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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:02 -0700 |
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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le parfum de la Dame en noir + +Author: Gaston Leroux + +Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554] +[Most recently updated: June 12, 2023] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Revised by Richard Tonsing. + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + + + + +Le parfum de la Dame en noir + + +by Gaston Leroux + +(1908) + + + + +Table des matières + + + I. Qui commence par où les romans finissent + II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille + III. Le parfum + IV. En route + V. Panique + VI. Le fort d’Hercule + VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie + VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer + IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob» + X. La journée du 11 + XI. L’attaque de la Tour Carrée + XII. Le corps impossible + XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes + XIV. Le sac de pommes de terre + XV. Les soupirs de la nuit + XVI. Découverte de «L’Australie» + XVII. Terrible aventure du vieux Bob + XVIII. Midi, roi des épouvantes + XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer + XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»! + Épilogue + + + + + À Pierre WOLFF + +En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année +qui a vu éclore Le Lys. + + GASTON LEROUX + + + + +I +Qui commence par où les romans finissent + + +Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu +à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus +stricte intimité. Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées +depuis les événements que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, +événements si sensationnels qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici +qu’un aussi court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux +Mystère de la Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à +tous les esprits que la petite église eût été certainement envahie par +une foule avide de contempler les héros d’un drame qui avait passionné +le monde, si la cérémonie nuptiale n’avait été tenue tout à fait +secrète, ce qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du +quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du professeur +Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait compter, avaient été +invités. J’étais du nombre; j’arrivai de bonne heure à l’église, et mon +premier soin, naturellement, fut d’y chercher Joseph Rouletabille. +J’avais été un peu déçu en ne l’apercevant pas, mais il ne faisait +point de doute pour moi qu’il dût venir et, dans cette attente, je me +rapprochai de maître Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la +paix et le recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, +évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de Versailles, +que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais +distraitement en examinant les choses autour de moi. + +Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste! +Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste +des âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette +malpropreté ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces +quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au carrefour desquels elle se +trouve si singulièrement enchâssée, cette église, si sombre au dehors, +est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu +que de partout ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les +peines du monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse +séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d’enfance et de +jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la +Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire +adjacent de l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier +ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un +cadre qui ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour +tous les rites consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le +mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une +grande peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure. + +À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient +toujours, et le premier avouait au second qu’il n’avait été +définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde +Stangerson, même après l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en +apprenant la mort officiellement constatée de leur impitoyable ennemi: +Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être que c’est quelques mois après +l’acquittement du professeur en Sorbonne que se produisit la terrible +catastrophe de La Dordogne, paquebot transatlantique qui faisait le +service du Havre à New-York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les +bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts +dont l’avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que +le navire abordeur s’en allait à la dérive, le paquebot avait coulé à +pic, en dix minutes. C’est tout juste si une trentaine de passagers +dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps de sauter +dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un bateau de +pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan +rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. Les +documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans +les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait +vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux +que, grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en +secret, aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet +affreux bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes +judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis épousée sous le nom +de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement entre elle +et celui qui, depuis de si longues années, silencieusement et +héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le Mystère de la Chambre +Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, l’une des plus +curieuses qu’on puisse relever dans les annales de la cour d’assises, +et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans l’intervention quasi +géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui +fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté +Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous +pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre +un terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point — +avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de +Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par +les mystérieuses horreurs du Glandier. + +«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André +Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, — +voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout +s’arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à +regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous +attendez quelqu’un? + +— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!» + +Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait +de rire; mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser +comme maître Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir +l’effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à +cette époque et que je fais abstraction de tout ce que j’ai appris +depuis — ce à quoi, du reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de +ce récit, ne laissant apparaître la vérité qu’au fur et à mesure +qu’elle nous fut distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le +curieux émoi qui m’agitait alors à la pensée de Larsan. + +«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon +attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante… + +— Je n’en sais rien!» répondis-je. + +Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait +fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent +quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois +de plus à l’état de Larsan. + +«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est +plus rassuré que vous. + +— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse. + +Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez +distraitement. + +«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?» + +Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, s’isola +dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un +enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, dans les +mains, et pria. + +Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière +m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes. +Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se +passait autour de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à +son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à +une union désirée de tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde +Stangerson n’était-il point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être +de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se releva et alla se +dissimuler dans la nuit d’un pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car +je voyais bien qu’il désirait rester seul. + +Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée +dans l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière +eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier +avait passé bien douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose +extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en paraissait que plus belle +encore! Certes, ce n’était plus cette magnifique personne, ce marbre +vivant, cette antique divinité, cette froide beauté païenne qui +suscitait, sur ses pas, dans les fêtes officielles de la Troisième +République, auxquelles la situation en vue de son père la forçait +d’assister, un discret murmure d’admiration extasiée; il semblait, au +contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si tard une +imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une crise +momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce +masque de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et +la plus tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce +jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur +le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse +heureuse, sur son front poli comme l’ivoire, où se lisait l’amour de +tout ce qui était beau et de tout ce qui était bon. + +Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus +et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais +ce dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que +prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle +cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse +d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière son +pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour. + +«Elle a encore ses yeux de folle!» + +Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase +abominable. C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, +avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se +nommait Brignolles et était vaguement cousin du marié. Nous ne +connaissions point d’autre parent à M. Darzac, dont la famille était +originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac avait perdu son père et +sa mère; il n’avait ni frère ni soeur et semblait avoir rompu toute +relation avec son pays, d’où il n’avait rapporté qu’un ardent désir de +réussir, une faculté de travail exceptionnelle, une intelligence solide +et un besoin naturel d’affection et de dévouement qui avait trouvé +avidement l’occasion de se satisfaire auprès du professeur Stangerson +et de sa fille. Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal, +un doux accent qui avait fait d’abord sourire ses élèves de la +Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique +agréable et discrète qui atténuait un peu l’aridité nécessaire des +cours de leur jeune maître, déjà célèbre. + +Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an +environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il +venait tout droit d’Aix où il avait été préparateur de physique et où +il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout +à coup sur le pavé; mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent +de M. Darzac, avait pris le train pour Paris et avait su si bien +attendrir le fiancé de Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en +pitié, avait trouvé le moyen de l’associer à ses travaux. À ce moment, +la santé de Robert Darzac était loin d’être florissante. Elle subissait +le contrecoup des formidables émotions qui l’avaient assaillie au +Glandier et en cour d’assises; mais on eût pu croire que la guérison, +désormais assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain +hymen auraient la plus heureuse influence sur l’état moral et, par +contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or, nous remarquâmes +tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce Brignolles, dont le +concours devait lui être, disait-il, d’un précieux soulagement, la +faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes +aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux accidents +se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui semblaient +cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de +l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent pu +dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, +lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, +qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion +stupide d’une petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac +était justement penché. La flamme faillit lui brûler la figure; +heureusement, il n’en fut rien, mais elle lui flamba les cils et lui +occasionna, pendant quelque temps, des troubles de la vue, si bien +qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement la pleine lumière du +soleil. + +Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel que +je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les +événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais +présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis +moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un docteur, et je +priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait le désir de nous +accompagner, de rester à son poste. En chemin, M. Darzac me demanda +pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre Brignolles; je lui répondis +que j’en voulais à ce garçon d’une façon générale parce que ses +manières ne me plaisaient point, et d’une façon particulière, ce +jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait le rendre responsable de +l’accident. M. Darzac voulut en connaître la raison; mais je ne sus que +répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque +le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était +miracle qu’il en fût quitte à si bon compte. + +L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et +les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si +extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je +ne lui pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au +commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que +nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer +dans le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, +huit jours après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il +lui semblait qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, +enlevé un poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous +disait-il. Quand je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de +M. Darzac me donna beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire +part de mes réflexions à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien +s’étonner avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand il se +trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand il en était éloigné… +Cette impression était si forte chez moi, tout particulièrement, que je +n’eusse point permis à Brignolles de s’absenter. Ma foi non! S’il avait +quitté Paris, j’aurais été capable de le suivre! Mais il ne s’en alla +point; au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux. +Sous prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le +temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle +Stangerson, mais j’avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel portrait +du préparateur de physique, que je réussis à l’en dégoûter pour +toujours, ce dont je me félicitai dans mon for intérieur. + +M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque +entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il +était dans la nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille +et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes +satisfaits d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque +aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage, +loin de Paris et… loin de Brignolles. + +À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé: + +«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu +sur son compte? + +— Ma foi non!» avais-je répondu. + +Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces +plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui +permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une +saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son +accent toute sa belle couleur initiale. + +Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son +bonheur — car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu +d’occasions de le voir — que sur le seuil même de cette église où il +nous apparut comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien +compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus +grand et plus beau! + +«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana +Brignolles. + +Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque dans le +dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute +la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper +sur l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve. + +Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond +soupir. + +«Ça y est! fit-il. Je respire… + +— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître +Henri-Robert. + +Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la dernière +minute l’arrivée du mort… + +«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne +puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort +pour de bon!…» + +.. .. .. .. .. + +Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus +— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les +autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est +encore plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à +cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph +Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il +n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde l’avait déjà +réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de l’aller chercher, ce +que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans lui; je ne l’avais +pas trouvé. + +«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable. +Êtes-vous bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin, +à rêver. + +— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je. + +Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut +faire lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux +que moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec +sa timbale qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que +Rouletabille était sorti de l’église quelques minutes auparavant et +s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa +femme, celle-ci en parut peinée au-delà de toute expression. Elle +m’appela et me dit: + +«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans +deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et +amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète +beaucoup… + +— Comptez sur moi», fis-je… + +Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins +bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du +Barreau où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se +trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun +de ses camarades ne put me dire où j’aurais quelque chance de le +rencontrer. Je vous laisse à penser combien tristement je fus accueilli +sur le quai de la gare. M. Darzac était navré; mais, comme il avait à +s’occuper de l’installation des voyageurs, car le professeur +Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les Rance, accompagnait les +nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur +voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette mauvaise +nouvelle à sa femme. Je fis la triste commission en ajoutant que +Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du train. Aux +premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer +doucement, et elle secoua la tête: + +«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…» + +Et elle monta dans son wagon… + +C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la +nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André +Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le +méritait: «Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore +ses yeux de folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait +d’attendre!» Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle +le sentiment d’horreur que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne +faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles +était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait +point à son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant +dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la mine jaune et les +traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et +tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de +longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, +il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il +avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si +brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat, +Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après +avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta +la gare, car je ne le vis plus. + +Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous +espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous +le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs +en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se +faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume et sa manière, +bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et +des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule où il +se montrait toujours plus pressé que les autres? Que faisait-il?… Déjà +on fermait les portières; on en entendait le claquement brutal… Et puis +ce furent les brèves invitations des employés… «En voiture! Messieurs!… +en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de sifflet aigu qui +commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le +convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en étions si +tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à +regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de +bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur +le quai et, dans le moment que le train commençait à accélérer sa +marche, sûre désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son +petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière… + +«Pour lui!» fit-elle… + +Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, +et sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux +néfastes réflexions de Brignolles. + +«Au revoir, mes amis!… ou adieu!» + + + + +II +Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille + + +En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière +tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler précisément +la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel j’avais +été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec le +professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être +particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le +monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait +être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille +avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, +surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où le +désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins +assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se +rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame +où, sans lui, elle eût inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle +aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée, +le compte rendu sténographié des débats où Rouletabille apparaissait +comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi +maternelles dont elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée à +tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait +voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus +peut-être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité +discrète mais continue relativement à une origine que nous ignorions +tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une +sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre amitié que lui +témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une +extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une +politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que +j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses +sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait +la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en +faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une +personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour +laquelle il eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui +avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il +avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, +après s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande +journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle +saison — car ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie +petite propriété sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après +avoir montré, à la perspective d’un si heureux congé, une joie +enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup, sans aucune +raison apparente, à m’accompagner. Et je devais partir seul, le +laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du +boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. Je lui en +voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne Mlle +Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami, +résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier +Latin. + +Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un +énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte, +Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous +apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait +défaillir. + +«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. +Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la +table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y +trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula +entièrement. + +Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute +surprise. + +«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche. + +— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus +tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive +pas à trouver le dénouement.» + +Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit +cent drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa +solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes +tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. +Quelle bonne soirée! Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui +vint nous rejoindre au dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point +trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son +apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir +d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire. + +Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de +l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au +fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac +aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le +reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, au +moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne +l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme je me +reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé avec +un peu trop d’impatience… + +Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en +vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les +innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux +caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières années, mais +rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui +venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Où était +Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me +disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins, +laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en +entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise! Je +le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il +n’en savait rien: qu’il fallait le demander à M. Rouletabille. + +Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté, +naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli, +s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait +fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de +tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en +voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche +de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du +boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le +trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des +objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que +cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de +Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était +volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources, +tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui +touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m’annoncer que +«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque j’étais +libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois +jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer «au bord +de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais furieux de la +façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide +cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces +temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois +semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre +mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de +l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un +fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi-heure +plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de +première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par +Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit: + +«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour +moi?» + +Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine +de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait. +Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis: + +«Parce que vous ne le méritez pas.» + +Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il +n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que +tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en +respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il +fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une +émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en +s’appuyant le front à la vitre et en s’absorbant dans une étude +approfondie du paysage. + +«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas? + +— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…» + +Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un +interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous +glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier +enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas +sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques +papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur +éclat falot dans de larges flaques de pluie où nous pataugions à +l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On +entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles +sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous +ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que +nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de +l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière +Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette +obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous +arrivâmes tout de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à +la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise +saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du +feu, car nous avions grand-faim et grand froid. + +«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes +venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous +guettent et de la pleurésie qui nous menace?» + +Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se +réchauffer. + +«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum +de la Dame en noir!» + +Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de +la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la +grève sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites +rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer +dans la chambre à côté, qui était celle de mon ami: je me levai et +poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa +fenêtre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre. +Il embrassait la nuit! + +Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain +matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure +marquait une angoisse extrême et il me tendait un télégramme qui lui +venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné, +réexpédié de Paris. Voici la dépêche: «Venez immédiatement sans perdre +une minute. Avons renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre +M. Stangerson à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette +dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous +prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez! +Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je vous attends. +Votre désespéré, DARZAC.» + + + + +III +Le parfum + + +«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!… + +— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec une +émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur +qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions +prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac. + +«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu +faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La +Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse +extrême. Êtes-vous malade?…» + +Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix +presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru +réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il +ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé +s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il +avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher +le mariage; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette +manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les +sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant +bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du +vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci +par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de +ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas +moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour +toujours! + +Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait: + +«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère n’a +rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!» + +Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je +voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas: + +— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après +le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour +vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne signifierait +rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu. + +— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!… + +— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut +espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il s’est trompé!… +Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux!… trop affreux… +Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop terrible!…» + +Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier, +Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans +la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en +répétant: «Trop terrible!… trop terrible!» + +Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans +un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et +pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai +que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir +besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de +semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe. + +«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!… + +— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il? + +— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi n’est-il +pas mort? + +— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas. + +— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… Taisez-vous, +Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais +autant être mort! + +— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous +soyez vivant, pour la défendre, elle! + +— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… C’est +très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot qui +puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à +moi!… Je ne pensais qu’à moi!…» + +Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le +voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien +vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa +mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi… + +«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle! +Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… Je +t’ouvre mon coeur…» + +Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au +fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit: + +«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que +moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous +êtes bon, et que je sais que vous m’aimez!» + +Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à +demander l’indicateur des chemins de fer. + +«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct +entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris qu’à +sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles +et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour +Marseille et Menton.» + +Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il +m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures +présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un +état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas +quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du +palais me laissaient toute liberté. + +«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je. + +— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine +pour aller en voiture du Tréport à Eu… + +— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je. + +— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher, +hélas!…» + +Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il +point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent +était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il +resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer. + +«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière fois.» + +Il regarda le banc de pierre. + +«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais un +tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, sur ce +banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais revue… +C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la distribution des +prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, mais je savais +qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles et si clair que j’ai +espéré un instant distinguer son visage. Cependant, elle s’est couverte +de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l’ai +plus jamais revue. + +— Et vous, mon ami? + +— Moi? + +— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?… + +— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je suis +rentré… + +— Où? + +— Eh bien, mais… au collège… + +— Il y a donc un collège au Tréport? + +— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…» + +Il me fit signe de le suivre. + +«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a +eu trop de tempêtes!…» + +Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des +marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la +grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait son +arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, remplissant la +petite ville morte de la musique déchirante de sa lanière de cuir. + +Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle +du collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la +voiture, s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu +dans un cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église +gothique qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un +coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques +roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble +pleurer ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment +carré de la mairie qui avançait vers nous la lance hostile de son +drapeau sale, les maisons silencieuses, le café de Paris — le café de +messieurs les officiers — la boutique du coiffeur, celle du libraire. +N’était-ce point là qu’il avait acheté ses premiers livres neufs, +payés par la Dame en noir?… + +«Rien n’est changé!…» + +Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son +museau paresseux sur ses pattes gelées. + +«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!… + +C’est Cham! C’est mon bon Cham!» + +Et il l’appela: + +«Cham! Cham!…» + +Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui +l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna +s’allonger sur son seuil, indifférent. + +«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…» + +Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de +cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa +fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style +jésuite qui dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de +pierre, sortes de «consoles renversées», qui sont le propre d’une +architecture qui n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième +siècle. Ayant poussé une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer +sous une voûte harmonieuse au fond de laquelle sont agenouillées, sur +la pierre de leurs tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de +Catherine de Clèves et de Guise le Balafré. + +«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme. + +Il n’y avait personne dans cette chapelle. + +Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très +doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent. + +«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés +dans le collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il +m’aurait reconnu! + +— Quel mal y aurait-il à cela?» + +Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main, +passa devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre. + +«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de cheveux. +Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude des petits… Tout le +monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien libres! Il +ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle ne soit +morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais attendons!… +Voilà que le père Simon revient!…» + +Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi? +Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien +connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une +surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ libre, +Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent sans être aperçus +et, dissimulés dans le coin d’une petite cour-jardin, derrière des +arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-dessus d’une rampe +de briques, contempler à l’aise, au-dessous de nous, les vastes cours +et les bâtiments du collège que nous dominions de notre cachette. +Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de tomber… + +«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a +démoli la vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans +lequel «il avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les +murs de la chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez, +Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la +chapelle, c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien +de fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais +je ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles +récréations, que lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au +parloir où m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait +point touché au parloir!…» + +Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête. + +«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la +première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… Nous allons +y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…» + +Et il claquait des dents… + +«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que +vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais +revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir +de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais +toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que, +chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire +sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si +je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son +souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son +cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me +serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image +qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de +temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque +celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais +religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de +cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le +coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement +le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que +je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit, +Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée… + +— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson… + +— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante… + +… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson, +lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils +qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille, +peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait +été certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son +émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de +Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en +noir! + +Il y eut un silence que j’osai troubler. + +«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus +revenue? + +— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue… +Mais c’est moi qui étais parti!… + +— Qui est-ce qui était venu vous chercher? + +— Personne!… je m’étais sauvé!… + +— Pourquoi?… Pour la chercher? + +— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais +elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!… + +— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille +leva les bras vers le ciel, secoua la tête. + +«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!… +Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au +parloir!…» + +Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez +grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était +meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une +glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans +assez sombre. + +En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces +gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire, +qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge, +s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de +voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas +encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle… + +«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je +brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand +j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement, +j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?… +Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez, +j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout +honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me +tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en +nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère, +Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle, +elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma +mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et +qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma +mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle +venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le +parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un +gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche. +J’adore les brioches, Sainclair!…» + +Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et +il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me +regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je +n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce +n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs… + +Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise +et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement. +Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à +l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout +son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son +geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux. + +J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors, +sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade. +J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée +par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce +marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que +nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le +parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et +mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa +mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si +jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans +son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui +connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là +qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le +disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et, +maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un +parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?… + +Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très +calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui +viennent de remporter une grande victoire intérieure. + +«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon +ami!… Allons-nous-en!…» + +Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais. +Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je +l’arrêtai et je lui demandai, anxieux: + +«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…» + +Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur, +plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui +rendît un peu la paix de l’âme. + +«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…» + +Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le +regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors, +il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit: + +«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie +et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il +mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un +fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour +moi!…» + +Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation… +Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup, +j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!… +Rouletabille était le fils de Larsan! + +Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille… +Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la +vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi, +j’aimerais autant être mort!» + +Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit +simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair, +maintenant, vous y êtes!» + +Puis il finit sa pensée tout haut: + +«Silence!» + +Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la +gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de +Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le +texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous +serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous. +Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera +enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse +aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.» + +Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel +de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une +troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était +signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!» + + + + +IV +En route + + +Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son +extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne +redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le +mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon +ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche: +«Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il +dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et +sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la +passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme +maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le +silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos +dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?… + +… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu, +tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi +l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint. + +Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point +besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de +vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà +d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution +des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de +logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de +l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de +mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais +pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il +faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on +donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais, +auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant +encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son +usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant +l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les +étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à +inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son +professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en +géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie +quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela, +matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte +ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou +rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il +dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales +qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui +avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui +semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou +dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse, +comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un +père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un +fils qui eût été le bon génie des volés. + +Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs +circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès +d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale. +Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui +avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que +cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa +perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence, +impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence +d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire +avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui +valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph +Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses +petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis +quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent +formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui +connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui +fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime. +Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il +eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il +eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes, +persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature +vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en +lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire +que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus +longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la +personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle +avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point +et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné. +Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait +réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus +tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère +d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du +collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait +de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc +point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi, +qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir, +plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le +mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en +sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il +s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait +oublié qu’il savait nager. + +Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de +Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on +en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le +fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode +sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en +effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la +certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal +qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait +être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que +les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut-être… +— et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle-même, s’était-elle +réjouie de sa mort! + +Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite +jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il? +De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à +fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et +hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la +contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre +volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il +connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de +gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez +leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les +champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs +par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient +bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la +route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit +Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au +grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait +sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la +bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en +pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il +mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants +que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et +on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait +toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des +fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de +feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par +l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un +voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux +souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute +cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était +son idée. + +Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais +il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant +qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de +vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane +de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux +Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il +rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui +n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne +voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de +mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de +saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le +midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille. +Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une +ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un +trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et +à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se +fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette +lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les +quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre +devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de +Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où +le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue: + +Le petit pêcheur d’oranges + +Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons +obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les +quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, +nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et +des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord, +actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large, +se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort +Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du +vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se +tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en +cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir +tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les +lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques +leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne +des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a +vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur +cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie. +Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit +pêcheur d’oranges. + +Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui +battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les +yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en +bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing +gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un +bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une +petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif. +Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était +pêcheur d’oranges. + +Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me +demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui +parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait +attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de +Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes. +Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient +leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car +ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux; +la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur +sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné +de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une +orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha +une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea +son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora. + +«Bon appétit! lui fis-je. + +— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je +n’aime que les fruits. + +— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges? + +— Je travaille au charbon.» + +Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme +morceau de charbon. + +Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette +guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir +inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec +orgueil son mouchoir dans sa poche. + +«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je. + +— Il est pauvre. + +— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?» + +Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules. + +«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!» + +Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire. + +Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au +«gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits +yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les +petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait +d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une +embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une — +accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle, +éclatant dans le radieux soleil. + +«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme. + +Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le +préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel +désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, +essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit: + +«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma +parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son +mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe +les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les +fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait, +derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables +étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre. + +Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient +fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges: + +«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine +de moules.» + +Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à +manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. +Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un +geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement +un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était +passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya. +Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules +pour elles-mêmes et je le remerciai. + +Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me +demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans +une autre poche de sa jaquette. + +Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme +un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le +regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la +position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. +Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait +vouloir emplir le port. + +GASTON LEROUX. + + +Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston +Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et +le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne +fit aucune difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort +naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de +collaborateur.» Avec ces cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à +cirer avec tous ses accessoires, et il alla s’installer en face de +Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui +venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre +deux cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment +de la propriété qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui +était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne +instruction primaire pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas +lui-même ce que d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la +meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le +monde. + +Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait +toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique +et un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de +groom dans ses bureaux. + +Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put +faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche, +il prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la +Dame en noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse +visiteuse du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle +habitât la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde +n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et +puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa +silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne +disaient-ils point: «Tiens! La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il +eût été difficile de préciser l’idée de derrière la tête de +Rouletabille, et peut-être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir +était-il simplement de «voir» la Dame en noir, de la regarder passer de +loin comme un dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il +l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont l’importance n’avait fait +que grandir dans l’imagination de Rouletabille n’était-elle point +toujours entre eux comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de +franchir? Peut-être bien… peut-être bien, mais enfin il voulait la +voir, de cela seulement il était tout à fait sûr. + +Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et +s’en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun +goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait +fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait +résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place +de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d’un aussi funeste +projet, mais en vain. C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit: + +«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de +trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf». + +Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au +pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui. +Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque +offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain +qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le +reste, nous le connaissons. + +Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille +se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée +du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être +toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini. + +J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il sentit +passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait +Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des considérations sur les +émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des +événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique! On les +devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» d’humeur, qui donc +maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par +lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la femme de Jean +Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à +penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour +qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si +victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les +peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de +la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma +mère!» Et il se sauvait, comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne +point laisser échapper en une seconde d’attendrissement ce secret qui +le brûlait depuis des années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si +elle allait le rejeter!… le repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui, +le petit voleur du collège d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!… +lui l’héritier des crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne +plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum, +le parfum de la Dame en noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre, +à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le +poussait à lui demander chaque fois qu’il la voyait: «Est-ce toi? +Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, elle l’avait aimé tout de +suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute… Si c’était +vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… Et si ce n’était pas +elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct +et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce qu’il pouvait +risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui du +collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle lui avait demandé +souvent: + +«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières +études?» + +Et il avait répondu: + +«À Bordeaux!» + +Il aurait voulu pouvoir répondre: + +«À Pékin!» + +Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il +saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur. + +Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi, +parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà +de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le +chien est sûr de respirer son maître… Cette mauvaise figure de +rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le +conduire à l’idée de «remonter la piste». Elle nous mena, dans les +conditions que l’on sait, au Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire +que cette expédition n’aurait peut-être point donné de résultats +décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme moi, n’était pas influencé par +l’odeur, si la lettre de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille +dans le train, n’était tout à coup venue lui apporter cette assurance +que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un +document si sacré aux yeux de mon ami que d’autres yeux ne le verront +jamais, mais je sais que les doux reproches qu’elle lui faisait à +l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris +sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu +s’y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de +lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de +mère, que «l’intérêt qu’elle lui portait venait moins des services +rendus que du souvenir qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils +de l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était +suicidé, «comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui +ressemblait beaucoup!» + + + + +V +Panique + + +Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne +dort pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais +je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?… +Comme il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme +pareil?… Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en +disant: «Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille, +si résolue… Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu +d’aller? Vers elle, évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait +être sauvée que par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le +saurait pas! + +C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est mort +pour tous, excepté pour vous et pour moi!» + +C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien +lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette +certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même +qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au silence. +Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui +avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix +de la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte? +Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait +avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la +Dame en noir?… + +Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me +penche sur lui… il a les yeux ouverts. + +«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous +vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui +nous vient de Valence et qui est signée Stangerson. + +— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À Bourg, M. +et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à +Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M. +Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui +avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à +nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson +sur la ligne de Marseille; mais alors il faudrait supposer que le +professeur se serait arrêté en route. À quelle occasion? Il n’en +prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je serai à Menton demain +matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la dépêche a été mise à +Valence et constatons sur l’indicateur l’heure à laquelle M. Stangerson +devait normalement passer à Valence à moins qu’il ne se soit arrêté en +route.» + +Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence +à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept», +elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au +cours de son voyage normal. À ce moment, il devait donc avoir été +rejoint par M. et par Mme Darzac. Toujours l’indicateur en main, nous +parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. Stangerson +avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six +heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui +partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures +quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les +Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur +Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du +soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures huit. +La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l’indication +de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à +Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le +train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison +d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ +de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg; le +train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant +Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M. +Darzac eût télégraphié de cette station. + +Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M. +Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour +Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à +dix heures trente-trois, alors que le train de M. Stangerson arrivait à +Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur +stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac avaient pu, avaient dû +rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui! +Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? Nous ne +pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes +pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait +avec une netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis +de n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien, +avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation. +Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis +au courant du fait nouveau. + +Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance, +Rouletabille m’invita à profiter de la luxueuse installation que la +compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition des +voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra +l’exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que +s’il avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un quart d’heure +après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout +cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de son lit, +passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat +bouillant. Moi, je n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans notre +anxiété, le voyage se passa assez silencieusement; puis, à la vue de +cette ville où il avait mené tout d’abord une existence si bizarre, +Rouletabille, sans doute pour réagir contre l’angoisse qui grandissait +en nous au fur et à mesure que nous approchions de l’heure à laquelle +nous allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu’il +me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je +n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon. + +Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un +enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux, +cette côte d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après +l’horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la +boue, dans l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le +soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de +retrouver le glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout +de ces deux rails de fer: le soleil! + +À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne +fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M. +Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la +dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure +de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M. +Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû +repartir ce matin même de Menton et venir au-devant de nous jusqu’à +Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa dépêche, il avait des +choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et +défaite. En le voyant, nous eûmes peur. + +«Un malheur?… interrogea Rouletabille. + +— Non, pas encore!… répondit-il. + +— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à +temps…» + +M. Darzac dit simplement: + +«Merci d’être venus!» + +Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre +compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les +rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait +chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son +émotion était telle que sa voix en tremblait. + +«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort! + +— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en +êtes-vous sûr? + +— Je l’ai vu comme je vous vois. + +— Et Mme Darzac aussi l’a vu? + +— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à +quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la +malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce +que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il +encore?…» + +Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M. +Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé +dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac +reprit: + +«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le +joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra, +on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que +c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…» + +Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre. +Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M. +Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce +qui s’était passé depuis son départ de Paris. + +Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même, +ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux +compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux +compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans +l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme +Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier +compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le +voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient +dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures +vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et +les Darzac à sept heures exactement. + +Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le +quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés +dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient +restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ +du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur +Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme +Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le +compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans +lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce +compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris, +aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait +été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au +verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré +intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle +sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans +le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se +tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par +Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel +je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement +les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M. +Stangerson jusqu’à Dijon. + +Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident +survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une +heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors +descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la +conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait +omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux +étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce +qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis +elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener +devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa +correspondance. + +«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé, +j’irai vous rejoindre.» + +Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac: + +«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller +rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet. +Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes +bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas +dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui +dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui +demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi +subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses +jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il +lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau, +et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta, +en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle +avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait +dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner, +pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée +dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le +buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les +employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à +côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel +elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut +immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la +probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence +tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans +le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était +réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ +de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un +horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté +personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant +la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette +chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite +porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à +l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la +personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était +ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la +figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et +fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à +deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet, +dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon +premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais +pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le +devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui +n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En +vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de +doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace +et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris +d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver +qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa, +me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce +compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit! +Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait +pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui +disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait +sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors +du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas +assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face +de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle +se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était +apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais, +dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la +galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa +chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait +appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du +policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type +redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant +d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait +de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace, +avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand +front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une +séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné +sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la +main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare… +Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je +me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que +ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le +priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le +compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait +effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis +sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti +que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais +avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une +grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non! +non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la +gare… sur le quai, derrière cette porte.» + +Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de +cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il +se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit: + +«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le +bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous +guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire, +on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui +m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement +instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au +misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à +deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les +yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des +choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était +le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de +donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui +accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne +voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection +quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues. +Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui, +oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage +était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M. +Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous +courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques +dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore. +Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris +immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son +père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que +nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce +drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures +vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant +l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions +ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore +une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de +cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand +le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre +place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions +justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis +encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous, +mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait +encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble +cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais +d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs. +Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant +au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que +vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je +continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et +parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une +pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma +femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que +nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur +tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin +peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous +découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à +cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz, +nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le +rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance +et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste, +par ce fidèle ami de la famille.» + +… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte +à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William +Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune, +avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour +Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler +en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la +mystérieuse fille de l’illustre professeur. + +Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore +retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle +achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur +Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des +sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion +pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans +les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un +homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique — +ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent +rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire, +qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche, +s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des +histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous +apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance +étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort +de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne +précédent, propriétaires. + +Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant +de raconter son étrange voyage. + +«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre +ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à +ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir +il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie. +Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions +quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en +apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi +vint-elle à parler de vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à +Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M. +Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans +le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très +touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous. +Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance +et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je +parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec +une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait. +C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la +dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que +vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que +nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le +compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait +tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de +mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!» +Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous +taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient, +les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de +l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au +verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se +faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous +semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur +d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous +pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le +train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le +pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme +morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus +malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle +traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler, +la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans +doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé +et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme +elle, je fermai les yeux…» + +Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation +approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi, +cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée +à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y +employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le +soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications +sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte +ici. + +La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta +aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils +trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux +époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui +quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une +invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors +repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa +femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre +la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été +sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son +mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours +traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en +Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule, +faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu +en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la +frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment +complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour +de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre +au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses +rapports avec les Darzac devinssent excellents. + +Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg, +avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi +avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments +de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec +M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se +douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point +sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et +susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient +Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle +grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand, +arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance +lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit +incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à +Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la +gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me +tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver +Rouletabille et M. Darzac. + +«Lisez», dis-je au jeune homme. + +Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut: + +«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.» + +Rouletabille me regarda et pouffa. + +«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce +que vous avez donc cru? + +— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de Rouletabille, +que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être pour quelque chose +dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues. +Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits +et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir s’il n’avait +pas quitté Paris. + +— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez +pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan +ressuscité? + +— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me +doutais que Rouletabille se moquait de moi. + +La vérité était que j’y avais bien pensé. + +«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement +M. Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme. + +— Je ne le crois pas», protestai-je. + +Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais pas +très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille, +qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir, +quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point +une nouvelle transformation de Larsan, il n’en était pas moins un +misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant +hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n’anticipons +pas. Si j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer combien +l’idée d’un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage, +que nous connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent +prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je +croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais +comprendre bientôt — et l’arrivée inopinée de Mr Arthur Rance fut pour +beaucoup dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette +fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s’exhibait +maintenant, au moins à certains d’entre nous, avec une audace sans +pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac, +ni sa femme qui allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis. +Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux +époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce +cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance? N’eût-il +pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l’aurait +empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions-nous +nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle manifestation à +Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l’affirmer? + +Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans +notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de +l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train, +et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si +nous avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de +Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se +trouver en face de Larsan! Et il est venu nous avertir, avant notre +arrivée là-bas, pour que nous puissions nous concerter sur la conduite +à tenir. + +«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le +train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en +nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson +donnait le bras à Mme Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la +droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de +nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin +public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui +me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j’avais +entendu cette voix-là; je levai la tête: c’était Larsan! C’était la +voix de la cour d’assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux +calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l’exclamation prête à +jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne m’écriai +point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui, +eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la +musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir, +debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne +sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!… + +— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac. + +— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en +voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était +toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand +nous nous mîmes en route. + +— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de +plus en plus agité. + +— Oh! certain, vous dis-je… + +— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac, +que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la +réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions. + +— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée d’une +hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en +arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme. + +— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur +Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.» + +Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux +mots: «Au secours!» + +Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré. + +«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête. + +C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous +arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M. +Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse +formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec +sa fille aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il +devait lui dire plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps +d’inventer, c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre +terreur que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle +eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette +impression qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le +serrer dans ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un +naufragé s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je +l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à +Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais +d’apparence aussi froide. + + + + +VI +Le fort d’Hercule + + +Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison +qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire +parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent +les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être +point cependant, — à l’occasion des innombrables citronniers et +orangers qui, dans l’air embaumé, laissent pendre, au long des +sentiers, par-dessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je +n’aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter +et d’Alcmène si, tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa +promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les +Phéniciens, en transportant leurs pénates à l’ombre du rocher que +devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il +abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une +presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui était celui de +leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent déjà et +que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des +chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un merveilleux +séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs aventures, elles +n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce furent les premiers +touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas ailleurs, +et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l’Olympe en les +débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la +Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les +os de l’Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au fond des +Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là! + +Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au +rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette +éblouissante du château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que +les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître +depuis une dizaine d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient +frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la +mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille +sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie de Garavan recourbée +comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure que nous +avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière nous, s’était +incliné vers la crête des monts; les promontoires, à l’occident, +s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur écharpe de pourpre, +et le château n’était plus qu’une ombre menaçante et hostile quand nous +en franchîmes le seuil. + +Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à l’une +des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la femme +d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée de +Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux +yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux +bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire +figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse +incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point +avoir ces yeux-là, my lady! Et votre chevelure est plus noire que +l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans le genre angélique. +Êtes-vous un ange, Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette +douceur de vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes +ces questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première fois, +après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche +image, immobile sur ce perron de pierre, j’ai suivi le regard noir de +vos yeux qui s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et il +avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre +amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche. + +La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa +personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont +Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la +plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille +et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté; nous +formulons la possibilité de gîter ailleurs qu’au château d’Hercule. +Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin, +déclare que nos chambres sont prêtes et parle d’autre chose. + +«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!… +Vous allez voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est +le seul coin triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait +peur! j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me +raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…» + +Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme +une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce +jardin d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles +arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous +traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses, +d’herbes et de feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises, +de roses sauvages et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps +éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château +où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des +vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue +naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que +la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu’elle n’a point +tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette +verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose +qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs +arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de +la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes +grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine +parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne +semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle +n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de dentelle de +pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans l’air du soir… + +Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe +siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la +Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la +guerre, ni le canon, ni la tempête, n’a pu ébranler. Elle est telle +encore qu’elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent +des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d’Hercule; +telle qu’elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand, +ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux +Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les +courtines qui la reliaient aux autres défenses, jusqu’à l’arrivée des +princes de Provence qui la délivrèrent. C’est là que Mrs. Edith a élu +domicile. + +Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur +Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à +Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M. +Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée +habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, lorsqu’ils se disent +quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne. + +«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation +d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre +tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…» + +Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses… + +«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes +bien sages… + +— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a +qu’elle de gaie, ici.» + +Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. +Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment +impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on +quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette +tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on +l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus +extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération +d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs +et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les +scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César. + +«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour +de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a +fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château +pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a +fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous +aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien +su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… +C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute +petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq +jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des +pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles +du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…» + +Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle +appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un +eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une +femme à la fontaine. + +Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions +mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à +toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du +fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale +dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt +notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous +les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus +tard par Rouletabille lui-même… + +Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la +Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas +hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme +minuscule qui la reliait au rivage. + +Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification +sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du +pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point +laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé +sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été +comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la +presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se +dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux +qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu +s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le +ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette +disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans +ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût. + +On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux +tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort +souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu +réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées +par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la +domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux +concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous +la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les +entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les +deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur +intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait +trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que +par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à +volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le +château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une +première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et +par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin +d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui +rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une +sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de +la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore +couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces. +Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où +tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec +l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore +conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles +on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait +été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie, +elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des +boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette +opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction +d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en +ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf +était placé en C C’. + +Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi +d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal +poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait +au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la +propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui, +lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château +continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des +murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur des vieilles tours. La +Louve avait été respectée, comme je l’ai dit, et il n’était point +jusqu’à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa +silhouette étrangement vieillotte au-dessus de l’azur méditerranéen. +J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés +au parapet entre B et B’ avaient été transformés en écuries et +cuisines. + +Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule. +On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H +que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en +somme, qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par +une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment +de la construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient +alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire, +avançant, en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant +entièrement toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait +toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la +longueur du Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même. +Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont +qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les +communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été +démoli ou s’était effondré, et, comme les fenêtres du château, très +élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais +barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la seconde +cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était entièrement +défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf +n’existait pas. + +Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme +les anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé +que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute, +naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de +ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant +son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux +Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne +l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de +la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à +celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B’’, +F et L, fermant également la seconde. + +Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur, +remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles +le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la +guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre +extérieurement et se composait d’une batterie basse dont le sol était +placé à une toise en contrebas du niveau supérieur du plateau. On +descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une +salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers +cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes embrasures +pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. Edith +eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était +admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était +formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer +pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui +avaient été agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres +garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont +l’oncle de Mrs. Edith s’était emparé pour y travailler et y caser ses +nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la +châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et +des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin +suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches +de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan, +d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui +avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et +restaurés pour l’habitation immédiate. + +Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en C’, +au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes +de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à +M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous +aurons à parler d’une façon plus particulière. + +Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient +réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au +premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance. + +Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit +traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux +murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une +peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l’ancienne +splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du grand +siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce +passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me +toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de +clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup. +J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon. + +Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui +demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa +chambre, et je constatai avec surprise qu’il en était déjà parti. Je me +mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Cour de +Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son +grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à +moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais l’immense étendue +des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un bleu un peu sombre à +la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à +l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la pointe +d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les +cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille +immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents +orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien +de tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine… + +Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse +sur les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur fait +avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette de +Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il n’est +que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir +étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante +coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, qu’il ne les +renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est moi!» + +Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La barque, +silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort. +Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle +dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières +des Rochers Rouges[1]. Et l’homme est toujours debout, les bras +croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil +de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui par derrière, +l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte. + +Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour +du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte +de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre +et supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est +prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme +Darzac qui dit: + +«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de me +quitter, ce soir!…» + +Et la voix de Rouletabille: + +«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage! + +— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde. + +— Tout ce qu’il faudra.» + +Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée: + +«Je vous défends de toucher à cet homme!» + +Et je n’entends plus rien. + +Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la +margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il +lui arrive quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je +rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin: + +«Eh bien! L’avez-vous vu? + +— Oui, je l’ai vu, fis-je. + +— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu? + +— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! Quelle +audace!» + +Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit qu’aussitôt +qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il +n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi et que la barque +avait disparu comme par enchantement. Mais déjà Robert Darzac me +quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état d’esprit dans +lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait presque aussitôt, +triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. Sa femme +désirait être seule un instant. + +«Et Rouletabille? demandai-je. + +— Je ne l’ai pas vu!» + +Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait +emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner +le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage +Rance, auxquelles il finit par répondre. + +C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le +procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et +comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à +côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement +par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses +belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte, +indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si +en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique, +d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes +de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori. +Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse. +Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement +Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là +les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux, +Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser +abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser +échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à +haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur +Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait +qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment. + +Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme +de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un +type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures +d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme +un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des +pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud +du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou +tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de +quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe, +mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de +nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux +mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il +revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de +cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels +le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de +«peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à +lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la +hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à +Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses +bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond de cuir», dictait +son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches +élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais, +mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son +but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa +bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire +silencieux de sa bouche joviale. + +Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même, +qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis +de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et, +si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de +circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux +Rochers Rouges. + +Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté +et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée +peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de +fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se +décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre, +il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir +avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur +tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un +banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de +son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était +revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra +certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce +soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une +nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute +seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il +s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée +des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de +l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de +ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour, +et cette circonstance lui avait plu par-dessus tout. Ce caractère +romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les +desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour +l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob +accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore +officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la +bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à +San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une +santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps, +eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus +habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle +s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut +remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut +célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida +d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme +il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux +environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la +frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges. + +La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous, +nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce +soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le +vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si +quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour +du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude +singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui +répondit, elle reprit: + +«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la +barque. C’est un grand ami du vieux Bob. + +— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame? + +— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens +du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter +dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela +veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?» + + + + +VII +De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour +défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie + + +Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de +cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres +réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les +grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous +galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui +auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre. +Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les +convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche. + +Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis +qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se +débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en +prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus +malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout +perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus +affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant +cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil. +Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa +recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de +cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à +quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il +en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il +apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était +déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à +son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du +professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent +d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant +ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa +jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants +son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête +adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié +sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui +avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle +avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui, +resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme +seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux! + +Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait +été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde +s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente. +Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se +détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image +qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils +revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses +côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la +silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De +celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa +fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de +la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au +néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient, +répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo +nihil! + +Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il +nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux +candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de +tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles +armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la +Dagobert. + +À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les +causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac +étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait +évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne +datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé +était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une +parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, +échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je +ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté +du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à +voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante +d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais +une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous +était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui +était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette +apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la +soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon +avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple. +Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la +certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime +de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à +lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre +de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle +avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais +ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait +hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me +racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque +tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait +Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux +avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert +Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle +n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à +Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui +ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de +Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère +fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout +petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au +jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par +toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il +repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et +qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce +moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre +de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient +d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage +s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait +voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment +Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet… +Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan, +mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle +d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne +voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était! + +À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants +impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. +Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était +pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux +sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche +trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois +bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de +me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour +rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean +Roussel-Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines +lois transatlantiques, devant les hommes. + +Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup +affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait +pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, +devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de +Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se +trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui +l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se +trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour +Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément +leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir, +c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur +dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que +Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par +son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les +femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études +auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur, +n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé +d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille. +Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la +création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que +celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des +Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout +venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à +ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se +rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des +anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas +été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était +le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais +peut-être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si +elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle +eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il +lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La +mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle +bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et +voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus, +une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même +faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective +d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de +Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent, +soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et +Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la +Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être +point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et +les soins consolateurs de Mathilde. + +Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en +soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes +yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma +pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le +maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à +parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, +s’excusa, et sortit. + +«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!» + +On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme — +étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois. +J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille +les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de +complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur +reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des +plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur +dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant +que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à +jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le +fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces +loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors +d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal +pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne +d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le +mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule. + +Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître +d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était +donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers +Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste — +que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes +pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais +consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. +Darzac. + +Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait +si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important +relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, +parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien +que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi. +Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point +au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson. +On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage +secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un +secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur +Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que +son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent +de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac. +Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur +Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un +homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue +américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre +explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs. +Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du +drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait +bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu +qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui +d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que +j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin! +qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments +aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de +si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle, +policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle +on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su +que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si +elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la +jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!» +Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari +regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse +Mrs. Edith! + +Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire +au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur +de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans +l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui +enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob, +ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est +que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne +peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au +cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les +alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de +paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension! +Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur +avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni +moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à +lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille. + +Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous +nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui +était des plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de +Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai +jusqu’à l’entrée du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M. +Stangerson avait pris congé de nous. Arthur Rance, qui avait un instant +disparu, vint nous rejoindre comme nous arrivions sous la voûte. La +nuit était claire, toute illuminée de lune. Cependant, on avait allumé +des lanternes sous la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et +nous entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui +l’entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix, +après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui +halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, un grand +tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche. +C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de se +rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans. + +Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda +ce qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de +porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle +n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer: +«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais +Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous +annonçait, en riant, que, si nous avions par hasard le désir d’aller +faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu +que ses ordres étaient donnés et que nul ne pouvait plus sortir du +château, ni y entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en +affectant de plaisanter, était chargé par lui d’exécuter la consigne et +chacun savait qu’il était impossible de séduire ce vieux serviteur. +C’est ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais connu au +Glandier, avait accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de +valet de chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de +la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille avait +changé tout cela, et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait +pris la place des concierges dans la tour A. + +«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée. + +— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre +d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!… +répondit Rouletabille. + +— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria Mrs. Edith, +dont l’ahurissement était sans bornes. + +— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter sans +explication. + +Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait +mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on +prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne +pouvait guère y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin, +il était bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à +tout, autrement dit, ne fût surpris par rien! + +Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la +poterne du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée +de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le +fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis. +Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que le lendemain il +ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis! + +Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du +château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant +mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la +bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille +était seul maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise +rapidement au courant par son mari, ne disait plus rien, se contentant +de s’amuser in petto prodigieusement de ces visiteurs qui +transformaient son vieux château fort en place imprenable parce qu’ils +redoutaient l’approche d’un homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs. +Edith ne connaissait point cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé +par le Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance +lui-même était de ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument +raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le +mystère, contre l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait +dans la nuit, autour du fort d’Hercule! + +À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se +réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait +surveiller et la première et la seconde cour. C’était un point +stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait parvenir du +dehors jusqu’aux Darzac qu’en passant d’abord par le père Jacques, en +A, par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la +porte K de la Tour Carrée. Le jeune homme avait décidé que les +veilleurs désignés ne se coucheraient pas. Comme nous passions près du +puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté de la lune qu’on +avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur +la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille m’expliqua qu’il +avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu’il +y avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n’avait +aucune relation avec l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme +Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la Tour Carrée. M. +Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur +Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de Mrs. Edith firent +comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de s’aller coucher, ce +qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante et en saluant Rouletabille +d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le capitaine!» + +Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers +la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort +obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis +pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille +et moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes +notre premier conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom +donner à cette réunion d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres +de ce vieux château guerrier. + +«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille; +personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si +l’on parvenait à franchir la première porte gardée par le père Jacques +sans qu’il s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par +l’avant-poste que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé +dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier, +Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être +sûr de cet homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…» + +J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison. +C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà que, +d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d’assurer la +défense de la place. Certes! j’imagine qu’il n’avait point envie de la +rendre, à n’importe quel prix, et qu’il était parfaitement disposé à se +faire sauter en notre compagnie, plutôt que de capituler. Ah! le brave +petit gouverneur de place que c’était là! Et, en vérité, il fallait +être tout à fait brave pour entreprendre de défendre le fort d’Hercule +contre Larsan, plus brave que s’il se fût agi de mille assiégeants, +comme il arriva à l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour +débarrasser la place, qu’à faire donner grosses pièces, couleuvrines et +bombardes et puis à charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu +bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de +l’époque. Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des +ténèbres! Où était l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni +viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre l’offensive, +ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous +garder, à nous enfermer, à veiller et à attendre! + +Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son +jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de +ce côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon +générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre +bouffées rapides et dit: + +«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si +insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour +nous défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se +contentera-t-il d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur +et le découragement dans une partie de la garnison? Et +disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que +ce n’est point dans son caractère essentiellement combatif, et qui ne +se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que rien ne le +force à disparaître! Songez qu’il peut tout contre nous, mais que nous +ne pouvons rien contre lui, que nous défendre et frapper, si nous le +pouvons, quand il le voudra bien! Nous n’avons, en effet, aucun secours +à attendre du dehors. Et il le sait bien; c’est ce qui le fait si +audacieux et si tranquille! Qui pouvons-nous appeler à notre aide? + +— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car +il pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore +envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure +raison à cela. + +Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point +non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna +définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition: + +«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles, +sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers +Rouges, à la justice italienne.» + +Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de +la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous, +toute l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan +sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus +redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués du +procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût +à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout d’intéresser à +nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le Mystère de Mademoiselle +Stangerson. + +Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un +de ces secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des +gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre. + +Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais +ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à +combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui +s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour +sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que +l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son +ancienne passion. + +M. Darzac dit: + +«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le +réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit +qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le +secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète +de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. +Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce +bandit! + +— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M. +Stangerson ne saura rien!…» + +On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce +qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les +Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne +s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs. +Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien +encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son +maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui. + +Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui +se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au +milieu de nous. + +«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une +reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte +Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace +avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à +cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des +douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous +être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces +braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier +italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les +deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui +s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement +général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux +douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la +presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le +Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances +de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il +traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers +n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté +de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas +plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien +aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le +pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a +abordé près de la pointe de Garibaldi… + +— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac. + +— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je. + +— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans +le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le +réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont +reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche +la pieuvre, par les nuits calmes. + +— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux +Rochers Rouges!… + +— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il n’en est +point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont +placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France, +de telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être +aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment +cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents +mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et +la mer. Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une +soixantaine de mètres de hauteur. + +— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui +semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise. + +— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la +falaise des poches profondes. + +— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné tout +seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier. + +— C’était imprudent, remarquai-je. + +— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des choses à +dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref, +je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé +Larsan. + +— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance. + +— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité mon +mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais +est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a point vu mon +drapeau?… Il n’a pas répondu. + +— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je. + +— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!… + +— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance. + +— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien, +n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui… + +— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même +mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois! + +— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une meilleure +occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous +voudrons, au fond des Rochers Rouges!» + +Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait +dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir… + +«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi +autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans +les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque +presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en +passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je +vous attends! Venez-y!…» qu’il n’aurait peut-être pas été plus +explicite ni plus éloquent! + +— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui +s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de Rouletabille… +et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant quelque crime +abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là. + +— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges +n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que nous +y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour… + +— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas. + +— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons +laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être +plus!… Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une +hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que +par hypothèse…» + +Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait. +Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse +bêtise, nous allions peut-être à un désastre… + +Rouletabille s’était levé, pensif. + +«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour +cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je +veux que la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai +fait fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques. +J’ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un +barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable de la seconde +enceinte et je garderai moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera +toute la nuit à la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a +de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore donner une lunette +marine, restera jusqu’au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair +s’installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la +terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il surveillera, +avec moi du reste, toute la seconde cour et les boulevards et parapets. +Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans la baille et +devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur le boulevard de +l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards qui bornent la +première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, parce +que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état +de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons +disposer en toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les +fera sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en +cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils, +revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de garde. +La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond pas au qui +vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n’y a point de mot +de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier son nom et de +faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que nous qui aurons le +droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée +intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à ce soir son +entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la porte de +fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la +voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la +petite loge de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures, +tous les soirs, la porte de fer sera fermée. Demain matin, également, +Mr Arthur Rance donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons +et charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun +prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce monde +sera également compté avant sept heures du soir, heure à laquelle devra +avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette journée, +les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera à +me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du +mur qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre +petite brèche, qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de +coin (B sur le plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après +quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de +quitter le château jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je +pourrai tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la +recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux armes! +Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir… Moi, j’ai prêté +mon revolver au père Bernier, qui se promènera devant la porte de +l’appartement de Mme Darzac…» + +Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un +pareil langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de +traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais, +je le répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie +inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il aurait fait comme +moi: il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans faire le +malin! + + + + +VIII +Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer + + +Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions +les cent pas, le long des parapets, sous la lune, examinant +attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant avec anxiété +les moindres bruits de la nuit, la respiration de la mer, le vent du +large qui commença à chanter vers trois heures du matin. Mrs. Edith, +qui s’était levée, vint alors rejoindre Rouletabille sous sa poterne. +Celui-ci m’appela, me donna la garde de la poterne et de Mrs. Edith et +s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de la plus charmante humeur +du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle semblait s’amuser +follement de la figure blafarde qu’elle venait de trouver à son mari +auquel elle avait porté un verre de whisky. + +«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites +mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le +connaître!…» + +Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème. +Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien, +et qui, dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la +malheureuse, si elle s’était doutée! + +Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter +d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque +l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au +lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui +rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont +certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le +Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme +ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que +quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon +devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que +je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le +monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas +où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et +naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me +dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables +sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop +redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une +narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux +qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été +prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André +Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là +d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont, +certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas +oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises +Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné +une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir +la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands +quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de +la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type. +Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme +quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur, +connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et +son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph +Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera +un pont-levis. + +M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes +criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à +Ballmeyer. + +Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à +l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures +étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay, +il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la +mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à +l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son +début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable — Ballmeyer +subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis +prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur +de ses jours: + +«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, +commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le +bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille; +d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au +remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout +un passé d’honneur!» + +M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le +premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant +appris, après dix années, quel était le vrai coupable. + +Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature +tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse +variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en +scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie, +à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées +toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le +caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour +l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice; +c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus +coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux +fausses pistes. + +Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa +vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse +le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au +préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge +d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même. + +L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires, +sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La +science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux. + +Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans +le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue +Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux. + +Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et, +contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M. +Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen +répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après +avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des +demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé +Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses +histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre. + +Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer +Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!… + +Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge +d’instruction chargé de l’affaire. + +«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis +désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est +une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu +besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon +des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui +avez téléphoné. + +— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti. + +— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.» + +Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la +police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi, +alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à +M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné +par contumace à vingt ans de travaux forcés! + +On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité, +à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et +quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses +évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce +prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir +l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les +imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en +liberté. + +Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans +laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de +la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais +il manquait au papier le timbre du juge. + +Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à +l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son +innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet +déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le +pantalon bleu du garde qui l’accompagnait. + +Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui +compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un», +Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort +coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son +tour en excuses. + +Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier +signé et timbré aux gardes de la souricière. + +«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers! +Me prend-il pour son domestique?» + +Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de +service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre +sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer +était libre. + +C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était +échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au +garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de +blanc, à une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il +avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux +publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli +sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un +sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si +bien conçu. + +… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes +aventures du premier Ballmeyer. + +Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de +Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la +mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz, +Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans +sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car +cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait +fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!… +Connaissez-vous le «type» maintenant? + +Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre! + +Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la +personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui +finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus +qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande +idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la +contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments +que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur. + +La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec +un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit +de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son +service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait +venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de +la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement +que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi +hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il +l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce +matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le +plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que, +fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point +fermer les yeux: + +«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie +pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la +vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des +brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour +épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne +pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans +une forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un +château fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien +fermé: si vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut +bien que votre raison s’y retrouve! + +— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre +raison s’y retrouve!… + +— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous +dormez tout debout. + + + + +IX +Arrivée inattendue du «vieux Bob» + + +Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant +que la voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille +de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une +splendeur sans pareille et la mer d’une transparence telle que la +lumière du soleil la traversait comme elle eût fait d’une glace sans +tain, de telle sorte qu’on apercevait les rochers, les algues et la +mousse et tout le fond maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé +de les recouvrir. La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait +cette onde pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes +blanches et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit. +La presqu’île d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et +les vieilles pierres du château embaumaient. + +Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus +aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive +nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau +auquel mes sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des +idées de caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer. +Oh! il la frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été +poète. Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais +me rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde +tranquille; mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque +motif sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il +s’était armé d’un énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation +qu’un enfant craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait +à la mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui +provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au +rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l’on redoute de +se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans +protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet homme sauvage? +Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un moment +troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile. + +Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui +m’annonçait que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue +de plâtrier, tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des +maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et son +autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait +aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était Tullio +qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en +lui faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on +appelait Tullio «le Bourreau de la Mer». + +Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant interrogé +Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la +veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la presqu’île +d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne connaissait point cet +homme, que c’était un original qu’il avait embarqué à Menton et qui lui +avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât à la pointe des Rochers +Rouges. + +Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que nous +allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux Bob. +On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il n’arrivait +point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la +terrasse ronde du Téméraire. + +Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des +Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et +poissons de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del +paese» et servie dans la lumière et la gaieté des choses, contribua au +moins autant que toutes les précautions de Rouletabille à nous +rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous faisait moins peur +sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la pâle lueur de la lune +et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse et facilement +impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très fiers — oh! +tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance et +aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et +mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes +et de notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le +vieux Bob fit son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est +point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus +moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux +Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi, +avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir, +son pantalon noir, ses lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues +roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la tonnelle de la tour de +Charles le Téméraire. Et le vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob +est la gaieté même. + +Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est +peut-être venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses +collections d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de +Philadelphie? Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà +considéré dans sa patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa +mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de +l’étude qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith, +celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la +science de Gall et de Lavater. Or, dans le moment même qu’ils +visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda les événements +actuels, on faisait grand bruit autour des découvertes nouvelles que M. +Abbo venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés encore, dans le +patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de longues années, depuis +1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent d’études préhistoriques +avaient été extrêmement intéressés par les débris humains trouvés dans +les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière, +Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su +intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction publique à leurs +découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles attestaient, +à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient vécu en cet +endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de l’existence +de l’homme à l’époque quaternaire était faite depuis longtemps; mais, +cette époque mesurant, d’après certains, deux cent mille ans, il était +intéressant de fixer cette existence dans une étape déterminée de ces +deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on +allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des grottes, +la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée +intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le +restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo +venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur +publique (car l’événement avait dépassé les bornes du monde +scientifique) répandait le bruit qu’il venait de trouver dans la Barma +Grande d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien +conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du +début de l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire! + +Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari +passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en +termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même +l’humus de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa +jeune femme prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là, +aux créneaux moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive +silhouette sur une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par +quelques pierres écroulées de la falaise. Les légendes les plus +romanesques se rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises; +et il semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa +terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une de ces +nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait tant aimé les +cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le château +était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance l’acheta +et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les maçons et +les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette +antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne +qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor. + +Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette +découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas +antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été transporté +d’enthousiasme, et son premier soin avait été de télégraphier au vieux +Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de +Monte-Carlo ce qu’il cherchait, au prix de mille périls, depuis tant +d’années, au fond de la Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à +destination, car le vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau +ménage dans quelques mois avait déjà pris le bateau pour l’Europe. +Évidemment, la renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors des +Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et +arrivait à Menton où il s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de +sa nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt des éclats de +sa gaieté. + +La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là, +sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob +a une âme d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme, +c’est-à-dire que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant, +une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct +(redingote noire, gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues +roses), elle s’attache uniquement à en perpétuer l’impressionnante +harmonie. C’est dans cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait +le tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers +Rouges, à la recherche des derniers ossements de l’Elephas antiquus. + +Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis +il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à +l’autre de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés +en triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la +raison. Il rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que +le squelette de la Barma Grande n’était point plus ancien que celui +qu’il avait rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout +l’Institut était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements +le fait que l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à +Paris, et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après +lui avoir affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain +que le fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous, +appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire. +Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de +ce milieu de la période quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du +milieu de la période quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui +avait conté une bonne farce! Est-ce qu’à notre époque un savant, un +véritable savant, digne en vérité de ce nom de savant, pouvait encore +s’intéresser à un squelette du milieu de la période quaternaire! Le +sien — son squelette, ou tout au moins celui qu’il avait rapporté de la +terre de feu — datait du commencement de cette période, par conséquent +était plus vieux de cent mille ans… vous entendez: cent mille ans! Et +il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu à l’ours des +cavernes, omoplate qu’il avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les +bras de son propre squelette. (Il disait: mon propre squelette, ne +faisant plus de différence, dans son enthousiasme, entre son squelette +vivant qu’il habillait tous les jours de sa redingote noire, de son +gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux blancs, de ses joues +roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu). + +«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des +Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du +mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées! +Ainsi!… On n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la +période du rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de +vieux Bob!… Mon squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme +vous dites en France… Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que +je ne suis même point sûr que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges +date de l’époque moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne? +Ou encore, ou encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est +trop! Un Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas +possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah! +j’en mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!» + +Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en +lui annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la +grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une +découverte tout à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le +lendemain même du départ du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort +d’Hercule, emportant sous son bras une petite caisse qu’il lui avait +montrée en lui disant: «Voyez-vous, mistress Rance, j’ai là un trésor! +Oh! un véritable trésor!» Elle avait demandé ce que c’était que ce +trésor, mais l’autre l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la +surprise au vieux Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait +avoué qu’il venait de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»! + +Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté +du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses +traits ravagés et il cria: + +«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au vieux +Bob! C’est le crâne du vieux Bob!» + +Et il hurla: + +«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…» + +Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le +bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la +malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de +clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette caisse, qui +contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup d’ordre, il sortit +un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau, il sortit un crâne +qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos tasses à café. + +«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le crâne +du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais +sans son crâne!…» + +Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres +épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous +représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le +prononçait mi à l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement +l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et moi, +nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire. +D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait +lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté. +Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas +jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le +vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de +l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café +qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir, +surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents. + +Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main +droite et, l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre: + +«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale +très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales +et à la saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la +face tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis +que, dans la tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que +j’aperçois?…» + +Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans +la tête des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le +regardais. Et je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me +parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté +en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le quittai plus des +yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! Oui, comme remue une +perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui ne me quittait plus +jamais complètement m’embrasa la cervelle; j’allais peut-être parler +quand un bras se glissa sous le mien, et je fus entraîné par +Rouletabille. + +«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune +homme. + +— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez +encore de moi…» + +Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard de +l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et me +dit: + +«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes +dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était +point tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus +fort que les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins +dehors que dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai +appelées à mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir… +Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!» + +Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière, +j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je +l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je +n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était venue avec le +vieux Bob. + +Je dis à Rouletabille, avec inquiétude: + +«Le vieux Bob?» + +Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit: + +«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite +et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu, +ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera +déjà dans votre peau que vous n’en saurez rien encore!» + +Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest. +C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une +dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme +nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais il +m’expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le +rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les motifs de la +veille étrange qu’on lui avait imposée et le pourquoi de tous les +événements qui se poursuivaient au château depuis l’arrivée de +Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui avaient été prises +pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta même que, si cet +affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à croire qu’on +redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était point le moment de +raisonner et que, s’il était un brave homme, il devait, comme tous les +autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans essayer d’y +rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et s’éloigna en +hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et il ne me +déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la porte Nord, +il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il +ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes. + +Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques +m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut extraordinairement +intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y portai. Mon ami de +Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur Brignolles +m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille au soir +pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes +du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que +Brignolles avait pris un billet pour Nice. + +Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question que je +me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai bien +regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était si +bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche +m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je résolus +de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. Puisque +Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais garde de +«l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout +seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis +Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de +consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire +qui fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le +puits communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui +tenterait de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever +cette planche, et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en +sueur, les bras nus, le col arraché, un lourd marteau à la main. Je +trouvai qu’il se donnait bien du mouvement pour une besogne +relativement simple, et je ne pus me retenir de le lui dire, comme un +sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! Est-ce que je +n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait volontairement, et +qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que pour s’efforcer +d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je +n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure plus tard, en le surprenant +étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le +sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un mot, un +simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme: +«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être +qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et qu’il +arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège d’Eu. +J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude s’il fallait +le laisser là et s’il n’allait point par hasard dans son sommeil +laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur, +il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille ronflait +comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que +Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris. + +J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et, +bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite +j’eus l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le +professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques +semaines chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort +d’Hercule et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à +offrir la plus exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque +et moyenâgeux. À la dernière minute nous apprenons que la fille du +professeur Stangerson, dont le mariage avec M. Robert Darzac vient +d’être célébré à Paris, est arrivée également au fort d’Hercule avec le +jeune et célèbre professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous +descendent du Nord au moment où tous les étrangers nous quittent. +Combien ils ont raison! Il n’est point de plus beau printemps au monde +que celui de la côte d’azur!» + +À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du +train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et, +justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait +ferme, car enfin ce voyage dont il n’avait point fait part à M. Darzac +ne me paraissait rien moins que naturel! Et puis, je n’avais pas la +berlue: Brignolles se cachait. Brignolles baissait le nez. Brignolles +se glissait, rapide comme un voleur, parmi les voyageurs, vers la +sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta dans une voiture fermée, je +me précipitai dans une voiture non moins fermée. Place Masséna, il +quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, prit une +autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient +de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur +la route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui. +Les nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me +permettaient de voir sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à +mon cocher s’il m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le +mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus +bien étonné de voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et +Brignolles descendre, régler son cocher et entrer dans la salle +d’attente. Il allait prendre un train. Comment faire? Si je voulais +monter dans le même train que lui, n’allait-il point m’apercevoir dans +cette petite gare, sur ce quai désert? Enfin, je devais tenter le coup. +S’il m’apercevait, j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne +plus le lâcher jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire +dans ces parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne +m’aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la +frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles le +rapprochaient du fort d’Hercule. J’étais monté dans le wagon qui +suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à toutes +les gares. + +Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y +arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où +il avait peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la +gare. Je le vis descendre; il avait relevé le col de son pardessus et +enfoncé davantage encore son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un +regard circulaire sur le quai, et, rassuré, se pressa vers la sortie. +Dehors, il se jeta dans une vieille et sordide diligence qui attendait +le long du trottoir. D’un coin de la salle d’attente, j’observai mon +Brignolles. Qu’est-ce qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette +vieille guimbarde poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que +cette voiture était la diligence de Sospel. + +Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers +contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture. +Aucun chemin de fer n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés, +les plus inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires +et… des chasseurs alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin +qui y mène est l’un des plus beaux qui soient, car il faut, pour +découvrir Sospel, contourner je ne sais combien de montagnes, longer de +hauts précipices, et suivre, jusqu’à Castillon, l’étroite et profonde +vallée du Careï, tantôt sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte +ou fleurie, féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de +ses innombrables plants d’oliviers qui descendent du ciel jusqu’au lit +clair du torrent par un escalier de géants. J’étais allé à Sospel +quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais, dans +un immense char traîné par huit chevaux, et j’avais gardé de ce voyage +une sensation de vertige que je retrouvai tout entière dès que le nom +fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait faire à Sospel? Il +fallait le savoir. La diligence s’était remplie et déjà elle se mettait +en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres dansantes. Je +fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, j’escaladai la +vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de n’avoir pas averti +Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles lui eût donné des idées, +des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que moi je ne savais +pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme un chien +suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je +l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment qu’il ne fallait +pour rien au monde la perdre qu’elle m’échappa, dans le moment où je +venais de faire une découverte formidable! J’avais laissé la diligence +prendre une certaine avance, précaution que j’estimais nécessaire, et +j’arrivais moi-même à Castillon peut-être dix minutes après Brignolles. +Castillon se trouve tout à fait au sommet de la route entre Menton et +Sospel. Mon cocher me demanda la permission de laisser souffler un peu +son cheval et de lui donner à boire. Je descendis de voiture et +qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un tunnel sous lequel il était +nécessaire de passer pour atteindre le versant opposé de la montagne? +Brignolles et Frédéric Larsan! + +Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine +au sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé +par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un +sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment +d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné juste! +J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était un +danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y aurait +beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! Brignolles, +créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand je +disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me +croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se +parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus… +Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le +tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai +moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais +dans un état! Ah! Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui +raconterais une chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles +et Larsan. + +… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas +de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne +sur la route… Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a +semblé apercevoir deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je +cours… J’arrive au milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les +deux ombres ne me guettent point derrière un mur?… + +Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été +entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne +restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout +doucement de s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par +l’incendie, quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés +par la catastrophe et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol, +tristes de n’avoir plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi! +Avec mille précautions, j’ai parcouru ces ruines, considérant avec +effroi la profondeur des crevasses que, près de là, la secousse de 1887 +avait ouvertes dans le roc. L’une particulièrement paraissait un puits +sans fond et, comme j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au +tronc noirci d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile. +J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un +aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta +droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des +cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages +comme pour me reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de +solitude et de mort que le feu de la terre lui avait donné. + +Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres… +Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin +un morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à +celui dont M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne? + +Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir +été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont +le commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus +lire que «bonnet». + +Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le +tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son +portefeuille et à me prier de garder le secret de mon expédition pour +moi tout seul. + +Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si +importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point +assez vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes. + +«Rouletabille!» m’écriai-je… + +Mais, encore, il me ferma la bouche: + +«Silence! Sainclair!» + +Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette +agitation ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à +Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la +Dame en noir, mais il ne me répondit pas, suivant sa coutume, et +s’éloigna une fois de plus en poussant un profond soupir. + +On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre +malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus +de nous dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût +dit que chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et +que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient +pas. Mrs. Edith me regardait d’une singulière façon. À dix heures, +j’allai prendre ma faction, avec soulagement, sous la poterne du +jardinier. Pendant que j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame +en noir et Rouletabille passèrent sous la voûte. Un falot les +éclairait. Mme Darzac m’apparut dans un état d’exaltation remarquable. +Elle suppliait Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je +n’entendis de cette sorte d’altercation qu’un seul mot prononcé par +Rouletabille: «Voleur!»… Tous deux étaient entrés dans la Cour du +Téméraire… La Dame en noir tendit vers le jeune homme des bras qu’il ne +vit pas, car il la quitta aussitôt et s’en fut s’enfermer dans sa +chambre… Elle resta seule un instant, dans la cour, s’appuya au tronc +de l’eucalyptus dans une attitude de douleur inexprimable, puis rentra +à pas lents dans la Tour Carrée. + +Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire +dans la nuit du 11 au 12. + + + + +X +La journée du 11 + + +Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en +dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra, +pour mieux lui faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement +déraisonnable, d’insister sur certaines particularités de l’emploi de +notre temps dans la journée du 11. + +1° La matinée. + +Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde +furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous +eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque +d’acier chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de +verres fumés dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison +d’hiver écoulée. + +À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne, +dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde +Rouletabille. Je n’eus point le temps de lui poser la moindre question, +car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à +nous dire des choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété +de quoi il s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le +fort d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord +muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à +dissuader M. Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille +demanda froidement à M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé +à ce départ. Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s’était +passée la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet, +combien la situation des Darzac devenait difficile au fort d’Hercule. +L’affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de +nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il ne +faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la jalousie de +Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu’elle supportait de +plus en plus avec impatience les attentions de son mari pour Mme +Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu’elle avait cherchée à Mr +Rance avaient traversé, la nuit dernière, les murs pourtant épais de la +Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans la baille +accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa +ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère. + +Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac, +le langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et +celui de Mme Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible, +abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité +à tous deux que leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle +lutte était engagée entre eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan +saurait toujours bien les rejoindre, et dans un pays et dans un moment +où ils l’attendraient le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient +sur leurs gardes, car ils savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à +la merci de tout ce qui les entourerait, car ils n’auraient point les +remparts du fort d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation +ne pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit +jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb, +et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers dit: «Huit +jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne le disait pas, +mais on sentait bien qu’il le pensait. + +M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux. +C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur. + +Rouletabille dit: + +«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.» + +Et il s’en alla à son tour. + +Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une +toilette charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement. +Elle fut tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu +forcée et se moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis +un peu vivement qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait +point que tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la +pénible surveillance à laquelle nous nous astreignions sauvaient +peut-être, dans le moment, la meilleure des femmes. Alors, elle +s’écria, en éclatant de rire: + +«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…» + +Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je +n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en noir, +mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au +contraire, je ris avec Mrs. Edith. + +«C’est que c’est un peu vrai, fis-je… + +— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si +romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis +romanesque…» + +Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé… + +«Ah!…» + +C’est tout ce que je trouvais à dire. + +«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du +prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!» + +Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant +amusement. Quelle petite femme bizarre! + +Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous +parlait souvent et qu’on ne voyait jamais. + +Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait invité +à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails. + +J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de +cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes, +placée entre les forêts du Nord et les steppes du midi. + +Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines +moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et +intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait +eu jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On +le disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la +cour, une haute situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on +supposait que l’empereur, à cause des immenses services rendus par le +père, avait pris le fils en particulière affection. Avec cela, il était +délicat comme une femme à la fois et fort comme un turc. Bref, ce +gentilhomme russe avait tout pour lui. Sans le connaître, il m’était +déjà antipathique. Quant à ses relations avec les Rance, elles étaient +d’excellent voisinage. Ayant acheté depuis deux ans la propriété +magnifique que ses jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses +balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, «les jardins de +Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques services à Mrs. +Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du château +en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes +qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une +végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de +l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la +suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de +Ninive ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en +avait trop, il en était gêné, et il préférait garder pour lui les +roses. Mrs. Edith avait pris un certain intérêt à la fréquentation du +jeune boyard, à cause des vers qu’il lui disait. Après les lui avoir +dits en russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait même +fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers +d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en avait été si flattée +qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait des vers anglais de +les lui traduire en russe. C’étaient là jeux littéraires qui amusaient +beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance goûtait peu. Celui-ci ne +cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui plaisait qu’à +moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était point que la moitié qui +déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût précisément la moitié +qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la «moitié poète»; non, +c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas qu’un poète fût avare. +J’étais bien de son avis. Le prince n’avait point d’équipage. Il +prenait le tramway et souvent faisait son marché lui-même, assisté de +son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions. Et il +se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce détail de sa +propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de poisson, à +propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette extrême +avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine +originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il +n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins. + +«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son +panégyrique. + +— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…» + +Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement +désagréable. Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et +jusqu’à la fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et +demie. + +Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me +laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de +la Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette +tour; mais je m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la +musique. Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort +d’Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce, +douce et mâle à la fois, en sourdine, chantait. C’était un chant +étrange, une mélopée tantôt plaintive, tantôt menaçante. Je la sais +maintenant par coeur; je l’ai tant entendue depuis! Ah! vous la +connaissez bien peut-être si vous avez franchi les frontières de la +froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans le vaste empire du +nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui entraînent le voyageur +dans les flots et le noient sans miséricorde; c’est le chant du Lac de +Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel à Michel +Vereszezaka. Écoutez ça: + +«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné +vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et +deux lunes pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui +caresse le rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu +a changées en fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes +blanches comme des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du +mélèze argentée par les frimas… + +«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale +après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de +souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher. + +«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après +avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et +leurs casques d’acier. + +«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le +pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort +subite. + +«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, +le souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en +le perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du +Switez!… + +«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac s’entrouvrit +jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le regard cherchait en +vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête d’une vague et dont +on n’a jamais plus entendu parler…» + +C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que +murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait +entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la +salle et je me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, +derrière moi, j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. +J’avais devant moi le prince Galitch. + +Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: «un +beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait +donné à sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux, +d’une clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, n’eussent +laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient entourés de +longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point été davantage +s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait remarqué cette +particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de toute +l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque trop +fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées et +des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement +prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement +quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne +l’étais plus assez. + +Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des +poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras +— ce qui me fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons +parfumés de la baille, en attendant le second coup de cloche du +déjeuner qui devait être servi sous la cabane de palmes sèches, au +terre-plein de la Tour du Téméraire. + +2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse s’empare +de nous. + +À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où +la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient +d’une ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la +terre et des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter +l’éclat si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles +noirs dont j’ai parlé au début de ce chapitre. + +À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. +Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et +moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des +convives, et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout +ce qui se passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques +étaient à leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à +la poterne du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la +porte de l’appartement de M. et de Mme Darzac. + +Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions +presque inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, +penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière lesquelles +il était aussi impossible d’apercevoir nos prunelles que nos pensées. + +Le prince Galitch parla le premier. + +Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un +compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le +prince n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il s’intéressait +particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet +du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait partir +prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore +n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur quoi +le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était une +feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant +l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait +là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et +si dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale +que, sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la +police avait résolu de prier le journal l’Époque de lui prêter son +jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose que +Rouletabille rougit jusqu’aux deux oreilles et qu’il répliqua sèchement +qu’il n’avait jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et +que le chef de la Sûreté de Paris et le maître de la police de +Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le prince se prit à rire de +toutes ses dents, qu’il avait belles et vraiment je vis bien que son +rire n’était point beau, mais féroce et bête, ma foi, comme un rire +d’enfant dans une bouche de grande personne. Il fut tout à fait de +l’avis de Rouletabille et, pour le prouver, il ajouta: + +«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on +demande maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire +avec un véritable homme de lettres.» + +Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation. + +Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la +nature. Mais, pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que +les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice: + +«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir que de +loin.» + +L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre +par une invitation. + +Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle +déclara tout à coup: + +«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus. + +— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid. + +— Oui, je les ai visités, et voici comment…» + +Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude +glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone. + +Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une +barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec la +montagne. Elle avait marché d’enchantement en enchantement, mais sans +être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce que l’on +apercevait des jardins de Babylone l’avait préparée aux merveilles dont +elle violait si audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès +d’un petit étang, tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive +duquel se tenaient un grand lis d’eau et une petite vieille toute +ratatinée, au menton en galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et +la petite vieille s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle +s’appuyait pour courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton. +Mrs. Edith avait bien ri. Elle avait appelé: + +«Madame! Madame!» + +Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait +disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait +continué sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain, +elle avait entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit +particulier que font les oiseaux sauvages quand, surpris par le +chasseur, ils s’échappent de la prison de verdure où ils se sont +blottis. C’était une seconde petite vieille, plus ratatinée encore que +la première, mais moins légère, et qui s’appuyait sur une vraie canne à +bec de corbin. Elle s’évanouit — c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit +de vue au détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée +sur deux cannes à bec de corbin surgit encore du mystérieux jardin; +elle s’échappa du tronc d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant +plus vite qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes +qu’il était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs. +Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de +marbre habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois +petites vieilles étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois +corneilles sur une branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants +d’où s’échappèrent des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs. +Edith de s’enfuir. + +Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec +tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en +fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui +n’ont rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur +d’autres qui n’ont pour elles que la nature. + +Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il +dit, sans sourire: + +«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je +suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles. +Je ne sors que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon +labeur poétique avec une jalousie féroce.» + +Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication +de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter, +le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci +demanda la permission de l’ouvrir, et lut tout haut: + +«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience. +Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.» + +Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque. + +«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne +trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?» + +La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir. + +«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille. + +— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et +permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de +votre fortune.» + +Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la +bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand +étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua: + +«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous. +On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un +Larsan!…» + +Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes +derrière nos vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit +fut horrible… Nous restions maintenant immobiles autour de ce +silence-là, comme des statues… Larsan!… + +Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis +quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel +nous commencions de nous familiariser, — pourquoi, à ce moment précis, +ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma part, je n’avais encore +jamais aussi brutalement ressenti? Il me semblait que j’étais sous le +coup de foudre d’un geste magnétique. Un malaise indéfinissable se +glissait dans mes veines. J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je +me levais, je n’aurais point la force de me contenir… Le silence que +nous continuions à garder contribuait à augmenter cet incroyable état +d’hypnose… Pourquoi ne parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté +du vieux Bob?… On ne l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les +autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?… +Tout à coup, je tournai la tête et je regardai derrière moi. Alors, je +compris, à ce geste instinctif, que j’étais la proie d’un phénomène +tout naturel… Quelqu’un me regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi, +pesaient sur moi. Je ne vis point ces yeux et je ne sus d’où me venait +ce regard… Mais il était là… Je le sentais… Et c’était son regard à +lui… Et cependant, il n’y avait personne derrière moi… ni à droite, ni +à gauche, ni en face… personne autour de moi que les gens qui étaient +assis à cette table, immobiles derrière leurs binocles noirs… Alors… +alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan me regardaient +derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! les vitres +noires derrière lesquelles se cachait Larsan!… + +Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute, +avait cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au +mien… Est-ce que Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient, +eux aussi, supporté le même poids, dans le même moment, le poids de ses +yeux?… Le vieux Bob disait: + +«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de +la période quaternaire…» + +Et tous les binocles noirs remuèrent… + +Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement +dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la +porte et me dit: + +«Eh bien, l’avez-vous senti?…» + +J’étouffais; je murmurai: + +«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…» + +Un silence, et je repris, plus calme: + +«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions +fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il +n’y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez +déjà dans quel état…» + +Rouletabille m’interrompit. + +«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais +quand?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je +m’en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le +chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu, +vous-même, dehors!…» + +Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa +bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, +qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était +pas troublée par les mouvements de son coeur: + +«Raisonnons!…» + +Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà +servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, +disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne +point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se +cache.» + +Ceci suivi de cet autre argument complémentaire: + +«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie +pas là où il est.» + +Et il reprit: + +«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des +moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux. +Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes +seulement… et nous verrons peut-être clair!» + +Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains +et dit: + +«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y a-t-il à +l’intérieur des pierres? + +— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je. + +— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien! +Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS! + +— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en +venir. + +— Très bien. + +— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan. + +— Pourquoi? + +— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi! +J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je +suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous +pourquoi vous n’êtes pas Larsan?… + +— Parce que vous l’auriez bien vu!… + +— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les +poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!… +Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque +de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du +raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer! +Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un +soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte +Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et +qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si +l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous +me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, +causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le +comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! voyez-vous, +Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon +père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon +père!…» + +Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de +raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au +ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien +voir!… + +«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. +Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le +prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut +être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les +pierres…» + +Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, +le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde. + +«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les +autres? + +— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule +pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de +Bourg… + +— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, +parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles +noirs!» + +Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous, +Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!» + +Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu +questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais +il avait repris, posément: + +«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec +moi pendant que Larsan était à Bourg. + +«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la +ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, +arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent +descendre de son train. + +«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce +moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient +être à Bourg. + +«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux +jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il +arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, +sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux +jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob +faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux +grottes ni hors des jardins de Babylone… + +«Prenons d’abord M. Darzac. + +— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège! + +— Je le sais bien! + +— Et c’est une stupidité!… + +— Je le sais aussi… Mais pourquoi? + +— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il +pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, +je le dis: un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, +quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une +fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous +rassurer sur le cas de M. Stangerson — ni une femme, au point de se +faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson +connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort +d’Hercule!… + +— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh +bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie +de cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père, +j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je +n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus +solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à +plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition +de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac! + +— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a +qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!» + +Il les ouvrit. + +«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch? + +— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui +chante des chansons lithuaniennes? + +— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.» + +Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout +comme s’il ne s’en apercevait pas. + +«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il +tranquillement. + +— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?… + +— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont +nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est la +mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter +l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres +vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement +Rouletabille. + +Je ne pus retenir un geste d’admiration. + +«Ah! vous ne perdez pas votre temps! + +— L’autre non plus», gronda-t-il. + +Je croisai les bras. + +«Et le vieux Bob? fis-je. + +— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; +celui-là, non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh +bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, +cela ne se voit pas!» + +Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il +m’arrêta. + +«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?… + +— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je. + +— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…» + +Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et +brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… +songeant à quoi? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance +n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon +de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain +routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, +avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu +depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, +qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, +Mrs. Edith?… Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens +fou, moi aussi?… Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en +noir?… comme… comme Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que +Rouletabille devient un peu fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous +ensorcelés!… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de +son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La +peur, ça se gagne… comme le choléra. + +3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures. + +Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer +dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le +vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de +bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand +je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les +vieilles tours et le vieux château, toutes ces pierres menaçantes, je +ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout +haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le +nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire, +s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses jolis +doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé +dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait +faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée. + +Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de +ses yeux qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le +voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour +Carrée, habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant +souci. + +Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où +va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan +intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de +plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire. + +Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se +trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la +salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout l’espace +O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui existaient +toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux +Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette salle des gardes, +avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une +pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de transformer en salle +de bains. + +Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à +angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de +loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité de +passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l’unique +porte permettant d’entrer dans l’appartement des Darzac. L’un des époux +Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux +qui avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette loge, on +surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte +V, qui donnait sur l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac +ne se trouvaient point dans leur appartement, l’unique clef qui ouvrait +la porte R était toujours chez les Bernier; et c’était une clef +spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul +Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure +lui-même. + +Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée +pour l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du +vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel +il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un +prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir +quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au +concierge. + +Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il +lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau +installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et +sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la +porte K ouverte. Il l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur +un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait +avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du +professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui +avait dit de ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon +oncle, lui, ne craint pas qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait +compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée +saugrenue, qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le +principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! +Et il avait ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une +condition c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du +soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui +viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le +vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la tour de Charles +Le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air de contrecarrer +en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des +voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du +vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre +jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé utile de le mettre au courant +de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler +des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette +pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser qu’elle +n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu’elle s’appelait Mme +Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les +savants. Très heureux, à cause qu’il possédait le plus vieux crâne de +l’humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fût point +autour de lui. + +Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère +Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites +«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père +Bernier de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac. + +C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac. +L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, +très vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une +table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux ouvertures J +pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des +meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture que +toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la +grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde +fenêtre J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de +barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le +lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et +poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M. +Darzac de celle de sa femme. En face, dans l’angle de la tour, se +trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-guéridon sur +laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu’il +fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C’était +tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre, +si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère +Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils +faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses +vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac, +venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le +coup d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller. + +Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la +chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions +personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans +l’appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le +faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement +l’unique porte faisant communiquer l’appartement avec le corridor. + +La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais +bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et +gaie. Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et +tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit: + +«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?» + +Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux +comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du +reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que +l’on avait tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui +garnissait un côté de la muraille. L’autre côté était occupé par le +lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui +la garnissaient et que l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point +jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été absolument impossible à +quelqu’un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas +de ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les +portemanteaux était des plus légères, il n’eût pu également s’y +suspendre. Rouletabille n’en examina pas moins avec soin cette +garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette, +table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre +lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu. + +Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du +départ et nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le +dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il +remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière +qu’il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de +l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi +facile à visiter que l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, +ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, +aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère +Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui +permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du +pelage des pommes de terre dites «saucisses». + +Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes +comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient +avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait +dans l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le +plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. +Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet +escalier devenait inutilisable. + +On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à +Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée +n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand nous +en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être humain +ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier, +quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi +que je vais le raconter. + +Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans +son corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et +moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire. + +À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour B’’. Nous +nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés +par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, voilà que +nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule +mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette +agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la +nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on +pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central +qui l’a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne +croque-mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, +s’agite-t-il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents +fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier +toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce +fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le voyons brandir son +crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son rire nous fait mal +maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur. + +Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de +passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il +ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il +comprend qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore +dit à mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne +sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours. + +— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille. + +— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur +Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que +c’est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce +voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. +Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons +pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour Carrée. Il est certain «qu’il +n’en peut plus»! Sa taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les +poches. Il a l’air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de +tout, avec ses mains dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses +mains de ses poches et l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis +l’avouer tout de suite, moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a +procuré, grâce à l’aide géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante +le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité! +Alors! Alors, qu’est-ce qui l’aurait cru?… + +M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva +naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier +était sorti devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans +sa poche et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite +qu’aucun barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. +Darzac entre dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et +c’est la vérité. + +Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais +si je vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par +«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à éclater. + +À ce moment, il est cinq heures. + +4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit +l’attaque de la Tour Carrée. + +Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement +dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette +tour B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur +l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la Tour Carrée +où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il +pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il vida +entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande +stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait +évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans +la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier +riait encore des pommes de terre répandues. + +Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par +son père, au premier étage de la Louve. + +La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un +violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite… + +Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde +et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air +est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la +terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord +de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, +il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour +voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient +des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent +l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il +s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet +auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle, +avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son +mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel +est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie +avec tant de grâces languissantes? + +Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous +renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de +la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous +rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de +Rouletabille. + +«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?… + +— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince +Galitch.» + +Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions +jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne +me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si +grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules… + +«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…» + +Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince. + +«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter, +c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il +est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça +va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois +qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et +n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de +l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de +Moscou…» + +Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour. + +Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent +leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse +soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le +château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut +du terre-plein de la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est +devenu la tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous +la poterne. Nous l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui +à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient +furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de +l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque +temps encore les éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie +basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu’il se battait +contre les murs. + +Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château +Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit +entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute +noire. + +Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une +idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à +son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, +entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit +une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son +chemin vers la Tour Carrée. + +Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour +Carrée. Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de +M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette +langue; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. +Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père +Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de sa loge. Rouletabille +lui prit le courrier des mains et lui dit qu’il allait faire lui-même +la commission. + +Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber. + +Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à +cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe. + +«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille. + +— Il n’a pas bougé», répondit Bernier. + +Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de l’intérieur +(ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est +entrée. Règlement Rouletabille). + +M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons +chez lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, +juste en face de la porte R et faisait face à cette porte. + +Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la +lettre qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le +presse de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en +Russie. + +M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous +venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à +Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon ami +de Paris qui, après m’avoir donné quelques détails sans importance sur +le départ de Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait +adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des Alpes. Ceci est +extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du +renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel le plus tôt qu’il nous +sera possible, et nous sortons de l’appartement Darzac. La porte de la +chambre de Mme Darzac n’était pas fermée. Voilà ce que j’observai en +sortant. J’ai dit, du reste, que Mme Darzac n’était point chez elle. +Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte +de l’appartement, aussitôt… aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et +il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d’en haut de son +veston. Ah! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d’en +haut de son veston, je le jure!… et il en a boutonné le bouton. + +Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père +Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et +qu’il n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est pas parce +qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon chien de garde. Au +contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement, +dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir +et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était +une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. +Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle sera +heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage rendu +à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux. + +Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour +Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, +Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, +M. Darzac poussa un cri en voyant l’état dans lequel on avait mis un +lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se +distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château +fort d’Hercule tel qu’il existait au XVe siècle, d’après des documents +que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché +et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de +demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès +d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate +qu’il ne lui répondit même pas. + +J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la +précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je +reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les +événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable, +car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein +drame, sans nous en douter, hélas! + +Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du +moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, +et pensant sans doute à tout autre chose. + +En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au +ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En +attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions. + +«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait +peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…» + +Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions +arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta: + +«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là… + +— Qui? + +— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est +embaumé?» + +Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon +chemin sans plus m’occuper de lui; ce que je fis. + +Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, +de me trouver face à face avec Mathilde!… + +Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme un +oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. Elle +glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au +rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché +sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi. + +Et il remonta jusqu’à moi. + +«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!» + +Il paraissait à nouveau très agité. + +«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans +vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…» + +Et il s’affala tout à coup sur une chaise. + +«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De +l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!… +c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir +qui ne crevait toujours point. + +Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui +m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame +en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui +répondre. Enfin, il se leva: + +«Où allez-vous? + +— Prendre la garde à la poterne.» + +Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa +soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à +la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara +que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût +souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point +que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais +termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec +le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un +air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient +point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame +en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair +et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à +coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines +oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée +par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île. + +Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos +courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point +répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait +fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses +oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, +dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait +le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite +épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et +puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore +jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. +Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, +se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour +Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête +pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite +de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de +l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la +mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui +s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob +crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée. + +Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce +qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux +Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac. + +Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi +pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir +était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir. + +Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait +de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! +Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour +Carrée et recevant tout l’orage sur le dos. + +Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne. + +«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme +c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu n’as donc +pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle, +écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le +tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…» + +Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, +des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu +vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts +l’atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la +flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan! + +Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le +poignet et une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête: + +«Où est-il?… Où est-il?» + +C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel +éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux +délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. +Elle le vit. Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel +et par l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit +comme un drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la +malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci +que, dans ce vaste déchaînement des éléments, au cours de cette +tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je +sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique +parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment +Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c’est une +odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque +chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d’une +plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute +seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a donné de ces +idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus tard… parce que +Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien +tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de +cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d’un coup, +quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car +j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce +que ce parfum avait d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un +moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux +qui font mal à la tête — sont balayés comme une haleine de rose par le +vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait, je ne dis pas senti, +mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé +que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame +en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et +il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les autres soirs, +bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se passait +autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique +et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c’était +pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était un coeur de +fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un coeur +d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était un coeur +de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir +s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac +et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!… + +Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir +appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, +bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en +noir! Le parfum de la Dame en noir!…» + +La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de +son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne +s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la +suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour +trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait +comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère +et l’enfant. + +Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la +chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. +Là, nous allions être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez +elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour +du Téméraire. + +Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je +passai en face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y +fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à +brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la +façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je +ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: +«Il y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» +je fus plus ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de +l’orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière +s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à +l’abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre +vainement depuis des siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise +contenance et trahir tout l’émoi où me plongeait cette phrase +inattendue. D’abord, je ne répondis point; je balbutiai, et +certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces +choses se sont passées. Mais j’y assiste encore comme si j’étais mon +propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont +point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et, +comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses +cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la +soie légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés +comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la +glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens +bien que mon émotion, même après tant d’années, quand je songe à ces +choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n’en +dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille +du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici, +vis-à-vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de respectueuse +consternation qui me gonfla le coeur devant cette mère divinement +belle, qui, dans le désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse +tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier +de trahir mon serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me taire, et +voilà, hélas! Que mon silence même parlait plus haut que ne l’avait +jamais fait aucune de mes plaidoiries. + +Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma +vie: + +«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous +deux!» + +Et elle ajouta avec un gros sanglot: + +«Pourquoi continue-t-il à mentir?» + +Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette femme +avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de +tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais +existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de +la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie… + +Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en +quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… tout +ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu +de cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les +deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement +savoir ce que c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui +avait l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre +était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que +Rouletabille lui avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une +institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme +une explication, mais celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il +s’était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège +d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton. + +«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt. + +Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit +d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois +qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir +même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne +eudoise. + +«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai +ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de +Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?» + +Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme qui +avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je +l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs +incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le +malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui +avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils +c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme +vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais cru +Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé. + +Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé jusqu’à +lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de personne, pas même d’un +voleur! C’est alors qu’elle était rentrée dans la Tour Carrée et +qu’elle avait désiré mourir. Mais elle n’avait pas retrouvé son fils +pour le perdre sitôt et elle vivait encore! J’étais hors de moi! Je lui +baisais les mains. Je lui demandais pardon pour Rouletabille. Ainsi, +voilà quel était le résultat de la politique de mon ami. Sous prétexte +de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la tuait! Je ne +voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je m’enfuis! +J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée, +en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du +Téméraire, mais celle-ci était déserte. + +À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y +avait une lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier +branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je +l’enfonce. Rouletabille est devant moi: + +«Que voulez-vous, Sainclair?» + +En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon +courroux. + +«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée. +Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!… + +— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!… + +— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-t-il, +brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle m’a ordonné de +partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux prises avec mon +père!» + +Et il ricane, ricane. + +«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…» + +Il était affreux en parlant ainsi. + +Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante. +«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne +connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!» + +.. .. .. .. .. + +À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! +Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se +dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être +frappé lui-même!… + +Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée +emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman! + + + + +XI +L’attaque de la Tour Carrée + + +J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, redoutant +tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» une +telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours +tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il +n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire incapable de voler +directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser comme un oiseau +ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et qu’il +remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me +renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers +couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui +venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable! + +Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué +sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte de +la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut la +forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante, +malgré le cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait +une terreur indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui +jeta Rouletabille, et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je +n’entendis plus que des soupirs et des gémissements, et encore ces deux +syllabes que la nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!» + +Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur +désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour +Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que j’essayais de +me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions tout perdu, +tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils n’avait-il point +retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin retrouvé l’enfant?… +Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante? +Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, debout, sur le seuil +de la tour? + +Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire +quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu? +Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se +trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse +de la Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du +sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus, +n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du +jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais +pas. Et la porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux +murmure: «Maman! Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait +que cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient +même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du salon du +vieux Bob. C’est là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait +emporté son enfant! + +… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se +répéter: «Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses +entrecoupées, des phrases sans suite… des stupidités divines… «Alors, +tu n’es pas mort!»… Sans doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était +suffisant pour les faire repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient +s’embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer, +lui, le parfum de la Dame en noir!… Je l’entendis qui disait encore: +«Tu sais, maman, ce n’est pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait +pensé, au son de sa voix, qu’il avait encore neuf ans en disant ces +choses, le pauvre Rouletabille. «Non! mon petit!… non, tu n’as pas +volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce n’était pas ma faute si +j’entendais… mais j’en avais l’âme toute chavirée… C’était une mère qui +avait retrouvé son petit, quoi!… + +Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais +savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré. + +La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite +veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être +au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à +la hâte, quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les +traits étaient décomposés par la peur. + +«Où est le père Bernier? demandai-je. + +— Il est là, répondit-elle en tremblant. + +— Là?… Où, là?…» + +Mais elle ne me répondit pas. + +Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour +savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je +baissai la veilleuse et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert +de pommes de terre; il en avait roulé partout. La mère Bernier ne les +avait donc pas ramassées depuis que Rouletabille avait vidé le sac? + +Je me relevai, je retournai à la mère Bernier: + +«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu? + +— Je ne sais pas», répondit-elle. + +Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le +père Bernier apparut sur le seuil de la loge. + +«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair? + +— Bernier!… Qu’est-il arrivé? + +— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave… +(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée +qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac, +en posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a +eu peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur +appartement était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et +vous aviez entendu quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour +vous rassurer. + +— M. Darzac était donc rentré chez lui?… + +— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour, +monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il +est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur! +Ah! je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement, +il n’y avait personne de blessé. + +— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez +elle? + +— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle l’a +suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble. + +— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre? + +— Tenez, le voilà!…» + +Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de +l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait signe. +Je m’approchai de lui et il me dit: + +«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce n’est +pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en parle pas. Les +autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. C’est inutile +d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! J’ai un service +personnel à vous demander. + +— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez +bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile. + +— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se +coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle +ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du +calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de silence… + +— Bien, mon ami, comptez sur moi!» + +Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui +attestait mon dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous +cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!… + +Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver +Rouletabille dans le salon du vieux Bob. + +Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la +Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si +silencieux et avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui +avais entendu les transports de tout à l’heure et qui m’attendais à +trouver le fils dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux +sans dire un mot, sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme +Darzac à quitter Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle +m’intrigua à un point que je ne saurais dire, et la soumission avec +laquelle Rouletabille acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se +pencha sur le front de mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon +enfant» d’une voix si blanche, si triste, et en même temps si +solennelle, que je crus entendre l’adieu déjà lointain d’une mourante. +Rouletabille, sans répondre à sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il +tremblait comme une feuille. + +Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée. +J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose d’inouï. +L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; et il n’est point +douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, si sa raison et son +coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui venait de se passer +entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que Rouletabille +ne pensait pas comme moi? + +… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais +Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet qui +joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par +l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée. + +Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un +enfant, dit à voix basse: + +«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je +n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée. +C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part +de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…» + +Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le +salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point +fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre +distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré +l’épaisseur des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous +trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre, +mais n’était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir entendre?… +L’orage avait fui, mais les flots n’étaient pas encore apaisés et ils +se brisaient sur les rocs de la presqu’île d’Hercule avec cette +violence qui rendait toute approche de barque impossible! Ainsi +pensai-je dans le moment à une barque, parce que, une seconde, je crus +voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre — une ombre de barque. +Mais quoi! C’était là évidemment une illusion de mon esprit qui voyait +des ombres hostiles partout, — de mon esprit certainement plus agité +que les flots. + +Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir — +ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une +expiration, comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine +comme la vie qui s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva +par cette fenêtre et passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien… +non, on n’entendait plus rien que le mugissement intermittent de la +mer, et, tout à coup, la lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour +Carrée, toute noire, rentra dans la nuit. Mon ami et moi nous étions +saisi la main et nous nous commandions ainsi, par cette communication +muette, l’immobilité et le silence. Quelqu’un mourait, là, dans la +tour! Quelqu’un qu’on nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un +qui n’était ni Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère +Bernier, ni, à n’en point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne +pouvait pas être dans la tour. + +Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre +qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart +d’heure s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la +fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller +éteindre cette lumière et redescendre. Je pris mille précautions; cinq +minutes plus tard, j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait +plus maintenant d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible +lueur au ras du sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la +batterie basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du +jardinier où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position +qu’ils occupaient, on pouvait très bien s’expliquer que ni le vieux Bob +ni Mattoni n’eussent rien entendu de ce qui s’était passé dans la Tour +Carrée, ni même, dans l’orage finissant, des clameurs de Rouletabille +poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la poterne étaient épais +et le vieux Bob était enfoui dans un véritable souterrain. + +J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans +l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation qu’il +n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la porte de la +Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme j’allais +me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste sur la cour, +Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à lui-même de +dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était très +courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon +ami, et voici ce que je vis: + +D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, qui, +sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la +poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté +de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se +retourna du côté de la tour et fit un signe que nous pouvions +interpréter comme un signe de tranquillité. À qui s’adressait ce signe? +Rouletabille se pencha encore; mais il se rejeta brusquement en +arrière, me repoussant. + +Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y +avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou +plutôt nous l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une +courte conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous +entendîmes quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du +jardinier, et le père Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse +noire et tout doucement roulante d’une voiture. Nous distinguions +bientôt que c’était la petite charrette anglaise, traînée par Toby, le +poney d’Arthur Rance. La Cour du Téméraire était de terre battue et le +petit équipage ne faisait pas plus de bruit sur cette terre que s’il +avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille +qu’on eût dit qu’il avait reçu les instructions du père Bernier. +Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos +fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans +encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la porte +le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants +s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à +mon ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans +que j’en pusse deviner la raison subite. + +Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et +retournait à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher +davantage, et, certainement, les personnes qui étaient maintenant sur +le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient +regardé de notre côté, mais elles ne pensaient guère à nous. La nuit +s’éclaircissait alors d’un beau rayon de lune qui fit une grande raie +éclatante sur la mer et allongea sa clarté bleue dans la Cour du +Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis de la tour et +s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris qu’ils eurent un +mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir +prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le +faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si +elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point +conclure. + +Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui me +manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et qu’il +souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser sous la +banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa +casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes +distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait +fait de gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le +mur de la tour, la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune +aide. Et, soudain, dans le moment que M. Darzac avait réussi à pousser +le sac dans la voiture, Mathilde prononça, d’une voix sourdement +épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» — «C’est la fin!…» répondit +M. Darzac qui, maintenant, s’épongeait le front. Sur quoi il mit son +pardessus et prit Toby par la bride. Il s’éloigna, faisant un signe à +la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la muraille comme si +on l’avait allongée là pour quelque supplice, ne lui répondit pas. M. +Darzac nous parut plutôt calme. Il avait redressé la taille. Il +marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: d’un pas d’honnête homme +conscient d’avoir accompli son devoir. Toujours avec de grandes +précautions, il disparut avec sa voiture sous la poterne du jardinier +et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée. + +Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint +énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et +retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand +il ne fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée, +Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa +entre la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du +concierge. + +«Venez avec moi», lui dit-il. + +L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi aussi. Il +nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux +étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent: + +«C’est un grand malheur!» + + + + +XII +Le corps impossible + + +«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua +Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si +vous ne nous cachez rien. Allons, venez!» + +Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf, +et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon +Rouletabille. Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un +problème sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, +maintenant qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il +reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte +entreprise contre le mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, +jusqu’à la minute suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma +vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé +et se furent expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste +d’hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui +ne contribue nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation +faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 +au 13 avril. + +Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il +brisera et qui crieront grâce. + +Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre +compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de +Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la +lampe. + +Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa +pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui +s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil +s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il +dit: + +«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?» + +Bernier secoua sa rude tête de gars picard. + +«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je +n’en sais rien!…» + +Rouletabille: + +«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me +racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de +rien!… + +— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus? + +— Mais, de votre sécurité, Bernier!… + +— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait! + +— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se +levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le +temps de faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique +nécessaire… «Alors, reprit-il, il était dans la Tour Carrée? + +— Oui, fit la tête de Bernier. + +— Où? Dans la chambre du vieux Bob? + +— Non! fit la tête de Bernier. + +— Caché chez vous, dans votre loge? + +— Non, fit la tête de Bernier. + +— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans +l’appartement de M. et Mme Darzac? + +— Oui, fit la tête de Bernier. + +— Misérable!» grinça Rouletabille. + +Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge, +et l’enlevai aux griffes de Rouletabille. + +Quand il put respirer: + +«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler? +fit-il. + +— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous +avouez qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui +donc l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui, +seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?» + +Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui +m’accusez d’être le complice de Larsan? + +— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous +savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!… + +— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… j’ai eu tort +de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se bat pour +ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande pardon! + +— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous +êtes un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que +j’incrimine: c’est votre négligence. + +— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. Ma +négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai eu +toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans +cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, à +cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point, +naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, +vous et M. Sainclair! + +— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet +individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous +l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. et Mme Darzac +s’il n’y était pas! + +— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était! + +— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. +Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en +l’absence de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre +quand il avait la clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre +pendant qu’il était là! + +— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus +que tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: +voilà bien le mystère! + +— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi, +avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé +immédiatement la porte? + +— Oui, monsieur. + +— Et quand l’avez-vous rouverte? + +— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac +chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque +temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils +se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur +appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu qu’on +repoussait les verrous. + +— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas +ouvert la porte? + +— Pas une seule fois. + +— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps? + +— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l’appartement, et +c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie, +sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour +étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. Après le +dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma +femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même +si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte +de l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus +incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne +savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce +qui s’est passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement +à cinq heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui s’est +passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que M. Darzac +était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de même, +l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et puis, +encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que +j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est passé après. +Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la mort de l’homme, ce +qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! C’est un mystère! + +— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez bien +que vous n’avez pas quitté le couloir? + +— Ma foi, oui! + +— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille. + +— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez +appelé… + +— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette +minute-là… + +— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. Darzac était +dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un mystère!… + +— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces deux +minutes-là? + +— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge l’aurait +bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué, +ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne +d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que +personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, +la nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me +croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là! + +— Où était-il, le cadavre? + +— Dans sa chambre. + +— C’était bien un cadavre? + +— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais! + +— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier. + +— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait +un coup de revolver dans le coeur!» + +Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu? +Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux +yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème +de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il +venu se faire tuer? + +Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire +avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était +derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement +dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère +Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de +Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on +bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la +bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui +appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous +autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que +sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. +Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte +continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement +de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces +mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit +M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée, +épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous +dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le +sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui +l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri, +avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela: +l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours +qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, +presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le +père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était +plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la +lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la +lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le +bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert +pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur +quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle +apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas +de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et, +aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient! +il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier! +Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte, +pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous-en! +Qu’il ne sache rien!» + +Le père Bernier continuait: + +«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous +a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi, +j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait +fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un +sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en +entend plus parler!» + +— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma +femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon +tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible. +Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, +dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui +interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé +le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais +j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle +n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est +si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a +demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en +sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour +madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je +l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous +protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans +la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M. +Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre. +Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à +coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, +messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte +pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier +bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra +jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter +tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai, +tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me +décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et +à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison… +Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan! +Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je sais bien, il n’est pas +propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en +délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une +fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la +meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de +malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… +Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés +soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls +dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que +vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a +eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si +c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en +mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie. +J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, +on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en +mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se +taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!» + +Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains: + +«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!» + +Rouletabille l’arrêta: + +«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son +avis? + +— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui +obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère +blessure à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y +avait qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le +misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il +n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. Ses +premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire: + +«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait +personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.» + +— Où cela se passait-il? + +— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre +chère femme. + +— Et le cadavre? Où était-il? + +— Il était resté dans la chambre de M. Darzac. + +— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en débarrasser? + +— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise, +car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service; +vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y +attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le +réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi +qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. Darzac, +qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée +des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, +ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. +Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame +n’a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été +fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions +point rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, +une fois encore, à soupirer, et quel soupir! Le reste, monsieur, vous +l’avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi! Que Dieu nous +garde!» + +Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le +remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui +recommanda la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa +brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il +venait de subir à Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui +serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne. + +«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous +quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand +nous fûmes seuls. Larsan est mort?… + +— Oui, me répliqua-t-il, je le crains. + +— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?… + +— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais pas +encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ +NI MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!» + + + + +XIII +Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes + + +Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé +moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu +dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la +chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se +regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il +eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi, +Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il +paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne +vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi +s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre +rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la +petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à +l’affût. + +… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie +blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était +l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit, +blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a +pas dormi. + +«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais +compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec +votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais +savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de +revolver sur la table de nuit»? + +— Non!… me répondit-il sans se détourner. + +— Elle ne vous a rien dit de cela? + +— Non! + +— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du +cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce +jour-là!… + +— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi, +Sainclair; je ne lui ai rien demandé! + +— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant +qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de +ce cri? + +— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets +de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse +rien demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous +quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte… + +— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!» + +— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…» + +Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. +Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit +falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui +conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire. + +«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! +Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le +vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon +cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.» + +Et il poussa un gros soupir: + +«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…» + +Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans +la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait +toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob! + +Rouletabille fit: + +«Oh! oh!» + +Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de +lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de +la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était +relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes +bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges, +des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un +os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la +couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre +raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la +table-bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il +avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à +sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée +au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la +solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché. + +Rouletabille me vit et me dit: + +«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par +les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.» + +Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les +traces de pas. + +«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à +Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne +et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…» + +Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On +n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part! + +Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit: + +«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille +toujours.» + +Et puis, soucieux, il ajouta: + +«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher, +je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac, +lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et +ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du +Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il +n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé +ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout +cas, il n’y est point revenu depuis!» + +Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui +éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une +façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes, +mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent. + +Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le +prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites +vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le +considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le +regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois +l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des +fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe +au-dessus de sa tête. + +Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le +crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je +constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si +quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou +s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux +plus que jamais: + +«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il +s’en aille, que le sac!» + +Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus +surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de +deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que +nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle +dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour +à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être +occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime +impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des +dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui, +il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la +planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan, +tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et +gentil commis d’architecte. + +Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre +traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour +du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac. + +Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant +un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait +servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout +l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, +prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur +partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait +la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu +la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui +parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, +attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se +crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne +reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers +moi qu’il renversa le vaste fauteuil. + +«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture +rouge!» + +Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation +sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret… + +«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les +yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle. + +Je ne pus m’empêcher de lui demander: + +«Mais, qu’est-ce qu’elle a?… + +— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche +maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…» + +Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du +sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle. + +Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je +m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang. + +«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de +Larsan?… + +— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de +Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du +sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le +seul moyen!…» + +J’étais tout à fait, tout à fait étonné. + +«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…» + +Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son +père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne +se laisse pas prendre son sang comme ça!» + +«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles +de la Dame en noir!… + +— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme +ça!…» + +Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit +lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot: + +«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop +affreux.» + +Et il dit encore: + +«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…» + +Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba +dans le godet: + +«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!» + +Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin +infini et l’alla enfermer dans une petite armoire. + +Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le +regardais faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à +coup, devenu vraiment fou. + +«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne +pouvons plus reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise +tout… tout ce qui s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait +rentrer tout de suite… tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! +je ne peux plus attendre!…» + +Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi +s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? +Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?… + +Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau: + +«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas +mort!…» + +Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras: + +«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…» + +Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous +trouvions. Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse +seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me +répondit qu’il ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, +«tant que le cercle ne serait point fermé». + +Et il ajouta, lugubre: + +«Puisse-t-il ne l’être jamais!…» + +La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle +s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. +Il parut très fâché de nous voir. + +«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit-il… +Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux +n’est toujours pas rentré. + +— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille. + +Et il poussa la porte. + +«Surtout ne dites pas à madame… + +— Mais non!… Mais non!…» + +Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près +complète. + +«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le +reporter à voix basse. + +— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus +rentrer dans la chambre… ni moi non plus… + +— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et +attendez que je vous appelle!» + +Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous +aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était +encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La +grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de +la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, +elle n’eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, +d’une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus: + +«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous +n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous voulez?» + +Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie: + +«Vous m’aviez juré de ne rien voir.» + +Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect +infini: + +«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le +ton d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…» + +Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût pris +la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand +il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut +un recul de tout le corps. + +«Pas là!» gémit-elle… + +Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille +secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son +ordre, l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva. + +La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre +était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par +les vastes embrasures rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel +éclairage pour une chambre de meurtre! Que de sang sur les murs et sur +le plancher et sur les meubles!… Le sang du soleil levant et de l’homme +que Toby avait emporté on ne savait où… dans le sac de pommes de terre! +Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps +du lit auxquels l’homme, dans son agonie, avait dû désespérément +s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l’on voyait sur le +linge la marque d’une main rouge. C’est dans tout cela que nous +entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à s’évanouir, +pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce et suppliante: «Il +le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout de suite après +l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je venais de +remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par signes +de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au +fur et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus +troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout +le calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il +n’y parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout +le temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle +lui tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à s’étouffer, et +cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle fut un peu +soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur elle. +Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent +tous les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans +la chambre rouge. Elle dit à voix basse: + +«Nous sommes délivrés…» + +Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de +prière: «Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout… +tout ce qui s’est passé… tout ce que tu as vu…» + +Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui +était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les +objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le plancher et +elle raconta l’atroce scène à voix si basse que je dus m’approcher, me +pencher sur elle pour l’entendre. De ses petites phrases hachées, il +ressortait qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé +les verrous et s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle +sorte qu’il se trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose +arriva. La Dame en noir, elle, était un peu sur la gauche, se disposant +à passer dans sa chambre. La pièce n’était éclairée que par une bougie, +placée sur la table de nuit, à gauche, à portée de Mathilde. Et voici +ce qu’il advint. Dans le silence de la pièce, il y eut un craquement, +un craquement brusque de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les +deux, et regarder du même côté, pendant qu’une même angoisse leur +faisait battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout +s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être sans +le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement naturel et +jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un mouvement +pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il +fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le +premier et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La +Dame en noir se demanda si elle n’était pas victime de quelque +hallucination, si elle avait vu réellement remuer le placard. Mais +Darzac avait eu lui aussi la même sensation, car il quitta tout à coup +la table-bureau et fit bravement un pas en avant… C’est à ce moment que +la porte… la porte du placard… s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut +poussée par une main invisible… elle tourna sur ses gonds… La Dame en +noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas… Mais elle eut un geste +de terreur et d’affolement qui jeta par terre la bougie au moment même +où du placard surgissait une ombre et au moment même où Robert Darzac, +poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre… + +«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit +Rouletabille… Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?… +Vous avez tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan, +puisque tu n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué +l’ombre de Larsan! + +— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne +dit plus rien…) + +Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc +auraient-ils tué, s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait +pas vu la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en +frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait +entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix +de Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit, +annonçait la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» +pendant que l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante: +«Mathilde!… Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait +appelée du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle… +elle n’avait pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux +ombres, que s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un +secours qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et +puis, tout à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait +pousser le cri atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui +était mort?… Qui était vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix +allait-elle entendre?… + +… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!… + +Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et +elle se laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre. +Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille, +que je travaille beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne +me quittez plus!… Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour +de M. Darzac!» s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui +promit, la supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte +de la chambre quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille +demandait qui était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit: + +«Enfin!» + +Et il ouvrit. + +Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus +pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient +ravagée qu’elle n’en exprimait plus aucune. + +«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…» + +Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la +Dame en noir. Il leva les yeux sur elle: + +«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…» + +Rouletabille demanda tout de suite: + +«Au moins, vous avez vu sa figure? + +— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que j’allais +ouvrir le sac?…» + +J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet +incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui +dit: + +«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, cela!…» + +Et il lui serra la main avec effusion… + +«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut +maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y +aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!…» + +Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, +Rouletabille m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout +à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu +déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, +pour dire: + +«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!» + +Je lui répondis en regardant M. Darzac: + +«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés? + +— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille. + +— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment +cet homme est entré…» + +Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver +qu’il venait de trouver sous le placard. + +«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il +n’a pas eu le temps de s’en servir.» + +Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre +revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme. + +«Voilà une bonne arme!» fit-il. + +Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le +culot de la cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette +arme à l’autre, celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait +échappé aux mains de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait +une marque de Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes +ses cartouches et Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais +servi. + +«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il. +Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait +simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré +tout de suite.» + +Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan +dans sa poche. + +«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la +tête, je vous jure que c’est bien inutile! + +— Vous croyez? demanda Rouletabille. + +— J’en suis sûr.» + +Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit: + +«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le +cadavre?» + +M. Darzac répondit: + +«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus +rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce +avec cet homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je +dirai: c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus +jamais de cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le +cadavre. Elle vous le dira, s’il lui plaît. + +— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut. + +— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de +même, vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant, +êtes-vous sûr qu’il soit mort? + +— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac. + +— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est fini? implora +Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… Cette +atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!» + +Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce +mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame qui +venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat. +Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de +terre! + +Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait +d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et qui +fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder ni la +regarder; ce fut elle, la première, qui parla: + +«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai plus!…» + +Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas. + +«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré! + +— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère qu’il a +emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort. + +— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit +Rouletabille. + +— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous +voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut +le chasser! Il faut le chasser! + +— Chassons-le», dit encore Rouletabille. + +Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame +en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui +parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait point. +Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous +crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à +Rouletabille de ne point insister. + +Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier +et sa femme. + +Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une +confrontation générale de nous tous d’où il résulta d’une façon +définitive que: + +1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le +placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement; + +2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux +fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence de M. +et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y laisser +entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer +M. et Mme Darzac; + +3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en +était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie; + +4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac +aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois, +l’après-midi et le soir; + +5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement +de cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de +deux minutes à six heures. + +Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M. +Darzac pour prendre des notes, se leva et dit: + +«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est dans la +brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier +vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant +la porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac. +Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, +pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous +avez fermé immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez +poussé les verrous?» + +M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et +il ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu +avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!» + +Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé +plus tard. + +On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge. + +Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit: + +«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… L’appartement +de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que l’était la Chambre +Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou encore que l’était la +galerie inexplicable. + +— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: ce +sont les mêmes procédés. + +— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les +mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui +cachait ses blessures. + +— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais +bien!…» + +Il y eut un douloureux silence. + +M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du +crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui +avait été dit pour la Chambre Jaune. + +«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces +plafonds et dans ces murs. + +— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. + +— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire! +continua M. Darzac. + +— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs +de la Chambre Jaune? + +— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la Tour +Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on n’y peut +introduire personne avant ni après. + +— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque c’est +le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; dans +la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!» + +Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir +s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, d’un mot: + +«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…» + + + + +XIV +Le sac de pommes de terre + + +Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait +avec Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir, +qui avait hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner +l’appartement de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer +quelque hôte de la Louve. Son dernier mot avait été pour nous +recommander la prudence et le silence. Rouletabille nous donna congé. + +Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et +autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans +leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis +profondément, vaincu par la fatigue physique, plus forte que tout. +Quand je me réveillai, je restai quelques instants sur ma couche, dans +un doux anéantissement; et puis tout à coup je me dressai, me rappelant +les événements de la nuit. + +«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!» + +Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma +pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du +«corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut +point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près +ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient; +et alors que l’horreur de l’événement en lui-même — l’horreur de ce +corps à l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit +pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et +mystérieuse tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait, +s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au contraire +l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, grandit, se dressa +devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante. +Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de +nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du problème +que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour +dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui +eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de +l’exactitude de ces termes. + +Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle produite? à quel +moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles mines, +contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le domaine +de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant et lui ont +livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? Ah! que +de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il faut +savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout et +dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans clameur; et +l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses bas. L’attaque! +Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle est peut-être +encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un soupir, +dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi +dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se +voit… dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas! + +Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je +m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend +sous le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je +suis tout étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de +déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble +que Mr Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa +poignée de main est glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. +Edith, du coin sombre où elle est nonchalamment étendue, nous salue de +ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous +allons savoir ce qu’il veut». À quoi Rouletabille répond en s’excusant +de nous avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a, +affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu’il n’a pas +voulu la retarder d’une seconde. Le ton qu’il a pris pour nous dire +cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et simule une +peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, dit: «Attendez, +madame, pour frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous faire +part d’une nouvelle qui n’est point gaie!» Nous nous regardons tous. +Comme il a dit cela! J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme Darzac +leur «expression» du jour. Comment leur visage se tient-il depuis la +nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On n’est pas plus +«fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie +ceux d’entre nous qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il +commence. Il s’adresse à Mrs. Edith. + +«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai décidé de +supprimer toute cette «garde» qui entourait le château d’Hercule comme +d’une seconde enceinte, que j’avais jugée nécessaire à la sécurité de +M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle +vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons +le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur. + +Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. +Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. +Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous +nous demandons avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en +venir. + +«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur +Rouletabille! Eh bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle +m’ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté +(affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très +affectée et, chose curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au +contraire, elle m’a tout à fait intéressée à cause de mes goûts +romanesques; mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est qu’elle me +prouve que M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. + +— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette +nuit.» + +Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à +apercevoir. + +«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais +comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une +pareille nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses +intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac +n’est-il pas allé à Castelar?» + +Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. et de +Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un +mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas. + +«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, +il est nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour +laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, +madame, vous a mise au courant des affreux drames du Glandier et du +rôle criminel qu’y joua… + +— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela. + +— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne +garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu +réapparaître ce personnage. + +— Parfaitement. + +— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce +personnage ne reparaîtra plus. + +— Qu’est-il devenu? + +— Il est mort! + +— Quand? + +— Cette nuit. + +— Et comment est-il mort, cette nuit? + +— On l’a tué, madame. + +— Et où l’a-t-on tué? + +— Dans la Tour Carrée!» + +Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien +compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient, +M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas +hésité à le leur apprendre. + +«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a tué? + +— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se +rasseoir. + +Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil, +nous n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin. + +Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M. +Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette +fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant +affectée): + +«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!» + +Et elle se retourna vers son mari en s’écriant: + +«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!» + +Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans +sa nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle +lui promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari +étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les +seconder, elle et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur +dévouement et qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait +devant les juges. + +«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de +juges et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan +était mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh +bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il +serait tout à fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme +Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup trop déjà les +innocentes victimes et nous avons compté pour cela sur votre +complicité. Le drame s’est passé d’une façon si mystérieuse, cette +nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris la précaution de vous le +faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. Mais M. et Mme +Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce qu’ils +devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple des +politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué +quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre +quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la +justice italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident +imprévu la mettrait au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont +assez de tact pour ne point vouloir vous faire courir le risque +d’apprendre un jour par la rumeur publique, ou par une descente de +police, un événement aussi important qui s’est passé justement sous +votre toit.» + +Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême. + +«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en +réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac, +le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac. +Mais j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac +aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans +tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez +notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de +justice, si nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra +tout supposer…» + +À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de +cette tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué +Frédéric Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui +était traîné en prison. + +«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…» + +Mrs. Edith ajouta: + +«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision, +il conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.» + +Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient +encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille +en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur +promettait le silence et nous engageait tous au silence; aussi +n’eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre dans leur +fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout +dire!» + +Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je +compris à ses yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de +considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur +Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à +bec de corbin. Le bec en était d’ivoire et joliment travaillé par un +ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit cette canne. + +«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et +mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas encore +remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de +Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.» + +Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la +canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber +devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis +immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un +regard qui me foudroya. Et, avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce +regard-là que j’étais un imbécile! + +Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable de +«suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac. + +«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les +émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous +en prie, dans nos chambres, vous vous reposerez. + +— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs. +Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous +intéresse particulièrement. + +— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.» + +Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il +racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le +saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit. +Jamais le problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait +nous apparaître avec plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était +toute réellement (je dis réellement, ma foi) frissonnante. Quant à +Arthur Rance, il avait mis le bout du bec de sa canne dans sa bouche et +il répétait avec un flegme tout américain, mais avec une conviction +impressionnante: «C’est une histoire du diable! C’est une histoire du +diable! L’histoire du corps de trop est une histoire du diable!…» + +Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui +dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la +conversation devint à peu près générale; mais c’était moins une +conversation qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections, +d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de +demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du «corps +de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient +qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible sortie +du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce +propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman +héroïque qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point +laisser tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il +méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits, +manifestation qu’il supportait avec l’air d’un professeur qui accorde +quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été bien sages. +C’était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et que je lui +reprochais quelquefois, sans succès d’ailleurs, car Rouletabille a +toujours pris les airs qu’il a voulus. + +Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il +demanda brusquement à Mrs. Edith: + +«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la +justice? + +— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions +impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette +allusion voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa +celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose, +monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait +pu l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues +heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi à +rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant de +pénétrer dans la place!» + +Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque +trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment inconscient, +s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de poser +contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce qu’il veut +faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai plus! Ah! je m’en +garderai bien!…» + +Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer +d’une façon aussi vive, presque cruelle. + +«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que +j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles. +Si elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps +de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence peut-être +moins inexplicable d’un corps de moins.» + +Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les +autres redoutant déjà de comprendre. + +«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir +qu’il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.» +Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer: +«Un corps de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est +pour le mieux!» + +— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce corps +de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de +trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le +corps de votre oncle, M. Bob! + +— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous +criâmes tous avec elle: + +«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu! + +— Hélas!» fit Rouletabille. + +Et il laissa tomber la canne. + +Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» +les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette +canne qui tombait. + +«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette +canne», dit Rouletabille. + +Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même +pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une +lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très +accentué, poussait une clameur sauvage: + +«Vous avez tué mon oncle!» + +Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer. +D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce que +son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le +sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la +brutalité avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion +qui, au surplus, ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, +qu’une bien tremblante hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. +Edith de nous écouter, que cette hypothèse ne pouvait en aucune façon +être considérée par Mrs. Edith comme une injure, attendu qu’elle +n’était possible qu’en admettant la supercherie d’un Larsan qui aurait +pris la place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de +se taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit: + +«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a +disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous +accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous, +monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même que +vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à +jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me +débarrasser bientôt de votre présence! + +— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, j’allais +justement vous demander la permission de prendre congé de votre grâce. +J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans vingt-quatre +heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les difficultés qui +pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre respectable +oncle. + +— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je déposerai +une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur. + +— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir recours, je +vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous +pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous +confiance, madame, en Mattoni? + +— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni. + +— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon +départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique +livre…» + +Et Rouletabille tira un livre de sa poche. + +«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse. + +— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire de +ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de +lire les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un +illustre bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.» + +Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les +histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance. + +«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous +demander si l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des +difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect +d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car il y +avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur le +vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des +pampas de l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui +vous accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus +susceptibles d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!… +Je vous en conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation, +pour nous tous, n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites +de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même +s’arrêter à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de +monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux +Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à votre disposition et +toujours votre très humble et très obéissant serviteur.» + +À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie +outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit: + +«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se +passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que +vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me +reprochez la rapidité avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais +veuillez vous souvenir, monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant +encore, me reprochait ma lenteur!» + +Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa +femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte +s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du vieux +Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté +surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés. +Son visage en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux +en désordre, reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre +tout de suite quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une +loque infâme qu’il jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée +de larges taches d’un brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes +immédiatement en reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à +emporter le corps de trop. + +De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà +mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions +tous, à l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce qu’il +dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…» + +Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que l’autre +nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac avec des +yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait s’élancer, mais +un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour +nous: + +«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la +charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. +Cela l’a intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au +vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre +pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette +anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de +l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est parvenu +jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est descendu, +persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il n’en a +rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux +Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, +il réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac +d’assassinat si on ne le lui montre pas…» + +Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith +reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques +mots, lui promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, +en excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille: + +«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne. + +— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, c’est moi +qui ai raison! + +— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle. + +— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il n’est +plus dans le sac!» + +Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son +mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de +l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait +tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit: + +«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été +aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une minute +à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici… +Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… +Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous +lui défendrez, même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… +Ah! et puis… il ne faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il +ne le faut plus!… À l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux +chambres libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous +veillerez à ce déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre +les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! +Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser… tous les trois!…» + +Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en +tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute +cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements, +m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver +naturelle plus tard! + + + + +XV +Les soupirs de la nuit + + +Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur +la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front +brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt +la lune s’est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent +plus autour de l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile +de ce monde, j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le +regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête +d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles +m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui +les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant +souvenir? Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire +sur la Côte d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son +image et ses chants me poursuivent-ils ainsi? + +Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et +ses longs cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi +aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois +pas. J’aime mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui +m’agite dans la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que +lui porte Mrs. Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela; +dans mon esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On +ne l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut +présenté, c’est-à-dire depuis l’avant-veille. + +L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien +apporté de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que +du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir +interrogé les domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la +Tour Ronde. Elle n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac. +«C’est l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est +promené une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort +impatient. Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de +la Louve. Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur +Stangerson. + +… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se +reprennent à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci, +sinon l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et glisse +maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se +dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se courbe +sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh! +voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de +la Tour Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs. +Edith y suffirait… + +Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui +donc peut se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous +que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M. +Stangerson, qui semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il +justement cette nuit-là, lui dont la couche n’a cessé d’être visitée, +comme on dit, par la pâle insomnie depuis la révélation du Glandier? Et +moi, est-ce que je dors? + +J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes +pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que +je suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du +prince Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il +sauta sur le galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames, +sauta. Je reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et +son esclave Jean. Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans +l’ombre protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants… + +Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et +puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de +la poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une +ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de +la chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du +Jardinier et j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a +pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse +derrière une haie de verveine qui borde le sentier conduisant +directement à la Louve, à travers buissons et bosquets et tout le +débordement parfumé du printemps en fleurs. Je n’ai point fait de +bruit, et l’ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement. +C’est la Dame en noir! La lune, sous l’ogive à demi détruite, me la +montre toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme +par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la chapelle, +et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui me séparait de +ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles entrecoupées de +soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent +humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier. +Était-elle seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit +d’angoisse, cet autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en +toute paix sa prière embaumée? + +Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je +reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais maintenant +entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. L’indiscrétion était forte, +inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus de mon devoir d’écouter. +Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. Edith ni au prince +Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… Pourquoi +était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se +disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la +Louve pour promener son angoisse dans le jardin, et que son mari +l’avait rejointe… La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains +de Robert Darzac, et elle lui disait: + +«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous +vois si changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me +dites pas que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert… +comme autrefois… je vous le promets…» + +Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait +encore. + +Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction: + +«Certes! je vous le promets…» + +Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin, +mais si malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme +avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me +voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis plus les +lauriers-cerises derrière lesquels j’étais caché. + +M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout +haut avec une violence qui me fit réfléchir: + +«Oui, il faut être heureux! Il le faut!» + +Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à +son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort, +d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en +noir, la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers +l’espace. + +Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée +qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en souviens +très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de rapt +dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà dit pour +tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!» + +Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a +été plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de +suite, elle a crié: «C’est Larsan!» + +J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers +moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma +présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit: + +«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami… +Et vous l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur; +moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait +croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu! +Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre amour. Elle +s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer que celle-ci la +poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de +la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m’a +réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, et +moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son +indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à +quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…» + +Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en +fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la +douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme +qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il +continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien +comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle +elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour +expliquer une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le +remords, de la fille du professeur Stangerson pour son père… + +M. Darzac continua de gémir. + +«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi +m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne +veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de +nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle +redoute que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat +d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je n’existe +pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois qu’elle est +venue, son père me la reprend!» + +Je me disais: «Son père… son père et son enfant!» + +Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit +encore, se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne +peux plus la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais +pas!…» + +Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et +lamentable silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à +l’heure du crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord, +allongée par les feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas +être plus écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone +qu’on nous représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs +de Colone, le poids d’une surhumaine infortune. + +Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être +à cause d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je +demandai à brûle-pourpoint: + +«Comment se fait-il que le sac était vide?» + +Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement: +«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et +s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille. + +Je le regardais marcher… + +… Je suis fou… + + + + +XVI +Découverte de «L’Australie» + + +La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et +voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du +jour. D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard +incertain. Et si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est +fatiguée à se courber plus que de nature, si les épaules se sont très +habilement arrondies, voici la minute où le grand corps de Larsan, +sorti de scène, va se délasser. Qu’il se délasse donc! Je l’épie dans +la coulisse… derrière les figuiers de Barbarie, pas un de ses +mouvements ne m’échappe… + +Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait +comme un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur +froide et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de +Larsan revenue de chez les morts? + +Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous +fous. Nous voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il +regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un +jour!… je parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés +dans ce château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés +ici, le 8 avril, un soir… + +Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la +terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle était +moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est singulier +ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant l’abîme +d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est attiré, +entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour +l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout +sur le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes, +une ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi +la face… Là, comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais +comme ça, il ressemble tout à fait à Darzac… + +Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la +première fois? Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée! +Est-ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan +n’apparaissait point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la +silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse +de Mlle Stangerson au bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même? +Est-ce que cet empereur du camouflage n’avait point déjà entrepris avec +succès d’être Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses +propres crimes le fiancé de Mlle Stangerson!… + +Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur +inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon +hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le +spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche +comme Larsan… oui, mais il a les épaules de Darzac. + +Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter de +l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des drames du +Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec lui!… + +Nous vivons avec lui?… Non!… + +D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre +ou penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma +foi, un beau prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas +votre tête et pour répondre aux gens sans tourner la tête… + +Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours, +excepté ce soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire +a été des plus intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion +savait — je l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à +Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui +permettrait d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à +cause de la faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à +Mlle Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les +coins d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la +lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y +réfléchissant, depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation +de l’ombre… nous l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite +salle du conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a +choisi, des deux chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours +plongée dans une demi-obscurité. + +Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille +comme ça!… ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit +Rouletabille, Larsan est né avant Rouletabille, puisqu’il est son père… + +… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant +de nous à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré +le rideau… De l’ombre, toujours… + +Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné de +mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il +est placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là, +ça y est!… Eh bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac! + +… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me +manque, dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de +Larsan; mais quoi?… + +Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus +qu’il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que +cela?… + +Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le +Midi!… C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois, +pendant lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était +revenu bien portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait +un peu changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec +une mine de vivant. + +Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est +montré à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a +pas encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup +pendant six jours. + +L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de +l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit +derrière mon figuier de Barbarie. + +… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les +tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et +on prend sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!… + +… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un +peu plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer +qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui a un peu plus +l’accent — je crois — que celui d’avant le mariage… + +Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu… + +… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!… + +Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses +endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il +gémit, comme un pauvre malheureux homme qu’il est… + +… C’est Darzac!… + +Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans +l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!… + +Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures? +Quand je me relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué. +Oh! très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes +hypothèses, jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan +qui était dans le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était +pas substitué au Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture +anglaise traînée par Toby aux gouffres du puits de Castillon!… +Parfaitement, je voyais le corps à l’agonie ressuscitant tout à coup et +priant M. Darzac d’aller prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que +je rejetasse loin de mon absurde cogitation cette supposition imbécile, +rien moins que le rappel de la preuve absolue de son impossibilité, qui +m’avait été donnée le matin même par une conversation très intime entre +M. Darzac et moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour +Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien établis tous les +termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à +propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me +poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite +répondu en faisant allusion à une autre conversation très scientifique +que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu +matériellement être entendue de personne autre que de nous deux, au +sujet de ce même prince Galitch. Lui seul connaissait cette +conversation là, et il ne faisait point de doute, par cela même, que le +Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui n’était autre que celui de +la veille. + +Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout +de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses +façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et +j’en revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui +aurait pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment +du mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après +trois mois d’absence dans le Midi… + +La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé +échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout +à fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le +mariage eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point +d’église plus sombre à Paris… + +Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit +lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de +Larsan!… + +Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers +les massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite +chambre solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si +bien dit Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait +qu’à emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à +réapparaître à l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne +l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et +il n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de +montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de +Roussel-Ballmeyer! + +À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment +qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait +définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas +Larsan! Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante, +là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup de +lune… + +Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans +les jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le +train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance +avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et +pourquoi Arthur Rance eût-il menti?… Arthur Rance, encore un qui est +amoureux de la Dame en noir, qui n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith +n’est pas une sotte; elle a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous +coucher… + +J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans la +Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût +dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de +bois et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la +poterne et je crus apercevoir une vague silhouette humaine près de la +porte du Château Neuf, une silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue +avec l’ombre du Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en +trois bonds, entrai dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus +rien que l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais +bien me rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému, +très anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour +de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et +de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans +le Château Neuf, car la Cour du Téméraire était déserte. + +Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf. +J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins +pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne +fis point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus, +je gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et +seulement respirai à l’aise… + +Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me +l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais +point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la +vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient +étrangement dans mon esprit déséquilibré… + +Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que +lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et +je ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion. + +Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra +pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour +le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à +son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan! + +Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et +m’écriai: + +«L’Australie!» + +Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement +de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire, +j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le +moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche +de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude +et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis +de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une +large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement +suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que +le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras, +aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney, +Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute +petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie. + +Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet +accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance, +j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien +compréhensible, à l’Australie. + +Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore +m’apparaissait!… + +Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir +songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je +commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y +prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit +dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches +craquaient sous des pas lents et précautionneux. + +Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai. +D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau… +Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et +quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à +l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du +Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans +l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?… + +Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon +et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire +geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe +de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel +se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient +obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier +et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit +opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du +château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus +définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés, +les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de +tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu +impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit +était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un +lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais +peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts… +car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se +promener dans un vieux château sans faire craquer des marches +d’escalier… Mais elles ne craquaient plus… + +Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis +l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que +d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée +comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac! + +Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant +la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui. +Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon +poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un +couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du +bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la +nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour +n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt +toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une +force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la +découverte de l’Australie. + +J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait +et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus +du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au +premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il +était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai +jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la +chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur +battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées, +abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de +ces chambres-là?… + +J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme +personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à +nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac +me dit de sa voix la plus naturelle: + +«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?… + +— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon +revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond, +j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille +heure…» + +Tranquillement, il craqua une allumette, et dit: + +«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…» + +Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y +avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit. +Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans +la journée, composait tout l’ameublement. + +«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac +et du professeur, au premier étage de la Louve… + +— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit +amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit +ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…» + +Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi +et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était +tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes +infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si +mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan, +et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie. +Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon +espoir dans l’Australie. + +Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et, +tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la +bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire +rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il +insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là +une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits +points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas, +il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie… + +«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça +ne s’en va pas!…» + +Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut +me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle +ne me resta point dans la main… + +Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en +me traitant d’imbécile. + + + + +XVII +Terrible aventure du vieux Bob + + +Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En +vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa +mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que +dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu +s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la +chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point +au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter +avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de +la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait +certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de +Larsan à l’abîme… + +Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps? +Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait +été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se +passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac! + +C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta +justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville +venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me +disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez +aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes +palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de +Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!» +Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience +que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son +activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables. + +Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté +le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon +ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne +à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint +par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs. +Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le +trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux +palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi, +de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette +heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais +maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une +affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance +des Darzac!… + +Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame +en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit +plus rien. + +Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith +avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith +m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de +Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus +délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les +palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à +son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle +clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec +une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire. +Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un +même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil +même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe +qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous +regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par +des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la +grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui +avait dû y rester, de longues heures, évanoui. + +… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était +au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la +lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle +redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put +retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme +avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on +eût pu croire qu’il allait mourir. + +Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les +ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour +Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller +et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de +plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand +arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le +quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit +même fermer la porte. + +Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis +dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi, +ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des +nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée +des médecins, elle vint à nous et nous dit: + +«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce +que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a +voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons +bien quand il sera guéri.» + +Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle +serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet. + +«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on +le dise, mais il faut le sauver!…» + +Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous +n’osions avancer. Bientôt elle réapparut: + +«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.» + +J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose +singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et +se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en +sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais +ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent. + +Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais +son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur +le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma +première demande d’explication et me demanda tout de suite si j’avais +fait une bonne pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de +son regard inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je +répondis: + +«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!» + +Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et +je lui dis: + +«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche +et votre dépêche!» + +Il me fixa d’un air étonné: + +«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de +vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine +de protester contre une pareille accusation! + +— Mais quelle accusation? m’écriai-je. + +— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo et +Juliette, sachant qu’il y agonisait. + +— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est pas +à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave +et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il voulait +voler le crâne du prince Galitch! + +— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille. + +Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux: + +«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas d’autres +blessures? + +— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de +la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée. + +— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement +la main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine? + +— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est d’une +étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote devant nous; et +sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous serions +jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en +parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.» + +Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait +nous chercher. + +«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant +Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore +connu: c’est incompréhensible! + +— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse +hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien +au monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de +comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le +moment qu’elle le croyait perdu. + +Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui +répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait +chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident. +Mrs. Edith le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique +oncle et pria le prince de pardonner à son parent son amour excessif +pour les plus vieux crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce +et politesse quand elle lui narra que le vieux Bob avait voulu le +voler. + +«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte +où il a roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc, +prince, pour votre collection…» + +Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de +l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il +avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui communique +avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je me +rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi les +ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit +des proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de +même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi. +Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à +l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage +devant la grotte de Roméo et Juliette. + +«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était si +simple de sortir par la porte!» + +Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir +pris aussi manifestement parti contre elle. + +«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince. +Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi, +car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour +Venise, son pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous +qu’il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord +il n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit, +étant décidé à ne plus revenir dans le pays…» + +Il y eut un silence et puis Galitch reprit: + +«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, madame, +guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un +nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous +voulez bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la +grotte et dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq +centimètres de long et usé à l’une de ses extrémités en forme de +grattoir; bref, le plus vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens +beaucoup, appuya le prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame, +auprès de votre oncle vieux Bob, ce qu’il est devenu.» + +Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me +plut, qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi +précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous +retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre +toute cette conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à +bec de corbin dans la bouche, sifflotait, selon son habitude, et +regardait Mrs. Edith avec une insistance si bizarre que celle-ci s’en +montra agacée: + +«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et +n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!… + +Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille: + +«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer +comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se +trouver dans le placard!… + +— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme +s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec +moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!» + + + + +XVIII +Midi, roi des épouvantes + + +Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en +tête à tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant +impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards… +Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre: +«J’ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle +me répondit: «Vous n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence. +C’était vrai, j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez +pas qu’il se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de +nous!» Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule! +et j’ai peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais +chercher quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui +allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor Féodorowitch! +m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne suis point là?» + +Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je +faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point +de peine à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui +était entré dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux +Bob. + +Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On +approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait +dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires +nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur +trop éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de +saigner dans nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de +cet éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous +marchâmes en nous tenant par la main sur le sable brûlant. Mais nos +mains étaient plus brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que +toute la flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour +ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être, +peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la profondeur +de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi aussi, +j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de ce +grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on +sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus +redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se +tait et tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une +conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la +terre quand monte le soir. Fermez vos paupières et regardez dans vos +yeux: vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes +que les fantômes de la nuit. + +Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en +ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais, +hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait +s’accomplir, s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions +rien arrêter ni prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne +qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait +un arc noir dans la lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous +apercevions, tournés vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur +le seuil de la Cour du Téméraire, comme deux statues blanches. +Rouletabille avait à la main la canne d’Arthur Rance. Je ne saurais +dire pourquoi ce détail m’inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à +Robert Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la +voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne. Nous +n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se parlaient en remuant à +peine les lèvres, comme deux complices qui ont un secret. Mrs. Edith +s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe d’avancer encore, et il +répéta le signe avec sa canne. + +«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur +Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et +nous verrons bien ce qui arrivera.» + +Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir +sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante, +et je leur dis d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous +cette voûte: + +«Qu’est-ce que vous faites ici?» + +Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour +du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous +puissions voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un +écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche +cadette. Cet écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant +branlante et qui manquait de choir sur la tête des passants. +Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason suspendu si +dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith si elle ne +voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à le +remettre en place ensuite plus solidement. + +«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa +canne, elle tomberait.» + +Et il passa sa canne à Mrs. Edith: + +«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.» + +Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la +pierre; elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander +à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos, +retentit le cri de la mort! + +Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois +une exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait +dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc +cesserait-il? Quand donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir +pour la première fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de +nous annoncer qu’il y a autour de nous une victime nouvelle? que l’un +de nous vient d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement +et mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie +est moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous +quatre, frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la +profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui +donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse +maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous diriger dans +la lumière? On dirait que c’est la clarté du jour elle-même qui se +plaint et soupire. + +Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les +plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je +l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur +et se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres; +pourquoi aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le +voilà, devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui +prétendait agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu +cette minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de +midi? Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a +entendu, lui aussi, est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur +place, sous la poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme, +maintenant, s’avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre +de la plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de +nous, dans l’espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant +notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à +tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter à quelque chose +que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et quand nous +avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le spasme au bout +de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, nous l’avons +reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, qui essaye de se +soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier dont la poitrine +laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous penchons, et +qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux mots: +Frédéric Larsan! + +Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et +nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un +cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la +seule issue de ces lieux où l’on a assassiné, c’est cette poterne où +nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un +seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite, +si vite, que nous aurions dû voir le geste de la mort! Et nous n’avons +rien vu que de la lumière!… Nous pénétrons, mus, il me semble, par le +même sentiment, dans la Tour Carrée, dont la porte est restée ouverte; +nous entrons sans hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans +le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est +tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur +la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité! +comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et +elle jette un cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque +catastrophe! Elle n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut +sortir, elle veut voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons +de la retenir!… C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le +cadavre. Et c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur +terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise +de l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur. +Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait +au Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable. + +«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la même +mesure! Mais où est le couteau?» + +Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a +frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne savons +rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de +ce qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux +mots du mort. + +Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le +prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en +lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui, +lui arrache le journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit: + +«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la police.» + +Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un +mot, et s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier +continue à pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le +puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs. +Edith: + +«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!» + +Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais +ce qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un +instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait +Bernier, est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé +par la mère Bernier elle-même? + +Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du +puits, fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits, +comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit +encore, plus bas: + +«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police? + +— Tout!» + +Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement. +Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux. +Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher +Rouletabille à l’épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour Carrée, +la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les dépendances de cette +cour dont personne n’a pu s’échapper et où, logiquement, l’assassin +doit se trouver encore. Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce +que nous cherchons quelque chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous +avons cherché au Glandier, après le phénomène de la dissociation de la +matière, l’homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non! +non! je sais maintenant qu’il ne faut plus chercher Larsan avec ses +yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. Nous l’entendons crier +sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons rien +que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme +Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas qu’il +les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il lève +vers le ciel son poing fermé. + +«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon bout de +la raison!» + +Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le +sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère +Bernier qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant +autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire: +le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et +nous sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement. +À un moment, il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée +en l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de +cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le +jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à +l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui, +le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac: + +«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!» + +Et, tourné vers Mrs. Edith: + +«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère qu’elle +ne tardera pas!» + +La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur. + +«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! Qu’elle pense +pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» fait Mrs. Edith en +me prenant le bras. + +Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi +de trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses +hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du +crime. + +«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime! +s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore. + +— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier, +essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse: + +«Rien n’est changé, père Jacques.» + +Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier. + +«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan! + +— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, c’est +tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de Rouletabille, sinon +que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de Bernier, tout +continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, Mrs. +Edith et moi, et que nous ne savons pas? + +Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon +incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux +pas de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou +commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir +commencer l’enquête que continuera le juge d’instruction également +averti. + +Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point pris +le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château +d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé, +tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à +la porte du château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et +puis il s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère +Bernier, qui gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le +delegato examine la plaie. Il dit en très bon français: «Voilà un +fameux coup de couteau!» Cet homme est enchanté. S’il tenait l’assassin +sous la main, certes, il lui ferait ses compliments. Il nous regarde. +Il nous dévisage. Il cherche peut-être parmi nous l’auteur du crime, +pour lui signifier toute son admiration. Il se relève. + +«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà +au plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est +incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis +delegato, on n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…» + +Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase: + +«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main +la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il +répète: «C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son +allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre +dans la cour, un docteur de Menton qui arrive justement pour continuer +ses soins au vieux Bob. + +«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et +dites-moi ce que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout, +autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée +de M. le juge d’instruction.» + +Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que +nous pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup +de couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont +la pointe a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque +entre le delegato et le docteur, Rouletabille n’a point cessé de +regarder Mrs. Edith, qui a pris décidément mon bras, cherchant auprès +de moi un refuge. Ses yeux fuient les yeux de Rouletabille qui +l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se taire. Or, je sais qu’elle est +toute tremblante de la volonté de parler. + +Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée. +Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer +l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons +vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en +tire rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la +chambre du vieux Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés +comme des fous. Elle était là depuis plus d’une heure, ayant laissé son +mari dans la loge de la Tour Carrée, en train de travailler à tresser +une corde! Chose curieuse, je m’intéresse en ce moment moins à ce qui +se passe sous mes yeux et à ce qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et +que j’attends… Mrs. Edith va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément +par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès de ce cadavre sur +la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. Edith, comme moi, ne prête +qu’une médiocre attention à ce qui se passe dans le salon devant le +delegato. Son regard continue à faire le tour du cadavre. + +Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à +mesure que nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien +grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le +crime de plus en plus incroyable. Il est sur le point de le trouver +impossible, quand c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée. + +On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on +entend la voix tranquille de Rouletabille: + +«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus. + +— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de l’eucalyptus? demande le +delegato. + +— L’arme du crime!» réplique Rouletabille. + +Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres +cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos +yeux. + +Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de l’humanité»! + + + + +XIX +Rouletabille fait fermer les portes de fer + + +L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de +doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob, +et nous ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé +Larsan d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de +Larsan ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que +depuis que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus +vieux grattoir de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement +que le sort du vieux Bob était désormais entre les mains de +Rouletabille. Celui-ci n’avait que quelques mots à dire au delegato, +relativement aux singuliers incidents qui avaient accompagné la chute +du vieux Bob dans la grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les +raisons que l’on avait de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent +le même personnage, à répéter enfin l’accusation de la dernière victime +de Larsan, pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur +la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n’avait point cessé +de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob +présent était bien son oncle, mais s’imaginant comprendre tout à coup, +grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible Larsan accumulait autour +du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le dessein sans doute +de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le poids +dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob, +pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame comme +un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile +mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux +murs du château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un +mouvement — un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et +que l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les +dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son +tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard +l’état de son esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut +alors la terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être, +nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu +parler avec un effroi qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite +intéressée lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de +l’impossibilité où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il +l’avait passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée, +à cause de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais +là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans +un espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille, +Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez +loin du cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et +Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour +raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la +«galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte entre Darzac et moi, +Rouletabille se tenant devant nous, quand le cri de la mort avait +retenti au bout de l’ombre de l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de +sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne +s’étaient point quittés, celle-ci surveillant celui-là! Si elle les +écartait de son argument, il ne lui restait plus personne pour tuer +Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment il était parti, +comment il était arrivé, mais encore comment il avait été présent. Ah! +elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en songeant à +Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles. + +Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été +volé par le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous +permettre de tout penser, de tout imaginer… + +Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans +l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit +cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait, +présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la +justice. + +Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge +d’instruction qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux +grattoir de l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi +qu’il ne pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les +vivants dont j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand +Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le +juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable, +le seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la +poterne et les deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant +surveillés les uns les autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant +qu’on tuait Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce +on fût Bernier lui-même. À quoi le juge d’instruction, très intéressé, +répliqua en nous demandant si quelqu’un de nous soupçonnait les raisons +d’un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille répondit que, +pour mourir, on pouvait se passer du crime et du suicide et que +l’accident suffisait pour cela. L’arme du crime, comme il appelait par +ironie le plus vieux grattoir du monde, attestait par sa seule présence +l’accident. Rouletabille ne voyait point un assassin préméditant son +forfait avec le secours de cette vieille pierre. Encore moins eût-on +compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, n’eût point trouvé +d’autre arme pour son trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au +contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son attention par sa +forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si elle +s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame alors +s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si +malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il s’en +était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la +plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une +conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par +l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de Rouletabille, il +n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à le franchir. Six +heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans lassitude et sans +résultat. + +Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles +et vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux +Bob, nous nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où +venaient de partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur +le couloir de la Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous +entendions les gémissements de la mère Bernier qui veillait le corps de +son mari que l’on avait transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce +blessé aussi inexplicables, ma foi, l’un que l’autre, en dépit des +efforts de Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était, +il faut l’avouer, des plus pénibles, et tout l’effroi de ce que nous +avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de +ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit tout à coup la main: + +«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous. +Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de +mon mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant +qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à +l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le Bourreau +de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que +j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… C’est atroce!…» + +À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance +et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de +toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur +mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos +inoubliables à voix basse, pendant que passaient et repassaient dans la +cour les ombres rapides des gens de justice, tantôt précédés, tantôt +suivis de Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne manquait point +de jeter un coup d’oeil de notre côté chaque fois qu’il en avait +l’occasion. La fenêtre était restée ouverte. + +«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable +que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une +place que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas, +Monsieur Sainclair? + +— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son +intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de +l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre +appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela +s’arrêterait!… S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a +accusé Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!» + +Et j’appuyais sur ces derniers mots. + +«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes +raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose, +voyez-vous!… Oui, oui, je ne redoute qu’une chose… + +— Quoi? Quoi?…» + +Elle s’était levée, fébrile… + +«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour mieux le +perdre!… + +— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction. + +— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de vos amis… +Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, j’aimerais encore mieux +avoir affaire à la justice!…» + +Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me +dit: + +«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre +jusqu’à la mort!…» + +Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa +robe. + +«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là? + +— Encore! m’exclamai-je avec colère. + +— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me +demanda-t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant. + +— J’y suis prêt. + +— Contre tout le monde?» + +J’hésitai. Elle répéta: + +«Contre tout le monde? + +— Oui. + +— Contre votre ami? + +— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon +front en sueur. + +«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici +quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!» + +Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob. +Puis elle s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle +courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!… + +Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille +et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu. +Rouletabille s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au +courant de ma trahison. + +«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai +point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à +plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami… + +— Et vous, vous la plaignez trop!…» + +Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat. +Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec: + +«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez! +c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous adressiez +plus la parole, à M. Darzac et à moi!… + +— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui +tournai le dos. + +Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa +colère. + +Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous +appelèrent. L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après +la déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la +conclusion qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le +château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et +comme j’étais resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du +Téméraire, assailli de mille sinistres pressentiments et attendant avec +une angoisse croissante le retour de Mrs. Edith, cependant qu’à +quelques pas de moi, dans sa loge où elle avait allumé deux bougies +mortuaires, la mère Bernier continuait à psalmodier en gémissant auprès +du cadavre de son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à coup +passer dans l’air du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong +formidable, quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris +que c’était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer! + +Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un +effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme +vers son seul refuge… + +… Puis je vis apparaître M. Darzac… + +… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir… + + + + +XX +Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»! + + +Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais +la démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût +pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous +eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la +pourpre ou l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé +l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je +crois bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle. + +Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort +inouï pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout, +dans son regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait +fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui +aussi, avait la mine sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais +ce qui, pardessus tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père +Jacques, de Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient +tous trois armés de fusils et vinrent se placer en silence devant la +porte d’entrée de la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de +Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la consigne de ne +laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la +terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient +particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille +manoeuvre, et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne +lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au +travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, et, +les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle s’écria d’une +voix rauque: + +«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le tuer?… + +— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger… +Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux, +nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé +nos armes, que nous n’en gardons aucune sur nous.» + +Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier +continuait de gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux +grattoir de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos +revolvers et nous fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs. +Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l’arme que +Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais, +sur les instances du reporter qui lui fit entendre que ce désarmement +général ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y consentir. + +Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi +de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers +l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout +droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du corps de trop. +Et, tirant la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit +cette porte. + +Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M. +et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche +à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux +Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet +plein de peinture rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au +milieu du bureau, se tenait, fort convenablement, reposant sur sa +mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de l’humanité. + +Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant +que nous le considérions avec stupeur: + +«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.» + +Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes +place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême +défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets +familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille +banalité apparente, les raisons foudroyantes du plus redoutable des +drames. Et puis, le crâne semblait rire comme le vieux Bob. + +«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette +table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui +de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps. + +— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du vieux +Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée +plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour +supplier ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…» + +La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore +que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et +des coups furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous +suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait: + +«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!» + +Rouletabille ouvrit la porte: + +«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…» + +Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré: + +«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… Ah! j’ai +bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de fer +fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des morts. Oui, j’ai +cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!» + +Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la +porte aux verrous. + +«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous +donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille. + +Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à +dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda: + +«Qui l’a tué?» + +Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la +main, mais en regardant la Dame en noir. + +«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac. + +— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, qu’il +a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi j’ai pu +douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous répète +que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!» + +Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me +rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui +avait prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir +du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir +entre cette épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit +point que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite +épingle avait disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait +de la retrouver entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une +liasse de bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là, la +complicité et le silence de Tullio qui l’avait conduit dans sa barque +devant la grotte de Roméo et Juliette et qui s’en était éloigné à +l’aurore, fort inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager. + +Et Arthur Rance conclut, triomphant: + +«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à +tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de +pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!» + +Sur quoi, Mrs. Edith: + +«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez donc +que Tullio s’y trouvait? + +— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, là-bas… + +— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement Rouletabille… + +Et il ajouta, sur un ton glacial: + +«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De +cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du +château d’Hercule… pour lesquels ma démonstration corporelle de la +possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je vous +demande toute votre attention!» + +Mais Arthur Rance l’arrêta encore: + +«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous +les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité +du corps de trop peut avoir quelque intérêt? + +— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous +pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit, +se leva, toute tremblante: + +«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?… + +— J’en suis sûr!» dit Rouletabille… + +Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous +regarder. + +Le reporter reprit de son ton glacé: + +«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre, +madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas, +messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le +jour du déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si +j’en excepte Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là, +n’a pas senti la présence de Larsan? + +— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au professeur +Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment que +nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le +professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite +réunion… + +— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir. + +— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de +Mrs. Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous +les hôtes du château d’Hercule… + +— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, prononça +avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai point +besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château +d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». Larsan, +lui, ne nous a pas quittés!» + +Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan +pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant +que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille: + +«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait +encore un personnage que je ne vois pas ici…» + +Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil: + +«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle +besogne le prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien +que ce ne sont point les malheurs de la fille du professeur Stangerson +qui l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire… + +— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est point du +raisonnement: + +— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.» + +Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à Mrs. +Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le +plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a +longtemps gardé rancune. + +«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi, +du déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos +raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette +petite épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint +Tullio, qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie +faisant communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux +Bob, cette petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a +pu, comme il le dit, prendre le chemin du puits, puisque nous avons +retrouvé le puits extérieurement fermé! + +— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna +étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, j’ai +trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de +Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé +à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de +courir au puits et de constater qu’il était ouvert… + +— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous refermé? Qui +vouliez-vous donc tromper? + +— Vous! monsieur!» + +Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en +monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés +de mon côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité +avec laquelle Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M. +Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me +soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de +l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan! + +Moi! Larsan! + +Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas +les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de +tout mon être et mon indignation furibonde. La colère galopait dans mes +veines en feu. + +«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si +le prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté, +il ne reste plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si +Larsan est parmi nous, montre-le donc, Rouletabille!» + +Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me +perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation: + +«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour +d’assises!… + +— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour être aussi +lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir. + +— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?… + +— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!» + +Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant? +Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes +yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait +avec effroi! + +«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne +soupçonnes pas!…» + +À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour +Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par +le reporter aux trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait +de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut +s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa +d’une phrase. + +«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et +ce coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!» + +Et, tourné vers moi: + +«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais +rien ni personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de +la raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin et +sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est +ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer: +rasseyez-vous donc tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux, +car je vais commencer sur ce papier la démonstration corporelle de la +possibilité du corps de trop!» + +* * * + +Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous +de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un +compas. + +«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le +corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.» + +Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du +rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, +ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un +morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de +cuivre sur la planche à dessin. + +Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara +du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait +là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne +comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en +effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis. + +Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, +mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le +papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il +avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule. + +«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et +cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez +qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma +démonstration.» + +Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de +«laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement +tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, +lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, +il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!… + +Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit: + +«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui +recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui +colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même +teinte. + +— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela +signifie? + +— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que +cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur! + +— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en +rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la +Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant +rouler son crâne! + +— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille. + +Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le +renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il +lui demanda encore: + +«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire +n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan. + +— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens +dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du +Téméraire… + +— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le +reporter. + +Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il +pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste +croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons +autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il +craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit +de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie +d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras. + +Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. +Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi +incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous +donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions. +Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de +nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui +donc était celui-là? Peut-être le plus calme! + +Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole. + +Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement? +Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi +la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, +commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où +l’avons-nous donc vu? + +Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille? +Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au +fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin +du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette +mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, +un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, +maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! +Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il +ressemble à son père! c’est Larsan! + +Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre +funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à +nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. +Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me +demande: «Que s’est-il passé?» + +Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa +casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne. + +C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. +Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation +devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant +lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix +minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit +le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de +boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il +nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace +d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre. + +«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart +d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la +Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, +après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière +lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que +lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux +Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son +crâne vierge de peinture! + +«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher +est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après +que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que +celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant +dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie +d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la +Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le +même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée +du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la +Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis… +En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant +nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX +MANIFESTATIONS DARZAC!» + +Et Rouletabille regarda M. Darzac. + +Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse +démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une +épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que +disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous +retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique +intelligence. + +M. Darzac s’écria: + +«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un +déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et +qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas +vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en +quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le +père Bernier lui a-t-il ouvert!… + +— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir +entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame! +c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous! + +— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte, +je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi. + +— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père +Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas +eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a +vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment +qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train +d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le +seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch… + +— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était +entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point +étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne +l’avait pas vu ressortir? + +— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, +Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où +vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait +— ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son +plancher… et vous imaginez la vérité. + +— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!… + +— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!… + +— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous +comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce +bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…» + +Rouletabille s’avança vers M. Darzac. + +«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les +yeux. + +— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!» + +Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir. + +Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les +deux mains aux épaules: + +«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de +bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris +comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que +vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à +laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, +croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en +droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq +heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac! +J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai +Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, +comme je vous ai soupçonné!… + +— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure +exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette +heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune +importance! + +— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans +s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame +en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle +sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que +vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon +imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et +avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne +plus nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur +Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis +dans le sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et +l’inouï soupçon!… + +— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous +soupçonnés ici!…» + +Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches +et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant +l’horreur de l’imagination de Rouletabille: + +«Encore un peu de courage, madame!» + +Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa +voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème: + +«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… +Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait +Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout +de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, +ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé +par vous… Monsieur Darzac.» + +M. Darzac répondit à Rouletabille: + +«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire +tout de suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!… + +— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les +entourant tous deux. + +Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps +comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré +et nous exaspérait. + +«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» s’écriait Arthur +Rance… + +Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris +d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la +porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que +notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, +ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation +intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait +davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, +et peut-être à nous-mêmes, que nous n’étions pas Larsan! + +Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait +changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son +être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard +avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous +particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui +s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa +les bras, et dit: + +«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. +Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac +sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y +perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!… +Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent +excuses pour le soupçonner!…» + +Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui +aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir +l’Australie!» + +M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, +avec une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?… + +— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme +suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les +conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si +c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant +l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai +acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps +d’être Larsan.» + +Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se +soulever et de protester d’un grand geste épeuré. + +Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la +souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix: + +«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…» + +Mathilde baissa la tête et ne répondit pas. + +Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne +pouvais excuser, continuait: + +«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre +retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression +de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, +de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il +faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde +s’explique ici!… Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!… +Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. +La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter +la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser +définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me +souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je +continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés, +qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!» + +«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à +fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle, +contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer +sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui +dît…» + +Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et +lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que +Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: +«Est-ce que vous redevenez folle?» + +Et, se reculant un peu: + +«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur +Darzac!… Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la +suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son +hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par +instants, des plus délicates attentions!… Enfin, permettez-moi de vous +dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser +que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond +d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la +pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est point +cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien +aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle +s’en apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés +par autre chose!… + +— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac… +ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été +Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout +intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me +serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est revenu +au monde, que j’ai perdu Mathilde?… + +— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était +devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si +j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le +contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci: +c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de +croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan +existe en dehors de vous!» + +En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva +haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face +de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous +étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du +commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que +l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de +l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi +formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait… + +«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors +de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité +immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que +vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré +vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous +voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore, +toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan +ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur +Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons +ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins que nous +nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il +semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez +donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée +l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez +mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme +réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant +Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande +ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à +l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection +est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre +volonté d’être Larsan!…» + +M. Darzac n’interrompait plus. + +«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à +cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si +cette résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon +d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute l’affaire est +éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident de Bourg… je continue à +raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, dans le buffet… +Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a annoncé, vous +attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous +éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de +toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre +déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et, +passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi, +définitivement à moi, je mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de +même, il vous fatigue… et si bien vous fatigue-t-il, ma foi, que, +arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques minutes de +repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de cette barbe menteuse +et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la porte du +compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le temps de +voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de +s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le +danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne +voit pas Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à +contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre +femme qui accourt vous y chercher!… Elle vous trouve debout… Vous +n’avez pas même eu le temps de vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas! +non… Votre malheur ne fait que commencer… Car l’atroce pensée que vous +êtes peut-être ensemble Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai +de la gare, en passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous +lâche la main et se jette comme une folle dans le bureau du chef de +gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser l’abominable pensée +tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment la +porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir Larsan! +Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle +oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à +m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre +conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre +son père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu, +vous avez l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme +continue à avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne +son revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui pourrait +se résumer dans cette phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et, +si c’est Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!» +Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que, +pour la rapprocher, vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher +Monsieur Darzac! Tout cela s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il +n’y avait point jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant +votre voyage de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de +nous, qui ne pouvait le plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez +pris le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez +descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, après un +court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez +à l’état de Larsan à vos mêmes amis venus en promenade à Menton. Le +train suivant vous remportait vers Cannes, où nous nous rencontrâmes. +Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le désagrément d’entendre, de +la bouche même d’Arthur Rance qui était, lui aussi, venu au-devant de +nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu cette fois Larsan et que +votre exhibition du matin n’avait servi de rien, vous vous obligeâtes, +le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour +Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et voyez, mon +cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus +compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables +si, par hasard, mes soupçons devaient être confirmés!» + +À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je +ne pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement +Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir +la victime de quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres, +autour de moi, frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car +les arguments de Rouletabille devenaient si terriblement possibles que +chacun se demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité +de la culpabilité, il allait pouvoir conclure à l’innocence. Quant à +Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il s’était à +peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla qu’il ouvrait +ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, mais très +intéressé, qu’ont les accusés au banc d’assises quand ils entendent M. +le procureur général prononcer un de ces admirables réquisitoires qui +les convainquent eux-mêmes d’un crime que, quelquefois, ils n’ont pas +commis! La voix avec laquelle il parvint à prononcer les mots suivants +n’était plus une voix de colère, mais de curieux effroi, la voix d’un +homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien +pu échapper!» + +«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé +à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous +venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?… + +— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve +simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle +était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été +fournie heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez +fermé le cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de +trop!» le jour où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous +aviez tiré les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre +chambre, vous nous avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez +entré dans cette chambre vers six heures et non point, comme le père +Bernier le disait et comme nous avions pu le constater nous-mêmes, à +cinq heures! Vous étiez alors le seul avec moi à savoir que le Darzac +de cinq heures, dont nous vous parlions comme de vous-même n’était +point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous +n’attachiez aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu’elle +vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle vous apprenait qu’un autre +Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là, le +vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous taisez! Votre +silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac aurait-il eu +à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était venu avant +vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à nous +cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS +DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes +soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! ET +L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC! + +— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne +pouvais croire être Larsan. + +Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien +perdu de son calme, étendit le bras et dit: + +«Il y est encore!…» + +Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la +porte du placard avait été poussée par une main invisible, comme il +arriva le terrible soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»… + +Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise, +d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en noir +poussa un cri déchirant: + +«Robert!… Robert!… Robert!» + +Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si +semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper… +Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa raison, après +l’argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les +bras tendus, elle allait vers la seconde manifestation Darzac qui +descendait du fatal placard… Le visage de Mathilde rayonnait d’une vie +nouvelle; ses yeux, ses tristes yeux dont j’avais vu si souvent le +regard égaré autour de l’autre, fixaient celui-ci avec une joie +magnifique, mais tranquille et sûre. C’était lui! C’était celui qu’elle +croyait perdu, et qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre, +et qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce dont elle +avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie! + +Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire +coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait +soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il +tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré +de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie +audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous donnait. N’ayant plus +aucun doute sur l’issue de la discussion qu’il soutenait avec +Rouletabille, il avait eu cette incroyable puissance sur lui-même de +n’en laisser rien paraître, et aussi cette habileté dernière de +prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille de dérouler à +loisir une argumentation au bout de laquelle il savait qu’il trouverait +sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens +de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si bien que, dans le moment +que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne pûmes l’empêcher de se +jeter d’un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à Mme Darzac +et d’en refermer violemment la porte avec une rapidité foudroyante! +Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu lorsqu’il était trop tard pour +déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène précédente, n’avait +songé qu’à garder la porte du corridor et il n’avait point pris garde +que chaque mouvement que faisait le faux Darzac, au fur et à mesure +qu’il était convaincu d’imposture, le rapprochait de la chambre de Mme +Darzac. Le reporter n’attachait aucune importance à ces mouvements-là, +sachant que cette chambre n’offrait à la fuite de Larsan aucune issue. +Et cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait son +dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions +importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus forcenés. +Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie +de ses inexplicables évasions! + +«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…» + +Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux, +me broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait +attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette +tempête, semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait +autour d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient +comme s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. Or, +ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille. + +Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les +trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des +haches qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais +verrous. Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de +bélier. Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder. +Notre anxiété était au comble. En vain nous répétions-nous que nous +allions entrer dans une chambre où il n’y avait que des murs et des +barreaux… nous nous attendions à tout, ou plutôt à rien, car c’était +surtout la pensée de la disparition, de l’envolement, de la +dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait +plus fous. + +Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux +domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de +ne s’en servir que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant. +Puis, il donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin +tombée, il entra le premier dans la pièce. + +Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes +tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord, +Larsan était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il +avait arraché sa fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac; +il avait repris sa face rase et pâle du Frédéric Larsan du château du +Glandier. Et on ne voyait que lui dans la chambre. Il était +tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de la pièce, et nous +regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras s’allongeaient +aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. On eût dit qu’il +nous donnait audience et qu’il attendait que nous lui exposions nos +revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa lèvre +ironique. + +Rouletabille s’avança encore: + +«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…» + +Mais Larsan ne répondit pas. + +Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous +aperçûmes que Larsan était mort. + +Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était +ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant. + +Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était +fini. + +Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et +d’oublier le mort. + +«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne +s’apercevra de sa disparition!» + +Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance: + +«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!» + +Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes +seul en face du cadavre de son père. + +* * * + +Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans +le salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et, +dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur +lui son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri +dans le moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances +qui restait encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre +qu’il ne courait aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que +Mrs. Edith. Quand les deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance +et moi lui donnâmes des soins qui nous renseignèrent tout d’abord sur +son curieux état de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de +nous avait pu croire mort et que l’on avait enfermé, râlant, dans un +sac, avait-il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous +eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui +cachait la blessure qu’il portait à la poitrine, nous connûmes au moins +que cette blessure, par un hasard qui n’est point si rare qu’on le +pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque immédiat, ne +présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé Darzac, au milieu +de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir contre Larsan, s’était +aplatie sur le sternum, causant une forte hémorragie externe et +secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne suspendant en rien +aucune des fonctions vitales. + +On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants +quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers +moments. Et moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer — +l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de se +battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain +d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que +celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et +logea dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner +l’amputation et qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien +qui était retombé dans son coma, il en sortit le lendemain pour aller +faire un tour sur le boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été +frappé au sternum.[4] + +Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur +nous la porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais +la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette +précaution, quand nous entendîmes des pas dans le corridor et un bruit +singulier comme celui d’un corps que l’on traînerait sur un plancher… +Et je pensai à Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille! + +Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre. +Je ne m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre +cortège. + +Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute +chose. Je distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle +sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt, +évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de +pénétrer dans la Cour du Téméraire… + +… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques… +deux ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais +bien et qui, une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac +semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors +je pus voir encore que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois +qui le fermait d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille +sauta sur la margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans +hésitation… il semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et +sa tête disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et +il se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais +plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant soigneusement +le plateau et assujettissant les ferrures, et celles-ci firent un bruit +que je me rappelai soudain, le bruit qui m’avait tant intrigué le soir +où, avant la découverte de l’Australie, je m’étais rué sur une ombre +qui avait soudain disparu et où je m’étais heurté le nez contre la +porte close du Château Neuf… + +* * * + +Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir… +Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la +parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité +tout entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la +vérité… + +J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château Neuf, je +me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé profondément dans +les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres jalouses. +Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai même point +perçu le bruit des rames sur les eaux… + +Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se +passait très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en +face de l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait +la nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil… + +… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de +petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi +énorme, formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un +mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis +se dresser, debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le +reconnaissais comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres +gestes se découpaient avec une précision fantastique sur la bande +rouge… Oh! ce ne fut pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en +soulevant un fardeau qui se confondit avec lui… Et puis le fardeau +glissa dans le noir et la petite ombre de l’homme réapparut toute +seule, se pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et +puis s’affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique +jusqu’à ce qu’elle fût sortie complètement de la bande rouge… Et la +bande rouge disparut à son tour… + +Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan. + + + + +Épilogue + + +Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler +sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain +de tant d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris, +de me replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de +me retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à +deux pas de moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute, +c’est-à-dire jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas +troubler leurs douces, tendres ou désespérées confidences, leurs +projets d’avenir, leurs derniers adieux… Malgré toutes les prières de +Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de Paris et +de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s’effacer devant l’époux. +La Dame en noir ne peut pas résister à Rouletabille; il a dicté ses +conditions… Il veut que M. et Mme Darzac continuent leur voyage de +noces comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire aux Rochers +Rouges. Ce n’est pas le même Darzac qui l’a commencé, c’est un autre +Darzac qui le finira, cet heureux voyage, mais pour tout le monde +Darzac aura été le même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac +sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est +avec le pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils +trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur situation +s’il est prouvé qu’elle en a besoin et d’apaiser les scrupules de leur +conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, définitivement +heureux: ils l’ont bien gagné!… + +Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie du +sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où j’écris +ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la +prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux, +dans la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des +Rochers Rouges, comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui +recouvraient les secrets du Glandier. La faute en est à cet abominable +Brignolles qui est au courant de bien des choses et qui, du fond de +l’Amérique où il s’est réfugié, veut nous faire «chanter». Il nous +menace d’un affreux libelle, et comme maintenant le professeur +Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa théorie, tout, chaque +jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, nous avons pensé +qu’il était préférable de «prendre les devants» et de raconter toute la +vérité. + +Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et +terrible affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain du +drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la +Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me +le demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon +front à la vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de +Rouletabille m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait +guère à moi depuis la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui +ne s’étaient pas quittés… + +On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert +Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le +rejoindre… Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la +gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune +tristesse de mon départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le +prince Galitch était venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait +donné des nouvelles du vieux Bob, qui étaient excellentes, et ne +s’était plus occupée de moi. J’en avais conçu une peine réelle. Et, +ici, il est temps, je crois bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais +je ne lui eusse laissé deviner les sentiments que je ressentais pour +Mrs. Edith si, quelques années plus tard, après la mort d’Arthur Rance, +qui fut suivie de véritables tragédies, dont j’aurai peut-être à parler +un jour, je n’avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible +Edith. + +Nous approchons de Marseille… + +Marseille!… + +Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se +dirent rien. + +Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un +geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une +statue de deuil et de douleur. + +Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient. + +* * * + +Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous +nous rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous +courions au secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le +drame… Rouletabille maintenant parle… parle… évidemment il essaye de +s’étourdir, de ne plus penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un +tout petit enfant pendant des heures… + +«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de +reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours +considéré ce bandit comme un honnête homme… + +Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu +de lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire +enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert +Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent +tout de suite. On sait combien il est simple, encore aujourd’hui, de +faire enfermer un être, quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un +cabanon. La volonté d’un parent et la signature d’un médecin suffisent +encore en France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette +sinistre et rapide besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan. +Il fit un faux et Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand +Brignolles vint à Paris, il faisait déjà partie de la combinaison. +Larsan avait son plan: prendre la place de Darzac avant le mariage. +L’accident des yeux avait été, comme je l’avais du reste pensé +moi-même, des moins naturels. Brignolles avait mission de s’arranger de +telle sorte que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible +suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir +cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de +binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre! + +Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le +dessein des deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo +que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de +le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait +été aidé naturellement dans cette circonstance par cette police +spéciale, qui n’a rien à faire avec la police officielle, et qui se met +à la disposition des familles dans les cas les plus désagréables, +lesquels demandent autant de discrétion que de rapidité dans +l’exécution… + +Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison +de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la +frontière italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir +le malheureux. Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu +avec le directeur et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y +a des directeurs de maison de fous qui ne demandent point trop +d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec la loi… et qu’on les +paye bien… et ce fut vite fait… et ce sont des choses qui arrivent tous +les jours… + +«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille. + +— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit +morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour +où, sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre +à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans +le Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les +deux syllabes bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les +circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous +l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me +l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait jeté fut +presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du +véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était lui, +«le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…» + +Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les +différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au +bout rester incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la +révélation brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et +puis cette autre révélation formidable qui lui était venue du mensonge +de l’une des deux manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire +que Rouletabille lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a +emporté le sac, a rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le +monde prend pour Darzac! Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là +n’a point dit à Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte +à cinq heures n’était point lui! Il cache déjà cette +contre-manifestation Darzac et il ne peut avoir d’intérêt à la cacher +que si cette manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu’il y a +ou qu’il y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela +est clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en +chancelle… il s’en trouverait mal… il en claque des dents!… Mais +peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier s’est-il trompé… peut-être +a-t-il mal compris les paroles et les étonnements de M. Darzac… +Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il verra bien!… Ah! +qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à fermer le cercle!… +Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il revient, comme il +s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la figure de +l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… je ne +l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût été +si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la figure de +Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que c’était là une +dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui entrait si bien +dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il se serait +débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder encore… +Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les +raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac, +sur l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il +ment!… Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient +toujours derrière sa raison, voient maintenant!… + +Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être, +va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée +à Larsan et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de +réfléchir, de savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande +vingt-quatre heures!… Il assure la sécurité de la Dame en noir en la +faisant habiter l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer +en secret qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui +faisant entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux +Bob. Et, comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste +un espoir… Celui que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou +vivant, il court à sa recherche… De Darzac, il possède un revolver, +celui qu’il a trouvé dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a +déjà remarqué le type chez un armurier de Menton… Il va chez cet +armurier… il montre le revolver… il apprend que cette arme a été +achetée la veille au matin par un homme dont on lui donne le +signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande +barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne +s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend +une autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait +ce que n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le +sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort +d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il +s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel de +la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de +redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon, +redescendait de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel. +Sospel! Est-ce que Brignolles n’était pas signalé comme descendu à +Sospel? Brignolles!… Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce +que Brignolles venait faire dans ces parages!… Sa présence devait être +étroitement liée au drame. D’un autre côté, la disparition et la +réapparition du véritable Darzac attestaient qu’il y avait eu +séquestration… Mais où… Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan, +ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être +était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette +séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique, +Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de +Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le +passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du +client de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il +paraissait très altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût +pu le prendre pour un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut +la sensation qu’il «brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez +donc par ici une maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de +l’auberge, la maison de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les +deux fameuses syllabes bonnet prenaient toute leur signification… +Désormais, il ne faisait plus de doute pour Rouletabille que le vrai +Darzac avait été enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé +du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel +qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de rencontrer là +Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le chemin du +mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout savoir, +à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, il +saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour +professeurs en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre +ce qu’il était advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment +qu’on avait retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de +la petite voiture descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait… +du moment que Larsan n’avait point jugé utile de se débarrasser +auparavant de Darzac par la mort, en le précipitant, dans le sac, au +fond du puits de Castillon, peut-être avait-il été de son intérêt de +reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison de santé! Et +Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, Darzac +vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!… +Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!… +Cet otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient +s’ensuivre entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort, +Mathilde tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice! + +Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de +santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta +à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il +cria à Rouletabille de l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart +d’heure après, Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point +suffi, car Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce +qui rendait la vie aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut +point de peine à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait +Larsan, mais qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille +Darzac à sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous +deux rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et +écouta leurs discours avec une certaine stupeur qui se transforma +bientôt en effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se +traduisait par la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac, +par une chance miraculeuse que j’ai déjà expliquée, souffrait à peine +d’une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une joie +folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je passe sur les +effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui donnant rendez-vous à +Paris pour le règlement des comptes. En route, Rouletabille apprenait +de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, était tombé +quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le +passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de +célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage +pour comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui +avait eu l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une +malheureuse femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la +plus folle entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces +inconnues. Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son +uniforme d’aliéné et s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une +centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser le cou, à +escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui eût paru +infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il avait couru au +fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, Darzac! Il s’était vu +lui-même!… Il s’était donné quelques heures pour ressembler si bien à +lui-même que l’autre Darzac lui-même s’y serait trompé!… Son plan +était simple. Pénétrer dans le fort d’Hercule comme chez lui, entrer +dans l’appartement de Mathilde et se montrer à l’autre, pour le +confondre, devant Mathilde!… Il avait interrogé des gens de la côte et +appris où le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée… Le ménage!… +Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors n’était rien à côté de ce +que ces deux mots: leur ménage… Le faisait souffrir!… Cette +souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu, lors +de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, la +Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le +regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais +elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et +en esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme +de l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient +perdus! + +Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un +revolver à Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût +pu le perdre, pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait +l’acquisition d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait +rappeler le costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq +heures le moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie, +tout en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où +il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il +s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et +étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment, +au fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé +auprès de nous et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une +forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de +même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir! +Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela seulement valait la +peine de vivre, et, une heure plus tard, quand il avait eu à sa +disposition la vie de Larsan qui, dans la même chambre, lui tournant le +dos, faisait sa correspondance, il n’avait même pas été tenté par la +vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait pas encore place dans +son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de +l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!… + +On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la +façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le +fort d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le +placard. Et c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M. +Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux +Bob qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide +d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui +avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de +l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette +nuit-là, il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en +terminer avec Larsan la nuit suivante. Le tout était de cacher, un +jour, M. Darzac dans la presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait +trouvé un petit coin abandonné et tranquille dans le Château Neuf. + +À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par un +cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire. + +«C’était donc cela! m’écriai-je. + +— Mais oui, fit-il… c’était cela. + +— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! Ce +soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et moi qui +ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que +l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle +tenait!… Oh! je comprends tout, maintenant! + +— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette +nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans +la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je +n’ai eu que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois +pendant que M. Darzac se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous +fûtes couché, après votre expérience de la barbe, il revint me voir et +nous étions assez embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette +aventure, le lendemain matin, à l’autre M. Darzac, croyant avoir +affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une catastrophe. Et, +cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui +voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la sachant, +vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez +une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous +cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût +pu nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc +de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain +ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, d’ici +là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, dès la +première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes! + +— Oh! je comprends!… + +— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que vous +ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure +charmante de Mrs. Edith… + +— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me +mettre dans une sotte colère?… demandai-je. + +— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de +nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous +répète que je ne voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous +parlassiez à M. Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre, +Sainclair. + +— Je continue, mon ami… + +— Mes compliments… + +— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne +comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier? + +— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… C’est cette maudite +canne… + +— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir… + +— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est la +canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait +qu’exécuter…» + +Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai +point à la fin de cette belle intelligence. + +«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses — +pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je +laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et +Mme Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous +rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le +geste que faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une +façon de tenir sa canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là +tenir une canne à bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était +sûr!… Mais je voulais voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de +Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit jusqu’au lendemain, même après +ma visite à la maison des fous!… même quand j’eus serré dans mes bras +le vrai Darzac, j’ai encore voulu voir le faux avec les gestes de +Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le bandit… +oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… redresser ses +épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason des +Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a +tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a vue +qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi +qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux +grattoir, qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir +tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter +alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort +d’avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!… il est mort +d’avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes +les batailles, Sainclair, ont leurs victimes innocentes…» + +Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la +rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je +ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur +le compte de son vieux Bob. + +Il sourit. + +«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce n’était +pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé son +repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de Bernier, +dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits après y +avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque +que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je +regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je +portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je +tombai dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un +bain à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui. +L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château +d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris que la +barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la mer +était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde qu’il +se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher, +racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait, +depuis plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les +jours. Paolo savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San +Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait +fallu une barque pour quitter le château, et cette barque était +justement celle du Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio +à San Remo et y envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur +Rance, persuadé que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux +Bob. En effet, le vieux Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât +cette nuit-là à la grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié +pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur +Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son parent. +Quant à moi, je ne demandais au contraire qu’une chose, c’est que cet +exquis vieillard ne revînt pas avant que j’en eusse fini avec Larsan, +désirant toujours faire croire au faux Darzac que le vieux Bob me +préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand j’appris qu’on venait de le +retrouver, je n’en fus qu’à moitié réjoui, mais j’avouerai que la +nouvelle de sa blessure à la poitrine, à cause de la blessure à la +poitrine de l’homme au sac, ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je +pouvais espérer, encore quelques heures, continuer mon jeu. + +— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite? + +— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de faire +disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait +tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour +nous avons eu là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes +n’était point faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir +qu’ils eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu +quand nous étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier +gendarme venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de +Garibaldi, le second que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes, +soupaient et que la mer était libre!… + +— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux +clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio +au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque +remporterait le lendemain?» + +Rouletabille baissa la tête: + +«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela, +Sainclair… Je ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après +tout, c’était mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de +trop pour la maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais +condamné qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu +qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…» + +Nous ne dîmes plus un mot de la nuit. + +À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il +me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin +et se précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les +feuilles étaient pleines des nouvelles de Russie. On venait de +découvrir, à Pétersbourg, une vaste conspiration contre le tsar. Les +faits relatés étaient si stupéfiants qu’on avait peine à y ajouter foi. + +Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en +première colonne de la première page: + +Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie + +et, au-dessous: + +Le tsar le réclame! + +Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit: + +«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur +veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le tsar… +avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas la mienne!… +En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de me reposer, +moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer +ensemble quelque part!… + +— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous +remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie folle +de travailler… + +— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…» + +Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida +ses poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une +enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer +comment. + +«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta. + +Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai +Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse +hilarité. + +«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que +c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir… + +— Pour où?… + +— Pour Saint-Pétersbourg!…» + +Et il me tendit la lettre où je lus: + +«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en +Russie, à la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour +de Tsarkoïé-Selo… Nous sommes obligés de vous avertir que vous +n’arriverez pas à Pétersbourg vivant. + +«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.» + +Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le +prince Galitch était à la gare,» fis-je simplement. + +Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit: + +«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!» + +Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir, +quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de +ne point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il +riait encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…» + +Et ce fut son dernier salut. + +Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les +premiers confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et +André Hesse. + +«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils. + +— Ah! excellentes!» répondis-je. + +Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux à la +buvette. + +FIN + + + + + [1] Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la + pointe de la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de + la presqu’île d’Hercule: + + [2] Historique. + + [3] Historique. + + [4] Historique. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR *** + +***** This file should be named 15554-0.txt or 15554-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/5/5/15554/ + +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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