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+The Project Gutenberg eBook of Le parfum de la Dame en noir, by Gaston Leroux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le parfum de la Dame en noir
+
+Author: Gaston Leroux
+
+Release Date: April 5, 2005 [eBook #15554]
+[Most recently updated: June 12, 2023]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Revised by Richard Tonsing.
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
+
+
+
+
+Le parfum de la Dame en noir
+
+
+by Gaston Leroux
+
+(1908)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+ I. Qui commence par où les romans finissent
+ II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille
+ III. Le parfum
+ IV. En route
+ V. Panique
+ VI. Le fort d’Hercule
+ VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie
+ VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer
+ IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»
+ X. La journée du 11
+ XI. L’attaque de la Tour Carrée
+ XII. Le corps impossible
+ XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
+ XIV. Le sac de pommes de terre
+ XV. Les soupirs de la nuit
+ XVI. Découverte de «L’Australie»
+ XVII. Terrible aventure du vieux Bob
+ XVIII. Midi, roi des épouvantes
+ XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer
+ XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
+ Épilogue
+
+
+
+
+ À Pierre WOLFF
+
+En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année
+qui a vu éclore Le Lys.
+
+ GASTON LEROUX
+
+
+
+
+I
+Qui commence par où les romans finissent
+
+
+Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu
+à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus
+stricte intimité. Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées
+depuis les événements que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage,
+événements si sensationnels qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici
+qu’un aussi court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux
+Mystère de la Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à
+tous les esprits que la petite église eût été certainement envahie par
+une foule avide de contempler les héros d’un drame qui avait passionné
+le monde, si la cérémonie nuptiale n’avait été tenue tout à fait
+secrète, ce qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du
+quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du professeur
+Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait compter, avaient été
+invités. J’étais du nombre; j’arrivai de bonne heure à l’église, et mon
+premier soin, naturellement, fut d’y chercher Joseph Rouletabille.
+J’avais été un peu déçu en ne l’apercevant pas, mais il ne faisait
+point de doute pour moi qu’il dût venir et, dans cette attente, je me
+rapprochai de maître Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la
+paix et le recueillement de la petite chapelle Saint-Charles,
+évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de Versailles,
+que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais
+distraitement en examinant les choses autour de moi.
+
+Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste!
+Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste
+des âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette
+malpropreté ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces
+quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au carrefour desquels elle se
+trouve si singulièrement enchâssée, cette église, si sombre au dehors,
+est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu
+que de partout ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les
+peines du monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse
+séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d’enfance et de
+jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la
+Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire
+adjacent de l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier
+ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un
+cadre qui ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour
+tous les rites consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le
+mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une
+grande peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.
+
+À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient
+toujours, et le premier avouait au second qu’il n’avait été
+définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde
+Stangerson, même après l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en
+apprenant la mort officiellement constatée de leur impitoyable ennemi:
+Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être que c’est quelques mois après
+l’acquittement du professeur en Sorbonne que se produisit la terrible
+catastrophe de La Dordogne, paquebot transatlantique qui faisait le
+service du Havre à New-York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les
+bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts
+dont l’avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que
+le navire abordeur s’en allait à la dérive, le paquebot avait coulé à
+pic, en dix minutes. C’est tout juste si une trentaine de passagers
+dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps de sauter
+dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un bateau de
+pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan
+rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. Les
+documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans
+les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait
+vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux
+que, grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en
+secret, aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet
+affreux bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes
+judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis épousée sous le nom
+de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement entre elle
+et celui qui, depuis de si longues années, silencieusement et
+héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le Mystère de la Chambre
+Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, l’une des plus
+curieuses qu’on puisse relever dans les annales de la cour d’assises,
+et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans l’intervention quasi
+géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui
+fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté
+Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous
+pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre
+un terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point —
+avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de
+Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par
+les mystérieuses horreurs du Glandier.
+
+«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André
+Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, —
+voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout
+s’arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à
+regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous
+attendez quelqu’un?
+
+— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!»
+
+Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait
+de rire; mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser
+comme maître Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir
+l’effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à
+cette époque et que je fais abstraction de tout ce que j’ai appris
+depuis — ce à quoi, du reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de
+ce récit, ne laissant apparaître la vérité qu’au fur et à mesure
+qu’elle nous fut distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le
+curieux émoi qui m’agitait alors à la pensée de Larsan.
+
+«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon
+attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante…
+
+— Je n’en sais rien!» répondis-je.
+
+Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait
+fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent
+quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois
+de plus à l’état de Larsan.
+
+«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est
+plus rassuré que vous.
+
+— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.
+
+Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez
+distraitement.
+
+«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?»
+
+Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, s’isola
+dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un
+enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, dans les
+mains, et pria.
+
+Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière
+m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes.
+Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se
+passait autour de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à
+son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à
+une union désirée de tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde
+Stangerson n’était-il point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être
+de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se releva et alla se
+dissimuler dans la nuit d’un pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car
+je voyais bien qu’il désirait rester seul.
+
+Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée
+dans l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière
+eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier
+avait passé bien douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose
+extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en paraissait que plus belle
+encore! Certes, ce n’était plus cette magnifique personne, ce marbre
+vivant, cette antique divinité, cette froide beauté païenne qui
+suscitait, sur ses pas, dans les fêtes officielles de la Troisième
+République, auxquelles la situation en vue de son père la forçait
+d’assister, un discret murmure d’admiration extasiée; il semblait, au
+contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si tard une
+imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une crise
+momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce
+masque de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et
+la plus tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce
+jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur
+le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse
+heureuse, sur son front poli comme l’ivoire, où se lisait l’amour de
+tout ce qui était beau et de tout ce qui était bon.
+
+Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus
+et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais
+ce dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que
+prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle
+cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse
+d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière son
+pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour.
+
+«Elle a encore ses yeux de folle!»
+
+Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase
+abominable. C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté,
+avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se
+nommait Brignolles et était vaguement cousin du marié. Nous ne
+connaissions point d’autre parent à M. Darzac, dont la famille était
+originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac avait perdu son père et
+sa mère; il n’avait ni frère ni soeur et semblait avoir rompu toute
+relation avec son pays, d’où il n’avait rapporté qu’un ardent désir de
+réussir, une faculté de travail exceptionnelle, une intelligence solide
+et un besoin naturel d’affection et de dévouement qui avait trouvé
+avidement l’occasion de se satisfaire auprès du professeur Stangerson
+et de sa fille. Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal,
+un doux accent qui avait fait d’abord sourire ses élèves de la
+Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique
+agréable et discrète qui atténuait un peu l’aridité nécessaire des
+cours de leur jeune maître, déjà célèbre.
+
+Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an
+environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il
+venait tout droit d’Aix où il avait été préparateur de physique et où
+il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout
+à coup sur le pavé; mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent
+de M. Darzac, avait pris le train pour Paris et avait su si bien
+attendrir le fiancé de Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en
+pitié, avait trouvé le moyen de l’associer à ses travaux. À ce moment,
+la santé de Robert Darzac était loin d’être florissante. Elle subissait
+le contrecoup des formidables émotions qui l’avaient assaillie au
+Glandier et en cour d’assises; mais on eût pu croire que la guérison,
+désormais assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain
+hymen auraient la plus heureuse influence sur l’état moral et, par
+contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or, nous remarquâmes
+tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce Brignolles, dont le
+concours devait lui être, disait-il, d’un précieux soulagement, la
+faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes
+aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux accidents
+se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui semblaient
+cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de
+l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent pu
+dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles,
+lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second,
+qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion
+stupide d’une petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac
+était justement penché. La flamme faillit lui brûler la figure;
+heureusement, il n’en fut rien, mais elle lui flamba les cils et lui
+occasionna, pendant quelque temps, des troubles de la vue, si bien
+qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement la pleine lumière du
+soleil.
+
+Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel que
+je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les
+événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais
+présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis
+moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un docteur, et je
+priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait le désir de nous
+accompagner, de rester à son poste. En chemin, M. Darzac me demanda
+pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre Brignolles; je lui répondis
+que j’en voulais à ce garçon d’une façon générale parce que ses
+manières ne me plaisaient point, et d’une façon particulière, ce
+jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait le rendre responsable de
+l’accident. M. Darzac voulut en connaître la raison; mais je ne sus que
+répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque
+le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était
+miracle qu’il en fût quitte à si bon compte.
+
+L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et
+les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si
+extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je
+ne lui pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au
+commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que
+nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer
+dans le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et,
+huit jours après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il
+lui semblait qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays,
+enlevé un poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous
+disait-il. Quand je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de
+M. Darzac me donna beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire
+part de mes réflexions à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien
+s’étonner avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand il se
+trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand il en était éloigné…
+Cette impression était si forte chez moi, tout particulièrement, que je
+n’eusse point permis à Brignolles de s’absenter. Ma foi non! S’il avait
+quitté Paris, j’aurais été capable de le suivre! Mais il ne s’en alla
+point; au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux.
+Sous prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le
+temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle
+Stangerson, mais j’avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel portrait
+du préparateur de physique, que je réussis à l’en dégoûter pour
+toujours, ce dont je me félicitai dans mon for intérieur.
+
+M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque
+entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il
+était dans la nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille
+et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes
+satisfaits d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque
+aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage,
+loin de Paris et… loin de Brignolles.
+
+À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé:
+
+«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu
+sur son compte?
+
+— Ma foi non!» avais-je répondu.
+
+Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces
+plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui
+permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une
+saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son
+accent toute sa belle couleur initiale.
+
+Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son
+bonheur — car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu
+d’occasions de le voir — que sur le seuil même de cette église où il
+nous apparut comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien
+compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus
+grand et plus beau!
+
+«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana
+Brignolles.
+
+Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque dans le
+dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute
+la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper
+sur l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve.
+
+Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond
+soupir.
+
+«Ça y est! fit-il. Je respire…
+
+— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
+Henri-Robert.
+
+Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la dernière
+minute l’arrivée du mort…
+
+«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne
+puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort
+pour de bon!…»
+
+.. .. .. .. ..
+
+Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus
+— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les
+autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est
+encore plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à
+cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph
+Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il
+n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde l’avait déjà
+réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de l’aller chercher, ce
+que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans lui; je ne l’avais
+pas trouvé.
+
+«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable.
+Êtes-vous bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin,
+à rêver.
+
+— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je.
+
+Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut
+faire lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux
+que moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec
+sa timbale qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que
+Rouletabille était sorti de l’église quelques minutes auparavant et
+s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa
+femme, celle-ci en parut peinée au-delà de toute expression. Elle
+m’appela et me dit:
+
+«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans
+deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et
+amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète
+beaucoup…
+
+— Comptez sur moi», fis-je…
+
+Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins
+bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du
+Barreau où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se
+trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun
+de ses camarades ne put me dire où j’aurais quelque chance de le
+rencontrer. Je vous laisse à penser combien tristement je fus accueilli
+sur le quai de la gare. M. Darzac était navré; mais, comme il avait à
+s’occuper de l’installation des voyageurs, car le professeur
+Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les Rance, accompagnait les
+nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur
+voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette mauvaise
+nouvelle à sa femme. Je fis la triste commission en ajoutant que
+Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du train. Aux
+premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer
+doucement, et elle secoua la tête:
+
+«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…»
+
+Et elle monta dans son wagon…
+
+C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la
+nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André
+Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le
+méritait: «Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore
+ses yeux de folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait
+d’attendre!» Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle
+le sentiment d’horreur que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne
+faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles
+était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait
+point à son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant
+dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la mine jaune et les
+traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et
+tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de
+longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur,
+il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il
+avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si
+brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat,
+Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après
+avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta
+la gare, car je ne le vis plus.
+
+Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous
+espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous
+le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs
+en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se
+faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume et sa manière,
+bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et
+des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule où il
+se montrait toujours plus pressé que les autres? Que faisait-il?… Déjà
+on fermait les portières; on en entendait le claquement brutal… Et puis
+ce furent les brèves invitations des employés… «En voiture! Messieurs!…
+en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de sifflet aigu qui
+commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le
+convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en étions si
+tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à
+regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de
+bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur
+le quai et, dans le moment que le train commençait à accélérer sa
+marche, sûre désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son
+petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière…
+
+«Pour lui!» fit-elle…
+
+Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi,
+et sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux
+néfastes réflexions de Brignolles.
+
+«Au revoir, mes amis!… ou adieu!»
+
+
+
+
+II
+Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille
+
+
+En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière
+tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler précisément
+la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel j’avais
+été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec le
+professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être
+particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le
+monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait
+être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille
+avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et,
+surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où le
+désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins
+assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se
+rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame
+où, sans lui, elle eût inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle
+aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée,
+le compte rendu sténographié des débats où Rouletabille apparaissait
+comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi
+maternelles dont elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée à
+tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait
+voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus
+peut-être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité
+discrète mais continue relativement à une origine que nous ignorions
+tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une
+sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre amitié que lui
+témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une
+extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une
+politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que
+j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses
+sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait
+la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en
+faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une
+personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour
+laquelle il eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui
+avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il
+avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple,
+après s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande
+journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle
+saison — car ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie
+petite propriété sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après
+avoir montré, à la perspective d’un si heureux congé, une joie
+enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup, sans aucune
+raison apparente, à m’accompagner. Et je devais partir seul, le
+laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du
+boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. Je lui en
+voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne Mlle
+Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami,
+résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier
+Latin.
+
+Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un
+énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte,
+Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous
+apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait
+défaillir.
+
+«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui.
+Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la
+table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y
+trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula
+entièrement.
+
+Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute
+surprise.
+
+«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
+
+— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus
+tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive
+pas à trouver le dénouement.»
+
+Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit
+cent drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa
+solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes
+tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot.
+Quelle bonne soirée! Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui
+vint nous rejoindre au dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point
+trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son
+apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir
+d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
+
+Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de
+l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au
+fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac
+aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le
+reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, au
+moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne
+l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme je me
+reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé avec
+un peu trop d’impatience…
+
+Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en
+vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les
+innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux
+caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières années, mais
+rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui
+venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Où était
+Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me
+disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins,
+laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en
+entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise! Je
+le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il
+n’en savait rien: qu’il fallait le demander à M. Rouletabille.
+
+Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,
+naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli,
+s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait
+fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de
+tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en
+voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche
+de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du
+boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le
+trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des
+objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que
+cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de
+Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était
+volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources,
+tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui
+touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m’annoncer que
+«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque j’étais
+libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois
+jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer «au bord
+de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais furieux de la
+façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide
+cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces
+temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois
+semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre
+mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de
+l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un
+fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi-heure
+plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de
+première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par
+Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit:
+
+«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour
+moi?»
+
+Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine
+de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait.
+Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis:
+
+«Parce que vous ne le méritez pas.»
+
+Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il
+n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que
+tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en
+respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il
+fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une
+émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en
+s’appuyant le front à la vitre et en s’absorbant dans une étude
+approfondie du paysage.
+
+«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
+
+— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…»
+
+Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un
+interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous
+glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier
+enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas
+sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques
+papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur
+éclat falot dans de larges flaques de pluie où nous pataugions à
+l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On
+entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles
+sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous
+ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que
+nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de
+l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière
+Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette
+obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous
+arrivâmes tout de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à
+la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise
+saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du
+feu, car nous avions grand-faim et grand froid.
+
+«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes
+venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous
+guettent et de la pleurésie qui nous menace?»
+
+Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se
+réchauffer.
+
+«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum
+de la Dame en noir!»
+
+Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de
+la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la
+grève sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites
+rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer
+dans la chambre à côté, qui était celle de mon ami: je me levai et
+poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa
+fenêtre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre.
+Il embrassait la nuit!
+
+Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain
+matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure
+marquait une angoisse extrême et il me tendait un télégramme qui lui
+venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné,
+réexpédié de Paris. Voici la dépêche: «Venez immédiatement sans perdre
+une minute. Avons renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre
+M. Stangerson à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette
+dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous
+prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez!
+Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je vous attends.
+Votre désespéré, DARZAC.»
+
+
+
+
+III
+Le parfum
+
+
+«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!…
+
+— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec une
+émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur
+qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions
+prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac.
+
+«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu
+faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La
+Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse
+extrême. Êtes-vous malade?…»
+
+Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix
+presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru
+réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il
+ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé
+s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il
+avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher
+le mariage; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette
+manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les
+sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant
+bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du
+vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci
+par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de
+ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas
+moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour
+toujours!
+
+Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait:
+
+«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère n’a
+rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!»
+
+Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je
+voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas:
+
+— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après
+le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour
+vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne signifierait
+rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu.
+
+— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!…
+
+— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut
+espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il s’est trompé!…
+Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux!… trop affreux…
+Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop terrible!…»
+
+Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier,
+Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans
+la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en
+répétant: «Trop terrible!… trop terrible!»
+
+Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans
+un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et
+pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai
+que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir
+besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de
+semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe.
+
+«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!…
+
+— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il?
+
+— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi n’est-il
+pas mort?
+
+— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas.
+
+— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… Taisez-vous,
+Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais
+autant être mort!
+
+— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous
+soyez vivant, pour la défendre, elle!
+
+— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… C’est
+très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot qui
+puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à
+moi!… Je ne pensais qu’à moi!…»
+
+Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le
+voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien
+vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa
+mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi…
+
+«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle!
+Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… Je
+t’ouvre mon coeur…»
+
+Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au
+fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit:
+
+«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que
+moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous
+êtes bon, et que je sais que vous m’aimez!»
+
+Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à
+demander l’indicateur des chemins de fer.
+
+«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct
+entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris qu’à
+sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles
+et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour
+Marseille et Menton.»
+
+Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il
+m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures
+présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un
+état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas
+quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du
+palais me laissaient toute liberté.
+
+«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je.
+
+— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine
+pour aller en voiture du Tréport à Eu…
+
+— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.
+
+— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher,
+hélas!…»
+
+Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il
+point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent
+était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il
+resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer.
+
+«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière fois.»
+
+Il regarda le banc de pierre.
+
+«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais un
+tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, sur ce
+banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais revue…
+C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la distribution des
+prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, mais je savais
+qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles et si clair que j’ai
+espéré un instant distinguer son visage. Cependant, elle s’est couverte
+de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l’ai
+plus jamais revue.
+
+— Et vous, mon ami?
+
+— Moi?
+
+— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?…
+
+— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je suis
+rentré…
+
+— Où?
+
+— Eh bien, mais… au collège…
+
+— Il y a donc un collège au Tréport?
+
+— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…»
+
+Il me fit signe de le suivre.
+
+«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a
+eu trop de tempêtes!…»
+
+Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des
+marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la
+grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait son
+arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, remplissant la
+petite ville morte de la musique déchirante de sa lanière de cuir.
+
+Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle
+du collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la
+voiture, s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu
+dans un cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église
+gothique qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un
+coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques
+roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble
+pleurer ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment
+carré de la mairie qui avançait vers nous la lance hostile de son
+drapeau sale, les maisons silencieuses, le café de Paris — le café de
+messieurs les officiers — la boutique du coiffeur, celle du libraire.
+N’était-ce point là qu’il avait acheté ses premiers livres neufs,
+payés par la Dame en noir?…
+
+«Rien n’est changé!…»
+
+Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son
+museau paresseux sur ses pattes gelées.
+
+«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!…
+
+C’est Cham! C’est mon bon Cham!»
+
+Et il l’appela:
+
+«Cham! Cham!…»
+
+Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui
+l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna
+s’allonger sur son seuil, indifférent.
+
+«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…»
+
+Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de
+cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa
+fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style
+jésuite qui dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de
+pierre, sortes de «consoles renversées», qui sont le propre d’une
+architecture qui n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième
+siècle. Ayant poussé une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer
+sous une voûte harmonieuse au fond de laquelle sont agenouillées, sur
+la pierre de leurs tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de
+Catherine de Clèves et de Guise le Balafré.
+
+«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme.
+
+Il n’y avait personne dans cette chapelle.
+
+Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très
+doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent.
+
+«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés
+dans le collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il
+m’aurait reconnu!
+
+— Quel mal y aurait-il à cela?»
+
+Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main,
+passa devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre.
+
+«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de cheveux.
+Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude des petits… Tout le
+monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien libres! Il
+ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle ne soit
+morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais attendons!…
+Voilà que le père Simon revient!…»
+
+Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi?
+Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien
+connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une
+surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ libre,
+Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent sans être aperçus
+et, dissimulés dans le coin d’une petite cour-jardin, derrière des
+arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-dessus d’une rampe
+de briques, contempler à l’aise, au-dessous de nous, les vastes cours
+et les bâtiments du collège que nous dominions de notre cachette.
+Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de tomber…
+
+«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a
+démoli la vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans
+lequel «il avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les
+murs de la chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez,
+Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la
+chapelle, c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien
+de fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais
+je ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles
+récréations, que lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au
+parloir où m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait
+point touché au parloir!…»
+
+Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête.
+
+«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la
+première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… Nous allons
+y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…»
+
+Et il claquait des dents…
+
+«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que
+vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais
+revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir
+de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais
+toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que,
+chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire
+sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si
+je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son
+souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son
+cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me
+serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image
+qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de
+temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque
+celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais
+religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de
+cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le
+coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement
+le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que
+je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit,
+Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée…
+
+— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…
+
+— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante…
+
+… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson,
+lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils
+qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille,
+peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait
+été certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son
+émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de
+Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en
+noir!
+
+Il y eut un silence que j’osai troubler.
+
+«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus
+revenue?
+
+— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue…
+Mais c’est moi qui étais parti!…
+
+— Qui est-ce qui était venu vous chercher?
+
+— Personne!… je m’étais sauvé!…
+
+— Pourquoi?… Pour la chercher?
+
+— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais
+elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!…
+
+— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille
+leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
+
+«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!…
+Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au
+parloir!…»
+
+Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez
+grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était
+meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une
+glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans
+assez sombre.
+
+En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces
+gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire,
+qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge,
+s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de
+voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas
+encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle…
+
+«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je
+brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand
+j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement,
+j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?…
+Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez,
+j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout
+honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me
+tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en
+nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère,
+Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle,
+elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma
+mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et
+qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma
+mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle
+venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le
+parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un
+gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche.
+J’adore les brioches, Sainclair!…»
+
+Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et
+il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me
+regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je
+n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce
+n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs…
+
+Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise
+et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement.
+Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à
+l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout
+son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son
+geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux.
+
+J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors,
+sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade.
+J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée
+par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce
+marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que
+nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le
+parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et
+mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa
+mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si
+jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans
+son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui
+connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là
+qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le
+disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et,
+maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un
+parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…
+
+Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très
+calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui
+viennent de remporter une grande victoire intérieure.
+
+«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon
+ami!… Allons-nous-en!…»
+
+Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais.
+Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je
+l’arrêtai et je lui demandai, anxieux:
+
+«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»
+
+Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur,
+plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui
+rendît un peu la paix de l’âme.
+
+«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…»
+
+Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le
+regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors,
+il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:
+
+«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie
+et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il
+mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un
+fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour
+moi!…»
+
+Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation…
+Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup,
+j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!…
+Rouletabille était le fils de Larsan!
+
+Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille…
+Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la
+vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi,
+j’aimerais autant être mort!»
+
+Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit
+simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair,
+maintenant, vous y êtes!»
+
+Puis il finit sa pensée tout haut:
+
+«Silence!»
+
+Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la
+gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de
+Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le
+texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous
+serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous.
+Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera
+enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse
+aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.»
+
+Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel
+de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une
+troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était
+signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»
+
+
+
+
+IV
+En route
+
+
+Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son
+extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne
+redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le
+mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon
+ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche:
+«Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il
+dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et
+sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la
+passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme
+maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le
+silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos
+dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?…
+
+… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu,
+tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi
+l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint.
+
+Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point
+besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de
+vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà
+d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution
+des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de
+logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de
+l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de
+mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais
+pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il
+faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on
+donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais,
+auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant
+encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son
+usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant
+l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les
+étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à
+inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son
+professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en
+géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie
+quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela,
+matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte
+ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou
+rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il
+dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales
+qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui
+avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui
+semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou
+dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse,
+comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un
+père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un
+fils qui eût été le bon génie des volés.
+
+Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs
+circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès
+d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale.
+Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui
+avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que
+cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa
+perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence,
+impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence
+d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire
+avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui
+valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph
+Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses
+petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis
+quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent
+formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui
+connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui
+fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime.
+Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il
+eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il
+eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes,
+persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature
+vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en
+lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire
+que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus
+longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la
+personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle
+avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point
+et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné.
+Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait
+réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus
+tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère
+d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du
+collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait
+de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc
+point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi,
+qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir,
+plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le
+mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en
+sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il
+s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait
+oublié qu’il savait nager.
+
+Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de
+Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on
+en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le
+fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode
+sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en
+effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la
+certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal
+qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait
+être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que
+les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut-être…
+— et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle-même, s’était-elle
+réjouie de sa mort!
+
+Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
+jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il?
+De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à
+fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et
+hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la
+contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre
+volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il
+connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de
+gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez
+leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les
+champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs
+par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient
+bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la
+route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit
+Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au
+grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait
+sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la
+bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en
+pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il
+mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants
+que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et
+on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait
+toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des
+fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de
+feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par
+l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un
+voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux
+souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute
+cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était
+son idée.
+
+Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais
+il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant
+qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de
+vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane
+de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux
+Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il
+rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui
+n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne
+voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de
+mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de
+saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le
+midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille.
+Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une
+ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un
+trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et
+à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se
+fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette
+lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les
+quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre
+devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de
+Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où
+le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue:
+
+Le petit pêcheur d’oranges
+
+Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons
+obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les
+quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas,
+nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et
+des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord,
+actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large,
+se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort
+Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du
+vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se
+tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en
+cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir
+tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les
+lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques
+leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne
+des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a
+vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur
+cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie.
+Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit
+pêcheur d’oranges.
+
+Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui
+battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les
+yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en
+bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing
+gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un
+bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une
+petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif.
+Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était
+pêcheur d’oranges.
+
+Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me
+demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui
+parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait
+attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de
+Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes.
+Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient
+leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car
+ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux;
+la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur
+sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné
+de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une
+orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha
+une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea
+son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.
+
+«Bon appétit! lui fis-je.
+
+— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je
+n’aime que les fruits.
+
+— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges?
+
+— Je travaille au charbon.»
+
+Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme
+morceau de charbon.
+
+Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette
+guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir
+inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec
+orgueil son mouchoir dans sa poche.
+
+«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.
+
+— Il est pauvre.
+
+— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»
+
+Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.
+
+«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»
+
+Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire.
+
+Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au
+«gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits
+yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les
+petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait
+d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une
+embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une —
+accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle,
+éclatant dans le radieux soleil.
+
+«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
+
+Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le
+préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel
+désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya,
+essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit:
+
+«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma
+parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son
+mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe
+les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les
+fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait,
+derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables
+étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre.
+
+Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient
+fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:
+
+«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine
+de moules.»
+
+Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à
+manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions.
+Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un
+geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement
+un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était
+passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya.
+Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules
+pour elles-mêmes et je le remerciai.
+
+Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me
+demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans
+une autre poche de sa jaquette.
+
+Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme
+un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le
+regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la
+position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles.
+Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait
+vouloir emplir le port.
+
+GASTON LEROUX.
+
+
+Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston
+Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et
+le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne
+fit aucune difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort
+naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de
+collaborateur.» Avec ces cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à
+cirer avec tous ses accessoires, et il alla s’installer en face de
+Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui
+venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre
+deux cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment
+de la propriété qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui
+était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne
+instruction primaire pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas
+lui-même ce que d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la
+meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le
+monde.
+
+Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait
+toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique
+et un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de
+groom dans ses bureaux.
+
+Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put
+faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche,
+il prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la
+Dame en noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse
+visiteuse du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle
+habitât la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde
+n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et
+puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa
+silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne
+disaient-ils point: «Tiens! La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il
+eût été difficile de préciser l’idée de derrière la tête de
+Rouletabille, et peut-être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir
+était-il simplement de «voir» la Dame en noir, de la regarder passer de
+loin comme un dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il
+l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont l’importance n’avait fait
+que grandir dans l’imagination de Rouletabille n’était-elle point
+toujours entre eux comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de
+franchir? Peut-être bien… peut-être bien, mais enfin il voulait la
+voir, de cela seulement il était tout à fait sûr.
+
+Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et
+s’en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun
+goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait
+fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait
+résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place
+de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d’un aussi funeste
+projet, mais en vain. C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit:
+
+«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de
+trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf».
+
+Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au
+pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui.
+Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque
+offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain
+qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le
+reste, nous le connaissons.
+
+Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille
+se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée
+du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être
+toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini.
+
+J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il sentit
+passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait
+Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des considérations sur les
+émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des
+événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique! On les
+devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» d’humeur, qui donc
+maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par
+lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la femme de Jean
+Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à
+penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour
+qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si
+victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les
+peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de
+la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma
+mère!» Et il se sauvait, comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne
+point laisser échapper en une seconde d’attendrissement ce secret qui
+le brûlait depuis des années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si
+elle allait le rejeter!… le repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui,
+le petit voleur du collège d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!…
+lui l’héritier des crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne
+plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum,
+le parfum de la Dame en noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre,
+à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le
+poussait à lui demander chaque fois qu’il la voyait: «Est-ce toi?
+Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, elle l’avait aimé tout de
+suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute… Si c’était
+vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… Et si ce n’était pas
+elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct
+et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce qu’il pouvait
+risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui du
+collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle lui avait demandé
+souvent:
+
+«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières
+études?»
+
+Et il avait répondu:
+
+«À Bordeaux!»
+
+Il aurait voulu pouvoir répondre:
+
+«À Pékin!»
+
+Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il
+saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur.
+
+Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi,
+parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà
+de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le
+chien est sûr de respirer son maître… Cette mauvaise figure de
+rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le
+conduire à l’idée de «remonter la piste». Elle nous mena, dans les
+conditions que l’on sait, au Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire
+que cette expédition n’aurait peut-être point donné de résultats
+décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme moi, n’était pas influencé par
+l’odeur, si la lettre de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille
+dans le train, n’était tout à coup venue lui apporter cette assurance
+que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un
+document si sacré aux yeux de mon ami que d’autres yeux ne le verront
+jamais, mais je sais que les doux reproches qu’elle lui faisait à
+l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris
+sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu
+s’y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de
+lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de
+mère, que «l’intérêt qu’elle lui portait venait moins des services
+rendus que du souvenir qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils
+de l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était
+suicidé, «comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui
+ressemblait beaucoup!»
+
+
+
+
+V
+Panique
+
+
+Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne
+dort pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais
+je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?…
+Comme il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme
+pareil?… Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en
+disant: «Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille,
+si résolue… Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu
+d’aller? Vers elle, évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait
+être sauvée que par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le
+saurait pas!
+
+C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est mort
+pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
+
+C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien
+lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette
+certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même
+qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au silence.
+Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui
+avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix
+de la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte?
+Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait
+avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la
+Dame en noir?…
+
+Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me
+penche sur lui… il a les yeux ouverts.
+
+«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous
+vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui
+nous vient de Valence et qui est signée Stangerson.
+
+— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À Bourg, M.
+et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à
+Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M.
+Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui
+avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à
+nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson
+sur la ligne de Marseille; mais alors il faudrait supposer que le
+professeur se serait arrêté en route. À quelle occasion? Il n’en
+prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je serai à Menton demain
+matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la dépêche a été mise à
+Valence et constatons sur l’indicateur l’heure à laquelle M. Stangerson
+devait normalement passer à Valence à moins qu’il ne se soit arrêté en
+route.»
+
+Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence
+à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept»,
+elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au
+cours de son voyage normal. À ce moment, il devait donc avoir été
+rejoint par M. et par Mme Darzac. Toujours l’indicateur en main, nous
+parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. Stangerson
+avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six
+heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui
+partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures
+quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les
+Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur
+Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du
+soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures huit.
+La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l’indication
+de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à
+Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le
+train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison
+d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ
+de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg; le
+train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant
+Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M.
+Darzac eût télégraphié de cette station.
+
+Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M.
+Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour
+Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à
+dix heures trente-trois, alors que le train de M. Stangerson arrivait à
+Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur
+stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac avaient pu, avaient dû
+rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui!
+Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? Nous ne
+pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes
+pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait
+avec une netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis
+de n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien,
+avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation.
+Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis
+au courant du fait nouveau.
+
+Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance,
+Rouletabille m’invita à profiter de la luxueuse installation que la
+compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition des
+voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra
+l’exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que
+s’il avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un quart d’heure
+après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout
+cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de son lit,
+passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat
+bouillant. Moi, je n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans notre
+anxiété, le voyage se passa assez silencieusement; puis, à la vue de
+cette ville où il avait mené tout d’abord une existence si bizarre,
+Rouletabille, sans doute pour réagir contre l’angoisse qui grandissait
+en nous au fur et à mesure que nous approchions de l’heure à laquelle
+nous allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu’il
+me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je
+n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
+
+Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un
+enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux,
+cette côte d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après
+l’horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la
+boue, dans l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le
+soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de
+retrouver le glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout
+de ces deux rails de fer: le soleil!
+
+À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne
+fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M.
+Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la
+dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure
+de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M.
+Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû
+repartir ce matin même de Menton et venir au-devant de nous jusqu’à
+Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa dépêche, il avait des
+choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et
+défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
+
+«Un malheur?… interrogea Rouletabille.
+
+— Non, pas encore!… répondit-il.
+
+— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à
+temps…»
+
+M. Darzac dit simplement:
+
+«Merci d’être venus!»
+
+Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre
+compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les
+rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait
+chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son
+émotion était telle que sa voix en tremblait.
+
+«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort!
+
+— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en
+êtes-vous sûr?
+
+— Je l’ai vu comme je vous vois.
+
+— Et Mme Darzac aussi l’a vu?
+
+— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à
+quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la
+malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce
+que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il
+encore?…»
+
+Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M.
+Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé
+dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac
+reprit:
+
+«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le
+joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra,
+on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que
+c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…»
+
+Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre.
+Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M.
+Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce
+qui s’était passé depuis son départ de Paris.
+
+Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même,
+ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux
+compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux
+compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans
+l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme
+Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier
+compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le
+voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient
+dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures
+vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et
+les Darzac à sept heures exactement.
+
+Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le
+quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés
+dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient
+restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ
+du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur
+Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme
+Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le
+compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans
+lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce
+compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris,
+aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait
+été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au
+verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré
+intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle
+sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans
+le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se
+tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
+Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel
+je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement
+les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M.
+Stangerson jusqu’à Dijon.
+
+Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident
+survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une
+heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors
+descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la
+conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait
+omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
+étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce
+qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis
+elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener
+devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa
+correspondance.
+
+«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé,
+j’irai vous rejoindre.»
+
+Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
+
+«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
+rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet.
+Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes
+bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas
+dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui
+dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui
+demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi
+subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses
+jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il
+lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau,
+et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta,
+en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle
+avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait
+dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner,
+pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée
+dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le
+buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les
+employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à
+côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel
+elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut
+immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la
+probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence
+tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans
+le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était
+réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ
+de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un
+horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté
+personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant
+la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette
+chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite
+porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à
+l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la
+personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était
+ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la
+figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et
+fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à
+deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet,
+dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon
+premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais
+pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le
+devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui
+n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En
+vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de
+doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace
+et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris
+d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver
+qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa,
+me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce
+compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit!
+Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait
+pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui
+disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait
+sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors
+du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas
+assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face
+de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle
+se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était
+apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais,
+dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la
+galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa
+chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait
+appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du
+policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type
+redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant
+d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait
+de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace,
+avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand
+front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une
+séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné
+sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
+main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare…
+Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je
+me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que
+ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le
+priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le
+compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait
+effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis
+sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti
+que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais
+avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une
+grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non!
+non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la
+gare… sur le quai, derrière cette porte.»
+
+Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de
+cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il
+se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit:
+
+«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le
+bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous
+guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire,
+on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui
+m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement
+instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au
+misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à
+deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les
+yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des
+choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était
+le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de
+donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui
+accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne
+voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection
+quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues.
+Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui,
+oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage
+était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M.
+Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous
+courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques
+dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore.
+Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris
+immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son
+père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que
+nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce
+drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures
+vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant
+l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions
+ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore
+une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de
+cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand
+le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre
+place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions
+justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis
+encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous,
+mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait
+encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble
+cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais
+d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs.
+Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant
+au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que
+vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je
+continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et
+parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une
+pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma
+femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que
+nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur
+tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin
+peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous
+découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à
+cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz,
+nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le
+rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance
+et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste,
+par ce fidèle ami de la famille.»
+
+… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte
+à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William
+Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune,
+avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour
+Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler
+en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la
+mystérieuse fille de l’illustre professeur.
+
+Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore
+retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle
+achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur
+Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des
+sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion
+pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans
+les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un
+homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique —
+ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent
+rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire,
+qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche,
+s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des
+histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous
+apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance
+étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort
+de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne
+précédent, propriétaires.
+
+Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant
+de raconter son étrange voyage.
+
+«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre
+ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à
+ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir
+il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie.
+Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions
+quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en
+apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi
+vint-elle à parler de vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à
+Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M.
+Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans
+le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très
+touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous.
+Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance
+et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je
+parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec
+une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait.
+C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la
+dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que
+vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que
+nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le
+compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait
+tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de
+mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!»
+Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous
+taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient,
+les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de
+l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au
+verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se
+faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous
+semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur
+d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous
+pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le
+train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le
+pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme
+morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus
+malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle
+traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler,
+la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans
+doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé
+et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme
+elle, je fermai les yeux…»
+
+Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation
+approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi,
+cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée
+à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y
+employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le
+soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications
+sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte
+ici.
+
+La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta
+aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils
+trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux
+époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui
+quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une
+invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors
+repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa
+femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre
+la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été
+sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son
+mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours
+traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en
+Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule,
+faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu
+en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la
+frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment
+complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour
+de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre
+au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses
+rapports avec les Darzac devinssent excellents.
+
+Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg,
+avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi
+avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments
+de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec
+M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se
+douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point
+sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et
+susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient
+Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle
+grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand,
+arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance
+lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit
+incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à
+Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la
+gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me
+tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver
+Rouletabille et M. Darzac.
+
+«Lisez», dis-je au jeune homme.
+
+Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
+
+«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
+
+Rouletabille me regarda et pouffa.
+
+«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce
+que vous avez donc cru?
+
+— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de Rouletabille,
+que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être pour quelque chose
+dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues.
+Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits
+et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir s’il n’avait
+pas quitté Paris.
+
+— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez
+pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
+ressuscité?
+
+— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
+doutais que Rouletabille se moquait de moi.
+
+La vérité était que j’y avais bien pensé.
+
+«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement
+M. Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme.
+
+— Je ne le crois pas», protestai-je.
+
+Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais pas
+très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille,
+qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir,
+quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point
+une nouvelle transformation de Larsan, il n’en était pas moins un
+misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant
+hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n’anticipons
+pas. Si j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer combien
+l’idée d’un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage,
+que nous connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent
+prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je
+croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais
+comprendre bientôt — et l’arrivée inopinée de Mr Arthur Rance fut pour
+beaucoup dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette
+fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s’exhibait
+maintenant, au moins à certains d’entre nous, avec une audace sans
+pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac,
+ni sa femme qui allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis.
+Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux
+époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce
+cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance? N’eût-il
+pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l’aurait
+empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions-nous
+nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle manifestation à
+Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l’affirmer?
+
+Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans
+notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de
+l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train,
+et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si
+nous avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de
+Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se
+trouver en face de Larsan! Et il est venu nous avertir, avant notre
+arrivée là-bas, pour que nous puissions nous concerter sur la conduite
+à tenir.
+
+«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le
+train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en
+nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson
+donnait le bras à Mme Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la
+droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de
+nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin
+public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui
+me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j’avais
+entendu cette voix-là; je levai la tête: c’était Larsan! C’était la
+voix de la cour d’assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux
+calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l’exclamation prête à
+jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne m’écriai
+point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui,
+eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la
+musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir,
+debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne
+sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!…
+
+— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
+
+— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en
+voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était
+toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand
+nous nous mîmes en route.
+
+— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de
+plus en plus agité.
+
+— Oh! certain, vous dis-je…
+
+— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac,
+que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
+réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.
+
+— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée d’une
+hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en
+arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
+
+— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur
+Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.»
+
+Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux
+mots: «Au secours!»
+
+Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
+
+«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête.
+
+C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous
+arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
+Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse
+formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec
+sa fille aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il
+devait lui dire plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps
+d’inventer, c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre
+terreur que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle
+eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette
+impression qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le
+serrer dans ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un
+naufragé s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je
+l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à
+Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
+d’apparence aussi froide.
+
+
+
+
+VI
+Le fort d’Hercule
+
+
+Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison
+qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire
+parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent
+les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être
+point cependant, — à l’occasion des innombrables citronniers et
+orangers qui, dans l’air embaumé, laissent pendre, au long des
+sentiers, par-dessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je
+n’aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter
+et d’Alcmène si, tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa
+promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les
+Phéniciens, en transportant leurs pénates à l’ombre du rocher que
+devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il
+abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une
+presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui était celui de
+leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent déjà et
+que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des
+chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un merveilleux
+séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs aventures, elles
+n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce furent les premiers
+touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas ailleurs,
+et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l’Olympe en les
+débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la
+Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les
+os de l’Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au fond des
+Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
+
+Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au
+rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette
+éblouissante du château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que
+les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître
+depuis une dizaine d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient
+frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la
+mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille
+sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie de Garavan recourbée
+comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure que nous
+avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière nous, s’était
+incliné vers la crête des monts; les promontoires, à l’occident,
+s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur écharpe de pourpre,
+et le château n’était plus qu’une ombre menaçante et hostile quand nous
+en franchîmes le seuil.
+
+Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à l’une
+des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la femme
+d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée de
+Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux
+yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux
+bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire
+figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse
+incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point
+avoir ces yeux-là, my lady! Et votre chevelure est plus noire que
+l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans le genre angélique.
+Êtes-vous un ange, Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette
+douceur de vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes
+ces questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première fois,
+après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche
+image, immobile sur ce perron de pierre, j’ai suivi le regard noir de
+vos yeux qui s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et il
+avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre
+amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche.
+
+La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa
+personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont
+Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la
+plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille
+et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté; nous
+formulons la possibilité de gîter ailleurs qu’au château d’Hercule.
+Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin,
+déclare que nos chambres sont prêtes et parle d’autre chose.
+
+«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!…
+Vous allez voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est
+le seul coin triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait
+peur! j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me
+raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…»
+
+Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme
+une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce
+jardin d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles
+arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous
+traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses,
+d’herbes et de feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises,
+de roses sauvages et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps
+éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château
+où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des
+vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue
+naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que
+la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu’elle n’a point
+tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette
+verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose
+qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs
+arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de
+la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes
+grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine
+parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
+semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle
+n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de dentelle de
+pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans l’air du soir…
+
+Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe
+siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la
+Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la
+guerre, ni le canon, ni la tempête, n’a pu ébranler. Elle est telle
+encore qu’elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent
+des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d’Hercule;
+telle qu’elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand,
+ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux
+Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les
+courtines qui la reliaient aux autres défenses, jusqu’à l’arrivée des
+princes de Provence qui la délivrèrent. C’est là que Mrs. Edith a élu
+domicile.
+
+Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur
+Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à
+Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M.
+Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée
+habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, lorsqu’ils se disent
+quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne.
+
+«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation
+d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre
+tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…»
+
+Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…
+
+«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes
+bien sages…
+
+— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a
+qu’elle de gaie, ici.»
+
+Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour.
+Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment
+impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on
+quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette
+tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on
+l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus
+extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération
+d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs
+et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les
+scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César.
+
+«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour
+de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a
+fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château
+pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a
+fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous
+aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien
+su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle…
+C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute
+petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq
+jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des
+pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles
+du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»
+
+Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle
+appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un
+eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une
+femme à la fontaine.
+
+Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions
+mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à
+toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du
+fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale
+dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt
+notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous
+les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus
+tard par Rouletabille lui-même…
+
+Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la
+Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas
+hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme
+minuscule qui la reliait au rivage.
+
+Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification
+sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du
+pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point
+laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé
+sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été
+comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la
+presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se
+dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux
+qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu
+s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le
+ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette
+disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans
+ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût.
+
+On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux
+tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort
+souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu
+réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées
+par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la
+domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux
+concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous
+la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les
+entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les
+deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur
+intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait
+trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que
+par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à
+volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le
+château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une
+première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et
+par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin
+d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui
+rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une
+sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de
+la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore
+couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces.
+Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où
+tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec
+l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore
+conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles
+on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait
+été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie,
+elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des
+boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette
+opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction
+d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en
+ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf
+était placé en C C’.
+
+Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi
+d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal
+poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait
+au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la
+propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui,
+lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château
+continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des
+murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur des vieilles tours. La
+Louve avait été respectée, comme je l’ai dit, et il n’était point
+jusqu’à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa
+silhouette étrangement vieillotte au-dessus de l’azur méditerranéen.
+J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés
+au parapet entre B et B’ avaient été transformés en écuries et
+cuisines.
+
+Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule.
+On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H
+que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en
+somme, qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par
+une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment
+de la construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient
+alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire,
+avançant, en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant
+entièrement toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait
+toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la
+longueur du Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même.
+Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont
+qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les
+communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été
+démoli ou s’était effondré, et, comme les fenêtres du château, très
+élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais
+barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la seconde
+cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était entièrement
+défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf
+n’existait pas.
+
+Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme
+les anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé
+que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute,
+naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de
+ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant
+son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux
+Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne
+l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de
+la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à
+celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B’’,
+F et L, fermant également la seconde.
+
+Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur,
+remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles
+le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la
+guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre
+extérieurement et se composait d’une batterie basse dont le sol était
+placé à une toise en contrebas du niveau supérieur du plateau. On
+descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une
+salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers
+cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes embrasures
+pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. Edith
+eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était
+admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était
+formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer
+pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui
+avaient été agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres
+garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont
+l’oncle de Mrs. Edith s’était emparé pour y travailler et y caser ses
+nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la
+châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et
+des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin
+suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches
+de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan,
+d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui
+avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et
+restaurés pour l’habitation immédiate.
+
+Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en C’,
+au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes
+de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à
+M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous
+aurons à parler d’une façon plus particulière.
+
+Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient
+réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au
+premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance.
+
+Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit
+traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux
+murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une
+peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l’ancienne
+splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du grand
+siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce
+passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me
+toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de
+clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup.
+J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon.
+
+Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui
+demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa
+chambre, et je constatai avec surprise qu’il en était déjà parti. Je me
+mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Cour de
+Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son
+grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à
+moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais l’immense étendue
+des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un bleu un peu sombre à
+la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à
+l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la pointe
+d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les
+cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille
+immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents
+orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien
+de tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine…
+
+Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse
+sur les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur fait
+avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette de
+Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il n’est
+que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir
+étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante
+coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, qu’il ne les
+renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est moi!»
+
+Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La barque,
+silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort.
+Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle
+dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières
+des Rochers Rouges[1]. Et l’homme est toujours debout, les bras
+croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil
+de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui par derrière,
+l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte.
+
+Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour
+du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte
+de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre
+et supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est
+prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme
+Darzac qui dit:
+
+«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de me
+quitter, ce soir!…»
+
+Et la voix de Rouletabille:
+
+«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage!
+
+— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.
+
+— Tout ce qu’il faudra.»
+
+Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:
+
+«Je vous défends de toucher à cet homme!»
+
+Et je n’entends plus rien.
+
+Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la
+margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il
+lui arrive quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je
+rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin:
+
+«Eh bien! L’avez-vous vu?
+
+— Oui, je l’ai vu, fis-je.
+
+— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu?
+
+— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! Quelle
+audace!»
+
+Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit qu’aussitôt
+qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il
+n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi et que la barque
+avait disparu comme par enchantement. Mais déjà Robert Darzac me
+quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état d’esprit dans
+lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait presque aussitôt,
+triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. Sa femme
+désirait être seule un instant.
+
+«Et Rouletabille? demandai-je.
+
+— Je ne l’ai pas vu!»
+
+Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait
+emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner
+le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage
+Rance, auxquelles il finit par répondre.
+
+C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le
+procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et
+comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à
+côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement
+par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses
+belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte,
+indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si
+en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique,
+d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes
+de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori.
+Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse.
+Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement
+Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là
+les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux,
+Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser
+abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser
+échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à
+haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur
+Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait
+qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment.
+
+Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme
+de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un
+type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures
+d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme
+un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des
+pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud
+du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou
+tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de
+quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe,
+mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de
+nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux
+mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il
+revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de
+cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels
+le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de
+«peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à
+lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la
+hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à
+Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses
+bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond de cuir», dictait
+son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches
+élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais,
+mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son
+but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa
+bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire
+silencieux de sa bouche joviale.
+
+Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même,
+qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis
+de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et,
+si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de
+circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux
+Rochers Rouges.
+
+Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté
+et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée
+peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de
+fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se
+décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre,
+il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir
+avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur
+tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un
+banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de
+son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était
+revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra
+certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce
+soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une
+nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute
+seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il
+s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée
+des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de
+l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de
+ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour,
+et cette circonstance lui avait plu par-dessus tout. Ce caractère
+romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les
+desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour
+l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob
+accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore
+officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la
+bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à
+San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une
+santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps,
+eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus
+habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle
+s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut
+remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut
+célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida
+d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme
+il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux
+environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la
+frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges.
+
+La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous,
+nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce
+soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le
+vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si
+quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour
+du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude
+singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui
+répondit, elle reprit:
+
+«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la
+barque. C’est un grand ami du vieux Bob.
+
+— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
+
+— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens
+du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter
+dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela
+veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?»
+
+
+
+
+VII
+De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour
+défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie
+
+
+Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de
+cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres
+réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les
+grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous
+galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui
+auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre.
+Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les
+convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche.
+
+Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis
+qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se
+débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en
+prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus
+malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout
+perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus
+affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant
+cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil.
+Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa
+recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de
+cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à
+quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il
+en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il
+apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était
+déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à
+son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du
+professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent
+d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant
+ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa
+jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants
+son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête
+adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié
+sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui
+avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle
+avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui,
+resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme
+seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!
+
+Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait
+été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde
+s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente.
+Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se
+détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image
+qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils
+revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses
+côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la
+silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De
+celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa
+fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de
+la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au
+néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient,
+répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo
+nihil!
+
+Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il
+nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux
+candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de
+tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles
+armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la
+Dagobert.
+
+À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les
+causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac
+étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait
+évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne
+datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé
+était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une
+parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation,
+échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je
+ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté
+du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à
+voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante
+d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais
+une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous
+était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui
+était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette
+apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la
+soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon
+avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple.
+Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la
+certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime
+de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à
+lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre
+de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle
+avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais
+ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait
+hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me
+racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque
+tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait
+Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux
+avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert
+Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle
+n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à
+Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui
+ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de
+Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère
+fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout
+petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au
+jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par
+toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il
+repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et
+qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce
+moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre
+de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient
+d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage
+s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait
+voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment
+Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet…
+Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan,
+mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle
+d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne
+voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
+
+À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants
+impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M.
+Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était
+pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux
+sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche
+trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois
+bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de
+me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour
+rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean
+Roussel-Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines
+lois transatlantiques, devant les hommes.
+
+Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup
+affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait
+pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement,
+devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de
+Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se
+trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui
+l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se
+trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour
+Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément
+leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir,
+c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur
+dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que
+Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par
+son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les
+femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études
+auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur,
+n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé
+d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille.
+Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la
+création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que
+celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des
+Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout
+venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à
+ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se
+rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des
+anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas
+été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était
+le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais
+peut-être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si
+elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle
+eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il
+lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La
+mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle
+bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et
+voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus,
+une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même
+faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective
+d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de
+Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent,
+soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et
+Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la
+Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être
+point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et
+les soins consolateurs de Mathilde.
+
+Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en
+soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes
+yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma
+pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le
+maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à
+parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt,
+s’excusa, et sortit.
+
+«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
+
+On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme —
+étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois.
+J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille
+les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de
+complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur
+reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des
+plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur
+dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant
+que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à
+jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le
+fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces
+loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors
+d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal
+pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne
+d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le
+mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule.
+
+Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître
+d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était
+donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers
+Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste —
+que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes
+pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais
+consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M.
+Darzac.
+
+Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait
+si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important
+relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et,
+parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien
+que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi.
+Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point
+au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson.
+On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage
+secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un
+secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur
+Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que
+son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent
+de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac.
+Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur
+Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un
+homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue
+américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre
+explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs.
+Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du
+drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait
+bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu
+qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
+d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
+j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin!
+qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments
+aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de
+si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle,
+policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle
+on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su
+que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si
+elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la
+jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!»
+Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari
+regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse
+Mrs. Edith!
+
+Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire
+au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur
+de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans
+l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui
+enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob,
+ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est
+que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne
+peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au
+cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les
+alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de
+paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension!
+Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur
+avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni
+moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à
+lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.
+
+Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous
+nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui
+était des plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de
+Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai
+jusqu’à l’entrée du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M.
+Stangerson avait pris congé de nous. Arthur Rance, qui avait un instant
+disparu, vint nous rejoindre comme nous arrivions sous la voûte. La
+nuit était claire, toute illuminée de lune. Cependant, on avait allumé
+des lanternes sous la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et
+nous entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui
+l’entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix,
+après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui
+halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, un grand
+tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche.
+C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de se
+rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans.
+
+Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda
+ce qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de
+porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle
+n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer:
+«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais
+Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous
+annonçait, en riant, que, si nous avions par hasard le désir d’aller
+faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu
+que ses ordres étaient donnés et que nul ne pouvait plus sortir du
+château, ni y entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en
+affectant de plaisanter, était chargé par lui d’exécuter la consigne et
+chacun savait qu’il était impossible de séduire ce vieux serviteur.
+C’est ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais connu au
+Glandier, avait accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de
+valet de chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de
+la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille avait
+changé tout cela, et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait
+pris la place des concierges dans la tour A.
+
+«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.
+
+— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre
+d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!…
+répondit Rouletabille.
+
+— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria Mrs. Edith,
+dont l’ahurissement était sans bornes.
+
+— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter sans
+explication.
+
+Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait
+mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on
+prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne
+pouvait guère y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin,
+il était bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à
+tout, autrement dit, ne fût surpris par rien!
+
+Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la
+poterne du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée
+de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le
+fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis.
+Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que le lendemain il
+ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis!
+
+Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du
+château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant
+mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la
+bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille
+était seul maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise
+rapidement au courant par son mari, ne disait plus rien, se contentant
+de s’amuser in petto prodigieusement de ces visiteurs qui
+transformaient son vieux château fort en place imprenable parce qu’ils
+redoutaient l’approche d’un homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs.
+Edith ne connaissait point cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé
+par le Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance
+lui-même était de ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument
+raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le
+mystère, contre l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait
+dans la nuit, autour du fort d’Hercule!
+
+À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se
+réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait
+surveiller et la première et la seconde cour. C’était un point
+stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait parvenir du
+dehors jusqu’aux Darzac qu’en passant d’abord par le père Jacques, en
+A, par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la
+porte K de la Tour Carrée. Le jeune homme avait décidé que les
+veilleurs désignés ne se coucheraient pas. Comme nous passions près du
+puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté de la lune qu’on
+avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur
+la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille m’expliqua qu’il
+avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu’il
+y avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n’avait
+aucune relation avec l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme
+Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la Tour Carrée. M.
+Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur
+Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de Mrs. Edith firent
+comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de s’aller coucher, ce
+qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante et en saluant Rouletabille
+d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le capitaine!»
+
+Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers
+la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort
+obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis
+pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille
+et moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes
+notre premier conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom
+donner à cette réunion d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres
+de ce vieux château guerrier.
+
+«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille;
+personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si
+l’on parvenait à franchir la première porte gardée par le père Jacques
+sans qu’il s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par
+l’avant-poste que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé
+dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier,
+Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être
+sûr de cet homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…»
+
+J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
+C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà que,
+d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d’assurer la
+défense de la place. Certes! j’imagine qu’il n’avait point envie de la
+rendre, à n’importe quel prix, et qu’il était parfaitement disposé à se
+faire sauter en notre compagnie, plutôt que de capituler. Ah! le brave
+petit gouverneur de place que c’était là! Et, en vérité, il fallait
+être tout à fait brave pour entreprendre de défendre le fort d’Hercule
+contre Larsan, plus brave que s’il se fût agi de mille assiégeants,
+comme il arriva à l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour
+débarrasser la place, qu’à faire donner grosses pièces, couleuvrines et
+bombardes et puis à charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu
+bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de
+l’époque. Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des
+ténèbres! Où était l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni
+viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre l’offensive,
+ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous
+garder, à nous enfermer, à veiller et à attendre!
+
+Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son
+jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de
+ce côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon
+générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre
+bouffées rapides et dit:
+
+«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si
+insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour
+nous défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se
+contentera-t-il d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur
+et le découragement dans une partie de la garnison? Et
+disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que
+ce n’est point dans son caractère essentiellement combatif, et qui ne
+se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que rien ne le
+force à disparaître! Songez qu’il peut tout contre nous, mais que nous
+ne pouvons rien contre lui, que nous défendre et frapper, si nous le
+pouvons, quand il le voudra bien! Nous n’avons, en effet, aucun secours
+à attendre du dehors. Et il le sait bien; c’est ce qui le fait si
+audacieux et si tranquille! Qui pouvons-nous appeler à notre aide?
+
+— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car
+il pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore
+envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure
+raison à cela.
+
+Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point
+non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna
+définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition:
+
+«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles,
+sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers
+Rouges, à la justice italienne.»
+
+Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de
+la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous,
+toute l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan
+sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus
+redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués du
+procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût
+à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout d’intéresser à
+nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le Mystère de Mademoiselle
+Stangerson.
+
+Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un
+de ces secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des
+gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre.
+
+Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais
+ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à
+combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui
+s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour
+sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que
+l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son
+ancienne passion.
+
+M. Darzac dit:
+
+«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le
+réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit
+qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le
+secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète
+de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M.
+Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce
+bandit!
+
+— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M.
+Stangerson ne saura rien!…»
+
+On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
+qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les
+Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne
+s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs.
+Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien
+encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son
+maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui.
+
+Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui
+se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au
+milieu de nous.
+
+«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une
+reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte
+Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace
+avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à
+cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des
+douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous
+être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces
+braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier
+italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les
+deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui
+s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement
+général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux
+douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la
+presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le
+Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances
+de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il
+traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers
+n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté
+de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas
+plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien
+aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le
+pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a
+abordé près de la pointe de Garibaldi…
+
+— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac.
+
+— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.
+
+— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans
+le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le
+réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont
+reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche
+la pieuvre, par les nuits calmes.
+
+— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux
+Rochers Rouges!…
+
+— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il n’en est
+point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont
+placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France,
+de telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être
+aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment
+cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents
+mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et
+la mer. Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une
+soixantaine de mètres de hauteur.
+
+— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui
+semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise.
+
+— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la
+falaise des poches profondes.
+
+— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné tout
+seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.
+
+— C’était imprudent, remarquai-je.
+
+— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des choses à
+dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref,
+je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé
+Larsan.
+
+— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance.
+
+— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité mon
+mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais
+est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a point vu mon
+drapeau?… Il n’a pas répondu.
+
+— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je.
+
+— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!…
+
+— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.
+
+— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
+n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui…
+
+— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même
+mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois!
+
+— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une meilleure
+occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous
+voudrons, au fond des Rochers Rouges!»
+
+Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait
+dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir…
+
+«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi
+autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans
+les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque
+presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en
+passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je
+vous attends! Venez-y!…» qu’il n’aurait peut-être pas été plus
+explicite ni plus éloquent!
+
+— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
+s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de Rouletabille…
+et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant quelque crime
+abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là.
+
+— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges
+n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que nous
+y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour…
+
+— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
+
+— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons
+laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être
+plus!… Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une
+hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que
+par hypothèse…»
+
+Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait.
+Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse
+bêtise, nous allions peut-être à un désastre…
+
+Rouletabille s’était levé, pensif.
+
+«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour
+cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je
+veux que la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai
+fait fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques.
+J’ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un
+barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable de la seconde
+enceinte et je garderai moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera
+toute la nuit à la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a
+de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore donner une lunette
+marine, restera jusqu’au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair
+s’installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la
+terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il surveillera,
+avec moi du reste, toute la seconde cour et les boulevards et parapets.
+Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans la baille et
+devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur le boulevard de
+l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards qui bornent la
+première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, parce
+que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état
+de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons
+disposer en toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les
+fera sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en
+cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils,
+revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de garde.
+La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond pas au qui
+vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n’y a point de mot
+de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier son nom et de
+faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que nous qui aurons le
+droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée
+intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à ce soir son
+entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la porte de
+fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la
+voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la
+petite loge de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures,
+tous les soirs, la porte de fer sera fermée. Demain matin, également,
+Mr Arthur Rance donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons
+et charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun
+prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce monde
+sera également compté avant sept heures du soir, heure à laquelle devra
+avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette journée,
+les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera à
+me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du
+mur qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre
+petite brèche, qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de
+coin (B sur le plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après
+quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de
+quitter le château jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je
+pourrai tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la
+recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux armes!
+Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir… Moi, j’ai prêté
+mon revolver au père Bernier, qui se promènera devant la porte de
+l’appartement de Mme Darzac…»
+
+Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un
+pareil langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de
+traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais,
+je le répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie
+inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il aurait fait comme
+moi: il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans faire le
+malin!
+
+
+
+
+VIII
+Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer
+
+
+Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions
+les cent pas, le long des parapets, sous la lune, examinant
+attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant avec anxiété
+les moindres bruits de la nuit, la respiration de la mer, le vent du
+large qui commença à chanter vers trois heures du matin. Mrs. Edith,
+qui s’était levée, vint alors rejoindre Rouletabille sous sa poterne.
+Celui-ci m’appela, me donna la garde de la poterne et de Mrs. Edith et
+s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de la plus charmante humeur
+du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle semblait s’amuser
+follement de la figure blafarde qu’elle venait de trouver à son mari
+auquel elle avait porté un verre de whisky.
+
+«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites
+mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le
+connaître!…»
+
+Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème.
+Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien,
+et qui, dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la
+malheureuse, si elle s’était doutée!
+
+Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter
+d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
+l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au
+lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui
+rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont
+certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le
+Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme
+ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que
+quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon
+devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que
+je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le
+monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas
+où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et
+naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me
+dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables
+sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop
+redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une
+narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux
+qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été
+prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André
+Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là
+d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont,
+certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas
+oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises
+Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné
+une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir
+la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands
+quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de
+la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type.
+Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme
+quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur,
+connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et
+son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph
+Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera
+un pont-levis.
+
+M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes
+criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à
+Ballmeyer.
+
+Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à
+l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures
+étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay,
+il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la
+mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à
+l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son
+début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable — Ballmeyer
+subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis
+prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur
+de ses jours:
+
+«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils,
+commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le
+bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille;
+d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au
+remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout
+un passé d’honneur!»
+
+M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le
+premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant
+appris, après dix années, quel était le vrai coupable.
+
+Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature
+tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse
+variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en
+scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie,
+à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées
+toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le
+caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour
+l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice;
+c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus
+coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux
+fausses pistes.
+
+Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa
+vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse
+le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au
+préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge
+d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même.
+
+L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires,
+sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La
+science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux.
+
+Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans
+le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue
+Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux.
+
+Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et,
+contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M.
+Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen
+répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après
+avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des
+demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé
+Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses
+histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre.
+
+Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer
+Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!…
+
+Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge
+d’instruction chargé de l’affaire.
+
+«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis
+désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est
+une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu
+besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon
+des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui
+avez téléphoné.
+
+— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.
+
+— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.»
+
+Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la
+police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi,
+alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à
+M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné
+par contumace à vingt ans de travaux forcés!
+
+On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité,
+à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et
+quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses
+évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce
+prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir
+l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les
+imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en
+liberté.
+
+Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans
+laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de
+la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais
+il manquait au papier le timbre du juge.
+
+Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à
+l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son
+innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet
+déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le
+pantalon bleu du garde qui l’accompagnait.
+
+Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui
+compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un»,
+Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort
+coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son
+tour en excuses.
+
+Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier
+signé et timbré aux gardes de la souricière.
+
+«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers!
+Me prend-il pour son domestique?»
+
+Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de
+service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre
+sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer
+était libre.
+
+C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était
+échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au
+garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de
+blanc, à une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il
+avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux
+publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli
+sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un
+sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si
+bien conçu.
+
+… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes
+aventures du premier Ballmeyer.
+
+Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de
+Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la
+mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz,
+Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans
+sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car
+cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait
+fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!…
+Connaissez-vous le «type» maintenant?
+
+Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
+
+Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la
+personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui
+finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus
+qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande
+idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la
+contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments
+que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur.
+
+La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec
+un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit
+de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son
+service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait
+venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de
+la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement
+que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi
+hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il
+l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce
+matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le
+plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que,
+fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point
+fermer les yeux:
+
+«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie
+pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la
+vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des
+brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour
+épargner à ma raison l’occasion d’une «fuite»! Par exemple, je ne
+pourrais raisonner dans une forêt! Comment voulez-vous raisonner dans
+une forêt? La raison fuit de toutes parts, dans une forêt! Mais dans un
+château fort bien clos! Mon ami, c’est comme dans un coffre-fort bien
+fermé: si vous êtes dedans, et que vous ne soyez point fou, il faut
+bien que votre raison s’y retrouve!
+
+— Oui, oui! répétai-je en branlant la tête, il faut bien que votre
+raison s’y retrouve!…
+
+— Eh bien, là-dessus, me fit-il, allez vous coucher, mon ami, car vous
+dormez tout debout.
+
+
+
+
+IX
+Arrivée inattendue du «vieux Bob»
+
+
+Quand on vint frapper à ma porte, vers onze heures du matin, cependant
+que la voix de la mère Bernier me transmettait l’ordre de Rouletabille
+de me lever, je me précipitai à ma fenêtre. La rade était d’une
+splendeur sans pareille et la mer d’une transparence telle que la
+lumière du soleil la traversait comme elle eût fait d’une glace sans
+tain, de telle sorte qu’on apercevait les rochers, les algues et la
+mousse et tout le fond maritime, comme si l’élément aquatique eût cessé
+de les recouvrir. La courbe harmonieuse de la rive mentonaise enfermait
+cette onde pure dans un cadre fleuri. Les villas de Garavan, toutes
+blanches et toutes roses, paraissaient fraîches écloses de cette nuit.
+La presqu’île d’Hercule était un bouquet qui flottait sur les eaux, et
+les vieilles pierres du château embaumaient.
+
+Jamais la nature ne m’était apparue plus douce, plus accueillante, plus
+aimante, ni surtout plus digne d’être aimée. L’air serein, la rive
+nonchalante, la mer pâmée, les montagnes violettes, tout ce tableau
+auquel mes sens d’homme du Nord étaient peu accoutumés évoquait des
+idées de caresses. C’est alors que je vis un homme qui frappait la mer.
+Oh! il la frappait à tour de bras! J’en aurais pleuré, si j’avais été
+poète. Le misérable paraissait agité d’une rage affreuse. Je ne pouvais
+me rendre compte de ce qui avait excité sa fureur contre cette onde
+tranquille; mais celle-ci devait évidemment lui avoir donné quelque
+motif sérieux de mécontentement, car il ne cessait ses coups. Il
+s’était armé d’un énorme gourdin et, debout dans sa petite embarcation
+qu’un enfant craintif poussait de la rame en tremblant, il administrait
+à la mer, un instant éclaboussée, une «dégelée de marrons» qui
+provoquait la muette indignation de quelques étrangers arrêtés au
+rivage. Mais, comme il arrive toujours en pareil cas où l’on redoute de
+se mêler de ce qui ne vous regarde pas, ceux-ci laissaient faire sans
+protester. Qu’est-ce qui pouvait ainsi exciter cet homme sauvage?
+Peut-être bien le calme même de la mer qui, après avoir été un moment
+troublée par l’insulte de ce fou, reprenait son visage immobile.
+
+Je fus alors interpellé par la voix amie de Rouletabille qui
+m’annonçait que l’on déjeunait à midi. Rouletabille exhibait une tenue
+de plâtrier, tous ses habits attestant qu’il s’était promené dans des
+maçonneries trop fraîches. D’une main il s’appuyait sur un mètre et son
+autre main jouait avec un fil à plomb. Je lui demandai s’il avait
+aperçu l’homme qui battait les eaux. Il me répondit que c’était Tullio
+qui travaillait de son état à chasser le poisson dans les filets, en
+lui faisant peur. C’est alors que je compris pourquoi, dans le pays, on
+appelait Tullio «le Bourreau de la Mer».
+
+Rouletabille m’apprit encore par la même occasion qu’ayant interrogé
+Tullio, ce matin, sur l’homme qu’il avait conduit dans sa barque la
+veille au soir et à qui il avait fait faire le tour de la presqu’île
+d’Hercule, Tullio lui avait répondu qu’il ne connaissait point cet
+homme, que c’était un original qu’il avait embarqué à Menton et qui lui
+avait donné cinq francs pour qu’il le débarquât à la pointe des Rochers
+Rouges.
+
+Je m’habillai vivement et rejoignis Rouletabille qui m’apprit que nous
+allions avoir au déjeuner un nouvel hôte: il s’agissait du vieux Bob.
+On l’attendit pour se mettre à table et puis, comme il n’arrivait
+point, on commença de déjeuner sans lui, dans le cadre fleuri de la
+terrasse ronde du Téméraire.
+
+Une admirable bouillabaisse apportée toute fumante du restaurant des
+Grottes, qui possède la réserve la mieux fournie en rascasses et
+poissons de roches de tout le littoral, arrosée d’un petit «vino del
+paese» et servie dans la lumière et la gaieté des choses, contribua au
+moins autant que toutes les précautions de Rouletabille à nous
+rasséréner. En vérité, le redoutable Larsan nous faisait moins peur
+sous le beau soleil des cieux éclatants qu’à la pâle lueur de la lune
+et des étoiles! Ah! que la nature humaine est oublieuse et facilement
+impressionnable! J’ai honte de le dire: nous étions très fiers — oh!
+tout à fait fiers (du moins je parle pour moi et pour Arthur Rance et
+aussi naturellement pour Mrs. Edith, dont la nature romanesque et
+mélancolique était superficielle) de sourire de nos transes nocturnes
+et de notre garde armée sur les boulevards de la citadelle… quand le
+vieux Bob fit son apparition. Et — disons-le, disons-le — ce n’est
+point cette apparition qui eût pu nous ramener à des pensers plus
+moroses. J’ai rarement aperçu quelqu’un de plus comique que le vieux
+Bob se promenant, dans le soleil éblouissant d’un printemps du midi,
+avec un chapeau haut de forme noir, sa redingote noire, son gilet noir,
+son pantalon noir, ses lunettes noires, ses cheveux blancs et ses joues
+roses. Oui, oui, nous avons bien ri sous la tonnelle de la tour de
+Charles le Téméraire. Et le vieux Bob rit avec nous. Car le vieux Bob
+est la gaieté même.
+
+Que faisait ce vieux savant au château d’Hercule? Le moment est
+peut-être venu de le dire. Comment s’était-il résolu à quitter ses
+collections d’Amérique, et ses travaux, et ses dessins, et son musée de
+Philadelphie? Voilà. On n’a pas oublié que Mr Arthur Rance était déjà
+considéré dans sa patrie comme un phrénologue d’avenir, quand sa
+mésaventure amoureuse avec Mlle Stangerson l’éloigna tout à coup de
+l’étude qu’il prit en dégoût. Après son mariage avec Miss Edith,
+celle-ci l’y poussant, il sentit qu’il se remettrait avec plaisir à la
+science de Gall et de Lavater. Or, dans le moment même qu’ils
+visitaient la Côte d’Azur, l’automne qui précéda les événements
+actuels, on faisait grand bruit autour des découvertes nouvelles que M.
+Abbo venait de faire aux Rochers Rouges, dénommés encore, dans le
+patois mentonais, Baoussé-Roussé. Depuis de longues années, depuis
+1874, les géologues et tous ceux qui s’occupent d’études préhistoriques
+avaient été extrêmement intéressés par les débris humains trouvés dans
+les cavernes et les grottes des Rochers Rouges. MM. Julien, Rivière,
+Girardin, Delesot, étaient venus travailler sur place et avaient su
+intéresser l’Institut et le ministère de l’Instruction publique à leurs
+découvertes. Celles-ci firent bientôt sensation, car elles attestaient,
+à ne pouvoir s’y méprendre, que les premiers hommes avaient vécu en cet
+endroit avant l’époque glaciaire. Sans doute la preuve de l’existence
+de l’homme à l’époque quaternaire était faite depuis longtemps; mais,
+cette époque mesurant, d’après certains, deux cent mille ans, il était
+intéressant de fixer cette existence dans une étape déterminée de ces
+deux cent mille années. On fouillait toujours aux Rochers Rouges et on
+allait de surprise en surprise. Cependant, la plus belle des grottes,
+la Barma Grande, comme on l’appelait dans le pays, était restée
+intacte, car elle était propriété privée de M. Abbo, qui tenait le
+restaurant des Grottes, non loin de là, au bord de la mer. M. Abbo
+venait de se déterminer, lui aussi, à fouiller sa grotte. Or, la rumeur
+publique (car l’événement avait dépassé les bornes du monde
+scientifique) répandait le bruit qu’il venait de trouver dans la Barma
+Grande d’extraordinaires ossements humains, des squelettes très bien
+conservés par une terre ferrugineuse, contemporaine des mammouths du
+début de l’époque quaternaire ou même de la fin de l’époque tertiaire!
+
+Arthur Rance et sa femme coururent à Menton et, pendant que son mari
+passait ses journées à remuer des «débris de cuisine», comme on dit en
+termes scientifiques, datant de deux cent mille ans, fouillant lui-même
+l’humus de la Barma Grande et mesurant les crânes de nos ancêtres, sa
+jeune femme prenait un inlassable plaisir à s’accouder non loin de là,
+aux créneaux moyenâgeux d’un vieux château fort qui dressait sa massive
+silhouette sur une petite presqu’île, reliée aux Rochers Rouges par
+quelques pierres écroulées de la falaise. Les légendes les plus
+romanesques se rattachaient à ce vestige des vieilles guerres génoises;
+et il semblait à Edith, mélancoliquement penchée au haut de sa
+terrasse, sur le plus beau décor du monde, qu’elle était une de ces
+nobles demoiselles de l’ancien temps, dont elle avait tant aimé les
+cruelles aventures dans les romans de ses auteurs favoris. Le château
+était à vendre à un prix des plus raisonnables. Arthur Rance l’acheta
+et, ce faisant, il combla de joie sa femme qui fit venir les maçons et
+les tapissiers et eut tôt fait, en trois mois, de transformer cette
+antique bâtisse en un délicieux nid d’amoureux pour une jeune personne
+qui se souvient de La Dame du lac et de La Fiancée de Lammermoor.
+
+Quand Arthur Rance s’était trouvé en face du dernier squelette
+découvert dans la Barma Grande ainsi que des fémurs de l’Elephas
+antiquus sortis de la même couche de terrain, il avait été transporté
+d’enthousiasme, et son premier soin avait été de télégraphier au vieux
+Bob que l’on avait peut-être enfin découvert à quelques kilomètres de
+Monte-Carlo ce qu’il cherchait, au prix de mille périls, depuis tant
+d’années, au fond de la Patagonie. Mais son télégramme ne parvint pas à
+destination, car le vieux Bob, qui avait promis de rejoindre le nouveau
+ménage dans quelques mois avait déjà pris le bateau pour l’Europe.
+Évidemment, la renommée l’avait déjà renseigné sur les trésors des
+Baoussé-Roussé. Quelques jours plus tard, il débarquait à Marseille et
+arrivait à Menton où il s’installait en compagnie d’Arthur Rance et de
+sa nièce dans le fort d’Hercule, qu’il remplit aussitôt des éclats de
+sa gaieté.
+
+La gaieté du vieux Bob nous paraît un peu théâtrale, mais c’est là,
+sans doute, un effet de notre triste humeur de la veille. Le vieux Bob
+a une âme d’enfant; et il est coquet comme une vieille femme,
+c’est-à-dire que sa coquetterie change rarement d’objet et qu’ayant,
+une fois pour toutes, adopté un costume sévère, de préférence correct
+(redingote noire, gilet noir, pantalon noir, cheveux blancs, joues
+roses), elle s’attache uniquement à en perpétuer l’impressionnante
+harmonie. C’est dans cet uniforme professoral que le vieux Bob chassait
+le tigre des pampas et qu’il fouille maintenant les grottes des Rochers
+Rouges, à la recherche des derniers ossements de l’Elephas antiquus.
+
+Mrs. Edith nous le présenta et il poussa un gloussement poli, et puis
+il se reprit à rire de toute sa large bouche qui allait de l’un à
+l’autre de ses favoris poivre et sel qu’il avait soigneusement taillés
+en triangles. Le vieux Bob exultait et nous en apprîmes bientôt la
+raison. Il rapportait de sa visite au Muséum de Paris la certitude que
+le squelette de la Barma Grande n’était point plus ancien que celui
+qu’il avait rapporté de sa dernière expédition à la Terre de Feu. Tout
+l’Institut était de cet avis et prenait pour base de ses raisonnements
+le fait que l’os à moelle de l’Elephas que le vieux Bob avait apporté à
+Paris, et que le propriétaire de la Barma Grande lui avait prêté après
+lui avoir affirmé qu’il l’avait trouvé dans la même couche de terrain
+que le fameux squelette, — que cet os à moelle, disons-nous,
+appartenait à un Elephas antiquus du milieu de la période quaternaire.
+Ah! il fallait entendre avec quel joyeux mépris le vieux Bob parlait de
+ce milieu de la période quaternaire! À cette idée d’un os à moelle du
+milieu de la période quaternaire, il éclatait de rire comme si on lui
+avait conté une bonne farce! Est-ce qu’à notre époque un savant, un
+véritable savant, digne en vérité de ce nom de savant, pouvait encore
+s’intéresser à un squelette du milieu de la période quaternaire! Le
+sien — son squelette, ou tout au moins celui qu’il avait rapporté de la
+terre de feu — datait du commencement de cette période, par conséquent
+était plus vieux de cent mille ans… vous entendez: cent mille ans! Et
+il en était sûr, à cause de cette omoplate ayant appartenu à l’ours des
+cavernes, omoplate qu’il avait trouvée, lui, le vieux Bob, entre les
+bras de son propre squelette. (Il disait: mon propre squelette, ne
+faisant plus de différence, dans son enthousiasme, entre son squelette
+vivant qu’il habillait tous les jours de sa redingote noire, de son
+gilet noir, de son pantalon noir, de ses cheveux blancs, de ses joues
+roses, et le squelette préhistorique de la Terre de Feu).
+
+«Ainsi, mon squelette date de l’ours des cavernes!… Mais celui des
+Baoussé-Roussé! Oh! là là! mes enfants! tout au plus de l’époque du
+mammouth… et encore! non, non!… du rhinocéros à narines cloisonnées!
+Ainsi!… On n’a plus rien à découvrir, mesdames et messieurs, dans la
+période du rhinocéros à narines cloisonnées!… Je vous le jure, foi de
+vieux Bob!… Mon squelette à moi vient de l’époque chelléenne, comme
+vous dites en France… Pourquoi riez-vous, espèces d’ânes!… Tandis que
+je ne suis même point sûr que l’Elephas antiquus des Rochers Rouges
+date de l’époque moustérienne! Et pourquoi pas de l’époque solutréenne?
+Ou encore, ou encore! De l’époque magdalénienne!… Non! non! c’en est
+trop! Un Elephas antiquus de l’époque magdalénienne, ça n’est pas
+possible! Cet Elephas me rendra fou! Cet Antiquus me rendra malade! Ah!
+j’en mourrai de joie… pauvres Baoussé-Roussé!»
+
+Mrs. Edith eut la cruauté d’interrompre la jubilation du vieux Bob en
+lui annonçant que le prince Galitch, qui s’était rendu acquéreur de la
+grotte de Roméo et Juliette, aux Rochers Rouges, devait avoir fait une
+découverte tout à fait sensationnelle, car elle l’avait vu, le
+lendemain même du départ du vieux Bob pour Paris, passer devant le fort
+d’Hercule, emportant sous son bras une petite caisse qu’il lui avait
+montrée en lui disant: «Voyez-vous, mistress Rance, j’ai là un trésor!
+Oh! un véritable trésor!» Elle avait demandé ce que c’était que ce
+trésor, mais l’autre l’avait agacée, disant qu’il voulait en faire la
+surprise au vieux Bob, à son retour! Enfin le prince Galitch lui avait
+avoué qu’il venait de découvrir «le plus vieux crâne de l’humanité»!
+
+Mrs. Edith n’avait pas plutôt prononcé cette phrase que toute la gaieté
+du vieux Bob s’écroula; une fureur souveraine se répandit sur ses
+traits ravagés et il cria:
+
+«Ça n’est pas vrai!… Le plus vieux crâne de l’humanité, il est au vieux
+Bob! C’est le crâne du vieux Bob!»
+
+Et il hurla:
+
+«Mattoni! Mattoni! fais apporter ma malle, ici!… ici!…»
+
+Justement Mattoni traversait la Cour de Charles le Téméraire avec le
+bagage du vieux Bob sur son dos. Il obéit au professeur et apporta la
+malle devant nous. Sur quoi le vieux Bob, prenant son trousseau de
+clefs, se jeta à genoux et ouvrit la caisse. De cette caisse, qui
+contenait des effets et du linge pliés avec beaucoup d’ordre, il sortit
+un carton à chapeau et, de ce carton à chapeau, il sortit un crâne
+qu’il déposa au milieu de la table, parmi nos tasses à café.
+
+«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le crâne
+du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais
+sans son crâne!…»
+
+Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres
+épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous
+représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le
+prononçait mi à l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement
+l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et moi,
+nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire.
+D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait
+lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté.
+Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas
+jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le
+vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de
+l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café
+qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir,
+surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.
+
+Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main
+droite et, l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre:
+
+«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale
+très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales
+et à la saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la
+face tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis
+que, dans la tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que
+j’aperçois?…»
+
+Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans
+la tête des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le
+regardais. Et je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me
+parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté
+en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le quittai plus des
+yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! Oui, comme remue une
+perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui ne me quittait plus
+jamais complètement m’embrasa la cervelle; j’allais peut-être parler
+quand un bras se glissa sous le mien, et je fus entraîné par
+Rouletabille.
+
+«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune
+homme.
+
+— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez
+encore de moi…»
+
+Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard de
+l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et me
+dit:
+
+«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes
+dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était
+point tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus
+fort que les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins
+dehors que dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai
+appelées à mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir…
+Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!»
+
+Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière,
+j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je
+l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je
+n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était venue avec le
+vieux Bob.
+
+Je dis à Rouletabille, avec inquiétude:
+
+«Le vieux Bob?»
+
+Il ne me répondit pas. Au bout de quelques instants, il fit:
+
+«Prenez-vous toutes les cinq minutes la main gauche avec la main droite
+et demandez-vous: «Est-ce toi, Larsan?» Quand vous vous serez répondu,
+ne soyez pas trop rassuré, car il vous aura peut-être menti et il sera
+déjà dans votre peau que vous n’en saurez rien encore!»
+
+Sur quoi, Rouletabille me laissa seul sur le boulevard de l’Ouest.
+C’est là que le père Jacques vint me trouver. Il m’apportait une
+dépêche. Avant de la lire, je le félicitai sur sa bonne mine. Comme
+nous tous, il avait cependant passé une nuit blanche; mais il
+m’expliqua que le plaisir de voir enfin sa maîtresse heureuse le
+rajeunissait de dix ans. Puis il tenta de me demander les motifs de la
+veille étrange qu’on lui avait imposée et le pourquoi de tous les
+événements qui se poursuivaient au château depuis l’arrivée de
+Rouletabille et des précautions exceptionnelles qui avaient été prises
+pour en défendre l’entrée à tout étranger. Il ajouta même que, si cet
+affreux Larsan n’était point mort, il serait porté à croire qu’on
+redoutait son retour. Je lui répondis que ce n’était point le moment de
+raisonner et que, s’il était un brave homme, il devait, comme tous les
+autres serviteurs, observer la consigne en soldat, sans essayer d’y
+rien comprendre ni surtout de la discuter. Il me salua et s’éloigna en
+hochant la tête. Cet homme était évidemment très intrigué et il ne me
+déplaisait point que, puisqu’il avait la surveillance de la porte Nord,
+il songeât à Larsan. Lui aussi avait failli être victime de Larsan; il
+ne l’avait pas oublié. Il s’en tiendrait mieux sur ses gardes.
+
+Je ne me pressais point d’ouvrir cette dépêche que le père Jacques
+m’avait apportée et j’avais tort, car elle me parut extraordinairement
+intéressante dès le premier coup d’oeil que j’y portai. Mon ami de
+Paris qui, sur ma prière, m’avait déjà renseigné sur Brignolles
+m’apprenait que ledit Brignolles avait quitté Paris la veille au soir
+pour le midi. Il avait pris le train de dix heures trente-cinq minutes
+du soir. Mon ami me disait qu’il avait des raisons de croire que
+Brignolles avait pris un billet pour Nice.
+
+Qu’est-ce que Brignolles venait faire à Nice? C’est une question que je
+me posai et que, dans un sot accès d’amour-propre, que j’ai bien
+regretté depuis, je ne soumis point à Rouletabille. Celui-ci s’était si
+bien moqué de moi lorsque je lui avais montré la première dépêche
+m’annonçant que Brignolles n’avait point quitté Paris, que je résolus
+de ne point lui faire part de celle qui m’affirmait son départ. Puisque
+Brignolles avait si peu d’importance pour lui, je n’aurais garde de
+«l’excéder» avec Brignolles! Et je gardai Brignolles pour moi tout
+seul! Si bien que, prenant mon air le plus indifférent, je rejoignis
+Rouletabille dans la Cour de Charles le Téméraire. Il était en train de
+consolider avec des barres de fer la lourde planche de chêne circulaire
+qui fermait l’ouverture du puits, et il me démontra que, même si le
+puits communiquait avec la mer, il serait impossible à quelqu’un qui
+tenterait de s’introduire dans le château par ce chemin de soulever
+cette planche, et qu’il devrait renoncer à son projet. Il était en
+sueur, les bras nus, le col arraché, un lourd marteau à la main. Je
+trouvai qu’il se donnait bien du mouvement pour une besogne
+relativement simple, et je ne pus me retenir de le lui dire, comme un
+sot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez! Est-ce que je
+n’aurais pas dû deviner que ce garçon s’exténuait volontairement, et
+qu’il ne se livrait à toute cette fatigue physique que pour s’efforcer
+d’oublier le chagrin qui lui brûlait sa brave petite âme? Mais non! Je
+n’ai pu comprendre cela qu’une demi-heure plus tard, en le surprenant
+étendu sur les pierres en ruines de la chapelle, exhalant, dans le
+sommeil qui était venu le terrasser sur ce lit un peu rude, un mot, un
+simple mot qui me renseignait suffisamment sur son état d’âme:
+«Maman!…» Rouletabille rêvait de la Dame en noir!… Il rêvait peut-être
+qu’il l’embrassait comme autrefois, quand il était tout petit et qu’il
+arrivait tout rouge d’avoir couru, dans le parloir du collège d’Eu.
+J’attendis alors un instant, me demandant avec inquiétude s’il fallait
+le laisser là et s’il n’allait point par hasard dans son sommeil
+laisser échapper son secret. Mais, ayant avec ce mot soulagé son coeur,
+il ne laissa plus entendre qu’une musique sonore. Rouletabille ronflait
+comme une toupie. Je crois bien que c’était la première fois que
+Rouletabille dormait «réellement» depuis notre arrivée de Paris.
+
+J’en profitai pour quitter le château sans avertir personne, et,
+bientôt, ma dépêche en poche, je prenais le train pour Nice. Ensuite
+j’eus l’occasion de lire cet écho de première page du Petit Niçois: «Le
+professeur Stangerson est arrivé à Garavan où il va passer quelques
+semaines chez Mr Arthur Rance, qui s’est rendu acquéreur du fort
+d’Hercule et qui, aidé de la gracieuse Mrs. Arthur Rance, se plaît à
+offrir la plus exquise hospitalité à ses amis dans ce cadre pittoresque
+et moyenâgeux. À la dernière minute nous apprenons que la fille du
+professeur Stangerson, dont le mariage avec M. Robert Darzac vient
+d’être célébré à Paris, est arrivée également au fort d’Hercule avec le
+jeune et célèbre professeur de la Sorbonne. Ces nouveaux hôtes nous
+descendent du Nord au moment où tous les étrangers nous quittent.
+Combien ils ont raison! Il n’est point de plus beau printemps au monde
+que celui de la côte d’azur!»
+
+À Nice, dissimulé derrière une vitre du buffet, je guettai l’arrivée du
+train de Paris dans lequel pouvait se trouver Brignolles. Et,
+justement, je vis descendre mon Brignolles! Ah! mon coeur battait
+ferme, car enfin ce voyage dont il n’avait point fait part à M. Darzac
+ne me paraissait rien moins que naturel! Et puis, je n’avais pas la
+berlue: Brignolles se cachait. Brignolles baissait le nez. Brignolles
+se glissait, rapide comme un voleur, parmi les voyageurs, vers la
+sortie. Mais j’étais derrière lui. Il sauta dans une voiture fermée, je
+me précipitai dans une voiture non moins fermée. Place Masséna, il
+quitta son fiacre, se dirigea vers la jetée-promenade et là, prit une
+autre voiture; je le suivais toujours. Ces manoeuvres me paraissaient
+de plus en plus louches. Enfin la voiture de Brignolles s’engagea sur
+la route de la corniche et, prudemment, je pris le même chemin que lui.
+Les nombreux détours de cette route, ses courbes accentuées me
+permettaient de voir sans être vu. J’avais promis un fort pourboire à
+mon cocher s’il m’aidait à réaliser ce programme, et il s’y employa le
+mieux du monde. Ainsi arrivâmes-nous à la gare de Beaulieu. Là, je fus
+bien étonné de voir la voiture de Brignolles s’arrêter à la gare, et
+Brignolles descendre, régler son cocher et entrer dans la salle
+d’attente. Il allait prendre un train. Comment faire? Si je voulais
+monter dans le même train que lui, n’allait-il point m’apercevoir dans
+cette petite gare, sur ce quai désert? Enfin, je devais tenter le coup.
+S’il m’apercevait, j’en serais quitte pour feindre la surprise et ne
+plus le lâcher jusqu’à ce que je fusse sûr de ce qu’il venait faire
+dans ces parages. Mais la chose se passa fort bien et Brignolles ne
+m’aperçut pas. Il monta dans un train omnibus qui se dirigeait vers la
+frontière italienne. En somme, tous les pas de Brignolles le
+rapprochaient du fort d’Hercule. J’étais monté dans le wagon qui
+suivait le sien et je surveillai le mouvement des voyageurs à toutes
+les gares.
+
+Brignolles ne s’arrêta qu’à Menton. Il avait voulu certainement y
+arriver par un autre train que le train de Paris, et dans un moment où
+il avait peu de chances de rencontrer des visages de connaissance à la
+gare. Je le vis descendre; il avait relevé le col de son pardessus et
+enfoncé davantage encore son chapeau de feutre sur ses yeux. Il jeta un
+regard circulaire sur le quai, et, rassuré, se pressa vers la sortie.
+Dehors, il se jeta dans une vieille et sordide diligence qui attendait
+le long du trottoir. D’un coin de la salle d’attente, j’observai mon
+Brignolles. Qu’est-ce qu’il faisait là? Et où allait-il dans cette
+vieille guimbarde poussiéreuse? J’interrogeai un employé qui me dit que
+cette voiture était la diligence de Sospel.
+
+Sospel est une petite ville pittoresque perdue entre les derniers
+contreforts des Alpes, à deux heures et demie de Menton, en voiture.
+Aucun chemin de fer n’y passe. C’est l’un des coins les plus retirés,
+les plus inconnus de la France et les plus redoutés des fonctionnaires
+et… des chasseurs alpins qui y tiennent garnison. Seulement, le chemin
+qui y mène est l’un des plus beaux qui soient, car il faut, pour
+découvrir Sospel, contourner je ne sais combien de montagnes, longer de
+hauts précipices, et suivre, jusqu’à Castillon, l’étroite et profonde
+vallée du Careï, tantôt sauvage comme un paysage de Judée, tantôt verte
+ou fleurie, féconde, douce au regard avec le frémissement argenté de
+ses innombrables plants d’oliviers qui descendent du ciel jusqu’au lit
+clair du torrent par un escalier de géants. J’étais allé à Sospel
+quelques années auparavant, avec une bande de touristes anglais, dans
+un immense char traîné par huit chevaux, et j’avais gardé de ce voyage
+une sensation de vertige que je retrouvai tout entière dès que le nom
+fut prononcé. Qu’est-ce que Brignolles allait faire à Sospel? Il
+fallait le savoir. La diligence s’était remplie et déjà elle se mettait
+en route dans un grand bruit de ferrailles et de vitres dansantes. Je
+fis marché avec une voiture de place, et moi aussi, j’escaladai la
+vallée du Careï. Ah! comme je regrettais déjà de n’avoir pas averti
+Rouletabille! L’attitude bizarre de Brignolles lui eût donné des idées,
+des idées utiles, des idées raisonnables, tandis que moi je ne savais
+pas «raisonner», je ne savais que suivre ce Brignolles comme un chien
+suit son maître ou un policier son gibier, à la piste. Et encore, si je
+l’avais bien suivie, cette piste! C’est dans le moment qu’il ne fallait
+pour rien au monde la perdre qu’elle m’échappa, dans le moment où je
+venais de faire une découverte formidable! J’avais laissé la diligence
+prendre une certaine avance, précaution que j’estimais nécessaire, et
+j’arrivais moi-même à Castillon peut-être dix minutes après Brignolles.
+Castillon se trouve tout à fait au sommet de la route entre Menton et
+Sospel. Mon cocher me demanda la permission de laisser souffler un peu
+son cheval et de lui donner à boire. Je descendis de voiture et
+qu’est-ce que je vis à l’entrée d’un tunnel sous lequel il était
+nécessaire de passer pour atteindre le versant opposé de la montagne?
+Brignolles et Frédéric Larsan!
+
+Je restai planté sur mes pieds comme si, soudain, j’avais pris racine
+au sol! Je n’eus pas un cri, pas un geste. J’étais, ma foi, foudroyé
+par cette révélation! Puis je repris mon esprit et, en même temps qu’un
+sentiment d’horreur m’envahissait pour Brignolles, un sentiment
+d’admiration m’envahissait pour moi-même. Ah! j’avais deviné juste!
+J’étais le seul à avoir deviné que ce Brignolles du diable était un
+danger terrible pour Robert Darzac! Si l’on m’avait écouté, il y aurait
+beau temps que le professeur sorbonien s’en serait séparé! Brignolles,
+créature de Larsan, complice de Larsan!… quelle découverte! Quand je
+disais que les accidents de laboratoire n’étaient pas naturels! Me
+croira-t-on, maintenant? Ainsi, j’avais bien vu Brignolles et Larsan se
+parlant, discutant à l’entrée du tunnel de Castillon! Je les avais vus…
+Mais où donc étaient-ils passés? Car je ne les voyais plus… Dans le
+tunnel, évidemment. Je hâtai le pas, laissant là mon cocher, et arrivai
+moi-même sous le tunnel, tâtant dans ma poche mon revolver. J’étais
+dans un état! Ah! Qu’est-ce qu’allait dire Rouletabille, quand je lui
+raconterais une chose pareille?… Moi, moi, j’avais découvert Brignolles
+et Larsan.
+
+… Mais où sont-ils? Je traverse le tunnel tout noir… Pas de Larsan, pas
+de Brignolles. Je regarde la route qui descend vers Sospel… Personne
+sur la route… Mais, sur ma gauche, vers le vieux Castillon, il m’a
+semblé apercevoir deux ombres qui se hâtent… Elles disparaissent… Je
+cours… J’arrive au milieu des ruines… Je m’arrête… Qui me dit que les
+deux ombres ne me guettent point derrière un mur?…
+
+Ce vieux Castillon n’était plus habité et pour cause. Il avait été
+entièrement ruiné, détruit, par le tremblement de terre de 1887. Il ne
+restait plus, çà et là, que quelques pans de murailles achevant tout
+doucement de s’écrouler, quelques masures décapitées et noircies par
+l’incendie, quelques piliers isolés qui étaient restés debout, épargnés
+par la catastrophe et qui se penchaient mélancoliquement vers le sol,
+tristes de n’avoir plus rien à soutenir. Quel silence autour de moi!
+Avec mille précautions, j’ai parcouru ces ruines, considérant avec
+effroi la profondeur des crevasses que, près de là, la secousse de 1887
+avait ouvertes dans le roc. L’une particulièrement paraissait un puits
+sans fond et, comme j’étais penché au-dessus d’elle, me retenant au
+tronc noirci d’un olivier, je fus presque bousculé par un coup d’aile.
+J’en sentis le vent sur la figure et je reculai en poussant un cri. Un
+aigle venait de sortir, rapide comme une flèche, de cet abîme. Il monta
+droit au soleil, et puis je le vis redescendre vers moi et décrire des
+cercles menaçants au-dessus de ma tête, poussant des clameurs sauvages
+comme pour me reprocher d’être venu le troubler dans ce royaume de
+solitude et de mort que le feu de la terre lui avait donné.
+
+Avais-je été victime d’une illusion? Je ne revis plus mes deux ombres…
+Étais-je encore le jouet de mon imagination, en ramassant sur le chemin
+un morceau de papier à lettre qui me parut ressembler singulièrement à
+celui dont M. Robert Darzac se servait à la Sorbonne?
+
+Sur ce bout de papier je déchiffrai deux syllabes que je pensai avoir
+été tracées par Brignolles. Ces syllabes devaient terminer un mot dont
+le commencement manquait. À cause de la déchirure on ne pouvait plus
+lire que «bonnet».
+
+Deux heures plus tard, je rentrais au fort d’Hercule et racontai le
+tout à Rouletabille qui se borna à mettre le morceau de papier dans son
+portefeuille et à me prier de garder le secret de mon expédition pour
+moi tout seul.
+
+Étonné de produire si peu d’effet avec une découverte que je jugeais si
+importante, je regardai Rouletabille. Il détourna la tête, mais point
+assez vite pour qu’il pût me cacher ses yeux pleins de larmes.
+
+«Rouletabille!» m’écriai-je…
+
+Mais, encore, il me ferma la bouche:
+
+«Silence! Sainclair!»
+
+Je lui pris la main; il avait la fièvre. Et je pensai bien que cette
+agitation ne lui venait point seulement de préoccupations relatives à
+Larsan. Je lui reprochai de me cacher ce qui se passait entre lui et la
+Dame en noir, mais il ne me répondit pas, suivant sa coutume, et
+s’éloigna une fois de plus en poussant un profond soupir.
+
+On m’avait attendu pour dîner. Il était tard. Le dîner fut lugubre
+malgré les éclats de la gaieté du vieux Bob. Nous n’essayions même plus
+de nous dissimuler l’atroce angoisse qui nous glaçait le coeur. On eût
+dit que chacun de nous était renseigné sur le coup qui nous menaçait et
+que le drame pesait déjà sur nos têtes. M. et Mme Darzac ne mangeaient
+pas. Mrs. Edith me regardait d’une singulière façon. À dix heures,
+j’allai prendre ma faction, avec soulagement, sous la poterne du
+jardinier. Pendant que j’étais dans la petite salle du conseil, la Dame
+en noir et Rouletabille passèrent sous la voûte. Un falot les
+éclairait. Mme Darzac m’apparut dans un état d’exaltation remarquable.
+Elle suppliait Rouletabille avec des mots que je ne saisissais pas. Je
+n’entendis de cette sorte d’altercation qu’un seul mot prononcé par
+Rouletabille: «Voleur!»… Tous deux étaient entrés dans la Cour du
+Téméraire… La Dame en noir tendit vers le jeune homme des bras qu’il ne
+vit pas, car il la quitta aussitôt et s’en fut s’enfermer dans sa
+chambre… Elle resta seule un instant, dans la cour, s’appuya au tronc
+de l’eucalyptus dans une attitude de douleur inexprimable, puis rentra
+à pas lents dans la Tour Carrée.
+
+Nous étions au 10 avril. L’attaque de la Tour Carrée devait se produire
+dans la nuit du 11 au 12.
+
+
+
+
+X
+La journée du 11
+
+
+Cette attaque eut lieu dans des conditions si mystérieuses et si en
+dehors de la raison humaine, apparemment, que le lecteur me permettra,
+pour mieux lui faire saisir tout ce que l’événement eut de tragiquement
+déraisonnable, d’insister sur certaines particularités de l’emploi de
+notre temps dans la journée du 11.
+
+1° La matinée.
+
+Toute cette journée fut d’une chaleur accablante et les heures de garde
+furent particulièrement pénibles. Le soleil était torride et il nous
+eût été douloureux de surveiller la mer qui brûlait comme une plaque
+d’acier chauffée à blanc, si nous n’avions été munis de lorgnons de
+verres fumés dont il est difficile de se passer dans ce pays, la saison
+d’hiver écoulée.
+
+À neuf heures, je descendis de ma chambre et allai sous la poterne,
+dans la salle dite par nous du conseil de guerre, relever de sa garde
+Rouletabille. Je n’eus point le temps de lui poser la moindre question,
+car M. Darzac arriva sur ces entrefaites, nous annonçant qu’il avait à
+nous dire des choses fort importantes. Nous lui demandâmes avec anxiété
+de quoi il s’agissait, et il nous répondit qu’il voulait quitter le
+fort d’Hercule avec Mme Darzac. Cette déclaration nous laissa d’abord
+muets de surprise, le jeune reporter et moi. Je fus le premier à
+dissuader M. Darzac de commettre une pareille imprudence. Rouletabille
+demanda froidement à M. Darzac la raison qui l’avait soudain déterminé
+à ce départ. Il nous renseigna en nous rapportant une scène qui s’était
+passée la veille au soir au château, et nous saisîmes, en effet,
+combien la situation des Darzac devenait difficile au fort d’Hercule.
+L’affaire tenait en une phrase: «Mrs. Edith avait eu une attaque de
+nerfs!» Nous comprîmes immédiatement à propos de quoi, car il ne
+faisait pas de doute pour Rouletabille et pour moi que la jalousie de
+Mrs. Edith allait chaque heure grandissante et qu’elle supportait de
+plus en plus avec impatience les attentions de son mari pour Mme
+Darzac. Les bruits de la dernière querelle qu’elle avait cherchée à Mr
+Rance avaient traversé, la nuit dernière, les murs pourtant épais de la
+Louve, et M. Darzac, qui passait tranquillement dans la baille
+accomplissant, à son tour, son service de surveillance et faisant sa
+ronde, avait été touché par quelques échos de cette effroyable colère.
+
+Rouletabille tint, en cette circonstance, comme toujours, à M. Darzac,
+le langage de la raison. Il lui accorda en principe que son séjour et
+celui de Mme Darzac au fort d’Hercule devaient être, le plus possible,
+abrégés; mais aussi il lui fit entendre qu’il y allait de leur sécurité
+à tous deux que leur départ ne fût point trop précipité. Une nouvelle
+lutte était engagée entre eux et Larsan. S’ils s’en allaient, Larsan
+saurait toujours bien les rejoindre, et dans un pays et dans un moment
+où ils l’attendraient le moins. Ici, ils étaient prévenus, ils étaient
+sur leurs gardes, car ils savaient. À l’étranger, ils se trouveraient à
+la merci de tout ce qui les entourerait, car ils n’auraient point les
+remparts du fort d’Hercule pour les défendre. Certes! cette situation
+ne pourrait se prolonger, mais Rouletabille demandait encore huit
+jours, pas un de plus, pas un de moins. «Huit jours, leur dit Colomb,
+et je vous donne un monde», Rouletabille eût volontiers dit: «Huit
+jours, et dans huit jours je vous livre Larsan.» Il ne le disait pas,
+mais on sentait bien qu’il le pensait.
+
+M. Darzac nous quitta en haussant les épaules. Il paraissait furieux.
+C’était la première fois que nous lui voyions cette humeur.
+
+Rouletabille dit:
+
+«Mme Darzac ne nous quittera pas et M. Darzac restera.»
+
+Et il s’en alla à son tour.
+
+Quelques instants plus tard, je vis arriver Mrs. Edith. Elle avait une
+toilette charmante, d’une simplicité qui lui seyait merveilleusement.
+Elle fut tout de suite coquette avec moi, montrant une gaieté un peu
+forcée et se moquant joliment du métier que je faisais. Je lui répondis
+un peu vivement qu’elle manquait de charité puisqu’elle n’ignorait
+point que tout le mal exceptionnel que nous nous donnions et que la
+pénible surveillance à laquelle nous nous astreignions sauvaient
+peut-être, dans le moment, la meilleure des femmes. Alors, elle
+s’écria, en éclatant de rire:
+
+«La Dame en noir!… Elle vous a donc tous ensorcelés!…»
+
+Mon Dieu! Qu’elle avait un joli rire! En d’autres temps, certes! Je
+n’eusse point permis qu’on parlât ainsi à la légère de la Dame en noir,
+mais je n’eus point, ce matin-là, le courage de me fâcher… Au
+contraire, je ris avec Mrs. Edith.
+
+«C’est que c’est un peu vrai, fis-je…
+
+— Mon mari en est encore fou!… Jamais je ne l’aurais cru si
+romanesque!… Mais, moi aussi, ajouta-t-elle assez drôlement, je suis
+romanesque…»
+
+Et elle me regarda de cet oeil curieux qui, déjà, m’avait tant troublé…
+
+«Ah!…»
+
+C’est tout ce que je trouvais à dire.
+
+«Ainsi, j’ai beaucoup de plaisir, continua-t-elle, à la conversation du
+prince Galitch, qui est certainement plus romanesque que vous tous!»
+
+Je dus faire une drôle de mine, car elle en marqua un bruyant
+amusement. Quelle petite femme bizarre!
+
+Alors, je lui demandai qui était ce prince Galitch dont elle nous
+parlait souvent et qu’on ne voyait jamais.
+
+Elle me répliqua qu’on le verrait au déjeuner, car elle l’avait invité
+à notre intention; et elle me donna, sur lui, quelques détails.
+
+J’appris ainsi que le prince Galitch est un des plus riches boyards de
+cette partie de la Russie appelée «Terre noire», féconde entre toutes,
+placée entre les forêts du Nord et les steppes du midi.
+
+Héritier, dès l’âge de vingt ans, d’un des plus vastes patrimoines
+moscovites, il avait su encore l’agrandir par une gestion économe et
+intelligente dont on n’eût point cru capable un jeune homme qui avait
+eu jusqu’alors pour principale occupation la chasse et les livres. On
+le disait sobre, avare et poète. Il avait hérité de son père, à la
+cour, une haute situation. Il était chambellan de sa majesté et l’on
+supposait que l’empereur, à cause des immenses services rendus par le
+père, avait pris le fils en particulière affection. Avec cela, il était
+délicat comme une femme à la fois et fort comme un turc. Bref, ce
+gentilhomme russe avait tout pour lui. Sans le connaître, il m’était
+déjà antipathique. Quant à ses relations avec les Rance, elles étaient
+d’excellent voisinage. Ayant acheté depuis deux ans la propriété
+magnifique que ses jardins suspendus, ses terrasses fleuries, ses
+balcons embaumés avaient fait surnommer, à Garavan, «les jardins de
+Babylone», il avait eu l’occasion de rendre quelques services à Mrs.
+Edith lorsque celle-ci avait achevé de transformer la baille du château
+en un jardin exotique. Il lui avait fait cadeau de certaines plantes
+qui avaient fait revivre dans quelques coins du fort d’Hercule une
+végétation à peu près retenue jusqu’alors aux rives du Tigre et de
+l’Euphrate. Mr Rance avait invité quelquefois le prince à dîner, à la
+suite de quoi le prince avait envoyé, en guise de fleurs, un palmier de
+Ninive ou un cactus dit de Sémiramis. Cela ne lui coûtait rien. Il en
+avait trop, il en était gêné, et il préférait garder pour lui les
+roses. Mrs. Edith avait pris un certain intérêt à la fréquentation du
+jeune boyard, à cause des vers qu’il lui disait. Après les lui avoir
+dits en russe, il les traduisait en anglais et il lui en avait même
+fait, en anglais, pour elle, pour elle seule. Des vers, de vrais vers
+d’un poète, dédiés à Mrs. Edith! Celle-ci en avait été si flattée
+qu’elle avait demandé à ce russe qui lui avait fait des vers anglais de
+les lui traduire en russe. C’étaient là jeux littéraires qui amusaient
+beaucoup Mrs. Edith, mais qu’Arthur Rance goûtait peu. Celui-ci ne
+cachait pas, du reste, que le prince Galitch ne lui plaisait qu’à
+moitié, et, s’il en était ainsi, ce n’était point que la moitié qui
+déplaisait à Mr Rance chez le prince Galitch fût précisément la moitié
+qui intéressait tant sa femme, c’est-à-dire la «moitié poète»; non,
+c’était la «moitié avare». Il ne comprenait pas qu’un poète fût avare.
+J’étais bien de son avis. Le prince n’avait point d’équipage. Il
+prenait le tramway et souvent faisait son marché lui-même, assisté de
+son seul domestique Ivan, qui portait le panier aux provisions. Et il
+se disputait, ajoutait la jeune femme, qui tenait ce détail de sa
+propre cuisinière, — il se disputait chez les marchandes de poisson, à
+propos d’une rascasse, pour deux sous. Chose bizarre, cette extrême
+avarice ne répugnait point à Mrs. Edith qui lui trouvait une certaine
+originalité. Enfin, nul n’était jamais entré chez lui. Jamais il
+n’avait invité les Rance à venir admirer ses jardins.
+
+«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son
+panégyrique.
+
+— Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…»
+
+Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement
+désagréable. Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et
+jusqu’à la fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et
+demie.
+
+Le premier coup de cloche du déjeuner venait de sonner; je courus me
+laver les mains et faire un bout de toilette et je montai les degrés de
+la Louve rapidement, croyant que le déjeuner serait servi dans cette
+tour; mais je m’arrêtai dans le vestibule, tout étonné d’entendre de la
+musique. Qui donc, dans les circonstances actuelles, osait, au fort
+d’Hercule, jouer du piano? Eh! mais, on chantait; oui, une voix douce,
+douce et mâle à la fois, en sourdine, chantait. C’était un chant
+étrange, une mélopée tantôt plaintive, tantôt menaçante. Je la sais
+maintenant par coeur; je l’ai tant entendue depuis! Ah! vous la
+connaissez bien peut-être si vous avez franchi les frontières de la
+froide Lithuanie, si vous êtes entré une fois dans le vaste empire du
+nord. C’est le chant des vierges demi-nues qui entraînent le voyageur
+dans les flots et le noient sans miséricorde; c’est le chant du Lac de
+Willis, que Sienkiewicz a fait entendre un jour immortel à Michel
+Vereszezaka. Écoutez ça:
+
+«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné
+vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et
+deux lunes pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui
+caresse le rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu
+a changées en fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes
+blanches comme des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du
+mélèze argentée par les frimas…
+
+«Image de l’innocence pendant la vie, elles ont gardé sa robe virginale
+après la mort; elles vivent dans l’ombre et ne souffrent point de
+souillure; des mains mortelles n’oseraient y toucher.
+
+«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après
+avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et
+leurs casques d’acier.
+
+«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le
+pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort
+subite.
+
+«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul,
+le souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en
+le perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du
+Switez!…
+
+«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac s’entrouvrit
+jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le regard cherchait en
+vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête d’une vague et dont
+on n’a jamais plus entendu parler…»
+
+C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que
+murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait
+entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la
+salle et je me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt,
+derrière moi, j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta.
+J’avais devant moi le prince Galitch.
+
+Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: «un
+beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait
+donné à sa physionomie un aspect particulièrement sévère, si ses yeux,
+d’une clarté et d’une douceur et d’une candeur troublantes, n’eussent
+laissé transparaître une âme presque enfantine. Ils étaient entourés de
+longs cils noirs, si noirs qu’ils ne l’eussent point été davantage
+s’ils avaient été brossés au khol; et, quand on avait remarqué cette
+particularité des cils, on avait, du coup, saisi la raison de toute
+l’étrangeté de cette physionomie. La peau du visage était presque trop
+fraîche, ainsi qu’elle est au visage des femmes savamment maquillées et
+des phtisiques. Telle fut mon impression; mais j’étais trop intimement
+prévenu contre ce prince Galitch pour y attacher raisonnablement
+quelque importance. Je le jugeai trop jeune, sans doute parce que je ne
+l’étais plus assez.
+
+Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des
+poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras
+— ce qui me fit grand plaisir — et nous emmena à travers les buissons
+parfumés de la baille, en attendant le second coup de cloche du
+déjeuner qui devait être servi sous la cabane de palmes sèches, au
+terre-plein de la Tour du Téméraire.
+
+2° Le déjeuner et ce qui s’en suivit. Une terreur contagieuse s’empare
+de nous.
+
+À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où
+la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient
+d’une ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la
+terre et des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter
+l’éclat si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles
+noirs dont j’ai parlé au début de ce chapitre.
+
+À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M.
+Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et
+moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des
+convives, et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout
+ce qui se passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques
+étaient à leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à
+la poterne du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la
+porte de l’appartement de M. et de Mme Darzac.
+
+Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions
+presque inquiétants à contempler, autour de cette table, muets,
+penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière lesquelles
+il était aussi impossible d’apercevoir nos prunelles que nos pensées.
+
+Le prince Galitch parla le premier.
+
+Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un
+compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le
+prince n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il s’intéressait
+particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet
+du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait partir
+prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore
+n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur quoi
+le prince s’étonna en tirant un journal de sa poche. C’était une
+feuille de son pays dont il nous traduisit quelques lignes annonçant
+l’arrivée prochaine à Saint-Pétersbourg de Rouletabille. Il se passait
+là-bas, à ce que nous conta le prince, des événements si incroyables et
+si dénués apparemment de logique dans la haute sphère gouvernementale
+que, sur le conseil même du chef de la sûreté de Paris, le maître de la
+police avait résolu de prier le journal l’Époque de lui prêter son
+jeune reporter. Le prince Galitch avait si bien présenté la chose que
+Rouletabille rougit jusqu’aux deux oreilles et qu’il répliqua sèchement
+qu’il n’avait jamais, même dans sa courte vie, fait oeuvre policière et
+que le chef de la Sûreté de Paris et le maître de la police de
+Saint-Pétersbourg étaient deux imbéciles. Le prince se prit à rire de
+toutes ses dents, qu’il avait belles et vraiment je vis bien que son
+rire n’était point beau, mais féroce et bête, ma foi, comme un rire
+d’enfant dans une bouche de grande personne. Il fut tout à fait de
+l’avis de Rouletabille et, pour le prouver, il ajouta:
+
+«Vraiment on est heureux de vous entendre parler de la sorte, car on
+demande maintenant au journaliste des besognes qui n’ont point affaire
+avec un véritable homme de lettres.»
+
+Rouletabille, indifférent, laissa tomber la conversation.
+
+Mrs. Edith la releva en parlant avec extase de la splendeur de la
+nature. Mais, pour elle, il n’était rien de plus beau sur la côte que
+les jardins de Babylone, et elle le dit. Elle ajouta avec malice:
+
+«Ils nous paraissent d’autant plus beaux, qu’on ne peut les voir que de
+loin.»
+
+L’attaque était si directe que je crus que le prince allait y répondre
+par une invitation.
+
+Mais il n’en fut rien. Mrs. Edith marqua un léger dépit, et elle
+déclara tout à coup:
+
+«Je ne veux point vous mentir, prince. Vos jardins, je les ai vus.
+
+— Comment cela? interrogea Galitch avec un singulier sang-froid.
+
+— Oui, je les ai visités, et voici comment…»
+
+Alors elle raconta, pendant que le prince se raidissait en une attitude
+glacée, comment elle avait vu les jardins de Babylone.
+
+Elle y avait pénétré, comme par mégarde, par derrière, en poussant une
+barrière qui faisait communiquer directement ces jardins avec la
+montagne. Elle avait marché d’enchantement en enchantement, mais sans
+être étonnée. Quand on passait sur le bord de la mer, ce que l’on
+apercevait des jardins de Babylone l’avait préparée aux merveilles dont
+elle violait si audacieusement le secret. Elle était arrivée auprès
+d’un petit étang, tout petit, noir comme de l’encre, et sur la rive
+duquel se tenaient un grand lis d’eau et une petite vieille toute
+ratatinée, au menton en galoche. En l’apercevant, le grand lis d’eau et
+la petite vieille s’étaient enfuis, celle-ci si légère, qu’elle
+s’appuyait pour courir sur celui-là comme elle eût fait d’un bâton.
+Mrs. Edith avait bien ri. Elle avait appelé:
+
+«Madame! Madame!»
+
+Mais la petite vieille n’en avait été que plus épouvantée et elle avait
+disparu avec son lis derrière un figuier de Barbarie. Mrs. Edith avait
+continué sa route, mais ses pas étaient devenus plus inquiets. Soudain,
+elle avait entendu un grand froissement de feuillages et ce bruit
+particulier que font les oiseaux sauvages quand, surpris par le
+chasseur, ils s’échappent de la prison de verdure où ils se sont
+blottis. C’était une seconde petite vieille, plus ratatinée encore que
+la première, mais moins légère, et qui s’appuyait sur une vraie canne à
+bec de corbin. Elle s’évanouit — c’est-à-dire que Mrs. Edith la perdit
+de vue au détour du sentier. Et une troisième petite vieille appuyée
+sur deux cannes à bec de corbin surgit encore du mystérieux jardin;
+elle s’échappa du tronc d’un eucalyptus géant; et elle allait d’autant
+plus vite qu’elle avait, pour courir, quatre pattes, tant de pattes
+qu’il était tout à fait étonnant qu’elle ne s’y embrouillât point. Mrs.
+Edith avançait toujours. Et ainsi elle parvint jusqu’au perron de
+marbre habillé de roses de la villa; mais, la gardant, les trois
+petites vieilles étaient alignées sur la plus haute marche, comme trois
+corneilles sur une branche, et elles ouvrirent leurs becs menaçants
+d’où s’échappèrent des croassements de guerre. Ce fut au tour de Mrs.
+Edith de s’enfuir.
+
+Mrs. Edith avait raconté son aventure d’une façon si délicieuse et avec
+tant de charme emprunté à une littérature falote et enfantine que j’en
+fus tout bouleversé et que je compris combien certaines femmes qui
+n’ont rien de naturel peuvent l’emporter dans le coeur d’un homme sur
+d’autres qui n’ont pour elles que la nature.
+
+Le prince ne parut nullement embarrassé de cette petite histoire. Il
+dit, sans sourire:
+
+«Ce sont mes trois fées. Elles ne m’ont jamais quitté depuis que je
+suis né au pays de Galitch. Je ne puis travailler ni vivre sans elles.
+Je ne sors que lorsqu’elles me le permettent et elles veillent sur mon
+labeur poétique avec une jalousie féroce.»
+
+Le prince n’avait pas fini de nous donner cette fantaisiste explication
+de la présence des trois vieilles aux jardins de Babylone, que Walter,
+le valet du vieux Bob, apporta une dépêche à Rouletabille. Celui-ci
+demanda la permission de l’ouvrir, et lut tout haut:
+
+«— Revenez le plus tôt possible; vous attendons avec impatience.
+Magnifique reportage à faire à Pétersbourg.»
+
+Cette dépêche était signée du rédacteur en chef de l’Époque.
+
+«Eh! qu’en dites-vous, monsieur Rouletabille? demanda le prince; ne
+trouvez-vous point, maintenant, que j’étais bien renseigné?»
+
+La Dame en noir n’avait pu retenir un soupir.
+
+«Je n’irai pas à Pétersbourg, déclara Rouletabille.
+
+— On le regrettera à la cour, fit le prince, j’en suis sûr, et
+permettez-moi de vous dire, jeune homme, que vous manquez l’occasion de
+votre fortune.»
+
+Le «jeune homme» déplut singulièrement à Rouletabille qui ouvrit la
+bouche pour répondre au prince, mais qui la referma, à mon grand
+étonnement, sans avoir répondu. Et le prince continua:
+
+«… Vous eussiez trouvé là-bas un terrain d’expériences digne de vous.
+On peut tout espérer quand on a été assez fort pour dévoiler un
+Larsan!…»
+
+Le mot tomba au milieu de nous avec fracas et nous nous réfugiâmes
+derrière nos vitres noires d’un commun mouvement. Le silence qui suivit
+fut horrible… Nous restions maintenant immobiles autour de ce
+silence-là, comme des statues… Larsan!…
+
+Pourquoi ce nom que nous avions prononcé si souvent depuis
+quarante-huit heures, ce nom qui représentait un danger avec lequel
+nous commencions de nous familiariser, — pourquoi, à ce moment précis,
+ce nom nous produisit-il un effet que, pour ma part, je n’avais encore
+jamais aussi brutalement ressenti? Il me semblait que j’étais sous le
+coup de foudre d’un geste magnétique. Un malaise indéfinissable se
+glissait dans mes veines. J’aurais voulu fuir, et il me parut que si je
+me levais, je n’aurais point la force de me contenir… Le silence que
+nous continuions à garder contribuait à augmenter cet incroyable état
+d’hypnose… Pourquoi ne parlait-on pas?… Qu’est-ce que faisait la gaieté
+du vieux Bob?… On ne l’avait pas entendue au repas?… Et les autres, les
+autres, pourquoi restaient-ils muets derrière leurs vitres noires?…
+Tout à coup, je tournai la tête et je regardai derrière moi. Alors, je
+compris, à ce geste instinctif, que j’étais la proie d’un phénomène
+tout naturel… Quelqu’un me regardait… Deux yeux étaient fixés sur moi,
+pesaient sur moi. Je ne vis point ces yeux et je ne sus d’où me venait
+ce regard… Mais il était là… Je le sentais… Et c’était son regard à
+lui… Et cependant, il n’y avait personne derrière moi… ni à droite, ni
+à gauche, ni en face… personne autour de moi que les gens qui étaient
+assis à cette table, immobiles derrière leurs binocles noirs… Alors…
+alors, j’eus la certitude que les yeux de Larsan me regardaient
+derrière l’un de ces binocles là!… Ah! les vitres noires! les vitres
+noires derrière lesquelles se cachait Larsan!…
+
+Et puis, tout à coup, je ne sentis plus rien… Le regard, sans doute,
+avait cessé de regarder… je respirai… Un double soupir répondit au
+mien… Est-ce que Rouletabille?… Est-ce que la Dame en noir auraient,
+eux aussi, supporté le même poids, dans le même moment, le poids de ses
+yeux?… Le vieux Bob disait:
+
+«Prince, je ne crois point que votre dernier os à moelle du milieu de
+la période quaternaire…»
+
+Et tous les binocles noirs remuèrent…
+
+Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement
+dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la
+porte et me dit:
+
+«Eh bien, l’avez-vous senti?…»
+
+J’étouffais; je murmurai:
+
+«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…»
+
+Un silence, et je repris, plus calme:
+
+«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions
+fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il
+n’y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez
+déjà dans quel état…»
+
+Rouletabille m’interrompit.
+
+«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais
+quand?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je
+m’en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le
+chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu,
+vous-même, dehors!…»
+
+Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa
+bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison,
+qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était
+pas troublée par les mouvements de son coeur:
+
+«Raisonnons!…»
+
+Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà
+servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point,
+disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne
+point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se
+cache.»
+
+Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
+
+«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie
+pas là où il est.»
+
+Et il reprit:
+
+«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des
+moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux.
+Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes
+seulement… et nous verrons peut-être clair!»
+
+Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains
+et dit:
+
+«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y a-t-il à
+l’intérieur des pierres?
+
+— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je.
+
+— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien!
+Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
+
+— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en
+venir.
+
+— Très bien.
+
+— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
+
+— Pourquoi?
+
+— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi!
+J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je
+suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous
+pourquoi vous n’êtes pas Larsan?…
+
+— Parce que vous l’auriez bien vu!…
+
+— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les
+poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!…
+Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque
+de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du
+raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer!
+Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un
+soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte
+Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et
+qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si
+l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous
+me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp,
+causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le
+comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! voyez-vous,
+Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon
+père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon
+père!…»
+
+Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de
+raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au
+ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien
+voir!…
+
+«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M.
+Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le
+prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut
+être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les
+pierres…»
+
+Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne,
+le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde.
+
+«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les
+autres?
+
+— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule
+pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de
+Bourg…
+
+— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas,
+parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles
+noirs!»
+
+Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous,
+Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»
+
+Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu
+questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais
+il avait repris, posément:
+
+«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec
+moi pendant que Larsan était à Bourg.
+
+«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la
+ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet,
+arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent
+descendre de son train.
+
+«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce
+moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient
+être à Bourg.
+
+«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux
+jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il
+arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même,
+sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux
+jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob
+faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux
+grottes ni hors des jardins de Babylone…
+
+«Prenons d’abord M. Darzac.
+
+— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège!
+
+— Je le sais bien!
+
+— Et c’est une stupidité!…
+
+— Je le sais aussi… Mais pourquoi?
+
+— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il
+pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et,
+je le dis: un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami,
+quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une
+fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous
+rassurer sur le cas de M. Stangerson — ni une femme, au point de se
+faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson
+connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort
+d’Hercule!…
+
+— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh
+bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie
+de cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père,
+j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je
+n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus
+solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à
+plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition
+de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
+
+— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a
+qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!»
+
+Il les ouvrit.
+
+«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch?
+
+— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui
+chante des chansons lithuaniennes?
+
+— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
+
+Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout
+comme s’il ne s’en apercevait pas.
+
+«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il
+tranquillement.
+
+— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?…
+
+— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont
+nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est la
+mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter
+l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres
+vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement
+Rouletabille.
+
+Je ne pus retenir un geste d’admiration.
+
+«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
+
+— L’autre non plus», gronda-t-il.
+
+Je croisai les bras.
+
+«Et le vieux Bob? fis-je.
+
+— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage;
+celui-là, non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh
+bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque,
+cela ne se voit pas!»
+
+Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il
+m’arrêta.
+
+«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?…
+
+— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je.
+
+— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…»
+
+Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et
+brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant…
+songeant à quoi? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance
+n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon
+de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain
+routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs,
+avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu
+depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance,
+qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors,
+Mrs. Edith?… Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens
+fou, moi aussi?… Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en
+noir?… comme… comme Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que
+Rouletabille devient un peu fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous
+ensorcelés!… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de
+son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La
+peur, ça se gagne… comme le choléra.
+
+3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures.
+
+Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer
+dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le
+vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de
+bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand
+je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les
+vieilles tours et le vieux château, toutes ces pierres menaçantes, je
+ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout
+haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le
+nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire,
+s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses jolis
+doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé
+dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait
+faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée.
+
+Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de
+ses yeux qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le
+voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour
+Carrée, habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant
+souci.
+
+Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où
+va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan
+intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de
+plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire.
+
+Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se
+trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la
+salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout l’espace
+O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui existaient
+toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux
+Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette salle des gardes,
+avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une
+pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de transformer en salle
+de bains.
+
+Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à
+angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de
+loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité de
+passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l’unique
+porte permettant d’entrer dans l’appartement des Darzac. L’un des époux
+Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux
+qui avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette loge, on
+surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte
+V, qui donnait sur l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac
+ne se trouvaient point dans leur appartement, l’unique clef qui ouvrait
+la porte R était toujours chez les Bernier; et c’était une clef
+spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul
+Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure
+lui-même.
+
+Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée
+pour l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du
+vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel
+il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un
+prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir
+quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au
+concierge.
+
+Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il
+lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau
+installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et
+sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la
+porte K ouverte. Il l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur
+un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait
+avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du
+professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui
+avait dit de ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon
+oncle, lui, ne craint pas qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait
+compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée
+saugrenue, qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le
+principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité!
+Et il avait ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une
+condition c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du
+soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui
+viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le
+vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la tour de Charles
+Le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air de contrecarrer
+en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des
+voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du
+vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre
+jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé utile de le mettre au courant
+de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler
+des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette
+pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser qu’elle
+n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu’elle s’appelait Mme
+Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les
+savants. Très heureux, à cause qu’il possédait le plus vieux crâne de
+l’humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fût point
+autour de lui.
+
+Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère
+Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites
+«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père
+Bernier de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac.
+
+C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac.
+L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce,
+très vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une
+table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux ouvertures J
+pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des
+meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture que
+toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la
+grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde
+fenêtre J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de
+barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le
+lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et
+poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M.
+Darzac de celle de sa femme. En face, dans l’angle de la tour, se
+trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-guéridon sur
+laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu’il
+fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C’était
+tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre,
+si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère
+Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils
+faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses
+vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac,
+venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le
+coup d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
+
+Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la
+chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions
+personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans
+l’appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le
+faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement
+l’unique porte faisant communiquer l’appartement avec le corridor.
+
+La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais
+bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et
+gaie. Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et
+tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit:
+
+«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
+
+Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux
+comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du
+reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que
+l’on avait tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui
+garnissait un côté de la muraille. L’autre côté était occupé par le
+lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui
+la garnissaient et que l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point
+jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été absolument impossible à
+quelqu’un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas
+de ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les
+portemanteaux était des plus légères, il n’eût pu également s’y
+suspendre. Rouletabille n’en examina pas moins avec soin cette
+garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette,
+table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre
+lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
+
+Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du
+départ et nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le
+dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il
+remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière
+qu’il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de
+l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi
+facile à visiter que l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement,
+ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides,
+aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère
+Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui
+permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du
+pelage des pommes de terre dites «saucisses».
+
+Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes
+comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient
+avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait
+dans l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le
+plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier.
+Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet
+escalier devenait inutilisable.
+
+On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à
+Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée
+n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand nous
+en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être humain
+ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier,
+quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi
+que je vais le raconter.
+
+Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans
+son corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et
+moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
+
+À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour B’’. Nous
+nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés
+par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, voilà que
+nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule
+mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette
+agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la
+nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on
+pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central
+qui l’a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne
+croque-mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme,
+s’agite-t-il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents
+fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier
+toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce
+fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le voyons brandir son
+crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son rire nous fait mal
+maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur.
+
+Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de
+passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il
+ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il
+comprend qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore
+dit à mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne
+sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours.
+
+— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
+
+— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur
+Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que
+c’est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce
+voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M.
+Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons
+pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour Carrée. Il est certain «qu’il
+n’en peut plus»! Sa taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les
+poches. Il a l’air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de
+tout, avec ses mains dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses
+mains de ses poches et l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis
+l’avouer tout de suite, moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a
+procuré, grâce à l’aide géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante
+le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité!
+Alors! Alors, qu’est-ce qui l’aurait cru?…
+
+M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva
+naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier
+était sorti devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans
+sa poche et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite
+qu’aucun barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M.
+Darzac entre dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et
+c’est la vérité.
+
+Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais
+si je vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par
+«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à éclater.
+
+À ce moment, il est cinq heures.
+
+4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit
+l’attaque de la Tour Carrée.
+
+Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement
+dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette
+tour B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur
+l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la Tour Carrée
+où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il
+pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il vida
+entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande
+stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait
+évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans
+la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier
+riait encore des pommes de terre répandues.
+
+Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par
+son père, au premier étage de la Louve.
+
+La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un
+violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite…
+
+Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde
+et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air
+est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la
+terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord
+de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non,
+il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour
+voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient
+des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent
+l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il
+s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet
+auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle,
+avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son
+mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel
+est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie
+avec tant de grâces languissantes?
+
+Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous
+renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de
+la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous
+rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de
+Rouletabille.
+
+«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…
+
+— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince
+Galitch.»
+
+Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions
+jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne
+me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si
+grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules…
+
+«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…»
+
+Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
+
+«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
+c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il
+est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça
+va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois
+qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et
+n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de
+l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de
+Moscou…»
+
+Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
+
+Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent
+leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse
+soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le
+château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut
+du terre-plein de la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est
+devenu la tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous
+la poterne. Nous l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui
+à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient
+furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de
+l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque
+temps encore les éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie
+basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu’il se battait
+contre les murs.
+
+Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château
+Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit
+entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute
+noire.
+
+Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une
+idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à
+son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier,
+entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit
+une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son
+chemin vers la Tour Carrée.
+
+Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour
+Carrée. Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de
+M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette
+langue; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre.
+Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père
+Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de sa loge. Rouletabille
+lui prit le courrier des mains et lui dit qu’il allait faire lui-même
+la commission.
+
+Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber.
+
+Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à
+cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
+
+«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.
+
+— Il n’a pas bougé», répondit Bernier.
+
+Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de l’intérieur
+(ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est
+entrée. Règlement Rouletabille).
+
+M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons
+chez lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon,
+juste en face de la porte R et faisait face à cette porte.
+
+Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la
+lettre qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le
+presse de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en
+Russie.
+
+M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous
+venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à
+Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon ami
+de Paris qui, après m’avoir donné quelques détails sans importance sur
+le départ de Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait
+adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des Alpes. Ceci est
+extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du
+renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel le plus tôt qu’il nous
+sera possible, et nous sortons de l’appartement Darzac. La porte de la
+chambre de Mme Darzac n’était pas fermée. Voilà ce que j’observai en
+sortant. J’ai dit, du reste, que Mme Darzac n’était point chez elle.
+Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte
+de l’appartement, aussitôt… aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et
+il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d’en haut de son
+veston. Ah! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d’en
+haut de son veston, je le jure!… et il en a boutonné le bouton.
+
+Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père
+Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et
+qu’il n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est pas parce
+qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon chien de garde. Au
+contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement,
+dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir
+et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était
+une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde.
+Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle sera
+heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage rendu
+à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux.
+
+Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour
+Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde,
+Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse,
+M. Darzac poussa un cri en voyant l’état dans lequel on avait mis un
+lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se
+distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château
+fort d’Hercule tel qu’il existait au XVe siècle, d’après des documents
+que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché
+et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de
+demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès
+d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate
+qu’il ne lui répondit même pas.
+
+J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la
+précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je
+reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les
+événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable,
+car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein
+drame, sans nous en douter, hélas!
+
+Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du
+moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché,
+et pensant sans doute à tout autre chose.
+
+En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au
+ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En
+attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions.
+
+«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait
+peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…»
+
+Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions
+arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta:
+
+«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là…
+
+— Qui?
+
+— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est
+embaumé?»
+
+Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon
+chemin sans plus m’occuper de lui; ce que je fis.
+
+Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre,
+de me trouver face à face avec Mathilde!…
+
+Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme un
+oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. Elle
+glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au
+rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché
+sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi.
+
+Et il remonta jusqu’à moi.
+
+«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!»
+
+Il paraissait à nouveau très agité.
+
+«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans
+vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…»
+
+Et il s’affala tout à coup sur une chaise.
+
+«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De
+l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!…
+c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir
+qui ne crevait toujours point.
+
+Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui
+m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame
+en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui
+répondre. Enfin, il se leva:
+
+«Où allez-vous?
+
+— Prendre la garde à la poterne.»
+
+Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa
+soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à
+la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara
+que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût
+souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point
+que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais
+termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec
+le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un
+air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient
+point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame
+en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair
+et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à
+coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines
+oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée
+par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île.
+
+Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos
+courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point
+répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait
+fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses
+oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis,
+dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait
+le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite
+épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et
+puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore
+jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs.
+Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot,
+se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour
+Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête
+pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite
+de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de
+l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la
+mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui
+s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob
+crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée.
+
+Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce
+qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux
+Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
+
+Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi
+pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir
+était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
+
+Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait
+de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille!
+Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour
+Carrée et recevant tout l’orage sur le dos.
+
+Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne.
+
+«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme
+c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu n’as donc
+pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle,
+écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le
+tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…»
+
+Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés,
+des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu
+vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts
+l’atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la
+flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan!
+
+Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le
+poignet et une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête:
+
+«Où est-il?… Où est-il?»
+
+C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel
+éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux
+délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit.
+Elle le vit. Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel
+et par l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit
+comme un drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la
+malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci
+que, dans ce vaste déchaînement des éléments, au cours de cette
+tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je
+sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique
+parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment
+Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c’est une
+odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque
+chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d’une
+plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute
+seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a donné de ces
+idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus tard… parce que
+Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien
+tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de
+cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d’un coup,
+quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car
+j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce
+que ce parfum avait d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un
+moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux
+qui font mal à la tête — sont balayés comme une haleine de rose par le
+vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait, je ne dis pas senti,
+mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé
+que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame
+en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et
+il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les autres soirs,
+bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se passait
+autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique
+et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c’était
+pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était un coeur de
+fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un coeur
+d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était un coeur
+de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir
+s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac
+et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…
+
+Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir
+appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa,
+bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en
+noir! Le parfum de la Dame en noir!…»
+
+La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de
+son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne
+s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la
+suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour
+trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait
+comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère
+et l’enfant.
+
+Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la
+chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte.
+Là, nous allions être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez
+elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour
+du Téméraire.
+
+Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je
+passai en face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y
+fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à
+brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la
+façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je
+ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda:
+«Il y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?»
+je fus plus ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de
+l’orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière
+s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à
+l’abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre
+vainement depuis des siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise
+contenance et trahir tout l’émoi où me plongeait cette phrase
+inattendue. D’abord, je ne répondis point; je balbutiai, et
+certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces
+choses se sont passées. Mais j’y assiste encore comme si j’étais mon
+propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont
+point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et,
+comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses
+cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la
+soie légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés
+comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la
+glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens
+bien que mon émotion, même après tant d’années, quand je songe à ces
+choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n’en
+dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille
+du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici,
+vis-à-vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de respectueuse
+consternation qui me gonfla le coeur devant cette mère divinement
+belle, qui, dans le désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse
+tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier
+de trahir mon serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me taire, et
+voilà, hélas! Que mon silence même parlait plus haut que ne l’avait
+jamais fait aucune de mes plaidoiries.
+
+Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma
+vie:
+
+«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous
+deux!»
+
+Et elle ajouta avec un gros sanglot:
+
+«Pourquoi continue-t-il à mentir?»
+
+Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette femme
+avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de
+tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais
+existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de
+la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie…
+
+Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en
+quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… tout
+ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu
+de cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les
+deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement
+savoir ce que c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui
+avait l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre
+était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que
+Rouletabille lui avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une
+institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme
+une explication, mais celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il
+s’était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège
+d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.
+
+«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt.
+
+Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit
+d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois
+qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir
+même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne
+eudoise.
+
+«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai
+ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de
+Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»
+
+Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme qui
+avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je
+l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs
+incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le
+malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui
+avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils
+c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme
+vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais cru
+Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
+
+Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé jusqu’à
+lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de personne, pas même d’un
+voleur! C’est alors qu’elle était rentrée dans la Tour Carrée et
+qu’elle avait désiré mourir. Mais elle n’avait pas retrouvé son fils
+pour le perdre sitôt et elle vivait encore! J’étais hors de moi! Je lui
+baisais les mains. Je lui demandais pardon pour Rouletabille. Ainsi,
+voilà quel était le résultat de la politique de mon ami. Sous prétexte
+de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la tuait! Je ne
+voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je m’enfuis!
+J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée,
+en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du
+Téméraire, mais celle-ci était déserte.
+
+À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y
+avait une lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier
+branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je
+l’enfonce. Rouletabille est devant moi:
+
+«Que voulez-vous, Sainclair?»
+
+En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon
+courroux.
+
+«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée.
+Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!…
+
+— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!…
+
+— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-t-il,
+brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle m’a ordonné de
+partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux prises avec mon
+père!»
+
+Et il ricane, ricane.
+
+«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…»
+
+Il était affreux en parlant ainsi.
+
+Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante.
+«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne
+connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!»
+
+.. .. .. .. ..
+
+À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort!
+Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se
+dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être
+frappé lui-même!…
+
+Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée
+emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman!
+
+
+
+
+XI
+L’attaque de la Tour Carrée
+
+
+J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, redoutant
+tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» une
+telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours
+tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il
+n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire incapable de voler
+directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser comme un oiseau
+ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et qu’il
+remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me
+renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers
+couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui
+venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
+
+Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué
+sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte de
+la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut la
+forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante,
+malgré le cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait
+une terreur indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui
+jeta Rouletabille, et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je
+n’entendis plus que des soupirs et des gémissements, et encore ces deux
+syllabes que la nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!»
+
+Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur
+désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour
+Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que j’essayais de
+me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions tout perdu,
+tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils n’avait-il point
+retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin retrouvé l’enfant?…
+Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante?
+Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, debout, sur le seuil
+de la tour?
+
+Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire
+quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu?
+Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se
+trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse
+de la Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du
+sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus,
+n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du
+jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais
+pas. Et la porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux
+murmure: «Maman! Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait
+que cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient
+même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du salon du
+vieux Bob. C’est là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait
+emporté son enfant!
+
+… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se
+répéter: «Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses
+entrecoupées, des phrases sans suite… des stupidités divines… «Alors,
+tu n’es pas mort!»… Sans doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était
+suffisant pour les faire repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient
+s’embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer,
+lui, le parfum de la Dame en noir!… Je l’entendis qui disait encore:
+«Tu sais, maman, ce n’est pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait
+pensé, au son de sa voix, qu’il avait encore neuf ans en disant ces
+choses, le pauvre Rouletabille. «Non! mon petit!… non, tu n’as pas
+volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce n’était pas ma faute si
+j’entendais… mais j’en avais l’âme toute chavirée… C’était une mère qui
+avait retrouvé son petit, quoi!…
+
+Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais
+savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré.
+
+La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite
+veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être
+au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à
+la hâte, quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les
+traits étaient décomposés par la peur.
+
+«Où est le père Bernier? demandai-je.
+
+— Il est là, répondit-elle en tremblant.
+
+— Là?… Où, là?…»
+
+Mais elle ne me répondit pas.
+
+Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour
+savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je
+baissai la veilleuse et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert
+de pommes de terre; il en avait roulé partout. La mère Bernier ne les
+avait donc pas ramassées depuis que Rouletabille avait vidé le sac?
+
+Je me relevai, je retournai à la mère Bernier:
+
+«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu?
+
+— Je ne sais pas», répondit-elle.
+
+Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le
+père Bernier apparut sur le seuil de la loge.
+
+«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair?
+
+— Bernier!… Qu’est-il arrivé?
+
+— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave…
+(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée
+qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac,
+en posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a
+eu peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur
+appartement était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et
+vous aviez entendu quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour
+vous rassurer.
+
+— M. Darzac était donc rentré chez lui?…
+
+— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour,
+monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il
+est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur!
+Ah! je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement,
+il n’y avait personne de blessé.
+
+— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez
+elle?
+
+— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle l’a
+suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble.
+
+— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre?
+
+— Tenez, le voilà!…»
+
+Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de
+l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait signe.
+Je m’approchai de lui et il me dit:
+
+«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce n’est
+pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en parle pas. Les
+autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. C’est inutile
+d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! J’ai un service
+personnel à vous demander.
+
+— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez
+bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile.
+
+— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se
+coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle
+ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du
+calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de silence…
+
+— Bien, mon ami, comptez sur moi!»
+
+Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui
+attestait mon dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous
+cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!…
+
+Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver
+Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
+
+Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la
+Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si
+silencieux et avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui
+avais entendu les transports de tout à l’heure et qui m’attendais à
+trouver le fils dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux
+sans dire un mot, sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme
+Darzac à quitter Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle
+m’intrigua à un point que je ne saurais dire, et la soumission avec
+laquelle Rouletabille acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se
+pencha sur le front de mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon
+enfant» d’une voix si blanche, si triste, et en même temps si
+solennelle, que je crus entendre l’adieu déjà lointain d’une mourante.
+Rouletabille, sans répondre à sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il
+tremblait comme une feuille.
+
+Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée.
+J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose d’inouï.
+L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; et il n’est point
+douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, si sa raison et son
+coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui venait de se passer
+entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que Rouletabille
+ne pensait pas comme moi?
+
+… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais
+Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet qui
+joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par
+l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée.
+
+Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un
+enfant, dit à voix basse:
+
+«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je
+n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée.
+C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part
+de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…»
+
+Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le
+salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point
+fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre
+distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré
+l’épaisseur des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous
+trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre,
+mais n’était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir entendre?…
+L’orage avait fui, mais les flots n’étaient pas encore apaisés et ils
+se brisaient sur les rocs de la presqu’île d’Hercule avec cette
+violence qui rendait toute approche de barque impossible! Ainsi
+pensai-je dans le moment à une barque, parce que, une seconde, je crus
+voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre — une ombre de barque.
+Mais quoi! C’était là évidemment une illusion de mon esprit qui voyait
+des ombres hostiles partout, — de mon esprit certainement plus agité
+que les flots.
+
+Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir —
+ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une
+expiration, comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine
+comme la vie qui s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva
+par cette fenêtre et passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien…
+non, on n’entendait plus rien que le mugissement intermittent de la
+mer, et, tout à coup, la lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour
+Carrée, toute noire, rentra dans la nuit. Mon ami et moi nous étions
+saisi la main et nous nous commandions ainsi, par cette communication
+muette, l’immobilité et le silence. Quelqu’un mourait, là, dans la
+tour! Quelqu’un qu’on nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un
+qui n’était ni Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère
+Bernier, ni, à n’en point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne
+pouvait pas être dans la tour.
+
+Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre
+qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart
+d’heure s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la
+fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller
+éteindre cette lumière et redescendre. Je pris mille précautions; cinq
+minutes plus tard, j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait
+plus maintenant d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible
+lueur au ras du sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la
+batterie basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du
+jardinier où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position
+qu’ils occupaient, on pouvait très bien s’expliquer que ni le vieux Bob
+ni Mattoni n’eussent rien entendu de ce qui s’était passé dans la Tour
+Carrée, ni même, dans l’orage finissant, des clameurs de Rouletabille
+poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la poterne étaient épais
+et le vieux Bob était enfoui dans un véritable souterrain.
+
+J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans
+l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation qu’il
+n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la porte de la
+Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme j’allais
+me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste sur la cour,
+Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à lui-même de
+dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était très
+courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon
+ami, et voici ce que je vis:
+
+D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, qui,
+sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la
+poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté
+de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se
+retourna du côté de la tour et fit un signe que nous pouvions
+interpréter comme un signe de tranquillité. À qui s’adressait ce signe?
+Rouletabille se pencha encore; mais il se rejeta brusquement en
+arrière, me repoussant.
+
+Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y
+avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou
+plutôt nous l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une
+courte conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous
+entendîmes quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du
+jardinier, et le père Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse
+noire et tout doucement roulante d’une voiture. Nous distinguions
+bientôt que c’était la petite charrette anglaise, traînée par Toby, le
+poney d’Arthur Rance. La Cour du Téméraire était de terre battue et le
+petit équipage ne faisait pas plus de bruit sur cette terre que s’il
+avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille
+qu’on eût dit qu’il avait reçu les instructions du père Bernier.
+Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos
+fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans
+encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la porte
+le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants
+s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à
+mon ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans
+que j’en pusse deviner la raison subite.
+
+Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et
+retournait à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher
+davantage, et, certainement, les personnes qui étaient maintenant sur
+le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient
+regardé de notre côté, mais elles ne pensaient guère à nous. La nuit
+s’éclaircissait alors d’un beau rayon de lune qui fit une grande raie
+éclatante sur la mer et allongea sa clarté bleue dans la Cour du
+Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis de la tour et
+s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris qu’ils eurent un
+mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir
+prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le
+faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si
+elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point
+conclure.
+
+Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui me
+manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et qu’il
+souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser sous la
+banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa
+casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes
+distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait
+fait de gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le
+mur de la tour, la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune
+aide. Et, soudain, dans le moment que M. Darzac avait réussi à pousser
+le sac dans la voiture, Mathilde prononça, d’une voix sourdement
+épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» — «C’est la fin!…» répondit
+M. Darzac qui, maintenant, s’épongeait le front. Sur quoi il mit son
+pardessus et prit Toby par la bride. Il s’éloigna, faisant un signe à
+la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la muraille comme si
+on l’avait allongée là pour quelque supplice, ne lui répondit pas. M.
+Darzac nous parut plutôt calme. Il avait redressé la taille. Il
+marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: d’un pas d’honnête homme
+conscient d’avoir accompli son devoir. Toujours avec de grandes
+précautions, il disparut avec sa voiture sous la poterne du jardinier
+et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée.
+
+Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint
+énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et
+retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand
+il ne fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée,
+Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa
+entre la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du
+concierge.
+
+«Venez avec moi», lui dit-il.
+
+L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi aussi. Il
+nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux
+étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:
+
+«C’est un grand malheur!»
+
+
+
+
+XII
+Le corps impossible
+
+
+«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua
+Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si
+vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»
+
+Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf,
+et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon
+Rouletabille. Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un
+problème sentimental qui l’avait intéressé si personnellement,
+maintenant qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il
+reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte
+entreprise contre le mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu,
+jusqu’à la minute suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma
+vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé
+et se furent expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste
+d’hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui
+ne contribue nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation
+faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12
+au 13 avril.
+
+Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il
+brisera et qui crieront grâce.
+
+Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre
+compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de
+Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la
+lampe.
+
+Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa
+pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui
+s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil
+s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il
+dit:
+
+«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?»
+
+Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
+
+«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je
+n’en sais rien!…»
+
+Rouletabille:
+
+«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me
+racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de
+rien!…
+
+— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus?
+
+— Mais, de votre sécurité, Bernier!…
+
+— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait!
+
+— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se
+levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le
+temps de faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique
+nécessaire… «Alors, reprit-il, il était dans la Tour Carrée?
+
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+
+— Où? Dans la chambre du vieux Bob?
+
+— Non! fit la tête de Bernier.
+
+— Caché chez vous, dans votre loge?
+
+— Non, fit la tête de Bernier.
+
+— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans
+l’appartement de M. et Mme Darzac?
+
+— Oui, fit la tête de Bernier.
+
+— Misérable!» grinça Rouletabille.
+
+Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge,
+et l’enlevai aux griffes de Rouletabille.
+
+Quand il put respirer:
+
+«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler?
+fit-il.
+
+— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous
+avouez qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui
+donc l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui,
+seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?»
+
+Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui
+m’accusez d’être le complice de Larsan?
+
+— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous
+savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!…
+
+— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… j’ai eu tort
+de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se bat pour
+ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande pardon!
+
+— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous
+êtes un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que
+j’incrimine: c’est votre négligence.
+
+— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. Ma
+négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai eu
+toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans
+cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, à
+cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point,
+naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ,
+vous et M. Sainclair!
+
+— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet
+individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous
+l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. et Mme Darzac
+s’il n’y était pas!
+
+— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était!
+
+— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier.
+Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en
+l’absence de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre
+quand il avait la clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre
+pendant qu’il était là!
+
+— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus
+que tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds:
+voilà bien le mystère!
+
+— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi,
+avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé
+immédiatement la porte?
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Et quand l’avez-vous rouverte?
+
+— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac
+chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque
+temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils
+se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur
+appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu qu’on
+repoussait les verrous.
+
+— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas
+ouvert la porte?
+
+— Pas une seule fois.
+
+— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
+
+— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l’appartement, et
+c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie,
+sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour
+étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. Après le
+dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma
+femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même
+si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte
+de l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus
+incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne
+savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce
+qui s’est passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement
+à cinq heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui s’est
+passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que M. Darzac
+était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de même,
+l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et puis,
+encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que
+j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est passé après.
+Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la mort de l’homme, ce
+qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! C’est un mystère!
+
+— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez bien
+que vous n’avez pas quitté le couloir?
+
+— Ma foi, oui!
+
+— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
+
+— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez
+appelé…
+
+— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette
+minute-là…
+
+— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. Darzac était
+dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un mystère!…
+
+— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces deux
+minutes-là?
+
+— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge l’aurait
+bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué,
+ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne
+d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que
+personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui,
+la nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me
+croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là!
+
+— Où était-il, le cadavre?
+
+— Dans sa chambre.
+
+— C’était bien un cadavre?
+
+— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais!
+
+— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier.
+
+— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait
+un coup de revolver dans le coeur!»
+
+Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu?
+Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux
+yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème
+de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il
+venu se faire tuer?
+
+Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire
+avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était
+derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement
+dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère
+Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de
+Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on
+bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la
+bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui
+appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous
+autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que
+sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M.
+Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte
+continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement
+de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces
+mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit
+M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée,
+épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous
+dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le
+sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui
+l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri,
+avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela:
+l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours
+qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin,
+presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le
+père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était
+plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la
+lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la
+lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le
+bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert
+pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur
+quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle
+apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas
+de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et,
+aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient!
+il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier!
+Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte,
+pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous-en!
+Qu’il ne sache rien!»
+
+Le père Bernier continuait:
+
+«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous
+a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi,
+j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait
+fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un
+sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en
+entend plus parler!»
+
+— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma
+femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon
+tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible.
+Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute,
+dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui
+interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé
+le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais
+j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle
+n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est
+si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a
+demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en
+sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour
+madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je
+l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous
+protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans
+la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M.
+Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre.
+Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à
+coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez,
+messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte
+pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier
+bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra
+jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter
+tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai,
+tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me
+décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et
+à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison…
+Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan!
+Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je sais bien, il n’est pas
+propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en
+délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une
+fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la
+meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de
+malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!…
+Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés
+soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls
+dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que
+vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a
+eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si
+c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en
+mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie.
+J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard,
+on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en
+mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se
+taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
+
+Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
+
+«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
+
+Rouletabille l’arrêta:
+
+«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son
+avis?
+
+— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui
+obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère
+blessure à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y
+avait qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le
+misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il
+n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. Ses
+premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire:
+
+«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait
+personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
+
+— Où cela se passait-il?
+
+— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre
+chère femme.
+
+— Et le cadavre? Où était-il?
+
+— Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
+
+— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en débarrasser?
+
+— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise,
+car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service;
+vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y
+attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le
+réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi
+qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. Darzac,
+qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée
+des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair,
+ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M.
+Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame
+n’a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été
+fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions
+point rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit,
+une fois encore, à soupirer, et quel soupir! Le reste, monsieur, vous
+l’avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi! Que Dieu nous
+garde!»
+
+Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le
+remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui
+recommanda la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa
+brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il
+venait de subir à Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui
+serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne.
+
+«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous
+quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand
+nous fûmes seuls. Larsan est mort?…
+
+— Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
+
+— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?…
+
+— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais pas
+encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ
+NI MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
+
+
+
+
+XIII
+Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
+
+
+Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé
+moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu
+dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la
+chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se
+regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il
+eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi,
+Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il
+paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne
+vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi
+s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre
+rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la
+petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à
+l’affût.
+
+… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie
+blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était
+l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit,
+blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a
+pas dormi.
+
+«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais
+compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec
+votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais
+savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de
+revolver sur la table de nuit»?
+
+— Non!… me répondit-il sans se détourner.
+
+— Elle ne vous a rien dit de cela?
+
+— Non!
+
+— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du
+cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce
+jour-là!…
+
+— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi,
+Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
+
+— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant
+qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de
+ce cri?
+
+— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets
+de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse
+rien demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous
+quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…
+
+— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
+
+— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»
+
+Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter.
+Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit
+falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui
+conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
+
+«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours!
+Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le
+vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon
+cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.»
+
+Et il poussa un gros soupir:
+
+«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»
+
+Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans
+la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait
+toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob!
+
+Rouletabille fit:
+
+«Oh! oh!»
+
+Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de
+lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de
+la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était
+relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes
+bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges,
+des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un
+os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la
+couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre
+raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la
+table-bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il
+avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à
+sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée
+au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la
+solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché.
+
+Rouletabille me vit et me dit:
+
+«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par
+les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.»
+
+Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les
+traces de pas.
+
+«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à
+Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne
+et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»
+
+Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On
+n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part!
+
+Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
+
+«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille
+toujours.»
+
+Et puis, soucieux, il ajouta:
+
+«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher,
+je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac,
+lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et
+ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du
+Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il
+n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé
+ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout
+cas, il n’y est point revenu depuis!»
+
+Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui
+éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une
+façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes,
+mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
+
+Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le
+prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites
+vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le
+considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le
+regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois
+l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des
+fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe
+au-dessus de sa tête.
+
+Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le
+crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je
+constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si
+quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou
+s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux
+plus que jamais:
+
+«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il
+s’en aille, que le sac!»
+
+Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus
+surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de
+deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que
+nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle
+dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour
+à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être
+occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime
+impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des
+dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui,
+il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la
+planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan,
+tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et
+gentil commis d’architecte.
+
+Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre
+traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour
+du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac.
+
+Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant
+un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait
+servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout
+l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible,
+prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur
+partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait
+la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu
+la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui
+parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes,
+attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se
+crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne
+reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers
+moi qu’il renversa le vaste fauteuil.
+
+«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture
+rouge!»
+
+Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation
+sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret…
+
+«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les
+yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle.
+
+Je ne pus m’empêcher de lui demander:
+
+«Mais, qu’est-ce qu’elle a?…
+
+— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche
+maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…»
+
+Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du
+sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle.
+
+Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je
+m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
+
+«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de
+Larsan?…
+
+— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de
+Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du
+sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le
+seul moyen!…»
+
+J’étais tout à fait, tout à fait étonné.
+
+«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»
+
+Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son
+père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne
+se laisse pas prendre son sang comme ça!»
+
+«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles
+de la Dame en noir!…
+
+— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme
+ça!…»
+
+Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit
+lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot:
+
+«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop
+affreux.»
+
+Et il dit encore:
+
+«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…»
+
+Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba
+dans le godet:
+
+«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!»
+
+Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin
+infini et l’alla enfermer dans une petite armoire.
+
+Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le
+regardais faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à
+coup, devenu vraiment fou.
+
+«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne
+pouvons plus reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise
+tout… tout ce qui s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait
+rentrer tout de suite… tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes!
+je ne peux plus attendre!…»
+
+Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi
+s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe?
+Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?…
+
+Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau:
+
+«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas
+mort!…»
+
+Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:
+
+«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…»
+
+Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous
+trouvions. Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse
+seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me
+répondit qu’il ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde,
+«tant que le cercle ne serait point fermé».
+
+Et il ajouta, lugubre:
+
+«Puisse-t-il ne l’être jamais!…»
+
+La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle
+s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier.
+Il parut très fâché de nous voir.
+
+«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit-il…
+Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux
+n’est toujours pas rentré.
+
+— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille.
+
+Et il poussa la porte.
+
+«Surtout ne dites pas à madame…
+
+— Mais non!… Mais non!…»
+
+Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près
+complète.
+
+«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
+reporter à voix basse.
+
+— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus
+rentrer dans la chambre… ni moi non plus…
+
+— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et
+attendez que je vous appelle!»
+
+Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous
+aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était
+encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La
+grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de
+la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. À notre apparition,
+elle n’eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite,
+d’une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus:
+
+«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous
+n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous voulez?»
+
+Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie:
+
+«Vous m’aviez juré de ne rien voir.»
+
+Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect
+infini:
+
+«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le
+ton d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…»
+
+Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût pris
+la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand
+il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut
+un recul de tout le corps.
+
+«Pas là!» gémit-elle…
+
+Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille
+secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son
+ordre, l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
+
+La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre
+était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par
+les vastes embrasures rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel
+éclairage pour une chambre de meurtre! Que de sang sur les murs et sur
+le plancher et sur les meubles!… Le sang du soleil levant et de l’homme
+que Toby avait emporté on ne savait où… dans le sac de pommes de terre!
+Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps
+du lit auxquels l’homme, dans son agonie, avait dû désespérément
+s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l’on voyait sur le
+linge la marque d’une main rouge. C’est dans tout cela que nous
+entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à s’évanouir,
+pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce et suppliante: «Il
+le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout de suite après
+l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je venais de
+remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par signes
+de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au
+fur et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus
+troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout
+le calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il
+n’y parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout
+le temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle
+lui tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à s’étouffer, et
+cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle fut un peu
+soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur elle.
+Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent
+tous les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans
+la chambre rouge. Elle dit à voix basse:
+
+«Nous sommes délivrés…»
+
+Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de
+prière: «Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout…
+tout ce qui s’est passé… tout ce que tu as vu…»
+
+Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui
+était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les
+objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le plancher et
+elle raconta l’atroce scène à voix si basse que je dus m’approcher, me
+pencher sur elle pour l’entendre. De ses petites phrases hachées, il
+ressortait qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé
+les verrous et s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle
+sorte qu’il se trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose
+arriva. La Dame en noir, elle, était un peu sur la gauche, se disposant
+à passer dans sa chambre. La pièce n’était éclairée que par une bougie,
+placée sur la table de nuit, à gauche, à portée de Mathilde. Et voici
+ce qu’il advint. Dans le silence de la pièce, il y eut un craquement,
+un craquement brusque de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les
+deux, et regarder du même côté, pendant qu’une même angoisse leur
+faisait battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout
+s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être sans
+le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement naturel et
+jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un mouvement
+pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il
+fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le
+premier et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La
+Dame en noir se demanda si elle n’était pas victime de quelque
+hallucination, si elle avait vu réellement remuer le placard. Mais
+Darzac avait eu lui aussi la même sensation, car il quitta tout à coup
+la table-bureau et fit bravement un pas en avant… C’est à ce moment que
+la porte… la porte du placard… s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut
+poussée par une main invisible… elle tourna sur ses gonds… La Dame en
+noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas… Mais elle eut un geste
+de terreur et d’affolement qui jeta par terre la bougie au moment même
+où du placard surgissait une ombre et au moment même où Robert Darzac,
+poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre…
+
+«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit
+Rouletabille… Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?…
+Vous avez tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan,
+puisque tu n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué
+l’ombre de Larsan!
+
+— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne
+dit plus rien…)
+
+Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc
+auraient-ils tué, s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait
+pas vu la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en
+frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait
+entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix
+de Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit,
+annonçait la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!»
+pendant que l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante:
+«Mathilde!… Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait
+appelée du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle…
+elle n’avait pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux
+ombres, que s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un
+secours qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et
+puis, tout à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait
+pousser le cri atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui
+était mort?… Qui était vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix
+allait-elle entendre?…
+
+… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!…
+
+Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et
+elle se laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre.
+Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille,
+que je travaille beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne
+me quittez plus!… Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour
+de M. Darzac!» s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui
+promit, la supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte
+de la chambre quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille
+demandait qui était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit:
+
+«Enfin!»
+
+Et il ouvrit.
+
+Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus
+pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient
+ravagée qu’elle n’en exprimait plus aucune.
+
+«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…»
+
+Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la
+Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
+
+«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…»
+
+Rouletabille demanda tout de suite:
+
+«Au moins, vous avez vu sa figure?
+
+— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que j’allais
+ouvrir le sac?…»
+
+J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet
+incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui
+dit:
+
+«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, cela!…»
+
+Et il lui serra la main avec effusion…
+
+«Mais, l’important, dit-il, l’important n’est pas là… Il faut
+maintenant que nous ne fermions point le cercle. Et vous allez nous y
+aider, monsieur Darzac. Attendez-moi!…»
+
+Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant,
+Rouletabille m’apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout
+à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l’avais vu
+déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau,
+pour dire:
+
+«Ah! je trouverai bien quelque chose! quelque chose qui nous sauvera!»
+
+Je lui répondis en regardant M. Darzac:
+
+«Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés?
+
+— … Qui nous sauvera la cervelle… reprit Rouletabille.
+
+— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment
+cet homme est entré…»
+
+Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver
+qu’il venait de trouver sous le placard.
+
+«Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu’il
+n’a pas eu le temps de s’en servir.»
+
+Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre
+revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
+
+«Voilà une bonne arme!» fit-il.
+
+Rouletabille fit jouer le barillet de revolver de Darzac, sauter le
+culot de la cartouche qui avait donné la mort; puis il compara cette
+arme à l’autre, celle qu’il avait trouvée sous le placard et qui avait
+échappé aux mains de l’assassin. Celle-ci était un bulldog et portait
+une marque de Londres; il paraissait tout neuf, était garni de toutes
+ses cartouches et Rouletabille affirma qu’il n’avait encore jamais
+servi.
+
+«Larsan ne se sert des armes à feu qu’à la dernière extrémité, fit-il.
+Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu’il voulait
+simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré
+tout de suite.»
+
+Et Rouletabille rendit son revolver à M. Darzac et mit celui de Larsan
+dans sa poche.
+
+«Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la
+tête, je vous jure que c’est bien inutile!
+
+— Vous croyez? demanda Rouletabille.
+
+— J’en suis sûr.»
+
+Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit:
+
+«Avec Larsan, on n’est jamais sûr d’une chose pareille. Où est le
+cadavre?»
+
+M. Darzac répondit:
+
+«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus
+rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce
+avec cet homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je
+dirai: c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus
+jamais de cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le
+cadavre. Elle vous le dira, s’il lui plaît.
+
+— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut.
+
+— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de
+même, vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant,
+êtes-vous sûr qu’il soit mort?
+
+— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.
+
+— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est fini? implora
+Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… Cette
+atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!»
+
+Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce
+mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame qui
+venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat.
+Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de
+terre!
+
+Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait
+d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et qui
+fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder ni la
+regarder; ce fut elle, la première, qui parla:
+
+«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai plus!…»
+
+Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas.
+
+«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré!
+
+— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère qu’il a
+emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort.
+
+— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit
+Rouletabille.
+
+— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous
+voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut
+le chasser! Il faut le chasser!
+
+— Chassons-le», dit encore Rouletabille.
+
+Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame
+en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui
+parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait point.
+Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous
+crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à
+Rouletabille de ne point insister.
+
+Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier
+et sa femme.
+
+Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une
+confrontation générale de nous tous d’où il résulta d’une façon
+définitive que:
+
+1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le
+placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement;
+
+2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux
+fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence de M.
+et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y laisser
+entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer
+M. et Mme Darzac;
+
+3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en
+était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie;
+
+4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac
+aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois,
+l’après-midi et le soir;
+
+5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement
+de cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de
+deux minutes à six heures.
+
+Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M.
+Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:
+
+«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est dans la
+brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier
+vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant
+la porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac.
+Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir,
+pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous
+avez fermé immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez
+poussé les verrous?»
+
+M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et
+il ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu
+avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!»
+
+Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé
+plus tard.
+
+On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.
+
+Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:
+
+«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… L’appartement
+de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que l’était la Chambre
+Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou encore que l’était la
+galerie inexplicable.
+
+— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: ce
+sont les mêmes procédés.
+
+— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les
+mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui
+cachait ses blessures.
+
+— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais
+bien!…»
+
+Il y eut un douloureux silence.
+
+M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du
+crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui
+avait été dit pour la Chambre Jaune.
+
+«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces
+plafonds et dans ces murs.
+
+— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille.
+
+— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire!
+continua M. Darzac.
+
+— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs
+de la Chambre Jaune?
+
+— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la Tour
+Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on n’y peut
+introduire personne avant ni après.
+
+— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque c’est
+le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; dans
+la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!»
+
+Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir
+s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, d’un mot:
+
+«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…»
+
+
+
+
+XIV
+Le sac de pommes de terre
+
+
+Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait
+avec Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir,
+qui avait hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner
+l’appartement de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer
+quelque hôte de la Louve. Son dernier mot avait été pour nous
+recommander la prudence et le silence. Rouletabille nous donna congé.
+
+Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et
+autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans
+leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis
+profondément, vaincu par la fatigue physique, plus forte que tout.
+Quand je me réveillai, je restai quelques instants sur ma couche, dans
+un doux anéantissement; et puis tout à coup je me dressai, me rappelant
+les événements de la nuit.
+
+«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!»
+
+Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma
+pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du
+«corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut
+point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près
+ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient;
+et alors que l’horreur de l’événement en lui-même — l’horreur de ce
+corps à l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit
+pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et
+mystérieuse tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait,
+s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au contraire
+l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, grandit, se dressa
+devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante.
+Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de
+nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du problème
+que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour
+dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui
+eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de
+l’exactitude de ces termes.
+
+Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle produite? à quel
+moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles mines,
+contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le domaine
+de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant et lui ont
+livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? Ah! que
+de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il faut
+savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout et
+dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans clameur; et
+l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses bas. L’attaque!
+Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle est peut-être
+encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un soupir,
+dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi
+dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se
+voit… dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas!
+
+Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je
+m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend
+sous le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je
+suis tout étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de
+déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble
+que Mr Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa
+poignée de main est glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs.
+Edith, du coin sombre où elle est nonchalamment étendue, nous salue de
+ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous
+allons savoir ce qu’il veut». À quoi Rouletabille répond en s’excusant
+de nous avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a,
+affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu’il n’a pas
+voulu la retarder d’une seconde. Le ton qu’il a pris pour nous dire
+cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et simule une
+peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, dit: «Attendez,
+madame, pour frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous faire
+part d’une nouvelle qui n’est point gaie!» Nous nous regardons tous.
+Comme il a dit cela! J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme Darzac
+leur «expression» du jour. Comment leur visage se tient-il depuis la
+nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On n’est pas plus
+«fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie
+ceux d’entre nous qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il
+commence. Il s’adresse à Mrs. Edith.
+
+«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai décidé de
+supprimer toute cette «garde» qui entourait le château d’Hercule comme
+d’une seconde enceinte, que j’avais jugée nécessaire à la sécurité de
+M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle
+vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons
+le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur.
+
+Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs.
+Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs.
+Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous
+nous demandons avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en
+venir.
+
+«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur
+Rouletabille! Eh bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle
+m’ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté
+(affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très
+affectée et, chose curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au
+contraire, elle m’a tout à fait intéressée à cause de mes goûts
+romanesques; mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est qu’elle me
+prouve que M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger.
+
+— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette
+nuit.»
+
+Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à
+apercevoir.
+
+«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais
+comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une
+pareille nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses
+intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac
+n’est-il pas allé à Castelar?»
+
+Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. et de
+Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un
+mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
+
+«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut,
+il est nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour
+laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari,
+madame, vous a mise au courant des affreux drames du Glandier et du
+rôle criminel qu’y joua…
+
+— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela.
+
+— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne
+garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu
+réapparaître ce personnage.
+
+— Parfaitement.
+
+— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce
+personnage ne reparaîtra plus.
+
+— Qu’est-il devenu?
+
+— Il est mort!
+
+— Quand?
+
+— Cette nuit.
+
+— Et comment est-il mort, cette nuit?
+
+— On l’a tué, madame.
+
+— Et où l’a-t-on tué?
+
+— Dans la Tour Carrée!»
+
+Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien
+compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient,
+M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas
+hésité à le leur apprendre.
+
+«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a tué?
+
+— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se
+rasseoir.
+
+Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil,
+nous n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin.
+
+Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M.
+Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette
+fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant
+affectée):
+
+«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!»
+
+Et elle se retourna vers son mari en s’écriant:
+
+«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!»
+
+Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans
+sa nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle
+lui promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari
+étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les
+seconder, elle et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur
+dévouement et qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait
+devant les juges.
+
+«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de
+juges et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan
+était mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh
+bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il
+serait tout à fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme
+Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup trop déjà les
+innocentes victimes et nous avons compté pour cela sur votre
+complicité. Le drame s’est passé d’une façon si mystérieuse, cette
+nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris la précaution de vous le
+faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. Mais M. et Mme
+Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce qu’ils
+devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple des
+politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué
+quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre
+quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la
+justice italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident
+imprévu la mettrait au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont
+assez de tact pour ne point vouloir vous faire courir le risque
+d’apprendre un jour par la rumeur publique, ou par une descente de
+police, un événement aussi important qui s’est passé justement sous
+votre toit.»
+
+Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême.
+
+«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en
+réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac,
+le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac.
+Mais j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac
+aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans
+tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez
+notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de
+justice, si nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra
+tout supposer…»
+
+À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de
+cette tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué
+Frédéric Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui
+était traîné en prison.
+
+«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…»
+
+Mrs. Edith ajouta:
+
+«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision,
+il conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.»
+
+Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient
+encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille
+en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur
+promettait le silence et nous engageait tous au silence; aussi
+n’eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre dans leur
+fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout
+dire!»
+
+Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je
+compris à ses yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de
+considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur
+Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à
+bec de corbin. Le bec en était d’ivoire et joliment travaillé par un
+ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit cette canne.
+
+«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et
+mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas encore
+remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de
+Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.»
+
+Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la
+canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber
+devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis
+immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un
+regard qui me foudroya. Et, avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce
+regard-là que j’étais un imbécile!
+
+Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable de
+«suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.
+
+«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les
+émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous
+en prie, dans nos chambres, vous vous reposerez.
+
+— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs.
+Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous
+intéresse particulièrement.
+
+— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.»
+
+Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il
+racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le
+saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit.
+Jamais le problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait
+nous apparaître avec plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était
+toute réellement (je dis réellement, ma foi) frissonnante. Quant à
+Arthur Rance, il avait mis le bout du bec de sa canne dans sa bouche et
+il répétait avec un flegme tout américain, mais avec une conviction
+impressionnante: «C’est une histoire du diable! C’est une histoire du
+diable! L’histoire du corps de trop est une histoire du diable!…»
+
+Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui
+dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la
+conversation devint à peu près générale; mais c’était moins une
+conversation qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections,
+d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de
+demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du «corps
+de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient
+qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible sortie
+du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce
+propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman
+héroïque qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point
+laisser tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il
+méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits,
+manifestation qu’il supportait avec l’air d’un professeur qui accorde
+quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été bien sages.
+C’était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et que je lui
+reprochais quelquefois, sans succès d’ailleurs, car Rouletabille a
+toujours pris les airs qu’il a voulus.
+
+Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il
+demanda brusquement à Mrs. Edith:
+
+«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la
+justice?
+
+— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions
+impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette
+allusion voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa
+celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose,
+monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait
+pu l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues
+heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi à
+rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant de
+pénétrer dans la place!»
+
+Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque
+trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment inconscient,
+s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de poser
+contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce qu’il veut
+faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai plus! Ah! je m’en
+garderai bien!…»
+
+Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer
+d’une façon aussi vive, presque cruelle.
+
+«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que
+j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles.
+Si elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps
+de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence peut-être
+moins inexplicable d’un corps de moins.»
+
+Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les
+autres redoutant déjà de comprendre.
+
+«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir
+qu’il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.»
+Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer:
+«Un corps de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est
+pour le mieux!»
+
+— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce corps
+de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de
+trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le
+corps de votre oncle, M. Bob!
+
+— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous
+criâmes tous avec elle:
+
+«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!
+
+— Hélas!» fit Rouletabille.
+
+Et il laissa tomber la canne.
+
+Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi»
+les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette
+canne qui tombait.
+
+«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette
+canne», dit Rouletabille.
+
+Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même
+pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une
+lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très
+accentué, poussait une clameur sauvage:
+
+«Vous avez tué mon oncle!»
+
+Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer.
+D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce que
+son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le
+sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la
+brutalité avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion
+qui, au surplus, ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet,
+qu’une bien tremblante hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs.
+Edith de nous écouter, que cette hypothèse ne pouvait en aucune façon
+être considérée par Mrs. Edith comme une injure, attendu qu’elle
+n’était possible qu’en admettant la supercherie d’un Larsan qui aurait
+pris la place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de
+se taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit:
+
+«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a
+disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous
+accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous,
+monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même que
+vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à
+jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me
+débarrasser bientôt de votre présence!
+
+— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, j’allais
+justement vous demander la permission de prendre congé de votre grâce.
+J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans vingt-quatre
+heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les difficultés qui
+pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre respectable
+oncle.
+
+— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je déposerai
+une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur.
+
+— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir recours, je
+vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous
+pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous
+confiance, madame, en Mattoni?
+
+— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni.
+
+— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon
+départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique
+livre…»
+
+Et Rouletabille tira un livre de sa poche.
+
+«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse.
+
+— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire de
+ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de
+lire les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un
+illustre bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.»
+
+Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les
+histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance.
+
+«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous
+demander si l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des
+difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect
+d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car il y
+avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur le
+vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des
+pampas de l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui
+vous accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus
+susceptibles d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!…
+Je vous en conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation,
+pour nous tous, n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites
+de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même
+s’arrêter à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de
+monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux
+Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à votre disposition et
+toujours votre très humble et très obéissant serviteur.»
+
+À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie
+outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit:
+
+«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se
+passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que
+vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me
+reprochez la rapidité avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais
+veuillez vous souvenir, monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant
+encore, me reprochait ma lenteur!»
+
+Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa
+femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte
+s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du vieux
+Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté
+surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés.
+Son visage en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux
+en désordre, reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre
+tout de suite quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une
+loque infâme qu’il jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée
+de larges taches d’un brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes
+immédiatement en reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à
+emporter le corps de trop.
+
+De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà
+mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions
+tous, à l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce qu’il
+dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…»
+
+Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que l’autre
+nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac avec des
+yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait s’élancer, mais
+un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour
+nous:
+
+«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la
+charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit.
+Cela l’a intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au
+vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre
+pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette
+anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de
+l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est parvenu
+jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est descendu,
+persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il n’en a
+rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux
+Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan,
+il réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac
+d’assassinat si on ne le lui montre pas…»
+
+Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith
+reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques
+mots, lui promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob,
+en excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille:
+
+«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne.
+
+— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, c’est moi
+qui ai raison!
+
+— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle.
+
+— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il n’est
+plus dans le sac!»
+
+Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son
+mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de
+l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait
+tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit:
+
+«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été
+aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une minute
+à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici…
+Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château…
+Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous
+lui défendrez, même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!…
+Ah! et puis… il ne faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il
+ne le faut plus!… À l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux
+chambres libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous
+veillerez à ce déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre
+les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu!
+Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser… tous les trois!…»
+
+Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en
+tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute
+cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements,
+m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver
+naturelle plus tard!
+
+
+
+
+XV
+Les soupirs de la nuit
+
+
+Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur
+la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front
+brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt
+la lune s’est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent
+plus autour de l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile
+de ce monde, j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le
+regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête
+d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles
+m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui
+les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant
+souvenir? Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire
+sur la Côte d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son
+image et ses chants me poursuivent-ils ainsi?
+
+Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et
+ses longs cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi
+aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois
+pas. J’aime mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui
+m’agite dans la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que
+lui porte Mrs. Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela;
+dans mon esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On
+ne l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut
+présenté, c’est-à-dire depuis l’avant-veille.
+
+L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien
+apporté de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que
+du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir
+interrogé les domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la
+Tour Ronde. Elle n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac.
+«C’est l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est
+promené une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort
+impatient. Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de
+la Louve. Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur
+Stangerson.
+
+… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se
+reprennent à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci,
+sinon l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et glisse
+maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se
+dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se courbe
+sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh!
+voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de
+la Tour Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs.
+Edith y suffirait…
+
+Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui
+donc peut se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous
+que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M.
+Stangerson, qui semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il
+justement cette nuit-là, lui dont la couche n’a cessé d’être visitée,
+comme on dit, par la pâle insomnie depuis la révélation du Glandier? Et
+moi, est-ce que je dors?
+
+J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes
+pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que
+je suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du
+prince Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il
+sauta sur le galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames,
+sauta. Je reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et
+son esclave Jean. Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans
+l’ombre protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants…
+
+Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et
+puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de
+la poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une
+ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de
+la chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du
+Jardinier et j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a
+pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse
+derrière une haie de verveine qui borde le sentier conduisant
+directement à la Louve, à travers buissons et bosquets et tout le
+débordement parfumé du printemps en fleurs. Je n’ai point fait de
+bruit, et l’ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement.
+C’est la Dame en noir! La lune, sous l’ogive à demi détruite, me la
+montre toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme
+par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la chapelle,
+et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui me séparait de
+ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles entrecoupées de
+soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent
+humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier.
+Était-elle seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit
+d’angoisse, cet autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en
+toute paix sa prière embaumée?
+
+Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je
+reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais maintenant
+entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. L’indiscrétion était forte,
+inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus de mon devoir d’écouter.
+Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. Edith ni au prince
+Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… Pourquoi
+était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se
+disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la
+Louve pour promener son angoisse dans le jardin, et que son mari
+l’avait rejointe… La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains
+de Robert Darzac, et elle lui disait:
+
+«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous
+vois si changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me
+dites pas que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert…
+comme autrefois… je vous le promets…»
+
+Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait
+encore.
+
+Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction:
+
+«Certes! je vous le promets…»
+
+Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin,
+mais si malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme
+avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me
+voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis plus les
+lauriers-cerises derrière lesquels j’étais caché.
+
+M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout
+haut avec une violence qui me fit réfléchir:
+
+«Oui, il faut être heureux! Il le faut!»
+
+Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à
+son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort,
+d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en
+noir, la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers
+l’espace.
+
+Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée
+qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en souviens
+très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de rapt
+dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà dit pour
+tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!»
+
+Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a
+été plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de
+suite, elle a crié: «C’est Larsan!»
+
+J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers
+moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma
+présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:
+
+«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami…
+Et vous l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur;
+moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait
+croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu!
+Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre amour. Elle
+s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer que celle-ci la
+poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de
+la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m’a
+réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, et
+moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son
+indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à
+quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…»
+
+Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en
+fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la
+douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme
+qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il
+continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien
+comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle
+elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour
+expliquer une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le
+remords, de la fille du professeur Stangerson pour son père…
+
+M. Darzac continua de gémir.
+
+«À quoi m’aura servi de le frapper? Pourquoi ai-je tué? Pourquoi
+m’impose-t-elle, comme à un criminel, cet horrible silence, si elle ne
+veut pas m’en récompenser de son amour? Redoute-t-elle pour moi de
+nouveaux juges? Hélas! pas même, Sainclair… non, non, pas même. Elle
+redoute que la pensée agonisante de son père ne succombe devant l’éclat
+d’un nouveau scandale. Son père! Toujours son père! Et moi, je n’existe
+pas! Je l’ai attendue vingt ans, et quand, enfin, je crois qu’elle est
+venue, son père me la reprend!»
+
+Je me disais: «Son père… son père et son enfant!»
+
+Il s’assit sur une vieille pierre écroulée de la chapelle et dit
+encore, se parlant à lui-même: «Mais je l’arracherai de ces murs… je ne
+peux plus la voir errer ici au bras de son père… comme si je n’existais
+pas!…»
+
+Et, pendant qu’il disait ces choses, je revoyais la double et
+lamentable silhouette du père et de la fille, passant et repassant, à
+l’heure du crépuscule, dans l’ombre colossale de la Tour du Nord,
+allongée par les feux du soir, et j’imaginais qu’ils ne devaient pas
+être plus écrasés sous les coups du ciel, cet Oedipe et cette Antigone
+qu’on nous représente dès notre plus jeune âge traînant, sous les murs
+de Colone, le poids d’une surhumaine infortune.
+
+Et puis tout à coup, sans que je pusse en démêler la raison, peut-être
+à cause d’un geste de Darzac, l’affreuse pensée me ressaisit… et je
+demandai à brûle-pourpoint:
+
+«Comment se fait-il que le sac était vide?»
+
+Je constatai qu’il ne se troubla point. Il me répondit simplement:
+«Rouletabille nous le dira peut-être…» Puis il me serra la main et
+s’enfonça, pensif, dans les massifs de la baille.
+
+Je le regardais marcher…
+
+… Je suis fou…
+
+
+
+
+XVI
+Découverte de «L’Australie»
+
+
+La lune l’a frappé en plein visage. Il se croit seul dans la nuit et
+voici certainement l’un des moments où il doit déposer le masque du
+jour. D’abord les vitres noires ont cessé de protéger son regard
+incertain. Et si sa taille, pendant les heures de comédie, s’est
+fatiguée à se courber plus que de nature, si les épaules se sont très
+habilement arrondies, voici la minute où le grand corps de Larsan,
+sorti de scène, va se délasser. Qu’il se délasse donc! Je l’épie dans
+la coulisse… derrière les figuiers de Barbarie, pas un de ses
+mouvements ne m’échappe…
+
+Maintenant, il est debout sur le boulevard de l’Ouest qui lui fait
+comme un piédestal; les rayons lunaires l’enveloppent d’une lueur
+froide et funèbre. Est-ce toi, Darzac? ou ton spectre? ou l’ombre de
+Larsan revenue de chez les morts?
+
+Je suis fou… En vérité, il faut avoir pitié de nous qui sommes tous
+fous. Nous voyons Larsan partout et peut-être Darzac lui-même m’a-t-il
+regardé un jour, moi, Sainclair, en se disant: «Si c’était Larsan!…» Un
+jour!… je parle comme s’il y avait des années que nous étions enfermés
+dans ce château et il y a tout juste quatre jours… Nous sommes arrivés
+ici, le 8 avril, un soir…
+
+Sans doute, mais jamais mon coeur n’a ainsi battu quand je me posais la
+terrible question pour les autres; c’est peut-être aussi qu’elle était
+moins terrible quand il s’agissait des autres… Et puis, c’est singulier
+ce qui m’arrive. Au lieu que mon esprit recule effrayé devant l’abîme
+d’une aussi incroyable hypothèse, au contraire, il est attiré,
+entraîné, horriblement séduit. Il a le vertige et il ne fait rien pour
+l’éviter. Il me pousse à ne point quitter des yeux le spectre debout
+sur le boulevard de l’Ouest, à lui trouver des attitudes, des gestes,
+une ressemblance, par derrière… et puis aussi le profil… et puis aussi
+la face… Là, comme ça… Il ressemble tout à fait à Larsan… Oui, mais
+comme ça, il ressemble tout à fait à Darzac…
+
+Comment se fait-il que cette idée me vienne, cette nuit, pour la
+première fois? Quand j’y songe… Elle eût dû être notre première idée!
+Est-ce que, lors du Mystère de la Chambre Jaune, la silhouette Larsan
+n’apparaissait point, au moment du crime, tout à fait confondue avec la
+silhouette Darzac? Est-ce que le Darzac qui venait chercher la réponse
+de Mlle Stangerson au bureau de poste 40 n’était point Larsan lui-même?
+Est-ce que cet empereur du camouflage n’avait point déjà entrepris avec
+succès d’être Darzac, si bien qu’il avait réussi à faire accuser de ses
+propres crimes le fiancé de Mlle Stangerson!…
+
+Sans doute… sans doute… mais, tout de même, si j’ordonne à mon coeur
+inquiet de se taire pour pouvoir entendre ma raison, je saurai que mon
+hypothèse est insensée… Insensée?… Pourquoi?… Tenez, le voilà, le
+spectre Larsan qui allonge les grands ciseaux de ses jambes, qui marche
+comme Larsan… oui, mais il a les épaules de Darzac.
+
+Je dis insensée parce que, si l’on n’est pas Darzac, on peut tenter de
+l’être dans l’ombre, dans le mystère, de loin, comme lors des drames du
+Glandier… mais ici, nous touchons l’homme!… nous vivons avec lui!…
+
+Nous vivons avec lui?… Non!…
+
+D’abord, il est rarement là… presque toujours enfermé dans sa chambre
+ou penché sur cet inutile travail de la Tour du Téméraire… Voilà, ma
+foi, un beau prétexte que celui de dessiner pour qu’on ne voie pas
+votre tête et pour répondre aux gens sans tourner la tête…
+
+Mais enfin, il ne dessine pas toujours… Oui, mais dehors, toujours,
+excepté ce soir, il a son binocle noir… Ah! cet accident du laboratoire
+a été des plus intelligents… Cette petite lampe qui a fait explosion
+savait — je l’ai toujours pensé — le service qu’elle allait rendre à
+Larsan lorsque Larsan aurait pris la place de Darzac… Elle lui
+permettrait d’éviter, toujours… toujours, la grande lumière du jour… à
+cause de la faiblesse des yeux… Comment donc!… Il n’est point jusqu’à
+Mlle Stangerson et Rouletabille qui ne s’arrangeaient pour trouver les
+coins d’ombre où les yeux de M. Darzac n’avaient rien à redouter de la
+lumière du jour… Du reste, il a, plus que tout autre, en y
+réfléchissant, depuis que nous sommes arrivés ici, cette préoccupation
+de l’ombre… nous l’avons vu peu, mais toujours à l’ombre. Cette petite
+salle du conseil est fort sombre, … la Louve est sombre… Et il a
+choisi, des deux chambres de la Tour Carrée, celle qui reste toujours
+plongée dans une demi-obscurité.
+
+Tout de même… Voyons! Voyons!… Voyons! On ne trompe pas Rouletabille
+comme ça!… ne serait-ce que trois jours!… Cependant, comme dit
+Rouletabille, Larsan est né avant Rouletabille, puisqu’il est son père…
+
+… Ah! je revois le premier geste de Darzac, quand il est venu au-devant
+de nous à Cannes, et qu’il est monté dans notre compartiment… Il a tiré
+le rideau… De l’ombre, toujours…
+
+Le spectre, maintenant, sur le boulevard de l’Ouest, s’est retourné de
+mon côté… Je le vois bien… de face… pas de binocle… il est immobile… il
+est placé là comme si on allait le photographier… Ne bougez pas!… Là,
+ça y est!… Eh bien, c’est Robert Darzac! c’est Robert Darzac!
+
+… Il se remet en marche… Je ne sais plus… il y a quelque chose qui me
+manque, dans la marche de Darzac, pour que je reconnaisse la marche de
+Larsan; mais quoi?…
+
+Oui, Rouletabille aurait tout vu. Euh?… Rouletabille raisonne plus
+qu’il ne regarde. Et puis, a-t-il eu tellement le temps de regarder que
+cela?…
+
+Non!… N’oublions pas que Darzac est allé passer trois mois dans le
+Midi!… C’est vrai!… Ah! on peut raisonner là-dessus: trois mois,
+pendant lesquels on ne l’a pas vu… Il était parti malade… Il était
+revenu bien portant… On ne s’étonne point que la figure d’un homme ait
+un peu changé quand, partie avec une mine de mort, elle réapparaît avec
+une mine de vivant.
+
+Et la cérémonie du mariage a eu lieu tout de suite… Comme il s’est
+montré à nous avec parcimonie avant, et depuis… Et, du reste, il n’y a
+pas encore une semaine de tout cela… Un Larsan peut tenir le coup
+pendant six jours.
+
+L’homme (Darzac? Larsan?) descend de son piédestal du boulevard de
+l’Ouest et vient droit à moi… M’a-t-il vu? Je me fais plus petit
+derrière mon figuier de Barbarie.
+
+… Trois mois d’absence pendant lesquels Larsan a pu étudier tous les
+tics, toutes les manifestations Darzac, et puis on supprime Darzac et
+on prend sa place, et sa femme… on l’emporte… le tour est joué!…
+
+… La voix? Quoi de plus facile que d’imiter une voix du Midi? On a un
+peu plus ou un peu moins l’accent, voilà tout. Moi, j’ai cru observer
+qu’il l’avait un peu plus… Oui, le Darzac d’aujourd’hui a un peu plus
+l’accent — je crois — que celui d’avant le mariage…
+
+Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu…
+
+… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!…
+
+Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses
+endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il
+gémit, comme un pauvre malheureux homme qu’il est…
+
+… C’est Darzac!…
+
+Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans
+l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!…
+
+Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures?
+Quand je me relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué.
+Oh! très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes
+hypothèses, jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan
+qui était dans le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était
+pas substitué au Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture
+anglaise traînée par Toby aux gouffres du puits de Castillon!…
+Parfaitement, je voyais le corps à l’agonie ressuscitant tout à coup et
+priant M. Darzac d’aller prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que
+je rejetasse loin de mon absurde cogitation cette supposition imbécile,
+rien moins que le rappel de la preuve absolue de son impossibilité, qui
+m’avait été donnée le matin même par une conversation très intime entre
+M. Darzac et moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour
+Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien établis tous les
+termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à
+propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me
+poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite
+répondu en faisant allusion à une autre conversation très scientifique
+que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu
+matériellement être entendue de personne autre que de nous deux, au
+sujet de ce même prince Galitch. Lui seul connaissait cette
+conversation là, et il ne faisait point de doute, par cela même, que le
+Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui n’était autre que celui de
+la veille.
+
+Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout
+de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses
+façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et
+j’en revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui
+aurait pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment
+du mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après
+trois mois d’absence dans le Midi…
+
+La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé
+échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout
+à fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le
+mariage eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point
+d’église plus sombre à Paris…
+
+Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit
+lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de
+Larsan!…
+
+Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers
+les massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite
+chambre solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si
+bien dit Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait
+qu’à emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à
+réapparaître à l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne
+l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et
+il n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de
+montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de
+Roussel-Ballmeyer!
+
+À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment
+qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait
+définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas
+Larsan! Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante,
+là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup de
+lune…
+
+Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans
+les jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le
+train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance
+avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et
+pourquoi Arthur Rance eût-il menti?… Arthur Rance, encore un qui est
+amoureux de la Dame en noir, qui n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith
+n’est pas une sotte; elle a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous
+coucher…
+
+J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans la
+Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût
+dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de
+bois et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la
+poterne et je crus apercevoir une vague silhouette humaine près de la
+porte du Château Neuf, une silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue
+avec l’ombre du Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en
+trois bonds, entrai dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus
+rien que l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais
+bien me rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému,
+très anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour
+de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et
+de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans
+le Château Neuf, car la Cour du Téméraire était déserte.
+
+Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf.
+J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins
+pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne
+fis point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus,
+je gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et
+seulement respirai à l’aise…
+
+Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me
+l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais
+point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la
+vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient
+étrangement dans mon esprit déséquilibré…
+
+Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que
+lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et
+je ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion.
+
+Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra
+pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour
+le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à
+son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan!
+
+Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et
+m’écriai:
+
+«L’Australie!»
+
+Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement
+de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire,
+j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le
+moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche
+de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude
+et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis
+de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une
+large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement
+suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que
+le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras,
+aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney,
+Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute
+petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.
+
+Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet
+accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance,
+j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien
+compréhensible, à l’Australie.
+
+Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore
+m’apparaissait!…
+
+Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir
+songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je
+commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y
+prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit
+dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches
+craquaient sous des pas lents et précautionneux.
+
+Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai.
+D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau…
+Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et
+quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à
+l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du
+Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans
+l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?…
+
+Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon
+et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire
+geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe
+de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel
+se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient
+obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier
+et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit
+opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du
+château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus
+définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés,
+les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de
+tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu
+impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit
+était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un
+lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais
+peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts…
+car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se
+promener dans un vieux château sans faire craquer des marches
+d’escalier… Mais elles ne craquaient plus…
+
+Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis
+l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que
+d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée
+comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!
+
+Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant
+la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui.
+Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon
+poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un
+couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du
+bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la
+nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour
+n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt
+toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une
+force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la
+découverte de l’Australie.
+
+J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait
+et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus
+du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au
+premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il
+était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai
+jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la
+chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur
+battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées,
+abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de
+ces chambres-là?…
+
+J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme
+personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à
+nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac
+me dit de sa voix la plus naturelle:
+
+«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…
+
+— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon
+revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond,
+j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille
+heure…»
+
+Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:
+
+«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»
+
+Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y
+avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit.
+Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans
+la journée, composait tout l’ameublement.
+
+«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac
+et du professeur, au premier étage de la Louve…
+
+— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit
+amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit
+ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…»
+
+Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi
+et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était
+tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes
+infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si
+mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan,
+et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie.
+Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon
+espoir dans l’Australie.
+
+Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et,
+tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la
+bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire
+rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il
+insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là
+une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits
+points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas,
+il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie…
+
+«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça
+ne s’en va pas!…»
+
+Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut
+me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle
+ne me resta point dans la main…
+
+Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en
+me traitant d’imbécile.
+
+
+
+
+XVII
+Terrible aventure du vieux Bob
+
+
+Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En
+vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa
+mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que
+dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu
+s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la
+chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point
+au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter
+avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de
+la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait
+certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de
+Larsan à l’abîme…
+
+Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps?
+Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait
+été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se
+passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!
+
+C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta
+justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville
+venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me
+disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez
+aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes
+palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de
+Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!»
+Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience
+que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son
+activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables.
+
+Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté
+le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon
+ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne
+à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint
+par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs.
+Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le
+trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux
+palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi,
+de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette
+heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais
+maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une
+affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance
+des Darzac!…
+
+Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame
+en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit
+plus rien.
+
+Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith
+avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith
+m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de
+Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus
+délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les
+palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à
+son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle
+clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec
+une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire.
+Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un
+même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil
+même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe
+qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous
+regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par
+des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la
+grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui
+avait dû y rester, de longues heures, évanoui.
+
+… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était
+au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la
+lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle
+redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put
+retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme
+avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on
+eût pu croire qu’il allait mourir.
+
+Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les
+ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour
+Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller
+et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de
+plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand
+arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le
+quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit
+même fermer la porte.
+
+Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis
+dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi,
+ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des
+nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée
+des médecins, elle vint à nous et nous dit:
+
+«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce
+que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a
+voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons
+bien quand il sera guéri.»
+
+Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle
+serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.
+
+«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on
+le dise, mais il faut le sauver!…»
+
+Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous
+n’osions avancer. Bientôt elle réapparut:
+
+«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»
+
+J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose
+singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et
+se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en
+sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais
+ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.
+
+Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais
+son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur
+le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma
+première demande d’explication et me demanda tout de suite si j’avais
+fait une bonne pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de
+son regard inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je
+répondis:
+
+«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!»
+
+Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et
+je lui dis:
+
+«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche
+et votre dépêche!»
+
+Il me fixa d’un air étonné:
+
+«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de
+vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine
+de protester contre une pareille accusation!
+
+— Mais quelle accusation? m’écriai-je.
+
+— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo et
+Juliette, sachant qu’il y agonisait.
+
+— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est pas
+à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave
+et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il voulait
+voler le crâne du prince Galitch!
+
+— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille.
+
+Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:
+
+«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas d’autres
+blessures?
+
+— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de
+la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée.
+
+— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement
+la main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine?
+
+— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est d’une
+étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote devant nous; et
+sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous serions
+jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en
+parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.»
+
+Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait
+nous chercher.
+
+«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant
+Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore
+connu: c’est incompréhensible!
+
+— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse
+hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien
+au monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de
+comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le
+moment qu’elle le croyait perdu.
+
+Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui
+répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait
+chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident.
+Mrs. Edith le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique
+oncle et pria le prince de pardonner à son parent son amour excessif
+pour les plus vieux crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce
+et politesse quand elle lui narra que le vieux Bob avait voulu le
+voler.
+
+«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte
+où il a roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc,
+prince, pour votre collection…»
+
+Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de
+l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il
+avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui communique
+avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je me
+rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi les
+ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit
+des proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de
+même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi.
+Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à
+l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage
+devant la grotte de Roméo et Juliette.
+
+«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était si
+simple de sortir par la porte!»
+
+Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir
+pris aussi manifestement parti contre elle.
+
+«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince.
+Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi,
+car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour
+Venise, son pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous
+qu’il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord
+il n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit,
+étant décidé à ne plus revenir dans le pays…»
+
+Il y eut un silence et puis Galitch reprit:
+
+«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, madame,
+guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un
+nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous
+voulez bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la
+grotte et dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq
+centimètres de long et usé à l’une de ses extrémités en forme de
+grattoir; bref, le plus vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens
+beaucoup, appuya le prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame,
+auprès de votre oncle vieux Bob, ce qu’il est devenu.»
+
+Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me
+plut, qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi
+précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous
+retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre
+toute cette conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à
+bec de corbin dans la bouche, sifflotait, selon son habitude, et
+regardait Mrs. Edith avec une insistance si bizarre que celle-ci s’en
+montra agacée:
+
+«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et
+n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!…
+
+Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille:
+
+«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer
+comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se
+trouver dans le placard!…
+
+— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme
+s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec
+moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!»
+
+
+
+
+XVIII
+Midi, roi des épouvantes
+
+
+Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en
+tête à tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant
+impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards…
+Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre:
+«J’ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle
+me répondit: «Vous n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence.
+C’était vrai, j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez
+pas qu’il se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de
+nous!» Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule!
+et j’ai peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais
+chercher quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui
+allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor Féodorowitch!
+m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne suis point là?»
+
+Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je
+faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point
+de peine à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui
+était entré dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux
+Bob.
+
+Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On
+approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait
+dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires
+nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur
+trop éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de
+saigner dans nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de
+cet éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous
+marchâmes en nous tenant par la main sur le sable brûlant. Mais nos
+mains étaient plus brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que
+toute la flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour
+ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être,
+peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la profondeur
+de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi aussi,
+j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de ce
+grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on
+sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus
+redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se
+tait et tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une
+conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la
+terre quand monte le soir. Fermez vos paupières et regardez dans vos
+yeux: vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes
+que les fantômes de la nuit.
+
+Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en
+ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais,
+hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait
+s’accomplir, s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions
+rien arrêter ni prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne
+qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait
+un arc noir dans la lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous
+apercevions, tournés vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur
+le seuil de la Cour du Téméraire, comme deux statues blanches.
+Rouletabille avait à la main la canne d’Arthur Rance. Je ne saurais
+dire pourquoi ce détail m’inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à
+Robert Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la
+voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne. Nous
+n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se parlaient en remuant à
+peine les lèvres, comme deux complices qui ont un secret. Mrs. Edith
+s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe d’avancer encore, et il
+répéta le signe avec sa canne.
+
+«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur
+Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et
+nous verrons bien ce qui arrivera.»
+
+Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir
+sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante,
+et je leur dis d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous
+cette voûte:
+
+«Qu’est-ce que vous faites ici?»
+
+Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour
+du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous
+puissions voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un
+écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche
+cadette. Cet écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant
+branlante et qui manquait de choir sur la tête des passants.
+Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason suspendu si
+dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith si elle ne
+voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à le
+remettre en place ensuite plus solidement.
+
+«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa
+canne, elle tomberait.»
+
+Et il passa sa canne à Mrs. Edith:
+
+«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.»
+
+Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la
+pierre; elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander
+à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos,
+retentit le cri de la mort!
+
+Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois
+une exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait
+dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc
+cesserait-il? Quand donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir
+pour la première fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de
+nous annoncer qu’il y a autour de nous une victime nouvelle? que l’un
+de nous vient d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement
+et mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie
+est moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous
+quatre, frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la
+profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui
+donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse
+maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous diriger dans
+la lumière? On dirait que c’est la clarté du jour elle-même qui se
+plaint et soupire.
+
+Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les
+plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je
+l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur
+et se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres;
+pourquoi aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le
+voilà, devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui
+prétendait agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu
+cette minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de
+midi? Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a
+entendu, lui aussi, est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur
+place, sous la poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme,
+maintenant, s’avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre
+de la plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de
+nous, dans l’espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant
+notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à
+tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter à quelque chose
+que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et quand nous
+avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le spasme au bout
+de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, nous l’avons
+reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, qui essaye de se
+soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier dont la poitrine
+laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous penchons, et
+qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux mots:
+Frédéric Larsan!
+
+Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et
+nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un
+cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la
+seule issue de ces lieux où l’on a assassiné, c’est cette poterne où
+nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un
+seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite,
+si vite, que nous aurions dû voir le geste de la mort! Et nous n’avons
+rien vu que de la lumière!… Nous pénétrons, mus, il me semble, par le
+même sentiment, dans la Tour Carrée, dont la porte est restée ouverte;
+nous entrons sans hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans
+le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est
+tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur
+la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité!
+comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et
+elle jette un cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque
+catastrophe! Elle n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut
+sortir, elle veut voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons
+de la retenir!… C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le
+cadavre. Et c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur
+terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise
+de l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur.
+Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait
+au Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable.
+
+«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la même
+mesure! Mais où est le couteau?»
+
+Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a
+frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne savons
+rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de
+ce qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux
+mots du mort.
+
+Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le
+prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en
+lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui,
+lui arrache le journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit:
+
+«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la police.»
+
+Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un
+mot, et s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier
+continue à pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le
+puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs.
+Edith:
+
+«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!»
+
+Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais
+ce qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un
+instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait
+Bernier, est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé
+par la mère Bernier elle-même?
+
+Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du
+puits, fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits,
+comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit
+encore, plus bas:
+
+«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police?
+
+— Tout!»
+
+Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement.
+Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux.
+Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher
+Rouletabille à l’épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour Carrée,
+la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les dépendances de cette
+cour dont personne n’a pu s’échapper et où, logiquement, l’assassin
+doit se trouver encore. Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce
+que nous cherchons quelque chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous
+avons cherché au Glandier, après le phénomène de la dissociation de la
+matière, l’homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non!
+non! je sais maintenant qu’il ne faut plus chercher Larsan avec ses
+yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. Nous l’entendons crier
+sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons rien
+que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme
+Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas qu’il
+les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il lève
+vers le ciel son poing fermé.
+
+«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon bout de
+la raison!»
+
+Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le
+sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère
+Bernier qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant
+autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire:
+le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et
+nous sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement.
+À un moment, il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée
+en l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de
+cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le
+jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à
+l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui,
+le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac:
+
+«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!»
+
+Et, tourné vers Mrs. Edith:
+
+«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère qu’elle
+ne tardera pas!»
+
+La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.
+
+«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! Qu’elle pense
+pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» fait Mrs. Edith en
+me prenant le bras.
+
+Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi
+de trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses
+hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du
+crime.
+
+«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime!
+s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore.
+
+— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier,
+essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse:
+
+«Rien n’est changé, père Jacques.»
+
+Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier.
+
+«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan!
+
+— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, c’est
+tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de Rouletabille, sinon
+que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de Bernier, tout
+continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, Mrs.
+Edith et moi, et que nous ne savons pas?
+
+Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon
+incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux
+pas de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou
+commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir
+commencer l’enquête que continuera le juge d’instruction également
+averti.
+
+Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point pris
+le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château
+d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé,
+tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à
+la porte du château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et
+puis il s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère
+Bernier, qui gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le
+delegato examine la plaie. Il dit en très bon français: «Voilà un
+fameux coup de couteau!» Cet homme est enchanté. S’il tenait l’assassin
+sous la main, certes, il lui ferait ses compliments. Il nous regarde.
+Il nous dévisage. Il cherche peut-être parmi nous l’auteur du crime,
+pour lui signifier toute son admiration. Il se relève.
+
+«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà
+au plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est
+incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis
+delegato, on n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…»
+
+Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase:
+
+«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main
+la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il
+répète: «C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son
+allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre
+dans la cour, un docteur de Menton qui arrive justement pour continuer
+ses soins au vieux Bob.
+
+«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et
+dites-moi ce que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout,
+autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée
+de M. le juge d’instruction.»
+
+Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que
+nous pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup
+de couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont
+la pointe a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque
+entre le delegato et le docteur, Rouletabille n’a point cessé de
+regarder Mrs. Edith, qui a pris décidément mon bras, cherchant auprès
+de moi un refuge. Ses yeux fuient les yeux de Rouletabille qui
+l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se taire. Or, je sais qu’elle est
+toute tremblante de la volonté de parler.
+
+Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée.
+Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer
+l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons
+vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en
+tire rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la
+chambre du vieux Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés
+comme des fous. Elle était là depuis plus d’une heure, ayant laissé son
+mari dans la loge de la Tour Carrée, en train de travailler à tresser
+une corde! Chose curieuse, je m’intéresse en ce moment moins à ce qui
+se passe sous mes yeux et à ce qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et
+que j’attends… Mrs. Edith va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément
+par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès de ce cadavre sur
+la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. Edith, comme moi, ne prête
+qu’une médiocre attention à ce qui se passe dans le salon devant le
+delegato. Son regard continue à faire le tour du cadavre.
+
+Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à
+mesure que nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien
+grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le
+crime de plus en plus incroyable. Il est sur le point de le trouver
+impossible, quand c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée.
+
+On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on
+entend la voix tranquille de Rouletabille:
+
+«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus.
+
+— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de l’eucalyptus? demande le
+delegato.
+
+— L’arme du crime!» réplique Rouletabille.
+
+Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres
+cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos
+yeux.
+
+Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de l’humanité»!
+
+
+
+
+XIX
+Rouletabille fait fermer les portes de fer
+
+
+L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de
+doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob,
+et nous ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé
+Larsan d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de
+Larsan ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que
+depuis que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus
+vieux grattoir de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement
+que le sort du vieux Bob était désormais entre les mains de
+Rouletabille. Celui-ci n’avait que quelques mots à dire au delegato,
+relativement aux singuliers incidents qui avaient accompagné la chute
+du vieux Bob dans la grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les
+raisons que l’on avait de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent
+le même personnage, à répéter enfin l’accusation de la dernière victime
+de Larsan, pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur
+la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n’avait point cessé
+de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob
+présent était bien son oncle, mais s’imaginant comprendre tout à coup,
+grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible Larsan accumulait autour
+du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le dessein sans doute
+de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le poids
+dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob,
+pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame comme
+un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile
+mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux
+murs du château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un
+mouvement — un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et
+que l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les
+dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son
+tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard
+l’état de son esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut
+alors la terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être,
+nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu
+parler avec un effroi qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite
+intéressée lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de
+l’impossibilité où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il
+l’avait passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée,
+à cause de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais
+là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans
+un espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille,
+Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez
+loin du cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et
+Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour
+raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la
+«galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte entre Darzac et moi,
+Rouletabille se tenant devant nous, quand le cri de la mort avait
+retenti au bout de l’ombre de l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de
+sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne
+s’étaient point quittés, celle-ci surveillant celui-là! Si elle les
+écartait de son argument, il ne lui restait plus personne pour tuer
+Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment il était parti,
+comment il était arrivé, mais encore comment il avait été présent. Ah!
+elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en songeant à
+Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles.
+
+Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été
+volé par le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous
+permettre de tout penser, de tout imaginer…
+
+Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans
+l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit
+cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait,
+présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la
+justice.
+
+Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge
+d’instruction qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux
+grattoir de l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi
+qu’il ne pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les
+vivants dont j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand
+Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le
+juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable,
+le seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la
+poterne et les deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant
+surveillés les uns les autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant
+qu’on tuait Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce
+on fût Bernier lui-même. À quoi le juge d’instruction, très intéressé,
+répliqua en nous demandant si quelqu’un de nous soupçonnait les raisons
+d’un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille répondit que,
+pour mourir, on pouvait se passer du crime et du suicide et que
+l’accident suffisait pour cela. L’arme du crime, comme il appelait par
+ironie le plus vieux grattoir du monde, attestait par sa seule présence
+l’accident. Rouletabille ne voyait point un assassin préméditant son
+forfait avec le secours de cette vieille pierre. Encore moins eût-on
+compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, n’eût point trouvé
+d’autre arme pour son trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au
+contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son attention par sa
+forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si elle
+s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame alors
+s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si
+malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il s’en
+était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la
+plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une
+conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par
+l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de Rouletabille, il
+n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à le franchir. Six
+heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans lassitude et sans
+résultat.
+
+Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles
+et vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux
+Bob, nous nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où
+venaient de partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur
+le couloir de la Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous
+entendions les gémissements de la mère Bernier qui veillait le corps de
+son mari que l’on avait transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce
+blessé aussi inexplicables, ma foi, l’un que l’autre, en dépit des
+efforts de Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était,
+il faut l’avouer, des plus pénibles, et tout l’effroi de ce que nous
+avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de
+ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit tout à coup la main:
+
+«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous.
+Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de
+mon mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant
+qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à
+l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le Bourreau
+de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que
+j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… C’est atroce!…»
+
+À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance
+et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de
+toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur
+mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos
+inoubliables à voix basse, pendant que passaient et repassaient dans la
+cour les ombres rapides des gens de justice, tantôt précédés, tantôt
+suivis de Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne manquait point
+de jeter un coup d’oeil de notre côté chaque fois qu’il en avait
+l’occasion. La fenêtre était restée ouverte.
+
+«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable
+que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une
+place que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas,
+Monsieur Sainclair?
+
+— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son
+intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de
+l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre
+appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela
+s’arrêterait!… S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a
+accusé Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!»
+
+Et j’appuyais sur ces derniers mots.
+
+«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes
+raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose,
+voyez-vous!… Oui, oui, je ne redoute qu’une chose…
+
+— Quoi? Quoi?…»
+
+Elle s’était levée, fébrile…
+
+«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour mieux le
+perdre!…
+
+— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.
+
+— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de vos amis…
+Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, j’aimerais encore mieux
+avoir affaire à la justice!…»
+
+Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me
+dit:
+
+«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre
+jusqu’à la mort!…»
+
+Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa
+robe.
+
+«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là?
+
+— Encore! m’exclamai-je avec colère.
+
+— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me
+demanda-t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant.
+
+— J’y suis prêt.
+
+— Contre tout le monde?»
+
+J’hésitai. Elle répéta:
+
+«Contre tout le monde?
+
+— Oui.
+
+— Contre votre ami?
+
+— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon
+front en sueur.
+
+«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici
+quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»
+
+Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob.
+Puis elle s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle
+courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!…
+
+Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille
+et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu.
+Rouletabille s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au
+courant de ma trahison.
+
+«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai
+point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à
+plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami…
+
+— Et vous, vous la plaignez trop!…»
+
+Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat.
+Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec:
+
+«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez!
+c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous adressiez
+plus la parole, à M. Darzac et à moi!…
+
+— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui
+tournai le dos.
+
+Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa
+colère.
+
+Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous
+appelèrent. L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après
+la déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la
+conclusion qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le
+château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et
+comme j’étais resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du
+Téméraire, assailli de mille sinistres pressentiments et attendant avec
+une angoisse croissante le retour de Mrs. Edith, cependant qu’à
+quelques pas de moi, dans sa loge où elle avait allumé deux bougies
+mortuaires, la mère Bernier continuait à psalmodier en gémissant auprès
+du cadavre de son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à coup
+passer dans l’air du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong
+formidable, quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris
+que c’était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer!
+
+Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un
+effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme
+vers son seul refuge…
+
+… Puis je vis apparaître M. Darzac…
+
+… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir…
+
+
+
+
+XX
+Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
+
+
+Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais
+la démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût
+pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous
+eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la
+pourpre ou l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé
+l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je
+crois bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle.
+
+Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort
+inouï pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout,
+dans son regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait
+fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui
+aussi, avait la mine sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais
+ce qui, pardessus tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père
+Jacques, de Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient
+tous trois armés de fusils et vinrent se placer en silence devant la
+porte d’entrée de la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de
+Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la consigne de ne
+laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la
+terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient
+particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille
+manoeuvre, et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne
+lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au
+travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, et,
+les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle s’écria d’une
+voix rauque:
+
+«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le tuer?…
+
+— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger…
+Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux,
+nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé
+nos armes, que nous n’en gardons aucune sur nous.»
+
+Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier
+continuait de gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux
+grattoir de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos
+revolvers et nous fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs.
+Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l’arme que
+Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais,
+sur les instances du reporter qui lui fit entendre que ce désarmement
+général ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y consentir.
+
+Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi
+de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers
+l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout
+droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du corps de trop.
+Et, tirant la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit
+cette porte.
+
+Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M.
+et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche
+à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux
+Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet
+plein de peinture rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au
+milieu du bureau, se tenait, fort convenablement, reposant sur sa
+mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de l’humanité.
+
+Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant
+que nous le considérions avec stupeur:
+
+«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»
+
+Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes
+place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême
+défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets
+familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille
+banalité apparente, les raisons foudroyantes du plus redoutable des
+drames. Et puis, le crâne semblait rire comme le vieux Bob.
+
+«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette
+table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui
+de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps.
+
+— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du vieux
+Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée
+plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour
+supplier ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…»
+
+La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore
+que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et
+des coups furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous
+suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait:
+
+«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!»
+
+Rouletabille ouvrit la porte:
+
+«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…»
+
+Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:
+
+«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… Ah! j’ai
+bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de fer
+fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des morts. Oui, j’ai
+cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»
+
+Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la
+porte aux verrous.
+
+«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous
+donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille.
+
+Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à
+dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda:
+
+«Qui l’a tué?»
+
+Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la
+main, mais en regardant la Dame en noir.
+
+«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac.
+
+— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, qu’il
+a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi j’ai pu
+douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous répète
+que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!»
+
+Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me
+rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui
+avait prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir
+du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir
+entre cette épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit
+point que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite
+épingle avait disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait
+de la retrouver entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une
+liasse de bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là, la
+complicité et le silence de Tullio qui l’avait conduit dans sa barque
+devant la grotte de Roméo et Juliette et qui s’en était éloigné à
+l’aurore, fort inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager.
+
+Et Arthur Rance conclut, triomphant:
+
+«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à
+tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de
+pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!»
+
+Sur quoi, Mrs. Edith:
+
+«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez donc
+que Tullio s’y trouvait?
+
+— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, là-bas…
+
+— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement Rouletabille…
+
+Et il ajouta, sur un ton glacial:
+
+«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De
+cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du
+château d’Hercule… pour lesquels ma démonstration corporelle de la
+possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je vous
+demande toute votre attention!»
+
+Mais Arthur Rance l’arrêta encore:
+
+«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous
+les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité
+du corps de trop peut avoir quelque intérêt?
+
+— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous
+pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit,
+se leva, toute tremblante:
+
+«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?…
+
+— J’en suis sûr!» dit Rouletabille…
+
+Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous
+regarder.
+
+Le reporter reprit de son ton glacé:
+
+«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre,
+madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas,
+messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le
+jour du déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si
+j’en excepte Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là,
+n’a pas senti la présence de Larsan?
+
+— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au professeur
+Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment que
+nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le
+professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite
+réunion…
+
+— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir.
+
+— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de
+Mrs. Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous
+les hôtes du château d’Hercule…
+
+— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, prononça
+avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai point
+besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château
+d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». Larsan,
+lui, ne nous a pas quittés!»
+
+Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan
+pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant
+que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille:
+
+«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait
+encore un personnage que je ne vois pas ici…»
+
+Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil:
+
+«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle
+besogne le prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien
+que ce ne sont point les malheurs de la fille du professeur Stangerson
+qui l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire…
+
+— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est point du
+raisonnement:
+
+— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.»
+
+Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à Mrs.
+Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le
+plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a
+longtemps gardé rancune.
+
+«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi,
+du déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos
+raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette
+petite épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint
+Tullio, qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie
+faisant communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux
+Bob, cette petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a
+pu, comme il le dit, prendre le chemin du puits, puisque nous avons
+retrouvé le puits extérieurement fermé!
+
+— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna
+étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, j’ai
+trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de
+Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé
+à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de
+courir au puits et de constater qu’il était ouvert…
+
+— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous refermé? Qui
+vouliez-vous donc tromper?
+
+— Vous! monsieur!»
+
+Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en
+monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés
+de mon côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité
+avec laquelle Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M.
+Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me
+soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de
+l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan!
+
+Moi! Larsan!
+
+Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas
+les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de
+tout mon être et mon indignation furibonde. La colère galopait dans mes
+veines en feu.
+
+«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si
+le prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté,
+il ne reste plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si
+Larsan est parmi nous, montre-le donc, Rouletabille!»
+
+Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me
+perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation:
+
+«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour
+d’assises!…
+
+— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour être aussi
+lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir.
+
+— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?…
+
+— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!»
+
+Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant?
+Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes
+yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait
+avec effroi!
+
+«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne
+soupçonnes pas!…»
+
+À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour
+Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par
+le reporter aux trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait
+de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut
+s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa
+d’une phrase.
+
+«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et
+ce coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!»
+
+Et, tourné vers moi:
+
+«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais
+rien ni personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de
+la raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin et
+sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est
+ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer:
+rasseyez-vous donc tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux,
+car je vais commencer sur ce papier la démonstration corporelle de la
+possibilité du corps de trop!»
+
+* * *
+
+Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous
+de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un
+compas.
+
+«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le
+corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.»
+
+Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du
+rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire,
+ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un
+morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de
+cuivre sur la planche à dessin.
+
+Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara
+du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait
+là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne
+comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en
+effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.
+
+Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet,
+mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le
+papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il
+avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule.
+
+«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et
+cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez
+qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma
+démonstration.»
+
+Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de
+«laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement
+tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné,
+lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction,
+il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!…
+
+Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit:
+
+«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui
+recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui
+colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même
+teinte.
+
+— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela
+signifie?
+
+— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que
+cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur!
+
+— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en
+rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la
+Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant
+rouler son crâne!
+
+— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille.
+
+Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le
+renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il
+lui demanda encore:
+
+«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire
+n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
+
+— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens
+dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du
+Téméraire…
+
+— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le
+reporter.
+
+Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il
+pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste
+croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons
+autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il
+craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit
+de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie
+d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras.
+
+Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux.
+Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi
+incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous
+donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions.
+Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de
+nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui
+donc était celui-là? Peut-être le plus calme!
+
+Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.
+
+Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement?
+Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi
+la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même,
+commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où
+l’avons-nous donc vu?
+
+Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille?
+Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au
+fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin
+du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette
+mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce,
+un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui,
+maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante!
+Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il
+ressemble à son père! c’est Larsan!
+
+Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre
+funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à
+nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs.
+Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me
+demande: «Que s’est-il passé?»
+
+Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa
+casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
+
+C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater.
+Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation
+devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant
+lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix
+minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit
+le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de
+boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il
+nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace
+d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre.
+
+«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart
+d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la
+Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac,
+après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière
+lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que
+lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux
+Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son
+crâne vierge de peinture!
+
+«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher
+est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après
+que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que
+celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant
+dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie
+d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la
+Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le
+même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée
+du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la
+Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis…
+En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant
+nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX
+MANIFESTATIONS DARZAC!»
+
+Et Rouletabille regarda M. Darzac.
+
+Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse
+démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une
+épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que
+disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous
+retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique
+intelligence.
+
+M. Darzac s’écria:
+
+«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un
+déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et
+qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas
+vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en
+quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le
+père Bernier lui a-t-il ouvert!…
+
+— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir
+entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame!
+c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous!
+
+— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte,
+je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi.
+
+— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père
+Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas
+eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a
+vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment
+qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train
+d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le
+seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…
+
+— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était
+entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point
+étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne
+l’avait pas vu ressortir?
+
+— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez,
+Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où
+vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait
+— ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son
+plancher… et vous imaginez la vérité.
+
+— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…
+
+— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…
+
+— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous
+comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce
+bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»
+
+Rouletabille s’avança vers M. Darzac.
+
+«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les
+yeux.
+
+— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!»
+
+Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
+
+Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les
+deux mains aux épaules:
+
+«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de
+bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris
+comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que
+vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à
+laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi,
+croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en
+droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq
+heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac!
+J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai
+Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac,
+comme je vous ai soupçonné!…
+
+— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure
+exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette
+heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune
+importance!
+
+— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans
+s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame
+en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle
+sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que
+vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon
+imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et
+avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne
+plus nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur
+Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis
+dans le sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et
+l’inouï soupçon!…
+
+— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous
+soupçonnés ici!…»
+
+Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches
+et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant
+l’horreur de l’imagination de Rouletabille:
+
+«Encore un peu de courage, madame!»
+
+Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa
+voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:
+
+«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac…
+Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait
+Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout
+de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle,
+ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé
+par vous… Monsieur Darzac.»
+
+M. Darzac répondit à Rouletabille:
+
+«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire
+tout de suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!…
+
+— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les
+entourant tous deux.
+
+Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps
+comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré
+et nous exaspérait.
+
+«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» s’écriait Arthur
+Rance…
+
+Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris
+d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la
+porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que
+notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment,
+ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation
+intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait
+davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres,
+et peut-être à nous-mêmes, que nous n’étions pas Larsan!
+
+Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait
+changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son
+être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard
+avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous
+particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui
+s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa
+les bras, et dit:
+
+«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger.
+Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac
+sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y
+perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!…
+Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent
+excuses pour le soupçonner!…»
+
+Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui
+aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir
+l’Australie!»
+
+M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant,
+avec une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?…
+
+— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme
+suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les
+conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si
+c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant
+l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai
+acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps
+d’être Larsan.»
+
+Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se
+soulever et de protester d’un grand geste épeuré.
+
+Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la
+souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix:
+
+«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»
+
+Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
+
+Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne
+pouvais excuser, continuait:
+
+«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre
+retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression
+de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur,
+de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il
+faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde
+s’explique ici!… Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!…
+Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson.
+La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter
+la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser
+définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me
+souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je
+continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés,
+qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!»
+
+«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à
+fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle,
+contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer
+sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui
+dît…»
+
+Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et
+lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que
+Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche:
+«Est-ce que vous redevenez folle?»
+
+Et, se reculant un peu:
+
+«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur
+Darzac!… Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la
+suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son
+hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par
+instants, des plus délicates attentions!… Enfin, permettez-moi de vous
+dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser
+que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond
+d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la
+pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est point
+cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien
+aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle
+s’en apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés
+par autre chose!…
+
+— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac…
+ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été
+Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout
+intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me
+serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est revenu
+au monde, que j’ai perdu Mathilde?…
+
+— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était
+devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si
+j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le
+contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci:
+c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de
+croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan
+existe en dehors de vous!»
+
+En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva
+haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face
+de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous
+étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du
+commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que
+l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de
+l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi
+formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…
+
+«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors
+de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité
+immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que
+vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré
+vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous
+voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore,
+toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan
+ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur
+Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons
+ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins que nous
+nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il
+semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez
+donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée
+l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez
+mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme
+réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant
+Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande
+ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à
+l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection
+est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre
+volonté d’être Larsan!…»
+
+M. Darzac n’interrompait plus.
+
+«Comme vous dites, Monsieur Darzac, poursuivait Rouletabille, c’est à
+cause de cette résurrection-là que le bonheur vous échappe… Donc, si
+cette résurrection ne peut être volontaire, elle n’a plus qu’une façon
+d’être… c’est d’être accidentelle!… Et voyez comme toute l’affaire est
+éclaircie… Oh! j’ai beaucoup étudié l’incident de Bourg… je continue à
+raisonner… ne vous épouvantez pas… Vous êtes à Bourg, dans le buffet…
+Vous croyez que votre femme, ainsi qu’elle vous l’a annoncé, vous
+attend hors de la gare… Ayant terminé votre correspondance, vous
+éprouvez le besoin d’aller dans votre compartiment, faire un peu de
+toilette… jeter le coup d’oeil du maître ès camouflage sur votre
+déguisement. Vous pensez: encore quelques heures de cette comédie, et,
+passé la frontière, dans un endroit où elle sera bien à moi,
+définitivement à moi, je mettrai bas le masque… Car ce masque, tout de
+même, il vous fatigue… et si bien vous fatigue-t-il, ma foi, que,
+arrivé dans le compartiment, vous vous accordez quelques minutes de
+repos… Vous l’enlevez donc!… Vous vous soulagez de cette barbe menteuse
+et de vos lunettes, et, juste dans le même moment, la porte du
+compartiment s’ouvre… Votre femme, épouvantée, ne prend que le temps de
+voir cette face sans barbe dans la glace, la face de Larsan, et de
+s’enfuir, en poussant une clameur épouvantée… Ah! vous avez compris le
+danger!… Vous êtes perdu si, immédiatement, votre femme, ailleurs, ne
+voit pas Darzac, son mari. Le masque est vite remis, vous descendez à
+contre-voie par la glace du coupé et vous arrivez au buffet avant votre
+femme qui accourt vous y chercher!… Elle vous trouve debout… Vous
+n’avez pas même eu le temps de vous rasseoir… Tout est-il sauvé? Hélas!
+non… Votre malheur ne fait que commencer… Car l’atroce pensée que vous
+êtes peut-être ensemble Darzac et Larsan ne la quitte plus. Sur le quai
+de la gare, en passant sous un bec de gaz, elle vous regarde, vous
+lâche la main et se jette comme une folle dans le bureau du chef de
+gare… Ah! vous avez encore compris! Il faut chasser l’abominable pensée
+tout de suite… Vous sortez du bureau et vous refermez précipitamment la
+porte, et, vous aussi, vous prétendez que vous venez de voir Larsan!
+Pour la tranquilliser, et pour nous tromper aussi, dans le cas où elle
+oserait nous dévoiler sa pensée… vous êtes le premier à m’avertir… à
+m’envoyer une dépêche!… Hein? comme, éclairée de ce jour, toute votre
+conduite devient nette! Vous ne pouvez lui refuser d’aller rejoindre
+son père… Elle irait sans vous!… Et, comme rien n’est encore perdu,
+vous avez l’espoir de tout rattraper… Au cours du voyage, votre femme
+continue à avoir des alternatives de foi et de terreur. Elle vous donne
+son revolver, dans une sorte de délire de son imagination, qui pourrait
+se résumer dans cette phrase: «Si c’est Darzac, qu’il me défende! et,
+si c’est Larsan, qu’il me tue!… Mais que je cesse de ne plus savoir!»
+Aux Rochers Rouges, vous la sentez à nouveau si éloignée de vous que,
+pour la rapprocher, vous lui remontrez Larsan!… Voyez-vous, mon cher
+Monsieur Darzac! Tout cela s’arrangeait très bien dans ma pensée… et il
+n’y avait point jusqu’à votre apparition de Larsan, à Menton, pendant
+votre voyage de Darzac à Cannes, pendant que vous vîntes au-devant de
+nous, qui ne pouvait le plus bêtement du monde s’expliquer. Vous auriez
+pris le train devant vos amis à Menton-Garavan, mais vous en seriez
+descendu à la station suivante qui est celle de Menton et, là, après un
+court séjour nécessaire dans votre vestiaire urbain, vous apparaissiez
+à l’état de Larsan à vos mêmes amis venus en promenade à Menton. Le
+train suivant vous remportait vers Cannes, où nous nous rencontrâmes.
+Seulement, comme vous eûtes, ce jour-là, le désagrément d’entendre, de
+la bouche même d’Arthur Rance qui était, lui aussi, venu au-devant de
+nous à Nice, que Mme Darzac n’avait pas vu cette fois Larsan et que
+votre exhibition du matin n’avait servi de rien, vous vous obligeâtes,
+le soir même, à lui montrer Larsan, sous les fenêtres mêmes de la Tour
+Carrée, devant lesquelles passait la barque de Tullio!… Et voyez, mon
+cher Monsieur Darzac, comme les choses, en apparence, les plus
+compliquées, devenaient tout à coup simples et logiquement explicables
+si, par hasard, mes soupçons devaient être confirmés!»
+
+À ces mots, moi-même qui avais cependant vu et touché l’Australie, je
+ne pus m’empêcher de frissonner en regardant presque avec apitoiement
+Robert Darzac, comme on regarde un pauvre homme sur le point de devenir
+la victime de quelque effroyable erreur judiciaire. Et tous les autres,
+autour de moi, frissonnèrent également pour lui ou à cause de lui, car
+les arguments de Rouletabille devenaient si terriblement possibles que
+chacun se demandait comment, après avoir si bien établi la possibilité
+de la culpabilité, il allait pouvoir conclure à l’innocence. Quant à
+Robert Darzac, après avoir monté la plus sombre agitation, il s’était à
+peu près calmé, écoutant le jeune homme, et il me sembla qu’il ouvrait
+ces yeux étonnants, extravagants, au regard affolé, mais très
+intéressé, qu’ont les accusés au banc d’assises quand ils entendent M.
+le procureur général prononcer un de ces admirables réquisitoires qui
+les convainquent eux-mêmes d’un crime que, quelquefois, ils n’ont pas
+commis! La voix avec laquelle il parvint à prononcer les mots suivants
+n’était plus une voix de colère, mais de curieux effroi, la voix d’un
+homme qui se dit: «Mon Dieu! à quel danger, sans le savoir, ai-je bien
+pu échapper!»
+
+«Mais, puisque vous n’avez plus ces soupçons, monsieur, fit-il, retombé
+à un calme singulier, je voudrais bien savoir, après tout ce que vous
+venez de me dire, ce qui a bien pu les chasser?…
+
+— Pour les chasser, monsieur, il me fallait une certitude! Une preuve
+simple, mais absolue, qui me montrât d’une façon éclatante laquelle
+était Larsan des deux manifestations Darzac! Cette preuve m’a été
+fournie heureusement par vous, monsieur, à l’heure même où vous avez
+fermé le cercle, le cercle dans lequel s’était trouvé «le corps de
+trop!» le jour où, ayant affirmé — ce qui était la vérité — que vous
+aviez tiré les verrous de votre appartement aussitôt rentré dans votre
+chambre, vous nous avez menti en ne nous dévoilant pas que vous étiez
+entré dans cette chambre vers six heures et non point, comme le père
+Bernier le disait et comme nous avions pu le constater nous-mêmes, à
+cinq heures! Vous étiez alors le seul avec moi à savoir que le Darzac
+de cinq heures, dont nous vous parlions comme de vous-même n’était
+point vous-même! Et vous n’avez rien dit! Et ne prétendez pas que vous
+n’attachiez aucune importance à cette heure de cinq heures, puisqu’elle
+vous expliquait tout, à vous, puisqu’elle vous apprenait qu’un autre
+Darzac que vous était venu dans la Tour Carrée à cette heure-là, le
+vrai! Aussi, après vos faux étonnements, comme vous vous taisez! Votre
+silence nous a menti! Et quel intérêt le véritable Darzac aurait-il eu
+à cacher qu’un autre Darzac, qui pouvait être Larsan, était venu avant
+vous se cacher dans la Tour Carrée? Seul, Larsan avait intérêt à nous
+cacher qu’il y avait un autre Darzac que lui! DES DEUX MANIFESTATIONS
+DARZAC LA FAUSSE ÉTAIT NÉCESSAIREMENT CELLE QUI MENTAIT! Ainsi mes
+soupçons ont-ils été chassés par la certitude! LARSAN C’ÉTAIT VOUS! ET
+L’HOMME QUI ÉTAIT DANS LE PLACARD, C’ÉTAIT DARZAC!
+
+— Vous mentez!» hurla en bondissant sur Rouletabille celui que je ne
+pouvais croire être Larsan.
+
+Mais nous nous étions interposés et Rouletabille, qui n’avait rien
+perdu de son calme, étendit le bras et dit:
+
+«Il y est encore!…»
+
+Scène indescriptible! Minute inoubliable! Au geste de Rouletabille, la
+porte du placard avait été poussée par une main invisible, comme il
+arriva le terrible soir qui avait vu le mystère du «corps de trop»…
+
+Et le «corps de trop» lui-même apparut! Des clameurs de surprise,
+d’enthousiasme et d’effroi remplirent la Tour Carrée. La Dame en noir
+poussa un cri déchirant:
+
+«Robert!… Robert!… Robert!»
+
+Et c’était un cri de joie. Deux Darzac étaient devant nous, si
+semblables que toute autre que la Dame en noir aurait pu s’y tromper…
+Mais son coeur ne la trompa point, en admettant que sa raison, après
+l’argumentation triomphante de Rouletabille, eût pu hésiter encore. Les
+bras tendus, elle allait vers la seconde manifestation Darzac qui
+descendait du fatal placard… Le visage de Mathilde rayonnait d’une vie
+nouvelle; ses yeux, ses tristes yeux dont j’avais vu si souvent le
+regard égaré autour de l’autre, fixaient celui-ci avec une joie
+magnifique, mais tranquille et sûre. C’était lui! C’était celui qu’elle
+croyait perdu, et qu’elle avait osé chercher sur le visage de l’autre,
+et qu’elle n’avait pas retrouvé sur le visage de l’autre, ce dont elle
+avait accusé, pendant des jours et des nuits, sa pauvre folie!
+
+Quant à celui que, jusqu’à la dernière minute, je n’avais pu croire
+coupable, quant à l’homme farouche qui, dévoilé et traqué, voyait
+soudain se dresser en face de lui la preuve vivante de son crime, il
+tenta encore un de ces gestes qui, si souvent, l’avaient sauvé. Entouré
+de toutes parts, il osa la fuite. Alors nous comprîmes la comédie
+audacieuse que, depuis quelques minutes, il nous donnait. N’ayant plus
+aucun doute sur l’issue de la discussion qu’il soutenait avec
+Rouletabille, il avait eu cette incroyable puissance sur lui-même de
+n’en laisser rien paraître, et aussi cette habileté dernière de
+prolonger la dispute et de permettre à Rouletabille de dérouler à
+loisir une argumentation au bout de laquelle il savait qu’il trouverait
+sa perte, mais pendant laquelle il découvrirait, peut-être, les moyens
+de sa fuite. C’est ainsi qu’il manoeuvra si bien que, dans le moment
+que nous avancions vers l’autre Darzac, nous ne pûmes l’empêcher de se
+jeter d’un bond dans la pièce qui avait servi de chambre à Mme Darzac
+et d’en refermer violemment la porte avec une rapidité foudroyante!
+Nous nous aperçûmes qu’il avait disparu lorsqu’il était trop tard pour
+déjouer sa ruse. Rouletabille, pendant la scène précédente, n’avait
+songé qu’à garder la porte du corridor et il n’avait point pris garde
+que chaque mouvement que faisait le faux Darzac, au fur et à mesure
+qu’il était convaincu d’imposture, le rapprochait de la chambre de Mme
+Darzac. Le reporter n’attachait aucune importance à ces mouvements-là,
+sachant que cette chambre n’offrait à la fuite de Larsan aucune issue.
+Et cependant, quand le bandit fut derrière cette porte, qui fermait son
+dernier refuge, notre confusion augmenta dans des proportions
+importantes. On eût dit que, tout à coup, nous étions devenus forcenés.
+Nous frappions! Nous criions! Nous pensions à tous les coups de génie
+de ses inexplicables évasions!
+
+«Il va s’échapper!… Il va encore nous échapper!…»
+
+Arthur Rance était le plus enragé. Mrs. Edith, de son poignet nerveux,
+me broyait le bras, tant la scène l’impressionnait. Nul ne faisait
+attention à la Dame en noir et à Robert Darzac qui, au milieu de cette
+tempête, semblaient avoir tout oublié, même le bruit que l’on menait
+autour d’eux. Ils n’avaient pas une parole, mais ils se regardaient
+comme s’ils découvraient un monde nouveau, celui où l’on s’aime. Or,
+ils venaient simplement de le retrouver, grâce à Rouletabille.
+
+Celui-ci avait ouvert la porte du corridor et appelé à la rescousse les
+trois domestiques. Ils arrivèrent avec leurs fusils. Mais c’étaient des
+haches qu’il fallait. La porte était solide et barricadée d’épais
+verrous. Le père Jacques alla chercher une poutre qui nous servit de
+bélier. Nous nous y mîmes tous, et, enfin, nous vîmes la porte céder.
+Notre anxiété était au comble. En vain nous répétions-nous que nous
+allions entrer dans une chambre où il n’y avait que des murs et des
+barreaux… nous nous attendions à tout, ou plutôt à rien, car c’était
+surtout la pensée de la disparition, de l’envolement, de la
+dissociation de la matière de Larsan qui nous hantait et nous rendait
+plus fous.
+
+Quand la porte eut commencé de céder, Rouletabille ordonna aux
+domestiques de reprendre leurs fusils, avec la consigne, cependant, de
+ne s’en servir que s’il était impossible de s’emparer de lui, vivant.
+Puis, il donna un dernier coup d’épaule et, la porte étant enfin
+tombée, il entra le premier dans la pièce.
+
+Nous le suivions. Et, derrière lui, sur le seuil, nous nous arrêtâmes
+tous, tant ce que nous vîmes nous remplit de stupéfaction. D’abord,
+Larsan était là! Oh! il était visible! Et il était reconnaissable! Il
+avait arraché sa fausse barbe; il avait mis bas son masque de Darzac;
+il avait repris sa face rase et pâle du Frédéric Larsan du château du
+Glandier. Et on ne voyait que lui dans la chambre. Il était
+tranquillement assis dans un fauteuil, au milieu de la pièce, et nous
+regardait de ses grands yeux calmes et fixes. Ses bras s’allongeaient
+aux bras du fauteuil. Sa tête s’appuyait au dossier. On eût dit qu’il
+nous donnait audience et qu’il attendait que nous lui exposions nos
+revendications. Je crus même discerner un léger sourire sur sa lèvre
+ironique.
+
+Rouletabille s’avança encore:
+
+«Larsan, fit-il… Larsan, vous rendez-vous?…»
+
+Mais Larsan ne répondit pas.
+
+Alors Rouletabille le toucha à la main et au visage, et nous nous
+aperçûmes que Larsan était mort.
+
+Rouletabille nous montra à son doigt le chaton d’une bague qui était
+ouvert et qui avait dû contenir un poison foudroyant.
+
+Arthur Rance écouta les battements du coeur et déclara que tout était
+fini.
+
+Sur quoi, Rouletabille nous pria de quitter tous la Tour Carrée et
+d’oublier le mort.
+
+«Je me charge de tout, fit-il gravement. C’est un corps de trop, nul ne
+s’apercevra de sa disparition!»
+
+Et il donna à Walter un ordre qui fut traduit par Arthur Rance:
+
+«Walter, vous m’apporterez tout de suite «le sac du corps de trop!»
+
+Puis, il fit un geste auquel nous obéîmes tous. Et nous le laissâmes
+seul en face du cadavre de son père.
+
+* * *
+
+Aussitôt, nous eûmes à transporter M. Darzac, qui se trouvait mal, dans
+le salon du vieux Bob. Mais ce n’était qu’une faiblesse passagère et,
+dès qu’il eut rouvert les yeux, il sourit à Mathilde qui penchait sur
+lui son beau visage où se lisait l’épouvante de perdre un époux chéri
+dans le moment même qu’elle venait, par un concours de circonstances
+qui restait encore mystérieux, de le retrouver. Il sut la convaincre
+qu’il ne courait aucun danger et il la pria de s’éloigner ainsi que
+Mrs. Edith. Quand les deux femmes nous eurent quittés, Mr Arthur Rance
+et moi lui donnâmes des soins qui nous renseignèrent tout d’abord sur
+son curieux état de santé. Car, enfin, comment un homme que chacun de
+nous avait pu croire mort et que l’on avait enfermé, râlant, dans un
+sac, avait-il pu surgir, ainsi vivant, du fatal placard? Quand nous
+eûmes ouvert ses vêtements et défait, pour le refaire, le bandage qui
+cachait la blessure qu’il portait à la poitrine, nous connûmes au moins
+que cette blessure, par un hasard qui n’est point si rare qu’on le
+pourrait croire, après avoir déterminé un coma presque immédiat, ne
+présentait aucune gravité. La balle qui avait frappé Darzac, au milieu
+de la lutte farouche qu’il avait eu à soutenir contre Larsan, s’était
+aplatie sur le sternum, causant une forte hémorragie externe et
+secouant douloureusement tout l’organisme, mais ne suspendant en rien
+aucune des fonctions vitales.
+
+On avait vu des blessés de cet ordre se promener parmi les vivants
+quelques heures après que ceux-ci avaient cru assister à leurs derniers
+moments. Et moi-même, je me rappelai — ce qui acheva de me rassurer —
+l’aventure d’un de mes bons amis, le journaliste L…, qui, venant de se
+battre en duel avec le musicien V…, se désespérait sur le terrain
+d’avoir tué son adversaire d’une balle en pleine poitrine, sans que
+celui-ci ait eu même le temps de tirer. Soudain le mort se souleva et
+logea dans la cuisse de mon ami une balle qui faillit entraîner
+l’amputation et qui le retint de longs mois au lit. Quant au musicien
+qui était retombé dans son coma, il en sortit le lendemain pour aller
+faire un tour sur le boulevard. Lui aussi, comme Darzac, avait été
+frappé au sternum.[4]
+
+Comme nous finissions de panser Darzac, le père Jacques vint fermer sur
+nous la porte du salon qui était restée entrouverte et je me demandais
+la raison qui avait bien pu pousser le bonhomme à prendre cette
+précaution, quand nous entendîmes des pas dans le corridor et un bruit
+singulier comme celui d’un corps que l’on traînerait sur un plancher…
+Et je pensai à Larsan, et au sac du «corps de trop», et à Rouletabille!
+
+Laissant Arthur Rance aux côtés de M. Darzac, je courus à la fenêtre.
+Je ne m’étais pas trompé et je vis apparaître dans la cour le sinistre
+cortège.
+
+Il faisait alors presque nuit. Une obscurité propice entourait toute
+chose. Je distinguai cependant Walter que l’on avait mis en sentinelle
+sous la poterne du jardinier. Il regardait du côté de la baille, prêt,
+évidemment, à barrer le passage à qui éprouverait alors le besoin de
+pénétrer dans la Cour du Téméraire…
+
+… Se dirigeant vers le puits, je vis Rouletabille et le père Jacques…
+deux ombres courbées sur une autre ombre… une ombre que je connaissais
+bien et qui, une nuit d’horreur, avait contenu un autre corps. Le sac
+semblait lourd. Ils le soulevèrent jusqu’à la margelle du puits. Alors
+je pus voir encore que le puits était ouvert… oui, le plateau de bois
+qui le fermait d’ordinaire avait été rejeté sur le côté. Rouletabille
+sauta sur la margelle, et puis entra dans le puits… Il y pénétrait sans
+hésitation… il semblait connaître ce chemin. Peu après il s’enfonça et
+sa tête disparut. Alors le père Jacques poussa le sac dans le puits et
+il se pencha sur la margelle, soutenant encore le sac que je ne voyais
+plus. Puis il se redressa et referma le puits, remettant soigneusement
+le plateau et assujettissant les ferrures, et celles-ci firent un bruit
+que je me rappelai soudain, le bruit qui m’avait tant intrigué le soir
+où, avant la découverte de l’Australie, je m’étais rué sur une ombre
+qui avait soudain disparu et où je m’étais heurté le nez contre la
+porte close du Château Neuf…
+
+* * *
+
+Je veux voir… jusqu’à la dernière minute, je veux voir, je veux savoir…
+Trop de choses inexpliquées m’inquiètent encore!… Je n’ai que la
+parcelle la plus importante de la vérité, mais je n’ai pas la vérité
+tout entière ou plutôt il me manque quelque chose qui expliquerait la
+vérité…
+
+J’ai quitté la Tour Carrée, j’ai regagné ma chambre du Château Neuf, je
+me suis mis à ma fenêtre et mon regard s’est enfoncé profondément dans
+les ombres qui couvraient la mer. Nuit épaisse, ténèbres jalouses.
+Rien. Alors, je me suis efforcé d’entendre, mais je n’ai même point
+perçu le bruit des rames sur les eaux…
+
+Tout à coup… loin… très loin… en tout cas, il me semble que ceci se
+passait très loin sur la mer, tout là-haut à l’horizon… Ou plutôt en
+face de l’horizon, je veux dire dans l’étroite bande rouge qui décorait
+la nuit, le seul souvenir qui nous restait du soleil…
+
+… Dans cette étroite bande rouge quelque chose entra, de sombre et de
+petit; mais, comme je ne voyais que cette chose, elle me parut à moi
+énorme, formidable. C’était une ombre de barque qui glissait d’un
+mouvement quasi automatique sur les eaux, puis elle s’arrêta, et je vis
+se dresser, debout, l’ombre de Rouletabille. Je le distinguais je le
+reconnaissais comme s’il avait été à dix mètres de moi… Ses moindres
+gestes se découpaient avec une précision fantastique sur la bande
+rouge… Oh! ce ne fut pas long! Il se pencha et se releva aussitôt en
+soulevant un fardeau qui se confondit avec lui… Et puis le fardeau
+glissa dans le noir et la petite ombre de l’homme réapparut toute
+seule, se pencha encore, se courba, resta ainsi un instant immobile, et
+puis s’affaissa dans la barque qui reprit son glissement automatique
+jusqu’à ce qu’elle fût sortie complètement de la bande rouge… Et la
+bande rouge disparut à son tour…
+
+Rouletabille venait de confier au flot d’Hercule le cadavre de Larsan.
+
+
+
+
+Épilogue
+
+
+Nice… Cannes… Saint-Raphaël… Toulon!… Je regarde sans regret défiler
+sous mes yeux toutes ces étapes de mon voyage de retour… Au lendemain
+de tant d’horreurs, j’ai hâte de quitter le Midi, de retrouver Paris,
+de me replonger dans mes affaires… et aussi… et surtout, j’ai hâte de
+me retrouver en tête à tête avec Rouletabille qui est enfermé là, à
+deux pas de moi, avec la Dame en noir. Jusqu’à la dernière minute,
+c’est-à-dire jusqu’à Marseille où ils se sépareront, je ne veux pas
+troubler leurs douces, tendres ou désespérées confidences, leurs
+projets d’avenir, leurs derniers adieux… Malgré toutes les prières de
+Mathilde, Rouletabille a voulu partir, reprendre le chemin de Paris et
+de son journal. Il a cet héroïsme suprême de s’effacer devant l’époux.
+La Dame en noir ne peut pas résister à Rouletabille; il a dicté ses
+conditions… Il veut que M. et Mme Darzac continuent leur voyage de
+noces comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire aux Rochers
+Rouges. Ce n’est pas le même Darzac qui l’a commencé, c’est un autre
+Darzac qui le finira, cet heureux voyage, mais pour tout le monde
+Darzac aura été le même sans solution de continuité. M. et Mme Darzac
+sont mariés. La loi civile les unit. Quant à la loi religieuse, il est
+avec le pape, comme dit Rouletabille, des accommodements, et ils
+trouveront tous deux à Rome les moyens de régulariser leur situation
+s’il est prouvé qu’elle en a besoin et d’apaiser les scrupules de leur
+conscience. Que M. et Mme Darzac soient heureux, définitivement
+heureux: ils l’ont bien gagné!…
+
+Et personne n’aurait peut-être soupçonné jamais l’horrible tragédie du
+sac du corps de trop si nous ne nous trouvions aujourd’hui où j’écris
+ces lignes, après des années qui nous ont acquis du reste la
+prescription et débarrassé de tous les aléas d’un procès scandaleux,
+dans la nécessité de faire connaître au public tout le mystère des
+Rochers Rouges, comme j’ai dû autrefois soulever les voiles qui
+recouvraient les secrets du Glandier. La faute en est à cet abominable
+Brignolles qui est au courant de bien des choses et qui, du fond de
+l’Amérique où il s’est réfugié, veut nous faire «chanter». Il nous
+menace d’un affreux libelle, et comme maintenant le professeur
+Stangerson est descendu à ce néant où d’après sa théorie, tout, chaque
+jour, va se perdre, mais qui, chaque jour, crée tout, nous avons pensé
+qu’il était préférable de «prendre les devants» et de raconter toute la
+vérité.
+
+Brignolles! quel jeu avait donc été le sien dans cette seconde et
+terrible affaire? À l’heure où je me trouvais — c’était le lendemain du
+drame final — dans le train qui me ramenait à Paris, à deux pas de la
+Dame en noir et de Rouletabille qui s’embrassaient en pleurant, je me
+le demandais encore! Que de questions je me posais en appuyant mon
+front à la vitre du couloir de mon sleeping-car… Un mot, une phrase de
+Rouletabille m’eussent évidemment tout expliqué… mais il ne pensait
+guère à moi depuis la veille… Depuis la veille, la Dame en noir et lui
+ne s’étaient pas quittés…
+
+On avait dit adieu, à la Louve même, au professeur Stangerson… Robert
+Darzac était parti tout de suite pour Bordighera où Mathilde devait le
+rejoindre… Arthur Rance et Mrs. Edith nous avaient accompagnés à la
+gare. Mrs. Edith, contrairement à ce que j’espérais, ne montra aucune
+tristesse de mon départ. J’attribuai cette indifférence à ce que le
+prince Galitch était venu nous rejoindre sur le quai. Elle lui avait
+donné des nouvelles du vieux Bob, qui étaient excellentes, et ne
+s’était plus occupée de moi. J’en avais conçu une peine réelle. Et,
+ici, il est temps, je crois bien, de faire un aveu au lecteur. Jamais
+je ne lui eusse laissé deviner les sentiments que je ressentais pour
+Mrs. Edith si, quelques années plus tard, après la mort d’Arthur Rance,
+qui fut suivie de véritables tragédies, dont j’aurai peut-être à parler
+un jour, je n’avais pas épousé la blonde et mélancolique et terrible
+Edith.
+
+Nous approchons de Marseille…
+
+Marseille!…
+
+Les adieux furent déchirants. La Dame en noir et Rouletabille ne se
+dirent rien.
+
+Et, quand le train se fut ébranlé, elle resta sur le quai, sans un
+geste, les bras ballants, debout dans ses voiles sombres, comme une
+statue de deuil et de douleur.
+
+Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient.
+
+* * *
+
+Lyon!… Nous ne pouvons dormir… nous sommes descendus sur le quai… nous
+nous rappelons notre passage ici… Il y a quelques jours… quand nous
+courions au secours de la malheureuse… Nous sommes replongés dans le
+drame… Rouletabille maintenant parle… parle… évidemment il essaye de
+s’étourdir, de ne plus penser à sa peine qui l’a fait pleurer comme un
+tout petit enfant pendant des heures…
+
+«Mon vieux, ce Brignolles était un saligaud!» me dit-il sur un ton de
+reproche qui eût presque réussi à me faire croire que j’avais toujours
+considéré ce bandit comme un honnête homme…
+
+Et alors il m’apprend tout, toute la chose énorme qui tient en si peu
+de lignes. Larsan avait eu besoin d’un parent de Darzac pour faire
+enfermer celui-ci dans une maison de fous! Et il avait découvert
+Brignolles! Il ne pouvait tomber mieux. Les deux hommes se comprirent
+tout de suite. On sait combien il est simple, encore aujourd’hui, de
+faire enfermer un être, quel qu’il soit, entre les quatre murs d’un
+cabanon. La volonté d’un parent et la signature d’un médecin suffisent
+encore en France, si invraisemblable que la chose paraisse, à cette
+sinistre et rapide besogne. Une signature n’a jamais embarrassé Larsan.
+Il fit un faux et Brignolles, largement payé, se chargea de tout. Quand
+Brignolles vint à Paris, il faisait déjà partie de la combinaison.
+Larsan avait son plan: prendre la place de Darzac avant le mariage.
+L’accident des yeux avait été, comme je l’avais du reste pensé
+moi-même, des moins naturels. Brignolles avait mission de s’arranger de
+telle sorte que les yeux de Darzac fussent le plus tôt possible
+suffisamment endommagés pour que Larsan qui le remplacerait pût avoir
+cet atout formidable dans son jeu: les binocles noirs! et, à défaut de
+binocles, que l’on ne peut porter toujours, le droit à l’ombre!
+
+Le départ de Darzac pour le Midi devait étrangement faciliter le
+dessein des deux bandits. Ce n’est qu’à la fin de son séjour à San Remo
+que Darzac avait été, par les soins de Larsan, qui n’avait pas cessé de
+le surveiller, véritablement «emballé» pour la maison de fous. Il avait
+été aidé naturellement dans cette circonstance par cette police
+spéciale, qui n’a rien à faire avec la police officielle, et qui se met
+à la disposition des familles dans les cas les plus désagréables,
+lesquels demandent autant de discrétion que de rapidité dans
+l’exécution…
+
+Un jour qu’il faisait une promenade à pied dans la montagne… La maison
+de fous se trouvait justement dans la montagne, à deux pas de la
+frontière italienne… tout était préparé depuis longtemps pour recevoir
+le malheureux. Brignolles, avant de partir pour Paris, s’était entendu
+avec le directeur et avait présenté son fondé de pouvoir, Larsan… Il y
+a des directeurs de maison de fous qui ne demandent point trop
+d’explications, pourvu qu’ils soient en règle avec la loi… et qu’on les
+paye bien… et ce fut vite fait… et ce sont des choses qui arrivent tous
+les jours…
+
+«Mais comment avez-vous appris tout cela? demandai-je à Rouletabille.
+
+— Vous vous rappelez, mon ami, me répondit le reporter, ce petit
+morceau de papier que vous me rapportâtes au Château d’Hercule, le jour
+où, sans m’avertir d’aucune sorte, vous prîtes sur vous-même de suivre
+à la piste cet excellent Brignolles qui venait faire un petit tour dans
+le Midi. Ce bout de papier qui portait l’entête de la Sorbonne et les
+deux syllabes bonnet… devait m’être du plus utile secours. D’abord les
+circonstances dans lesquelles vous l’aviez découvert, puisque vous
+l’aviez ramassé après le passage de Larsan et de Brignolles, me
+l’avaient rendu précieux. Et puis, l’endroit où on l’avait jeté fut
+presque pour moi une révélation lorsque je me mis à la recherche du
+véritable Darzac, après que j’eus acquis la certitude que c’était lui,
+«le corps de trop» que l’on avait mis et emporté dans le sac!…»
+
+Et Rouletabille, de la façon la plus nette, me fit passer par les
+différentes phases de sa compréhension du mystère qui devait jusqu’au
+bout rester incompréhensible pour nous. Ç’avait été d’abord la
+révélation brutale qui lui était venue du séchage de la peinture, et
+puis cette autre révélation formidable qui lui était venue du mensonge
+de l’une des deux manifestations Darzac! Bernier, dans l’interrogatoire
+que Rouletabille lui a fait subir avant le retour de l’homme qui a
+emporté le sac, a rapporté les paroles du mensonge de celui que tout le
+monde prend pour Darzac! Celui-là s’est étonné devant Bernier. Celui-là
+n’a point dit à Bernier que le Darzac auquel Bernier a ouvert la porte
+à cinq heures n’était point lui! Il cache déjà cette
+contre-manifestation Darzac et il ne peut avoir d’intérêt à la cacher
+que si cette manifestation est la vraie! Il veut dissimuler qu’il y a
+ou qu’il y a eu de par le monde un autre Darzac qui est le vrai! Cela
+est clair comme la lumière du jour! Rouletabille en est ébloui; il en
+chancelle… il s’en trouverait mal… il en claque des dents!… Mais
+peut-être… espère-t-il… peut-être Bernier s’est-il trompé… peut-être
+a-t-il mal compris les paroles et les étonnements de M. Darzac…
+Rouletabille questionnera lui-même M. Darzac et il verra bien!… Ah!
+qu’il revienne vite!… C’est à M. Darzac lui-même à fermer le cercle!…
+Comme il l’attend avec impatience!… Et, quand il revient, comme il
+s’accroche au plus faible espoir… «Avez-vous regardé la figure de
+l’homme?» demande-t-il, et quand ce Darzac lui répond: «Non!… je ne
+l’ai pas regardée…» Rouletabille ne dissimule pas sa joie… Il eût été
+si facile à Larsan de répondre: «Je l’ai vue! c’était bien la figure de
+Larsan!»… Et le jeune homme n’avait pas compris que c’était là une
+dernière malice du bandit, une négligence voulue et qui entrait si bien
+dans son rôle: le vrai Darzac n’eût pas agi autrement! Il se serait
+débarrassé de l’affreuse dépouille sans la vouloir regarder encore…
+Mais que pouvaient tous les artifices d’un Larsan contre les
+raisonnements, un seul raisonnement de Rouletabille?… Le faux Darzac,
+sur l’interrogation très nette de Rouletabille, ferme le cercle. Il
+ment!… Rouletabille, maintenant, sait!… Du reste, ses yeux, qui voient
+toujours derrière sa raison, voient maintenant!…
+
+Mais que va-t-il faire?… Dévoiler tout de suite Larsan, qui, peut-être,
+va lui échapper? Apprendre du même coup à sa mère qu’elle est remariée
+à Larsan et qu’elle a aidé à tuer Darzac? Non! Non! Il a besoin de
+réfléchir, de savoir, de combiner!… Il veut agir à coup sûr! Il demande
+vingt-quatre heures!… Il assure la sécurité de la Dame en noir en la
+faisant habiter l’appartement de M. Stangerson et en lui faisant jurer
+en secret qu’elle ne sortira pas du château. Il trompe Larsan en lui
+faisant entendre qu’il croit «dur comme fer» à la culpabilité du vieux
+Bob. Et, comme Walter rentre au château avec le sac vide… Il lui reste
+un espoir… Celui que peut-être Darzac n’est pas mort!… Enfin, mort ou
+vivant, il court à sa recherche… De Darzac, il possède un revolver,
+celui qu’il a trouvé dans la Tour Carrée… revolver tout neuf, dont il a
+déjà remarqué le type chez un armurier de Menton… Il va chez cet
+armurier… il montre le revolver… il apprend que cette arme a été
+achetée la veille au matin par un homme dont on lui donne le
+signalement: chapeau mou, pardessus gris ample et flottant, grande
+barbe en collier… Et puis il perd tout de suite cette piste… Mais il ne
+s’y attarde pas!… Il remonte une autre piste, ou plutôt il en reprend
+une autre qui avait conduit Walter au puits de Castillon. Là, il fait
+ce que n’a point fait Walter. Celui-ci, une fois qu’il eut retrouvé le
+sac, ne s’était plus occupé de rien et était redescendu au fort
+d’Hercule. Or, Rouletabille, lui, continua de suivre la piste… Et il
+s’aperçut que cette piste (constituée par l’écartement exceptionnel de
+la marque des deux roues de la petite charrette anglaise) au lieu de
+redescendre vers Menton, après avoir touché au puits de Castillon,
+redescendait de l’autre côté du versant de la montagne vers Sospel.
+Sospel! Est-ce que Brignolles n’était pas signalé comme descendu à
+Sospel? Brignolles!… Rouletabille se rappela mon expédition… Qu’est-ce
+que Brignolles venait faire dans ces parages!… Sa présence devait être
+étroitement liée au drame. D’un autre côté, la disparition et la
+réapparition du véritable Darzac attestaient qu’il y avait eu
+séquestration… Mais où… Brignolles, qui avait partie liée avec Larsan,
+ne devait pas avoir fait le voyage de Paris pour rien! Peut-être
+était-il venu, dans ce moment dangereux, pour veiller sur cette
+séquestration-là!… Songeant ainsi et poursuivant sa pensée logique,
+Rouletabille avait interrogé le patron de l’auberge du tunnel de
+Castillon qui lui avoua qu’il avait été fort intrigué la veille par le
+passage d’un homme qui répondait singulièrement au signalement du
+client de l’armurier. Cet homme était entré boire chez lui; il
+paraissait très altéré et il avait des manières si étranges qu’on eût
+pu le prendre pour un échappé de la maison de santé… Rouletabille eut
+la sensation qu’il «brûlait», et, d’une voix indifférente: «Vous avez
+donc par ici une maison de santé?» «Mais oui, répondit le patron de
+l’auberge, la maison de santé du mont Barbonnet!» C’est ici que les
+deux fameuses syllabes bonnet prenaient toute leur signification…
+Désormais, il ne faisait plus de doute pour Rouletabille que le vrai
+Darzac avait été enfermé par le faux comme fou dans la maison de santé
+du mont Barbonnet. Il sauta dans sa voiture et se fit conduire à Sospel
+qui est au pied du mont. Ne courait-il point la chance de rencontrer là
+Brignolles?… Mais il ne le vit point et immédiatement prit le chemin du
+mont Barbonnet et de la maison de santé. Il était résolu à tout savoir,
+à tout oser. Fort de sa qualité de reporter au journal L’Époque, il
+saurait faire parler le directeur de cette maison de fous pour
+professeurs en Sorbonne!… Et peut-être… peut-être… allait-il apprendre
+ce qu’il était advenu définitivement de Robert Darzac… car, du moment
+qu’on avait retrouvé le sac sans le cadavre… du moment que la piste de
+la petite voiture descendait à Sospel où, d’ailleurs, elle se perdait…
+du moment que Larsan n’avait point jugé utile de se débarrasser
+auparavant de Darzac par la mort, en le précipitant, dans le sac, au
+fond du puits de Castillon, peut-être avait-il été de son intérêt de
+reconduire Darzac, vivant encore, dans la maison de santé! Et
+Rouletabille pensait ainsi des choses tout à fait raisonnables, Darzac
+vivant était en effet beaucoup plus utile à Larsan que Darzac mort!…
+Quel otage pour le jour où Mathilde s’apercevrait de son imposture!…
+Cet otage le faisait le maître de tous les traités qui pouvaient
+s’ensuivre entre la malheureuse femme et le bandit. Darzac mort,
+Mathilde tuait Larsan de ses mains ou le livrait à la justice!
+
+Et Rouletabille avait bien tout deviné. À la porte de la maison de
+santé, il se heurta à Brignolles. Alors, sans ménagement, il lui sauta
+à la gorge et le menaça de son revolver. Brignolles était lâche. Il
+cria à Rouletabille de l’épargner, que Darzac était vivant! Un quart
+d’heure après, Rouletabille savait tout. Mais le revolver n’avait point
+suffi, car Brignolles, qui détestait la mort, aimait la vie et tout ce
+qui rendait la vie aimable, en particulier l’argent. Rouletabille n’eut
+point de peine à le convaincre qu’il était perdu s’il ne trahissait
+Larsan, mais qu’il aurait beaucoup à gagner s’il aidait la famille
+Darzac à sortir de ce drame, sans scandale. Ils s’entendirent et tous
+deux rentrèrent dans la maison de santé où le directeur les reçut et
+écouta leurs discours avec une certaine stupeur qui se transforma
+bientôt en effroi, puis en une immense amabilité, laquelle se
+traduisait par la mise en liberté immédiate de Robert Darzac. Darzac,
+par une chance miraculeuse que j’ai déjà expliquée, souffrait à peine
+d’une blessure qui aurait pu être mortelle. Rouletabille, dans une joie
+folle, s’en empara et le ramena sur-le-champ à Menton. Je passe sur les
+effusions. On avait «semé» le Brignolles en lui donnant rendez-vous à
+Paris pour le règlement des comptes. En route, Rouletabille apprenait
+de la bouche de Darzac que celui-ci, dans sa prison, était tombé
+quelques jours auparavant sur un journal du pays qui relatait le
+passage au fort d’Hercule de M. et de Mme Darzac, dont on venait de
+célébrer le mariage à Paris! Il ne lui en avait pas fallu davantage
+pour comprendre d’où venaient tous ses malheurs et pour deviner qui
+avait eu l’audace fantastique de prendre sa place auprès d’une
+malheureuse femme dont l’esprit encore chancelant faisait possible la
+plus folle entreprise. Cette découverte lui avait donné des forces
+inconnues. Après avoir volé le pardessus du directeur pour cacher son
+uniforme d’aliéné et s’être emparé dans la bourse de celui-ci d’une
+centaine de francs, il était parvenu, au risque de se casser le cou, à
+escalader un mur qui, en toute autre circonstance, lui eût paru
+infranchissable. Et il était descendu à Menton; et il avait couru au
+fort d’Hercule; et il avait vu, de ses yeux vu, Darzac! Il s’était vu
+lui-même!… Il s’était donné quelques heures pour ressembler si bien à
+lui-même que l’autre Darzac lui-même s’y serait trompé!… Son plan
+était simple. Pénétrer dans le fort d’Hercule comme chez lui, entrer
+dans l’appartement de Mathilde et se montrer à l’autre, pour le
+confondre, devant Mathilde!… Il avait interrogé des gens de la côte et
+appris où le ménage logeait: au fond de la Tour Carrée… Le ménage!…
+Tout ce que Darzac avait souffert jusqu’alors n’était rien à côté de ce
+que ces deux mots: leur ménage… Le faisait souffrir!… Cette
+souffrance-là ne devait cesser que de la minute où il avait revu, lors
+de la démonstration corporelle de la possibilité de corps de trop, la
+Dame en noir!… Alors il avait compris!… jamais elle n’eût osé le
+regarder ainsi… Jamais elle n’eût poussé un pareil cri de joie, jamais
+elle ne l’eût si victorieusement reconnu, si, une seconde, en corps et
+en esprit, elle avait, victime des maléfices de l’autre, été la femme
+de l’autre!… Ils avaient été séparés… mais jamais ils ne s’étaient
+perdus!
+
+Avant de mettre son projet à exécution, il était allé acheter un
+revolver à Menton, s’était débarrassé ensuite de son pardessus qui eût
+pu le perdre, pour peu que l’on fût à sa recherche, avait fait
+l’acquisition d’un veston qui, par la couleur et par la coupe, pouvait
+rappeler le costume de l’autre Darzac, et avait attendu jusqu’à cinq
+heures le moment d’agir. Il s’était dissimulé derrière la villa Lucie,
+tout en haut du boulevard de Garavan, au sommet d’un petit tertre d’où
+il apercevait tout ce qui se passait dans le château. À cinq heures, il
+s’était risqué, sachant que Darzac était dans la Tour du Téméraire, et
+étant sûr par conséquent qu’il ne le trouverait point, dans le moment,
+au fond de la Tour Carrée qui était son but. Quand il était passé
+auprès de nous et qu’il nous avait aperçus tous deux, il avait eu une
+forte envie de nous crier qui il était, mais il était parvenu tout de
+même à se retenir, voulant être uniquement reconnu par la Dame en noir!
+Cette espérance seulement soutenait ses pas. Cela seulement valait la
+peine de vivre, et, une heure plus tard, quand il avait eu à sa
+disposition la vie de Larsan qui, dans la même chambre, lui tournant le
+dos, faisait sa correspondance, il n’avait même pas été tenté par la
+vengeance. Après tant d’épreuves, il n’y avait pas encore place dans
+son coeur pour la haine de Larsan, tant il était plein pour toujours de
+l’amour de la Dame en noir! Pauvre cher pitoyable M. Darzac!…
+
+On sait le reste de l’aventure. Ce que je ne savais pas, c’était la
+façon dont le vrai M. Darzac avait pénétré une seconde fois dans le
+fort d’Hercule, et était parvenu une seconde fois jusque dans le
+placard. Et c’est alors que j’appris que la nuit même qu’il ramena M.
+Darzac à Menton, Rouletabille qui avait appris par la fuite du vieux
+Bob qu’il existait une issue au château par le puits, avait, à l’aide
+d’une barque, fait rentrer dans le château M. Darzac, par le chemin qui
+avait vu sortir le vieux Bob! Rouletabille voulait être le maître de
+l’heure à laquelle il allait confondre et frapper Larsan. Cette
+nuit-là, il était trop tard pour agir, mais il comptait bien en
+terminer avec Larsan la nuit suivante. Le tout était de cacher, un
+jour, M. Darzac dans la presqu’île. Aidé de Bernier, il lui avait
+trouvé un petit coin abandonné et tranquille dans le Château Neuf.
+
+À ce passage, je ne pus m’empêcher d’interrompre Rouletabille par un
+cri qui eut le don de le faire partir d’un franc éclat de rire.
+
+«C’était donc cela! m’écriai-je.
+
+— Mais oui, fit-il… c’était cela.
+
+— Voilà donc pourquoi j’ai découvert ce soir-là l’Australie! Ce
+soir-là, c’était le vrai Darzac que j’avais en face de moi!… Et moi qui
+ne comprenais rien à cela!… Car enfin, il n’y avait pas que
+l’Australie!… Il y avait encore la barbe! Et elle tenait!… elle
+tenait!… Oh! je comprends tout, maintenant!
+
+— Vous y avez mis le temps… répliqua, placide, Rouletabille… Cette
+nuit-là, mon ami, vous nous avez bien gênés. Quand vous apparûtes dans
+la Cour du Téméraire, M. Darzac venait de me reconduire à mon puits. Je
+n’ai eu que le temps de faire retomber sur moi le plateau de bois
+pendant que M. Darzac se sauvait dans le Château Neuf… Mais quand vous
+fûtes couché, après votre expérience de la barbe, il revint me voir et
+nous étions assez embarrassés. Si, par hasard, vous parliez de cette
+aventure, le lendemain matin, à l’autre M. Darzac, croyant avoir
+affaire au Darzac du Château Neuf, c’était une catastrophe. Et,
+cependant, je ne voulus point céder aux prières de M. Darzac qui
+voulait aller vous dire toute la vérité. J’avais peur que, la sachant,
+vous ne pussiez assez la dissimuler pendant le jour suivant. Vous avez
+une nature un peu impulsive, Sainclair, et la vue d’un méchant vous
+cause, à l’ordinaire, une louable irritation qui, dans le moment, eût
+pu nous nuire. Et puis, l’autre Darzac était si malin!… Je résolus donc
+de risquer le coup sans rien vous dire. Je devais rentrer le lendemain
+ostensiblement au château dans la matinée… Il fallait s’arranger, d’ici
+là, pour que vous ne rencontriez pas Darzac. C’est pourquoi, dès la
+première heure, je vous envoyai pêcher des palourdes!
+
+— Oh! je comprends!…
+
+— Vous finissez toujours par comprendre, Sainclair! J’espère que vous
+ne m’en voulez point de cette pêche-là qui vous a valu une heure
+charmante de Mrs. Edith…
+
+— À propos de Mrs. Edith, pourquoi prîtes-vous le malin plaisir de me
+mettre dans une sotte colère?… demandai-je.
+
+— Pour avoir le droit de déchaîner la mienne et de vous défendre de
+nous adresser, désormais, la parole, à moi et à M. Darzac!… Je vous
+répète que je ne voulais point qu’après votre aventure de la nuit, vous
+parlassiez à M. Darzac!… Il faudrait pourtant continuer à comprendre,
+Sainclair.
+
+— Je continue, mon ami…
+
+— Mes compliments…
+
+— Et cependant, m’écriai-je, il y a encore une chose que je ne
+comprends pas!… La mort du père Bernier!… Qui est-ce qui a tué Bernier?
+
+— C’est la canne! dit Rouletabille d’un air sombre… C’est cette maudite
+canne…
+
+— Je croyais que c’était le plus vieux grattoir…
+
+— Ils étaient deux: la canne et le plus vieux grattoir… Mais c’est la
+canne qui a décidé la mort… Le plus vieux grattoir n’a fait
+qu’exécuter…»
+
+Je regardai Rouletabille, me demandant si, cette fois, je n’assistai
+point à la fin de cette belle intelligence.
+
+«Vous n’avez jamais compris, Sainclair — entre autres choses —
+pourquoi, le lendemain du jour où j’avais tout compris, moi, je
+laissais tomber la canne à bec de corbin d’Arthur Rance devant M. et
+Mme Darzac. C’est que j’espérais que M. Darzac la ramasserait. Vous
+rappelez-vous, Sainclair, la canne à bec de corbin de Larsan, et le
+geste que faisait Larsan avec sa canne, au Glandier!… Il avait une
+façon de tenir sa canne bien à lui… je voulais voir… voir ce Darzac-là
+tenir une canne à bec de corbin comme Larsan!… Mon raisonnement était
+sûr!… Mais je voulais voir, de mes yeux, Darzac avec le geste de
+Larsan… Et cette idée fixe me poursuivit jusqu’au lendemain, même après
+ma visite à la maison des fous!… même quand j’eus serré dans mes bras
+le vrai Darzac, j’ai encore voulu voir le faux avec les gestes de
+Larsan!… Ah! le voir tout à coup brandir sa canne comme le bandit…
+oublier le déguisement de sa taille, une seconde!… redresser ses
+épaules faussement courbées… Tapez donc! Tapez donc sur le blason des
+Mortola!… à grands coups de canne, cher, cher Monsieur Darzac!… Et il a
+tapé!… et j’ai vu toute sa taille!… toute!… Et un autre aussi l’a vue
+qui en est mort… C’est ce pauvre Bernier, qui en fut tellement saisi
+qu’il en chancela et tomba si malheureusement sur le plus vieux
+grattoir, qu’il en est mort!… Il est mort d’avoir ramassé le grattoir
+tombé sans doute de la redingote du vieux Bob et qu’il devait porter
+alors dans le bureau du professeur, à la Tour Ronde… Il est mort
+d’avoir revu, dans le même moment, la canne de Larsan!… il est mort
+d’avoir revu, avec toute sa taille et tout son geste, Larsan!… Toutes
+les batailles, Sainclair, ont leurs victimes innocentes…»
+
+Nous nous tûmes un instant. Et puis je ne pus m’empêcher de lui dire la
+rancoeur que je lui gardais qu’il ait eu si peu de confiance en moi. Je
+ne lui pardonnais pas d’avoir voulu me tromper avec tout le monde sur
+le compte de son vieux Bob.
+
+Il sourit.
+
+«En voilà un qui ne m’occupait pas!… J’étais bien sûr que ce n’était
+pas lui qui était dans le sac… Cependant, la nuit qui a précédé son
+repêchage, dès que j’eus casé le vrai Darzac, sous l’égide de Bernier,
+dans le Château Neuf, et que j’eus quitté la galerie du puits après y
+avoir laissé pour mes projets du lendemain, ma barque à moi… une barque
+que j’avais eue de Paolo le pêcheur, un ami du Bourreau de la mer, je
+regagnai le rivage à la nage. Je m’étais naturellement dévêtu et je
+portais mes vêtements en paquet sur ma tête. Comme j’accostais, je
+tombai dans l’ombre sur le Paolo, qui s’étonna de me voir prendre un
+bain à cette heure, et qui m’invita à venir pêcher la pieuvre avec lui.
+L’événement me permettait de tourner toute la nuit autour du château
+d’Hercule et de le surveiller. J’acceptai. Et alors j’appris que la
+barque qui m’avait servi était celle de Tullio. Le Bourreau de la mer
+était devenu soudainement riche et avait annoncé à tout le monde qu’il
+se retirait dans son pays natal. Il avait vendu très cher,
+racontait-il, de précieux coquillages au vieux savant, et, de fait,
+depuis plusieurs jours, on l’avait vu avec le vieux savant tous les
+jours. Paolo savait qu’avant d’aller à Venise Tullio s’arrêterait à San
+Remo. Pour moi, l’aventure du vieux Bob se précisait: il lui avait
+fallu une barque pour quitter le château, et cette barque était
+justement celle du Bourreau de la mer. Je demandai l’adresse de Tullio
+à San Remo et y envoyai, par le truchement d’une lettre anonyme, Arthur
+Rance, persuadé que Tullio pouvait nous renseigner sur le sort du vieux
+Bob. En effet, le vieux Bob avait payé Tullio pour qu’il l’accompagnât
+cette nuit-là à la grotte et qu’il disparût ensuite… C’est par pitié
+pour le vieux professeur que je me décidai à avertir ainsi Arthur
+Rance; il pouvait, en effet, être arrivé quelque accident à son parent.
+Quant à moi, je ne demandais au contraire qu’une chose, c’est que cet
+exquis vieillard ne revînt pas avant que j’en eusse fini avec Larsan,
+désirant toujours faire croire au faux Darzac que le vieux Bob me
+préoccupait par-dessus tout. Aussi, quand j’appris qu’on venait de le
+retrouver, je n’en fus qu’à moitié réjoui, mais j’avouerai que la
+nouvelle de sa blessure à la poitrine, à cause de la blessure à la
+poitrine de l’homme au sac, ne me causa aucune peine. Grâce à elle, je
+pouvais espérer, encore quelques heures, continuer mon jeu.
+
+— Et pourquoi ne le cessiez-vous pas tout de suite?
+
+— Ne comprenez-vous donc point qu’il m’était impossible de faire
+disparaître le corps de trop de Larsan en plein jour? Il me fallait
+tout le jour pour préparer sa disparition dans la nuit! Mais quel jour
+nous avons eu là avec la mort de Bernier! L’arrivée des gendarmes
+n’était point faite pour simplifier les choses. J’ai attendu pour agir
+qu’ils eussent disparu! Le premier coup de fusil que vous avez entendu
+quand nous étions dans la Tour Carrée fut pour m’avertir que le dernier
+gendarme venait de quitter l’auberge des Albo, à la pointe de
+Garibaldi, le second que les douaniers, rentrés dans leurs cabanes,
+soupaient et que la mer était libre!…
+
+— Dites donc, Rouletabille, fis-je en le regardant bien dans ses yeux
+clairs, quand vous avez laissé, pour vos projets, la barque de Tullio
+au bout de la galerie du puits, vous saviez déjà ce que cette barque
+remporterait le lendemain?»
+
+Rouletabille baissa la tête:
+
+«Non… fit-il sourdement… et lentement… non… ne croyez pas cela,
+Sainclair… Je ne croyais pas qu’elle remporterait un cadavre… après
+tout, c’était mon père!… Je croyais qu’elle remporterait un corps de
+trop pour la maison des fous!… Voyez-vous, Sainclair, je ne l’avais
+condamné qu’à la prison… pour toujours… Mais il s’est tué… C’est Dieu
+qui l’a voulu!… que Dieu lui pardonne!…»
+
+Nous ne dîmes plus un mot de la nuit.
+
+À Laroche, je voulus lui faire prendre quelque chose de chaud, mais il
+me refusa ce déjeuner avec fièvre. Il acheta tous les journaux du matin
+et se précipita, tête baissée, dans les événements du jour. Les
+feuilles étaient pleines des nouvelles de Russie. On venait de
+découvrir, à Pétersbourg, une vaste conspiration contre le tsar. Les
+faits relatés étaient si stupéfiants qu’on avait peine à y ajouter foi.
+
+Je déployai L’Époque et je lus en grosses lettres majuscules en
+première colonne de la première page:
+
+Départ de Joseph Rouletabille pour la Russie
+
+et, au-dessous:
+
+Le tsar le réclame!
+
+Je passai le journal à Rouletabille qui haussa les épaules, et fit:
+
+«Bah!… Sans me demander mon avis!… Qu’est-ce que monsieur mon directeur
+veut que j’aille faire là-bas?… Il ne m’intéresse pas, moi, le tsar…
+avec les révolutionnaires… c’est son affaire!… ce n’est pas la mienne!…
+En Russie?… je vais demander un congé, oui!… j’ai besoin de me reposer,
+moi!… Sainclair, mon ami, voulez-vous?… Nous irons nous reposer
+ensemble quelque part!…
+
+— Non! Non! m’écriai-je avec une certaine précipitation, je vous
+remercie!… j’en ai assez de me reposer avec vous!… j’ai une envie folle
+de travailler…
+
+— Comme vous voudrez, mon ami! Moi, je ne force pas les gens…»
+
+Et, comme nous approchions de Paris, il fit un brin de toilette, vida
+ses poches et fut surpris tout à coup de trouver dans l’une d’elles une
+enveloppe toute rouge qui était venue là sans qu’il pût s’expliquer
+comment.
+
+«Ah! bah!» fit-il, et il la décacheta.
+
+Et il partit d’un vaste éclat de rire. Je retrouvais mon gai
+Rouletabille, je voulus connaître la cause de cette merveilleuse
+hilarité.
+
+«Mais je pars! mon vieux! me fit-il. Mais je pars!… Ah! du moment que
+c’est comme ça!… Je pars!… Je prends le train, ce soir…
+
+— Pour où?…
+
+— Pour Saint-Pétersbourg!…»
+
+Et il me tendit la lettre où je lus:
+
+«Nous savons, monsieur, que votre journal a décidé de vous envoyer en
+Russie, à la suite des incidents qui bouleversent en ce moment la cour
+de Tsarkoïé-Selo… Nous sommes obligés de vous avertir que vous
+n’arriverez pas à Pétersbourg vivant.
+
+«Signé: LE COMITÉ CENTRAL RÉVOLUTIONNAIRE.»
+
+Je regardais Rouletabille dont la joie débordait de plus en plus: «Le
+prince Galitch était à la gare,» fis-je simplement.
+
+Il me comprit, haussa les épaules avec indifférence, et repartit:
+
+«Ah! bien, mon vieux! on va s’amuser!»
+
+Et c’est tout ce que je pus en tirer malgré mes protestations. Le soir,
+quand, à la gare du Nord, je le serrai dans mes bras en le suppliant de
+ne point nous quitter et en pleurant mes larmes désespérées d’ami… Il
+riait encore, il répétait encore: «Ah! bien, on va s’amuser!…»
+
+Et ce fut son dernier salut.
+
+Le lendemain, je repris le cours de mes affaires au Palais. Les
+premiers confrères que je rencontrai furent maîtres Henri Robert et
+André Hesse.
+
+«Tu as pris de bonnes vacances? me demandèrent-ils.
+
+— Ah! excellentes!» répondis-je.
+
+Mais j’avais si mauvaise mine qu’ils m’entraînèrent tous deux à la
+buvette.
+
+FIN
+
+
+
+
+ [1] Voici un croquis de la côte méditerranéenne, entre Menton et la
+ pointe de la Mortola, indiquant la situation des Rochers Rouges et de
+ la presqu’île d’Hercule:
+
+ [2] Historique.
+
+ [3] Historique.
+
+ [4] Historique.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR ***
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