncidence éveilla en moi l’idée funeste de sacrifier mon fils légitime à mon bâtard. Je communiquai ce projet à Valérie. À ma grande surprise, elle le repoussa avec horreur. En elle déjà l’instinct de la maternité s’était éveillé, elle ne voulait pas se séparer de son enfant. J’ai conservé, comme un monument de ma folie, les lettres qu’elle m’écrivait en ce temps\~; je les relisais cette nuit même. Comment ne me suis-je rendu ni à ses raisons ni à ses prières\~? C’est que j’étais frappé de vertige. Elle avait comme le pressentiment du malheur qui m’accable aujourd’hui. Mais je vins à Paris, mais j’avais sur elle un empire absolu\~: je menaçai de la quitter, de ne jamais la revoir, elle céda. Un valet à moi et Claudine Lerouge furent chargés de cette coupable substitution. C’est donc le fils de ma maîtresse qui porte le titre de vicomte de Commarin et qu’on est venu arrêter il y a une heure.\
\
M.\~Daburon n’espérait pas une déclaration si nette, ni surtout si prompte. Intérieurement il se réjouit pour le jeune avocat, dont les nobles sentiments avaient fait sa conquête.\
\
\endash Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous reconnaissez que monsieur Noël Gerdy est né de votre légitime mariage et que seul il a le droit de porter votre nom\~?\
\
\endash Oui, monsieur. Hélas\~! autrefois je me suis réjoui du succès de mes projets comme de la plus heureuse victoire. J’étais si enivré de la joie d’avoir là, près de moi, l’enfant de ma Valérie, que j’oubliais tout. J’avais reporté sur lui une partie de mon amour pour sa mère, ou plutôt je l’aimais davantage encore, s’il est possible. La pensée qu’il porterait mon nom, qu’il hériterait de tous mes biens, au détriment de l’autre, me transportait de ravissement. L’autre, je le détestais, je ne pouvais le voir. Je ne me souviens pas de l’avoir embrassé deux fois. C’est au point que souvent Valérie, qui était très bonne, me reprochait ma dureté. Un seul mot troublait mon bonheur. La comtesse de Commarin adorait celui qu’elle croyait son fils, sans cesse elle voulait l’avoir sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant ma femme couvrir de baisers et de caresses l’enfant de ma maîtresse, je ne saurais l’exprimer. Autant que je le pouvais, je l’éloignais d’elle, et elle, ne pouvant comprendre ce qui se passait en moi, s’imaginait que je faisais tout pour empêcher son fils de l’aimer. Elle mourut, monsieur, avec cette idée qui empoisonna ses derniers jours. Elle mourut de chagrin, mais, comme les saintes, sans une plainte, sans un murmure, le pardon sur les lèvres et dans le cœur.\
\
Bien que pressé par l’heure, M.\~Daburon n’osait interrompre le comte et l’interroger brièvement sur les faits directs de la cause.\
\
Il pensait que la fièvre seule lui donnait cette énergie factice à laquelle, d’un moment à l’autre, pouvait succéder la plus complète prostration\~; il craignait, si une fois on l’arrêtait, qu’il n’eût plus la force de reprendre.\
\
\endash Je n’eus pas, continua le comte, une larme pour elle. Qu’avait-elle été dans ma vie\~? Un chagrin et un remords. Mais la justice de Dieu, en avance sur celle des hommes, allait prendre une terrible revanche. Un jour, on vint m’avertir que Valérie se jouait de moi et me trompait depuis longtemps. Je ne voulus pas le croire d’abord\~; cela me paraissait impossible, insensé. J’aurais plutôt douté de moi que d’elle. Je l’avais prise dans une mansarde, s’épuisant seize heures pour gagner trente sous\~; elle me devait tout. J’en avais si bien fait, à la longue, une chose à moi, qu’une trahison d’elle répugnait en quelque sorte à ma raison. Je ne pouvais pas prendre sur moi d’être jaloux. Cependant, je m’informai, je la fis surveiller, je descendis jusqu’à l’épier. On avait dit vrai. Cette malheureuse avait un amant, et elle l’avait depuis plus de dix ans. C’était un officier de cavalerie. Il venait chez elle en s’entourant de précautions. D’ordinaire il se retirait vers minuit, mais il lui arrivait aussi de passer la nuit, et, en ce cas, il s’échappait de grand matin. Envoyé en garnison loin de Paris, il obtenait des permissions pour la venir visiter, et, pendant ces permissions, il restait enfermé chez elle sans bouger. Un soir, mes espions me prévinrent qu’il y était. J’accourus. Ma présence ne la troubla pas. Elle m’accueillit comme toujours en me sautant au cou. Je crus qu’on m’abusait, et j’allais tout lui dire, quand, sur le piano, j’aperçus des gants de daim comme en portent les militaires. Ne voulant pas d’éclat, ne sachant à quel excès pourrait me porter ma colère, je m’enfuis sans prononcer une parole. Depuis, je ne l’ai pas revue. Elle m’a écrit, je n’ai pas ouvert ses lettres. Elle a essayé de pénétrer jusqu’à moi, de se trouver sur mon passage\~; en vain\~: mes domestiques avaient une consigne que pas un n’eût osé enfreindre.\
\
C’était à douter si c’était bien le comte de Commarin, cet homme d’une hauteur glacée, d’une réserve si pleine de dédain qui parlait ainsi, qui livrait sa vie entière sans restrictions, sans réserve, et à qui\~? À un Inconnu.\
\
C’est qu’il était dans une de ces heures désespérées, proches de l’égarement, où toute réflexion manque, où il faut quand même une issue à l’émotion trop forte.\
\
Que lui importait ce secret si courageusement porté pendant tant d’années\~? Il s’en débarrassait comme le misérable qui, accablé par un fardeau trop lourd, le jette à terre sans se soucier où il tombe ni s’il tentera la cupidité des passants.\
\
\endash Rien, continua-t-il, non, rien n’approche de ce que j’endurai alors. Je tenais à cette femme par le fond de mes entrailles. Elle était comme une émanation de moi-même. En me séparant d’elle, il me semblait que j’arrachais quelque chose de ma propre chair. Je ne saurais dire quelles passions furieuses son souvenir attisait en moi. Je la méprisais et je la désirais avec une égale violence. Je la haïssais et je l’aimais.\
\
» Et partout j’ai traîné sa détestable image. Rien n’a pu me la faire oublier. Je ne me suis jamais consolé de sa perte. Et ce n’est rien encore. Des doutes affreux m’étaient venus au sujet d’Albert. Étais-je réellement son père\~? Comprenez-vous quel supplice était le mien, lorsque je me disais\~: c’est peut-être à l’enfant d’un étranger que j’ai sacrifié le mien\~! Ce bâtard qui s’appelait Commarin me faisait horreur. À mon amitié si vive avait succédé une invincible répulsion. Que de fois, en ce temps, j’ai lutté contre une envie folle de le tuer\~! Plus tard, j’ai su maîtriser mon aversion, je n’en ai jamais complètement triomphé. Albert, monsieur, était le meilleur des fils\~; néanmoins, il y avait entre lui et moi une barrière de glace qu’il ne pouvait s’expliquer. Souvent j’ai été sur le point de m’adresser aux tribunaux, de tout avouer, de réclamer mon héritier légitime\~: le respect qu’on doit à son rang m’a retenu. Je reculais devant le scandale. Je m’effrayais pour mon nom du ridicule ou du blâme, et je n’ai pu le sauver de l’infamie.\
\
La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces derniers mots. D’un geste désolé, il voila sa figure de ses deux mains. Deux grosses larmes presque aussitôt séchées roulèrent silencieusement le long de ses joues ridées.\
\
Cependant, la porte du cabinet s’entrebâilla, et la tête du long greffier apparut.\
\
M.\~Daburon lui fit signe de reprendre sa place, et s’adressant à M.\~de\~Commarin\~:\
\
\endash Monsieur, dit-il d’une voix que la compassion faisait plus douce, aux yeux de Dieu comme aux yeux de la société, vous avez commis une grande faute, et les suites, vous le voyez, sont désastreuses. Cette faute, il est de votre devoir de la réparer autant qu’il est en vous.\
\
\endash Telle est mon intention, monsieur, et, vous le dirai-je\~? mon plus cher désir.\
\
\endash Vous me comprenez, sans doute, insista M.\~Daburon.\
\
\endash Oui, monsieur, répondit le vieillard, oui, je vous comprends.\
\
\endash Ce sera une consolation pour vous, ajouta le juge, d’apprendre que monsieur Noël Gerdy est digne à tous égards de la haute position que vous allez lui rendre. Peut-être reconnaîtrez-vous que son caractère s’est plus fortement trempé que s’il eût été élevé près de vous. Le malheur est un maître dont toutes les leçons portent. C’est un homme d’un grand talent, et le meilleur et le plus digne que je sache. Vous aurez un fils digne de ses ancêtres. Enfin, nul de votre famille n’a failli, monsieur, le vicomte Albert n’est pas un Commarin.\
\
\endash Non\~! n’est-ce pas\~? répliqua vivement le comte. Un Commarin, ajouta-t-il, serait mort à cette heure, et le sang lave tout.\
\
Cette explication du vieux gentilhomme fit profondément réfléchir le juge d’instruction.\
\
\endash Seriez-vous donc sûr, monsieur, demanda-t-il, de la culpabilité du vicomte\~?\
\
M.\~de\~Commarin arrêta sur le juge un regard où éclatait l’étonnement.\
\
\endash Je ne suis à Paris que d’hier soir, répondit-il, et j’ignore tout ce qui a pu se passer. Je sais seulement qu’on ne procède pas à la légère contre un homme dans la situation qu’occupait Albert. Si vous l’avez fait arrêter, c’est qu’évidemment vous avez plus que des soupçons, c’est que vous possédez des preuves positives.\
\
M.\~Daburon se mordit les lèvres et ne put dissimuler un mouvement de mécontentement. Il venait de manquer de prudence, il avait voulu aller trop vite. Il avait cru l’esprit du comte complètement bouleversé, et il venait d’éveiller sa défiance. Toute l’habileté du monde ne répare pas une pareille maladresse.\
\
Au bout d’un interrogatoire dont on attend beaucoup, elle peut stériliser toutes les combinaisons.\
\
Un témoin sur ses gardes n’est plus un témoin sur lequel on peut compter\~; il tremble de se compromettre, mesure la portée des questions et marchande ses réponses.\
\
D’autre part, la justice comme la police est disposée à douter de tout, à tout supposer, à soupçonner tout le monde.\
\
Jusqu’à quel point le comte était-il étranger au crime de La Jonchère\~? Évidemment, quelques jours auparavant, bien que doutant de sa paternité, il eût fait les plus grands efforts pour sauver la situation d’Albert. Il y croyait son honneur intéressé, son récit le démontrait.\
\
N’était-il pas un homme à supprimer par tous les moyens un témoignage gênant\~? Voilà ce que se disait M.\~Daburon.\
\
Enfin, il ne voyait pas clairement où se trouvait dans cette affaire l’intérêt du comte de Commarin, et cette incertitude l’inquiétait. De là sa vive contrariété.\
\
\endash Monsieur, reprit-il plus posément, quand avez-vous été informé de la découverte de votre secret\~?\
\
\endash Hier soir, par Albert lui-même. Il m’a parlé de cette déplorable histoire d’une façon que maintenant je cherche en vain à m’expliquer. À moins que…\
\
Le comte s’arrêta court, comme si sa raison eût été choquée de l’invraisemblance de la supposition qu’il allait formuler.\
\
\endash À moins que\~?… interrogea avidement le juge d’instruction.\
\
\endash Monsieur, dit le comte sans répondre directement, Albert serait un héros, s’il n’était pas coupable.\
\
\endash Ah\~! fit vivement le juge, avez-vous donc, monsieur, des raisons de croire à son innocence\~?\
\
Le dépit de M.\~Daburon perçait si bien sous le ton de ses paroles, que M.\~de\~Commarin pouvait et devait y voir une apparence d’intention injurieuse. Il tressaillit, vivement piqué, et se redressa en disant\~:\
\
\endash Je ne suis pas plus maintenant un témoin à décharge que je n’étais un témoin à charge tout à l’heure. Je cherche à éclairer la justice, comme c’est mon devoir, et voilà tout.\
\
Allons, bon\~! se dit M.\~Daburon, voici que je l’ai blessé, à présent. Est-ce que je vais aller comme cela de faute en faute\~!\
\
\endash Voici les faits, reprit le comte. Hier soir, après avoir parlé de ces maudites lettres, Albert a commencé par me tendre un piège pour savoir la vérité, car il doutait encore, ma correspondance n’étant pas arrivée entière à monsieur Gerdy. Une discussion aussi vive que possible s’est alors élevée entre mon fils et moi. Il m’a déclaré qu’il était résolu à se retirer devant Noël. Je prétendais, moi, au contraire, transiger coûte que coûte. Albert a osé me tenir tête. Tous mes efforts pour l’amener à mes vues ont été superflus. Vainement j’ai essayé de faire vibrer en lui les cordes que je supposais les plus sensibles. Il m’a répété fermement qu’il se retirait malgré moi, se déclarant satisfait, si je consentais à lui assurer une modeste aisance. J’ai encore tenté de le faire revenir en lui démontrant qu’un mariage qu’il souhaite ardemment depuis deux ans manquerait de ce coup\~; il m’a répondu qu’il s’était assuré l’assentiment de sa fiancée, mademoiselle d’Arlange.\
\
Ce nom éclata comme la foudre aux oreilles du juge d’instruction. Il bondit sur son fauteuil.\
\
Sentant qu’il devenait cramoisi, il prit au hasard sur son bureau un énorme dossier, et, pour dissimuler son trouble, il l’éleva à la hauteur de sa figure comme s’il eût cherché à déchiffrer un mot illisible.\
\
Il commençait à comprendre de quelle tâche il s’était chargé. Il sentait qu’il se troublait comme un enfant, qu’il n’avait ni son calme ni sa lucidité habituels. Il s’avouait qu’il était capable de commettre les plus fortes bévues. Pourquoi s’être chargé de cette instruction\~? Possédait-il son libre arbitre\~? Dépendait-il de sa volonté d’être impartial\~?\
\
Volontiers il eût renvoyé à un autre moment la suite de la déposition du comte\~; le pouvait-il\~? Sa conscience de juge d’instruction lui criait que ce serait une maladresse nouvelle. Il reprit donc cet interrogatoire si pénible.\
\
\endash Monsieur, dit-il, les sentiments exprimés par le vicomte sont fort beaux sans doute, mais ne vous a-t-il pas parlé de la veuve Lerouge\~?\
\
\endash Si, répondit le comte qui parut soudain éclairé par le souvenir d’un détail inaperçu\~; si, certainement.\
\
\endash Il a dû vous montrer que le témoignage de cette femme rendait impossible une lutte avec monsieur Gerdy\~?\
\
\endash Précisément, monsieur, et, écartant la question de bonne foi, c’est là-dessus qu’il se basait pour se refuser à suivre mes volontés.\
\
\endash Il faudrait, monsieur le comte, me raconter bien exactement ce qui s’est passé entre le vicomte et vous. Faites donc, je vous prie, un appel à vos souvenirs, et tâchez de me rapporter aussi exactement que possible ses paroles.\
\
M.\~de\~Commarin put obéir sans trop de difficulté. Depuis un moment, une salutaire réaction s’opérait en lui. Son sang, fouetté par les insistances de l’interrogatoire, reprenait son cours accoutumé. Son cerveau se dégageait.\
\
La scène de la soirée précédente était admirablement présente à sa mémoire jusque dans ses plus insignifiants détails. Il avait encore dans l’oreille l’intonation des paroles d’Albert, il revoyait sa mimique expressive.\
\
À mesure que s’avançait son récit, vivant de clarté et d’exactitude, la conviction de M.\~Daburon s’affermissait.\
\
Le juge retournait contre Albert précisément ce qui la veille avait fait l’admiration du comte.\
\
Quelle surprenante comédie\~! pensait-il. Tabaret a décidément une double vue. À son incompréhensible audace, ce jeune homme joint une infernale habileté. Le génie du crime lui-même l’inspire. C’est un miracle que nous puissions le démasquer. Comme il avait bien tout prévu et préparé\~! Comme cette scène avec son père est merveilleusement combinée pour donner le change en cas d’accident\~!\
\
» Il n’y a pas une phrase qui ne souligne une intention, qui n’aille au-devant d’un soupçon. Quel fini d’exécution\~! Quel soin méticuleux des détails\~!\
\
» Rien n’y manque, pas même le grand duo avec la femme aimée. A-t-il réellement prévenu Claire\~? Probablement\~!\
\
» Je pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, lui parler\~! Pauvre enfant\~! aimer un pareil homme\~! Mais son plan maintenant saute aux yeux.\
\
» Cette discussion avec le comte, c’est sa planche de salut. Elle ne l’engage à rien et lui permet de gagner du temps.\
\
» Il aurait probablement traîné les choses en longueur, puis il aurait fini par se ranger à l’avis de son père. Il se serait encore fait un mérite de sa condescendance et aurait demandé des récompenses pour sa faiblesse. Et lorsque Noël serait revenu à la charge, il se serait trouvé en face du comte, qui aurait tout nié bravement, qui l’aurait éconduit poliment, et au besoin l’aurait chassé comme un imposteur et un faussaire.\
\
Chose étrange, mais cependant explicable, M.\~de\~Commarin, tout en parlant, arrivait précisément aux idées du juge, à des conclusions presque identiques.\
\
Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de Claudine\~? Il se rappelait fort bien que dans sa colère il avait dit à son fils\~: «\~On ne commet pas de si belles actions pour son plaisir.\~» Ce sublime désintéressement s’expliquait.\
\
Lorsque le comte eut terminé\~:\
\
\endash Je vous remercie, monsieur, dit M.\~Daburon. Je ne saurais vous rien dire encore de positif, mais la justice a de fortes raisons de croire que, dans la scène que vous venez de me rapporter, le vicomte Albert jouait en comédien consommé un rôle appris à l’avance.\
\
\endash Et bien appris, murmura le comte, car il m’a trompé, moi\~!…\
\
Il fut interrompu par Noël qui entrait, une serviette de chagrin noir à son chiffre sous le bras.\
\
L’avocat s’inclina devant le vieux gentilhomme qui, de son côté, se leva et se retira, par discrétion, à l’extrémité de la pièce.\
\
\endash Monsieur, dit Noël à demi-voix au juge, vous trouverez toutes les lettres dans ce portefeuille. Je vous demanderai la permission de vous quitter bien vite, l’état de madame Gerdy devient d’heure en heure plus alarmant.\
\
Noël avait quelque peu haussé la voix en prononçant ces derniers mots\~; le comte les entendit. Il tressaillit et dut faire un grand effort pour étouffer la question qui de son cœur montait à ses lèvres.\
\
\endash Il faut pourtant, mon cher maître, que vous m’accordiez une minute, répondit le juge.\
\
M.\~Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant l’avocat par la main il l’amena devant le comte.\
\
\endash Monsieur de Commarin, prononça-t-il, j’ai l’honneur de vous présenter monsieur Noël Gerdy.\
\
M.\~de\~Commarin s’attendait probablement à quelque péripétie de ce genre, car pas un des muscles de son visage ne bougea\~; il demeura imperturbable. Noël, lui, fut comme un homme qui reçoit un coup de marteau sur le crâne\~: il chancela et fut obligé de chercher un point d’appui sur le dossier d’une chaise.\
\
Puis, tous deux, le père et le fils, ils restèrent face à face, abîmés en apparence dans leurs réflexions, en réalité s’examinant avec une sombre méfiance, chacun s’efforçant de saisir quelque chose de la pensée de l’autre.\
\
M.\~Daburon avait espéré mieux d’un coup de théâtre qu’il méditait depuis l’entrée du comte dans son cabinet. Il se flattait d’amener par cette brusque présentation une scène pathétique très vive qui ne laisserait pas à ses clients le loisir de la réflexion.\
\
Le comte ouvrirait les bras, Noël s’y précipiterait, et la reconnaissance, pour être parfaite, n’aurait plus qu’à attendre la consécration des tribunaux.\
\
La roideur de l’un, le trouble de l’autre déconcertaient ses prévisions. Il se crut obligé à une intervention plus pressante.\
\
\endash Monsieur le comte, dit-il d’un ton de reproche, vous reconnaissiez, il n’y a qu’un instant, que monsieur Gerdy était votre fils légitime.\
\
M.\~de\~Commarin ne répondit pas\~; on pouvait douter, à son immobilité, qu’il eût entendu. C’est Noël qui, rassemblant tout son courage, osa parler le premier.\
\
\endash Monsieur, balbutia-t-il, je ne vous en veux pas…\
\
\endash Vous pouvez dire\~: «\~mon père\~», interrompit le hautain vieillard d’un ton qui n’avait certes rien d’ému ni rien de tendre.\
\
Puis s’adressant au juge\~:\
\
\endash Vous suis-je encore de quelque utilité, monsieur\~? demanda-t-il.\
\
\endash Il vous reste, répondit M.\~Daburon, à écouter la lecture de votre déposition et à signer, si vous trouvez la rédaction conforme. Allez, Constant, ajouta-t-il.\
\
Le long greffier fit exécuter à sa chaise un demi-tour et commença. Il avait une façon à lui toute particulière de bredouiller ce qu’il avait gribouillé. Il lisait très vite, tout d’un trait, sans tenir compte ni des points, ni des virgules, ni des demandes, ni des réponses\~; il lisait tant que durait son haleine.\
\
Quand il n’en pouvait plus, il respirait et ensuite repartait de plus belle. Involontairement il faisait songer aux plongeurs qui, de moment en moment, élèvent la tête au-dessus de l’eau, font leur provision d’air et disparaissent. Noël fut le seul à écouter avec attention cette lecture rendue comme à dessein inintelligible. Elle lui apprenait des choses qu’il lui importait de savoir.\
\
Enfin, Constant prononça les paroles sacramentelles\~: en foi de quoi, etc., qui terminent tous les procès-verbaux de France.\
\
Il présenta la plume au comte, qui signa sans hésitation et sans élever la moindre objection.\
\
Le vieux gentilhomme alors se tourna vers Noël.\
\
\endash Je ne suis pas bien solide, dit-il\~; il faut donc, mon fils \endash ce mot fut souligné \endash que vous souteniez votre père jusqu’à sa voiture.\
\
Le jeune avocat s’avança avec empressement. Sa figure rayonnait, pendant qu’il passait le bras de M.\~de\~Commarin sous le sien.\
\
Quand ils furent sortis, M.\~Daburon ne put résister à un mouvement de curiosité.\
\
Il courut à la porte, qu’il entrouvrit, et, tenant le corps en arrière, afin de n’être pas aperçu, il allongea la tête, explorant d’un coup d’œil la galerie.\
\
Le comte et Noël n’étaient pas encore parvenus à l’extrémité. Ils allaient lentement.\
\
Le comte paraissait se traîner pesamment et avec peine\~; l’avocat, lui, marchait à petits pas, légèrement incliné du côté du vieillard, et tous ses mouvements étaient empreints de la plus vive sollicitude.\
\
Le juge resta à son poste jusqu’à ce qu’il les eût perdus de vue au tournant de la galerie. Puis il regagna sa place en poussant un profond soupir.\
\
Du moins, pensa-t-il, j’aurai contribué à faire un heureux. La journée ne sera pas complètement mauvaise.\
\
Mais il n’avait pas de temps à donner à ses réflexions\~; les heures volaient. Il tenait à interroger Albert le plus promptement possible, et il avait encore à recevoir les dépositions de plusieurs domestiques de l’hôtel de Commarin, et à entendre le rapport du commissaire de police chargé de l’arrestation.\
\
Les domestiques cités, qui depuis longtemps attendaient leur tour, furent, sans retard, introduits successivement. Ils n’avaient guère d’éclaircissements à donner, et pourtant tous les témoignages étaient autant de charges nouvelles. Il était aisé de voir que tous croyaient leur maître coupable.\
\
L’attitude d’Albert depuis le commencement de cette fatale semaine, ses moindres paroles, ses gestes les plus insignifiants furent rapportés, commentés, expliqués.\
\
L’homme qui vit au milieu de trente valets est comme un insecte dans une boîte de verre sous la loupe d’un naturaliste.\
\
Aucun de ses actes n’échappe à l’observation\~; à peine peut-il avoir un secret, et encore, si on ne devine quel il est, au moins sait-on lorsqu’il en a un. Du matin au soir il est le point de mire de trente paires d’yeux intéressés à étudier les plus imperceptibles variations de sa physionomie.\
\
Le juge eut donc en abondance ces futiles détails qui ne paraissent rien d’abord, et dont le plus infime peut tout à coup, à l’audience, devenir une question de vie ou de mort.\
\
En combinant les dépositions, en les rapprochant, en les coordonnant, M.\~Daburon put suivre son prévenu heure par heure, à partir du dimanche matin.\
\
Le dimanche donc, aussitôt après la retraite de Noël, le vicomte avait sonné pour donner l’ordre de répondre à tous les visiteurs qui se présenteraient qu’il venait de partir pour la campagne.\
\
De ce moment, la maison entière s’était aperçue qu’il était «\~tout chose\~», vivement contrarié ou très indisposé.\
\
Il n’était pas sorti de la journée de sa bibliothèque, et s’y était fait servir à dîner. Il n’avait pris à ce repas qu’un potage et un très mince filet de sole au vin blanc.\
\
En mangeant, il avait dit à M.\~Courtois, le maître d’hôtel\~: «\~Recommandez donc au chef d’épicer davantage cette sauce, une autre fois.\~» Puis il avait ajouté en aparté\~: «\~Bast\~! À quoi bon\~!\~» Le soir il avait donné congé à tous les gens de son service, en disant\~: «\~Allez vous amuser, allez\~!\~» Il avait expressément défendu qu’on entrât chez lui, à moins qu’il ne sonnât.\
\
Le lendemain lundi, il ne s’était levé, lui ordinairement matinal, qu’à midi. Il se plaignait d’un violent mal de tête et d’envies de vomir. Il prit cependant une tasse de thé. Il demanda son coupé\~; mais presque aussitôt il le décommanda. Lubin, son valet de chambre, lui avait entendu dire\~: «\~C’est trop hésiter\~», et quelques moments plus tard\~: «\~Il faut en finir.\~» Peu après, il s’était mis à écrire.\
\
Lubin avait été chargé de porter une lettre à Mlle Claire d’Arlange, avec ordre de ne la remettre qu’à elle-même ou à Mlle Schmidt, l’institutrice.\
\
Une seconde lettre, avec deux billets de mille francs, furent confiés à Joseph pour être portés au club. Joseph ne se rappelait plus le nom du destinataire\~; ce n’était pas un homme titré.\
\
Le soir, Albert n’avait pris qu’un potage et s’était enfermé chez lui.\
\
Il était debout de grand matin, le mardi. Il allait et venait dans l’hôtel comme une âme en peine, ou comme quelqu’un qui attend avec impatience une chose qui n’arrive pas.\
\
Étant allé dans le jardin, le jardinier lui demanda son avis pour le dessin d’une pelouse. Il répondit\~: «\~Vous consulterez monsieur le comte à son retour.\~» Il avait déjeuné comme la veille.\
\
Vers une heure, il était descendu aux écuries et avait, d’un air triste, caressé Norma, sa jument de prédilection. En la flattant, il disait\~: «\~Pauvre bête\~! ma pauvre vieille\~!\~» À trois heures, un commissionnaire médaillé s’était présenté avec une lettre.\
\
Le vicomte l’avait prise et ouverte précipitamment. Il se trouvait alors devant le parterre.\
\
Deux valets de pied l’entendirent distinctement dire\~: «\~Elle ne saurait résister.\~» Il était rentré et avait brûlé la lettre au grand poêle du vestibule.\
\
Comme il se mettait à table, à six heures, deux de ses amis, M.\~de\~Courtivois et le marquis de Chouzé, forçant la consigne, arrivèrent jusqu’à lui. Il parut on ne peut plus contrarié.\
\
Ces messieurs voulaient absolument l’entraîner dans une partie de plaisir\~; il refusa, affirmant qu’il avait un rendez-vous pour une affaire très importante.\
\
Il mangea, à son dîner, un peu plus que les jours précédents. Il demanda même au sommelier une bouteille de château-lafite qu’il but entièrement.\
\
En prenant son café, il fuma un cigare dans la salle à manger, ce qui est contraire à la règle de l’hôtel.\
\
À sept heures et demie, selon Joseph et deux valets de pied, à huit heures seulement, suivant le suisse et Lubin, le vicomte était sorti à pied avec un parapluie.\
\
Il était rentré à deux heures du matin, et avait renvoyé son valet de chambre qui l’attendait, comme c’était son service.\
\
Le mercredi, en entrant chez le vicomte, le valet de chambre avait été frappé de l’état des vêtements de son maître. Ils étaient humides et souillés de terre, le pantalon était déchiré. Il avait hasardé une remarque\~; Albert avait répondu d’un ton furieux\~: «\~Jetez cette défroque dans un coin en attendant qu’on la donne.\~» Il paraissait aller mieux ce jour-là. Pendant qu’il déjeunait d’assez bon appétit, le maître d’hôtel lui avait trouvé l’air gai. Il avait passé l’après-midi dans la bibliothèque et avait brûlé des tas de papiers.\
\
Le jeudi, il semblait de nouveau très souffrant. Il avait failli ne pouvoir aller au-devant du comte. Le soir, après sa scène avec son père, il était remonté chez lui dans un état à faire pitié. Lubin voulait courir chercher le médecin, il le lui avait défendu, de même que de dire à personne son indisposition.\
\
Tel est l’exact résumé des vingt grandes pages qu’écrivit le long greffier sans détourner une seule fois la tête pour regarder les témoins en grande livrée qui défilaient.\
\
Ces témoignages, M.\~Daburon avait su les obtenir en moins de deux heures.\
\
Bien qu’ayant la conscience de l’importance de leurs paroles, tous ces valets avaient la langue extrêmement déliée. Le difficile était de les arrêter une fois lancés. Et pourtant, de tout ce qu’ils disaient, il ressortait clairement qu’Albert était un très bon maître, facile à servir, bienveillant et poli pour ses gens. Chose étrange, incroyable\~! il s’en trouva trois dans le nombre qui avaient l’air de n’être pas ravis du grand malheur qui frappait la famille. Deux étaient sérieusement attristés, M.\~Lubin, ayant été l’objet de bontés particulières, n’était pas de ces derniers.\
\
Le tour du commissaire de police était arrivé. En deux mots, il rendit compte de l’arrestation déjà racontée par le père Tabaret. Il n’oublia pas de signaler ce mot\~: «\~Perdu\~!\~» échappé à Albert\~; à son sens, c’était un aveu. Il fit ensuite la remise de tous les objets saisis chez le vicomte de Commarin.\
\
Le juge d’instruction examina attentivement tous ces objets, les comparant soigneusement avec les pièces à conviction rapportées de La Jonchère.\
\
Il parut alors plus satisfait qu’il ne l’avait été de la journée.\
\
Lui-même il déposa sur son bureau toutes ces preuves matérielles, et pour les cacher, il jeta dessus trois ou quatre de ces immenses feuilles de papier qui servent à confectionner des chemises pour les dossiers.\
\
La journée s’avançait et M.\~Daburon n’avait plus que bien juste le temps d’interroger le «\~prévenu» avant la nuit. Quelle hésitation pouvait le retenir encore\~? Il avait entre les mains plus de preuves qu’il n’en faut pour envoyer dix hommes en cour d’assises et de là à la place de la Roquette. Il allait lutter avec des armes si écrasantes de supériorité qu’à moins de folie Albert ne pouvait songer à se défendre. Et pourtant, à cette heure pour lui si solennelle, il se sentait défaillir. Sa volonté faiblissait-elle\~? Sa résolution allait-elle l’abandonner\~?\
\
Fort à propos il se souvint que depuis la veille il n’avait rien pris, et il envoya chercher en toute hâte une bouteille de vin et des biscuits. Ce n’est point de forces qu’avait besoin le juge d’instruction, mais de courage. Tout en vidant son verre, ses pensées, dans son cerveau, s’arrangèrent en cette phrase étrange\~: «\~Je vais donc comparaître devant le vicomte de Commarin.\~»\
\
À tout autre moment, il aurait ri de cette saillie de son esprit\~; en cet instant, il y voulut voir un avis de la Providence.\
\
Soit, se dit-il, ce sera mon châtiment.\
\
Et, sans se laisser le temps de la réflexion, il donna les ordres nécessaires pour qu’on amenât le vicomte Albert.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248344}\fs38\b XII{\*\bkmkend _Toc88248344}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Entre l’hôtel de Commarin et «\~le secret\~» de la prison, il n’y avait pas eu, pour ainsi dire, de transition pour Albert.\
\nowidctlpar\
Arraché à des songes pénibles par cette rude voix du commissaire, disant\~: «\~Au nom de la loi, je vous arrête\~!\~», son esprit jeté hors du possible devait être longtemps à reprendre son équilibre.\
\
Tout ce qui suivit son arrestation lui paraissait flotter à peine distinct, au milieu d’un brouillard épais, comme ces scènes de rêve qu’on joue au théâtre, derrière un quadruple rideau de gaze.\
\
On l’avait interrogé\~: il avait répondu sans entendre le son de ses paroles. Puis deux agents l’avaient pris sous les bras et l’avaient soutenu pour descendre le grand escalier de l’hôtel. Seul il ne l’eût pu. Ses jambes qui fléchissaient, plus molles que du coton, ne le portaient pas. Une seule chose l’avait frappé\~: la voix du domestique annonçant l’attaque d’apoplexie du comte. Mais cela aussi, il l’oublia.\
\
On le hissa dans le fiacre qui stationnait dans la cour, au bas du perron, tout honteux de se trouver en pareil endroit, et on l’installa sur la banquette du fond. Deux agents prirent place sur la banquette de devant, tandis qu’un troisième montait sur le siège à côté du cocher. Pendant le trajet, il ne revint pas à la notion exacte de la situation. Il gisait, dans cette sale et graisseuse voiture, comme une chose inerte. Son corps, qui suivait tous les cahots à peine amortis par les ressorts usés, allait ballotté d’un côté sur l’autre, et sa tête oscillait sur ses épaules comme si les muscles de son cou eussent été brisés. Il songeait alors à la veuve Lerouge. Il la revoyait telle qu’elle était lorsqu’il avait suivi son père à La Jonchère. On était au printemps, et les aubépines fleuries du chemin de traverse embaumaient. La vieille femme, en coiffe blanche, était debout sur la porte de son jardinet\~; elle avait en parlant l’air suppliant. Le comte l’écoutait avec des yeux sévères, puis tirant de l’or de son porte-monnaie, il le lui remettait.\
\
On le descendit du fiacre comme on l’y avait monté.\
\
Pendant les formalités de l’écrou, dans la salle sombre et puante du greffe, tout en répondant machinalement, il se livrait avec délices aux émotions du souvenir de Claire. C’était dans le temps de leurs premières amours, alors qu’il ne savait pas si jamais il aurait ce bonheur d’être aimé d’elle. Ils se rencontraient chez Mlle de Goëllo. Elle avait, cette vieille fille, un certain salon jonquille célèbre sur la rive gauche, d’un effet extravagant. Sur tous les meubles et jusque sur la cheminée, dans des poses variées, s’étalaient les douze ou quinze chiens d’espèces différentes qui, ensemble ou successivement, l’avaient aidée à traverser les steppes du célibat. Elle aimait à conter l’histoire de ces fidèles, dont l’affection ne trahit jamais. Il y en avait de grotesques et d’affreux. Un surtout, outrageusement gonflé d’étoupe, semblait près d’éclater. Que de fois il en avait ri aux larmes avec Claire\~!\
\
On le fouillait en ce moment.\
\
À cette humiliation suprême, de mains cyniques se promenant tout le long de son corps, il revint un peu à lui et sa colère s’éveilla.\
\
Mais c’était fini déjà, et on l’entraînait le long des corridors sombres, dont le carreau était gras et glissant. On ouvrit une porte et on le poussa dans une sorte de cellule. Il entendit derrière lui un bruit de ferrures qui s’entrechoquaient et de serrures qui grinçaient.\
\
Il était prisonnier, et, en vertu d’ordres spéciaux, prisonnier au secret.\
\
Immédiatement il éprouva une sensation marquée de bien-être. Il était seul. Plus de chuchotements étouffés à ses oreilles, plus de voix aigres, plus de questions acharnées. Un silence, profond à donner l’idée du néant, se faisait autour de lui. Il lui sembla qu’il était à tout jamais retranché de la société, et il s’en réjouit. Il put croire qu’il lui était donné de subir une épreuve de la tombe. Son corps, aussi bien que son esprit, était accablé de lassitude. Il cherchait à s’asseoir quand il aperçut une maigre couchette, à droite, en face de la fenêtre grillée munie de son abat-jour. Ce lit lui donna autant de joie qu’une planche au nageur qui coule. Il s’y précipita et s’étendit avec délices. Cependant il sentait des frissons. Il défit la grossière couverture de laine, s’en enveloppa et s’endormit d’un sommeil de plomb.\
\
Dans le corridor, deux agents de la police de sûreté, l’un jeune encore, l’autre grisonnant déjà, appliquaient alternativement l’œil et l’oreille au judas pratiqué dans la porte.\
\
Ils épiaient tous les mouvements du prisonnier, regardant et écoutant de toutes leurs forces.\
\
\endash Dieu\~! est-il chiffe\~?, cet homme-là, murmurait le jeune policier. Quand on n’a pas plus de nerf que cela, on devrait bien rester honnête. En voilà un qui ne songera guère à faire sa tête, le matin de sa toilette\~! N’est-ce pas, monsieur Balan\~?\
\
\endash C’est selon, répondit le vieil agent, il faudra voir. Lecoq m’a dit que c’est un rude mâtin.\
\
\endash Tiens\~! voilà monsieur qui arrange son lit et qui se couche\~! Voudrait-il dormir, par hasard\~? Elle serait bonne, celle-là\~! Ce serait la première fois que je verrais ça\~!\
\
\endash C’est que vous n’avez eu de relations qu’avec des coquins subalternes, mon camarade. Tous les gredins huppés, et j’en ai serré plus d’un, sont dans ce style. Au moment de l’arrestation, bonsoir, plus personne, le cœur leur tourne. Ils se relèvent le lendemain.\
\
\endash Ma parole sacrée, on dirait qu’il dort\~! Est-ce drôle au moins\~!\
\
\endash Sachez, mon cher, ajouta sentencieusement le vieil agent, que rien n’est au contraire si naturel. Je suis sûr que depuis son coup cet enfant-là ne vivait plus\~; il avait le feu dans le ventre. Maintenant il sait que son affaire est toisée, et le voilà tranquille.\
\
\endash Farceur de monsieur Balan\~! il appelle cela être tranquille\~!\
\
\endash Certainement\~! Il n’y a pas, voyez-vous, de plus grand supplice que l’anxiété\~; tout est préférable. Si vous aviez seulement dix mille livres de rente, je vous indiquerais un moyen pour en juger. Je vous dirais\~: Filez à Hombourg et risquez-moi toute votre fortune d’un coup, à rouge et noir. Vous me conteriez après des nouvelles de ce qu’on éprouve tant que la bille tourne. C’est, voyez-vous, comme si l’on tenaillait la cervelle, comme si on vous coulait du plomb fondu dans les os en guise de moelle. C’est si fort que, même quand on a tout perdu, on est content, on est soulagé, on respire. On se dit\~: ah\~! c’est donc fini\~! On est ruiné, nettoyé, rasé, mais c’est fini.\
\
\endash Vrai, monsieur Balan, on croirait que vous avez passé par là.\
\
\endash Hélas\~! soupira le vieux policier, c’est à mon amour pour la dame de pique, amour malheureux, que vous devez l’honneur de regarder en ma compagnie par ce vasistas. Mais notre gaillard en a pour deux heures à faire son somme, ne le perdez pas de vue, je vais fumer une cigarette dans la cour.\
\
Albert dormit quatre heures. Il se sentait, en s’éveillant, la tête plus libre qu’il ne l’avait eue depuis son entrevue avec Noël. Ce fut pour lui un moment affreux que celui où pour la première fois il envisagea froidement sa situation.\
\
\endash C’est maintenant, murmura-t-il, qu’il s’agit de ne pas se laisser abattre.\
\
Il aurait vivement souhaité voir quelqu’un, parler, être interrogé, s’expliquer. Il eut envie d’appeler. À quoi bon\~! se dit-il, on va sans doute venir.\
\
Il voulut regarder l’heure qu’il était et s’aperçut qu’on lui avait enlevé sa montre. Ce petit détail lui fut extrêmement sensible. On le traitait, lui, comme le dernier des scélérats. Il chercha dans ses poches, elles avaient toutes été scrupuleusement vidées. Il songea alors à l’état dans lequel il se trouvait et, se jetant à bas de la couchette, il répara, autant qu’il était en lui, le désordre de sa toilette. Il rajusta ses vêtements et les épousseta, il redressa son faux col et tant bien que mal refit le nœud de sa cravate. Versant ensuite de l’eau sur le coin de son mouchoir, il le passa sur sa figure, tamponnant ses yeux dont les paupières lui faisaient mal.\
\
Enfin, il s’efforça de faire reprendre leur pli à sa barbe et à ses cheveux. Il ne se doutait guère que quatre yeux de lynx étaient fixés sur lui.\
\
\endash Bon\~! murmurait l’apprenti policier, voilà notre coq qui relève la crête et qui lisse ses plumes\~!\
\
\endash Je vous disais bien, objecta M.\~Balan, qu’il n’était qu’engourdi… Chut\~!… il a parlé, je crois.\
\
Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes désordonnés ni une de ces paroles incohérentes qui presque toujours échappent aux faibles que la frayeur agite, ou aux imprudents qui croient à la discrétion des «\~secrets\~». Une fois seulement, le mot «\~honneur\~», prononcé par Albert, arriva jusqu’à l’oreille des deux espions.\
\
\endash Ces mâtins de la haute, grommela M.\~Balan, ont sans cesse ce mot à la bouche, dans les commencements. Ce qui les tracasse surtout, c’est l’opinion d’une douzaine d’amis et des cent mille inconnus qui lisent la {\i Gazette des tribunaux. }Ils ne songent à leur tête que plus tard.\
\
Quand les gendarmes arrivèrent pour chercher Albert et le conduire à l’instruction, ils le trouvèrent assis sur le bord de sa couchette, les pieds appuyés sur la barre de fer, les coudes aux genoux et la tête cachée entre ses mains.\
\
Il se leva dès qu’ils entrèrent et fit quelques pas vers eux. Mais sa gorge était si sèche qu’il comprit qu’il lui serait impossible de parler. Il demanda un instant, et, revenant vers la petite table du secret, il se versa et but coup sur coup deux grands verres d’eau.\
\
\endash Je suis prêt\~! dit-il aussitôt après.\
\
Et d’un pas ferme, il suivit les gendarmes le long du passage qui conduit au Palais.\
\
M.\~Daburon était alors au supplice. Il arpentait furieusement son cabinet et attendait son prévenu. Une fois encore, la vingtième depuis le matin, il regrettait de s’être engagé dans cette affaire.\
\
Qu’il soit maudit, pensait-il, l’absurde point d’honneur auquel j’ai obéi\~! J’ai beau essayer de me rassurer à force de sophismes, j’ai eu tort de ne me point récuser. Rien au monde ne peut changer ma situation vis-à-vis de ce jeune homme. Je le hais. Je suis son juge, et il n’en est pas moins vrai que très positivement j’ai voulu l’assassiner. Je l’ai tenu au bout de mon revolver\~: pourquoi n’ai-je pas lâché la détente\~? Est-ce que je le sais\~? Quelle puissance a retenu mon doigt lorsqu’il suffisait d’une pression presque insensible pour que le coup partît\~? Je ne puis le dire. Que fallait-il pour qu’il fût le juge et moi l’assassin\~? Si l’intention était punie comme le fait, on devrait me couper le cou. Et c’est dans de pareilles conditions que j’ose l’interroger\~!…\
\
En repassant devant la porte, il entendit dans la galerie le pas lourd des gendarmes.\
\
\endash Le voilà, dit-il tout haut. Et il regagna précipitamment son fauteuil derrière son bureau, se penchant à l’ombre des cartons, comme s’il eût cherché à se cacher. Si le long greffier eût eu des yeux, il eût assisté à ce singulier spectacle d’un juge plus troublé que le prévenu. Mais il était aveugle, et à ce moment il ne songeait qu’à une erreur de quinze centimes qui s’était glissée dans ses comptes, et qu’il ne pouvait retrouver.\
\
Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. Ses traits portaient les traces d’une grande fatigue et de veilles prolongées\~; il était très pâle, mais ses yeux étaient clairs et brillants.\
\
Les questions banales qui commencent les interrogatoires donnèrent à M.\~Daburon le temps de se remettre.\
\
Heureusement, dans la matinée, il avait trouvé une heure pour préparer un plan\~; il n’avait qu’à le suivre.\
\
\endash Vous n’ignorez pas, monsieur, commença-t-il d’un ton de politesse parfaite, que vous n’avez aucun droit au nom que vous portez\~?\
\
\endash Je sais, monsieur, répondit Albert, que je suis le fils naturel de monsieur de Commarin. Je sais de plus que mon père ne pourrait me reconnaître quand il le voudrait, puisque je suis né pendant son mariage.\
\
\endash Quelle a été votre impression en apprenant cela\~?\
\
\endash Je mentirais, monsieur, si je disais que je n’ai pas ressenti un immense chagrin. Quand on est aussi haut que je l’étais, la chute est terrible et bien douloureuse. Pourtant, je n’ai pas eu un seul moment la pensée de contester les droits de monsieur Noël Gerdy. J’étais, comme je le suis encore, décidé à disparaître. Je l’ai déclaré à monsieur de Commarin.\
\
M.\~Daburon s’attendait à cette réponse, et elle ne pouvait qu’étayer ses soupçons. N’entrait-elle pas dans le système de défense qu’il avait prévu\~? À lui maintenant de chercher un joint pour désarticuler cette défense dans laquelle le prévenu allait se renfermer comme dans une carapace.\
\
\endash Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, d’opposer une fin de non-recevoir à monsieur Gerdy. Vous aviez bien pour vous le comte et votre mère, mais monsieur Gerdy avait pour lui un témoignage qui vous eût fait succomber\~: celui de la veuve Lerouge.\
\
\endash Je n’en ai jamais douté, monsieur.\
\
\endash Eh bien\~! reprit le juge en cherchant à voiler le regard dont il enveloppait Albert, la justice suppose que, pour anéantir la seule preuve existante, vous avez assassiné la veuve Lerouge.\
\
Cette accusation terrible, terriblement accentuée, ne changea rien à la contenance d’Albert. Il garda son maintien ferme sans forfanterie\~; pas un pli ne parut sur son front.\
\
\endash Devant Dieu, répondit-il, et sur tout ce qu’il y a de plus sacré au monde, je vous le jure, monsieur, je suis innocent\~! Je suis, à cette heure, prisonnier, au secret, sans communication avec le monde extérieur, réduit par conséquent à l’impuissance la plus absolue\~: c’est en votre loyauté que j’espère pour arriver à démontrer mon innocence.\
\
Quel comédien\~! pensait le juge\~; se peut-il que le crime ait cette force prodigieuse\~!\
\
Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des dépositions précédentes, cornant certaines pages qui contenaient des indications importantes pour lui. Tout à coup il reprit\~:\
\
\endash Quand vous avez été arrêté, vous vous êtes écrié\~: «\~Je suis perdu\~!\~» Qu’entendiez-vous par là\~?\
\
\endash Monsieur, répondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit cela. Lorsque j’ai su de quel crime on m’accusait, en même temps que j’étais frappé de consternation, mon esprit a été comme illuminé par un éclair de l’avenir. En moins d’une seconde j’ai entrevu tout ce que ma situation avait d’affreux\~; j’ai compris la gravité de l’accusation, sa vraisemblance et les difficultés que j’aurais à me défendre. Une voix m’a crié\~: «\~Qui donc avait intérêt à la mort de Claudine\~?\~» Et la conviction de l’imminence du péril m’a arraché l’exclamation que vous dites.\
\
L’explication était plus que plausible, possible et même vraisemblable. Elle avait encore cet avantage d’aller au-devant d’une question si naturelle qu’elle a été formulée en axiome\~: «\~Cherche à qui le crime profite.\~» Tabaret avait prévu qu’on ne prendrait pas le prévenu sans vert.\
\
M.\~Daburon admira la présence d’esprit d’Albert et les ressources de cette imagination perverse.\
\
\endash En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus pressant intérêt à cette mort. C’est d’autant plus vrai que nous sommes sûrs, entendez-vous, bien sûrs que le crime n’avait pas le vol pour mobile. Ce qu’on avait jeté à la Seine a été retrouvé. Nous savons aussi qu’on a brûlé tous les papiers. Compromettraient-ils une autre personne que vous\~? Si vous le savez, dites-le.\
\
\endash Que puis-je vous répondre, monsieur\~? Rien.\
\
\endash Êtes-vous allé souvent chez cette femme\~?\
\
\endash Trois ou quatre fois, avec mon père.\
\
\endash Un des cochers de l’hôtel prétend vous y avoir conduits au moins dix fois.\
\
\endash Cet homme se trompe. D’ailleurs, qu’importe le nombre des visites\~?\
\
\endash Connaissez-vous la disposition des lieux\~? vous les rappelez-vous\~?\
\
\endash Parfaitement, monsieur, il y a deux pièces. Claudine couchait dans celle du fond.\
\
\endash Vous n’étiez pas un inconnu pour la veuve Lerouge, c’est entendu. Si vous étiez allé frapper un soir à son volet, pensez-vous qu’elle vous eût ouvert\~?\
\
\i\endash \i0 Certes, monsieur, et avec empressement.\
\
\endash Vous avez été malade, ces jours-ci\~?\
\
\endash Très indisposé, au moins, oui monsieur. Mon corps fléchissait sous le poids d’une épreuve bien lourde pour mes forces. Je n’ai cependant pas manqué de courage\~!\
\
\endash Pourquoi avoir défendu à votre valet de chambre Lubin d’aller chercher le médecin\~?\
\
\endash Eh\~! monsieur, que pouvait le docteur à mon mal\~! Toute sa science m’aurait-elle rendu le fils légitime de monsieur de Commarin\~?\
\
\endash On vous a entendu tenir de singuliers propos. Vous sembliez ne plus vous intéresser à rien de la maison. Vous avez détruit des papiers, des correspondances.\
\
\endash J’étais décidé à quitter l’hôtel, monsieur\~: ma résolution vous explique tout.\
\
Aux questions du juge, Albert répondait vivement, sans le moindre embarras, d’un ton assuré. Sa voix, d’un timbre sympathique, ne tremblait pas\~; nulle émotion ne la voilait\~; elle gardait son éclat pur et vibrant.\
\
M.\~Daburon crut prudent de suspendre l’interrogatoire. Avec un adversaire de cette force, évidemment il faisait fausse route. Procéder par détail était folie, on n’arriverait ni à l’intimider ni à le faire se couper. Il fallait en venir aux grands coups.\
\
\endash Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi bien exactement, je vous prie, l’emploi de votre temps pendant la soirée de mardi dernier, de six heures à minuit.\
\
Pour la première fois, Albert parut se déconcerter. Son regard, qui jusque-là allait droit au juge, vacilla.\
\
\endash Pendant la soirée de mardi…, balbutia-t-il, répétant la phrase comme pour gagner du temps.\
\
Je le tiens\~! pensa Daburon, qui eut un tressaillement de joie. Et tout haut il insista\~:\
\
\endash Oui, de six heures à minuit\~!\
\
\endash Je vous avoue, monsieur, répondit Albert, qu’il m’est difficile de vous satisfaire\~; je ne suis pas bien sûr de ma mémoire…\
\
\endash Oh\~! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si je vous demandais ce que vous faisiez il y a trois mois, tel soir, à telle heure, je concevrais votre hésitation. Mais il s’agit de mardi, et nous sommes aujourd’hui vendredi. De plus, ce jour si proche était le dernier du carnaval, c’était le Mardi gras. Cette circonstance doit aider vos souvenirs.\
\
\endash Ce soir-là, je suis sorti, murmura Albert.\
\
\endash Voyons, poursuivit le juge, précisons. Où avez-vous dîné\~?\
\
\endash À l’hôtel, comme à l’ordinaire.\
\
\endash Non, pas comme à l’ordinaire. À la fin de votre repas, vous avez demandé une bouteille de vin de Bordeaux et vous l’avez vidée. Vous aviez sans doute besoin de surexcitation pour vos projets ultérieurs…\
\
\endash Je n’avais pas de projets, répondit le prévenu avec une très apparente indécision.\
\
\endash Vous devez vous tromper. Deux amis étaient venus vous chercher\~; vous leur aviez répondu, avant de vous mettre à table, que vous aviez un rendez-vous urgent.\
\
\endash Ce n’était qu’une défaite polie pour me dispenser de les suivre.\
\
\endash Pourquoi\~?\
\
\endash Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur\~? J’étais résigné, mais non consolé. Je m’apprenais à m’accoutumer au coup terrible. Ne cherche-t-on pas la solitude dans les grandes crises de la vie\~!\
\
\endash La prévention suppose que vous vouliez rester seul pour aller à La Jonchère. Dans la journée vous avez dit\~: «\~Elle ne saurait résister.\~» De qui parliez-vous\~?\
\
\endash D’une personne à qui j’avais écrit la veille, et qui venait de me répondre. J’ai dû dire cela ayant encore à la main la lettre qu’on venait de me remettre.\
\
\endash Cette lettre était donc d’une femme\~?\
\
\endash Oui.\
\
\endash Qu’en avez-vous fait, de cette lettre\~?\
\
\endash Je l’ai brûlée.\
\
\endash Cette précaution donne à penser que vous la considériez comme compromettante…\
\
\endash Nullement, monsieur, elle traitait de questions intimes.\
\
Cette lettre, évidemment, venait de Mlle d’Arlange, M.\~Daburon en était sûr. Devait-il néanmoins le demander et s’exposer à entendre prononcer ce nom de Claire, si terrible pour lui\~?\
\
Il l’osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, de telle sorte que le prévenu ne pouvait l’apercevoir.\
\
\endash De qui venait cette lettre\~? interrogea-t-il.\
\
\endash D’une personne que je ne nommerai pas.\
\
\endash Monsieur, fit sévèrement le juge en se redressant, je ne vous dissimulerai pas que votre position est des plus mauvaises. Ne l’aggravez pas par des réticences coupables. Vous êtes ici pour tout dire, monsieur.\
\
\endash Mes affaires, oui\~; celles des autres, non.\
\
Albert fit cette dernière réponse d’un ton sec. Il était étourdi, ahuri, crispé par l’allure pressante et irritante de cet interrogatoire qui ne lui laissait pas le temps de respirer. Les questions du juge tombaient sur sa tête plus dru que les coups de marteau du forgeron sur le fer rouge qu’il se hâte de façonner. Ce semblant de rébellion de son «\~prévenu\~» inquiéta sérieusement M.\~Daburon. Il était, en outre, extrêmement surpris de trouver en défaut la perspicacité du vieux policier, absolument comme si Tabaret eût été infaillible. Tabaret avait prédit un alibi irrécusable, et cet alibi n’arrivait pas. Pourquoi\~? Ce subtil coupable avait-il donc mieux que cela\~? Quelle ruse gardait-il au fond de son sac\~? Sans doute il tenait en réserve quelque coup imprévu, peut-être irrésistible\~! Doucement, pensa le juge, je ne le tiens pas encore. Et vivement, il reprit\~:\
\
\endash Poursuivons… Après dîner, qu’avez-vous fait\~?\
\
\endash Je suis sorti.\
\
\endash Pas immédiatement… La bouteille bue, vous avez fumé dans la salle à manger, ce qui a semblé assez extraordinaire pour être remarqué. Quelle espèce de cigares fumez-vous habituellement\~?\
\
\endash Des trabucos.\
\
\endash Ne vous servez-vous pas d’un porte-cigare, pour éviter à vos lèvres le contact du tabac\~?\
\
\endash Si, monsieur, répondit Albert, assez surpris de cette série de questions.\
\
\endash À quelle heure êtes-vous sorti\~?\
\
\endash À huit heures environ.\
\
\endash Aviez-vous un parapluie\~?\
\
\endash Oui.\
\
\endash Où êtes-vous allé\~?\
\
\endash Je me suis promené.\
\
\endash Seul, sans but, toute la soirée\~?\
\
\endash Oui, monsieur.\
\
\endash Alors, tracez-moi votre itinéraire bien exactement.\
\
\endash Hélas\~! monsieur, cela même m’est fort difficile. J’étais sorti pour sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur qui m’accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez un compte exact de ma situation\~: j’avais la tête perdue. J’ai marché au hasard, le long des quais, j’ai erré dans les rues…\
\
\endash Tout cela est bien improbable, interrompit le juge.\
\
M.\~Daburon devait pourtant savoir que cela était du moins possible. N’avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles à travers Paris\~? Qu’eût-il répondu à qui lui eût demandé, au matin\~: «\~\endash Où êtes-vous allé\~? \endash Je ne sais\~», ne le sachant pas, en effet. Mais il avait oublié, et ses angoisses du début étaient bien loin. L’interrogatoire commencé, il avait été pris de la fièvre de l’inconnu. Il se retrempait aux émotions de la lutte\~; la passion de son métier le reprenait.\
\
Il était redevenu juge d’instruction, comme ce maître d’escrime qui, faisant des armes avec son meilleur ami, s’enivre au cliquetis du fer, s’échauffe, s’oublie et le tue.\
\
\endash Ainsi, reprit M.\~Daburon, vous n’avez rencontré absolument personne qui puisse venir affirmer ici qu’il vous a vu\~? Vous n’avez parlé à âme qui vive\~? Vous n’êtes entré nulle part, ni dans un café ni dans un théâtre, pas même chez un marchand de tabac pour allumer un de vos trabucos\~?\
\
\endash Je ne suis entré nulle part.\
\
\endash Eh bien\~! monsieur, c’est un grand malheur pour vous, oui, un malheur immense, car je dois vous le dire, c’est précisément pendant cette soirée de mardi, entre huit heures et minuit, que la veuve Lerouge a été assassinée. La justice peut préciser l’heure. Encore une fois, monsieur, dans votre intérêt, je vous engage à réfléchir, à faire un énergique appel à votre mémoire.\
\
L’indication du jour et de l’heure du meurtre parut consterner Albert. Il porta sa main à son front d’un geste désespéré. C’est cependant d’une voix calme qu’il répondit\~:\
\
\endash Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n’ai pas de réflexions à faire.\
\
La surprise de M.\~Daburon était profonde. Quoi\~! pas d’alibi\~! rien\~! Ce ne pouvait être un piège ni un système de défense… Était-ce donc là cet homme si fort\~? Sans doute. Seulement il était pris au dépourvu. Jamais il ne s’était imaginé qu’il fût possible de remonter jusqu’à lui. Et pour cela, en effet, il avait fallu quelque chose comme un miracle.\
\
Le juge enlevait lentement et une à une les grandes feuilles de papier qui recouvraient les pièces à conviction saisies chez Albert.\
\
\endash Nous allons passer, reprit-il, à l’examen des charges qui pèsent sur vous\~; veuillez vous approcher. Reconnaissez-vous ces objets pour vous appartenir\~?\
\
\endash Oui, monsieur, tout ceci est à moi.\
\
\endash Bien. Prenons d’abord ce fleuret. Qui l’a brisé\~?\
\
\endash Moi, monsieur, en faisant assaut avec monsieur de Courtivois, qui pourra en témoigner.\
\
\endash Il sera entendu. Et qu’est devenu le bout cassé\~?\
\
\endash Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger Lubin, mon valet de chambre.\
\
\endash Précisément. Il a déclaré avoir cherché ce morceau sans parvenir à le retrouver. Je vous ferai remarquer que la victime a dû être frappée avec un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. Ce morceau d’étoffe sur lequel l’assassin a essuyé son arme en est une preuve.\
\
\endash Je vous prierais, monsieur, d’ordonner, à cet égard, les recherches les plus minutieuses. Il est impossible qu’on ne retrouve pas l’autre moitié de ce fleuret.\
\
\endash Des ordres seront donnés. Voici, maintenant, calquée sur ce papier, l’empreinte exacte des pas du meurtrier. J’applique dessus une de vos bottines, et la semelle, vous pouvez le voir, s’y adapte avec la dernière précision. Le morceau de plâtre a été coulé dans le creux du talon, vous remarquerez qu’il est en tout pareil à vos propres talons. J’y aperçois même la trace d’une cheville que je rencontre ici.\
\
Albert suivait avec une sollicitude marquée tous les mouvements du juge. Il était manifeste qu’il luttait contre une terreur croissante. Était-il envahi par cette épouvante qui stupéfie les criminels lorsqu’ils sont près d’être confondus\~? À toutes les remarques du magistrat, il répondait d’une voix sourde\~:\
\
\endash C’est vrai, c’est parfaitement vrai.\
\
\endash En effet, continua M.\~Daburon\~; néanmoins, attendez encore avant de vous récrier. Le coupable avait un parapluie. Le bout de ce parapluie s’étant enfoncé dans la terre glaise détrempée, la rondelle de bois ouvragé qui arrête l’étoffe à l’extrémité s’est trouvée moulée en creux. Voici la motte de glaise enlevée avec les plus délicates précautions, et voici votre parapluie. Comparez le dessin des rondelles. Sont-elles semblables, oui ou non\~?\
\
\endash Ces choses-là, monsieur, essaya Albert, se fabriquent par quantités énormes.\
\
\endash Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout de cigare trouvé sur le théâtre du crime, et dites-moi à quelle espèce il appartient et comment il a été fumé\~?\
\
\endash C’est un trabucos, et on l’a fumé avec un porte-cigare.\
\
\endash Comme ceux-ci, n’est-ce pas\~? insista le juge en montrant les cigares et les bouts d’ambre et d’écume saisis sur la cheminée de la bibliothèque.\
\
\endash Oui\~! murmura Albert\~; c’est une fatalité, c’est une coïncidence étrange\~!\
\
\endash Patience\~! ce n’est rien encore. L’assassin de la veuve Lerouge portait des gants. La victime, dans les convulsions de l’agonie, s’est accrochée aux mains du meurtrier, et des éraillures de peau sont restées entre ses ongles. On les a extraites, et les voici. Elles sont d’un gris perle, n’est-il pas vrai\~? Or, on a retrouvé les gants que vous portiez mardi, les voici. Ils sont gris et ils sont éraillés. Comparez ces débris à vos gants. Ne s’y rapportent-ils pas\~? N’est-ce pas la même couleur, la même peau\~?\
\
Il n’y avait pas à nier, ni à équivoquer, ni à chercher des subterfuges. L’évidence était là, sautant aux yeux. Le fait brutal éclatait. Tout en paraissant s’occuper exclusivement des objets déposés sur son bureau, M.\~Daburon ne perdait pas de vue le prévenu. Albert était terrifié. Une sueur glacée mouillait son front et glissait en gouttelettes le long de ses joues. Ses mains tremblaient si fort qu’il ne pouvait s’en servir. D’une voix étranglée, il répétait\~:\
\
\endash C’est horrible\~! horrible\~!\
\
\endash Enfin, poursuivit l’inexorable juge, voici le pantalon que vous portiez le soir du meurtre. Il est visible qu’il a été mouillé, et à côté de la boue, il porte des traces de terre. Tenez, ici. De plus, il est déchiré au genou. Que vous ne vous souveniez plus des endroits où vous êtes allé vous promener, je l’admets pour un moment, on peut le concevoir, à la rigueur. Mais à qui ferez-vous entendre que vous ne savez pas où vous avez déchiré votre pantalon et éraillé vos gants\~?\
\
Quel courage résisterait à de tels assauts\~? La fermeté et l’énergie d’Albert étaient à bout. Le vertige le prenait. Il se laissa tomber lourdement sur une chaise en disant\~:\
\
\endash C’est à devenir fou\~!\
\
\endash Reconnaissez-vous, insista le juge dont le regard devenait d’une insupportable fixité, reconnaissez-vous que la veuve Lerouge n’a pu être frappée que par vous\~?\
\
\endash Je reconnais, protesta Albert, que je suis victime d’un de ces prodiges épouvantables qui font qu’on doute de sa raison. Je suis innocent.\
\
\endash Alors, dites où vous avez passé la soirée de mardi\~?\
\
\endash Eh\~! monsieur\~! s’écria le prévenu, il faudrait…\
\
Mais se reprenant presque aussitôt, il ajouta d’une voix éteinte\~:\
\
\endash J’ai répondu comme je pouvais le faire. M.\~Daburon se leva, il arrivait à son grand effet.\
\
\endash C’est donc à moi, dit-il avec une nuance d’ironie, à suppléer à votre défaillance de mémoire. Ce que vous avez fait, je vais vous le rappeler. Mardi soir, à huit heures, après avoir demandé à l’alcool une affreuse énergie, vous êtes sorti de votre hôtel. À huit heures trente-cinq, vous preniez le chemin de fer à la gare de Saint-Lazare\~; à neuf heures, vous descendiez à la gare de Rueil, etc., etc.\
\
Et, s’emparant sans vergogne des idées du père Tabaret, le juge d’instruction répéta presque mot pour mot la tirade improvisée la nuit précédente par le bonhomme.\
\
Et il avait tout lieu, en parlant, d’admirer la pénétration du vieil agent. De sa vie son éloquence n’avait produit cette formidable impression. Toutes les phrases, tous les mots portaient. L’assurance déjà ébranlée du prévenu tombait pièce à pièce, pareille à l’enduit d’une muraille qu’on crible de balles.\
\
Albert était, et le juge le voyait, comme un homme qui, roulant au fond d’un précipice, voit céder toutes les branches, manquer tous les points d’appui qui pouvaient retarder sa chute, et qui ressent une nouvelle et plus douloureuse meurtrissure à chacune des aspérités contre lesquelles heurte son corps.\
\
\endash Et maintenant, conclut le juge d’instruction, écoutez un sage conseil. Ne persistez pas dans un système de négation impossible à soutenir. Rendez-vous\~! La justice, persuadez-le-vous bien, n’ignore rien de ce qu’il lui importe de savoir. Croyez-moi\~: efforcez-vous de mériter l’indulgence du tribunal, entrez dans la voie des aveux.\
\
M.\~Daburon ne supposait pas que son prévenu osât nier encore. Il le voyait écrasé, terrassé, se jetant à ses pieds pour demander grâce. Il se trompait.\
\
Si grande que parût la prostration d’Albert, il trouva dans un suprême effort de sa volonté assez de vigueur pour se redresser et protester encore.\
\
\endash Vous avez raison, monsieur, dit-il d’une voix triste, mais cependant ferme, tout semble prouver que je suis coupable. À votre place, je parlerais comme vous le faites. Et pourtant, je le jure, je suis innocent.\
\
\endash Voyons\~! de bonne foi\~!… commença le juge.\
\
\endash Je suis innocent, interrompit Albert, et je le répète sans le moindre espoir de changer en rien votre conviction. Oui, tout parle contre moi, tout, jusqu’à ma contenance devant vous. C’est vrai, mon courage a chancelé devant des coïncidences incroyables, miraculeuses, accablantes. Je suis anéanti, parce que je sens l’impossibilité d’établir mon innocence. Mais je ne désespère pas. Mon honneur et ma vie sont entre les mains de Dieu. À cette heure même où je dois vous paraître perdu, car je ne m’abuse pas, monsieur, je ne renonce pas à une éclatante justification. Je l’attends avec confiance…\
\
\endash Que voulez-vous dire\~? interrompit le juge.\
\
\endash Rien d’autre que ce que je dis, monsieur.\
\
\endash Ainsi vous persistez à nier\~?\
\
\endash Je suis innocent.\
\
\endash Mais c’est de la folie…\
\
\endash Je suis innocent.\
\
\endash C’est bien, fit M.\~Daburon, pour aujourd’hui en voilà assez. Vous allez entendre la lecture du procès-verbal et on vous reconduira au secret. Je vous exhorte à réfléchir. La nuit vous inspirera peut-être un bon mouvement\~; si le désir de me parler vous venait, quelle que soit l’heure, envoyez-moi chercher, je viendrai. Des ordres seront donnés. Lisez, Constant.\
\
Quand Albert fut sorti avec les gendarmes\~:\
\
\endash Voilà, fit le juge à demi-voix, un obstiné coquin\~!\
\
Certes, il n’avait plus l’ombre d’un doute. Pour lui, Albert était le meurtrier aussi sûrement que s’il eût tout avoué. Persistât-il dans son système de négation quand même, jusqu’à la fin de l’instruction, il était impossible qu’avec les indices existant déjà une ordonnance de non-lieu fût rendue. Il était donc désormais certain qu’il passerait en cour d’assises. Et il y avait cent à parier contre un qu’à toutes les questions le jury répondrait affirmativement. Cependant, livré à lui-même, M.\~Daburon n’éprouvait pas cette intime satisfaction non exempte de vanité qu’il ressentait d’ordinaire après une instruction bien menée, lorsqu’il avait réussi à mettre son «\~prévenu\~» au point où était Albert. Quelque chose en lui remuait et se révoltait. Au fond de sa conscience, certaines inquiétudes sourdes grouillaient. Il avait triomphé, et sa victoire ne lui donnait que malaise, tristesse et dégoût.\
\
Une réflexion si simple qu’il ne pouvait comprendre comment elle ne lui était pas venue tout d’abord augmentait son mécontentement et achevait de l’irriter contre lui-même.\
\
\endash Quelque chose me disait bien, murmurait-il, qu’accepter cette affaire était mal. Je suis puni de n’avoir pas écouté cette voix intérieure. Il fallait se récuser. Dans l’état des choses, ce vicomte de Commarin n’en était ni plus ni moins arrêté, emprisonné, interrogé, confondu, jugé certainement et probablement condamné. Mais alors, étranger à la cause, je pouvais reparaître devant Claire. Sa douleur va être immense. Resté son ami, il m’était permis de compatir à sa douleur, de mêler mes larmes aux siennes, de calmer ses regrets. Avec le temps, elle se serait consolée, elle aurait oublié, peut-être. Elle n’aurait pu s’empêcher de m’être reconnaissante, et qui sait… Tandis que maintenant, quoi qu’il arrive, je suis pour elle un objet d’horreur. Jamais elle ne supportera ma vue. Je resterai éternellement pour elle l’assassin de son amant. J’ai, de mes propres mains, creusé entre elle et moi un de ces abîmes que les siècles ne comblent pas. Je la perds une seconde fois par ma faute, par ma très grande faute.\
\
Le malheureux juge s’adressait les plus amers reproches. Il était désespéré. Jamais il n’avait tant haï Albert, ce misérable qui, souillé d’un crime, se mettait en travers de son bonheur. Puis encore, combien il maudissait le père Tabaret\~! Seul, il ne se serait pas décidé si vite. Il aurait attendu, mûri sa décision, et certainement reconnu les inconvénients qu’il découvrait à cette heure. Ce bonhomme emporté comme un limier mal dressé, avec sa passion stupide, l’avait enveloppé dans un tourbillon, ahuri, circonvenu, entraîné.\
\
C’est précisément ce favorable quart d’heure que choisit le père Tabaret pour faire son apparition chez le juge. On venait de lui apprendre la fin de l’interrogatoire, et il arrivait grillant de savoir ce qui s’était passé, haletant de curiosité, le nez au vent, gonflé du doux espoir d’avoir deviné juste.\
\
\endash Qu’a-t-il répondu\~? demanda-t-il avant même d’avoir refermé la porte.\
\
\endash Il est coupable, évidemment, répondit le juge avec une brutalité bien éloignée de son caractère.\
\
Le père Tabaret demeura tout interdit de ce ton. Lui qui arrivait pour récolter des éloges à panier ouvert\~! Aussi est-ce avec une timidité très hésitante qu’il offrit ses humbles services.\
\
\endash Je venais, dit-il modestement, afin de savoir de monsieur le juge si quelques investigations ne seraient pas nécessaires pour démolir l’alibi invoqué par le prévenu.\
\
\endash Il n’a pas d’alibi, répondit sèchement le magistrat.\
\
\endash Comment\~! s’écria le bonhomme, il n’a pas d’a… Bête que je suis, ajouta-t-il, monsieur le juge l’a fait mat en trois questions. Il a tout avoué.\
\
\endash Non, fit avec impatience le juge, il n’avoue rien. Il reconnaît que les preuves sont décisives\~; il ne peut donner l’emploi de son temps\~; mais il proteste de son innocence.\
\
Au milieu du cabinet, le bonhomme Tabaret, bouche béante, les yeux prodigieusement écarquillés, demeurait debout dans la plus grotesque attitude que puisse affecter l’étonnement.\
\
Littéralement les bras lui tombaient. En dépit de sa colère, M.\~Daburon ne put retenir un sourire, et Constant dessina la grimace qui, sur ses lèvres, indique une hilarité atteignant son paroxysme.\
\
\endash Pas d’alibi\~! murmurait le bonhomme, rien, pas d’explications, un pareil coquin\~! Cela ne se conçoit ni ne se peut. Pas d’alibi\~! Il faut que nous nous soyons mépris\~; celui-ci alors ne serait pas le coupable\~; ce ne peut être lui, ce n’est pas lui…\
\
Le juge d’instruction pensa que son vieux volontaire était allé attendre l’issue de l’interrogatoire chez le marchand de vins du coin ou que sa cervelle s’était détraquée.\
\
\endash Malheureusement, dit-il, nous ne nous sommes pas trompés. Il n’est que trop clairement démontré que monsieur de Commarin est le meurtrier. Au surplus, si cela peut vous être agréable, demandez à Constant son procès-verbal et prenez-en connaissance pendant que je remets un peu d’ordre dans mes paperasses.\
\
\endash Voyons\~! fit le bonhomme avec un empressement fiévreux.\
\
Il s’assit à la place de Constant, et posant ses coudes sur la table, enfonçant ses mains dans les cheveux, en moins de rien il dévora le procès-verbal.\
\
Quand il eut fini, il se releva effaré, pâle, la figure renversée.\
\
\endash Monsieur, dit-il au juge d’une voix étranglée, je suis la cause involontaire d’un épouvantable malheur\~: cet homme est innocent.\
\
\endash Voyons, voyons\~! fit M.\~Daburon sans interrompre ses préparatifs de départ, vous perdez la tête, mon cher monsieur Tabaret. Comment, après ce que vous venez de lire…\
\
\endash Oui, monsieur, oui, après ce que je viens de lire, je vous crie\~: «\~Arrêtez\~!\~», ou nous allons ajouter une erreur à la déplorable liste des erreurs judiciaires\~! Revoyez-le, là, de sang-froid, cet interrogatoire\~: il n’est pas une réponse qui ne disculpe cet infortuné, pas un mot qui ne soit un trait de lumière. Et il est en prison, au secret\~?…\
\
\endash Et il y restera, s’il vous plaît\~! interrompit le juge. Est-ce bien vous qui parlez ainsi, après ce que vous disiez cette nuit, lorsque j’hésitais, moi\~!\
\
\endash Mais, monsieur\~! s’écria le bonhomme, je vous dis précisément la même chose. Ah\~! malheureux Tabaret, tout est perdu, on ne t’a pas compris. Pardonnez, si je m’écarte du respect dû au magistrat, monsieur le juge, vous n’avez pas saisi ma méthode. Elle est bien simple, pourtant. Un crime étant donné, avec ses circonstances et ses détails, je construis pièce par pièce un plan d’accusation que je ne livre qu’entier et parfait. S’il se rencontre un homme à qui ce plan s’applique exactement dans toutes ses parties, l’auteur du crime est trouvé, sinon on a mis la main sur un innocent. Il ne suffit pas que tel ou tel épisode tombe juste\~; non, c’est tout ou rien. Cela est infaillible. Or, ici, comment suis-je arrivé au coupable\~? En procédant par induction du connu à l’inconnu. J’ai examiné l’œuvre et j’ai jugé l’ouvrier. Le raisonnement et la logique nous conduisent à qui\~? À un scélérat déterminé, audacieux et prudent, rusé comme le bagne. Et vous pouvez croire qu’un tel homme a négligé une précaution que n’omettrait pas le plus vulgaire coquin\~! C’est invraisemblable. Quoi\~! cet homme est assez habile pour ne laisser que des indices si faibles qu’ils échappent à l’œil exercé de Gévrol, et vous voulez qu’il ait comme à plaisir préparé sa perte en disparaissant une nuit entière\~! C’est impossible. Je suis sûr de mon système comme d’une soustraction dont on a fait la preuve. L’assassin de La Jonchère a un alibi. Albert n’en invoque pas, donc il est innocent.\
\
M.\~Daburon examinait le vieil agent avec cette attention ironique qu’on accorde au spectacle d’une monomanie singulière. Quand il s’arrêta\~:\
\
\endash Excellent monsieur Tabaret, lui dit-il, vous n’avez qu’un tort\~: vous pêchez par excès de subtilité. Vous accordez trop libéralement à autrui la prodigieuse finesse dont vous êtes doué. Notre homme a manqué de prudence parce qu’il se croyait au-dessus du soupçon.\
\
\endash Non, monsieur, non, mille fois non. Mon coupable à moi, le vrai, celui que nous avons manqué, craignait tout. Voyez d’ailleurs si Albert se défend. Non. Il est anéanti parce qu’il reconnaît des concordances si fatales qu’elles semblent le condamner sans retour. Cherche-t-il à se disculper\~? Non. Il répond simplement\~: «\~C’est terrible.\~» Et cependant, d’un bout à l’autre, je sens comme une réticence que je ne m’explique pas.\
\
\endash Je me l’explique fort bien, moi, et je suis aussi tranquille que s’il avait tout confessé. J’ai assez de preuves pour cela.\
\
\endash Hélas\~! monsieur, des preuves\~! Il y en a toujours contre ceux qu’on arrête. Il y en avait contre tous les innocents qui ont été condamnés. Des preuves\~!… J’en avais relevé bien d’autres contre Kaiser, ce pauvre petit tailleur…\
\
\endash Alors, interrompit le juge impatienté, si ce n’est pas lui, ayant tout intérêt au crime, qui l’a commis, qui donc est-ce\~? son père, le comte de Commarin\~!\
\
\endash Non, mon assassin est jeune.\
\
M.\~Daburon avait rangé ses papiers et terminé ses préparatifs. Il prit son chapeau et, s’apprêtant à sortir\~:\
\
\endash Vous voyez donc bien\~! répondit-il. Allons, jusqu’au revoir, monsieur Tabaret, et changez-moi vos fantômes. Demain nous recauserons de tout cela, pour ce soir je succombe de fatigue. Constant, ajouta-t-il, passez au greffe pour le cas où le prévenu Commarin désirerait me parler.\
\
Il gagnait la porte\~; le père Tabaret lui barra le passage.\
\
\endash Monsieur, disait le bonhomme, au nom du Ciel\~! écoutez-moi. Il est innocent, je vous le jure\~; aidez-moi à trouver le coupable. Monsieur, songez à vos remords, si nous faisions couper le cou à…\
\
Mais le magistrat ne voulait plus rien entendre\~; il évita lestement le père Tabaret et s’élança dans la galerie.\
\
Le bonhomme, alors, se retourna vers Constant. Il voulait le convaincre, le persuader, lui prouver… Peines perdues\~! Le long greffier se hâtait de plier bagage, songeant à sa soupe qui se refroidissait.\
\
Mis à la porte du cabinet, bien malgré lui, le père Tabaret se trouva seul dans la galerie obscure à cette heure. Tous les bruits du Palais avaient cessé, on pouvait se croire dans une vaste nécropole. Le vieux policier, au désespoir, s’arrachait les cheveux à pleines mains.\
\
\endash Malheur\~! disait-il, Albert est innocent, et c’est moi qui l’ai livré\~! C’est moi, vieux fou, qui ai fait entrer dans l’esprit obtus de ce juge une conviction que je n’en puis plus arracher. Il est innocent et il endure les plus terribles angoisses. S’il allait se suicider\~! On a des exemples de malheureux qui, désespérés d’être faussement accusés, se sont tués dans leur prison. Pauvre humanité\~! Mais je ne l’abandonnerai pas. Je l’ai perdu, je le sauverai. Il me faut le coupable, je l’aurai. Et il payera cher mon erreur, le brigand\~!\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248345}\fs38\b XIII{\*\bkmkend _Toc88248345}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Après qu’au sortir du cabinet du juge d’instruction Noël Gerdy eut installé le comte de Commarin dans sa voiture, qui stationnait sur le boulevard en face de la grille du Palais, il parut disposé à s’éloigner.\
\nowidctlpar\
Appuyé d’une main contre la portière qu’il maintenait entrouverte, il s’inclina profondément en demandant\~:\
\
\endash Quand aurai-je, monsieur, l’honneur d’être admis à vous présenter mes respects\~?\
\
\endash Montez, dit le vieillard.\
\
L’avocat, sans se redresser, balbutia quelques excuses. Il invoquait, pour se retirer, des motifs graves. Il était urgent, affirmait-il, qu’il rentrât chez lui.\
\
\endash Montez\~! répéta le comte d’un ton qui n’admettait pas de réplique.\
\
Noël obéit.\
\
\endash Vous retrouvez votre père, fit à demi-voix M.\~de\~Commarin, mais je dois vous prévenir que du même coup vous perdez votre liberté.\
\
La voiture partit, et alors seulement le comte remarqua que Noël avait modestement pris place sur la banquette de devant. Cette humilité parut lui déplaire beaucoup.\
\
\endash À mes côtés, donc, dit-il\~; êtes-vous fou, monsieur\~? N’êtes-vous pas mon fils\~! L’avocat, sans répondre, s’assit près du terrible vieillard, se faisant aussi petit que possible.\
\
Il avait reçu un terrible choc chez M.\~Daburon, car il ne lui restait rien de son assurance habituelle, de ce sang-froid un peu raide sous lequel il dissimulait ses émotions. Par bonheur, la course lui donna le temps de respirer et de se rétablir un peu.\
\
Entre le Palais de Justice et l’hôtel, pas un mot ne fut échangé entre le père et le fils.\
\
Lorsque la voiture s’arrêta devant le perron et que le comte en descendit, aidé par Noël, il y eut comme une émeute parmi les domestiques.\
\
Ils étaient, il est vrai, peu nombreux, à peine une quinzaine, presque toute la livrée ayant été mandée au Palais. Mais le comte et l’avocat avaient à peine disparu que tous ils se trouvèrent, comme par enchantement, réunis dans le vestibule. Il en était venu du jardin et des écuries, de la cave et des cuisines. Presque tous avaient le costume de leurs attributions\~; un jeune palefrenier même était accouru avec ses sabots pleins de paille, jurant dans cette entrée dallée de marbre comme un roquet galeux sur un tapis des Gobelins. L’un de ces messieurs avait reconnu Noël pour le visiteur du dimanche et c’en était assez pour mettre le feu à toutes ces curiosités altérées de scandale.\
\
Depuis le matin, d’ailleurs, l’événement survenu à l’hôtel Commarin faisait sur toute la rive gauche un tapage affreux. Mille versions circulaient, revues, corrigées et augmentées par la méchanceté et l’envie, les unes abominablement folles, les autres simplement idiotes. Vingt personnages, excessivement nobles et encore plus fiers, n’avaient pas dédaigné d’envoyer leur valet le plus intelligent pousser une petite visite aux gens du comte, à la seule fin d’apprendre quelque chose de positif. En somme, on ne savait rien, et cependant on savait tout.\
\
Explique qui voudra le phénomène fréquent que voici\~: un crime est commis, la justice arrive s’entourant de mystère, la police ignore encore à peu près tout, et déjà cependant des détails de la dernière exactitude courent les rues.\
\
\endash Comme cela, disait un homme de la cuisine, ce grand brun avec des favoris serait le vrai fils du comte\~!\
\
\endash Vous l’avez dit, répondait un des valets qui avait suivi M.\~de\~Commarin\~; quant à l’autre, il n’est pas plus son fils que Jean que voici, et qui sera fourré à la porte si on l’aperçoit ici avec ses escarpins en cuir de brouette.\
\
\endash Voilà une histoire\~! s’exclama Jean, peu soucieux du danger qui le menaçait.\
\
\endash Il est connu qu’il en arrive tous les jours comme ça dans les grandes maisons, opina le cuisinier.\
\
\endash Comment diable cela s’est-il fait\~?\
\
\endash Ah\~! voilà\~! Il paraîtrait qu’autrefois, un jour que madame défunte était allée se promener avec son fils âgé de six mois, l’enfant fut volé par des bohémiens. Voilà une pauvre femme bien en peine, vu surtout la frayeur qu’elle avait de son mari, qui n’est pas bon. Pour lors, que fait-elle\~? Ni une ni deux, elle achète le moutard d’une marchande des quatre saisons qui passait, et ni vu ni connu je t’embrouille, monsieur n’y a vu que du feu.\
\
\endash Mais l’assassinat\~! l’assassinat\~!\
\
\endash C’est bien simple. Quand la marchande a vu son mioche dans une bonne position, elle l’a fait chanter, cette femme, oh\~! mais chanter à lui casser la voix. Monsieur le vicomte n’avait plus un sou à lui. Tant et tant qu’il s’est lassé à la fin, et qu’il lui a réglé son compte définitif.\
\
\endash Et l’autre qui est là, le grand brun\~?\
\
L’orateur allait, sans nul doute, continuer et donner les explications les plus satisfaisantes, lorsqu’il fut interrompu par l’entrée de M.\~Lubin, qui revenait du Palais en compagnie du jeune Joseph. Son succès assez vif jusque-là fut coupé net comme l’effet d’un chanteur simplement estimé lorsque le ténor-étoile entre en scène. L’assemblée entière se tourna vers le valet de chambre d’Albert, tous les yeux le supplièrent. Il devait savoir, il devenait l’homme de la situation. Il n’abusa pas de ses avantages et ne fit pas trop languir son monde.\
\
\endash Quel scélérat\~! s’écria-t-il tout d’abord, quel vil coquin que cet Albert\~!\
\
Il supprimait carrément le «\~monsieur\~» et le «\~vicomte\~», et généralement on l’approuva.\
\
\endash Au reste, ajouta-t-il, je m’en étais toujours douté. Ce garçon-là ne me revenait qu’à demi. Voilà pourtant à quoi on est exposé tous les jours dans notre profession, et c’est terriblement désagréable. Le juge ne me l’a pas caché. «\~Monsieur Lubin, m’a-t-il dit, il est vraiment bien pénible pour un homme comme vous d’avoir été au service d’une pareille canaille.\~» Car vous savez, outre une vieille femme de plus de quatre-vingts ans, il a assassiné une petite fille d’une douzaine d’années. La petite fille, m’a dit le juge, est hachée en morceaux.\
\
\endash Tout de même, objecta Joseph, il faut qu’il soit bien bête. Est-ce qu’on fait ces ouvrages-là soi-même quand on est riche, tandis qu’il y a tant de pauvres diables qui ne demandent qu’à gagner leur vie\~?\
\
\endash Bast\~! affirma M.\~Lubin d’un ton capable, vous verrez qu’il sortira de là blanc comme neige. Les gens riches se tiennent tous.\
\
\endash N’importe, dit le cuisinier, je donnerais bien un mois de mes gages pour être souris et aller écouter ce que disent là-haut monsieur le comte et le grand brun. Si on allait voir un peu dans les environs de la porte\~!\
\
Cette proposition n’obtint pas la moindre faveur. Les gens de l’intérieur savaient par expérience que dans les grandes occasions l’espionnage était parfaitement inutile.\
\
M.\~de\~Commarin connaissait les domestiques pour les pratiquer depuis son enfance. Son cabinet était à l’abri de toutes les indiscrétions.\
\
La plus subtile oreille collée à la serrure de la porte intérieure ne pouvait rien entendre, lors même que le maître était en colère et qu’éclatait sa voix tonnante. Seul, Denis, «\~Monsieur le premier\~», comme on l’appelait, était à portée de saisir bien des choses, mais on le payait pour être discret, et il l’était.\
\
En ce moment, M.\~de\~Commarin était assis dans ce même fauteuil que la veille il criblait de coups de poing furieux en écoutant Albert.\
\
Depuis qu’il avait touché le marchepied de son équipage, le vieux gentilhomme avait repris sa morgue.\
\
Il redevenait d’autant plus roide et plus entier, qu’il se sentait humilié de son attitude devant le juge, et qu’il s’en voulait mortellement de ce qu’il considérait comme une inqualifiable faiblesse.\
\
Il en était à se demander comment il avait pu céder à un moment d’attendrissement, comment sa douleur avait été si bassement expansive.\
\
Au souvenir des aveux arrachés par une sorte d’égarement, il rougissait et s’adressait les pires injures.\
\
Comme Albert la veille, Noël, rentré en pleine possession de soi-même, se tenait debout, froid comme un marbre, respectueux, mais non plus humble.\
\
Le père et le fils échangeaient des regards qui n’avaient rien de sympathique ni d’amical.\
\
Ils s’examinaient, ils se toisaient presque, comme deux adversaires qui se tâtent de l’œil avant d’engager le fer.\
\
\endash Monsieur, dit enfin le comte d’un ton sévère, désormais cette maison est la vôtre. À dater de cet instant vous êtes le vicomte de Commarin, vous rentrez dans la plénitude des droits dont vous aviez été frustré. Oh\~! attendez avant de me remercier. Je veux, pour débuter, vous affranchir de toute reconnaissance. Pénétrez-vous bien de ceci, monsieur\~: maître des événements, jamais je ne vous eusse reconnu. Albert serait resté où je l’avais placé.\
\
\endash Je vous comprends, monsieur, répondit Noël. Je crois que jamais je ne me serais décidé à un acte comme celui par lequel vous m’avez privé de ce qui m’appartient. Mais je déclare que, si j’avais eu le malheur de le commettre, j’aurais ensuite agi comme vous. Votre situation est trop en vue pour vous permettre un retour volontaire. Mieux valait mille fois souffrir une injustice cachée qu’exposer le nom à un commentaire malveillant.\
\
Cette réponse surprit le comte, et bien agréablement. L’avocat exprimait ses propres idées. Pourtant il ne laissa rien voir de sa satisfaction, et c’est d’une voix plus rude encore qu’il reprit\~:\
\
\endash Je n’ai aucun droit, monsieur, à votre affection\~; je n’y prétends pas, mais j’exigerai toujours la plus extrême déférence. Ainsi, il est de tradition, dans notre maison, qu’un fils n’interrompe point son père quand celui-ci parle. C’est ce que vous venez de faire. Les enfants n’y jugent pas non plus leurs parents, ce que vous avez fait. Lorsque j’avais quarante ans, mon père était tombé en enfance\~; je ne me souviens cependant pas d’avoir élevé la voix devant lui. Ceci dit, je continue. Je subvenais à la dépense considérable de la maison d’Albert, complètement distincte de la mienne, puisqu’il avait ses gens, ses chevaux, ses voitures, et de plus je donnais à ce malheureux quatre mille francs par mois. J’ai décidé, afin d’imposer silence à bien des sots propos et pour vous poser de mon mieux, que vous devez tenir un état de maison plus important\~; ceci me regarde. En outre, je porterai votre pension mensuelle à six mille francs, que je vous engage à dépenser le plus noblement possible, en vous donnant le moins de ridicule que vous pourrez. Je ne saurais trop vous exhorter à la plus grande circonspection. Surveillez-vous, pesez vos paroles, raisonnez vos moindres démarches. Vous allez devenir le point de mire des milliers d’oisifs impertinents qui composent notre monde\~; vos bévues feraient leurs délices. Tirez-vous l’épée\~?\
\
\endash Je suis de seconde force.\
\
\endash Parfait\~! Montez-vous à cheval\~?\
\
\endash Du tout, mais dans six mois je serai bon cavalier ou je me serai cassé le cou.\
\
\endash Il faut devenir cavalier et ne se rien casser. Poursuivons… Naturellement vous n’occuperez pas l’appartement d’Albert, il sera muré dès que je serai débarrassé des gens de police. Dieu merci\~! l’hôtel est vaste. Vous habiterez l’autre aile et on arrivera chez vous par un autre escalier. Gens, chevaux, voitures, mobilier, tout ce qui était au service ou à l’usage du vicomte va, coûte que coûte, être remplacé d’ici quarante-huit heures. Il faut que le jour où on vous verra, vous ayez l’air installé depuis des siècles. Ce sera un esclandre affreux\~; je ne sais pas de moyen de l’éviter. Un père prudent vous enverrait passer quelques mois à la cour d’Autriche ou à celle de Russie\~; la prudence ici serait folie. Mieux vaut une horrible clameur qui tombe vite que de sourds murmures qui s’éternisent. Allons au-devant de l’opinion, et au bout de huit jours on aura épuisé tous les commentaires, et parler de cette histoire sera devenu provincial. Ainsi, à l’œuvre\~! Ce soir même les ouvriers seront ici. Et, pour commencer, je vais vous présenter mes gens.\
\
Et passant du projet à l’action, le comte fit un mouvement pour atteindre le cordon de la sonnette. Noël l’arrêta.\
\
Depuis le commencement de cet entretien, l’avocat voyageait au milieu du pays des Mille et une Nuits, une lampe merveilleuse à la main. Une réalité féerique rejetait dans l’ombre ses rêves les plus splendides. Aux paroles du comte, il ressentait comme des éblouissements, et il n’avait pas trop de toute sa raison pour lutter contre le vertige des hautes fortunes qui lui montait à la tête. Touché par une baguette magique, il sentait s’éveiller en lui mille sensations nouvelles et inconnues. Il se roulait dans la pourpre, il prenait des bains d’or.\
\
Mais il savait rester impassible. Sa physionomie avait contracté l’habitude de garder le secret des plus violentes agitations intérieures. Pendant qu’en lui toutes les passions vibraient, il écoutait en apparence avec une froideur triste et presque indifférente.\
\
\endash Daignez permettre, monsieur, dit-il au comte, que, sans m’écarter des bornes du plus profond respect, je vous présente quelques observations. Je suis touché, plus que je ne saurais l’exprimer, de vos bontés, et cependant je vous prie en grâce d’en retarder la manifestation. Mes sentiments vous paraîtront peut-être justes. Il me semble que la situation me commande la plus grande modestie. Il est bon de mépriser l’opinion, mais non de la défier. Tenez pour certain qu’on va me juger avec la dernière sévérité. Si je m’installe ainsi chez vous, presque brutalement, que ne dira-t-on pas\~? J’aurai l’air du conquérant vainqueur qui se soucie peu, pour arriver, de passer sur le cadavre du vaincu. On me reprochera de m’être couché dans le lit encore chaud de votre autre fils. On me raillera amèrement de mon empressement à jouir. On me comparera sûrement à Albert, et la comparaison sera toute à mon désavantage, parce que je paraîtrai triompher quand un grand désastre atteint notre maison.\
\
Le comte écoutait sans marque désapprobative, frappé peut-être de la justesse de ces raisons. Noël crut s’apercevoir que sa dureté était beaucoup plus apparente que réelle. Cette persuasion l’encouragea.\
\
\endash Je vous conjure donc, monsieur, poursuivit-il, de souffrir que pour le moment je ne change rien à ma manière de vivre. En ne me montrant pas, je laisse les propos méchants tomber dans le vide. Je permets de plus à l’opinion de se familiariser avec l’idée du changement à venir. C’est beaucoup déjà que de ne pas surprendre son monde. Attendu, je n’aurai pas l’air d’un intrus en me présentant. Absent, j’ai le bénéfice qu’on a de tout temps accordé à l’inconnu, je me concilie le suffrage de tous ceux qui ont envié Albert, je me donne pour défenseurs tous les gens qui m’attaqueraient demain, si mon élévation les offusquait subitement. En outre, grâce à ce délai, je saurai m’accoutumer à mon brusque changement de fortune. Je ne dois pas porter dans votre monde, devenu le mien, les façons d’un parvenu. Il ne faut pas que mon nom me gêne comme un habit neuf qui n’aurait pas été fait à ma taille. Enfin, de cette façon, il me sera possible d’obtenir sans bruit, presque sous le manteau de la cheminée, les rectifications de l’état civil.\
\
\endash Peut-être, en effet, serait-ce plus sage, murmura le comte.\
\
Cet assentiment, si aisément obtenu, surprit Noël. Il eut comme l’idée que le comte avait voulu l’éprouver, le tenter. En tout cas, qu’il eût triomphé, grâce à son éloquence, ou qu’il eût simplement évité un piège, il était supérieur. Son assurance en augmenta\~; il devint tout à fait maître de soi.\
\
\endash Je dois ajouter, monsieur, continua-t-il, que j’ai moi-même certaines transitions à ménager. Avant de me préoccuper de ceux que je vais trouver en haut, je dois m’inquiéter de ce que je laisse en bas. J’ai des amis et des clients. Cet événement vient me surprendre lorsque je commence à recueillir les fruits de dix ans de travaux et de persévérance. Je n’ai fait encore que semer, j’allais récolter. Mon nom surnage déjà\~; j’arrive à une petite influence. J’avoue, sans honte, que j’ai jusqu’ici professé des idées et des opinions qui ne seraient pas de mise à l’hôtel de Commarin, et il est impossible que du jour au lendemain…\
\
\endash Ah\~! interrompit le comte d’un ton narquois, vous êtes libéral\~? C’est une maladie à la mode. Albert aussi était fort libéral.\
\
\endash Mes idées, monsieur, dit vivement Noël, étaient celles de tout homme intelligent qui veut parvenir… Au surplus, tous les partis n’ont-ils pas un seul et même but, qui est le pouvoir\~? Ils ne diffèrent que par les moyens d’y arriver. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet. Soyez sûr, monsieur, que je saurai porter mon nom, et penser et agir comme un homme de mon rang.\
\
\endash Je l’entends bien ainsi, dit M.\~de\~Commarin, et j’espère n’avoir jamais lieu de regretter Albert.\
\
\endash Au moins, monsieur, ne serait-ce pas ma faute. Mais, puisque vous venez de prononcer le nom de cet infortuné, souffrez que nous nous occupions de lui.\
\
Le comte attacha sur Noël un regard gros de défiance.\
\
\endash Que pouvons-nous désormais pour Albert\~? demanda-t-il.\
\
\endash Quoi\~? monsieur\~! s’écria Noël avec feu, voudriez-vous l’abandonner lorsqu’il ne lui reste plus un ami au monde\~? Mais il est votre fils, monsieur\~; il est mon frère, il a porté trente ans le nom de Commarin. Tous les membres d’une famille sont solidaires. Innocent ou coupable, il a le droit de compter sur nous et nous lui devons notre concours.\
\
C’était encore une de ses opinions que le comte retrouvait dans la bouche de son fils, et cette seconde rencontre le toucha.\
\
\endash Qu’espérez-vous donc, monsieur\~? demanda-t-il.\
\
\endash Le sauver, s’il est innocent, et j’aime à me persuader qu’il l’est. Je suis avocat, monsieur, et je veux être son défenseur. On m’a dit parfois que j’avais du talent\~; pour une telle cause, j’en aurai. Oui, si fortes que soient les charges qui pèsent sur lui, je les écarterai\~; je dissiperai les doutes\~; la lumière jaillira à ma voix\~; je trouverai des accents nouveaux pour faire passer ma conviction dans l’esprit des juges. Je le sauverai, et ce sera ma dernière plaidoirie.\
\
\endash Et s’il avouait, objecta le comte, s’il avait avoué\~?\
\
\endash Alors, monsieur, répondit Noël d’un air sombre, je lui rendrais le dernier service qu’en un tel malheur je demanderais à mon frère\~: je lui donnerais les moyens de ne pas attendre le jugement.\
\
\endash C’est bien parler, monsieur, dit le comte\~; très bien, mon fils\~! Et il tendit sa main à Noël, qui la pressa en s’inclinant avec une respectueuse reconnaissance.\
\
L’avocat respirait. Enfin, il avait trouvé le chemin du cœur de ce hautain grand seigneur, il avait fait sa conquête, il lui avait plu.\
\
\endash Revenons à vous, monsieur, reprit le comte. Je me rends aux raisons que vous venez de me déduire. Il sera fait ainsi que vous le désirez. Mais ne prenez cette condescendance que comme une exception. Je ne reviens jamais sur un parti pris, me fût-il même démontré qu’il est mauvais et contraire à mes intérêts. Mais du moins rien n’empêche que vous habitiez chez moi dès aujourd’hui, que vous preniez vos repas avec moi. Nous allons, pour commencer, voir ensemble où vous loger, en attendant que vous occupiez officiellement l’appartement qu’on va préparer pour vous…\
\
Noël eut la hardiesse d’interrompre encore le vieux gentilhomme.\
\
\endash Monsieur, dit-il, lorsque vous m’avez ordonné de vous suivre, j’ai obéi comme c’était mon devoir. Maintenant il est un autre devoir sacré qui m’appelle. Madame Gerdy agonise en ce moment. Puis-je abandonner à son lit de mort celle qui m’a servi de mère\~?\
\
\endash Valérie\~! murmura le comte.\
\
Il s’accouda sur le bras de son grand fauteuil, le front dans ses mains\~; il songeait à ce passé tout à coup ressuscité.\
\
\endash Elle m’a fait bien du mal, reprit-il, répondant à ses pensées\~; elle a troublé ma vie, mais dois-je être implacable\~? Elle meurt de l’accusation qui pèse sur Albert, sur notre fils. C’est moi qui l’ai voulu\~! Sans doute, à cette heure suprême, un mot de moi serait pour elle une immense consolation. Je vous accompagnerai, monsieur.\
\
Noël tressaillit à cette proposition inouïe.\
\
\endash Oh\~! monsieur, fit-il vivement, épargnez-vous, de grâce, un spectacle déchirant\~! Votre démarche serait inutile. Madame Gerdy existe probablement encore, mais son intelligence est morte. Son cerveau n’a pu résister à un choc trop violent. L’infortunée ne saurait ni vous reconnaître ni vous entendre.\
\
\endash Allez donc seul, soupira le comte\~; allez, mon fils\~! Ce mot «\~mon fils\~» prononcé avec une intonation notée sonna comme une fanfare de victoire aux oreilles de Noël sans que sa réserve compassée se démentît. Il s’inclina pour prendre congé\~; le gentilhomme lui fit signe d’attendre.\
\
\endash Dans tous les cas, ajouta-t-il, votre couvert sera mis ici. Je dîne à six heures et demie précises, je serai content de vous voir.\
\
Il sonna\~; «\~monsieur le premier\~» parut.\
\
\endash Denis, lui dit-il, aucune des consignes que je donnerai ne regardera monsieur. Vous préviendrez les gens. Monsieur est ici chez lui.\
\
L’avocat sorti, le comte de Commarin éprouva de se trouver seul un bien-être immense.\
\
Depuis le matin, les événements s’étaient précipités avec une si vertigineuse rapidité que sa pensée n’avait pu les suivre. Il pouvait enfin réfléchir.\
\
Voici donc, se disait-il, mon fils légitime. Je suis sûr de la naissance de celui-ci. Certes, j’aurais mauvaise grâce à le renier, je retrouve en lui mon portrait vivant lorsque j’avais trente ans. Il est bien, ce Noël\~; très bien même. Sa physionomie prévient en sa faveur. Il est intelligent et fin. Il a su être humble sans bassesse et ferme sans arrogance. Sa nouvelle fortune si inattendue ne l’étourdit pas. J’augure bien d’un homme qui sait tenir tête à la prospérité. Il pense bien, il portera fièrement son nom. Et pourtant, je ne sens pour lui nulle sympathie\~; il me semble que je regretterai mon pauvre Albert. Je n’ai pas su l’apprécier. Malheureux enfant\~! Commettre un vil crime\~! Il avait perdu la raison. Je n’aime pas l’œil de celui-ci, il est trop clair. On assure qu’il est parfait. Il montre au moins les sentiments les plus nobles et les plus convenables. Il est doux et fort, magnanime, généreux, héroïque. Il est sans rancune et prêt à se sacrifier pour moi, afin de me récompenser de ce que j’ai fait pour lui.\
\
Il pardonne à madame Gerdy, il aime Albert. C’est à mettre en défiance. Mais tous les jeunes hommes d’aujourd’hui sont ainsi. Ah\~! nous sommes dans un heureux siècle. Nos fils naissent revenus de toutes les erreurs humaines. Ils n’ont ni les vices, ni les passions, ni les emportements de leurs pères. Et ces philosophes précoces, modèles de sagesse et de vertu, sont incapables de se laisser aller à la moindre folie. Hélas\~! Albert aussi était parfait, et il a assassiné Claudine\~! Que fera celui-ci\~?…\
\
\endash N’importe, ajouta-t-il à demi-voix, j’aurais dû l’accompagner chez Valérie.\
\
Et, bien que l’avocat fût parti depuis dix bonnes, minutes au moins, M.\~de\~Commarin, ne s’apercevant pas du temps écoulé, courut à la fenêtre avec l’espérance de voir Noël dans la cour et de le rappeler…\
\
Mais Noël était déjà loin. En sortant de l’hôtel, il avait pris une voiture à la station de la rue de Bourgogne, et s’était fait conduire grand train rue Saint-Lazare.\
\
Arrivé à sa porte, il jeta plutôt qu’il ne donna cinq francs au cocher, et escalada rapidement les quatre étages.\
\
\endash Qui est venu pour moi\~? demanda-t-il à la bonne.\
\
\endash Personne, monsieur.\
\
Il parut délivré d’une lourde inquiétude et continua d’un ton plus calme\~:\
\
\endash Et le docteur\~?\
\
\endash Il a fait une visite ce matin, répondit la domestique, en l’absence de monsieur, et il n’a pas eu l’air content du tout. Il est revenu tout à l’heure et il est encore là.\
\
\endash Très bien\~! je vais lui parler. Si quelqu’un me demande, faites entrer dans mon cabinet dont voici la clé, et appelez-moi.\
\
En entrant dans la chambre de Mme\~Gerdy, Noël put d’un coup d’œil constater qu’aucun mieux n’était survenu pendant son absence.\
\
La malade, les yeux fermés, la face convulsée, gisait étendue sur le dos. On l’aurait crue morte, sans les brusques tressaillements qui, par intervalles, la secouaient et soulevaient les couvertures.\
\
Au-dessus de sa tête, on avait disposé un petit appareil rempli d’eau glacée qui tombait goutte à goutte sur son crâne et sur son front marbré de larges taches bleuâtres.\
\
Déjà la table et la cheminée étaient encombrées de petits pots garnis de ficelles roses, de fioles à potions et de verres à demi vidés.\
\
Au pied du lit, un morceau de linge taché de sang annonçait qu’on venait d’avoir recours aux sangsues.\
\
Près de l’âtre, où flambait un grand feu, une religieuse de l’ordre de Saint-Vincent-de-Paul était accroupie, guettant l’ébullition d’une bouilloire.\
\
C’était une femme encore jeune, au visage replet plus blanc que ses guimpes. Sa physionomie d’une immobile placidité, son regard morne trahissaient en elle tous les renoncements de la chair et l’abdication de la pensée. Ses jupes de grosse étoffe grise se drapaient autour d’elle en plis lourds et disgracieux. À chacun de ses mouvements, son immense chapelet de buis teint surchargé de croix et de médailles de cuivre s’agitait et traînait à terre avec un bruit de chaînes.\
\
Sur un fauteuil, vis-à-vis du lit de la malade, le docteur Hervé était assis, suivant en apparence avec attention les préparatifs de la sœur. Il se leva avec empressement à l’entrée de Noël.\
\
\endash Enfin, te voici\~! s’exclama-t-il en donnant à son ami une large poignée de main.\
\
\endash J’ai été retenu au Palais, dit l’avocat, comme s’il eût senti la nécessité d’expliquer son absence, et j’y étais, tu peux le penser, sur des charbons ardents.\
\
Il se pencha à l’oreille du médecin et, avec un tremblement d’inquiétude dans la voix, il demanda\~:\
\
\endash Eh bien\~?\
\
Le docteur hocha la tête d’un air profondément découragé.\
\
\endash Elle va plus mal, répondit-il\~; depuis ce matin les accidents se succèdent avec une effrayante rapidité.\
\
Il s’arrêta. L’avocat venait de lui saisir le bras et le serrait à le briser. Mme\~Gerdy s’était quelque peu remuée et avait laissé échapper un faible gémissement.\
\
\endash Elle t’a entendu, murmura Noël.\
\
\endash Je le voudrais, fit le médecin, ce serait fort heureux, mais tu dois te tromper. Au surplus, voyons…\
\
Il s’approcha de Mme\~Gerdy, et tout en lui tâtant le pouls, l’examina avec la plus profonde attention. Puis légèrement, du bout du doigt, il lui souleva la paupière.\
\
L’œil apparut terne, vitreux, éteint.\
\
\endash Mais viens, juge toi-même, prends-lui la main, parle-lui\~!\
\
Noël, tout frissonnant, fit ce que lui demandait son ami. Il s’avança, et, se penchant sur le lit, de façon que sa bouche touchait presque l’oreille de la malade, il murmura\~:\
\
\endash Ma mère, c’est moi, Noël, ton Noël\~; parle-moi, fais-moi signe\~; m’entends-tu, ma mère\~?\
\
Rien\~! elle garda son effrayante immobilité\~; pas un souffle d’intelligence n’agita ses traits.\
\
\endash Tu vois, fit le docteur, je te le disais bien\~!\
\
\endash Pauvre femme\~! soupira Noël\~; souffre-t-elle\~?\
\
\endash En ce moment, non.\
\
La religieuse s’était relevée et était venue, elle aussi, se placer près du lit.\
\
\endash Monsieur le docteur, dit-elle, tout est prêt.\
\
\endash Alors, ma sœur, appelez la bonne, pour qu’elle nous aide, nous allons envelopper votre malade de sinapismes.\
\
La domestique accourut. Entre les bras des deux femmes, Mme\~Gerdy était comme une morte à laquelle on fait sa dernière toilette. À la rigidité près, c’était un cadavre. Elle avait dû beaucoup souffrir, la pauvre femme, et depuis longtemps, car elle était d’une maigreur qui faisait pitié à voir. La sœur elle-même en était émue, et pourtant elle était bien habituée au spectacle de la souffrance. Combien de malades avaient rendu le dernier soupir entre ses bras, depuis quinze ans qu’elle allait s’asseyant de chevet en chevet\~!\
\
Noël, pendant ce temps, s’était retiré dans l’embrasure de la croisée, et il appuyait contre les vitres son front brûlant.\
\
À quoi songeait-il, tandis que se mourait, là, à deux pas de lui, celle qui avait donné tant de preuves de maternelle tendresse, d’ingénieux dévouement\~? La regrettait-il\~? Ne pensait-il pas plutôt à cette grande et fastueuse existence qui l’attendait là-bas, de l’autre côté de l’eau, au faubourg Saint-Germain\~? Il se retourna brusquement en entendant à son oreille la voix de son ami.\
\
\endash Voilà qui est fini, disait le docteur, nous allons attendre l’effet des sinapismes. Si elle les sent, ce sera bon signe\~; s’ils n’agissent pas, nous essayerons les ventouses.\
\
\endash Et si elles n’agissent pas non plus\~?\
\
Le médecin ne répondit que par ce geste d’épaules qui traduit la conviction d’une impuissance absolue.\
\
\endash Je comprends ton silence, Hervé, murmura Noël. Hélas\~! tu me l’as dit cette nuit\~: elle est perdue.\
\
\endash Scientifiquement, oui. Pourtant, je ne désespère pas encore. Tiens, il n’y a pas un an, le beau-père d’un de nos camarades s’est tiré d’un cas identique. Et je l’ai vu bien autrement bas\~: la suppuration avait commencé.\
\
\endash Ce qui me navre, reprit Noël, c’est de la voir en cet état. Faudra-t-il donc qu’elle meure sans recouvrer un instant sa raison\~? Ne me reconnaîtra-t-elle pas, ne prononcera-t-elle plus une parole\~?\
\
\endash Qui sait\~! Cette maladie, mon pauvre vieux, est faite pour déconcerter toutes les prévisions. D’une minute à l’autre, les phénomènes peuvent varier, suivant que l’inflammation affecte telle ou telle partie de la masse encéphalique. Elle est dans une période d’abolition des sens, d’anéantissement de toutes les facultés intellectuelles, d’assoupissement, de paralysie\~; il se peut que demain elle soit prise de convulsions, accompagnées d’une exaltation folle des fonctions du cerveau, d’un délire furieux.\
\
\endash Et elle parlerait alors\~?\
\
\endash Sans doute\~; mais cela ne modifierait ni la nature ni la gravité du mal.\
\
\endash Et… aurait-elle sa raison\~?\
\
\endash Peut-être, répondit le docteur en regardant fixement son ami. Mais pourquoi me demandes-tu cela\~?\
\
\endash Eh\~! mon cher Hervé, un mot de madame Gerdy, un seul me serait si nécessaire\~!\
\
\endash Pour ton affaire, n’est-ce pas\~? Eh bien\~! je ne puis rien te dire à cet égard, rien te promettre. Tu as autant de chances pour toi que contre toi, seulement, ne t’éloigne pas. Si son intelligence revient, ce ne sera qu’un éclair, tâche d’en profiter. Allons, je me sauve, ajouta le docteur\~; j’ai encore trois visites à faire.\
\
Noël accompagna son ami. Quand ils furent sur le palier…\
\
\endash Tu reviendras\~? lui demanda-t-il.\
\
\endash Ce soir à neuf heures. Rien à tenter d’ici là. Tout dépend de la garde-malade. Par bonheur, je t’en ai choisi une qui est une perle. Je la connais.\
\
\endash C’est donc toi qui as fait venir cette religieuse\~?\
\
\endash Moi-même, sans ta permission. En serais-tu fâché\~?\
\
\endash Pas le moins du monde. Seulement, j’avoue…\
\
\endash Quoi\~! tu fais la grimace\~! Est-ce que par hasard tes opinions politiques te défendraient de faire soigner ta mère, pardon\~!… madame Gerdy, par une fille de Saint-Vincent\~?\
\
\endash Tu sauras, mon cher Hervé…\
\
\endash Bon\~! je te vois venir, avec l’éternelle rengaine\~: elles sont adroites, insinuantes, dangereuses, c’est connu. Si j’avais un vieil oncle à succession, je ne les introduirais pas chez lui. On charge parfois ces bonnes filles de commissions étranges. Mais qu’as-tu à craindre de celle-ci\~? Laisse donc dire les sots. Héritage à part, les bonnes sœurs sont les premières gardes-malades du monde\~; je t’en souhaite une à ta dernière tisane. Sur quoi, salut, je suis pressé.\
\
En effet, sans souci de la gravité médicale, le docteur se lança dans l’escalier, pendant que Noël tout pensif, le front chargé d’inquiétudes, regagnait l’appartement de Mme\~Gerdy.\
\
Sur le seuil de la chambre de la malade, la religieuse épiait le retour de l’avocat.\
\
\endash Monsieur, fit-elle, monsieur\~!\
\
\endash Vous désirez quelque chose, ma sœur\~?\
\
\endash Monsieur, la bonne m’a dit de m’adresser à vous pour de l’argent, elle n’en a plus, elle a pris à crédit chez le pharmacien…\
\
\endash Excusez-moi, ma sœur, interrompit Noël d’un air vivement contrarié\~; excusez-moi, ma sœur, de n’avoir pas prévenu votre demande… je perds un peu la tête, voyez-vous\~!\
\
Et, sortant de son portefeuille un billet de cent francs il le posa sur la cheminée.\
\
\endash Merci\~! monsieur, dit la sœur, j’inscrirai toutes les dépenses. Nous faisons toujours comme cela, ajouta-t-elle, c’est plus commode pour les familles. On est si troublé quand on voit ceux qu’on aime malades\~! Ainsi, vous n’avez peut-être pas songé à donner à cette pauvre dame la douceur des secours de notre sainte religion\~? À votre place, monsieur, j’enverrais, sans tarder, chercher un prêtre…\
\
\endash Maintenant, ma sœur\~! Mais voyez donc en quel état elle se trouve\~! Elle est morte, hélas\~! ou autant dire. Vous avez vu qu’elle n’a même pas entendu ma voix.\
\
\endash Peu importe, monsieur, reprit la sœur, vous aurez toujours fait votre devoir. Elle ne vous a pas répondu, mais savez-vous si elle ne répondra pas au prêtre\~? Ah\~! vous ne connaissez pas toute la puissance des derniers sacrements. On a vu des agonisants retrouver leur intelligence et leurs forces pour faire une bonne confession et recevoir le corps sacré de Notre Seigneur Jésus-Christ. J’entends souvent des familles dire qu’elles ne veulent pas effrayer leur malade, que la vue du ministre du Seigneur peut inspirer une terreur qui hâte la fin. C’est une bien funeste erreur. Le prêtre n’épouvante pas, il rassure l’âme au seuil du grand passage. Il parle au nom du Dieu des miséricordes qui vient pour sauver et non pour perdre. Je pourrais vous citer bien des exemples de mourants qui ont été guéris rien qu’au contact des saintes huiles.\
\
La bonne sœur parlait d’un ton morne comme son regard. Le cœur, évidemment, n’entrait pour rien dans les paroles qu’elle prononçait. C’était comme une leçon qu’elle débitait. Sans doute elle l’avait apprise autrefois lorsqu’elle était entrée au couvent. Alors elle exprimait quelque chose de ce qu’elle éprouvait. Elle traduisait ses propres impressions. Mais depuis\~! elle l’avait tant et tant répétée aux parents de tous ses malades que le sens finissait par lui échapper. Ce n’était plus désormais qu’une suite de mots banals qu’elle égrenait comme les dizaines latines de son chapelet. Cela désormais faisait partie de ses devoirs de garde-malade, comme la préparation de tisanes et la confection des cataplasmes.\
\
Noël ne l’écoutait pas, son esprit était bien loin.\
\
\endash Votre chère maman, poursuivait la sœur, cette bonne dame que vous aimez tant, devait tenir à sa religion, voudrez-vous exposer son âme\~? Si elle pouvait parler, au milieu de ses cruelles souffrances…\
\
L’avocat allait répliquer lorsque la domestique lui annonça qu’un monsieur qui ne voulait pas dire son nom demandait à lui parler pour une affaire.\
\
\endash J’y vais, répondit-il vivement.\
\
\endash Que décidez-vous, monsieur\~? insista la religieuse.\
\
\endash Je vous laisse libre, ma sœur, vous ferez ce que vous jugerez convenable.\
\
La digne fille commença la leçon du remerciement, mais inutilement. Noël avait disparu d’un air mécontent et presque aussitôt elle entendit sa voix dans l’antichambre. Il disait\~:\
\
\endash Enfin, vous voici, monsieur Clergeot\~; je renonçais presque à vous voir.\
\
Ce visiteur qu’attendait l’avocat est un personnage bien connu dans la rue Saint-Lazare, du côté de la rue de Provence, dans les parages de Notre-Dame-de-Lorette, et tout le long des boulevards extérieurs, depuis la chaussée des Martyrs jusqu’au rond-point de l’ancienne barrière de Clichy.\
\
M.\~Clergeot n’est pas plus usurier que le père de M.\~Jourdain n’était marchand. Seulement, comme il a beaucoup d’argent et qu’il est fort obligeant, il en prête à ses amis, et, en récompense de ce service, il consent à recevoir des intérêts qui peuvent varier entre quinze et cinq cents pour cent.\
\
Excellent homme, il affectionne positivement ses pratiques, et sa probité est généralement appréciée. Jamais il n’a fait saisir un débiteur\~; il préfère le poursuivre sans trêve et sans relâche pendant dix ans et lui arracher bribe à bribe ce qui lui est dû.\
\
Il doit demeurer vers le haut de la rue de la Victoire. Il n’a pas de magasin et pourtant il vend de toutes choses vendables et de quelques autres encore que la loi ne reconnaît pas comme marchandises, toujours pour être utile au prochain. Parfois il affirme qu’il n’est pas très riche. C’est possible. Il est fantasque, plus encore qu’avide, et effroyablement hardi. Facile à la poche quand on lui convient, il ne prêterait pas cent sous avec Ferrières en garantie à qui n’a pas l’honneur de lui plaire. Il risque d’ailleurs ses fonds sur les cartes les plus chanceuses.\
\
Sa clientèle de prédilection se compose de petites dames, de femmes de théâtre, d’artistes, et de ces audacieux qui abordent les professions qui ne valent que par celui qui les exerce, tels que les avocats et les médecins.\
\
Il prête aux femmes sur leur beauté présente, aux hommes sur leur talent à venir. Gages fragiles\~! Son flair, on doit l’avouer, jouit d’une réputation énorme. Rarement il s’est trompé. Une jolie fille meublée par Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, devoir à Clergeot est une recommandation préférable au plus chaud feuilleton.\
\
Mme\~Juliette avait procuré à son amant cette utile et honorable connaissance.\
\
Noël, qui savait combien ce digne homme est sensible aux prévenances et chatouilleux sur l’urbanité, commença par lui offrir un siège et lui demanda des nouvelles de sa santé. Clergeot donna des détails. La dent était bonne encore, mais la vue faiblissait. La jambe devenait molle et l’oreille un peu dure. Le chapitre des doléances épuisé…\
\
\endash Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets échoient aujourd’hui et j’ai diablement besoin d’argent. Nous disons un de dix, un de sept et un troisième de cinq mille francs\~; total, vingt-deux mille francs.\
\
\endash Voyons, monsieur Clergeot, répondit Noël, pas de mauvaise plaisanterie\~!\
\
\endash Plaît-il\~? fit l’usurier. C’est que je ne plaisante pas du tout\~!\
\
\endash J’aime à croire que si. Il y a précisément aujourd’hui huit jours que je vous ai écrit pour vous prévenir que je ne serais pas en mesure, et pour vous demander un renouvellement.\
\
\endash J’ai parfaitement reçu votre lettre.\
\
\endash Que dites-vous donc, cela étant\~?\
\
\endash Ne vous répondant pas, j’ai supposé que vous comprendriez que je ne pouvais satisfaire votre demande. J’espérais que vous vous seriez remué pour trouver la somme.\
\
Noël laissa échapper un geste d’impatience.\
\
\endash Je ne l’ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre parti, je suis sans le sou.\
\
\endash Diable\~!… Savez-vous que voilà quatre fois déjà que je les renouvelle, ces billets\~?\
\
\endash Il me semble que les intérêts ont été bien et dûment payés, et à un taux qui vous permet de ne pas trop regretter le placement.\
\
Clergeot n’aime pas à entendre parler des intérêts qu’on lui donne. Il prétend que cela l’humilie. C’est d’un ton sec qu’il répondit\~:\
\
\endash Je ne me plains pas. Je tiens seulement à vous faire remarquer que vous en prenez par trop à l’aise avec moi. Si j’avais mis votre signature en circulation, tout serait payé à l’heure qu’il est.\
\
\endash Pas davantage.\
\
\endash Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, et vous auriez trouvé le moyen d’éviter les poursuites. Mais vous dites\~: «\~Le père Clergeot est bon enfant.\~» C’est la vérité. Pourtant, je ne le suis qu’autant que cela ne me cause pas trop de préjudice. Or, aujourd’hui, j’ai absolument besoin de mes fonds. Ab-so-lu-ment, ajouta-t-il, scandant les syllabes.\
\
L’air décidé du bonhomme parut inquiéter l’avocat.\
\
\endash Faut-il vous le répéter\~? dit-il, je suis complètement à sec, com-plè-te-ment.\
\
\endash Vrai\~! reprit l’usurier, c’est fâcheux pour vous. Je me vois obligé de porter mes papiers chez l’huissier.\
\
\endash À quoi bon\~? Jouons cartes sur table, monsieur Clergeot. Tenez-vous à grossir les revenus de messieurs les huissiers\~? Non, n’est-ce pas\~? Quand vous m’aurez fait beaucoup de frais, cela vous donnera-t-il un centime\~? Vous obtiendrez un jugement contre moi. Soit\~! Après\~? Songez-vous à me saisir\~? Je ne suis pas ici chez moi, le bail est au nom de madame Gerdy.\
\
\endash On sait cela. Et quand même, la vente de tout ce qui est ici ne me couvrirait pas.\
\
\endash C’est donc que vous comptez me faire fourrer à Clichy\~? Mauvaise spéculation, je vous en préviens\~; mon état serait perdu, et, plus d’état, plus d’argent.\
\
\endash Bon\~! s’écria l’honnête prêteur, voilà que vous me chantez des sottises… Vous appelez cela être franc\~? À d’autres\~! Si vous me supposiez capable de la moitié des méchancetés que vous dites, mon argent serait là, dans votre tiroir.\
\
\endash Erreur\~! je ne saurais où le prendre, et à moins de le demander à madame Gerdy, ce que je ne veux pas faire…\
\
Un petit rire sardonique et des plus crispants, particulier au père Clergeot, interrompit Noël.\
\
\endash Ce n’est pas la peine de frapper à cette porte, dit l’usurier, il y a longtemps que le sac de maman est vide, et si la chère dame venait à trépasser \endash on m’a dit qu’elle est très malade \endash je ne donnerais pas deux cents louis de sa succession.\
\
L’avocat rougit de colère, ses yeux brillèrent\~; il dissimula pourtant et protesta avec une certaine vivacité.\
\
\endash On sait ce qu’on sait, continua tranquillement Clergeot. Écoutez donc\~: avant de risquer ses sous, on s’informe, ce n’est que juste. Les dernières valeurs de maman ont été lavées en octobre dernier. Ah\~! la rue de Provence coûte bon. J’ai établi le devis, il est chez moi. Juliette est une femme charmante, c’est sûr\~; elle n’a pas sa pareille, j’en conviens\~; mais elle est chère. Elle est même diablement chère\~!\
\
Noël enrageait d’entendre ainsi traiter sa Juliette par cet honorable personnage. Mais que répondre\~? D’ailleurs on n’est pas parfait, et M.\~Clergeot a le défaut de ne pas estimer les femmes, ce qui tient sans doute à ce que son commerce ne lui en a pas fait rencontrer d’estimables. Il est charmant avec ses pratiques du beau sexe, prévenant et même galantin, mais les plus grossières injures seraient moins révoltantes que sa flétrissante familiarité.\
\
\endash Vous avez marché trop rondement, poursuivit-il sans daigner remarquer le dépit de son client, et je vous l’ai dit dans le temps. Mais bast\~! vous êtes fou de cette femme. Jamais vous n’avez su lui rien refuser. Avec vous, elle n’a pas le loisir de souhaiter qu’elle est servie. Sottise\~! Quand une jolie fille désire une chose, il faut la lui laisser désirer longtemps. De cette façon, elle a l’esprit occupé et ne pense pas à un tas d’autres bêtises. Quatre bonnes petites envies bien ménagées doivent durer un an. Vous n’avez pas su soigner votre bonheur. Je sais bien qu’elle a un diable de regard qui donnerait la colique à un saint de pierre, mais on se raisonne, saperlotte\~! Il n’y a pas à Paris dix femmes entretenues sur ce pied-là. Pensez-vous qu’elle vous en aime davantage\~! Point. Dès qu’elle vous saura ruiné, elle vous plantera là pour reverdir.\
\
Noël acceptait l’éloquence de son banquier-providence à peu près comme un homme qui n’a pas de parapluie accepte une averse.\
\
\endash Où voulez-vous en venir\~? dit-il.\
\
\endash À ceci\~: que je ne veux pas renouveler vos billets. Comprenez-vous\~? À l’heure qu’il est, en battant ferme le rappel des espèces, vous pouvez encore mettre en ligne les vingt-deux mille francs en question. Ne froncez pas le sourcil, vous les trouverez, pour m’empêcher par exemple de vous faire saisir, non ici, ce qui serait idiot, mais chez votre petite femme, qui ne serait pas contente du tout, et qui ne vous le cacherait pas.\
\
\endash Mais elle est chez elle et vous n’avez pas le droit…\
\
\endash Après\~! Elle formera opposition, je m’y attends bien, mais elle vous fera dénicher les fonds. Croyez-moi, parez ce coup-là. Je veux être payé maintenant. Je ne veux pas vous accorder un délai, parce que d’ici trois mois vous aurez usé vos dernières ressources. Ne faites donc pas non, comme cela. Vous êtes dans une de ces situations qu’on prolonge à tout prix. Vous brûleriez le bois du lit de votre mère mourante pour lui chauffer les pieds, à cette créature\~! Où avez-vous pris les dix mille francs que vous lui avez remis l’autre soir\~? Qui sait ce que vous allez tenter pour vous procurer de l’argent\~? L’idée de la garder quinze jours, trois jours, un jour de plus peut vous mener loin. Ouvrez l’œil. Je connais ce jeu-là, moi. Si vous ne lâchez pas Juliette, vous êtes perdu. Écoutez un bon conseil, gratis\~: il vous faudra toujours la quitter, n’est-ce pas, un peu plus tôt, un peu plus tard\~? Exécutez-vous aujourd’hui même…\
\
Voilà comment il est, ce digne Clergeot, il ne mâche pas la vérité à ses clients quand ils ne sont pas en mesure. S’ils sont mécontents, tant pis\~! sa conscience est en repos. Ce n’est pas lui qui prêterait jamais les mains à une folie\~!\
\
Noël n’en pouvait tolérer davantage\~; sa mauvaise humeur éclata.\
\
\endash En voilà assez\~! s’écria-t-il d’un ton résolu. Vous agirez, monsieur Clergeot, à votre guise\~; dispensez-moi de vos avis, je préfère la prose de l’huissier. Si j’ai risqué des imprudences, c’est que je puis les réparer, et de façon à vous surprendre. Oui, monsieur Clergeot, je puis trouver vingt-deux mille francs, j’en aurais cent mille demain matin, si bon me semblait\~; il m’en coûterait juste la peine de les demander. C’est ce que je ne ferai pas. Mes dépenses, ne vous en déplaise, resteront secrètes comme elles l’ont été jusqu’ici. Je ne veux pas qu’on puisse soupçonner ma gêne. Je n’irai pas, par amour pour vous, manquer le but que je poursuis, le jour même où j’y touche\~!\
\
Il se rebiffe, pensa l’usurier\~; il est moins bas percé que je ne croyais\~!\
\
\endash Ainsi, continua l’avocat, portez vos chiffons chez l’huissier. Qu’il poursuive\~! Mon portier seul le saura. Dans huit jours, je serai cité au tribunal de commerce et j’y demanderai les vingt-cinq jours de délai que les juges accordent à tout débiteur gêné. Vingt-cinq et huit, dans tous les pays du monde, font trente-trois jours. C’est précisément le répit qui m’est nécessaire. Résumons-nous\~: acceptez de suite une lettre de change de vingt-quatre mille francs à six semaines, ou… serviteur, je suis pressé, passez chez l’huissier.\
\
\endash Et dans six semaines, répondit l’usurier, vous serez en mesure exactement comme aujourd’hui. Et quarante-cinq jours de Juliette, c’est des louis…\
\
\endash Monsieur Clergeot, répliqua Noël, bien avant ce temps ma position aura changé du tout au tout. Mais je vous l’ai dit, ajouta-t-il en se levant, mes instants sont comptés…\
\
\endash Minute donc, homme de feu\~! interrompit le doux banquier. Vous dites vingt-quatre mille francs à quarante-cinq jours\~?\
\
\endash Oui. Cela fait dans les environs de soixante-quinze pour cent. C’est gracieux.\
\
\endash Je ne chicane jamais sur les intérêts, fit M.\~Clergeot, seulement…\
\
Il regarda finement Noël tout en se grattant furieusement le menton, geste qui indiquait chez lui un travail intense du cerveau.\
\
\endash Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir sur quoi vous comptez.\
\
\endash C’est ce que je ne vous dirai pas. Vous le saurez, comme tout le monde, avant peu.\
\
\endash J’y suis\~! s’écria M.\~Clergeot, j’y suis\~! Vous allez vous marier\~! Parbleu\~! vous avez déniché une héritière. Votre petite Juliette m’avait dit quelque chose dans ce goût-là ce matin. Ah\~! vous épousez\~! Et est-elle jolie\~? Peu importe. Elle a le sac, n’est-il pas vrai\~? Vous ne la prendriez pas sans cela. Donc, vous entrez en ménage\~?\
\
\endash Je ne dis pas cela.\
\
\endash Bien\~! bien\~! faites le discret, on entend à demi-mot. Un avis pourtant\~: veillez au grain\~; votre petite femme a un pressentiment de la chose. Vous avez raison, il ne faut pas chercher d’argent. La moindre démarche suffirait pour mettre le beau-père sur la piste de votre situation financière et vous n’auriez pas la fille. Mariez-vous et soyez sage. Surtout, lâchez Juliette, ou je ne donne pas cent sous de la dot. Ainsi, c’est convenu, préparez une lettre de change de vingt-quatre mille francs, je la prendrai lundi en vous rapportant vos billets.\
\
\endash Vous ne les avez donc pas sur vous\~?\
\
\endash Non. Et pour être franc, je vous avouerai que, sachant bien que je ferais chou blanc, je les ai remis hier avec d’autres à mon huissier. Cependant, dormez tranquille, vous avez ma parole.\
\
M.\~Clergeot fit mine de se retirer, mais au moment de sortir il se retourna brusquement.\
\
\endash J’oubliais, dit-il\~; pendant que vous y serez, faites la lettre de change de vingt-six mille francs. Votre petite femme m’a demandé quelques chiffons que je me propose de lui porter demain, de la sorte ils se trouveront soldés.\
\
L’avocat essaya de se récrier. Certes, il ne refusait pas de payer, seulement il tenait à être consulté pour les achats. Il ne pouvait tolérer qu’on disposât ainsi de sa caisse.\
\
\endash Farceur\~! va, fit l’usurier en haussant les épaules. Voudriez-vous donc la contrarier pour une misère, cette femme\~! Elle vous en fera voir bien d’autres. Comptez qu’elle avalera la dot\~! Et vous savez, s’il vous faut quelques avances pour la noce, donnez-moi des assurances\~; faites-moi parler au notaire, et nous nous arrangerons. Allons, je file\~! À lundi, n’est-ce pas\~?\
\
Noël prêta l’oreille pour être bien sûr que l’usurier s’éloignait décidément. Lorsqu’il entendit son pas traînard dans l’escalier\~:\
\
\endash Canaille\~! s’écria-t-il, misérable, voleur, vieux fesse-Mathieu\~! s’est-il fait assez tirer l’oreille\~! C’est qu’il était décidé à poursuivre\~! Cela m’aurait bien posé dans l’esprit du comte, s’il était venu à savoir\~!… Vil usurier\~! j’ai craint un moment d’être obligé de tout lui dire\~!…\
\
En continuant de pester et de jurer contre son banquier, l’avocat tira sa montre.\
\
\endash Cinq heures et demie, déjà\~! fit-il.\
\
Son indécision était très grande. Devait-il aller dîner avec son père\~? Pouvait-il quitter madame Gerdy\~? Le dîner de l’hôtel de Commarin lui tenait bien au cœur, mais, d’un autre côté, abandonner une mourante…\
\
\endash Décidément, murmura-t-il, je ne puis m’absenter.\
\
Il s’assit devant son bureau et en toute hâte écrivit une lettre d’excuse à son père. Madame Gerdy, disait-il, pouvait rendre le dernier soupir d’une minute à l’autre, il tenait à être là pour le recueillir. Pendant qu’il chargeait sa domestique de remettre ce billet à un commissionnaire qui le porterait au comte, il parut frappé d’une idée subite.\
\
\endash Et le frère de madame, demanda-t-il, sait-il qu’elle est dangereusement malade\~?\
\
\endash Je l’ignore, monsieur, répondit la bonne\~; en tout cas, ce n’est pas moi qui l’ai prévenu.\
\
\endash Comment, malheureuse\~! en mon absence vous n’avez pas songé à l’avertir\~! Courez chez lui bien vite\~; qu’on le cherche, s’il n’y est pas\~; qu’il vienne\~!\
\
Plus tranquille désormais, Noël alla s’asseoir dans la chambre de la malade. La lampe était allumée, et la sœur allait et venait comme chez elle, remettant tout en place, essuyant, arrangeant. Elle avait un air de satisfaction qui n’échappa point à Noël.\
\
\endash Aurions-nous quelque lueur d’espoir, ma sœur\~? interrogea-t-il.\
\
\endash Peut-être, répondit la religieuse. Monsieur le curé est venu lui-même, monsieur\~; votre chère maman ne s’est pas aperçue de sa présence\~; mais il reviendra. Ce n’est pas tout\~: depuis que monsieur le curé est venu, les sinapismes prennent admirablement, la peau se rubéfie partout\~; je suis sûre qu’elle les sent.\
\
\endash Dieu vous entende, ma sœur\~!\
\
\endash Oh\~! je l’ai déjà bien prié, allez\~! L’important est de ne pas la laisser seule une minute. Je me suis entendue avec la bonne. Quand le docteur sera venu, j’irai me coucher, et elle veillera jusqu’à une heure du matin. Je la relèverai alors…\
\
\endash Vous vous reposerez, ma sœur, interrompit Noël d’une voix triste. C’est moi, qui ne saurais trouver une heure de sommeil, qui passerai la nuit.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248346}\fs38\b XIV{\*\bkmkend _Toc88248346}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Pour avoir été repoussé avec perte par le juge d’instruction, harassé d’une journée d’interrogatoire, le père Tabaret ne se tenait pas pour battu. Le bonhomme était plus entêté qu’une mule\~: c’était son défaut ou sa qualité.\
\nowidctlpar\
À l’excès du désespoir auquel il avait succombé dans la galerie succéda bientôt cette résolution indomptable qui est l’enthousiasme du danger. Le sentiment du devoir reprenait le dessus. Était-ce donc le moment de se laisser aller à un lâche découragement, quand il y avait la vie d’un homme dans chaque minute\~! L’inaction serait impardonnable. Il avait poussé un innocent dans l’abîme, à lui de l’en tirer seul, si personne ne voulait prêter son assistance.\
\
Le père Tabaret, aussi bien que le juge, succombait de lassitude. En arrivant au grand air, il s’aperçut qu’il tombait aussi de besoin. Les émotions de la journée l’avaient empêché de sentir la faim, et depuis la veille il n’avait pas pris un verre d’eau. Il entra dans un restaurant du boulevard et se fit servir à dîner.\
\
À mesure qu’il mangeait, non seulement le courage, mais encore la confiance, lui revenaient insensiblement. C’était bien, pour lui, le cas de s’écrier\~: «\~Pauvre humanité\~!\~» Qui ne sait combien peut changer la teinte des idées, du commencement à la fin d’un repas, si modeste qu’il soit\~! Il s’est trouvé un philosophe pour prouver que l’héroïsme est une affaire d’estomac.\
\
Le bonhomme envisageait la situation sous un jour bien moins sombre. N’avait-il pas du temps devant lui\~! Que ne fait pas en un mois un habile homme\~! Sa pénétration habituelle le trahirait-elle donc\~? Non, certainement. Son grand regret était de ne pouvoir faire avertir Albert que quelqu’un travaillait pour lui.\
\
Il était tout autre en sortant de table, et c’est d’un pas allègre qu’il franchit la distance qui le séparait de la rue Saint-Lazare. Neuf heures sonnaient lorsque son portier lui tira le cordon.\
\
Il commença par grimper jusqu’au quatrième étage, afin de prendre des nouvelles de son ancienne amie, de celle qu’il appelait jadis l’excellente, la digne Mme\~Gerdy.\
\
C’est Noël qui vint lui ouvrir, Noël qui sans doute s’était laissé attendrir par les réminiscences du passé, car il paraissait triste comme si celle qui agonisait eût été véritablement sa mère.\
\
Par suite de cette circonstance imprévue, le père Tabaret ne pouvait se dispenser d’entrer, ne fût-ce que cinq minutes, quelque contrariété qu’il éprouvât.\
\
Il sentait fort bien que, se trouvant avec l’avocat, fatalement il allait être amené à parler de l’affaire Lerouge. Et comment en causer, sachant tout, comme il le savait bien mieux que son jeune ami lui-même, sans s’exposer à se trahir\~? Un seul mot imprudent pouvait révéler le rôle qu’il jouait dans ces funestes circonstances. Or, c’est surtout aux yeux de son cher Noël, désormais vicomte de Commarin, qu’il tenait à rester pur de toute accointance avec la police.\
\
D’un autre côté, pourtant, il avait soif d’apprendre ce qui avait pu se passer entre l’avocat et le comte. L’obscurité, sur ce point unique, irritait sa curiosité. Enfin, comme il n’y avait pas à reculer, il se promit de surveiller sa langue et de rester sur ses gardes.\
\
L’avocat introduisit le bonhomme dans la chambre de Mme\~Gerdy. Son état, depuis l’après-midi, avait quelque peu changé, sans qu’il fût possible de dire si c’était un bien ou un mal. Un fait patent, c’est que l’anéantissement était moins profond. Ses yeux restaient fermés, mais on pouvait constater quelques clignotements des paupières\~; elle s’agitait sur ses oreillers et geignait faiblement.\
\
\endash Que dit le docteur\~? demanda le père Tabaret, de cette voix chuchotante qu’on prend involontairement dans la chambre d’un malade.\
\
\endash Il sort d’ici, répondit Noël\~; avant peu ce sera fini.\
\
Le bonhomme s’avança sur la pointe du pied et considéra la mourante avec une visible émotion.\
\
\endash Pauvre femme\~! murmura-t-il, le bon Dieu lui fait une belle grâce, de la prendre. Elle souffre peut-être beaucoup, mais que sont ces douleurs comparées à celle qu’elle endurerait, si elle savait que son fils, son véritable fils, est en prison accusé d’un assassinat\~!\
\
\endash C’est ce que je me répète, reprit Noël, pour me consoler un peu de la voir sur ce lit. Car je l’aime toujours, mon vieil ami\~; pour moi c’est encore une mère. Vous m’avez entendu la maudire, n’est-il pas vrai\~? Je l’ai dans deux circonstances traitée bien durement, j’ai cru la haïr, mais voilà qu’au moment de la perdre j’oublie tous ses torts pour ne me souvenir que de ses tendresses. Oui, mieux vaut la mort pour elle. Et pourtant, non, je ne crois pas, non, je ne puis croire que son fils soit coupable.\
\
\endash Non\~! n’est-ce pas, vous non plus\~!…\
\
Le père Tabaret mit tant de chaleur, une telle vivacité dans cette exclamation, que Noël le regarda avec une sorte de stupéfaction. Il sentit le rouge lui monter aux joues et il se hâta de s’expliquer.\
\
\endash Je dis\~: vous non plus, poursuivit-il, parce que moi, grâce à mon inexpérience peut-être, je suis persuadé de l’innocence de ce jeune homme. Je ne m’imagine pas du tout un garçon de ce rang méditant et accomplissant un si lâche attentat. J’ai causé avec beaucoup de personnes de cette affaire qui fait un bruit d’enfer, tout le monde est de mon avis. Il a l’opinion pour lui, c’est déjà quelque chose.\
\
Assise près du lit, assez loin de la lampe pour rester dans l’ombre, la religieuse tricotait avec fureur des bas destinés aux pauvres. C’était un travail purement machinal, pendant lequel ordinairement elle priait. Mais, depuis l’entrée du père Tabaret, elle oubliait, pour écouter, ses sempiternels orémus. Elle entendait et ne comprenait pas. Sa petite cervelle travaillait à éclater. Que signifiait cette conversation\~? Quelle pouvait être cette femme, et ce jeune homme qui, n’étant pas son fils, l’appelait «\~ma mère\~», et parlait d’un fils véritable accusé d’être un assassin\~? Déjà, entre Noël et le docteur, elle avait surpris des phrases mystérieuses. Dans quelle singulière maison était-elle tombée\~? Elle avait un peu peur, et sa conscience était des plus troublées. Ne péchait-elle pas\~? Elle promit de s’ouvrir à monsieur le curé lorsqu’il viendrait.\
\
\endash Non, disait Noël, non, monsieur Tabaret, Albert n’a pas l’opinion pour lui. Nous sommes plus forts que cela en France, vous devez le savoir. Qu’on arrête un pauvre diable, fort innocent peut-être du crime qu’on lui impute, volontiers nous le lapiderions. Nous réservons toute notre pitié pour celui qui, très probablement coupable, arrive à la cour d’assises. Tant que la justice doute, nous sommes avec elle contre le prévenu\~; dès qu’il est avéré qu’un homme est un scélérat, toutes nos sympathies lui sont acquises… voilà l’opinion. Vous comprenez qu’elle ne me touche guère. Je la méprise à ce point, que si, comme j’ose l’espérer encore, Albert n’est pas relâché, c’est moi, entendez-vous, qui serai son défenseur. Oui, je le disais tantôt à mon père, au comte de Commarin, je serai son avocat et je le sauverai.\
\
Volontiers le bonhomme eût sauté au cou de Noël. Il mourait d’envie de lui dire\~: «\~Nous serons deux pour le sauver.\~» Il se contint. L’avocat, après un aveu, ne le mépriserait-il pas\~? Il se promit pourtant de se dévoiler, si cela devenait nécessaire et si les affaires d’Albert prenaient une plus fâcheuse tournure. Pour le moment, il se contenta d’approuver de toutes ses forces son jeune ami.\
\
\endash Bravo\~! mon enfant, fit-il, voilà qui est d’un noble cœur. J’avais craint de vous voir gâté par les richesses et les grandeurs\~; réparation d’honneur. Vous resterez, je le sens, ce que vous étiez dans un rang plus modeste. Mais, dites-moi, vous avez donc vu le comte votre père\~?\
\
Alors seulement Noël sembla remarquer les yeux de la sœur qui, allumés par la curiosité la plus pressante, brillaient sous ses guimpes, comme des escarboucles. D’un regard il l’indiqua au bonhomme.\
\
\endash Je l’ai vu, répondit-il, et tout est arrangé à ma satisfaction… Je vous dirai tout, en détail, plus tard, lorsque nous serons plus tranquilles. Devant ce lit, je rougis presque de mon bonheur…\
\
Force était au père Tabaret de se contenter de cette réponse et de cette promesse.\
\
Voyant qu’il n’apprendrait rien ce soir, il parla de s’aller mettre au lit, se déclarant rompu par suite de certaines courses qu’il avait été obligé de faire dans la journée. Noël n’insista pas pour le retenir. Il attendait, dit-il, le frère de Mme\~Gerdy, qu’on était allé chercher plusieurs fois sans le rencontrer. Il était fort embarrassé, ajouta-t-il, de se trouver en présence de ce frère\~; il ne savait encore quelle conduite tenir. Fallait-il lui dire tout\~? C’était augmenter sa douleur. D’un autre côté, le silence imposait une comédie difficile. Le bonhomme fut d’avis que mieux valait se taire, quitte à tout expliquer plus tard.\
\
\endash Quel brave garçon que ce Noël\~! murmurait le père Tabaret en gagnant le plus doucement possible son appartement.\
\
Depuis plus de vingt-quatre heures il était absent de chez lui, et il s’attendait à une scène formidable de sa gouvernante.\
\
Manette, effectivement, était hors de ses gonds, ainsi qu’elle le déclara tout d’abord, et décidée à chercher une autre condition, si monsieur ne changeait pas de conduite.\
\
Toute la nuit elle avait été sur pied, dans des transes épouvantables, prêtant l’oreille aux moindres bruits de l’escalier, s’attendant à chaque minute à voir rapporter sur un brancard son maître assassiné. Par un fait exprès, il y avait eu beaucoup de mouvement dans la maison. Elle avait vu descendre M.\~Gerdy peu de temps après monsieur, elle l’avait aperçu remontant deux heures plus tard. Puis il était venu du monde, on était allé quérir le médecin. De telles émotions la tuaient, sans compter que son tempérament ne lui permettait pas de supporter des factions partielles. Ce que Manette oubliait, c’est que cette faction n’était ni pour son maître ni pour Noël, mais pour un pays à elle, un des beaux hommes de la garde de Paris, qui lui avait promis le mariage, et qu’elle avait attendu en vain, le traître\~!\
\
Elle éclatait en reproches pendant qu’elle «\~faisait la couverture\~» de monsieur, trop franche, affirmait-elle, pour rien garder sur le cœur et pour rester bouche close lorsqu’il s’agissait des intérêts de monsieur, de sa santé et de sa réputation. Monsieur se taisait, n’étant pas en train d’argumenter\~; il baissait la tête sous la rafale, faisant le gros dos à la grêle. Mais dès que Manette eut achevé ses préparatifs, il la mit à la porte sans façon et donna un double tour à la serrure.\
\
Il s’agissait pour lui de dresser un nouveau plan de bataille et d’arrêter des mesures promptes et décisives. Rapidement il analysa sa situation. S’était-il trompé dans ses investigations\~? Non. Ses calculs de probabilités étaient-ils erronés\~? Non. Il était parti d’un fait positif, le meurtre, il en avait reconnu les circonstances, ses prévisions s’étaient réalisées, il devait nécessairement arriver à un coupable tel qu’il l’avait prédit. Et ce coupable ne pouvait être le prévenu de M.\~Daburon. Sa confiance en un axiome judiciaire l’avait abusé lorsqu’il avait désigné Albert.\
\
Voilà, pensait-il, où conduisent les opinions reçues et ces absurdes phrases toutes faites qui sont comme les jalons du chemin des imbéciles. Livré à mes inspirations, j’aurais creusé plus profondément cette cause, je ne me serais pas fié au hasard. La formule «\~Cherche à qui le crime profite\~» peut être aussi absurde que juste. Les héritiers d’un homme assassiné ont en réalité tout le bénéfice du meurtre, tandis que l’assassin recueille tout au plus la montre et la bourse de la victime. Trois personnes avaient intérêt à la mort de la veuve Lerouge\~: Albert, Mme\~Gerdy et le comte de Commarin. Il m’est démontré qu’Albert ne peut être coupable, ce n’est pas Mme\~Gerdy, que l’annonce inopinée du crime de La Jonchère tue\~; reste le comte. Serait-ce lui\~? Alors\~; il n’a pas agi lui-même. Il a payé un misérable, et un misérable de bonne compagnie, s’il vous plaît, portant fines bottes vernies d’un bon faiseur et fumant des trabucos avec un bout d’ambre. Ces gredins si bien mis manquent de nerf ordinairement. Ils filoutent, ils risquent des faux, ils n’assassinent pas. Admettons pourtant que le comte ait rencontré un \i lapin à poil\fs36\b\i0\super\chftn{\footnote\plain\f124\fs24\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\s15\f57\fs36\b\super\chftn\fs30\b0\nosupersub Homme courageux et résolu.}\fs32\b0\nosupersub . Il aurait tout au plus remplacé un complice par un autre plus dangereux. Ce serait idiot, et le comte est un maître homme. Donc il n’est pour rien dans l’affaire. Pour l’acquit de ma conscience je verrai cependant de ce côté.\
\
Autre chose\~: la veuve Lerouge, qui changeait si bien les enfants en nourrice, pouvait fort bien accepter quantité d’autres commissions périlleuses. Qui prouve qu’elle n’a point obligé d’autres personnes ayant aujourd’hui intérêt à s’en défaire\~? Il y a un secret, je brûle, mais je ne le tiens pas. Ce dont me voici sûr, c’est qu’elle n’a pas été assassinée pour empêcher Noël de rentrer dans ses droits. Elle a dû être supprimée pour quelque cause analogue, par un solide et éprouvé coquin ayant les mobiles que je soupçonnais à Albert. C’est dans ce sens que je dois poursuivre. Et avant tout, il me faut la biographie de cette obligeante veuve, et je l’aurai, car les renseignements demandés à son lieu de naissance seront probablement au parquet demain.\
\
Revenant alors à Albert, le père Tabaret pesait les charges qui s’élevaient contre ce jeune homme et évaluait les chances qui lui restaient.\
\
\endash Au chapitre des chances, murmurait-il, je ne vois que le hasard et moi, c’est-à-dire zéro pour le moment. Quant aux charges, elles sont innombrables. Cependant, ne nous montons pas la tête. C’est moi qui les ai amassées, je sais ce qu’elles valent\~: à la fois tout et rien. Que prouvent des indices, si frappants qu’ils soient, en ces circonstances où on doit se défier même du témoignage de ses sens\~? Albert est victime de coïncidences inexplicables, mais un mot peut les expliquer. On en a vu bien d’autres\~! C’était pis dans l’affaire de mon petit tailleur. À cinq heures il achète un couteau qu’il montre à dix de ses amis en disant\~: «\~Voilà pour ma femme, qui est une coquine et qui me trompe avec mes garçons.\~» Dans la soirée, les voisins entendent une dispute terrible entre les époux, des cris, des menaces, des trépignements, des coups, puis subitement tout se tait. Le lendemain, le tailleur avait disparu de son domicile et on trouve la femme morte avec ce même couteau enfoncé jusqu’au manche entre les deux épaules. Eh bien\~! ce n’était pas le mari qui l’y avait planté, c’était un amant jaloux. Après cela, que croire\~? Albert, il est vrai, ne veut pas donner l’emploi de sa soirée. Cela ne me regarde pas. La question pour moi n’est pas d’indiquer où il était, mais de prouver qu’il n’était point à La Jonchère. Peut-être est-ce Gévrol qui est sur la bonne piste. Je le souhaite du plus profond de mon cœur. Oui, Dieu veuille qu’il réussisse\~! Qu’il m’accable après des quolibets les plus blessants, ma vanité et ma sotte présomption ont bien mérité ce faible châtiment. Que ne donnerais-je pas pour le savoir en liberté\~! La moitié de ma fortune serait un mince sacrifice. Si j’allais échouer\~! Si, après avoir fait le mal, je me trouvais impuissant pour le bien\~!…\
\
Le père Tabaret se coucha tout frissonnant de cette dernière pensée.\
\
Il s’endormit, et il eut un épouvantable cauchemar.\
\
Perdu dans la foule ignoble, qui, les jours où la société se venge, se presse sur la place de la Roquette et se fait un spectacle des dernières convulsions d’un condamné à mort, il assistait à l’exécution d’Albert. Il apercevait le malheureux, les mains liées derrière le dos, le col de sa chemise rabattu, gravissant appuyé sur un prêtre les roides degrés de l’échelle de l’échafaud. Il le voyait debout sur la plate-forme fatale, promenant son fier regard sur l’assemblée terrifiée. Bientôt les yeux du condamné rencontraient les siens, et, ses cordes se brisant, il le désignait, lui, Tabaret, à la foule, en disant d’une voix forte\~: «\~Celui-là est mon assassin\~!\~» Aussitôt une clameur immense s’élevait pour le maudire. Il voulait fuir, mais ses pieds étaient cloués au sol\~; il essayait de fermer au moins les yeux, il ne pouvait, une force inconnue et irrésistible le contraignait à regarder. Puis Albert s’écriait encore\~: «\~Je suis innocent, le coupable est…\~!\~» Il prononçait un nom, la foule répétait ce nom, et il ne l’entendait pas, il lui était impossible de le retenir. Enfin la tête du condamné tombait…\
\
Le bonhomme poussa un grand cri et s’éveilla trempé d’une sueur glacée. Il lui fallut un peu de temps pour se convaincre que rien n’était réel de ce qu’il venait de voir et d’entendre, et qu’il se trouvait bien chez lui, dans son lit. Ce n’était qu’un rêve\~! Mais les rêves, parfois, sont, dit-on, des avertissements du Ciel. Son imagination était à ce point frappée, qu’il fit des efforts inouïs pour se rappeler le nom du coupable prononcé par Albert. N’y parvenant pas, il se leva et ralluma sa bougie\~; l’obscurité lui faisait peur, la nuit se peuplait de fantômes. Il n’était plus pour lui question de sommeil. Obsédé par ses inquiétudes, il s’accablait des plus fortes injures et se reprochait amèrement des occupations qui jusqu’alors avaient fait ses délices. Pauvre humanité\~!\
\
Il était fou à lier évidemment le jour où il s’était mis en tête d’aller chercher de l’ouvrage rue de Jérusalem. Belle et noble besogne, en vérité, pour un homme de son âge, bon bourgeois de Paris, riche et estimé de tous\~! Et dire qu’il avait été fier de ses exploits, qu’il s’était glorifié de sa subtilité, qu’il avait vanté la finesse de son flair, qu’il tirait vanité de ce sobriquet ridicule de Tirauclair\~! Vieil idiot\~! qu’avait-il à gagner à ce métier de chien de chasse\~? Tous les désagréments du monde et le mépris de ses amis, sans compter le danger de contribuer à la condamnation d’un innocent. Comment n’avait-il pas été guéri par l’affaire du petit tailleur\~?\
\
Récapitulant les petites satisfactions obtenues dans le passé et les comparant aux angoisses actuelles, il se jurait qu’on ne l’y prendrait plus. Albert sauvé, il chercherait des distractions moins périlleuses et plus généralement appréciées. Il romprait des relations dont il rougissait, et, ma foi\~! la police et la justice s’arrangeraient sans lui.\
\
Enfin, le jour qu’il attendait avec une fébrile impatience parut.\
\
Pour user le temps, il s’habilla lentement, avec beaucoup de soin, s’efforçant d’occuper son esprit à des détails matériels, cherchant à se tromper sur l’heure, regardant vingt fois si sa pendule n’était pas arrêtée.\
\
Malgré toutes ces lenteurs, il n’était pas huit heures lorsqu’il se fit annoncer chez le juge, le priant d’excuser en faveur de la gravité des motifs une visite trop matinale pour n’être pas indiscrète.\
\
Les excuses étaient superflues. On ne dérangeait pas M.\~Daburon à huit heures du matin. Déjà il était à la besogne. Il reçut avec sa bienveillance habituelle le vieux volontaire de la police, et même le plaisanta un peu de son exaltation de la veille. Qui donc lui aurait cru les nerfs si sensibles\~? Sans doute la nuit avait porté conseil. Était-il revenu à des idées plus saines, ou bien avait-il mis la main sur le vrai coupable\~?\
\
Ce ton léger, chez un magistrat qu’on accusait d’être grave jusqu’à la tristesse, navra le bonhomme. Ce persiflage ne cachait-il pas un parti pris de négliger tout ce qu’il pourrait dire\~? Il le crut, et c’est sans la moindre illusion qu’il commença son plaidoyer.\
\
Il y mit plus de calme, cette fois, mais aussi toute l’énergie d’une conviction réfléchie. Il s’était adressé au cœur, il parla à la raison. Mais, bien que le doute soit essentiellement contagieux, il ne réussit ni à ébranler ni à entamer le juge. Ses plus forts arguments s’émoussaient contre une conviction absolue comme des boulettes de mie de pain sur une cuirasse. Et il n’y avait à cela rien de surprenant.\
\
Le père Tabaret n’avait pour s’appuyer qu’une théorie subtile, des mots. M.\~Daburon possédait des témoignages palpables, des faits. Et telle était cette cause, que toutes les raisons invoquées par le bonhomme pour justifier Albert pouvaient se retourner contre lui et affirmer sa culpabilité.\
\
Un échec chez le juge entrait trop dans les prévisions du père Tabaret pour qu’il en parût inquiet ou découragé.\
\
Il déclara que pour le moment il n’insisterait pas davantage\~; il avait pleine confiance dans les lumières et dans l’impartialité de monsieur le juge d’instruction\~; il lui suffisait de l’avoir mis en garde contre des présomptions que lui-même, malheureusement, avait pris à tâche d’inspirer.\
\
Il allait, ajouta-t-il, s’occuper de recueillir de nouveaux indices. On n’était qu’au début de l’instruction et on ignorait bien des choses, jusqu’au passé de la veuve Lerouge. Que de faits pouvaient se révéler\~! Savait-on quel témoignage apporterait l’homme aux boucles d’oreilles poursuivi par Gévrol\~? Tout en enrageant au fond, et en mourant d’envie d’injurier et de battre celui qu’intérieurement il qualifiait de «\~magistrat inepte\~», le père Tabaret se faisait humble et doux. C’est qu’il voulait rester au courant des démarches de l’instruction et être informé du résultat des interrogatoires à venir. Enfin, il termina en demandant la grâce de communiquer avec Albert\~; il pensait que ses services avaient pu mériter cette faveur insigne. Il souhaitait l’entretenir sans témoins dix minutes seulement.\
\
M.\~Daburon rejeta cette prière. Il déclara que pour le moment le prévenu continuerait à rester au secret le plus absolu.\
\
En manière de consolation, il ajouta que dans trois ou quatre jours peut-être il serait possible de revenir sur cette décision, les motifs qui la déterminaient n’existant plus.\
\
\endash Votre refus m’est cruel, monsieur, dit le père Tabaret, cependant je le comprends et je m’incline.\
\
Ce fut sa seule plainte, et presque aussitôt il se retira, craignant de ne plus rester maître de son irritation.\
\
Il sentait qu’outre l’immense bonheur de sauver un innocent compromis par son imprudence, il éprouverait une jouissance indicible à se venger de l’entêtement du juge.\
\
\endash Trois ou quatre jours, murmurait-il, c’est-à-dire trois ou quatre siècles pour l’infortuné qui est en prison. Il en parle bien à l’aise, le cher magistrat\~! Il faut que d’ici là j’aie fait éclater la vérité.\
\
Oui, trois ou quatre jours, M.\~Daburon n’en demandait pas davantage pour arracher un aveu à Albert, ou tout au moins pour le forcer à se départir de son système.\
\
Le malheur de la prévention était de ne pouvoir produire aucun témoin ayant aperçu le prévenu dans la soirée du Mardi gras.\
\
Une seule déposition en ce sens devait avoir une importance si capitale, que M.\~Daburon, dès que le père Tabaret l’eut laissé libre, tourna tous ses efforts de ce côté.\
\
Il pouvait espérer beaucoup encore\~; on était seulement au samedi, le jour du meurtre était assez remarquable pour préciser les souvenirs, et on n’avait pas eu le temps de procéder à une enquête en règle.\
\
Cinq des plus habiles limiers de la brigade de sûreté furent dirigés sur Bougival, munis de cartes photographiées d’Albert. Ils devaient battre tout le pays entre Rueil et La Jonchère, chercher, s’informer, interroger, se livrer aux plus exactes et aux plus minutieuses investigations. Les photographies facilitaient singulièrement leur tâche. Ils avaient ordre de les montrer partout et à tous et même d’en laisser une douzaine dans le pays, puisqu’on en possédait une assez grande quantité. Il était impossible que par une soirée où il y a tant de monde dehors, personne n’eût rencontré l’original du portrait, soit à la gare de Rueil, soit enfin sur un des chemins qui conduisent à La Jonchère, la grande route et le sentier du bord de l’eau.\
\
Ces dispositions arrêtées, le juge d’instruction se rendit au Palais et envoya chercher son prévenu.\
\
Déjà, dans la matinée, il avait reçu un rapport l’informant, heure par heure, des faits, gestes et dires du prisonnier habilement espionné. Rien en lui, déclarait le compte rendu, ne décelait le coupable. Il avait paru fort triste, mais non accablé. Il n’avait point crié, ni menacé, ni maudit la justice, ni même parlé d’erreur fatale. Après avoir mangé légèrement, il s’était approché de la fenêtre de sa cellule et y était resté appuyé plus d’une grande heure. Ensuite il s’était couché et avait paru dormir paisiblement.\
\
Quelle organisation de fer\~! pensa M.\~Daburon, quand le prévenu entra dans son cabinet.\
\
C’est qu’Albert n’avait plus rien du malheureux qui la veille, étourdi par la multiplicité des charges, surpris par la rapidité des coups, se débattait sous le regard du juge d’instruction et semblait près de défaillir. Innocent ou coupable, son parti était pris. Sa physionomie ne laissait aucun doute à cet égard. Ses yeux exprimaient bien cette résolution froide d’un sacrifice librement consenti, et une certaine hauteur qu’on pouvait prendre pour du dédain, mais qu’expliquait un généreux ressentiment de l’injure. En lui on retrouvait l’homme sûr de lui que le malheur fait chanceler, mais qu’il ne renverse pas.\
\
À cette contenance, le juge comprit qu’il devait changer ses batteries. Il reconnaissait une de ces natures que l’attaque provoque à la résistance et que la menace affermit. Renonçant à l’effrayer, il essaya de l’attendrir. C’est une tactique banale, mais qui réussit toujours, comme au théâtre certains effets larmoyants. Le coupable qui a bandé son énergie pour soutenir le choc de l’intimidation se trouve sans force contre les patelinages d’une indulgence d’autant plus grande qu’elle est moins sincère. Or, l’attendrissement était le triomphe de M.\~Daburon. Que d’aveux il avait su soutirer avec quelques pleurs\~! Pas un comme lui ne savait pincer ces vieilles cordes qui vibrent encore dans les cœurs les plus pourris\~: l’honneur, l’amour, la famille.\
\
Pour Albert, il devint doux et bienveillant, tout ému de la compassion la plus vive. Infortuné\~! combien il devait souffrir, lui dont la vie entière avait été comme un long enchantement\~! Que de ruines tout à coup autour de lui\~! Qui donc aurait pu prévoir cela, autrefois, lorsqu’il était l’espérance unique d’une opulente et illustre maison\~? Évoquant le passé, le juge s’arrêtait à ces réminiscences si touchantes de la première jeunesse et remuait les cendres de toutes les affections éteintes. Usant et abusant de ce qu’il savait de la vie du prévenu, il le martyrisait par les plus douloureuses allusions à Claire. Comment s’obstinait-il à porter seul son immense infortune\~; n’avait-il donc en ce monde une personne qui s’estimerait heureuse de l’adoucir\~? Pourquoi ce silence farouche\~? Ne devait-il pas se hâter de rassurer celle dont la vie était suspendue à la sienne\~? Que fallait-il pour cela\~? Un mot. Alors il serait, sinon libre, du moins rendu au monde, la prison deviendrait un séjour habitable, plus de secret, ses amis le visiteraient, il recevrait qui bon lui semblerait.\
\
Ce n’était plus le juge qui parlait, c’était un père qui pour son enfant garde quand même au fond de son cœur des trésors d’indulgence.\
\
M.\~Daburon fit plus encore. Il voulut, pour un moment, se supposer à la place d’Albert. Qu’aurait-il fait après la terrible révélation\~? C’est à peine s’il osait s’interroger. Il comprenait le meurtre de la veuve Lerouge, il se l’expliquait, il l’excusait presque. Autre traquenard. C’était un de ces crimes que la société peut, sinon oublier, du moins pardonner jusqu’à un certain point, parce que le mobile n’a rien de honteux. Quel tribunal ne trouverait des circonstances pour une heure de délire si compréhensible\~? Puis, le premier, le plus grand coupable n’était-il pas le comte de Commarin\~? N’était-ce pas lui dont la folie avait préparé ce terrible dénouement\~? Son fils était victime de la fatalité, et il fallait surtout le plaindre.\
\
Sur ce texte, M.\~Daburon parla longtemps, cherchant les choses les plus propres, selon lui, à amollir le cœur endurci d’un assassin. Et toujours la conclusion était qu’il serait sage d’avouer. Mais il prodigua sa rhétorique absolument comme le père Tabaret avait prodigué la sienne, en pure perte. Albert ne paraissait aucunement touché\~; ses réponses étaient d’un laconisme extrême. Il commença et finit de même que la première fois en protestant de son innocence.\
\
Une épreuve qu’on a vue souvent donner des résultats restait à tenter.\
\
Dans cette même journée du samedi, Albert fut mis en présence du cadavre de la veuve Lerouge. Il parut impressionné par ce lugubre spectacle, mais non plus que le premier venu forcé de contempler la victime d’un assassinat quatre jours après le crime. Un des assistants ayant dit\~:\
\
\endash Ah\~! si elle pouvait parler\~!\
\
Il répondit\~:\
\
\endash Ce serait un grand bonheur pour moi. Depuis le matin, M.\~Daburon n’avait pas obtenu le moindre avantage. Il en était à s’avouer l’insuccès de sa comédie, et voilà que cette dernière tentative échouait. L’impassible résignation du prévenu mit le comble à l’exaspération de cet homme si sûr de son fait. Son dépit fut visible pour tous, lorsque, quittant subitement son patelinage, il donna durement l’ordre de reconduire le prévenu en prison.\
\
\endash Je saurai bien le contraindre à avouer\~! grondait-il entre ses dents.\
\
Peut-être regrettait-il ces gentils instruments d’instruction du moyen âge, qui faisaient dire au prévenu tout ce qu’on voulait. Jamais, pensait-il, on n’avait rencontré de coupable de cette trempe. Que pouvait-il raisonnablement attendre de son système de dénégation à outrance\~? Cette obstination, absurde en présence de preuves acquises, agaçait le juge jusqu’à la fureur. Albert confessant son crime l’aurait trouvé disposé à la commisération\~; le niant, il se heurtait à un implacable ennemi.\
\
C’est que la fausseté de la situation dominait et aveuglait ce magistrat si naturellement bon et généreux. Après avoir souhaité Albert innocent, il le voulait absolument coupable à cette heure. Et cela pour cent raisons qu’il était impuissant à analyser. Il se souvenait trop d’avoir eu le vicomte de Commarin comme rival et d’avoir failli l’assassiner. Ne s’était-il pas repenti jusqu’au remords d’avoir signé le mandat d’arrestation et d’être resté chargé de l’instruction\~? L’incompréhensible revirement de Tabaret était encore un grief.\
\
Tous ces motifs réunis inspiraient à M.\~Daburon une animosité fiévreuse et le poussaient dans la voie où il s’était engagé. Désormais c’était moins la preuve de la culpabilité d’Albert qu’il poursuivait que la justification de sa conduite à lui, juge. L’affaire s’envenimait comme une question personnelle.\
\
En effet, le prévenu innocent, il devenait inexcusable à ses propres yeux. Et à mesure qu’il se faisait des reproches plus vifs, et que grandissait le sentiment de ses torts, il était plus disposé à tout tenter pour convaincre cet ancien rival, à abuser même de son pouvoir. La logique des événements l’entraînait. Il semblait que son honneur même fût en jeu, et il déployait une activité passionnée qu’on ne lui avait jamais vue pour aucune autre instruction.\
\
Toute la journée du dimanche, M.\~Daburon la passa à écouter les rapports des agents à Bougival.\
\
Ils s’étaient donnés, affirmaient-ils, beaucoup de mal\~; pourtant, ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau.\
\
Ils avaient bien ouï parler d’une femme qui prétendait, disait-on, avoir vu l’assassin sortir de chez la veuve Lerouge\~; mais cette femme, personne n’avait pu la leur désigner positivement ni leur dire son nom.\
\
Mais tous croyaient de leur devoir d’apprendre au juge qu’une enquête se poursuivait en même temps que la leur. Elle était dirigée par le père Tabaret, qui parcourait le pays en tous sens dans un cabriolet attelé d’un cheval très rapide. Il avait dû agir avec une furieuse promptitude, car partout où ils s’étaient présentés on l’avait déjà vu. Il paraissait avoir sous ses ordres une douzaine d’hommes dont quatre au moins appartenaient pour sûr à la rue de Jérusalem. Tous les agents l’avaient rencontré, et il avait parlé à tous. À l’un il avait dit\~:\
\
\endash Comment diable montrez-vous ainsi cette photographie\~? Dans quatre jours vous allez être accablé de témoins qui, pour gagner trois francs, vous dépeindront à qui mieux mieux votre portrait.\
\
Il avait appelé un autre agent sur la grand-route et s’était moqué de lui.\
\
\endash Vous êtes naïf\~! lui avait-il crié, de chercher un homme qui se cache sur le chemin de tout le monde\~: regardez donc à côté, et vous trouverez.\
\
Enfin, il en avait accosté deux qui se trouvaient ensemble dans un café de Bougival et il les avait pris à part.\
\
\endash Je le tiens, leur avait-il dit. Le gars est fin, il est venu par Chatou. Trois personnes l’ont vu, deux facteurs du chemin de fer et une troisième personne dont le témoignage sera décisif, car elle lui a parlé. Il fumait.\
\
M.\~Daburon entra dans une telle colère contre le père Tabaret que, sur-le-champ, il partit pour Bougival, bien décidé à ramener à Paris le trop zélé bonhomme, se réservant, en outre, de lui faire plus tard donner sur les doigts par qui de droit. Ce voyage fut inutile. Tabaret, le cabriolet, le cheval rapide et les douze hommes avaient disparu ou du moins furent introuvables.\
\
En rentrant chez lui, très fatigué et aussi mécontent que possible, le juge d’instruction trouva cette dépêche du chef de la brigade de sûreté\~; elle disait beaucoup en peu de mots\~:\
\
\i Rouen, dimanche.\
\i0\
\i L’homme est trouvé. Ce soir, partons pour Paris. Témoignage précieux.\i0\
\qr\i Gévrol\i0\
\qj\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248347}\fs38\b XV{\*\bkmkend _Toc88248347}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Le lundi matin, dès neuf heures, M.\~Daburon se disposait à partir pour le Palais, où il comptait trouver Gévrol et son homme et peut-être le père Tabaret.\
\nowidctlpar\
Ses préparatifs étaient presque terminés lorsque son domestique vint le prévenir qu’une jeune dame, accompagnée d’une femme plus âgée, demandait à lui parler.\
\
Elle n’avait pas voulu donner son nom, disant qu’elle ne le déclinerait que si cela était absolument indispensable pour être reçue.\
\
\endash Faites entrer, répondit le juge.\
\
Il pensait que ce devait être quelque parente de l’un des prévenus dont il instruisait l’affaire lorsque était arrivé le crime de La Jonchère. Il se promettait d’expédier bien vite l’importune. Il était debout devant sa cheminée et cherchait une adresse dans une coupe précieuse remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, un froufrou d’une robe de soie glissant le long de l’huisserie, il ne prit pas la peine de se déranger et ne daigna même pas tourner la tête. Il se contenta de jeter dans la glace un regard indifférent. Mais aussitôt il recula avec un mouvement d’effroi, comme s’il eût entrevu un fantôme. Dans son trouble, il lâcha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre du foyer où elle se brisa en mille morceaux.\
\
\endash Claire\~! balbutia-t-il. Claire\~!…\
\
Et, comme s’il eût craint également, et d’être le jouet d’une illusion, et de voir celle dont il prononçait le nom, il se retourna lentement.\
\
C’était bien Mlle d’Arlange.\
\
Cette jeune fille si fière et si farouche à la fois avait pu s’enhardir jusqu’à venir chez lui, seule ou autant dire, car sa gouvernante, qu’elle laissait dans l’antichambre, ne pouvait compter. Elle obéissait à un sentiment bien puissant, puisqu’il lui faisait oublier sa timidité habituelle.\
\
Jamais, même en ce temps où la voir était son bonheur, elle ne lui avait paru plus sublime. Sa beauté, voilée d’ordinaire par une douce mélancolie, rayonnait et resplendissait. Ses traits avaient une animation qu’il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus plus brillants par des larmes récentes mal essuyées encore, éclatait la plus généreuse résolution. On sentait qu’elle avait la conscience d’accomplir un grand devoir et qu’elle le remplissait noblement, sinon avec joie, du moins avec cette simplicité qui à elle seule est de l’héroïsme.\
\
Elle s’avança calme et digne, et tendit sa main au magistrat selon cette mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si gracieuse.\
\
\endash Nous sommes toujours amis, n’est-ce pas\~? dit-elle avec un triste sourire.\
\
Le magistrat n’osa pas prendre cette main qu’on lui tendait dégantée. C’est à peine s’il l’effleura du bout de ses doigts comme s’il eût craint une commotion trop forte.\
\
\endash Oui, répondit-il à peine distinctement\~; je vous suis toujours dévoué. Mlle d’Arlange s’assit dans la vaste bergère où deux nuits auparavant le père Tabaret combinait l’arrestation d’Albert.\
\
M.\~Daburon demeura debout, appuyé contre la haute tablette de son bureau.\
\
\endash Vous savez pourquoi je viens\~? interrogea la jeune fille.\
\
De la tête il fit signe que oui.\
\
Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s’il saurait résister aux supplications d’une telle bouche. Qu’allait-elle vouloir de lui\~? que pouvait-il lui refuser\~? Ah\~! s’il avait prévu\~!… Il ne revenait pas de sa surprise.\
\
\endash Je ne sais cette horrible histoire que d’hier, poursuivit Claire\~; on avait jugé prudent de me la cacher, et sans ma dévouée Schmidt, j’ignorerais tout encore. Quelle nuit j’ai passée\~! D’abord j’ai été épouvantée, mais lorsqu’on m’a dit que tout dépendait de vous, mes terreurs ont été dissipées. C’est pour moi, n’est-ce pas, que vous vous êtes chargé de cette affaire\~? Oh\~! vous êtes bon, je le sais. Comment pourrai-je jamais vous exprimer toute ma reconnaissance…\
\
Quelle humiliation pour l’honnête magistrat que ce remerciement si plein d’effusion\~! Oui, il avait au début pensé à Mlle d’Arlange, mais depuis\~!… Il baissa la tête pour éviter ce beau regard de Claire, si candide et si hardi.\
\
\endash Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n’ai pas les droits que vous croyez à votre gratitude.\
\
Claire avait été tout d’abord trop troublée elle-même pour remarquer l’agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix attira son attention\~; seulement elle ne pouvait en soupçonner la cause. Elle pensa que sa présence réveillait les plus douloureux souvenirs\~; que sans doute il l’aimait encore et qu’il souffrait. Cette idée l’affligea et la rendit honteuse.\
\
\endash Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous bénir quand même. Qui sait si j’aurais pu prendre sur moi d’aller voir un autre juge, de parler à un inconnu\~? Puis, quel compte, cet autre ne me connaissant pas, aurait-il tenu de mes paroles\~? Tandis que vous, si généreux, vous allez me rassurer, me dire par quel affreux malentendu il a été arrêté comme un malfaiteur et mis en prison.\
\
\endash Hélas\~! soupira le magistrat si bas que Claire l’entendit à peine et ne comprit pas le sens terrible de cette exclamation.\
\
\endash Avec vous, continua-t-elle, je n’ai pas peur. Vous êtes mon ami, vous me l’avez dit. Vous ne repousserez pas ma prière. Rendez-lui la liberté bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi on l’accuse, mais je vous jure qu’il est innocent.\
\
Claire parlait en personne sûre de soi, qui ne voit nul obstacle au désir tout simple et tout naturel qu’elle exprime. Une assurance formelle, donnée par elle, devait suffire amplement. D’un mot, M.\~Daburon allait tout réparer. Le juge se taisait. Il admirait cette sainte ignorance de toute chose, cette confiance naïve et candide qui ne doute de rien. Elle avait commencé par le blesser, sans le savoir, il est vrai\~; il ne s’en souvenait plus.\
\
Il était vraiment honnête entre tous, bon entre les meilleurs, et la preuve, c’est qu’au moment de dévoiler la fatale réalité il frissonnait. Il hésitait à prononcer les paroles dont le souffle pareil à un tourbillon allait renverser le fragile édifice du bonheur de cette jeune fille. Lui humilié, lui dédaigné, il allait avoir sa revanche et il n’éprouvait pas le plus léger tressaillement d’une honteuse mais trop explicable satisfaction.\
\
\endash Et si je vous disais, mademoiselle, commença-t-il, que monsieur Albert n’est pas innocent\~!\
\
Elle se leva à demi, protestant du geste. Il poursuivit\~:\
\
\endash Si je vous disais qu’il est coupable\~!…\
\
\endash Oh\~! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas\~!\
\
\endash Je le pense, mademoiselle, prononça le magistrat d’une voix triste, et j’ajouterai que j’en ai la certitude morale.\
\
Claire regardait le juge d’instruction d’un air de stupeur profonde. Était-ce bien lui qui parlait ainsi\~? Entendait-elle bien\~? Comprenait-elle\~? Certes, elle en doutait. Répondait-il sérieusement\~? Ne l’abusait-il pas par un jeu indigne et cruel\~? Elle se le demandait avec une sorte d’égarement, car tout lui paraissait possible, probable, plutôt que ce qu’il disait.\
\
Lui, n’osant lever les yeux, continuait d’un ton qui exprimait la plus sincère pitié\~:\
\
\endash Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment. Pourtant, j’aurai le désolant courage de vous dire la vérité, et vous celui de l’entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la bouche d’un ami. Rassemblez donc toute votre énergie, affermissez votre âme si noble contre le plus horrible malheur. Non, il n’y a pas de malentendu\~; non, la justice ne se trompe pas. Monsieur le vicomte de Commarin est accusé d’un assassinat, et tout, m’entendez-vous, tout prouve qu’il l’a commis.\
\
Comme un médecin qui verse goutte à goutte un breuvage dangereux, M.\~Daburon avait prononcé lentement, mot à mot, cette dernière phrase. Il épiait de l’œil les conséquences, prêt à s’arrêter si l’effet en était trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune fille craintive à l’excès, d’une sensibilité presque maladive, pût écouter sans faiblir une pareille révélation. Il s’attendait à une explosion de désespoir, à des larmes, à des cris déchirants. Peut-être s’évanouirait-elle, et il se tenait prêt à appeler la bonne Schmidt.\
\
Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable d’énergie et de vaillance. La flamme de l’indignation empourprait sa joue et avait séché ses larmes.\
\
\endash C’est faux\~! s’écria-t-elle, et ceux qui disent cela ont menti. Il ne peut pas… non, il ne peut pas être un assassin. Il serait là, monsieur, et lui-même il me dirait\~: «\~C’est vrai\~!\~» que je refuserais de le croire, je crierais encore\~: «\~C’est faux\~!…\~»\
\
\endash Il n’a pas encore avoué, continua le juge, mais il avouera. Et quand même\~!… Il y a plus de preuves qu’il n’en faut pour le faire condamner. Les charges qui s’élèvent contre lui sont aussi impossibles à nier que le jour qui nous éclaire…\
\
\endash Eh bien\~! moi, interrompit Mlle d’Arlange d’une voix où vibrait toute son âme, je vous affirme, je vous répète que la justice se trompe. Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dénégation du juge, oui, il est innocent. J’en serais sûre et je le proclamerais alors même que toute la terre se lèverait pour l’accuser avec vous. Ne voyez-vous donc pas que je le connais mieux qu’il ne peut se connaître lui-même, que ma foi en lui est absolue comme celle que j’ai en Dieu, que je douterais de moi avant de douter de lui\~!…\
\
Le juge d’instruction essaya timidement une objection. Claire lui coupa la parole.\
\
\endash Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre j’oublie que je suis une jeune fille, et que ce n’est pas à ma mère que je parle, mais à un homme\~? Pour lui je le ferai. Il y a quatre ans, monsieur, que nous nous aimons et que nous nous le sommes dit. Depuis ce temps, je ne lui ai pas dissimulé une seule de mes pensées, il ne m’a pas caché une des siennes. Depuis quatre ans, nous n’avons pas eu l’un pour l’autre de secret\~; il vivait en moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire combien il est digne d’être aimé. Seule, je sais tout ce qu’il y a de grandeur d’âme, de noblesse de pensée, de générosité de sentiments en celui que vous faites si facilement un assassin. Et je l’ai vu bien malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il est comme moi, seul en ce monde\~; son père ne l’a jamais aimé. Appuyés l’un sur l’autre, nous avons traversé de tristes jours. Et c’est à cette heure que nos épreuves finissent qu’il serait devenu criminel\~! Pourquoi, dites-le-moi, pourquoi\~?\
\
\endash Ni le nom ni la fortune du comte de Commarin ne lui appartenaient, mademoiselle, et il l’a su tout à coup. Seule, une vieille femme pouvait le dire. Pour garder sa situation, il l’a tuée.\
\
\endash Quelle infamie\~! s’écria la jeune fille, quelle calomnie honteuse et maladroite\~! Je la sais, monsieur, cette histoire de grandeur écroulée\~; lui-même est venu me l’apprendre. C’est vrai, depuis trois jours ce malheur l’accablait. Mais, s’il était consterné, c’était pour moi bien plus que pour lui. Il se désolait en pensant que peut-être je serais affligée quand il m’avouerait qu’il ne pouvait plus me donner tout ce que rêvait son amour. Moi affligée\~! Eh\~! que me font ce grand nom et cette fortune immense\~! Je leur ai dû le seul malheur que je connaisse. Est-ce donc pour cela que je l’aime\~! Voilà ce que j’ai répondu. Et lui, si triste, il a aussitôt recouvré sa gaieté. Il m’a remerciée disant\~: «\~Vous m’aimez, le reste n’est plus rien.\~» Je lui ai fait alors une querelle pour avoir douté de moi. Et après cela il serait allé assassiner lâchement une vieille femme\~! Vous n’oseriez le répéter.\
\
Mlle d’Arlange s’arrêta, un sourire de victoire sur les lèvres. Il signifiait, ce sourire\~: «\~Enfin, je l’emporte, vous êtes vaincu\~; à tout ce que je viens de vous dire, que répondre\~?\~»\
\
Le juge d’instruction ne laissa pas longtemps cette riante illusion à la malheureuse enfant. Il ne s’apercevait pas de ce que son insistance avait de cruel et de choquant. Toujours la même idée\~! Persuader Claire, c’était justifier sa conduite\~!\
\
\endash Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges peuvent faire chanceler la raison d’un honnête homme. C’est à l’instant où une chose nous échappe que nous comprenons bien l’immensité de sa perte. Dieu me préserve de douter de ce que vous me dites\~! mais représentez-vous la grandeur de la catastrophe qui frappait monsieur de Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il n’a pas été pris du désespoir, et à quelles extrémités il l’a conduit\~! Il peut avoir eu une heure d’égarement et agir sans la conscience de son action… Peut-être est-ce ainsi qu’il faut expliquer le crime.\
\
Le visage de Mlle d’Arlange se couvrit d’une pâleur mortelle et exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute effleurait enfin ses nobles et pures croyances.\
\
\endash Il aurait donc été fou\~! murmura-t-elle.\
\
\endash Peut-être, répondit le juge, et cependant les circonstances du crime dénotent une savante préméditation. Croyez-moi donc, mademoiselle, doutez. Attendez en priant l’issue de cette affreuse affaire. Écoutez ma voix, c’est celle d’un ami. Jadis vous avez eu en moi la confiance qu’une fille accorde à son père, vous me l’avez dit\~: ne repoussez pas mes conseils. Gardez le silence, attendez. Cachez à tous votre légitime douleur, vous pourriez plus tard vous repentir de l’avoir laissée éclater. Jeune, sans expérience, sans guide, sans mère, hélas\~! vous avez mal placé vos premières affections…\
\
\endash Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah\~! ajouta-t-elle, vous parlez comme le monde, ce monde prudent et égoïste que je méprise et que je hais.\
\
\endash Pauvre enfant\~! continua M.\~Daburon, impitoyable avec sa compassion, malheureuse jeune fille\~! Voici votre première déception. On n’en saurait imaginer de plus terrible\~; peu de femmes sauraient l’accepter. Mais vous êtes jeune, vous êtes vaillante, votre vie ne sera point brisée. Plus tard, vous aurez horreur du crime. Il n’est pas, je le sais par moi-même, de blessure que le temps ne cicatrise…\
\
Claire avait beau prêter toute son attention aux paroles du juge, elles arrivaient à son esprit comme un bruit confus, et le sens lui en échappait.\
\
\endash Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle\~; quel conseil me donnez-vous donc\~?\
\
\endash Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon affection pour vous, mademoiselle. Je vous parle en frère tendre et dévoué. Je vous dis\~: courage, Claire, résignez-vous au plus douloureux, au plus immense sacrifice que puisse exiger l’honneur d’une jeune fille. Pleurez, oui, pleurez votre amour profané, mais renoncez-y. Priez Dieu qu’Il vous envoie l’oubli. Celui que vous avez aimé n’est plus digne de vous.\
\
Le juge s’arrêta un peu effrayé. Mlle d’Arlange était devenue livide.\
\
Mais, si le corps ployait, l’âme tenait bon encore.\
\
\endash Vous disiez tout à l’heure, murmura-t-elle, qu’il n’a pu commettre ce forfait que dans un moment d’égarement, dans un accès de folie…\
\
\endash Oui, cela est admissible.\
\
\endash Mais alors, monsieur, n’ayant su ce qu’il faisait, il ne serait pas coupable.\
\
Le juge d’instruction oublia certaine question inquiétante qu’il se posait un matin, dans son lit, après sa maladie.\
\
\endash Ni la justice ni la société, mademoiselle, répondit-il, ne peuvent apprécier cela. À Dieu seul, qui voit au fond des cœurs, il appartient de juger, de décider ces questions qui passent l’entendement humain. Pour nous, monsieur de Commarin est criminel. Il se peut qu’en raison de certaines considérations on adoucisse le châtiment, l’effet moral sera le même. Il se peut qu’on l’acquitte, et je le désire sans l’espérer, il n’en restera pas moins indigne. Toujours il gardera la flétrissure, la tache du sang lâchement versé. Résignez-vous donc.\
\
Mlle d’Arlange arrêta le magistrat d’un regard qu’enflammait le plus vif ressentiment.\
\
\endash C’est-à-dire\~! s’écria-t-elle, que vous me conseillez de l’abandonner à son malheur\~! Tout le monde va s’éloigner de lui et votre prudence m’engage à faire comme tout le monde. Les amis agissent ainsi, m’a-t-on dit, quand un de leurs amis est tombé, les femmes non. Regardez autour de vous\~; si humilié, si malheureux, si déchu que soit un homme, près de lui vous trouverez la femme qui soutient et console. Quand le dernier des amis s’est enfui courageusement, quand le dernier des parents s’est retiré, la femme reste.\
\
Le juge regrettait de s’être laissé entraîner un peu loin peut-être\~: l’exaltation de Claire l’effrayait. Il essaya, mais en vain, de l’interrompre.\
\
\endash Je puis être timide, continuait-elle avec une énergie croissante, je ne suis pas lâche. J’ai choisi Albert entre tous, librement\~; quoi qu’il advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais je ne dirai\~: «\~Je ne connais pas cet homme.\~» Il m’aurait donné la moitié de ses prospérités et de sa gloire, je prendrais, qu’il le veuille ou non, la moitié de sa honte et de ses malheurs\~! À deux, le fardeau sera moins lourd. Frappez\~; je me serrerai si fortement contre lui que pas un coup ne l’atteindra sans m’atteindre moi-même. Vous qui me conseillez l’oubli, enseignez-moi donc où le trouver\~! Moi l’oublier\~! Est-ce que je le pourrais, quand je le voudrais\~? Mais je ne le veux pas. Je l’aime\~; il n’est pas plus en mon pouvoir de cesser de l’aimer que d’arrêter par le seul effort de ma volonté les battements de mon cœur. Il est prisonnier, accusé d’un assassinat, soit\~: je l’aime. Il est coupable\~! qu’importe\~? je l’aime. Vous le condamnerez, vous le flétrirez\~: flétri et condamné, je l’aimerai encore. Vous l’enverrez au bagne, je l’y suivrai, et au bagne, sous la livrée des forçats, je l’aimerai toujours. Qu’il roule au fond de l’abîme, j’y roulerai avec lui. Ma vie est à lui, qu’il en dispose. Non, rien ne me séparera de lui, rien que la mort, et, s’il faut qu’il monte sur l’échafaud, je mourrai, je le sens bien, du coup qui le frappera.\
\
M.\~Daburon avait caché son visage entre ses mains\~; il ne voulait pas que Claire pût y suivre la trace des émotions qui le remuaient.\
\
Comme elle l’aime\~! se disait-il, comme elle l’aime\~!\
\
Il était certes à mille lieues de la situation présente. Son esprit s’abîmait dans les plus noires réflexions. Tous les aiguillons de la jalousie le déchiraient.\
\
Quels ne seraient pas ses transports, s’il était l’objet d’une passion irrésistible comme celle qui éclatait devant lui\~? Que ne donnerait-il pas en retour\~? Il avait, lui aussi, une âme jeune et ardente, une soif brûlante de tendresse. Qui s’en était inquiété\~? Il avait été estimé, respecté, craint peut-être, non aimé, et il ne le serait jamais. N’en était-il donc pas digne\~? Pourquoi tant d’hommes traversent-ils la vie déshérités d’amour, tandis que d’autres, les êtres les plus vils, parfois, semblent posséder un mystérieux pouvoir qui charme, séduit, entraîne, qui inspire ces sentiments aveugles et furieux qui, pour s’affirmer, vont au-devant du sacrifice et l’appellent\~? Les femmes n’ont-elles donc ni raison ni discernement\~?\
\
Le silence de Mlle d’Arlange ramena le juge à la réalité.\
\
Il leva les yeux sur elle. Brisée par la violence de son exaltation, elle était retombée sur son fauteuil et respirait avec tant de difficulté que M.\~Daburon crut qu’elle se trouvait mal. Il allongea vivement la main vers le timbre placé sur son bureau pour demander du secours. Mais, si prompt qu’eût été son mouvement, Claire le prévint et l’arrêta.\
\
\endash Que voulez-vous faire\~? demanda-t-elle.\
\
\endash Vous me paraissiez si souffrante, balbutia-t-il, que je voulais…\
\
\endash Ce n’est rien, monsieur, répondit-elle. On me croirait faible à me voir, il n’en est rien\~; je suis forte, sachez-le bien, très forte. Il est vrai que je souffre comme je n’imaginais pas qu’on pût souffrir. C’est qu’il est cruel pour une jeune fille de faire violence à toutes ses pudeurs. Vous devez être content, monsieur, j’ai déchiré tous les voiles et vous avez pu lire jusqu’au fond de mon cœur. Je ne le regrette pourtant pas, c’était pour lui. Ce dont je me repens, c’est de m’être abaissée jusqu’à le défendre. Votre assurance m’avait éblouie. Il me pardonnera cette offense à son caractère. On ne défend pas un homme comme lui, on prouve son innocence. Dieu aidant, je la prouverai.\
\
Mlle d’Arlange se leva à demi comme pour se retirer\~; M.\~Daburon la retint d’un signe.\
\
Dans son aberration, il pensait qu’il serait mal à lui de laisser à cette pauvre jeune fille l’ombre d’une illusion. Ayant tant fait que de commencer, il se persuadait que son devoir lui commandait d’aller jusqu’au bout. Il se disait de bonne foi qu’ainsi il sauvait Claire d’elle-même et lui épargnait pour l’avenir de cuisants regrets. Le chirurgien qui a commencé une opération terrible ne la laisse pas inachevée parce que le malade se débat, souffre et crie.\
\
\endash Il est pénible, mademoiselle…, commença-t-il.\
\
Claire ne le laissa pas achever.\
\
\endash Il suffit, monsieur, dit-elle\~; tout ce que vous pouvez dire encore est inutile. Je respecte votre malheureuse conviction\~; je vous demande en retour quelques égards pour la mienne. Si vous étiez vraiment mon ami, je vous dirais\~: «\~Aidez-moi dans la tâche de salut à laquelle je vais me dévouer.\~» Mais vous ne le voudriez pas, sans doute.\
\
Il était dit que Claire ferait tout pour irriter le malheureux magistrat. Voici maintenant que sa passion arrivait à s’exprimer comme la logique du père Tabaret. Les femmes n’analysent ni ne raisonnent, elles sentent et croient. Au lieu de discuter, elles affirment. De là, peut-être, leur supériorité. Pour Claire, M.\~Daburon ne sentait pas comme elle devenait son ennemie, et elle le traitait comme tel.\
\
Le juge d’instruction ressentit vivement l’injure. Tiraillé par les scrupules d’une conscience étroite d’un côté, par ses convictions de l’autre, ballotté entre le devoir et la passion, entortillé dans le harnais de sa profession, il était incapable de la réflexion la plus simple. Il agissait depuis trois jours comme un enfant qui s’entête dans sa sottise. Pourquoi cette obstination à ne pas convenir qu’Albert pouvait être innocent\~? Les investigations dans tous les cas arrivaient au même but. Lui, toujours favorable aux prévenus, il n’admettait pas la possibilité d’une erreur à l’égard de celui-ci.\
\
\endash Si vous connaissiez les preuves que j’ai entre les mains, mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui annonce la détermination de ne pas se laisser aller à la colère, si je vous les exposais, vous n’espéreriez plus.\
\
\endash Parlez, monsieur, fit impérieusement Claire.\
\
\endash Vous le voulez, mademoiselle\~? soit\~! Je vous détaillerai, si vous l’exigez, toutes les charges recueillies par la justice\~; je vous appartiens entièrement, vous le savez. Mais à quoi bon énumérer ces présomptions\~! Il en est une qui, à elle seule, est décisive. Le meurtre a été commis le soir du Mardi gras, et il est impossible au prévenu de déterminer l’emploi de cette soirée. Il est sorti, cependant, et il n’est rentré chez lui qu’à deux heures du matin, ses vêtements souillés et déchirés, ses gants éraillés…\
\
\endash Oh\~! assez, monsieur, assez\~! interrompit Claire, dont les yeux rayonnèrent tout à coup de bonheur. C’était, dites-vous, le soir du Mardi gras\~?\
\
\endash Oui, mademoiselle.\
\
\endash Ah\~! j’en étais bien sûre\~! s’écria-t-elle avec l’accent du triomphe. Je vous disais bien, moi, qu’il ne pouvait être coupable\~!\
\
Elle joignit les mains, et au mouvement de ses lèvres il fut facile de voir qu’elle priait.\
\
L’expression de la foi la plus vive, rencontrée par quelques peintres italiens, illuminait son beau visage, pendant qu’elle rendait grâce à Dieu dans l’effusion de sa reconnaissance.\
\
Le magistrat était si décontenancé qu’il oubliait d’admirer. Il attendait une explication.\
\
\endash Eh bien\~? demanda-t-il, n’y tenant plus.\
\
\endash Monsieur, répondit Claire, si c’est là votre plus forte preuve, elle n’existe plus. Albert a passé près de moi toute la soirée que vous dites.\
\
\endash Près de vous\~? balbutia le juge.\
\
\endash Oui, avec moi, à l’hôtel.\
\
M.\~Daburon fut abasourdi. Rêvait-il\~? Les bras lui tombaient.\
\
\endash Quoi\~? interrogea-t-il, le vicomte était chez vous\~; votre grand-mère, votre gouvernante, vos domestiques l’ont vu, lui ont parlé\~?\
\
\endash Non, monsieur, il est venu et s’est retiré en secret. Il tenait à n’être vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi.\
\
\endash Ah\~!… fit le juge avec un soupir de soulagement. Il signifiait, ce soupir\~: «\~Tout s’explique. C’était aussi par trop fort. Elle veut le sauver, au risque de compromettre sa réputation. Pauvre fille\~! Mais cette idée lui est-elle venue subitement\~?\~» Ce «\~Ah\~!\~» fut interprété bien différemment par Mlle d’Arlange. Elle pensa que M.\~Daburon s’étonnait qu’elle eût consenti à recevoir Albert.\
\
\endash Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle.\
\
\endash Mademoiselle\~!…\
\
\endash Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fiancé sans danger, sans qu’il se passe rien dont elle puisse avoir à rougir.\
\
Elle disait cela, et en même temps elle était cramoisie, de honte, de douleur et de colère. Elle se prenait à haïr M.\~Daburon.\
\
\endash Je n’ai point eu l’offensante pensée que vous croyez, mademoiselle, dit le magistrat. Je me demande seulement comment monsieur de Commarin est allé chez vous en cachette, lorsque son mariage prochain lui donnait le droit de s’y présenter ouvertement à toute heure. Je me demande encore comment dans cette visite il a pu mettre ses vêtements dans l’état où nous les avons trouvés.\
\
\endash C’est-à-dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous doutez de ma parole\~!\
\
\endash Il est des circonstances, mademoiselle…\
\
\endash Vous m’accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous étions coupables, nous ne descendrions pas jusqu’à nous justifier. On ne nous verra jamais ni prier ni demander grâce.\
\
Le ton hautain et méchant de Mlle d’Arlange ne pouvait qu’indigner le juge. Comme elle le traitait\~! Et cela parce qu’il ne consentait pas à paraître sa dupe…\
\
\endash Avant tout, mademoiselle, répondit-il sévèrement, je suis magistrat et j’ai un devoir à remplir. Un crime est commis, tout me dit que monsieur Albert de Commarin est coupable, je l’arrête. Je l’interroge et je relève contre lui des indices accablants. Vous venez me dire qu’ils sont faux, cela ne suffit pas. Tant que vous vous êtes adressée à l’ami, vous m’avez trouvé bienveillant et attendri. Maintenant c’est au juge que vous parlez, et c’est le juge qui vous répond\~: prouvez\~!\
\
\endash Ma parole, monsieur…\
\
\endash Prouvez\~!…\
\
Mlle d’Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard plein d’étonnement et de soupçons.\
\
\endash Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver Albert coupable\~? Vous serait-il donc bien doux de le faire condamner\~? Auriez-vous de la haine contre cet accusé dont le sort est entre vos mains, monsieur le juge\~? C’est qu’on le dirait presque… Pouvez-vous répondre de votre impartialité\~? Certains souvenirs ne pèsent-ils pas lourdement dans votre balance\~? Est-il sûr que ce n’est pas un rival que vous poursuivez armé de la loi\~?\
\
\endash C’en est trop\~! murmurait le juge, c’en est trop\~!\
\
\endash Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation est rare et périlleuse en ce moment\~? Un jour, il m’en souvient, vous m’avez déclaré votre amour. Il m’a paru sincère et profond\~; il m’a touchée. J’ai dû le repousser parce que j’en aimais un autre, et je vous ai plaint. Voici maintenant que cet autre est accusé d’un assassinat, et c’est vous qui êtes son juge\~; et je me trouve moi entre vous deux, vous priant pour lui. Accepter d’être juge, c’était consentir à être tout pour lui, et on dirait que vous êtes contre\~!\
\
Chacune des phrases de Claire tombait sur le cœur de M.\~Daburon, comme des soufflets sur sa joue.\
\
Était-ce bien elle qui parlait\~? D’où lui venait cette audace soudaine qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui trouvaient un écho en lui\~?\
\
\endash Mademoiselle, dit-il, la douleur vous égare. À vous seule je puis pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des choses vous rend injuste. Vous pensez que le sort d’Albert dépend de mon bon plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n’est rien, il faut encore persuader les autres. Que je vous croie, moi, c’est tout naturel, je vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi à votre témoignage quand vous arriverez à eux avec un récit vrai, je le crois, très vrai, mais enfin invraisemblable\~?\
\
Les larmes vinrent aux yeux de Claire.\
\
\endash Si je vous ai offensé injustement, monsieur, dit-elle, pardonnez-moi, le malheur rend mauvais.\
\
\endash Vous ne pouvez m’offenser, mademoiselle, reprit le magistrat, je vous l’ai dit, je vous appartiens.\
\
\endash Alors, monsieur, aidez-moi à prouver que ce que j’avance est exact. Je vais tout vous conter.\
\
M.\~Daburon était bien convaincu que Claire cherchait à surprendre sa bonne foi. Cependant son assurance l’étonnait. Il se demandait quelle fable elle allait imaginer.\
\
\endash Monsieur, commença Claire, vous savez quels obstacles a rencontrés mon mariage avec Albert. Monsieur de Commarin ne voulait pas de moi pour fille parce que je suis pauvre\~; je n’ai rien. Il a fallu à Albert une lutte de cinq années pour triompher des résistances de son père. Deux fois le comte a cédé, deux fois il est revenu sur une parole qui lui avait été, disait-il, extorquée. Enfin, il y a un mois il a donné de son propre mouvement son consentement. Cependant ces hésitations, ces lenteurs, ces ruptures injurieuses avaient profondément blessé ma grand-mère. Vous savez son caractère susceptible\~; je dois reconnaître qu’en cette circonstance elle a eu raison. Bien que le jour du mariage fût fixé, la marquise déclara qu’elle ne me compromettrait, ni ne nous ridiculiserait davantage en paraissant se précipiter au-devant d’une alliance trop considérable pour qu’on ne nous ait pas souvent accusées d’ambition. Elle décida donc que, jusqu’à la publication des bans, Albert ne serait plus admis chez elle que tous les deux jours, deux heures seulement, dans l’après-midi, et en sa présence. Nous n’avons pu la faire revenir sur sa détermination. Telle était la situation lorsque le dimanche matin on me remit un mot d’Albert. Il me prévenait que des affaires graves l’empêcheraient de venir, bien que ce fût son jour. Qu’arrivait-il qui pût le retenir\~? J’appréhendai quelque malheur. Le lendemain je l’attendais avec impatience, avec angoisse, quand son valet de chambre apporta à Schmidt une lettre pour moi. Dans cette lettre, monsieur, Albert me conjurait de lui accorder un rendez-vous. Il fallait, me disait-il, qu’il me parlât longuement, à moi seule, sans délai. Notre avenir, ajoutait-il, dépendait de cette entrevue. Il me laissait le choix du jour et de l’heure, me recommandant bien de ne me confier à personne. Je n’hésitai pas. Je lui répondis de se trouver le mardi soir à la petite porte du jardin qui donne sur une rue déserte. Pour m’avertir de sa présence, il devait frapper quand neuf heures sonneraient aux Invalides. Ma grand-mère, je le savais, avait pour ce soir-là invité plusieurs de ses amies\~; je pensais qu’en feignant d’être souffrante il me serait permis de me retirer, et qu’ainsi je serais libre. Je comptais bien que madame d’Arlange retiendrait Schmidt près d’elle…\
\
\endash Pardon\~! mademoiselle, interrompit M.\~Daburon, quel jour avez-vous écrit à monsieur Albert\~?\
\
\endash Le mardi dans la journée.\
\
\endash Pouvez-vous préciser l’heure\~?\
\
\endash J’ai dû envoyer cette lettre entre deux et trois heures.\
\
\endash Merci\~! mademoiselle\~; continuez, je vous prie.\
\
\endash Toutes mes prévisions, reprit Claire, se réalisèrent. Le soir je me trouvai libre et je descendis au jardin un peu avant le moment fixé. J’avais réussi à me procurer la clé de la petite porte\~; je m’empressai de l’essayer. Malheur\~! il m’était impossible de la faire jouer, la serrure était trop rouillée\~; j’employai inutilement toutes mes forces. Je me désespérais quand neuf heures sonnèrent. Au troisième coup Albert frappa. Aussitôt je lui fis part de l’accident et je lui jetai la clé pour qu’il essayât, d’ouvrir. Il le tenta vainement. Je ne pouvais que le prier de remettre notre entrevue au lendemain. Il me répondit que c’était impossible, que ce qu’il avait à me dire ne souffrait pas de délai. Depuis deux jours qu’il hésitait à me communiquer cette affaire il endurait le martyre, il ne vivait plus. Nous nous parlions, vous comprenez, à travers la porte. Enfin il me déclara qu’il allait passer par-dessus le mur. Je le conjurai de n’en rien faire, redoutant un accident. Il est assez haut, le mur, vous le connaissez, et le chaperon est tout garni de morceaux de verre cassé\~; de plus les branches des acacias font comme une haie dessus. Mais il se moqua de mes craintes et me dit qu’à moins d’une défense expresse de ma part il allait tenter l’escalade. Je n’osais pas dire non, et il se risqua. J’avais bien peur, je tremblais comme la feuille. Par bonheur, il est très leste\~; il passa sans se faire mal. Ce qu’il voulait, monsieur, c’était m’annoncer la catastrophe qui nous frappait. Nous nous sommes assis d’abord sur le petit banc, vous savez, qui est devant le bosquet\~; puis, comme la pluie tombait, nous nous sommes réfugiés sous le pavillon rustique. Il était plus de minuit quand Albert m’a quittée, tranquille et presque gai. Il s’est retiré par le même chemin, seulement avec moins de danger, parce que je l’ai forcé de prendre l’échelle du jardinier, que j’ai couchée le long du mur quand il a été de l’autre côté.\
\
Ce récit, fait du ton le plus simple et le plus naturel, confondait M.\~Daburon. Que croire\~?\
\
\endash Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle commencé lorsque monsieur Albert a franchi le mur\~?\
\
\endash Pas encore, monsieur. Les premières gouttes sont tombées lorsque nous étions sur le banc, je me le rappelle fort bien, parce qu’il a ouvert son parapluie et que j’ai pensé à Paul et Virginie.\
\
\endash Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit le juge. Il s’assit devant son bureau et rapidement écrivit deux lettres. Dans la première il donnait des ordres pour qu’Albert fût amené tout de suite au Palais de Justice, à son cabinet.\
\
Par la seconde, il chargeait un agent de la sûreté de se transporter immédiatement au faubourg Saint-Germain, à l’hôtel d’Arlange, pour y examiner le mur du fond du jardin et y relever les traces d’une escalade, si toutefois elles existaient. Il expliquait que le mur avait été franchi deux fois, avant et pendant la pluie. En conséquence, les empreintes de l’aller et du retour devaient être différentes.\
\
Il était enjoint à cet agent de procéder avec la plus grande circonspection et de chercher un motif plausible pour expliquer ses investigations.\
\
Tout en écrivant, le juge avait sonné son domestique, qui parut.\
\
\endash Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez porter à Constant, mon greffier. Vous le prierez de les lire et de faire exécuter à l’instant, vous comprenez, à l’instant, les ordres qu’elles contiennent. Courez, prenez une voiture, allez vite. Ah\~! un mot\~: si Constant n’est pas dans mon cabinet, faites-le chercher par un garçon, il ne saurait être loin, il m’attend. Partez, dépêchez-vous.\
\
M.\~Daburon revint alors à Claire\~:\
\
\endash Auriez-vous conservé, mademoiselle, la lettre où monsieur Albert vous demande un rendez-vous\~?\
\
\endash Oui, monsieur, je dois même l’avoir sur moi.\
\
Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un papier très froissé.\
\
\endash La voici\~!\
\
Le juge d’instruction la prit. Un soupçon lui venait. Cette lettre compromettante se trouvait bien à propos dans la poche de Claire. Les jeunes filles d’ordinaire ne promènent pas ainsi les demandes de rendez-vous. D’un regard il parcourut les dix lignes de ce billet.\
\
\endash Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, rien…\
\
Claire ne l’entendit pas\~; elle se torturait l’esprit à chercher des preuves de cette entrevue.\
\
\endash Monsieur, dit-elle tout à coup, c’est souvent lorsqu’on désire et qu’on pense être seul qu’on est observé. Mandez, je vous prie, tous les domestiques de ma grand-mère et interrogez-les, il se peut que l’un d’eux ait vu Albert.\
\
\endash Interroger vos gens\~!… y songez-vous, mademoiselle\~!\
\
\endash Quoi\~! monsieur, vous vous dites que je serai compromise… Qu’importe, pourvu qu’il soit libre\~!\
\
M.\~Daburon ne pouvait qu’admirer. Quel dévouement sublime chez cette jeune fille, qu’elle dît ou non la vérité\~! Il pouvait apprécier la violence qu’elle se faisait depuis une heure, lui qui connaissait si bien son caractère.\
\
\endash Ce n’est pas tout, ajouta-t-elle\~; la clé de la petite porte que j’ai jetée à Albert, il ne me l’a pas rendue\~; je me le rappelle bien, nous l’avons oubliée. Il doit l’avoir serrée. Si on la trouve en sa possession, elle prouvera bien qu’il est venu dans le jardin…\
\
\endash Je donnerai des ordres, mademoiselle.\
\
\endash Il y a encore un moyen, reprit Claire\~; pendant que je suis ici, envoyez vérifier le mur…\
\
Elle pensait à tout.\
\
\endash C’est fait, mademoiselle, continua M.\~Daburon. Je ne vous cacherai pas qu’une des lettres que je viens d’expédier ordonne une enquête chez votre grand-mère, enquête secrète, bien entendu.\
\
Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois tendit sa main au juge.\
\
\endash Oh merci\~! dit-elle, merci mille fois\~! Maintenant je vois bien que vous êtes avec nous. Mais voici encore une idée\~: ma lettre du mardi, Albert doit l’avoir.\
\
\endash Non, mademoiselle, il l’a brûlée.\
\
Les yeux de Claire se voilèrent, elle se recula.\
\
Elle croyait sentir de l’ironie dans la réponse du juge. Il n’y en avait pas. Le magistrat se rappelait la lettre jetée dans le poêle par Albert dans l’après-midi du mardi. Ce ne pouvait être que celle de la jeune fille. C’était donc à elle que s’appliquaient ces mots\~: «\~Elle ne saurait me résister.\~» Il comprit le mouvement et expliqua la phrase.\
\
\endash Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il ensuite, que monsieur de Commarin ait laissé s’égarer la justice, m’ait exposé, moi, à une erreur déplorable, lorsqu’il était si simple de me dire tout cela\~?\
\
\endash Il me semble, monsieur, qu’un honnête homme ne peut pas avouer qu’il a obtenu un rendez-vous d’une femme tant qu’il n’en a pas l’autorisation expresse. Il doit exposer sa vie plutôt que l’honneur de celle qui s’est confiée à lui. Mais croyez qu’Albert comptait sur moi.\
\
Il n’y avait rien à redire à cela, et le sentiment exprimé par Mlle d’Arlange donnait un sens à une phrase de l’interrogatoire du prévenu.\
\
\endash Ce n’est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce que vous venez de me dire là, il faudra venir me le répéter dans mon cabinet, au Palais de Justice. Mon greffier écrira votre déposition et vous la signerez. Cette démarche vous sera pénible, mais c’est une formalité nécessaire.\
\
\endash Eh\~! monsieur, c’est avec joie que je m’y rendrai. Quel acte peut me coûter avec cette idée qu’il est en prison\~? N’étais-je pas résolue à tout\~? Si on l’avait traduit en cour d’assises, j’y serais allée. Oui, je m’y serais présentée, et là, tout haut, devant tous, j’aurais dit la vérité. Sans doute, ajouta-t-elle d’un ton triste, j’aurais été bien affichée, on m’aurait regardée comme une héroïne de roman, mais que m’importe l’opinion, le blâme ou l’approbation du monde, puisque je suis sûre de son amour\~!\
\
Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau.\
\
\endash Est-il nécessaire, demanda-t-elle, que j’attende le retour des gens qui sont allés examiner le mur\~?\
\
\endash C’est inutile, mademoiselle.\
\
\endash Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste plus, monsieur, qu’à vous prier \endash elle joignit les mains \endash , qu’à vous conjurer \endash ses yeux suppliaient \endash de laisser sortir Albert de la prison.\
\
\endash Il sera remis en liberté dès que cela se pourra, je vous en donne ma parole.\
\
\endash Oh\~! aujourd’hui même, cher monsieur Daburon, aujourd’hui, je vous en prie, tout de suite. Puisqu’il est innocent, voyons, laissez-vous attendrir, puisque vous êtes notre ami… Voulez-vous que je me mette à genoux\~?\
\
Le juge n’eut que le temps bien juste d’étendre les bras pour la retenir. Il étouffait, le malheureux\~! Ah\~! combien il enviait le sort de ce prisonnier\~!\
\
\endash Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il d’une voix éteinte, impraticable, sur mon honneur\~! Ah\~! si cela ne dépendait que de moi\~!… je ne saurais, fût-il coupable, vous voir pleurer et résister…\
\
Mlle d’Arlange, si ferme jusque-là, ne put retenir un sanglot.\
\
\endash Malheureuse\~! s’écria-t-elle, il souffre, il est en prison, je suis libre et je ne puis rien pour lui\~! Grand Dieu\~! inspire-moi de ces accents qui touchent le cœur des hommes. Aux pieds de qui aller me jeter pour avoir sa grâce\~!…\
\
Elle s’interrompit, surprise du mot qu’elle venait de prononcer.\
\
\endash J’ai dit sa grâce, reprit-elle fièrement, il n’a pas besoin de grâce. Pourquoi ne suis-je qu’une femme\~! Je ne trouverai donc pas un homme qui m’aide\~! Si, dit-elle, après un moment de réflexion, il est un homme qui se doit à Albert, puisque c’est lui qui l’a précipité là où il est\~: c’est le comte de Commarin. Il est son père et il l’a abandonné\~! Eh bien\~! moi, je vais aller lui rappeler qu’il a un fils.\
\
Le magistrat se leva pour la reconduire, mais déjà elle s’enfuyait, entraînant la bonne Schmidt.\
\
M.\~Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son fauteuil. Ses yeux étaient brillants de larmes.\
\
\endash Voilà donc ce qu’elle est\~! murmurait-il. Ah\~! je n’avais pas fait un choix vulgaire. J’avais su deviner et comprendre toutes ses grandeurs.\
\
Jamais il ne l’avait tant aimée, et il sentait que jamais il ne se consolerait de n’avoir pu s’en faire aimer. Mais au plus profond de ses méditations, une pensée aiguë comme une flèche traversa son cerveau.\
\
Claire avait-elle dit vrai\~? n’avait-elle pas joué un rôle appris de longue main\~? Non, certainement, non.\
\
Mais on pouvait l’avoir abusée, elle pouvait être la dupe de quelque fourberie savante.\
\
Alors la prédiction du père Tabaret se trouvait réalisée.\
\
Tabaret avait dit\~: «\~Attendez-vous à un irrécusable alibi.\~»\
\
Comment démontrer la fausseté de celui-ci, machiné à l’avance, affirmé par Claire abusée\~?\
\
Comment déjouer un plan si habilement calculé que le prévenu avait pu sans danger attendre les bras croisés, sans s’en mêler, les résultats prévus\~?…\
\
Et si pourtant le récit de Claire était exact, si Albert était innocent\~!…\
\
Le juge se débattait au milieu d’inextricables difficultés, sans un projet, sans une idée.\
\
Il se leva.\
\
\endash Allons\~! dit-il à haute voix, comme pour s’encourager, au Palais tout se débrouillera.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248348}\fs38\b XVI{\*\bkmkend _Toc88248348}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 M.\~Daburon avait été surpris de la visite de Claire.\
\nowidctlpar\
M.\~de\~Commarin le fut bien davantage lorsque son valet de chambre, se penchant à son oreille, lui annonça que Mlle d’Arlange demandait à monsieur le comte un instant d’entretien.\
\
M.\~Daburon avait laissé choir une coupe admirable\~; M.\~de\~Commarin, qui était à table, laissa tomber son couteau sur son assiette.\
\
Comme le juge encore, il répéta\~:\
\
\endash Claire\~!\
\
Il hésitait à la recevoir, redoutant une scène pénible et désagréable. Elle ne pouvait avoir, il ne l’ignorait pas, qu’une très faible affection pour lui qui l’avait si longtemps repoussée avec tant d’obstination. Que lui voulait-elle\~? Sans doute elle venait pour s’informer d’Albert. Que répondrait-il\~? Elle aurait probablement une attaque de nerfs, et sa digestion, à lui, en serait troublée. Cependant il songea à l’immense douleur qu’elle avait dû éprouver, et il eut un bon mouvement. Il se dit qu’il serait mal et indigne de son caractère de se celer pour celle qui aurait été sa fille, la vicomtesse de Commarin. Il donna l’ordre de la prier d’attendre un moment dans un des petits salons du rez-de-chaussée.\
\
Il ne tarda pas à s’y rendre, son appétit ayant été coupé par la seule annonce de cette visite. Il était préparé à tout ce qu’il y a de plus fâcheux.\
\
Dès qu’il parut, Claire s’inclina devant lui avec une de ces belles révérences de dignité première qu’enseignait madame la marquise d’Arlange.\
\
\endash Monsieur le comte…, commença-t-elle.\
\
\endash Vous venez, n’est-il pas vrai, ma pauvre enfant, chercher des nouvelles de ce malheureux\~? demanda M.\~de\~Commarin.\
\
Il interrompait Claire et allait droit au but pour en finir au plus vite.\
\
\endash Non, monsieur le comte, répondit la jeune fille, je viens vous en donner au contraire. Vous savez qu’il est innocent\~?\
\
Le comte la regarda bien attentivement, persuadé que la douleur lui avait troublé sa raison. Sa folie, en ce cas, était fort calme.\
\
\endash Je n’en avais jamais douté, continua Claire, mais maintenant j’en ai la preuve la plus certaine.\
\
\endash Songez-vous bien à ce que vous avancez, mon enfant\~? interrogea le comte, dont les yeux trahissaient la défiance.\
\
Mlle d’Arlange comprit les pensées du vieux gentilhomme. Son entretien avec M.\~Daburon lui avait donné de l’expérience.\
\
\endash Je n’avance rien qui ne soit de la dernière exactitude, répondit-elle, et facile à vérifier. Je sors à l’instant de chez le juge d’instruction, monsieur Daburon, qui est des amis de ma grand-mère, et après ce que je lui ai révélé, il est persuadé qu’Albert n’est pas coupable.\
\
\endash Il vous l’a dit, Claire\~! s’exclama le comte. Mon enfant, en êtes-vous sûre, ne vous trompez-vous pas\~?\
\
\endash Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que tout le monde ignorait\~; qu’Albert, qui est un gentilhomme, ne pouvait lui dire. Je lui ai appris qu’Albert a passé avec moi, dans le jardin de ma grand-mère, toute cette soirée où le crime a été commis. Il m’avait demandé un rendez-vous…\
\
\endash Mais votre parole ne peut suffire.\
\
\endash Il y a des preuves, et la justice les a maintenant.\
\
\endash Est-ce bien possible, grand Dieu\~! s’écria le comte hors de lui.\
\
\endash Ah\~! monsieur le comte, fit amèrement Mlle d’Arlange, vous êtes comme le juge, vous avez cru l’impossible. Vous êtes son père et vous l’avez soupçonné. Vous ne le connaissez donc pas\~! Vous l’abandonniez sans chercher à le défendre\~! Ah\~! je n’ai pas hésité, moi\~!\
\
On croit aisément à la vraisemblance de ce qu’on désire de toute son âme. M.\~de\~Commarin ne devait pas être difficile à convaincre. Sans raisonnements, sans discussion, il ajouta foi aux assertions de Claire. Il partagea son assurance sans se demander si cela était sage et prudent.\
\
Oui, il avait été accablé par la certitude du juge, il s’était dit que l’invraisemblance était vraie et il avait courbé le front. Un mot d’une jeune fille le ramenait. Albert innocent\~! Cette pensée descendait sur son cœur comme une rosée céleste.\
\
Claire lui apparaissait ainsi qu’une messagère de bonheur et d’espoir. Depuis trois jours seulement, il avait mesuré la grandeur de son affection pour Albert. Il l’avait tendrement aimé, puisque jamais, malgré ses affreux soupçons sur sa paternité, il n’avait pu se résigner à l’éloigner de lui.\
\
Depuis trois jours, le souvenir du crime imputé à ce malheureux, l’idée du châtiment qui l’attendait le tuaient. Et il était innocent\~!\
\
Plus de honte, plus de procès scandaleux, plus de boue sur l’écusson\~; le nom de Commarin ne retentirait pas devant les tribunaux.\
\
\endash Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, on va le relâcher\~?\
\
\endash Hélas\~! monsieur, je demandais, moi, qu’on le mît en liberté à l’instant même. C’est juste, n’est-ce pas, puisqu’il n’est pas coupable\~? Mais le juge m’a répondu que ce n’était pas possible, qu’il n’est pas le maître, que le sort d’Albert dépend de beaucoup de personnes. C’est alors que je me suis décidée à venir vous demander assistance.\
\
\endash Puis-je donc quelque chose\~?\
\
\endash Je l’espère, du moins. Je ne suis qu’une pauvre fille bien ignorante, moi, et je ne connais personne au monde. Je ne sais pas ce qu’on peut faire pour qu’on ne le retienne plus en prison. Il doit cependant y avoir un moyen de se faire rendre justice. Est-ce que vous n’allez pas tout tenter, monsieur le comte, vous qui êtes son père\~?\
\
\endash Si, répondit vivement M.\~de\~Commarin, si, et sans perdre une minute.\
\
Depuis l’arrestation d’Albert, le comte était resté plongé dans une morne stupeur. Dans sa douleur profonde, ne voyant autour de lui que ruines et désastres, il n’avait rien fait pour secouer l’engourdissement de sa pensée. Cet homme, si actif d’ordinaire, remuant jusqu’à la turbulence, avait été stupéfié. Il se plaisait dans cet état de paralysie cérébrale qui l’empêchait de sentir la vivacité de son malheur. La voix de Claire sonna à son oreille comme la trompette de la résurrection. La nuit affreuse se dissipait, il entrevoyait une lueur à l’horizon, il retrouva l’énergie de sa jeunesse.\
\
\endash Marchons, dit-il.\
\
Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila d’une tristesse mêlée de colère.\
\
\endash Mais encore, reprit-il, où\~? À quelle porte frapper sûrement\~? Dans un autre temps, je serais allé trouver le roi. Mais aujourd’hui\~!… Votre empereur lui-même ne saurait se mettre au-dessus de la loi. Il me répondrait d’attendre la décision de ces messieurs du tribunal, et qu’il ne peut rien. Attendre\~!… Et Albert compte les minutes avec une mortelle angoisse\~! Certainement on obtient justice, seulement, se la faire rendre promptement est un art qui s’enseigne dans des écoles que je n’ai pas fréquentées.\
\
\endash Essayons toujours, monsieur, insista Claire, allons trouver les juges, les généraux, les ministres, que sais-je, moi\~! Conduisez-moi simplement, je parlerai, moi, et vous verrez si nous ne réussissons pas\~!\
\
Le comte prit entre ses mains les petites mains de Claire et les retint un moment, les pressant avec une paternelle tendresse.\
\
\endash Brave fille\~! s’écria-t-il, vous êtes une brave et courageuse fille, Claire\~! Bon sang ne peut mentir. Je ne vous connaissais pas. Oui, vous serez ma fille, et vous serez heureux, Albert et vous… Mais nous ne pouvons pourtant pas nous lancer comme des étourneaux. Il nous faudrait, pour m’indiquer à qui je dois m’adresser, un guide quelconque, un avocat, un avoué. Ah\~! s’écria-t-il, nous tenons notre affaire, Noël\~!…\
\
Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris.\
\
\endash C’est mon fils, répondit M.\~de\~Commarin, visiblement embarrassé, mon autre fils, le frère d’Albert. Le meilleur et le plus digne des hommes, ajouta-t-il, rencontrant fort à propos une phrase toute faite de M.\~Daburon. Il est avocat, il sait son Palais sur le bout du doigt, il nous renseignera.\
\
Ce nom de Noël, ainsi jeté au milieu de cette conversation qu’enchantait l’espérance, serra le cœur de Claire. Le comte s’aperçut de son effroi.\
\
\endash Soyez sans inquiétude, chère enfant, reprit-il. Noël est bon, et je vous dirai plus, il aime Albert. Ne hochez pas la tête ainsi, jeune sceptique, Noël m’a dit ici même qu’il ne croyait pas à la culpabilité d’Albert. Il m’a déclaré qu’il allait tout faire pour dissiper une erreur fatale, et qu’il voulait être son avocat.\
\
Ces affirmations ne semblèrent pas rassurer la jeune fille. Elle se disait\~: qu’a-t-il donc fait pour Albert, ce Noël\~? Pourtant elle ne répliqua pas.\
\
\endash Nous allons l’envoyer chercher, continua M.\~de\~Commarin\~; il est en ce moment près de la mère d’Albert, qui l’a élevé et qui se meurt.\
\
\endash La mère d’Albert\~!\
\
\endash Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui peut vous paraître une énigme. En ce moment le temps nous presse. Mais j’y pense…\
\
Il s’arrêta brusquement. Il pensait qu’au lieu d’envoyer chercher Noël chez Mme\~Gerdy il pouvait s’y rendre. Ainsi il verrait Valérie\~; et depuis si longtemps il désirait la revoir\~!\
\
Il est de ces démarches auxquelles le cœur pousse, et qu’on n’ose risquer cependant, parce que mille raisons subtiles ou intéressées arrêtent.\
\
On souhaite, on a envie, on voudrait, et pourtant on lutte, on combat, on résiste. Mais vienne une occasion, on est tout heureux de la saisir aux cheveux. Alors, vis-à-vis de soi, on a une excuse.\
\
Tout en cédant à l’impulsion de sa passion, on peut se dire\~: ce n’est pas moi qui l’ai voulu, c’est le sort.\
\
\endash Il serait plus court, observa le comte, d’aller trouver Noël.\
\
\endash Partons, monsieur.\
\
\endash C’est que, ma chère enfant, dit en hésitant le vieux gentilhomme, c’est que je ne sais si je puis, si je dois vous emmener. Les convenances…\
\
\endash Eh\~! monsieur, il s’agit bien de convenances\~! répliqua impétueusement Claire. Avec vous et pour lui, ne puis-je pas aller partout\~? N’est-il pas indispensable que je donne des explications\~? Envoyez seulement prévenir ma grand-mère par Schmidt, qui reviendra ici attendre notre retour. Je suis prête, monsieur.\
\
\endash Soit\~! dit le comte.\
\
Et sonnant à tout rompre, il cria\~:\
\
\endash Ma voiture\~!…\
\
Pour descendre le perron, il voulut absolument que Claire prît son bras. Le galant et élégant gentilhomme du comté d’Artois reparaissait.\
\
\endash Vous m’avez ôté vingt ans de dessus la tête, disait-il, il est bien juste que je vous fasse hommage de la jeunesse que vous me rendez.\
\
Lorsque Claire fut installée…\
\
\endash Rue Saint-Lazare, dit-il au valet de pied, et vite\~!\
\
Quand le comte disait en montant en voiture\~: «\~Et vite\~!\~», les passants n’avaient qu’à bien se garer. Le cocher était un habile homme, on arriva sans accident. Aidés des indications du portier, le comte et la jeune fille se dirigèrent vers l’appartement de Mme\~Gerdy. Le comte monta lentement, se tenant fortement à la rampe, s’arrêtant à tous les paliers pour respirer. Il allait donc la revoir\~! L’émotion lui serrait le cœur comme dans un étau.\
\
\endash Monsieur Noël Gerdy\~? demanda-t-il à la domestique.\
\
L’avocat venait de sortir à l’instant. On ne savait où il était allé, mais il avait dit qu’il ne serait pas absent plus d’une demi-heure.\
\
\endash Nous l’attendrons donc, dit le comte.\
\
Il s’avança, et la bonne s’effaça pour le laisser passer ainsi que Claire. Noël avait formellement défendu d’admettre qui que ce fût, mais l’aspect du comte de Commarin était de ceux qui font oublier aux domestiques toutes leurs consignes. Trois personnes se trouvaient dans le salon où la bonne introduisit le comte et Mlle d’Arlange. C’était le curé de la paroisse, le médecin et un homme de haute stature, officier de la Légion d’honneur, dont la tenue et la tournure trahissaient l’ancien soldat. Ils causaient, debout près de la cheminée, et l’arrivée d’étrangers parut les étonner beaucoup.\
\
Tout en s’inclinant pour répondre au salut de M.\~de\~Commarin et de Claire, ils s’interrogeaient et se consultaient du regard.\
\
Ce mouvement d’hésitation fut court.\
\
Le militaire dérangea un fauteuil qu’il roula près de Mlle d’Arlange.\
\
Le comte crut comprendre que sa présence était importune.\
\
Il ne pouvait se dispenser de se présenter lui-même et d’expliquer sa visite.\
\
\endash Vous m’excuserez, messieurs, dit-il, si je suis indiscret. Je ne pensais pas l’être en demandant à attendre Noël, que j’ai le plus pressant besoin de voir. Je suis le comte de Commarin.\
\
À ce nom, le vieux soldat lâcha le fauteuil dont il tenait encore le dossier et se redressa de toute la hauteur de sa taille. Un éclair de colère brilla dans ses yeux, et il eut un geste menaçant. Ses lèvres se remuèrent pour parler, mais il se contint et se retira, la tête baissée, près de la fenêtre.\
\
Ni le comte ni les deux autres hommes ne remarquèrent ces divers mouvements. Ils n’échappèrent pas à Claire.\
\
Pendant que Mlle d’Arlange s’asseyait, passablement interdite, le comte, assez embarrassé lui-même de sa contenance, s’approcha du prêtre et à voix basse demanda\~:\
\
\endash Quel est, je vous prie, monsieur l’abbé, l’état de madame Gerdy\~?\
\
Le docteur, qui avait l’oreille fine, entendit la question et s’avança vivement.\
\
Il était bien aise de parler à un personnage presque célèbre comme le comte de Commarin et d’entrer en relation avec lui.\
\
\endash Il est à croire, monsieur le comte, répondit-il, qu’elle ne passera pas la journée.\
\
Le comte appuya sa main sur son front comme s’il y eût ressenti une douleur. Il hésitait à interroger encore. Après un moment de silence glacial, il se décida pourtant.\
\
\endash A-t-elle repris connaissance\~? murmura-t-il.\
\
\endash Non, monsieur. Depuis hier soir cependant nous avons de grands changements. Elle a été fort agitée\~; toute la nuit, elle a eu des moments de délire furieux. Il y a une heure, on a pu supposer que la raison lui revenait, et on a envoyé chercher monsieur le curé.\
\
\endash Oh\~! bien inutilement, répondit le prêtre, et c’est un grand malheur. La tête n’y est plus du tout. Pauvre femme\~! Il y a dix ans que je la connais, je venais la voir presque toutes les semaines, il est impossible d’en imaginer une plus excellente.\
\
\endash Elle doit souffrir horriblement, dit le docteur.\
\
Presque aussitôt, et comme pour donner raison au médecin, on entendit des cris étouffés partant de la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte.\
\
\endash Entendez-vous\~? dit le comte en tressaillant de la tête aux pieds.\
\
Claire ne comprenait rien à cette scène étrange. De sinistres pressentiments l’oppressaient\~; elle se sentait comme enveloppée par une atmosphère de malheur. La frayeur la prenait. Elle se leva et s’approcha du comte.\
\
\endash Elle est sans doute là\~? demanda M.\~de\~Commarin.\
\
\endash Oui, monsieur, répondit d’une voix dure le vieux soldat, qui s’était avancé, lui aussi.\
\
À tout autre moment le comte aurait remarqué le ton de ce vieillard et s’en serait choqué. Il ne leva pas même les yeux sur lui. Il restait insensible à tout. N’était-elle pas là, à deux pas de lui\~! Sa pensée anéantissait le temps. Il lui semblait que c’était hier qu’il l’avait quittée pour la dernière fois.\
\
\endash Je voudrais bien la voir, demanda-t-il presque timidement.\
\
\endash Cela est impossible, répondit le militaire.\
\
\endash Pourquoi\~? balbutia le comte.\
\
\endash Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en paix, monsieur de Commarin\~!\
\
Le comte se recula comme s’il eût été menacé. Ses yeux rencontrèrent ceux du vieux soldat\~; il les baissa ainsi qu’un coupable devant son juge.\
\
\endash Mais rien ne s’oppose à ce que monsieur entre chez madame Gerdy, reprit le médecin, qui voulut ne rien voir. Elle ne s’apercevra probablement pas de sa présence, et quand même…\
\
\endash Oh\~! elle ne s’apercevra de rien, appuya le prêtre, je viens de lui parler, de lui prendre la main, elle est restée insensible.\
\
Le vieux soldat réfléchissait profondément.\
\
\endash Entrez, dit-il enfin au comte, peut-être est-ce Dieu qui le veut.\
\
Il chancelait à ce point que le docteur voulait le soutenir. Il le repoussa doucement.\
\
Le médecin et le prêtre étaient entrés en même temps que lui\~; Claire et le vieux soldat restaient sur le seuil de la porte placée en face du lit.\
\
Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint de s’arrêter. Il voulait, mais il ne pouvait aller plus loin.\
\
Cette mourante, était-ce bien Valérie\~?\
\
Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces traits flétris, rien sur ce visage bouleversé ne lui rappelait la belle, l’adorée Valérie de sa jeunesse. Il ne la reconnaissait pas.\
\
Elle le reconnut bien, elle, ou plutôt elle le devina\~; elle se dressa, découvrant ses épaules et ses bras amaigris. D’un geste violent, elle repoussa le bandeau de glace pilée posé sur son front, rejetant en arrière sa chevelure abondante encore, trempée d’eau et de sueur, qui s’éparpilla sur l’oreiller.\
\
\endash Guy\~! s’écria-t-elle, Guy\~!\
\
Le comte frémit jusqu’au fond de ses entrailles.\
\
Il demeurait plus immobile que ces malheureux qui, selon la croyance populaire, frappés de la foudre, restent debout, mais tombent en poussière dès qu’on les touche.\
\
Il ne put apercevoir ce que virent les personnes présentes\~: la transfiguration de la malade. Ses traits contractés se détendirent, une joie céleste inonda son visage, et ses yeux creusés par la maladie prirent une expression de tendresse infinie.\
\
\endash Guy, disait-elle d’une voix navrante de douceur, te voici donc enfin\~! Comme il y a longtemps, mon Dieu, que je t’attends\~! Tu ne peux pas savoir tout ce que ton absence m’a fait souffrir. Je serais morte de douleur, sans l’espérance de te revoir qui me soutenait. On t’a retenu loin de moi\~? Qui\~? Tes parents, encore\~? Les méchantes gens\~! Tu ne leur as donc pas dit que nul ici-bas ne t’aime autant que moi\~! Non, ce n’est pas cela\~; je me souviens… N’ai-je pas vu ton air irrité lorsque tu es parti\~? Tes amis ont voulu te séparer de moi\~; ils t’ont dit que je te trahissais pour un autre. À qui donc ai-je fait du mal pour avoir des ennemis\~? C’est que mon bonheur blessait l’envie. Nous étions si heureux\~! Mais tu ne l’as pas crue, cette calomnie absurde, tu l’as méprisée, puisque te voici\~!\
\
La religieuse, qui s’était levée en voyant tout le monde envahir la chambre de sa malade, ouvrait de grands yeux ahuris.\
\
\endash Moi te trahir\~! continuait la mourante, il faudrait être fou pour le croire. Est-ce que je ne suis pas ton bien, ta propriété, quelque chose de toi\~! Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien attendre ni espérer d’un autre que tu ne m’aies donné déjà. Ne t’ai-je pas appartenu corps et âme dès le premier jour\~! Je n’ai pas lutté, va, pour me donner à toi tout entière\~; je sentais que j’étais née pour toi, Guy\~! te souviens-tu de cela\~? Je travaillais pour une dentellière et je ne gagnais pas de quoi vivre, toi tu m’avais dit que tu faisais ton droit et que tu n’étais pas riche. Je croyais que tu te privais pour m’assurer un peu de bien-être. Tu avais voulu faire arranger notre petite mansarde du quai Saint-Michel. Était-elle jolie avec ce frais papier à bouquets que nous avions collé nous-mêmes\~!\
\
» Comme elle était gaie\~! De la fenêtre, on apercevait ces grands arbres des Tuileries, et en nous penchant un peu, nous pouvions voir sous les arches des ponts le coucher du soleil. Le bon temps\~! La première fois que nous sommes allés à la campagne ensemble, un dimanche, tu m’avais apporté une belle robe comme je n’osais en rêver et des bottines si mignonnes que je trouvais qu’il était dommage de les mettre pour marcher dehors\~! Mais tu m’avais trompée\~!\
\
» Tu n’étais pas un pauvre étudiant. Un jour, en allant porter mon ouvrage, je te rencontrai dans une voiture superbe, derrière laquelle se tenaient de grands laquais chamarrés d’or. Je ne pouvais en croire mes yeux. Le soir, tu m’as dit la vérité, que tu étais noble, immensément riche. Oh\~! mon bien-aimé\~! Pourquoi m’avoir avoué cela\~?…\
\
Avait-elle sa raison, était-ce le délire qui parlait\~?\
\
De grosses larmes roulaient sur le visage ridé du comte de Commarin, et le médecin et le prêtre étaient émus de ce spectacle si douloureux d’un vieillard qui pleure comme un enfant.\
\
La veille encore, le comte croyait son cœur bien mort, et il suffisait de cette voix pénétrante pour lui rendre les fraîches et fortes sensations de la jeunesse. Combien d’années pourtant s’étaient écoulées depuis\~?…\
\
\endash Alors\~! poursuivait Mme\~Gerdy, il fallut abandonner le quai Saint-Michel. Tu le voulais\~; j’obéis malgré mes pressentiments. Tu me dis que, pour te plaire, je devais ressembler à une grande dame. Tu m’avais donné des maîtres, car j’étais si ignorante qu’à peine je savais signer mon nom. Te rappelles-tu la drôle d’orthographe de ma première lettre\~? Ah\~! Guy, que n’étais-tu, en effet, un pauvre étudiant\~? Depuis que je te sais si riche, j’ai perdu ma confiance, mon insouciance et ma gaieté. Si tu allais me croire avide\~? si tu allais imaginer que ta fortune me touche\~?\
\
» Les hommes qui, comme toi, ont des millions doivent être bien malheureux\~! Je comprends qu’ils soient incrédules et pleins de soupçons. Sont-ils sûrs jamais si c’est eux qu’on aime ou leur argent\~? Ce doute affreux qui les déchire les rend défiants, jaloux et cruels. Ô mon unique ami, pourquoi avons-nous quitté notre chère mansarde\~? Là nous étions heureux. Que ne m’as-tu laissée toujours où tu m’avais trouvée\~? Ne savais-tu donc pas que la vue du bonheur blesse et irrite les hommes\~? Sages, nous devions cacher le nôtre comme un crime. Tu croyais m’élever, tu m’as abaissée. Tu étais fier de notre amour, tu l’as affiché. Vainement je te demandais en grâce de rester obscure et inconnue.\
\
» Bientôt toute la ville a su que j’étais ta maîtresse. Il n’était bruit dans ton monde que de tes prodigalités pour moi. Combien je rougissais de ce luxe insolent que tu m’imposais\~! Tu étais content parce que ma beauté devenait célèbre\~; je pleurais, moi, parce que ma honte le devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes qui font métier d’inspirer aux hommes les plus grandes folies. N’ai-je pas vu mon nom dans un journal\~? Tu allais te marier, c’est par ce journal que je l’ai appris. Malheureuse\~! je devais te fuir\~; je n’ai pas eu ce courage.\
\
» Je me suis lâchement résignée au plus humiliant, au plus coupable des partages. Tu t’es marié, et je suis restée ta maîtresse. Oh\~! quel supplice, quelle soirée affreuse\~! J’étais seule, chez moi, dans cette chambre toute palpitante de toi, et tu en épousais une autre\~! Je me disais\~: à cette heure, une chaste et noble jeune fille va se donner à lui. Je me disais\~: quels serments fait cette bouche qui s’est si souvent appuyée sur mes lèvres\~? Souvent, depuis l’horrible malheur, je demande au bon Dieu quel crime j’ai commis pour être si impitoyablement châtiée\~: le crime, le voilà\~! Je suis restée ta maîtresse, et ta femme est morte. Je ne l’ai vue qu’une fois, quelques minutes à peine, mais elle t’a regardé, et j’ai compris qu’elle t’aimait autant que moi, Guy, c’est notre amour qui l’a tuée.\
\
Elle s’arrêta épuisée, mais aucun des assistants ne se permit un mouvement.\
\
Ils écoutaient religieusement, avec une émotion fiévreuse, ils attendaient.\
\
Mlle d’Arlange n’avait pas eu la force de rester debout\~; elle s’était laissée glisser à genoux et elle pressait son mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses sanglots. Cette femme n’était-elle pas la mère d’Albert\~?\
\
Seule la digne religieuse n’était point émue\~: elle avait vu, ainsi qu’elle se le disait, bien d’autres délires. Rien, elle ne comprenait absolument rien à cette scène.\
\
Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d’attention aux divagations d’une insensée.\
\
Elle crut qu’elle devait avoir de la raison pour tous. S’avançant vers le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses couvertures.\
\
\endash Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid.\
\
\endash Ma sœur, murmurèrent en même temps le médecin et le prêtre.\
\
\endash Tonnerre de Dieu\~! s’écria le vieux soldat, laissez-la donc parler\~!\
\
\endash Qui donc, reprit la malade, insensible à tout ce qui se passait autour d’elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais\~? Oh\~! les infâmes\~! On m’a fait espionner, n’est-ce pas\~? et on a découvert que souvent il venait chez moi un officier. Eh bien\~! mais cet officier est mon frère, mon cher Louis\~! Comme il venait d’avoir dix-huit ans et que l’ouvrage manquait, il s’est engagé soldat en disant à ma mère\~: «\~Ce sera toujours une bouche de moins à la maison.\~» C’est un bon sujet, et ses chefs l’ont aimé tout de suite. Il a travaillé au régiment\~; il s’est instruit, et on l’a fait monter bien vite en grade. On l’a nommé lieutenant, capitaine, il est devenu chef d’escadron. Il m’a toujours aimée, Louis\~; s’il était resté à Paris, je ne serais pas tombée. Mais notre mère est morte, et je me suis trouvée toute seule au milieu de cette grande ville. Il était sous-officier quand il a su que j’avais un amant. J’ai cru qu’il ne me reverrait jamais. Pourtant il m’a pardonné, en disant que la constance à une faute comme la mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il était plus jaloux de ton bonheur que toi-même. Il venait, mais en se cachant. Je l’avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa sœur. Je m’étais, moi, condamnée à ne jamais parler de lui, à ne pas prononcer son nom. Un noble soldat pouvait-il avouer qu’il était le frère d’une femme entretenue par un comte\~? Pour qu’on ne le vît pas, je prenais les plus minutieuses précautions. À quoi ont-elles servi\~? Hélas\~! à te faire douter de moi. Quand il a su ce qu’on disait, il voulait, dans son aveugle colère, te provoquer en duel. Et alors il m’a fallu lui prouver qu’il n’avait même pas le droit de me défendre. Quelle misère\~! Ah\~! j’ai payé bien cher mes années de bonheur volé\~! Mais te voici, tout est oublié. Car tu me crois, n’est-il pas vrai, Guy\~? J’écrirai à Louis\~: il viendra, il te dira que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa parole, à lui, un soldat\~!…\
\
\endash Oui, sur mon honneur, prononça le vieux soldat, ce que ma sœur dit est la vérité.\
\
La mourante ne l’entendit pas\~; elle continuait d’une voix que la lassitude faisait haleter\~:\
\
\endash Comme ta présence me fait du bien\~! Je sens que je renais. J’ai failli tomber malade. Je ne dois pas être jolie, aujourd’hui, n’importe, embrasse-moi…\
\
Elle tendait les bras et avançait les lèvres comme pour donner des baisers.\
\
\endash Mais c’est à une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant. Oh\~! je t’en supplie, je t’en conjure, ne me le prends pas, laisse-le-moi\~! Une mère sans son enfant, que veux-tu qu’elle devienne\~? Tu me le demandes pour lui donner un nom illustre et une fortune immense\~; non\~! Tu me dis que ce sacrifice fera son bonheur\~; non\~! Mon enfant est à moi, je le garderai. La terre n’a ni honneurs ni richesses qui puissent remplacer une mère veillant sur un berceau. Tu veux, en échange, me donner l’enfant de l’autre\~; jamais\~! Quoi\~! c’est cette femme qui embrasserait mon fils\~! C’est impossible\~! Retirez d’auprès de moi cet enfant étranger, il me fait horreur, je veux le mien. Malheureux\~! n’insiste pas, ne me menace pas de ta colère, de ton abandon, je céderais et je mourrais après. Guy, renonce à ce projet fatal, la pensée seule est un crime. Quoi\~! mes prières, mes pleurs, rien ne t’émeut\~! Eh bien\~! Dieu nous punira. Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra où les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se lèveront pour nous maudire. Guy\~! j’entrevois l’avenir. Je vois mon fils justement irrité s’avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu\~! Oh\~! ces lettres, ces lettres, cher souvenir de nos amours\~! Mon fils\~! Il me menace, il me frappe\~! À moi\~! À l’aide\~! Un fils frapper sa mère… Ne le dites à personne, au moins\~! Dieu\~! que je souffre\~! Il sait pourtant bien que je suis sa mère, il feint de ne pas me croire. Seigneur, c’est trop souffrir. Guy\~! pardon\~! ô mon unique ami\~! je n’ai ni la force de résister ni le courage d’obéir.\
\
À ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier s’ouvrit, et Noël parut, pâle comme à l’ordinaire, mais calme et tranquille.\
\
La mourante le vit et éprouva comme un choc électrique.\
\
Une secousse terrible ébranla son corps\~; ses yeux s’agrandirent démesurément, ses cheveux se dressèrent.\
\
Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la direction de Noël, et d’une voix forte, elle cria\~:\
\
\endash Assassin\~!…Une convulsion la rabattit sur son lit. On s’approcha, elle était morte.\
\
Un grand silence se fit.\
\
Telle est la majesté de la mort et la terreur qui s’en dégage, que devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le front et s’inclinent.\
\
Pour un moment, les passions et les intérêts se taisent. Involontairement nous nous recueillons, lorsqu’en notre présence s’exhale le dernier soupir d’un d’entre nous.\
\
Tous les assistants, d’ailleurs, étaient profondément émus de cette scène déchirante, de cette confession suprême arrachée au délire et à la douleur.\
\
Mais ce mot «\~assassin\~», le dernier de Mme\~Gerdy, ne surprit personne. Tous, à l’exception de la sœur, savaient l’affreuse accusation qui pesait sur Albert.\
\
À lui s’adressait la malédiction de cette mère infortunée.\
\
Noël paraissait navré. Agenouillé près du lit de celle qui lui avait servi de mère, il avait pris une de ses mains et la tenait collée sur ses lèvres.\
\
\endash Morte\~! gémissait-il, elle est morte\~!\
\
Près de lui, la religieuse et le prêtre s’étaient mis à genoux et récitaient à demi-voix les prières des morts. Ils imploraient de Dieu, pour l’âme de la trépassée, sa paix et sa miséricorde. Ils demandaient un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant souffert sur cette terre. Renversé sur un fauteuil, la tête en arrière, le comte de Commarin était plus défait et plus livide que cette morte, sa maîtresse, autrefois si belle.\
\
Claire et le docteur s’empressaient autour de lui.\
\
Il avait fallu retirer sa cravate et dénouer le col de sa chemise, il suffoquait. Avec l’aide du vieux soldat, dont les yeux rouges et gonflés disaient la douleur comprimée, on avait roulé le fauteuil du comte près de la fenêtre entrouverte pour lui donner un peu d’air. Trois jours auparavant, cette scène l’aurait tué. Mais le cœur s’endurcit au malheur comme les mains au travail.\
\
\endash Les larmes l’ont sauvé, dit le docteur à l’oreille de Claire.\
\
M.\~de\~Commarin, en effet, reprenait peu à peu ses sens, et avec la netteté de la pensée la faculté de souffrir lui revenait. L’anéantissement suit les grandes secousses de l’âme\~; il semble que la nature se recueille pour soutenir le malheur\~; on n’en sent pas d’abord toute la violence, c’est après seulement qu’on sonde l’étendue et la profondeur du mal.\
\
Les regards du comte s’arrêtaient sur ce lit où gisait le corps de Valérie. C’était donc là tout ce qui restait d’elle. L’âme, cette âme si dévouée et si tendre, s’était envolée.\
\
Que n’eût-il pas donné pour que Dieu rendît à cette infortunée un jour, une heure seulement de vie et de raison\~! Avec quels transports de repentir il se serait jeté à ses pieds pour lui demander grâce, pour lui dire combien il avait horreur de sa conduite passée\~! Comment avait-il reconnu l’inépuisable amour de cet ange\~! Sur un soupçon, sans daigner s’informer, sans l’entendre, il l’avait accablée du plus froid mépris. Que ne l’avait-il revue\~? Il se serait épargné vingt ans de doutes affreux au sujet de la naissance d’Albert. Au lieu d’une existence d’isolement, il pouvait avoir une vie heureuse et douce.\
\
Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle-là aussi l’avait aimé, et jusqu’à en mourir.\
\
Il ne les avait pas comprises, il les avait tuées toutes deux.\
\
L’heure de l’expiation était venue, et il ne pouvait pas dire\~: «\~Seigneur, le châtiment est trop grand.\~»\
\
Et quelle punition, cependant\~! Que de malheurs depuis cinq jours\~!\
\
\endash Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l’avait prédit\~; que ne l’ai-je écoutée\~!\
\
Le frère de Mme\~Gerdy eut pitié de ce vieillard si impitoyablement éprouvé. Il lui tendit la main.\
\
\endash Monsieur de Commarin, dit-il d’une voix grave et triste, il y a longtemps que ma sœur vous a pardonné, si toutefois elle vous en a jamais voulu\~; aujourd’hui c’est moi qui vous pardonne.\
\
\endash Merci\~! monsieur, balbutia le comte, merci\~!…\
\
Et il ajouta\~:\
\
\endash Quelle mort, grand Dieu\~!\
\
\endash Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier soupir avec cette idée que son fils a commis un crime. Et n’avoir pu la détromper\~!…\
\
\endash Au moins\~! s’écria le comte, faut-il que son fils soit libre pour lui rendre les derniers devoirs\~; oui, il le faut… Noël\~!…\
\
L’avocat s’était rapproché de son père et avait entendu.\
\
\endash Je vous ai promis, mon père, répondit-il, de le sauver.\
\
Pour la première fois Mlle d’Arlange envisagea Noël, leurs regards se croisèrent, et elle ne fut pas maîtresse d’un mouvement de répulsion qui fut vu de l’avocat.\
\
\endash Albert est maintenant sauvé, dit-elle fièrement. Ce que nous demandons, c’est qu’on nous fasse prompte justice, c’est qu’il soit remis en liberté à l’instant. Le juge sait maintenant la vérité.\
\
\endash Comment, la vérité\~? interrogea l’avocat.\
\
\endash Oui\~! Albert a passé chez moi, avec moi, la nuit du crime.\
\
Noël la regarda d’un air surpris\~; un aveu si singulier dans une telle bouche, sans explications, avait bien de quoi surprendre.\
\
Elle se redressa magnifique d’orgueil.\
\
\endash Je suis mademoiselle Claire d’Arlange, monsieur, dit-elle.\
\
M.\~de\~Commarin raconta alors rapidement tous les incidents rapportés par Claire. Quand il eut terminé\~:\
\
\endash Monsieur, répondit Noël, vous voyez ma situation en ce moment, dès demain…\
\
\endash Demain\~! interrompit le comte d’une voix indignée\~; vous parlez, je crois, d’attendre à demain\~! L’honneur commande, monsieur, il faut agir aujourd’hui même, à l’instant. Le moyen, pour vous, d’honorer cette pauvre femme, n’est pas de prier pour elle… délivrez son fils.\
\
Noël s’inclina profondément.\
\
\endash Entendre votre volonté, monsieur, dit-il, c’est obéir. Je pars. Ce soir, à l’hôtel, j’aurai l’honneur de vous rendre compte de mes démarches. Peut-être me sera-t-il donné de vous ramener Albert.\
\
Il dit, et, embrassant une dernière fois la morte, il sortit.\
\
Bientôt le comte et Mlle d’Arlange se retirèrent.\
\
Le vieux soldat était allé à la mairie faire sa déclaration de décès et remplir les formalités indispensables. La religieuse resta seule en attendant le prêtre que le curé avait promis d’envoyer pour «\~garder le corps\~». La fille de Saint-Vincent n’éprouvait ni crainte ni embarras. Tant de fois elle s’était trouvée dans des circonstances pareilles\~! Ses prières dites, elle s’était relevée, et déjà elle allait et venait dans la chambre, disposant tout comme on doit le faire quand un malade a rendu le dernier soupir. Elle faisait disparaître les traces de la maladie, cachait les fioles et les petits pots, brûlait du sucre sur une pelle rougie, et sur une table recouverte d’une serviette blanche, à la tête du lit, elle allumait des bougies et plaçait un crucifix avec un bénitier et la branche de buis bénit.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248349}\fs38\b XVII{\*\bkmkend _Toc88248349}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Aussi troublé, aussi préoccupé que possible des révélations de Mlle d’Arlange, M.\~Daburon gravissait l’escalier qui conduit aux galeries des juges d’instruction, lorsqu’il fut croisé par le père Tabaret. Sa vue l’enchanta et tout aussitôt il l’appela\~:\
\nowidctlpar\
\endash Monsieur Tabaret\~!… Mais le bonhomme, qui donnait tous les signes de l’agitation la plus vive, n’était rien moins que disposé à s’arrêter, à perdre une minute.\
\
\endash Vous m’excuserez, monsieur, dit-il en saluant, on m’attend chez moi.\
\
\endash J’espère cependant…\
\
\endash Oh\~! il est innocent, interrompit le père Tabaret. J’ai déjà quelques indices, et avant trois jours… Mais vous allez entendre l’homme aux boucles d’oreilles de Gévrol. Il est très malin, Gévrol, je l’avais mal jugé.\
\
Et sans écouter un mot de plus il reprit sa course, sautant trois marches à la fois, au risque de se rompre le cou.\
\
M.\~Daburon, désappointé, hâta le pas.\
\
Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, sur le banc de bois grossier, Albert assis près d’un garde de Paris attendait.\
\
\endash On va vous appeler à l’instant, monsieur, dit le juge au prévenu en ouvrant sa porte.\
\
Dans le cabinet, Constant causait avec un petit homme à figure chafouine qu’on aurait pu prendre à sa tenue pour un petit rentier des Batignolles, sans l’énorme épingle «\~en faux\~» qui constellait sa cravate et trahissait l’agent de la sûreté.\
\
\endash Vous avez reçu mes lettres\~? demanda M.\~Daburon à son greffier.\
\
\endash Monsieur, vos ordres sont exécutés, le prévenu est là, et voici monsieur Martin qui arrive à l’instant du quartier des Invalides.\
\
\endash Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d’un ton satisfait.\
\
Et se retournant vers l’agent\~:\
\
\endash Eh bien\~! monsieur Martin, demanda-t-il, qu’avez-vous vu\~?\
\
\endash Monsieur, il y a eu escalade.\
\
\endash Y a-t-il longtemps\~?\
\
\endash Cinq ou six jours.\
\
\endash Vous en êtes sûr\~?\
\
\endash Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant tailler une plume.\
\
\endash Les traces sont visibles\~?\
\
\endash Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j’ose m’exprimer ainsi. Le voleur \endash il s’agit d’un voleur, je suppose, continua M.\~Martin qui était un beau parleur \endash a pénétré avant la pluie et s’est retiré après, ainsi que l’avait conjecturé monsieur le juge d’instruction. Cette circonstance est facile à déterminer quand on compare, le long du mur, du côté de la rue, les empreintes de la montée et celles de la descente. Ces empreintes sont des éraillures faites par le bout des pieds. Les unes sont nettes, les autres boueuses. Le gaillard \endash il est leste, ma foi\~! \endash est entré à la force du poignet, mais, pour sortir, il s’est donné le luxe d’une échelle qu’il aura jetée à terre une fois en haut. On voit très bien où elle a été appliquée\~: en bas, à cause des trous, creusés par les montants\~; en haut, parce que la chaux est dégradée.\
\
\endash Est-ce là tout\~? demanda le juge.\
\
\endash Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui garnissent la crête du mur ont été arrachés. Plusieurs branches des acacias qui s’étendent au-dessus du même mur ont été tortillées ou brisées. Même, aux épines de l’une de ces branches, j’ai recueilli un petit fragment de peau grise que voici, et qui me paraît provenir d’un gant.\
\
Le juge prit ce fragment avec empressement.\
\
C’était bien un petit morceau de gant gris.\
\
\endash Vous vous êtes arrangé, je l’espère, monsieur Martin, dit M.\~Daburon, pour ne point éveiller l’attention dans la maison où vous avez fait cette enquête\~?\
\
\endash Certes, monsieur. J’ai d’abord examiné l’extérieur à mon aise. Après quoi, déposant mon chapeau chez le marchand de vins du coin, je me suis présenté chez la marquise d’Arlange, en me donnant pour l’intendant d’une duchesse du voisinage, au désespoir d’avoir laissé échapper un perroquet adoré et éloquent, si je puis employer ce terme. On m’a donné de très bonne grâce la permission de fouiller le jardin, et comme j’ai dit le plus grand mal de ma prétendue maîtresse, on m’aura indubitablement pris pour un domestique…\
\
\endash Vous êtes un homme adroit et expéditif, monsieur Martin, interrompit le juge, je suis très satisfait de vous et je le ferai savoir à qui de droit.\
\
Il sonna pendant que l’agent, fier des éloges reçus, gagnait la porte à reculons et courbé en arc de cercle.\
\
Albert fut introduit.\
\
\endash Vous êtes-vous décidé, monsieur, demanda sans préambule le juge d’instruction, à donner l’emploi de votre soirée de mardi\~?\
\
\endash Je vous l’ai donné, monsieur.\
\
\endash Non, monsieur, non, et je regrette d’être obligé de vous dire que vous m’avez menti.\
\
Albert, à cette injure, devint pourpre, et ses yeux étincelèrent.\
\
\endash Ce que vous avez fait ce soir-là, continua le juge, je le sais, parce que la justice, je vous l’ai déjà dit, n’ignore rien de ce qu’il lui importe de connaître.\
\
Il chercha le regard d’Albert, le rencontra, et lentement dit\~:\
\
\endash J’ai vu mademoiselle Claire d’Arlange.\
\
À ce nom, les traits du prévenu, contractés par une ferme volonté de ne pas se laisser abattre, se détendirent. On eût dit qu’il éprouvait une immense sensation de bien-être, comme un homme qui, par miracle, échappe à un péril imminent qu’il désespérait de conjurer. Pourtant il ne répondit pas.\
\
\endash Mademoiselle d’Arlange, reprit le magistrat, m’a dit où vous étiez mardi soir.\
\
Albert hésitait encore.\
\
\endash Je ne vous tends pas de piège, ajouta M.\~Daburon, je vous en donne ma parole d’honneur. Elle m’a tout dit, entendez-vous\~?\
\
Cette fois, Albert se décida à parler. Ses explications concordaient de point en point avec celles de Claire, pas un détail de plus. Désormais le doute devenait impossible. La bonne foi de Mlle d’Arlange ne pouvait avoir été surprise. Ou Albert était innocent, ou elle était sa complice. Pouvait-elle être sciemment la complice de ce crime odieux\~? Non, elle ne pouvait même être soupçonnée. Mais alors, où chercher l’assassin\~? Car à la justice, lorsqu’elle découvre un crime, il faut un criminel.\
\
\endash Vous le voyez, monsieur, dit sévèrement le juge à Albert, vous m’aviez trompé. Vous risquiez votre tête, monsieur, et ce qui est bien autrement grave, vous m’exposiez, vous exposiez la justice à une déplorable erreur. Pourquoi n’avoir pas dit d’abord la vérité\~?\
\
\endash Monsieur, répondit Albert, mademoiselle d’Arlange, en acceptant de moi un rendez-vous, m’avait confié son honneur…\
\
\endash Et vous seriez mort plutôt que de parler de cette entrevue\~? interrompit M.\~Daburon avec une nuance d’ironie\~; cela est beau, monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie…\
\
\endash Je ne suis pas le héros que vous supposez, monsieur, dit simplement le prévenu. Si je vous disais que je ne comptais pas sur Claire, je mentirais. Je l’attendais. Je savais qu’en apprenant mon arrestation elle braverait tout pour me sauver. Mais on pouvait lui cacher ce malheur, et c’est là ce que je redoutais. En ce cas, autant qu’on peut répondre de soi, je crois que je n’aurais pas prononcé son nom.\
\
Il n’y avait là nulle apparence de bravade. Ce qu’Albert disait, il le pensait et le sentait. M.\~Daburon regretta son ton ironique.\
\
\endash Monsieur, reprit-il d’une voix bienveillante, on va vous reconduire en prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant vous ne serez plus au secret. On vous traitera avec tous les égards dus à un prisonnier dont l’innocence peut paraître probable.\
\
Albert s’inclina et remercia. Son gardien revint le prendre.\
\
\endash Qu’on fasse venir Gévrol, maintenant, dit le juge à son greffier.\
\
Le chef de la sûreté était absent, on venait de le mander à la préfecture, mais son témoin, l’homme aux boucles d’oreilles, attendait dans la galerie.\
\
On lui dit d’entrer chez le juge. C’était un de ces hommes courts et ramassés sur eux-mêmes, robustes comme les chênes, bâtis à chaux et à sable, qui peuvent porter jusqu’à trois pochées de blé sur leurs épaules bombées. Ses cheveux et ses favoris blancs faisaient paraître plus dur et plus foncé son teint hâlé, grillé, tanné par les intempéries des saisons, par le vent de la mer et par le soleil des tropiques. Il avait de larges mains, noires, dures, calleuses, avec de gros doigts noueux qui devaient avoir la puissance de pression d’un étau.\
\
À ses oreilles, de grandes boucles d’oreilles pendaient, soutenant un découpage en forme d’ancre.\
\
Il portait le costume des pêcheurs aisés de la Normandie, lorsqu’ils s’habillent pour aller à la ville ou au marché.\
\
L’huissier fut obligé de le pousser dans le cabinet.\
\
Ce loup de la côte était intimidé et interdit.\
\
Il s’avança en se balançant d’une jambe sur l’autre avec cette démarche déhanchée des matelots qui, rompus au roulis et au tangage, sont surpris de trouver sous leurs pieds l’immobile plancher des vaches.\
\
Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre souple, décoré de petites médailles de plomb, ni plus ni moins que l’auguste casquette du roi Louis XI, de dévote mémoire, et orné encore d’une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les filles de campagne sur un métier primitif composé de quatre ou cinq épingles fichées dans un bouchon percé.\
\
M.\~Daburon le détailla et l’évalua d’un coup d’œil. On ne pouvait s’y tromper, c’était bien l’homme à figure de brique dépeint par le petit témoin de La Jonchère.\
\
Impossible également de méconnaître l’honnête homme. Sa physionomie respirait la franchise et la bonté.\
\
\endash Votre nom\~? demanda le juge d’instruction.\
\
\endash Marie-Pierre Lerouge.\
\
\endash Êtes-vous donc parent de Claudine Lerouge\~?\
\
\endash Je suis son mari, monsieur.\
\
Quoi\~? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son existence\~?\
\
Voilà ce que pensa M.\~Daburon.\
\
À quoi donc servent les surprenants progrès de l’industrie humaine\~?\
\
Aujourd’hui, lorsque la justice hésite, il lui faut, tout comme il y a vingt ans, une énorme perte de temps et d’argent pour obtenir le moindre renseignement. Il faut la croix et la bannière, en beaucoup de cas, pour se procurer l’état civil d’un témoin ou d’un prévenu.\
\
Le vendredi, dans la journée, on avait écrit pour demander le dossier de Claudine, on était au lundi, et la réponse n’était pas arrivée.\
\
Cependant la photographie existe, on a le télégraphe électrique, on dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise pas.\
\
\endash Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve\~; elle-même prétendait l’être.\
\
\endash C’est que, de cette manière, elle excusait un peu sa conduite. C’était d’ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que je n’existais plus pour elle.\
\
\endash Ah\~!… Vous savez qu’elle est morte victime d’un crime odieux\~?\
\
\endash Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l’a dit, monsieur, répondit le marin dont le front se plissa. C’était une malheureuse\~! ajouta-t-il d’une voix sourde.\
\
\endash Comment\~! c’est vous, un mari, qui l’accusez\~?\
\
\endash Je n’en ai que trop le droit, monsieur. Ah\~! défunt mon père, qui s’y connaissait au temps, m’avait averti. Je riais, quand il me disait\~: «\~Prends garde, elle nous déshonorera tous.\~» Il avait raison. J’ai été, moi, à cause d’elle, poursuivi par la police, ni plus ni moins qu’un voleur qui se cache et qu’on cherche. Partout où on me demandait avec une citation, les gens devaient se dire\~: tiens\~! il a donc fait un mauvais coup\~! Et me voici devant la justice. Ah\~! monsieur, quelle peine\~! C’est que les Lerouge sont honnêtes de père en fils depuis que le monde est monde. Informez-vous dans le pays, on vous dira\~: «\~Parole de Lerouge vaut écrit d’un autre.\~» Oui, c’était une malheureuse, et je lui avais bien dit qu’elle ferait une mauvaise fin.\
\
\endash Vous lui aviez dit cela\~?\
\
\endash Plus de cent fois, oui, monsieur.\
\
\endash Et pourquoi\~? Voyons, mon ami, rassurez-vous, votre honneur n’est point en jeu ici, personne n’en doute. Quand l’aviez-vous avertie si sagement\~?\
\
\endash Ah\~! il y a longtemps, monsieur, répondit le mari, plus de trente ans, pour la première fois. Elle était ambitieuse jusque dans le sang, elle a voulu se mêler des affaires des grands, c’est ce qui l’a perdue. Elle disait qu’on gagne de l’or à garder des secrets\~; moi, je disais qu’on gagne de la honte, et voilà tout. Prêter la main aux grands pour cacher leurs vilenies en comptant que ça portera bonheur, c’est rembourrer son matelas d’épines avec l’espoir de bien dormir. Mais elle n’en faisait qu’à sa tête.\
\
\endash Vous étiez son mari, pourtant, objecta Daburon, vous aviez le droit de commander.\
\
Le mari hocha la tête et poussa un gros soupir.\
\
\endash Hélas\~! monsieur, c’était moi qui obéissais.\
\
Procéder par brefs interrogatoires avec un témoin lorsqu’on n’a même pas idée des renseignements qu’il apporte, c’est perdre du temps en cherchant à en gagner. On croit l’approcher du fait important, on l’en écarte. Mieux vaut lui lâcher la bride et se résigner à l’écouter, quitte à le remettre sur la voie lorsqu’il s’en éloigne trop. C’est encore le plus sûr et le plus court. C’est à ce parti que s’arrêta M.\~Daburon, tout en maudissant l’absence de Gévrol, qui, d’un mot, aurait abrégé de moitié cet interrogatoire, dont le juge ne soupçonnait pas encore l’importance.\
\
\endash De quelles affaires s’était donc mêlée votre femme\~? demanda le magistrat. Allons, mon ami, contez-moi cela bien exactement. Ici, vous le savez, on doit dire non seulement la vérité, mais encore toute la vérité.\
\
Lerouge avait posé son chapeau sur une chaise. Alternativement il se détirait les doigts, les faisait craquer à les briser, ou se grattait la tête de toutes ses forces. C’était sa manière d’aller à la rencontre des idées.\
\
\endash C’est pour vous dire, commença-t-il, qu’il y aura de cela trente-cinq ans à la Saint-Jean. Je devins amoureux de Claudine. Dame\~! c’était une jolie fille, propre, avenante, avec une voix plus douce que le miel. C’était la plus belle du pays, droite comme un mât, souple comme l’osier, fine et forte comme un canot de course. Ses yeux pétillaient comme du vieux cidre\~; elle avait des cheveux noirs, les dents blanches, et son haleine était plus fraîche que la brise du large. Le malheur est qu’elle n’avait rien, tandis que nous étions à l’aise. Sa mère, une veuve de trente-six maris, était, sauf votre respect, une pas grand-chose et mon père était l’honnêteté vivante. Quand je parlai au bonhomme d’épouser la Claudine, il jura son grand juron, et huit jours après il m’embarquait pour Porto sur la goélette d’un voisin à nous, histoire de changer d’air. Je revins au bout de six mois, plus maigre qu’un tolet, mais plus amoureux qu’avant. Le souvenir de Claudine me desséchait à petit feu. C’est que j’en étais fou à perdre le boire et le manger, et sans vous commander m’est avis qu’elle m’aimait un brin, vu que j’étais un solide gars et que plus d’une fille me reluquait. Pour lors le père, voyant que rien n’y faisait, que je dépérissais sans dire ouf et que je m’en allais tout doucettement rejoindre ma défunte mère au cimetière, se décida à me laisser passer ma folie. Un soir, comme nous revenions de la pêche et que je ne touchais pas au souper, il me dit\~: «\~Épouse-la donc, ta carogne, et que ça finisse\~!\~» Je me rappelle bien cela, parce que, en entendant le vieux traiter mon amoureuse de ce nom, j’eus comme un éblouissement. J’aurais voulu le tuer. Ça ne porte pas bonheur de se marier malgré ses parents.\
\
Le brave marin s’égarait au milieu de ses souvenirs. Il ne causait plus, il dissertait.\
\
Le juge d’instruction essaya de le faire rentrer dans le bon chemin.\
\
\endash Arrivons à l’affaire, dit-il.\
\
\endash J’y suis, monsieur le juge, mais il fallait bien commencer par le commencement. Je me mariai donc. Le soir, après la noce, les parents et les invités partis, j’allais rejoindre ma femme quand j’aperçus mon père tout seul dans un coin qui pleurait. Ça me serra le cœur et j’eus un mauvais pressentiment. Il passa vite. C’est si beau, les six premiers mois qu’on a une femme qu’on aime\~! On la voit comme à travers ces brouillards qui changent en palais et en églises les rochers de la côte, si bien que les novices s’y trompent.\
\
Pendant deux ans, sauf quelques castilles de rien, tout alla bien. Claudine me manœuvrait comme un youyou. Ah\~! elle était futée\~! elle m’aurait pris, lié, porté au marché et vendu, que je n’y aurais vu que du feu. Son grand défaut, c’était d’être coquette. Tout ce que je gagnais, et mes affaires marchaient fort, elle se le mettait sur le dos. C’étaient tous les dimanches parure nouvelle, robes, joyaux, bonnets, des affiquets du diable que les marchands inventent pour la perdition des femmes. Les voisins en jasaient, mais moi, je trouvais cela bien. Pour le baptême du fils qu’elle m’avait donné, qui fut nommé Jacques, du nom de mon père, j’avais, pour lui plaire, donné la volée à mes économies de garçon, plus de trois cents pistoles que je destinais à acheter un pré qui m’endiablait parce qu’il était enclavé dans des parcelles nous appartenant.\
\
M.\~Daburon bouillait d’impatience, mais que faire\~?\
\
\endash Allez, allez donc\~! disait-il toutes les fois que Lerouge faisait seulement mine de s’arrêter.\
\
\i\endash \i0 Donc, poursuivit le marin, j’étais content assez, lorsqu’un matin je vis tourner autour de chez nous un domestique de chez monsieur le comte de Commarin, dont le château est à un quart de lieue de chez nous, de l’autre côté du bourg. C’était un particulier qui ne me revenait pas du tout, un nommé Germain. On prétendait comme cela qu’il s’était mêlé de la faute de la Thomassine, une belle fille de chez nous qui avait plu au jeune comte et qui avait disparu. Je demandai à ma femme ce que lui voulait ce propre à rien\~; elle me répondit qu’il était venu lui proposer de prendre un nourrisson. D’abord je ne voulais pas entendre de cette oreille. Notre bien permettait à Claudine de garder tout son lait pour notre fils. Mais la voilà qui se met à dire les meilleures raisons. Elle se repentait, soi-disant, de sa coquetterie et de ses dépenses. Elle voulait gagner de l’argent, ayant honte de ne rien faire tandis que je me tuais le corps. Elle demandait à amasser, à économiser, pour que le petit ne fût pas obligé plus tard d’aller à la mer. On lui offrait un très bon prix que nous pouvions mettre de côté pour rattraper en peu de temps les trois cents pistoles. Le chien de pré dont elle me parla finit par me décider.\
\
\endash Elle ne vous dit pas, demanda le juge, de quelle commission on voulait la charger\~?\
\
Cette question stupéfia Lerouge. Il pensa que c’est avec raison qu’on affirme que la justice voit tout et sait tout.\
\
\endash Pas encore, répondit-il. Mais vous allez voir. Huit jours après, le piéton lui apporte une lettre où on lui demandait de venir à Paris chercher l’enfant. C’était un soir. «\~Bon, dit-elle, je partirai demain par la diligence.\~» Moi, je ne souillai mot\~; seulement au matin, quand elle fut parée pour le passage de la diligence, je déclarai que je l’accompagnerais. Elle ne parut pas fâchée, au contraire. Elle m’embrassa, et je fus ravi. À Paris, ma femme devait aller prendre le petit chez une madame Gerdy qui demeurait sur le boulevard. Nous convînmes avec Claudine qu’elle se présenterait seule et que je l’attendrais à notre auberge. Mais, elle partie, je me mangeais le foie dans cette chambre. Je sortis au bout d’une heure et j’allai rôder aux environs de la maison de cette dame. Je m’informai à des domestiques, à des gens qui sortaient, et j’appris qu’elle était la maîtresse du comte de Commarin. Cela me déplut si fort que, si j’avais été le maître, ma femme serait revenue sans ce bâtard. Je ne suis qu’un pauvre marin, moi, et je sais bien qu’un homme peut s’oublier. On est monté par la boisson. Quelquefois on est entraîné par les camarades, mais qu’un homme ayant femme et enfants fasse ménage avec une autre et lui donne le bien des siens, je trouve cela mal, très mal. N’est-il pas vrai, monsieur\~?\
\
Le juge d’instruction se démenait rageusement sur son fauteuil. Il pensait\~: cet homme n’en finira donc pas\~!\
\
\endash Oui\~! vous avez raison mille fois, répondit-il, mais trêve de réflexions, avancez, avancez\~!…\
\
\endash Claudine, monsieur, était plus entêtée qu’une mule. Après trois jours de discussions elle m’arracha un {\i Amen }entre deux baisers. Alors elle m’annonça que nous ne retournerions pas chez nous par la diligence. La dame, qui craignait pour son petit la fatigue du voyage, avait arrangé qu’on nous reconduirait à petites journées dans sa voiture, et avec ses chevaux. C’est qu’elle était entretenue dans le grand genre\~! J’eus la bêtise de me réjouir parce que cela me permettrait de voir le pays à mon aise. Nous voilà donc bien installés, avec les enfants, le mien et l’autre, dans un beau carrosse, attelé de bêtes superbes, conduit par un cocher en livrée. Ma femme était folle de joie. Elle m’embrassait comme du pain et faisait sonner des poignées de pièces d’or. Moi, j’étais sot comme un honnête mari, qui trouve dans son ménage de l’argent qu’il n’y a pas apporté. C’est en voyant ma mine que Claudine, espérant me dérider, se risqua à me découvrir la vérité vraie. «\~Tiens\~», me dit-elle…\
\
Lerouge s’interrompit, et, changeant de ton\~:\
\
\endash Vous comprenez, dit-il, que c’est ma femme qui parle.\
\
\endash Oui, oui… Poursuivez.\
\
\endash Elle me dit donc en secouant sa poche\~: «\~Tiens, mon homme, nous en aurons comme ça jusqu’à plus soif, et voici pourquoi\~: monsieur le comte, qui a un fils légitime en même temps que celui-ci, veut que ce soit ce bâtard qui porte son nom. Cela se peut, grâce à moi. En route nous allons trouver dans l’auberge où nous coucherons monsieur Germain et la nourrice à qui on a confié le fils légitime. On nous mettra dans la même chambre, et, pendant la nuit, je dois changer les petits qu’on a exprès habillés l’un comme l’autre. Monsieur le comte donne pour cela huit mille francs comptant et une rente viagère de mille francs.\~»\
\
\endash Et vous\~! s’écria le juge, vous qui vous dites un honnête homme, vous avez souffert un tel crime lorsqu’il suffisait d’un mot pour l’en empêcher\~!\
\
\endash Monsieur, de grâce, supplia Lerouge, monsieur, laissez-moi finir…\
\
\endash Soit, allez\~!\
\
\endash Je n’eus pas, d’abord, la force de rien dire, tant la colère m’étranglait. Je devais être effrayant. Mais elle, qui pourtant avait peur de moi quand je me montais, partit d’un éclat de rire qui me déconcerta. «\~Que tu es bête, me dit-elle\~; écoute-moi donc avant de t’enlever comme une soupe au lait. C’est le comte, entends-tu, qui enrage d’avoir son bâtard chez lui, c’est le comte qui paye pour le changer. Sa maîtresse, la mère de celui-ci, ne veut pas de ça. Si elle a eu l’air de consentir à la chose, cette femme, c’est qu’elle tenait à ne pas se brouiller avec son amant et qu’elle avait son plan. Elle m’a prise à part, dans la chambre, et après m’avoir fait jurer le secret sur un crucifix, elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas s’habituer à l’idée de se séparer pour toujours de son enfant et d’élever l’enfant d’une autre. Elle a ajouté que si je consentais à ne pas changer les nourrissons sans en rien dire au comte, elle me donnerait à l’instant dix mille francs et me garantirait une rente égale à celle du père. Elle m’a encore déclaré qu’elle saurait bien si je tenais ma parole, ayant fait faire à son petit un signe de reconnaissance ineffaçable. Elle ne me l’a pas montré, ce signe, et j’ai eu beau le chercher, je ne l’ai pas trouvé. Comprends-tu maintenant\~? Je garde simplement ce petit bourgeois que voici\~; j’affirme au comte que j’ai fait l’échange, nous empochons des deux côtés, et voilà Jacques riche. Embrasse ta petite femme qui a plus d’esprit que toi, mon homme\~!\~»Voilà, monsieur, mot pour mot, ce que me dit Claudine.\
\
Le rude matelot tira de sa poche un immense mouchoir à carreaux bleus et se moucha à faire trembler les vitres. C’était sa façon de pleurer.\
\
M.\~Daburon restait confondu. Depuis le commencement de cette malheureuse affaire, il marchait d’étonnements en étonnements. À peine avait-il mis ordre à ses idées sur un point que toute son attention était appelée sur un autre. Il se sentait dérouté. Qu’était-ce que ce nouvel incident si grave\~? qu’allait-il apprendre\~? Il brûlait d’interroger vivement, mais Lerouge, on le voyait, contait péniblement, démêlant laborieusement ses souvenirs\~; un fil bien ténu le guidait, la moindre interruption pouvait rompre ce fil et embrouiller l’écheveau.\
\
\endash Ce que me proposait Claudine, continua le marin, était une abomination, et je suis un honnête homme. Mais cette femme me pétrissait à volonté, comme la pâte du pétrin. Elle me chavirait le cœur. Elle me faisait voir blanc comme neige ce qui était noir comme de l’encre. Je l’aimais, quoi\~! Elle me prouva que nous ne faisions de tort à personne et que nous assurions la fortune de Jacques, je me tus. Le soir, nous arrivions à un village, et le cocher nous dit, en arrêtant la voiture devant une auberge, que c’est là que nous coucherons. Nous entrons et nous voyons qui\~? Cette canaille de Germain avec une femme portant un nourrisson si exactement habillé comme le nôtre que j’eus peur. Ils voyageaient comme nous dans une voiture du comte. Un soupçon me vint. Qui m’assurait que Claudine n’avait pas inventé la seconde histoire pour me calmer\~? Elle en était certes capable. J’étais fou. Je consentais à une chose qui était mal, mais non à une certaine autre. Je me promis bien de ne pas perdre de vue notre petit bâtard, me jurant bien qu’on ne me l’escamoterait pas. En effet, je le gardai toute la soirée sur mes genoux, et, pour plus de sûreté, je lui avais noué mon mouchoir autour des reins en guise de remarque. Ah\~! le coup avait été bien monté. Après souper, on parla de se coucher, et il se trouve qu’il n’y a dans cette auberge que deux chambres à deux lits. C’était à croire qu’on l’avait fait bâtir exprès. L’aubergiste dit que les deux nourrices coucheront dans une de ces chambres et Germain et moi dans l’autre. Comprenez-vous, monsieur le juge\~? Ajoutez que toute la soirée j’avais surpris des signes d’intelligence entre ma femme et ce gredin de domestique. J’étais furieux.\
\
» C’était la conscience qui parlait et que je faisais taire de force. Je sentais que j’agissais très mal et je m’en voulais à la mort. Pourquoi n’y a-t-il que les coquines pour faire virer comme une girouette à tous les vents de leurs coquineries l’esprit d’un honnête homme\~?\
\
M.\~Daburon répondit par un coup de poing à démolir son bureau. Lerouge poursuivit plus vite\~:\
\
\endash Moi, je repoussai cet arrangement, feignant d’être trop jaloux pour lâcher ma femme une minute. Il fallait en passer par où je voulais. La nourrice étrangère monta se coucher la première\~; nous y allâmes, Claudine et moi, un moment après. Ma femme défit ses hardes et se coucha dans les draps avec notre fils et le nourrisson\~; moi, je ne me déshabillai pas. Sous prétexte qu’en me couchant j’exposerais les nourrissons, je m’installai sur une chaise devant le lit, décidé à ouvrir l’œil et à monter un quart un peu solide. J’avais soufflé la chandelle afin de laisser les femmes dormir\~; moi, je n’y songeais guère\~; mes idées m’ôtaient le sommeil\~; je pensais à mon père et à ce qu’il dirait, s’il apprenait jamais ma conduite. Vers minuit, voilà que j’entends Claudine faire un mouvement. Je retiens mon souffle. Elle se levait. Voulait-elle changer les enfants\~? Maintenant je sais que non, alors je crus que oui. Je me dressai hors de moi et, la saisissant par le bras, je commençai à taper, et rudement, tout en lâchant ce que j’avais sur le cœur. Je parlais à pleine voix, comme sur mon bateau, quand le temps est gros, je jurais comme un damné, je menais un tapage affreux. L’autre nourrice poussait des cris à faire croire qu’on l’égorgeait. À ce vacarme Germain accourt avec une chandelle allumée. Sa vue m’acheva. Ne sachant ce que je faisais, je tirai de ma poche un couteau catalan dont je me servais d’habitude, et empoignant le maudit bâtard, je lui traversai le bras avec la lame en disant\~: «\~Au moins, comme cela, on ne le changera pas sans que je le sache\~: il est marqué pour la vie.\~»\
\
Lerouge n’en pouvait plus.\
\
De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient le long de ses joues et s’arrêtaient dans les rides profondes de son visage.\
\
Il haletait, mais le regard impérieux du juge le pressait, le harcelait, comme le fouet qui cingle les reins du nègre écrasé de fatigue.\
\
\endash La blessure du petit était terrible, poursuivit-il\~; elle saignait affreusement, il pouvait en mourir. Je ne m’inquiétais que de l’avenir, de ce qui arriverait peut-être plus tard. Je déclarai que j’allais écrire ce qui venait de se passer et que nous signerions tous. Ce fut fait. Nous savions écrire tous quatre. Germain n’osa pas résister, je parlais mon couteau à la main. Il mit son nom le premier, me conjurant seulement de ne rien dire au comte, jurant que pour sa part il ne souillerait mot, faisant promettre à l’autre nourrice de se taire.\
\
\endash Et vous avez gardé cette déclaration\~? demanda M.\~Daburon.\
\
\endash Oui, monsieur, et comme l’homme de la police à qui j’ai tout avoué m’a recommandé de la prendre avec moi, je suis allé la retirer de l’endroit où je l’avais cachée, et je l’ai là.\
\
\endash Donnez.\
\
Lerouge sortit de la poche de sa veste un vieux portefeuille de parchemin attaché avec une lanière de cuir, et en tira un pli jauni par les années et soigneusement cacheté.\
\
\endash Voici, dit-il. Le papier n’a pas été ouvert depuis cette nuit maudite.\
\
En effet, lorsque le juge le déplia, il vit tomber la cendre jetée sur les caractères fraîchement tracés pour les empêcher de s’effacer.\
\
C’était bien le récit bref de la scène décrite par le vieux marin. Les quatre signatures y étaient.\
\
\endash Que sont devenus, murmura le juge, se parlant à lui-même, les témoins qui ont signé cette déclaration\~? Lerouge crut qu’on l’interrogeait.\
\
\endash Germain est mort, répondit-il, on m’a dit qu’il s’était noyé dans une partie de plaisir. Claudine vient d’être assassinée, mais l’autre nourrice vit encore. Même je sais qu’elle a parlé de la chose à son mari, car il m’en a touché un mot. C’est un nommé Brossette, qui demeure au village de Commarin même.\
\
\endash Et ensuite\~? demanda le juge qui avait pris le nom et l’adresse de cette femme.\
\
\endash Le lendemain, monsieur, Claudine parvint à me calmer et à m’extorquer le serment de garder le silence. L’enfant fut à peine malade, mais il garda une énorme cicatrice au bras.\
\
\endash Madame Gerdy a-t-elle été avertie de ce qui s’était passé\~?\
\
\endash Je ne le crois pas, monsieur, cependant j’aime mieux dire que je l’ignore.\
\
\endash Comment, vous l’ignorez\~!\
\
\endash Oui, je vous le jure, monsieur le juge\~; cela vient de ce qui est arrivé après.\
\
\endash Qu’est-il donc arrivé\~?\
\
Le marin hésita.\
\
\endash C’est que, monsieur, dit-il, c’est des affaires à moi, et…\
\
\endash Mon ami, interrompit le juge, vous êtes un honnête homme, je le crois, j’en suis sûr. Mais une fois en votre vie, poussé par une mauvaise femme, vous avez failli, vous êtes devenu le complice d’une bien coupable action. Réparez votre faute en parlant sincèrement. Tout ce qui se dit ici, et qui n’a pas trait directement au crime, reste secret\~; moi-même je l’oublie aussitôt. Ne craignez donc rien, et si vous éprouvez quelque humiliation, dites-vous que c’est la punition du passé.\
\
\endash Hélas\~! monsieur le juge, répondit le marin, j’ai été bien puni déjà, et il y a longtemps que ma peine a commencé. Argent mal acquis ne porte pas profit. En arrivant chez nous, j’achetai le malheureux pré plus cher que sa valeur. Le jour où je me suis promené dessus en me disant\~: il est à moi, j’ai eu mon dernier contentement. Claudine était coquette mais elle avait encore bien d’autres vices. Quand elle nous vit tant d’argent, ils éclatèrent tous comme un incendie qui couve à fond de cale quand on ouvre un panneau. D’un peu gourmande qu’elle était, elle devint portée sur sa bouche, sauf votre respect, à faire horreur. C’était chez nous une ripaille qui n’avait ni fin ni cesse. Dès que j’embarquais, elle s’attablait avec les plus mauvaises gredines du pays, et il n’y avait rien de trop bon ni de trop cher pour elles. Elle se prenait de boisson au point qu’il fallait la coucher. Là-dessus, voilà qu’une nuit qu’elle me croyait à Rouen, je reviens sans être attendu. J’entre, et je la trouve avec un homme. Et quel homme, monsieur\~! Un méchant gringalet honni de tout le pays, laid, sale, puant\~: enfin le clerc de l’huissier du bourg. J’aurais dû le tuer, c’était mon droit, comme une vermine qu’il était\~; il me fit pitié. Je l’empoignai par le cou et je le jetai par la fenêtre sans l’ouvrir. Il n’en est pas mort. Alors, je tombai sur ma femme, et quand je cessai de frapper elle ne bougeait plus.\
\
Lerouge parlait d’une voix rauque, et de temps à autre enfonçait sur ses yeux ses poings crispés.\
\
\endash Je pardonnai, continua-t-il, mais l’homme qui a battu sa femme et qui lui a fait grâce est perdu. Désormais, elle prit mieux ses précautions, elle devint plus hypocrite, et voilà tout. Dans l’intervalle, madame Gerdy retira son petit. Claudine ne fut plus retenue par rien. Protégée et conseillée par sa mère, qu’elle avait prise avec nous et qui était censée soigner notre Jacques, elle put me tromper pendant plus d’un an. Je la croyais revenue à de meilleurs sentiments, et pas du tout, elle menait une vie effroyable. Ma maison était devenue le mauvais lieu du pays, et c’est chez moi que les vauriens se rendaient après boire. Ils y buvaient pourtant encore, car ma femme faisait venir des paniers de vin et d’eau-de-vie, et tant que j’étais à la mer, on se soûlait pêle-mêle. Quand l’argent lui manquait, elle écrivait au comte ou à sa maîtresse, et ses orgies continuaient. Quelquefois j’avais des doutes qui me travaillaient\~; alors, sans raison, pour un non, pour un oui, je la battais jusqu’à plus soif, puis je pardonnais encore, comme un lâche, comme un imbécile. C’était une existence d’enfer. Je ne sais pas ce qui me procurait le plus de plaisir\~: de l’embrasser ou de la rouer de coups. Tout le monde, dans le bourg, me méprisait et me tournait le dos\~; on me croyait complice ou involontairement dupe. J’ai su plus tard qu’on supposait que je tirais profit de la conduite de ma femme, tandis qu’au contraire elle payait ses amants. En tout cas, on se demandait d’où venait tout l’argent qui se dépensait chez nous. Pour me distinguer d’un de mes cousins nommé Lerouge, on avait joint à mon nom un mot infâme. Quelle honte, monsieur\~! Et je ne savais rien de tant de scandales, non, rien\~! N’étais-je pas le mari\~! Par bonheur, mon père était mort.\
\
M.\~Daburon eut pitié.\
\
\endash Reposez-vous, mon ami, dit-il, remettez-vous.\
\
\endash Non, répondit le marin, j’aime mieux faire vite. Un homme eut la charité de me prévenir\~: le curé. Si jamais celui-là a besoin de Lerouge\~!… Sans perdre une minute, j’allai trouver un homme de loi, lui demandant comment doit agir un honnête marin qui a eu le malheur d’épouser une gourgandine. Il me dit qu’il n’y a rien à faire. Plaider, c’est publier à son de trompe son déshonneur, et une séparation n’arrange rien. «\~Quand une fois on a donné son nom à une femme, me dit-il, on ne peut plus le reprendre, il lui appartient pour le restant de ses jours, elle a le droit d’en disposer. Elle peut le salir, le couvrir de boue, le traîner de musicos en musicos, le mari n’y peut rien.\~» Cela étant, mon parti fut vite pris. Le jour même, je vendis le fatal pré et j’en fis porter l’argent à Claudine, ne voulant rien garder du pain de la honte. Je fis ensuite dresser un acte qui l’autorisait à administrer notre petit bien mais qui ne lui permettait ni de le vendre, ni d’emprunter dessus. Puis je lui écrivis une lettre où je lui marquais qu’elle n’entendrait plus parler de moi, que je n’étais plus rien pour elle et qu’elle pouvait se regarder comme veuve. Et dans la nuit, je partis avec mon fils.\
\
\endash Et que devint votre femme, après votre départ\~?\
\
\endash Je ne puis le dire, monsieur. Je sais seulement qu’elle quitta le pays un an après moi.\
\
\endash Vous ne l’avez jamais revue\~?\
\
\endash Jamais.\
\
\endash Cependant, vous étiez chez elle trois jours avant le crime\~?\
\
\endash C’est vrai, monsieur, mais c’est qu’il le fallait absolument. J’ai eu bien de la peine à la retrouver, personne ne savait ce qu’elle était devenue. Heureusement mon notaire a pu se procurer l’adresse de madame Gerdy, il lui a écrit, et c’est comme cela que j’ai su que Claudine habitait La Jonchère. J’étais pour lors à Rouen\~; le patron Gervais, qui est mon ami, m’offrit de me remonter à Paris sur son bateau, et j’acceptai. Ah\~! monsieur\~! quel saisissement lorsque je suis entré chez elle\~! Ma femme ne me reconnaissait pas. À force de dire à tout le monde que j’étais mort, elle avait sans doute fini par s’en persuader. Quand j’ai dit mon nom, elle est tombée à la renverse. La malheureuse\~! elle n’avait pas changé. Elle avait près d’elle un verre et une bouteille d’eau-de-vie…\
\
\endash Tout cela ne m’apprend pas ce que vous veniez faire chez votre femme.\
\
\endash C’est pour Jacques, monsieur, que j’y allais. Le petit est devenu homme, et il veut se marier. Pour cela, il fallait le consentement de la mère. J’ai donc porté à Claudine un acte que le notaire avait préparé et qu’elle a signé. Le voici.\
\
M.\~Daburon prit l’acte et sembla le lire attentivement. Au bout d’un moment\~:\
\
\endash Vous êtes-vous demandé, interrogea-t-il, qui pouvait avoir assassiné votre femme\~?\
\
Lerouge ne répondit pas.\
\
\endash Avez-vous eu des soupçons sur quelqu’un\~? insista le juge.\
\
\endash Dame\~! monsieur, répondit le marin, que voulez-vous que je vous dise\~! J’ai pensé que Claudine avait fini par lasser les gens de qui elle tirait de l’argent comme de l’eau d’un puits, ou bien qu’étant soûle elle avait parlé trop.\
\
Les renseignements étaient aussi complets que possible. Daburon congédia Lerouge en lui recommandant d’attendre Gévrol qui le conduirait à un hôtel où il se tiendrait jusqu’à nouvel ordre à la disposition de la justice.\
\
\endash Vous serez indemnisé de vos dépenses, ajouta le juge.\
\
Lerouge avait à peine tourné les talons qu’un fait grave, prodigieux, inouï, sans précédent se produisit dans le cabinet du juge d’instruction. Constant, le sérieux, l’impassible, l’immobile, le sourd-muet Constant se leva et parla. Il rompit un silence de quinze années, il s’oublia jusqu’à émettre une opinion. Il dit\~:\
\
\endash Voilà, monsieur, une surprenante affaire\~!\
\
Bien surprenante, en effet, pensait M.\~Daburon, et bien faite pour dérouter toutes les prévisions, pour renverser toutes les opinions préconçues. Pourquoi, lui juge, avait-il agi avec cette déplorable précipitation\~? Pourquoi, avant de rien risquer, n’avait-il pas attendu de bien posséder tous les éléments de cette grave affaire, de tenir tous les fils de cette trame compliquée\~? On accuse la justice de lenteur, mais c’est cette lenteur même qui fait sa force et sa sûreté, qui constitue sa presque infaillibilité.\
\
On ne sait pas assez tout le temps que les témoignages mettent à se produire.\
\
On ignore ce que peuvent révéler de faits des investigations inutiles en apparence.\
\
Les drames de la cour d’assises n’observent pas les trois unités, il s’en manque de beaucoup.\
\
Quand l’enchevêtrement des passions et des mobiles semble inextricable, un personnage inconnu, venu on ne sait d’où, se présente, et c’est lui qui apporte le dénouement.\
\
M.\~Daburon, le plus prudent des hommes, avait cru simple la plus complexe des affaires. Il avait agi comme pour un cas de flagrant délit dans un crime mystérieux qui réclamait les plus grandes précautions. Pourquoi\~? C’est que ses souvenirs ne lui avaient pas laissé la liberté de délibération, de jugement et de décision. Il avait craint également de paraître faible et de se montrer violent. Se croyant sûr de son fait, l’animosité l’avait emporté. Et cependant bien des fois il s’était dit\~: où est le devoir\~? Mais, quand on en est réduit à ne plus distinguer clairement le devoir, c’est qu’on fait fausse route.\
\
Le singulier dans tout cela, c’est que les fautes du juge d’instruction provenaient de son honnêteté même. Il avait été égaré par une trop grande délicatesse de conscience, les scrupules qui le tracassaient lui avaient rempli l’esprit de fantômes et l’avaient poussé à l’animosité passionnée par lui déployée à un certain moment.\
\
Devenu plus calme, il examinait sainement les choses. En somme, grâce à Dieu\~! rien n’était irréparable. Il ne s’en adressait pas moins les plus dures admonestations. Le hasard seul l’avait arrêté. En ce moment même, il se jurait bien que cette instruction serait pour lui la dernière. Sa profession lui inspirait désormais une invincible horreur. Puis, son entretien avec Claire avait rouvert toutes les blessures de son cœur, et elles saignaient plus douloureuses que jamais. Il reconnaissait avec accablement que sa vie était brisée, finie. Un homme peut se dire cela quand toutes les femmes ne lui sont rien, hormis une seule qu’il ne peut espérer posséder.\
\
Trop religieux pour songer au suicide, il se demandait avec angoisse ce qu’il deviendrait plus tard, quand il aurait jeté aux orties sa robe de juge.\
\
Puis il revenait à l’affaire présente. Dans tous les cas, innocent ou coupable, Albert était bien le vicomte de Commarin, le fils légitime du comte. Mais était-il coupable\~? Évidemment non.\
\
\endash J’y songe\~! s’écria tout à coup le juge, il faut que je parle au comte de Commarin. Constant, faites passer à son hôtel, qu’il vienne à l’instant\~; s’il n’est pas chez lui, qu’on le cherche.\
\
M.\~Daburon allait avoir un moment difficile. Il allait être forcé de dire à ce vieillard\~: «\~Monsieur, votre fils légitime n’est pas celui que je vous ai dit, c’est l’autre.\~» Quelle situation\~! non seulement pénible, mais voisine du ridicule. Le correctif, c’est que cet autre, Albert, était innocent.\
\
À Noël aussi il faudrait apprendre la vérité, le précipiter à terre après l’avoir élevé jusqu’aux nues. Quelle désillusion\~! Mais sans doute le comte trouverait pour lui quelque compensation, il la lui devait bien.\
\
\endash Maintenant, murmurait le juge, quel serait le coupable\~?\
\
Une idée traversa son cerveau, qui d’abord lui parut invraisemblable. Il la rejeta, puis la reprit. Il la tourna, la retourna, l’examina sous toutes ses faces. Il s’y était presque arrêté lorsque M.\~de\~Commarin entra.\
\
Le messager de M.\~Daburon lui était arrivé comme il allait descendre de voiture, revenant avec Claire de chez Mme\~Gerdy.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248350}\fs38\b XVIII{\*\bkmkend _Toc88248350}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Le père Tabaret parlait, mais il agissait aussi.\
\nowidctlpar\
Abandonné par le juge d’instruction à ses seules forces, il se remit à l’œuvre sans perdre une minute et ne prit plus un moment de repos.\
\
L’histoire du cabriolet attelé d’un cheval rapide était exacte.\
\
Prodiguant l’argent, le bonhomme avait recruté une douzaine d’employés de la police en congé ou de malfaiteurs sans ouvrage, et, à la tête de ces honorables auxiliaires, secondé par son séide Lecoq, il s’était transporté à Bougival.\
\
Il avait littéralement fouillé le pays, maison par maison, avec l’obstination et la patience d’un maniaque qui voudrait retrouver une aiguille dans une charretée de foin.\
\
Ses peines ne furent pas absolument perdues.\
\
Après trois jours d’investigations, voici ce dont il était à peu près certain\~:\
\
L’assassin n’avait pas quitté le chemin de fer à Rueil comme le font tous les gens de Bougival, de La Jonchère et de Marly. Il avait poussé jusqu’à Chatou.\
\
Tabaret pensait le reconnaître dans un homme encore jeune, brun et avec d’épais favoris noirs, chargé d’un pardessus et d’un parapluie, que lui avaient dépeint les employés de la station.\
\
Ce voyageur, arrivé par le train qui part de Paris à Saint-Germain à huit heures trente-cinq du soir, avait paru fort pressé.\
\
En quittant la gare, il s’était élancé au pas de course sur la route qui conduit à Bougival. Sur la chaussée, deux hommes de Marly et une femme de La Malmaison l’avaient remarqué à cause de ses allures rapides. Il fumait tout en courant.\
\
Au passage du pont qui, à Bougival, joint les deux rives de la Seine, il avait été mieux observé encore.\
\
On paye pour traverser ce pont, et l’assassin présumé avait sans doute oublié cette circonstance.\
\
Il avait passé franc, toujours au pas de gymnastique, les coudes au corps, ménageant son haleine, et le gardien du pont avait été obligé de s’élancer à sa poursuite en le hélant, pour se faire payer.\
\
Il avait paru très contrarié de cette circonstance, avait jeté une pièce de dix sous et avait continué sa route sans attendre les quarante-cinq centimes qui lui revenaient.\
\
Ce n’est pas tout.\
\
Le contrôleur de Rueil se souvenait que deux minutes avant le train de dix heures et quart, un voyageur s’était présenté, très ému et si essoufflé qu’à peine il pouvait se faire comprendre en demandant son billet, un billet de seconde, pour Paris.\
\
Le signalement de cet homme répondait exactement au portrait décrit par les employés de Chatou et par le gardien du pont.\
\
Enfin, le bonhomme se croyait sur la trace d’un individu qui avait dû monter dans le même compartiment que ce voyageur essoufflé.\
\
On lui avait indiqué un boulanger d’Asnières auquel il avait écrit en lui demandant un rendez-vous.\
\
Tel était le bilan du père Tabaret, quand le lundi matin il se présenta au Palais de Justice afin de voir si on n’aurait pas reçu le dossier de la veuve Lerouge.\
\
Il ne trouva pas ce dossier, mais dans la galerie il rencontra Gévrol et son homme.\
\
Le chef de la sûreté triomphait, et triomphait sans pudeur. Dès qu’il aperçut Tabaret, il l’appela.\
\
\endash Eh bien\~! illustre dénicheur, quoi de neuf\~? Avons-nous fait couper le cou à quelque scélérat depuis l’autre jour\~? Ah\~! vieux malin, je vois bien que c’est à ma place que vous en voulez\~!\
\
Hélas\~! le bonhomme était cruellement changé. La conscience de son erreur le rendait humble et doux. Ces plaisanteries qui jadis l’exaspéraient ne le touchaient pas. Bien loin de se rebiffer, il baissa le nez d’un air si contrit que Gévrol en fut étonné.\
\
\endash Raillez-moi, mon bon monsieur Gévrol, répondit-il, moquez-vous de moi impitoyablement, vous aurez raison, je l’ai bien mérité.\
\
\endash Ah çà\~! reprit l’agent, nous avons donc fait quelque nouveau chef-d’œuvre, vieux passionné\~?\
\
Le père Tabaret branla tristement la tête.\
\
\endash J’ai livré un innocent, dit-il, et la justice ne veut plus me le rendre.\
\
Gévrol était ravi, il se frottait les mains à s’enlever l’épiderme.\
\
\endash C’est très fort\~; cela, chantonnait-il, c’est très adroit. Faire condamner des coupables, fi donc\~! c’est mesquin. Mais faire raccourcir des innocents, bigre\~! c’est le dernier mot de l’art. Papa Tirauclair, vous êtes pyramidal, et je m’incline.\
\
Et en même temps il ôta ironiquement son chapeau.\
\
\endash Ne m’accablez pas, reprit le bonhomme. Que voulez-vous, malgré mes cheveux gris, je suis jeune dans le métier. Parce que le hasard m’a servi trois ou quatre fois, j’en suis devenu bêtement orgueilleux. Je reconnais trop tard que je ne suis pas ce que je croyais\~; je suis un apprenti à qui le succès a fait tourner la cervelle, tandis que vous, monsieur Gévrol, vous êtes notre maître à tous. Au lieu de me railler, de grâce, secourez-moi, aidez-moi de vos conseils et de votre expérience. Seul, je n’en sortirai pas, au lieu qu’avec vous\~!…\
\
Gévrol est superlativement vaniteux. La soumission de Tabaret, qu’au fond il estimait très fort, chatouilla délicieusement ses prétentions policières. Il s’humanisa.\
\
\endash J’imagine, dit-il d’un ton protecteur, qu’il s’agit de l’affaire de La Jonchère\~?\
\
\endash Hélas\~! oui, cher monsieur Gévrol, j’ai voulu marcher sans vous, et il m’en cuit.\
\
Le vieux finaud de Tabaret gardait la mine contrite d’un sacristain surpris à faire gras le vendredi, mais, au fond, il riait, il jubilait.\
\
Niais vaniteux, pensait-il, je te casserai tant d’encensoirs sur le nez que tu finiras bien par faire tout ce que je voudrai.\
\
M.\~Gévrol se grattait le nez, tout en avançant la lèvre inférieure et en faisant\~: «\~Euh\~! euh\~!\~» Il feignait d’hésiter, heureux de prolonger la délicate jouissance que lui procurait la confusion du bonhomme.\
\
\endash Voyons, dit-il enfin, déridez-vous, papa Tirauclair\~; je suis bon garçon, moi, je vous donnerai un coup d’épaule. C’est gentil, hein\~? Mais aujourd’hui je suis trop pressé, on me demande là-bas. Venez me voir demain matin, nous causerons. Cependant, avant de nous quitter, je vais vous allumer une lanterne pour chercher votre chemin. Savez-vous qui est le témoin que j’amène\~?\
\
\endash Dites, mon bon monsieur Gévrol.\
\
\endash Eh bien\~! ce gaillard sur ce banc qui attend monsieur le juge d’instruction est le mari de la victime de La Jonchère.\
\
\endash Pas possible\~! fit le père Tabaret stupéfié.\
\
Et réfléchissant\~:\
\
\endash Vous vous moquez de moi, ajouta-t-il.\
\
\endash Non, sur ma parole. Allez lui demander son nom, il vous dira qu’il s’appelle Pierre Lerouge.\
\
\endash Elle n’était donc pas veuve\~?\
\
\endash Il paraîtrait, répondit Gévrol goguenardant, puisque voilà son heureux époux.\
\
\endash Oh\~!… murmura le bonhomme. Et sait-il quelque chose\~?\
\
En vingt phrases le chef de la sûreté analysa à son collègue volontaire le récit que Lerouge allait faire au juge d’instruction.\
\
\endash Que dites-vous de cela\~? demanda-t-il en finissant.\
\
\endash Ce que je dis, balbutia le père Tabaret, dont la physionomie dénotait une surprise voisine de l’hébétement, ce que je dis\~?… je ne dis rien. Je pense… mais non, je ne pense rien.\
\
\endash Une tuile, quoi\~! fit Gévrol radieux.\
\
\endash Dites un coup de massue, plutôt, répliqua Tabaret.\
\
Mais subitement il se redressa, se donnant sur le front un furieux coup de poing.\
\
\endash Et mon boulanger\~! s’écria-t-il. À demain, monsieur Gévrol.\
\
Il est fêlé\~! pensa le chef de la sûreté.\
\
Le bonhomme était fort sain d’esprit, seulement il s’était tout à coup souvenu du boulanger d’Asnières, qu’il avait prié de passer chez lui. L’y trouverait-il encore\~?\
\
Dans l’escalier, il rencontra M.\~Daburon\~; c’est à peine s’il daigna lui répondre.\
\
Bientôt il fut dehors et s’élança le long du quai, trottant comme un chat maigre.\
\
Là, causons, se disait-il\~; voilà mon Noël redevenu, Gros-Jean comme devant. Il ne va pas rire, lui qui était si heureux d’avoir un nom. Bast\~! s’il le veut, je l’adopterai. Tabaret ne sonne pas comme Commarin, mais enfin, c’est un nom. N’importe, l’histoire de Gévrol ne modifie en rien la situation d’Albert ni mes convictions. Il est le fils légitime, tant mieux pour lui\~! Cela ne m’affirmerait en rien son innocence, si j’en doutais. Évidemment, non plus que son père, il ne connaissait rien de ces circonstances si surprenantes. Il devait, aussi bien que le comte, croire à une substitution. Ces faits, madame Gerdy les ignorait aussi, on aura inventé quelque histoire pour expliquer la cicatrice. Oui, mais madame Gerdy savait à n’en pas douter que Noël était bien son fils à elle. En le reprenant, elle a dû vérifier les signes. Quand Noël a trouvé les lettres du comte, elle se sera empressée de lui expliquer…\
\
Le père Tabaret s’arrêta aussi court que si son chemin eût été barré par le plus effroyable reptile.\
\
Il était épouvanté de sa conclusion, qui disait\~: «\~Noël aurait donc assassiné la femme Lerouge pour l’empêcher de confesser que la substitution n’avait pas eu lieu, et il aurait brûlé les lettres et les papiers qui le prouvaient\~!\~»\
\
Mais il repoussa avec horreur cette probabilité, comme un honnête homme chasse une détestable pensée qui, par hasard, sillonne son esprit.\
\
\endash Vieux crétin que je suis\~! exclamait-il en reprenant sa course, voilà pourtant la conséquence de l’affreux métier que je me faisais gloire d’exercer\~! Soupçonner Noël, mon enfant, mon légataire universel, la vertu et l’honneur incarnés ici-bas\~! Noël, que dix ans de relations constantes, de vie presque commune, m’ont appris à estimer, à admirer au point que je répondrais de lui comme de moi-même\~! Il faut de terribles passions pour pousser, à verser le sang, les hommes d’une certaine condition, et je n’ai jamais connu à Noël que deux passions\~: sa mère et le travail. Et j’ose effleurer d’un soupçon ce caractère si noble\~! Je devrais me battre\~! Vieille bête\~! tu ne trouves sans doute pas assez terrible la leçon que tu viens de recevoir\~! Que faut-il donc pour te rendre plus circonspect\~?\
\
Il raisonnait ainsi, s’efforçant de refouler ses inquiétudes, contraignant ses habitudes d’investigation, mais au fond de lui-même une voix taquinante murmurait\~: «\~Si c’était Noël\~?\~»\
\
Le père Tabaret était arrivé rue Saint-Lazare. Devant sa porte stationnait le plus élégant coupé bleu attelé d’un cheval magnifique. Machinalement il s’arrêta.\
\
\endash Bel animal\~! dit-il\~; mes locataires reçoivent des gens bien…\
\
Ils recevaient des gens mal aussi, car il formulait à peine cette réflexion qu’il vit sortir M.\~Clergeot, l’honnête M.\~Clergeot, dont la présence dans une maison y trahit une ruine aussi sûrement que la présence des employés des pompes funèbres y annonce une mort.\
\
Le vieux policier, qui connaît toute la terre, connaissait admirablement l’honnête banquier. Même il avait eu des relations avec lui, autrefois, lorsqu’il collectionnait des livres. Il l’arrêta.\
\
\endash Vous voilà\~! vieux crocodile, lui dit-il, vous avez donc des pratiques dans ma maison\~?\
\
\endash Il paraît, répondit sèchement Clergeot, qui n’aime pas à être traité familièrement.\
\
\endash Tiens\~! tiens\~! fit le père Tabaret.\
\
Et, poussé par une curiosité bien naturelle chez un propriétaire qui doit avant tout redouter de loger des gens gênés, il ajouta\~:\
\
\endash Qui diable êtes-vous en train de me ruiner\~?\
\
\endash Je ne ruine personne, riposta M.\~Clergeot d’un air de dignité offensée. Avez-vous eu à vous plaindre de nos relations\~? Je ne le pense pas. Parlez de moi, s’il vous plaît, au jeune avocat qui fait des affaires avec moi, il vous dira s’il a lieu de regretter de me connaître.\
\
Tabaret fut péniblement impressionné. Quoi\~! Noël, le sage Noël était le client de Clergeot\~! Que voulait dire cela\~? Peut-être n’y avait-il aucun mal\~? Cependant les quinze mille francs de jeudi lui revenaient à la mémoire.\
\
\endash Oui, dit-il, désireux de se renseigner, je sais que monsieur Gerdy mène l’argent assez rondement. \
\
Clergeot a la délicatesse de ne jamais laisser attaquer ses pratiques sans les défendre.\
\
\endash Ce n’est pas lui personnellement, objecta-t-il, qui fait danser les écus, c’est sa petite femme chérie. Elle est grosse comme le pouce, mais elle mangerait le diable, ongles, cornes et tout.\
\
Quoi\~! Noël entretenait une femme, une créature que Clergeot lui-même, l’ami des petites dames, trouvait dépensière\~! Cette révélation, en ce moment, atteignait le bonhomme en plein cœur. Pourtant il dissimula. Un geste, un regard pouvaient éveiller la défiance de l’usurier et lui fermer la bouche.\
\
\endash On sait cela, reprit-il du ton le plus dégagé qu’il put. Bast\~! il faut que jeunesse se passe. Que croyez-vous donc qu’elle lui coûte par an, cette coquine\~?\
\
\endash Ma foi, je ne sais pas. Il a eu le tort de ne pas lui assigner un fixe. À mon calcul, elle doit bien, depuis quatre ans qu’il l’a, lui avoir avalé dans les environs de cinq cent mille francs.\
\
Quatre ans\~! cinq cent mille francs\~!\
\
Ces mots, ces chiffres éclatèrent comme des obus dans la cervelle du père Tabaret. Un demi-million\~! En ce cas Noël était ruiné de fond en comble. Mais alors…\
\
\endash C’est beaucoup, dit-il, réussissant, grâce à d’héroïques efforts, à cacher sa souffrance, c’est énorme même\~! Il faut remarquer cependant que monsieur Gerdy a des ressources…\
\
\endash Lui\~! interrompit l’usurier en haussant les épaules. Tenez, pas ça\~! ajouta-t-il en faisant claquer sous ses dents l’ongle de son pouce. Il est nettoyé à fond. Cependant, s’il vous doit de l’argent, soyez sans crainte. C’est un malin. Il va se marier. Tel que vous me voyez, je viens de lui renouveler des billets pour vingt-six mille francs. Au revoir, monsieur Tabaret.\
\
L’usurier s’éloigna d’un pas leste, laissant le pauvre bonhomme planté comme une borne au milieu du trottoir.\
\
Il ressentait quelque chose de pareil à la douleur immense qui doit briser le cœur d’un père lorsqu’on lui laisse entrevoir que son fils bien-aimé est peut-être le dernier des scélérats.\
\
Et, pourtant, telle était sa croyance en Noël qu’il violentait sa raison pour repousser encore les soupçons qui le poignaient. Pourquoi cet usurier n’aurait-il pas calomnié l’avocat\~?\
\
Ces gens qui prêtent à plus de dix pour cent sont capables de tout. Évidemment il avait exagéré le chiffre des folies de son client.\
\
Et quand même\~! Combien d’hommes n’ont pas fait pour des femmes les plus grandes insanités sans cesser d’être honnêtes\~!\
\
Il voulut entrer.\
\
Un tourbillon de soie, de dentelles et de velours, lui barra le passage.\
\
C’était une jolie jeune femme brune qui sortait.\
\
Elle s’élança, légère comme l’oiseau, dans le coupé bleu.\
\
Le père Tabaret était gaillard, la jeune femme était ravissante, pourtant il n’eut pas un regard pour elle.\
\
Il entra, et sous la voûte il trouva son portier debout, sa casquette à la main, considérant d’un œil attendri une pièce de vingt francs.\
\
\endash Ah\~! monsieur, lui dit cet homme, la jolie dame, et combien elle est comme il faut\~! Que n’êtes-vous arrivé cinq minutes plus tôt\~?\
\
\endash Quelle dame\~?… pourquoi\~?\
\
\endash Cette dame si distinguée qui sort, elle venait, monsieur, chercher des renseignements sur monsieur Gerdy. Elle m’a donné vingt francs pour répondre à ses questions. Il paraîtrait que monsieur Gerdy se marie. Elle avait l’air tout à fait vexée. Superbe créature\~! J’ai dans l’idée que ce doit être sa maîtresse. Je comprends maintenant pourquoi il sortait toutes les nuits.\
\
\endash Monsieur Gerdy\~?\
\
\endash Mais oui, monsieur, je n’en ai jamais parlé à monsieur, vu qu’il avait l’air de se cacher. Il ne me demandait pas le cordon, non, pas si bête\~! Il filait par la petite porte de la remise. Moi je me disais\~: c’est peut-être pour ne pas me déranger, ce qu’il en fait, cet homme, c’est très délicat de sa part, et puisque ça lui plaît…\
\
Le portier parlait, l’œil toujours attaché sur sa pièce. Lorsqu’il leva la tête pour interroger la physionomie de son seigneur et maître, le père Tabaret avait disparu. En voilà bien une autre\~! se dit le portier. Cent sous que le patron court après la superbe créature\~! Joue des flûtes, va, vieux roquentin, on t’en donnera un petit morceau, pas beaucoup, mais c’est très cher. Le portier ne se trompait pas. Le père Tabaret courait après la dame au coupé bleu.\
\
Il avait pensé\~: celle-là me dira tout\~; et d’un bond il fut dans la rue.\
\
Il y arriva juste à temps pour voir le coupé bleu tourner le coin de la rue Saint-Lazare.\
\
\endash Ciel\~! murmura-t-il, je vais la perdre de vue, et cependant la vérité est là. Il était dans un de ces états de surexcitation nerveuse qui enfantent des prodiges. Il franchit le bout de la rue Saint-Lazare aussi rapidement qu’un jeune homme de vingt ans. Ô bonheur\~! À cinquante pas, dans la rue du Havre, Il vit le coupé bleu arrêté au milieu d’un embarras de voitures. Je l’aurai\~! se dit-il.\
\
Ses regards parcouraient les alentours de la gare de l’Ouest, cette rue où rôdent presque constamment des cochers marrons\~: pas une voiture\~!\
\
Volontiers, comme Richard III, il aurait crié\~: «\~Ma fortune pour un fiacre\~!\~» Le coupé bleu s’était dégagé et filait bon train vers la rue Tronchet. Le bonhomme suivait. Il se maintenait\~; le coupé ne gagnait pas trop.\
\
Tout en courant sur le milieu de la chaussée, cherchant de l’œil une voiture où se jeter, il se disait\~: en chasse\~! bonhomme, en chasse\~! Quand on n’a pas de tête, il faut des jambes. Et hop\~! et hop\~! Pourquoi n’as-tu pas songé à demander à Clergeot l’adresse de cette femme\~? Plus vite que ça, mon vieux, plus vite\~! Quand on veut se mêler d’être mouchard, on se munit des qualités de l’emploi, le mouchard doit avoir les fuseaux du cerf.\
\
Il ne pensait qu’à rejoindre la maîtresse de Noël, et pas à autre chose. Mais il perdait, bien évidemment il perdait.\
\
Il n’était pas au milieu de la rue Tronchet, et il n’en pouvait plus\~; il sentait que ses jambes ne le porteraient pas cent mètres plus loin, et le maudit coupé allait atteindre la Madeleine.\
\
Ô Fortune\~! Une remise découverte, marchant dans le même sens que lui, le dépassa.\
\
Il fit un signe plus désespéré que celui de l’homme qui se noie. Le signe fut vu. Il rassembla ses dernières forces et d’un bond s’élança dans la voiture sans le secours du marchepied.\
\
\endash Là-bas, dit-il, ce coupé bleu, vingt francs\~!\
\
\endash Compris\~! répondit le cocher en clignant de l’œil.\
\
Et il enveloppa sa maigre rosse d’un vigoureux coup de fouet en murmurant\~:\
\
\endash Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu\~! Hue cocotte\~!\
\
Pour le père Tabaret, il était temps de s’arrêter, ses forces expiraient. Après une bonne minute, il n’avait pas repris haleine. On était sur le boulevard. Il se dressa dans la voiture, s’appuyant au siège du cocher.\
\
\endash Je n’aperçois plus le coupé, dit-il.\
\
\endash Oh\~! je le vois bien, moi, bourgeois\~; c’est qu’il a un fameux cheval.\
\
\endash Le tien doit être meilleur\~! j’ai dit vingt francs, ce sera quarante.\
\
Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frappant il grommelait\~:\
\
\endash Il n’y a pas à dire, il faut la rejoindre. Pour vingt francs je la manquais\~: j’aime les femmes, moi, je suis de leur côté. Mais dame\~! deux louis… Peut-on être jaloux quand on est aussi laid que ça\~?\
\
Le père Tabaret se donnait mille peines pour occuper son esprit de choses indifférentes.\
\
Il ne voulait pas réfléchir avant d’avoir vu cette femme, de lui avoir parlé, de l’avoir habilement questionnée.\
\
Il était sûr que d’un mot elle allait perdre ou sauver son amant.\
\
Quoi\~! perdre Noël\~! Eh bien\~! oui.\
\
Cette idée de Noël assassin le fatiguait, le harcelait, bourdonnait dans son cerveau comme la mouche agaçante qui mille et mille fois vient, revient se heurter à la vitre où brille un rayon.\
\
On venait de dépasser la Chaussée-d’Antin, le coupé bleu n’était guère qu’à une trentaine de pas. Le cocher de remise se retourna\~:\
\
\endash Bourgeois, notre coupé s’arrête.\
\
\endash Arrête aussi et ne le perds pas de l’œil, pour repartir en même temps que lui. Le père Tabaret se pencha tant qu’il put hors de sa voiture.\
\
La jeune femme descendait du coupé, traversait le trottoir et entrait dans un magasin où on vend des cachemires et des dentelles.\
\
Voilà donc, pensait le père Tabaret, où vont les billets de mille francs\~! Un demi-million en quatre ans\~! Que font donc ces créatures de l’argent qu’on leur jette à pleines mains\~; le mangent-elles\~? Au feu de quels caprices fondent-elles les fortunes\~? Elles ont des philtres endiablés, bien sûr, qu’elles donnent à boire aux imbéciles qui se ruinent pour elles. Il faut qu’elles possèdent un art particulier de cuisiner et d’épicer le plaisir, puisque une fois qu’elles tiennent un homme il sacrifie tout avant de les abandonner.\
\
La remise se remit en route, mais bientôt s’arrêta.\
\
Le coupé faisait une nouvelle pause devant un magasin de curiosités.\
\
Cette créature veut donc acheter tout Paris\~! se disait avec rage le bonhomme. Oui, c’est elle qui a poussé Noël, si Noël a commis le crime. C’est mes quinze mille francs qu’elle fricasse en ce moment. Combien de jours dureront-ils\~? Ce serait pour avoir de l’argent que Noël aurait tué la femme Lerouge. Oh\~! alors il serait le dernier, le plus infâme des hommes. Quel monstre de dissimulation et d’hypocrisie\~! Et penser que si je mourais ici de fureur, il serait mon héritier\~! Car c’est écrit en toutes lettres\~: «\~Je lègue à mon fils Noël Gerdy…\~» Si ce garçon était coupable, il n’y aurait pas d’assez grands supplices pour lui… Mais cette femme ne rentrera donc pas\~!\
\
Cette femme n’était pas pressée, le temps était beau, sa toilette était ravissante, elle se montrait. Elle visita trois ou quatre magasins encore, et en dernier lieu s’arrêta chez un pâtissier, où elle resta plus d’un quart d’heure.\
\
Le bonhomme, dévoré d’angoisses, bondissait et trépignait dans sa voiture.\
\
Être séparé du mot d’une énigme terrible par le caprice d’une drôlesse, quelle torture\~! Il mourait d’envie de s’élancer sur ses pas, de la prendre par le bras et de lui crier\~: «\~Rentre donc, malheureuse\~! rentre donc chez toi\~! Que fais-tu là\~? Ne sais-tu pas qu’à cette heure ton amant, celui que tu as ruiné, est soupçonné d’un assassinat\~! Rentre donc que je te questionne, que je sache de toi s’il est innocent ou coupable\~! Car tu me le diras, sans t’en douter. Je t’ai préparé un traquenard où tu te prendras. Rentre donc, l’anxiété me tue\~!\~»\
\
Elle rentra.\
\
Le coupé bleu reprit sa course, remonta la rue du Faubourg-Montmartre, tourna dans la rue de Provence, déposa la jolie promeneuse à sa porte et repartit.\
\
\endash Elle demeure là, dit le père Tabaret avec un soupir de soulagement.\
\
Il descendit de voiture, donna au cocher les deux louis en lui ordonnant de l’attendre, et s’élança sur les traces de la jeune femme.\
\
Il est patient, le bourgeois, pensa le cocher, mais la petite dame brune est pincée. Le bonhomme avait ouvert la porte de la loge du concierge.\
\
\endash Le nom de cette dame qui vient de rentrer\~? demanda-t-il.\
\
Le portier ne parut rien moins que disposé à répondre.\
\
\endash Son nom\~? insista le vieux policier.\
\
Le ton était si bref, si impérieux que le portier fut ébranlé.\
\
\endash Madame Juliette Chaffour, répondit-il.\
\
\endash À quel étage\~?\
\
\endash Au second, la porte en face.\
\
Une minute après, le bonhomme attendait dans le salon de Mme\~Juliette. Madame se déshabillait, lui avait répondu la femme de chambre, et allait venir à l’instant.\
\
Le père Tabaret était stupéfié du luxe de ce salon. Il n’avait rien d’insolent pourtant, ni de brutal, ni même de mauvais goût. On ne se serait jamais cru chez une femme entretenue. Mais le bonhomme, qui s’y connaissait en beaucoup de choses, jugea bien que tout dans cette pièce était de grand prix. La seule garniture de cheminée valait, au bas mot, une vingtaine de mille francs.\
\
Clergeot, pensait-il, n’a pas exagéré.\
\
L’entrée de Juliette interrompit ses réflexions. Elle avait retiré sa robe et passé à la hâte un peignoir très ample, noir, avec des garnitures de satin cerise. Ses admirables cheveux un peu dérangés par son chapeau retombaient en cascades sur son cou et bouclaient derrière ses délicates oreilles. Elle éblouit le père Tabaret. Il comprit bien des folies.\
\
\endash Vous avez demandé à me parler, monsieur\~? interrogea-t-elle en s’inclinant gracieusement.\
\
\endash Madame, répondit le père Tabaret, je suis un ami de Noël, son meilleur ami, je puis le dire, et…\
\
\endash Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, interrompit la jeune femme.\
\
Elle-même se posa sur un canapé, lutinant du bout du pied ses mules pareilles à son peignoir, pendant que le bonhomme prenait place dans un fauteuil.\
\
\endash Je viens, madame, reprit-il, pour une affaire grave. Votre présence chez monsieur Gerdy…\
\
\endash Quoi\~! s’écria Juliette, il sait déjà ma visite\~? Mâtin\~! il a une police bien faite.\
\
\endash Ma chère enfant, commença paternellement Tabaret…\
\
\endash Bien\~! je sais, monsieur, ce que vous venez faire. Vous êtes chargé par Noël de me gronder. Il m’avait défendu d’aller chez lui, je n’ai pu y tenir. C’est embêtant, à la fin, d’avoir pour amant un rébus, un homme dont on ne sait rien, un logogriphe en habit noir et en cravate blanche, un être lugubre et mystérieux…\
\
\endash Vous avez commis une imprudence.\
\
\endash Pourquoi\~? parce qu’il va se marier\~? Que ne l’avoue-t-il alors\~?\
\
\endash Si ce n’est pas\~!\
\
\endash Ça est. Il l’a dit à ce vieux filou de Clergeot, qui me l’a répété. En tout cas, il doit tramer quelque coup de sa tête\~; depuis un mois il est tout chose, il est changé au point que je ne le reconnais plus.\
\
Le père Tabaret désirait avant tout savoir si Noël ne s’était pas ménagé un alibi pour le mardi du crime. Là pour lui était la grande question. Oui\~; il était coupable certainement. Non\~; il pouvait encore être innocent. Mme\~Juliette devait, il n’en doutait pas, l’éclairer sur ce point décisif.\
\
En conséquence, il était arrivé avec sa leçon toute préparée, son petit traquenard tendu. La vivacité de la jeune femme le dérouta un peu\~; pourtant il poursuivit, se fiant aux hasards de la conversation\~:\
\
\i\endash \i0 Empêcheriez-vous donc le mariage de Noël\~?\
\
\endash Son mariage\~! s’écria Juliette en éclatant de rire\~; ah\~! le pauvre garçon\~! s’il ne rencontre pas d’autre obstacle que moi, son affaire est conclue. Qu’il se marie, ce cher Noël, au plus vite, et que je n’entende plus parler de lui.\
\
\endash Vous ne l’aimez donc pas\~? demanda le bonhomme un peu surpris de cette aimable franchise.\
\
\endash Écoutez, monsieur, je l’ai beaucoup aimé, mais tout s’use. Depuis quatre ans, je mène, moi qui suis folle de plaisirs, une existence intolérable. Si Noël ne me quitte pas, c’est moi qui le lâcherai. Je suis excédée, à la fin, d’avoir un amant qui rougit de moi et qui me méprise.\
\
\endash S’il vous méprise, belle dame, il n’y paraît guère, répondit le père Tabaret en promenant autour du salon un regard des plus significatifs.\
\
\endash Vous voulez dire, riposta la dame en se levant, qu’il dépense beaucoup pour moi. C’est vrai. Il prétend qu’il s’est ruiné pour moi, c’est fort possible. Qu’est-ce que cela me fait\~? Je ne suis pas une femme intéressée, sachez-le. J’aurais préféré moins d’argent et plus d’égards. Mes folies m’ont été inspirées par la colère et le désœuvrement. Monsieur Gerdy me traite en fille, j’agis en fille. Nous sommes quittes.\
\
\endash Vous savez bien qu’il vous adore…\
\
\endash Lui\~! Puisque je vous dis qu’il a honte de moi. Il me cache comme une maladie secrète. Vous êtes le premier de ses amis à qui je parle. Demandez-lui s’il m’a jamais sortie\~! On dirait que mon contact est déshonorant. Tenez, mardi dernier, pas plus tard, nous sommes allés au théâtre. Il avait loué une loge entière. Vous croyez qu’il est resté près de moi\~? Erreur, monsieur s’est esquivé et je ne l’ai plus revu de la soirée.\
\
\endash Comment\~! vous avez été forcée de revenir seule\~?\
\
\endash Non. À la fin du spectacle, vers minuit, monsieur a daigné reparaître. Nous devions aller au bal de l’Opéra et de là souper. Ah\~! ce fut amusant\~! Au bal, monsieur n’a osé ni relever son capuchon, ni retirer son masque. Au souper, j’ai dû, à cause de ses amis, le traiter comme un étranger.\
\
L’alibi préparé en cas de malheur apparaissait.\
\
Moins emportée, Juliette aurait remarqué l’état du père Tabaret et certainement se serait tue.\
\
Il était devenu livide et tremblait comme une feuille.\
\
\endash Bast\~! reprit-il en faisant un effort surhumain pour articuler ses mots, le souper n’en a pas été moins gai.\
\
\endash Gai\~! répéta la jeune femme en haussant les épaules, vous ne connaissez guère votre ami. Si vous l’invitez jamais à dîner, gardez-vous bien de le laisser boire. Il a le vin réjouissant comme un convoi de dernière classe. À la seconde bouteille, il était plus gris qu’un bouchon, si gris qu’il a perdu toutes ses affaires\~: paletot, parapluie, porte-monnaie, étui à cigares…\
\
Le père Tabaret n’eut pas la force d’en écouter davantage\~: il se dressa sur ses pieds avec des gestes de fou furieux.\
\
\endash Misérable\~! s’écria-t-il, infâme scélérat… C’est lui, mais je le tiens\~!\
\
Et il s’enfuit, laissant Juliette si épouvantée qu’elle appela sa bonne.\
\
\endash Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque affreuse boulette, de casser quelque carreau. Pour sûr, j’ai causé un malheur, je le devine, je le sens. Ce vieux drôle n’est pas un ami de Noël, il est venu pour m’entortiller, pour me tirer les vers du nez, et il a réussi... Sans m’en douter j’aurai parlé contre Noël. Qu’ai-je pu dire\~? J’ai beau chercher, je ne le vois pas\~; mais c’est égal, il faut le prévenir. Je vais lui écrire un mot\~; toi, cours chercher un commissionnaire.\
\
Remonté en voiture, le père Tabaret galopait vers la préfecture de police. Noël assassin\~! Sa haine était sans bornes comme autrefois sa confiante amitié.\
\
Avait-il été assez cruellement joué, assez indignement pris pour dupe par le plus vil et le plus criminel des hommes\~! Il avait soif de vengeance\~; il se demandait quel châtiment ne serait pas trop au-dessous du crime.\
\
Car non seulement il a assassiné Claudine, pensait-il, mais il a tout disposé pour faire accuser un innocent. Et qui dit qu’il n’a pas tué sa pauvre mère\~!…\
\
Il regrettait alors l’abolition de la torture, les raffinements des bourreaux du moyen âge, l’écartèlement, le bûcher, la roue.\
\
La guillotine va si vite que c’est à peine si le condamné a le temps de sentir le froid de l’acier tranchant les muscles, ce n’est plus qu’une chiquenaude sur le cou.\
\
À force de vouloir adoucir la peine de mort, on en a fait une plaisanterie, elle n’a plus de raison d’être.\
\
Seule la certitude de confondre Noël, de le livrer à la justice, de se venger soutenait le père Tabaret.\
\
\endash Il est clair, murmura-t-il, que c’est au chemin de fer, dans sa hâte de rejoindre sa maîtresse au théâtre, que ce misérable a oublié ses effets. Les retrouvera-t-on\~? S’il a eu la prudence d’être assez imprudent pour aller les retirer sous un faux nom, je n’aperçois plus de preuves. Le témoignage de cette madame Chaffour n’en est pas un pour moi. La drôlesse, voyant son amant menacé, reviendra sur ce qu’elle a dit\~; elle affirmera que Noël l’a quittée bien après dix heures.\
\
Mais il n’aura pas osé aller au chemin de fer\~!\
\
Vers le milieu de la rue de Richelieu, le père Tabaret fut pris d’un éblouissement.\
\
Je vais avoir une attaque, pensa-t-il. Si je meurs, Noël échappe et il reste mon héritier… Quand on a fait un testament, on devrait bien le porter toujours sur soi pour le déchirer au besoin.\
\
Vingt pas plus loin, apercevant la plaque d’un médecin, il fit arrêter la voiture et s’élança dans la maison.\
\
Il était si défait, si hors de soi, ses yeux avaient une telle expression d’égarement, que le docteur eut presque peur de ce singulier client qui lui dit d’une voix rauque\~:\
\
\endash Saignez-moi\~!\
\
Le médecin essaya une objection mais déjà le bonhomme avait retiré sa redingote et relevé une des manches de sa chemise.\
\
\endash Saignez-moi donc\~! répéta-t-il\~; voulez-vous me tuer\~?…\
\
Sur cette instance, le médecin se décida et le père Tabaret descendit, rassuré et soulagé. Une heure plus tard, muni des pouvoirs nécessaires et suivi d’un officier de paix, il procédait, au bureau des objets perdus au chemin de fer, aux recherches indiquées.\
\
Ses perquisitions eurent le résultat qu’il avait prévu.\
\
Bientôt il sut que le soir du Mardi gras on avait trouvé dans un compartiment de seconde du train 45 un paletot et un parapluie. On lui représenta ces objets et il les reconnut pour appartenir à Noël. Dans une des poches du paletot se trouvait une paire de gants gris perle éraillés et déchirés, et un billet de retour de Chatou qui n’avait pas été utilisé.\
\
En s’élançant à la poursuite de la vérité, le père Tabaret ne savait que trop ce qu’elle était.\
\
Sa conviction, involontairement formée lorsque Clergeot lui avait révélé les folies de Noël, s’était depuis fortifiée de mille circonstances\~; chez Juliette il avait été sûr, et pourtant, à ce dernier moment, lorsque le doute devenait absolument impossible, en voyant éclater l’évidence, il fut atterré.\
\
\endash Allons\~! s’écria-t-il enfin, il s’agit maintenant de le prendre\~!\
\
Et sans perdre une minute, il se fit conduire au Palais de Justice où il espérait rencontrer le juge d’instruction. Malgré l’heure, en effet, M.\~Daburon n’avait pas encore quitté son cabinet.\
\
Il causait avec le comte de Commarin, qu’il venait de mettre au fait des révélations de Pierre Lerouge, que le comte croyait mort depuis plusieurs années.\
\
Le père Tabaret entra comme un tourbillon, trop éperdu pour faire attention à la présence d’un étranger.\
\
\endash Monsieur\~! s’écria-t-il, bégayant de rage, monsieur, nous tenons l’assassin véritable\~! C’est lui, c’est mon fils d’adoption, mon héritier, c’est Noël\~!\
\
\endash Noël\~!… répéta M.\~Daburon en se levant.\
\
Et plus bas il ajouta\~:\
\
\endash Je l’avais deviné.\
\
\endash Ah\~! il faut un mandat bien vite, continua le bonhomme\~; si nous perdons une minute, il nous file entre les doigts\~! Il se sait découvert, si sa maîtresse l’a prévenu de ma visite. Hâtons-nous, monsieur le juge, hâtons-nous\~!\
\
M.\~Daburon ouvrit la bouche pour demander une explication, mais le vieux policier poursuivit\~:\
\
\endash Ce n’est pas tout encore\~: un innocent, Albert, est en prison…\
\
\endash Il n’y sera plus dans une heure, répondit le magistrat\~; un moment avant votre arrivée, j’ai pris toutes mes dispositions pour sa mise en liberté\~; occupons-nous de l’autre.\
\
Ni le père Tabaret ni M.\~Daburon ne remarquèrent la disparition du comte de Commarin. Au nom de Noël, il avait gagné doucement la porte et s’était élancé dans la galerie.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248351}\fs38\b XIX{\*\bkmkend _Toc88248351}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Noël avait promis de faire toutes les démarches du monde, de tenter l’impossible pour obtenir l’élargissement d’Albert.\
\nowidctlpar\
Il visita en effet quelques membres du parquet et sut se faire repousser partout.\
\
À quatre heures, il se présentait à l’hôtel Commarin pour apprendre au comte le peu de succès de ses efforts.\
\
\endash Monsieur le comte est sorti, lui dit Denis, mais si monsieur veut prendre la peine de l’attendre…\
\
\endash J’attendrai, répondit l’avocat.\
\
\endash Alors, reprit le valet de chambre, je prierai monsieur de vouloir bien me suivre, j’ai ordre de monsieur le comte d’introduire monsieur dans son cabinet.\
\
Cette confiance donnait à Noël la mesure de sa puissance nouvelle. Il était chez lui, désormais, dans cette magnifique demeure\~; il y était le maître, l’héritier. Son regard, qui inventoriait la pièce, s’arrêta sur le tableau généalogique suspendu près de la cheminée. Il s’en approcha et lut.\
\
C’était comme une page, et des plus belles, arrachée au livre d’or de la noblesse française. Tous les noms qui dans notre histoire ont un chapitre ou un alinéa s’y retrouvaient. Les Commarin, avaient mêlé leur sang à toutes les grandes maisons. Deux d’entre eux avaient épousé des filles de familles régnantes.\
\
Une chaude bouffée d’orgueil gonfla le cœur de l’avocat, ses tempes battirent plus vite, il releva fièrement la tête en murmurant\~:\
\
\endash Vicomte de Commarin\~!\
\
La porte s’ouvrit\~; il se retourna, le comte entrait.\
\
Déjà Noël s’inclinait respectueusement\~: il fut pétrifié par le regard chargé de haine, de colère et de mépris de son père. Un frisson courut dans ses veines, ses dents claquèrent, il se sentit perdu.\
\
\endash Misérable\~! s’écria le comte.\
\
Et redoutant sa propre violence, le vieux gentilhomme jeta sa canne dans un coin. Il ne voulait pas frapper son fils, il le jugeait indigne d’être frappé de sa main. Puis il y eut entre eux une minute de silence mortel qui leur parut à tous deux durer un siècle. L’un et l’autre, en un instant, furent illuminés de réflexions qu’il faudrait un volume pour traduire. Noël osa parler le premier.\
\
\endash Monsieur…, commença-t-il.\
\
\endash Ah\~! taisez-vous, au moins, fit le comte d’une voix sourde, taisez-vous\~! Se peut-il, grand Dieu\~! que vous soyez mon fils\~? Hélas\~! je n’en puis douter, maintenant. Malheureux, vous saviez bien que vous étiez le fils de madame Gerdy\~! Infâme\~! Non seulement vous avez tué, mais vous avez mis tout en œuvre pour faire retomber votre crime sur un innocent\~! Parricide\~! vous avez tué votre mère\~!\
\
L’avocat essaya de balbutier une protestation.\
\
\endash Vous l’avez tuée, poursuivit le comte avec plus d’énergie, sinon par le poison, du moins par votre crime. Je comprends tout maintenant. Elle n’avait plus le délire, ce matin… Mais vous savez aussi bien que moi ce qu’elle disait. Vous écoutiez, et si vous avez osé entrer lorsqu’un mot de plus allait vous perdre, c’est que vous aviez caché l’effet de votre présence. C’est bien à vous que s’adressait sa dernière parole\~: «\~Assassin\~!\~»\
\
Peu à peu Noël s’était reculé jusqu’au fond de la pièce, et il s’y tenait, adossé à la muraille, le haut du corps rejeté en arrière, les cheveux hérissés, l’œil hagard. Un tremblement convulsif le secouait. Son visage trahissait l’effroi le plus horrible à voir, l’effroi du criminel découvert.\
\
\endash Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le comte, et je ne suis pas le seul à tout savoir. À cette heure, un mandat d’arrêt est décerné contre vous.\
\
Un cri de rage, sorte de râle sourd, déchira la poitrine de l’avocat. Ses lèvres, que la terreur faisait affaissées et pendantes, se crispèrent. Foudroyé au milieu du triomphe, il se roidissait contre l’épouvante. Il se redressa avec un regard de défi.\
\
M.\~de\~Commarin, sans paraître prendre garde à Noël, s’approcha de son bureau et ouvrit un tiroir.\
\
\endash Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bourreau qui vous attend. Je veux bien me souvenir que j’ai le malheur d’être votre père. Asseyez-vous\~! écrivez et signez la confession de votre crime. Vous trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu vous pardonne\~!…\
\
Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sortir. Noël l’arrêta d’un geste, et sortant de sa poche un revolver à quatre coups\~:\
\
\endash Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il\~; mes précautions, vous le voyez, sont prises\~; on ne m’aura pas vivant. Seulement…\
\
\endash Seulement\~? interrogea durement le comte.\
\
\endash Je dois vous déclarer, monsieur, reprit froidement l’avocat, que je ne veux pas me tuer… au moins en ce moment.\
\
\endash Ah\~! s’écria M.\~de\~Commarin d’un ton de dégoût, il est lâche\~!\
\
\endash Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai que lorsqu’il me sera bien démontré que toute issue m’est fermée, que je ne puis pas me sauver.\
\
\endash Misérable\~! fit le comte menaçant, faudra-t-il donc que moi-même\~?…\
\
Il s’élança vers le tiroir, mais Noël le referma d’un coup de pied.\
\
\endash Écoutez-moi, monsieur, dit l’avocat de cette voix rauque et brève que donne aux hommes l’imminence du danger, ne perdons pas en paroles vaines le moment de répit qui m’est laissé. J’ai commis un crime, c’est vrai, et je ne cherche pas à me justifier, mais qui donc l’avait préparé, sinon vous\~? Maintenant vous me faites la faveur de m’offrir un pistolet\~: merci\~! je refuse. Cette générosité n’est pas à mon adresse. Avant tout, vous voulez éviter le scandale de mon procès et la honte qui ne manquera pas de rejaillir sur votre nom.\
\
Le comte voulut répliquer.\
\
\endash Laissez donc\~! interrompit Noël d’un ton impérieux. Je ne veux pas me tuer. Je veux sauver ma tête, s’il est possible. Fournissez-moi les moyens de fuir, et je vous promets que je serai mort avant d’être pris. Je dis\~: fournissez-moi les moyens, parce que je n’ai pas vingt francs à moi. Mon dernier billet de mille étant flambé le jour où… vous m’entendez. Il n’y a pas chez ma mère de quoi la faire enterrer. Donc, de l’argent\~!\
\
\endash Jamais\~!\
\
\endash Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui en résultera pour ce nom qui vous est si cher.\
\
Le comte, ivre de colère, bondit jusqu’à son bureau pour y prendre une arme. Noël se plaça devant lui.\
\
\endash Oh\~! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le plus fort.\
\
M.\~de\~Commarin recula. En parlant de jugement, de scandale, de honte, l’avocat avait frappé juste. Pendant un moment, pris entre le respect de son nom et le désir brûlant de voir punir ce misérable, le vieux gentilhomme demeura indécis. Enfin le sentiment de la noblesse l’emporta.\
\
\endash Finissons, prononça-t-il d’une voix frémissante et empreinte du plus atroce mépris, finissons cette discussion ignoble… Qu’exigez-vous\~?\
\
\endash Je vous l’ai dit, de l’argent, tout ce que vous avez ici, mais décidez-vous vite\~!\
\
Dans la journée du samedi le comte avait fait prendre chez son banquier des fonds destinés à monter la maison de celui qu’il croyait son fils légitime.\
\
\endash J’ai quatre-vingt mille francs ici, reprit-il.\
\
\endash C’est peu, fit l’avocat, cependant donnez. Je vous préviens que j’ai compté sur vous pour cinq cent mille francs. Si je réussis à déjouer les poursuites dont je suis l’objet, vous aurez à tenir à ma disposition quatre cent vingt mille francs. Vous engagez-vous à me les donner à ma première réquisition\~? Je trouverai un moyen de vous les faire demander sans risque pour moi. À ce prix, jamais vous n’entendrez parler de moi.\
\
Pour toute réponse le comte ouvrit un petit coffre de fer scellé dans le mur et en tira une liasse de billets de banque qu’il jeta aux pieds de Noël.\
\
Un éclair de fureur brilla dans les yeux de l’avocat\~; il fit un pas vers son père\~:\
\
\endash Oh\~! ne me poussez pas, menaça-t-il, les gens qui comme moi n’ont plus rien à perdre sont dangereux. Je puis me livrer…\
\
Il se baissa cependant et ramassa le paquet.\
\
\endash Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir le reste\~?\
\
\endash Oui.\
\
\endash Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fidèle à notre traité\~; on ne m’aura pas vivant. Adieu, mon père\~! en tout ceci vous êtes le vrai coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel n’est pas juste. Je vous maudis…\
\
Quand, une heure plus tard, les domestiques pénétrèrent dans le cabinet du comte, ils le trouvèrent étendu à terre, la face contre le tapis, donnant à peine signe de vie.\
\
Cependant Noël était sorti de l’hôtel Commarin et remontait la rue de l’Université, chancelant sous le souffle du vertige.\
\
Il lui semblait que les pavés oscillaient sous ses pas et que tout autour de lui tournait.\
\
Il avait la bouche sèche, les yeux lui cuisaient, et de temps à autre une nausée soulevait son estomac.\
\
Mais en même temps, phénomène étrange, il ressentait un soulagement incroyable, presque du bien-être.\
\
La théorie de l’honnête M.\~Balan avait raison.\
\
C’en était donc fait, tout était fini, perdu. Plus d’angoisses désormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de dissimulation, de luttes. Rien, il n’y avait plus rien à redouter désormais. Son horrible rôle achevé, il pouvait retirer son masque et respirer à l’aise.\
\
Un irrésistible affaissement succédait à l’exaltation enragée qui devant le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous les ressorts de son organisation, bandés outre mesure depuis une semaine, se détendaient et fléchissaient. La fièvre qui, pendant huit jours, l’avait galvanisé tombait, et il sentait avec la fatigue un impérieux besoin de repos. Il éprouvait un vide immense, une indifférence sans bornes pour tout.\
\
Son insensibilité avait quelque analogie avec celle des gens anéantis par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul sentiment n’est capable d’émouvoir, qui n’ont plus ni la force ni le courage de penser et que l’imminence d’un grand péril, de la mort même, ne saurait tirer de leur morne insouciance.\
\
On serait venu l’arrêter en ce moment, qu’il n’aurait songé ni à résister ni à se débattre\~; il n’aurait pas fait une enjambée pour se cacher, pour fuir, pour sauver sa tête.\
\
Bien plus, il eut un moment comme l’idée d’aller se constituer prisonnier, pour avoir la paix, pour être tranquille, pour se délivrer de l’inquiétude du salut.\
\
Mais son énergie se révolta contre cette morne hébétude. La réaction vint, secouant ces défaillances de l’esprit et du corps. La conscience de la situation et du danger lui revint, il entrevit avec horreur l’échafaud comme on aperçoit l’abîme aux lueurs de la foudre.\
\
Il faut défendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment\~?\
\
Les transes mortelles qui ôtent aux assassins jusqu’au plus simple bon sens le faisaient frissonner.\
\
Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou quatre passants l’examinaient curieusement. Son effroi s’en accrut.\
\
Il se mit à courir dans la direction du quartier latin, sans projet, sans but, courant pour courir, pour s’éloigner, comme le Crime, que la peinture représente fuyant sous le fouet des Furies.\
\
Il ne tarda pas à s’arrêter, frappé de cette idée que cette course désordonnée devait éveiller l’attention.\
\
Il lui semblait que tout en lui dénonçait le meurtre\~; il croyait lire le mépris et l’horreur sur tous les visages, le soupçon dans tous les yeux.\
\
Il allait, se répétant instinctivement\~: «\~Il faut prendre un parti.\~»\
\
Mais dans son horrible agitation, il était incapable de rien voir, de délibérer, de comparer, de résoudre, de décider.\
\
Lorsqu’il hésitait encore à frapper, il s’était dit\~: je puis être découvert. Et dans cette prévision il avait bâti tout un plan qui devait le mettre sûrement à l’abri des recherches. Il devait faire ceci et cela, il aurait recours à cette ruse, il prendrait telle précaution. Prévoyance inutile\~! Rien de ce qu’il avait imaginé ne lui semblait exécutable. On le cherchait, et il ne voyait nul endroit" du monde entier où il pût se croire en sûreté.\
\
Il était près de l’Odéon, quand une réflexion plus rapide que l’éclair illumina les ténèbres de son cerveau.\
\
Il songea que sans aucun doute on le cherchait déjà, son signalement devait être donné partout\~; sa cravate blanche et ses favoris si bien soignés le trahissaient comme une affiche.\
\
Avisant la boutique d’un coiffeur, il s’avança jusqu’à la porte, mais au moment de tourner le bouton, il eut peur.\
\
Ne trouverait-on pas singulier qu’il fit couper sa barbe\~? Si on allait le questionner\~!\
\
Il passa outre.\
\
Il vit une autre boutique, les mêmes hésitations l’arrêtèrent.\
\
Peu à peu la nuit était venue, et avec l’obscurité Noël sentait renaître son assurance et son audace.\
\
Après cet immense naufrage au port, l’espérance surnageait. Pourquoi ne se sauverait-il pas\~?\
\
On sait d’autres exemples. On passe à l’étranger, on change de nom, on se refait un état civil, on entre dans la peau d’un autre homme. Il avait de l’argent c’était le principal.\
\
Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt mille francs en poche, est un imbécile, s’il se laisse prendre.\
\
Et encore, ces quatre-vingt mille francs épuisés, il avait la certitude d’en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant.\
\
Déjà il se demandait quel déguisement prendre et vers quelle frontière se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil à un fer rouge, traversa son cœur.\
\
Allait-il s’éloigner sans elle, partir avec la certitude de ne la revoir jamais\~!\
\
Quoi\~! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde civilisé, traqué comme une bête fauve, et elle resterait paisiblement à Paris\~! Était-ce possible\~! Pour qui le crime avait-il été commis\~? Pour elle. Qui en eût recueilli les bénéfices\~? Elle. N’était-il pas juste qu’elle portât sa part du châtiment\~!\
\
Elle ne m’aime pas, pensait l’avocat avec amertume, elle ne m’a jamais aimé, elle serait ravie d’être délivrée de moi pour toujours. Elle n’aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis plus nécessaire\~; un coffre vide est un meuble inutile. Juliette est prudente, elle a su se mettre à l’abri une petite fortune. Riche de mes dépouilles, elle prendra un autre amant, elle m’oubliera, elle vivra heureuse, tandis que moi\~!… Et je partirais sans elle\~!…\
\
La voix de la prudence lui criait\~: «\~\endash Malheureux\~! traîner une femme après soi, et une jolie femme, c’est attirer à plaisir les regards sur soi, et rendre la fuite impossible, c’est se livrer de gaieté de cœur\~! \endash Qu’importe\~! répondait la passion, nous nous sauverons ou nous périrons ensemble. Si elle ne m’aime pas, je l’aime, moi\~; il me la faut\~! Elle viendra, sinon…\~»\
\
Mais comment voir Juliette, lui parler, la décider\~!\
\
Aller chez elle, c’était s’exposer beaucoup. La police y était déjà, peut-être.\
\
Non, pensa Noël, personne ne sait qu’elle est ma maîtresse, on ne le saura pas avant deux ou trois jours de recherches, et d’ailleurs, écrire serait plus dangereux encore.\
\
Il s’approcha d’une voiture de place, non loin du carrefour de l’Observatoire, et tout bas il dit au cocher le numéro de cette maison de la rue de Provence si fatale pour lui.\
\
Étendu sur les coussins du fiacre, bercé par les cahots monotones, Noël ne songeait point à interroger l’avenir\~; il ne se demandait même pas ce qu’il allait dire à Juliette. Non. Involontairement il repassait les événements qui avaient amené et précipité la catastrophe, comme un homme qui, près de mourir, revoit le drame ou la comédie de sa vie.\
\
Il y avait de cela un mois, jour pour jour.\
\
Ruiné, à bout d’expédients, sans ressources, il était déterminé à tout pour se procurer de l’argent, pour garder encore Mme\~Juliette, quand le hasard le rendit maître de la correspondance du comte de Commarin, non seulement des lettres lues au père Tabaret et communiquées à Albert, mais encore de celles qui, écrites par le comte lorsqu’il croyait la substitution accomplie, l’établissaient évidemment.\
\
Cette lecture lui donna une heure de joie folle.\
\
Il se crut le fils légitime. Bientôt sa mère le détrompa, lui apprit la vérité, la lui prouva par vingt lettres de la femme Lerouge, la lui fit attester par Claudine, la lui démontra par le signe qu’il portait.\
\
Mais un homme qui se noie ne choisit pas les branches auxquelles il se raccroche. Noël songea à utiliser ces lettres quand même.\
\
Il essaya d’user de son ascendant sur sa mère, pour la décider à laisser croire au comte que l’échange avait eu lieu, se chargeant d’obtenir une forte compensation. Mme\~Gerdy repoussa cette proposition avec horreur.\
\
Alors l’avocat fit l’aveu de toutes ses folies, mit à nu sa situation financière, se montra tel qu’il était, perdu de dettes, et conjura sa mère d’avoir recours à M.\~de\~Commarin.\
\
Cela aussi, elle le refusa, et prières et menaces échouèrent contre sa résolution. Pendant quinze jours ce fut entre la mère et le fils une lutte horrible dans laquelle l’avocat fut vaincu.\
\
C’est à ce moment qu’il s’arrêta à l’idée de tuer Claudine.\
\
La malheureuse n’avait pas été plus franche avec Mme\~Gerdy qu’avec les autres, Noël devait la croire et la croyait veuve. Son témoignage supprimé, qui avait-il contre lui\~? Mme\~Gerdy et peut-être le comte. Il les redoutait peu.\
\
À Mme\~Gerdy parlant, il pouvait toujours répondre\~: «\~Après avoir donné mon nom à votre fils, vous faites tout au monde pour qu’il le garde.\~»\
\
Mais comment se défaire de Claudine sans danger\~?\
\
Après de longues réflexions, l’avocat s’avisa d’un stratagème diabolique.\
\
Il brûla toutes les lettres du comte établissant la substitution et conserva seulement celles qui la laissaient soupçonner.\
\
Ces dernières, il alla les montrer à Albert en se disant que, si la justice arrivait à pénétrer quelque chose des causes de la mort de Claudine, naturellement elle soupçonnerait celui qui paraîtrait y avoir tant d’intérêt.\
\
Ce n’est pas qu’il songeât à faire retomber le crime sur Albert… C’était une simple précaution qu’il prenait. Il comptait agir de telle sorte que la police perdrait ses peines à la poursuite d’un scélérat imaginaire.\
\
Il ne pensait pas non plus à se substituer au vicomte de Commarin.\
\
Son plan était simple\~: son crime commis il attendrait\~; les choses traîneraient en longueur, il y aurait des pourparlers, enfin il transigerait au prix d’une fortune.\
\
Il se croyait sûr du silence de sa mère, si jamais elle le soupçonnait d’un assassinat.\
\
Ces mesures prises, il s’était résolu à frapper le jour du Mardi gras.\
\
Pour ne rien négliger, il avait ce soir-là même conduit Juliette au théâtre et de là à l’Opéra. Il fondait ainsi, en cas de malheur, un alibi irrécusable.\
\
La perte de son paletot ne l’avait inquiété que sur le premier moment. À la réflexion, il s’était rassuré, se disant\~: bast\~! qui saura jamais\~?\
\
Tout avait réussi selon ses calculs\~; ce n’était dans son opinion qu’une affaire de patience.\
\
Quand le récit du meurtre tomba sous les yeux de Mme\~Gerdy, la malheureuse femme devina la main de son fils, et dans le premier transport de sa douleur, elle déclara qu’elle allait le dénoncer.\
\
Il eut peur. Un délire affreux s’était emparé de sa mère, un mot pouvait le perdre. Payant d’audace, il prit les devants et joua le tout pour le tout.\
\
Mettre la police sur la trace d’Albert, c’était se garantir l’impunité, c’était s’assurer, en cas de succès probable, le nom et la fortune du comte de Commarin.\
\
Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse et son habileté.\
\
Le père Tabaret arriva à point nommé.\
\
Noël savait ses relations avec la police\~; il comprit que le bonhomme serait un merveilleux confident.\
\
Tant que vécut Mme\~Gerdy, Noël trembla. La fièvre est indiscrète et ne se raisonne pas. Quand elle eut rendu le dernier soupir, il se crut sauvé\~; il avait beau chercher, il ne voyait plus d’obstacles, il triompha.\
\
Et voilà que tout avait été découvert comme il touchait au but. Comment\~? Par qui\~? Quelle fatalité avait ressuscité un secret qu’il croyait enseveli avec Mme\~Gerdy\~?\
\
Mais à quoi bon, quand on est au fond de l’abîme, savoir quelle pierre a fait trébucher, se demander par quelle pente on y a roulé\~?\
\
Le fiacre s’arrêta rue de Provence.\
\
Noël allongea la tête à la portière, explorant les environs, sondant du regard les profondeurs du vestibule de la maison.\
\
Ne découvrant rien, il paya la course sans sortir de la voiture, par le carreau du devant, et, franchissant d’un bond le trottoir, il s’élança dans l’escalier.\
\
Charlotte, à sa vue, eut une exclamation de joie.\
\
\endash C’est monsieur\~! s’écria-t-elle\~; ah\~! madame attendait monsieur avec une fameuse impatience, elle était joliment inquiète\~!\
\
Juliette attendre\~? Juliette inquiète\~? L’avocat ne songeait pas à interroger. Il semblait qu’en touchant ce seuil il eût subitement recouvré tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il sentait la valeur exacte des minutes.\
\
\endash Si on sonne, dit-il à Charlotte, n’ouvrez pas. Quoi qu’on fasse ou qu’on dise, n’ouvrez pas\~!\
\
À la voix de Noël, Mme\~Juliette était accourue. Il la repoussa brusquement dans le salon et l’y suivit en refermant la porte.\
\
Là seulement la jeune femme put voir le visage de son amant. Il était si changé, sa physionomie était à ce point bouleversée qu’elle ne put retenir un cri\~:\
\
\endash Qu’y a-t-il\~?\
\
Noël ne répondit pas\~; il s’avança vers elle et lui prit la main.\
\
\endash Juliette, demanda-t-il d’une voix rauque en la fixant avec des yeux enflammés, Juliette, sois sincère, m’aimes-tu\~?\
\
Elle devinait, elle sentait qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire, elle respirait une atmosphère de malheur\~; cependant elle voulut minauder encore.\
\
\endash Méchant, répondit-elle en allongeant ses lèvres provocantes, vous mériteriez bien…\
\
\endash Oh\~! assez\~! interrompit Noël en frappant du pied avec une violence inouïe. Réponds, poursuivit-il en serrant à les briser les jolies mains de sa maîtresse, un oui ou un non, m’aimes-tu\~?\
\
Cent fois elle avait joué avec la colère de son amant, se plaisant à l’exciter jusqu’à la fureur pour savourer le plaisir de l’apaiser d’un mot, mais jamais elle ne l’avait vu ainsi.\
\
Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n’osait se plaindre de cette brutalité, la première.\
\
\endash Oui, je t’aime\~! balbutia-t-elle\~; ne le sais-tu pas\~? pourquoi le demander\~?\
\
\endash Pourquoi\~? répondit l’avocat qui abandonna les mains de sa maîtresse, pourquoi\~? C’est que si tu m’aimes, il s’agit de me le prouver. Si tu m’aimes, il faut me suivre à l’instant, tout quitter, venir, fuir avec moi, le temps presse…\
\
La jeune femme avait décidément peur.\
\
\i\endash \i0 Qu’y a-t-il donc, mon Dieu\~?\
\
\endash Rien\~! Je t’ai trop aimée, vois-tu, Juliette. Le jour où je n’ai plus eu d’argent pour toi, pour ton luxe, pour tes caprices, j’ai perdu la tête. Pour me procurer de l’argent, j’ai… j’ai commis un crime, entends-tu\~? On me poursuit, je fuis, veux-tu me suivre\~?\
\
La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle doutait.\
\
\endash Un crime, toi\~! commença-t-elle.\
\
\endash Oui, moi\~! Veux-tu savoir ce que j’ai fait\~? J’ai tué, j’ai assassiné\~! C’était pour toi.\
\
Certes l’avocat était convaincu que Juliette à ces mots allait reculer d’horreur. Il s’attendait à cette épouvante qu’inspire le meurtrier, il y était résigné à l’avance. Il pensait qu’elle le fuirait d’abord. Peut-être essayerait-elle une scène… Elle aurait, qui sait\~? une attaque de nerfs, elle crierait, elle appellerait au secours, à la garde, à l’aide… Il se trompait.\
\
D’un bond, Juliette fut sur lui, se liant à lui, entourant son cou de ses deux mains, l’embrassant à l’étouffer comme jamais elle ne l’avait embrassé.\
\
\endash Oui\~! je t’aime, disait-elle, oui\~! Tu as fait un mauvais coup pour moi, toi\~! c’est que tu m’aimais. Tu as du cœur\~; je ne te connaissais pas.\
\
Il en coûtait cher pour inspirer une passion à Mme\~Juliette, mais Noël ne réfléchit pas à cela.\
\
Il eut une seconde de joie immense, il lui parut que rien n’était désespéré.\
\
Pourtant il eut la force de dénouer les bras de sa maîtresse.\
\
\endash Partons, reprit-il, le grand malheur est que je ne sais d’où vient le danger. Qu’on ait pu découvrir la vérité, c’est encore un mystère pour moi…\
\
Juliette se rappela l’inquiétante visite de l’après-midi\~; elle comprit tout.\
\
\endash Malheureuse\~! s’écria-t-elle, se tordant les mains de désespoir, c’est moi qui t’ai livré\~! C’était mardi, n’est-ce pas\~?\
\
\endash Oui, c’était mardi.\
\
\endash Ah\~! j’ai tout dit, sans m’en douter, à ton ami, à ce vieux que je croyais envoyé par toi, monsieur Tabaret.\
\
\endash Tabaret est venu ici\~?\
\
\endash Oui, tantôt.\
\
\endash Oh\~! viens alors\~! s’écria Noël\~; vite, bien vite, c’est un miracle qu’il ne soit pas encore arrivé\~!\
\
Il lui prit le bras pour l’entraîner\~; elle se dégagea lestement.\
\
\endash Laisse, dit-elle, j’ai une somme en or, des bijoux, je veux les prendre…\
\
\endash C’est inutile, laisse tout, j’ai une fortune, Juliette, fuyons…\
\
Déjà elle avait ouvert sa chiffonnière et pêle-mêle elle jetait dans un petit sac de voyage tout ce qu’elle possédait, tout ce qui avait de la valeur.\
\
\endash Ah\~! tu me perds, répétait Noël, tu me perds\~!\
\
Il disait cela, mais son cœur était inondé de joie.\
\
Quel dévouement sublime\~! Elle m’aimait vraiment, se disait-il\~; pour moi elle renonce sans hésiter à sa vie heureuse, elle me sacrifie tout\~!… Juliette avait fini ses préparatifs, elle nouait à la hâte son chapeau\~; un coup de sonnette retentit.\
\
\endash Eux\~! s’écria Noël, devenant, s’il est possible, plus livide.\
\
La jeune femme et son amant demeurèrent plus immobiles que deux statues, la sueur au front, les yeux dilatés, l’oreille tendue.\
\
Un second coup de sonnette se fit entendre, puis un troisième. Charlotte parut, s’avançant sur la pointe des pieds.\
\
\endash Ils sont plusieurs, dit-elle à mi-voix, j’ai entendu qu’on se consultait.\
\
Après avoir sonné, on frappait. Une voix arriva jusqu’au salon\~; on distingua le mot «\~loi\~».\
\
\endash Plus d’espoir\~! murmura Noël.\
\
\endash Qui sait\~! s’écria Juliette, l’escalier de service\~?\
\
\endash Sois tranquille, on ne l’a pas oublié.\
\
En effet, Juliette revint l’air morne, consternée.\
\
Elle avait surpris sur le palier des piétinements de pas lourds qu’on cherchait à étouffer.\
\
\endash Il doit y avoir un moyen\~! fit-elle avec fureur.\
\
\endash Oui, reprit Noël, c’est une seconde de courage. J’ai donné ma parole. On crochète la serrure… fermez toutes les portes et laissez enfoncer, cela me fera gagner du temps.\
\
Juliette et Charlotte s’élancèrent. Alors, Noël, s’adossant à la cheminée du salon, sortit son revolver et l’appuya sur sa poitrine.\
\
Mais Juliette, qui rentrait déjà, aperçut le mouvement\~; elle se jeta sur son amant à corps perdu, si vivement qu’elle fit dévier l’arme. Le coup partit et la balle traversa le ventre de Noël. Il poussa un effroyable cri.\
\
Juliette faisait de sa mort un supplice affreux\~; elle prolongeait son agonie.\
\
Il chancela, mais il resta debout, toujours appuyé à la tablette, perdant du sang en abondance.\
\
Juliette s’était cramponnée à lui et s’efforçait de lui arracher le revolver.\
\
\endash Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, tu es à moi, je t’aime\~! Laisse-les venir. Qu’est-ce que cela te fait\~? S’ils te mettent en prison, tu te sauveras. Je t’aiderai, nous donnerons de l’argent aux gardiens. Va, nous vivrons tous deux bien heureux, n’importe où, bien loin, en Amérique, personne ne nous connaîtra…\
\
La porte d’entrée avait cédé\~; on crochetait maintenant la porte de l’antichambre.\
\
\endash Finissons\~! râla Noël, il ne faut pas qu’on m’ait vivant.\
\
Et dans un effort suprême, triomphant d’une souffrance horrible, il se dégagea et repoussa Juliette qui alla tomber près du canapé. Puis, armant son revolver, il l’appuya de nouveau à l’endroit où il sentait les battements de son cœur, lâcha la détente et roula à terre.\
\
Il était temps, la police entrait.\
\
La première pensée des agents fut que Noël, avant de se frapper, avait frappé sa maîtresse.\
\
On sait des gens qui tiennent à quitter ce bas monde en compagnie. N’avait-on pas entendu deux explosions\~? Mais déjà Juliette était debout.\
\
\endash Un médecin, disait-elle, un médecin, il ne peut être mort\~!\
\
Un agent sortit en courant, tandis que les autres, sous la direction du père Tabaret, transportaient le corps de l’avocat sur le lit de Mme\~Juliette.\
\
\endash Puisse-t-il ne pas s’être manqué\~! murmurait le bonhomme, dont la colère ne tenait pas devant ce spectacle\~; je l’ai aimé comme mon fils, après tout, son nom est encore sur mon testament.\
\
Le père Tabaret s’interrompit. Noël venait de laisser échapper une plainte, il ouvrait les yeux.\
\
\endash Vous voyez bien qu’il vivra\~! s’écria Juliette.\
\
L’avocat fit un faible signe de tête, et pendant un moment, il s’agita péniblement sur son lit, promenant sa main droite alternativement sous sa redingote et sous l’oreiller. Il réussit même à se tourner à demi du côté du mur, puis à se retourner. Sur un signe qui fut compris, on glissa sous sa tête un oreiller.\
\
Alors, d’une voix entrecoupée et sifflante, il prononça quelques paroles.\
\
\endash Je suis l’assassin, dit-il\~; écrivez, je signerai, ça fera plaisir à Albert\~; je lui dois bien cela.\
\
Pendant qu’on écrivait, il attira la tête de Juliette jusqu’à sa bouche.\
\
\endash Ma fortune est sous l’oreiller, murmura-t-il, je te la donne. Un flot de sang monta à sa bouche, et on crut qu’il allait passer.\
\
Pourtant, il eut encore la force de signer sa déclaration et de décocher une raillerie au père Tabaret.\
\
\endash Eh bien\~! vieux papa, dit-il, on se mêle donc de police\~! C’est agréable de pincer soi-même ses amis\~! Ah\~! j’ai eu une belle partie, mais avec trois femmes dans son jeu on perd toujours…\
\
Il entra en agonie et, quand le médecin arriva, il ne put que constater le décès du sieur Noël Gerdy, avocat.\
\
\pard\qc\keepn\pagebb\sb840\sa600\s1{\*\bkmkstart _Toc88248352}\fs38\b XX{\*\bkmkend _Toc88248352}\
\pard\fi567\qj\nowidctlpar\widctlpar\sb40\sa40\fs32\b0 Quelques mois plus tard, un soir, chez la vieille Mlle de Goëllo, madame la marquise d’Arlange, rajeunie de dix ans, racontait aux douairières, ses amies, les détails du mariage de sa petite-fille Claire, laquelle venait d’épouser monsieur le vicomte Albert de Commarin.\
\nowidctlpar\
\endash Le mariage, disait-elle, s’est fait dans nos terres de Normandie, sans tambour ni trompette. Mon gendre l’a voulu ainsi, en quoi je l’ai désapprouvé fortement. L’éclat de la méprise dont il a été victime appelait l’éclat des fêtes. C’est mon sentiment, je ne l’ai pas caché. Bast\~! ce garçon est aussi têtu que monsieur son père, ce qui n’est pas peu dire\~; il a tenu bon. Et mon effrontée petite-fille, obéissant à son mari par anticipation, s’est mise contre moi. Du reste, peu importe, je défie aujourd’hui de trouver un individu ayant le courage d’avouer qu’il a douté une seconde de l’innocence d’Albert. J’ai laissé mes jeunes gens dans l’extase de la lune de miel, plus roucoulants qu’une paire de tourtereaux. Il faut avouer qu’ils ont acheté leur bonheur un peu cher. Qu’ils soient donc heureux et qu’ils aient beaucoup d’enfants, ils ne seront embarrassés ni pour les nourrir ni pour les doter. Car, sachez-le, pour la première fois de sa vie et sans doute la dernière, monsieur de Commarin s’est conduit comme un ange. Il a donné toute sa fortune à son fils, toute absolument. Il veut aller vivre seul dans une de ses terres. Je ne crois pas que le pauvre cher homme fasse de vieux os. Je ne voudrais pas jurer même qu’il a bien toute sa tête depuis certaine attaque… Enfin\~! ma petite-fille est établie, et bien. Je sais ce qu’il m’en coûte, et me voici condamnée à une grande économie. Mais je mésestime les parents qui reculent devant un sacrifice pécuniaire quand le bonheur de leurs enfants est en jeu.\
\
Ce que la marquise ne racontait pas, c’est que, huit jours avant «\~la noce\~», Albert avait nettoyé sa situation passablement embarrassée et liquidé un respectable arriéré.\
\
Depuis elle ne lui a emprunté que neuf mille francs\~; seulement elle compte lui avouer un de ces jours combien elle est tracassée par un tapissier, par sa couturière, par trois marchands de nouveautés et par cinq ou six autres fournisseurs.\
\
Eh bien\~! c’est une digne femme\~: elle ne dit pas de mal de son gendre.\
\
Réfugié en Poitou après l’envoi de sa démission, M.\~Daburon a trouvé le calme\~; l’oubli viendra. On ne désespère pas, là-bas, de le décider à se marier.\
\
Mme\~Juliette, elle, est tout à fait consolée. Les quatre-vingt mille francs cachés par Noël sous l’oreiller n’ont pas été perdus. Il n’en reste plus grand-chose. Avant longtemps on annoncera la vente d’un riche mobilier.\
\
Seul, le père Tabaret se souvient.\
\
Après avoir cru à l’infaillibilité de la justice, il ne voit plus partout qu’erreurs judiciaires.\
\
L’ancien agent volontaire doute de l’existence du crime et soutient que le témoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer des pétitions pour l’abolition de la peine de mort et organise une société destinée à venir en aide aux accusés pauvres et innocents.\
}
\ No newline at end of file diff --git a/old/2005-04-07-15579-r.zip b/old/2005-04-07-15579-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ff44e70 --- /dev/null +++ b/old/2005-04-07-15579-r.zip |
